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+The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: September 25, 2004 [EBook #13524]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+Tome 05
+
+Pardaillan et Fausta
+
+
+
+I
+
+LA MORT DE FAUSTA
+
+A l'aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur la Rome des
+papes--la Rome de Sixte-Quint. En même temps, la rumeur sourde qui
+déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules
+marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur
+la place del Popolo. Là, se dressait un échafaud. Là, tout à l'heure,
+la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette
+tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple
+de Rome. Et ce sera la tête d'une femme jeune et belle, dont le nom
+prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siècles
+lointains est murmuré avec une sorte d'admiration par le peuple qui
+s'assemble autour de l'échafaud.
+
+....................................................
+
+La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois
+qu'elle avait été faite prisonnière dans cette Rome même où elle avait
+attiré le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût aimé...
+celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle avait voulu tuer
+enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable
+aventurière, qui avait rêve de renouer la tradition de la papesse
+Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence de mort
+prononcée contre elle. Chose terrible il avait été sursis à l'exécution
+parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle
+allait être mère. Mais, maintenant que l'enfant était venu au monde,
+rien ne pouvait la sauver.
+
+Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa
+grande lutte contre Sixte-Quint.
+
+..........................................................
+
+
+Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse élégance comme il
+y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face à face, se disaient de
+tout près et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils étaient
+tous deux dans la force de l'âge et beaux; tous deux aussi, bien
+qu'appartenant à l'Eglise, portaient avec une grâce hautaine
+l'harmonieux costume des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même
+haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'était le même amour
+qui les avait faits ennemis.
+
+L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa
+Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'était le neveu du pape. Il
+venait d'être créé cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné
+pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident et le
+conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait à l'une
+des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerçait les fonctions
+de grand juge avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus
+terribles exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.
+
+Et voici ce que les deux hommes se disaient:
+
+--Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la
+sauver maintenant, ni personne!
+
+--J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu de Sixte-Quint, et
+j'obtiendrai sa grâce.
+
+--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains
+plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul
+je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant
+l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé de vivre si tu
+ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'épines et sur les plaies
+que tu renonces à elle...
+
+--Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.
+
+--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?
+
+Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils se touchaient.
+Leurs yeux hagards se jetèrent une dernière menace et leurs mains
+tourmentèrent les poignées des dagues.
+
+--Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.
+
+--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutôt que de
+renoncer à aimer Fausta, dût-elle me haïr d'une haine aussi impérissable
+que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
+Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. Je jure de la défendre
+à moi seul contre Rome entière s'il le faut. Et, en attendant, grand
+juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence.
+
+En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du
+pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'épaule d'Hercule
+Sfondrato.
+
+Puis Montalte s'élança au-dehors.
+
+Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Mais presque
+aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint et constata que
+le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
+couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:
+
+«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan sont vraiment de bonne
+trempe. Je tiens le coup pour reçu, Montalte! et je te jure que ma dague
+à moi saura trouver le chemin de ton coeur!»
+
+Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui reliait le Vatican
+au château Saint-Ange. Il parvint au cachot où Fausta vaincue attendait
+l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
+deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser
+les hallebardes. Mais, sans doute, puissante était, dans le Vatican,
+l'autorité du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent
+Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'intérieur du
+cachot.
+
+Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte...
+Fugitive, rapide et effrayante vision.
+
+Sur un lit étroit était étendue une jeune femme... La jeune mère...
+elle... Fausta... un être éblouissant de beauté. Dans ses deux mains
+elle a saisi l'enfant et elle l'élève d un geste de force et de douceur,
+et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.
+
+Au pied du lit se tient une suivante.
+
+Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce:
+
+--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte,
+nul ne s'opposera à ta sortie du château Saint-Ange: j'ai obtenu cela
+que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.
+
+--Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec une sorte de ferveur
+exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.
+
+Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre acte de cette
+promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixés sur
+l'enfant, elle ajouta:
+
+--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mère, en
+mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espère
+que son âme passera dans ton être!...
+
+C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter
+loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se
+recule, et elle se détourne comme pour cacher à l'innocent petit être, à
+peine entré dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort.
+
+Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert un médaillon d'or
+qu'elle porte suspendu à son cou et a verse dans une coupe préparée
+d'avance les grains de poison que contient ce médaillon.
+
+C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle retombe sur
+l'oreiller... Morte.
+
+
+
+II
+
+LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE
+
+DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse
+et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce
+dénouement vient de foudroyer et qui râle,:
+
+--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé! Comment n'ai-je
+pas prévu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se
+donnerait la mort!...
+
+Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive, contre cette porte
+qu'il martèle d'un poing furieux en bégayant:
+
+--Vite! vite! Du secours!...
+
+Et devant le néant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui
+assistent, impassibles, à cette crise de désespoir:
+
+--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut
+la sauver!
+
+L'un des gardes répond:
+
+--Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur le grand juge.
+
+Et Montalte s'abat sur ses genoux.
+
+A ce moment une voix calme prononça ces mots:
+
+--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!...
+
+Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde l'homme qui venait
+de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mêlé de respect,
+murmura:
+
+«Le grand inquisiteur d'Espagne!»
+
+Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède grand inquisiteur
+d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, était un
+homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce,
+mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis un mois. Il était venu
+y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec
+Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté.
+Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère encore si robuste
+dans ses entrevues diplomatiques, était sorti de ses entretiens avec
+d'Espinosa de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait
+aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de
+l'Espagne.
+
+Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont
+se placer à l'extrémité de l'étroit couloir ou ils reprennent, de loin,
+leur garde monotone.
+
+Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et
+pénètre dans le cachot.
+
+Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant dune joie
+délirante, l'esprit soulevé par un espoir aussi puissant qu'irraisonné.
+
+Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards se fixent avec
+douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit être, là, dans les
+bras de la suivante.
+
+La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans l'esprit de cet
+homme robuste un monde de pensées tumultueuses dont le souffle empesté
+emporte et détruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
+qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de
+Pardaillan!
+
+Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence terrible dans son
+mutisme même, n'a échappé à l'oeil observateur du grand inquisiteur.
+
+Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte
+ouverte à Myrthis.
+
+--Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a
+été confiée...
+
+Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du
+couloir:
+
+--Laissez passer la clémence de Sixte!
+
+Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot,
+sans un geste, franchit le seuil de la porte.
+
+Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta
+dont la tête, déjà pâle, auréolée de la splendeur de ses longs cheveux,
+se détache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui
+pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main déjà froide et
+sanglote:
+
+--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...
+
+Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague au poing et,
+cette fois, il hurle:
+
+--Malheur à ceux qui me l'ont tuée!...
+
+Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur, et, comme un
+éclair, la notion de la réalité lui revient. Alors, c'est à Espinosa
+qu'il s'adresse:
+
+--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici?
+Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous êtes ici pour y
+faire un miracle... De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.
+
+Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:
+
+--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a
+été vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez...
+Ce Magni est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique... Ce
+contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa
+fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.
+
+[Note 1: Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné d'avoir
+empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.]
+
+Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de Montalte. Il saisit
+les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante:
+
+--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je
+vous la livre.
+
+--Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse... Ce que j'ai à
+vous demander. Dieu merci, est de moindre importance.
+
+Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur allait lui
+proposer quelque effroyable marché duquel dépendrait la mort de Fausta.
+Mais il regarda Espinosa bien en face et dit:
+
+--Tout, monseigneur! Demandez!
+
+Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque, et le dominant du
+regard:
+
+--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme,
+puisque sa vie vous est précieuse au-dessus de tout... Mais, en échange,
+vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela...
+
+--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens...
+Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front où perle
+la sueur.
+
+--Je retiens votre engagement, dit Espinosa.
+
+Et désignant Fausta, rigide:
+
+--Aidez-moi.
+
+Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tête de
+Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva
+doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son
+flacon. Au bout de quelques instants, une légère rougeur vint colorer
+les joues de Fausta.
+
+Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement des lèvres
+entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle léger,
+pousse lui-même un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
+lent qui se fait dans cet organisme.
+
+Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux étincelants: le
+coeur bat... très faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.
+
+Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se
+penche sur elle. Presque aussitôt elle les referme. Un souffle régulier
+soulève son sein.
+
+Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute cette scène, dit:
+
+--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé toute sa
+conscience.
+
+--Vos ordres, monseigneur?
+
+--Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne
+à Rome tout exprès chercher un document portant la signature de Henri
+III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé dans le
+petit meuble placé dans la chambre de Sa Sainteté. En l'absence du pape,
+nul ne peut pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
+Ce document, reprend-il après une légère pause, ce document, il nous le
+faut.
+
+--C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal.
+
+Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent.
+
+Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment dans une profonde
+méditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche légèrement à
+l'épaule pour la réveiller, et dit:
+
+--Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre?
+
+Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de
+l'inquisiteur qui se contente de cette réponse muette et reprend:
+
+--Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre
+enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, à l'heure qu'il est,
+avoir quitté Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé
+vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait...
+Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez caché
+quelque part une somme de dix millions, que vous les avez légués à votre
+fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait
+que votre suivante connaît l'endroit où sont enfouis ces millions.
+
+Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet produit par sa
+révélation.
+
+D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.
+
+--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.
+
+Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence. Mais, avant de
+franchir la porte, il se retourne et ajoute:
+
+--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu échapper à
+l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!...
+Pardaillan... vivant!
+
+Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.
+
+
+
+III
+
+LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT
+
+Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ça et là
+quelques escabeaux; une étroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,
+un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une
+vaste cheminée où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
+hermétiquement clos: c'était la chambre de Sa Sainteté Sixte-Quint.
+
+Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlète
+d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois luit sous les sourcils, on
+devine encore l'infatigable lutteur.
+
+Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos tourné à la
+cheminée. Et le pape songeait:
+
+«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante
+Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...
+le fils de Pardaillan!...»
+
+Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son
+fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa rêverie:
+
+--Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles, car
+l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, à frapper
+Philippe d'Espagne...
+
+Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin
+qu'il parcourut des yeux.
+
+«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette déclaration à la
+pusillanimité de Henri III... inspiration plus funeste encore que
+j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connaît son
+existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...
+Moi!...» murmura-t-il.
+
+Sixte-Quint haussa les épaules:
+
+«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir réalisé mon rêve:
+Philippe chassé d'Italie!... L'Italie unifiée du nord au midi, l'Italie
+entière soumise et asservie et la papauté maîtresse du monde... Que
+faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par quelqu'un qui
+n'arriverait jamais?... Peut-être... L'anéantir?... Ce serait un coup
+terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été
+détruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!...»
+
+Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel
+s'étale un large sceau... le sceau de Henri III de France.
+
+Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.
+
+Un instant encore, et c'en était fait des rêves de Philippe d'Espagne.
+Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la
+tête, répéta:
+
+«Que faire?...»
+
+A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint
+se retourna furieusement et se trouva en présence de son neveu, le
+cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face à face.
+
+--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...
+
+Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène pose sur la table
+pour appeler, jeter un ordre.
+
+D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui et froidement:
+
+--Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!
+
+--Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,
+oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?
+
+--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce de Fausta.
+
+Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle était
+morte, un sourire:
+
+--La grâce de Fausta?... Soit!
+
+Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangés sur la
+table, et, très posément, le remplit et le signa d'une main ferme.
+
+--Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et entière. Et,
+maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,
+et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais
+grâce!
+
+--Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez
+signé cette grâce, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous
+vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée en lui
+faisant prendre moi-même le contrepoison qui l'a rappelée à la vie.
+
+Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:
+
+--Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne
+peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en même
+temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?...
+As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé de Fausta?...
+Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le
+plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.
+
+--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.
+
+Montalte ferma les yeux et pâlit.
+
+Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant, à ce Pardaillan
+inconnu qui avait été aimé de Fausta. Il avait senti une haine mortelle
+et tenace l'envahir. Des pensées de meurtre et de vengeance étaient
+venues le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:
+
+--Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,
+quant à ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre à Fausta
+qui ira le porter, elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient... Et,
+pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.
+
+Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder à des
+menaces à peine déguisées lui était insupportable. Bravant le poignard
+de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
+somme toute, il l'avait lui-même retiré de la flamme où il hésitait à le
+jeter. Après tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu
+qu'il n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il répondit:
+
+--Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce à toi et à elle,
+va!...
+
+Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:
+
+--Monsieur, j'ai le parchemin.
+
+--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.
+
+--Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta ira le porter à
+S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le
+plus.
+
+Espinosa fronça légèrement les sourcils et:
+
+--Pourquoi la princesse Fausta?
+
+--Parce que je vois là un moyen de la préserver de tout nouveau danger.
+
+--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le
+dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tôt possible.
+
+--La princesse partira dès que ses forces lui permettront d'entreprendre
+le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra à
+destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.
+
+
+
+IV
+
+LE REVEIL DE FAUSTA
+
+Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un
+prodigieux étonnement. Sa première pensée fut que Sixte-Quint n'avait
+pas permis qu'elle échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
+clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de passion qu'elle
+voulut savoir quel était l'homme qui l'aimait à ce point. Elle ouvrit
+les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et
+pensa:
+
+«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de la vie... Que m'est la
+vie à présent que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...»
+
+Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle s'était trompée.
+Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grâce. Montalte, seul, au prix de
+quelque infamie héroïquement consentie, avait accompli ce miracle de
+l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit tout le parti
+qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement. Mais à quoi bon!... Elle
+voulait mourir!
+
+Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait... Elle
+ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et à mesure, son esprit
+réfutait ses arguments.
+
+Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers l'innocente créature.
+Il vit... Il est libre... C'est là le point capital... Et, soudain,
+comme un coup de tonnerre, ces mots répétés dans son esprit éperdu:
+
+«Pardaillan vivant!»
+
+Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion et de luttes
+mortelles! Ce passé si proche, puisque quelques mois à peine la
+séparaient du moment où elle avait voulu faire périr Pardaillan,
+dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et tant
+adoré!...
+
+Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la
+fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut
+plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
+sortir enfin triomphante de ce suprême combat.
+
+C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle.
+
+Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup d'oeil prompt et
+sûr, et, tout de suite, pour bien marquer, dès le début, la distance
+infranchissable qu'elle entendait établir entre eux, cette femme
+étrange, qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes les
+fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne
+tremblait pas:
+
+--Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.
+
+En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,
+étrangement dominateurs et pourtant graves et doux.
+
+Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonça qu'elle
+était libre.
+
+--Sixte-Quint me fait donc grâce?
+
+Montalte secoua la tête:
+
+--Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devant une volonté
+plus forte que la sienne.
+
+--La vôtre... n'est-ce pas?
+
+Montalte s'inclina.
+
+--Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée par contrainte.
+
+--Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu de Sa Sainteté un
+document qui sera votre égide. Le voici.
+
+Fausta prit le parchemin et lut:
+
+«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, inspiré de notre
+Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Très Saint Père le
+Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion
+catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur,
+en expiation de nos péchés, de nous priver d'un héritier direct;
+considérant Henri de Navarre incapable de régner sur le royaume de
+France, comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos bons et loyaux
+sujets: Sa Majesté Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte à nous
+succéder au trône de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre
+soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos sujets le reconnaître
+comme notre successeur et unique héritier.»
+
+--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait terminé
+sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette
+proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la
+France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques,
+voit ses espérances à jamais détruites. Son armée réduite à une poignée
+de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son
+royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent à le lui
+laisser. Celui qui apportera ce parchemin à Philippe lui apportera donc
+en même temps la couronne de France... Celui-là, madame, si c'est un
+esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter avec le roi d'Espagne et
+se réserver sa large part... Votre puissance est ruinée en Italie, votre
+existence y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous
+créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle que vous avez rêvée,
+n'en sera pas moins de nature à satisfaire une vaste ambition... Ce
+parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir à le porter
+à Philippe...
+
+Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal,
+elle dit:
+
+--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir
+pour son propre compte... Pourquoi avez-vous imposé ma grâce à Sixte?...
+Pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me faites-vous
+entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que
+vous m'aimez, cardinal.
+
+Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste
+d'imploration.
+
+--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles...
+Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.
+
+--Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.
+
+--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut
+concevoir deux amours.
+
+Montalte se redressa, écumant:
+
+--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?...
+
+--Oui, dit simplement Fausta.
+
+--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?...
+
+Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.
+
+Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil très calme, et,
+d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:
+
+--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal
+Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce
+n'est pas vous, c'est moi...
+
+--Pourquoi? hurla Montalte.
+
+--Parce que je l'aime, répondit froidement Fausta.
+
+
+
+V
+
+LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT
+
+Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de
+travail, demeura longtemps songeur.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire qui vint, à voix
+basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance
+la faveur d'une audience particulière, ajoutant que le comte paraissait
+violemment ému.
+
+Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut
+comme un trait de lumière pour le pape qui murmura:
+
+--Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato,
+ajouta-t-il à haute voix.
+
+Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d'un
+pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de
+violence.
+
+--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous à nous
+dire?
+
+Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, écartait la cotte
+de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de
+Montalte.
+
+Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:
+
+--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...
+
+--En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourire livide.
+
+Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement
+d'épaules dédaigneux, les dents serrées, d'un ton tranchant:
+
+--Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné a celui qui l'a
+porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine
+mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la même femme.
+
+--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela à moi?
+
+--Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à Votre Sainteté,
+parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais
+s'appelle Montalte!
+
+Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit à le
+remplir.
+
+Sfondrato, immobile, songeait:
+
+--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui
+osera toucher au grand juge...
+
+Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.
+
+--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demandé
+le duché de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...
+
+Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:
+
+--Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est
+Montalte... votre neveu! celui que vous désignez au conclave pour vous
+remplacer!
+
+--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais
+frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette
+femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!
+
+--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous,
+son oncle, vous parliez ainsi?
+
+--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus
+mon neveu, il est mon ennemi! il a arraché de mes mains l'arme qui peut
+anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par
+moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol maudit...
+
+--Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.
+
+--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures
+peut-être, quittera Rome et s'en ira, escortée de Montalte, porter à
+l'Escurial le document qui donne à Philippe le trône de France.
+Voilà l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand
+inquisiteur!...
+
+--Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte!
+
+Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc
+que le pape venait de lui conférer:
+
+--Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand
+juge, et, en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure,
+je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'échafaud est
+prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-être,
+mais cette femme appartient au bourreau et sa tête tombera!... Montalte,
+je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant au grand
+inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... Un mot, Saint-Père, un
+ordre!
+
+--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai,
+moi, cessé de vivre!
+
+Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:
+
+--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-même
+pèsent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang
+du Christ, je n'aurais qu'à fermer cette main, pour les broyer!
+Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et
+l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document,
+l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai
+besoin de deux ou trois années d'existence pour assurer le triomphe de
+la papauté!...
+
+Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec attention. Quand le
+pape eut terminé:
+
+--Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, quand ils seront
+hors de vos États, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce
+moment, leur voyage est terminé.
+
+--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc,
+êtes-vous sûr de vous?
+
+--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.
+
+--Et le grand inquisiteur?
+
+--Un ordre... il meurt!
+
+--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!
+
+Et, sur un geste du duc:
+
+--Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je ne connais
+qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta... et de la
+vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!
+
+Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, surmontant son
+émotion, il demanda:
+
+--Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où je serais brisé,
+moi?
+
+--Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si
+Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence à la tête,
+assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le décider...
+oui, ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte en leur
+voyage!
+
+--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens à
+m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille à les broyer
+d'un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous le
+lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte à lui briser les crocs
+après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il en lui-même.
+
+--Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan
+n'est pas un homme qu'on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut...
+
+--Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?
+
+--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être le seul homme qui
+ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez,
+duc, essayez de décider Pardaillan.
+
+--Où le trouverai-je?
+
+--Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre auprès de Henri de
+Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que
+Fausta porte à Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous
+regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez
+trouvé, vous lui direz simplement ceci:
+
+--Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document qui lui livre
+la couronne de France...
+
+--Quand faut-il partir?
+
+--A l'instant.
+
+
+
+VI
+
+LE CHEVALIER DE PARDAILLAN
+
+Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au
+galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A
+une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps,
+sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette
+du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:
+
+--Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de ce moment, je suis
+pour toi l'ennemi que rien ne désarmera...
+
+Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne
+s'arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques
+lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi,
+vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant
+si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Béarnais se trouvait
+alors.
+
+--Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses
+logements dans le village de Montmartre, à l'abbaye des Bénédictines de
+Mme Claudine de Beauvilliers.
+
+Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger qui parlait avec
+cette sorte d'irrévérence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine
+d'années, au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune
+recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa manière de porter le
+pourpoint et le manteau.
+
+--Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au
+roi, qui m'a donné rendez-vous pour ce soir.
+
+Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume
+simple et sans aucun ornement.
+
+--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand
+vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui
+ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume
+mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d'or, avec...
+
+--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je
+vous montrerai que, si je porte de l'argent à mon pourpoint et de l'or
+aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.
+
+--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me
+bornerai à vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu'un illustre
+cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...
+
+--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.
+
+--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien
+dû laisser votre accent de l'autre côté des monts.
+
+En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit
+paisiblement son chemin.
+
+Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Mais, considérant
+la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.
+
+--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous prie, et
+permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite
+tout à l'heure.
+
+--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lèvres.
+
+Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le soir, au moment
+où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur les hauteurs de
+Chaillot.
+
+Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et prononça:
+
+--Paris!...
+
+Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle de la grande ville
+assiégée, son compagnon semblait rêver à des choses lointaines. Sans
+doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelque épisode
+héroïque ou charmant de sa vie.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à vous.
+
+L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:
+
+--Allons...
+
+Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de Montmartre. Sur les
+remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de prêtres et de
+moines, la robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns avaient
+la salade en tête, quelques autres portaient des cuirasses; tous étaient
+armés de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout
+uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à la main ou
+pendu à la ceinture.
+
+Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se
+traînaient péniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination
+du désespoir, occuper les créneaux d'où ils criaient, avec des voix
+lamentables:
+
+--Du pain!... du pain!...
+
+--Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens
+accepteraient volontiers une invitation à dîner.
+
+--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...
+
+--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.
+
+--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et
+soif.
+
+--C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement
+Ponte-Maggiore.
+
+L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange regard, et, avec un
+sourire, répondit:
+
+--Cela se voit.
+
+Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme une insulte, et
+Ponte-Maggiore pâlit.
+
+Sans doute, il allait cette fois répondre par une provocation, lorsqu'au
+loin s'éleva une clameur:
+
+--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...
+
+Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les
+parapets en criant:
+
+--Sire!... sire!... Du pain!...
+
+--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi
+diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?
+
+Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes
+que l'histoire enregistre.
+
+Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois cents
+cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent et alors, on vit toute une
+théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces
+pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés des
+remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.
+
+En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi.
+De tous côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés
+quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
+bénédictions éclataient sur les remparts.
+
+--Bravo, sire! cria l'inconnu.
+
+Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation,
+et, avec un bon sourire:
+
+--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!
+
+--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...
+
+--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de
+vous voir.
+
+--Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.
+
+Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie souriante du
+chevalier et dit:
+
+--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur
+de Pardaillan, veuillez vous placer près de moi.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il vous plaît de dire
+votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant à Montmartre, de vous
+présenter à Sa Majesté, selon ma promesse...
+
+--Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de
+Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprès de
+S. M. le roi Henri!
+
+Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et
+narquois reprenait le dessus:
+
+--Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!
+
+Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, une immense
+acclamation partit du haut des remparts.
+
+Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, Henri IV dit
+avec un soupir:
+
+--Quel dommage que de si braves gens s'entêtent à ne pas m'ouvrir leurs
+portes!
+
+--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes
+tomberont d'elles-mêmes quand vous le voudrez.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté: Paris vaut bien une
+messe!
+
+--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.
+
+Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le roi pénétra, suivi
+de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.
+
+Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avisé
+de la venue d'un envoyé du pape, présenta le duc.
+
+--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan,
+quand vous aurez reçu la communication que monsieur le duc est chargé de
+vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.
+
+--Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour notre merveilleux
+diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres
+vides?
+
+--Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un prêteur qui,
+sur la garantie de ce diamant, a consenti à m'avancer quelques milliers
+de pistoles que j'apporte à mon roi.
+
+--Merci, mon brave Sancy.
+
+Et, avec une pointe d'émotion:
+
+--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais
+ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme
+vous et moi!
+
+Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:
+
+--Venez, monsieur.
+
+Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et où
+travaillaient encore deux de ses secrétaires, Rusé de Beaulieu et Forget
+de Fresne:
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis chargé par Sa
+Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d'un document qui
+l'intéresse au plus haut point.
+
+Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de la proclamation
+de Henri III que l'on connaît. Quand il eut terminé, impassible:
+
+--Et l'original, monsieur?
+
+--Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original se trouve entre
+les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E.
+le cardinal Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers
+l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté Catholique. Le
+souverain pontife a cru devoir donner à Votre Majesté ce témoignage de
+son amitié en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop
+bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être pas assuré que
+vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.
+
+Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, après un léger
+silence, en fixant Ponte-Maggiore:
+
+--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Sainteté? Alors?
+
+--Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le
+Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.
+
+Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:
+
+--Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier de Pardaillan, et
+faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand
+ils auront terminé, vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
+l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable de vous revoir
+avant votre départ, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.
+
+Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait en tête-à-tête avec
+le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa
+curiosité sous un masque d'ironie et d'insouciance.
+
+--Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, vous plairait-il de
+me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel
+que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?
+
+--Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire savoir que la princesse
+Fausta est vivante... et libre.
+
+Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitôt:
+
+--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi
+cette nouvelle peut-elle m'intéresser?
+
+--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.
+
+--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante?
+répéta le chevalier, d'un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore
+murmura:
+
+«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des
+choses!»
+
+Pardaillan reprit:
+
+--Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?
+
+--La princesse est en route pour l'Espagne.
+
+--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le génie
+ténébreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de
+despotisme...
+
+--La princesse porte à Sa Majesté Catholique un document qui doit
+assurer le trône de France à Philippe d'Espagne.
+
+--Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous
+prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?
+
+--Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant Philippe II pour
+unique héritier.
+
+--Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de Sa Sainteté?
+
+--C'est tout, monsieur.
+
+--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend.
+Veuillez transmettre à Sa Sainteté l'expression de ma reconnaissance
+pour le précieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.
+
+Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une
+impassibilité toute royale, mais, en réalité, le coup était terrible et,
+à l'instant, il avait entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait
+avoir pour lui.
+
+Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèles qu'il
+avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva
+auprès du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.
+
+Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui,
+fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui
+savait à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, chez les quatre
+conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de
+cette explosion:
+
+--Il faut détruire le parchemin!...
+
+Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des
+yeux:
+
+--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?
+
+--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est
+fait de vos espérances, dit froidement le chevalier.
+
+Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le chevalier comme s'il
+eût voulu lui suggérer la réponse qu'il souhaitait, il murmura:
+
+--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour
+mener à bien une telle entreprise?
+
+D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy,
+du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet
+fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement ému.
+
+--Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.
+
+--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le Béarnais, si jamais je
+suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!
+
+--Eh! sire, vous ne me devrez rien...
+
+Le roi réfléchit un instant, et:
+
+--Pour faciliter autant que possible l'exécution de cette mission
+forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte, il est
+nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle,
+celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
+et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient
+dans Paris.
+
+Et, se tournant vers son secrétaire:
+
+--Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier de Pardaillan
+comme notre ambassadeur extraordinaire auprès de S. M. Philippe
+d'Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M.
+l'ambassadeur. Combien d'hommes désirez-vous que je mette à votre
+disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.
+
+--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air
+naïvement étonné.
+
+--Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. Vous ne
+prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-là seul?
+
+--Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme
+imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de fait que, si je
+dois réussir dans cette affaire, c'est seul que je réussirai... C'est
+donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur
+le roi un oeil étincelant.
+
+--Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, considérant
+Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher,
+il lui demanda, très calme:
+
+--Quand comptez-vous partir?
+
+--A l'instant, sire.
+
+--Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez là, monsieur.
+
+Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de près par
+Sancy. Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancy
+lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a chargé de vous remettre
+ces mille pistoles pour vos frais de route.
+
+Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et,
+toujours gouailleur:
+
+--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?
+
+Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond
+de son portemanteau.
+
+Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et,
+en serrant la main de Sancy:
+
+--Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager de ses
+pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez
+réduit à engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.
+
+Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu'il
+devait le plus admirer: ou son audace intrépide, ou sa folle
+insouciance.
+
+
+
+VII
+
+BUSSI-LECLERC
+
+Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse
+Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du
+Béarnais.
+
+L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet
+dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta,
+sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.
+
+Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers
+referma le guichet et sortit à son tour.
+
+L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui,
+remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement
+enjouée, s'écria galamment:
+
+--Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre
+beauté?
+
+--Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge
+écrasent nos faibles épaules.
+
+Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait,
+Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse
+et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.
+
+--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la
+ruine. Me les refuserez-vous?
+
+L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de
+cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:
+
+--Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah!
+si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de
+France!...
+
+--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je
+m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus
+importante... celle de Fontevrault, par exemple...
+
+--Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la
+première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la
+diriger.
+
+Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant,
+n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans
+ses appartements, elle murmurait:
+
+--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du
+côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on
+lui rend.
+
+L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur
+converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia
+par ces mots:
+
+--Allez, soeur Mariange, et faites vite.
+
+Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait
+auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste
+manteau.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous
+êtes ici en sûreté.
+
+Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:
+
+--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi
+de prononcer devant lui un nom...
+
+--Pardaillan...
+
+--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au
+travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne...
+
+--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.
+
+M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets
+d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée
+du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de
+Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui
+que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur?
+
+--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait.
+
+--Fausta!
+
+--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?
+
+--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!
+
+--Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser
+Fausta du danger qu'elle court?
+
+--Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir
+de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura
+reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu...
+
+--Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit
+donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses
+trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais
+quels sont, au juste, ces projets?
+
+--Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.
+
+Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:
+
+--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?
+
+Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement
+choquée.
+
+--Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi
+de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus
+riches. Alors...
+
+--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends
+admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez,
+maintenant, me mettre au courant.
+
+--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de
+Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette
+déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan
+doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous
+devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser
+qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques
+bonnes épées.
+
+--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.
+
+Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons.
+Que devrai-je dire à la princesse de votre part?
+
+--Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis
+toujours son humble servante.
+
+--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.
+
+Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en
+trottant, songeait:
+
+«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes
+soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs
+et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille
+où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en
+correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un
+des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain
+au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec
+lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La
+déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le
+gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se
+terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si
+je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais!
+
+«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est
+vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune
+que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au
+moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre
+solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié,
+à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
+qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une
+situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté
+de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte
+abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous
+les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne
+suis pas un niais...»
+
+
+
+VIII
+
+TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES
+
+L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route
+défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si
+engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.
+
+Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les
+trois--l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine--mais dans quel
+état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une
+sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils
+gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas
+celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le
+perron.
+
+--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.
+
+--Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.
+
+--Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos
+estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources
+d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!
+
+Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans
+une vaste salle déserte.
+
+--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond
+de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez,
+Sainte-Maline!
+
+Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta
+dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant.
+
+--Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de
+sa rapière.
+
+Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un
+coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--A boire!... à boire et à manger.
+
+L'hôte tendit une patte large et velue.
+
+--On paie d'avance...
+
+--Maroufle! s'écria Montsery.
+
+En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du
+colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et,
+dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré:
+
+--Je vais vous servir, messeigneurs!
+
+L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un
+pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre
+pitance, puis se regardèrent tristement.
+
+--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être...
+
+Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres
+pour leurs estomacs affamés.
+
+--Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre,
+nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se
+respecte!
+
+--C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa
+Majesté.
+
+--Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa
+personne...
+
+--Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise,
+nous avons sauvé la royauté.
+
+--Notre fortune était assurée du coup.
+
+--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort,
+anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline
+rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour
+lui.
+
+--De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery.
+
+--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus
+et ne reviendra peut-être jamais!
+
+--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque
+voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou
+de force...
+
+A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit
+entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole.
+Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des
+fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.
+
+--Allons! dit résolument Chalabre.
+
+Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens
+«ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui
+bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval,
+sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois
+spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son
+cheval au pas.
+
+Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les
+manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à
+la main, dit très poliment du reste:
+
+--Halte! monsieur, s'il vous plaît!
+
+Le voyageur s'arrêta docilement.
+
+Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage
+enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la
+parole:
+
+--Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme
+fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et
+n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité.
+
+Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger
+de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante
+révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:
+
+--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par
+des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et
+même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi
+vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à
+l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je
+vois là.
+
+Nouvelle pause, et péroraison:
+
+--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise
+rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on
+n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose
+pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or,
+monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne
+étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En
+conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur
+de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de
+la dissimuler sous nos hardes et...
+
+--Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux
+sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la
+bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de
+vous restituer... plus tard.
+
+Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces
+d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais
+ils ne firent pas un geste pour les ramasser.
+
+--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.
+
+--Cinq pistoles seulement!...
+
+---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis
+très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!
+
+--Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa
+rapière, je ne permettrai pas...
+
+De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques
+nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées.
+
+--Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.
+
+Et, se tournant vers le voyageur:
+
+--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air.
+Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux
+excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les
+avez extraites.
+
+Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude
+menaçante.
+
+Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:
+
+--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!
+
+--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.
+
+--Bussi-Leclerc! crièrent les trois.
+
+--Lui-même, messieurs!
+
+Et, avec une ironie féroce:
+
+--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits
+détrousseurs de grand chemin?
+
+--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en
+guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons,
+vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les
+choses se passent?
+
+--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur
+l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée.
+
+--Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que
+je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt
+d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
+faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que
+vous trouveriez dans ma bourse.
+
+Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés.
+Enfin, Sainte-Maline rengaina et:
+
+Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.
+
+--Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous
+entendons pas, ajouta Chalabre.
+
+Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:
+
+--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous
+trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et
+équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je
+vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je
+compter sur vous?
+
+--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le
+service que vous nous proposez ne nous convient pas...
+
+--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.
+
+--Mais enfin, monsieur?...
+
+--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné
+vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?
+
+--C'est dit, foi de gentilshommes.
+
+--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce
+n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans,
+hôtellerie du Coq-Hardy.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.
+
+Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III
+restèrent immobiles.
+
+Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route,
+alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces
+d'or restées à terre.
+
+--Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu
+ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau,
+messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de
+Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons
+d'armes!...
+
+--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.
+
+Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage
+dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.
+
+--Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de
+malheur! criait le plus jeune.
+
+Déjà, l'hôte apparaissait, criant:
+
+--Voilà! voilà! messeigneurs!
+
+Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui
+accouraient:
+
+Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien
+traitées et bien pansées.
+
+--Soyez sans inquiétude, monseigneur...
+
+Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des
+révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans
+une cour d'auberge.
+
+--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous
+ce pourpoint cerise!
+
+--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme
+elles font ressortir la finesse de votre jambe!
+
+--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans
+ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant
+gentilhomme!
+
+Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent
+dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la
+main, multipliant les courbettes.
+
+Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:
+
+--Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour
+ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais
+moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
+bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...
+
+--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là...
+Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!
+
+--Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect
+auquel on a droit.
+
+--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.
+
+--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous
+proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse.
+
+--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!
+
+C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.
+
+--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu!
+vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied
+mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez
+votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.
+
+Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:
+
+--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous
+fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery.
+
+--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?
+
+--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui,
+dit-on, faisait trembler Guise?
+
+--Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.
+
+--Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la
+Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous
+faire entrer... Acceptez-vous?
+
+--Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous
+serons au service d'une souveraine.
+
+--Quel sera notre rôle auprès de la princesse?
+
+--Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller
+sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.
+
+--Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse
+a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois
+gardes du corps tels que nous?
+
+--Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.
+
+--Il vous reste à nous désigner ces ennemis.
+
+--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.
+
+--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez
+plaisanter?
+
+--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis,
+je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton
+grave.
+
+--C'est donc le diable en personne?
+
+--C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé le gouverneur à sa
+place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est emparé de la
+forteresse et a délivré tous les prisonniers. Et vous le connaissez
+comme moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, au
+nombre de ces prisonniers.
+
+--Pardaillan!
+
+Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, au même instant, les
+trois furent debout, se regardant, effarés.
+
+--Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu'il n'est plus
+question de plaisanter.
+
+--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...
+
+--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?
+
+--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, après tout.
+
+--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notre dette...
+
+--Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? Marchez-vous contre
+Pardaillan?
+
+--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!
+
+--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au
+triomphe de Fausta et au succès de ses «ordinaires»!
+
+--A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit le trio en choeur.
+
+--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!
+
+
+
+IX
+
+CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA
+
+Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrénées sans encombre,
+et pénétrèrent dans la Catalogue.
+
+Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que
+pour se renseigner.
+
+A l'auberge, avant même de mettre pied à terre, Bussi s'informa et
+l'aubergiste répondit:
+
+--L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigné s'arrêter
+dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant
+sur Saragosse pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en
+litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.
+
+Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent pied à terre, et:
+
+--Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et nous étranglons de
+soif... Y a-t-il à manger chez vous?...
+
+--Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! répondit
+l'aubergiste, non sans orgueil.
+
+L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du pain, une outre
+rebondie, une épaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois
+chiches cuits à l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:
+
+--Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que
+nous servons pareil festin!
+
+--Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il
+appelle un festin!
+
+--Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tâchons de nous
+habituer à cette cuisine, car c'est à peu près ce que nous rencontrerons
+partout...
+
+Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent leurs montures,
+se lancèrent sur les traces de Fausta, et, bientôt, ils eurent
+la satisfaction d'apercevoir sa litière que des mules, richement
+caparaçonnées, traînaient d'un pas nonchalant, mais sûr.
+
+Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables d'un soleil
+éblouissant, la route pierreuse côtoyait le flanc de la montagne,
+plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui
+s'étendait à perte de vue.
+
+Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobilisèrent, dans
+un flamboiement de lumière.
+
+Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute allure, semblait
+accourir à sa rencontre.
+
+Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et elle songeait:
+
+--Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?
+
+Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait à
+cheval près de la litière, se courba sur l'encolure du cheval pour
+écouter:
+
+--Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...
+
+Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière, en une pose de
+grâce et de majesté et cependant, irrésistiblement, comme attirés par
+quelque fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier, dans
+la plaine, là-bas, point noir qui grossissait peu à peu.
+
+Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant la litière et, le
+chapeau à la main, attendirent que Fausta les interrogeât. Alors:
+
+--Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc,
+qu'avez-vous donc à me dire?
+
+--Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines de Montmartre.
+
+--Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié Fausta?
+
+--On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de
+l'approcher, ne fût-ce qu'une fois.
+
+--Que me veut Mme l'abbesse?
+
+--Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre est au courant des
+moindres détails de la mission que vous allez accomplir auprès de
+Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
+devant aucune extrémité pour vous arrêter.
+
+--C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé de me donner cet
+avis? dit Fausta, songeuse.
+
+--J'ai l'honneur de vous le dire, madame.
+
+--On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses logements à l'abbaye de
+Montmartre... On dit le roi très inflammable... Claudine est jeune,
+elle est jolie, et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de la
+tentation.
+
+--Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse
+n'a pas hésité pourtant... Vous le voyez.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
+
+--Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressément recommandé
+d'engager à votre service quelques gentilshommes braves et dévoués et de
+vous les amener, pour vous protéger...
+
+--Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer au respect dû à celle
+qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le
+reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.
+
+--Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses
+sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses émissaires, qui sont
+Français, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un
+grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.
+
+A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue
+tout en s'entretenant avec Leclerc, était arrivé au bas de la montagne
+et avait disparu à un tournant.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte
+donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes?
+
+--Trois des plus braves et des plus intrépides parmi les Quarante-Cinq:
+M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery.
+
+Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le rôle que
+la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de
+Guise?... C'est probable.
+
+Aussi, au salut profondément respectueux des trois, elle répondit avec
+un sourire:
+
+--Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous
+fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III.
+
+Et, à Bussi-Leclerc:
+
+--Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta?
+
+S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la perçut
+pas, tant elle fut faite naturellement.
+
+--Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver mon indépendance pour
+quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner à la
+cour du roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.
+
+--Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi de Navarre
+enverrait-il contre nous un corps d'armée?... Le pauvre sire n'a
+pourtant pas trop de troupes pour conquérir ce royaume de France qui lui
+fait si fort envie!
+
+--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps
+d'armée qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui
+va fondre sur vous... c'est Pardaillan!...
+
+--Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle désignait le
+cavalier qui s'avançait à leur rencontre.
+
+--Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.
+
+--Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.
+
+Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait
+leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et
+ils se regardèrent et se virent livides...
+
+Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux
+lèvres, s'avançait paisiblement.
+
+Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta, d'un même mouvement,
+les cinq mirent l'épée à la main et se disposèrent à charger.
+
+--Arrière!... Tous!... cria Fausta.
+
+Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, qu'ils restèrent
+cloués sur place, se regardant, effarés.
+
+Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui était propre, et,
+le visage pétillant de malice:
+
+--Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous êtes tirée saine et
+sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant.
+
+Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit doucement:
+
+--Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.
+
+--A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate... ou simplement
+maladroite, alluma le formidable incendie où j'ai longtemps cru que vous
+aviez laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le
+souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette
+jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute
+la nuit?
+
+Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'échappa pourtant pas
+à Pardaillan, car il dit:
+
+--C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer
+d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assuré que vous
+aviez trouvé une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que
+j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?
+
+Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'éclat se voilait
+d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilité, elle
+haletait, car ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain,
+comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles venaient de faire naître
+un espoir insensé dans son coeur agité.
+
+Il se mit à rire à nouveau, et:
+
+--J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous ne pouvait avoir manqué
+de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi
+périlleuse Situation... ce dont je vous félicite!
+
+Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles qui la cinglèrent
+comme une insulte.
+
+--Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordée? dit-elle d'un
+ton altier.
+
+--Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce
+soleil torride, pour écouter les fadaises que je viens de vous débiter.
+
+--Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel
+rayonnant d'Espagne?
+
+--Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.
+
+--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.
+
+--Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui rapporter certain
+parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi
+d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous me
+remettre ce parchemin?»
+
+Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque rêve
+lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme:
+
+--Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien longtemps, de vous
+tailler un royaume en Italie et vous avez refusé parce qu'il vous
+aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât
+Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le vôtre, ce refus
+ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais élaborés et que votre refus
+d'alors anéantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il
+s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la
+terre...
+
+Fausta fit une pause.
+
+Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eût rien entendu:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?
+
+Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute et du
+découragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en
+apparence--qu'elle reprit:
+
+--Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez
+obtenir le commandement en chef de l'armée que Philippe enverra en
+France. Et cette armée sera formidable. Sous le commandement d'un chef
+tel que vous, cette armée est invincible... A la tête de vos troupes,
+vous fondez sur la France, vous battez le Béarnais sans peine, on le
+juge, on le condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie... Philippe
+II est reconnu roi de France, et on crée pour vous un gouvernement
+spécial, quelque chose comme la vice-royauté de France!... Vous vous en
+contentez... jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot, vous
+pourrez, par droit de conquête, placer sur votre tête la couronne
+royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour
+Henri de Navarre, je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de
+Pardaillan.
+
+Pardaillan, glacial, répéta:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de
+rapporter à S. M. Henri?
+
+Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:
+
+--Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, et vous l'avez
+refusé... Je le porterai donc à Philippe.
+
+--A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.
+
+--Alors, qu'allez-vous faire?
+
+--Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes décidée à aller à
+Madrid, j'irai aussi.
+
+--Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un ton étrange.
+
+Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par
+où il était venu.
+
+Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc,
+Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourèrent la litière, avec
+des jurons et des imprécations, et Montalte gronda:
+
+--Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés de charger ce truand?
+
+Fausta les considéra un instant avec dédain, et:
+
+--Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs.
+
+--Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au
+bas de la montagne.
+
+--Oui? Eh bien, essayez...
+
+Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait au pas
+sur la route en lacet.
+
+Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés jusqu'à la
+fureur par le dédain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait
+là-bas, sans avoir même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en
+se bousculant, grondant de sourdes menaces.
+
+Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait les attitudes
+de quelqu'un qui se dispose à assister commodément à un spectacle
+intéressant.
+
+Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés pêle-mêle, à la
+poursuite de Pardaillan. La route, en se rétrécissant, les obligea à
+se mettre en file, et voici quel était l'ordre de marche établi par le
+hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery,
+et, fermant la marche, Montalte.
+
+Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où il y avait une
+minuscule plate-forme.
+
+Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux, il se retourna:
+
+--Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai
+tirés de la Bastille, et celui-là que je ne connais pas!... Pourquoi
+diable Fausta les a-t-elle empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient
+de la place, au moins, tandis qu'ici...
+
+Posément, il fit faire volte-face à son cheval et l'accula contre la
+paroi du chemin, la croupe presque appuyée contre d'énormes quartiers
+de roches éboulés. Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où
+venait Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart; à sa
+gauche, il avait le flanc de la montagne et, à sa droite, le précipice.
+On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un à un.
+
+Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus
+qu'à quelques pas de lui:
+
+--Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous ainsi?... Est-ce après la
+leçon d'escrime que je vous promis voici quelques mois?
+
+--Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te
+donner la leçon que tu mérites, moi!
+
+--Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.
+
+--Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».
+
+--Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre
+en avant cet écolier.
+
+--Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...
+
+--Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même pas tenir son épée...
+là!... hop! sautez!
+
+Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.
+
+Derrière lui, Sainte-Maline criait:
+
+--Place! faites-moi place, mordieu!
+
+Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux
+autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit
+Montalte qui avait mis pied à terre, et lui tendait son épée.
+
+Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hésiter, fonça de
+nouveau, tête baissée.
+
+--Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous êtes insatiable!
+
+Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait une courbe dans l'air
+et allait rejoindre la première au fond du précipice.
+
+--Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais
+compter, c'est la cinquième fois que je vous désarme...
+
+Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation, et s'affaissa,
+terrassé par la rage et la honte.
+
+C'en était fait de lui si Pardaillan--suprême humiliation et suprême
+générosité--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, évanoui,
+sur la selle.
+
+Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de prendre la place de
+Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et
+sifflante:
+
+--Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un démon! Si
+nous le laissons faire, il nous tuera les uns après les autres, ou nous
+désarmera. Emmenez Bussi et retournez auprès de la princesse...
+
+Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les «ordinaires», et,
+de son air le plus aimable:
+
+--A qui le tour, messieurs?
+
+Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient en grommelant à
+l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient
+autant à Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient
+de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à lui.
+
+Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pâle de rage
+contenue:
+
+--Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.
+
+--Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui êtes-vous?...
+
+--Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant.
+
+--Le neveu de cet excellent M. Peretti?...
+
+--Je vous hais, monsieur...
+
+--Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement le chevalier.
+
+--Et je vous tuerai!
+
+--Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...
+
+Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui,
+revenu à lui, pleurait sur sa défaite, suivis d'assez loin par Montalte,
+pensif.
+
+--A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.
+
+Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de
+chasse du temps de Charles IX.
+
+Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La
+balle venait s'aplatir à quelques toises de lui, sur le versant qu'il
+côtoyait.
+
+Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur l'abîme, au-dessus
+de lui, tenait à la main le pistolet qu'il venait de décharger. Le
+cardinal, voyant son coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un
+geste de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.
+
+
+
+X
+
+DON QUICHOTTE
+
+Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:
+
+«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M.
+l'ambassadeur et de sa mission.»
+
+Et, avec un froncement de sourcils:
+
+«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre
+épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de
+près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
+moi...»
+
+Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la
+montagne. Il hocha la tête, et:
+
+«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui
+ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu
+d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout
+brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne
+connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire
+qui devrait m'étonner!...»
+
+En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une
+seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée.
+
+Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse
+aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du
+roi.
+
+Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il
+se renseigna lui répondit:
+
+--Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.
+
+--Et où le roi se rend-il?
+
+--Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour
+soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes.
+
+--C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec
+son air figue et raisin.
+
+Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après
+avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en
+longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des
+milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à
+quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée
+royale occupée à dresser ses tentes.
+
+Et il se remit en route encore une fois.
+
+Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques
+et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route
+poudreuse.
+
+Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où
+il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et:
+
+«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce
+valeureux prince!»
+
+Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de
+seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et
+somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs
+éclatantes.
+
+Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi
+était à demi étendu sur des coussins de velours broché.
+
+Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil
+froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue
+hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un
+spectre!...
+
+Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique
+Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.
+
+Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier.
+
+«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure
+que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer
+au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue
+de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies
+lèvres des filles de France.»
+
+Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos
+jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si
+ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte
+crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville.
+
+Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et
+d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au
+nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
+de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie
+convenable près du palais royal.
+
+Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment
+avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan
+s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une
+sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.
+
+Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très
+patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un
+sourire:
+
+--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.
+
+L'inconnu sursauta, et:
+
+--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs
+de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout
+indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes
+amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le
+vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous
+conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux
+bons soins de l'hôte.
+
+--Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son
+tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide.
+
+C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était
+grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur,
+surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en
+arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un
+nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une
+petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée
+en pointe.
+
+Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une
+propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de
+son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.
+
+Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une
+complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan,
+l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce
+qu'il pensait devoir intéresser un étranger.
+
+En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans
+l'enceinte du palais royal:
+
+--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause
+de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est
+le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
+d'Afrique.
+
+--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais
+d'un coffret! fit Pardaillan.
+
+--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise,
+répondit l'inconnu en riant aussi.
+
+--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que
+l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que
+votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.
+
+--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si
+précieux, selon vous?
+
+--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à
+tour sur son front et sa poitrine.
+
+L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan
+dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de
+murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:
+
+--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!
+
+Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:
+
+--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme
+castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me
+permettez de me proclamer votre ami.
+
+--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme
+français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous
+entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si
+quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.
+
+Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.
+
+Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à
+terre:
+
+--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que
+nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne
+peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?
+
+--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.
+
+--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire
+combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi
+des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.
+
+--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt
+rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et
+aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très
+simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement
+tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées
+comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare
+monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les
+honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est
+convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à
+le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour
+un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...
+
+--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des
+loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte
+pas plus mal.
+
+En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut
+croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car
+l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le
+festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.
+
+--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des
+vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je
+suis.
+
+En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio,
+au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille
+de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une
+demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.
+
+--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde
+trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades
+que supportent ces minces colonnettes.
+
+Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans,
+la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses
+hôtes de marque.
+
+Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades
+de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils
+causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:
+
+--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être
+vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes
+revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
+vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement
+des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques
+impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!
+
+--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais
+en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet
+j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre
+digne d'être remarquée.
+
+--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus,
+maintenant?
+
+--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit
+Cervantes, avec un sourire énigmatique.
+
+--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe
+de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre
+extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était
+assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:
+
+--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission...
+Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien
+autre que le désir de vous être utile...
+
+--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.
+
+--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?
+
+--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant
+en face.
+
+Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la
+table, à voix basse:
+
+--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si
+vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi,
+laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes
+venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre
+intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais
+à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que
+vous serez frappé.
+
+--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante.
+Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?
+
+--Juana, seigneur.
+
+--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées
+d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma
+foi!...
+
+Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se
+retirait de son pied léger.
+
+--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en
+étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.
+
+Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement
+la tête.
+
+--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes,
+toujours à voix basse.
+
+--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma
+foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.
+
+--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de
+ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être
+invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il
+laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle
+main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit
+d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse
+lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme
+qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants,
+de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu
+que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses
+richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie,
+a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don
+Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez
+vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.
+
+--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été
+donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir
+jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous
+venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et
+tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de
+près... dusse-je être broyé.
+
+--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration.
+Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...
+
+--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...
+
+--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.
+
+--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme,
+vous tremblez devant des moines!
+
+--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!
+
+--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné...
+Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et
+même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je
+les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient
+pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils
+eussent été broyés!...
+
+--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous
+parlez tout à fait comme don Quichotte!
+
+--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est
+un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...
+
+--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!
+
+--Et, avec un accent de sourde terreur:
+
+--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal
+qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette
+redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays,
+si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie,
+resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que
+l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous
+l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante
+est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de
+malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux
+flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous
+heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!
+
+Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.
+
+--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de
+Cervantes.
+
+Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers
+Cervantes et:
+
+--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses
+moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié
+que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me
+connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais
+combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que
+ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.
+
+--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?
+
+--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une
+explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais
+aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que
+je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II
+et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la
+France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.
+
+--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de
+certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.
+
+--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les
+oreilles, votre ami don Quichotte est fou!
+
+--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là...
+Il faudra voir... murmura Cervantes.
+
+Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina
+profondément devant Pardaillan ébahi, et:
+
+--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux
+vous faire une proposition, chevalier.
+
+--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un
+commencement d'inquiétude.
+
+--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter
+avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!
+
+--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement,
+je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne
+seigneur...
+
+--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.
+
+--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en
+choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son
+coeur en signe de remerciement.
+
+
+
+XI
+
+DON CESAR ET GIRALDA
+
+Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un
+de l'autre, et:
+
+--Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous
+dire que je vous suis tout acquis.
+
+--J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.
+
+Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez
+mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons
+rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.
+
+--Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que
+Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?
+
+--El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la
+Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent
+parfois! disait un autre.
+
+--La Giralda invisible...
+
+--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer
+enfin.
+
+--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.
+
+--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique
+corrida.
+
+--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!
+
+Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire,
+soulignés de rudes coups de poing sur la table.
+
+--En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette
+nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se
+respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
+derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.
+
+--N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les
+épaules.
+
+--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?
+
+Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de
+mélancolie.
+
+--Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais
+connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero
+comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie
+par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne
+descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé
+de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval
+caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape
+enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot
+de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et,
+ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux
+pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le
+connaîtrez.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est
+tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête
+d'une armée de détrousseurs?
+
+--La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en
+masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres
+et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable
+but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et
+que, seul, je devine, murmura Cervantes.
+
+--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus
+grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:
+
+--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir
+l'Espagne?...
+
+--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette
+expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes
+seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un
+jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de
+fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il
+a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même.
+C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son
+existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre
+plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.
+
+--C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...
+
+--Lui-même, chevalier.
+
+--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je
+le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille,
+ce jeune homme sans nom?
+
+Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir
+tout près de Pardaillan, et dans un souffle:
+
+--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a
+vingt-deux ans.
+
+--Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne
+d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...
+
+Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.
+
+--C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une
+expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a
+la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.
+
+--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité
+de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers
+de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait
+elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on
+se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce
+vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne
+la vérité.
+
+--Et lui?...
+
+--Rien!... il ne sait rien.
+
+--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que
+ferait-il?
+
+Cervantes haussa les épaules:
+
+--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord
+parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même
+s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
+d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la
+Giralda.
+
+--Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour
+pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?
+
+--Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait
+pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.
+
+--Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent
+pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille,
+puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...
+
+--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Comment? Et l'Inquisition?...
+
+--Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire
+là-dedans?
+
+--Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne...
+C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et
+jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est
+adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.
+
+--Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait
+pas en démordre.
+
+--Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la
+même peine: le feu.
+
+--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est
+plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la
+bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à
+votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un
+peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi
+plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez
+la connaître à fond.
+
+--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes,
+dont le front se rembrunit.
+
+D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre,
+et:
+
+--Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin
+à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont
+simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
+savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait
+jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.
+
+--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en
+sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.
+
+A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra
+discrètement dans le patio.
+
+L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du
+visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante
+dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.
+
+Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir
+sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout
+regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de
+solitude.
+
+Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage,
+entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît
+attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques
+pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.
+
+Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à
+l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.
+
+--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond
+de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il
+ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a...
+Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez,
+mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.
+
+--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de
+Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé
+de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II,
+âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même
+la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce
+que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que
+l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion
+irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces,
+comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les
+vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était
+follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et
+ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf
+depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...
+
+--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.
+
+--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la
+passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui
+régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour
+lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don
+Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa
+mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés.
+Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en
+termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux
+rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
+comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était
+partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil
+prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que
+son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en
+le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes
+les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable...
+Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont
+le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins
+d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse
+Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le
+père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.
+
+Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan
+venait de remplir, et reprit:
+
+--L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du
+gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en
+fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face
+à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se
+lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions
+furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague
+au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant
+des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette
+nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...
+
+--Il y eut réellement jugement?
+
+--Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de
+basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal
+Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le
+licencié Birviesca, membre du conseil privé.
+
+--Sous quel prétexte?
+
+--Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres,
+voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la
+voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine
+n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la
+passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de
+se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un
+amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les
+expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine,
+que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait
+pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce
+moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
+su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi,
+pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent.
+Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une
+menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses
+dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi
+se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il
+avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.
+
+--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.
+
+--L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès
+n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans
+l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut
+concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été
+bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir...
+et pour savoir il ne recula pas devant la question.
+
+--La question?... à son fils?... il a osé!...
+
+--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer
+son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses
+étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est
+étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers,
+dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin...
+juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent
+sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la
+morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime
+pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:
+
+--Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...
+
+--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup
+de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris,
+ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:
+
+«Je ne parlerai pas!»
+
+--Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain,
+essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le
+supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.
+
+--Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails
+si précis?...
+
+Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:
+
+--On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était
+commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet
+1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux
+prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits
+et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands
+verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes
+chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.
+
+--Et, la reine, fut-elle épargnée?
+
+--On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas
+inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle
+mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.
+
+--Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous
+qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus
+éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.
+
+Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant,
+menaient si grand tapage.
+
+--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.
+
+--Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici
+qui sent le guet-apens d'une lieue.
+
+Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de
+l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se
+glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il
+prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa
+main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de
+respect mêlée de sourde terreur.
+
+L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des
+instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe
+d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des
+objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec
+un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques
+mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme
+les autres.
+
+Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui
+allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante,
+comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de
+respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de
+cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une
+frayeur intense.
+
+Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.
+
+Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de
+l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.
+
+Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien
+remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient
+entrés.
+
+Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa
+devant eux, et, la main tendue:
+
+--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une
+sorte de tranquillité funèbre.
+
+D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune
+fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans
+sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté.
+Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.
+
+Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras
+levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en
+arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds
+à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai,
+mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers,
+descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée
+par l'agent secret de l'Inquisition.
+
+Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux
+insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:
+
+--Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On
+nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir
+dans les _casas santas_, on obéit... Faites comme nous, señor.
+
+Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre
+vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient
+difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près
+terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants
+de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète
+admiration, et ce cri leur échappa:
+
+--Don César!... El Torero!... et la Giralda!..
+
+Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et,
+en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa
+radieuse Beauté.
+
+Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent,
+toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre.
+Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la
+quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet
+et, avec une explosion de joie furieuse:
+
+--Enfin!... je te tiens!
+
+La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait
+sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la
+brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais
+ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait
+doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la
+maintenait d'une seule main.
+
+--Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant
+brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.
+
+Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur
+sa large poitrine, le regardait paisiblement.
+
+L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui
+barrer le passage.
+
+Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan
+avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible
+de le croire animé de mauvaises intentions.
+
+Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour
+oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel
+tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du
+Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que
+ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler;
+d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus
+ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se
+lisait, maintenant, un vague étonnement.
+
+Impatienté, il dit sèchement:
+
+--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux
+sortir?...
+
+--Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez,
+sortez, je n'y vois aucun inconvénient.
+
+En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur
+fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à
+l'inquiéter.
+
+Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:
+
+--Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel,
+même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.
+
+--Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les
+ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et,
+quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les
+égards dus à un agent... tel que vous.
+
+Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit,
+car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces
+paroles, tombées du bout des lèvres.
+
+--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait
+trembler.
+
+--Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il
+insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous
+maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que
+vous avez fait saisir traîtreusement...
+
+Après quoi, vous pourrez sortir...
+
+L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène
+et, enfin, gronda:
+
+--Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance
+aux ordres du Saint-Office?
+
+--Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit
+Pardaillan, froidement.
+
+Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:
+
+--Je vous avertis que je ne suis pas très patient.
+
+Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène
+prodigieuse.
+
+L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité
+suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour
+l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.
+
+Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait
+parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus
+simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé
+de menaces, une voix éclatante claironna soudain:
+
+--Oh! magnifique don Quichotte!
+
+C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité,
+et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait
+immortaliser.
+
+L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna
+vers les cavaliers, et ordonna:
+
+--Emparez-vous de cet hérétique!
+
+Et, du doigt, il désignait Pardaillan.
+
+Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir
+le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se
+regardèrent, hésitants.
+
+--Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...
+
+Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur
+annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de
+l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre;
+Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux
+hommes tombèrent comme des masses.
+
+Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant
+droit dans les yeux, glacial:
+
+--Laissez cette enfant, dit-il.
+
+--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette
+audace! grinça l'inquisiteur.
+
+[Note 1: Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou
+inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les
+notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.]
+
+--Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer
+un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!
+
+Le familier se redressa, farouche, et:
+
+--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!
+
+--Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin,
+puisqu'il le faut...
+
+Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la
+ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à
+la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en
+disant:
+
+--Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y
+serai.
+
+Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre
+cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:
+
+--Détachez ce seigneur!
+
+Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:
+
+--Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait
+infailliblement coûté la vie...
+
+Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et
+dit:
+
+--Sortez!
+
+--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.
+
+--Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan,
+mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous
+ne voulez que je vous traite comme tels...
+
+Et il montrait la pointe de sa botte.
+
+Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés,
+se dirigèrent vers la porte.
+
+--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de
+ça.
+
+Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.
+
+Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules,
+l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi
+brillante que leur entrée.
+
+Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les
+servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et
+qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait
+cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité,
+malheureusement très possible:
+
+--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.
+
+--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.
+
+--Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes,
+qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une
+heure?
+
+--Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de
+désolation comique.
+
+Et, avisant la petite Juana:
+
+--Ecoute ici, _muñeca_ (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien
+dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.
+
+--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà
+le miroir que vous demandez.
+
+Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille
+plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.
+
+Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan,
+et, s'inclinant:
+
+--Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable
+don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.
+
+--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un
+moment Cervantes avec un air très sérieux.
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un
+homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire
+ici ce fou de... don Quichotte.
+
+El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une
+voix tremblante d'émotion:
+
+--Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave
+des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.
+
+La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de
+Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.
+
+Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou
+d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant
+cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les
+pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.
+
+Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse,
+et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:
+
+--Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette
+adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en
+buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous
+soustraire aux dangers qui vous menacent.
+
+
+
+XII
+
+L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI
+
+Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de
+Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares,
+bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement
+meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail,
+surchargée de paperasses.
+
+De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres
+dans le monde entier.
+
+Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil
+froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante,
+corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop
+raffiné.
+
+Le grand inquisiteur est debout près de lui.
+
+Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient
+immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression,
+c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le
+front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe
+neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
+tout d'un roux ardent.
+
+Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba
+Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.
+
+Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux
+exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux
+fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.
+
+C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des
+accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur
+un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable
+pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.
+
+Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et
+glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications
+d'Espinosa.
+
+--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a
+rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a
+fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical.
+C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son
+concours peut être précieux.
+
+--Et ce chevalier de Pardaillan?
+
+--D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il
+faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore
+faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
+même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce
+Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant...
+
+--Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un
+air de doute.
+
+Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.
+
+--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout
+ambassadeur qu'il est.
+
+--Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire
+de Pardaillan.
+
+--Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de
+laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un
+exemple.
+
+--Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a
+agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement
+à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de
+Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est.
+
+--Bien! fit le roi avec indifférence.
+
+Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de
+la table de travail:
+
+--Faites introduire Mme la princesse Fausta.
+
+Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite
+croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton
+appuyé sur le poing.
+
+Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et
+revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba
+Roja.
+
+Au même instant, Fausta faisait son entrée.
+
+Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se
+courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les
+yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la
+fixait avec une insistance vraiment royale.
+
+Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux,
+foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se
+montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une
+force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.
+
+Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour.
+
+Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier,
+du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle
+semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait.
+
+Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher
+d'admirer, et murmura:
+
+--Incomparable comédienne!
+
+Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette
+étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.
+
+Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de
+l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la
+redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un
+fauteuil en disant gravement:
+
+--Veuillez vous asseoir, madame.
+
+De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce
+geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus
+éclatant pour Fausta.
+
+Qu'était-ce que le roi Philippe?
+
+C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait
+haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait
+rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers
+soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.
+
+L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux,
+despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit.
+
+Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.
+
+Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie
+heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était
+donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort
+désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des
+êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.
+
+Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la
+monarchie universelle.
+
+De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention
+immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé
+le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
+réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau.
+
+Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse
+beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit
+d'être fière.
+
+Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le
+secret.
+
+A son tour, le roi s'assit et:
+
+--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.
+
+Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant:
+
+--J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle
+vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France.
+
+Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:
+
+--Va-t-elle réellement remettre le parchemin?
+
+--Voyons cette déclaration, dit le roi.
+
+Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les
+masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le
+désirait:
+
+--Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous
+donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire
+que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà
+fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.
+
+Le roi dit simplement:
+
+--Je vous écoute, madame.
+
+--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un
+conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre.
+Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte.
+Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à
+l'univers entier. Je suis la papesse!
+
+Philippe, à son tour, la considéra une seconde.
+
+--Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a
+renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône
+pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort,
+dit-il non sans rudesse.
+
+--Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est
+vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort
+même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à
+l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi!
+
+Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi,
+croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et
+qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur.
+
+Fausta reprit:
+
+--Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des
+théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes;
+rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien
+n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à
+tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des
+saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un
+précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
+Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même,
+Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette
+tête fléchirait sous le poids de la triple couronne?
+
+Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.
+
+--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne
+royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais
+une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres
+ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.
+
+Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle
+n'était pas femme à renoncer.
+
+Elle reprit avec force:
+
+--Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes,
+vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle
+qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le
+réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu.
+Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il
+aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur
+vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en
+soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants
+pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife.
+Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être
+ce maître du monde... je puis être ce pape...
+
+Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester
+de ses impressions.
+
+--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une
+conquête à faire.
+
+Fausta sourit.
+
+--Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des
+partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce
+n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande,
+c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape.
+
+Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il
+murmura:
+
+--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont
+vides.
+
+--Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait
+entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire,
+dit-elle avec dédain.
+
+Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:
+
+--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner,
+puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me
+donner en échange.
+
+--J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que
+cela compenserait largement l'abandon du Milanais.
+
+--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la
+conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui
+me l'auront donnée, et non vous!
+
+--Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement
+Fausta.
+
+--La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de
+chercher. J'avoue que je ne comprends pas.
+
+Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance
+assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de
+France.
+
+--C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir
+la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous
+pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant.
+
+--Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter
+sur moi un tel document?
+
+--Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle
+imprudence! répondit Philippe froidement.
+
+Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne
+recula pas. Et, toujours paisible:
+
+--Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au
+sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.
+
+--Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce
+parchemin.
+
+--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos
+intentions.
+
+--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse
+m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur,
+réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame,
+jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres
+pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est
+pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions
+alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté
+de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout
+jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais,
+par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre
+les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne
+n'hésite pas à s'incliner devant elle.
+
+Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par
+la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton
+ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait
+terminé.
+
+Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde
+irritation.
+
+Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour?
+S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la
+ruine anticipée de tous ses projets.
+
+Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul,
+l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait
+le seul à la dédaigner?
+
+Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant
+Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:
+
+--J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer,
+dit-elle simplement.
+
+Et Philippe, d'un air détaché:
+
+--C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration.
+
+Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et
+elle songea:
+
+«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce
+roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne
+voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son
+niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.»
+
+Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre
+transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se
+remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante
+manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du
+Seigneur?
+
+--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a
+de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques
+opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.
+
+--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.
+
+Et, s'adressant à Fausta, impassible:
+
+--S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y
+verrai avec plaisir, madame.
+
+Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle
+aussi édifiant, dit Fausta.
+
+--La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.
+
+--Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco.
+Toutes les dispositions sont prises.
+
+Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en
+fut frappée:
+
+--El Torero?
+
+--On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la
+course, répondit Espinosa calmement.
+
+Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:
+
+--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le
+premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste
+dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce
+qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon
+balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que
+vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même
+intonation qui avait déjà frappé Fausta.
+
+Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux
+qu'il pouvait l'être chez un tel personnage.
+
+--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.
+
+Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça:
+
+--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de
+Navarre.
+
+Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis
+que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus
+intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait
+d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de
+simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à
+quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était
+particulière.
+
+Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que,
+d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur
+dans son encoignure, et Espinosa, plus près.
+
+A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:
+
+«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre.
+Celui-là, seul, est redoutable.»
+
+Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que
+Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet
+extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait
+de ses yeux ardents, ou à lui-même.
+
+Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:
+
+«Voici un homme!»
+
+En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine,
+qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la
+rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:
+
+«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert
+devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi
+de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler
+devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...»
+
+Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement,
+avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il
+plaisantait:
+
+--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous
+met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos
+petites affaires.
+
+Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de
+la foudre.
+
+Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme
+si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas
+foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.
+
+Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba
+Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi,
+attendant l'ordre de frapper.
+
+Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement
+d'épaules et un geste qui signifiaient:
+
+--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en
+sera temps.
+
+Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,
+intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure
+étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans,
+toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il
+murmurait:
+
+--Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!
+
+Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait
+sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi--et cependant
+d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement.
+
+Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion:
+
+«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»
+
+Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas
+soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et
+qu'il jouait sa tête.
+
+Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:
+
+--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais
+mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il
+insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance
+sur ces questions, quelque peu puériles.
+
+La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le
+roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait
+comme une insolence, ou l'écraser de son dédain.
+
+--Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il,
+en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait
+rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.
+
+Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan,
+enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait
+outrageusement.
+
+--Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder
+avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de
+voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais
+curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France
+et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous
+partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué
+d'intérêt pour vous.
+
+Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois:
+
+--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta,
+je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle,
+qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est
+là...
+
+Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout
+de son index.
+
+Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si
+imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le
+silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.
+
+--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.
+
+Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne
+broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange
+ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient
+froissé.
+
+Le chevalier continuait:
+
+--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,
+montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il
+intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le
+roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici.
+
+En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle
+flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son
+geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet
+homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.
+
+Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et
+elle songeait:
+
+«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa
+franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise
+comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?»
+
+Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et
+l'étaler dans un geste de bravade.
+
+Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur
+ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant
+impérieusement:
+
+--J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.
+
+Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda
+Pardaillan droit dans les yeux, et:
+
+--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme.
+
+--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.
+
+Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête
+et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par
+Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif,
+la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister
+à l'entretien du roi et de Pardaillan.
+
+Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:
+
+--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître
+l'objet de votre mission.
+
+Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves
+où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris
+instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe
+du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance,
+comme s'il eût traité d'égal à égal:
+
+--Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes
+espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi,
+animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que
+l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu
+amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les
+affaires de la France.
+
+L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte:
+
+--Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il.
+
+--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.
+
+Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:
+
+--La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M.
+de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas.
+
+--Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement
+Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à
+reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une
+question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à
+faire en France.
+
+--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas
+prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain.
+
+--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à
+laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.
+
+Et, soudain, avec son air figue et raisin:
+
+--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui
+librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile.
+Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire,
+mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.
+
+Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais
+il se contint.
+
+--Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre.
+Nous verrons...
+
+Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se
+contenter de faux-fuyants.
+
+--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste,
+légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.
+
+--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.
+
+--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un
+proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est
+maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.
+
+--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.
+
+--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à
+vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et
+chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan.
+
+--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne,
+monsieur! éclata Philippe, livide de fureur.
+
+Pardaillan répondit avec un flegme sublime.
+
+--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.
+
+Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de
+volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui
+par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.
+
+Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper,
+déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer
+lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:
+
+
+--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus,
+ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités
+d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et
+saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître.
+
+--De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement
+Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire.
+
+Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance
+devant cette question imprévue.
+
+--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.
+
+--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan
+imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais
+le roi n'est pas mon maître pour cela.
+
+Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement
+qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et,
+doucement:
+
+--Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous?
+
+Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:
+
+--C'est un ami auquel je m'intéresse.
+
+En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que
+Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir
+dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
+encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie
+étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette
+attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
+une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement:
+
+--Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre
+maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez
+précieuse pour honorer même un roi.
+
+--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous
+ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan.
+
+Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête.
+
+--Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas
+d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez
+comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans
+qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez?
+
+Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau,
+laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il
+l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
+pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:
+
+--Nous avons nos vues.
+
+--Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant
+de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites
+valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau
+en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous
+faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne
+promulguera une pareille loi.
+
+--Qu'en savez-vous, monsieur?
+
+--Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains
+pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes
+heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la
+briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.
+
+--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?
+
+--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin!
+Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds
+qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.
+
+--Comment cela? fit le roi avec étonnement.
+
+--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous
+renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France
+n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle
+est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique...
+à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion
+catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et
+ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la
+messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France
+qui l'acclame.
+
+--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans
+nos projets?
+
+--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez
+jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de
+gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les
+sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air
+qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est
+noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce
+pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités,
+un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous.
+
+--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.
+
+Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se
+disposait à dire quelque énormité.
+
+--Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que
+vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au
+contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne
+parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous
+ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
+Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.
+
+--Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En
+attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre
+mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?
+
+--Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma
+sensibilité un peu nerveuse.
+
+--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre.
+Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles
+qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
+effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même
+répugnance pour la corrida?
+
+--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que
+je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé
+d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.
+
+--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes
+invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle
+extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec
+cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme
+elle avait frappé Fausta l'instant d'avant.
+
+--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et
+je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle.
+
+--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la
+demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.
+
+--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque
+traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce
+sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire!
+dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les
+quelques vérités dont je t'ai gratifié.
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.
+
+Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit
+en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde:
+
+--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas,
+murmura le roi.
+
+Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:
+
+«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre
+par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque
+bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement
+expédiée...»
+
+Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde
+portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à
+surveiller attentivement ce qui allait se passer.
+
+Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à
+pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste
+salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des
+murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service,
+officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers
+immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns
+étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas,
+d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient
+entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au
+poing, devant d'autres, un huissier.
+
+Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il
+murmura:
+
+«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute
+leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni
+cet excellent neveu de M. Peretti.»
+
+Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de
+vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été
+assez téméraire pour élever la voix.
+
+Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan
+fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un
+silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure
+discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement
+avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain
+pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple.
+
+Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser
+Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien,
+il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège
+avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en
+proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien.
+Mais chacun voulut voir et entendre.
+
+Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint
+le point de mire de tous les regards.
+
+Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il
+s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait
+raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe
+impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers
+de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit:
+
+--On ne passe pas ici, seigneur!
+
+--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je
+pourrai sortir.
+
+L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en
+désigner aucune plus spécialement.
+
+Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu
+de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il
+se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en
+étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit
+qu'on ne passait pas par là.
+
+Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un
+coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le
+saisir au passage.
+
+Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre
+pour ridiculiser le chevalier...
+
+Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:
+
+«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez,
+nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en
+grimaces, et c'est moi qui rirai,» pensa-t-il ironiquement.
+
+Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard,
+soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment
+le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec
+des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces
+quelques phrases:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que
+nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le
+pourrons.
+
+--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité.
+
+--Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une
+révérence impeccable.
+
+Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:
+
+--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire
+jouer ici un rôle... ridicule.
+
+--Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux
+des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans
+protester, nous est insupportable.
+
+--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous,
+monsieur, ajouta Sainte-Maline.
+
+--Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit
+comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion.
+
+--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces
+mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance.
+
+--Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit
+Sainte-Maline, en saluant galamment.
+
+--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant
+le salut.
+
+--Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger
+quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery.
+
+Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant
+avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement:
+
+--Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous
+faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté.
+Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici
+il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë--mais
+quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans
+crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à
+l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.
+
+Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à
+déambuler.
+
+Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une
+explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna
+vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était
+sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du
+chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car
+il se frappa le front. Il avait trouvé.
+
+Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et
+railleur.
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous
+ai pas fait mal.
+
+Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale.
+A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans
+l'oeil une lueur aussitôt éteinte.
+
+Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les
+talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:
+
+--Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.
+
+Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main
+sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit
+subitement.
+
+Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de
+rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja
+ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire
+indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le
+fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations
+admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de
+Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle.
+Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre
+du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de
+faire leur cour.
+
+Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un
+air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:
+
+--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!
+
+Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette
+d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied
+environ du sol, et ordonna:
+
+--Maintenez ainsi cette baguette.
+
+Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se
+tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement
+ces préparatifs:
+
+--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous
+sauteriez par-dessus cette canne.
+
+--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa
+moustache d'un air embarrassé.
+
+--J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu
+de chose.
+
+Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que
+l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce:
+
+--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.
+
+Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de
+tous les côtés:
+
+--Il sautera! dit un seigneur.
+
+--Il ne sautera pas!
+
+--Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute!
+
+--Tenu!...
+
+--Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.
+
+--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.
+
+--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui
+mit l'épée à la main.
+
+--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au
+même instant, il dégaina.
+
+Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans
+précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un
+geste pareil.
+
+Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une
+des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier
+proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut
+point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste
+demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui
+se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle
+Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant
+d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle
+poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute
+n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent
+Français.
+
+L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr
+de lui qu'il commanda:
+
+--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.
+
+Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif.
+
+Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de
+fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force
+irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.
+
+--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.
+
+Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur
+Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait
+d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.
+
+Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les
+dalles, où, cette fois, elle se cassa net.
+
+--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée.
+
+D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa
+main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte
+formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent,
+avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort
+de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse
+étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
+on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se
+répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent
+malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa
+avec un bruit sec.
+
+Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le
+maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son
+épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
+de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.
+
+Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait
+toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal.
+
+--Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de
+son doigt tendu.
+
+Barba Roja essaya une suprême résistance...
+
+--Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!
+
+Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver
+aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine.
+
+Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler
+sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant
+de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan
+l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire.
+
+Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.
+
+Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba
+Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha.
+
+Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du
+colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on
+traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du
+roi.
+
+Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer
+précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la
+porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.
+
+Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière
+poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi:
+
+--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce
+mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa
+gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces
+incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa
+barbe...
+
+Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en
+jetant autour de lui des regards étincelants.
+
+Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se
+décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan
+avait disparu.
+
+
+
+XIII
+
+LE DOCUMENT
+
+En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:
+
+Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je
+reprendrais avec vous la conversation au point où elle est restée avec
+le roi, peut-être arriverons-nous à nous entendre.
+
+--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le
+regardant fixement.
+
+Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait là, et dit:
+
+--La présence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je
+pense, à vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne
+saurions vraiment les faire assister à un entretien aussi important.
+
+Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires en avaient fait
+autant et se disposaient à l'escorter.
+
+--Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent bien me suivre,
+j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit,
+en s'inclinant profondément, le dominicain.
+
+--Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez m'attendre un
+instant. Cardinal, vous venez avec moi.
+
+Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la
+foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout
+de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large
+couloir, et s'effaça pour laisser passer Fausta.
+
+Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une main s'abattit
+rudement sur son épaule. Il se retourna vivement et s'exclama
+sourdement:
+
+--Hercule Sfondrato!
+
+--Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?
+
+Le dominicain les considéra une seconde d'un air étrange et, sans fermer
+la porte, il s'éloigna discrètement et rattrapa Fausta.
+
+--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...
+
+--Te parler... il me semble que nous avons des choses intéressantes à
+nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?
+
+--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai
+autre chose à faire pour le moment.
+
+Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète intuition lui
+disait être en danger.
+
+Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son
+épaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:
+
+--Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, ou je te
+soufflette devant toute la cour!
+
+--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur à toi!...
+
+Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de
+sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où, peut-être, elle avait
+besoin de son bras.
+
+Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une
+cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxième porte et s'effaça
+comme il avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement
+s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.
+
+--Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans
+surprise.
+
+--Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a été arrêtée par
+un seigneur qui avait sans doute une communication urgente à lui faire,
+répondit le dominicain avec un calme parfait.
+
+--Ah! fit simplement Fausta.
+
+Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage
+impassible du religieux et fit le tour de la pièce qu'il étudia
+rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelques
+sièges et d'une table de travail placée devant l'unique fenêtre qui
+l'éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vaste
+bibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des
+manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné
+d'une grande composition enchâssée dans un cadre d'ébène massif, et
+représentait une descente de croix signée Coello.
+
+Presque en face la porte d'entrée, il y avait une autre petite porte.
+Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans
+issue apparente, éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.
+
+Elle donnait sur une petite cour intérieure.
+
+Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspection
+minutieuse, quoique rapide, dit alors:
+
+--Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la recherche de S.
+Em. le cardinal Montalte et le ramener.
+
+--Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.
+
+Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, laissa la porte
+grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata
+que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaient
+venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par où ils
+étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient
+devant l'ouverture.
+
+Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un
+fauteuil et attendit, très calme en apparence, mais l'oeil aux aguets,
+prête à tout.
+
+
+Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte
+derrière lui, d'un geste très naturel, et, sans faire un pas de plus,
+très respectueux:
+
+--Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre Son Éminence.
+Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais en compagnie du
+seigneur qui l'avait abordé.
+
+--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.
+
+--Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?
+
+--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sûreté et
+que j'ai préféré renvoyer à plus tard l'entretien que je devais avoir
+avec lui, dit froidement Fausta.
+
+--Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle vivement.
+
+Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.
+
+--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance?
+fit-il.
+
+--Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me demander?
+
+--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que
+vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.
+
+--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan que je dois ce
+nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a révélé que j'avais le
+parchemin sur moi.
+
+Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:
+
+--Et, si je refuse, que ferez-vous?
+
+--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de
+porter la main sur vous, madame.
+
+--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son
+sein.
+
+Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de
+l'autorisation et fit deux pas en avant.
+
+Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit poignard et d'une
+voix calme:
+
+--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon révérend,
+que la lame de ce poignard est empoisonnée et que la moindre piqûre
+suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta net, et
+un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.
+
+Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide
+regard circulaire et se vit seule avec le religieux.
+
+Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:
+
+--Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!
+
+--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif
+serviteur de Dieu?
+
+--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.
+
+--J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une voix tremblante,
+tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforçait vainement d'ouvrir
+la porte.
+
+--Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?
+
+Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.
+
+Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses saisirent le
+poing levé, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son
+bras gauche.
+
+Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la
+tête et se vit aux mains de deux moines taillés en athlètes. Ses yeux
+firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte
+était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment le cabinet
+possédait une, peut-être plusieurs issues secrètes.
+
+Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme
+disparut, subtilisée, escamotée avec une promptitude et une adresse
+rares, et, dès qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble
+d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux pas, passèrent leurs
+mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisèrent dans une attitude
+méditative.
+
+Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crut démêler
+elle ne savait quoi d'ironique et de menaçant, et de sa voix calme et
+paisible:
+
+--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai été
+contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je
+l'espère, que je n'y suis pour rien...
+
+Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu'elle ne chercha
+pas à cacher, Fausta approuva.
+
+Et, s'adressant au dominicain, très calme:
+
+--Que voulez-vous de moi?
+
+--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez
+là...
+
+Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.
+
+--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?
+
+--J'espère que l'illustre princesse m'épargnera cette dure nécessité,
+fit le religieux en s'inclinant.
+
+Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:
+
+--Avant de céder, répondez à cette question: que fera-t-on de moi après?
+
+--Vous serez libre, madame, entièrement libre!
+
+--Le jureriez-vous sur ce christ?
+
+--Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: Ma parole doit
+vous suffire, et vous l'avez, madame.
+
+Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entré sans
+bruit par quelque porte secrète.
+
+D'une voix cinglante, en le dominant du regard:
+
+--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous
+agissez comme un laquais?
+
+--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme
+terrible. Je ne fais que vous retourner les procédés que vous avez
+employés envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
+l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le restituer. Vous,
+cependant, abusant de notre confiance, vous avez essayé de nous vendre
+ce qui nous appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous avez
+résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre à d'autres.
+Comment qualifiez-vous votre procédé, madame?
+
+--Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, dit Fausta avec un
+mépris écrasant. Après l'avoir violentée, vous insultez une femme.
+
+--Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les entreprises de
+la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-là sera brisé
+impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous
+appartient!
+
+--Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la
+violence que vous me faites.
+
+--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin.
+J'agis pour le bien de l'État, le roi ne pourra que m'approuver. Et,
+quant à ce document, je dois des remerciements à M. de Pardaillan, qui
+nous le livre.
+
+--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît une voix railleuse.
+
+D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent et virent
+Pardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec son
+sourire narquois.
+
+Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque de surprise.
+Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil;
+mais, dressés à n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles
+de leur supérieur, ils restèrent immobiles.
+
+--Enfin Espinosa, d'un air très naturel:
+
+--Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici?
+
+--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus
+ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef... cela m'a évité la peine
+de l'enfoncer.
+
+--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?
+
+--Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous expliquerai par quel
+hasard j'ai été amené à m'immiscer dans votre entretien avec madame.
+
+--Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit Espinosa.
+
+Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle soit sur un signe
+du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:
+
+--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, ordonnez à ces
+dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement
+autour de moi.
+
+Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.
+
+--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je
+serais forcé de me remuer aussi...
+
+Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui,
+attendaient:
+
+--Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque j'eus ramené près
+du roi ce géant à barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et
+que j'ai dû protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos
+diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperçus
+bientôt que j'étais perdu dans un interminable couloir: pestant fort
+contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
+devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le défaut d'être
+curieux. Je m'arrêtai donc et j'entendis la fin de votre intéressante
+conversation.
+
+Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:
+
+--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait
+de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce
+parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de
+parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal que j'ai fait sans le
+vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...
+
+Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale qui lui seyait
+à merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de générosité, parlait
+avec sa mâle franchise, Espinosa songeait:
+
+«Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il
+consent à être à nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus
+chevaleresque que lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à
+renoncer... et se débarrasser de lui au plus tôt.»
+
+Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette sérénité
+majestueuse qui lui était personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec
+un regard d'une douceur inexprimable:
+
+--Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît très naturel, venant
+de vous, chevalier.
+
+--Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui
+qui a le coeur assez haut placé pour les éprouver.
+
+--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien
+votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prévoir que vous
+accueillerez favorablement les deux grâces que je sollicite de votre
+générosité.
+
+--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander
+n'est pas absolument irréalisable, tenez-le pour accordé d'avance.
+
+--Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je
+désire que vous rendiez à Mme Fausta le document que vous lui avez pris.
+
+Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le
+moindre doute: Espinosa refuserait.
+
+Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:
+
+--Voyons la seconde demande?
+
+--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paraîtra
+sans doute moins pénible. Je désire que vous donniez l'assurance à
+madame qu'elle pourra se retirer sans être inquiétée.
+
+--C'est tout, monsieur?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur.
+
+Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:
+
+--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible de vous laisser
+sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est
+l'estime que j'ai pour votre caractère, voici le document que vous
+demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus digne gentilhomme que
+j'aie jamais connu.
+
+Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en
+prenant le document que lui tendait Espinosa, songea:
+
+--Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer sa proie à un tigre
+et je trouve un agneau docile et désintéressé. Mort-diable! il y a
+quelque chose là-dessous!
+
+Et, tout haut, à Espinosa:
+
+--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.
+
+Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans même le regarder:
+
+--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire
+perdre.
+
+--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez
+pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous
+avez traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est à vous
+personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne
+pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder
+sans manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous vous imposez?
+
+--Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé ce document pour
+vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que
+vous venez d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.
+
+--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée d'insulter un des
+derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour
+tenir la parole que vous avez donnée au roi de Navarre?
+
+--Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu l'honneur de vous
+le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gré ce
+chiffon de parchemin.
+
+Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura songeuse.
+
+--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte
+pourrez quitter librement l'Alcazar.
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez
+acquis des droits à ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une
+formule de politesse.
+
+--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis
+d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose à vous
+demander.
+
+--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voilà bien de la
+générosité!
+
+Et, tout haut:
+
+--S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à me demander vous sera
+accordé avec autant de bonne grâce que vous en avez mis vous-même à
+acquiescer à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.
+
+Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa place, avec le pied,
+il actionna un ressort invisible; et, au même instant, la bibliothèque
+pivota, démasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes,
+armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prêts
+à faire feu au commandement.
+
+Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa.
+
+«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!... Quand je pense que j'ai
+eu la naïveté de croire que le tigre s'était mué en agneau pour moi!»
+
+--C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre
+chose et mieux.
+
+Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite et à gauche, laissant
+au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage
+ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur
+un large couloir occupé militairement.
+
+--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours à Pardaillan.
+
+«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins, resta impassible.
+
+--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix
+brève.
+
+Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.
+
+Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par où il était entré et un
+sourire d'orgueil illumina ses traits à la vue des précautions prises
+contre lui! Et, cependant, dans la sincérité de son âme, il se
+gratifiait libéralement des invectives les plus violentes.
+
+Mais, par un revirement naturel chez lui, après s'être admonesté, son
+insouciance reprenant le dessus:
+
+--Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien
+d'autres!
+
+Et il sourit de son air narquois.
+
+Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification de ce sourire,
+continuait de son air toujours paisible:
+
+--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur
+de Pardaillan?
+
+Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.
+
+Derrière la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute
+retraite était coupée par là. Pardaillan, alors, guigna la fenêtre.
+
+Au même instant, au milieu du silence qui planait sur cette scène
+fantastique, un léger déclic se fit entendre et une demi-obscurité se
+répandit sur la pièce.
+
+Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre: comme la porte,
+elle était maintenant murée extérieurement par un rideau de fer. A ce
+moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir.
+
+--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous êtes libre.
+
+--Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la regardant en face.
+
+Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce secrète où les
+sbires faisaient la haie, à voix basse:
+
+--J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta.
+
+Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put s'empêcher de
+frémir.
+
+--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette
+situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutumée chez
+lui.
+
+--Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit assez faible pour
+vous laisser arrêter par des considérations de sentiment?
+
+--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement.
+
+Ce fut au tour de Fausta de frémir.
+
+--C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment sa mort!
+râla-t-elle dans un souffle.
+
+Espinosa la contempla une seconde sans répondre, puis s'inclinant
+cérémonieusement:
+
+--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui
+sont dus, ordonna-t-il.
+
+Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent
+et majestueux devant la troupe qui attendait très calme, Espinosa reprit
+paisiblement:
+
+--Le cabinet où nous sommes est une merveille de machinerie exécutée
+par des Arabes qui sont des maîtres incomparables dans l'art de la
+mécanique. Dès l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon
+pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention, donner des
+ordres promptement et silencieusement exécutés. Je pourrais, d'un
+geste dont vous ne soupçonneriez même pas la signification, vous faire
+disparaître instantanément, car le plancher sur lequel vous êtes
+est machiné comme tout le reste ici... Convenez que tout a été
+merveilleusement combiné pour réduire à néant toute tentative de
+résistance.
+
+--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement à
+organiser un guet-apens.
+
+Espinosa eut un sourire:
+
+--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accédé à vos
+demandes, c'est bien par estime pour votre caractère. Et, quant au
+nombre des combattants que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous
+dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et,
+maintenant que je vous ai prouvé que je n'ai accédé que pour vous être
+agréable, je vous demande: consentez-vous à vous entretenir avec moi,
+monsieur?
+
+--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez
+à me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je
+consens à m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si
+je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se ruer sur moi et me
+hacher comme chair à pâté... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai
+cédé à la crainte?
+
+--C'est juste! fit simplement Espinosa.
+
+Et, se tournant vers ses hommes:
+
+--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.
+
+Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt, laissant
+toutes les portes grandes ouvertes.
+
+Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain et les deux moines
+disparurent à leur tour.
+
+Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fenêtre
+se relevèrent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la
+pièce secrète, où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
+d'avant, continua de marquer la place où se trouvait primitivement la
+bibliothèque.
+
+--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à croire que je m'en tirerai.
+
+--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherché
+à vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'étais de force
+à me mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous maintenant
+m'accorder l'entretien que je vous ai demandé?
+
+--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.
+
+--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être même serons-nous amis
+bientôt si, comme je l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous
+les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma parole que vous
+sortirez du palais librement comme vous y êtes entré. Notez, monsieur,
+que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous
+allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez pas de ma parole?
+
+--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens
+pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menacé, vous dire
+des choses plutôt dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit,
+monsieur, je suis à vos ordres.
+
+Et, en lui-même, il pensait:
+
+--Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable que celle avec
+le géant à barbe. Les duels à coups de langue n'ont jamais été de mon
+goût.
+
+--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici,
+dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscrètes entendent ce
+que nous allons nous dire.
+
+Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan, la
+bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans
+le cabinet.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux
+adversaires qui s'estiment mutuellement et désirent ne pas devenir
+ennemis.
+
+--Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un
+fauteuil.
+
+
+
+XIV
+
+LES DEUX DIPLOMATES
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que
+celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa.
+
+--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement
+d'épaules.
+
+--Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre gentilhomme sans feu
+ni lieu?
+
+--On m'a donné les terres et revenus du comte de Margency... J'ai
+refusé. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonté, par le
+dévouement, par l'amour sincère et constant, fit Pardaillan avec
+une émotion contenue, m'a légué sa fortune--considérable, monsieur,
+puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai tout donné
+aux pauvres sans distraire une livre.
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit resté un
+simple aventurier?
+
+--Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal de ses armes... J'ai
+refusé.
+
+--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une
+mission occasionnelle, sans grande importance?
+
+--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre...
+J'ai refusé.
+
+«Chaque réponse de cet homme est un véritable coup de boutoir... Eh
+bien, procédons comme lui... Assommons-le d'un seul coup», réfléchit
+Espinosa.
+
+--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait était au-dessous
+de votre mérite, dit-il.
+
+Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:
+
+--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a été offert
+était, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rêver un pauvre
+aventurier comme moi, dit-il doucement.
+
+Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la modestie. Il
+était sincère. C'était un des côtés remarquables de cette nature
+exceptionnelle de s'exagérer les obligations, très réelles, qu'on lui
+devait.
+
+Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa
+supériorité, fût en même temps un timide et un modeste dans les
+questions de sentiment.
+
+Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il
+pourrait se l'attacher:
+
+--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix
+mille ducats de rente perpétuelle à prendre sur les revenus des Indes;
+un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
+civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats
+pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit
+bannières espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison...
+Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes?
+
+--Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange de ce que vous
+m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.
+
+--Vous aurez à mettre votre épée au service d'une cause noble et juste,
+dit Espinosa.
+
+--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas
+un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à donner l'appui de son
+épée à une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour
+cela que de faire appel à des sentiments d'honneur ou plus simplement
+d'humanité... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée
+du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas.
+
+--Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez les offres que je vous
+fais?
+
+--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me
+consacrer à la cause dont vous parlez.
+
+--Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.
+
+--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutôt en quoi consiste
+cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois.
+
+--Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes avec qui la franchise
+devient la suprême habileté... J'irai donc droit au but.
+
+Espinosa parut se recueillir un instant.
+
+«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne paraît pas
+vouloir sortir toute seule!»
+
+--Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua
+Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a semblé que l'espèce d'aversion
+que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il
+déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous lui reprochez le
+plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hécatombes de
+vies humaines qui répugnent à votre sensibilité, selon votre propre
+expression... Est-ce vrai?
+
+--Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement le chevalier.
+
+--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la réalité. Parce
+que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empêche
+de discerner la cause profondément humaine, généreuse, élevée... Mais,
+si je vous expliquais...
+
+--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour
+justifier le fanatisme et les persécutions qu'il engendre...
+
+--Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit,
+tout expliqué, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de
+Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
+n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au même sens que vous,
+je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il
+tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand
+inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyauté et
+jusqu'à quel point j'entends pousser la franchise.
+
+--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assuré qu'en sortant
+d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire.
+
+--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hésitation et
+sans fard. Donc, là où il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir
+fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un système mûrement
+étudié.
+
+--Fanatisme ou système, le résultat est toujours le même: la destruction
+d'innombrables existences humaines.
+
+--Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi pauvres considérations? Que
+sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération
+de toute une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme une
+persécution n'est en réalité qu'une vaste opération chirurgicale
+nécessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blessé qui sent le
+couteau de l'opérateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle
+de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau.
+Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir par les clameurs de son
+malade en délire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au
+bout de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante et
+il sauve son malade, souvent malgré lui. Nous sommes, monsieur, ces
+opérateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond,
+humains et généreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les
+clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés par des
+manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien
+l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons sauvé
+l'humanité.
+
+Le chevalier avait écouté attentivement l'explication que Espinosa
+venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait étrangement avec
+le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, il
+resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête fine:
+
+--Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous réalisez le
+bonheur de l'humanité?
+
+--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité ces questions et
+j'ai mesuré le fond des choses. Je suis arrivé à cette conclusion que la
+science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une
+ténacité implacable, parce que la science est la négation de tout
+et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire le néant, c'est-à-dire la
+terreur, le désespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre à la science
+aboutit fatalement là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc
+dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, parce qu'elle
+préserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible
+l'inéluctable moment où tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est
+pas fini précisément, et que ce moment d'horreur intense devient
+un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi je poursuis
+irrémissiblement tout ce qui manifeste des idées d'indépendance. Voilà
+pourquoi je veux imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue,
+parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans mon amour pour mes
+semblables, leur éviter, du moins, mon sort affreux.
+
+--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de
+malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace
+d'un soupir.
+
+--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, je n'ai pas réussi
+à vous convaincre. Mais, si j'ai échoué dans des généralités, peut-être
+serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous
+soumettre.
+
+--Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.
+
+--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui êtes
+un preux, toujours prêt à tirer l'épée pour le faible contre le fort,
+refuserez-vous de prêter l'appui de votre épée à une cause juste?
+
+--Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous
+apparaît comme noble et juste peut m'apparaître, à moi, comme bas et
+vil.
+
+--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous
+accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en
+faveur de la victime?
+
+--Non pas, certes!
+
+--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empêcher un
+assassinat.
+
+--Qui veut-on assassiner?
+
+--Le roi Philippe.
+
+--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur,
+il me semble pourtant que Sa Majesté est de taille à se défendre!
+
+--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme,
+un ambitieux, a juré de tuer le roi. Il a mûrement et longuement préparé
+son forfait. A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne pouvons
+rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se
+faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait
+provoquer un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre et
+sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se
+dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire
+que vous croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents
+égarés par les machinations de cet ambitieux, il préfère s'abandonner
+aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacré de
+veiller sur les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen d'arrêter
+la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans
+déchaîner la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous
+consentez à empêcher ce crime monstrueux.
+
+--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à discerner la vérité
+dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit
+guère sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser
+s'accomplir froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.
+
+--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauvé et votre
+fortune est faite.
+
+--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le
+chevalier, qui réfléchissait profondément. Expliquez-moi plutôt comment
+je pourrai exécuter seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
+malgré la puissance formidable dont il dispose.
+
+--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrête
+l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous
+accuser d'y être pour quelque chose...
+
+Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan
+glacial.
+
+--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre
+de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave.
+Mais votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre est
+assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la
+foule n'ira pas, je présume, s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris
+de querelle avec El Torero...
+
+«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour de traîtrise à
+l'adresse de ce malheureux prince...»
+
+--Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.
+
+--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude. Auriez-vous des
+raisons personnelles de le ménager?
+
+--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous
+dire que vous me proposez là un bel assassinat dont je ne me ferai pas
+le complice.
+
+--Pourquoi? fit doucement Espinosa.
+
+--Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord parce qu'un
+assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir osé me la proposer
+constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais été une
+de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis
+une heure me dégagent des obligations que je crois vous avoir. Mais,
+comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
+simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai un conseil à vous
+donner, à vous et à votre maître, c'est de ne rien entreprendre de
+fâcheux contre ce jeune homme.
+
+--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.
+
+--Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux pas qu'on y touche,
+dit froidement Pardaillan, qui se leva.
+
+--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre,
+dit Espinosa livide.
+
+--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à votre maître, fit
+Pardaillan toujours froid.
+
+--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engagé ma parole que
+vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est
+que je suis sûr de vous retrouver et, alors, je vous briserai
+impitoyablement, car vous êtes un obstacle à des projets patiemment
+élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien.
+
+Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant, sans
+forfanterie, avec une assurance impressionnante:
+
+--Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.
+
+Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux par Espinosa, qui
+souriait d'un sourire étrange.
+
+
+
+XV
+
+LE PLAN DE FAUSTA
+
+Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer
+une parole, il le conduisit sur les berges à peu près désertes du
+Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.
+
+Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations, marchait
+à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas de vue.
+
+Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de
+lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une
+voix haletante:
+
+--Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demande une dernière
+fois: veux-tu renoncer à Fausta?
+
+--Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.
+
+Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispa sur la
+poignée de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maîtrisa,
+et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:
+
+--Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter...
+momentanément. Nous étions amis, Montalte, nous pourrions le
+redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous
+deux en Italie.
+
+--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien usé...
+Nous avons un intérêt capital à nous trouver à Rome au moment où il
+mourra, toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné pour
+succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crémone.
+
+A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put réprimer
+un tressaillement. La tiare avait toujours été le but de ses rêves
+d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son
+ambition. Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution
+farouche.
+
+--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du
+pape et de qui lui succédera... Tu veux m'éloigner d'elle!
+
+--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensée que je vis
+loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir,
+l'aimer... te faire aimer peut-être... cette pensée me met hors de moi.
+Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai
+jamais, mais tu ne la verras pas davantage...
+
+Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une voix sourde:
+
+--Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable pour vivre que
+l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma
+vie!...
+
+--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapière au
+poing.
+
+Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant d'un geste
+rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers se trouvèrent engagés
+jusqu'à la garde.
+
+Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant soleil, une lutte
+acharnée; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun
+avantage marqué de part et d'autre.
+
+Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement exécutées, se
+tendit brusquement et son épée vint s'enfoncer dans l'épaule de son
+adversaire.
+
+Au moment où il se redressait avec un rugissement de joie triomphante,
+Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son épée au travers
+du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
+renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre où il était
+tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blessés, les considéra un
+instant sans émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or où
+il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants plus tard, il
+reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civières sur
+lesquelles les deux blessés, évanouis, furent chargés et transportés
+avec précaution dans la tour.
+
+Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier. Il
+se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, étendu sur un lit
+moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit, une
+petite table encombrée de potions, de linges à pansement. De l'autre
+côté de la table, un deuxième lit hermétiquement clos.
+
+Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus et feutrés,
+versait des liquides épais et inconnus, minutieusement dosés, préparait
+avec un soin méticuleux une sorte de pommade brunâtre.
+
+Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être éveillé, il
+s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancée de
+respect:
+
+--Comment Votre Éminence se sent-elle?
+
+--Bien! répondit Montalte d'une voix faible.
+
+Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout
+marche normalement.
+
+--Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moins d'imprudence
+grave de sa part, dit-il.
+
+Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espérait bien avoir
+tué Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gémissement
+se fit entendre. Le moine se précipita et tira les rideaux du deuxième
+lit d'où partait le gémissement.
+
+«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tué!»
+
+Et une expression de rage et de haine s'étendit sur ses traits
+bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d'abord la tête
+livide de Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dans
+ses yeux.
+
+Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une adresse et une
+légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge
+fin recouvert d'une épaisse couche de la pommade qu'il venait de
+fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec des précautions
+infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un élixir.
+Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur les traits
+de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête sur l'oreiller,
+murmurait:
+
+--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut
+vous être funeste.
+
+«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi à arracher à mon oncle
+ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!»
+
+Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux
+énergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leur
+conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargés de
+menaces.
+
+Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là, un religieux
+attendait, plongé dans la prière et la méditation... du moins en
+apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voix basse et revint
+précipitamment se placer entre ses deux malades.
+
+Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et
+s'approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandis que
+Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec
+une sourde terreur:
+
+«Le grand inquisiteur!»
+
+Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du médecin qui
+répondit par un geste rassurant et ajouta:
+
+--Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains à chaque
+instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!
+
+Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, fit un geste
+impérieux. Le moine se courba profondément et se retira aussitôt de son
+pas silencieux. Espinosa prit un siège et s'assit entre les deux lits,
+face aux deux blessés qu'il tenait sous son regard dominateur.
+
+--Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants ou des
+hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de
+Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs, dignes de
+commander à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle
+et stupide!...
+
+Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de
+protestations, Espinosa reprit avec plus de force:
+
+--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc
+rien? Niais que vous êtes? Pendant que vous vous entre-déchirez, qui
+triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan
+qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupés à
+vous mordre... et il aura bien raison!
+
+--Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte,
+l'oeil injecté, crispait furieusement ses poings.
+
+Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:
+
+--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos
+haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et
+terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tué, il sera
+temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.
+
+Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés. Ils
+n'avaient pas songé, ni l'un ni l'autre, à cette solution pourtant
+logique.
+
+--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.
+
+--Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul à redouter pour vous?
+
+--Oui, râlèrent les deux blessés.
+
+--Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente
+et désespérée?
+
+--Oh! tout mon sang en échange de cette minute!
+
+--Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher la main dans la
+main jusqu'à ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta
+Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.
+
+Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contre le rival
+préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrent d'une même voix:
+
+--Je jure!...
+
+--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment!
+Alliance offensive et défensive, et sus à Pardaillan!
+
+--Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.
+
+--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtes moins
+grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons
+soins. Il n'y a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez sur pied
+le plus tôt possible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur,
+qui, pendant que vous êtes Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son
+temps, lui. Au revoir, messieurs.
+
+Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.
+
+Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée de
+Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l'Alcazar avec tous
+les honneurs dus à son rang.
+
+Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout où elle allait. A
+cet effet, elle semait l'or à pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle
+s'entourait faisait partie d'un système, un peu théâtral, savamment
+étudié. C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante destinée
+à frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en
+relief sa beauté.
+
+A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager une demeure
+somptueuse où s'entassaient les meubles précieux, les tentures
+chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres les plus réputés
+de l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière la conduisit.
+
+Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de
+cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent
+une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée.
+Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne
+pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les
+splendeurs qui l'environnaient.
+
+Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son
+sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever.
+Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans
+un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement
+dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif.
+
+Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît
+rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle
+réfléchit:
+
+«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a
+suffi pour me faire trébucher encore!»
+
+Et, avec un sourire indéfinissable:
+
+«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il
+est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste
+chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa
+osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement
+machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et
+tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui
+aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si
+nous étions unis?...»
+
+Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II:
+
+«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde...
+Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de
+mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux
+vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par
+lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par
+l'âge.»
+
+Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:
+
+«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan
+revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est
+allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera,
+c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...»
+
+Encore un coup une saute dans sa pensée:
+
+«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils
+doivent être en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer
+à la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît
+assez sûr.»
+
+Et, avec un accent intraduisible:
+
+«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta mère t'abandonne,
+que seras-tu? que deviendras-tu?...»
+
+Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit venir son
+intendant, lui donna des instructions et demanda:
+
+--Monsieur le cardinal Montalte est-il là?
+
+--Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.
+
+Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.
+
+«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? Ne
+lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? Il doit y avoir de
+l'Inquisition là-dessous... J'aviserai...»
+
+--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery?
+interrogea-t-elle, tout haut.
+
+--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la
+faveur d'être reçu.
+
+--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes
+gentilshommes.
+
+L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un
+fauteuil monumental et somptueux comme un trône, en une de ces attitudes
+de charme et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.
+
+Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois «ordinaires»
+s'inclinaient respectueusement devant elle.
+
+Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de
+Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mépris, répondit:
+
+--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons à causer.
+
+Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence et prirent place dans
+les fauteuils disposés autour d'une petite table qui les séparait de la
+princesse.
+
+--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la
+France pour m'apporter l'assurance de votre dévouement et l'appui de
+vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel à ce
+dévouement. Puis-je compter sur vous?
+
+--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.
+
+--Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.
+
+--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.
+
+--Avant toute chose, je désire établir nettement les conditions de votre
+engagement.
+
+--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent très
+raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.
+
+--Combien vous rapportait votre emploi auprès de Henri de Valois?
+demanda Fausta en souriant.
+
+--Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an.
+
+--Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.
+
+--Sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+--C'était peu, fit simplement Fausta.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.
+
+--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit froidement Fausta qui
+frappa sur un timbre.
+
+A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son
+entrée.
+
+Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent les sacs et se
+regardèrent avec des sourires émerveillés.
+
+--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces
+sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous
+servir... sans compter la nourriture, le logement et l'équipement...
+sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans
+dignité, s'exclama:
+
+--C'est trop! madame... beaucoup trop!
+
+Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que, des yeux, ils
+caressaient les vénérables sacs.
+
+--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiez au service
+du roi. Vous voici à celui d'une princesse qui deviendra souveraine un
+jour, peut-être...
+
+--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grand coeur,
+ajouta-t-elle, désignant les sacs.
+
+--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plus jeune, entre le
+service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta,
+croyez bien que nous n'hésiterons pas un seul instant.
+
+--Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaître
+un des trois sacs.
+
+--Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en subtilisant d'un geste
+prompt le deuxième sac.
+
+Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, s'empara du dernier
+sac en disant:
+
+--C'est pour vous obéir, madame.
+
+Fausta dit soudain:
+
+--Vous allez en expédition, messieurs.
+
+Les trois dressèrent l'oreille.
+
+--La même somme vous sera comptée à la fin de l'expédition...
+
+Les trois furent aussitôt debout.
+
+--Il s'agit de Pardaillan, messieurs.
+
+--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle
+cette générosité, plus que royale, est-elle le prix?
+
+L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Les faces
+épanouies devinrent graves et inquiètes, les yeux scrutèrent les coins
+d'ombre, comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui dont le
+nom seul suffisait à les affoler.
+
+--Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher? demanda Fausta,
+sans raillerie.
+
+Les trois hommes hochèrent la tête.
+
+--Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est
+pas trop cher!
+
+--Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore Fausta.
+
+--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y
+a de quoi hésiter!
+
+--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dépenser les
+pistoles qui tintent dans'ce sac?
+
+Fausta, toujours glaciale, dit simplement:
+
+--Décidez-vous, messieurs.
+
+Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils préméditaient
+le meurtre eût été là pour les entendre, Sainte-Maline dit:
+
+--Il s'agit donc de?...
+
+Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa pensée.
+
+Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Fausta formula
+tout haut, froidement, résolument, ce que le brave n'avait pas osé dire:
+
+--Il faut tuer Pardaillan!
+
+--Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.
+
+Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre, la
+rapière au poing, les trois crièrent:
+
+--Sus à Pardaillan!
+
+Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers Bussi.
+
+--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer
+au service de la princesse Fausta?
+
+--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honoré
+d'entrer à votre service.
+
+--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une épée telle
+que la vôtre serait d'un appoint précieux. Faites vos conditions
+vous-même.
+
+Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un
+accent de haine furieuse, il gronda:
+
+--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de
+Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortune
+jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'à la dernière
+goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame,
+j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour
+le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon
+indépendance.
+
+--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans
+les mêmes dispositions à votre égard.
+
+--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette
+entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre
+zèle ni de votre dévouement, mais vous agissez pour le compte de madame,
+tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa
+haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en
+lui-même.
+
+--Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? demanda Fausta.
+
+--Très vague, madame.
+
+--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tôt possible,
+insista Fausta en se levant.
+
+--Il mourra! grinça Bussi avec assurance.
+
+Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondèrent.
+
+--Il mourra!
+
+--Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec un geste de
+souveraine.
+
+Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir,
+le premier soin des trois ordinaires fut d'éventrer leurs sacs, et
+d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation
+intense.
+
+--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une
+poignée de pièces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!
+
+--Le service de Fausta est bon!
+
+--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura
+Chalabre en hochant la tête.
+
+Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:
+
+--C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable d'homme!
+
+--C'est pourtant ce même homme que nous devons attaquer...
+
+--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
+
+--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la
+prospérité, ma foi! tant pis pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.
+
+
+
+XVI
+
+LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS
+
+Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau
+dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:
+
+«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais
+qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses
+planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.»
+
+Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour
+de lui:
+
+--Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné
+comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller?
+
+--De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur
+Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander
+mon chemin?
+
+Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit:
+
+«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du
+loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai
+quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il
+prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons!
+je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable!
+j'arriverai toujours quelque part!»
+
+Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main
+sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la
+moindre alerte.
+
+Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme
+une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies
+transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci
+par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en
+sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt
+sombres ou même complètement obscurs.
+
+Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait
+brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de
+la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit
+le bruit d'une troupe nombreuse en marche.
+
+Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible
+de passer inaperçu. Il s'arrêta.
+
+Au même instant, un commandement bref se fit entendre:
+
+--Halte!
+
+Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à
+terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les
+différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe.
+
+«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»
+
+Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait
+dans les circonstances graves et murmura:
+
+«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand
+inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...»
+
+Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.
+
+A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes
+déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la
+présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la
+fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés.
+
+Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième
+groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la
+partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
+des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque.
+
+«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!»
+
+Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était
+occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour
+y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un
+air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout.
+
+Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y
+avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur
+les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures.
+
+Pardaillan sentit la confiance lui revenir.
+
+Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il
+entendit une voix murmurer:
+
+--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut
+vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous
+est coupée...
+
+Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui
+répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades
+en courant.
+
+«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté
+de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me
+prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui
+s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
+rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa
+fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas
+de sa faute!»
+
+Il s'éloigna à grands pas en grommelant:
+
+«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si
+seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir
+en arrière, je n'aurais garde de le faire...»
+
+Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme
+cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et
+allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en
+somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.
+
+Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche
+d'une nouvelle troupe.
+
+«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant
+instinctivement autour de lui.
+
+Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit
+à lui.
+
+«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.
+
+En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure;
+d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la
+porte qui se trouvait là.
+
+Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la
+porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par
+l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
+repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue,
+retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de
+soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut
+sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la
+porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché,
+s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.
+
+«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»
+
+Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait
+abrité momentanément.
+
+C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le
+chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque
+constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se
+rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua
+un petit escalier tournant.
+
+«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le
+choix.»
+
+Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement,
+prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une
+sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre
+à droite, la troisième à gauche de l'escalier.
+
+D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il
+eut une moue significative et murmura:
+
+«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une
+souricière.»
+
+Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une
+demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser
+lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui
+lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber
+cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se
+diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre
+un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et
+entendit distinctement une voix qui disait:
+
+--Eh bien, que fait-il?
+
+«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se
+trame là derrière.»
+
+Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention.
+
+Une deuxième voix inconnue répondait:
+
+--Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.
+
+«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas
+douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre
+trahison, monsieur Espinosa.»
+
+De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton
+bref et impérieux qui lui était habituel:
+
+--Les troupes?
+
+--Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du
+palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des
+rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les
+sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces
+rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie...
+
+--Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait
+voir!
+
+Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion
+se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer
+brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la
+gorge et lui dire:
+
+«Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi
+de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!»
+
+Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la
+porte ne fût pas fermée à clef.
+
+Cependant, Espinosa donnait ses ordres:
+
+--Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer.
+
+--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien
+obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.
+
+«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne
+de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas
+encore!»
+
+Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta
+solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa
+une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne
+l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce.
+
+Elle était vide.
+
+D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue
+visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans
+meubles, froide, obscure.
+
+Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec
+quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à
+propos fermée sur lui.
+
+«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il.
+
+Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré.
+Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un
+mécanisme invisible, se referma d'elle-même.
+
+«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où
+pointait la sueur de l'angoisse.
+
+Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close
+et paraissait assez solide pour résister à un assaut.
+
+Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il
+ne se reconnaissait plus.
+
+L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré
+était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il
+n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et
+celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.
+
+Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir
+l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu
+l'horreur le pénétrer.
+
+Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il
+errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.
+
+S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est
+pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En
+quoi consistait-il?
+
+«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et
+que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre
+des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement
+observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous
+laisserons libres devant lui!»
+
+Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans
+les passes les plus périlleuses:
+
+«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les
+gens, il faut encore qu'il les injurie!...»
+
+Il demeura un moment rêveur et murmura:
+
+«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend
+dans cette salle!»
+
+Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la
+trouver ouverte.
+
+«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque
+je dois passer par là!»
+
+Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un
+couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence...
+
+Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé
+déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et
+il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à
+conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
+sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur
+battait la chamade pendant qu'il se disait:
+
+«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne
+saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!»
+
+Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant
+sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui
+s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus
+épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours,
+sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait
+éperdument.
+
+Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans
+l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe
+qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta
+attentivement.
+
+«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir
+briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.»
+
+D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague
+était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir,
+retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus
+devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui.
+
+«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai,
+bien moyen de passer!»
+
+Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net:
+derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à
+pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux.
+
+«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable!
+il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant
+d'ici!...»
+
+Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.
+
+«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la chambre de torture,
+je pensais bien qu'on m'aurait ménagé une de ces voies dans lesquelles
+je dois passer.»
+
+Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui céda, ainsi qu'il
+l'avait prévu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans
+s'arrêter. Il repoussa rageusement la porte en maugréant:
+
+«En voilà encore une que je ne pourrai plus ouvrir!»
+
+La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas.
+
+«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-là! Qu'est-ce que
+cela veut dire?»
+
+Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:
+
+--Nous le tenons! il est entré là!
+
+Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.
+
+«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer.
+Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystère.»
+
+Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et
+inspectait les lieux.
+
+«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-être toujours
+le même qui change d'aspect et où je suis ramené sans m'en douter.»
+
+Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut placé justement à
+côté de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte.
+Il était temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre disait en
+frappant la porte:
+
+--Il est là! Je l'ai vu se glisser.
+
+--Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérative, nous le tenons!
+
+--Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le bahut.
+
+Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps, des rires,
+des plaisanteries, des menaces éclataient. Le chevalier comprenait
+parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de
+tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait
+espérer, lorsque le bahut serait tombé--ce qui ne pouvait tarder--était
+d'en découdre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous
+le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par où il
+pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards
+scrutateurs, ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé précédemment
+par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, là, une ouverture
+que le bahut servait à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas
+remarquée au premier abord. Il se pencha. C'était encore un petit
+escalier qui s'enfonçait dans le sol.
+
+Pardaillan réfléchit une seconde:
+
+«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», décida-t-il
+sur-le-champ.
+
+Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il descendit à tâtons
+et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un
+étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et si bas qu'il
+fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il fit une vingtaine de
+pas, assez surpris de n'être pas poursuivi, A ce moment, il entendit
+derrière lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée
+violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtèrent en effet, une
+grille qui venait de se fermer sur lui.
+
+«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on
+ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.»
+
+La situation du chevalier, traqué dans les couloirs du haut, était
+brillante comparée à celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En
+haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs
+spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait
+un air qui sentait bien un peu le moisi, à la vérité, mais qui, somme
+toute, était encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.
+
+Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant,
+semé de flaques dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici,
+plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et
+de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait le répugnant
+contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.
+
+Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue
+de ces interminables marches et contre-marches commençait à se faire
+cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.
+
+Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait de lui dès
+qu'il séjournait.
+
+De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.
+
+Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à sa parole
+et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable où il
+jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer ce
+qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course
+affolante où tout se terminerait pour lui dans les raffinements de
+quelque supplice monstrueux.
+
+Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui
+advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant
+amèrement son manque de résolution, exaspéré à tel point que, pour un
+peu, il se fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à se
+persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes d'armes et que tout,
+même la mort, était préférable à sa situation présente et surtout à ce
+danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait
+dans la salle des tortures.
+
+Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de l'affolement, au plus
+fort de la fureur, une lueur d'espoir et de réconfort, en cette suprême
+constatation:
+
+«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout et machine admirablement
+le guet-apens, a oublié de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma
+dague et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer
+vivant à ses bourreaux!»
+
+A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du bout du pied: c'était la
+première marche d'un escalier.
+
+«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir
+là et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!»
+
+Il frissonna longuement et:
+
+«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant
+que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me défendre. Montons!...
+Allons voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»
+
+Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, faiblement éclairée
+par un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule,
+succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, lui
+parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une
+tombe, il aspira avec délices l'air tiède et moisi qui tombait du
+soupirail.
+
+Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec le bien-être, la
+confiance et le courage lui revinrent aussitôt.
+
+Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues
+accumulées dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il
+s'écria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:
+
+--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas à
+lutter avec les immondes bêtes qui m'assaillent en bas. Tête et ventre!
+il fait bon vivre!
+
+Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitude
+habituelle. Alors il pâlit et murmura:
+
+«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse salle des tortures qui
+doit être pour moi la fin de tout!»
+
+Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale qu'elle avait au
+moment de l'action; et, de son oeil froid, il étudia plus minutieusement
+ce lieu patibulaire.
+
+La salle était relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs
+étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dallée de même
+marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous
+les sens, servaient à l'écoulement du sang des malheureux sur qui la
+main de l'inquisiteur s'était appesantie.
+
+Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur des
+tablettes, une collection complète de tous les instruments de torture en
+usage, et Dieu sait si l'époque était féconde en inventions de ce
+genre! Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses de fer,
+couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, réchauds,
+paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient là,
+rangés méthodiquement et soigneusement entretenus.
+
+L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait de plain-pied à
+la salle. Il n'y avait pas de porte. C'était comme un trou noir qui se
+perdait dans la nuit opaque.
+
+Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée de fer,
+défendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.
+
+Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au cours de sa fuite
+éperdue, il n'eût pas manqué d'aller à elle, avec la quasi-certitude de
+la trouver ouverte.
+
+Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait aboutir là, il
+savait que cette salle d'horreur était le terme où il devait trouver la
+mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait
+dit lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan était
+donc certain que cette porte était bien cadenassée, et qu'essayer de
+l'ébranler serait peine inutile. Par là sans doute viendraient le
+bourreau et ses aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux
+d'assister à son agonie.
+
+Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher la porte, de la
+visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus?
+Tout à l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête aux
+assassins.
+
+Instruit par l'expérience, il marchait en sondant le terrain, craignant
+une surprise ou quelque coup de traîtrise que les machinations
+fantastiques dont il était la victime lui faisaient une nécessité de
+prévoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer
+garnie de pointes acérées; il prit en outre un couteau à lame courte
+et large--ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se
+briser dans le choc qu'il devinait imminent.
+
+Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute au
+bourreau, le traîna dans un angle, et, la rapière au poing, la dague et
+le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, il s'assit et
+attendit en établissant lui-même la situation.
+
+«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs
+ne s'écartent d'eux-mêmes pour permettre de m'assaillir par-derrière.
+Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le
+temps.»
+
+Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. Tant qu'il
+avait marché, le feu de l'action l'avait empêché de songer à la faim.
+Maintenant qu'il était immobile, elle se faisait impérieusement sentir.
+Sans doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le dévorait et
+le faisait cruellement souffrir.
+
+Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint que,
+peut-être, Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de le
+laisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna le frisson de
+la malemort et il fut aussitôt sur pied en grondant:
+
+«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu
+stupidement la mort sans rien tenter pour l'éviter... Cherchons,
+mort-diable! cherchons!...»
+
+Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect
+formidable l'avait tout d'abord rebuté, et il formula sa pensée à haute
+voix:
+
+--Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en
+parlant, il franchissait les trois marches, il était sur la porte. Les
+lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrent facilement et sans
+bruit.
+
+Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; il examina la
+serrure. Elle était fermée et bien fermée.
+
+Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle ne fut même pas
+ébranlée.
+
+Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et la gâche. Il
+étouffa un cri de joie.
+
+Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes. La
+dévisser n'était qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la
+chambre pour mener à bien cette opération.
+
+Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et,
+tout en travaillant, il se disait:
+
+«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont généralement
+enchaînés et escortés de gardes... sans cela on n'aurait pas commis
+l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a
+oublié ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... aussi, j'en
+profite.» En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux vis
+étaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la
+sueur de l'angoisse au front, et murmura:
+
+«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»
+
+Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux mains l'énorme serrure
+et tira à lui: la gâche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.
+
+Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie délirante. En effet, il
+l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer à entrer dans la chambre de
+torture; là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
+nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa avait-il réellement pensé à
+le laisser mourir de faim dans ce cachot.
+
+Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait être son
+tombeau; il n'avait donc plus rien à redouter, les embûches de
+l'inquisiteur devaient s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela
+lui paraissait très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.
+
+Avec un soupir de joie, il murmura:
+
+«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»
+
+Il commença par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se
+trouvait dans une façon de petit vestibule et il avait en face de lui
+une porte simplement poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva
+alors dans une allée étroite, largement éclairée par un oeil-de-boeuf
+situé tout en haut, à droite.
+
+«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien
+cru que je ne le verrais plus.»
+
+En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un intérieur, c'était la
+lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le tout était d'arriver
+jusque-là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
+n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était par la joie de
+revoir le ciel et la lumière.
+
+«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»
+
+Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un caveau mortuaire.
+Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sa
+nouvelle prison.
+
+Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de
+cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une
+seule, celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant le
+dépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement.
+
+Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'être
+en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaient en bois de
+chêne massif et lourd.
+
+Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un rire silencieux et,
+désignant les deux cases vides:
+
+«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour atteindre cette lucarne.»
+
+Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'à
+la case du haut où il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.
+
+«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce
+n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche», pensa-t-il.
+
+L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillan
+sortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des
+jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:
+
+«Un saut magnifique.»
+
+A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivales garnies
+de vitraux de couleurs à sujets religieux.
+
+«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!»
+
+Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tâter
+les barreaux.
+
+«Ils sont en bois!»
+
+Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était bien
+définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser,
+franchir le mur qu'il voyait là-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour
+lui. Il était maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa
+délivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait racontant
+cette fantastique aventure à son ami Cervantes.
+
+Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne
+résisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse.
+
+Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait de toutes ses
+forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui,
+pesait sur sa gorge.
+
+«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il rentra
+précipitamment la tête.
+
+Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce de son
+visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se
+rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète.
+
+Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. Il heurta
+violemment une cloison.
+
+Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait à du bois
+dur comme du fer... Il se sentait pressé dans des cloisons épaisses et
+solides, basses et étroites, dans lesquelles il respirait péniblement,
+serré de toutes parts.
+
+Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.
+
+Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:
+
+«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! Voici donc le piège
+final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donné tête baissée comme un
+étourneau!»
+
+Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, lorsqu'il
+s'immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrent soudain
+devant ses yeux éblouis.
+
+Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, Pardaillan
+chercha d'où venaient ces lumières.
+
+Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans l'intérieur de sa
+boîte, à hauteur du visage.
+
+«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit,
+regardons et écoutons.»
+
+Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:
+
+L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment éclairé. Au
+milieu de l'allée centrale un catafalque autour duquel brûlaient huit
+cierges.
+
+Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan devina que
+ce catafalque lui était destiné et qu'on allait porter là son cercueil.
+
+Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre et s'approchèrent
+du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:
+
+--On va donc célébrer l'office des morts?
+
+--Oui, mon frère.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour celui qui est dans le cercueil.
+
+--L'homme qui a passé par la chambre de torture?
+
+--La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n'est qu'un
+épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveau des morts
+vivants.
+
+Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte de la
+chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, et une longue théorie de
+moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et,
+d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le
+bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.
+
+Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de
+toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'à
+ce que la petite chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits
+sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses desservants et de
+ses enfants de choeur.
+
+Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se répandirent en volutes
+sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une
+musique tour à tour plaintive et menaçante.
+
+Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, entonnèrent le
+_de Profondis_.
+
+Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou d'horreur, glacé
+d'épouvanté, secoué du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister
+à son propre office des morts.
+
+Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poings les
+parois de son étroite prison.
+
+Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. Mais,
+lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:
+
+«_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_»
+
+Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirèrent
+comme ils étaient venus: en procession lente et solennelle. Les
+desservants éteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le
+silence et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement éclairé
+par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voûte, il n'y eut plus
+que les quatre moines porteurs...
+
+Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il entendit un de ces
+moines demander, avec une indifférence placide:
+
+--La fosse de ce malheureux est-elle creusée?
+
+--Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.
+
+--Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est
+l'heure de souper.
+
+Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors,
+rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre le judas, il
+cria:
+
+«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer
+vivant!...»
+
+Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurs
+continuèrent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement,
+n'apportant aucune précaution dans l'accomplissement de leur funèbre et
+abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils étaient de se rendre au
+plus vite au réfectoire.
+
+Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il
+tenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air, dans
+un jardin, et il frissonna:
+
+«Le cimetière!...»
+
+Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la
+marche vers le trou suprême lui parut s'accomplir avec une rapidité
+fantastique. C'est qu'il espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en
+sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la
+terre pèserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de délivrance
+serait à jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un
+sol meuble.
+
+Il perçut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui
+fut soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.
+
+Une voix de basse tonitrua:
+
+«_Requiescat in pace!_»
+
+Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna.
+Et, avec une résignation où perçait encore et malgré tout une pointe de
+raillerie, il murmura:
+
+«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»
+
+Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôt il se
+ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner le couvercle à
+grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant de
+faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?
+
+Il n'en eut pas conscience.
+
+Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant de toutes
+ses forces décuplées par le désespoir et la rage, il essayait de faire
+sauter le couvercle, tout à coup, au moment où il râlait, à bout de
+forces et de courage, sur une faible poussée de l'épaule, le couvercle
+s'ouvrit comme de lui-même, eût-on dit.
+
+--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.
+
+Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira
+à grands coups comme s'il n'eût pu rassasier ses poumons et passa
+machinalement sa main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes de
+sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil et regardait autour
+de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas à fuir.
+
+Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non dans un cimetière
+comme il l'avait cru. Il ne remarqua même pas que sa fosse n'avait
+presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur
+lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque agencement
+spécial, éparpillée à droite et à gauche, laissant le cercueil bien
+dégagé.
+
+Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:
+
+C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace
+devant lui, et que, maintenant, enragé de vengeance, il était résolu à
+tordre le cou de ce scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice
+sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapière au
+poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force à tenir tête
+à tous les sbires de l'inquisiteur.
+
+Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir--la nuit
+commençait à tomber--ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada
+lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante
+rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers
+une porte dérobée située juste en face de lui.
+
+Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit.
+La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie
+d'hommes d'armes...
+
+Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta
+à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant,
+s'écria d'un air étonné:
+
+--Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?
+
+Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose:
+c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage.
+
+--Par où sort-on? répondit-il.
+
+Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans
+savoir, et s'éloigna à grands pas.
+
+L'officier cria à son tour:
+
+--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!
+
+Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se
+détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras
+et dit, très poliment:
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on
+sort... c'est par ici.
+
+-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.
+
+--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne
+sachant s'il rêvait où s'il était éveillé.
+
+L'officier répondit paisiblement:
+
+--Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous
+fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à
+droite.
+
+--Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous
+n'êtes donc pas là pour m'arrêter?
+
+--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il
+est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi.
+Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!
+
+Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il
+était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme
+qui lui parlait:
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la
+fièvre... là... dans ces couloirs.
+
+--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.
+
+A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme:
+
+--Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme
+vous étiez entré?
+
+--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?
+
+Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre.
+Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux
+flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une
+colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:
+
+--Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte
+à régler!
+
+Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était
+particulier, il reprit paisiblement:
+
+--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si
+vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas
+vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai
+voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement.
+Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les
+apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans
+ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.
+
+Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt:
+
+--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes
+épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux.
+Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez
+broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave.
+
+Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans
+qu'il eût discerné par où ni comment.
+
+
+
+XVII
+
+OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES
+
+Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il
+sortit, la nuit était venue.
+
+Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il
+calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer
+dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le
+cercueil.
+
+«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui
+infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse
+métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au
+se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu!
+l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»
+
+Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et
+il marchait en titubant comme un homme ivre.
+
+Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit
+était tout à fait venue, il bougonnait:
+
+«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel,
+la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de
+provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»
+
+Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua
+lui-même.
+
+Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se
+fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres
+s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse
+avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que
+ripaille et beuverie.
+
+Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour
+devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de
+revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait
+Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.
+
+Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était
+solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé
+ou tué son homme...
+
+Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire,
+l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir
+intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa
+situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation
+avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se
+jouant, désarmé devant témoins.
+
+Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises!
+Il en avait pleuré de rage.
+
+Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite
+de cette rencontre--la quatrième--qu'il était venu chercher si loin, il
+avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce
+diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le
+ménager.
+
+Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même.
+
+«Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'écrase à l'instant même si
+je sais pourquoi!--s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
+soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands
+pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en
+arrive là, moi, Bussi!»
+
+Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni
+loi... mais il n'était pas un assassin!
+
+Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en
+arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de
+honte.
+
+«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre
+moyen.»
+
+Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se
+révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait,
+tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier:
+
+«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne
+m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme
+vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»
+
+En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut
+chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.
+
+Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar,
+où Bussi s'informa.
+
+--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit
+sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait.
+
+Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.
+
+«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant
+le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du
+palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»
+
+Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se
+blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui
+«plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
+longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir
+Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha
+une imprécation à Bussi qui grinça.
+
+«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa
+l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité
+magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu
+copieusement!»
+
+Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se
+lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant
+sous les arcades.
+
+Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le
+chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût,
+à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à
+faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans
+la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle
+insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche
+d'un chemin plus sûr.
+
+Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré
+le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin
+d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:
+
+--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charité, au nom du Christ
+crucifié!)
+
+Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût
+prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées
+préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
+faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il
+étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.
+
+Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en
+athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui
+couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une
+épaisse barbe noire, inculte.
+
+Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux
+fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette
+physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il
+tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en
+égrenant tout son chapelet de bénédictions.
+
+Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion.
+Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa
+brusquement.
+
+Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant
+terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient
+ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste
+foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.
+
+Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu--geste
+mortel--du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre,
+témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs
+yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta:
+
+--Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce
+mendiant est faite!
+
+Au même instant, le chevalier pensait:
+
+«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble
+l'avoir entendue déjà...»
+
+Et, machinalement, il se retourna.
+
+Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que
+jamais et nasilla éperdument:
+
+--Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)
+
+Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les
+épaules et murmura à part lui:
+
+«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»
+
+Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:
+
+«Brute!... Il le laisse échapper!»
+
+Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à
+faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale
+correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant.
+
+Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait
+disparu comme par enchantement.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était
+engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la
+Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé.
+
+«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.
+
+Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au
+poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le
+séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la
+dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:
+
+--Enfin! je te tiens!
+
+A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de
+la nuit:
+
+--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.
+
+Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit
+trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement
+de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules,
+ne fit que l'effleurer au bras.
+
+En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le
+couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide
+défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et
+murmura en dégainant, sans se presser:
+
+--Don César!
+
+El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos
+pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété
+qui toucha profondément le chevalier:
+
+--Vous n'êtes pas blessé, monsieur?
+
+--Non, mon enfant, rassurez-vous!
+
+Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui
+s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute.
+Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur
+les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils
+chargèrent avec ensemble.
+
+Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait
+affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don
+César:
+
+--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés
+de nous prendre par-derrière.
+
+La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les
+quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les
+reçurent sans faiblir.
+
+Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois
+ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de
+don César faisait avorter piteusement leur coup.
+
+En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui
+seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis.
+Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.
+
+Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur
+faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici
+qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
+croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son
+épée avec une maîtrise incontestable.
+
+Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le
+cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves,
+pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils
+attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce
+mauvais pas ou à y laisser leur peau.
+
+Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:
+
+--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?
+
+--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs
+paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.
+
+--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle
+raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le
+voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont
+comportés si galamment avec moi ce matin même.
+
+En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler
+Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil
+à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se
+trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant
+et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être
+rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait
+de sa voix mordante:
+
+--Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves
+gentilshommes.
+
+Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de
+parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier
+qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui,
+sans lui, eût été touché à deux reprises différentes.
+
+Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même
+l'avoir vu.
+
+Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était
+ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis
+tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de
+ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant
+paisiblement:
+
+--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés.
+
+Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé.
+Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre
+défaillance.
+
+Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs
+accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle
+fantastique de deux hommes--d'un seul homme eût-on aussi bien pu
+dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,--tenant tête à quatre
+forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à
+gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement
+parés, jamais rendus.
+
+Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:
+
+--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez
+fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de
+suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que
+je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous.
+
+Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant
+cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer
+au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils
+s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur
+se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus
+jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa
+son épée en disant:
+
+--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.
+
+Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme
+s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent
+de même.
+
+Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement:
+
+--C'est bien, messieurs.
+
+Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas,
+lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien
+gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme
+terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les
+yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui
+l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama:
+
+--Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...
+
+Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne
+saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau
+chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un
+sanglot atroce:
+
+--Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...
+
+Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas
+Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent
+avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière
+lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en
+hurlant désespérément:
+
+--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!
+
+Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de
+Bussi-Leclerc.
+
+Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc,
+comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups
+d'ongles en criant:
+
+--Oh! démon! il ne me tuera pas!...
+
+Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de
+tristesse que de colère:
+
+--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A
+chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours
+agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et
+de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu
+geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous
+avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix.
+Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et
+vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes,
+j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment
+trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais,
+pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous
+avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai
+droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma
+vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le
+bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez
+combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci,
+je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la
+grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc,
+vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu
+être.
+
+Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc
+en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui
+s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
+plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix
+presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le
+front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
+qui hurle à la mort.
+
+Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires,
+pâles et raides d'émotion, continua:
+
+--Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce
+matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu,
+ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le
+faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil,
+mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant...
+Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...
+
+Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet
+homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves,
+lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face,
+sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla
+leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles
+sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement.
+
+--Au revoir, monsieur de Pardaillan!
+
+--A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave.
+
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et
+s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il
+était de bon ton pour des mignons.
+
+Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il
+poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de
+don César:
+
+--Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que
+vous devez avoir faim.
+
+
+
+XVIII
+
+DON CRISTOBAL CENTURION
+
+Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous.
+Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au
+bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à
+toute la scène.
+
+Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de
+le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire
+en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour,
+patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.
+
+En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux
+abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser
+l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,
+saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de
+flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille,
+le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui,
+enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné
+de se délecter à si appétissant spectacle.
+
+Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait
+en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les
+pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments
+bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de
+venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour
+couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes,
+gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et
+tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.
+
+Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service,
+Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste
+Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la
+vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:
+
+--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par
+ma foi! j'en avais besoin.
+
+--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,
+vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant
+pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi
+frappé... Il y a certainement autre chose.
+
+Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans
+répondre. Puis, haussant les épaules:
+
+--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don
+César.
+
+Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place
+sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son
+intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:
+
+--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je
+vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.
+
+Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air
+affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles
+elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient
+être le fond de son caractère, il répondit vivement:
+
+--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais
+coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me
+voici à nouveau votre débiteur.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui
+m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!
+
+--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?
+
+--Nécessairement, monsieur.
+
+--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,
+ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,
+attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en
+juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.
+
+Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions
+accumulées devant eux.
+
+............................................................
+
+Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et
+les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un
+personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.
+
+Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance
+d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier
+de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son
+poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était
+tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le
+quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au
+Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de
+l'Alcazar.
+
+Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe
+et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça
+respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale
+des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à
+la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale.
+Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le
+mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une
+porte et s'effaça.
+
+Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était
+celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément
+appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de
+bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces
+à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait
+presque démis le bras.
+
+Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce
+de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le
+personnage.
+
+--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!
+
+Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja
+venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté
+hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.
+
+Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire
+plus ample connaissance avec lui.
+
+Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y
+en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,
+il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation.
+C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se
+connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que
+par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans
+un royaume où prêtres et moines sont légion.
+
+Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont
+l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux
+fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de
+facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la
+conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en
+demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de
+biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits
+pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le
+diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé
+d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
+économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait
+précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre
+pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et
+patientes recherches.
+
+Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance
+avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,
+se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant
+protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce
+temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de
+Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté
+indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.
+Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance.
+Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a
+malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce
+mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net
+à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une
+parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute
+évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.
+
+La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don
+Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et,
+qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.
+
+Durant quelques années, il continua de vivoter.
+
+Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit
+détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement
+le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se
+servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque,
+il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les
+possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou
+vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.
+
+Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était
+merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie,
+en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses
+occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait
+une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là,
+écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore
+rédigeait les plaidoiries de tel avocat.
+
+Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il
+appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une
+de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de
+l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable,
+promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté
+catholique.
+
+Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable,
+et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de
+l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,
+faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de
+le comprendre et de le bien accueillir.
+
+Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il
+pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout,
+capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable
+de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.
+
+Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions
+mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte
+du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel
+serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.
+
+Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien
+accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin
+le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des
+appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas
+moins mirifiques au bravo.
+
+Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu
+exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment
+encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il
+était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne
+se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui
+faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.
+
+Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût
+pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant
+Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il
+restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.
+
+Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le
+colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.
+
+--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.
+
+Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix
+qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une
+sourde irritation:
+
+--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des
+raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.
+
+--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre
+qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste
+déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me
+retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...
+
+Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La
+disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi,
+fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:
+
+--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon
+sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir
+trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans
+votre malheur, vous avez encore du bonheur.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un
+Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été
+irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
+de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa
+Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre
+votre place...
+
+--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut
+une vengeance.
+
+--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur
+fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le
+Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en
+réponds...
+
+--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?
+
+--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se
+restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait
+l'aumône...
+
+--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...
+
+--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.
+S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il
+faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui
+enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné
+à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable
+du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.
+
+Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:
+
+--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou
+vif, dusse-je démolir la bicoque.
+
+--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en
+faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel
+malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je
+n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...
+
+--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie
+frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.
+
+--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.
+
+Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:
+
+--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,
+dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de
+rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous
+êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est
+certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de
+ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué
+par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres...
+L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me
+couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je
+n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai
+accepté la punition sans murmurer.
+
+--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes
+spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas
+juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.
+
+Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au
+dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en
+serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
+souriant:
+
+--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce
+Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme
+je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se
+fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.
+
+--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que
+veux-tu?
+
+--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main,
+à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais
+entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.
+
+--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se
+dirigeant vers un cabinet d'ébène.
+
+Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant
+piteusement son bras en écharpe:
+
+--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec
+mon bras malade?
+
+--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais
+oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,
+je n'agirai pas sans un ordre écrit.
+
+--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?
+
+Centurion parut réfléchir un instant et soudain:
+
+--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?
+
+Barba Roja haussa ses larges épaules.
+
+--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous
+plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»
+
+Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,
+Centurion dit d'un air détaché:
+
+--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...
+
+--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la
+signature du roi?
+
+--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?
+
+--Cela n'en vaut que mieux.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute
+sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou
+religieuses?
+
+L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.
+
+--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps
+passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver
+l'oiseau déniché.
+
+Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il
+murmura:
+
+--Diable! un blanc-seing...
+
+Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:
+
+--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas
+pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...
+
+--Barba Roja se décida brusquement...
+
+--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.
+
+--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi
+puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon
+sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...
+
+Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des
+blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du
+roi et le tendit à Centurion en disant:
+
+--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.
+
+Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja
+avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du
+familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.
+
+Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant
+vers la porte, il s'écria:
+
+--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il
+me faut aller changer ce costume.
+
+Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une
+timidité étrange chez ce colosse, murmura:
+
+--Cristobal!...
+
+Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,
+très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette
+brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:
+
+--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz
+votre sac une bonne fois.
+
+--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.
+
+--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion
+narquois.
+
+--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux
+coups?... reprit Barba Roja.
+
+--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois
+la jeune fille est à l'auberge...
+
+--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage
+s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi
+tout ce que tu voudras!...
+
+--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et
+bas.
+
+Et tout haut:
+
+--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et
+votre amour.
+
+Et, sur ces mots, il s'éclipsa.
+
+
+
+XIX
+
+LE SOUPER
+
+Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion,
+et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait
+d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant,
+comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui
+paraissait incroyable:
+
+«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et
+montrer ce dont je suis capable!»
+
+Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux,
+ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre,
+surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
+s'arrêta et demanda à voix basse:
+
+--Eh bien? L'homme?
+
+--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de
+l'auberge. Il les a mis en fuite.
+
+--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.
+
+--Il lui est venu du secours. El Torero.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il
+a appelé Cervantes.
+
+--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens
+m'avertir à la maison des cyprès.
+
+L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la
+nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.
+
+A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert,
+une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de
+massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
+parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure,
+une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage
+comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une
+muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait
+contre toute intrusion intempestive.
+
+Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il
+frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa
+le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après
+avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste
+et somptueux vestibule.
+
+Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre
+d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le
+bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût
+prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et
+l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.
+
+Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce
+cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les
+splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la
+pièce.
+
+Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de
+brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et
+majestueux.
+
+C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à
+un agenouillement.
+
+--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange
+costume du personnage.
+
+--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.
+
+--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.
+
+Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.
+
+Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment
+rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,
+toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla
+s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture
+sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:
+
+--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur
+le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres
+promises.
+
+Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup
+d'oeil.
+
+--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans
+doute...
+
+--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta,
+très calme.
+
+--Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille
+livres!
+
+--Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec
+laquelle vous avez exécuté mes ordres.
+
+Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint
+arquer les lèvres de Fausta.
+
+--Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible
+autorité.
+
+Centurion ne bougea pas.
+
+--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion.
+
+--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous
+annoncer que je tiens Pardaillan.
+
+Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle
+se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque
+prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:
+
+--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?
+
+Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain
+mépris dans le ton de ces paroles.
+
+Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:
+
+--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans
+une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En
+sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds
+comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous
+cueillons l'homme...
+
+--L'homme!... Qui ça, l'homme?
+
+--Mais... Pardaillan...
+
+--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.
+
+--Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le
+chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne
+préfériez que nous l'expédions proprement ad patres...
+
+«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un
+bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan,
+c'est contraire au sens naturel des choses.»
+
+Et, à voix haute, sans nulle raillerie:
+
+--Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer,
+vous et vos dix braves.
+
+--Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?
+
+--J'en suis sûre, dit froidement Fausta.
+
+--Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.
+
+--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de
+Pardaillan.
+
+Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste
+impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques
+lignes:
+
+--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à
+vous si vous le voulez.
+
+--A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire?
+
+--Je vais vous le dire, répondit Fausta.
+
+Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo
+attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son
+sein, et dit:
+
+--Si vous réussissez, ce bon est à vous.
+
+--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.
+
+--Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.
+
+--Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain.
+
+--Qu'est-ce encore?
+
+--Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à
+don Almaran.
+
+--Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.
+
+--Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours.
+Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne
+suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le
+diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je
+devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe...
+Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre
+l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba
+Roja.
+
+--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.
+
+Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.
+
+--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera,
+par ma volonté, livrée à ton parent.
+
+Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie.
+
+Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers
+détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet
+obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et
+qui s'appelait Pardaillan.
+
+Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor
+où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas
+invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans
+un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller
+doucement, la tête penchée sur son épaule.
+
+Cette jeune fille, c'était Giralda.
+
+--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure.
+
+Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au
+bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main
+droite, et entra.
+
+La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée
+surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple,
+éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient
+en assez mauvais état.
+
+Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se
+présenta aussitôt.
+
+Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du
+côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que,
+lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
+qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une
+encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel
+s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face
+de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la
+pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie.
+
+Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit,
+précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées.
+
+Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et
+se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le
+laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte
+de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à
+l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond,
+sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais
+fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions
+anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de
+larges dalles de marbre blanc.
+
+A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui
+n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la
+leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
+inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau,
+fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle
+elle prit une petite pastille.
+
+«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à
+Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui
+n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette
+pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette
+fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je
+n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»
+
+Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla
+légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu
+du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante
+s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement.
+
+Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double
+tour.
+
+--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta.
+Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement
+cette porte.
+
+Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.
+
+Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:
+
+«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi...
+si j'en avais le désir.»
+
+Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le
+Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la
+Giralda, en murmurant:
+
+«Allons styler la petite bohémienne.»
+
+Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par
+elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens,
+Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.
+
+--Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette
+rue? dit-il à don César.
+
+--C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans
+appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi.
+Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant
+vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en
+inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y
+rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.
+
+--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés
+de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne
+serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le
+palais.
+
+--Nous serions entrés, assura Cervantes.
+
+--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse
+malice.
+
+--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu...
+et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous
+délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais!
+
+--Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.
+
+--Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé.
+
+--Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la
+plus insigne folie que vous eussiez pu faire.
+
+--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.
+
+--Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!...
+grommela Pardaillan.
+
+--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort?
+reprit-il, s'adressant à Cervantes.
+
+--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien
+vivant, que diable!...
+
+--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis
+mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment
+et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu
+dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?
+
+Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin
+généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.
+
+--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse,
+est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?
+
+--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer
+le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet
+excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces,
+et non pour laver les dalles de cette cour.
+
+--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du
+chevalier, rougissait de plus en plus.
+
+Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir.
+
+--Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César.
+
+--Sans doute... puisque me voici.
+
+--C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes.
+
+--Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...
+
+--Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant.
+
+--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis
+aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...
+
+Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana
+jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans
+la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant
+qu'intrigué, disait:
+
+--Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez
+d'échapper à quelque terrible danger.
+
+Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des
+effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut
+achevé, il s'écria joyeusement:
+
+--Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes
+intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de
+Bussi-Leclerc.
+
+--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais
+tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui
+nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé
+me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu
+s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié
+pour vous avertir du danger.
+
+Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux.
+Tout à coup, redressant la tête:
+
+--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda.
+
+--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.
+
+Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage
+souriant du jeune homme:
+
+--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce
+calme me surprend, je l'avoue.
+
+--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en
+continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda
+s'obstine à ne pas quitter l'Espagne.
+
+--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis
+que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce
+pays est mauvais pour vous comme pour elle.
+
+--C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les
+épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête.
+
+--C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple
+caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda,
+comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque
+temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être
+sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême
+bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être
+ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils
+désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront
+haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se
+meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur
+de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne
+savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus,
+ajouta-t-il avec un accent poignant.
+
+--Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais
+pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches?
+
+--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le
+savez--ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées
+et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire...
+même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses
+recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa
+disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs
+fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir
+avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.
+
+Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le
+Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait
+pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos.
+
+--Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée
+volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?
+
+--La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux.
+Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que
+pensez-vous donc?
+
+--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu
+elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue,
+suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous
+nous mettrons ensemble à sa recherche.
+
+--Vous m'effrayez, monsieur!
+
+--Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme
+habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la
+corrida?
+
+--Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair
+sombre.
+
+--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?
+
+--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a
+fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté
+a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me
+rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez
+bien que je ne saurais me dérober.
+
+--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de
+faire pareille démarche?
+
+--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en
+est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante.
+
+Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant
+par-dessus la table, à voix basse:
+
+--Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une
+étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous
+n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe?
+
+--Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je
+hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et
+vous voyez que je sais respecter un serment.
+
+Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas
+à se méprendre.
+
+«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les
+choses!»
+
+Et, tout haut:
+
+--Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques
+jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout
+le monde...
+
+--Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant,
+dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et
+de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu
+que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou
+dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon
+et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien
+l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai
+donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même
+à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à
+vous, que je connais depuis quelques jours, à peine.
+
+--Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.
+
+--Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté
+qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos
+yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante
+bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce
+sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le
+doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi,
+monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je
+me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert.
+
+--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien
+en face don César:
+
+--En somme, que savez-vous de votre famille?
+
+--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont
+morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille.
+
+--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas
+trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de
+votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît
+comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.
+
+--Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une
+fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni
+ma douleur.
+
+--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan.
+Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non,
+sur ce point?
+
+Le Torero secoua tristement la tête:
+
+--Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien
+sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails,
+l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler
+certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que,
+m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si
+vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre.
+Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme
+mort!
+
+--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre
+naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler
+certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?
+
+--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir
+d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a
+dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère
+sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne...
+Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que
+de ma main.
+
+--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il
+pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui
+lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi
+soit vraiment responsable?
+
+Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu
+pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité,
+le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:
+
+--La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte
+monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je
+sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.
+
+Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:
+
+--Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot,
+soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère
+a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte,
+empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai
+aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la
+compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
+parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma
+famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin
+qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui
+auraient dû me revenir.
+
+Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur
+son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient,
+consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:
+
+--Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une
+femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se
+prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir
+ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi
+crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire
+connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui
+livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni
+prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie
+l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il
+considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de
+vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé,
+la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la
+femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...
+
+--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la
+résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit
+jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été
+assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par
+un serviteur dévoué.
+
+Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un
+air apitoyé, pensait:
+
+«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué
+a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains
+côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?»
+
+Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit:
+
+«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime
+monstrueux?»
+
+
+
+XX
+
+LA MAISON DES CYPRÈS
+
+Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre à une
+question aussi scabreuse lorsqu'il fut tiré d'embarras par l'arrivée
+d'un personnage qui vint sans façon interrompre leur conversation.
+
+C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze ans à peine, noir
+comme une taupe, sec comme un sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais
+singulièrement mobile. Il se campa devant don César et attendit dans une
+attitude pleine de fierté.
+
+--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.
+
+--C'est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avec un laconisme
+plutôt ambigu.
+
+--Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda vivement le Torero.
+
+--Enlevée!...
+
+--Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une même voix.
+
+Au même instant, ils furent debout tous les trois. Don César, atterré
+par cette nouvelle inattendue, jetée aussi brutalement, restait muet de
+stupeur.
+
+--Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec méthode, s'exclama
+Pardaillan.
+
+Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours campé dans sa pose
+pleine de dignité:
+
+--Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?
+
+--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.
+
+--Où?
+
+--Passé la Puerta de las Atarazanas.
+
+--Comment sais-tu cela, toi?
+
+--Je l'ai vu, tiens!
+
+--Raconte ce que tu as vu.
+
+--Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les murs et je me hâtais pour
+arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant
+moi, une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était la Giralda.
+
+--Tu en es sûr?
+
+El Chico eut un sourire entendu:
+
+--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même je ne l'aurais
+pas reconnue, quelle autre que la Giralda eût appelé El Torero à son
+secours? Tiens!...
+
+--Elle m'a appelé?
+
+--Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a crié: «César! César!
+à moi!» puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l'ont
+emportée.
+
+--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?
+
+El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui
+faisait bouillir l'amoureux désespéré:
+
+--Don Centurion, dit-il.
+
+--Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian mourra de ma main!
+
+--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de
+vue le petit homme.
+
+--Le familier que vous avez jeté dehors l'autre jour, dit Cervantes. On
+sait trop pour le compte de qui opère ce sacripant!
+
+--Pour qui?
+
+--Pour don Almaran, dit Barba Roja.
+
+--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?
+
+--Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?
+
+--Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.
+
+Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa là-dessous!...
+Enfin je suis là et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me
+sens de l'affection.»
+
+Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire du petit
+homme:
+
+--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la
+Giralda?
+
+--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!
+
+--Et tu sais où ils l'ont conduite?
+
+--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ça! fit El Chico en
+levant les épaules.
+
+--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César se dirigeant vers la
+porte.
+
+--Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant lui. Nous avons le
+temps, que diable!
+
+Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, n'osait pas lui
+résister:
+
+--Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas à le
+regretter.
+
+--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel état
+je suis!
+
+--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme
+vient de raconter est vrai, je réponds de tout... mais diantre! Il ne
+s'agit pas d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.
+
+--Quoi, vous consentirez?...
+
+Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:
+
+--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, qui se contenta
+d'approuver d'un signe de tête.
+
+--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant à El Chico, tu as
+vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais où ils l'ont
+conduite et tu es accouru le dire à don César.
+
+--Oui, seigneur!
+
+--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César était ici?
+
+El Chico eut une hésitation imperceptible qui n'échappa pourtant pas à
+l'oeil perspicace du chevalier.
+
+--Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: «Il doit être à
+l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis venu...
+
+Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans l'esprit du chevalier,
+il ajouta:
+
+--Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle vienne avec lui.
+Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous
+vos amis... tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a pris la
+Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs...
+Moi, je peux vous conduire à la maison et puis après, serviteur, je ne
+compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis
+trop petit, tiens!
+
+El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.
+
+--Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait évidemment
+pas la naïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout
+au contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins que...
+
+Et s'adressant à El Chico:
+
+--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?
+
+--Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a don Centurion...
+Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas
+ressortis... J'ai idée qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachés
+dans la maison...
+
+--Allons! décida soudain Pardaillan.
+
+Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.
+
+Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche du Torero,
+tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillan était bien
+persuadé que le guet-apens--en admettant qu'il y eût guet-apens était
+dirigé contre don César. Pas un instant la pensée ne l'effleura qu'il
+pouvait être visé lui-même.
+
+Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions,
+leur unique préoccupation à tous deux était de veiller sur le fils de
+don Carlos, seul menacé.
+
+Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.
+
+La Giralda était en danger, il courait à son secours.
+
+Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, et maintenant
+d'épais nuages masquaient complètement la lune. La porte du patio
+franchie, ils se trouvèrent dans la nuit noire.
+
+--Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.
+
+--A la maison des Cyprès.
+
+--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.
+
+Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de la petite
+troupe et marcha d'un bon pas.
+
+Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le
+bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda à
+voix basse:
+
+--Êtes-vous sûr de cet enfant?
+
+--Eh oui, morbleu!
+
+--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-être
+même plus. Malgré sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme
+très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune
+difformité. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez
+pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce
+point et n'entend pas la plaisanterie.
+
+--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le préférais enfant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce
+que ce nain? D'où le connaissez-vous? Êtes-vous sûr de lui?
+
+--Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais
+rien... On l'appelle El Chico à cause de sa taille... D'où je le
+connais? Il traîne par les rues de la ville et vit, comme il peut, des
+aumônes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre une bande
+de mauvais drôles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours témoigné
+une certaine affection. Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en
+jurerais pas cependant.
+
+--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.
+
+Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan
+se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voir que nulle
+agression ne s'était encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin
+devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:
+
+--C'est là!
+
+--Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être trompé!... Je
+deviens trop méfiant, sur ma foi!
+
+Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico la désigna
+aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:
+
+--C'est bien commode, tiens!
+
+De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un
+tel marchepied, ne serait qu'un jeu.
+
+El Chico continua:
+
+--Évitez les allées... à cause du sable qui fait du bruit, marchez sur
+le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez réussir sans qu'il y ait
+bataille; sûr qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, et
+s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.
+
+Et le petit homme fit entendre un léger ululement parfaitement imité.
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-être par
+un reste de méfiance.
+
+El Chico eut un geste d'effroi.
+
+--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, que voulez-vous que
+je devienne, si vous vous battez?
+
+Don César, qui avait hâte de passer de l'autre côté du mur, tendit sa
+bourse en disant:
+
+---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu
+envers toi. Quoi qu'il arrive, désormais j'aurai soin de toi.
+
+El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit la bourse en disant:
+
+--J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!
+
+--Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit Pardaillan, qui avait cru
+démêler comme une bizarre intonation dans la réponse du petit homme.
+
+Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:
+
+--J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content d'avoir rendu
+service à don César, tiens!
+
+Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la
+borne, eurent tôt fait d'escalader le mur et se laissèrent doucement
+tomber dans les jardins de la maison des Cyprès. Don César voulut
+s'élancer aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:
+
+--Doucement, ne nous exposons pas à un échec par trop de précipitation.
+C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je
+passe le premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; et vous,
+monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de
+vue, et maintenant plus un mot.
+
+Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan s'avança prudemment,
+évitant les allées sablées comme l'avait judicieusement recommandé El
+Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui faisait
+face.
+
+Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petit filet de
+lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblait bien endormi.
+Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté, aussi
+sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint
+au troisième côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans
+l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet
+de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. Il s'agissait maintenant
+d'atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui se passait à
+l'intérieur.
+
+Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans mot dire,
+reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions.
+
+D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un épais
+gazon qui étouffait le bruit de leurs pas et ils côtoyaient les massifs,
+derrière lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas
+d'alerte.
+
+Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas de la
+fenêtre. Don César et Cervantes suivirent à la file et ne remarquèrent
+rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse qui
+s'étendait presque jusque sous la fenêtre.
+
+Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils n'avaient rien remarqué
+d'anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrent silencieusement et
+se redressèrent tout à coup pour exécuter, avec un ensemble parfait, la
+manoeuvre que voici:
+
+Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, et étouffèrent
+dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une cape fut lestement jetée sur
+sa tête, vivement entortillée et serrée à l'étouffer. Des poignes
+vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent comme une
+plume avant qu'il eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le
+portèrent dans le massif.
+
+La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, sans heurt,
+sans bruit, sans à-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni
+Pardaillan, plus, éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.
+
+Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement Cervantes de son
+manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforçant d'imiter
+l'allure du prisonnier, s'en fut délibérément rejoindre le chevalier et
+don César. Une voix brève prononça:
+
+--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.
+
+Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte hors de la maison en
+moins de temps certes qu'il n'en avaitis à y pénétrer.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient parvenus sous la
+fenêtre éclairée.
+
+Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. Mais c'était un
+rez-de-chaussée assez élevé pour qu'un homme, même de grande taille, ne
+pût atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.
+
+Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustes plantés
+dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passé sa journée
+à se débattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver
+bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément là, sous cette
+fenêtre, la seule éclairée de la mystérieuse demeure.
+
+«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter la besogne»,
+grommela-t-il.»
+
+D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il pensa:
+
+«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumière filtre
+par quantité de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenêtre de
+rez-de-chaussée si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs,
+paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui vaille!...»
+
+Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, El Torero,
+impatient comme tous les amoureux, agissait. Il traînait une des deux
+caisses sous la fenêtre, grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste
+qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces nombreuses fentes
+qui paraissaient suspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute
+prudence, s'exclama presque à haute voix:
+
+--Elle est là!...
+
+En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui.
+A ce moment, l'homme qui s'était enveloppé dans le manteau de Cervantes
+s'approchait avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans
+l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de
+suspect, il s'élança d'un bond à côté de don César et regarda, lui
+aussi, oubliant toutes ses appréhensions du coup.
+
+Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, la Giralda,
+étendue, paraissait profondément endormie.
+
+Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sans parler.
+
+S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirèrent de
+toutes leurs forces réunies.
+
+Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui
+était le plus important.
+
+Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux qu'ils purent sur
+le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient
+d'ouvrir les volets.
+
+A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui
+s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression
+passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme saisit
+dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants,
+comme un corps privé de vie. Chargé de son précieux fardeau, qui ne
+paraissait pas peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se redressa
+et se dirigea vers la porte par où il était entré.
+
+--Vite! rugit don César en donnant de l'épaule contre la fenêtre, il
+l'emporte!
+
+Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes ses forces,
+contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, et, l'épée à la main, il
+sauta à l'intérieur de la pièce. Au même instant, il entendit un cri
+terrible.
+
+Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don César se
+ramassa pour bondir. Dans le même moment, il fut saisi par les jambes et
+tiré en arrière. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené
+violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, porté
+lui aussi hors de la maison.
+
+Pardaillan, lui, avait sauté.
+
+Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembler et
+s'écrouler sous lui, et il tomba dans le noir.
+
+Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, et son épée,
+heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme une masse, fort
+rudement. Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il ne se fit
+aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité la plus complète.
+
+«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»
+
+Et, avec cet air railleur qui lui était familier:
+
+«Ceci me paraît une répétition des appartements si habilement machinés
+du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la même journée, et
+si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, la vie ne
+sera plus tenable!... Le tour est bien joué, par ma foi! Il n'en reste
+pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
+fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»
+
+S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi qu'il avait coutume
+de faire chaque fois qu'il était victime de quelque terrible mésaventure
+qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas
+su prévoir et éviter, il se leva, se secoua et se tâta.
+
+«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque toujours d'un peu
+de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon épée a dû
+rebondir dans la chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste.
+C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se tirer d'affaire
+avec.»
+
+Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s'assurer que la dague
+y était bien.
+
+Il constata que, si le fourreau était bien accroché au ceinturon, la
+lame, en revanche, avait disparu.
+
+Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Ce fut vite
+fait.
+
+«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, pas même un peu
+de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce
+plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand
+et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le
+cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?»
+
+En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et
+il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il se baissa et
+chercha à tâtons.
+
+«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme
+dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il été mis ici pour
+moi?... Non, évidemment, sans quoi on m'eût donné de la lumière afin que
+je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous verrons plus tard,
+puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...
+
+Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuter avec
+lui-même; puis, il renifla fortement...
+
+«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant pas un boudoir
+pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme
+autre que Fausta consentirait à descendre de plein gré dans pareil
+tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges sensations. Ma
+respiration s'oppresse... ma tête s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate!
+la damnée Fausta a passé par là!...»
+
+«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de façons différentes, je
+serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»
+
+Comme pour répondre à cette question, un judas s'ouvrit à ce moment dans
+le haut de la voûte. Un imperceptible rai de lumière descendit par les
+fentes du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan reconnut
+aussitôt, prononça ces paroles:
+
+--Pardaillan, tu vas mourir.
+
+--Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce Fausta m'adresse
+la parole, il ne saurait être question que de mort. Voyons ce qu'elle me
+réserve.
+
+--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer,
+tu as échappé au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as échappé
+à l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu
+m'as demandé: «A quel élément aurez-vous recours?» Je te réponds: «A
+l'air.» L'air que tu respires est saturé de poison. Dans deux heures, tu
+ne seras plus qu'un cadavre.
+
+--Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que
+j'étais intrigué par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me
+croirez peut-être pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé
+que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que
+pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai
+pensé, madame.
+
+--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué par l'air que tu
+respires et que j'ai, moi, empoisonné.
+
+Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre
+entre deux êtres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient à travers
+l'épaisseur d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà dans
+la tombe et qui, sur un ton paisible et comme détaché, se disaient des
+choses effrayantes.
+
+Cependant, Pardaillan répondait:
+
+--Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons
+bien solidement attachés, et je crois que je suis homme à résister à
+tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air à mon
+intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotte est
+de me vouloir occire à tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne
+sais pourquoi, par exemple?
+
+--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.
+
+--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire!
+Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'échapperai à votre poison
+comme j'ai échappé à la noyade et au feu.
+
+--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes au poison, tu restes
+condamné quand même.
+
+--Expliquez-moi un peu cela, madame...
+
+--Tu mourras par la faim et par la soif.
+
+--Diable! c'est assez hideux cela, madame!
+
+--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je
+voulu te l'éviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.
+
+--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là votre habituelle
+circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous êtes
+dit que deux précautions valent mieux qu'une.
+
+--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les
+précautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?
+
+--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour
+voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes
+doigts.
+
+--Cette porte, dont la clef a été jetée dans le fleuve, dans quelques
+heures sera murée... Le mécanisme actionnant le plafond par où tu es
+descendu sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes et sa
+fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, alors tu seras muré
+vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu
+appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...
+
+--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'échapperai au poison, je
+ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage
+que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
+un peu plus le compte que nous aurons à régler un jour... et que nous
+réglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.
+
+Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, par certains
+autres, ardemment sincère et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait
+eue en son oeuvre s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu
+effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant l'orgueil qui
+la guidait.
+
+Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. Dès lors, la
+superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-là
+indompté, et superstition et terreur unies exercèrent sur elle leur
+action dissolvante.
+
+Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du même
+coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.
+
+Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la
+légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de
+l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait,
+c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes,
+longuement et patiemment échafaudées.
+
+Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en
+mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était
+invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan
+était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que
+Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où
+elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite
+franchi.
+
+Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait
+plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas
+éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait
+beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité,
+sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué
+pour la frapper mortellement.
+
+Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel
+tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien
+pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite
+inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut
+donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda:
+
+--Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les
+autres?
+
+--Parbleu! assura Pardaillan.
+
+--Pourquoi? haleta Fausta.
+
+Alors, d'une voix mordante qui la glaça:
+
+--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler...
+Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un
+monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à
+ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous
+avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser...
+Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à
+l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas
+une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute
+loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette
+main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous
+ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau.
+
+Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait
+sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant
+plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
+dans son cerveau affolé, elle se répétait:
+
+«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable...
+Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»
+
+Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à
+mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et
+lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme
+extraordinaire reprit le dessus.
+
+Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une
+voix très calme qu'elle répondit:
+
+--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte
+que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.
+
+--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais,
+excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez
+libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
+Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur
+ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me
+contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte
+de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...
+
+Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la
+pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner
+et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et
+s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.
+
+--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.
+
+--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois
+Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir...
+
+Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile,
+endormi... mort, peut-être.
+
+
+
+XXI
+
+CENTURION DOMPTÉ
+
+Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant
+rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés.
+
+Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son
+oreille tendue.
+
+Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en
+ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint
+s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec
+Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans
+sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire
+se posait avec ténacité:
+
+«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?»
+
+Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui
+comptât pour elle:
+
+«Est-il mort ou simplement endormi?»
+
+Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste,
+accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une
+lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à
+obscurcir.
+
+«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une
+épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre
+ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle
+qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté.
+
+«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais
+savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup
+de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée
+que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se
+retournent contre moi.»
+
+Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.
+
+Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un
+timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité.
+
+Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de
+Barba Roja, c'était don Centurion.
+
+--Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait
+pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes,
+vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens,
+intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous
+prendre définitivement à mon service.
+
+--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et
+mon dévouement...
+
+--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La
+princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle
+et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre
+dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que
+vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un
+maître tel que moi.
+
+--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je
+considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante
+princesse que vous êtes.
+
+--Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de
+tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit,
+intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité
+intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme
+des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion,
+de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
+soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous
+élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous
+laisser dans l'ombre.
+
+--Malheureusement, madame.
+
+--Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.
+
+Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair
+regard. Puis, elle laissa tomber:
+
+--Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez
+rêvé.
+
+--Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous
+dites, je serai votre esclave!
+
+--Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse
+en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai
+au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as
+déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu
+l'as dit, tu seras mon esclave.
+
+--Parlez... ordonnez...
+
+Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds,
+chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient
+posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large
+tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient
+le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien
+marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il
+entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait
+parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et
+posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier.
+
+Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage
+religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait
+se croire papesse.
+
+Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil
+dans sa bassesse outrée.
+
+Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de
+Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira
+pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
+blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un
+inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant
+son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement
+dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus
+qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:
+
+--J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et
+je te serai bon maître.
+
+Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé,
+mais resta agenouillé.
+
+Et, sur un ton de souveraine autorité:
+
+--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre
+maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à
+regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal!
+
+Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le
+sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant
+qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être
+quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui
+le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable.
+
+Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta
+reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace:
+
+--Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en
+sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un
+doigt.
+
+Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:
+
+--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque
+j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous
+disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer
+de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt
+vous répond de moi.
+
+--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends.
+Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de
+Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser
+les braves qui vous ont aidé.
+
+Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître
+vivement en songeant à part lui:
+
+«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci,
+c'est du gaspillage...»
+
+Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta.
+Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en
+elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit
+s'il ne voulait pas se faire casser à gages.
+
+En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée,
+lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement:
+
+--Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous
+fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui
+alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir
+scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait
+votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun,
+et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai
+impitoyablement.
+
+Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se
+courbant:
+
+--Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a
+donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous
+le jure, je n'aurai plus de telles idées.
+
+--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:
+
+--Faites entrer cet enfant, ce nain.
+
+Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico.
+
+Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses
+entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la
+majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
+que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence.
+Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait
+pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et,
+respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne
+perdant pas une ligne de sa petite taille.
+
+Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du
+regard, adoucissant sa voix:
+
+--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis?
+
+El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire,
+que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la
+signification de ce mot.
+
+Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.
+
+Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières,
+suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt
+à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec
+indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce
+fut en souriant encore qu'elle dit négligemment:
+
+--Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous
+deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti
+à l'attirer ici?
+
+--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un
+sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute,
+on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.
+
+--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient
+aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée,
+eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.
+
+Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se
+contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent
+paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
+phases.
+
+Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde:
+
+--Non.
+
+--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous
+a promis en mon nom.
+
+El Chico répondit, cette fois sans hésitation:
+
+--Tant pis!
+
+Fausta sourit.
+
+--Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le
+Français?
+
+A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte,
+et, vivement, il dit:
+
+--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César.
+
+Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.
+
+--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de
+lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant
+ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si
+on les frappait eux-mêmes?
+
+Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais
+elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement.
+
+Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il
+n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même
+coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais,
+approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il
+secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta
+ne parvint pas à saisir.
+
+Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour
+l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à
+Centurion qui s'éclipsa aussitôt.
+
+--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est
+une somme considérable pour vous.
+
+Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne
+répondit rien.
+
+A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur
+lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre
+de vue.
+
+--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille
+livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous.
+
+A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico
+ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il
+demeura cloué sur place.
+
+--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
+
+--Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
+
+Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant
+soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux
+mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui
+arracher, en répétant machinalement:
+
+--Cinq mille livres!
+
+--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du
+nain. Vous pouvez vérifier.
+
+Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,
+visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas
+de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés,
+sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait
+quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et
+il bégayait, sur un ton plaintif:
+
+--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
+
+Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en
+laissa rien paraître.
+
+--Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez
+pouvoir... épouser celle que vous aimez.
+
+A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux
+effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la
+tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
+
+--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et
+par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous
+établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais
+vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre
+petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous
+aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...
+
+El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse
+qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
+
+Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut
+irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista
+pas.
+
+--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin
+d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa
+famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez
+maintenant.
+
+El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant,
+comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de
+s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil,
+il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui
+pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se
+redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit
+en courant.
+
+Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque
+El Chico fut sorti, elle songea:
+
+«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi.
+Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru
+démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il
+faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»
+
+Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla
+soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion,
+qui attendait immobile:
+
+--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt
+dans l'oratoire.
+
+Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés,
+elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le
+corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue
+s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.
+
+La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement,
+étendue sur un large lit de repos.
+
+--Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le
+judas et poursuivit son chemin.
+
+Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra
+en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et
+meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au
+bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
+
+--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à
+présumer qu'ils vont visiter la maison.
+
+Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa
+méditation sans plus s'occuper de Centurion.
+
+--Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous
+retirer.
+
+--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
+
+Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après
+avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée
+dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait
+masquée.
+
+--Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.
+
+--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.
+
+Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit
+escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la
+marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le
+bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le
+secret de cette fermeture.
+
+Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans
+une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de
+passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler
+pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain
+était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit
+des pas.
+
+Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une
+galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et
+demanda:
+
+--Faut-il tourner à droite ou à gauche?
+
+--Restez où vous êtes, répondit Fausta.
+
+A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation,
+elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette
+prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement
+peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies
+pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite
+excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort
+caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.
+
+--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
+
+Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.
+
+Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte
+assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse,
+trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes
+banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à
+droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large
+était ainsi aménagé devant l'estrade.
+
+Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à
+quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?
+
+On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans
+la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En
+reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient
+familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu
+livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait
+avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer
+son trouble et disait tranquillement:
+
+--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.
+
+Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes
+allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa
+main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.
+
+Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la
+suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle
+avait laissée ouverte, et:
+
+--Regardez, dit-elle impérieusement.
+
+Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser
+sur sa tête.
+
+Que voyait-il donc de si extraordinaire?
+
+Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés
+dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir
+jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement
+l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.
+
+Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble
+qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte,
+suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait
+ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant
+un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de
+pénétrer.
+
+--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout
+voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend
+tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister,
+invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette
+salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?
+
+Centurion s'écroula à genoux et râla:
+
+--Grâce! Madame!
+
+Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard
+empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du
+pied:
+
+--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service
+pour vous livrer à l'Inquisition!
+
+D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il
+pensait maintenant s'évanouir de joie.
+
+--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.
+
+--La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules.
+Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.
+
+Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:
+
+--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le
+savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me
+livrer.
+
+Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:
+
+--J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices
+effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait,
+madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir
+que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire
+au sort affreux qui eût été le mien.
+
+--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé
+devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des
+choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière
+fois!
+
+--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure.
+Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.
+
+--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?
+
+--Dans deux heures, madame.
+
+--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et
+s'assit dans un fauteuil.
+
+Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.
+
+--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond
+des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque
+part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir
+sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu
+le connais, toi.
+
+--C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.
+
+L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.
+
+--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.
+
+--Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero,
+répondit Centurion sans hésiter.
+
+Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute
+aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans
+soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle
+s'exclama, pâle de rage:
+
+--Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable!
+C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que
+tu me préviens?...
+
+Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans
+un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette
+femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le
+malheureux Centurion terrifié.
+
+--Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas
+interrogé.
+
+Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses
+traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle
+réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion
+qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.
+
+Enfin, elle releva la tête et, très calme:
+
+--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
+racontez-moi tout.
+
+
+
+XXII
+
+LE NAIN A L'OEUVRE
+
+Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages
+dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre
+attention.
+
+Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons
+parler--promu au rang de protagoniste.
+
+Celui-ci est une réduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous
+avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau
+dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure,
+du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé
+tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de
+bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui,
+venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu
+sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines
+besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne
+manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.
+
+Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de
+joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel
+de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit
+au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître
+admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des
+bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité
+considérable, il se dirigeait sans hésitation.
+
+Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec
+dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite
+taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans
+doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se
+débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après
+quoi il se laissa glisser à terre.
+
+Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea
+l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que
+le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur.
+Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour
+franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il
+fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au
+tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat,
+il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa
+tomber doucement hors de la propriété.
+
+Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et
+drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans
+ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il
+à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des
+instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus
+simplement, S'était-il endormi.
+
+Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la
+nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.
+
+C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de
+Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de
+campagne.
+
+El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:
+
+--Tiens! il est temps... Allons!
+
+Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété,
+ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait
+attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il
+pouvait.
+
+Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux
+masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des
+soubresauts fantastiques.
+
+El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires
+rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il
+s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
+présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et
+congrûment ficelés des pieds à la tête.
+
+Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se
+mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de
+la cape oui l'étouffait.
+
+--El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime
+fut enfin dégagé.
+
+Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente,
+l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût
+laissé prendre.
+
+Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le
+temps de remercier son sauveur--ou prétendu tel--il s'écria:
+
+--Vite! aide-moi!
+
+Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon
+d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.
+
+--Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.
+
+C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et,
+d'une voix enrouée, s'écria:
+
+--Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.
+
+--Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à
+perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!
+
+C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené
+et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute
+nécessité, lui laisser le temps de se remettre:
+
+--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à
+moitié étranglé, bredouilla-t-il.
+
+Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans
+cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui
+s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps
+pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose
+qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes
+lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en
+s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le
+nain:
+
+--Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas
+guetter du côté de la porte?
+
+Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:
+
+--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu
+savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car,
+sans moi...
+
+Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à
+terre.
+
+El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes,
+qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son
+attitude.
+
+D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:
+
+--Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit
+bâillon.
+
+-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
+
+--Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.
+
+Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était
+arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du
+ravisseur de la Giralda.
+
+--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne
+sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en
+tire.
+
+--Hélas! soupira le Torero.
+
+Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes
+monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur.
+Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui
+les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit
+El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de
+l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le
+Torero et se hissa sur le mur:
+
+--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille,
+grommela-t-il.
+
+Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit
+avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du
+mur.
+
+Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés
+du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures
+intentions.
+
+Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des
+précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un
+temps précieux.
+
+Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient
+droit devant eux.
+
+Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
+
+Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain,
+qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se
+rendre compte peut-être.
+
+En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la
+porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero
+porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
+
+Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée
+les splendeurs du vestibule.
+
+--Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule,
+c'est ici la demeure d'un prince.
+
+Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière
+était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent
+tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait
+remis au nain la somme de cinq mille livres.
+
+Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était
+un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une
+lumière discrète.
+
+--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du
+roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en
+laquais.
+
+En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait
+voulu leur faciliter la besogne--ce qui eût été une pure folie--il
+fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement
+habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait
+être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de
+gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage
+n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes.
+Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à
+l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus
+comme grêle sur les indiscrets visiteurs.
+
+Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu
+encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous
+deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient
+pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.
+
+En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda--qui lui
+paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan,
+qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par
+amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver
+le chevalier s'il n'était pas trop tard.
+
+Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses
+amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur
+peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement
+résolus...
+
+Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.
+
+Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta,
+était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes
+suspendues au plafond de distance en distance.
+
+Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si
+cette opulente demeure était habitée.
+
+Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte
+qu'il rencontra.
+
+--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
+
+Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain.
+La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait
+profondément.
+
+Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne
+répondait pas à son appel.
+
+--Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!
+
+En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune
+fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu,
+s'abandonna mollement sur les coussins.
+
+--Morte! sanglota l'amoureux livide.
+
+--Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est
+qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.
+
+--C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à
+la joie la plus vive. Elle vit!
+
+A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque
+aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir
+le Torero à ses pieds et elle lui sourit.
+
+--Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.
+
+Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
+
+Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se
+parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une
+fraîcheur exquise.
+
+Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de
+tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux
+mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie
+cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de
+grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son
+teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de
+sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose
+chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.
+
+Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le
+langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas
+amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
+il s'écria donc, sans façon:
+
+--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
+
+Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa
+aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des
+yeux de l'amante.
+
+--Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.
+
+Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux
+étonnés.
+
+--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
+
+--Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a
+délivrée?
+
+--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je
+n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.
+
+Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être
+stupéfaits.
+
+--Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai
+trouvée ici, endormie?
+
+--Je vous attendais.
+
+--Vous saviez donc que je devais venir?
+
+--Sans doute!
+
+La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement
+sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à
+la situation.
+
+Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme
+inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de
+ce qui se passait autour de lui.
+
+Cependant, le Torero s'exclamait:
+
+--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je
+viendrais ici?
+
+--La princesse.
+
+--Quelle princesse?
+
+--Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom.
+Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de
+vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger;
+qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!
+
+--Voilà qui est étrange! murmura don César.
+
+--Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux
+serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.
+
+--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais,
+emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut
+en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!
+
+--Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne
+dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas
+trouvé toutes les portes ouvertes?
+
+--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
+
+--Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement
+le Torero.
+
+--Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du
+moins me l'a-t-elle assuré.
+
+--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
+
+Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.
+
+--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans
+crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a
+assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le
+mensonge.
+
+--Allons! décida brusquement El Torero.
+
+Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et
+se disposa à éclairer la petite troupe.
+
+La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement,
+sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la
+maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où
+ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à
+clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.
+
+Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.
+
+Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils
+avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait
+obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait
+l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore
+une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques
+meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne
+laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.
+
+Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui
+qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de
+l'éternel sommeil.
+
+Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il
+aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes,
+qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses
+présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don
+César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme
+restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt
+puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan
+était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
+
+Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César
+décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez
+soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse
+princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de
+campagne.
+
+Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte
+que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas
+fermée à clef.
+
+--C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous
+n'avions qu'à entrer tranquillement.
+
+Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui
+marchait en éclaireur.
+
+Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant
+dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:
+
+--Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il
+avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.
+
+Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.
+
+--Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.
+
+--Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.
+
+L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une
+parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du
+chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de
+la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda
+avec une tendre inquiétude:
+
+--Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan
+vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir
+sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
+
+El Torero répondit doucement:
+
+--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est
+devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui
+porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il
+saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
+
+--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas
+un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres
+privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque
+fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes
+dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur
+secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!
+
+Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres
+manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis
+quelques jours à peine.
+
+Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un
+air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
+
+--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si
+chagrin?
+
+--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement
+qu'El Chico est venu nous raconter?
+
+--C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il
+voulait en venir.
+
+--Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?
+
+--Par Centurion.
+
+--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre
+compte.
+
+--Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.
+
+Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la
+tenait par le bras.
+
+Simplement, don César était jaloux.
+
+Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix
+qui tremblait:
+
+--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que
+vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne
+cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très
+facile.
+
+Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant,
+il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez
+puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta
+de répondre en souriant:
+
+--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de
+celui que vous savez.
+
+--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
+
+--Pour la princesse, dit Giralda en riant.
+
+--La princesse!... Je ne comprends plus.
+
+--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi,
+César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?
+
+--Eh bien? Vous avez été encore déçue?
+
+--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
+
+--Vous connaissez votre famille?
+
+--Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.
+
+--Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans
+ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme
+vous le pensiez?
+
+--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon
+père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très
+pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
+fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille
+du peuple.
+
+Don César la serra plus fortement dans ses bras.
+
+--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai
+davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous
+êtes tout pour moi.
+
+La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut
+un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
+reprit:
+
+--Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent
+leurrée.
+
+--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce
+que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée,
+autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez
+que l'avantage n'est pas bien grand.
+
+La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait
+de son baptême avec une telle désinvolture.
+
+--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup,
+au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue
+sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée
+sur l'ordre de cette princesse inconnue?
+
+--Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses
+hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on
+allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de
+ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais
+jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
+que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me
+retirer à l'instant si je le désirais.
+
+--Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous
+a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire
+avec elle?
+
+--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment?
+Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières
+années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité
+avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques,
+celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?
+
+--C'est vrai, murmura don César, dépité.
+
+--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a
+plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis
+longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même
+arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que
+Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa
+dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
+a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui
+a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il
+a été contraint de faire.
+
+--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas
+s'intéresse-t-elle ainsi à vous?
+
+--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée--c'est elle qui
+parle--de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en
+aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu
+tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de
+recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a
+profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
+joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
+
+--En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable
+d'un grand service.
+
+--Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin,
+pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la
+princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
+que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois
+vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre
+vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je
+me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait
+assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait
+avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce
+quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
+
+Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant
+radieux.
+
+Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui
+la firent rougir de plaisir.
+
+Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la
+Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne
+laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:
+
+--Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me
+menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?
+
+--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est
+aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre
+famille.
+
+--Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?
+
+--Oui, César, dit la Giralda, gravement.
+
+--Elle vous a dit ce nom?
+
+--Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.
+
+--Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance?
+demanda El Torero, frémissant d'espoir.
+
+--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
+
+--Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir
+cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce
+qu'étaient les miens!
+
+Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter
+attention à lui, Cervantes se disait:
+
+«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et
+possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui
+il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
+révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue
+de parler?»
+
+Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût
+survenu rien de fâcheux.
+
+Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était
+silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne
+tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale,
+connue seulement des intimes de la maison.
+
+Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte
+s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier
+Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et
+curieux.
+
+En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire
+pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses
+sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement
+sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion
+intense qui s'était emparée de lui.
+
+Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce
+sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
+
+Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût
+démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe
+d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres
+considérés comme d'une essence supérieure.
+
+Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très
+cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent
+malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse,
+fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait
+garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif
+eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi
+maternelle.
+
+De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique
+grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont
+les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée.
+Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet
+vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
+méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit
+maître, au petit tyran.
+
+Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande
+pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité
+d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait
+cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était
+Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités
+d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui
+paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.
+
+Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.
+
+En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration
+étaient parfaitement justifiées.
+
+Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa
+pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués
+étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance
+naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des
+yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu
+sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et
+ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la
+noblesse.
+
+Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa
+condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil
+paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car
+ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les
+caprices de cette enfant gâtée.
+
+Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant
+avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au
+corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
+finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré,
+chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie
+Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds
+et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
+
+Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait
+être un bien grand seigneur--comme ce Français--ou un bon vieil
+ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendît à servir
+elle-même.
+
+Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien
+qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un
+sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec
+cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.
+
+Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette
+rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela
+suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.
+
+Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio,
+Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle
+se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
+
+Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.
+
+On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de
+ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus
+personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa
+tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
+
+Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en
+marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui
+venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal.
+Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite
+Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de
+larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait
+formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.
+
+Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des
+réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection
+bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les
+nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de
+dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité
+qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
+
+Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure,
+voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de
+chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du
+maître.
+
+--M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.
+
+La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put
+balbutier d'une voix étranglée:
+
+--Non, seigneur César.
+
+--J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air
+consterné.
+
+La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle
+demanda:
+
+--Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui
+est rien arrivé de fâcheux.
+
+--Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que
+demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.
+
+Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à
+laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance
+soudaine.
+
+Personne, hormis la servante, qui clama:
+
+--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
+
+El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha
+vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.
+
+Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
+
+--Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit
+ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
+
+Le Torero approuva d'un signe de tête.
+
+Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la
+servante.
+
+Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de
+regagner la chambre qui lui était destinée.
+
+Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié
+et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de
+pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de
+son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air
+fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard
+montrait clairement qu'il était content de cette amitié.
+
+
+
+XXIII
+
+EL CHICO ET JUANA
+
+Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau,
+auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle»,
+bien triste et agitée.
+
+La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé,
+si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute
+son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que
+remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre
+ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et,
+si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand
+renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon.
+Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute
+jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût
+convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à
+jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de
+la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De
+là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le
+Chico.
+
+Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à
+la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le
+monde.
+
+Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose
+monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être,
+enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître
+ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait
+si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme,
+il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune
+fille se montrait même très fière.
+
+Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille.
+Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.
+
+Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu,
+elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait
+quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa
+poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour
+elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié.
+D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester
+toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui.
+Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que
+deviendrait-il sans elle?
+
+Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et
+l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible,
+par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans
+doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus
+pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement.
+Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu
+devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était
+trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient
+vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de
+Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus
+ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait,
+parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne
+savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.
+
+Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire
+qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette
+pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui,
+bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible,
+voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour
+réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame
+s'était moquée de lui!
+
+Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une
+dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à
+la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte
+depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu
+précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom
+de Barbara.
+
+Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord,
+à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût
+avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement
+contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et
+louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour
+était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.
+
+Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par
+le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que
+Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui
+allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le
+fallacieux prétexte qu'il était trop petit.
+
+La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a
+pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était
+demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
+vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de
+bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un
+homme libre.
+
+Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les
+plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait
+libéralement le gîte et la pâtée.
+
+La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être
+l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa
+susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose
+qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
+de suite le souffre-douleur de tous.
+
+Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin
+de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et
+ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la
+merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui
+ménageaient ni les humiliations ni les coups.
+
+Jamais il n'avait été aussi malheureux.
+
+Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans
+nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut.
+Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
+gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste
+jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne
+permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et
+tendait la main.
+
+Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert
+de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était
+fier et content.
+
+Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en
+plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.
+
+Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne
+Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'était assez naturel--au
+seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.
+
+Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il
+était si petit--et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de
+la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
+alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait,
+surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était,
+d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux
+et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.
+
+Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main,
+saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.
+
+Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine,
+il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que
+Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était
+arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait
+accourir Manuel et les serviteurs.
+
+Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les
+mains jointes, il avait murmuré:
+
+--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.
+
+Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des
+pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très
+contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:
+
+--Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me
+retenir de crier comme une sotte.
+
+Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait
+pris de très haut avec lui:
+
+--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu
+reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans
+regrets? Ingrat!
+
+--Je voulais te voir, Juana.
+
+--Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours
+d'oubli?
+
+Très triste, il répondit:
+
+--Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je
+suis venu ainsi tous les jours.
+
+--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu
+jamais montré?
+
+--Je pensais qu'on m'aurait chassé.
+
+Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant
+les épaules:
+
+--Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je
+n'aurais pas fait cela, moi.
+
+--Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?
+
+L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de
+suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle
+se gardait bien d'avouer--peut-être l'avait-elle découvert plus d'une
+fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son
+embarras, elle reprit, grondeuse:
+
+--Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment
+n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être
+propre, au moins?
+
+Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.
+
+Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en
+le regardant finement:
+
+--N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées
+parfois sur ma fenêtre?
+
+Il rougit et fit signe que oui de la tête.
+
+--Pourquoi as-tu fait cela?
+
+--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal;
+mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais
+et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.
+
+--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre?
+Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me
+serais jamais pardonné ta mort?
+
+Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle
+l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon
+rire clair:
+
+--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit,
+tiens!
+
+--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon
+coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes
+fleurs toi-même, je serai plus tranquille.
+
+--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.
+
+Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:
+
+--A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense?
+dit-elle.
+
+--Mais ton père?
+
+Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui
+l'embarrassait et trancha:
+
+--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?
+
+Il joignit les mains avec un air extasié.
+
+--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas
+avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et,
+pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire
+de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.
+
+Il secoua la tête et ne bougea pas.
+
+Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit
+avec des larmes dans la voix:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:
+
+--Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te
+révoltes?
+
+Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:
+
+--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le
+feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.
+
+Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il
+baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses
+petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande
+tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se
+passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine
+de ne pas insister.
+
+--Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant
+au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais
+besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que
+je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me
+promets-tu de ne pas oublier?
+
+Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors,
+ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il
+lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres
+sur la pointe de son petit soulier de satin.
+
+Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa
+beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe
+de malice nuancée de pitié.
+
+Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son
+être:
+
+--Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.
+
+Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement
+triomphante:
+
+--Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!
+
+--Non! dit-il encore doucement.
+
+Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai
+demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.
+
+Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par
+quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne
+saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était
+superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux,
+comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui
+faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il
+était.
+
+Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.
+
+D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le
+voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les
+physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur
+admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.
+
+Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il
+n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait
+soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
+seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.
+
+Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le
+pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait
+accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.
+
+A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico
+s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux
+que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils
+consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la
+coquetterie était son péché mignon.
+
+Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel,
+et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi
+heureuse que lui.
+
+Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes
+ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.
+
+Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop
+fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le
+Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas
+besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement
+dans sa petite main à elle.
+
+Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par
+la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à
+le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle.
+L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle
+était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée
+de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses
+sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son
+caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune
+affection en dehors d'elle.
+
+Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort
+exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert
+à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même
+momentanée.
+
+Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne
+l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta,
+lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble
+dans son âme jusque-là peut-être résignée.
+
+Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier
+comme tous les autres hommes?
+
+Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne
+soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur,
+si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision
+universelle?
+
+Et Juana? L'aimait-elle?
+
+Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le
+connaissait que trop.
+
+La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.
+
+--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais
+que se passe-t-il donc?
+
+--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai
+me coucher que lorsque j'aurai fini.
+
+--Ne suis-je plus bonne à vous aider?
+
+--J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.
+
+Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates
+traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.
+
+Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne
+obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les
+marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser
+de son escabeau et il attendit debout.
+
+La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se
+laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la
+table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un
+mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.
+
+Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et
+luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid
+des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les
+posa sur lui en les tapotant doucement.
+
+Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop
+préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et
+délicats dont il l'entourait.
+
+Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon
+chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses
+pieds, comme pour lui dire:
+
+«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi
+silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:
+
+--Tu souffres, petite maîtresse?
+
+Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait
+émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa
+tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement,
+silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.
+
+--Pauvre Juana! dit-il encore.
+
+Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord.
+Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et
+ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb
+fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation,
+il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un
+sourire stoïque aux lèvres, il dit:
+
+--Tu l'aimes donc bien?
+
+--Qui?
+
+Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle
+comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute
+désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car
+elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes,
+elle dit avec une naïveté touchante:
+
+--Je ne sais pas!
+
+Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal
+n'était peut-être pas irréparable.
+
+Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément,
+douloureux dans sa cruauté involontaire.
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant
+d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont
+dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement,
+ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des
+assassins maudits... oui, maudits.
+
+Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons
+furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi.
+Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon
+pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement,
+il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une
+seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur
+physique:
+
+«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais
+j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire
+aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me
+resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»
+
+Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en
+pleurant doucement:
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne
+le vois plus.
+
+Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un
+enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant,
+sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les
+arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:
+
+--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.
+
+Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:
+
+--Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et
+dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le
+ramènerai.
+
+La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui
+l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.
+
+--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi
+qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don
+César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!
+
+--Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.
+
+Honteuse, elle le lâcha.
+
+--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je
+suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.
+
+--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de
+moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle...
+pardonne-moi.
+
+Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien
+fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa
+tendrement.
+
+--Que comptes-tu faire? dit-elle.
+
+--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est
+moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.
+
+Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:
+
+--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je
+t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.
+
+Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le
+faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui
+faisait mal.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu
+d'aller te reposer?
+
+--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.
+
+--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu
+seras fatiguée et il te trouvera laide.
+
+Et il souriait en disant cela, le malheureux.
+
+Et elle eut la cruauté de dire:
+
+--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve
+laide.
+
+--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?
+
+Elle tressaillit et pâlit affreusement.
+
+Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la
+petite Juana.
+
+Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et
+si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle
+l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
+courir.
+
+Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait,
+trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment
+il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme
+elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.
+
+Alors, que pouvait-elle espérer?
+
+Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle
+n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de
+banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il
+n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir
+quelconque, quelle folie!
+
+--Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le
+reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan
+retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit
+à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul
+ne le mérite plus que toi.
+
+Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la
+joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur
+lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant
+doucement:
+
+--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un
+peu en t'attendant.
+
+
+
+XXIV
+
+SUITE DES AVENTURES DU NAIN
+
+Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine,
+plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans
+appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants,
+de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;
+
+Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une
+ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était
+vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa
+taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
+sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.
+
+S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué
+jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait
+de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses
+paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant
+ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.
+
+Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire
+que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis.
+Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air
+furieux:
+
+«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire
+maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps
+doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
+Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»
+
+Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le
+cours de ses réflexions.
+
+«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes
+de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le
+conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté
+dans le fleuve.»
+
+Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles
+se jouait un sourire rusé.
+
+«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de
+la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je
+ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idée lui parut absurde.
+
+«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez
+elle!» reprit-il. Il s'arrêta un instant et réfléchit:
+
+«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les
+caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français
+vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite
+maîtresse?... Est-ce possible?...»
+
+Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche,
+il pensa:
+
+«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait,
+m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni
+monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si
+grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le
+voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime
+tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle
+pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la
+femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»
+
+Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la
+lutte reprit dans cette conscience aux abois:
+
+«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens
+plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant
+eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne
+revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et
+Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle
+l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin.
+Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si
+je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même...
+Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me
+retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»
+
+Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:
+
+«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un
+autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai
+rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!...
+Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera
+peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en
+demande pas davantage...»
+
+C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme
+décidait là.
+
+Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt
+la maison des Cyprès.
+
+Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir.
+La porte résista. Il eut un sourire.
+
+«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées
+maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent.
+Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du
+fleuve.»
+
+Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il
+se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons.
+Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la
+corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons
+se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint
+bon.
+
+Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt,
+il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa
+glisser à terre.
+
+Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor.
+Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don
+César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant
+parfaitement réussi son expédition.
+
+Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le
+fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne
+l'observait.
+
+On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel,
+maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient
+lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux,
+il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont
+les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.
+
+El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec
+une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt
+cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps
+sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au
+travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par
+laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le
+barreau en place.
+
+Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très
+basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en
+différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter
+les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
+ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au
+moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi
+elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se
+mettre à l'abri d'une irruption inattendue.
+
+El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours
+du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes
+secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces
+secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement
+la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du
+premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite
+sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était
+installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il
+n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que
+le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher.
+Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement,
+patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le
+hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie
+des ouvertures secrètes de ces substructions.
+
+Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se
+redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant,
+de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui,
+il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très
+raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en
+paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que
+s'il avait été éclairé.
+
+Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front
+vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha
+des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée
+au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de
+monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction.
+Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les
+dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme
+ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:
+
+«Enfin, me voici chez moi!»
+
+Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même,
+il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il
+toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il
+avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute
+la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.
+
+Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la
+franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira
+faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.
+
+C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce
+réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était
+assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il
+y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du
+sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche,
+et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps
+blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit
+confortable.
+
+Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un
+petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une
+petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout
+cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.
+
+C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail
+devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un
+volet de bois.
+
+Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le
+volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa
+demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!
+
+Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan
+n'était pas mort par le poison.
+
+Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil
+se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un
+oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des
+émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau
+engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire
+et paralysait l'intelligence.
+
+Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea,
+la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle,
+il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.
+
+Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.
+
+Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il échapperait
+au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait
+sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait
+avoir.
+
+Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il
+avait échappé au poison. Il gouailla:
+
+«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long
+feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à
+réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne
+mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne
+m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me
+comble vraiment de ses attentions.»
+
+Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait
+pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un
+instant et murmura:
+
+«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers
+qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.
+
+«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné.
+Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable
+qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit
+possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»
+
+Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment,
+autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui
+l'enveloppait.
+
+Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi,
+le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de
+quelques instants.
+
+«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être
+plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de
+Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons
+l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»
+
+Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les
+dalles et attendit le retour de ses forces.
+
+Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour
+reprendre son travail.
+
+Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long,
+l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et,
+restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il
+murmura:
+
+«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues
+recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»
+
+Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.
+
+«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force
+de lutter?»
+
+Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer
+les articulations de ses bras.
+
+«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop
+nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»
+
+Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif,
+prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement.
+Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.
+
+Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait
+lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans
+bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou
+de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.
+
+Ses mains ne s'abattirent pas.
+
+Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit
+surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec
+ébahissement:
+
+«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»
+
+Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:
+
+«Enfin! Me voilà chez moi!»
+
+«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche
+pourtant pas dans ce tombeau.»
+
+La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus
+maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.
+
+El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas,
+ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa
+chandelle.
+
+«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez
+lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures.
+Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier
+d'un peu près!»
+
+El Chico avait--deuxième imprudence--laissé sa porte ouverte. En
+rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil
+indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte
+d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans
+l'aménagement de son mystérieux retrait.
+
+Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions
+contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le
+mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle
+faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié
+pour le pauvre petit déshérité.
+
+Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à
+l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico
+était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.
+
+Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac
+et le vida sur la table.
+
+«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit
+mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»
+
+«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit
+Chico, comme pour le renseigner.
+
+«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît
+des princesses!
+
+Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma
+dans son oeil.
+
+«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le
+prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton
+m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»
+
+Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla
+à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la
+table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don
+César et fit son compte à haute voix.
+
+«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.
+
+«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent
+pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»
+
+«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère:
+à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle
+aime le Français!»
+
+«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du
+nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas
+un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»
+
+«Et le Français est mort!» continua le Chico.
+
+«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»
+
+«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana,
+eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en
+acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et
+des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»
+
+Il rayonnait, le Chico.
+
+«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.
+
+La joie du nain tomba soudain. Il râla:
+
+«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me
+voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être
+d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes
+cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»
+
+Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.
+
+«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit
+bout d'homme!»
+
+Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il
+s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil
+froncé, et murmura:
+
+«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que
+ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait
+pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait
+fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»
+
+Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat
+qui se livrait dans l'esprit du nain.
+
+Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les
+apartés du chevalier:
+
+«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible
+de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»
+
+«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à
+moi!»
+
+«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de
+Juana.»
+
+«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience,
+morbleu!»
+
+«Si le Français est vivant et que je le sauve...»
+
+«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»
+
+«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer?
+Elle est si jolie!»
+
+«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent
+que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»
+
+«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»
+
+«Encore! Décidément, c'est une manie!»
+
+«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que
+j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son
+bonheur.»
+
+«Superbe idée, par ma foi!»
+
+«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»
+
+«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.
+
+Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans
+son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.
+
+«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer
+à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots
+vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:
+
+«Allons!»
+
+Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les
+dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:
+
+«Le Français!»
+
+Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si
+vite... Là surtout... Il s'inquiéta:
+
+«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et
+je ne me suis pas retourné.
+
+Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...»
+
+Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil,
+tout en paraissant profondément endormi.
+
+«Serait-il mort?» songea le nain.
+
+Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou
+d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et
+rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien
+résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui
+disant qu'il accomplissait un acte héroïque.
+
+Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa
+respiration.
+
+«Il dort!» fit-il.
+
+Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un
+hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête:
+
+«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et
+qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est
+peut-être pour cela que Juana l'aime.»
+
+El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout
+en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne
+soupçonnait pas.
+
+
+
+XXV
+
+OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI
+
+Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci
+feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle
+qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son
+séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le
+nain debout devant lui.
+
+--Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà donc prisonnier aussi,
+pauvre petit!
+
+--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit le Chico avec
+gravité.
+
+--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux?
+N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.
+
+Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:
+
+--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!
+
+--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici,
+toi?
+
+--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!
+
+En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans
+chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes qui rivaient les
+plaques épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.
+
+--Voilà! dit simplement le Chico.
+
+--Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf. C'est par là que
+tu es venu pendant que je dormais?
+
+Le Chico fit signe que oui de la tête.
+
+--Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous allons nous en aller?
+
+Nouveau signe de tête affirmatif.
+
+--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.
+
+--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que
+j'étais enfermé ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu étais
+venu me chercher?
+
+--Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, j'ignorais que
+vous fussiez ici.
+
+--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?
+
+Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras.
+Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.
+
+--C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.
+
+Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.
+
+--Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans
+cette manière de sépulture?
+
+Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un sot. Il haïssait
+Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'à l'aveuglement. S'il avait
+pu, il aurait tué Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
+n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce
+qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival à la mort pour
+une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de
+charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté!
+
+Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, répondit
+franchement:
+
+--Non, mais je loge ici.
+
+Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma sa chandelle.
+Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrière lui.
+
+--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.
+
+Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux éclairer
+les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en même temps il
+éclairait en plein le sac d'or étalé sur les dalles.
+
+--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit
+rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette
+manière de tombeau?
+
+--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres
+pour moi. Ici, je suis en sûreté.
+
+Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.
+
+--On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.
+
+--Jamais!
+
+--Ceux de la maison, là-haut?
+
+--Non plus. Personne ne connaît cette cache. Tiens! il y en a des caches
+dans la maison que nul ne connaît, hormis moi.
+
+Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement à
+terre.
+
+Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de ce geste,
+comme il avait été touché du compliment sur son logis. Il lui semblait
+que ce seigneur si brave et si fort ne consentait à s'asseoir ainsi sur
+les dalles froides que pour ne pas l'écraser de sa superbe taille, lui,
+Chico, si petit. Il croyait n'éprouver que de la haine pour ce rival, et
+il était tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide de
+sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait à de la sympathie; il
+en était stupide et indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce
+qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange qui pesait sur
+lui, le petit homme dit:
+
+--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.
+
+--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connaît cette cache,
+comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nous pouvons bien causer un
+peu.
+
+--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par où je passe
+d'habitude, moi.
+
+--Parce que?
+
+--Vous êtes trop grand, tiens!
+
+--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par où je pourrai passer?
+Oui!... Tout va bien.
+
+--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.
+
+--Ces souterrains sont donc habités?
+
+--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se réunissent là-dedans...
+Aujourd'hui, justement, il y a une réunion.
+
+--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le
+chevalier.
+
+--Je ne sais pas, seigneur.
+
+Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en
+dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger
+sourire et poursuivit:
+
+--Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et
+de soif.
+
+Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage.
+
+--Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!
+
+--En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une
+princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement
+pour toi...
+
+En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait
+doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger
+voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le
+complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant
+que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient
+dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une
+terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en
+souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très
+simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses,
+qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées
+accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de
+l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le
+soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en
+lui?
+
+Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes
+qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à
+leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
+bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la
+situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune
+colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi
+conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature
+inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi?
+
+Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le
+haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie
+aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment
+devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la
+générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir
+que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté?
+Pourquoi enfin--et ceci paraîtra peut-être une contradiction?--pourquoi
+ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit
+qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne
+nous chargeons pas d'expliquer.
+
+Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peu comme un
+pur-sang sauvage aux mains d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer
+et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir à la
+cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement le chemin par où
+elle veut le faire passer.
+
+Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:
+
+--Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis
+pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, à compter d'aujourd'hui,
+t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frère pour moi. Tu
+n'auras plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier de
+Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il
+aime et estime. Voici ma main, Chico.
+
+En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y
+avait comme une lueur de malice.
+
+Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner
+l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eût eu peur
+de se brûler au contact de cette main qui se tendait à lui, largement
+ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.
+
+Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua
+d'un léger sourire.
+
+--Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la
+main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à
+qui je la tends ainsi.
+
+--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de
+serrer ma main?
+
+Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de
+honte... ou de fureur:
+
+--Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.
+
+--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garçon que je
+croyais? Quel crime as-tu donc commis?
+
+Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il était par des
+sentiments contraires, éclata soudain.
+
+--Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de
+votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien,
+rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait
+vous tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on m'avait
+donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant
+d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré, aux
+pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.
+
+--Tu as fait cela? gronda Pardaillan.
+
+--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant
+fièrement son regard.
+
+--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta
+prière, ta dernière heure est venue.
+
+Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêles
+épaules d'El Chico, qui ployèrent. Devant la pitié qui éclatait parfois
+très visible sur le visage du chevalier, le nain s'était trouvé
+paralysé, indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le
+sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son coeur, car, malgré
+sa petite taille et sa faiblesse, il n'en était pas moins très
+chatouilleux.
+
+Devant la colère et la menace--réelles et simulées--il retrouva le calme
+qui lui avait fait défaut jusque là.
+
+Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il de trouver en un
+éclair la solution vainement cherchée jusqu'alors: mourir étouffé, broyé
+par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi était
+perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain? La dalle du
+cachot, il est vrai, était soulevée.
+
+Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où il lui serait
+impossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait la paroi.
+Il n'aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait
+se tenir d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si brave...
+mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain
+maintenant il se condamnait lui-même.
+
+Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... Mais il arriva
+que le rival abhorré relâcha son étreinte. Il arriva que l'ironie
+du regard avait fait place à une telle douceur, il arriva que cette
+physionomie, l'instant d'avant si menaçante et si terrible, exprima une
+telle bonté, une telle mansuétude, que le Chico, qui le regardait bien
+en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporté malgré lui, comme
+il aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, sans chercher à se
+dégager:
+
+--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?
+
+--Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis là! Et moi qui n'y
+pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre,
+promit Pardaillan.
+
+Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant, l'affolant
+sourire recommençait à se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et,
+comme s'il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, il dit
+rudement:
+
+--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, vous pourrez me tuer,
+vous. Je vous jure que je ne chercherai pas à éviter le coup dont vous
+me menacez. «Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.
+
+--Tu souhaites donc la mort?
+
+Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas cependant: il avait
+entendu quand même, le diabolique personnage. S'il voulait mourir,
+c'était son affaire, tiens!
+
+--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure il sera trop tard.
+
+--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as
+conduit à la mort.
+
+Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit sur les yeux de
+Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puéril:
+
+--Parce que je vous déteste! je vous déteste!
+
+--Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, de plus en plus
+narquois.
+
+--Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous
+tuerais! grinça le petit homme.
+
+--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?
+
+Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague cachée entre les
+deux matelas.
+
+--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.
+
+--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!
+
+--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait être du cynisme.
+Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volée! volée! volée!
+
+Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver une âpre
+jouissance à se cingler avec.
+
+--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort,
+tue-moi, dit Pardaillan très calme.
+
+Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine
+curiosité, eût-on dit.
+
+Fou de fureur, le nain leva le bras.
+
+Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement,
+bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais
+ce fut pour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il gémit:
+
+--Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai promis...
+
+--Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?
+
+Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier
+prononça ces paroles. La voix était si chaude, si caressante; il se
+dégageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants
+qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre
+petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et
+bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses
+lèvres crispées:
+
+--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!
+
+«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»
+
+Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite tête baignée
+de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement
+fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec des paroles
+réconfortantes.
+
+Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, qui n'avait jamais
+senti une affection se pencher sur sa détresse, se laissait faire, ému
+d'une émotion infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de ce
+coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de
+gratitude attendrie et d'affection naissante.
+
+Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan comme s'il ne
+l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colère ni révolte dans les yeux
+du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir
+qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un
+étonnement prodigieux: étonnement de ne plus se sentir le même,
+étonnement de ne pas reconnaître celui dont le contact avait suffi pour
+opérer en lui une métamorphose qui le stupéfiait.
+
+--Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que
+je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta
+main et soyons bons amis.
+
+Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête, et,
+honteux, murmura:
+
+--Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...
+
+--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tu es un
+brave garçon, El Chico, et, quand tu me connaîtras mieux, tu sauras que
+je dis bien rarement ce que je viens de te dire.
+
+Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elle disparut,
+et murmura:
+
+--Vous êtes bon!
+
+--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voilà tout. Parce que
+tu ne te connais pas toi-même, il ne s'ensuit pas que je ne te connais
+pas, moi.
+
+--Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui vous a renseigné?
+
+Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit à un
+enfant:
+
+--Mon petit doigt! fit-il.
+
+El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son interlocuteur avec
+crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement
+surnaturelle qu'il n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.
+
+--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que
+je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu étais
+jaloux, n'est-ce pas?
+
+Le nain fit signe que oui.
+
+--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bête, tu me comprends
+très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-même... Mon
+petit doigt est là pour me renseigner.
+
+Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:
+
+--Juana.
+
+--La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?
+
+--Depuis toujours, tiens!
+
+--Lui as-tu dit que tu l'aimais?
+
+--Jamais! s'écria El Chico scandalisé.
+
+--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit
+Pardaillan amusé.
+
+--Je n'oserai jamais.
+
+--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je
+l'aimais, hein! et tu m'as détesté?
+
+--Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous aime!
+
+--Tu es un niais, El Chico.
+
+--C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car il songeait au
+chagrin de Juana. C'était vrai, un grand seigneur comme vous ne peut
+avoir rien de commun avec la fille d'un hôtelier.
+
+--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes.
+Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a épousé autrefois
+une cabaretière.
+
+--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.
+
+--Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, avec une émotion
+profonde.
+
+--Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme êtes-vous donc?
+
+--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan
+avec son air figue et raisin.
+
+--Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... épouser: Juana.
+
+--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la première, qui
+suffirait à elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais.
+Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce
+que cette petite Juana t'apparaît comme une reine de beauté, il ne
+s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi pour tout le monde. Juana, j'en
+conviens, est une délicieuse enfant, pleine de grâce et de charme, mais
+il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.
+
+Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et le
+convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:
+
+--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.
+
+--Pauvre Juana! soupira El Chico.
+
+--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un
+amoureux, éclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui,
+tout à l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à
+moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux pas.
+
+Le nain rougit, mais se tut.
+
+--Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?
+
+--Elle vous aime, dit tristement El Chico.
+
+--Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que
+je ne l'aime!
+
+Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement que
+Pardaillan éclata de son bon rire sonore.
+
+--Cependant...
+
+--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.
+
+--Quoi!... vous savez?...
+
+--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens ce que j'ai
+dit. Voyons, as-tu confiance en moi?
+
+--Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.
+
+--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur,
+comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en
+fais mon affaire.
+
+Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit à Pardaillan en
+disant:
+
+--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant.
+Quel dommage que vous n'ayez plus votre épée!
+
+--On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement
+Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction visible la lame dans sa
+gaine.
+
+--Allons, dit El Chico, le voyant prêt.
+
+--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser là, je suppose?
+
+--Que faut-il en faire?
+
+--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que
+voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?
+
+--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous espérez?... dit le
+nain pâlissant et rougissant.
+
+--Je n'espère rien. Qui vivra verra.
+
+Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues sur les
+dalles:
+
+--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.
+
+--Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi
+t'a-t-on donné cet or?
+
+--Pour vous conduire à la maison des Cyprès.
+
+--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.
+
+--Hélas! soupira El Chico, honteux.
+
+--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi. Ramasse-le,
+et ne t'occupe pas du reste.
+
+
+
+XXVI
+
+LES CONSPIRATEURS
+
+L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à
+toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui
+parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence,
+surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout
+temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait
+rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et,
+ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui,
+qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à
+cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec
+résignation, mais avec plaisir.
+
+C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette
+conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé
+pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la
+madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.
+
+En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le
+Chico obéit docilement.
+
+Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:
+
+--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.
+
+Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la
+plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il
+s'engagea dans l'escalier.
+
+Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le
+chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin
+aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant
+au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain
+avait pratiquée à sa taille.
+
+Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable
+volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait
+à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par
+l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies
+souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit
+homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement
+dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait
+complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur
+barraient fréquemment la route.
+
+Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur
+permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.
+
+Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé,
+là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques
+pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.
+
+--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Pas encore, seigneur, répondit El Chico.
+
+--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que
+je vois de nouveau des étoiles.
+
+Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan
+voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime
+abord, mais des lumières assez nombreuses.
+
+Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:
+
+--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.
+
+Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur
+le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout
+doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but
+de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où
+elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée
+maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner.
+Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer
+son chemin en tournant sur sa gauche.
+
+--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es
+pas. Je veux voir ce qui se passe là.
+
+Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui.
+Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en
+faisant entendre un sifflement.
+
+--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez
+que, tout à l'heure, il sera trop tard!
+
+D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et,
+se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une
+attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses
+efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés,
+attendait le bon plaisir de son compagnon.
+
+Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:
+
+On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa
+maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la
+muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de
+lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se
+passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta
+avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait
+d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers
+de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les
+nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les
+banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de
+personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres
+personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte
+réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.
+
+Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur
+l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était
+levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement,
+il dit:
+
+--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter
+une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant
+cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous
+diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.
+
+Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur
+suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette
+nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.
+
+Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il
+eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était
+Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était
+particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce
+public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir,
+étrangement fascinateur.
+
+Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce
+que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un
+clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque
+au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité
+majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois
+se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et
+compassée de dignitaires de cour.
+
+Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils
+fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait
+inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un
+seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce
+nouveau chef de s'expliquer.
+
+Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.
+
+Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:
+
+«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.
+
+Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de
+ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose
+due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de
+certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces
+fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à
+celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:
+
+--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du
+soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse
+Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et
+pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités.
+Fausta étendit sa main et dit:
+
+--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un
+régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre
+beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
+qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de
+dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer.
+Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos
+personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu
+assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.
+
+Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit
+tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut
+parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme
+si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna
+vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:
+
+--Continuez, duc!
+
+Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément
+et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui
+l'écoutait:
+
+--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu
+et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse
+Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît
+trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette
+de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une
+perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut
+être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.
+
+Un murmure approbateur se fit entendre.
+
+--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc,
+ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses
+ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de
+l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.
+
+Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une
+voix qui se fit plus forte:
+
+--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste
+à vous révéler.
+
+Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile,
+soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient
+soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:
+
+--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils
+de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous
+l'amener.
+
+Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations
+diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une
+joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
+unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de
+toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément
+le silence. Chacun redevint attentif.
+
+--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don
+Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci:
+la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous
+voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service
+son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son
+époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais,
+dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le
+roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de
+Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
+d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par
+l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage
+ici et je crie:
+
+--Vive notre reine!
+
+Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très
+rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous
+peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les
+planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:
+
+--Vive la reine!
+
+Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller
+l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre
+de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la
+papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement
+grandioses. Cependant, elle daigna sourire.
+
+Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:
+
+--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles
+sujets le front dans la poussière.
+
+Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle
+reprit sa place dans son fauteuil.
+
+--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères,
+nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et
+mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous
+sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle,
+nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur
+soit imputé à crime.
+
+Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui
+venaient de l'acclamer:
+
+--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus
+chers et les bienvenus auprès de nous.
+
+Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les
+vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade,
+chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci
+baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres
+enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus
+fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait
+avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.
+
+Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait
+aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.
+
+«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait
+les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à
+don César:
+
+«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le
+Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon
+fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le
+fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon
+M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui
+est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à
+l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le
+Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien
+décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut
+devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le
+mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»
+
+Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa
+place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le
+duc de Castrana déclara:
+
+--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant
+vous.
+
+Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son
+fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme
+par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son
+regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:
+
+--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on
+dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant,
+respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large
+tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement
+anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie,
+l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs
+titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos
+têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour
+la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la
+force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et
+sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement
+associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait
+le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes
+mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs
+occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de
+combattants qui attendent un ordre.
+
+--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don
+Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la
+rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils
+de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le
+démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela,
+n'est-ce pas?
+
+Les auditeurs répondirent affirmativement.
+
+--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés,
+gravement trompés, insista-t-elle.
+
+Des protestations éclatèrent un peu partout.
+
+--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.
+
+Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque
+le brouhaha se fut apaisé:
+
+--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira
+un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère
+intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite.
+Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour,
+il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre
+victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre
+les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler.
+Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et
+mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous
+écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du
+territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse
+pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même
+pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez
+bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous
+barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.
+
+Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.
+
+Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette
+femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher
+du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée
+et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette
+entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les
+paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude
+feinte ou réelle.
+
+Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix
+hésitante:
+
+--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?
+
+--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre
+horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
+sommets... ou n'en ayez pas du tout!
+
+Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur,
+un dédain à peine voilé.
+
+--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta
+d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc
+qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant
+que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril.
+Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne
+voulez être broyés.
+
+Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était
+sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et
+reprit:
+
+--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la
+révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce
+malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que
+tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!
+
+Et, avec un sourire qui en disait long:
+
+--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que
+de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui
+on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec
+lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant
+combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus
+s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière
+poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme
+des libérateurs.
+
+Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un
+frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet
+aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et
+c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à
+peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus
+puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.
+
+Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se
+sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure,
+ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:
+
+--Le roi pris, qu'en fera-t-on?
+
+--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à
+l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer
+dans un cloître.
+
+--On sort du cloître.
+
+--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur
+tombeau.
+
+C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de
+scrupule. Timidement, une voix dit:
+
+--Un assassinat!...
+
+--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard
+l'imprudent contradicteur.
+
+Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint
+coi. Violemment, Fausta reprit:
+
+--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront,
+que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui
+risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
+la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre
+désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est
+librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le
+perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il
+y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.
+
+L'argument de Fausta avait porté cependant.
+
+--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait
+grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait
+faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son
+petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe,
+j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et
+après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos
+sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et
+maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui
+que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?
+
+A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.
+
+Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta
+étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.
+
+--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes.
+L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?
+
+--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition!
+Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!
+
+Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient,
+rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche.
+Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout.
+Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.
+
+--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence
+se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux:
+premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour
+la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement
+qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement
+à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé.
+Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.
+
+--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan
+que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je
+garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un
+très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes
+de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi.
+Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.
+
+Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de
+volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un
+sourire et continua:
+
+--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du
+trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point
+de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement
+et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos
+demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas
+de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.
+
+C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient
+passer sans soulever une légitime joie.
+
+Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs,
+Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de
+ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée
+par tous.
+
+Elle reprit donc avec assurance:
+
+--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez
+trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul
+devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé,
+et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci,
+messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte
+m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise
+scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.
+
+Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique
+qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:
+
+--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause
+triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de
+renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il
+s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit,
+légitime.
+
+Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son
+plus haut point.
+
+«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment
+cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et
+légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme
+sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»
+
+Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:
+
+--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec
+votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les
+choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est
+ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?
+
+--L'infant Philippe! lança quelqu'un.
+
+--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre
+un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le
+successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné
+du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous
+avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera
+le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant
+Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe
+Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi
+de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,
+sixième du nom.
+
+«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que
+Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné
+pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»
+
+--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de
+toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don
+Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
+du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son
+père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni
+opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé
+vacant par son père.
+
+Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta.
+Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan
+de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre
+dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.
+
+Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par
+suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui
+avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini
+par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux
+abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de
+folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il
+était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le
+futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on
+retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé
+de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin
+miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au
+monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le
+savait.
+
+Ces différents points étant réglés:
+
+--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous
+appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur,
+c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut
+parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que
+l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain
+lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et
+savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que
+pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire
+un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous
+connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité.
+Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est
+à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le
+prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de
+veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place
+San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées
+au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants
+possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De
+leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et,
+partant, l'avenir de notre entreprise.
+
+Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur
+parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance,
+mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La
+perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.
+
+Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des
+ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une
+bravoure incontestable.
+
+--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups.
+Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment,
+entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il
+le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!
+
+--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.
+
+Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur
+loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle
+savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à
+propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.
+
+D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les
+hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur
+de ceux qui lui étaient acquis.
+
+--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant
+indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver
+à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur
+courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles.
+Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes
+fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de
+Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile
+demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement
+au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres
+largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.
+
+Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait
+bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages
+devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.
+
+Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe
+imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près
+de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.
+
+Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller
+l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non
+encore éveillée.
+
+Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait
+chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec
+celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet
+autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait
+que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage,
+et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.
+
+Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas
+bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de
+ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa
+générosité.
+
+Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à
+lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:
+
+«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et
+je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»
+
+Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.
+
+Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce
+mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait
+quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de
+conspirateurs.
+
+Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se
+mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il
+avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après
+avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement
+comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.
+
+Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce
+qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il
+paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant
+était seule.
+
+Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une
+ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer
+devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres
+surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.
+
+Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le
+familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il
+savait le nom maintenant.
+
+«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»
+
+--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le
+duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus
+décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis,
+c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.
+
+Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta
+reprit en désignant Centurion:
+
+--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il
+est à moi corps et âme.
+
+--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent
+de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous
+recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.
+
+--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur
+dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites
+partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le
+moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour
+que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout,
+c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis,
+séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans
+l'Andalousie. On le nomme don César.
+
+--Le Torero! s'exclamèrent les cinq.
+
+--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle
+que nous voulons lui faire jouer?
+
+--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit
+justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver
+chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec
+enthousiasme.
+
+--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé
+dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince.
+Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre
+très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence
+pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire
+siennes.
+
+Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui
+l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu
+parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.
+
+Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:
+
+--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent
+sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois
+fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien
+avec le prince.
+
+--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas,
+qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un
+fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les
+incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu
+soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à
+considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez
+faire pénétrer dans l'esprit des autres.
+
+--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos
+recommandations.
+
+--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et
+c'est pourquoi je vous ai pris à part.
+
+--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez
+toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.
+
+--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que
+ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.
+
+Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment
+ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.
+
+Fausta devina leur pensée. Elle reprit:
+
+--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il
+est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau
+qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en
+splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir.
+S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est
+temps encore.
+
+On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche
+et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à
+l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois
+qu'elle se serait abattue sur vous.
+
+Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!
+
+Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux
+qui approchaient de près cette femme extraordinaire.
+
+--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc
+au nom de tous.
+
+--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez
+tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis
+vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et
+maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons
+de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre
+colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.
+
+Fausta revint vite au sentiment de la réalité.
+
+--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête
+menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!
+
+--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il
+sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.
+
+--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes
+instructions précises. Allez, maintenant.
+
+Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait
+fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux,
+ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un
+signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui,
+jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les
+souterrains de la maison des Cyprès.
+
+Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui
+n'eût pas manqué de l'intéresser.
+
+Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis
+s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à
+Centurion d'une voix brève:
+
+--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets.
+Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.
+
+Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin
+de l'oeil et elle décida:
+
+--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en
+débarrasser.
+
+--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...
+
+--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.
+
+Sur un ton douloureux, le bravo dit:
+
+--Vous m'avez promis cependant...
+
+--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on
+ne me prend pas pour dupe?
+
+--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de
+Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y
+consens, épousez-la.
+
+--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla
+Centurion, radieux.
+
+--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une
+petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé
+que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
+vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le
+personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne.
+
+--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma
+femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue
+comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.
+
+Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle
+continua:
+
+--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son
+rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la
+famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de
+la plus basse extraction.
+
+Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il
+avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était
+imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était
+issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance
+de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux
+obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage,
+consentait à épouser cette fille sans nom.
+
+Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître
+à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié
+d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
+roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui,
+Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut
+tirer d'un caprice royal.
+
+Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses
+affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement
+qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le
+pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction.
+
+Ce coup l'assommait.
+
+Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:
+
+--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute,
+impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille
+crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille
+princière?
+
+Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante,
+cruelle: elle savait certainement.
+
+--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.
+
+Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les
+épaules:
+
+--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus
+fin avec moi?
+
+--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le
+masque et résolument cynique.
+
+--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre,
+à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la
+corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la
+source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque
+coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera
+la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le
+concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion
+et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin
+d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous
+faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous
+aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le
+seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la
+condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et
+sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?
+
+--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo,
+heureux de se tirer d'affaire.
+
+Très froide, elle dit:
+
+--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à
+bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître
+Centurion.
+
+Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation
+dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte:
+
+--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes
+mains, dit-il avec assurance.
+
+--Partons, dit alors Fausta très paisiblement.
+
+Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous
+l'estrade, et l'alluma.
+
+Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les
+conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine,
+laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.
+
+Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient
+retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée
+par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.
+
+Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:
+
+--Quel chemin prenez-vous, madame?
+
+--Celui du duc.
+
+L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna
+cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là,
+habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le
+suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette
+porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en
+marche.
+
+Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour,
+lorsqu'elle demeura clouée sur place.
+
+Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur
+un ton railleur:
+
+--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder
+une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis?
+
+Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur
+sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla:
+
+--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort,
+comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien
+l'avoir emmuré vivant!
+
+Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu
+sommer Dieu de lui venir en aide.
+
+Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se
+livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très
+claire:
+
+«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours
+chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!»
+
+Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait
+compris, et alors elle se retourna.
+
+Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était
+produit en un temps inappréciable.
+
+En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper,
+si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien
+d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était
+retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide,
+son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la
+connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.
+
+Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer
+un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui
+destine.
+
+Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et
+s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît.
+
+Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à
+droite. Au centre se trouvait l'estrade.
+
+Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait
+de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait
+un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à
+l'estrade.
+
+Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé
+et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était
+entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par
+là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur
+lesquelles les conjurés s'étaient assis.
+
+La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière
+des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de
+l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte,
+visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.
+
+Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré
+sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée
+pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce
+miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple
+tour.
+
+Pardaillan était bien pris cette fois.
+
+Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont
+il allait être menacé?
+
+Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était
+capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait
+certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces
+dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait
+qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans
+scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle
+considérait comme une faiblesse.
+
+Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même
+qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de
+lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se
+retrouver.
+
+Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois,
+d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes,
+exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur
+disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui
+échappait à leurs sens ordinaires.
+
+Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.
+
+Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres,
+comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle
+dit:
+
+--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était
+saturé?
+
+Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans
+arrogance, mais avec fermeté et assurance:
+
+--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.
+
+--C'est vrai. Vous aviez bien vu!
+
+Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit:
+
+--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le
+soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où
+vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?
+
+--Cela vous intéresse-t-il vraiment?
+
+--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien.
+
+On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être,
+dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en
+effet.
+
+Il répondit, en s'inclinant gracieusement:
+
+--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre
+outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous
+voulez bien me porter.
+
+--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle.
+Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie
+plus rare encore.
+
+--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir?
+
+Elle fit «oui!» doucement de la tête.
+
+--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au
+moyen d'un mécanisme.
+
+--Je sais.
+
+--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort
+caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite
+automatiquement?
+
+--Je l'ignorais, en effet.
+
+--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait
+trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite.
+Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un
+petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant,
+m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que
+c'est très simple.
+
+--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains?
+
+--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes
+les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir
+comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur,
+vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait
+posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais
+sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un
+couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui
+transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire
+plus long?
+
+--C'est inutile. Je comprends maintenant.
+
+--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait
+commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes
+portes ouvertes.
+
+Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel.
+Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient
+des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le
+premier.
+
+Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:
+
+--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en
+doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point
+nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur...
+réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis
+d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens
+que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché
+par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne
+sera pas perdue.
+
+Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de
+médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint
+à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire
+aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les
+conséquences de son imprudence:
+
+--Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été bien inspiré en entrant
+ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous était si facile de tirer au
+large!
+
+--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf, j'ai eu
+l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un
+entretien avec vous!
+
+--Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit bien grave pour que
+vous vous exposiez ainsi après avoir échappé miraculeusement à la mort?
+
+--Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je à
+craindre en tête-à-tête avec vous?
+
+--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement
+que vous y êtes entré? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous
+barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant
+vous allez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme,
+dans cette salle bien gardée.
+
+Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule encore avec
+lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre à profit
+l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas à
+faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort
+qui actionnait la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas qu'en
+l'avertissant il se croirait obligé de rester?
+
+Très tranquillement, il répondit:
+
+--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est allé
+chercher, tout courant?
+
+--Vous saviez...
+
+--Sans doute! De même que j'ai bien remarqué votre petit manège qui
+consistait à m'acculer dans ce coin de la salle.
+
+Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en même temps que
+l'admiration, l'inquiétude pénétrait en elle. Elle se disait que,
+si fort qu'il fût, Pardaillan ne pouvait s'être exposé à un aussi
+formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.
+
+Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupçonneux et
+ne découvrit rien. Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le
+vit si confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, et elle se
+dit:
+
+«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»
+
+--Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout haut--et je vous
+préviens qu'une vingtaine d'épées vont vous assaillir--, sachant cela
+vous êtes resté. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
+combattants que vous allez avoir sur les bras?
+
+--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est
+que je m'en irai d'ici sans blessure sérieuse, parce que mon heure n'est
+pas venue... Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.
+
+--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?
+
+Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l'eût défié de
+mettre sa menace à exécution.
+
+Très naturellement, il dit:
+
+--Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.
+
+--Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes les tentatives que je
+dirigerai contre vous?
+
+--Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peu les
+différents moyens que vous avez employés dans l'unique but de m'occire:
+le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me
+voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse
+route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez
+absolument à m'expédier dans un monde qu'on prétend meilleur? Oui!...
+Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin
+de tuer les gens pour s'en débarrasser. On cherche. Les moyens ne
+manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour
+ceux qu'il gênait.
+
+Il plaisantait.
+
+Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, sous l'influence
+de la superstition qui lui suggérait qu'en effet il était invulnérable,
+elle he pouvait pas comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi
+macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,
+il livrerait lui-même le secret de sa force.
+
+--Comment? demanda-t-elle naïvement.
+
+Il eut un imperceptible sourire de pitié.
+
+--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.
+
+Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son
+front:
+
+--Ma force est là... Essayez de me frapper là.
+
+Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. Il eût frémi
+s'il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensée
+infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.
+
+Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sens de
+ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit
+obstinément tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
+éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:
+
+«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la
+folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut
+mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»
+
+Et, tout haut, avec un sourire sinistre:
+
+--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus à
+vous tuer. J'essaierai autre chose.
+
+Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cette
+intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait
+combiné quelque chose d'horrible, suggéré par sa plaisanterie. Mais il
+n'était pas homme à rester longtemps sous cette impression pénible. Il
+se secoua et, de sa voix railleuse:
+
+--Mille grâces! dit-il.
+
+Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, elle
+l'admira. Et, d'une voix vibrante:
+
+--Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? Encore ne leur
+ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vous m'avez, en raillant,
+saluée du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de
+Charlemagne ne serait rien comparé à celui que je pourrais créer si je
+m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous
+tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions
+voir l'univers entier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce
+prince espagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n'eut
+jamais d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête du monde.
+
+Glacial, il répondit:
+
+--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces
+rêves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous
+entendre.
+
+Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista pas et se contenta
+d'approuver de la tête.
+
+Pardaillan reprît d'une voix mordante:
+
+--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques
+mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous
+et lui. Je n'ai pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me
+paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, dans un but
+d'ambition personnelle, ce pays à feu et à sang, comme vous l'avez fait
+en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
+Si les moyens que vous employez étaient avouables, je dirais même que je
+n'en suis pas fâchée, car, en soulevant l'Espagne contre son roi,
+vous donnerez assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans
+l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. Par cela même,
+mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rusé mais brave homme,
+tel que le Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie les
+calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points,
+madame, si je n'approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous
+ne me trouverez pas devant vous.
+
+--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez
+pas des exigences inacceptables en échange de cette neutralité, je suis
+assurée du sucès.
+
+Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:
+
+--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez
+pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos
+et de paix. Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde comme
+vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle
+entreprise que vous tentez ici est appelée à un échec certain. Elle aura
+le même sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondées sur la
+violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement:
+parce que vos rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme loyal et
+simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui
+faire. Parce que don César est un homme que j'estime et que j'aime, moi,
+et que je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de vous
+attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais à vous
+dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.
+
+En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant
+d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au même moment, les
+assassins se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.
+
+Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un mot. Sans se
+presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement et alla se placer à
+l'autre extrémité de la salle, désireuse d'assister à la lutte.
+
+Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre le bras, abattre
+sa main sur l'épaule de Fausta, et le combat eût été terminé avant que
+d'être engagé. Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace en
+voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de
+tuer sans pitié.
+
+Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de tels moyens. Il la
+regarda s'éloigner sans faire un geste.
+
+Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long, mais il
+savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant
+de temps qu'il serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de
+sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions avec Barba Roja.
+
+En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois
+ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels
+avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.
+
+Les deux troupes réunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes,
+armés de solides et longues rapières et de bonnes et courtes dagues.
+
+Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec des cris de mort.
+Mais, si la précaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond
+de la salle était bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
+dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable d'obstacles et de
+passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette
+précaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
+hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mêmes
+obstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan.
+
+Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleur qu'il
+avait dans ces moments.
+
+Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il eût à sa
+disposition. Seulement, il s'était placé derrière la banquette, sur
+laquelle il était assis l'instant d'avant. Cette banquette était la
+dernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette
+banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux aguets et
+pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent à sa portée.
+
+Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide
+intrépidité, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:
+
+«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»
+
+Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix
+railleuse:
+
+--Bonsoir, messieurs!
+
+--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment les trois.
+
+--C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je
+vois que vous gagnez honnêtement l'argent que vous donne Mme Fausta.
+Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.
+
+--J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.
+
+--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le
+voyez, je suis sans arme.
+
+--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de Pardaillan est désarmé!
+
+--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se défendre, dit
+tout bas Montsery.
+
+--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener à bien la besogne,
+ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l'oeil les hommes de
+Centurion.
+
+--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut à Pardaillan, nous
+nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!
+
+Pardaillan s'inclina gracieusement, et:
+
+--En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...
+
+A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient
+plus que deux rangées de banquettes à franchir pour être sur lui.
+Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à
+pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.
+
+C'était une banquette longue de plus d'une toise, en chêne massif et
+dont le poids devait être énorme.
+
+Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers
+assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l'espace de sa
+banquette tendue à bout de bras, en un geste large, foudroyant de force
+et de rapidité.
+
+Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant, les
+autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan se mit à rire doucement et
+souffla un moment.
+
+Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui
+durent avancer malgré eux. Pardaillan, froidement, méthodiquement,
+recommença le geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se
+retirer.
+
+Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui
+assistaient, béants d'admiration, à cette lutte épique d'un homme
+contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même
+s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible
+entre eux et la terrible banquette.
+
+Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se
+tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que
+lui seul peut-être était capable de manier avec cette aisance: il la
+balança un instant et la jeta à toute volée sur le groupe pétrifié.
+
+Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en
+désordre et ne s'arrêtèrent que dans l'espace libre devant l'estrade.
+Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
+contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas ménagé, ils
+n'étaient plus que six hommes valides.
+
+Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvement endommagés
+pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins éclopés,
+geignant et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la lutte.
+
+Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu,
+et, en riant, du bout des lèvres:
+
+--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis
+seul et sans arme!
+
+Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied sur la banquette
+qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré les objurgations de
+Centurion, restèrent cois.
+
+Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant que
+plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, il se baissa tranquillement,
+ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la,
+faisant siffler, de son air railleur, il leur lança:
+
+--Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait grâce!
+
+Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:
+
+--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.
+
+Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner, il se
+dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin
+où il avait plu à Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là
+aucune issue.
+
+Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapière
+qu'il venait de ramasser.
+
+La muraille s'ouvrit d'elle-même.
+
+Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus
+de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les trois ordinaires
+eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de
+Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lança:
+
+--Trop tard!
+
+Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à la
+muraille qui s'était refermée d'elle-même.
+
+Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à coups redoublés.
+Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblement une de ces banquettes
+que le chevalier avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent de
+bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.
+
+Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, et, piteux, ils
+se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout était très inquiet. Il
+s'attendait à des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery
+n'étaient pas très rassurés non plus.
+
+A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait,
+elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se
+contenta de dire:
+
+--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que nécessite leur
+état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titre de gratification.
+Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.
+
+Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les éclopés
+furent enlevés.
+
+Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette où elle s'était
+assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de
+son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
+Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. Toujours est-il
+que, de temps en temps, elle prononçait un mot, toujours le même:
+
+--La folie!...
+
+Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, elle se leva,
+rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.
+
+Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le
+vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie de Centurion à qui elle
+donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
+quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. Fausta attendit dans
+son cabinet. Une demi-heure après, sa litière l'attendait devant le
+perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardés ordinaires:
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposante
+escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.
+
+La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant les appartements
+réservés à Mgr le grand inquisiteur.
+
+Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprès d'Espinosa,
+avec qui elle eut une longue et secrète conversation. Sans doute ces
+deux puissants personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans doute
+Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un
+sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueur de contentement
+rendait ses yeux noirs plus brillants [1].
+
+
+[Note 1: L'épisode qui termine ce récit a pour titre _Les Amours du
+Chico_.]
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--La mort de Fausta
+ II.--Le grand inquisiteur d'Espagne
+ III.--La vieillesse de Sixte-Quint
+ IV.--Le réveil de Fausta
+ V.--La dernière pensée de Sixte-Quint
+ VI.--Le chevalier de Pardaillan
+ VII.--Bussi-Leclerc
+ VIII.--Trois anciennes connaissances
+ IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta
+ X.--Don Quichotte
+ XI.--Don César et Giralda
+ XII.--L'ambassadeur du roi Henri
+ XIII.--Le document
+ XIV.--Les deux diplomates
+ XV.--Le plan de Fausta
+ XVI.--Le caveau des morts vivants
+ XVII.--Où Bussi-Leclerc verse des larmes
+ XVIII.--Don Cristobal Centurion
+ XIX.--Le souper
+ XX.--La maison des Cyprès
+ XXI.--Centurion dompté.
+ XXII.--Le nain à l'oeuvre
+ XXIII.--El Chico et Juana
+ XXIV.--Suite des aventures du nain
+ XXV.--Où le Chico se découvre un ami
+ XXVI.--Les conspirateurs
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
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+Produced by Renald Levesque
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zévaco
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: September 25, 2004 [EBook #13524]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
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+Produced by Renald Levesque
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+
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+
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+
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-5</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>Pardaillan et Fausta</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LA MORT DE FAUSTA</h3>
+
+<p>A l'aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur
+la Rome des papes&mdash;la Rome de Sixte-Quint. En
+même temps, la rumeur sourde qui déferlait dans
+les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient
+vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous
+était sur la place del Popolo. Là, se dressait
+un échafaud. Là, tout à l'heure, la hache qui luit aux
+mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette
+tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera
+au peuple de Rome. Et ce sera la tête d'une
+femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, évocateur
+de la plus étrange aventure de ces siècles lointains
+est murmuré avec une sorte d'admiration par le
+peuple qui s'assemble autour de l'échafaud.</p>
+
+<p>....................................................</p>
+
+<p>La princesse Fausta était enfermée au château
+Saint-Ange depuis dix mois qu'elle avait été faite prisonnière
+dans cette Rome même où elle avait attiré
+le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût
+aimé... celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle
+avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait
+mort. C'est ce que la formidable aventurière, qui
+avait rêve de renouer la tradition de la papesse
+Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence
+de mort prononcée contre elle. Chose terrible
+il avait été sursis à l'exécution parce que, au moment
+de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle allait
+être mère. Mais, maintenant que l'enfant était
+venu au monde, rien ne pouvait la sauver.</p>
+
+<p>Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier
+son audace et sa grande lutte contre Sixte-Quint.</p>
+
+<p>..........................................................</p>
+
+
+<p>Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse
+élégance comme il y en avait au Vatican, deux
+hommes, debout, face à face, se disaient de tout près
+et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils
+étaient tous deux dans la force de l'âge et beaux;
+tous deux aussi, bien qu'appartenant à l'Eglise, portaient
+avec une grâce hautaine l'harmonieux costume
+des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même
+haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque
+c'était le même amour qui les avait faits ennemis.</p>
+
+<p>L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de
+famille de Sa Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en
+effet, c'était le neveu du pape. Il venait d'être créé
+cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné
+pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident
+et le conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato;
+il appartenait à l'une des plus opulentes familles des
+Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge
+avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus terribles
+exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.</p>
+
+<p>Et voici ce que les deux hommes se disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne...
+rien ne peut la sauver maintenant, ni personne!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu
+de Sixte-Quint, et j'obtiendrai sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la
+tuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le
+sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver
+Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant
+l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé
+de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne
+d'épines et sur les plaies que tu renonces à elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?</p>
+
+<p>Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils
+se touchaient. Leurs yeux hagards se jetèrent une
+dernière menace et leurs mains tourmentèrent les
+poignées des dagues.</p>
+
+<p>&mdash;Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur
+plutôt que de renoncer à aimer Fausta, dût-elle me
+haïr d'une haine aussi impérissable que mon amour.
+Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
+Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même.
+Je jure de la défendre à moi seul contre Rome entière
+s'il le faut. Et, en attendant, grand juge meurs
+le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence.</p>
+
+<p>En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal
+Montalte, neveu du pape Sixte-Quint, leva sa dague
+et l'abattit sur l'épaule d'Hercule Sfondrato.</p>
+
+<p>Puis Montalte s'élança au-dehors.</p>
+
+<p>Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les
+genoux. Mais presque aussitôt il se releva, défit rapidement
+son pourpoint et constata que le poignard de
+Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
+couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:</p>
+
+<p>«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan
+sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour
+reçu, Montalte! et je te jure que ma dague à moi
+saura trouver le chemin de ton coeur!»</p>
+
+<p>Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui
+reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint au
+cachot où Fausta vaincue attendait l'heure de mourir
+et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
+deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste
+comme pour croiser les hallebardes. Mais, sans
+doute, puissante était, dans le Vatican, l'autorité du
+neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent
+Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller
+l'intérieur du cachot.</p>
+
+<p>Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le
+cardinal Montalte... Fugitive, rapide et effrayante vision.</p>
+
+<p>Sur un lit étroit était étendue une jeune femme...
+La jeune mère... elle... Fausta... un être éblouissant de
+beauté. Dans ses deux mains elle a saisi l'enfant et
+elle l'élève d un geste de force et de douceur, et elle
+le contemple de ses yeux larges et profonds.</p>
+
+<p>Au pied du lit se tient une suivante.</p>
+
+<p>Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de
+Rome. N'aie crainte, nul ne s'opposera à ta sortie du
+château Saint-Ange: j'ai obtenu cela que, moi morte,
+meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec
+une sorte de ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je
+dois vivre encore, je vivrai pour lui.</p>
+
+<p>Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre
+acte de cette promesse. Une minute, elle garde le
+silence; puis, les yeux fixés sur l'enfant, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?...
+Ta mère, en mourant, te donne le baiser d'orgueil
+et de force par quoi elle espère que son âme
+passera dans ton être!...</p>
+
+<p>C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant
+qu'elle doit emporter loin de l'Italie, le fils de Fausta le
+fils de Pardaillan. Et elle se recule, et elle se détourne
+comme pour cacher à l'innocent petit être, à peine entré
+dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort.</p>
+
+<p>Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert
+un médaillon d'or qu'elle porte suspendu à son cou
+et a verse dans une coupe préparée d'avance les
+grains de poison que contient ce médaillon.</p>
+
+<p>C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle
+retombe sur l'oreiller... Morte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE</h3>
+
+<p>DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri
+d'angoisse et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa
+stupeur. Montalte que ce dénouement vient de foudroyer
+et qui râle,:</p>
+
+<p>&mdash;Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé!
+Comment n'ai-je pas prévu que Fausta, pour se soustraire
+au contact du bourreau, se donnerait la
+mort!...</p>
+
+<p>Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive,
+contre cette porte qu'il martèle d'un poing furieux
+en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! Du secours!...</p>
+
+<p>Et devant le néant de cette tentative, s'adressant
+aux hallebardiers qui assistent, impassibles, à cette
+crise de désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle
+se meurt... qu'il faut la sauver!</p>
+
+<p>L'un des gardes répond:</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur
+le grand juge.</p>
+
+<p>Et Montalte s'abat sur ses genoux.</p>
+
+<p>A ce moment une voix calme prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et
+je l'ouvre!...</p>
+
+<p>Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde
+l'homme qui venait de parler ainsi, et d'un
+accent de sourde terreur, mêlé de respect, murmura:</p>
+
+<p>«Le grand inquisiteur d'Espagne!»</p>
+
+<p>Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède
+grand inquisiteur d'Espagne, proche parent et successeur
+de Diego d'Espinosa, était un homme de cinquante
+ans, grand, fort et de physionomie presque
+douce, mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis
+un mois. Il était venu y accomplir une mission que
+nul ne connaissait. Il avait eu avec Sixte-Quint de
+nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté.
+Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère
+encore si robuste dans ses entrevues diplomatiques,
+était sorti de ses entretiens avec d'Espinosa
+de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait
+aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre
+le chemin de l'Espagne.</p>
+
+<p>Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes
+s'inclinent et vont se placer à l'extrémité de l'étroit
+couloir ou ils reprennent, de loin, leur garde monotone.</p>
+
+<p>Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit
+ouvre la porte et pénètre dans le cachot.</p>
+
+<p>Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant
+dune joie délirante, l'esprit soulevé par un espoir
+aussi puissant qu'irraisonné.</p>
+
+<p>Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards
+se fixent avec douleur, avec rage... avec haine
+sur un tout petit être, là, dans les bras de la suivante.</p>
+
+<p>La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans
+l'esprit de cet homme robuste un monde de pensées
+tumultueuses dont le souffle empesté emporte et détruit
+tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
+qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit
+c'est le fils de Pardaillan!</p>
+
+<p>Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence
+terrible dans son mutisme même, n'a échappé
+à l'oeil observateur du grand inquisiteur.</p>
+
+<p>Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit
+en montrant la porte ouverte à Myrthis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission
+maternelle qui vous a été confiée...</p>
+
+<p>Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours
+immobiles au fond du couloir:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer la clémence de Sixte!</p>
+
+<p>Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan,
+sans un mot, sans un geste, franchit le seuil de
+la porte.</p>
+
+<p>Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se
+tourne vers Fausta dont la tête, déjà pâle, auréolée
+de la splendeur de ses longs cheveux, se détache sur
+la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta
+qui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette
+main déjà froide et sanglote:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...</p>
+
+<p>Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague
+au poing et, cette fois, il hurle:</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à ceux qui me l'ont tuée!...</p>
+
+<p>Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur,
+et, comme un éclair, la notion de la réalité lui
+revient. Alors, c'est à Espinosa qu'il s'adresse:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous
+conduit ici? Pourquoi?... Je devine... je sens...
+je vois que vous êtes ici pour y faire un miracle...
+De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.</p>
+
+<p>Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le poison que la princesse Fausta a
+pris sous vos yeux lui a été vendu par Magni, <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> le
+marchand d'herbes que vous connaissez... Ce Magni
+est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique...
+Ce contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici!
+En disant ces mots. Espinosa fouille dans sa bourse
+et en sort un minuscule flacon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné
+d'avoir empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition
+d'Espagne.</blockquote>
+
+<p>Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de
+Montalte. Il saisit les mains de l'inquisiteur, et d'une
+voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis
+prenez ma vie... je vous la livre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse...
+Ce que j'ai à vous demander. Dieu merci, est
+de moindre importance.</p>
+
+<p>Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur
+allait lui proposer quelque effroyable marché
+duquel dépendrait la mort de Fausta. Mais il regarda
+Espinosa bien en face et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout, monseigneur! Demandez!</p>
+
+<p>Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque,
+et le dominant du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je
+sauve cette femme, puisque sa vie vous est précieuse
+au-dessus de tout... Mais, en échange, vous, vous m'appartenez...
+n'oubliez pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je
+vous appartiens... Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il
+en essuyant son front où perle la sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Je retiens votre engagement, dit Espinosa.</p>
+
+<p>Et désignant Fausta, rigide:</p>
+
+<p>&mdash;Aidez-moi.</p>
+
+<p>Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte
+prit la tête de Fausta dans ses mains tremblantes, et,
+frissonnant d'espoir, la souleva doucement pendant
+que Espinosa versait dans la bouche le contenu de
+son flacon. Au bout de quelques instants, une légère
+rougeur vint colorer les joues de Fausta.</p>
+
+<p>Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement
+des lèvres entrouvertes, et Montalte, qui sent
+sur son visage ce souffle léger, pousse lui-même un
+profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
+lent qui se fait dans cet organisme.</p>
+
+<p>Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux
+étincelants: le coeur bat... très faiblement, il est vrai,
+mais enfin il bat.</p>
+
+<p>Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose
+sur Montalte qui se penche sur elle. Presque aussitôt
+elle les referme. Un souffle régulier soulève son sein.</p>
+
+<p>Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute
+cette scène, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé
+toute sa conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je
+suis venu d'Espagne à Rome tout exprès chercher un
+document portant la signature de Henri III de
+France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé
+dans le petit meuble placé dans la chambre
+de Sa Sainteté. En l'absence du pape, nul ne peut
+pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
+Ce document, reprend-il après une légère
+pause, ce document, il nous le faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal.</p>
+
+<p>Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent.</p>
+
+<p>Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment
+dans une profonde méditation. Puis il s'approche de
+Fausta, la touche légèrement à l'épaule pour la réveiller,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre
+et me comprendre?</p>
+
+<p>Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides,
+sur le visage de l'inquisiteur qui se contente de cette
+réponse muette et reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer
+sur le sort de votre enfant... Il vit... Et votre servante
+Myrthis doit, à l'heure qu'il est, avoir quitté
+Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé
+vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment
+qu'il vous a fait... Si l'enfant vit, madame, c'est que
+Sixte sait que vous avez caché quelque part une somme
+de dix millions, que vous les avez légués à votre
+fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre,
+c'est que Sixte sait que votre suivante connaît l'endroit
+où sont enfouis ces millions.</p>
+
+<p>Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet
+produit par sa révélation.</p>
+
+<p>D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.</p>
+
+<p>Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence.
+Mais, avant de franchir la porte, il se retourne et
+ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan
+a pu échapper à l'incendie du palais Riant... Pardaillan
+est vivant, madame!... Pardaillan... vivant!</p>
+
+<p>Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT</h3>
+
+<p>Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit
+meuble, ça et là quelques escabeaux; une étroite couchette,
+un prie-Dieu, au-dessus, un magnifique Christ
+en or massif, seul luxe de ce retrait; une vaste cheminée
+où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
+hermétiquement clos: c'était la chambre de
+Sa Sainteté Sixte-Quint.</p>
+
+<p>Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le
+formidable athlète d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois
+luit sous les sourcils, on devine encore l'infatigable
+lutteur.</p>
+
+<p>Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos
+tourné à la cheminée. Et le pape songeait:</p>
+
+<p>«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est
+morte!... La suivante Myrthis a quitté le château
+Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta... le fils de
+Pardaillan!...»</p>
+
+<p>Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir
+dans son fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il
+reprit sa rêverie:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles,
+car l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant
+de mourir, à frapper Philippe d'Espagne...</p>
+
+<p>Le pape allongea la main vers le petit meuble et y
+prit un parchemin qu'il parcourut des yeux.</p>
+
+<p>«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette
+déclaration à la pusillanimité de Henri III... inspiration
+plus funeste encore que j'ai eue de la garder si
+longtemps... Maintenant Philippe connaît son existence,
+et le grand inquisiteur est venu ici me menacer
+de mort!... Moi!...» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Sixte-Quint haussa les épaules:</p>
+
+<p>«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir
+réalisé mon rêve: Philippe chassé d'Italie!... L'Italie
+unifiée du nord au midi, l'Italie entière soumise et
+asservie et la papauté maîtresse du monde... Que
+faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par
+quelqu'un qui n'arriverait jamais?... Peut-être...
+L'anéantir?... Ce serait un coup terrible pour Philippe...
+Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été détruit...
+Oui... un geste et il devient la proie de cette
+flamme!...»</p>
+
+<p>Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin
+ouvert sur lequel s'étale un large sceau... le
+sceau de Henri III de France.</p>
+
+<p>Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.</p>
+
+<p>Un instant encore, et c'en était fait des rêves de
+Philippe d'Espagne. Brusquement Sixte-Quint mit le
+parchemin hors d'atteinte et, hochant la tête, répéta:</p>
+
+<p>«Que faire?...»</p>
+
+<p>A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le
+parchemin. Sixte-Quint se retourna furieusement
+et se trouva en présence de son neveu, le cardinal
+Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face
+à face.</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...</p>
+
+<p>Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène
+pose sur la table pour appeler, jeter un ordre.</p>
+
+<p>D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui
+et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute
+sa hauteur, oserais-tu porter la main sur le souverain
+pontife?</p>
+
+<p>&mdash;J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce
+de Fausta.</p>
+
+<p>Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant
+qu'elle était morte, un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;La grâce de Fausta?... Soit!</p>
+
+<p>Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux
+papiers rangés sur la table, et, très posément, le remplit
+et le signa d'une main ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et
+entière. Et, maintenant que tu as obtenu ce que tu
+voulais, rends-moi ce parchemin, et va-t'en... va-t'en...
+A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin,
+un mot: si vous avez signé cette grâce, c'est que
+vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous vous trompez,
+mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée
+en lui faisant prendre moi-même le contrepoison
+qui l'a rappelée à la vie.</p>
+
+<p>Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta
+vivante?... Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissance
+religieuse est morte en même temps que naissait
+son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?...
+As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé
+de Fausta?... Triple fou!... Sache donc, malheureux,
+que tu attendriras le marbre le plus dur avant que
+d'attendrir le coeur de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il
+gravement.</p>
+
+<p>Montalte ferma les yeux et pâlit.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant,
+à ce Pardaillan inconnu qui avait été aimé de Fausta.
+Il avait senti une haine mortelle et tenace l'envahir.
+Des pensées de meurtre et de vengeance étaient venues
+le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est
+sauver Fausta... Et, quant à ce parchemin, ajouta-t-il
+rudement, je vais le remettre à Fausta qui ira le porter,
+elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient...
+Et, pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.</p>
+
+<p>Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître
+céder à des menaces à peine déguisées lui
+était insupportable. Bravant le poignard de Montalte,
+il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
+somme toute, il l'avait lui-même retiré de la
+flamme où il hésitait à le jeter. Après tout, qu'importait
+le messager: Fausta ou comparse, pourvu qu'il
+n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce
+à toi et à elle, va!...</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait
+Espinosa et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, avec votre agrément, la princesse
+Fausta ira le porter à S. M. Philippe d'Espagne... C'est
+la, je crois, ce qui vous importe le plus.</p>
+
+<p>Espinosa fronça légèrement les sourcils et:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la princesse Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vois là un moyen de la préserver
+de tout nouveau danger.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet
+est, comme vous le dites, que ce document parvienne
+a mon souverain le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse partira dès que ses forces lui permettront
+d'entreprendre le voyage... Je puis vous assurer
+que le parchemin parviendra à destination, car
+j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE REVEIL DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son
+esprit, un prodigieux étonnement. Sa première pensée
+fut que Sixte-Quint n'avait pas permis qu'elle
+échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
+clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de
+passion qu'elle voulut savoir quel était l'homme qui
+l'aimait à ce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut
+le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et pensa:</p>
+
+<p>«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de
+la vie... Que m'est la vie à présent que morte est mon
+oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...»</p>
+
+<p>Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle
+s'était trompée. Non, Sixte-Quint n'avait pas fait
+grâce. Montalte, seul, au prix de quelque infamie
+héroïquement consentie, avait accompli ce miracle
+de l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit
+tout le parti qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement.
+Mais à quoi bon!... Elle voulait mourir!</p>
+
+<p>Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait...
+Elle ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur
+et à mesure, son esprit réfutait ses arguments.</p>
+
+<p>Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers
+l'innocente créature. Il vit... Il est libre... C'est là le
+point capital... Et, soudain, comme un coup de tonnerre,
+ces mots répétés dans son esprit éperdu:</p>
+
+<p>«Pardaillan vivant!»</p>
+
+<p>Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion
+et de luttes mortelles! Ce passé si proche, puisque
+quelques mois à peine la séparaient du moment
+où elle avait voulu faire périr Pardaillan, dans l'incendie
+du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et
+tant adoré!...</p>
+
+<p>Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta,
+ce serait la fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a
+jamais fui!... Non, elle ne veut plus mourir... Elle
+vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
+sortir enfin triomphante de ce suprême combat.</p>
+
+<p>C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup
+d'oeil prompt et sûr, et, tout de suite, pour bien marquer,
+dès le début, la distance infranchissable qu'elle
+entendait établir entre eux, cette femme étrange,
+qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes
+les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude,
+et d'une voix qui ne tremblait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.</p>
+
+<p>En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux
+de Montalte, étrangement dominateurs et pourtant
+graves et doux.</p>
+
+<p>Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui
+annonça qu'elle était libre.</p>
+
+<p>&mdash;Sixte-Quint me fait donc grâce?</p>
+
+<p>Montalte secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a
+cédé devant une volonté plus forte que la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Montalte s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée
+par contrainte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu
+de Sa Sainteté un document qui sera votre égide. Le
+voici.</p>
+
+<p>Fausta prit le parchemin et lut:</p>
+
+<p>«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France,
+inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de Son
+Vicaire, notre Très Saint Père le Pape; en vue de
+maintenir et conserver en notre royaume la religion
+catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a
+plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, de nous
+priver d'un héritier direct; considérant Henri de
+Navarre incapable de régner sur le royaume de France,
+comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos
+bons et loyaux sujets: Sa Majesté Philippe II, roi
+d'Espagne, est seule apte à nous succéder au trône
+de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre
+soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos
+sujets le reconnaître comme notre successeur et unique
+héritier.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta
+avait terminé sa lecture, la parole du roi ayant en
+France force de loi, cette proclamation jette dans le
+parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce
+fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques,
+voit ses espérances à jamais détruites. Son
+armée réduite à une poignée de huguenots, il n'a d'autre
+ressource que de regagner promptement son
+royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe
+consent à le lui laisser. Celui qui apportera ce
+parchemin à Philippe lui apportera donc en même
+temps la couronne de France... Celui-là, madame, si
+c'est un esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter
+avec le roi d'Espagne et se réserver sa large part...
+Votre puissance est ruinée en Italie, votre existence
+y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez
+vous créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle
+que vous avez rêvée, n'en sera pas moins de nature
+à satisfaire une vaste ambition... Ce parchemin, je
+vous le livre et je vous demande de consentir à le
+porter à Philippe...</p>
+
+<p>Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant
+au cardinal, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez
+d'ambition pour agir pour son propre compte... Pourquoi
+avez-vous imposé ma grâce à Sixte?... Pourquoi
+m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me
+faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur?
+Je vais vous le dire: parce que vous m'aimez, cardinal.</p>
+
+<p>Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains
+dans un geste d'imploration.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles...
+Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime,
+et que Fausta ne peut concevoir deux amours.</p>
+
+<p>Montalte se redressa, écumant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le
+dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit simplement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.</p>
+
+<p>Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil
+très calme, et, d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi,
+cardinal Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un
+doit tuer Pardaillan, ce n'est pas vous, c'est
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? hurla Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'aime, répondit froidement
+Fausta.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT</h3>
+
+<p>Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant
+sa table de travail, demeura longtemps songeur.</p>
+
+<p>Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire
+qui vint, à voix basse, lui dire que le comte Hercule
+Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d'une
+audience particulière, ajoutant que le comte paraissait
+violemment ému.</p>
+
+<p>Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté
+dans sa méditation, fut comme un trait de lumière
+pour le pape qui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le
+comte Sfondrato, ajouta-t-il à haute voix.</p>
+
+<p>Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés,
+entrait d'un pas rude, se campait devant le pape,
+et attendait dans une attitude de violence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant,
+qu'avez-vous à nous dire?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint,
+écartait la cotte de mailles et montrait sur sa
+poitrine la marque du coup de dague de Montalte.</p>
+
+<p>Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Beau coup, par ma foi! et sans la chemise
+d'acier...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un
+sourire livide.</p>
+
+<p>Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue,
+avec un haussement d'épaules dédaigneux, les dents
+serrées, d'un ton tranchant:</p>
+
+<p>&mdash;Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné
+a celui qui l'a porté. Ce que je ne lui pardonnerai
+jamais, ce qui rend ma haine mortelle, c'est que
+tous deux, nous aimons la même femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi
+me dire cela à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à
+Votre Sainteté, parce que la femme que j'aime s'appelle
+Fausta et l'homme que je hais s'appelle Montalte!</p>
+
+<p>Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une
+main calme, se mit à le remplir.</p>
+
+<p>Sfondrato, immobile, songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais,
+par l'enfer! celui qui osera toucher au grand juge...</p>
+
+<p>Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il.
+Vous m'avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et
+Marciano. En voici le brevet...</p>
+
+<p>Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le
+parchemin et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que
+je veux tuer, c'est Montalte... votre neveu! celui que
+vous désignez au conclave pour vous remplacer!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre
+lui et vous. Mais frappez-le dans ses entreprises, dans
+son amour en lui enlevant cette femme... cela vaudra
+mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis
+Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Montalte, dit le pape avec un calme effrayant,
+Montalte n'est plus mon neveu, il est mon ennemi! il
+a arraché de mes mains l'arme qui peut anéantir la
+puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée
+par moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol
+maudit...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans
+quelques heures peut-être, quittera Rome et s'en ira,
+escortée de Montalte, porter à l'Escurial le document
+qui donne à Philippe le trône de France. Voilà l'oeuvre
+de Montalte, instrument docile aux mains du grand
+inquisiteur!...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée
+de Montalte!</p>
+
+<p>Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table
+le brevet de duc que le pape venait de lui conférer:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les
+fonctions de grand juge, et, en échange, nommez-moi
+chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte
+ce document, cette arme redoutable... L'échafaud
+est prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai
+de douleur peut-être, mais cette femme appartient
+au bourreau et sa tête tombera!... Montalte, je le saisis,
+je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant
+au grand inquisiteur, un coup de dague vous en délivre...
+Un mot, Saint-Père, un ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant
+trois jours, j'aurai, moi, cessé de vivre!</p>
+
+<p>Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand
+inquisiteur lui-même pèsent d'un grand poids dans la
+main de Sixte-Quint?... Par le sang du Christ, je n'aurais
+qu'à fermer cette main, pour les broyer! Mais,
+au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!...
+Et l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce
+document, l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux
+pas mourir encore... J'ai besoin de deux ou trois années
+d'existence pour assurer le triomphe de la papauté!...</p>
+
+<p>Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté
+avec attention. Quand le pape eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais,
+quand ils seront hors de vos États, moi, je les rejoins,
+et Je vous jure que, de ce moment, leur voyage est
+terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et
+alors... Et puis, duc, êtes-vous sûr de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains
+pas, gronda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et le grand inquisiteur?</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre... il meurt!</p>
+
+<p>&mdash;Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous
+tuera!</p>
+
+<p>Et, sur un geste du duc:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi,
+je ne connais qu'un seul homme au monde capable
+de tenir tête à Fausta... et de la vaincre... Et, cet homme,
+c'est le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais,
+surmontant son émotion, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là
+où je serais brisé, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement
+redoutables. Oui, si Pardaillan voulait... si quelqu'un
+avait assez d'intelligence à la tête, assez de haine au
+coeur pour aller trouver cet homme, et le décider... oui,
+ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte
+en leur voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine,
+moi! Je consens à m'effacer. Et, puisqu'il y a au
+monde un dogue de taille à les broyer d'un coup de
+mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous
+le lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.&mdash;Quitte à
+lui briser les crocs après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il
+en lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc,
+que Pardaillan n'est pas un homme qu'on peut lâcher
+sur qui on veut et comme on veut...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être
+le seul homme qui ait forcé l'admiration de Sixte-Quint...
+Puisque vous le voulez, allez, duc, essayez de
+décider Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Où le trouverai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre
+auprès de Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître
+la teneur exacte du document que Fausta porte à
+Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous
+regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand
+vous l'aurez trouvé, vous lui direz simplement ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document
+qui lui livre la couronne de France...»</p>
+
+<p>&mdash;Quand faut-il partir?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LE CHEVALIER DE PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de
+Rome et se lança au galop sur la route de France. Les
+passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue
+de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps,
+sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la
+lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing
+se tendit et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de
+ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne
+désarmera...</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs
+chevaux, et ne s'arrêtant, parfois, que lorsque
+la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il
+rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers
+la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en
+lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France
+le Béarnais se trouvait alors.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le
+roi a pris ses logements dans le village de Montmartre,
+à l'abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de
+Beauvilliers.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger
+qui parlait avec cette sorte d'irrévérence moqueuse
+et il vit un homme d'une quarantaine d'années,
+au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune
+recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa
+manière de porter le pourpoint et le manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous
+conduirai jusqu'au roi, qui m'a donné rendez-vous
+pour ce soir.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque
+dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez
+bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte
+un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte,
+vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la
+plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons
+d'or, avec...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne
+m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte
+de l'argent à mon pourpoint et de l'or aux talons de
+mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai
+donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau,
+car il serait malséant qu'un illustre cavalier,
+venu en droite ligne du fond de l'Italie...</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela? interrompit furieusement
+Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le
+sache, vous auriez bien dû laisser votre accent de
+l'autre côté des monts.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste
+gracieux et reprit paisiblement son chemin.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa
+dague. Mais, considérant la silhouette vigoureuse de
+l'inconnu, il se calma.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous
+prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante
+que vous m'avez faite tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu
+du bout des lèvres.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le
+soir, au moment où le soleil allait se coucher, ils se
+trouvèrent sur les hauteurs de Chaillot.</p>
+
+<p>Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Paris!...</p>
+
+<p>Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle
+de la grande ville assiégée, son compagnon semblait
+rêver à des choses lointaines. Sans doute le lieu même
+où il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroïque
+ou charmant de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à
+vous.</p>
+
+<p>L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Allons...</p>
+
+<p>Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de
+Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets
+indifférents. Quantité de prêtres et de moines, la
+robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns
+avaient la salade en tête, quelques autres portaient
+des cuirasses; tous étaient armés de piques, de hallebardes,
+de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement
+de solides gourdins. Tous avaient le crucifix
+à la main ou pendu à la ceinture.</p>
+
+<p>Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés,
+se traînaient péniblement et revenaient sans
+cesse, avec l'obstination du désespoir, occuper les
+créneaux d'où ils criaient, avec des voix lamentables:</p>
+
+<p>&mdash;Du pain!... du pain!...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les
+Parisiens accepteraient volontiers une invitation à
+dîner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres
+diables!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les
+gens qui ont faim et soif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement
+Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange
+regard, et, avec un sourire, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit.</p>
+
+<p>Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme
+une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.</p>
+
+<p>Sans doute, il allait cette fois répondre par une
+provocation, lorsqu'au loin s'éleva une clameur:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!... le roi!... Vive le roi!...</p>
+
+<p>Comme par enchantement, une foule hurlante et
+délirante envahit les parapets en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... sire!... Du pain!...</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris!
+pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas
+vos portes?</p>
+
+<p>Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de
+ces choses émouvantes que l'histoire enregistre.</p>
+
+<p>Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux
+ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent
+et alors, on vit toute une théorie de mulets chargés
+de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le
+fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés
+des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.</p>
+
+<p>En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient
+l'exemple du roi. De tous côtés, par des moyens
+divers, on faisait passer aux assiégés quantité de
+pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
+bénédictions éclataient sur les remparts.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, sire! cria l'inconnu.</p>
+
+<p>Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement
+son approbation, et, avec un bon sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je
+suis bien heureux de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.</p>
+
+<p>Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie
+souriante du chevalier et dit:</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, messieurs, nous rentrons au village de
+Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous
+placer près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il
+vous plaît de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en
+arrivant à Montmartre, de vous présenter à Sa
+Majesté, selon ma promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato,
+duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur
+de S. S. Sixte-Quint auprès de S. M. le roi Henri!</p>
+
+<p>Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son
+naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!</p>
+
+<p>Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte,
+une immense acclamation partit du haut des remparts.</p>
+
+<p>Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son
+côté, Henri IV dit avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que de si braves gens s'entêtent
+à ne pas m'ouvrir leurs portes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules,
+ces portes tomberont d'elles-mêmes quand vous le
+voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre
+Majesté: Paris vaut bien une messe!</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec
+un fin sourire.</p>
+
+<p>Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le
+roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore,
+et de quelques gentilshommes.</p>
+
+<p>Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans
+doute, l'avait avisé de la venue d'un envoyé du pape,
+présenta le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur
+de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication
+que monsieur le duc est chargé de vous faire,
+n'oubliez pas que nous vous attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur
+pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous
+quelque argent pour garnir nos coffres vides?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur,
+mais un prêteur qui, sur la garantie de ce diamant,
+a consenti à m'avancer quelques milliers de pistoles
+que j'apporte à mon roi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave Sancy.</p>
+
+<p>Et, avec une pointe d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les
+rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture
+pour des gentilshommes comme vous et moi!</p>
+
+<p>Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur.</p>
+
+<p>Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet
+et où travaillaient encore deux de ses secrétaires,
+Rusé de Beaulieu et Forget de Fresne:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis
+chargé par Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté
+cette copie d'un document qui l'intéresse au plus haut
+point.</p>
+
+<p>Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie
+de la proclamation de Henri III que l'on connaît.
+Quand il eut terminé, impassible:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'original, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original
+se trouve entre les mains de Mme la princesse
+Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal
+Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers
+l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté
+Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner
+à Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l'avertissant.
+Quant au reste, le Saint-Père connaît trop
+bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être
+pas assuré que vous saurez prendre telles mesures
+que vous jugerez utiles.</p>
+
+<p>Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis,
+après un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore:</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa
+Sainteté? Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Montalte est en état de rébellion
+ouverte contre le Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier
+de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent
+entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé,
+vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
+l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable
+de vous revoir avant votre départ, ajouta-t-il avec
+un gracieux sourire.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait
+en tête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez
+intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous
+un masque d'ironie et d'insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel,
+vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur
+de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc
+de Ponte-Maggiore et Marciano?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire
+savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre.</p>
+
+<p>Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et
+tout aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien,
+mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'intéresser?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que
+Mme Fausta soit vivante? répéta le chevalier, d'un
+air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura:</p>
+
+<p>«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci
+change bien des choses!»</p>
+
+<p>Pardaillan reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse est en route pour l'Espagne.</p>
+
+<p>«L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!...
+Le génie ténébreux de Fausta devait se
+tourner vers cette sombre institution de despotisme...»</p>
+
+<p>&mdash;La princesse porte à Sa Majesté Catholique un
+document qui doit assurer le trône de France à Philippe
+d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce
+donc, je vous prie, que ce document qui livre
+ainsi tout un pays?</p>
+
+<p>&mdash;Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant
+Philippe II pour unique héritier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la
+part de Sa Sainteté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le
+roi Henri m'attend. Veuillez transmettre à Sa Sainteté
+l'expression de ma reconnaissance pour le précieux
+avis qu'elle a bien voulu me faire passer.</p>
+
+<p>Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore
+avec une impassibilité toute royale, mais,
+en réalité, le coup était terrible et, à l'instant, il avait
+entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait avoir
+pour lui.</p>
+
+<p>Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux
+de ses fidèles qu'il avait sous la main, et, lorsque le
+chevalier fut introduit, il trouva auprès du roi Rosny
+du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.</p>
+
+<p>Dès que le chevalier eut pris place, le roi,
+qui n'attendait que lui, fit un résumé de son entretien
+avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait
+à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais,
+chez les quatre conseillers, ce fut un moment
+de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut détruire le parchemin!...</p>
+
+<p>Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne
+le quittait pas des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le
+reprendre, ou c'en est fait de vos espérances, dit
+froidement le chevalier.</p>
+
+<p>Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le
+chevalier comme s'il eût voulu lui suggérer la réponse
+qu'il souhaitait, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux,
+assez subtil, pour mener à bien une telle entreprise?</p>
+
+<p>D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné
+le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent
+vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si
+spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement
+ému.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le
+Béarnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous
+devrai ma couronne!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, vous ne me devrez rien...</p>
+
+<p>Le roi réfléchit un instant, et:</p>
+
+<p>&mdash;Pour faciliter autant que possible l'exécution de
+cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir
+coûte que coûte, il est nécessaire que vous soyez
+couvert par une autre mission, officielle, celle-là. En
+conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
+et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes
+qu'il entretient dans Paris.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers son secrétaire:</p>
+
+<p>&mdash;Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier
+de Pardaillan comme notre ambassadeur
+extraordinaire auprès de S. M. Philippe d'Espagne.
+Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur.
+Combien d'hommes désirez-vous que je
+mette à votre disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan,
+avec son air naïvement étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait.
+Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre
+cette affaire-là seul?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme
+imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de
+fait que, si je dois réussir dans cette affaire, c'est
+seul que je réussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai,
+ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi
+un oeil étincelant.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis,
+considérant Pardaillan un moment avec une admiration
+qu'il ne chercha pas à cacher, il lui demanda,
+très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Quand comptez-vous partir?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez
+là, monsieur.</p>
+
+<p>Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt,
+suivi de près par Sancy. Au moment où le chevalier
+se disposait à monter à cheval, Sancy lui remit ses
+lettres de créance et son pouvoir, et:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a
+chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos
+frais de route.</p>
+
+<p>Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction
+visible, et, toujours gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de
+Sancy?</p>
+
+<p>Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement
+le sac au fond de son portemanteau.</p>
+
+<p>Lorsque cette opération importante fut terminée,
+il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy:</p>
+
+<p>&mdash;Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager
+de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur
+de Sancy, vous en serez réduit à engager jusqu'aux
+aiguillettes de votre pourpoint.</p>
+
+<p>Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne
+sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son
+audace intrépide, ou sa folle insouciance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>BUSSI-LECLERC</h3>
+
+<p>Vers le moment où le roi attendait le chevalier de
+Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra
+dans une cellule voisine du cabinet du Béarnais.</p>
+
+<p>L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un
+petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et par cette
+étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout
+ce qui se dit dans le cabinet.</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine
+de Beauvilliers referma le guichet et sortit à son
+tour.</p>
+
+<p>L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le
+roi, qui, remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie
+habituellement enjouée, s'écria galamment:</p>
+
+<p>&mdash;Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage
+qui assombrit votre beauté?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis
+de notre charge écrasent nos faibles épaules.</p>
+
+<p>Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens
+où elle le voulait, Claudine se lança dans un long
+exposé des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras
+financiers dans lesquels elle se débattait.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je
+sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous?</p>
+
+<p>L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement
+à l'énoncé de cette somme plus que rondelette.
+Et, comme Claudine insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette
+somme énorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient
+enfin leurs portes!... si j'étais roi de France!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être
+pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez
+la promesse d'une abbaye plus importante... celle de
+Fontevrault, par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye
+de Fontevrault est la première du royaume. Il faut
+être de sang royal pour prétendre à la diriger.</p>
+
+<p>Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta
+son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses
+très vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements,
+elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je
+vais donc me tourner du côté de Fausta, qui, elle, au
+moins, sait reconnaître les services qu'on lui rend.</p>
+
+<p>L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler
+une soeur converse, à qui elle donna des instructions
+minutieuses, et la congédia par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, soeur Mariange, et faites vite.</p>
+
+<p>Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur
+Mariange introduisait auprès de l'abbesse un cavalier
+soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous
+asseoir... Vous êtes ici en sûreté.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc
+proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc
+passerait au travers des armées réunies du
+Béarnais et de Mayenne...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver
+les projets d'une personne que j'aime... Il faut
+que cette personne soit avisée du danger qu'elle court,
+et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je
+vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui
+que vous haïssez et vous assurer en même temps un
+puissant protecteur?</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi,
+qui réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!... Elle n'est donc pas morte?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous,
+vous, à aviser Fausta du danger qu'elle court?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, de la réussite des projets de la princesse
+dépend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si
+longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître
+royalement le service que je lui aurai rendu...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je
+comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta
+que le sire de Pardaillan est à ses trousses et la veut
+contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels
+sont, au juste, ces projets?</p>
+
+<p>&mdash;Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise,
+vous... vous?</p>
+
+<p>Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en
+parut pas autrement choquée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri.
+S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre
+et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! madame, c'est encore une raison que
+je comprends admirablement. J'accepte donc d'être
+votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au
+courant.</p>
+
+<p>&mdash;En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une
+déclaration de Henri III, reconnaissant Philippe
+comme son seul héritier... Cette déclaration, la princesse
+la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit
+s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et,
+vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la défendre...
+Et ceci me fait penser qu'il serait peut-être utile
+que... vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.</p>
+
+<p>&mdash;J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.</p>
+
+<p>Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques
+solides compagnons. Que devrai-je dire à la princesse
+de votre part?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à
+elle et que je suis toujours son humble servante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.</p>
+
+<p>Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans
+et, tout en trottant, songeait:</p>
+
+<p>«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue...
+un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de
+Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus
+influents du conseil de l'Union... gouverneur de la
+Bastille où vous avez su amasser une fortune honorable...
+Vous avez été en correspondance directe avec
+les principaux ministres de Philippe et un des premiers
+à accueillir et soutenir les prétentions de ce
+souverain au trône de France... Pour tout dire, vous
+avez été un personnage avec lequel il fallait compter.
+Et maintenant? Que suis-je maintenant? La déconvenue
+s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a
+fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter
+précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tête et
+ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu
+si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis
+pris par le Béarnais!</p>
+
+<p>«Donc, l'effondrement de ma situation politique
+est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir
+sauvé une partie de ma fortune que j'avais eu la prévoyante
+idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au moment
+précis où tout croule sous moi, au moment où
+je n'ai plus d'autre solution que de me retirer à
+l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, à ce moment
+survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
+qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne
+le moyen de me refaire une situation magnifique
+auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté de
+m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît,
+cette sainte abbesse me donne le moyen de me
+venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs à
+la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne
+suis pas un niais...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES</h3>
+
+<p>L'auberge solitaire dressait son perron délabré au
+bord de la route défoncée. L'aspect de ce logis, perdu
+au fond de la campagne, était si engageant que le
+voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.</p>
+
+<p>Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où.
+Jeunes tous les trois&mdash;l'aîné paraissait avoir vingt-cinq
+ans à peine&mdash;mais dans quel état! Dépenaillés,
+fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une
+sorte d'élégance native dans la manière de porter le
+manteau, et ils gardaient une allure dégagée, une
+aisance de manières qui n'étaient pas celles de malandrins
+vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant
+le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués
+de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas
+les fines bouches&mdash;nos ressources d'ailleurs ne nous
+le permettent pas&mdash;entrons! Passez, Chalabre!</p>
+
+<p>Les trois marches branlantes du perron franchies,
+ils se trouvèrent dans une vaste salle déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Du feu! cria Montsery en montrant l'immense
+cheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient
+de se consumer. Voyez, Sainte-Maline!</p>
+
+<p>Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés
+à terre, il la jeta dans l'âtre, et, bientôt, une flamme
+claire s'éleva en ronflant.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant
+la table du pommeau de sa rapière.</p>
+
+<p>Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse
+qui les toisa d'un coup d'oeil exercé et qui, sans empressement,
+sans aménité, grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A boire!... à boire et à manger.</p>
+
+<p>L'hôte tendit une patte large et velue.</p>
+
+<p>&mdash;On paie d'avance...</p>
+
+<p>&mdash;Maroufle! s'écria Montsery.</p>
+
+<p>En même temps, son poing se détendit et s'abattit
+sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva
+aussitôt d'ailleurs, et, dompté, sortit, l'échiné basse,
+après avoir murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous servir, messeigneurs!</p>
+
+<p>L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets,
+un broc, un pain et un pâté. Les trois contemplèrent
+silencieusement la maigre pitance, puis se
+regardèrent tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours
+reviendront peut-être...</p>
+
+<p>Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions
+trop maigres pour leurs estomacs affamés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés
+et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas
+par jour, comme tout bon chrétien qui se respecte!</p>
+
+<p>&mdash;C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions
+gentilshommes de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés
+de veiller sur sa personne...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous
+avons occis Guise, nous avons sauvé la royauté.</p>
+
+<p>&mdash;Notre fortune était assurée du coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le coup de poignard du moine, en
+frappant le roi à mort, anéantit en même temps
+toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline rêveur.
+Le roi mort, on nous fit bien voir que nous
+n'existions que pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça
+Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;J'enrage, quand je pense que le temps des franches
+lippées n'est plus et ne reviendra peut-être
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement nous avions la bonne aubaine de
+rencontrer quelque voyageur isolé qui consentirait à
+nous venir en aide, de bon gré... ou de force...</p>
+
+<p>A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un
+cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent
+sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline
+prit son manteau, tira la dague et l'épée hors
+des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit résolument Chalabre.</p>
+
+<p>Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche,
+les anciens «ordinaires» de Henri III se défilèrent
+sous les grands peupliers qui bordaient la route.
+Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval,
+sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même,
+quand les trois spadassins, le jugeant assez près, occupèrent
+la chaussée, il mit son cheval au pas.</p>
+
+<p>Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant
+les armes sous les manteaux, les trois s'arrêtèrent, et
+Sainte-Maline, mettant le chapeau à la main, dit très
+poliment du reste:</p>
+
+<p>&mdash;Halte! monsieur, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>Le voyageur s'arrêta docilement.</p>
+
+<p>Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur
+avait le visage enfoui dans les plis de son manteau.
+Néanmoins, Sainte-Maline prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes
+un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommes
+gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien
+des égards qu'on se doit entre gens de qualité.</p>
+
+<p>Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur
+pour juger de l'effet produit. Impassibilité et
+immobilité de celui-ci. Savante révérence de Sainte-Maline
+et reprise de la harangue:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins
+sont sillonnés par des bandes armées qui maltraitent
+et pillent ceux qui ne sont pas, et même ceux
+qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur,
+sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de
+voyager seul, avec, pendu à l'arçon, un portemanteau
+d'apparence aussi respectable que celui que je vois
+là.</p>
+
+<p>Nouvelle pause, et péroraison:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter
+toute mauvaise rencontre est d'aller en très modeste
+équipage... De cette façon, on n'excite pas la convoitise
+des mauvais routiers et on ne les expose pas à
+la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller.
+Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait
+inévitablement si votre bonne étoile ne nous avait
+placés sur votre route à point nommé... En conséquence,
+par pure bonté d'âme, si vous voulez nous
+faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes
+amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler
+sous nos hardes et...</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet
+avec le plus gracieux sourire, soyez assuré, monsieur,
+qu'avec ceci nous saurons défendre la bourse que
+vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un
+devoir de vous restituer... plus tard.</p>
+
+<p>Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber
+quelques pièces d'or que les trois compagnons
+comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent
+pas un geste pour les ramasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq pistoles seulement!...</p>
+
+<p>&mdash;-Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet
+d'un air féroce, je suis très chatouilleux sur le point
+d'honneur, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant
+le moulinet de sa rapière, je ne permettrai pas...</p>
+
+<p>De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur
+laissa tomber quelques nouvelles pièces qui, pas plus
+que les premières, ne furent ramassées.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers le voyageur:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables
+qu'ils en ont l'air. Ils se déclareront satisfaits
+pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses
+que vous venez de laisser tomber la bourse entière
+d'où vous les avez extraites.</p>
+
+<p>Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par
+une attitude menaçante.</p>
+
+<p>Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur
+de Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Bussi-Leclerc! crièrent les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, messieurs!</p>
+
+<p>Et, avec une ironie féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus,
+nous nous sommes faits détrousseurs de grand chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!...
+Sommes-nous pas en guerre?... Vous êtes d'un parti,
+nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rançon,
+tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que
+les choses se passent?</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous pas un compte avec monsieur?...
+On pourrait le régler sur l'heure, dit Montsery en
+aiguisant sa dague à la lame de son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois.
+Vous savez bien que je suis de force à vous embrocher
+tous les trois!... Causons plutôt d'affaires... C'est
+de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
+faire gagner mille fois plus que les quelques centaines
+de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse.</p>
+
+<p>Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement
+déconcertés. Enfin, Sainte-Maline rengaina et:</p>
+
+<p>Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera toujours temps de revenir au présent
+entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta
+Chalabre.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous
+engagez à vous trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie
+du Coq-Hardy, montés et équipés. Là, je vous
+ferai connaître quel sera votre service. Mais je vous
+avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner.
+Puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une question, monsieur, avant d'accepter ces
+cent pistoles; si le service que vous nous proposez
+ne nous convient pas...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il
+vous conviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et
+ce que j'aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit,
+messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, foi de gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent
+pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir,
+messieurs; à demain, à Orléans, hôtellerie du Coq-Hardy.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, on y sera.</p>
+
+<p>Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens
+bravi de Henri III restèrent immobiles.</p>
+
+<p>Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant
+de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline
+se baissa et ramassa les pièces d'or restées à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne
+à être connu ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu!
+nous voici riches à nouveau, messieurs! Mais qui
+m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de Leclerc,
+après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions
+compagnons d'armes!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.</p>
+
+<p>Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient
+avec grand tapage dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans
+cette hôtellerie de malheur! criait le plus jeune.</p>
+
+<p>Déjà, l'hôte apparaissait, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! voilà! messeigneurs!</p>
+
+<p>Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné
+dit aux valets qui accouraient:</p>
+
+<p>Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves
+bêtes soient bien traitées et bien pansées.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans inquiétude, monseigneur...</p>
+
+<p>Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant
+et se firent des révérences aussi raffinées que s'ils
+eussent été à la cour et non dans une cour d'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe
+mine vous avez sous ce pourpoint cerise!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses
+bottes, et comme elles font ressortir la finesse
+de votre jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout
+à fait grand air dans ce magnifique costume de velours
+gris souris. Vous êtes un fort galant gentilhomme!</p>
+
+<p>Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois
+compagnons pénétrèrent dans la salle, à moitié pleine,
+précédés par l'hôte, le bonnet à la main, multipliant
+les courbettes.</p>
+
+<p>Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:</p>
+
+<p>&mdash;Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines,
+vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent
+de faim... En attendant, je vais moi-même chercher
+à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
+bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des
+nouvelles...</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos
+Seigneuries par-là... Ah! il n'est plus question de nous
+faire payer d'avance!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir
+traiter avec le respect auquel on a droit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans
+nos bourses.</p>
+
+<p>&mdash;Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service
+qu'il veut nous proposer soit bien détestable pour
+qu'on le refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!</p>
+
+<p>C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu...
+Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de
+gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que
+le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai.
+Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce
+petit vin blanc avec vous.</p>
+
+<p>Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre
+plein:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons
+que vous nous fassiez connaître à quel service
+vous nous destinez, fit Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix
+étouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta,
+qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs,
+c'est à son service que j'entends vous faire entrer...
+Acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec joie, monsieur! Nous étions au service
+d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sera notre rôle auprès de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous
+étiez chargés de veiller sur la personne du roi; vous
+veillerez sur celle de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc...
+Mais la princesse a donc des ennemis si
+puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du
+corps tels que nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous reste à nous désigner ces ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.</p>
+
+<p>&mdash;Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois!
+Vous voulez plaisanter?</p>
+
+<p>&mdash;Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré
+tous nos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous
+en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton grave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc le diable en personne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé
+le gouverneur à sa place, dans son cachot; c'est celui
+qui, ensuite, s'est emparé de la forteresse et a délivré
+tous les prisonniers. Et vous le connaissez comme
+moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs,
+au nombre de ces prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!</p>
+
+<p>Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et,
+au même instant, les trois furent debout, se regardant,
+effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre
+qu'il n'est plus question de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons
+trop de quatre?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la
+vie, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté
+notre dette...</p>
+
+<p>&mdash;Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta?
+Marchez-vous contre Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!</p>
+
+<p>&mdash;Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant,
+je bois au triomphe de Fausta et au succès
+de ses «ordinaires»!</p>
+
+<p>&mdash;A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit
+le trio en choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les
+Pyrénées sans encombre, et pénétrèrent dans la
+Catalogue.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un
+peu de repos que pour se renseigner.</p>
+
+<p>A l'auberge, avant même de mettre pied à terre,
+Bussi s'informa et l'aubergiste répondit:</p>
+
+<p>&mdash;L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie
+a daigné s'arrêter dans notre ville. Elle est partie,
+voici une heure environ, se dirigeant sur Saragosse
+pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en
+litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.</p>
+
+<p>Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent
+pied à terre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et
+nous étranglons de soif... Y a-t-il à manger chez
+vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur!
+répondit l'aubergiste, non sans orgueil.</p>
+
+<p>L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du
+pain, une outre rebondie, une épaule de mouton bouillie
+et un grand plat rempli de pois chiches cuits à
+l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:</p>
+
+<p>&mdash;Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce
+n'est pas souvent que nous servons pareil festin!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre
+pitance qu'il appelle un festin!</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc,
+et tâchons de nous habituer à cette cuisine, car c'est
+à peu près ce que nous rencontrerons partout...</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent
+leurs montures, se lancèrent sur les traces
+de Fausta, et, bientôt, ils eurent la satisfaction d'apercevoir
+sa litière que des mules, richement caparaçonnées, traînaient
+d'un pas nonchalant, mais sûr.</p>
+
+<p>Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables
+d'un soleil éblouissant, la route pierreuse côtoyait
+le flanc de la montagne, plongeait brusquement et,
+sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui s'étendait
+à perte de vue.</p>
+
+<p>Fausta et son escorte apparurent sur la route et
+s'immobilisèrent, dans un flamboiement de lumière.</p>
+
+<p>Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute
+allure, semblait accourir à sa rencontre.</p>
+
+<p>Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et
+elle songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?</p>
+
+<p>Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte,
+qui se tenait à cheval près de la litière, se courba sur
+l'encolure du cheval pour écouter:</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...</p>
+
+<p>Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière,
+en une pose de grâce et de majesté et cependant,
+irrésistiblement, comme attirés par quelque
+fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier,
+dans la plaine, là-bas, point noir qui grossissait
+peu à peu.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant
+la litière et, le chapeau à la main, attendirent
+que Fausta les interrogeât. Alors:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur
+de Bussi-Leclerc, qu'avez-vous donc à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines
+de Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;On ne saurait oublier la princesse Fausta quand
+on a eu l'honneur de l'approcher, ne fût-ce qu'une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut Mme l'abbesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre
+est au courant des moindres détails de la mission que
+vous allez accomplir auprès de Philippe d'Espagne...
+Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
+devant aucune extrémité pour vous arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé
+de me donner cet avis? dit Fausta, songeuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous le dire, madame.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses
+logements à l'abbaye de Montmartre... On dit le roi
+très inflammable... Claudine est jeune, elle est jolie,
+et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de
+la tentation.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, madame... Entre le roi Henri et
+vous, madame, l'abbesse n'a pas hésité pourtant...
+Vous le voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que
+vous avez à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers
+m'a expressément recommandé d'engager à votre
+service quelques gentilshommes braves et dévoués et
+de vous les amener, pour vous protéger...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer
+au respect dû à celle qui voyage sous la sauvegarde
+du roi et de son inquisiteur... Pour le reste,
+monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe
+et de ses sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses
+émissaires, qui sont Français, eux, et qui, croyez-moi,
+se soucient de la sauvegarde d'un grand inquisiteur
+comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.</p>
+
+<p>A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta
+ne perdait pas de vue tout en s'entretenant avec
+Leclerc, était arrivé au bas de la montagne et avait
+disparu à un tournant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin
+Fausta. J'accepte donc le secours que vous m'amenez.
+Qui sont ces braves gentilshommes?</p>
+
+<p>&mdash;Trois des plus braves et des plus intrépides
+parmi les Quarante-Cinq: M. de Sainte-Maline, M. de
+Chalabre, M. de Montsery.</p>
+
+<p>Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle
+le rôle que la rumeur publique leur attribuait
+dans la mort tragique du duc de Guise?... C'est
+probable.</p>
+
+<p>Aussi, au salut profondément respectueux des trois,
+elle répondit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse
+Fausta ne vous fasse pas trop regretter celui
+de feu S. M. le roi Henri III.</p>
+
+<p>Et, à Bussi-Leclerc:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service
+de Fausta?</p>
+
+<p>S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc
+ne la perçut pas, tant elle fut faite naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver
+mon indépendance pour quelque temps. Toutefois,
+j'aurai l'honneur de vous accompagner à la cour du
+roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi
+de Navarre enverrait-il contre nous un corps d'armée?...
+Le pauvre sire n'a pourtant pas trop de troupes
+pour conquérir ce royaume de France qui lui
+fait si fort envie!</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non,
+ce n'est pas un corps d'armée qui marche contre
+vous!... C'est un homme, un homme seul... qui va
+fondre sur vous... c'est Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt
+elle désignait le cavalier qui s'avançait à leur rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.</p>
+
+<p>Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les
+cinq, ayant fait leurs preuves en maint duel, en maint
+combat. Pardaillan apparaissait et ils se regardèrent
+et se virent livides...</p>
+
+<p>Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire
+narquois aux lèvres, s'avançait paisiblement.</p>
+
+<p>Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta,
+d'un même mouvement, les cinq mirent l'épée à la
+main et se disposèrent à charger.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière!... Tous!... cria Fausta.</p>
+
+<p>Et sa voix était si dure, son geste si impérieux,
+qu'ils restèrent cloués sur place, se regardant, effarés.</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui
+était propre, et, le visage pétillant de malice:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous
+êtes tirée saine et sauve du gigantesque brasier que
+fut l'incendie du Palais Riant.</p>
+
+<p>Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous avez su vous en tirer, vous
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate...
+ou simplement maladroite, alluma le formidable
+incendie où j'ai longtemps cru que vous aviez
+laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai
+pas perdu le souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il,
+madame, de cette jolie nasse, au fond de la
+Seine, dans laquelle je dus bien passer toute la
+nuit?</p>
+
+<p>Fausta eut un imperceptible battement de cils qui
+n'échappa pourtant pas à Pardaillan, car il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes
+habitudes de me tirer d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous
+qu'on m'avait assuré que vous aviez trouvé
+une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous
+que j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?</p>
+
+<p>Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs
+dont l'éclat se voilait d'une douceur attendrie et,
+sous son masque d'impassibilité, elle haletait, car
+ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain,
+comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles
+venaient de faire naître un espoir insensé dans son
+coeur agité.</p>
+
+<p>Il se mit à rire à nouveau, et:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous
+ne pouvait avoir manqué de prendre des mesures
+infaillibles pour sortir indemne d'une aussi périlleuse
+Situation... ce dont je vous félicite!</p>
+
+<p>Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles
+qui la cinglèrent comme une insulte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez
+abordée? dit-elle d'un ton altier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pardieu! Et je vous demande pardon de
+vous tenir ainsi sous ce soleil torride, pour écouter
+les fadaises que je viens de vous débiter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il donc que je vous rencontre
+chevauchant sous le ciel rayonnant d'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui
+rapporter certain parchemin qui est en votre possession
+et que vous destinez au roi d'Espagne. Et je
+vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous
+me remettre ce parchemin?»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue
+dans quelque rêve lointain, et, quand il se tut, fixant
+sur lui ses yeux de flamme:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien
+longtemps, de vous tailler un royaume en Italie et
+vous avez refusé parce qu'il vous aurait fallu combattre
+un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât Sixte-Quint,
+venant d'un esprit chevaleresque comme le
+vôtre, ce refus ne m'a pas surprise. Les plans que
+j'avais élaborés et que votre refus d'alors anéantissait,
+je puis les reprendre en les modifiant... Il s'agit
+de faire alliance avec un souverain... le plus puissant
+de la terre...</p>
+
+<p>Fausta fit une pause.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme
+il n'eût rien entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?</p>
+
+<p>Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute
+et du découragement. Mais elle le vit si paisible, si
+attentif&mdash;en apparence&mdash;qu'elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce
+parchemin, vous devez obtenir le commandement en
+chef de l'armée que Philippe enverra en France. Et
+cette armée sera formidable. Sous le commandement
+d'un chef tel que vous, cette armée est invincible... A
+la tête de vos troupes, vous fondez sur la France,
+vous battez le Béarnais sans peine, on le juge, on le
+condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie...
+Philippe II est reconnu roi de France, et on crée pour
+vous un gouvernement spécial, quelque chose comme
+la vice-royauté de France!... Vous vous en contentez...
+jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot,
+vous pourrez, par droit de conquête, placer sur votre
+tête la couronne royale... Dites un mot, et ce parchemin
+que vous me demandez pour Henri de Navarre,
+je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Pardaillan, glacial, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voulez-vous me remettre le parchemin
+que j'ai promis de rapporter à S. M. Henri?</p>
+
+<p>Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin,
+et vous l'avez refusé... Je le porterai donc à Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes
+décidée à aller à Madrid, j'irai aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un
+ton étrange.</p>
+
+<p>Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement,
+reprit le chemin par où il était venu.</p>
+
+<p>Alors, quand il eut disparu au premier coude de la
+route, Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline,
+Montalte entourèrent la litière, avec des
+jurons et des imprécations, et Montalte gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés
+de charger ce truand?</p>
+
+<p>Fausta les considéra un instant avec dédain, et:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur,
+messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet
+homme n'arrive pas au bas de la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui? Eh bien, essayez...</p>
+
+<p>Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait
+au pas sur la route en lacet.</p>
+
+<p>Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés
+jusqu'à la fureur par le dédain, encore plus
+outrageant de celui qui s'en allait là-bas, sans avoir
+même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en
+se bousculant, grondant de sourdes menaces.</p>
+
+<p>Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait
+les attitudes de quelqu'un qui se dispose à assister
+commodément à un spectacle intéressant.</p>
+
+<p>Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés
+pêle-mêle, à la poursuite de Pardaillan. La route,
+en se rétrécissant, les obligea à se mettre en file,
+et voici quel était l'ordre de marche établi par le
+hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline,
+Chalabre, Montsery, et, fermant la marche, Montalte.</p>
+
+<p>Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où
+il y avait une minuscule plate-forme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux,
+il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois
+mignons que j'ai tirés de la Bastille, et celui-là que je
+ne connais pas!... Pourquoi diable Fausta les a-t-elle
+empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient de la
+place, au moins, tandis qu'ici...</p>
+
+<p>Posément, il fit faire volte-face à son cheval et
+l'accula contre la paroi du chemin, la croupe presque
+appuyée contre d'énormes quartiers de roches éboulés.
+Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où venait
+Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart;
+à sa gauche, il avait le flanc de la montagne et,
+à sa droite, le précipice. On ne pouvait donc l'attaquer
+que de front et un à un.</p>
+
+<p>Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc
+ne fut plus qu'à quelques pas de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous
+ainsi?... Est-ce après la leçon d'escrime que je vous
+promis voici quelques mois?</p>
+
+<p>&mdash;Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant,
+attends, je vais te donner la leçon que tu mérites,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en
+parant.</p>
+
+<p>&mdash;Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il
+ne fallait pas mettre en avant cet écolier.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même
+pas tenir son épée... là!... hop! sautez!</p>
+
+<p>Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.</p>
+
+<p>Derrière lui, Sainte-Maline criait:</p>
+
+<p>&mdash;Place! faites-moi place, mordieu!</p>
+
+<p>Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer
+la route aux autres. Et, comme il jetait des regards
+de fou autour de lui, il vit Montalte qui avait mis
+pied à terre, et lui tendait son épée.</p>
+
+<p>Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et,
+sans hésiter, fonça de nouveau, tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous
+êtes insatiable!</p>
+
+<p>Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait
+une courbe dans l'air et allait rejoindre la première
+au fond du précipice.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant?
+Si je sais compter, c'est la cinquième fois que
+je vous désarme...</p>
+
+<p>Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation,
+et s'affaissa, terrassé par la rage et la honte.</p>
+
+<p>C'en était fait de lui si Pardaillan&mdash;suprême humiliation
+et suprême générosité&mdash;ne l'avait saisi de sa
+poigne de fer et maintenu, évanoui, sur la selle.</p>
+
+<p>Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de
+prendre la place de Bussi, lorsque Montalte, se dressant
+devant lui, d'une voix basse et sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet
+homme est un démon! Si nous le laissons faire, il
+nous tuera les uns après les autres, ou nous désarmera.
+Emmenez Bussi et retournez auprès de la
+princesse...</p>
+
+<p>Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les
+«ordinaires», et, de son air le plus aimable:</p>
+
+<p>&mdash;A qui le tour, messieurs?</p>
+
+<p>Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient
+en grommelant à l'ordre du cardinal, et, en
+jetant des regards furieux qui s'adressaient autant à
+Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient
+de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à
+lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan,
+et pâle de rage contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur.
+Qui êtes-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se
+redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu de cet excellent M. Peretti?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous hais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous tuerai!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...</p>
+
+<p>Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant
+Bussi-Leclerc, qui, revenu à lui, pleurait sur sa
+défaite, suivis d'assez loin par Montalte, pensif.</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant
+un air de chasse du temps de Charles IX.</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un
+coup de feu. La balle venait s'aplatir à quelques toises
+de lui, sur le versant qu'il côtoyait.</p>
+
+<p>Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur
+l'abîme, au-dessus de lui, tenait à la main le pistolet
+qu'il venait de décharger. Le cardinal, voyant son
+coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un geste
+de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>DON QUICHOTTE</h3>
+
+<p>Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:</p>
+
+<p>«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en
+était fait de M. l'ambassadeur et de sa mission.»</p>
+
+<p>Et, avec un froncement de sourcils:</p>
+
+<p>«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes,
+épée contre épée... Celui-là tente de m'assassiner...
+Celui-là est à surveiller de près! Il me
+hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
+moi...»</p>
+
+<p>Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus
+au bas de la montagne. Il hocha la tête, et:</p>
+
+<p>«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule
+de me mêler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici,
+une fois de plus, jeté au milieu d'une partie où je
+n'avais que faire, et où ma présence vient tout brouiller...
+Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens
+que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais
+c'est précisément le contraire qui devrait m'étonner!...»</p>
+
+<p>En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid
+sans avoir aperçu une seule fois l'escorte de Fausta,
+et sans aventure digne d'être notée.</p>
+
+<p>Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit
+même où se dresse aujourd'hui le palais royal,
+s'élevait alors l'Alcazar, résidence du roi.</p>
+
+<p>Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier
+auprès duquel il se renseigna lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et où le roi se rend-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps
+d'armée castillan pour soumettre les hérétiques: juifs,
+musulmans et bohèmes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une entreprise digne de ce grand roi,
+dit Pardaillan, avec son air figue et raisin.</p>
+
+<p>Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course.
+Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables
+forêts d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords
+du Guadalquivir, dont le cours était barré par des
+milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona,
+village situé à quelques lieues de Séville, où il fut tout
+surpris de voir l'armée royale occupée à dresser ses
+tentes.</p>
+
+<p>Et il se remit en route encore une fois.</p>
+
+<p>Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée
+de piques et de bannières, qui déroulait lentement
+ses anneaux sur la route poudreuse.</p>
+
+<p>Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se
+lança sous bois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais,
+alors, il s'arrêta, et:</p>
+
+<p>«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu
+de près la figure de ce valeureux prince!»</p>
+
+<p>Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés,
+une centaine de seigneurs, bardés de fer et la
+lance au poing, précédaient une vaste et somptueuse
+litière traînée par des mules parées de housses aux
+couleurs éclatantes.</p>
+
+<p>Dans un opulent et sévère costume de soie et de
+velours noirs, le roi était à demi étendu sur des coussins
+de velours broché.</p>
+
+<p>Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux
+courts et gris, oeil froid, d'une fixité peu ordinaire,
+taille plutôt petite, de la morgue hautaine plutôt que
+de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un
+spectre!...</p>
+
+<p>Tel fut le signalement que Pardaillan établit de
+S. M. Catholique Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.</p>
+
+<p>Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer
+et d'acier.</p>
+
+<p>«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute
+bride, la sombre figure que voilà!... Et c'est là le
+triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer au peuple
+de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule
+vue de ce glacial despote suffirait à figer à jamais
+le rire sur les jolies lèvres des filles de France.»</p>
+
+<p>Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement
+importante que de nos jours. Située dans la plaine,
+dépourvue de toute défense naturelle, si ce n'est du
+côté du Guadalquivir, elle était protégée par une
+enceinte crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée
+de la ville.</p>
+
+<p>Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement
+de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entrée
+par la porte de la Macarena, située au nord de la ville.
+Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
+de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer
+une hôtellerie convenable près du palais royal.</p>
+
+<p>Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra
+un moment avec une attention et une insistance
+qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu
+dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie
+manifeste, et comme une sorte d'admiration.</p>
+
+<p>Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un
+naturel très patient, voyant qu'il ne répondait pas,
+reprit doucement, et avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer
+une auberge.</p>
+
+<p>L'inconnu sursauta, et:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans
+les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie
+de la Tour me paraît tout indiquée... Elle est très
+confortable et l'hôtelier est un de mes amis... Mais,
+vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le
+vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai
+l'honneur de vous conduire moi-même à l'hôtellerie
+de la Tour et de vous recommander aux bons soins
+de l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit
+le chevalier qui, à son tour, détailla son guide d'un
+coup d'oeil rapide.</p>
+
+<p>C'était un homme qui paraissait un peu plus de
+quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un
+front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté
+d'une chevelure abondante, naturellement bouclée,
+re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes;
+des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu;
+les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite
+moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche
+taillée en pointe.</p>
+
+<p>Le chevalier remarqua que son costume, quoique
+râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu
+paraissait se servir péniblement de son bras gauche.
+Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant,
+avec une complaisance inlassable et une compétence
+qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des
+renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il
+pensait devoir intéresser un étranger.</p>
+
+<p>En approchant du fleuve, il lui dit en désignant
+une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se
+dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette
+tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où
+notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
+d'Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je
+me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez
+le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe
+là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre
+air que vous possédez ce que votre roi ne pourra
+jamais acquérir avec tous ses trésors.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois,
+qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en
+posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.</p>
+
+<p>L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui
+confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait
+à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais,
+cette fois, le chevalier l'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! Tout comme don Quichotte!</p>
+
+<p>Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très
+gravement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de
+Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai
+pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez
+de me proclamer votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan,
+gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup,
+que nous étions faits pour nous entendre à merveille.
+Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si
+quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.</p>
+
+<p>Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche
+étreinte.</p>
+
+<p>Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant
+de mettre pied à terre:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous
+semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et
+que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement
+continuer qu'à table, et en choquant nos verres?</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme!
+Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer
+de temps en temps un homme qui fait fi des
+simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté
+de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir
+doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour
+apprécier une nature aussi simple et aussi droite que
+la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très
+simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque
+effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et
+la simplicité sont considérées comme des crimes
+impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare
+monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer,
+voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose
+l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler
+la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à
+le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est
+de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez
+en savoir quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour,
+rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs...
+Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.</p>
+
+<p>En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge,
+et il faut croire que la recommandation de
+Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se
+montra très accueillant, et s'empressa de préparer le
+festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes,
+et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz
+qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.</p>
+
+<p>En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent
+dans le patio, au milieu d'autres consommateurs
+assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès.
+La nuit étant venue, le patio était éclairé par une
+demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques
+en fer forgé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque
+le soleil darde trop violemment ses rayons, on
+peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent
+ces minces colonnettes.</p>
+
+<p>Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune
+fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier,
+que son père envoyait pour honorer ses hôtes de
+marque.</p>
+
+<p>Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant
+force rasades de vins du Bordelais alternés avec
+les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes
+ayant raconté son histoire:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été
+soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse
+bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près
+estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
+vous servez si péniblement, vous voilà maintenant
+commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir
+de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables
+chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce
+chef-d'oeuvre!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien,
+jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant,
+je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre
+dont vous parlez, du moins une oeuvre digne
+d'être remarquée.</p>
+
+<p>&mdash;Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi
+ne doutez-vous plus, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je
+cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.</p>
+
+<p>&mdash;Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus
+qu'un groupe de consommateurs assez bruyants,
+réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour,
+Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré
+qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une
+mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question
+que je veux vous poser, rien autre que le désir de
+vous être utile...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact
+avec le roi?</p>
+
+<p>&mdash;En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan,
+en le regardant en face.</p>
+
+<p>Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se
+penchant sur la table, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier,
+gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention
+de contrarier la politique du roi, laissez de côté
+cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes
+venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à
+votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier;
+et regardez non devant vous, mais à droite,
+à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière
+que vous serez frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il
+appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment
+vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Juana, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher
+de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles
+sont délicieuses, par ma foi!...</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table
+les confitures et se retirait de son pied léger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?...
+dit Pardaillan en étalant soigneusement
+sa confiture sur un gâteau de miel.</p>
+
+<p>Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement
+et hocha doucement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit
+Cervantes, toujours à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien
+longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite
+n'est guère à son avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher
+la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir
+osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est
+l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel
+il laisse ses papiers sur la table de travail afin de
+s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les
+toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine
+implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse
+lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter...
+C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée
+pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles
+commerçants, coupables seulement d'adorer un
+autre dieu que le sien... et dont le véritable
+crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes
+à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par
+jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures
+son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà
+ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel
+vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement
+Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques
+monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré
+d'aussi magnifique dans sa hideur que celui
+dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là
+manquait à ma collection, et tout ce que vous me
+dites me donne une furieuse envie de le voir de près...
+dusse-je être broyé.</p>
+
+<p>&mdash;Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes
+avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait
+que le roi seul... ce ne serait rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...</p>
+
+<p>&mdash;L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi!
+vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des
+moines!</p>
+
+<p>&mdash;Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi
+et le pape lui-même!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de
+faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un
+ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même
+la papesse&mdash;vous ignorez sans doute qu'il y a eu
+une papesse&mdash;je les ai tenus dans la main que voici,
+et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et
+j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils
+eussent été broyés!...</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant
+dans ses mains, vous parlez tout à fait comme
+don Quichotte!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il
+parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu,
+à moins que ce ne soit un fou...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec un accent de sourde terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet
+effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car
+tout est saint dans cette redoutable institution de
+bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement
+doté par la nature, naguère encore débordant
+de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes
+et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays,
+aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable
+étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est
+telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des
+milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes,
+se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!...
+Et c'est à ce monstre que vous voulez vous
+heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme
+je brise cette coupe!</p>
+
+<p>Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée
+devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez
+une autre coupe à M. de Cervantes.</p>
+
+<p>Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan
+se tourna vers Cervantes et:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il
+avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez
+ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez
+bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous
+me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà
+être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie,
+et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont
+ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai
+dit, vous persistez?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je
+dois à votre amitié une explication. La voici: tout
+ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien
+que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être
+et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce
+double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je
+sais encore qu'il est impossible que la France soit
+lentement étranglée comme votre malheureux pays.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le veux pas! dit froidement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta
+Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan,
+perdait la notion de la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous
+me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte
+est fou!</p>
+
+<p>&mdash;Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que
+vous me donnez là... Il faudra voir... murmura
+Cervantes.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva,
+s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un
+brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait
+avec un commencement d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse
+malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier
+don Quichotte de la Manche!</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un
+soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur,
+bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes
+avec une émotion étrange.</p>
+
+<p>&mdash;A l'immortalité de votre ami don Quichotte!
+renchérit le chevalier en choquant son verre contre
+celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en
+signe de remerciement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>DON CESAR ET GIRALDA</h3>
+
+<p>Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent
+en face l'un de l'autre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai
+pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan
+avec la même simplicité.</p>
+
+<p>Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs
+cavaliers d'assez mauvaise mine causaient
+bruyamment entre eux, en attendant les boissons
+rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs,
+que Séville, depuis quelque temps, ressemblait
+à un cimetière?</p>
+
+<p>&mdash;El Torero, don César, disparu... retiré dans les
+ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces
+accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda invisible...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver.
+Tout cela va changer enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;El Torero ne nous boudera plus et nous donnera
+quelque magnifique corrida.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter les petits profits que nous retirerons
+de l'expédition!</p>
+
+<p>Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes
+éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce
+que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par
+votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est
+qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
+derniers de ces... braves, espère tirer un honnête
+profit.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?</p>
+
+<p>Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression
+de gravité et de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car
+il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle
+El Torero et on dit El Torero comme on dit
+le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie
+par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à
+ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme
+font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert
+de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval
+caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de
+satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche,
+il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé
+entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais,
+et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va
+le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un
+brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première,
+le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne
+dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée
+de détrousseurs?</p>
+
+<p>&mdash;La question d'argent, la répression de l'hérésie,
+les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le
+roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout
+cela n'est que prétexte pour masquer le véritable
+but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand
+inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir
+autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan.
+Et, avec une sorte de curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait
+d'envahir l'Espagne?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez
+pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des
+milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est
+dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme
+de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom,
+pas de fortune&mdash;car, s'il gagne largement sa vie
+dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne
+appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est
+un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène,
+passe son existence dans les ganaderias où il dompte
+le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce
+n'est ni un conspirateur ni un personnage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le toréador dont vous me parliez avec
+tant de chaleur...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant que vous me disiez
+que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais
+dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune
+homme sans nom?</p>
+
+<p>Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour
+de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans
+un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort
+assassiné, il y a vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors,
+de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don
+Philippe, l'infant actuel?...</p>
+
+<p>Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise
+et dirige une expédition contre son petit-fils,
+obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre
+secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore
+sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait
+demain; il aurait des milliers de partisans;
+l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même...
+Comprenez-vous maintenant? L'expédition
+est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques,
+on enveloppera le prince dans ce vaste coup
+de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne
+soupçonne la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... il ne sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le
+connaître, que ferait-il?</p>
+
+<p>Cervantes haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi va se charger la conscience bien inutilement,
+dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout
+de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait,
+il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
+d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est
+amoureux fou de la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est
+si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement,
+la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter
+l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les
+prêtres qui manquent pour bénir cette union, et,
+quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se
+connaît ni père ni mère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda
+est bohémienne...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Et l'Inquisition?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que
+l'Inquisition vient faire là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda
+est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir,
+l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher...
+Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée
+des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en
+sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan
+qui ne voulait pas en démordre.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient
+passible de la même peine: le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition!
+La vie n'est plus tenable avec cette institution
+là!... et je vous avertis que la bile commence à me
+travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre
+petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de
+me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en
+tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils
+de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître
+à fond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une sombre et terrible histoire, chevalier,
+murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne
+pouvait l'entendre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés
+de près ou de loin à cette histoire sont morts de
+mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue
+et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
+savaient quelque chose ont disparu mystérieusement,
+sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient
+devenus.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même
+sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que
+nous la connaissons.</p>
+
+<p>A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple
+entra discrètement dans le patio.</p>
+
+<p>L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui
+couvrait une partie du visage. La femme était non
+moins soigneusement enveloppée dans une mante
+dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa
+figure.</p>
+
+<p>Silencieusement, ils passèrent comme des ombres
+et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité
+les mettait à l'abri de tout regard indiscret:
+évidemment, c'étaient deux amoureux désireux
+de solitude.</p>
+
+<p>Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis
+qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait
+prudemment et, sans que nul ne fît attention à
+lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques
+pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.</p>
+
+<p>Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait
+pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée
+tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa
+proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!...
+C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne
+les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux...
+Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du
+traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de
+l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec
+Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée
+elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe
+épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils...
+Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont
+su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant
+Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion
+irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages,
+tenaces, comme seuls sont capables de les
+concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le
+prince était beau, élégant, spirituel et il était follement
+épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être
+autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La
+fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie
+Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...</p>
+
+<p>&mdash;Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès
+l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant
+au-dessus des sentiments et des lois qui régissent
+le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama
+pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La
+princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant...
+et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula
+ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais
+le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de
+son amour en termes qui eussent attendri tout autre
+que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant,
+se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
+comme un argument décisif, il confia à son père que
+son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être
+fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait
+même pas été effleuré par cette pensée que son fils
+pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant,
+en le frappant brutalement dans son orgueil,
+vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre
+jalousie qui se changea en haine implacable... Il y
+eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles,
+dont le secret est jalousement gardé par les grands
+arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls,
+les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint
+la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père
+et le fils restèrent à jamais deux ennemis.</p>
+
+<p>Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la
+coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté
+des affaires du gouvernement et de la cour. Il était
+préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque
+fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face,
+c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant
+où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement
+de passions furieuses qui menaçait de les
+précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et
+les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant
+des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre,
+éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé,
+condamné à mort...</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut réellement jugement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant
+les instruments de basse vengeance du père, osèrent
+condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa,
+grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince
+d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil
+privé.</p>
+
+<p>&mdash;Sous quel prétexte?</p>
+
+<p>&mdash;Connivence avec les ennemis de l'État, machinations
+dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé
+bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici:
+l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses.
+La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant,
+les deux amoureux, que la passion du roi avait
+séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se
+témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là
+des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient
+à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a
+que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que
+la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait
+avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils
+quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils
+trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
+su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son
+amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement
+conduire dans un couvent. Elle voyait
+dans la soudaine et imprévue décision de son royal
+époux une menace pour la vie de l'enfant à venir.
+Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver
+son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent
+pour se saisir du petit prince qui venait
+de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant
+était arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.</p>
+
+<p>&mdash;L'infant fut jugé et condamné, comme je vous
+ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée
+à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre.
+Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination
+peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne
+pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point...
+Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et
+pour savoir il ne recula pas devant la question.</p>
+
+<p>&mdash;La question?... à son fils?... il a osé!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père
+faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre,
+dont les murailles épaisses étouffent les plaintes
+du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue.
+A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses
+fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face,
+le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois...
+Et, tandis que les membres se brisent sous les coups
+du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la
+morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché
+sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a
+plus rien d'humain:</p>
+
+<p>&mdash;Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant
+elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau
+de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau
+sanglant au visage de son père comme pour lui dire:</p>
+
+<p>«Je ne parlerai pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage
+surhumain, essuyant d'un geste machinal son
+visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà
+ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où
+tenez-vous ces détails si précis?...</p>
+
+<p>Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On annonça que le roi avait fait grâce et que la
+peine de mort était commuée en prison perpétuelle.
+Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça
+que l'infant était mort. On ajoutait que ce
+malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il
+mangeait énormément de fruits et autres choses
+contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands
+verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein,
+pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès
+avaient miné sa santé.</p>
+
+<p>&mdash;Et, la reine, fut-elle épargnée?</p>
+
+<p>&mdash;On ne touche pas à la reine, en Espagne... La
+reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois
+après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même,
+à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en
+effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué
+comme, parfois, le silence parle plus éloquemment
+que la parole? dit Pardaillan sans transition.</p>
+
+<p>Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui,
+l'instant d'avant, menaient si grand tapage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ces braves sont devenus bien soudainement
+muets.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame
+quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.</p>
+
+<p>Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique
+histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi
+entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à
+la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait
+quelques paroles en montrant un objet dans le creux
+de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient
+dans une attitude de respect mêlée de sourde
+terreur.</p>
+
+<p>L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement
+des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient
+en signe d'obéissance... Tous, moins deux
+cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs
+plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec
+un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça
+quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés,
+ces deux-là se courbèrent comme les autres.</p>
+
+<p>Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage
+la servante qui allait et venait, et lui glissa un
+ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients,
+s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de
+respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser
+un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec
+une rapidité qui dénotait une frayeur intense.</p>
+
+<p>Impassible, l'homme s'assit près de la porte et
+attendit.</p>
+
+<p>Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un
+silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se
+déchaîner.</p>
+
+<p>Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation,
+n'avaient rien remarqué et se disposaient à
+sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme
+mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête!
+dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.</p>
+
+<p>D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux
+écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme
+sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire,
+il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement,
+il se porta rapidement en avant, le poing levé.</p>
+
+<p>Au même instant, il sentit un grouillement entre
+ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un
+lacet, était violemment ramené en arrière, son épée
+arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds
+à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur,
+il est vrai, mais avec une précision et une promptitude
+remarquables, les cavaliers, descendus au rang
+d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée
+par l'agent secret de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En
+effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un
+d'eux bougonna:</p>
+
+<p>«Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre
+goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du
+Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans
+les <i>casas santas</i>, on obéit... Faites comme nous,
+señor.»</p>
+
+<p>Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu
+à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient
+de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à
+paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près
+terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits
+étincelants de celui qui, par sa force peu commune,
+leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur
+échappa:</p>
+
+<p>&mdash;Don César!... El Torero!... et la Giralda!..</p>
+
+<p>Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir
+son défenseur, et, en se débattant, son capuchon,
+arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse
+Beauté.</p>
+
+<p>Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante,
+et l'agent, toujours impassible, avait contemplé
+la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don
+César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la
+quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda
+au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... je te tiens!</p>
+
+<p>La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de
+dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure
+en se tordant pour échapper à la brutale étreinte.
+Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais
+ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur
+qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par
+l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!</p>
+
+<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en
+la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.</p>
+
+<p>Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte,
+les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait
+paisiblement.</p>
+
+<p>L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait
+vouloir lui barrer le passage.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si
+ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf
+que vraiment il n'était pas possible de le croire animé
+de mauvaises intentions.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait
+assez insensé pour oser manquer au respect dû
+au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se
+courbait? Cette idée était tellement extravagante que
+l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient
+de la supériorité que ses redoutables fonctions
+lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un
+geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter.
+L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le
+contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un
+vague étonnement.</p>
+
+<p>Impatienté, il dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez
+bien que je veux sortir?...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez
+sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un
+pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant
+de cet inconnu commençait à l'inquiéter.</p>
+
+<p>Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix
+sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office
+et il est mortel, même pour un étranger comme
+vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais
+garde d'entraver les ordres de ce saint... comment
+dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger,
+je ne manquerai pas de vous traiter avec tous
+les égards dus à un agent... tel que vous.</p>
+
+<p>Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur
+blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre
+sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout
+des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la
+fureur faisait trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec
+douceur. Je veux&mdash;et il insista sur le mot&mdash;je veux
+que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez...
+je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune
+homme que vous avez fait saisir traîtreusement...</p>
+
+<p>Après quoi, vous pourrez sortir...</p>
+
+<p>L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet
+étrange énergumène et, enfin, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur.
+Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres,
+à moi? fit Pardaillan, froidement.</p>
+
+<p>Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avertis que je ne suis pas très patient.</p>
+
+<p>Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs
+de cette scène prodigieuse.</p>
+
+<p>L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté
+à l'autorité suprême du plus formidable des
+pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément
+ou d'un prodige d'audace et de bravoure.</p>
+
+<p>Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul,
+restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et
+accompli les choses les plus simples et les plus naturelles
+du monde. Et, rompant ce silence chargé de
+menaces, une voix éclatante claironna soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! magnifique don Quichotte!</p>
+
+<p>C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la
+notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme
+pour le modèle que son génie devait immortaliser.</p>
+
+<p>L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant
+de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;Emparez-vous de cet hérétique!</p>
+
+<p>Et, du doigt, il désignait Pardaillan.</p>
+
+<p>Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient
+à maintenir le prisonnier: don César. Les
+deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...</p>
+
+<p>Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie
+du chevalier ne leur annonçait rien de bon,
+car ils portèrent soudain la main à la poignée de
+l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt
+comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses
+deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent
+comme des masses.</p>
+
+<p>Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher,
+le regardant droit dans les yeux, glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous violentez un <i>familier</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, monsieur, vous
+paierez cher cette audace! grinça l'inquisiteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou inquisiteurs,
+les assesseurs, les conseillers, les familiers, les notaires,
+les secrétaires, les greffiers, etc.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu
+te permets de menacer un gentilhomme!... Allons,
+laisse cette jeune fille, te dis-je!</p>
+
+<p>Le familier se redressa, farouche, et:</p>
+
+<p>&mdash;Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact
+répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...</p>
+
+<p>Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le
+familier par la ceinture, le souleva comme une plume,
+l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa
+du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir
+ici tant que j'y serai.</p>
+
+<p>Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio,
+et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air
+ébahi, rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Détachez ce seigneur!</p>
+
+<p>Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les
+cordes:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-nous, don César, votre résistance au
+Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...</p>
+
+<p>Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra
+la porte du doigt et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air
+rogue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement
+Pardaillan, mais je sais que vous avez agi
+comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que
+je vous traite comme tels...</p>
+
+<p>Et il montrait la pointe de sa botte.</p>
+
+<p>Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec
+des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de
+nous débarrasser de ça.</p>
+
+<p>Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.</p>
+
+<p>Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant
+les épaules, l'autre les jambes, ils firent une
+sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur
+entrée.</p>
+
+<p>Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa
+fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait
+quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient
+partagés entre l'admiration que leur inspirait cet
+homme extraordinaire et la crainte d'une accusation
+de complicité, malheureusement très possible:</p>
+
+<p>&mdash;Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Sublime, magnifique, admirable don Quichotte!
+exulta Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une
+fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous
+me rebattez les oreilles depuis une heure?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya
+Cervantes avec un air de désolation comique.</p>
+
+<p>Et, avisant la petite Juana:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute ici, <i>muñeca</i> (poupée). Regarde un peu si,
+en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais
+pas un morceau de miroir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit
+Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.</p>
+
+<p>Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en
+tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc
+aussi brillant que de l'argent.</p>
+
+<p>Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement
+à Pardaillan, et, s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez
+cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats
+les oreilles depuis une heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan,
+qui regarda un moment Cervantes avec un
+air très sérieux.</p>
+
+<p>Puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien dit: votre don Quichotte est un
+maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas
+accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou
+de... don Quichotte.</p>
+
+<p>El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du
+chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir
+pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais
+rencontré, dit don César.</p>
+
+<p>La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la
+main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.</p>
+
+<p>Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance
+ou d'admiration, Pardaillan resta un
+moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion
+de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant
+les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Il contempla, une seconde le couple, adorable de
+charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il
+avait dans ses moments d'émotion douce:</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il
+faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant
+asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de
+mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de
+vous soustraire aux dangers qui vous menacent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI</h3>
+
+<p>Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs
+dans l'Alcazar de Séville est est vaste, lambrissée,
+plafonnée de bois d'essences rares, bizarrement
+sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement
+meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une
+grande table de travail, surchargée de paperasses.</p>
+
+<p>De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux
+jardins, célèbres dans le monde entier.</p>
+
+<p>Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres,
+et son oeil froid erre distraitement sur les splendeurs
+d'une nature luxuriante, corrigée, embellie et
+garrottée par un art intelligent, mais trop raffiné.</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur est debout près de lui.</p>
+
+<p>Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre,
+un colosse se tient immobile. Un nez long et
+busqué, des yeux sombres, sans expression, c'est tout
+ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant
+sur le front, jusque sur les sourcils épais et
+broussailleux, et d'une barbe neptunienne, envahissant
+tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
+tout d'un roux ardent.</p>
+
+<p>Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément
+appelé à la cour Barba Roja, ou, en français,
+Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.</p>
+
+<p>Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies
+religieuses, aux exécutions, au conseil, on voyait
+Barba Roja, immobile, muet, les yeux fixés sur son
+maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.</p>
+
+<p>C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en
+quelque sorte, des accessoires qui entouraient la personne
+du roi. Mais, sur un signe, sur un regard du
+maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable
+pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.</p>
+
+<p>Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec
+cet air sombre et glacial qui lui était habituel, écoutait
+attentivement les explications d'Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur,
+est la même qui a rêvé de renouer la tradition de la
+papesse Jeanne. C'est la même qui a fait trembler
+Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical.
+C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est
+à ménager, son concours peut être précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce chevalier de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une
+force redoutable qu'il faudra s'attacher à tout prix
+ou briser impitoyablement... Mais encore faudrait-il
+le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
+même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un
+de mes agents... Ce Pardaillan l'a jeté dans la rue
+comme on jette un objet gênant...</p>
+
+<p>&mdash;Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition?
+fit le roi d'un air de doute.</p>
+
+<p>Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut
+le châtier... tout ambassadeur qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut
+et ce que peut le sire de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est
+impossible de laisser impunie l'offense faite à un
+agent de l'Etat... Il faut un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Les apparences sont sauvegardées: l'agent
+n'avait pas d'ordres... il a agi de sa propre initiative
+et par excès de zèle... C'est un manquement à la
+discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire
+de Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin
+est.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit le roi avec indifférence.</p>
+
+<p>Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux,
+se placer près de la table de travail:</p>
+
+<p>&mdash;Faites introduire Mme la princesse Fausta.</p>
+
+<p>Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière:
+la jambe droite croisée sur la jambe gauche,
+le coude sur le bras du fauteuil, le menton appuyé
+sur le poing.</p>
+
+<p>Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre
+les ordres du roi et revint se placer discrètement
+dans une embrasure, non loin de Barba Roja.</p>
+
+<p>Au même instant, Fausta faisait son entrée.</p>
+
+<p>Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine
+majesté qui faisait se courber tous les fronts. Ses
+yeux de diamant noir se posaient sur les yeux de
+Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité
+voulue, la fixait avec une insistance vraiment royale.</p>
+
+<p>Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était
+froid, impérieux, foudroyant comme un coup droit
+qui vise à tuer, chez Fausta, il se montrait enveloppant,
+d'une douceur inexprimable et en même temps
+d'une force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.</p>
+
+<p>Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences
+de la cour.</p>
+
+<p>Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du
+port de tête altier, du regard fulgurant se dégageait
+une si souveraine autorité qu'elle semblait écraser
+celui devant qui elle s'inclinait.</p>
+
+<p>Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne
+put s'empêcher d'admirer, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Incomparable comédienne!</p>
+
+<p>Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté
+de cette étincelante magicienne, le roi sentit plier son
+indomptable orgueil.</p>
+
+<p>Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un
+geste empreint de l'orgueilleuse élégance espagnole,
+et, la saisissant par la main, la redressa avant que la
+révérence ne fût terminée, la conduisit à un fauteuil
+en disant gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous asseoir, madame.</p>
+
+<p>De la part de ce fier monarque, rigide observateur
+de l'étiquette, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa,
+constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que le roi Philippe?</p>
+
+<p>C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence
+supérieure, il avait haussé cette foi jusqu'à l'absolu,
+s'en était fait une arme, et il avait rêvé ce que, jadis,
+avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers soumis
+à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.</p>
+
+<p>L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre,
+fanatique, orgueilleux, despote... Peut-être!... en tout
+cas, c'est bientôt dit.</p>
+
+<p>Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique
+tout.</p>
+
+<p>Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour
+vivre une vie heureuse et mourir d'une mort paisible.
+Attenter à la foi, c'était donc attenter au bonheur des
+hommes, c'était donc les vouer à une mort désespérée.
+Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme
+des êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.</p>
+
+<p>Sa foi religieuse se transformant en foi politique,
+il avait cru à la monarchie universelle.</p>
+
+<p>De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De
+là, son intervention immédiate dans les affaires de la
+France. Ce pays devait être annexé le premier, puisqu'il
+se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
+réunissait en même temps ses États en un formidable
+faisceau.</p>
+
+<p>Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de
+sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premier
+succès dont elle avait le droit d'être fière.</p>
+
+<p>Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce
+dont elle avait le secret.</p>
+
+<p>A son tour, le roi s'assit et:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.</p>
+
+<p>Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme
+était si puissant:</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi
+Henri III, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur
+et unique héritier du roi de France.</p>
+
+<p>Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-elle réellement remettre le parchemin?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette déclaration, dit le roi.</p>
+
+<p>Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué
+à fouiller les masques les plus impassibles, et,
+ne le voyant pas au point où elle le désirait:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de vous remettre ce document, il me paraît
+indispensable de vous donner quelques explications,
+de me présenter à vous. Il est nécessaire que Votre
+Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle
+a déjà fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.</p>
+
+<p>Le roi dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise,
+réunis en un conclave secret, ont jugée digne de porter
+les clefs de saint Pierre. Celle à qui ils ont reconnu
+la force et la volonté de réformer le culte. Celle qui,
+par la persuasion ou par la violence, saura imposer
+la foi à l'univers entier. Je suis la papesse!</p>
+
+<p>Philippe, à son tour, la considéra une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la
+Chrétienté a renversée avant qu'elle ne mît le pied sur
+les marches de ce trône pontifical convoité. Vous êtes
+celle que le pape a condamnée à mort, dit-il non sans
+rudesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celle que la trahison a fait trébucher
+dans sa marche, c'est vrai. Mais je suis aussi celle
+que ni la trahison ni le pape, ni la mort même, n'ont
+pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la
+conduit à l'inéluctable triomphe pour le bien de la
+foi!</p>
+
+<p>Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle
+que le roi, croyant comme il l'était, ne pouvait
+pas ne pas en être impressionné et qu'il commença
+de la regarder avec un respect mêlé de sourde
+terreur.</p>
+
+<p>Fausta reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône
+de Pierre? Des théologiens savants ont fait des recherches
+minutieuses et patientes; rien, dans les
+écrits saints, dans les paroles du Christ, rien n'autorise
+à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet
+à tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des
+abbesses et il y a des saintes. Pourquoi n'y aurait-il
+pas une papesse? D'ailleurs, il y a un précédent. Le
+sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
+Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc,
+voyez, dans ce pays même, Isabelle la Catholique,
+regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette tête
+fléchirait sous le poids de la triple couronne?</p>
+
+<p>Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les
+feux d'une couronne royale pâliraient sous l'éclatante
+blancheur de ce front si pur... Mais une tiare!..
+excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies
+lèvres ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.</p>
+
+<p>Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était
+rude; mais elle n'était pas femme à renoncer.</p>
+
+<p>Elle reprit avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement
+des âmes, vous l'êtes, vous, pour le gouvernement des
+peuples. Ce rêve de monarchie universelle qui a hanté
+tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le
+réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant
+de Dieu. Je parle d'un pape qui vous soutiendra
+en tout et pour tout parce qu'il aura l'indépendance
+nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer
+sur vous comme vous aurez besoin de son assistance
+morale. Et, pour qu'il en soit ainsi, que faut-il? Que
+les États de ce pape soient suffisants pour lui permettre
+de tenir dignement son rang de souverain
+pontife. Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde
+chrétien. Vous pouvez être ce maître du monde... je
+puis être ce pape...</p>
+
+<p>Philippe avait écouté avec une attention soutenue
+sans rien manifester de ses impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas.
+Ce serait une conquête à faire.</p>
+
+<p>Fausta sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle.
+J'ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout.
+J'ai de l'argent. Ce n'est pas une aide pour une
+conquête que je demande. Ce que je demande, c'est
+votre neutralité dans ma lutte contre le pape.</p>
+
+<p>Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un
+air rêveur, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos
+coffres sont vides.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit
+jours, j'aurai fait entrer dans ses coffres cent millions,
+plus si c'est nécessaire, dit-elle avec dédain.</p>
+
+<p>Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que vous me demandez et que je ne
+saurais vous donner, puisqu'il ne m'appartient pas...
+Je vois mal ce que vous pourriez me donner en
+échange.</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte à Votre Majesté la couronne de
+France... Il me semble que cela compenserait largement
+l'abandon du Milanais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, si je la veux, cette couronne de
+France, il me faudra la conquérir. Et, si je la prends,
+ce seront mes canons et mes armées qui me l'auront
+donnée, et non vous!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté oublie la déclaration du roi
+Henri III? dit vivement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;La déclaration du roi Henri III? fit le roi en
+ayant l'air de chercher. J'avoue que je ne comprends
+pas.</p>
+
+<p>Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est
+la reconnaissance assurée de Votre Majesté par les
+deux tiers, au moins, du royaume de France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration
+peut avoir la valeur que vous dites... Encore
+faudrait-il la voir? Ne deviez-vous pas me la remettre,
+madame? dit négligemment le roi en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été
+assez insensée pour porter sur moi un tel document?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à
+commettre une telle imprudence! répondit Philippe
+froidement.</p>
+
+<p>Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme
+toujours, elle ne recula pas. Et, toujours paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître
+sa décision au sujet des propositions que j'ai
+eu l'honneur de lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je
+n'aurai pas vu ce parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous engager positivement, vous pourriez
+me laisser entrevoir vos intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit
+concernant la papesse m'a singulièrement intéressé...
+Tout cela serait, à la rigueur, réalisable si vous étiez
+d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, jeune
+et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous
+autres, pauvres pécheurs, nous n'oserions jamais lever
+les yeux sur vous, car ce n'est pas la vénération
+due au représentant de Dieu que nous éprouverions
+alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable
+beauté de la femme. Au lieu de sauver
+les âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-il
+possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale!
+Mais, par la grâce, par le charme, par la beauté, vous
+êtes souveraine entre les souveraines et votre puissance
+est si prestigieuse que la mienne n'hésite pas
+à s'incliner devant elle.</p>
+
+<p>Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu
+à peu, emporté par la violence de ses sentiments, il
+s'était animé, et, c'est sur un ton ardent, plus significatif
+que ses paroles assurément, qu'il avait terminé.</p>
+
+<p>Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder
+en elle une sourde irritation.</p>
+
+<p>Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se
+heurter à l'amour? S'il en était ainsi, elle n'avait plus
+qu'à disparaître. C'était la ruine anticipée de tous ses
+projets.</p>
+
+<p>Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux,
+et, le seul, l'unique dont elle aurait désiré ardemment
+l'amour, Pardaillan, serait le seul à la
+dédaigner?</p>
+
+<p>Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle
+s'inclinait devant Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de
+se prononcer, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Et Philippe, d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette
+déclaration.</p>
+
+<p>Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus
+pour l'instant, et elle songea:</p>
+
+<p>«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et,
+puisqu'il plaît à ce roi, que je croyais si fort au-dessus
+des faiblesses humaines, de ne voir en moi que la
+femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son niveau
+et j'emploierai les armes de la femme pour le
+dominer.»</p>
+
+<p>Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à
+l'antichambre transmettre un ordre sans doute. Il
+revenait, de son pas feutré, se remettre discrètement
+à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé
+quelque imposante manifestation religieuse en vue de
+célébrer pieusement le jour du Seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Devant l'autel de la place San Francisco, autant
+de bûchers qu'il y a de jours dans la semaine seront
+dressés, sur lesquels sept hérétiques opiniâtres seront
+purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, dit froidement Philippe.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Fausta, impassible:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous est agréable d'assister à cette sainte
+cérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.</p>
+
+<p>Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai
+pas un spectacle aussi édifiant, dit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même
+place San Francisco. Toutes les dispositions sont
+prises.</p>
+
+<p>Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si
+étrange que Fausta en fut frappée:</p>
+
+<p>&mdash;El Torero?</p>
+
+<p>&mdash;On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero
+participera à la course, répondit Espinosa calmement.</p>
+
+<p>Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie
+sinistre chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas El Torero, madame?
+demanda Philippe. C'est le premier toréador d'Espagne.
+C'est un innovateur, une manière d'artiste dans
+son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous
+ne savez pas ce qu'est une course de taureaux? Eh
+bien, je vous réserve une place à mon balcon. Venez,
+madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel
+que vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il
+avec la même intonation qui avait déjà
+frappé Fausta.</p>
+
+<p>Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de
+congé, aussi gracieux qu'il pouvait l'être chez un tel
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.</p>
+
+<p>Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier
+annonça:</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de
+S. M. le roi Henri de Navarre.</p>
+
+<p>Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée
+sur place, tandis que le roi la fixait avec cette insistance
+qui décontenançait les plus intrépides et les
+plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait
+d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec
+cet air de simplicité ingénue qui masquait ses véritables
+impressions, s'arrêtait à quatre pas du roi et
+s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était particulière.</p>
+
+<p>Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises,
+tandis que, d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait
+Barba Roja, immobile et rêveur dans son encoignure,
+et Espinosa, plus près.</p>
+
+<p>A la vue de cette physionomie calme, presque souriante,
+il murmura:</p>
+
+<p>«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai
+à combattre. Celui-là, seul, est redoutable.»</p>
+
+<p>Le résultat de ces réflexions, rapides comme un
+éclair, fut que Espinosa, observateur attentif, n'aurait
+pu dire si la révérence de cet extraordinaire ambassadeur
+s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait de
+ses yeux ardents, ou à lui-même.</p>
+
+<p>Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:</p>
+
+<p>«Voici un homme!»</p>
+
+<p>En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque
+peu hautaine, qui constituait à elle seule une
+flagrante infraction aux règles de la rigide étiquette
+espagnole, Pardaillan songeait encore:</p>
+
+<p>«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!...
+Ah! tu t'es découvert devant Mme Fausta et tu remets
+ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi de
+France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire
+qui ose parler devant toi sans ta permission! Mort-diable!
+tant pis...»</p>
+
+<p>Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait
+lentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui
+faisait qu'on ne savait pas s'il plaisantait:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!...
+Puisque le hasard nous met tous les trois en présence,
+nous pourrons ainsi régler d'un coup nos petites
+affaires.</p>
+
+<p>Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent
+l'effet de la foudre.</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à
+tour Pardaillan, comme si elle ne le connaissait pas,
+et le roi pour deviner s'il n'allait pas foudroyer à
+l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.</p>
+
+<p>Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança
+un éclair. Barba Roja, lui-même, porta la main à la
+garde de son épée et regarda le roi, attendant l'ordre
+de frapper.</p>
+
+<p>Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du
+roi, eut un haussement d'épaules et un geste qui signifiaient:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons
+tout quand il en sera temps.</p>
+
+<p>Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son
+inquisiteur, intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse
+et la bravoure étincelante de ce personnage
+qui ressemblait si peu à ses courtisans, toujours courbés
+devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même
+il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!</p>
+
+<p>Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi
+lui-même, fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête
+à relever le défi&mdash;et cependant d'un esprit trop supérieur
+pour ne pas admirer intérieurement.</p>
+
+<p>Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette
+réflexion:</p>
+
+<p>«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»</p>
+
+<p>Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait
+pas soupçonner le moins du monde la tempête
+déchaînée par son attitude et qu'il jouait sa tête.</p>
+
+<p>Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être
+à l'étiquette, mais mon excuse est dans ce fait
+que notre sire, le roi de France (et il insistait sur ces
+derniers mots), nous a habitués à une large tolérance
+sur ces questions, quelque peu puériles.</p>
+
+<p>La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire
+terrible pour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer
+ce qui lui apparaissait comme une insolence,
+ou l'écraser de son dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le
+roi de France, dit-il, en insistant à son tour sur ces
+derniers mots, avec un ton qui eût fait rentrer sous
+terre tout autre que Pardaillan.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres.
+Pardaillan, enfin, avait résolu de piquer l'orgueil
+de ce roi qui lui déplaisait outrageusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté de la permission
+qu'elle daigne m'accorder avec tant de bonne grâce,
+dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de voir de près
+certain parchemin que possède Mme la princesse
+Fausta. Mais curieux à tel point, sire, que je n'ai pas
+hésité à traverser la France et l'Espagne tout exprès
+pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j'en
+jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué
+d'intérêt pour vous.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il
+prenait parfois:</p>
+
+<p>&mdash;Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez
+demandé à Mme Fausta, je suis certain qu'elle vous
+a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, qu'il était
+placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin
+est là...</p>
+
+<p>Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de
+la «papesse» du bout de son index.</p>
+
+<p>Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le
+geste à la fois si imprévu et si précis que, de nouveau,
+l'espace de quelques secondes, le silence pesa
+lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Quel rude joueur! admira encore Espinosa.</p>
+
+<p>Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine.
+Mais elle ne broncha pas. Le roi, lui, commençait
+à s'intéresser à cet étrange ambassadeur au
+point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient
+froissé.</p>
+
+<p>Le chevalier continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux
+parchemin, montrez-le-nous un peu, que nous puissions
+discuter sa valeur, car, s'il intéresse Sa Majesté
+le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le roi
+de France que j'ai l'insigne honneur de représenter
+ici.</p>
+
+<p>En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y
+avait une telle flamme dans son regard, une telle
+force, une telle autorité dans son geste que, cette fois,
+le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet
+homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et
+majestueux.</p>
+
+<p>Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle
+mise en demeure et elle songeait:</p>
+
+<p>«Puisque cet homme bat les diplomates les plus
+consommés par sa franchise audacieuse, pourquoi
+n'emploierais-je pas la même franchise comme une
+arme redoutable qui se tournerait contre lui?»</p>
+
+<p>Et elle porta la main à son sein pour en extraire le
+parchemin et l'étaler dans un geste de bravade.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du
+roi de discuter sur ce sujet avec l'ambassadeur
+du roi Henri, car il l'arrêta en disant impérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.</p>
+
+<p>Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant
+le roi, regarda Pardaillan droit dans les yeux, et:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une
+voix très calme.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta approuva non moins gravement d'une légère
+inclination de tête et se retira majestueusement,
+comme elle était entrée, accompagnée par Espinosa
+qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre
+motif, la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la
+laissa pour revenir assister à l'entretien du roi et
+de Pardaillan.</p>
+
+<p>Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous
+faire connaître l'objet de votre mission.</p>
+
+<p>Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans
+les cas graves où une décision prompte s'imposait,
+Pardaillan avait étudié et compris instantanément
+le caractère de Philippe II. Il supportait le regard
+fixe du roi sans paraître troublé et répondit, avec une
+tranquille aisance, comme s'il eût traité d'égal à égal:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez
+les troupes espagnoles que vous entretenez dans
+Paris et dans le royaume. Le roi, animé des meilleures
+intentions à l'égard de Votre Majesté, estime
+que l'entretien de ces garnisons dans son royaume
+constitue un acte peu amical de votre part. Le roi
+estime que vous n'avez rien à voir dans les affaires
+de la France.</p>
+
+<p>L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt
+éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de
+Navarre? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout... pour le moment, dit froidement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La demande que vous nous transmettez serait
+juste et légitime si S. M. de Navarre était réellement
+roi de France... et qui n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une question qui n'est pas à soulever
+ici, dit fermement Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir,
+sire, si vous consentez à reconnaître le roi de
+Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une question
+nette et précise... le retrait de vos troupes qui
+n'ont rien à faire en France.</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui
+qui ne sait même pas prendre d'assaut sa capitale?
+fit le roi avec un sourire de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est
+une extrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.</p>
+
+<p>Et, soudain, avec son air figue et raisin:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets
+se donnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer
+par un assaut, en somme facile. Ce sont là scrupules
+exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire,
+mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut
+qu'admirer.</p>
+
+<p>Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère
+gronder en lui, mais il se contint.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté
+Henri de Navarre. Nous verrons...</p>
+
+<p>Malheureusement, il avait affaire à un adversaire
+décidé à ne pas se contenter de faux-fuyants.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder
+à la demande juste, légitime, et courtoise du roi de
+France? insista Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un
+air rogue.</p>
+
+<p>&mdash;On dit, sire, que vous adorez les maximes et
+les sentences. Voici un proverbe de chez nous que je
+vous conseille de méditer: «Charbonnier est maître
+chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous
+en prendre qu'à vous-même si vos troupes sont châtiées
+comme elles le méritent et chassées du royaume
+de France, dit froidement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez
+menacer le roi d'Espagne, monsieur! éclata Philippe,
+livide de fureur.</p>
+
+<p>Pardaillan répondit avec un flegme sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.</p>
+
+<p>Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un
+puissant effort de volonté, donnait soudain libre
+cours à l'exaspération suscitée en lui par les façons
+cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.</p>
+
+<p>Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire
+signe de frapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait
+pas de vue, se disposait à dégainer lorsque Espinosa
+s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:</p>
+
+
+<p>&mdash;Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement
+et un zèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder
+à un si haut degré les qualités d'un excellent
+serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur
+et saura, le cas échéant, en témoigner auprès
+de votre maître.</p>
+
+<p>&mdash;De quel maître voulez-vous parler, monsieur?
+fit tranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à
+ce nouvel adversaire.</p>
+
+<p>Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit
+perdre contenance devant cette question imprévue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit
+Pardaillan imperturbable.&mdash;Je suis, il est vrai, ambassadeur
+du roi de France. Mais le roi n'est pas
+mon maître pour cela.</p>
+
+<p>Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent
+avec un ébahissement qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler.
+Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc,
+selon vous?</p>
+
+<p>Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami auquel je m'intéresse.</p>
+
+<p>En soi le mot était énorme, prononcé devant des
+personnages tels que Philippe II et son grand inquisiteur,
+qui représentaient le pouvoir dans ce qu'il y
+a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
+encore, c'est que, après avoir considéré un instant
+cette physionomie étincelante d'audace et d'intelligence,
+après avoir admiré cette attitude de force
+consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
+une chose toute naturelle car il s'inclina à son
+tour et, gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous
+ne devez avoir d'autre maître que vous-même et l'amitié
+d'un homme tel que vous est assez précieuse pour
+honorer même un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois
+à votre air que vous ne devez pas prodiguer les marques
+de votre estime, répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>Espinosa le regarda un instant et approuva doucement
+de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa
+Majesté ne refuse pas d'accéder à la demande que
+vous lui avez transmise. Mais vous devez comprendre
+qu'une question aussi importante ne se peut résoudre
+sans qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le
+comprenez?</p>
+
+<p>Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa
+s'effaça de nouveau, laissant au roi le soin de continuer
+la conversation dans le sens où il l'avait aiguillée.
+Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
+pas le moment venu de briser les pourparlers,
+ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons nos vues.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues
+qu'il serait intéressant de discuter. Vous rêvez d'occuper
+le trône de France et vous faites valoir votre
+mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit
+nouveau en France et vous oubliez, sire, que, pour
+consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne
+et due forme. Or, jamais le parlement ne promulguera
+une pareille loi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, voici des années que vos agents sèment
+l'or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vous
+réussi?... Toujours vous vous êtes heurté à la
+résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la
+briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres
+droits?</p>
+
+<p>&mdash;Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en
+de ce parchemin! Si vous mettez la main dessus,
+sire, publiez-le et je vous réponds qu'aussitôt
+Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? fit le roi avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos
+agents vous renseignent bien mal sur l'état des esprits
+en France. La France n'aspire qu'au repos, à la
+paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle est prête à
+accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique...
+à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse
+la religion catholique. Le roi, lui, hésite encore.
+Publiez ce fameux parchemin et ses hésitations
+disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la
+messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes,
+c'est la France qui l'acclame.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune
+chance de réussite dans nos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet
+vous ne serez jamais roi de France, car: la France,
+sire, est un pays de lumière et de gaieté. La franchise,
+la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les sentiments
+chevaleresques y sont aussi nécessaires à la
+vie que l'air qu'on respire. C'est un pays vivant et
+vibrant, ouvert à tout ce qui est noble et beau, qui
+n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce
+pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes
+ces qualités, un roi qui soit beau, aimable, brave
+et généreux entre tous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.</p>
+
+<p>Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il
+prenait lorsqu'il se disposait à dire quelque énormité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la
+même franchise que vous qualifiez de brutale, et il
+ne s'en est point offusqué... bien au contraire... De
+vrai nous ne saurions nous comprendre parce que
+nous ne parlons pas la même langue. En France, il
+en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas
+vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
+Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe,
+livide. En attendant, je veux vous traiter avec
+les égards dus à un homme de votre mérite. Vous
+plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles
+répugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une
+amabilité sinistre. Mais, enfin, je veux vous distraire
+et non vous imposer des spectacles qui, s'ils nous
+conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
+effet choquer votre nature raffinée de Français.
+Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller.
+J'avoue même que je ne serais pas fâché de
+voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé d'un
+toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez...
+Vous êtes invité à la corrida d'après-demain
+lundi. Vous verrez là un spectacle extraordinaire, qui
+vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec
+cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à
+Pardaillan, comme elle avait frappé Fausta l'instant
+d'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle
+veut bien me faire, et je ne manquerai pas d'assister
+à un aussi curieux spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître
+ma réponse à la demande de S. M. Henri de
+Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce
+quelque traquenard à mon intention?... Mortdiable!
+il ne sera pas dit que ce sinistre despote m'aura
+fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! dit-il,
+se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras
+les quelques vérités dont je t'ai gratifié.</p>
+
+<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.</p>
+
+<p>Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II,
+Barba Roja se mit en marche. En passant près de
+son maître, il s'arrêta une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde...
+mais ne le tue pas, murmura le roi.</p>
+
+<p>Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:</p>
+
+<p>«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile
+de le prendre par le cou et de l'étrangler comme
+un poulet... ou bien encore quelque bon coup de dague
+ou d'épée et la besogne se trouvait proprement
+expédiée...»</p>
+
+<p>Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière
+une lourde portière de brocart, poussa légèrement
+la porte et, de là, se mit à surveiller attentivement
+ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre
+le suivait pas à pas. L'antichambre, dans laquelle
+il venait de pénétrer, était une vaste salle nue, garnie
+simplement d'immenses banquettes courant le
+long des murs. Elle était encombrée de courtisans,
+gentilshommes de service, officiers de garde, laquais
+chamarrés, affairés et pressés, huissiers immobiles,
+la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans,
+les uns étaient assis sur les banquettes, d'autres se
+promenaient à petits pas, d'autres encore, groupés
+dans les embrasures des fenêtres, causaient entre
+eux. Devant certaines portes, un officier de garde,
+l'épée au poing, devant d'autres, un huissier.</p>
+
+<p>Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages
+de connaissance. Il murmura:</p>
+
+<p>«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils
+attendent sans doute leur maîtresse, la digne Fausta.
+Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent
+neveu de M. Peretti.»</p>
+
+<p>Dans cette antichambre, où s'entassait une foule,
+on n'entendait que de vagues chuchotements. On se
+fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été assez téméraire
+pour élever la voix.</p>
+
+<p>Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas
+l'être. Pardaillan fit plusieurs fois le tour de la salle.
+Tout à coup, il s'aperçut qu'un silence de mort planait
+maintenant sur cette foule tout à l'heure discrètement
+bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout
+mouvement avait cessé. On eût dit que tous les assistants
+avaient été soudain pétrifiés. L'explication de
+cet apparent phénomène est très simple.</p>
+
+<p>Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire
+pour ridiculiser Pardaillan devant tous les assistants.
+Et, comme il ne trouvait rien, il se contentait d'emboîter
+les pas du chevalier. Seulement son manège
+avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit
+de proche en proche, il allait se passer quelque
+chose, quoi, on n'en savait rien. Mais chacun voulut
+voir et entendre.</p>
+
+<p>Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale,
+Pardaillan devint le point de mire de tous les regards.</p>
+
+<p>Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas
+très posé, il s'achemina vers la sortie. Devant la
+porte, un officier se tenait raide comme à la parade.
+Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux.
+L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée
+en travers de la porte et, très poliment d'ailleurs,
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne passe pas ici, seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez
+me dire par où je pourrai sortir.</p>
+
+<p>L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes
+les issues sans en désigner aucune plus spécialement.</p>
+
+<p>Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument,
+au milieu de l'attention générale, il se dirigea
+vers une autre porte. Là, il se heurta à un huissier
+qui, comme l'officier, lui barra le chemin en étendant
+sa baguette et, très poliment, en saluant très
+bas, lui dit qu'on ne passait pas par là.</p>
+
+<p>Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus
+son épaule un coup d'oeil qui eût donné fort
+à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le saisir au
+passage.</p>
+
+<p>Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours
+comment s'y prendre pour ridiculiser le chevalier...</p>
+
+<p>Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:</p>
+
+<p>«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent
+de moi! Souriez, nobles cuistres, souriez...
+Tout à l'heure vos sourires se changeront en grimaces,
+et c'est moi qui rirai», pensa-t-il ironiquement.</p>
+
+<p>Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade
+qui, soit hasard, soit intention, l'amena près des trois
+ordinaires de Fausta. Alors Montsery, Chalabre,
+Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment
+le chevalier qui rendit le salut de son air le plus
+gracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix
+basse, ils échangèrent rapidement ces quelques phrases:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous
+savez sans doute que nous avons mission de vous
+occire, ce que nous ferons, dès que nous le pourrons.</p>
+
+<p>&mdash;Avec bien du regret cependant, dit Montsery
+avec sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Car nous vous tenons en singulière estime,
+ajouta Chalabre, avec une révérence impeccable.</p>
+
+<p>Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on
+cherche à vous faire jouer ici un rôle... ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours
+le plus fougueux des trois, la pensée de laisser
+berner un compatriote devant nous, sans protester,
+nous est insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsque ce compatriote est un galant
+homme comme vous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan
+qui se raidit comme il faisait toujours dans
+ses moments d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons
+résolu d'infliger à ces mangeurs d'oignons crus la
+leçon que mérite leur outrecuidance.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer
+l'épée à vos côtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.</p>
+
+<p>&mdash;Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit
+Pardaillan, en rendant le salut.</p>
+
+<p>&mdash;Quitte à reprendre notre liberté d'action après,
+et à vous charger quand l'occasion se présentera,
+ajouta Montsery.</p>
+
+<p>Pardaillan approuva gravement de la tête et les
+contempla un instant avec une expression d'indicible
+mélancolie. Enfin, très gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes.
+Ce que vous faites, et dont je vous exprime
+ma gratitude émue, vous sera compté. Pour ma part,
+quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais&mdash;ici
+il reprit sa physionomie narquoise et son sourire
+d'ironie aiguë&mdash;mais quittez tout souci en ce qui
+me concerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de
+voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout
+à l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.</p>
+
+<p>Il y eut un échange de révérences courtoises, et
+Pardaillan se remit à déambuler.</p>
+
+<p>Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur
+le talon. Il y eut une explosion de rires étouffés chez
+les courtisans. Pardaillan se retourna vivement et
+aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés.
+C'était sans le faire exprès que le colosse avait marché
+sur le talon du chevalier. Mais ce banal incident
+fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa le
+front. Il avait trouvé.</p>
+
+<p>Pardaillan le contempla un instant en souriant, de
+son sourire froid et railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère
+que je ne vous ai pas fait mal.</p>
+
+<p>Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu
+de l'hilarité générale. A ce moment, il passait près de
+la porte du cabinet du roi. Il eut dans l'oeil une lueur
+aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui
+marcha sur les talons, Pardaillan se retourna encore
+et avec son immuable sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, monsieur, vous allez me trouver
+d'une maladresse insigne.</p>
+
+<p>Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba
+Roja lui mit la main sur l'épaule. Sous la puissante
+pesée du colosse, Pardaillan fléchit subitement.</p>
+
+<p>Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il
+été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement
+pour lui Barba Roja ne connaissait pas
+Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne
+de lui et, magnanime, le relâcha brusquement,
+ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné
+d'exclamations admiratives, vint chatouiller
+agréablement la vanité du dogue de Philippe II et
+l'encourager en même temps à persévérer dans son
+rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait
+jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir
+bruyamment était donc une manière comme une autre
+de faire leur cour.</p>
+
+<p>Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute
+endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration,
+qui fit redoubler les rires:</p>
+
+<p>&mdash;Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!</p>
+
+<p>Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui
+prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la
+position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenez ainsi cette baguette.</p>
+
+<p>Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter
+l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme
+tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai
+parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.</p>
+
+<p>&mdash;Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan
+en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre
+mon pari pour si peu de chose.</p>
+
+<p>Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant
+la canne que l'huissier maintenait avec un sourire
+de jubilation féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.</p>
+
+<p>Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations
+fusèrent de tous les côtés:</p>
+
+<p>&mdash;Il sautera! dit un seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sautera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il
+saute!</p>
+
+<p>&mdash;Tenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je refuse? demanda Pardaillan presque
+timide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement
+Barba Roja qui mit l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de
+joie puissante. Et, au même instant, il dégaina.</p>
+
+<p>Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait
+inouï, sans précédent, et Barba Roja était le seul
+homme qui pût se permettre un geste pareil.</p>
+
+<p>Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire,
+passait pour une des premières lames d'Espagne, et,
+pour peu que l'étranger sût manier proprement son
+épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut
+point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea
+en un vaste demi-cercle, laissant le plus de place
+possible aux deux combattants qui se trouvaient non
+loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle Philippe II,
+invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant
+d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement
+joué son rôle poltron, et, pour le roi comme pour
+tous les assistants, le doute n'était pas possible: le dogue
+du roi allait rudement châtier l'insolent Français.</p>
+
+<p>L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais
+Barba Roja était si sûr de lui qu'il commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.</p>
+
+<p>Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu
+du cercle attentif.</p>
+
+<p>Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques
+froissements de fer, quelques éclairs, et l'épée
+de Barba Roja, arrachée par une force irrésistible,
+s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.</p>
+
+<p>&mdash;Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.</p>
+
+<p>Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De
+nouveau il fonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui
+venait de lui arriver était le fait d'une surprise, d'une
+faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.</p>
+
+<p>Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée,
+alla rouler sur les dalles, où, cette fois, elle se cassa
+net.</p>
+
+<p>&mdash;Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la
+dague levée.</p>
+
+<p>D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan
+passa son épée dans sa main gauche, saisit au vol le
+poignet du colosse, et, d'une étreinte formidable, le
+maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent,
+avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja
+se raidit dans un effort de tous ses muscles. Il ne
+réussit pas à se soustraire à la prodigieuse étreinte,
+et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
+on entendit un râle étouffé. Une expression
+de douleur atroce se répandit sur les traits du colosse:
+ses doigts engourdis s'ouvrirent malgré lui; le
+poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se
+brisa avec un bruit sec.</p>
+
+<p>Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le
+poignet en arrière et le maintint sur le dos, tandis
+que, de la main gauche, il rengainait son épée inutile.
+Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
+de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.</p>
+
+<p>Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier
+qui maintenait toujours sa baguette à deux
+mains d'un geste purement machinal.</p>
+
+<p>&mdash;Saute! commanda impérieusement Pardaillan
+en montrant la baguette de son doigt tendu.</p>
+
+<p>Barba Roja essaya une suprême résistance...</p>
+
+<p>&mdash;Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!</p>
+
+<p>Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement
+plaintif, vint prouver aux courtisans pétrifiés que la
+menace n'était pas vaine.</p>
+
+<p>Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras
+se désarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés,
+livide de honte, écumant de fureur et de douleur,
+Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan l'obligea
+à se retourner et à sauter dans le sens contraire.</p>
+
+<p>Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du
+roi.</p>
+
+<p>Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux
+exorbités. Barba Roja paraissait sur le point de s'évanouir.
+Alors, Pardaillan le lâcha.</p>
+
+<p>Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main
+l'opulente barbe du colosse, sans un mot, sans regarder
+derrière, comme une bête qu'on traîne à l'abattoir,
+il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du roi.</p>
+
+<p>Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps
+de se reculer précipitamment, sans quoi il eût reçu
+en plein visage le battant de la porte, que Pardaillan
+repoussa d'un violent coup de pied.</p>
+
+<p>Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui,
+d'une dernière poussée envoyant Barba Roja rouler
+évanoui aux pieds du roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je
+vous ramène ce mauvais drôle... Une autre fois, ne le
+laissez pas aller sans sa gouvernante, car, s'il s'avise
+encore de me vouloir jouer ses farces incongrues, je
+serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa
+barbe...</p>
+
+<p>Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se
+presser, en jetant autour de lui des regards étincelants.</p>
+
+<p>Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur
+stupeur, se décidèrent à courir sus à l'insolent, il
+était trop tard. Pardaillan avait disparu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE DOCUMENT</h3>
+
+<p>En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:</p>
+
+<p>Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant
+dans mon cabinet? Je reprendrais avec vous la
+conversation au point où elle est restée avec le roi,
+peut-être arriverons-nous à nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Me sera-t-il permis de me faire accompagner?
+demanda Fausta en le regardant fixement.</p>
+
+<p>Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait
+là, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La présence de M. le cardinal Montalte, que je
+vois ici, suffira, je pense, à vous rassurer. Tour les
+braves qui vous escortent, nous ne saurions vraiment
+les faire assister à un entretien aussi important.</p>
+
+<p>Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires
+en avaient fait autant et se disposaient à l'escorter.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent
+bien me suivre, j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au
+cabinet de monseigneur, dit, en s'inclinant profondément,
+le dominicain.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez
+m'attendre un instant. Cardinal, vous venez avec moi.</p>
+
+<p>Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya
+un passage dans la foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement
+devant lui. Au bout de la salle, le religieux
+ouvrit une porte qui donnait sur un large couloir,
+et s'effaça pour laisser passer Fausta.</p>
+
+<p>Au moment où Montalte se disposait à la suivre,
+une main s'abattit rudement sur son épaule. Il se
+retourna vivement et s'exclama sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Hercule Sfondrato!</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?</p>
+
+<p>Le dominicain les considéra une seconde d'un air
+étrange et, sans fermer la porte, il s'éloigna discrètement
+et rattrapa Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le
+manche de sa dague...</p>
+
+<p>&mdash;Te parler... il me semble que nous avons des
+choses intéressantes à nous dire. N'est-ce pas ton avis
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais...
+plus tard... J'ai autre chose à faire pour le moment.</p>
+
+<p>Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète
+intuition lui disait être en danger.</p>
+
+<p>Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore
+s'abattit sur son épaule, et, d'une voix blanche de
+fureur, en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il,
+ou je te soufflette devant toute la cour!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais
+malheur à toi!...</p>
+
+<p>Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore
+en grondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta
+au moment où, peut-être, elle avait besoin de son
+bras.</p>
+
+<p>Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer,
+et, au bout d'une cinquantaine de pas, le dominicain
+ouvrit une deuxième porte et s'effaça comme il
+avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement
+s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble
+comme sans surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence
+a été arrêtée par un seigneur qui avait sans
+doute une communication urgente à lui faire, répondit
+le dominicain avec un calme parfait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit simplement Fausta.</p>
+
+<p>Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue
+le visage impassible du religieux et fit le tour
+de la pièce qu'il étudia rapidement. C'tait un cabinet
+de dimensions moyennes, meublé de quelques
+sièges et d'une table de travail placée devant l'unique
+fenêtre qui l'éclairait. Tout un côté de la pièce
+était occupé par une vaste bibliothèque sur les rayons
+de laquelle de gros volumes et des manuscrits étaient
+rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné
+d'une grande composition enchâssée dans un cadre
+d'ébène massif, et représentait une descente de croix
+signée Coello.</p>
+
+<p>Presque en face la porte d'entrée, il y avait une
+autre petite porte. Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit
+une sorte d'oratoire exigu, sans issue apparente,
+éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.</p>
+
+<p>Elle donnait sur une petite cour intérieure.</p>
+
+<p>Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette
+inspection minutieuse, quoique rapide, dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la
+recherche de S. Em. le cardinal Montalte et le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui
+remercia d'un sourire.</p>
+
+<p>Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer,
+laissa la porte grande ouverte. Fausta vint se placer
+dans l'encadrement et constata que le dominicain reprenait
+paisiblement le chemin par où ils étaient venus...
+Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte
+par où ils étaient entrés était encore ouverte. Des
+ombres passaient et repassaient devant l'ouverture.</p>
+
+<p>Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet,
+s'assit dans un fauteuil et attendit, très calme en apparence,
+mais l'oeil aux aguets, prête à tout.</p>
+
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut.
+Il poussa la porte derrière lui, d'un geste très naturel,
+et, sans faire un pas de plus, très respectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre
+Son Éminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il,
+quitté le palais en compagnie du seigneur qui l'avait
+abordé.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me
+retire.</p>
+
+<p>&mdash;Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas
+sentie en sûreté et que j'ai préféré renvoyer à plus
+tard l'entretien que je devais avoir avec lui, dit froidement
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle
+vivement.</p>
+
+<p>Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre
+bienveillance? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me
+demander?</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur
+certain parchemin que vous cachez dans votre sein,
+dit le dominicain en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan
+que je dois ce nouveau coup, puisque c'est lui
+qui leur a révélé que j'avais le parchemin sur moi.</p>
+
+<p>Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Et, si je refuse, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je
+me verrai contraint de porter la main sur vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant
+la main dans son sein.</p>
+
+<p>Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme
+s'il prenait acte de l'autorisation et fit deux pas en
+avant.</p>
+
+<p>Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit
+poignard et d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis,
+mon révérend, que la lame de ce poignard est
+empoisonnée et que la moindre piqûre suffit pour
+amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta
+net, et un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle
+eut un rapide regard circulaire et se vit seule avec
+le religieux.</p>
+
+<p>Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:</p>
+
+<p>&mdash;Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!</p>
+
+<p>&mdash;Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous
+frapper un inoffensif serviteur de Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une
+voix tremblante, tandis qu'avec une maladresse visible
+il s'efforçait vainement d'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?</p>
+
+<p>Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.</p>
+
+<p>Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses
+saisirent le poing levé, tandis que deux autres
+tenailles vivantes paralysaient son bras gauche.</p>
+
+<p>Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile,
+elle tourna la tête et se vit aux mains de deux
+moines taillés en athlètes. Ses yeux firent le tour du
+cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte
+était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment
+le cabinet possédait une, peut-être plusieurs
+issues secrètes.</p>
+
+<p>Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile
+maintenant. L'arme disparut, subtilisée, escamotée
+avec une promptitude et une adresse rares, et, dès
+qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble
+d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux
+pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs manches
+et s'immobilisèrent dans une attitude méditative.</p>
+
+<p>Le dominicain se courba devant elle avec un respect
+où elle crut démêler elle ne savait quoi d'ironique
+et de menaçant, et de sa voix calme et paisible:</p>
+
+<p>&mdash;L'illustre princesse voudra bien excuser la violence
+que j'ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa
+haute intelligence comprendra, je l'espère, que je n'y
+suis pour rien...</p>
+
+<p>Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain
+qu'elle ne chercha pas à cacher, Fausta approuva.</p>
+
+<p>Et, s'adressant au dominicain, très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le
+parchemin que vous avez là...</p>
+
+<p>Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que l'illustre princesse m'épargnera
+cette dure nécessité, fit le religieux en s'inclinant.</p>
+
+<p>Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et
+sans le donner:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de céder, répondez à cette question: que
+fera-t-on de moi après?</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez libre, madame, entièrement libre!</p>
+
+<p>&mdash;Le jureriez-vous sur ce christ?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix:
+Ma parole doit vous suffire, et vous l'avez, madame.</p>
+
+<p>Fausta se retourna vivement et se trouva en face
+de Espinosa, entré sans bruit par quelque porte secrète.</p>
+
+<p>D'une voix cinglante, en le dominant du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal,
+alors que vous agissez comme un laquais?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa
+avec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner
+les procédés que vous avez employés envers
+nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
+l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le
+restituer. Vous, cependant, abusant de notre confiance,
+vous avez essayé de nous vendre ce qui nous
+appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous
+avez résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de
+le vendre à d'autres. Comment qualifiez-vous votre
+procédé, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais,
+dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l'avoir violentée,
+vous insultez une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les
+entreprises de la sainte Inquisition! reprit Espinosa.
+Celui-là sera brisé impitoyablement. Allons, madame,
+donnez-moi ce document qui nous appartient!</p>
+
+<p>&mdash;Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et
+vos insultes et la violence que vous me faites.</p>
+
+<p>&mdash;Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant
+du parchemin. J'agis pour le bien de l'État,
+le roi ne pourra que m'approuver. Et, quant à ce document,
+je dois des remerciements à M. de Pardaillan,
+qui nous le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît
+une voix railleuse.</p>
+
+<p>D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent
+et virent Pardaillan qui, le dos appuyé à
+la porte, les contemplait avec son sourire narquois.</p>
+
+<p>Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune
+marque de surprise. Le dominicain et les deux moines
+échangèrent un furtif coup d'oeil; mais, dressés à
+n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles
+de leur supérieur, ils restèrent immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin Espinosa, d'un air très naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu
+jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec
+son sourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la
+fermer à clef... cela m'a évité la peine de l'enfoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous
+expliquerai par quel hasard j'ai été amené à m'immiscer
+dans votre entretien avec madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit
+Espinosa.</p>
+
+<p>Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle
+soit sur un signe du grand inquisiteur, esquissaient
+un mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa,
+ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles...
+J'ai horreur du mouvement autour de moi.</p>
+
+<p>Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant,
+sans quoi je serais forcé de me remuer
+aussi...</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout
+devant lui, attendaient:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque
+j'eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse
+de qui la cour avait voulu se gausser, et que j'ai dû
+protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais
+vos diablesses de portes sont si pareilles que je me
+trompai. Je m'aperçus bientôt que j'étais perdu dans
+un interminable couloir: pestant fort contre ma maladresse,
+j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
+devant une porte, je reconnus la voix de madame...
+J'ai le défaut d'être curieux. Je m'arrêtai donc
+et j'entendis la fin de votre intéressante conversation.</p>
+
+<p>Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser
+qu'on se servirait de mes paroles pour vous tendre un
+traquenard et vous extorquer ce parchemin auquel
+vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de
+parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal
+que j'ai fait sans le vouloir, et c'est pourquoi je suis
+intervenu...</p>
+
+<p>Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu
+théâtrale qui lui seyait à merveille, l'oeil doux, la figure
+rayonnante de générosité, parlait avec sa mâle
+franchise, Espinosa songeait:</p>
+
+<p>«Cet homme est une force de la nature. Nous serons
+invincibles s'il consent à être à nous. Pour se
+l'attacher, il faut se montrer plus chevaleresque que
+lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à renoncer...
+et se débarrasser de lui au plus tôt.»</p>
+
+<p>Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec
+cette sérénité majestueuse qui lui était personnelle, et,
+de sa voix harmonieuse, avec un regard d'une douceur
+inexprimable:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît
+très naturel, venant de vous, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent
+grandement celui qui a le coeur assez haut placé
+pour les éprouver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez
+croire combien votre approbation me remplit d'aise.
+Elle me fait prévoir que vous accueillerez favorablement
+les deux grâces que je sollicite de votre générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous
+voulez demander n'est pas absolument irréalisable,
+tenez-le pour accordé d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant.
+Voici donc: je désire que vous rendiez à
+Mme Fausta le document que vous lui avez pris.</p>
+
+<p>Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y
+avait pas le moindre doute: Espinosa refuserait.</p>
+
+<p>Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la seconde demande?</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et
+raisin, vous paraîtra sans doute moins pénible. Je
+désire que vous donniez l'assurance à madame qu'elle
+pourra se retirer sans être inquiétée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monsieur.</p>
+
+<p>Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible
+de vous laisser sous le coup d'un remords et,
+pour vous prouver combien grande est l'estime que
+j'ai pour votre caractère, voici le document que vous
+demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus
+digne gentilhomme que j'aie jamais connu.</p>
+
+<p>Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et
+que Pardaillan, en prenant le document que lui tendait
+Espinosa, songea:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer
+sa proie à un tigre et je trouve un agneau docile et
+désintéressé. Mort-diable! il y a quelque chose là-dessous!</p>
+
+<p>Et, tout haut, à Espinosa:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.</p>
+
+<p>Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis,
+sans même le regarder:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, le document que mon imprudence
+faillit vous faire perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme
+superbe, vous ne le gardez pas?... Ce document a,
+pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous avez
+traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer.
+C'est à vous personnellement, sire de Pardaillan, qu'on
+vient de le remettre, ne pensez-vous pas que l'occasion
+est unique et que vous pouvez le garder sans
+manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous
+vous imposez?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé
+ce document pour vous. Je dois donc vous le remettre.
+Me croire capable du calcul que vous venez
+d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée
+d'insulter un des derniers preux qui soient au
+monde!... Mais comment ferez-vous pour tenir la parole
+que vous avez donnée au roi de Navarre?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu
+l'honneur de vous le dire: j'attendrai qu'il vous plaise
+de me remettre de plein gré ce chiffon de parchemin.</p>
+
+<p>Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura
+songeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole:
+vous et votre escorte pourrez quitter librement
+l'Alcazar.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement
+Pardaillan, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance,
+et, chez moi, ceci n'est pas une formule de
+politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa.
+Et j'en suis d'autant plus heureux que, moi
+aussi, j'ai quelque chose à vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi:
+voilà bien de la générosité!</p>
+
+<p>Et, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à
+me demander vous sera accordé avec autant de bonne
+grâce que vous en avez mis vous-même à acquiescer
+à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.</p>
+
+<p>Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa
+place, avec le pied, il actionna un ressort invisible;
+et, au même instant, la bibliothèque pivota, démasquant
+une salle assez spacieuse dans laquelle des
+hommes, armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient
+immobiles et muets prêts à faire feu au commandement.</p>
+
+<p>Vingt hommes et un officier! dit laconiquement
+Espinosa.</p>
+
+<p>«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!...
+Quand je pense que j'ai eu la naïveté de croire que
+le tigre s'était mué en agneau pour moi!»</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais;
+mais il y a autre chose et mieux.</p>
+
+<p>Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite
+et à gauche, laissant au centre un large espace libre.
+L'officier alla au fond de ce passage ouvrir toute
+grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait
+sur un large couloir occupé militairement.</p>
+
+<p>&mdash;Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours
+à Pardaillan.</p>
+
+<p>«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins,
+resta impassible.</p>
+
+<p>&mdash;L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda
+Espinosa d'une voix brève.</p>
+
+<p>Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.</p>
+
+<p>Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par
+où il était entré et un sourire d'orgueil illumina ses
+traits à la vue des précautions prises contre lui! Et,
+cependant, dans la sincérité de son âme, il se gratifiait
+libéralement des invectives les plus violentes.</p>
+
+<p>Mais, par un revirement naturel chez lui, après
+s'être admonesté, son insouciance reprenant le dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et
+j'en ai vu bien d'autres!</p>
+
+<p>Et il sourit de son air narquois.</p>
+
+<p>Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification
+de ce sourire, continuait de son air toujours
+paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous
+appuyez, monsieur de Pardaillan?</p>
+
+<p>Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.</p>
+
+<p>Derrière la porte se dressait maintenant une cloison
+de fer. Toute retraite était coupée par là. Pardaillan,
+alors, guigna la fenêtre.</p>
+
+<p>Au même instant, au milieu du silence qui planait
+sur cette scène fantastique, un léger déclic se fit
+entendre et une demi-obscurité se répandit sur la
+pièce.</p>
+
+<p>Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre:
+comme la porte, elle était maintenant murée
+extérieurement par un rideau de fer. A ce moment,
+Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le
+couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous
+êtes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la
+regardant en face.</p>
+
+<p>Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce
+secrète où les sbires faisaient la haie, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement
+Fausta.</p>
+
+<p>Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put
+s'empêcher de frémir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est
+mis dans cette situation critique, fit-il avec une sorte
+de rudesse inaccoutumée chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit
+assez faible pour vous laisser arrêter par des
+considérations de sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en
+la fixant attentivement.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Fausta de frémir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment
+sa mort! râla-t-elle dans un souffle.</p>
+
+<p>Espinosa la contempla une seconde sans répondre,
+puis s'inclinant cérémonieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec
+les honneurs qui lui sont dus, ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait
+de son pas lent et majestueux devant la troupe
+qui attendait très calme, Espinosa reprit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Le cabinet où nous sommes est une merveille de
+machinerie exécutée par des Arabes qui sont des maîtres
+incomparables dans l'art de la mécanique. Dès
+l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon
+pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention,
+donner des ordres promptement et silencieusement
+exécutés. Je pourrais, d'un geste dont vous ne
+soupçonneriez même pas la signification, vous faire
+disparaître instantanément, car le plancher sur lequel
+vous êtes est machiné comme tout le reste ici... Convenez
+que tout a été merveilleusement combiné pour
+réduire à néant toute tentative de résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez
+admirablement à organiser un guet-apens.</p>
+
+<p>Espinosa eut un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai
+accédé à vos demandes, c'est bien par estime pour
+votre caractère. Et, quant au nombre des combattants
+que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous dit
+quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire,
+Et, maintenant que je vous ai prouvé que je
+n'ai accédé que pour vous être agréable, je vous demande:
+consentez-vous à vous entretenir avec moi,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur,
+vous vous acharnez à me prouver que je suis en votre
+pouvoir et vous me demandez si je consens à m'entretenir
+avec vous?... La question est plaisante!... Si
+je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se
+ruer sur moi et me hacher comme chair à pâté... Si
+j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai cédé à la
+crainte?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! fit simplement Espinosa.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers ses hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.»</p>
+
+<p>Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt,
+laissant toutes les portes grandes ouvertes.</p>
+
+<p>Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain
+et les deux moines disparurent à leur tour.</p>
+
+<p>Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la
+porte et la fenêtre se relevèrent comme par enchantement.
+Seule la large baie donnant sur la pièce secrète,
+où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
+d'avant, continua de marquer la place où se
+trouvait primitivement la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à
+croire que je m'en tirerai.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa,
+je n'ai pas cherché à vous intimider. J'ai voulu
+seulement vous prouver que j'étais de force à me
+mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous
+maintenant m'accorder l'entretien que je vous ai
+demandé?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être
+même serons-nous amis bientôt si, comme je
+l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous
+les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma
+parole que vous sortirez du palais librement comme
+vous y êtes entré. Notez, monsieur, que je ne m'engage
+pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous
+allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez
+pas de ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan.
+Je vous tiens pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu,
+me croyant menacé, vous dire des choses plutôt dures,
+je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit, monsieur,
+je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>Et, en lui-même, il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable
+que celle avec le géant à barbe. Les duels à
+coups de langue n'ont jamais été de mon goût.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai la permission de mettre
+toutes choses en place ici, dit Espinosa. Il est inutile
+que des oreilles indiscrètes entendent ce que nous
+allons nous dire.</p>
+
+<p>Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan,
+la bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva
+en l'ordre primitif dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons,
+comme deux adversaires qui s'estiment mutuellement
+et désirent ne pas devenir ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en
+s'installant dans un fauteuil.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LES DEUX DIPLOMATES</h3>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur
+n'ait d'autre titre que celui de chevalier? demanda
+brusquement Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan
+avec un haussement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre
+gentilhomme sans feu ni lieu?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a donné les terres et revenus du comte de
+Margency... J'ai refusé. Un ange, oui, je dis bien, un
+ange par la bonté, par le dévouement, par l'amour sincère
+et constant, fit Pardaillan avec une émotion contenue,
+m'a légué sa fortune&mdash;considérable, monsieur,
+puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai
+tout donné aux pauvres sans distraire une livre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel
+que vous soit resté un simple aventurier?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal
+de ses armes... J'ai refusé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme
+vous se contente d'une mission occasionnelle, sans
+grande importance?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi
+son premier ministre... J'ai refusé.</p>
+
+<p>«Chaque réponse de cet homme est un véritable
+coup de boutoir... Eh bien, procédons comme lui...
+Assommons-le d'un seul coup», réfléchit Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous
+offrait était au-dessous de votre mérite, dit-il.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce
+qui m'a été offert était, au contraire, fort au-dessus
+de ce que pouvait rêver un pauvre aventurier comme
+moi, dit-il doucement.</p>
+
+<p>Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la
+modestie. Il était sincère. C'était un des côtés remarquables
+de cette nature exceptionnelle de s'exagérer
+les obligations, très réelles, qu'on lui devait.</p>
+
+<p>Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme,
+conscient de sa supériorité, fût en même temps
+un timide et un modeste dans les questions de sentiment.</p>
+
+<p>Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y
+mettant le prix il pourrait se l'attacher:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse
+et dix mille ducats de rente perpétuelle à prendre
+sur les revenus des Indes; un gouvernement de
+premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
+civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt
+mille ducats pour l'entretien de votre maison; vous
+serez fait capitaine de huit bannières espagnoles et
+vous aurez le collier de l'ordre de la Toison... Ces
+conditions vous paraissent-elles suffisantes?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange
+de ce que vous m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez à mettre votre épée au service d'une
+cause noble et juste, dit Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie,
+il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom
+qui hésiterait à donner l'appui de son épée à une
+cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin
+pour cela que de faire appel à des sentiments
+d'honneur ou plus simplement d'humanité... Gardez
+donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée du
+chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez
+les offres que je vous fais?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais
+j'accepte de me consacrer à la cause dont vous
+parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons
+plutôt en quoi consiste cette cause noble et juste, fit
+Pardaillan avec son air narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes
+avec qui la franchise devient la suprême habileté...
+J'irai donc droit au but.</p>
+
+<p>Espinosa parut se recueillir un instant.</p>
+
+<p>«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise
+qui ne paraît pas vouloir sortir toute seule!»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez
+au roi, continua Espinosa en fixant Pardaillan, et
+il m'a semblé que l'espèce d'aversion que vous paraissiez
+avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il
+déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous
+lui reprochez le plus, ce qui vous le rend antipathique,
+ce sont ces hécatombes de vies humaines qui
+répugnent à votre sensibilité, selon votre propre expression...
+Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne voyez que les apparences et
+non la réalité. Parce que la barbarie apparente des
+effets vous frappe seule et vous empêche de discerner
+la cause profondément humaine, généreuse, élevée...
+Mais, si je vous expliquais...</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous
+vous y prenez pour justifier le fanatisme et les persécutions
+qu'il engendre...</p>
+
+<p>&mdash;Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On
+croit avoir tout dit, tout expliqué, avec ces deux mots.
+Parlons-en donc. Vous, monsieur de Pardaillan, je l'ai
+vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
+n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au
+même sens que vous, je suis sans religion... Cet aveu
+que je fais et qui pourrait, s'il tombait dans d'autres
+oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand inquisiteur,
+vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre
+loyauté et jusqu'à quel point j'entends pousser la
+franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour
+assuré qu'en sortant d'ici j'oublierai tout ce que vous
+aurez bien voulu me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle
+sans hésitation et sans fard. Donc, là où il n'y a pas
+de religion, il ne saurait y avoir fanatisme, il n'y a
+que l'application rigoureuse d'un système mûrement
+étudié.</p>
+
+<p>&mdash;Fanatisme ou système, le résultat est toujours
+le même: la destruction d'innombrables existences
+humaines.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi
+pauvres considérations? Que sont quelques existences
+lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération de toute
+une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme
+une persécution n'est en réalité qu'une vaste opération
+chirurgicale nécessaire... Bourreaux! dit-on.
+Niaiserie. Le blessé qui sent le couteau de l'opérateur
+tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle de
+douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi,
+de bourreau. Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir
+par les clameurs de son malade en délire. Il
+accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au bout
+de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante
+et il sauve son malade, souvent malgré lui.
+Nous sommes, monsieur, ces opérateurs impassibles,
+impitoyables&mdash;en apparence&mdash;mais, au fond, humains
+et généreux. Nous ne nous laissons pas plus
+émouvoir par les clameurs, les injures, que nous ne
+nous montrerons touchés par des manifestations de
+reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien
+l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons
+sauvé l'humanité.</p>
+
+<p>Le chevalier avait écouté attentivement l'explication
+que Espinosa venait de lui donner avec une chaleur
+qui contrastait étrangement avec le calme qu'il montrait
+habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé,
+il resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête
+fine:</p>
+
+<p>&mdash;Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi
+vous réalisez le bonheur de l'humanité?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité
+ces questions et j'ai mesuré le fond des choses.
+Je suis arrivé à cette conclusion que la science est la
+grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec
+une ténacité implacable, parce que la science est la
+négation de tout et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire
+le néant, c'est-à-dire la terreur, le désespoir, l'horreur.
+Tout ce qui se livre à la science aboutit fatalement
+là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve
+donc dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue,
+parce qu'elle préserve la foi, et que la foi seule
+peut rendre doux et paisible l'inéluctable moment où
+tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est pas fini
+précisément, et que ce moment d'horreur intense devient
+un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi
+je poursuis irrémissiblement tout ce qui manifeste
+des idées d'indépendance. Voilà pourquoi je veux
+imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue,
+parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans
+mon amour pour mes semblables, leur éviter, du
+moins, mon sort affreux.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que vous leur imposez toute une vie de
+souffrance et de malheur pour leur assurer quoi?
+Un moment d'illusion qui durera l'espace d'un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit,
+je n'ai pas réussi à vous convaincre. Mais, si j'ai
+échoué dans des généralités, peut-être serais-je plus
+heureux dans un cas particulier que je veux vous
+soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre
+ironie, vous qui êtes un preux, toujours prêt à tirer
+l'épée pour le faible contre le fort, refuserez-vous de
+prêter l'appui de votre épée à une cause juste?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable.
+Ce qui vous apparaît comme noble et juste
+peut m'apparaître, à moi, comme bas et vil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face,
+laisseriez-vous accomplir un assassinat sous vos yeux
+sans essayer d'intervenir en faveur de la victime?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il
+s'agit d'empêcher un assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut-on assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son
+sourire gouailleur, il me semble pourtant que Sa Majesté
+est de taille à se défendre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout
+particulier. Un homme, un ambitieux, a juré de tuer le
+roi. Il a mûrement et longuement préparé son forfait.
+A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne
+pouvons rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la
+diabolique adresse de se faire adorer de toute l'Andalousie,
+et que porter la main sur lui serait provoquer
+un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre
+et sauver le roi, il faudrait frapper les milliers
+de poitrines qui se dresseront entre cet homme et
+nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire que vous
+croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents
+égarés par les machinations de cet ambitieux,
+il préfère s'abandonner aux mains de Dieu. Mais, nous,
+monsieur, qui avons pour devoir sacré de veiller sur
+les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen
+d'arrêter la main criminelle avant l'accomplissement
+de son forfait, sans déchaîner la fureur populaire. Et
+c'est pourquoi je vous demande si vous consentez à
+empêcher ce crime monstrueux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à
+discerner la vérité dans l'accent du grand inquisiteur,
+que, bien que le roi ne me soit guère sympathique, il
+s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser s'accomplir
+froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est
+sauvé et votre fortune est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez
+donc pas, railla le chevalier, qui réfléchissait profondément.
+Expliquez-moi plutôt comment je pourrai exécuter
+seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
+malgré la puissance formidable dont il dispose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne,
+qui arrête l'homme avant l'accomplissement de
+son crime, sans qu'on puisse nous accuser d'y être
+pour quelque chose...</p>
+
+<p>Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner!
+fit Pardaillan glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais
+vous pouvez vous prendre de querelle avec lui et le
+provoquer en combat loyal. L'homme est brave. Mais
+votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre
+est assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire.
+Pour le reste, la foule n'ira pas, je présume,
+s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris de querelle
+avec El Torero...</p>
+
+<p>«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour
+de traîtrise à l'adresse de ce malheureux prince...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude.
+Auriez-vous des raisons personnelles de le
+ménager?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me
+contenterai de vous dire que vous me proposez là un
+bel assassinat dont je ne me ferai pas le complice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit doucement Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord
+parce qu'un assassinat est une action basse et vile, et
+qu'avoir osé me la proposer constitue une injure grave.
+Prenez garde! La patience n'a jamais été une de
+mes vertus, et les propositions injurieuses que vous
+me faites depuis une heure me dégagent des obligations
+que je crois vous avoir. Mais, comme vous pourriez
+ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
+simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai
+un conseil à vous donner, à vous et à votre maître,
+c'est de ne rien entreprendre de fâcheux contre ce
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux
+pas qu'on y touche, dit froidement Pardaillan, qui se
+leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits
+pour nous entendre, dit Espinosa livide.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à
+votre maître, fit Pardaillan toujours froid.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai
+engagé ma parole que vous quitteriez le palais sain
+et sauf. Si je tiens ma parole, c'est que je suis sûr de
+vous retrouver et, alors, je vous briserai impitoyablement,
+car vous êtes un obstacle à des projets patiemment
+élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous
+bien.</p>
+
+<p>Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant,
+sans forfanterie, avec une assurance impressionnante:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.</p>
+
+<p>Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux
+par Espinosa, qui souriait d'un sourire étrange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LE PLAN DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar.
+Sans prononcer une parole, il le conduisit sur
+les berges à peu près désertes du Guadalquivir, non
+loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.</p>
+
+<p>Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes
+méditations, marchait à quelques pas derrière eux et
+ne les perdait pas de vue.</p>
+
+<p>Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un
+regard autour de lui, et, ne voyant personne, il se
+campa en face de Montalte, et d'une voix haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te
+demande une dernière fois: veux-tu renoncer à
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.</p>
+
+<p>Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa
+main se crispa sur la poignée de sa dague. Mais, faisant
+un effort surhumain, il se maîtrisa, et ce fut
+d'un ton presque suppliant qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la
+quitter... momentanément. Nous étions amis, Montalte,
+nous pourrions le redevenir... Si tu voulais, nous
+partirions, nous retournerions tous deux en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien
+vieux, bien usé... Nous avons un intérêt capital à
+nous trouver à Rome au moment où il mourra, toi,
+Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné
+pour succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal
+de Crémone.</p>
+
+<p>A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte
+ne put réprimer un tressaillement. La tiare avait toujours
+été le but de ses rêves d'ambition. Et il se trouvait
+pris soudain entre son amour et son ambition.
+Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution
+farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies
+peu de la mort du pape et de qui lui succédera...
+Tu veux m'éloigner d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore,
+la pensée que je vis loin d'elle, tandis que, toi, tu peux
+la voir, lui parler, la servir, l'aimer... te faire aimer
+peut-être... cette pensée me met hors de moi. Il faut
+que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la
+verrai jamais, mais tu ne la verras pas davantage...</p>
+
+<p>Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une
+voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable
+pour vivre que l'air qu'on respire... La quitter!...
+autant vaudrait me demander ma vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore,
+qui se rua, la rapière au poing.</p>
+
+<p>Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant
+d'un geste rapide, il reçut le choc sans broncher
+et les fers se trouvèrent engagés jusqu'à la
+garde.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant
+soleil, une lutte acharnée; coups foudroyants suivis
+d'aplatissements soudains, sans aucun avantage marqué
+de part et d'autre.</p>
+
+<p>Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement
+exécutées, se tendit brusquement et son épée
+vint s'enfoncer dans l'épaule de son adversaire.</p>
+
+<p>Au moment où il se redressait avec un rugissement
+de joie triomphante, Montalte, rassemblant toutes ses
+forces, lui passa son épée au travers du corps. Tous
+deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
+renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin
+d'ombre où il était tapi, surgit le moine qui s'approcha
+des deux blessés, les considéra un instant sans
+émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or
+où il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants
+plus tard, il reparaissait, conduisant d'autres
+moines porteurs de civières sur lesquelles les deux
+blessés, évanouis, furent chargés et transportés avec
+précaution dans la tour.</p>
+
+<p>Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui
+le premier. Il se vit dans une chambre qu'il ne connaissait
+pas, étendu sur un lit moelleux aux courtines
+soigneusement tirées. Au chevet du lit, une petite
+table encombrée de potions, de linges à pansement.
+De l'autre côté de la table, un deuxième lit hermétiquement
+clos.</p>
+
+<p>Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas
+menus et feutrés, versait des liquides épais et inconnus,
+minutieusement dosés, préparait avec un soin
+méticuleux une sorte de pommade brunâtre.</p>
+
+<p>Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être
+éveillé, il s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une
+voix douce, nuancée de respect:</p>
+
+<p>&mdash;Comment Votre Éminence se sent-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Bien! répondit Montalte d'une voix faible.</p>
+
+<p>Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui
+constate que tout marche normalement.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Éminence sera sur pied dans quelques
+jours, à moins d'imprudence grave de sa part,
+dit-il.</p>
+
+<p>Montalte brûlait du désir de poser une question. Il
+espérait bien avoir tué Ponte-Maggiore et il n'osait
+s'informer. A ce moment, un gémissement se fit entendre.
+Le moine se précipita et tira les rideaux du
+deuxième lit d'où partait le gémissement.</p>
+
+<p>«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai
+donc pas tué!»</p>
+
+<p>Et une expression de rage et de haine s'étendit sur
+ses traits bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore
+aperçut tout d'abord la tête livide de Montalte et la
+même expression de haine et de défi se lut dans ses
+yeux.</p>
+
+<p>Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une
+adresse et une légèreté de main remarquables, il appliquait
+sur la blessure un linge fin recouvert d'une
+épaisse couche de la pommade qu'il venait de fabriquer
+et, soulevant la tête de son malade avec des
+précautions infinies, il lui faisait absorber quelques
+gouttes d'un élixir. Aussitôt une expression de bien-être
+se répandait sur les traits de Ponte-Maggiore et le
+moine, en reposant la tête sur l'oreiller, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre
+mouvement peut vous être funeste.</p>
+
+<p>«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi
+à arracher à mon oncle ce titre qu'il convoitait depuis
+si longtemps!»</p>
+
+<p>Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et
+des cordiaux énergiques du moine, les deux blessés
+avaient recouvré toute leur conscience et, maintenant,
+se jetaient des regards furieux, chargés de menaces.</p>
+
+<p>Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine.
+Là, un religieux attendait, plongé dans la prière et la
+méditation... du moins en apparence. Le moine-médecin
+lui dit quelques mots à voix basse et revint précipitamment
+se placer entre ses deux malades.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, un homme entra dans
+la chambre et s'approcha du moine-médecin qui se
+courba respectueusement, tandis que Montalte et
+Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient
+avec une sourde terreur:</p>
+
+<p>«Le grand inquisiteur!»</p>
+
+<p>Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du
+médecin qui répondit par un geste rassurant et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les...
+je crains à chaque instant qu'ils ne se ruent l'un sur
+l'autre et ne s'entretuent!</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante,
+fit un geste impérieux.
+Le moine se courba profondément et se retira
+aussitôt de son pas silencieux. Espinosa prit un siège
+et s'assit entre les deux lits, face aux deux blessés
+qu'il tenait sous son regard dominateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants
+ou des hommes?... Comment! vous, cardinal
+Montalte, et vous, duc de Ponte-Maggiore, vous qui
+passez pour des hommes supérieurs, dignes de commander
+à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie
+aveugle et stupide!...</p>
+
+<p>Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd
+grondement de protestations, Espinosa reprit avec
+plus de force:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous
+ne voyez donc rien? Niais que vous êtes? Pendant
+que vous vous entre-déchirez, qui triomphera? Oui?
+Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan
+qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous
+serez bien occupés à vous mordre... et il aura bien
+raison!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore,
+tandis que Montalte, l'oeil injecté, crispait furieusement
+ses poings.</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos
+forces et vos haines par le Christ! Elles ne sont pas de
+trop pour combattre et terrasser votre ennemi commun.
+Alors, quand vous l'aurez tué, il sera temps de
+vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.</p>
+
+<p>Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants
+et effarés. Ils n'avaient pas songé, ni l'un ni
+l'autre, à cette solution pourtant logique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur!
+murmura Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul
+à redouter pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, râlèrent les deux blessés.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir
+d'une mort lente et désespérée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout mon sang en échange de cette minute!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher
+la main dans la main jusqu'à ce que Pardaillan
+soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta Espinosa en
+leur tendant sa croix pastorale.</p>
+
+<p>Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine
+commune contre le rival préféré, tendirent la main sur
+la croix et grondèrent d'une même voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je jure!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends
+acte de votre serment! Alliance offensive et défensive,
+et sus à Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant,
+vous êtes moins grièvement atteint que le duc de
+Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons soins. Il n'y
+a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez
+sur pied le plus tôt possible. Songez que vous avez
+affaire à un rude lutteur, qui, pendant que vous êtes
+Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son temps, lui.
+Au revoir, messieurs.</p>
+
+<p>Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.</p>
+
+<p>Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta,
+escortée de Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait
+quitté l'Alcazar avec tous les honneurs dus à son rang.</p>
+
+<p>Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout
+où elle allait. A cet effet, elle semait l'or à pleines
+mains. Le luxe fabuleux dont elle s'entourait faisait
+partie d'un système, un peu théâtral, savamment étudié.
+C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante
+destinée à frapper l'imagination de ceux qui
+l'approchaient, tout en mettant en relief sa beauté.</p>
+
+<p>A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager
+une demeure somptueuse où s'entassaient les
+meubles précieux, les tentures chatoyantes, les bibelots
+rares, les toiles de maîtres les plus réputés de
+l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière
+la conduisit.</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du
+fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour
+sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample
+robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée.
+Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à
+coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait
+étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs
+qui l'environnaient.</p>
+
+<p>Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier,
+elle sortit de son sein la déclaration de Henri III
+que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra
+longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma
+dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans
+un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en
+chêne massif.</p>
+
+<p>Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son
+visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle
+devait à une longue étude, elle réfléchit:</p>
+
+<p>«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et
+cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»</p>
+
+<p>Et, avec un sourire indéfinissable:</p>
+
+<p>«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me
+délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme
+que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan
+lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter
+du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?...
+Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre
+est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je
+sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il
+être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions
+unis?...»</p>
+
+<p>Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant
+à Philippe II:</p>
+
+<p>«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru
+Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais
+l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté
+seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard.
+Eh bien, soit... L'amour est une arme comme
+une autre et par lui on peut mener un homme... surtout
+quand cet homme est affaibli par l'âge.»</p>
+
+<p>Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:</p>
+
+<p>«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont
+fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du
+roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?...
+Comment?... Je n'en sais rien! mais cela
+sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan
+meure!...»</p>
+
+<p>Encore un coup une saute dans sa pensée:</p>
+
+<p>«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment?
+Et mon fils?... Ils doivent être en France maintenant.
+Comment les retrouver?... Qui envoyer à la recherche
+de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît
+assez sûr.»</p>
+
+<p>Et, avec un accent intraduisible:</p>
+
+<p>«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta
+mère t'abandonne, que seras-tu? que deviendras-tu?...»</p>
+
+<p>Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit
+venir son intendant, lui donna des instructions et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal Montalte est-il là?</p>
+
+<p>&mdash;Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.</p>
+
+<p>Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.</p>
+
+<p>«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il?
+Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche?
+Il doit y avoir de l'Inquisition là-dessous...
+J'aviserai...»</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de
+Montsery? interrogea-t-elle, tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc
+qui sollicite la faveur d'être reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc,
+avec mes gentilshommes.</p>
+
+<p>L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit
+place dans un fauteuil monumental et somptueux
+comme un trône, en une de ces attitudes de charme
+et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les
+trois «ordinaires» s'inclinaient respectueusement devant elle.</p>
+
+<p>Cette superbe assurance sombra piteusement devant
+l'accueil hautain de Fausta, qui, avec un fugitif
+sourire de mépris, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous.
+Nous avons à causer.</p>
+
+<p>Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence
+et prirent place dans les fauteuils disposés autour
+d'une petite table qui les séparait de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu
+accourir du fond de la France pour m'apporter l'assurance
+de votre dévouement et l'appui de vos vaillantes
+épées. Le moment me paraît venu de faire
+appel à ce dévouement. Puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toute chose, je désire établir nettement
+les conditions de votre engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Les conditions que vous nous avez faites nous
+paraissent très raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous rapportait votre emploi auprès
+de Henri de Valois? demanda Fausta en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté nous donnait deux mille livres par
+an.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter les gratifications et les menus
+profits.</p>
+
+<p>&mdash;C'était peu, fit simplement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double
+en votre nom, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit
+froidement Fausta qui frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis,
+fit son entrée.</p>
+
+<p>Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent
+les sacs et se regardèrent avec des sourires émerveillés.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres
+dans chacun de ces sacs... C'est le premier quartier
+de la pension que j'entends vous servir... sans compter
+la nourriture, le logement et l'équipement... sans
+compter les gratifications et les menus profits.</p>
+
+<p>Les trois eurent un éblouissement. Cependant
+Sainte-Maline, non sans dignité, s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop! madame... beaucoup trop!</p>
+
+<p>Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant
+que, des yeux, ils caressaient les vénérables sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous
+étiez au service du roi. Vous voici à celui d'une princesse
+qui deviendra souveraine un jour, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné
+de grand coeur, ajouta-t-elle, désignant les sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était
+le plus jeune, entre le service du plus grand roi de la
+terre et celui de la princesse Fausta, croyez bien que
+nous n'hésiterons pas un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline,
+en faisant disparaître un des trois sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en
+subtilisant d'un geste prompt le deuxième sac.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste,
+s'empara du dernier sac en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous obéir, madame.</p>
+
+<p>Fausta dit soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en expédition, messieurs.</p>
+
+<p>Les trois dressèrent l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;La même somme vous sera comptée à la fin de
+l'expédition...</p>
+
+<p>Les trois furent aussitôt debout.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de Pardaillan, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de
+quelle entreprise mortelle cette générosité, plus que
+royale, est-elle le prix?</p>
+
+<p>L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément.
+Les faces épanouies devinrent graves et
+inquiètes, les yeux scrutèrent les coins d'ombre,
+comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui
+dont le nom seul suffisait à les affoler.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous toujours votre service payé trop
+cher? demanda Fausta, sans raillerie.</p>
+
+<p>Les trois hommes hochèrent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable!
+ce n'est pas trop cher!</p>
+
+<p>&mdash;Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan...
+Diantre! madame, il y a de quoi hésiter!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que nous courons fort le risque de
+ne jamais dépenser les pistoles qui tintent dans'ce
+sac?</p>
+
+<p>Fausta, toujours glaciale, dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Décidez-vous, messieurs.</p>
+
+<p>Baissant la voix instinctivement, comme si celui
+dont ils préméditaient le meurtre eût été là pour les
+entendre, Sainte-Maline dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc de?...</p>
+
+<p>Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa
+pensée.</p>
+
+<p>Toujours brave et résolue, avec un imperceptible
+dédain, Fausta formula tout haut, froidement, résolument,
+ce que le brave n'avait pas osé dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tuer Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! après tout un homme en vaut un autre!
+trancha Sainte-Maline.</p>
+
+<p>Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues
+prêts à mordre, la rapière au poing, les trois crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Sus à Pardaillan!</p>
+
+<p>Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers
+Bussi.</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand
+seigneur pour entrer au service de la princesse
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je
+serais fort honoré d'entrer à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours
+d'une épée telle que la vôtre serait d'un appoint
+précieux. Faites vos conditions vous-même.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa
+dague, et, avec un accent de haine furieuse, il gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer
+dans le coeur de Pardaillan, je donnerais, sans hésiter,
+non seulement ma fortune jusqu'au dernier denier,
+mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte...
+Mon concours vous est donc tout acquis... Plus
+tard, madame, j'accepterai les offres gracieuses que
+vous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour
+cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous croirez le moment venu, monsieur,
+vous me trouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois
+le chef de cette entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs,
+je ne doute ni de votre zèle ni de votre dévouement,
+mais vous agissez pour le compte de madame,
+tandis que j'agis pour mon propre compte, et,
+quand il s'agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc,
+voyez-vous, n'a confiance qu'en lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi?
+demanda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Très vague, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus
+tôt possible, insista Fausta en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Il mourra! grinça Bussi avec assurance.</p>
+
+<p>Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui
+grondèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Il mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant
+avec un geste de souveraine.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait
+de dortoir, le premier soin des trois ordinaires fut
+d'éventrer leurs sacs, et d'aligner les piles d'or et
+d'argent avec des airs de jubilation intense.</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille livres! exulta Montsery en faisant
+sauter dans sa main une poignée de pièces d'or. Jamais
+je ne me suis vu si riche!</p>
+
+<p>&mdash;Le service de Fausta est bon!</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification,
+murmura Chalabre en hochant la tête.</p>
+
+<p>Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable
+d'homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce même homme que nous devons
+attaquer...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours
+ce qu'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer
+l'abondance et la prospérité, ma foi! tant pis
+pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS</h3>
+
+<p>Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se
+trouva de nouveau dans le couloir, il se secoua et,
+avec un soupir de soulagement:</p>
+
+<p>«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment
+machiné, certes, mais qui manquait vraiment
+trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses planchers
+à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose
+le pied.»</p>
+
+<p>Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant
+le terrain autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce
+couloir n'est pas machiné comme le cabinet d'où je
+sors? De quel côté aller?</p>
+
+<p>&mdash;De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce
+brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner...
+Si je retournais lui demander mon chemin?</p>
+
+<p>Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte.
+Mais il réfléchit:</p>
+
+<p>«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement
+dans la gueule du loup?... Pourquoi souriait-il de si
+étrange façon quand je l'ai quitté?... Je n'aime pas
+beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il prudent de
+ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre...
+Voyons! je suis venu par la droite, continuons par
+la gauche... Que diable! j'arriverai toujours quelque
+part!»</p>
+
+<p>Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route,
+aux aguets, la main sur la garde de l'épée bien dégagée,
+prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.</p>
+
+<p>Le corridor dans lequel il se trouvait était très
+large. C'était comme une artère centrale à laquelle
+venaient aboutir une multitude de voies transversales
+plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient,
+par-ci par-là, une nappe de lumière tamisée par les
+vitraux multicolores, en sorte que ces couloirs étaient,
+dans leur plus grande étendue, plutôt sombres ou
+même complètement obscurs.</p>
+
+<p>Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central
+tournait brusquement à gauche. Pardaillan avait
+franchi la plus grande partie de la distance sans encombre,
+lorsqu'en approchant du tournant il entendit
+le bruit d'une troupe nombreuse en marche.</p>
+
+<p>Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une
+fenêtre. Impossible de passer inaperçu. Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Au même instant, un commandement bref se fit
+entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Halte!</p>
+
+<p>Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit
+des armes posées à terre, un brouhaha de conversations
+bruyantes, des allées et venues, les différents
+bruits particuliers à une troupe qui s'installe.</p>
+
+<p>«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»</p>
+
+<p>Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes
+résolus qu'il avait dans les circonstances graves et
+murmura:</p>
+
+<p>«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole
+de M. le grand inquisiteur de toutes les Espagnes...
+Allons!...»</p>
+
+<p>Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.</p>
+
+<p>A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe
+d'hommes d'armes déboucha dans le couloir. Ces
+hommes ne parurent pas remarquer la présence du
+chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la
+fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent
+à jouer aux dés.</p>
+
+<p>Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se
+heurta à un deuxième groupe qui s'en allait rejoindre
+le premier, soit pour se mêler à la partie, soit
+pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
+des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire
+la moindre remarque.</p>
+
+<p>«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi
+qu'ils en veulent!»</p>
+
+<p>Cependant, comme le couloir dans lequel il venait
+de s'engager était occupé par une dizaine d'hommes
+qui paraissaient s'établir là comme pour y camper,
+ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin
+d'un air très calme, le chevalier se tenait prêt à
+tout.</p>
+
+<p>Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention
+à lui. Il n'y avait plus devant lui qu'un soldat
+qui s'était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait
+très attentionné à réparer une de ses chaussures.</p>
+
+<p>Pardaillan sentit la confiance lui revenir.</p>
+
+<p>Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi.
+Alors il entendit une voix murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les
+rondes... on veut vous prendre... Surtout ne revenez
+jamais en arrière, la retraite vous est coupée...</p>
+
+<p>Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna
+vivement pour lui répondre, mais déjà l'homme s'était
+élancé et rejoignait ses camarades en courant.</p>
+
+<p>«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me
+suis trop hâté de faire amende honorable... Qui est
+cet homme, et pourquoi me prévient-il?... A-t-il dit
+vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui s'alignent
+et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
+rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste!
+M. Espinosa fait bien les choses, et, si je me
+tire de là, ce ne sera vraiment pas de sa faute!»</p>
+
+<p>Il s'éloigna à grands pas en grommelant:</p>
+
+<p>«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à
+faire... Si seulement je connaissais la structure de ces
+lieux!... Quant à revenir en arrière, je n'aurais garde
+de le faire...»</p>
+
+<p>Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu
+sombre et, comme cette demi-obscurité le favorisait,
+il avançait d'un pas souple et allongé, évitant de faire
+résonner les dalles, pas trop inquiet, en somme, bien
+que sa situation fût plutôt précaire.</p>
+
+<p>Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir
+de l'approche d'une nouvelle troupe.</p>
+
+<p>«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il
+en cherchant instinctivement autour de lui.</p>
+
+<p>Au même instant la ronde déboucha d'un couloir
+transversal et vint droit à lui.</p>
+
+<p>«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.</p>
+
+<p>En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche,
+une embrasure; d'un bond, il se jeta dans ce
+coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la porte qui
+se trouvait là.</p>
+
+<p>Or, comme il tâtait de la main pour se rendre
+compte, il sentit que la porte cédait. Il poussa un peu
+plus et jeta un coup d'oeil rapide par l'entrebâillement:
+il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
+repoussa vivement la porte sur lui et resta
+là, l'oreille tendue, retenant son souffle. La ronde
+passa. Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et,
+comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut
+sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista,
+chercha: la porte qu'il avait à peine poussée, actionnée
+par quelque ressort caché, s'était fermée
+d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.</p>
+
+<p>«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»</p>
+
+<p>Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta
+le réduit qui l'avait abrité momentanément.</p>
+
+<p>C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très
+sombre, mais le chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet
+d'Espinosa, marchait presque constamment
+dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour
+se rendre compte de la disposition des lieux. En face
+la porte il distingua un petit escalier tournant.</p>
+
+<p>«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs
+pas le choix.»</p>
+
+<p>Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit
+et monta lentement, prudemment. L'escalier émergeait
+du sol sans rampe et aboutissait à une sorte de
+vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face,
+l'autre à droite, la troisième à gauche de l'escalier.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de
+cette disposition. Il eut une moue significative et
+murmura:</p>
+
+<p>«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme
+un rat dans une souricière.»</p>
+
+<p>Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait
+plongé dans une demi-obscurité qui, jointe à un
+silence funèbre, commençait à peser lourdement sur
+lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui
+lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua
+pour faire tomber cette impression de terreur qui
+s'appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard
+vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre un
+murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction,
+s'approcha et entendit distinctement une voix
+qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que fait-il?</p>
+
+<p>«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la
+voix. Voyons ce qui se trame là derrière.»</p>
+
+<p>Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute
+son attention.</p>
+
+<p>Une deuxième voix inconnue répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Il erre dans le dédale des couloirs où il est
+perdu.</p>
+
+<p>«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me
+concerne à n'en pas douter. Si je me tire de ce mauvais
+pas, vous paierez cher votre trahison, monsieur
+Espinosa.»</p>
+
+<p>De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait
+sur ce ton bref et impérieux qui lui était habituel:</p>
+
+<p>&mdash;Les troupes?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents hommes, tous armés de mousquets,
+occupent cette partie du palais. Des postes de cinquante
+hommes gardent toutes les issues. Des rondes
+de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors
+dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Si
+l'homme se heurte à l'une de ces rondes ou à l'un de
+ces postes, une décharge générale le foudroie...</p>
+
+<p>«Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est
+ce qu'il faudrait voir!»</p>
+
+<p>Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le
+plan d'évasion se dessinait net et précis, d'une simplicité
+remarquable: entrer brusquement, saisir Espinosa,
+lui mettre la pointe de l'épée sur la gorge et
+lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me conduire à l'instant hors de ce
+coupe-gorge ou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe
+avant que d'être broyé moi-même!</p>
+
+<p>Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir,
+il fallait que la porte ne fût pas fermée à clef.</p>
+
+<p>Cependant, Espinosa donnait ses ordres:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger
+à y pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue:
+l'homme est bien obligé de passer par les voies que
+nous laissons libres devant lui.</p>
+
+<p>«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère,
+la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon.
+Mais, par Pilate! Il ne me tient pas encore!»</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la
+porte, s'arc-bouta solidement et, comme il allait pousser
+de toutes ses forces, il étouffa une clameur de
+joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée
+ne l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans
+la pièce.</p>
+
+<p>Elle était vide.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait
+aucune issue visible autre que celle par où H venait
+de pénétrer. Elle était sans meubles, froide, obscure.</p>
+
+<p>Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se
+rappela avec quelle facilité la porte du bas s'était si
+énigmatiquement et si mal à propos fermée sur lui.</p>
+
+<p>«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis
+perdu!» songea-t-il.</p>
+
+<p>Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite
+qu'il n'était rentré. Et, dès qu'il fut revenu dans le
+vestibule, la porte, mue par un mécanisme invisible, se
+referma d'elle-même.</p>
+
+<p>«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant
+la main sur son front où pointait la sueur de l'angoisse.</p>
+
+<p>Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte.
+Elle était bien close et paraissait assez solide pour
+résister à un assaut.</p>
+
+<p>Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et
+demeura stupéfait: il ne se reconnaissait plus.</p>
+
+<p>L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par
+où il était entré était comblé. L'instant d'avant il y
+avait trois portes, maintenant il n'y en avait plus que
+deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et celle
+qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.</p>
+
+<p>Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait
+à sentir l'affolement le gagner. Il avait beau
+se raidir, il sentait peu à peu l'horreur le pénétrer.</p>
+
+<p>Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures
+peut-être, il errait ainsi, pourchassé et traqué de
+couloir en couloir.</p>
+
+<p>S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en
+douter, et ce n'est pas cela qui était fait pour l'effrayer.
+Mais où était ce danger? En quoi consistait-il?</p>
+
+<p>«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait
+le chevalier. Et que me veut-on, décidément?
+M'obliger à me réfugier dans la chambre des tortures?
+Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement
+observé: l'homme sera bien obligé de passer
+par les voies que nous laisserons libres devant lui!»</p>
+
+<p>Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait
+jamais, même dans les passes les plus périlleuses:</p>
+
+<p>«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit
+pas d'assassiner les gens, il faut encore qu'il les injurie!...»</p>
+
+<p>Il demeura un moment rêveur et murmura:</p>
+
+<p>«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons
+voir ce qui nous attend dans cette salle!»</p>
+
+<p>Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien
+certain de la trouver ouverte.</p>
+
+<p>«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous
+sa pression, puisque je dois passer par là!»</p>
+
+<p>Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva
+dans un couloir. Et toujours la même demi-obscurité,
+le même silence...</p>
+
+<p>Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il
+s'était trouvé déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il
+avait mis l'épée à la main et il allait d'un pas ferme et
+tranquille, mettant une sorte d'orgueil à conserver une
+allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
+sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes,
+et son coeur battait la chamade pendant qu'il se disait:</p>
+
+<p>«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le
+diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de ce
+mauvais pas!»</p>
+
+<p>Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant
+et retournant sans cesse, et sans s'en douter, dans
+les mêmes couloirs, qui s'enchevêtraient comme à plaisir,
+sondant les coins d'ombre plus épaisse, tâtant le
+sol avant de poser le pied, cherchant toujours, sans
+la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où
+il errait éperdument.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait,
+devant lui, dans l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la
+vit, une nouvelle troupe qui, silencieusement, venait à
+sa rencontre. Il s'arrêta et écouta attentivement.</p>
+
+<p>«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il
+me semble voir briller les fameux mousquets dont la
+décharge doit me foudroyer.»</p>
+
+<p>D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura
+que la dague était bien à sa portée et se ramassa,
+étincelant, prêt à bondir, retrouvant instantanément
+tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus devant lui
+que des êtres de chair et d'os comme lui.</p>
+
+<p>«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable!
+je trouverai, bien moyen de passer!»</p>
+
+<p>Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il
+s'arrêta net: derrière lui, surgie il ne savait d'où, une
+autre troupe s'avançait à pas de loup. Une fois encore,
+il était pris entre deux feux.</p>
+
+<p>«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie
+pure! Mortdiable! il ne s'agit pas de se faire tuer
+stupidement... il faut sortir vivant d'ici!...»</p>
+
+<p>Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours
+une embrasure.</p>
+
+<p>«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la
+chambre de torture, je pensais bien qu'on m'aurait
+ménagé une de ces voies dans lesquelles je dois
+passer.»</p>
+
+<p>Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui
+céda, ainsi qu'il l'avait prévu. Il pensait que les gens
+d'armes allaient passer sans s'arrêter. Il repoussa
+rageusement la porte en maugréant:</p>
+
+<p>«En voilà encore une que je ne pourrai plus
+ouvrir!»</p>
+
+<p>La porte poussée violemment claqua, mais ne se
+ferma pas.</p>
+
+<p>«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte,
+celle-là! Qu'est-ce que cela veut dire?»</p>
+
+<p>Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons! il est entré là!</p>
+
+<p>Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.</p>
+
+<p>«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves
+vont m'attaquer. Bataille! soit; aussi bien j'aime
+mieux cela que tout ce mystère.»</p>
+
+<p>Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait
+pas son temps et inspectait les lieux.</p>
+
+<p>«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est
+peut-être toujours le même qui change d'aspect et où
+je suis ramené sans m'en douter.»</p>
+
+<p>Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut
+placé justement à côté de la porte. Sans perdre
+un instant, il le poussa devant la porte. Il était
+temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre
+disait en frappant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là! Je l'ai vu se glisser.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncez la porte, commanda une autre voix
+impérative, nous le tenons!</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le
+bahut.</p>
+
+<p>Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en
+même temps, des rires, des plaisanteries, des menaces
+éclataient. Le chevalier comprenait parfaitement
+que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible
+de tenir tête à cinquante ou soixante assaillants.
+Tout ce qu'il pouvait espérer, lorsque le bahut serait
+tombé&mdash;ce qui ne pouvait tarder&mdash;était d'en découdre
+quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber
+sous le nombre. Il continuait donc de chercher
+instinctivement par où il pourrait battre en retraite.
+Comme il jetait autour de lui des regards scrutateurs,
+ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé
+précédemment par le bahut. D'un bond, il fut sur
+l'endroit et vit, là, une ouverture que le bahut servait
+à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas remarquée
+au premier abord. Il se pencha. C'était encore un
+petit escalier qui s'enfonçait dans le sol.</p>
+
+<p>Pardaillan réfléchit une seconde:</p>
+
+<p>«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons»,
+décida-t-il sur-le-champ.</p>
+
+<p>Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il
+descendit à tâtons et compta soixante marches, au
+bout desquelles il se trouva dans un étroit souterrain
+plongé dans une obscurité complète, et si bas
+qu'il fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il
+fit une vingtaine de pas, assez surpris de n'être pas
+poursuivi, A ce moment, il entendit derrière lui un
+bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée
+violemment. Il se retourna, et ses bras tendus
+heurtèrent en effet, une grille qui venait de se fermer
+sur lui.</p>
+
+<p>«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas
+me poursuivre... mais on ne veut pas non plus que je
+revienne sur mes pas.»</p>
+
+<p>La situation du chevalier, traqué dans les couloirs
+du haut, était brillante comparée à celle dans laquelle
+il se trouvait maintenant. En haut, il pouvait aller et
+venir, en se tenant droit, dans des couloirs spacieux,
+il y voyait suffisamment pour se diriger, et il
+respirait un air qui sentait bien un peu le moisi, à
+la vérité, mais qui, somme toute, était encore respirable.
+Ici, les choses changeaient d'aspect.</p>
+
+<p>Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol
+fangeux et gluant, semé de flaques dans lesquelles il
+s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici, plongé dans des
+ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et
+de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait
+le répugnant contact d'animaux immondes, qui
+fuyaient sous ses pas.</p>
+
+<p>Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la
+faim, et la fatigue de ces interminables marches et
+contre-marches commençait à se faire cruellement
+sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.</p>
+
+<p>Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait
+de lui dès qu'il séjournait.</p>
+
+<p>De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.</p>
+
+<p>Il était furieux contre Espinosa qui manquait
+odieusement à sa parole et lui infligeait ce singulier
+supplice d'une chasse abominable où il jouait le rôle
+du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer
+ce qui l'attendait dans la salle des tortures, terme
+mortel de cette course affolante où tout se terminerait
+pour lui dans les raffinements de quelque supplice
+monstrueux.</p>
+
+<p>Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout
+ce qui lui advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même,
+se reprochant amèrement son manque de résolution,
+exaspéré à tel point que, pour un peu, il se
+fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement,
+à se persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes
+d'armes et que tout, même la mort, était préférable
+à sa situation présente et surtout à ce danger
+inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand
+il serait dans la salle des tortures.</p>
+
+<p>Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de
+l'affolement, au plus fort de la fureur, une lueur
+d'espoir et de réconfort, en cette suprême constatation:</p>
+
+<p>«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout
+et machine admirablement le guet-apens, a oublié
+de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma dague
+et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa
+de me livrer vivant à ses bourreaux!»</p>
+
+<p>A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du
+bout du pied: c'était la première marche d'un escalier.</p>
+
+<p>«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas
+tout autant m'asseoir là et attendre la mort? Oui,
+mais la mort par la faim!»</p>
+
+<p>Il frissonna longuement et:</p>
+
+<p>«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste
+un souffle de vie, tant que j'aurai la force de tenir
+une arme, je dois me défendre. Montons!... Allons
+voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»</p>
+
+<p>Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée,
+faiblement éclairée par un soupirail situé tout en
+haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule, succédant aux
+ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu,
+lui parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et,
+lui qui sortait d'une tombe, il aspira avec délices l'air
+tiède et moisi qui tombait du soupirail.</p>
+
+<p>Il éprouva instantanément un peu de bien-être.
+Avec le bien-être, la confiance et le courage lui revinrent
+aussitôt.</p>
+
+<p>Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes
+des boues accumulées dans le souterrain et, avec
+un sourire de satisfaction, il s'écria tout haut, pour
+le plaisir d'entendre une voix humaine:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y
+voit, on n'a pas à lutter avec les immondes bêtes qui
+m'assaillent en bas. Tête et ventre! il fait bon vivre!</p>
+
+<p>Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa
+promptitude habituelle. Alors il pâlit et murmura:</p>
+
+<p>«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse
+salle des tortures qui doit être pour moi la fin de
+tout!»</p>
+
+<p>Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale
+qu'elle avait au moment de l'action; et, de son
+oeil froid, il étudia plus minutieusement ce lieu patibulaire.</p>
+
+<p>La salle était relativement propre. Jusque hauteur
+d'homme, les murs étaient revêtus de plaques de
+marbre blanc, elle était dallée de même marbre
+blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient
+dans tous les sens, servaient à l'écoulement du sang
+des malheureux sur qui la main de l'inquisiteur
+s'était appesantie.</p>
+
+<p>Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre
+ou sur des tablettes, une collection complète de tous
+les instruments de torture en usage, et Dieu sait
+si l'époque était féconde en inventions de ce genre!
+Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses
+de fer, couteaux, haches de toutes dimensions et de
+toutes formes, réchauds, paquets de cordes, instruments
+bizarres et inconnus se trouvaient là, rangés
+méthodiquement et soigneusement entretenus.</p>
+
+<p>L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait
+de plain-pied à la salle. Il n'y avait pas de porte.
+C'était comme un trou noir qui se perdait dans la
+nuit opaque.</p>
+
+<p>Presque en face de ce trou, trois marches et une
+porte bardée de fer, défendue par une serrure et
+deux verrous de dimensions extraordinaires.</p>
+
+<p>Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au
+cours de sa fuite éperdue, il n'eût pas manqué d'aller
+à elle, avec la quasi-certitude de la trouver ouverte.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait
+aboutir là, il savait que cette salle d'horreur était le
+terme où il devait trouver la mort. Comment? Par
+quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait dit
+lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan
+était donc certain que cette porte était bien cadenassée,
+et qu'essayer de l'ébranler serait peine inutile.
+Par là sans doute viendraient le bourreau et ses
+aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux
+d'assister à son agonie.</p>
+
+<p>Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher
+la porte, de la visiter soigneusement. A quoi bon
+user ses forces en efforts superflus? Tout à l'heure
+il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête
+aux assassins.</p>
+
+<p>Instruit par l'expérience, il marchait en sondant
+le terrain, craignant une surprise ou quelque coup
+de traîtrise que les machinations fantastiques dont
+il était la victime lui faisaient une nécessité de prévoir
+et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde
+masse de fer garnie de pointes acérées; il prit en
+outre un couteau à lame courte et large&mdash;ceci pour
+le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se briser
+dans le choc qu'il devinait imminent.</p>
+
+<p>Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait
+sans doute au bourreau, le traîna dans un angle, et,
+la rapière au poing, la dague et le couteau à la ceinture,
+la masse à portée de la main, il s'assit et attendit
+en établissant lui-même la situation.</p>
+
+<p>«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!...
+A moins que ces murs ne s'écartent d'eux-mêmes
+pour permettre de m'assaillir par-derrière. Ainsi, du
+moins, je puis me reposer un instant... si on m'en
+laisse le temps.»</p>
+
+<p>Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être.
+Tant qu'il avait marché, le feu de l'action l'avait
+empêché de songer à la faim. Maintenant qu'il était
+immobile, elle se faisait impérieusement sentir. Sans
+doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le
+dévorait et le faisait cruellement souffrir.</p>
+
+<p>Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui
+vint que, peut-être, Espinosa avait conçu cette idée
+vraiment diabolique de le laisser mourir de faim et
+de soif. Cette pensée lui donna le frisson de la malemort
+et il fut aussitôt sur pied en grondant:</p>
+
+<p>«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que
+j'aurai attendu stupidement la mort sans rien tenter
+pour l'éviter... Cherchons, mort-diable! cherchons!...»</p>
+
+<p>Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte,
+dont l'aspect formidable l'avait tout d'abord rebuté,
+et il formula sa pensée à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas
+s'en assurer?
+Et, en parlant, il franchissait les trois marches, il
+était sur la porte. Les lourds verrous, soigneusement
+huilés, glissèrent facilement et sans bruit.</p>
+
+<p>Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine;
+il examina la serrure. Elle était fermée et bien
+fermée.</p>
+
+<p>Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle
+ne fut même pas ébranlée.</p>
+
+<p>Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle
+et la gâche. Il étouffa un cri de joie.</p>
+
+<p>Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses
+têtes rondes. La dévisser n'était qu'un jeu; les instruments
+ne manquaient pas dans la chambre pour
+mener à bien cette opération.</p>
+
+<p>Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit
+de tournevis, et, tout en travaillant, il se disait:</p>
+
+<p>«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont
+généralement enchaînés et escortés de gardes... sans
+cela on n'aurait pas commis l'imprudence de placer
+aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a oublié
+ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres...
+aussi, j'en profite.» En moins de temps qu'il ne faut
+pour l'écrire, les deux vis étaient arrachées. Au moment
+de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la sueur de
+l'angoisse au front, et murmura:</p>
+
+<p>«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»</p>
+
+<p>Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux
+mains l'énorme serrure et tira à lui: la gâche tomba
+sur les marches, et la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie
+délirante. En effet, il l'avait entendu, Espinosa voulait
+le forcer à entrer dans la chambre de torture;
+là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
+nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa
+avait-il réellement pensé à le laisser mourir de faim
+dans ce cachot.</p>
+
+<p>Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui
+devait être son tombeau; il n'avait donc plus rien
+à redouter, les embûches de l'inquisiteur devaient
+s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela lui paraissait
+très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.</p>
+
+<p>Avec un soupir de joie, il murmura:</p>
+
+<p>«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»</p>
+
+<p>Il commença par repousser la porte et regarda autour
+de lui. Il se trouvait dans une façon de petit
+vestibule et il avait en face de lui une porte simplement
+poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva
+alors dans une allée étroite, largement éclairée par
+un oeil-de-boeuf situé tout en haut, à droite.</p>
+
+<p>«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici
+enfin le ciel! J'ai bien cru que je ne le verrais
+plus.»</p>
+
+<p>En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un
+intérieur, c'était la lumière pleine, éclatante, qui pénétrait
+par là. Le tout était d'arriver jusque-là. Pour
+ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
+n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était
+par la joie de revoir le ciel et la lumière.</p>
+
+<p>«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»</p>
+
+<p>Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un
+caveau mortuaire. Surmontant sa répugnance, il se
+livra à un examen attentif de sa nouvelle prison.</p>
+
+<p>Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies
+toutes les trois de cercueils en plomb. Sur sa droite,
+il y avait trois cases, mais une seule, celle du bas,
+était garnie. Les deux autres béaient, attendant le dépôt
+funèbre qui devait leur être confié provisoirement.</p>
+
+<p>Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases,
+au lieu d'être en maçonnerie, comme cela se pratique
+généralement, étaient en bois de chêne massif et
+lourd.</p>
+
+<p>Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un
+rire silencieux et, désignant les deux cases vides:</p>
+
+<p>«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour
+atteindre cette lucarne.»</p>
+
+<p>Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas
+et se hissa jusqu'à la case du haut où il dut s'allonger
+tout de son long sur le ventre.</p>
+
+<p>«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je
+n'ai pas le choix et ce n'est vraiment pas le moment
+de faire la petite bouche», pensa-t-il.</p>
+
+<p>L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en
+croix. Pardaillan sortit la tête entre les barreaux et
+regarda. La vue donnait sur des jardins. Il mesura
+de l'oeil la hauteur et eut un sourire:</p>
+
+<p>«Un saut magnifique.»</p>
+
+<p>A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres
+ogivales garnies de vitraux de couleurs à sujets religieux.</p>
+
+<p>«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux
+barreaux, maintenant!»</p>
+
+<p>Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger
+le bras et tâter les barreaux.</p>
+
+<p>«Ils sont en bois!»</p>
+
+<p>Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était
+bien définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se
+laisser glisser, franchir le mur qu'il voyait là-bas,
+tout cela ne serait qu'un jeu pour lui. Il était maintenant
+plein de joie, de forces et de courage. Sa délivrance
+lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait
+racontant cette fantastique aventure à son ami Cervantes.</p>
+
+<p>Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle,
+qui ne résisterait pas longtemps à sa poigne
+vigoureuse.</p>
+
+<p>Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et
+tirait de toutes ses forces, lorsqu'il sentit que quelque
+chose montait doucement sous lui, pesait sur sa
+gorge.</p>
+
+<p>«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il
+rentra précipitamment la tête.</p>
+
+<p>Au même instant ce quelque chose passa brusquement
+à un pouce de son visage. Il entendit un bruit
+sec, comme celui d'un couvercle qui se rabat, et il
+fut plongé dans une obscurité complète.</p>
+
+<p>Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre.
+Il heurta violemment une cloison.</p>
+
+<p>Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait
+à du bois dur comme du fer... Il se sentait pressé
+dans des cloisons épaisses et solides, basses et étroites,
+dans lesquelles il respirait péniblement, serré
+de toutes parts.</p>
+
+<p>Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.</p>
+
+<p>Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:</p>
+
+<p>«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa!
+Voici donc le piège final qu'il me tendait et
+dans lequel j'ai donné tête baissée comme un étourneau!»</p>
+
+<p>Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et,
+lorsqu'il s'immobilisa, une multitude de petites lumières
+scintillèrent soudain devant ses yeux éblouis.</p>
+
+<p>Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait,
+Pardaillan chercha d'où venaient ces lumières.</p>
+
+<p>Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans
+l'intérieur de sa boîte, à hauteur du visage.</p>
+
+<p>«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende...
+Soit, regardons et écoutons.»</p>
+
+<p>Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:</p>
+
+<p>L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment
+éclairé. Au milieu de l'allée centrale un catafalque
+autour duquel brûlaient huit cierges.</p>
+
+<p>Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan
+devina que ce catafalque lui était destiné et
+qu'on allait porter là son cercueil.</p>
+
+<p>Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre
+et s'approchèrent du cercueil. Et voici ce que
+Pardaillan entendit:</p>
+
+<p>&mdash;On va donc célébrer l'office des morts?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour celui qui est dans le cercueil.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a passé par la chambre de torture?</p>
+
+<p>&mdash;La chambre de torture, vous le savez, mon frère,
+n'est qu'un épouvantail destiné à attirer le condamné
+dans le caveau des morts vivants.</p>
+
+<p>Au même instant une cloche se mit à sonner le glas.
+La porte de la chapelle du roi s'ouvrit à deux battants,
+et une longue théorie de moines, recouverts de
+cagoules blanches, cierges en main, entra, et, d'un
+pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel.
+Puis le bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer
+devant le catafalque.</p>
+
+<p>Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts
+de cagoules de toutes les couleurs, qui vinrent
+se ranger autour du catafalque jusqu'à ce que la petite
+chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits
+sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses
+desservants et de ses enfants de choeur.</p>
+
+<p>Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se
+répandirent en volutes sonores sous les voûtes de la
+royale chapelle qu'ils emplirent d'une musique tour
+à tour plaintive et menaçante.</p>
+
+<p>Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable,
+entonnèrent le <i>de Profondis</i>.</p>
+
+<p>Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou
+d'horreur, glacé d'épouvanté, secoué du frisson mortel,
+Pardaillan, vivant, dut assister à son propre office
+des morts.</p>
+
+<p>Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et
+des poings les parois de son étroite prison.</p>
+
+<p>Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés.
+Mais, lorsqu'il frappait plus fort, les moines,
+impassibles, mugissaient:</p>
+
+<p>«<i>Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!</i>»</p>
+
+<p>Et, quand cet interminable office prit fin, les moines
+se retirèrent comme ils étaient venus: en procession
+lente et solennelle. Les desservants éteignirent
+les cierges de l'autel. Tout retomba dans le silence
+et la pénombre. Enfin, autour du catafalque,
+faiblement éclairé par quelques lampes d'argent qui
+tombaient de la voûte, il n'y eut plus que les quatre
+moines porteurs...</p>
+
+<p>Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il
+entendit un de ces moines demander, avec une indifférence
+placide:</p>
+
+<p>&mdash;La fosse de ce malheureux est-elle creusée?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car
+voici qu'il est l'heure de souper.</p>
+
+<p>Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait.
+Alors, rassemblant toutes ses forces, la bouche
+collée contre le judas, il cria:</p>
+
+<p>«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez
+pas m'enterrer vivant!...»</p>
+
+<p>Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres
+porteurs continuèrent imperturbablement leur route,
+le cahotant abominablement, n'apportant aucune
+précaution dans l'accomplissement de leur funèbre
+et abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils
+étaient de se rendre au plus vite au réfectoire.</p>
+
+<p>Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser
+son visage, qu'il tenait obstinément collé contre le
+judas. Il se vit au grand air, dans un jardin, et il
+frissonna:</p>
+
+<p>«Le cimetière!...»</p>
+
+<p>Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur
+mortelle, la marche vers le trou suprême lui parut
+s'accomplir avec une rapidité fantastique. C'est qu'il
+espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en sa
+faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le
+trou, que la terre pèserait sur lui lourde et glaciale,
+tout espoir de délivrance serait à jamais perdu. Il
+sentit qu'on le posait assez rudement sur un sol
+meuble.</p>
+
+<p>Il perçut distinctement le glissement des cordes
+sous le cercueil qui fut soulevé, glissa doucement et
+tomba mollement au fond de la fosse.</p>
+
+<p>Une voix de basse tonitrua:</p>
+
+<p>«<i>Requiescat in pace!</i>»</p>
+
+<p>Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan
+s'abandonna. Et, avec une résignation où perçait
+encore et malgré tout une pointe de raillerie, il
+murmura:</p>
+
+<p>«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»</p>
+
+<p>Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps.
+Presque aussitôt il se ressaisit et recommença à crier
+furieusement, à talonner le couvercle à grands coups,
+à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant
+de faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?</p>
+
+<p>Il n'en eut pas conscience.</p>
+
+<p>Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant
+de toutes ses forces décuplées par le désespoir
+et la rage, il essayait de faire sauter le couvercle,
+tout à coup, au moment où il râlait, à bout de
+forces et de courage, sur une faible poussée de
+l'épaule, le couvercle s'ouvrit comme de lui-même,
+eût-on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur.
+Il respira à grands coups comme s'il n'eût pu
+rassasier ses poumons et passa machinalement sa
+main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes
+de sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil
+et regardait autour de lui sans voir, avec des yeux
+de fou, ne pensant pas à fuir.</p>
+
+<p>Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non
+dans un cimetière comme il l'avait cru. Il ne remarqua
+même pas que sa fosse n'avait presque pas de
+profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur
+lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque
+agencement spécial, éparpillée à droite et à gauche,
+laissant le cercueil bien dégagé.</p>
+
+<p>Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:</p>
+
+<p>C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air
+et de l'espace devant lui, et que, maintenant, enragé
+de vengeance, il était résolu à tordre le cou de ce
+scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice
+sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne
+rapière au poing, bravant la mousquetade, il se
+sentait enfin de force à tenir tête à tous les sbires
+de l'inquisiteur.</p>
+
+<p>Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air
+frais du soir&mdash;la nuit commençait à tomber&mdash;ayant
+retrouvé un peu de sang-froid, il escalada lestement
+la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante
+rapidité de décision qu'il avait dans l'action,
+il se dirigea droit vers une porte dérobée située juste
+en face de lui.</p>
+
+<p>Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement
+il ouvrit. La porte donnait sur une cour
+occupée militairement par une compagnie d'hommes
+d'armes...</p>
+
+<p>Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout
+de suite il se heurta à l'officier de garde commandant
+la troupe, lequel, en le voyant, s'écria d'un air
+étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?</p>
+
+<p>Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne
+comprit qu'une chose: c'est que l'officier ne cherchait
+pas à lui barrer le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Par où sort-on? répondit-il.</p>
+
+<p>Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à
+droite, au hasard, sans savoir, et s'éloigna à grands
+pas.</p>
+
+<p>L'officier cria à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!</p>
+
+<p>Et, comme le chevalier continuait son chemin sans
+se tourner, sans se détourner d'un pouce, l'officier
+courut après lui, le saisit par le bras et dit, très poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce
+n'est pas par là qu'on sort... c'est par ici.</p>
+
+<p>-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide
+d'effarement, ne sachant s'il rêvait où s'il était
+éveillé.</p>
+
+<p>L'officier répondit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait l'honneur de me demander où
+était la sortie. Je vous fais remarquer que vous vous
+trompez... La sortie est à gauche et non à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait
+devenir fou, vous n'êtes donc pas là pour m'arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant.
+J'ai, il est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque
+se présentera devant moi. Mais cet ordre ne
+concerne pas M. de Pardaillan!</p>
+
+<p>Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des
+yeux. Il vit qu'il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt
+et, saluant à son tour l'homme qui lui parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois
+que j'ai pris la fièvre... là... dans ces couloirs.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.</p>
+
+<p>A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit
+avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous
+pourriez sortir comme vous étiez entré?</p>
+
+<p>&mdash;Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi
+de terre. Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le
+toucher et, les yeux flamboyants, avec ce calme glacial
+qui, chez lui, était l'indice d'une colère blanche
+réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble
+que nous avons un compte à régler!</p>
+
+<p>Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable
+qui lui était particulier, il reprit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de
+cette parole, si vous aviez passé avec confiance au
+milieu des troupes, vous n'auriez pas vécu ces quelques
+heures de transes mortelles. C'est une leçon que
+j'ai voulu vous donner, monsieur. En même temps,
+c'est un avertissement. Rappelez-vous que, quoi que
+vous fassiez, quelles que soient les apparences, vous
+serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et
+dans ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.</p>
+
+<p>Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui,
+une sorte d'intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes
+l'homme des luttes épiques sous le soleil éclatant,
+face à face et les yeux dans les yeux. Rentrez chez
+vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous
+serez broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car
+vous êtes un brave.</p>
+
+<p>Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa
+avait disparu sans qu'il eût discerné par où ni
+comment.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES</h3>
+
+<p>Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures
+du matin. Quand il sortit, la nuit était venue.</p>
+
+<p>Comme on était en été, à une époque où les jours
+sont encore longs, il calcula mentalement qu'il avait dû
+passer de huit à neuf heures à errer dans les couloirs
+et les souterrains dont trois ou quatre dans le cercueil.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa
+si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il
+en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an
+passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je
+viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible
+invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»</p>
+
+<p>Il était livide, avec quelque chose de hagard au
+fond des prunelles, et il marchait en titubant comme
+un homme ivre.</p>
+
+<p>Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures,
+car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:</p>
+
+<p>«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber
+ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne,
+n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans
+son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»</p>
+
+<p>Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire
+reculer Gargantua lui-même.</p>
+
+<p>Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé
+physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis
+sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées
+à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec
+une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment
+que ripaille et beuverie.</p>
+
+<p>Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons,
+nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et
+c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques
+heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait
+Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la
+réputation était solidement établie par plus de vingt
+duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...</p>
+
+<p>Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil,
+la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait
+plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation,
+il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation
+politique, sa vie et son honneur même. Or, cette
+réputation avait lamentablement sombré le jour où
+Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant
+témoins.</p>
+
+<p>Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé
+à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.</p>
+
+<p>Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse
+qu'à la suite de cette rencontre&mdash;la quatrième&mdash;qu'il
+était venu chercher si loin, il avait dû
+s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher
+ce diable d'homme qui, par surcroît, se faisait
+un malin plaisir de le ménager.</p>
+
+<p>Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de
+Bussi lui-même.</p>
+
+<p>«Or, puisque Pardaillan&mdash;et que la foudre
+m'écrase à l'instant même si je sais pourquoi!&mdash;s'obstine
+à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
+soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en
+arpentant à grands pas sa chambre. Tête et ventre!
+mort du diable! il faudra que j'en arrive là, moi,
+Bussi!»</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un
+homme sans foi ni loi... mais il n'était pas un assassin!</p>
+
+<p>Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait
+par ces mots: «en arriver là», c'était cela qui l'enrageait,
+qui le faisait verdir de honte.</p>
+
+<p>«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je
+ne vois pas d'autre moyen.»</p>
+
+<p>Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle
+il se révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau
+la chasser, elle revenait, tenace, tant et si bien qu'il
+finit par s'écrier:</p>
+
+<p>«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!...
+Aussi bien, il ne m'est plus possible de continuer à
+vivre ainsi, et, tant que cet homme vivra, la pensée
+de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»</p>
+
+<p>En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions,
+il s'en fut chercher les trois ordinaires qu'il
+emmena incontinent.</p>
+
+<p>Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent
+à l'Alcazar, où Bussi s'informa.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le
+roi de Navarre soit sorti, lui répondit l'officier qu'il
+interrogeait.</p>
+
+<p>Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.</p>
+
+<p>«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne
+faite. Si pourtant le maudit Pardaillan était
+proprement occis dans quelque recoin du palais!...
+Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»</p>
+
+<p>Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons.
+Tous quatre se blottirent dans une encoignure
+de la place qu'on appelle aujourd'hui «plaza del
+Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
+longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut
+le chagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la
+place en titubant, ce qui arracha une imprécation à
+Bussi qui grinça.</p>
+
+<p>«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce
+papelard d'Espinosa l'a laissé échapper, mais encore
+il me semble qu'il l'a traité magnifiquement, car l'infernal
+Pardaillan me paraît avoir bu copieusement!»</p>
+
+<p>Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine
+avance, puis ils se lancèrent à sa poursuite, se glissant
+le long des maisons, se faufilant sous les arcades.</p>
+
+<p>Cependant, sans se douter de la poursuite dont il
+était l'objet, le chevalier s'était engagé sur les quais,
+lieu propice, s'il en fût, à l'exécution d'un mauvais
+coup. On eût pu croire qu'il cherchait à faciliter la
+besogne des assassins. La vérité est que, nouveau
+venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin,
+Pardaillan, avec son habituelle insouciance du danger,
+n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche
+d'un chemin plus sûr.</p>
+
+<p>Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus
+ferme et plus assuré le long des quais encombres et
+déserts, une ombre, surgie d'un coin d'ombre, se dressa
+devant lui, et une voix glapit lamentablement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Por Christo crucificado, une limosna!</i> (La charité,
+au nom du Christ crucifié!)</p>
+
+<p>Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en
+pareil lieu, se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan,
+en général, n'avait pas les idées préconçues de
+tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
+faisant, par une habitude devenue chez lui comme une
+seconde nature, il étudiait d'un coup d'oeil pénétrant
+la physionomie du mendiant nocturne.</p>
+
+<p>Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement,
+paraissait taillé en athlète. Il était couvert de haillons
+sordides. Une rude tignasse lui couvrait le front,
+cependant que le bas du visage était enfoui sous une
+épaisse barbe noire, inculte.</p>
+
+<p>Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque
+part ces yeux fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression
+vague et fugitive. Cette physionomie rébarbative
+lui parut complètement inconnue de lui et il tendit
+une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à
+terre en égrenant tout son chapelet de bénédictions.</p>
+
+<p>Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste
+de vague compassion. Dès que le chevalier eut tourné
+le dos, le mendiant se redressa brusquement.</p>
+
+<p>Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait
+maintenant terrible. Ses yeux étincelaient
+d'une joie sauvage et ses lèvres avaient ce rictus d'un
+fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un
+geste foudroyant, et une lame courte jeta dans la
+nuit une lueur blafarde.</p>
+
+<p>Les quatre assassins à la piste virent le geste
+imprévu&mdash;geste mortel&mdash;du mendiant. Ils s'immobilisèrent,
+se tapirent dans l'ombre, témoins muets
+et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous
+leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie
+délirante, hoqueta:</p>
+
+<p>&mdash;Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan,
+la fortune de ce mendiant est faite!</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier pensait:</p>
+
+<p>«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!...
+Il me semble l'avoir entendue déjà...»</p>
+
+<p>Et, machinalement, il se retourna.</p>
+
+<p>Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se
+courba plus bas que jamais et nasilla éperdument:</p>
+
+<p>&mdash;Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route
+en haussant les épaules et murmura à part lui:</p>
+
+<p>«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:</p>
+
+<p>«Brute!... Il le laisse échapper!»</p>
+
+<p>Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa
+chasse, résolu à faire payer la déconvenue qu'il venait
+d'éprouver par une magistrale correction appliquée en
+passant au trop maladroit mendiant.</p>
+
+<p>Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre,
+le mendiant avait disparu comme par enchantement.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour
+de l'Or et s'était engagé dans la rue étroite et sombre
+où était située l'auberge de la Tour, dont il apercevait,
+non loin de là, le perron, faiblement éclairé.</p>
+
+<p>«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme
+de la rage.</p>
+
+<p>Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui,
+Bussi, la dague au poing, allait d'un pas souple et silencieux.
+Quelques pas encore le séparaient de l'homme
+qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la dague
+levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! je te tiens!</p>
+
+<p>A cet instant précis, une voix jeune et vibrante
+cria dans le silence de la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.</p>
+
+<p>Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente
+bourrade qui le fit trébucher dans son élan. Quant
+à Pardaillan, il s'était jeté brusquement de côté, en
+sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les
+épaules, ne fit que l'effleurer au bras.</p>
+
+<p>En même temps, un homme jeune se plaçait au
+côté du chevalier et le couvrait de sa rapière. Pardaillan
+reconnut aussitôt cet intrépide défenseur. Il eut
+un sourire moitié attendri et moitié railleur, et murmura
+en dégainant, sans se presser:</p>
+
+<p>&mdash;Don César!</p>
+
+<p>El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si
+fort à propos pour détourner le coup de poignard de
+Bussi, demanda avec une anxiété qui toucha profondément
+le chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas blessé, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, rassurez-vous!</p>
+
+<p>Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et
+Sainte-Maline, qui s'étaient laissé distancer par Bussi,
+accouraient l'épée haute. Bussi-Leclerc lui-même qui,
+emporté par son élan, était allé rouler sur les cailloux,
+se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre,
+ils chargèrent avec ensemble.</p>
+
+<p>Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à
+qui il avait affaire, et, en voyant les quatre charger,
+il dit tranquillement à don César:</p>
+
+<p>&mdash;Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne
+seront pas tentés de nous prendre par-derrière.</p>
+
+<p>La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision
+et, lorsque les quatre foncèrent, ils trouvèrent
+deux pointes longues et acérées qui les reçurent sans
+faiblir.</p>
+
+<p>Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage
+des trois ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention
+soudaine et imprévue de don César faisait
+avorter piteusement leur coup.</p>
+
+<p>En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que
+Pardaillan, à lui seul, était parfaitement de force à les
+battre tous les quatre réunis. Ils savaient qu'ils ne
+pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.</p>
+
+<p>Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur
+ses gardes et leur faisait face avec sa vigueur accoutumée,
+mais encore, pour comble, voici qu'un inconnu
+venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
+croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait
+manier son épée avec une maîtrise incontestable.</p>
+
+<p>Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent
+comme un éclair le cerveau des quatre compagnons.
+Néanmoins, comme ils étaient braves, pas un instant
+la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils attaquèrent
+fougueusement, résolus à se tirer très honorablement
+de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.</p>
+
+<p>Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un
+coup droit, d'ailleurs paré avec une remarquable aisance,
+nous vous avons averti ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois
+sans nulle raillerie, je me souviens... Je me souviens
+même si bien que, vous le voyez, je ne peux me résoudre
+à toucher des gentilshommes qui se sont comportés
+si galamment avec moi ce matin même.</p>
+
+<p>En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César
+et faisait hurler Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne
+rendait aucun coup. Il avait l'oeil à tout; son épée,
+qui paraissait animée d'une vie intelligente, se trouvait
+partout à la fois, mais c'était pour parer comme
+en se jouant et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait
+pas encore; après s'être rendu compte que don
+César était un second digne de lui, il lui disait de sa
+voix mordante:</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs,
+ce sont de braves gentilshommes.</p>
+
+<p>Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme
+lui, se contentait de parer, couvert d'ailleurs par
+l'épée étincelante et magique du chevalier qui trouvait
+moyen de parer même les coups destinés à son
+second qui, sans lui, eût été touché à deux reprises
+différentes.</p>
+
+<p>Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne
+paraissait pas même l'avoir vu.</p>
+
+<p>Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la
+porte s'était ouverte. Cervantes était apparu dans
+l'entrebâillement. Il avait mis tout de suite l'épée à la
+main et avait voulu se ranger auprès de ses deux amis,
+mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant
+paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront
+tôt lassés.</p>
+
+<p>Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan,
+n'avait pas bougé. Mais il gardait l'épée à la
+main, prêt à intervenir à la moindre défaillance.</p>
+
+<p>Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des
+consommateurs accourus derrière Cervantes, assistèrent
+effarés à ce spectacle fantastique de deux hommes&mdash;d'un
+seul homme eût-on aussi bien pu dire,
+tant l'épée de Pardaillan se multipliait,&mdash;tenant tête
+à quatre forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant,
+frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers,
+des coups furieux, imperturbablement parés, jamais rendus.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible,
+quand vous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez
+que je pourrais en finir tout de suite en vous
+désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte
+que je ne veux pas infliger à de galants hommes tels
+que vous.</p>
+
+<p>Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires,
+en continuant cet étrange combat, avaient compté
+que Pardaillan finirait par se piquer au jeu et rendrait
+enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils
+s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient,
+leur ardeur se refroidit considérablement, et
+bientôt Montsery, qui, étant le plus jeune, était toujours
+le plus primesautier dans ses mouvements,
+abaissa son épée en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans
+ces conditions.</p>
+
+<p>Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses
+compagnons. Comme s'ils n'eussent attendu que ce signe,
+Chalabre et Sainte-Maline firent de même.</p>
+
+<p>Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit
+gravement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs.</p>
+
+<p>Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi
+qui ne désarmait pas, lui, et, écartant d'un geste don
+César, il marcha droit à l'ancien gouverneur de la
+Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme terrible,
+parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant,
+Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan,
+y lisait le sort qui l'attendait, et, dans son
+esprit en délire, il clama:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...</p>
+
+<p>Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que
+rien au monde ne saurait lui épargner cette dernière
+humiliation qu'il sentit son cerveau chavirer. Brusquement,
+il baissa la pointe de sa rapière et râla dans
+un sanglot atroce:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...</p>
+
+<p>Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient
+pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient
+hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante
+le spadassin jeter lui-même son épée derrière
+lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de
+Pardaillan, en hurlant désespérément:</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi!... Mais tue-moi donc!</p>
+
+<p>Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer,
+c'en était fait de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper,
+Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux,
+se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! démon! il ne me tuera pas!...</p>
+
+<p>Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où
+il y avait plus de tristesse que de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en
+aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous
+avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine
+avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et
+de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner.
+Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier.
+Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire
+arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui,
+vous avez descendu un échelon de plus
+dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement,
+par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de
+vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop
+simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin,
+moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie
+contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce
+n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à
+mieux que le coup de dague que vous implorez. Or,
+ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!...
+Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter
+mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement,
+vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je
+ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous
+eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous
+vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous
+êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous
+avez voulu être.</p>
+
+<p>Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton,
+mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en
+pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement
+sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
+plus longtemps le supplice de ces injures débitées
+posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête
+à deux mains, et, se martelant le front à coups de
+poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
+qui hurle à la mort.</p>
+
+<p>Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les
+trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse
+posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée
+de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir,
+vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je
+pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude
+et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me
+crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs,
+de vous heurter à moi...</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement
+profond cet homme extraordinaire qui,
+attaqué à l'improviste par trois braves, lesquels ne
+paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en
+face, sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer.
+Et, ce qui redoubla leur ébahissement, ce fut de voir
+ces trois braves accepter ces paroles sans protester,
+car ils se contentèrent de saluer gracieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan,
+toujours grave.</p>
+
+<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par
+le bras et s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant
+tout haut, ainsi qu'il était de bon ton pour
+des mignons.</p>
+
+<p>Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit
+plus rien. Alors il poussa un soupir mélancolique,
+haussa les épaules et, prenant le bras de don César:</p>
+
+<p>&mdash;Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge.
+Il me semble que vous devez avoir faim.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>DON CRISTOBAL CENTURION</h3>
+
+<p>Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens
+dessus dessous. Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les
+servantes, tout ce monde, au bruit de la bataille, s'était
+empressé d'accourir et avait assisté à toute la scène.</p>
+
+<p>Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement,
+on se hâtait de le servir avec égards. Mais, ce soir-là,
+il ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quelle
+célérité le personnel de l'auberge de la Tour, patron
+en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le
+coin le mieux abrité du patio, abondamment garnie
+de mets propres à aiguiser l'appétit, tels que: olives
+vertes, piments rouges, marinades diverses, saucissons
+et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant
+de flacons vénérables, aux formes diverses,
+proprement alignés en bataille, le tout d'un aspect fort
+réjouissant... surtout pour un homme qui, enterré vivant,
+avait pu penser que jamais plus il ne lui serait
+donné de se délecter à si appétissant spectacle.</p>
+
+<p>Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses
+fourneaux, s'activait en conscience et se disposait à
+envoyer l'omelette bien mordorée, les pigeons cuits à
+l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments
+bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers,
+tranches de venaison, truitons frits, arrosés d'un
+jus de citron. Enfin, pour couronner dignement le tout:
+le régiment des marmelades, compotes, gelées, confitures,
+pâtes de fruits divers, accompagnés des flans
+et tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.</p>
+
+<p>Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à
+son service, Pardaillan remplit trois coupes sans mot
+dire, invita d'un geste Cervantes et don César, vida la
+sienne, d'un trait, la remplit, et la vida une deuxième
+fois et, en reposant la coupe sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe
+le coeur et, par ma foi! j'en avais besoin.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une
+attention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et
+paraissez ému... Je ne pense pourtant pas que ce soit
+le combat que vous venez de soutenir qui vous ait
+ainsi frappé... Il y a certainement autre chose.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes
+en face, sans répondre. Puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et
+vous ici, don César.</p>
+
+<p>Sans se faire autrement prier, Cervantes et don
+César prirent place sur des sièges. S'adressant à don
+César et faisant allusion à son intervention qui l'avait
+préservé du coup de poignard de Bussi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez
+pas, à ce que je vois, laisser traîner longtemps une
+dette derrière vous.</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour
+le ton et l'air affectueux dont ces paroles furent prononcées,
+que pour les paroles elles-mêmes. Et, avec
+cette franchise et cette loyauté qui paraissaient être le
+fond de son caractère, il répondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour
+vous éviter un mauvais coup, monsieur, mais je ne
+suis pas quitte envers vous; au contraire, me voici
+à nouveau votre débiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi
+plusieurs coups qui m'eussent indubitablement atteint...
+si vous n'aviez veillé sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nécessairement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci prouve que vous savez garder tout votre
+sang-froid dans l'action, ce dont je vous félicite vivement...
+Maintenant, si vous m'en croyez, attaquons toutes
+ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en
+juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.</p>
+
+<p>Et les trois amis commencèrent bravement le massacre
+des provisions accumulées devant eux.</p>
+
+<p>............................................................</p>
+
+<p>Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées
+par un long jeûne, et les émotions d'une journée si bien
+remplie, il nous faut revenir à un personnage dont
+les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.</p>
+
+<p>Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en
+reconnaissance d'une aumône royale que lui avait généreusement
+faite le chevalier de Pardaillan, n'avait rien
+trouvé de mieux que de le menacer de son poignard,
+par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant
+s'était tout simplement glissé entre les marchandises
+qui encombraient le quai, avait gagné une des nombreuses
+ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et
+s'était élancé en courant dans la direction de l'Alcazar.</p>
+
+<p>Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le
+mot de passe et montra une sorte de médaille. Aussitôt,
+la sentinelle s'effaça respectueusement. Alors,
+d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale des couloirs,
+qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement
+à la porte d'un appartement à laquelle il
+frappa d'une manière spéciale. Un laquais vint lui ouvrir
+aussitôt et, sur quelques mots que le mendiant lui
+dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une
+porte et s'effaça.</p>
+
+<p>Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher.
+Cette chambre était celle du dogue de Philippe II,
+don Inigo de Almaran, plus communément appelé
+Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré
+de bandes, se promenait rageusement, en proférant
+d'horribles menaces à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan
+de malheur, qui lui avait presque démis le bras.</p>
+
+<p>Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant
+devant lui une espèce de mendiant sordide, il fronça
+les sourcils, mais il reconnut le personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!</p>
+
+<p>Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans
+celui que Barba Roja venait d'appeler Cristobal, le
+familier qu'il avait délicatement jeté hors du patio
+le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.</p>
+
+<p>Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous
+paraît venu de faire plus ample connaissance avec lui.</p>
+
+<p>Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de
+bachelier comme il y en avait tant à cette époque en
+Espagne. Jeune, intelligent, instruit, il avait résolu de
+faire son chemin et d'arriver à une haute situation.
+C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on
+ne se connaît plus de père ni de mère et qu'on
+n'a été instruit et élevé que par la charité d'un vieil
+oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans un
+royaume où prêtres et moines sont légion.</p>
+
+<p>Il commença d'abord par se décharger de ces vains
+scrupules qui sont l'apanage des sots et la pierre
+d'achoppement de tout ambitieux fermement résolu à
+réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de facilité
+que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément
+la conscience du jeune Cristobal Centurion.
+Devenu plus léger, il n'en demeura pas moins ce qu'il
+était avant, pauvre à faire pitié au Job, de biblique
+mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait
+faits pour délester sa conscience méritaient somme
+toute une récompense, le diable la lui donna en lui
+suggérant l'idée d'alléger son vieux curé d'oncle de
+quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
+économisés en se privant durant de longues années,
+et qu'il avait précautionneusement enfouis
+dans une sûre cachette, non pas si sûre pourtant
+que le jeune drôle ne la découvrît après de longues
+et patientes recherches.</p>
+
+<p>Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à
+la prévoyance avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu
+don Cristobal Centurion, se hâta de gagner au
+large et se mit en quête de quelque puissant protecteur.
+Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait
+en ce temps un don Centurion que Philippe II venait
+de créer marquis de Estepa. Don Cristobal Centurion
+se découvrit incontinent une parenté indéniable&mdash;du
+moins elle lui parut telle&mdash;avec ce riche seigneur.
+Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de
+lui assistance. Le marquis de Estepa était un de ces
+égoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il
+demeura intraitable. Et non seulement ce mauvais parent
+ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout
+net à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore
+de se réclamer d'une parenté que lui, marquis de
+Estepa, s'obstinait à nier contre toute évidence, il ne se
+gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.</p>
+
+<p>La menace des coups de bâton produisit une impression
+pénible sur don Cristobal Centurion, et il
+s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, qu'en effet, le
+seigneur marquis n'était pas de sa famille.</p>
+
+<p>Durant quelques années, il continua de vivoter.</p>
+
+<p>Il se fit soldat et apprit à manier noblement une
+épée. Puis il se fit détrousseur de grands chemins et il
+apprit à manier non moins noblement le poignard.
+Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de
+se servir convenablement d'à peu près toutes les-armes
+en usage à l'époque, il mit généreusement ses talents
+à la disposition de ceux qui ne les possédaient
+point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou
+vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.</p>
+
+<p>Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il
+était merveilleusement doué, il était devenu un vrai
+savant en philosophie, en théologie et en procédures
+de toutes sortes. Et, pour varier ses occupations et
+accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait
+une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le
+compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte
+de tel prédicateur, ou encore rédigeait les plaidoiries
+de tel avocat.</p>
+
+<p>Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs
+d'enfance&mdash;ce qu'il appelait: fouiller dans ses papiers
+de famille&mdash;il se rappela qu'une de ses arrière-cousines
+avait, autrefois, épousé le cousin de l'arrière-cousin
+de don Inigo de Almaran, personnage considérable,
+promu à l'honneur de veiller directement sur
+les jours de Sa Majesté catholique.</p>
+
+<p>Don Centurion se dit que sa parenté était claire,
+évidente, palpable, et que l'illustre Barba Roja&mdash;qui,
+somme toute, faisait en haut de l'échelle sociale, et
+pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, faisait
+en bas, pour le compte de tout le monde&mdash;ne pouvait
+manquer de le comprendre et de le bien accueillir.</p>
+
+<p>Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement
+le parti qu'il pourrait tirer d'un sacripant instruit
+et vigoureux, décidé à tout, capable de tenir tête
+au casuiste le plus subtil, en même temps capable
+de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.</p>
+
+<p>Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines
+expéditions mystérieuses qu'il entreprenait de temps
+en temps, soit pour le compte du roi, soit pour son
+propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel serait
+le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.</p>
+
+<p>Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune
+de se voir bien accueilli. Sa parenté fut reconnue
+sans discussion et son nouveau cousin le fit entrer
+d'emblée à la <i>General Inquisicion suprema</i> avec
+des appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent,
+n'en parurent pas moins mirifiques au bravo.</p>
+
+<p>Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba
+Roja serait quelque peu exagérer. Une fois pour toutes,
+il s'était débarrassé de tout sentiment encombrant,
+et la reconnaissance était au nombre de ceux-là.
+Mais il était trop intelligent pour n'avoir pas compris
+que, tant qu'il ne se sentirait pas assez fort pour
+voler de ses propres ailes, il lui faudrait s'appuyer
+sur quelqu'un de puissant.</p>
+
+<p>Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a
+l'employer, il n'eût pas hésité à lâcher et, au besoin, à
+trahir odieusement le confiant Barba Roja. Mais, comme
+nul ne songeait encore à se l'attacher, il restait
+momentanément foncièrement attaché à son cousin.</p>
+
+<p>Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba
+Roja au moment où le colosse vaincu tournait autour
+de sa chambre comme un fauve en cage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.</p>
+
+<p>Centurion haussa dédaigneusement les épaules et
+répondit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme,
+mais où perçait, malgré lui, une sourde irritation:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur,
+pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé
+bon de le laisser échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le
+damné prêtre qui s'avise de jouer à la générosité!... Si
+cet homme vit, je reste déshonoré, et je perds la confiance
+du roi et je n'ai plus qu'à me retirer dans quelque
+cloître et y crever de honte et de macération!...</p>
+
+<p>Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du
+dévoué Centurion. La disgrâce du dogue de Philippe II
+entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, fut-ce très sincèrement
+qu'il répondit non sans quelque mélancolie:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez
+quelque peu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement
+vous faire un crime d'avoir trouvé votre
+maître. A bien considérer les choses, j'estime que,
+dans votre malheur, vous avez encore du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez
+tombé sur un Espagnol désireux de vous supplanter
+auprès du roi, et vous eussiez été irrémissiblement
+perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
+de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un
+ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille:
+celui-là ne cherchera pas à prendre votre place...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais,
+n'importe, il me faut une vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel
+jaillit une lueur fauve, je suis de votre avis.
+Et, si vous avez une dent contre le Français, j'en ai
+une aussi, et d'une belle longueur, je vous en réponds...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je
+suppose qu'il se restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé.
+A telle enseigne qu'il m'a fait l'aumône...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec
+un sourire livide. S'il a échappé, croyez bien que ce
+n'est pas le fait de ma volonté. Il faut croire qu'une
+providence veille sur lui, car, comme j'allais lui enfoncer
+le poignard que voici entre les deux épaules, il
+s'est retourné à point nommé et, diable! nous connaissons
+tous deux la force redoutable du sire. Je n'ai pas
+demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.</p>
+
+<p>Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et
+je le prends mort ou vif, dusse-je démolir la bicoque.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant
+d'hommes qu'il en faudra et cours, je le voudrais
+déjà voir les tripes au vent... Quel malheur que le scélérat
+m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je n'aurais
+laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit
+Centurion avec une joie frénétique, vous pouvez vous
+en rapporter à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.</p>
+
+<p>Centurion hocha doucement la tête et, avec un
+calme sinistrement résolu:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce
+qu'il m'a fait, dit-il. Mais la question n'est pas là...
+Vous m'aviez donné l'ordre de rechercher et de vous
+amener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes
+féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce
+n'est certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or,
+grâce à l'intervention de ce Pardaillan, qui ne respecte
+rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué par mes
+supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans
+ordres... L'ordre venait de vous, mais, comme vous
+n'avez pas jugé à propos de me couvrir, pensant que
+vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je n'ai
+écouté que mon dévouement pour vous et je me suis
+tu, et j'ai accepté la punition sans murmurer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des
+raisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à
+cette affaire. Mais, comme il n'est pas juste que tu
+aies été puni par ma faute, prends ceci.</p>
+
+<p>Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement
+garnie au dévoué Centurion, car il eut une
+grimace de jubilation et, tout en serrant précieusement
+la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera
+pas avec ce Pardaillan ce qui m'est arrivé avec
+la Giralda? Que je réussisse, comme je l'espère, ou
+que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se fâchera
+pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en
+est fait de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi
+clairement. Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit
+de votre main, à seule fin d'être complètement couvert
+en cas où ce que je vais entreprendre ne serait
+pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt!
+fit Barba Roja en se dirigeant vers un cabinet d'ébène.</p>
+
+<p>Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et,
+considérant piteusement son bras en écharpe:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne
+pour écrire avec mon bras malade?</p>
+
+<p>&mdash;Ventre de veau! murmura Centurion désappointé,
+c'est vrai, j'avais oublié le bras malade. Et pourtant,
+reprit-il avec froideur, pourtant, je n'agirai pas
+sans un ordre écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire
+en ce cas?</p>
+
+<p>Centurion parut réfléchir un instant et soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?</p>
+
+<p>Barba Roja haussa ses larges épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au
+roi: «Sire, vous plairait-il de signer l'ordre de meurtrir
+le sire de Pardaillan?»</p>
+
+<p>Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil
+sur Barba Roja, Centurion dit d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que
+j'ai ici portent la signature du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut
+tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'en vaut que mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut
+échapper à toute sanction, on peut exiger main forte
+de toutes les autorités civiles ou religieuses?</p>
+
+<p>L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer
+que le temps passe et qu'en tardant davantage
+nous courons le risque de trouver l'oiseau déniché.</p>
+
+<p>Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et,
+toujours hésitant, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! un blanc-seing...</p>
+
+<p>Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le
+plus indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute,
+je ne suis pas pressé, moi. J'attendrai que vous soyez
+en état de me signer l'ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Barba Roja se décida brusquement...</p>
+
+<p>&mdash;Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de
+ce parchemin? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre
+diable comme moi puisse tirer de ce méchant carré
+de parchemin? Si encore c'était un bon sur le Trésor,
+je comprendrais... Mais ça!...</p>
+
+<p>Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y
+prit un des blancs-seings dont il disposait pour l'exécution
+des ordres secrets du roi et le tendit à Centurion
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.</p>
+
+<p>Centurion prit le parchemin d'un air très détaché,
+mais, si Barba Roja avait pu discerner l'éclair de
+triomphe qui s'alluma dans l'oeil du familier, nul
+doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.</p>
+
+<p>Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses
+loques et, se dirigeant vers la porte, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre
+et cependant il me faut aller changer ce costume.</p>
+
+<p>Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba
+Roja, avec une timidité étrange chez ce colosse,
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cristobal!...</p>
+
+<p>Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant
+que Barba Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre
+à parler, il lui dit avec cette brusque familiarité
+qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Les moments sont précieux, l'homme peut nous
+échapper. Voyons, videz votre sac une bonne fois.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse,
+railla Centurion narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire
+d'une pierre deux coups?... reprit Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince
+sourire, si toutefois la jeune fille est à l'auberge...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja,
+dont le visage s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette
+jeune fille, demande-moi tout ce que tu voudras!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion
+entre haut et bas.</p>
+
+<p>Et tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois
+votre haine et votre amour.</p>
+
+<p>Et, sur ces mots, il s'éclipsa.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LE SOUPER</h3>
+
+<p>Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le
+brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le
+blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de
+Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il
+eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui
+lui paraissait incroyable:</p>
+
+<p>«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer
+mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»</p>
+
+<p>Comme il traversait la place du Palais en faisant
+des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant
+pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de
+derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
+s'arrêta et demanda à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? L'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque
+à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.</p>
+
+<p>&mdash;A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton
+d'incrédulité.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui est venu du secours. El Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de se mettre à table avec El Torero et
+un grand diable qu'il a appelé Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a
+du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.</p>
+
+<p>L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit
+sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec
+une jubilation intense.</p>
+
+<p>A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans
+un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait,
+prudemment tapie au centre de massifs de palmiers,
+d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
+parfums. Tout autour de cette première barrière
+de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès
+géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau
+opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même
+d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse
+demeure et la défendait contre toute intrusion
+intempestive.</p>
+
+<p>Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée
+dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la
+porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme
+qui connaît son chemin, contourna la maison et,
+après avoir franchi les marches du perron monumental,
+il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.</p>
+
+<p>Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète
+et très sobre d'ornements, semblaient monter la
+garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était
+sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée,
+un des laquais souleva une lourde tenture de
+velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec
+un luxe d'une richesse inouïe.</p>
+
+<p>Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il
+pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine
+un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient.
+Il était resté campé au milieu de la pièce.</p>
+
+<p>Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse
+portière de brocart, soulevée par une main
+invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.</p>
+
+<p>C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence
+qui ressemblait à un agenouillement.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître
+remarquer l'étrange costume du personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le
+blanc-seing.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre
+émotion.</p>
+
+<p>Centurion tendit le parchemin que venait de lui
+confier Barba Roja.</p>
+
+<p>Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un
+long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin,
+le mit dans son sein et, toujours impassible, de son
+pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant
+une table et traça quelques lignes de sa fine écriture
+sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison
+de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous
+remettra les vingt mille livres promises.</p>
+
+<p>Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le
+parcourut d'un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion,
+il y a erreur, sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt
+mille livres? dit Fausta, très calme.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, madame... et vous me remettez un
+bon de trente mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser
+la célérité avec laquelle vous avez exécuté
+mes ordres.</p>
+
+<p>Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire
+de mépris vint arquer les lèvres de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton
+d'irrésistible autorité.</p>
+
+<p>Centurion ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez,
+maître Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Centurion avec une joie manifeste,
+j'ai la joie de vous annoncer que je tiens Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta était restée assise devant la table. En entendant
+ces mots, elle se leva lentement et, dardant son
+regard lumineux sur le bravo presque prosterné, elle
+répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?</p>
+
+<p>Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité
+et de souverain mépris dans le ton de ces paroles.</p>
+
+<p>Cependant, avec une modeste assurance. Centurion
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce
+moment attablé dans une hôtellerie dont toutes les
+issues sont gardées par mes hommes. En sortant
+d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je
+réponds comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie
+en question, et nous cueillons l'homme...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme!... Qui ça, l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan,
+gronda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit!
+Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan et nous
+vous l'amenons... à moins que vous ne préfériez que
+nous l'expédions proprement ad patres...</p>
+
+<p>«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un
+ignoble sbire, qu'un bravo de bas étage réussisse à
+s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, c'est contraire
+au sens naturel des choses.»</p>
+
+<p>Et, à voix haute, sans nulle raillerie:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?...
+Vous vous ferez tuer, vous et vos dix braves.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, dit froidement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes,
+trente, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez
+pas le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Centurion allait protester. Elle lui imposa silence
+d'un geste impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna
+de nouveau quelques lignes:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille
+livres. Il est à vous si vous le voulez.</p>
+
+<p>&mdash;A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit Fausta.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses
+instructions au bravo attentif. Quand elle eut terminé,
+elle plia le bon, le mit dans son sein, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous réussissez, ce bon est à vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec
+un sourire sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... fit Centurion avec une hésitation et
+un embarras soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis que la petite bohémienne
+ne serait pas livrée à don Almaran.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient
+toujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec
+une émotion étrange, je ne suis qu'un pauvre bachelier
+qui, sa vie durant, n'a fait que loger le diable
+dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres
+que je devrai à votre générosité représentent pour
+moi une fortune inouïe... Pourtant, cette fortune, je
+l'abandonnerais de grand coeur contre l'assurance que
+jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de
+Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son
+air paisible.</p>
+
+<p>Sans répondre. Centurion joignit les mains en une
+extase muette.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette
+jeune fille ne sera, par ma volonté, livrée à ton
+parent.</p>
+
+<p>Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au
+dehors, ivre de joie.</p>
+
+<p>Fausta resta un long moment rêveuse, combinant
+dans sa tête les derniers détails du guet-apens qui
+devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet obstacle
+vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises,
+et qui s'appelait Pardaillan.</p>
+
+<p>Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet.
+Dans le corridor où elle s'engagea, elle s'arrêta devant
+une porte, poussa un judas invisible, et regarda par
+la petite fente. Une jeune fille, blottie dans un large
+fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait
+sommeiller doucement, la tête penchée sur son épaule.</p>
+
+<p>Cette jeune fille, c'était Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa
+route. Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la
+dernière porte qu'elle trouva à main droite, et entra.</p>
+
+<p>La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était
+un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol. C'était
+une espèce de boudoir très simple, éclairé par une
+fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient
+en assez mauvais état.</p>
+
+<p>Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre
+au laquais, qui se présenta aussitôt.</p>
+
+<p>Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la
+pièce et repoussa du côté opposé à la fenêtre tous les
+meubles qui restaient, en sorte que, lorsqu'il eut
+terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
+qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé
+dans une encoignure. En fait de siège, il ne resta
+qu'un large divan, sur lequel s'amoncelaient des coussins
+de soie. Le divan était placé juste en face de la
+fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une
+moitié de la pièce se trouva meublée et l'autre moitié
+complètement dégarnie.</p>
+
+<p>Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée,
+Fausta sortit, précédée du laquais portant un candélabre
+garni de cires allumées.</p>
+
+<p>Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte
+qu'il ouvrit, et se trouva devant un escalier de pierre
+qui aboutissait aux caves. Le laquais descendit, et,
+après maints détours, s'arrêta devant une porte de fer,
+qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se
+tint à l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un
+caveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente
+autre que la porte, assez long, mais fort étroit,
+assez semblable comme forme à une baignoire de
+dimensions anormales. Les parois et le sol de ce
+caveau étaient recouverts de larges dalles de marbre
+blanc.</p>
+
+<p>A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta
+inspecta ce lieu qui n'avait rien de sinistre. Elle alla
+prendre une cire au flambeau, la leva en l'air, et
+étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
+inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu
+du caveau, fouilla dans son sein et en sortit une boîte
+minuscule, dans laquelle elle prit une petite pastille.</p>
+
+<p>«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni
+est un homme à Espinosa. Il m'a trompée déjà en me
+donnant pour du poison ce qui n'était qu'un narcotique.
+N'en sera-t-il pas de même avec cette pastille?...
+Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette
+fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie,
+mais je n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»</p>
+
+<p>Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des
+cires. Elle souffla légèrement pour activer la combustion
+et vint la déposer au milieu du caveau. De minces
+volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante
+s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait
+lentement.</p>
+
+<p>Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma
+la porte à double tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant,
+dit Fausta. Demain matin, vous ferez venir des
+maçons et vous ferez murer solidement cette porte.</p>
+
+<p>Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.</p>
+
+<p>Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:</p>
+
+<p>«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver.
+Même pas moi... si j'en avais le désir.»</p>
+
+<p>Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter
+la clef dans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea
+vers la chambre où dormait la Giralda, en murmurant:</p>
+
+<p>«Allons styler la petite bohémienne.»</p>
+
+<p>Pendant que Fausta organise la mise en scène du
+guet-apens imaginé par elle, pendant que Centurion
+procède à l'exécution de ce guet-apens, Pardaillan
+devise paisiblement avec ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé
+à point nommé dans cette rue? dit-il à don César.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions
+pas sans appréhensions au sujet de l'entrevue que
+vous deviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés,
+nous nous trouvions ici vers midi, pensant
+vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension
+se changea en inquiétude. Alors, nous allâmes à
+l'Alcazar, espérant, sinon vous y rencontrer, du moins
+y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous
+vous êtes inquiétés de moi?... Qu'eussiez-vous fait si
+je ne fusse pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don
+César. Mais nous ne serions pas restés inactifs... Nous
+aurions cherché à pénétrer dans le palais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions entrés, assura Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux
+pétillaient de joyeuse malice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que
+vous étiez devenu... et, dans le cas où on vous aurait
+arrêté, nous aurions cherché à vous délivrer... Nous
+aurions plutôt mis le feu au palais!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y
+avais point pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher
+au palais, c'est la plus insigne folie que vous eussiez
+pu faire.</p>
+
+<p>&mdash;Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le
+Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en
+tirer, diable!... grommela Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois
+vivant ou mort? reprit-il, s'adressant à Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que
+vous êtes bien vivant, que diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement
+Pardaillan. Je suis mort... ou plutôt je suis le mort-vivant...
+A telle enseigne que, dûment et proprement
+cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été
+descendu dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana,
+ma mignonne?</p>
+
+<p>Cette question était motivée par le bris d'un flacon
+plein d'un vin généreux que Juana venait de laisser
+choir sur les dalles du patio.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour
+sa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur
+le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être
+obligée de remplacer le flacon que vous venez de
+briser... et c'est vraiment dommage, car cet excellent
+liquide est fait pour nous abreuver et nous donner
+des forces, et non pour laver les dalles de cette cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil
+perspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.</p>
+
+<p>Cervantes et don César ne purent s'empêcher de
+frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement
+don César.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... puisque me voici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit
+Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se
+signant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je
+suis mort, je suis aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...</p>
+
+<p>Devant cette explication effarante, donnée avec un
+air paisible, Juana jugea prudent de battre précipitamment
+en retraite et se réfugia dans la cuisine sans
+plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant
+qu'intrigué, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air
+que vous venez d'échapper à quelque terrible danger.</p>
+
+<p>Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit
+succinct des effroyables aventures qu'il avait vécues
+au palais. Lorsqu'il eut achevé, il s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment
+vous êtes intervenu si fort à propos pour faire
+dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant
+inquiet je ne pouvais tenir en place. Tandis que
+M. de Cervantes cherchait une combinaison qui nous
+permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur,
+j'étais allé me mettre sur la porte extérieure du
+patio. C'est de là que j'ai vu s'élancer l'homme et
+que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié pour
+vous avertir du danger.</p>
+
+<p>Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un
+flan savoureux. Tout à coup, redressant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant
+jolie Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.</p>
+
+<p>Pardaillan posa brusquement son verre, et dit,
+en scrutant le visage souriant du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible!
+Pour un amoureux, ce calme me surprend, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit
+le Torero, en continuant de sourire. Vous savez,
+monsieur le chevalier, que la Giralda s'obstine à ne
+pas quitter l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan,
+et m'est avis que vous devriez l'exhorter à fuir
+au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce pays est mauvais
+pour vous comme pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes
+en haussant les épaules; mais les jeunes gens
+n'en font toujours qu'à leur tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit
+pas là d'un simple caprice de jeune femme, ainsi
+que vous paraissez le croire. La Giralda, comme moi,
+n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis
+quelque temps, elle a appris que ses parents sont
+vivants, et elle croit être sur leurs traces. La douceur
+du foyer familial apparaît comme le suprême bonheur
+à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais
+connus. Peut-être ont-ils été abandonnés volontairement,
+peut-être ces parents qu'ils désirent ardemment
+connaître sont-ils indignes et les repousseront haineusement...
+n'importe, ils cherchent quand même, quittes
+à se meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment
+aurais-je le coeur de l'empêcher, puisque, moi-même,
+je chercherais, comme elle... si je ne savais,
+hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom
+ne sont plus, ajouta-t-il avec un accent poignant.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous
+m'en direz tant... Mais pourquoi n'aidez-vous pas
+votre fiancée dans ses recherches?</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne,
+vous le savez&mdash;ou, dû moins, elle fut élevée
+par des Bohémiens. Elle a ses idées et ses manières
+à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... même
+à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction
+que ses recherches n'aboutiront pas si elle ne les
+fait elle-même. Quant à sa disparition, si elle ne
+m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs fois
+déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la
+verrai revenir avec une déception de plus... et je
+m'efforcerai de la consoler.</p>
+
+<p>Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé
+d'assassiner le Torero. Il se demanda si cette disparition
+de la bohémienne ne cachait pas un piège à
+l'adresse du fils de don Carlos.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est
+absentée volontairement et dans le but que vous
+venez d'indiquer?</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda m'a prévenu. Son absence devait
+durer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec
+un commencement d'inquiétude, que pensez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous
+a prévenu elle-même... Seulement, si, demain matin,
+vous ne l'avez pas revue, suivez mon conseil: venez
+me chercher sans perdre un instant et nous nous
+mettrons ensemble à sa recherche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan
+avec son flegme habituel, et attendons à
+demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la
+corrida?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui
+passa comme un éclair sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton
+tranchant. Le roi m'a fait le très grand honneur de
+m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté a même poussé
+l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me
+rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans
+l'arène... Vous voyez bien que je ne saurais me dérober.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans
+les usages de faire pareille démarche?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que
+me fait Sa Majesté n'en est que plus précieux, dit
+don César, d'une voix mordante.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis,
+se penchant par-dessus la table, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque
+en vous une étrange émotion quand vous parlez
+du roi... Jureriez-vous que vous n'avez pas un sentiment
+contre Sa Majesté Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un
+tel serment... Je hais cet homme! Je me suis juré
+qu'il ne mourrait que de ma main... et vous voyez
+que je sais respecter un serment.</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent
+auquel il n'y avait pas à se méprendre.</p>
+
+<p>«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait
+pour arranger les choses!»</p>
+
+<p>Et, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez
+depuis quelques jours à peine!... J'admire votre
+confiance, si elle s'étend ainsi à tout le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que je sois homme à conter mes
+affaires à tout venant, dit vivement le Torero. J'ai été
+élevé dans une atmosphère de mystère et de trahison.
+A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai
+connu que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer
+dans les ganaderias ou dans les sierras en me cachant
+comme un criminel, ayant pour compagnon et pour
+maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui
+était bien l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux
+que j'ai connu. J'ai donc appris à me méfier
+et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même à
+M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je
+viens de dire à vous, que je connais depuis quelques
+jours, à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile.
+Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage?
+Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos yeux, si railleurs
+pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante
+bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous
+et j'éprouve ce sentiment fait de confiance, de respect
+et d'affection, tel qu'on le doit éprouver, me semble-t-il,
+pour un grand frère... Excusez-moi, monsieur, je
+vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois
+que je me sens assez de confiance pour parler ainsi
+à coeur ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri;
+puis, regardant bien en face don César:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, que savez-vous de votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon
+père et ma mère sont morts, et tout me porte à
+croire qu'ils étaient d'illustre famille.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes,
+ne regrettez pas trop cette famille. L'adversité, voyez-vous,
+forme des caractères de votre trempe et de la
+trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît comme
+un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit
+à moi-même plus d'une fois ce que vous venez d'exprimer.
+Mais cela n'atténue ni mes regrets ni ma
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous appris la mort de vos
+parents? demanda Pardaillan. Êtes-vous bien sûr
+qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non,
+sur ce point?</p>
+
+<p>Le Torero secoua tristement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé
+et je suis bien sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait,
+dans tous ses détails, l'histoire de ma famille,
+et, s'il n'a jamais consenti à me révéler certaines
+choses, comme le nom de mes parents, par exemple,
+c'est que, m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre
+existence sera connue, si vous ignorez tout de votre
+famille, on vous laissera peut-être vivre. Mais, si on
+soupçonne que vous connaissez votre nom, vous
+êtes un homme mort!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cet homme, qui disait que la divulgation
+du secret de votre naissance vous serait mortelle,
+a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains
+détails qu'il eût été plus humain de vous laisser
+ignorer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit gravement le Torero, il pensait
+que le premier devoir d'un fils est de venger la mort
+de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que,
+peu de temps après ma naissance, mon père et ma
+mère sont morts de mort violente, assassinés par
+Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant
+pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de
+ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait
+ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner
+le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait
+monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le
+roi soit vraiment responsable?</p>
+
+<p>Don César considéra un moment Pardaillan en face,
+comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée.
+Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut
+un geste de colère, et, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;La pensée qu'un homme tel que vous peut me
+croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable,
+dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais.
+Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les
+miens.</p>
+
+<p>Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé
+dans un cachot, soumis à la torture, et finalement
+mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée,
+séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée...
+Mon père et ma mère avaient à peu près
+l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau,
+je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur,
+lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
+parvint à me soustraire à l'implacable haine du
+royal bourreau de ma famille. Le bien de mes
+parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il
+était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses
+qui auraient dû me revenir.</p>
+
+<p>Le fils de don Carlos s'interrompit un moment
+pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant
+que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés,
+il reprit d'une voix qui se faisait mordante et
+rude:</p>
+
+<p>&mdash;Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout
+simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le
+lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion
+violente pour la femme de son sujet... Habitué à
+voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances,
+le roi crût qu'il en serait de même cette
+fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté,
+pensant que le mari se trouverait honoré de lui
+livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance
+que ni prières ni menaces ne purent faire
+fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au
+crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait
+comme un rival heureux, le fit torturer par
+esprit de vengeance et finalement mettre à mort,
+pensant que, le mari trépassé, la femme céderait...
+Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la
+femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse.
+Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la
+fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à
+l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse
+aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je
+n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.</p>
+
+<p>Don César se tut et demeura un long moment
+rêveur. Et Pardaillan, d'un air apitoyé, pensait:</p>
+
+<p>«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant
+serviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable
+récit qui, par certains côtés, frôle si dangereusement
+l'effroyable vérité?»</p>
+
+<p>Don César redressa sa tête fine et intelligente et
+dit:</p>
+
+<p>«Pensez-vous toujours que venger la mort des
+miens serait un crime monstrueux?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA MAISON DES CYPRÈS</h3>
+
+<p>Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de
+répondre à une question aussi scabreuse lorsqu'il
+fut tiré d'embarras par l'arrivée d'un personnage
+qui vint sans façon interrompre leur conversation.</p>
+
+<p>C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze
+ans à peine, noir comme une taupe, sec comme un
+sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais singulièrement
+mobile. Il se campa devant don César et attendit
+dans une attitude pleine de fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda
+doucement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rapport à la Giralda, répondit le petit
+homme avec un laconisme plutôt ambigu.</p>
+
+<p>&mdash;Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda
+vivement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevée!...</p>
+
+<p>&mdash;Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une
+même voix.</p>
+
+<p>Au même instant, ils furent debout tous les trois.
+Don César, atterré par cette nouvelle inattendue,
+jetée aussi brutalement, restait muet de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec
+méthode, s'exclama Pardaillan.</p>
+
+<p>Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours
+campé dans sa pose pleine de dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Passé la Puerta de las Atarazanas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte ce que tu as vu.</p>
+
+<p>&mdash;Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les
+murs et je me hâtais pour arriver avant la fermeture
+des portes, lorsque je vis, non loin devant moi,
+une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était
+la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>El Chico eut un sourire entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même
+je ne l'aurais pas reconnue, quelle autre que la Giralda
+eût appelé El Torero à son secours? Tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a
+crié: «César! César! à moi!» puis les hommes lui
+ont jeté une cape sur la tête et l'ont emportée.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?</p>
+
+<p>El Chico eut encore son sourire entendu et, avec
+ce laconisme qui faisait bouillir l'amoureux désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Don Centurion, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian
+mourra de ma main!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan
+qui ne perdait pas de vue le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le familier que vous avez jeté dehors l'autre
+jour, dit Cervantes. On sait trop pour le compte de
+qui opère ce sacripant!</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour don Almaran, dit Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.</p>
+
+<p>Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de
+l'Espinosa là-dessous!... Enfin je suis là et je veillerai
+sur ce petit prince pour lequel je me sens de
+l'affection.»</p>
+
+<p>Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire
+du petit homme:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces
+hommes enlever la Giralda?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais où ils l'ont conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je ne serais pas venu vous chercher
+sans ça! fit El Chico en levant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César
+se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant
+lui. Nous avons le temps, que diable!</p>
+
+<p>Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience,
+n'osait pas lui résister:</p>
+
+<p>&mdash;Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement,
+vous n'aurez pas à le regretter.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais...
+voyez dans quel état je suis!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce
+petit bout d'homme vient de raconter est vrai, je
+réponds de tout... mais diantre! Il ne s'agit pas
+d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous consentirez?...</p>
+
+<p>Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes,
+qui se contenta d'approuver d'un signe de
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant
+à El Chico, tu as vu enlever la Giralda, tu as suivi
+les ravisseurs, tu sais où ils l'ont conduite et tu es
+accouru le dire à don César.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que
+don César était ici?</p>
+
+<p>El Chico eut une hésitation imperceptible qui
+n'échappa pourtant pas à l'oeil perspicace du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit:
+«Il doit être à l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis
+venu...</p>
+
+<p>Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans
+l'esprit du chevalier, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle
+vienne avec lui. Et, se tournant vers Cervantes,
+muet: Vous aussi, seigneur... et tous vos amis...
+tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a
+pris la Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans
+montrer un peu les crocs... Moi, je peux vous conduire
+à la maison et puis après, serviteur, je ne compte
+plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!...
+Je suis trop petit, tiens!</p>
+
+<p>El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on
+n'aurait évidemment pas la naïveté de recommander
+à don César de se faire accompagner. Tout au
+contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins
+que...</p>
+
+<p>Et s'adressant à El Chico:</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de
+la Giralda?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a
+don Centurion... Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus
+entrer et ils ne sont pas ressortis... J'ai idée qu'il
+doit bien y en avoir quelques autres cachés dans
+la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! décida soudain Pardaillan.</p>
+
+<p>Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à
+la gauche du Torero, tandis que le chevalier se plaçait
+à sa droite. Pardaillan était bien persuadé que
+le guet-apens&mdash;en admettant qu'il y eût guet-apens
+était dirigé contre don César. Pas un instant la
+pensée ne l'effleura qu'il pouvait être visé lui-même.</p>
+
+<p>Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage.
+Dans ces conditions, leur unique préoccupation à
+tous deux était de veiller sur le fils de don Carlos,
+seul menacé.</p>
+
+<p>Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.</p>
+
+<p>La Giralda était en danger, il courait à son secours.</p>
+
+<p>Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert,
+et maintenant d'épais nuages masquaient complètement
+la lune. La porte du patio franchie, ils
+se trouvèrent dans la nuit noire.</p>
+
+<p>&mdash;Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.</p>
+
+<p>&mdash;A la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je connais!... Marche devant, nous te
+suivons.</p>
+
+<p>Sans faire la moindre observation, El Chico prit
+la tête de la petite troupe et marcha d'un bon pas.</p>
+
+<p>Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait
+amicalement par le bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets,
+l'oreille tendue, lui demanda à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de cet enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a
+vingt ans, peut-être même plus. Malgré sa taille
+minuscule, c'est bel et bien un homme très proportionné,
+comme vous avez pu le remarquer, et sans
+aucune difformité. C'est un nain, un joli nain, mais
+c'est un homme. N'allez pas lui dire qu'il n'est
+qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce point
+et n'entend pas la plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je
+le préférais enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme
+ou enfant, qu'est-ce que ce nain? D'où le connaissez-vous?
+Êtes-vous sûr de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse
+que je n'en sais rien... On l'appelle El Chico à cause
+de sa taille... D'où je le connais? Il traîne par les
+rues de la ville et vit, comme il peut, des aumônes
+qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre
+une bande de mauvais drôles qui le maltraitaient.
+Depuis, il m'a toujours témoigné une certaine affection.
+Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en jurerais
+pas cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous
+verrons bien.</p>
+
+<p>Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant
+qu'il dura, Pardaillan se tint sur ses gardes et il fut
+plutôt étonné de voir que nulle agression ne s'était
+encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin devant
+la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être
+trompé!... Je deviens trop méfiant, sur ma
+foi!</p>
+
+<p>Il y avait une borne cavalière à côté de la porte.
+El Chico la désigna aux trois hommes, et dans un
+souffle il murmura en montrant le mur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien commode, tiens!</p>
+
+<p>De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit.
+L'escalade, avec un tel marchepied, ne serait qu'un
+jeu.</p>
+
+<p>El Chico continua:</p>
+
+<p>&mdash;Évitez les allées... à cause du sable qui fait du
+bruit, marchez sur le gazon. Avec un peu d'adresse,
+vous pouvez réussir sans qu'il y ait bataille; sûr
+qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici,
+et s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.</p>
+
+<p>Et le petit homme fit entendre un léger ululement
+parfaitement imité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda.
+Pardaillan peut-être par un reste de méfiance.</p>
+
+<p>El Chico eut un geste d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens,
+que voulez-vous que je devienne, si vous vous
+battez?</p>
+
+<p>Don César, qui avait hâte de passer de l'autre
+côté du mur, tendit sa bourse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;-Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas
+quitte pour si peu envers toi. Quoi qu'il arrive,
+désormais j'aurai soin de toi.</p>
+
+<p>El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit
+la bourse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien
+vivre, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit
+Pardaillan, qui avait cru démêler comme une bizarre
+intonation dans la réponse du petit homme.</p>
+
+<p>Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content
+d'avoir rendu service à don César, tiens!</p>
+
+<p>Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en
+se servant de la borne, eurent tôt fait d'escalader le
+mur et se laissèrent doucement tomber dans les jardins
+de la maison des Cyprès. Don César voulut s'élancer
+aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, ne nous exposons pas à un échec par
+trop de précipitation. C'est le moment d'agir avec
+Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je passe le
+premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi;
+et vous, monsieur de Cervantes, vous fermerez la
+marche. Ne nous perdons pas de vue, et maintenant
+plus un mot.</p>
+
+<p>Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan
+s'avança prudemment, évitant les allées sablées
+comme l'avait judicieusement recommandé El Chico,
+se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui
+faisait face.</p>
+
+<p>Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus
+petit filet de lumière ne se voyait nulle part. De ce
+côté, tout semblait bien endormi.
+Pardaillan contourna la maison et atteignit le
+deuxième côté, aussi sombre, aussi silencieux que le
+premier. Il poussa plus loin et parvint au troisième
+côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans
+l'angle de la maison, à travers des volets mal joints,
+un mince filet de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta.
+Il s'agissait maintenant d'atteindre la fenêtre éclairée
+et de voir ce qui se passait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons
+et, sans mot dire, reprit sa marche en avant,
+en redoublant de précautions.</p>
+
+<p>D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient
+sur un épais gazon qui étouffait le bruit de
+leurs pas et ils côtoyaient les massifs, derrière lesquels
+il leur serait facile de se dissimuler en cas
+d'alerte.</p>
+
+<p>Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à
+quelques pas de la fenêtre. Don César et Cervantes
+suivirent à la file et ne remarquèrent rien d'anormal.
+Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse
+qui s'étendait presque jusque sous la fenêtre.</p>
+
+<p>Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils
+n'avaient rien remarqué d'anormal, des ombres surgirent
+soudain, rampèrent silencieusement et se redressèrent
+tout à coup pour exécuter, avec un ensemble
+parfait, la manoeuvre que voici:</p>
+
+<p>Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière,
+et étouffèrent dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une
+cape fut lestement jetée sur sa tête, vivement entortillée
+et serrée à l'étouffer. Des poignes vigoureuses
+le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent
+comme une plume avant qu'il eût pu se rendre
+compte de ce qui lui arrivait, et le portèrent dans le massif.</p>
+
+<p>La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante,
+sans heurt, sans bruit, sans à-coup d'aucune
+sorte, sans que ni le Torero ni Pardaillan, plus,
+éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement
+Cervantes de son manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement
+et, s'efforçant d'imiter l'allure du prisonnier,
+s'en fut délibérément rejoindre le chevalier
+et don César. Une voix brève prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.</p>
+
+<p>Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte
+hors de la maison en moins de temps certes qu'il
+n'en avaitis à y pénétrer.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient
+parvenus sous la fenêtre éclairée.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée.
+Mais c'était un rez-de-chaussée assez élevé pour
+qu'un homme, même de grande taille, ne pût atteindre
+les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait
+deux arbustes plantés dans deux grandes caisses. Et
+Pardaillan, qui avait passé sa journée à se débattre
+dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver
+bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément
+là, sous cette fenêtre, la seule éclairée de la
+mystérieuse demeure.</p>
+
+<p>«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter
+la besogne», grommela-t-il.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il
+pensa:</p>
+
+<p>«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire
+pas. La lumière filtre par quantité de fentes et de
+trous... Mortdiable! cette fenêtre de rez-de-chaussée
+si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs,
+paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui
+vaille!...»</p>
+
+<p>Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait,
+El Torero, impatient comme tous les amoureux,
+agissait. Il traînait une des deux caisses sous la fenêtre,
+grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste
+qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces
+nombreuses fentes qui paraissaient suspectes à Pardaillan,
+il regarda et, oubliant toute prudence, s'exclama
+presque à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est là!...</p>
+
+<p>En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les
+yeux autour de lui. A ce moment, l'homme qui s'était
+enveloppé dans le manteau de Cervantes s'approchait
+avec précaution, tout comme aurait fait le romancier.
+Dans l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et,
+n'apercevant rien de suspect, il s'élança d'un bond à
+côté de don César et regarda, lui aussi, oubliant toutes
+ses appréhensions du coup.</p>
+
+<p>Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre,
+la Giralda, étendue, paraissait profondément endormie.</p>
+
+<p>Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent
+sans parler.</p>
+
+<p>S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets
+et tirèrent de toutes leurs forces réunies.</p>
+
+<p>Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans
+aucun bruit, ce qui était le plus important.</p>
+
+<p>Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux
+qu'ils purent sur le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir
+sans bruit, comme ils venaient d'ouvrir les volets.</p>
+
+<p>A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre.
+Un homme entra qui s'approcha de la Giralda et la
+contempla un moment avec une expression passionnée
+qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme
+saisit dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna,
+les membres ballants, comme un corps privé de vie.
+Chargé de son précieux fardeau, qui ne paraissait pas
+peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se
+redressa et se dirigea vers la porte par où il était
+entré.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! rugit don César en donnant de l'épaule
+contre la fenêtre, il l'emporte!</p>
+
+<p>Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de
+toutes ses forces, contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment,
+et, l'épée à la main, il sauta à l'intérieur
+de la pièce. Au même instant, il entendit un cri
+terrible.</p>
+
+<p>Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts,
+don César se ramassa pour bondir. Dans le même
+moment, il fut saisi par les jambes et tiré en arrière.
+Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené
+violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance,
+porté lui aussi hors de la maison.</p>
+
+<p>Pardaillan, lui, avait sauté.</p>
+
+<p>Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol
+trembler et s'écrouler sous lui, et il tomba dans le
+noir.</p>
+
+<p>Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher,
+et son épée, heurtant il ne savait quoi, lui
+échappa. Il tomba comme une masse, fort rudement.
+Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il
+ne se fit aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité
+la plus complète.</p>
+
+<p>«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»</p>
+
+<p>Et, avec cet air railleur qui lui était familier:</p>
+
+<p>«Ceci me paraît une répétition des appartements
+si habilement machinés du seigneur Espinosa. Mais
+diantre! c'est trop dans la même journée, et si chaque
+jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion,
+la vie ne sera plus tenable!... Le tour est bien
+joué, par ma foi! Il n'en reste pas moins acquis que
+je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
+fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»</p>
+
+<p>S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi
+qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il était
+victime de quelque terrible mésaventure qu'il se
+reprochait&mdash;assez injustement, ce nous semble&mdash;de
+n'avoir pas su prévoir et éviter, il se leva, se secoua
+et se tâta.</p>
+
+<p>«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque
+toujours d'un peu de cervelle, le reste, du moins, est
+encore passable... Mon épée a dû rebondir dans la
+chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste.
+C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se
+tirer d'affaire avec.»</p>
+
+<p>Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour
+s'assurer que la dague y était bien.</p>
+
+<p>Il constata que, si le fourreau était bien accroché
+au ceinturon, la lame, en revanche, avait disparu.</p>
+
+<p>Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son
+cachot. Ce fut vite fait.</p>
+
+<p>«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble,
+pas même un peu de paille... Comment vais-je passer
+la nuit sur ces dalles?... Et ce plafond, que je touche
+avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand et en
+pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin
+S. E. le cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que
+ceci?»</p>
+
+<p>En marchant, il avait senti quelque chose glisser
+sous son pied, et il avait perçu comme un léger frôlement
+sur la dalle. Il se baissa et chercha à tâtons.</p>
+
+<p>«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il
+fait noir comme dans un four ici... Ceci me concerne-t-il?
+Ceci a-t-il été mis ici pour moi?... Non, évidemment,
+sans quoi on m'eût donné de la lumière afin
+que je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous
+verrons plus tard, puisque, aussi bien, je ne peux
+faire autrement...»</p>
+
+<p>Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit
+à discuter avec lui-même; puis, il renifla fortement...</p>
+
+<p>«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant
+pas un boudoir pour jolie femme!... Ah! mordieu!
+j'y suis!... Fausta!... Quelle femme autre que
+Fausta consentirait à descendre de plein gré dans
+pareil tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges
+sensations. Ma respiration s'oppresse... ma tête
+s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate! la damnée Fausta
+a passé par là!...»</p>
+
+<p>«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de
+façons différentes, je serais curieux de savoir ce
+qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»</p>
+
+<p>Comme pour répondre à cette question, un judas
+s'ouvrit à ce moment dans le haut de la voûte. Un
+imperceptible rai de lumière descendit par les fentes
+du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan
+reconnut aussitôt, prononça ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, tu vas mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce
+Fausta m'adresse la parole, il ne saurait être question
+que de mort. Voyons ce qu'elle me réserve.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu
+te tuer par le fer, tu as échappé au fer, j'ai voulu te
+tuer par la noyade, tu as échappé à l'eau, j'ai voulu
+te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu m'as
+demandé: «A quel élément aurez-vous recours?
+Je te réponds: «A l'air.» L'air que tu respires est
+saturé de poison. Dans deux heures, tu ne seras plus
+qu'un cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous,
+madame, que j'étais intrigué par ce parfum que
+je sens autour de moi, et, vous ne me croirez peut-être
+pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé
+que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce
+ne pouvait être que pour y apporter la mort et la
+changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai pensé,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué
+par l'air que tu respires et que j'ai, moi, empoisonné.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de fantastique dans cette
+conversation macabre entre deux êtres qui ne se
+voyaient pas, qui se parlaient à travers l'épaisseur
+d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà
+dans la tombe et qui, sur un ton paisible et comme
+détaché, se disaient des choses effrayantes.</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous,
+j'ai les poumons bien solidement attachés, et
+je crois que je suis homme à résister à tous les poisons
+dont vous avez eu l'attention de saturer l'air
+à mon intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame,
+dont la marotte est de me vouloir occire à tout
+prix, par n'importe quel moyen, et je ne sais pourquoi,
+par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne
+de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! morbleu! ce serait une raison pour me
+laisser vivre au contraire! Quoi qu'il en soit, madame,
+je crois que j'échapperai à votre poison comme j'ai
+échappé à la noyade et au feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes
+au poison, tu restes condamné quand même.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi un peu cela, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Tu mourras par la faim et par la soif.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est assez hideux cela, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible.
+Aussi ai-je voulu te l'éviter, et c'est pourquoi
+j'ai eu recours au poison.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là
+votre habituelle circonspection. Vous avez si grand-peur
+de me manquer que vous vous êtes dit que deux
+précautions valent mieux qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas
+deux, mais toutes les précautions possibles. Vois-tu
+cette porte de fer qui ferme ta tombe?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas
+des yeux de hibou pour voir dans la nuit. Mais, si
+je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte, dont la clef a été jetée dans le
+fleuve, dans quelques heures sera murée... Le mécanisme
+actionnant le plafond par où tu es descendu
+sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes
+et sa fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde,
+alors tu seras muré vivant, nul ne soupçonnera que
+tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu appelles, nul
+ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous avez beau entasser les obstacles,
+j'échapperai au poison, je ne mourrai pas de faim
+et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage que vous
+retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
+un peu plus le compte que nous aurons à
+régler un jour... et que nous réglerons en effet, ou
+j'y perdrai mon nom.</p>
+
+<p>Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était,
+par certains autres, ardemment sincère et convaincue.
+La foi vibrante qu'elle avait eue en son oeuvre
+s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu
+effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant
+l'orgueil qui la guidait.</p>
+
+<p>Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan.
+Dès lors, la superstition s'empara d'elle, l'effroi
+entra dans ce coeur jusque-là indompté, et superstition
+et terreur unies exercèrent sur elle leur action
+dissolvante.</p>
+
+<p>Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan
+elle tuerait du même coup ces sentiments nouveaux
+qui la choquaient.</p>
+
+<p>Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le
+phénix de la légende, cet homme réapparaissait alors
+qu'elle se croyait certaine de l'avoir bien définitivement
+tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, c'était
+pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons
+plus savantes, longuement et patiemment échafaudées.</p>
+
+<p>Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition
+s'en mêlant, elle n'était pas éloignée de
+croire que cet homme était invincible, plus qu'invincible:
+immortel. De là à croire que Pardaillan était
+son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement,
+que Pardaillan échapperait fatalement à
+toutes ses embûches jusqu'au jour où elle succomberait
+sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut
+vite franchi.</p>
+
+<p>Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément.
+Mais elle n'avait plus foi en elle, mais le doute était
+entré en elle et elle n'était pas éloignée de croire que
+rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait beau faire,
+Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité,
+sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait
+l'avoir cloué pour la frapper mortellement.</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant
+de son actuel tombeau, Fausta frémit et se demanda
+avec angoisse si elle avait bien pris toutes les précautions
+nécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu
+n'avait pas échappé à son minutieux examen des
+lieux. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'elle
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette
+fois-ci comme les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! assura Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? haleta Fausta.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix mordante qui la glaça:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte
+terrible à régler... Parce que je vois enfin que vous
+n'êtes pas un être humain, mais un monstre de perversité
+et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à
+ce jour, serait plus que de la folie, serait un
+crime... Parce que vous avez lassé ma patience et que
+je suis résolu enfin à vous écraser... Parce qu'il est
+écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira
+à l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que
+vous n'êtes pas une femme, mais un monstre suscité
+par l'enfer, je vous le dis en toute loyauté: gardez-vous,
+madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette
+main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle,
+elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivré
+d'un tel fléau.</p>
+
+<p>Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer
+pourquoi il se sentait sûr d'échapper à ses coups,
+Fausta avait écouté en frémissant, d'autant plus que,
+sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
+dans son cerveau affolé, elle se répétait:</p>
+
+<p>«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit,
+c'est inéluctable... Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»</p>
+
+<p>Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et
+s'animant au fur et à mesure, assura qu'un jour prochain
+viendrait où il aurait sa revanche et lui ferait
+expier ses crimes, le caractère indomptable de cette
+femme extraordinaire reprit le dessus.</p>
+
+<p>Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid.
+Ce fut d'une voix très calme qu'elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien
+et je ferai en sorte que votre main ne s'appesantisse
+plus jamais sur personne.</p>
+
+<p>&mdash;Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop
+vous y engager... Mais, excusez-moi, madame, je ne
+sais si c'est le poison que vous m'avez libéralement
+dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
+Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que
+je me couche sur ces dalles qui n'ont rien de moelleux
+et dont il faut bien que je me contente, puisque
+Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une
+botte de paille au condamné à mort que je suis. Sur
+ce, bonsoir!...</p>
+
+<p>Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes
+délétères émanés de la pastille empoisonnée, sentait
+effectivement ses forces l'abandonner et tout tourner
+dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau
+et s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas adieu, par tous les diables! railla une
+dernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu,
+mais au revoir...</p>
+
+<p>Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il
+demeura immobile, endormi... mort, peut-être.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>CENTURION DOMPTÉ</h3>
+
+
+<p>Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement,
+n'entendant rien... que les palpitations de
+son coeur qui battait à coups redoublés.</p>
+
+<p>Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse
+ne parvint à son oreille tendue.</p>
+
+<p>Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante
+sans doute en ses précautions, dédaigna de fermer la
+porte derrière elle. Elle vint s'asseoir dans ce cabinet
+où nous l'avons vue en conversation avec Centurion.
+La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps.
+Dans sa tête, avec l'obstination d'une obsession,
+cette question accessoire se posait avec ténacité:</p>
+
+<p>«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou
+un poison?»</p>
+
+<p>Cette question aboutissait fatalement à la principale,
+à la seule qui comptât pour elle:</p>
+
+<p>«Est-il mort ou simplement endormi?»</p>
+
+<p>Haletante, souffrant une torture physique devant
+l'effroyable geste, accompli, elle en tirait logiquement
+toutes les conclusions, avec une lucidité que ni la douleur
+réelle ni l'incertitude ne parvenait à obscurcir.</p>
+
+<p>«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que
+Dieu m'imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse
+redevient invulnérable. Je puis reprendre ma
+mission avec confiance, sûre de triompher désormais,
+le seul obstacle qui entravait ma route ayant été
+supprimé par ma volonté.</p>
+
+<p>«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!...
+Qui peut jamais savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais
+pénétrer jusqu'à lui... un coup de poignard pendant
+qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée que
+j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions
+se retournent contre moi.»</p>
+
+<p>Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.</p>
+
+<p>Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes,
+elle frappa sur un timbre. A cet appel, un homme
+parut qui se courba avec obséquiosité.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le
+pseudo-cousin de Barba Roja, c'était don Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine,
+on ne m'avait pas trompée sur votre compte.
+Entre des mains habiles et puissantes, vous pourriez
+être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens,
+intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je
+consens à vous prendre définitivement à mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit Centurion au comble de la
+joie, croyez que mon zèle et mon dévouement...</p>
+
+<p>&mdash;Point de protestations superflues, interrompit
+Fausta, hautaine. La princesse Fausta paie royalement,
+c'est pour qu'on la serve avec zèle et dévouement. Votre
+intérêt me répond de votre zèle et de votre dévouement...
+Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel
+est que vous soyez bien pénétré de cette vérité,
+que vous ne trouverez jamais un maître tel que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion,
+c'est pourquoi je considérais comme un honneur
+insigne d'entrer au service de la puissante princesse
+que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et
+méprisé de tous&mdash;surtout de ceux qui vous emploient.
+Vous êtes instruit, intelligent, dénué de scrupules,
+et, cependant, malgré votre supériorité intellectuelle
+incontestable, vous resterez ce que vous êtes:
+l'homme des viles besognes, un composé bizarre et
+monstrueux de bravo, d'espion, de spadassin. On vous
+emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
+soient les services que vous rendez, vous n'avez pas
+d'espoir de vous élever au-dessus de cette basse condition.
+On a tout intérêt à vous laisser dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion
+anxieux sous son clair regard. Puis, elle laissa tomber:</p>
+
+<p>&mdash;Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce
+que vous avez rêvé.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous
+faites ce que vous dites, je serai votre esclave!</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes
+lettres de noblesse en bonne et due forme et d'une
+authenticité indiscutable; je t'élèverai au-dessus de
+ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu
+as déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je
+te donnerai. Mais, tu l'as dit, tu seras mon esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... ordonnez...</p>
+
+<p>Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental.
+Ses pieds, chaussés de mules de satin
+blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient posés sur un
+coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large
+tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés
+dépassaient le bord du coussin. Centurion s'était
+prosterné, et, comme pour bien marquer qu'elle était
+pour lui une divinité, pour prouver qu'il entendait
+rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il
+avait parlé, il franchit en rampant la distance qui le
+séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvres sur
+la pointe du soulier.</p>
+
+<p>Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention
+d'hommage religieux comme on en avait rendu
+souvent à Fausta alors qu'elle pouvait se croire papesse.</p>
+
+<p>Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on
+ne sait quoi de vil dans sa bassesse outrée.</p>
+
+<p>Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien
+arrêté à l'égard de Centurion car, et bien qu'elle eût
+un geste de répulsion, elle ne retira pas son pied. Au
+contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
+blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le
+maintint un inappréciable instant les lèvres collées
+sur la semelle, puis, retirant son pied, brusquement,
+elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement dessus,
+sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans
+cette pose plus qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude
+et douce comme une caresse:</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis
+comme un chien fidèle et je te serai bon maître.</p>
+
+<p>Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa
+son front courbé, mais resta agenouillé.</p>
+
+<p>Et, sur un ton de souveraine autorité:</p>
+
+<p>&mdash;S'il est juste que vous vous humiliez devant moi
+qui suis votre maître, il est juste aussi que vous appreniez
+à vous redresser et à regarder les plus grands,
+car bientôt vous serez leur égal!</p>
+
+<p>Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il
+exultait, le sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir
+donner sa mesure, maintenant qu'il avait trouvé le
+maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être quelqu'un
+avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle
+à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un
+homme redoutable.</p>
+
+<p>Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans
+sa tête, Fausta reprit, d'une voix calme, mais où perçait
+cependant une sourde menace:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt...
+D'ailleurs, j'en sais assez sur ton compte pour faire
+tomber ta tête rien qu'en levant un doigt.</p>
+
+<p>Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse,
+ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de
+ma fidélité, puisque j'ai trahi pour vous. Je vous jure
+cependant que je suis sincère en vous disant que je
+vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer
+de moi comme vous l'entendrez. A défaut de
+cette sincérité, mon intérêt vous répond de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage
+que je comprends. Voici le bon de vingt mille
+livres promis pour la capture du sire de Pardaillan.
+Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser
+les braves qui vous ont aidé.</p>
+
+<p>Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les
+fit disparaître vivement en songeant à part lui:</p>
+
+<p>«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame
+Fausta, ceci, c'est du gaspillage...»</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait
+pas encore Fausta. Elle se chargea incontinent
+de lui prouver que, s'il avait cherché en elle un maître,
+il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit
+s'il ne voulait pas se faire casser à gages.</p>
+
+<p>En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert
+dans sa pensée, lui dit, sans manifester ni colère
+ni mécontentement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra perdre ces habitudes de prévarication.
+La part que je vous fais est assez belle pour que vous
+laissiez à chacun ce que je lui alloue. Si vous tenez
+à rester à mon service, il faudra devenir scrupuleusement
+honnête. Sachez qu'une heure après que vous
+aurez fait votre distribution, je saurai quelle somme
+vous aurez remise à chacun, et, si vous avez soustrait
+seulement un denier, je vous briserai impitoyablement.</p>
+
+<p>Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien
+étonné lui-même, et, se courbant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée,
+puisqu'il vous a donné le pouvoir de ire dans
+les consciences. Désormais, madame, je vous le jure,
+je n'aurai plus de telles idées.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer cet enfant, ce nain.</p>
+
+<p>Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné
+d'El Chico.</p>
+
+<p>Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui
+par les richesses entassées dans la pièce, ni s'il fut
+impressionné par la beauté et la majesté de la grande
+dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
+que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent,
+en apparence. Il se campa devant Fausta, dans
+cette attitude fière, qui ne manquait pas d'une certaine
+grâce sauvage et qui lui était particulière, et,
+respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses
+ergots, ne perdant pas une ligne de sa petite taille.</p>
+
+<p>Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et,
+voilant l'éclat du regard, adoucissant sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français
+et ses amis?</p>
+
+<p>El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela
+va sans dire, que de très vagues notions d'étiquette,
+si tant est qu'il connût la signification de ce mot.</p>
+
+<p>Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>Fausta possédait au plus haut point l'art de composer
+ses manières, suivant le caractère et la situation
+de ceux qu'elle avait intérêt à ménager ou qu'elle
+voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec indulgence
+qu'elle accueillit le semblant de réponse du
+petit homme. Ce fut en souriant encore qu'elle dit
+négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut
+d'affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance.
+Pourtant, vous avez consenti à l'attirer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'on en voulait seulement au
+Français, dit avec un sourire aussi El Chico. Tiens!
+on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde...
+On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous avez compris que vos deux
+compatriotes ne couraient aucun danger?... Si, cependant,
+la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous
+agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.</p>
+
+<p>Le petit homme hésita un moment avant de répondre.
+Ses traits se contractèrent douloureusement. Il
+ferma les yeux. Un combat violent paraissait se livrer
+en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
+phases.</p>
+
+<p>Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une
+voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux
+mille livres qu'on vous a promis en mon nom.</p>
+
+<p>El Chico répondit, cette fois sans hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis!</p>
+
+<p>Fausta sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant.
+Et le Français?</p>
+
+<p>A cette question, l'oeil du petit homme eut une
+lueur aussitôt éteinte, et, vivement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami
+comme don César.</p>
+
+<p>Fausta crut démêler une intonation bizarre dans
+ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant un ami de ce Torero que vous
+affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres!
+dit-elle. Savez-vous qu'en frappant ceux qu'ils
+aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens
+que si on les frappait eux-mêmes?</p>
+
+<p>Fausta posait la question sans paraître y attacher
+d'importance, mais elle fixait son oeil doux sur le
+nain et l'étudiait attentivement.</p>
+
+<p>Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles.
+Évidemment, il n'avait pas pensé qu'en aidant à
+meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire
+beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier.
+Mais, approfondir de telles idées était au-dessus du
+jugement d'El Chico. Il secoua donc les épaules et
+grommela quelques paroles confuses que Fausta ne
+parvint pas à saisir.</p>
+
+<p>Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste
+comme pour l'engager à patienter un moment et, à
+voix basse, donna un ordre à Centurion qui s'éclipsa
+aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;On va vous apporter la somme promise, dit-elle au
+petit homme. C'est une somme considérable pour vous.</p>
+
+<p>Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent,
+mais il ne répondit rien.</p>
+
+<p>A ce moment. Centurion revint et déposa devant
+Fausta un petit sac sur lequel les yeux d'El Chico se
+portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non
+pas deux mille livres, mais cinq mille... Prenez, c'est
+à vous.</p>
+
+<p>A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante,
+El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et
+sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille livres L. balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.</p>
+
+<p>Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme
+qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit
+brusquement et le pressa de ses deux mains contre
+sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le
+lui arracher, en répétant machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser
+de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.</p>
+
+<p>Vivement, El Chico porta la main au cordon qui
+fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant
+même si on ne se jouait pas de lui. Mais il
+n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés,
+sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais
+son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit
+plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un
+ton plaintif:</p>
+
+<p>&mdash;Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...</p>
+
+<p>Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation
+de joie, elle n'en laissa rien paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix.
+Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.</p>
+
+<p>A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa
+sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une
+vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement,
+avec une expression de douleur manifeste:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un
+homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche.
+Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous
+créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais
+vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement
+conformé dans votre petitesse, on peut même dire
+que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez,
+je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...</p>
+
+<p>El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant
+cette princesse qui lui parlait si doucement, sans
+nulle raillerie, d'un air convaincu.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir
+lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement
+la tête et Fausta n'insista pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si
+vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que
+vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez
+prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.</p>
+
+<p>El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement.
+Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea
+vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande
+dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna
+brusquement, se précipita sur Fausta, saisit
+sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y
+déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi
+vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit
+en courant.</p>
+
+<p>Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé
+une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:</p>
+
+<p>«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se
+fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont
+il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme
+de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan?
+Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»</p>
+
+<p>Ecartant momentanément le nain de son esprit,
+elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de
+disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait
+immobile:</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me
+rejoindre aussitôt dans l'oratoire.</p>
+
+<p>Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres
+seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et
+disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta
+devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter.
+Elle poussa le judas et regarda.</p>
+
+<p>La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique,
+dormait paisiblement, étendue sur un large lit de
+repos.</p>
+
+<p>&mdash;Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta
+qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion
+et y pénétra en laissant la porte grande ouverte.
+Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement.
+Elle s'assit et attendit quelques minutes au
+bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer.
+Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.</p>
+
+<p>Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le
+temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de
+Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas,
+il est temps de nous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Poussez la porte, sans la fermer, commanda
+Fausta d'un air paisible.</p>
+
+<p>Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se
+retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une
+étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille,
+que la porte grande ouverte lui avait masquée.</p>
+
+<p>&mdash;Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.</p>
+
+<p>Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture.
+Un étroit escalier aboutissait au ras du sol.
+Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta
+qui referma la porte secrète derrière elle sans que le
+bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil,
+parvînt à saisir le secret de cette fermeture.</p>
+
+<p>Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils
+se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large
+pour permettre à deux personnes de passer de front,
+assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler
+pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol
+de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux
+à la marche, étouffant le bruit des pas.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion
+rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta
+devant le mur de cette galerie et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tourner à droite ou à gauche?</p>
+
+<p>&mdash;Restez où vous êtes, répondit Fausta.</p>
+
+<p>A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher,
+sans hésitation, elle saisit une pierre qui se
+détacha d'autant plus aisément que cette prétendue
+pierre était tout simplement une planche assez habilement
+peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre
+avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche
+enlevée démasqua une petite excavation. Fausta
+passa son bras dans le trou et actionna un ressort
+caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.</p>
+
+<p>Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours
+suivi de Fausta.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez
+vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs
+lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils
+étaient disposés devant une grande table. D'énormes
+banquettes en chêne massif étaient placées au pied
+de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle
+façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé
+devant l'estrade.</p>
+
+<p>Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine?
+Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine
+et ce qui se tramait là-dedans?</p>
+
+<p>On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait
+pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude
+s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait
+des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son
+inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu
+livide, un tremblement convulsif s'était emparé
+de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui
+ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et
+disait tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous
+éclaire pas suffisamment.</p>
+
+<p>Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta
+d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement
+son flambeau sur la table et passa sa main sur son
+front, où perlait la sueur de l'angoisse.</p>
+
+<p>Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe
+au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit
+à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit-elle impérieusement.</p>
+
+<p>Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses
+cheveux se hérisser sur sa tête.</p>
+
+<p>Que voyait-il donc de si extraordinaire?</p>
+
+<p>Rien que de très simple: une infinité de petits
+trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation.
+Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres
+recoins de la grotte, mais plus particulièrement
+l'estrade qui se trouvait précisément en face des
+trous.</p>
+
+<p>Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer
+de ce trouble qui, maintenant, tournait à
+l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de
+Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui
+anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut
+même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort
+caché, avait fermé la porte par où ils venaient
+de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement
+on peut tout voir, comme vous ayez pu vous
+en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui
+se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible,
+aux deux derniers conciliabules qui ont été
+tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je
+sais tout?</p>
+
+<p>Centurion s'écroula à genoux et râla:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Madame!</p>
+
+<p>Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée
+à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris,
+et, le repoussant rudement du bout du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie
+pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!</p>
+
+<p>D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué
+défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle
+en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais
+pas un lâche à mon service.</p>
+
+<p>Centurion poussa un rauque soupir de soulagement
+et, se redressant:</p>
+
+<p>&mdash;Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche,
+madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai
+cru sincèrement que vous alliez me livrer.</p>
+
+<p>Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels
+supplices effroyables sont réservés à ceux qui la
+trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement
+au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que
+je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous
+pour me soustraire au sort affreux qui eût été le
+mien.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne
+d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne
+aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que
+j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière
+fois!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, madame, dit humblement Centurion,
+et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de
+force avec vous, je le confesse humblement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea
+vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied
+de l'estrade.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant
+le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se
+réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils
+de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu
+parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux
+prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais,
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.</p>
+
+<p>L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom? fit-elle d'une voix calme.</p>
+
+<p>&mdash;Don César, connu dans toute l'Andalousie sous
+le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.</p>
+
+<p>Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à
+ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom
+contrariait sérieusement des plans soigneusement
+élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama,
+pâle de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda...
+Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés
+aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...</p>
+
+<p>Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table,
+l'autre tendue dans un geste de menace, prise
+d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours
+si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du
+regard le malheureux Centurion terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne
+m'aviez pas interrogé.</p>
+
+<p>Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma
+subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit
+et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement,
+paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui,
+muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.</p>
+
+<p>Enfin, elle releva la tête et, très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
+racontez-moi tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LE NAIN A L'OEUVRE</h3>
+
+<p>Nous sommes obligés de revenir momentanément à
+l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent
+une importance qui sollicite notre attention.</p>
+
+<p>Voici donc le nain El Chico&mdash;car c'est de lui que
+nous voulons parler&mdash;promu au rang de protagoniste.</p>
+
+<p>Celui-ci est une réduction d'homme&mdash;gracieuse, il
+est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y
+connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il
+est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du
+moins faible comme un enfant qu'il est par la taille.
+Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il
+n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père
+ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu
+on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou,
+vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie
+reculant pas devant certaines besognes louches pour
+assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant
+pas d'une vague dignité, d'une inconsciente
+fierté.</p>
+
+<p>Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de
+Fausta. Il était fou de joie&mdash;ou de douleur, car on
+n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux
+sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se
+rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait
+d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et,
+à travers le labyrinthe des allées et des bosquets,
+dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en
+quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.</p>
+
+<p>Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de
+ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône
+de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui
+permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute,
+il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il
+se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence
+de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.</p>
+
+<p>Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif,
+il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau
+devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de
+l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet
+arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute
+trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El
+Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer
+le mur. Alors, il imprima un léger balancement au
+tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse
+d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se
+suspendit par les mains et se laissa tomber doucement
+hors de la propriété.</p>
+
+<p>Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe
+qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur
+les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains,
+il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il
+à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il
+à des instructions reçues dans la maison des
+Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il
+endormi.</p>
+
+<p>Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant
+tomber dans la nuit douze coups solennellement
+espacés le tirèrent de sa torpeur.</p>
+
+<p>C'était à peu près vers ce même moment que
+Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les
+sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.</p>
+
+<p>El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il est temps... Allons!</p>
+
+<p>Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de
+la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On
+eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur
+lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés
+et vit deux masses déposées au pied du mur et
+qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.</p>
+
+<p>El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même
+un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa
+physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de
+ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
+présence de deux corps humains étroitement roulés
+dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la
+tête.</p>
+
+<p>Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier
+de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient,
+à le débarrasser des plis de la cape oui
+l'étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque
+le visage de la victime fut enfin dégagé.</p>
+
+<p>Et le visage du petit homme exprimait une surprise
+si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère
+que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.</p>
+
+<p>Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire,
+car, sans perdre le temps de remercier son
+sauveur&mdash;ou prétendu tel&mdash;il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! aide-moi!</p>
+
+<p>Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son
+compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un
+ébahissement croissant.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement
+sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans!
+Merci, don César.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas
+un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!</p>
+
+<p>C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait
+été fort malmené et don César, non sans angoisse,
+vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le
+temps de se remettre:</p>
+
+<p>&mdash;Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un
+peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.</p>
+
+<p>Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait
+abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement
+son parti mais, comme chaque minute qui
+s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient
+d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer
+la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire,
+c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même
+il se mit à frictionner énergiquement son ami,
+qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête
+pour cela et, reconnaissant le nain:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil.
+Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?</p>
+
+<p>Le petit homme, sans interrompre ses frictions,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais
+inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la
+maison... heureusement pour vous, car, sans moi...</p>
+
+<p>Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les
+capes restées à terre.</p>
+
+<p>El Chico était sans doute un comédien de première
+force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne
+put rien démêler de suspect dans son attitude.</p>
+
+<p>D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore
+sous ce maudit bâillon.</p>
+
+<p>-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait
+d'impatience.</p>
+
+<p>Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant
+ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir
+avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la
+Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué
+seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il
+y a des chances pour qu'il s'en tire.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira le Torero.</p>
+
+<p>Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte
+bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin
+d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le
+suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui
+les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à
+terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à
+don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur.
+Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero
+et se hissa sur le mur:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus
+tranquille, grommela-t-il.</p>
+
+<p>Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance,
+et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait
+bien tranquillement au pied du mur.</p>
+
+<p>Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent
+en courant, accompagnés du nain qui, décidément,
+paraissait de bonne foi et animé des meilleures
+intentions.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de
+s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais
+qui leur eussent fait perdre un temps précieux.</p>
+
+<p>Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets,
+ils couraient droit devant eux.</p>
+
+<p>Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.</p>
+
+<p>Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent
+conduits par le nain, qui avait fini par les précéder.
+Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte
+peut-être.</p>
+
+<p>En quelques bonds, ils franchirent les marches et
+furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment,
+hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au
+loquet. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait
+d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en
+juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un
+prince.</p>
+
+<p>Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles.
+Une portière était devant lui. Il la souleva
+et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois
+dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt,
+avait remis au nain la somme de cinq mille livres.</p>
+
+<p>Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement,
+ici, c'était un flambeau d'argent massif garni
+de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes
+dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber
+dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.</p>
+
+<p>En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus
+et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne&mdash;ce
+qui eût été une pure folie&mdash;il fallait bien admettre
+que ce merveilleux palais était actuellement habité.
+Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure
+ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de
+nombreux domestiques, voire de gardes et de gens
+d'armes. De plus, il était évident que ce personnage
+n'était pas encore couché, sans quoi les lumières
+eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens,
+pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et,
+alors, il était à présumer que les coups pleuvraient
+drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.</p>
+
+<p>Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique
+peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas
+d'une semelle don César. Tous deux se rendaient
+parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient
+pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.</p>
+
+<p>En ce qui concerne don César, la délivrance de la
+Giralda&mdash;qui lui paraissait plus que compromise&mdash;passait
+au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux
+prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par
+amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était
+donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait
+accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au
+bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient
+donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...</p>
+
+<p>Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.</p>
+
+<p>Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le
+voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et
+le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond
+de distance en distance.</p>
+
+<p>Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était
+à se demander si cette opulente demeure était habitée.</p>
+
+<p>Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument
+la première porte qu'il rencontra.</p>
+
+<p>&mdash;Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.</p>
+
+<p>Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes
+et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous
+l'empire d'un narcotique, dormait profondément.</p>
+
+<p>Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de
+voir qu'elle ne répondait pas à son appel.</p>
+
+<p>&mdash;Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!</p>
+
+<p>En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait
+devant la jeune fille et lui saisissait les deux
+mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna
+mollement sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! sanglota l'amoureux livide.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes.
+Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein
+se soulève régulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir
+le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!</p>
+
+<p>A ce moment, la Giralda soupira et commença à
+s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne
+parut nullement étonnée de voir le Torero à ses
+pieds et elle lui sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.</p>
+
+<p>Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.</p>
+
+<p>Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la
+terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés.
+Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.</p>
+
+<p>Avec son éclatant costume: mélange de soie, de
+velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores,
+avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées
+retombant en désordre sur le front, la raie
+cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre
+d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec
+ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son
+sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche;
+avec son air à la fois candide et mutin, et dans
+sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout,
+était adorable.</p>
+
+<p>Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment
+à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes
+n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et,
+sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
+il s'écria donc, sans façon:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas
+l'oublier!</p>
+
+<p>Ramené brutalement à terre par cette exclamation,
+le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié
+un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.</p>
+
+<p>&mdash;Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.</p>
+
+<p>Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de
+grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est
+donc pas lui qui vous a délivrée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus
+en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!...
+J'étais parfaitement libre.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes
+d'être stupéfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il
+que je vous ai trouvée ici, endormie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez donc que je devais venir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés
+dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était
+évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.</p>
+
+<p>Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait
+un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se
+désintéresser complètement de ce qui se passait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Cependant, le Torero s'exclamait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous
+avait dit que je viendrais ici?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne
+m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne
+que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser
+du moment où vous pourriez venir me chercher sans
+danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange! murmura don César.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble,
+don César, que le mieux serait de nous mettre
+incontinent à la recherche du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un
+temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous
+ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en
+découdre. La laisser seule ici ne me semble guère
+plus prudent!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement,
+il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la
+princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes
+les portes ouvertes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fameuse princesse, où est-elle pour
+l'heure? reprit doucement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée
+de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.</p>
+
+<p>&mdash;Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.</p>
+
+<p>Don César considéra la jeune fille avec un reste
+d'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que
+je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus
+personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien
+vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! décida brusquement El Torero.</p>
+
+<p>Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé
+sur une petite table et se disposa à éclairer la petite
+troupe.</p>
+
+<p>La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite
+plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à
+mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse
+était en effet vide de tout habitant. Des caves,
+où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas
+une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout,
+fouillèrent tout.</p>
+
+<p>Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.</p>
+
+<p>Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de
+boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la
+Giralda endormie, don César revenait obstinément
+à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait
+l'explication de cette inquiétante disparition. Ils
+étaient donc encore une fois réunis tous les quatre
+dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que
+Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher,
+ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours
+rien.</p>
+
+<p>Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous
+leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement
+dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.</p>
+
+<p>Le nain les suivait passivement, avec une indifférence
+absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps
+s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé
+quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions,
+ne le surveillait plus et, tout comme
+Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence.
+Cependant, le petit homme restait. Malgré son
+indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant
+l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de
+Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans
+l'oeil du petit homme.</p>
+
+<p>Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes
+et don César décidèrent d'accompagner la Giralda
+chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir
+au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse
+princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa
+somptueuse maison de campagne.</p>
+
+<p>Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent
+à la porte que Giralda assurait devoir être
+ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua
+Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés
+du nain, qui marchait en éclaireur.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement,
+et, se campant dans sa pose accoutumée devant
+la Giralda et ses deux cavaliers:</p>
+
+<p>&mdash;Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge,
+tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui
+était particulière.</p>
+
+<p>Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge
+de la Tour.</p>
+
+<p>L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et,
+sans ajouter une parole, changeant de direction, il
+prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant,
+El Torero marchait sombre et silencieux à côté de
+la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose
+et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition
+de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier,
+croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des
+pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!</p>
+
+<p>El Torero répondit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je
+sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de
+l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me
+le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il
+saura se tirer d'affaire sans notre assistance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes,
+qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux
+amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés
+qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à
+quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure,
+ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils
+se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur
+secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!</p>
+
+<p>Et c'était admirable la confiance et l'admiration
+que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan,
+qu'ils connaissaient depuis quelques jours à
+peine.</p>
+
+<p>Voyant que don César, après avoir approuvé les
+paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait
+dans son morne abattement, la Giralda reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous
+rend soudain si chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire
+d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait
+à démêler où il voulait en venir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?</p>
+
+<p>&mdash;Par Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit
+pas pour son propre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends. César. Centurion est le bras
+droit de don Almaran.</p>
+
+<p>Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement
+de son amant, qui la tenait par le bras.</p>
+
+<p>Simplement, don César était jaloux.</p>
+
+<p>Cependant, El Torero, après un instant de silence,
+reprenait d'une voix qui tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir
+de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous
+ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même
+pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très
+facile.</p>
+
+<p>Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme
+le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas
+été endormie par un narcotique'assez puissant pour
+que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se
+contenta de répondre en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour
+le compte de celui que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui
+donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour la princesse, dit Giralda en riant.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse!... Je ne comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain
+sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais
+partie à la recherche de mes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Vous avez été encore déçue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, cette fois je sais, dit tristement la
+Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que mon père et ma mère ne sont plus,
+sanglota la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la
+prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette
+mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le
+pensiez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, cette fois je sais, dit tristement la
+jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du
+peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils
+durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
+fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse.
+C'est une fille du peuple.</p>
+
+<p>Don César la serra plus fortement dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie.
+Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je
+serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour
+moi.</p>
+
+<p>La Giralda releva son gracieux visage et, à travers
+ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse
+de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous
+avez été si souvent leurrée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné
+des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est
+de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être
+la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que
+l'avantage n'est pas bien grand.</p>
+
+<p>La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui
+expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle
+désinvolture.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero.
+C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce
+fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête.
+Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée
+sur l'ordre de cette princesse inconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains
+de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un
+désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait
+me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise
+et de ma joie lorsque je me vis en présence
+d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle,
+avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
+que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais
+libre de me retirer à l'instant si je le désirais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi
+cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De
+quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Que de questions, monseigneur! La princesse me
+connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la
+Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à
+l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la
+facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les
+places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de
+tout Séville?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura don César, dépité.</p>
+
+<p>&mdash;A proprement parler, la princesse ne m'a pas
+fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous
+savez que Centurion me guettait depuis longtemps.
+Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait
+même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi
+il se trouve que Centurion est employé aussi par
+la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup
+plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
+a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever
+et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de
+me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint
+de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous
+ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été
+frappée&mdash;c'est elle qui parle&mdash;de la grâce de mes
+danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais
+rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a
+eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver
+en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré
+me connaître de près; elle a profité de la première
+occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
+joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que
+je lui suis redevable d'un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous ne croyez. César, dit gravement
+la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais
+libre de me retirer? Parce que la princesse m'a
+affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
+que vous connaissez, à me rencontrer pendant une
+période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que
+j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que,
+dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle,
+je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la
+princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger
+serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait
+me chercher lui-même. Faut-il aussi vous
+nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda
+avec son sourire malicieux.</p>
+
+<p>Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il
+était maintenant radieux.</p>
+
+<p>Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de
+protestations qui la firent rougir de plaisir.</p>
+
+<p>Mais son humeur jalouse dissipée par les franches
+explications de la Giralda, ses transports un peu
+calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas
+que de l'étonner grandement, et il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel
+danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que
+tout cela est fort étrange?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que
+la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui
+vous êtes, elle connaît votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, César, dit la Giralda, gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère
+de ma naissance? demanda El Torero, frémissant
+d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain
+pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh!
+savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!</p>
+
+<p>Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs
+confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se
+disait:</p>
+
+<p>«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît
+tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi
+se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux
+prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
+révélation le condamne sûrement à mort! Comment
+empêcher cette inconnue de parler?»</p>
+
+<p>Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour
+sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.</p>
+
+<p>Il était environ une heure du matin. L'auberge,
+par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico,
+qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa
+à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale,
+connue seulement des intimes de la maison.</p>
+
+<p>Contrairement à son attente, comme s'ils eussent
+été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite
+Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans
+l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et
+curieux.</p>
+
+<p>En apercevant la jeune fille, El Chico devint très
+pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler
+soigneusement ses impressions et ses sentiments, car,
+à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement
+sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne
+trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.</p>
+
+<p>Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à
+la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis
+de longue date.</p>
+
+<p>Cependant, malgré sa fierté native, un observateur
+attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le
+sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois
+humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés
+comme d'une essence supérieure.</p>
+
+<p>Par contre, les manières de Juana, quoique très
+franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur
+et protecteur, apparent malgré sa discrétion.
+Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille
+d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères,
+savait garder la distance qui la séparait de ce
+mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert
+dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.</p>
+
+<p>De fait, Juana avait un peu de ces manières
+brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes
+d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les
+petites filles jouant à la petite maman avec leur
+poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait
+être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant
+aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
+méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de
+jouer au petit maître, au petit tyran.</p>
+
+<p>Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité
+était grande pourtant, acceptait franchement
+ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet,
+mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait
+cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien
+ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à
+elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle
+et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui
+paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à
+son indifférence.</p>
+
+<p>Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès
+l'enfance? Peut-être.</p>
+
+<p>En tout cas, il faut convenir que cette adoration
+et cette admiration étaient parfaitement justifiées.</p>
+
+<p>Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse
+dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et
+ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints
+d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance
+naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de
+l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite,
+aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les
+attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains
+fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame
+de la noblesse.</p>
+
+<p>Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort
+au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie
+raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher
+à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave
+Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire
+les caprices de cette enfant gâtée.</p>
+
+<p>Juana portait casaque de velours, corsage de soie
+claire, moulant avantageusement une taille fine et
+souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant
+à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
+finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant
+mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se
+montrait très fière, comme toute vraie Andalouse.
+Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de
+noeuds et de houppettes, comme le reste du costume,
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son
+père, et il fallait être un bien grand seigneur&mdash;comme
+ce Français&mdash;ou un bon vieil ami&mdash;comme
+M. de Cervantes&mdash;pour qu'elle condescendît à servir
+elle-même.</p>
+
+<p>Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes
+visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit
+au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction
+visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air
+de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec
+lui.</p>
+
+<p>Et cela suffit pour amener sur les joues du petit
+homme un peu de cette rougeur qui avait disparu
+soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour
+illuminer son regard d'une joie intérieure.</p>
+
+<p>Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré
+dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation
+et, avant de repousser la porte, elle se pencha et
+regarda au-dehors, dans la nuit claire.</p>
+
+<p>Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.</p>
+
+<p>On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un
+qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il
+fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut
+un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement
+les verrous et introduisit le groupe dans la
+cuisine.</p>
+
+<p>Pendant que la servante, encore à moitié endormie,
+s'activait en marmottant de sourdes imprécations
+contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son
+sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais
+elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue,
+la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude,
+étaient comme embués de larmes refoulées. Une question
+lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et
+personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Personne, hormis la duègne, précisément, qui se
+hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie,
+non exemptes pourtant d'affection bourrue, à
+l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer
+les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que,
+Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter
+en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont
+pas le fait de mains blanches de petite dame.</p>
+
+<p>Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de
+vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et
+la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt
+à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le
+Torero.</p>
+
+<p>La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à
+peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur César.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant
+Cervantes d'un air consterné.</p>
+
+<p>La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle
+comme une cire, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant.
+J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne
+le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.</p>
+
+<p>Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré
+une table à laquelle elle se cramponna. Et
+personne ne remarqua cette défaillance soudaine.</p>
+
+<p>Personne, hormis la servante, qui clama:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!</p>
+
+<p>El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il
+s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter
+l'appui de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Sans rien remarquer, Cervantes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous
+achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons
+nos recherches.</p>
+
+<p>Le Torero approuva d'un signe de tête.</p>
+
+<p>Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte
+pénible, suivit la servante.</p>
+
+<p>Cervantes, après un geste amical à l'adresse de
+Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était
+destinée.</p>
+
+<p>Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir
+chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une
+fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses
+besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles
+de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques
+d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était
+particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement
+qu'il était content de cette amitié.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>EL CHICO ET JUANA</h3>
+
+<p>Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico
+grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant.
+Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste
+et agitée.</p>
+
+<p>La tête dans ses mains, il se mit à songer à des
+choses de son passé, si court encore. Et, ce passé,
+comme son présent, comme sans doute son avenir
+aussi, se résumait en un seul mot: Juana.
+Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana
+avait toujours vu le nain placé entre ses petites
+mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille,
+et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour
+le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son
+espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre,
+elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute
+jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même
+à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à
+petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite
+maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la
+soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir
+sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs
+qu'elle avait gardés avec le Chico.</p>
+
+<p>Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander,
+et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans
+discuter, il avait fait comme tout le monde.</p>
+
+<p>Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait
+comme une chose monstrueuse, impossible. Ce
+même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément,
+qui avait la prétention de ne reconnaître ni
+maître ni autorité, après avoir facilement accepté
+l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son
+unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait
+encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce
+dont la jeune fille se montrait même très fière.</p>
+
+<p>Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une
+jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais
+il était resté enfant par la taille.</p>
+
+<p>Juana avait d'abord été prodigieusement surprise
+de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis
+plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans
+bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie.
+Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce
+serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment
+égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que
+Chico se montrait très mortifié et très chagrin de
+rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient
+autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne
+jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans
+elle?</p>
+
+<p>Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude
+la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent
+encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment
+nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans
+doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans
+ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain.
+Et il ne pouvait en être autrement. Durant des
+années, Juana avait été pour lui une sorte de petit
+Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle
+Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop
+riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but
+unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices
+de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était
+là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations.
+C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait
+pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait
+qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait
+décidé.</p>
+
+<p>Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle.
+Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait
+bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un
+mariage possible entre une femme, une vraie femme,
+et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré.
+Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que
+cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui
+de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était
+moquée de lui!</p>
+
+<p>Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour,
+parée comme une dame, elle était descendue dans la
+salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc!
+mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte
+depuis longtemps et remplacée par l'excellente
+matrone que nous avons vu précisément bougonner
+la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de
+Barbara.</p>
+
+<p>Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel,
+peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison
+avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de
+lui résister. En même temps, elle savait si adroitement
+contenter le client, elle savait si bien distribuer
+sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de
+temps l'auberge de la Tour était devenue une des
+mieux achalandées de tout Séville.</p>
+
+<p>Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours
+représentée par le digne Manuel, lequel avait
+fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se
+meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de
+Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait
+tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il
+était trop petit.</p>
+
+<p>La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est
+pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler
+pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans
+terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
+vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette
+morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti
+à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.</p>
+
+<p>Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les
+besognes les plus basses et les plus dures aussi, en
+échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et
+la pâtée.</p>
+
+<p>La besogne assignée était au-dessus des forces du
+nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si
+on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la
+susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait
+pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
+de suite le souffre-douleur de tous.</p>
+
+<p>Le plus terrible est que ses occupations le tenaient
+tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en
+soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en
+outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci
+d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui
+ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait été aussi malheureux.</p>
+
+<p>Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques
+jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier,
+balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il?
+De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
+gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient
+dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il
+n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait
+pas cette maraude, il se rendait aux porches des
+églises et tendait la main.</p>
+
+<p>Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel
+trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre
+de dormir au bon soleil. Il était fier et content.</p>
+
+<p>Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était
+répandue en plaintes amères, en reproches sanglants,
+en prédictions terrifiantes.</p>
+
+<p>Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le
+prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude
+allait&mdash;et c'était assez naturel&mdash;au seul être qui lui
+eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.</p>
+
+<p>Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler
+dans l'auberge; il était si petit&mdash;et là, tapi dans un
+coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle
+qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
+alerte, toujours mise comme une petite reine, qui
+allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en
+avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa
+jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et
+son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.</p>
+
+<p>Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait
+allonger la main, saisissait un coin de la basquine et
+la baisait dévotement.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au
+lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en
+était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à
+la grossière plaisanterie de quelque client, s'était
+arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri
+qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.</p>
+
+<p>Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux
+devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Juana. N'aie pas peur.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas
+prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout
+de suite. Elle avait même paru très contente et elle
+avait répondu à son père qui s'informait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table
+et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.</p>
+
+<p>Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de
+suite elle l'avait pris de très haut avec lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux!
+Comment oses-tu reparaître dans la maison
+que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets?
+Ingrat!</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais te voir, Juana.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après
+des jours et des jours d'oubli?</p>
+
+<p>Très triste, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais
+pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire.
+Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais qu'on m'aurait chassé.</p>
+
+<p>Elle l'avait regardé avec un air de commisération
+étonnée. Et, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais
+savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les
+autres?</p>
+
+<p>L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit
+pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce
+qu'il disait d'ailleurs et&mdash;ce qu'elle se gardait bien
+d'avouer&mdash;peut-être l'avait-elle découvert plus d'une
+fois dans les coins où il se croyait si bien caché.
+Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel état te voilà! On te prendrait pour
+un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter
+ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre,
+au moins?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses
+cils.</p>
+
+<p>Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un
+ton radouci, en le regardant finement:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs
+que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?</p>
+
+<p>Il rougit et fit signe que oui de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat.
+Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas,
+tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu
+me pardonnerais, répondit-il sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à
+ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi
+que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais
+pardonné ta mort?</p>
+
+<p>Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était
+plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait
+pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais
+je suis adroit, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que tu es adroit comme un singe,
+dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe,
+ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même,
+je serai plus tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il
+tremblant d'espoir.</p>
+
+<p>Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:</p>
+
+<p>&mdash;A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas
+t'en retourner, je pense? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton père?</p>
+
+<p>Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce
+n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur,
+oui ou non?</p>
+
+<p>Il joignit les mains avec un air extasié.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste.
+Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici,
+je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui
+est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien
+faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces.
+Allons, viens.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux
+reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et
+décidé, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne
+commande plus? Tu te révoltes?</p>
+
+<p>Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je
+passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne
+veux plus que tu me nourrisses.</p>
+
+<p>Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et,
+encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle
+lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea
+à relever la tête et plongea avec une grande
+tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle
+comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle
+eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas
+insister.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand
+tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras.
+Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que
+tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir
+que je suis et resterai toujours pour toi une
+soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas
+oublier?</p>
+
+<p>Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion
+poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois
+quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble
+hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses
+lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.</p>
+
+<p>Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme
+un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec
+un regard attendri où perçait une pointe de malice
+nuancée de pitié.</p>
+
+<p>Lui, cependant, se redressait et disait dans un
+grand élan de tout son être:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.</p>
+
+<p>Elle frappa joyeusement dans ses petites mains
+et, orgueilleusement triomphante:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon
+père!</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-il encore doucement.</p>
+
+<p>Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié
+boudeuse, moitié curieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que ton père me voie dans cet
+état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te
+ferai pas honte.</p>
+
+<p>Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force
+d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie
+fort à propos? C'est ce que nous ne saurions
+dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il
+était superbe dans son costume presque neuf, qui
+sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était
+d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui
+faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie
+miniature qu'il était.</p>
+
+<p>Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.</p>
+
+<p>D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller
+de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé.
+Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de
+Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative
+que leur causait la vue de Chico en fringant
+cavalier.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume
+coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite
+maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite
+dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
+seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient
+pas peur.</p>
+
+<p>Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son
+père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le
+bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli
+convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.</p>
+
+<p>A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées,
+le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter
+quelques menus cadeaux que «petite maîtresse»
+acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient
+généralement en objets de toilette, et nous
+savons que la coquetterie était son péché mignon.</p>
+
+<p>Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation
+à dîner de Manuel, et prenait place à la table
+familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que
+lui.</p>
+
+<p>Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait
+tristement toutes ces choses, pendant que
+Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.</p>
+
+<p>Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de
+l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas
+avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se
+donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il
+n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre
+que le nain était entièrement dans sa petite
+main à elle.</p>
+
+<p>Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce
+que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons
+dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme
+une chose bien à elle et exclusivement à elle.
+L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite
+à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée
+de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée
+que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments,
+libre de le choyer ou de le faire souffrir
+selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui,
+qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.</p>
+
+<p>Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle
+était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire,
+jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée
+d'une infidélité, voire d'une préférence, même
+momentanée.</p>
+
+<p>Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret
+elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment
+qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour
+sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans
+son âme jusque-là peut-être résignée.</p>
+
+<p>Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il
+pût se marier comme tous les autres hommes?</p>
+
+<p>Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie
+sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire
+général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé,
+connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision
+universelle?</p>
+
+<p>Et Juana? L'aimait-elle?</p>
+
+<p>Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère,
+il ne le connaissait que trop.</p>
+
+<p>La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara
+le tira de sa rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez
+donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai
+affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque
+j'aurai fini.</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je plus bonne à vous aider?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un
+instant j'irai aussi.</p>
+
+<p>Chico entendit encore de vagues imprécations, le
+bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis
+le bruit d'une porte poussée rageusement.</p>
+
+<p>Un moment de silence se fit. Juana, évidemment,
+s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut
+le bruit de petits talons claquant sur les marches
+de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa
+glisser de son escabeau et il attendit debout.</p>
+
+<p>La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire
+un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil
+de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa
+tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un
+mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.</p>
+
+<p>Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les
+dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme
+s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit
+doucement ses petits pieds dans ses mains et les
+posa sur lui en les tapotant doucement.</p>
+
+<p>Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit
+qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune
+attention aux soins tendres et délicats dont il
+l'entourait.</p>
+
+<p>Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement
+de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait
+frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme
+pour lui dire:</p>
+
+<p>«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.»
+Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux.
+Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres, petite maîtresse?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude
+tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater
+son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa
+jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement,
+silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Juana! dit-il encore.</p>
+
+<p>Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre,
+elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait
+et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient
+sur son coeur à lui, comme des gouttes de
+plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la
+plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement,
+les larmes dans les yeux, mais un sourire
+stoïque aux lèvres, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer
+et qu'elle comprendrait quand même. Seulement
+la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment,
+elle ne s'était jamais interrogée elle-même,
+car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux
+baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!</p>
+
+<p>Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas
+elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.</p>
+
+<p>Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné
+jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent
+avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre,
+lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans
+quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement,
+ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des
+assassins... des assassins maudits... oui, maudits.</p>
+
+<p>Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait
+à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui,
+Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas.
+Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant
+violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser
+littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage.
+Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait
+en lui, qui le rendait insensible à la douleur
+physique:</p>
+
+<p>«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans
+un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!...
+Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle
+me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne
+me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»</p>
+
+<p>Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit
+à elle, elle reprit en pleurant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble
+que je mourrai si je ne le vois plus.</p>
+
+<p>Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle
+mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout
+doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir
+ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait
+de ses larmes, et il répétait dans des sanglots
+convulsifs:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.</p>
+
+<p>Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se
+mit debout, et:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse,
+va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je
+vais le chercher, et demain je te le ramènerai.</p>
+
+<p>La femme qui aime ailleurs est toujours injuste
+et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout
+lui est sujet à soupçons injurieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant
+rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait.
+C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en
+a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.</p>
+
+<p>Honteuse, elle le lâcha.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très
+doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour
+l'amour de toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir!
+Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le
+meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui,
+le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui
+venait de le rudoyer et la baisa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver,
+je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe
+partout et on ne se méfie pas de moi.</p>
+
+<p>Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant
+sur son sein:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le
+ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant
+sans le savoir le fer dans la plaie.</p>
+
+<p>Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme
+elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à
+un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement.
+Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand
+je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera
+laide.</p>
+
+<p>Et il souriait en disant cela, le malheureux.</p>
+
+<p>Et elle eut la cruauté de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas
+qu'il me trouve laide.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?</p>
+
+<p>Elle tressaillit et pâlit affreusement.</p>
+
+<p>Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé
+cette question, la petite Juana.</p>
+
+<p>Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave,
+si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge
+avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire
+sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
+courir.</p>
+
+<p>Mais, devant la question si nette et si franche du
+Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait
+son inconséquence. Évidemment il ne pouvait
+être question d'union entre la fille d'un hôtelier
+comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi
+de France.</p>
+
+<p>Alors, que pouvait-elle espérer?</p>
+
+<p>Le Français avait-il seulement fait attention à elle?
+Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait
+eu pour elle quelques paroles de banale galanterie,
+c'était par pure habileté sans doute, car il n'était
+pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir
+un espoir quelconque, quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je
+demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien
+à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son
+pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à
+petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai
+bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.</p>
+
+<p>Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire
+elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever
+de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement
+ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais
+tâcher de reposer un peu en t'attendant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SUITE DES AVENTURES DU NAIN</h3>
+
+<p>Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa
+poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient
+entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il
+redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds
+dans Séville connaissaient le Chico;</p>
+
+<p>Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est
+la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue
+perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme
+un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui
+permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
+sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.</p>
+
+<p>S'il était sans appréhensions, par contre, il était très
+perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte
+de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan,
+le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles,
+avait promis de le rechercher et de le ramener vivant,
+laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que
+le chevalier était vivant.</p>
+
+<p>Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes
+raisons de croire que celui qu'il considérait comme un
+rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant
+sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:</p>
+
+<p>«J'avais bien besoin de promettre de le chercher.
+Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain,
+à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les
+flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
+Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de
+Juana?»</p>
+
+<p>Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival,
+il reprit le cours de ses réflexions.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris
+que les hommes de Centurion avaient préparé une
+embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don
+César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté
+dans le fleuve.»</p>
+
+<p>Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des
+lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.</p>
+
+<p>«A moins que le Français ne soit enfermé dans une
+des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il
+y en a des caches dans cette maison, et je ne les
+connais pas toutes. Mais pourquoi?»</p>
+
+<p>Cette idée lui parut absurde.</p>
+
+<p>«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse
+l'a attiré chez elle!» reprit-il.</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant et réfléchit:</p>
+
+<p>«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire?
+Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par
+malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait
+donc le prendre par la main et le conduire à petite
+maîtresse?... Est-ce possible?...»</p>
+
+<p>Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses
+traits et, farouche, il pensa:</p>
+
+<p>«Je suis un homme et je suis riche, maintenant,
+et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse,
+je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi
+une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana,
+si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce
+qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme
+la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais
+suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi,
+elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le
+monde se moquerait de la femme qui oserait prendre
+pour époux un nain!...»</p>
+
+<p>Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et,
+de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux
+abois:</p>
+
+<p>«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on
+atteignait les gens plus sûrement en les frappant
+dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes.
+Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur
+ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la
+mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité
+d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est
+donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois
+assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si
+Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français,
+elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de
+désespoir et de jalousie... De quelque manière que je
+me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi?
+Quel crime ai-je commis?»</p>
+
+<p>Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:</p>
+
+<p>«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins
+qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit
+disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le
+sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!...
+Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi,
+elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant,
+elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»</p>
+
+<p>C'était la condamnation définitive de Pardaillan que
+le petit homme décidait là.</p>
+
+<p>Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et
+atteignit bientôt la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il
+essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.</p>
+
+<p>«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes
+les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde
+là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai
+pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du
+fleuve.»</p>
+
+<p>Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à
+tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince,
+longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le
+cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde
+et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les
+crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il
+tira sur la corde: elle tint bon.</p>
+
+<p>Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un
+jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la
+corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.</p>
+
+<p>Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait
+caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il
+avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes
+plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement
+réussi son expédition.</p>
+
+<p>Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea
+droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup
+d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.</p>
+
+<p>On avait construit là une sorte de quai à pic, au
+fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie,
+les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance
+du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait
+une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer
+dont les barreaux croisés étaient énormes et très
+rapprochés.</p>
+
+<p>El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de
+cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une
+grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la
+grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps
+sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture
+carrée au travers de laquelle un homme mince
+et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa
+glisser très facilement, après avoir remis le barreau en
+place.</p>
+
+<p>Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de
+voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit.
+Ce couloir était coupé en différents endroits par des
+murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions
+indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
+ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées
+et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont
+Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas
+manqué de prendre les précautions nécessaires pour
+se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.</p>
+
+<p>El Chico paraissait connaître à merveille tous les
+tours et détours du souterrain ainsi que les différentes
+manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans
+hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par
+hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement
+la première ouverture. Faible comme il était,
+sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris
+qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul
+ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était
+installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur,
+il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait
+y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert.
+Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois,
+durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment
+étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé
+par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert
+la plus grande partie des ouvertures secrètes de
+ces substructions.</p>
+
+<p>Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de
+muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir
+ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes
+de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui,
+il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très
+étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus
+complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se
+dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été
+éclairé.</p>
+
+<p>Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que
+lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se
+pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons.
+Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus
+de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit.
+Avant de monter les deux dernières marches, il chercha
+dans une autre direction. Un nouveau déclic se
+fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières
+marches et pénétra dans un caveau, en disant tout
+haut, comme ont coutume de faire les personnes qui
+vivent seules:</p>
+
+<p>«Enfin, me voici chez moi!»</p>
+
+<p>Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait
+d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant
+une des parois du caveau. Il toucha du doigt une
+plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait
+déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec
+elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.</p>
+
+<p>Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la
+tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la
+lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel
+il venait de pénétrer.</p>
+
+<p>C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de
+la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long
+sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un
+homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y
+avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui
+l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse
+était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux
+petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des
+couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un
+lit confortable.</p>
+
+<p>Il y avait une autre caisse aménagée comme un
+buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses
+serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux
+petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout
+cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une
+poupée.</p>
+
+<p>C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par
+un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même
+et rudimentairement un volet de bois.</p>
+
+<p>Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution
+de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque
+qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr
+que nul ne le pouvait surprendre par là!</p>
+
+<p>Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé.
+Pardaillan n'était pas mort par le poison.</p>
+
+<p>Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait
+à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan
+se mit sur son séant et considéra d'un oeil
+trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence
+des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé,
+son cerveau engourdi subissait comme une sorte
+d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.</p>
+
+<p>Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le
+cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva
+toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid
+qui le faisait si redoutable.</p>
+
+<p>Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.</p>
+
+<p>Pardaillan pensait&mdash;et du diable s'il savait pourquoi&mdash;qu'il
+échapperait au hideux supplice que lui
+réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même
+songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise
+pouvait avoir.</p>
+
+<p>Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné
+de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:</p>
+
+<p>«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi!
+Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit.
+Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde
+partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne
+mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et
+la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette
+bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses
+attentions.»</p>
+
+<p>Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier,
+apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt
+énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:</p>
+
+<p>«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une
+foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique,
+comme dit M. d'Espinosa.</p>
+
+<p>«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas
+quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta,
+et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit
+pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible
+de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons
+donc.»</p>
+
+<p>Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement,
+patiemment, autant que cela lui était possible
+dans la nuit opaque qui l'enveloppait.</p>
+
+<p>Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos.
+Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces,
+car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.</p>
+
+<p>«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche
+qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais
+de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui
+casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons
+l'effet se dissiper entièrement en nous reposant
+un peu.»</p>
+
+<p>Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau
+plié sur les dalles et attendit le retour de ses
+forces.</p>
+
+<p>Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes
+pour reprendre son travail.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha
+tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il
+se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé
+sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:</p>
+
+<p>«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va
+m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta
+qui, pour en finir, m'envoie...»</p>
+
+<p>Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.</p>
+
+<p>«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il,
+aurai-je la force de lutter?»</p>
+
+<p>Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement
+à faire jouer les articulations de ses bras.</p>
+
+<p>«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne
+sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en
+tirer.»</p>
+
+<p>Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue,
+l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant
+lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se
+cala solidement sur les genoux et attendit.</p>
+
+<p>Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible,
+se soulevait lentement et, en se soulevant, elle
+masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place,
+il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou
+de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou
+béant.</p>
+
+<p>Ses mains ne s'abattirent pas.</p>
+
+<p>Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan,
+étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut
+aussitôt, car il murmura avec ébahissement:</p>
+
+<p>«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»</p>
+
+<p>Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à
+haute voix:</p>
+
+<p>«Enfin! Me voilà chez moi!»</p>
+
+<p>«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour
+de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»</p>
+
+<p>La dalle se refermait automatiquement, mais il ne
+s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée.
+Il n'avait d'yeux que pour El Chico.</p>
+
+<p>El Chico, qui avait commis une grave imprudence
+en ne se retournant pas, ouvrait la porte&mdash;si l'on
+peut ainsi dire&mdash;de son logis et allumait sa chandelle.</p>
+
+<p>«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce
+qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais
+trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici
+un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché
+d'étudier d'un peu près!»</p>
+
+<p>El Chico avait&mdash;deuxième imprudence&mdash;laissé sa
+porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de
+l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur.
+Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration
+pour l'ingéniosité déployée par le petit homme
+dans l'aménagement de son mystérieux retrait.</p>
+
+<p>Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait
+ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement
+d'avoir participé à le mettre dans la situation
+précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle
+faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus
+qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.</p>
+
+<p>Le nain s'était assis devant sa table et il tournait
+le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait
+l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues
+de soupçonner qu'on l'épiait.</p>
+
+<p>Après être resté un long moment pensif, il allongea
+la main vers le sac et le vida sur la table.</p>
+
+<p>«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de
+l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu
+Crésus. Où a-t-il pris cet or?»</p>
+
+<p>«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse
+n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.</p>
+
+<p>«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu
+d'or et il connaît des princesses!»</p>
+
+<p>Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur
+de colère s'alluma dans son oeil.</p>
+
+<p>«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta...
+Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher
+cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le
+traquenard où j'ai donné, tête baissée!»</p>
+
+<p>Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement,
+puis il alla à son coffre, en tira une poignée
+de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida
+ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don
+César et fit son compte à haute voix.</p>
+
+<p>«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.</p>
+
+<p>«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille
+livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce
+un avare?»</p>
+
+<p>«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air
+morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune?
+Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le
+Français!»</p>
+
+<p>«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur.
+Voici du nouveau, par exemple! Je commence
+à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare,
+c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»</p>
+
+<p>«Et le Français est mort!» continua le Chico.</p>
+
+<p>«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»</p>
+
+<p>«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne
+puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux
+pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux
+et des casaques richement brodées, et des robes, et
+des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»</p>
+
+<p>Il rayonnait, le Chico.</p>
+
+<p>«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.</p>
+
+<p>La joie du nain tomba soudain. Il râla:</p>
+
+<p>«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana
+s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine,
+tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma
+richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux
+au visage en me traitant d'assassin!»</p>
+
+<p>Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler
+sur les dalles.</p>
+
+<p>«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il
+me plaît ce petit bout d'homme!»</p>
+
+<p>Le Chico allait et venait avec agitation dans son
+petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu
+dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:</p>
+
+<p>«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au
+même titre que ceux qui ont tué le Français... plus...
+Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas
+pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et,
+maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»</p>
+
+<p>Pardaillan suivait avec une attention passionnée les
+phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions
+coupées par les apartés du chevalier:</p>
+
+<p>«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être
+encore possible de le sauver. Je l'ai promis à
+Juana!»</p>
+
+<p>«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser
+si vivement à moi!»</p>
+
+<p>«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je
+mourrai de la mort de Juana.»</p>
+
+<p>«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces
+morts sur ma conscience, morbleu!»</p>
+
+<p>«Si le Français est vivant et que je le sauve...»</p>
+
+<p>«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»</p>
+
+<p>«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent
+ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»</p>
+
+<p>«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les
+mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux
+que pour l'objet de leur flamme.»</p>
+
+<p>«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»</p>
+
+<p>«Encore! Décidément, c'est une manie!»</p>
+
+<p>«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte?
+J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus
+un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»</p>
+
+<p>«Superbe idée, par ma foi!»</p>
+
+<p>«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je
+connais.»</p>
+
+<p>«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant
+sous cape.</p>
+
+<p>Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot,
+s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les
+dalles et parut dormir profondément.</p>
+
+<p>«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain
+j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain.
+Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement
+éteignit sa chandelle et sortit en disant:</p>
+
+<p>«Allons!»</p>
+
+<p>Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan
+étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il
+frissonna:</p>
+
+<p>«Le Français!»</p>
+
+<p>Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas
+à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:</p>
+
+<p>«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui,
+la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.</p>
+
+<p>Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout
+haut!...»</p>
+
+<p>Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait
+du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.</p>
+
+<p>«Serait-il mort?» songea le nain.</p>
+
+<p>Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si
+c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le
+bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le
+bien triomphait définitivement; il était bien résolu à
+sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné
+en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.</p>
+
+<p>Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le
+bruit rythmé de sa respiration.</p>
+
+<p>«Il dort!» fit-il.</p>
+
+<p>Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se
+tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car
+il murmura en hochant doucement la tête:</p>
+
+<p>«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce
+qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil.
+Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que
+Juana l'aime.»</p>
+
+<p>El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait
+la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait
+lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait
+pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI</h3>
+
+<p>Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à
+l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il
+le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa
+prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et,
+ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de
+tête le nain debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà
+donc prisonnier aussi, pauvre petit!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit
+le Chico avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu
+ici, malheureux? N'as-tu pas entendu! c'est la mort,
+une mort hideuse, qui nous attend.</p>
+
+<p>Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix
+sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc
+comment on sort d'ici, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!</p>
+
+<p>En disant ces mots, le Chico s'approchait de la
+porte de fer et, sans chercher, il appuyait sur un des
+nombreux clous énormes qui rivaient les plaques
+épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit simplement le Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus
+naïf. C'est par là que tu es venu pendant que je
+dormais?</p>
+
+<p>Le Chico fit signe que oui de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous
+allons nous en aller?</p>
+
+<p>Nouveau signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur,
+dit le Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme.
+Tu savais donc que j'étais enfermé ici? Car tu m'as
+bien dit, n'est-ce pas, que tu étais venu me chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais,
+j'ignorais que vous fussiez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?</p>
+
+<p>Toutes ces questions mettaient le nain dans un
+cruel embarras. Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.</p>
+
+<p>Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne
+loges pas dans cette manière de sépulture?</p>
+
+<p>Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un
+sot. Il haïssait Pardaillan, mais sa haine n'allait pas
+jusqu'à l'aveuglement. S'il avait pu, il aurait tué
+Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
+n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait
+cependant senti ce qu'il y avait de bas dans le fait
+de conduire son rival à la mort pour une somme
+d'argent.&mdash;Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou
+de charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement
+accepté!</p>
+
+<p>Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan,
+répondit franchement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je loge ici.</p>
+
+<p>Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma
+sa chandelle. Pardaillan, qui avait sans doute son
+idée, pénétra derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.</p>
+
+<p>Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle
+pour mieux éclairer les pauvres splendeurs de son
+logis. Il oubliait qu'en même temps il éclairait en
+plein le sac d'or étalé sur les dalles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux! admira le chevalier avec une
+complaisance qui fit rougir de plaisir le nain. Mais
+comment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de
+tombeau?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne
+sont pas toujours tendres pour moi. Ici, je suis en
+sûreté.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Ceux de la maison, là-haut?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus. Personne ne connaît cette cache.
+Tiens! il y en a des caches dans la maison que nul
+ne connaît, hormis moi.</p>
+
+<p>Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan
+s'assit gravement à terre.</p>
+
+<p>Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut
+touché de ce geste, comme il avait été touché du
+compliment sur son logis. Il lui semblait que ce seigneur
+si brave et si fort ne consentait à s'asseoir
+ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l'écraser
+de sa superbe taille, lui, Chico, si petit. Il croyait
+n'éprouver que de la haine pour ce rival, et il était
+tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide
+de sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait
+à de la sympathie; il en était stupide et
+indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce
+qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange
+qui pesait sur lui, le petit homme dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne
+connaît cette cache, comme tu dis, nul ne viendra
+nous déranger. Nous pouvons bien causer un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par
+où je passe d'habitude, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop grand, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par
+où je pourrai passer? Oui!... Tout va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ces souterrains sont donc habités?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se
+réunissent là-dedans... Aujourd'hui, justement, il y a
+une réunion.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda
+curieusement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, seigneur.</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait,
+mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile
+d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je
+devais mourir de faim et de soif.</p>
+
+<p>Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur
+son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant.
+C'est horrible!</p>
+
+<p>&mdash;En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est
+une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu
+ne connais pas, toi, heureusement pour toi...</p>
+
+<p>En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan
+souriait doucement. Pourtant, le nain rougit.
+Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir
+de quelle abominable action il s'était fait le complice.
+Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici
+maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées
+jusque-là se levaient dans son esprit éperdu,
+Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur
+superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en
+souriant d'un air railleur, disait très simplement
+des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient
+dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait
+pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées.
+Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée
+de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre
+joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi?
+Qu'y avait-il donc en lui?</p>
+
+<p>Entre deux âmes également belles et pures, il y a
+des affinités secrètes qui font que, sans se connaître,
+elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur.
+Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
+bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été
+placé dans la situation critique où il se trouvait.
+Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui?
+Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi
+conçut-il instantanément le projet d'arracher cette
+petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la
+voyait sombrer? Pourquoi?</p>
+
+<p>Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de
+bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi
+eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité
+narquoise n'étaient qu'un masque? Comment
+devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté,
+la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi,
+alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur,
+se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi
+enfin&mdash;et ceci paraîtra peut-être une
+contradiction?&mdash;pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de
+l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté
+dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous
+chargeons pas d'expliquer.</p>
+
+<p>Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico
+était un peu comme un pur-sang sauvage aux mains
+d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer et ruer,
+la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir
+à la cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement
+le chemin par où elle veut le faire passer.</p>
+
+<p>Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain
+grave:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois de quel épouvantable supplice tu me
+sauves! Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que
+j'ai, à compter d'aujourd'hui, t'appartient. Je veux que
+tu sois comme un petit frère pour moi. Tu n'auras
+plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier
+de Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter
+ceux qu'il aime et estime. Voici ma main,
+Chico.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et,
+dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice.</p>
+
+<p>Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier
+lui fit-il deviner l'imperceptible malice... Aussi vivement,
+et comme s'il eût eu peur de se brûler au
+contact de cette main qui se tendait à lui, largement
+ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.</p>
+
+<p>Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du
+regard s'accentua d'un léger sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur
+pour serrer la main que voici? Peste! mon
+cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à qui je la
+tends ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop
+savoir ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu
+te crois indigne de serrer ma main?</p>
+
+<p>Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix
+qui tremblait de honte... ou de fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le
+brave garçon que je croyais? Quel crime as-tu donc
+commis?</p>
+
+<p>Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il
+était par des sentiments contraires, éclata soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche.
+Je ne veux pas de votre protection, ni toucher votre
+main. Je ne veux rien de vous, rien, rien... C'est moi
+qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait vous
+tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on
+m'avait donné cinq mille livres... et, tenez, les voici!
+ajouta-t-il en poussant d'un coup de pied furieux le
+sac qui vint rouler, à demi éventré, aux pieds de
+Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait cela? gronda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en
+soutenant fièrement son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh
+bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est
+venue.</p>
+
+<p>Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes
+sur les frêles épaules d'El Chico, qui ployèrent.
+Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur
+le visage du chevalier, le nain s'était trouvé paralysé,
+indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant
+le sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son
+coeur, car, malgré sa petite taille et sa faiblesse, il
+n'en était pas moins très chatouilleux.</p>
+
+<p>Devant la colère et la menace&mdash;réelles et simulées&mdash;il
+retrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque
+là.</p>
+
+<p>Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il
+de trouver en un éclair la solution vainement cherchée
+jusqu'alors: mourir étouffé, broyé par son ennemi.
+Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi
+était perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué
+le nain? La dalle du cachot, il est vrai, était soulevée.</p>
+
+<p>Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où
+il lui serait impossible de sortir, faute de connaître le
+secret qui ouvrait la paroi. Il n'aurait fait que changer
+de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait se tenir
+d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si
+brave... mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas
+qu'en tuant le nain maintenant il se condamnait lui-même.</p>
+
+<p>Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais...
+Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son
+étreinte. Il arriva que l'ironie du regard avait fait
+place à une telle douceur, il arriva que cette physionomie,
+l'instant d'avant si menaçante et si terrible,
+exprima une telle bonté, une telle mansuétude, que le
+Chico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble
+le reprendre, et, emporté malgré lui, comme il
+aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement,
+sans chercher à se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis
+là! Et moi qui n'y pensais plus! Mais, sois tranquille,
+tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.</p>
+
+<p>Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce
+faisant, l'affolant sourire recommençait à se dessiner...
+Alors, le Chico regretta. Et, comme s'il eût
+voulu exciter la colère de cet homme déconcertant,
+il dit rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi,
+vous pourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne
+chercherai pas à éviter le coup dont vous me menacez.
+«Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu souhaites donc la mort?</p>
+
+<p>Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas
+cependant: il avait entendu quand même, le diabolique
+personnage. S'il voulait mourir, c'était son
+affaire, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure
+il sera trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord,
+pourquoi tu m'as conduit à la mort.</p>
+
+<p>Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit
+sur les yeux de Pardaillan, et il exhala sa haine dans
+ce cri puéril:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous déteste! je vous déteste!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan,
+de plus en plus narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de
+vous sauver, je vous tuerais! grinça le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec
+quoi, pauvre petit?</p>
+
+<p>Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague
+cachée entre les deux matelas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais
+c'est ma dague!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait
+être du cynisme. Pendant que vous escaladiez le mur,
+je vous l'ai volée! volée! volée!</p>
+
+<p>Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver
+une âpre jouissance à se cingler avec.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque
+tu veux ma mort, tue-moi, dit Pardaillan très calme.</p>
+
+<p>Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec
+une certaine curiosité, eût-on dit.</p>
+
+<p>Fou de fureur, le nain leva le bras.</p>
+
+<p>Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le
+regarder froidement, bien en face. Le bras du nain
+s'abattit dans un geste foudroyant. Mais ce fut pour
+jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il
+gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas! Je ne veux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai promis...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon
+enfant?</p>
+
+<p>Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec
+laquelle le chevalier prononça ces paroles. La voix
+était si chaude, si caressante; il se dégageait de toute
+sa personne des effluves sympathiques si puissants
+qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles.
+Son pauvre petit coeur se dilata doucement et les
+larmes jaillirent, douces et bienfaisantes, cependant
+qu'une plainte monotone s'exhalait de ses lèvres
+crispées:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop malheureux! trop malheureux!
+trop!</p>
+
+<p>«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»</p>
+
+<p>Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa
+petite tête baignée de larmes sur sa large poitrine, et,
+avec des gestes tendrement fraternels, il se mit à le
+bercer doucement, avec des paroles réconfortantes.</p>
+
+<p>Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami,
+qui n'avait jamais senti une affection se pencher sur
+sa détresse, se laissait faire, ému d'une émotion
+infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de
+ce coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un
+sentiment fait de gratitude attendrie et d'affection
+naissante.</p>
+
+<p>Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan
+comme s'il ne l'avait jamais vu. Il n'y avait plus
+ni colère ni révolte dans les yeux du petit homme.
+Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir
+qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces
+yeux qu'un étonnement prodigieux: étonnement de ne
+plus se sentir le même, étonnement de ne pas reconnaître
+celui dont le contact avait suffi pour opérer en
+lui une métamorphose qui le stupéfiait.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce
+pas? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diable
+que tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons
+amis.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui
+baissa la tête, et, honteux, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan
+sérieux. Tu es un brave garçon, El Chico, et, quand tu
+me connaîtras mieux, tu sauras que je dis bien rarement
+ce que je viens de te dire.</p>
+
+<p>Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier,
+où elle disparut, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon!</p>
+
+<p>&mdash;Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair,
+voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même,
+il ne s'ensuit pas que je ne te connais pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui
+vous a renseigné?</p>
+
+<p>Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant,
+comme on sourit à un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit doigt! fit-il.</p>
+
+<p>El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son
+interlocuteur avec crainte. L'impulsion qui le poussait
+vers lui lui paraissait tellement surnaturelle qu'il
+n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu.
+Et n'oublie pas que je sais tout. Voyons, pourquoi
+as-tu voulu me faire tuer? Tu étais jaloux, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Le nain fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la
+bête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes
+pas, je vais la nommer moi-même... Mon petit doigt
+est là pour me renseigner.</p>
+
+<p>Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:</p>
+
+<p>&mdash;Juana.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps
+que tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis toujours, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Lui as-tu dit que tu l'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria El Chico scandalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le
+sache, nigaud? fit Pardaillan amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! le courage te viendra un jour. Continuons.
+Tu as cru que je l'aimais, hein! et tu m'as détesté?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous
+aime!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un niais, El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car
+il songeait au chagrin de Juana. C'était vrai, un grand
+seigneur comme vous ne peut avoir rien de commun
+avec la fille d'un hôtelier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan,
+tu te trompes. Et la preuve en est qu'un
+grand seigneur comme moi a épousé autrefois une
+cabaretière.</p>
+
+<p>&mdash;Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan,
+avec une émotion profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme
+êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit,
+fit Pardaillan avec son air figue et raisin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez...
+épouser: Juana.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par tous les diables! Pour deux raisons,
+dont la première, qui suffirait à elle seule, est que je
+ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. Oui, mon cher,
+tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce
+que cette petite Juana t'apparaît comme une reine
+de beauté, il ne s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi
+pour tout le monde. Juana, j'en conviens, est une délicieuse
+enfant, pleine de grâce et de charme, mais il
+faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.</p>
+
+<p>Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa
+le nain et le convainquit plus et mieux que n'aurait
+pu faire un long discours:</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps,
+vois-tu, petit.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Juana! soupira El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et
+biscornu qu'un amoureux, éclata Pardaillan avec une
+fureur comique. En voici un qui, tout à l'heure, me
+voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à
+moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux
+pas.</p>
+
+<p>Le nain rougit, mais se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime, dit tristement El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne
+m'aime pas plus que je ne l'aime!</p>
+
+<p>Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement
+que Pardaillan éclata de son bon rire
+sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens
+ce que j'ai dit. Voyons, as-tu confiance en moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana
+de tout ton coeur, comme tu l'as fait jusqu'à ce jour,
+et ne t'occupe pas du reste, j'en fais mon affaire.</p>
+
+<p>Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit
+à Pardaillan en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer
+du monde, maintenant. Quel dommage que vous
+n'ayez plus votre épée!</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit
+tranquillement Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction
+visible la lame dans sa gaine.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit El Chico, le voyant prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le
+laisser là, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le ramasser et le serrer soigneusement
+dans le coffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il
+pas une dot pour te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous
+espérez?... dit le nain pâlissant et rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère rien. Qui vivra verra.</p>
+
+<p>Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues
+sur les dalles:</p>
+
+<p>&mdash;Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan.
+Voyons, pourquoi t'a-t-on donné cet or?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous conduire à la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira El Chico, honteux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est
+bien à toi. Ramasse-le, et ne t'occupe pas du reste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LES CONSPIRATEURS</h3>
+
+<p>L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un
+déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une
+seule personne avait pu lui parler en maître: Juana.
+Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait
+un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que,
+de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander
+et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui
+obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait
+dans cette pensée, c'était de constater que lui,
+qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu
+pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans
+conteste et lui obéissait non avec résignation, mais
+avec plaisir.</p>
+
+<p>C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit
+cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique
+d'un amour partagé pouvait devenir une réalité.
+De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone,
+Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.</p>
+
+<p>En conséquence, Pardaillan ayant commandé de
+ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.</p>
+
+<p>Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le
+coffre dûment cadenassé:</p>
+
+<p>&mdash;En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort
+actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit
+et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne
+suivit pas le chemin par où il était venu. En effet,
+Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir
+jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant
+au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture
+que le nain avait pratiquée à sa taille.</p>
+
+<p>Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre
+où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à
+mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par
+quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par
+l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale
+des voies souterraines multiples et enchevêtrées
+à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son
+insouciance accoutumée, notant soigneusement dans
+son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait
+complaisamment le mécanisme secret des
+nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment
+la route.</p>
+
+<p>Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez
+large pour leur permettre de passer de front sans se
+gêner mutuellement.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il
+lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette
+muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui
+avait semblé voir scintiller des étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, seigneur, répondit El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne
+me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des
+étoiles.</p>
+
+<p>Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en
+effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles,
+comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières
+assez nombreuses.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de mettre la dague au
+poing en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en
+découdre.</p>
+
+<p>Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi
+s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en
+avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé
+à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui
+dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors
+du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de
+Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne
+au monde n'aurait pu le détourner. Cependant,
+comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait
+continuer son chemin en tournant sur sa gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux,
+moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.</p>
+
+<p>Les lumières jaillissaient d'une excavation placée
+devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais,
+aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, seigneur, insista désespérément le Chico.
+Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop
+tard!</p>
+
+<p>D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui
+imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit
+à regarder et à écouter avec une attention soutenue,
+pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts,
+se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés,
+attendait le bon plaisir de son compagnon.</p>
+
+<p>Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce
+point? Ceci:</p>
+
+<p>On se souvient que Fausta était descendue dans les
+souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion.
+Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait
+ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de
+lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister
+à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée
+en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné
+de refermer l'ouverture et le hasard venait
+d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle,
+et au travers de petits trous habilement ménagés
+du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières
+qui éclairaient présentement cette grotte. Sur
+les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit
+une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans
+les fauteuils, trois autres personnages, président et
+assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui
+étaient aussi parfaitement inconnus.</p>
+
+<p>Au moment où Pardaillan s'était penché pour la
+première fois sur l'excavation, le président de cette
+réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que
+Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur
+de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre
+chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue
+et je salue en elle le seul chef vraiment digne de
+nous diriger, en attendant la venue de celui que vous
+savez.</p>
+
+<p>Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée
+une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de
+curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue,
+saluée comme leur seul chef possible, était une
+femme.</p>
+
+<p>Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et
+c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que
+nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement,
+avec cette majesté un peu théâtrale qui lui
+était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint
+debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait
+dominer de son oeil de diamant noir, étrangement
+fascinateur.</p>
+
+<p>Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient
+sans doute ce que Fausta venait faire là, se
+levèrent alors d'un même mouvement. En un clin
+d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé
+presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta
+s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante
+chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent
+debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et
+compassée de dignitaires de cour.</p>
+
+<p>Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple,
+soit qu'ils fussent transportés par la souveraine
+beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu
+d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul
+homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il
+plût à ce nouveau chef de s'expliquer.</p>
+
+<p>Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.</p>
+
+<p>Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:</p>
+
+<p>«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien
+laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage
+de ces inconnus comme une chose due et avec
+cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de
+certains moments. Un instant elle laissa errer son
+oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant
+à demi, elle fit un signe à celui des trois qui
+l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine
+en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays
+béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement
+riche. Elle connaît tout de nos projets
+et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms,
+titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres
+parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante
+pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays
+d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
+qu'une réaction devait se faire et que des hommes
+de coeur et de dévouement se trouveraient, qui
+tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le
+reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos
+personnages, quant à vos projets, si je les connais,
+c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos
+conciliabules.</p>
+
+<p>Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême
+assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se
+faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions,
+mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si,
+désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle
+se tourna vers le personnage qui la présentait et dit
+d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, duc!</p>
+
+<p>Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc
+s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète
+des pensées de plus d'un qui l'écoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire,
+il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître
+parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous
+connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît
+trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle
+me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés,
+il faut être doué d'une perspicacité peu commune.
+Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être
+doué d'une audace que bien des hommes n'auraient
+pas.</p>
+
+<p>Un murmure approbateur se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine,
+continua le duc, ses immenses richesses, son
+esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes,
+tout cela, la princesse Fausta le met au service
+de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.</p>
+
+<p>Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles.
+Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à
+côté de ce qui me reste à vous révéler.</p>
+
+<p>Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets,
+en orateur habile, soit pour permettre au silence de
+se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement
+assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce chef que nous cherchions vainement depuis
+de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le
+connaît... elle se fait fort de nous l'amener.</p>
+
+<p>Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par
+les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations
+les plus diverses d'une joie bruyante et sincère.
+Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
+unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!»
+jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes.
+Un geste du duc ramena instantanément le silence.
+Chacun redevint attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît
+le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il
+y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera,
+d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons
+faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra
+à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son
+puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi
+de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant
+toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec
+votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi,
+moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte
+de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
+d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres
+et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule
+«Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:</p>
+
+<p>&mdash;Vive notre reine!</p>
+
+<p>Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et,
+comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne
+interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort,
+il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front
+les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la reine!</p>
+
+<p>Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut
+sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute
+s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations,
+ayant reçu&mdash;alors qu'elle pouvait se croire la papesse&mdash;des
+hommages religieux faits d'adoration
+mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna
+sourire.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une
+grâce captivante:</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos
+plus fidèles sujets le front dans la poussière.</p>
+
+<p>Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste
+vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le
+trône de ses pères, nous voulons que soient réformées
+les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous
+sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais
+nous sommes avant tout femme, et nous entendons
+le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets
+puissent nous approcher sans que cela leur soit
+imputé à crime.</p>
+
+<p>Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine
+les hommes qui venaient de l'acclamer:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront
+toujours les plus chers et les bienvenus auprès de
+nous.</p>
+
+<p>Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on
+n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce
+fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir
+l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant
+le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe,
+d'autres enfin&mdash;et c'étaient les mieux partagés, les
+plus heureux et les plus fiers aussi&mdash;effleurant le
+bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une
+grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable
+sourire.</p>
+
+<p>Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un
+clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe
+en son abandon dédaigneux.</p>
+
+<p>«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il.
+En même temps, il plaignait les malheureux affolés
+par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don
+César:</p>
+
+<p>«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes
+m'a assuré que le Torero était le fils de don
+Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort
+claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le
+croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné,
+je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero
+est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus
+ravissante petite bohémienne que j'aie connue&mdash;à
+l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue
+une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du
+moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser
+sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut
+devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie
+de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta
+va peut-être me renseigner elle-même.»</p>
+
+<p>Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun
+avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur
+que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana
+déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à
+s'expliquer devant vous.</p>
+
+<p>Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa
+place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc,
+un silence religieux s'établit comme par enchantement.
+Un instant, Fausta les tint sous le charme de
+son regard, et, de sa voix singulièrement prenante,
+elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques&mdash;comme
+on dit couramment&mdash;vous êtes tous des
+croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous
+êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous
+le sombre despotisme de cette institution justement
+anathématisée par des papes qui payèrent ce courage
+de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des
+proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec
+la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au
+jour où la main du bourreau s'appesantira sur
+vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes
+souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable
+tyrannie qui pèse sur les corps et sur les
+consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement
+associés. Vous avez résolu de vous soustraire
+au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie,
+vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis
+bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes
+des chefs occultes. Chacun de vous représente une
+force de plusieurs centaines de combattants qui attendent
+un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse
+d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un
+petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne
+duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de
+ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que
+Philippe accepterait le démembrement de ses États
+en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Les auditeurs répondirent affirmativement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous
+vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.</p>
+
+<p>Des protestations éclatèrent un peu partout.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.</p>
+
+<p>Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de
+dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut
+apaisé:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe
+ne consentira un tel démembrement. Il faudrait
+bien peu connaître le caractère intraitable du roi
+pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite.
+Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que,
+dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche
+et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera
+le produit d'une surprise. Trop de forces resteront
+entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps
+pour les rassembler. Alors il envahira votre
+État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra
+l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine
+à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente
+à peine le dixième du territoire que vous avez laissé
+à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous
+opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez
+même pas la suprême ressource de chercher le
+salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte
+de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera
+la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.</p>
+
+<p>Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise
+mort-née.</p>
+
+<p>Dans la salle, les conjurés se regardaient avec
+consternation. Cette femme, avec une franchise virile,
+audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points
+faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante,
+elle leur avait montré combien téméraire était
+cette entreprise, à quel échec certain ils couraient.
+On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues
+troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.</p>
+
+<p>Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant
+d'une voix hésitante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence.
+Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition
+pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
+sommets... ou n'en ayez pas du tout!</p>
+
+<p>Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de
+souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever,
+continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne
+tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et
+son gouvernement un arrangement est impossible,
+Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir,
+vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures.
+Il faut tout renverser si vous ne voulez être
+broyés.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses
+paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait,
+car elle eut un vague sourire et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression
+engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression
+comparable à celle que subit ce malheureux pays?
+Que des hommes courageux osent dire tout haut ce
+que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en
+foule!</p>
+
+<p>Et, avec un sourire qui en disait long:</p>
+
+<p>&mdash;Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi...
+Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent
+et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées!
+Tout se résume à ceci: la disparition d'un
+homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule.
+Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un
+peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent
+de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne
+rentière poussera un soupir de délivrance, et ces
+hommes seront considérés comme des libérateurs.</p>
+
+<p>Les conjurés, à ces paroles terriblement claires,
+furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient
+jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils
+étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et
+c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui,
+en termes à peine voilés, leur proposait de toucher
+au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils
+en étaient blêmes.</p>
+
+<p>Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel
+que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable
+que leur parût l'aventure, ils décidèrent de
+la tenter. Un audacieux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi pris, qu'en fera-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de
+la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur
+Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.</p>
+
+<p>&mdash;On sort du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;Le cloître est une manière de tombe. Les morts
+ne quittent pas leur tombeau.</p>
+
+<p>C'était clair. Un seul eut le courage de manifester
+un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un assassinat!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en
+foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.</p>
+
+<p>Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage,
+car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres
+qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes
+des centaines et des centaines qui risquons nos têtes
+contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
+la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas
+tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos
+têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti
+d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant
+la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui
+ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête,
+celui-là, il peut se retirer.</p>
+
+<p>L'argument de Fausta avait porté cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence
+qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe,
+roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner,
+exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils&mdash;ce qui serait
+une manière d'assassinat légal&mdash;Philippe, j'en
+ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens
+et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le
+fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple
+vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous
+demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui
+que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez
+faire votre roi?</p>
+
+<p>A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.</p>
+
+<p>Pendant un moment, on n'entendit que des menaces
+horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer
+le silence. Et le tumulte s'apaisa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne
+pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné.
+La laisserez-vous passer?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran!
+Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons
+pour lui! Donnez vos ordres!</p>
+
+<p>Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient,
+éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages,
+animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils
+étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout.
+Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur
+désignerait.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement
+quand le silence se fut rétabli. Nous sommes
+en présence de deux faits primordiaux: premièrement
+l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons,
+pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le
+trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons,
+car lui seul peut succéder légitimement à
+l'actuel roi&mdash;dussions-nous périr jusqu'au dernier,
+lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous
+réglerons tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est
+l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai
+en temps utile, plan dont je garantis la réussite
+et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un
+très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme
+je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix
+d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois
+en notre pouvoir, le reste me regarde.</p>
+
+<p>Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres
+spontanées de volontaires décidés à entreprendre
+l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter
+l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout
+d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je
+jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement
+et scrupuleusement les conditions que vous
+aurez posées. Établissez vos demandes par écrit,
+messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas
+de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos
+demandes.</p>
+
+<p>C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles
+ne pouvaient passer sans soulever une légitime
+joie.</p>
+
+<p>Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi
+ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait
+directement: la réalisation de ses projets personnels,
+avec la certitude d'être approuvée et secondée
+par tous.</p>
+
+<p>Elle reprit donc avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes
+et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver
+que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi
+et être accepté comme tel et de la noblesse, et du
+clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté
+avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale.
+Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer
+un roi par la force est toujours une entreprise
+scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours
+le droit qui triomphe.</p>
+
+<p>Elle respira un instant et reprit avec une sorte
+d'exaltation mystique qui produisit une impression
+profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le choix que vous avez fait, je vois la main
+de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme
+conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une
+dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur.
+Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et,
+je vous l'ai déjà dit, légitime.</p>
+
+<p>Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité
+poussée à son plus haut point.</p>
+
+<p>«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en
+lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle
+s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle
+dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé
+et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»</p>
+
+<p>Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:</p>
+
+<p>&mdash;Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi
+actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez,
+ayons le courage d'appeler les choses par leur nom:
+le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte.
+Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;L'infant Philippe! lança quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est
+votre erreur: confondre un homme, un nom, avec
+un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime,
+c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné
+du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui
+que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école
+du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est
+celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et
+que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père
+Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes
+les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur
+des Indes, sous le nom de Charles, sixième
+du nom.</p>
+
+<p>«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je
+comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement
+férue d'amour pour l'homme assez fortuné
+pour accumuler sur sa tête autant de titres
+pompeux!»</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable,
+combattre de toutes vos forces et détruire
+à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de
+la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
+du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède
+à son père. Cette vérité reconnue et admise, il
+n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier
+présomptif montera sur le trône laissé vacant
+par son père.</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice aux auditeurs de
+Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions.
+Avec une unanimité touchante, le plan de
+la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea
+à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait
+d'exposer.</p>
+
+<p>Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait
+été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration.
+La même, sans doute, qui lui avait fait écarter
+le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par
+faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement
+ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés,
+on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait
+pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement
+envoyé <i>ad patres</i> avant d'avoir pu élever la
+voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau
+par des criminels, qu'on retrouverait au besoin.
+Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire
+rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir
+enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône,
+auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie
+et les infirmités, ainsi que chacun le savait.</p>
+
+<p>Ces différents points étant réglés:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône
+à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de
+son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore
+faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer
+à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je
+crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la
+corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici
+maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment
+combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est
+venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous
+trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart
+de vos personnes à celui que je vous désignerai et
+que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa
+véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes
+les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une
+véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire
+que le prince ait autour de sa personne une
+garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui.
+En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San
+Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes
+réservées au populaire et dans l'arène même, le plus
+grand nombre de combattants possibles. Les ordres
+définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution
+rapide et intelligente dépendra le salut du
+prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.</p>
+
+<p>Ces dispositions causèrent une profonde surprise
+aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas
+question d'une bagarre sans importance, mais bien
+d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit.
+La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient
+rien sans risques.</p>
+
+<p>Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour
+la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient
+tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger
+stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince.
+Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous?
+Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au
+dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que
+coûte. Jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant
+leurs épées.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la
+corrida royale.</p>
+
+<p>Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité
+et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait
+aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand
+que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos
+n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.</p>
+
+<p>D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui
+rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler
+le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient
+acquis.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or
+est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui
+vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre
+qui sentiront redoubler leur audace et
+leur courage lorsque quelques doublons seront venus
+garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines
+mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement
+riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le
+duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui
+sera portée à son domicile demain. La distribution
+que vous allez faire se rapporte exclusivement au
+combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder
+à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs,
+et que Dieu vous garde.</p>
+
+<p>Fausta omettait volontairement de leur parler
+d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient
+pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux
+combien son geste généreux était apprécié à
+sa valeur.</p>
+
+<p>Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et
+fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel
+alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle
+ils étaient bien obligés de sortir tous.</p>
+
+<p>Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait
+pas éveiller l'attention en se montrant par groupes
+dans les rues de la ville, non encore éveillée.</p>
+
+<p>Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre
+que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait
+quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation
+à celui-là, serrait la main de cet autre
+et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne
+ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne
+deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi
+s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade,
+n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait
+surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle
+avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.</p>
+
+<p>Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute
+avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable,
+car il murmura:</p>
+
+<p>«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet
+d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y
+eût pas une deuxième séance. Attendons!»</p>
+
+<p>Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.</p>
+
+<p>Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se
+passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent,
+et même il se demandait quel intérêt pouvait
+trouver son compagnon à écouter ces sornettes de
+conspirateurs.</p>
+
+<p>Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût
+éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non
+sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander
+quelque chose d'extraordinaire, car le nain,
+après avoir montré un ébahissement profond, s'était
+mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce
+d'empêcher de commettre une sottise.</p>
+
+<p>Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et
+obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit
+à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et
+son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était
+seule.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où
+elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade
+et vint silencieusement se placer devant Fausta.
+Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres
+surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.</p>
+
+<p>Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana
+et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio:
+Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.</p>
+
+<p>«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout
+n'était pas fini.»</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, commença Fausta de sa voix grave,
+j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner
+quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre
+vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis,
+c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui
+vous est réservé.</p>
+
+<p>Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et
+attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci a été choisi directement par moi parce
+que je le connais. Il est à moi corps et âme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des
+chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion
+qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les
+ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun
+la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes.
+A dater de maintenant, vous faites partie de notre
+maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le
+moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur
+vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas
+un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de
+sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je
+dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il
+est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don
+César.</p>
+
+<p>&mdash;Le Torero! s'exclamèrent les cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit
+à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction
+du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don
+Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus
+généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous
+sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous
+avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on
+parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se
+montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait
+assez d'intelligence pour me comprendre, assez
+d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.</p>
+
+<p>Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq
+hommes qui l'entouraient eussent pu se demander
+comment cette princesse avait pu parler de son mariage
+avec un homme qu'elle ne connaissait même
+pas.</p>
+
+<p>Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui
+se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui
+est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles
+seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien
+avec le prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus
+qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don
+Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi.
+Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules,
+il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu
+soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en
+vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une
+vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans
+l'esprit des autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous
+n'oublierons pas vos recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut
+des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris
+à part.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous
+affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous,
+fit le duc au nom de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même
+temps, il faudra que ces hommes consentent à
+rester entre mes mains des instruments passifs.</p>
+
+<p>Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu
+déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à
+semblable exigence.</p>
+
+<p>Fausta devina leur pensée. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, cela est dur, surtout pour des
+hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant
+qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui
+pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend
+dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous
+auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous
+qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps
+encore.</p>
+
+<p>On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale.
+Cette main blanche et parfumée, cette main aux
+ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de
+laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une
+fois qu'elle se serait abattue sur vous.</p>
+
+<p>Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!</p>
+
+<p>Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient,
+en général, tous ceux qui approchaient de près cette
+femme extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme
+d'esclaves, dit le duc au nom de tous.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix
+grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut
+que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je
+compte sur vous pour établir une discipline sévère et
+maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance
+passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens
+la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui
+que nous avons choisi dominera le monde, grâce à
+vous.</p>
+
+<p>Fausta revint vite au sentiment de la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle,
+reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe,
+c'en est fait de ces rêves!</p>
+
+<p>&mdash;On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous
+périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre
+parole de gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera
+parvenir, demain, mes instructions précises. Allez,
+maintenant.</p>
+
+<p>Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant
+celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux
+et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se
+disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit
+un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant
+le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait,
+sans doute, à quitter les souterrains de la maison
+des Cyprès.</p>
+
+<p>Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une
+conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.</p>
+
+<p>Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le
+duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de
+l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un
+obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle
+disparaisse dans la bagarre de demain.</p>
+
+<p>Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant
+Centurion du coin de l'oeil et elle décida:</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je
+crois, pourra m'en débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée,
+vous voulez!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible
+sourire.</p>
+
+<p>Sur un ton douloureux, le bravo dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez promis cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver
+à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne
+comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que
+vous étiez amoureux de Giralda, au point que vous
+parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y consens, épousez-la.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! je vous devrai la fortune et le
+bonheur! s'émerveilla Centurion, radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement
+il est une petite chose, sans grande importance
+pour un amour, aussi désintéressé que le vôtre.
+Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
+vous serez un personnage en vue. On s'étonnera
+peut-être que le personnage que vous allez être
+ait pour épouse une humble bohémienne.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire
+sur le compte de ma femme. La Giralda, malgré
+qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue comme
+la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est
+l'essentiel.</p>
+
+<p>Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle
+n'avait pas entendu, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;On s'étonnera surtout que ce personnage ait été
+assez oublieux de son rang et de sa dignité pour
+épouser une jeune fille du peuple. Car la famille de
+la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite,
+de la plus basse extraction.</p>
+
+<p>Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux.
+L'amour qu'il avait affiché pour la Giralda
+n'était qu'une comédie. Il s'était imaginé, par suite
+d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était
+issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan:
+avec l'assistance de Fausta, évincer Barba Roja,
+écarter le Torero, Débarrassé de ces deux obstacles,
+lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage,
+consentait à épouser cette fille sans nom.</p>
+
+<p>Une fois le mariage consommé, un heureux hasard
+lui ferait connaître à point nommé la filiation de son
+épouse. Il devenait du coup l'allié d'une des plus illustres
+familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
+roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne
+amante, lui, Centurion, savait trop quels bénéfices un
+courtisan complaisant peut tirer d'un caprice royal.</p>
+
+<p>Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment
+où il voyait ses affaires marcher au mieux de
+ses désirs qu'il apprenait brutalement qu'il s'était
+trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le
+pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de
+basse extraction.</p>
+
+<p>Ce coup l'assommait.</p>
+
+<p>Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous
+commis cette faute, impardonnable pour un homme
+de votre force, de prêter une oreille crédule aux propos
+de cette fille qui se croit issue d'une famille
+princière?</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était
+flagrante, cruelle: elle savait certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.</p>
+
+<p>Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement
+les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer
+de jouer au plus fin avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il dire de votre part à Barba Roja?
+demanda-t-il, jetant le masque et résolument cynique.</p>
+
+<p>&mdash;De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain,
+rien. De la vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne
+ne manquera pas d'assister à la corrida, puisque son
+amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la
+source même des informations, ne doit pas ignorer
+qu'il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera
+mis à exécution pendant que se déroulera la corrida.
+Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa
+avec le concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui
+de profiter de l'occasion et de s'emparer de celle
+qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin d'être
+tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires,
+il vous faut éviter à tout prix d'éveiller des
+soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vous
+mettre à sa disposition pour ce coup de main et de
+le seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste
+vous regarde à la condition que la Giralda soit perdue
+à tout jamais pour don César, et sans que j'y
+sois pour rien. Vous me comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, madame, et j'agirai selon
+vos ordres, dit le bravo, heureux de se tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Très froide, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous engage à prendre toutes les dispositions
+utiles pour mener à bien cette affaire. Vous avez
+beaucoup à vous faire pardonner, maître Centurion.</p>
+
+<p>Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace.
+La situation dépendait de sa réussite. Il réussirait
+donc coûte que coûte:</p>
+
+<p>&mdash;La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je
+la poignarder de mes mains, dit-il avec assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit alors Fausta très paisiblement.</p>
+
+<p>Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il
+avait dissimulé sous l'estrade, et l'alluma.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle:
+celle par où les conjurés s'étaient dispersés et lui
+donnait sur une galerie souterraine, laquelle aboutissait
+hors du mur d'enceinte de la maison.</p>
+
+<p>Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient
+revenus et s'étaient retirés par une issue qu'on ne
+voyait pas. Fausta elle-même était entrée par une
+troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.</p>
+
+<p>Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel chemin prenez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Celui du duc.</p>
+
+<p>L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion
+contourna cette estrade et ouvrit une petite
+porte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée.
+Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le suivait,
+il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait
+à cette porte et attendit que Fausta le rejoignît.
+Celle-ci s'était mise en marche.</p>
+
+<p>Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître
+à son tour, lorsqu'elle demeura clouée sur place.</p>
+
+<p>Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien,
+venait de lancer sur un ton railleur:</p>
+
+<p>&mdash;La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle
+accorder une minute de son temps si précieux
+au pauvre routier que je suis?»</p>
+
+<p>Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son
+oeil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue,
+elle hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a
+échappé à la mort, comme il l'avait dit! Il est sorti
+de la tombe où je croyais bien l'avoir emmuré vivant!</p>
+
+<p>Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si
+elle eût voulu sommer Dieu de lui venir en aide.</p>
+
+<p>Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre
+Centurion qui se livrait à une pantomime effrénée
+dont la signification lui était très claire:</p>
+
+<p>«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion,
+je cours chercher du renfort, et cette fois
+nous le tenons!»</p>
+
+<p>Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour
+montrer qu'elle avait compris, et alors elle se retourna.</p>
+
+<p>Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long
+à expliquer, s'était produit en un temps inappréciable.</p>
+
+<p>En tenant compte de la surprise à laquelle elle
+n'avait pu échapper, si maîtresse d'elle-même qu'elle
+fût, Pardaillan put croire que rien d'anormal ne s'était
+passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était retournée
+à son appel. Son visage était si calme, son oeil si
+limpide, son attitude empreinte d'une telle sérénité,
+que Pardaillan, qui la connaissait bien pourtant, ne
+put se tenir de l'admirer.</p>
+
+<p>Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande
+dame qui, pour honorer un visiteur de marque, le
+conduit elle-même vers le siège qu'elle lui destine.</p>
+
+<p>Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner
+des banquettes et s'asseoir là où elle voulait qu'il
+s'assît.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible:
+elle était à droite. Au centre se trouvait l'estrade.</p>
+
+<p>Derrière l'estrade était située la porte secrète par
+où Centurion venait de sortir, courant chercher du
+renfort. Devant l'estrade, il y avait un espace vide
+au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à
+l'estrade.</p>
+
+<p>Dans ce mur étaient percées l'excavation par où
+Pardaillan avait regardé et écouté, et un peu plus
+loin, la porte invisible par où il était entré&mdash;du
+moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré
+par là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient
+les banquettes sur lesquelles les conjurés
+s'étaient assis.</p>
+
+<p>La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à
+s'asseoir sur la dernière des banquettes placées à
+gauche de l'estrade, avait eu pour but de l'acculer
+sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune
+porte, visible ou invisible, de cela Fausta était
+sûre.</p>
+
+<p>Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais
+Pardaillan, malgré sa force et sa bravoure, ne pourrait
+traverser cette salle encombrée pour arriver jusqu'à elle.
+Et même s'il parvenait à accomplir ce miracle,
+il n'en serait pas plus avancé, la porte étant
+fermée à triple tour.</p>
+
+<p>Pardaillan était bien pris cette fois.</p>
+
+<p>Que pourrait sa courte dague contre les longues
+et bonnes rapières dont il allait être menacé?</p>
+
+<p>Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont
+lui seul était capable en pareil moment, à la petite
+manoeuvre de Fausta. Il serait certes téméraire d'affirmer
+qu'il n'avait rien remarqué de ces dispositions
+inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle
+savait qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe
+quel terrain. Et, sans scrupule comme sans remords,
+elle exploitait habilement ce qu'elle considérait
+comme une faiblesse.</p>
+
+<p>Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette,
+à la place même qu'elle désignait. Elle-même s'assit
+sur une autre banquette, en face de lui. Ils se regardèrent
+en souriant. On eût dit deux amis heureux
+de se retrouver.</p>
+
+<p>Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi
+de narquois, d'insaisissable pour tout autre qu'elle.
+Ces deux antagonistes, exceptionnellement doués,
+avaient en certaines circonstances à leur disposition
+des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir
+ce qui échappait à leurs sens ordinaires.</p>
+
+<p>Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un
+sourire aux lèvres, comme on s'informe de la santé
+d'une personne qui vous est chère, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air
+de votre cachot était saturé?</p>
+
+<p>Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation,
+sans arrogance, mais avec fermeté et assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Vous aviez bien vu!</p>
+
+<p>Un long moment elle le considéra en silence et elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire,
+j'en avais le soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous
+ayez pu sortir de ce cachot où vous étiez emmuré
+comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous intéresse-t-il vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente,
+croyez-le bien.</p>
+
+<p>On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et
+sauf. Et peut-être, dans le désarroi où se débattait sa
+pensée, se réjouissait-elle en effet.</p>
+
+<p>Il répondit, en s'inclinant gracieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous
+allez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez
+tout confus de l'intérêt que vous voulez bien me porter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux
+à d'autres, dit-elle. Tout le monde ne peut pas avoir
+votre rare mérite, ni votre modestie plus rare encore.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, madame, ménagez cette modestie!
+Vous tenez donc à savoir?</p>
+
+<p>Elle fit «oui!» doucement de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce
+cachot s'abaisse au moyen d'un mécanisme.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez sans doute que dans le cachot même
+un ressort caché permet de faire descendre ce
+plafond qui remonte ensuite automatiquement?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne
+fortune m'a fait trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé
+de façon tout à fait fortuite. Le plafond est descendu,
+à mon grand ébahissement. Cela constituait
+un petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla
+fond, en remontant, m'a ramené dans la chambre
+d'où j'avais été précipité. Vous voyez que c'est très
+simple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre
+dans les souterrains?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf.
+J'ai trouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais
+pas la maison. Sans savoir comment, je me suis
+retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur,
+vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez
+choisie devait posséder plus d'une issue secrète semblable
+à celle par où j'étais sorti. Et, toujours favorisé
+par le hasard, j'ai été amené dans un couloir ou
+mon attention a été sollicitée par quelques lumières
+qui transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire
+de vous en dire plus long?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Je comprends maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme
+telle que vous ait commis cette faute impardonnable
+de laisser sa maison déserte, toutes portes ouvertes.</p>
+
+<p>Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des
+allures de duel. Jusqu'ici ils n'avaient fait que se
+tâter. Maintenant ils se portaient des coups. Et, comme
+toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le premier.</p>
+
+<p>Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence.
+Elle expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des
+raisons. Vous n'en doutez pas, puisque vous me connaissez...
+Que vous soyez arrivé à point nommé pour
+bénéficier de cette apparente négligence, c'est un
+malheur... réparable. En ce qui concerne cet oeil secret
+qui vous a permis d'assister à mon entrevue avec
+les gentilshommes espagnols, je conviens que le reproche
+est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai
+péché par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez
+pour certain qu'elle ne sera pas perdue.</p>
+
+<p>Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi
+d'une chose de médiocre importance. Mais, après
+avoir confessé son erreur, elle revint à ce qui lui paraissait
+autrement important, et avec un sourire aigu
+comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer
+les conséquences de son imprudence:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été
+bien inspiré en entrant ici? Vous parlez d'imprudence?
+Il vous était si facile de tirer au large!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus
+naïf, j'ai eu l'honneur de vous dire que j'avais absolument
+besoin d'avoir un entretien avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit
+bien grave pour que vous vous exposiez ainsi après
+avoir échappé miraculeusement à la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose,
+et qu'ai-je à craindre en tête-à-tête avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir
+d'ici aussi facilement que vous y êtes entré? Vous
+vous dites que ce n'est pas moi qui vous barrerai la
+route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un
+instant vous allez être assailli. Vous allez vous trouver
+seul et sans arme, dans cette salle bien gardée.</p>
+
+<p>Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule
+encore avec lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait
+de mettre à profit l'avertissement qu'elle lui donnait,
+il n'avait que quelques pas à faire pour sortir. Pensait-elle
+qu'il ne trouverait pas le ressort qui actionnait
+la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas
+qu'en l'avertissant il se croirait obligé de rester?</p>
+
+<p>Très tranquillement, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler des braves que ce sacripant
+d'inquisiteur est allé chercher, tout courant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! De même que j'ai bien remarqué
+votre petit manège qui consistait à m'acculer dans ce
+coin de la salle.</p>
+
+<p>Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en
+même temps que l'admiration, l'inquiétude pénétrait
+en elle. Elle se disait que, si fort qu'il fût, Pardaillan
+ne pouvait s'être exposé à un aussi formidable
+danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.</p>
+
+<p>Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup
+d'oeil soupçonneux et ne découvrit rien. Elle étudia
+encore la physionomie du chevalier et le vit si
+confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent,
+et elle se dit:</p>
+
+<p>«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»</p>
+
+<p>&mdash;Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout
+haut&mdash;et je vous préviens qu'une vingtaine d'épées
+vont vous assaillir&mdash;, sachant cela vous êtes resté.
+Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
+combattants que vous allez avoir sur les bras?</p>
+
+<p>&mdash;Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce
+que je sais, c'est que je m'en irai d'ici sans blessure
+sérieuse, parce que mon heure n'est pas venue...
+Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en
+ce cas?</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots avec bravade et comme si
+elle l'eût défié de mettre sa menace à exécution.</p>
+
+<p>Très naturellement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes
+les tentatives que je dirigerai contre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons
+un peu les différents moyens que vous avez employés
+dans l'unique but de m'occire: le fer, la noyade, l'incendie,
+le poison, la faim et la soif... et me voici devant-vous,
+bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites
+fausse route en cherchant à me tuer. Renoncez-y.
+C'est dur? Vous tenez absolument à m'expédier dans
+un monde qu'on prétend meilleur? Oui!... Mais puisque
+vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est
+pas besoin de tuer les gens pour s'en débarrasser. On
+cherche. Les moyens ne manquent pas qui font qu'un
+homme, vivant encore, n'existe plus pour ceux qu'il
+gênait.</p>
+
+<p>Il plaisantait.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était,
+sous l'influence de la superstition qui lui suggérait
+qu'en effet il était invulnérable, elle he pouvait pas
+comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi
+macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada
+que, nouveau Samson, il livrerait lui-même le secret
+de sa force.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? demanda-t-elle naïvement.</p>
+
+<p>Il eut un imperceptible sourire de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.</p>
+
+<p>Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant
+son doigt sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;Ma force est là... Essayez de me frapper là.</p>
+
+<p>Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux.
+Il eût frémi s'il eût pu lire ce qui se passait
+dans son cerveau et quelle pensée infernale il venait
+de faire germer en elle par une simple plaisanterie.</p>
+
+<p>Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre
+le sens de ses paroles et le parti qu'elle
+pourrait en tirer, et dans son esprit obstinément tendu
+vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
+éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:</p>
+
+<p>«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire
+sombrer dans la folie!... Et c'est lui qui m'indique ce
+moyen... Il a raison, cela vaut mille fois mieux que
+la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»</p>
+
+<p>Et, tout haut, avec un sourire sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je
+ne chercherai plus à vous tuer. J'essaierai autre
+chose.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un
+frisson. Cette intuition merveilleuse qui le guidait lui
+fit deviner qu'elle avait combiné quelque chose d'horrible,
+suggéré par sa plaisanterie. Mais il n'était pas
+homme à rester longtemps sous cette impression pénible.
+Il se secoua et, de sa voix railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces! dit-il.</p>
+
+<p>Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau,
+elle l'admira. Et, d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols?
+Encore ne leur ai-je point dévoilé ma pensée
+tout entière. Vous m'avez, en raillant, saluée du titre
+de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire
+de Charlemagne ne serait rien comparé à celui
+que je pourrais créer si je m'appuyais sur un homme
+tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous tente-t-il
+pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous
+pourrions voir l'univers entier soumis à notre loi.
+Dites un mot, un seul, ce prince espagnol disparaît,
+vous seul demeurez maître de celle qui n'eut jamais
+d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête
+du monde.</p>
+
+<p>Glacial, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes
+mon sentiment sur ces rêves d'ambition. Excusez-moi,
+madame, mais nous ne pouvons pas nous entendre.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista
+pas et se contenta d'approuver de la tête.</p>
+
+<p>Pardaillan reprît d'une voix mordante:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme
+il y a quelques mois vous avez fait assassiner
+Henri de Valois, c'est affaire entre vous et lui. Je n'ai
+pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me
+paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez,
+dans un but d'ambition personnelle, ce pays à
+feu et à sang, comme vous l'avez fait en France, ceci
+encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
+Si les moyens que vous employez étaient avouables,
+je dirais même que je n'en suis pas fâchée, car,
+en soulevant l'Espagne contre son roi, vous donnerez
+assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans
+l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France.
+Par cela même, mon malheureux pays, sous la
+conduite d'un roi rusé mais brave homme, tel que le
+Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie
+les calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur
+ces deux points, madame, si je n'approuve pas vos
+idées et vos procédés, du moins, vous ne me trouverez
+pas devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement;
+et, si vous n'avez pas des exigences inacceptables en
+échange de cette neutralité, je suis assurée du sucès.</p>
+
+<p>Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous
+regarde. Mais ne jetez pas les yeux sur mon pays. Je
+vous l'ai dit, la France a besoin de repos et de paix.
+Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde
+comme vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur
+votre route. La nouvelle entreprise que vous tentez
+ici est appelée à un échec certain. Elle aura le même
+sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez
+battue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises
+sont fondées sur la violence, la trahison et l'assassinat.
+Je vous dirai plus simplement: parce que vos
+rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme
+loyal et simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres
+que vous voulez lui faire. Parce que don César
+est un homme que j'estime et que j'aime, moi, et que
+je vous défends, vous entendez bien, je vous défends
+de vous attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai
+dit ce que j'avais à vous dire, vous pouvez faire entrer
+vos assassins.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant
+elle, rayonnant d'audace. Et, comme s'ils eussent
+entendu son ordre, au même moment, les assassins
+se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.</p>
+
+<p>Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un
+mot. Sans se presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement
+et alla se placer à l'autre extrémité de
+la salle, désireuse d'assister à la lutte.</p>
+
+<p>Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre
+le bras, abattre sa main sur l'épaule de Fausta, et
+le combat eût été terminé avant que d'être engagé.
+Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace
+en voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils
+avaient pour mission de tuer sans pitié.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de
+tels moyens. Il la regarda s'éloigner sans faire un
+geste.</p>
+
+<p>Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un
+peu long, mais il savait qu'il pouvait compter sur
+Fausta pour garder le chevalier autant de temps qu'il
+serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine
+de sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions
+avec Barba Roja.</p>
+
+<p>En plus de cette troupe, le familier amenait avec
+lui les trois ordinaires de Fausta: Sainte-Maline,
+Montsery et Chalabre, lesquels avaient bien consenti
+à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.</p>
+
+<p>Les deux troupes réunies formaient un total d'une
+vingtaine d'hommes, armés de solides et longues
+rapières et de bonnes et courtes dagues.</p>
+
+<p>Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec
+des cris de mort. Mais, si la précaution qu'avait eue
+Fausta de placer Pardaillan au fond de la salle était
+bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
+dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable
+d'obstacles et de passer sur le ventre de toute
+la troupe pour atteindre la sortie, cette précaution
+devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
+hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber
+ces mêmes obstacles, ce qui ralentissait considérablement
+leur élan.</p>
+
+<p>Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire
+railleur qu'il avait dans ces moments.</p>
+
+<p>Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il
+eût à sa disposition. Seulement, il s'était placé derrière
+la banquette, sur laquelle il était assis l'instant
+d'avant. Cette banquette était la dernière de la rangée.
+Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette
+banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux
+aguets et pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent
+à sa portée.</p>
+
+<p>Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant
+cette froide intrépidité, sentait le doute l'envahir
+de plus en plus, se disait:</p>
+
+<p>«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»</p>
+
+<p>Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires,
+et, de sa voix railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment
+les trois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me
+chargez, messieurs. Je vois que vous gagnez honnêtement
+l'argent que vous donne Mme Fausta. Seulement
+je suis confus de vous donner tant de mal.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci,
+dit Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant
+que, vous le voyez, je suis sans arme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de
+Pardaillan est désarmé!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il
+ne peut se défendre, dit tout bas Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener
+à bien la besogne, ajouta Sainte-Maline en désignant
+du coin de l'oeil les hommes de Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut
+à Pardaillan, nous nous abstenons, monsieur. Que diable!
+nous ne sommes pas des assassins!</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina gracieusement, et:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...</p>
+
+<p>A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les
+assaillants n'avaient plus que deux rangées de banquettes
+à franchir pour être sur lui. Posément, avec
+des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à
+pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son
+genou.</p>
+
+<p>C'était une banquette longue de plus d'une toise, en
+chêne massif et dont le poids devait être énorme.</p>
+
+<p>Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand
+les premiers assaillants se trouvèrent à sa portée, il
+balaya l'espace de sa banquette tendue à bout de
+bras, en un geste large, foudroyant de force et de rapidité.</p>
+
+<p>Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent
+en gémissant, les autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan
+se mit à rire doucement et souffla un moment.</p>
+
+<p>Mais le reste de la bande arrivait et poussait les
+premiers rangs, qui durent avancer malgré eux. Pardaillan,
+froidement, méthodiquement, recommença le
+geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se
+retirer.</p>
+
+<p>Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois
+ordinaires qui assistaient, béants d'admiration, à
+cette lutte épique d'un homme contre vingt. Les
+hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même
+s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande
+distance possible entre eux et la terrible banquette.</p>
+
+<p>Pardaillan souffla encore un moment et, profitant
+de ce qu'ils se tenaient en groupe compact, il souleva
+de nouveau l'arme formidable que lui seul peut-être
+était capable de manier avec cette aisance: il la balança
+un instant et la jeta à toute volée sur le groupe
+pétrifié.</p>
+
+<p>Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion
+s'enfuirent en désordre et ne s'arrêtèrent que
+dans l'espace libre devant l'estrade. Avec Centurion,
+qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
+contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas
+ménagé, ils n'étaient plus que six hommes valides.</p>
+
+<p>Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop
+grièvement endommagés pour avoir la force de se
+relever. Les autres, plus ou moins éclopés, geignant
+et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la
+lutte.</p>
+
+<p>Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant
+de l'effort soutenu, et, en riant, du bout des lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous
+savez bien que je suis seul et sans arme!</p>
+
+<p>Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied
+sur la banquette qui se trouvait à sa portée, les autres,
+malgré les objurgations de Centurion, restèrent
+cois.</p>
+
+<p>Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant
+que plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds,
+il se baissa tranquillement, ramassa celle qui lui parut
+la plus longue et la plus solide, et, la, faisant siffler,
+de son air railleur, il leur lança:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait
+grâce!</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper
+d'eux:</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.</p>
+
+<p>Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans
+se retourner, il se dirigea vers la muraille qui fermait
+le fond de la salle, dans ce coin où il avait plu à
+Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là aucune
+issue.</p>
+
+<p>Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau
+de la rapière qu'il venait de ramasser.</p>
+
+<p>La muraille s'ouvrit d'elle-même.</p>
+
+<p>Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses
+hommes, revenus de leur stupeur, se lançaient à sa
+poursuite. Les trois ordinaires eux-mêmes, le voyant
+armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de Pardaillan
+fusa plus ironique que jamais. Il lança:</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!</p>
+
+<p>Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle
+se heurta à la muraille qui s'était refermée d'elle-même.</p>
+
+<p>Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à
+coups redoublés. Trois hommes de Centurion soulevèrent
+péniblement une de ces banquettes que le chevalier
+avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent
+de bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.</p>
+
+<p>Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite,
+et, piteux, ils se rangèrent autour de Fausta.
+Centurion surtout était très inquiet. Il s'attendait à
+des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre,
+Montsery n'étaient pas très rassurés non plus.</p>
+
+<p>A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche.
+Elle savait, elle, que Pardaillan devait sortir
+vainqueur de la lutte. Donc elle se contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins
+que nécessite leur état. Vous distribuerez à chacun
+cent livres à titre de gratification. Ils ont fait ce
+qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.</p>
+
+<p>Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un
+clin'd'oeil les éclopés furent enlevés.</p>
+
+<p>Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette
+où elle s'était assise, cherchant, combinant,
+mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit
+si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
+Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même.
+Toujours est-il que, de temps en temps, elle
+prononçait un mot, toujours le même:</p>
+
+<p>&mdash;La folie!...</p>
+
+<p>Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant
+cherchée, elle se leva, rejoignit ses gardes du corps
+et remonta dans ses appartements.</p>
+
+<p>Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient
+dans le vestibule, elle pénétra dans son cabinet,
+suivie de Centurion à qui elle donna des instructions
+claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
+quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville.
+Fausta attendit dans son cabinet. Une demi-heure
+après, sa litière l'attendait devant le perron. Elle y monta.
+Autour caracolaient ses gardés ordinaires: Montsery,
+Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une
+imposante escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.</p>
+
+<p>La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant
+les appartements réservés à Mgr le grand inquisiteur.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Fausta était introduite
+auprès d'Espinosa, avec qui elle eut une longue
+et secrète conversation. Sans doute ces deux puissants
+personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans
+doute Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle
+sortit, un sourire de triomphe errait sur ses
+lèvres et une lueur de contentement rendait ses yeux
+noirs plus brillants <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> L'épisode qui termine ce récit a pour titre <i>Les Amours du
+Chico</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+<p>TABLE</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> I.&mdash;La mort de Fausta</p>
+<p> II.&mdash;Le grand inquisiteur d'Espagne</p>
+<p> III.&mdash;La vieillesse de Sixte-Quint</p>
+<p> IV.&mdash;Le réveil de Fausta</p>
+<p> V.&mdash;La dernière pensée de Sixte-Quint</p>
+<p> VI.&mdash;Le chevalier de Pardaillan</p>
+<p> VII.&mdash;Bussi-Leclerc</p>
+<p> VIII.&mdash;Trois anciennes connaissances</p>
+<p> IX.&mdash;Conjonction de Pardaillan et de Fausta</p>
+<p> X.&mdash;Don Quichotte</p>
+<p> XI.&mdash;Don César et Giralda</p>
+<p> XII.&mdash;L'ambassadeur du roi Henri</p>
+<p> XIII.&mdash;Le document</p>
+<p> XIV.&mdash;Les deux diplomates</p>
+<p> XV.&mdash;Le plan de Fausta</p>
+<p> XVI.&mdash;Le caveau des morts vivants</p>
+<p> XVII.&mdash;Où Bussi-Leclerc verse des larmes</p>
+<p> XVIII.&mdash;Don Cristobal Centurion</p>
+<p> XIX.&mdash;Le souper</p>
+<p> XX.&mdash;La maison des Cyprès</p>
+<p> XXI.&mdash;Centurion dompté.</p>
+<p> XXII.&mdash;Le nain à l'oeuvre</p>
+<p> XXIII.&mdash;El Chico et Juana</p>
+<p> XXIV.&mdash;Suite des aventures du nain</p>
+<p> XXV.&mdash;Où le Chico se découvre un ami</p>
+<p> XXVI.&mdash;Les conspirateurs</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
+
+***** This file should be named 13524-h.htm or 13524-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/5/2/13524/
+
+Produced by Renald Levesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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--- /dev/null
+++ b/old/13524.txt
@@ -0,0 +1,14457 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zevaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta
+
+Author: Michel Zevaco
+
+Release Date: September 25, 2004 [EBook #13524]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZEVACO
+
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+Tome 05
+
+Pardaillan et Fausta
+
+
+
+I
+
+LA MORT DE FAUSTA
+
+A l'aube du 21 fevrier 1590, le glas funebre tinta sur la Rome des
+papes--la Rome de Sixte-Quint. En meme temps, la rumeur sourde qui
+deferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules
+marchaient vers quelque rendez-vous mysterieux. Ce rendez-vous etait sur
+la place del Popolo. La, se dressait un echafaud. La, tout a l'heure,
+la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tete. Cette
+tete, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple
+de Rome. Et ce sera la tete d'une femme jeune et belle, dont le nom
+prestigieux, evocateur de la plus etrange aventure de ces siecles
+lointains est murmure avec une sorte d'admiration par le peuple qui
+s'assemble autour de l'echafaud.
+
+....................................................
+
+La princesse Fausta etait enfermee au chateau Saint-Ange depuis dix mois
+qu'elle avait ete faite prisonniere dans cette Rome meme ou elle avait
+attire le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eut aime...
+celui a qui elle s'etait donnee... celui qu'elle avait voulu tuer
+enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable
+aventuriere, qui avait reve de renouer la tradition de la papesse
+Jeanne, attendait le jour ou serait executee la sentence de mort
+prononcee contre elle. Chose terrible il avait ete sursis a l'execution
+parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle
+allait etre mere. Mais, maintenant que l'enfant etait venu au monde,
+rien ne pouvait la sauver.
+
+Et, bientot, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa
+grande lutte contre Sixte-Quint.
+
+..........................................................
+
+
+Ce matin-la, dans une de ces salles d'une somptueuse elegance comme il
+y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face a face, se disaient de
+tout pres et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils etaient
+tous deux dans la force de l'age et beaux; tous deux aussi, bien
+qu'appartenant a l'Eglise, portaient avec une grace hautaine
+l'harmonieux costume des cavaliers de l'epoque. Et c'etait bien la meme
+haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'etait le meme amour
+qui les avait faits ennemis.
+
+L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa
+Saintete Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'etait le neveu du pape. Il
+venait d'etre cree cardinal de Montalte. Il etait ouvertement designe
+pour succeder a Sixte-Quint, dont il etait le confident et le
+conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait a l'une
+des plus opulentes familles des Romagnes, et il exercait les fonctions
+de grand juge avec une severite qui faisait de lui l'un des plus
+terribles executeurs de la pensee de Sixte-Quint.
+
+Et voici ce que les deux hommes se disaient:
+
+--Ecoute, Montalte, ecoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la
+sauver maintenant, ni personne!
+
+--J'irai me jeter aux pieds du pape ralait le neveu de Sixte-Quint, et
+j'obtiendrai sa grace.
+
+--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains
+plutot que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul
+je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a ete lue. Maintenant
+l'echafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cesse de vivre si tu
+ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'epines et sur les plaies
+que tu renonces a elle...
+
+--Je jure... begaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.
+
+--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?
+
+Ils etaient maintenant si pres l'un de l'autre qu'ils se touchaient.
+Leurs yeux hagards se jeterent une derniere menace et leurs mains
+tourmenterent les poignees des dagues.
+
+--Jure, mais jure donc! repeta Sfondrato.
+
+--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutot que de
+renoncer a aimer Fausta, dut-elle me hair d'une haine aussi imperissable
+que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
+Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape meme. Je jure de la defendre
+a moi seul contre Rome entiere s'il le faut. Et, en attendant, grand
+juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononce sa sentence.
+
+En meme temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du
+pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'epaule d'Hercule
+Sfondrato.
+
+Puis Montalte s'elanca au-dehors.
+
+Sous le coup, Hercule Sfondrato etait tombe sur les genoux. Mais presque
+aussitot il se releva, defit rapidement son pourpoint et constata que
+le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
+couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:
+
+"Ces chemises d'acier que l'on fabrique a Milan sont vraiment de bonne
+trempe. Je tiens le coup pour recu, Montalte! et je te jure que ma dague
+a moi saura trouver le chemin de ton coeur!"
+
+Montalte s'etait elance dans le passage couvert qui reliait le Vatican
+au chateau Saint-Ange. Il parvint au cachot ou Fausta vaincue attendait
+l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
+deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser
+les hallebardes. Mais, sans doute, puissante etait, dans le Vatican,
+l'autorite du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculerent
+Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'interieur du
+cachot.
+
+Et voici ce que, a travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte...
+Fugitive, rapide et effrayante vision.
+
+Sur un lit etroit etait etendue une jeune femme... La jeune mere...
+elle... Fausta... un etre eblouissant de beaute. Dans ses deux mains
+elle a saisi l'enfant et elle l'eleve d un geste de force et de douceur,
+et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.
+
+Au pied du lit se tient une suivante.
+
+Et Fausta, d'une voix etrangement calme, prononce:
+
+--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte,
+nul ne s'opposera a ta sortie du chateau Saint-Ange: j'ai obtenu cela
+que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.
+
+--Je n'aurai nulle crainte, repondit Myrthis avec une sorte de ferveur
+exaltee. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.
+
+Fausta esquisse un signe de tete comme pour prendre acte de cette
+promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixes sur
+l'enfant, elle ajouta:
+
+--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mere, en
+mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espere
+que son ame passera dans ton etre!...
+
+C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter
+loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se
+recule, et elle se detourne comme pour cacher a l'innocent petit etre, a
+peine entre dans la vie, la vue de sa mere entrant dans la mort.
+
+Fausta d'un geste funebrement tranquille, a ouvert un medaillon d'or
+qu'elle porte suspendu a son cou et a verse dans une coupe preparee
+d'avance les grains de poison que contient ce medaillon.
+
+C'est fini. Fausta a vide d'un trait la coupe et elle retombe sur
+l'oreiller... Morte.
+
+
+
+II
+
+LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE
+
+DE l'autre cote de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse
+et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce
+denouement vient de foudroyer et qui rale,:
+
+--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insense! Comment n'ai-je
+pas prevu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se
+donnerait la mort!...
+
+Et, presque aussitot, une ruee, toute impulsive, contre cette porte
+qu'il martele d'un poing furieux en begayant:
+
+--Vite! vite! Du secours!...
+
+Et devant le neant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui
+assistent, impassibles, a cette crise de desespoir:
+
+--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut
+la sauver!
+
+L'un des gardes repond:
+
+--Cette porte ne peut etre ouverte que par monseigneur le grand juge.
+
+Et Montalte s'abat sur ses genoux.
+
+A ce moment une voix calme prononca ces mots:
+
+--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!...
+
+Montalte se redressa d'un bond, considera une seconde l'homme qui venait
+de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mele de respect,
+murmura:
+
+"Le grand inquisiteur d'Espagne!"
+
+Inigo de Espinosa, cardinal-archeveque de Tolede grand inquisiteur
+d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, etait un
+homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce,
+mais rusee. L'inquisiteur etait a Rome depuis un mois. Il etait venu
+y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec
+Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assiste.
+Seulement on avait remarque que le vieux pape, naguere encore si robuste
+dans ses entrevues diplomatiques, etait sorti de ses entretiens avec
+d'Espinosa de plus en plus brise, de plus en plus vieilli. On savait
+aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de
+l'Espagne.
+
+Sur un geste imperieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont
+se placer a l'extremite de l'etroit couloir ou ils reprennent, de loin,
+leur garde monotone.
+
+Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et
+penetre dans le cachot.
+
+Montalte se precipite a sa suite, le coeur debordant dune joie
+delirante, l'esprit souleve par un espoir aussi puissant qu'irraisonne.
+
+Et, soudain, il reste cloue sur place... Ses yeux hagards se fixent avec
+douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit etre, la, dans les
+bras de la suivante.
+
+La vue de cet enfant a suffi, seule, a dechainer dans l'esprit de cet
+homme robuste un monde de pensees tumultueuses dont le souffle empeste
+emporte et detruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
+qu'une pensee de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de
+Pardaillan!
+
+Pas un detail de cette scene rapide, d'une eloquence terrible dans son
+mutisme meme, n'a echappe a l'oeil observateur du grand inquisiteur.
+
+Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte
+ouverte a Myrthis.
+
+--Vous etes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a
+ete confiee...
+
+Puis, imperieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du
+couloir:
+
+--Laissez passer la clemence de Sixte!
+
+Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot,
+sans un geste, franchit le seuil de la porte.
+
+Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta
+dont la tete, deja pale, aureolee de la splendeur de ses longs cheveux,
+se detache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui
+pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main deja froide et
+sanglote:
+
+--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...
+
+Et, soudain, le voila debout, l'oeil injecte, la dague au poing et,
+cette fois, il hurle:
+
+--Malheur a ceux qui me l'ont tuee!...
+
+Mais, alors, il se trouve face a face avec l'inquisiteur, et, comme un
+eclair, la notion de la realite lui revient. Alors, c'est a Espinosa
+qu'il s'adresse:
+
+--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici?
+Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous etes ici pour y
+faire un miracle... De grace, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.
+
+Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:
+
+--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a
+ete vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez...
+Ce Magni est un homme a moi... Il existe un contrepoison unique... Ce
+contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa
+fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.
+
+[Note 1: Herboriste connu a Rome, vehementement soupconne d'avoir
+empoisonne Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.]
+
+Une clameur de joie delirante jaillit des levres de Montalte. Il saisit
+les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante:
+
+--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je
+vous la livre.
+
+--Monsieur le cardinal, votre vie nous est precieuse... Ce que j'ai a
+vous demander. Dieu merci, est de moindre importance.
+
+Montalte eut la sensation tres nette que l'inquisiteur allait lui
+proposer quelque effroyable marche duquel dependrait la mort de Fausta.
+Mais il regarda Espinosa bien en face et dit:
+
+--Tout, monseigneur! Demandez!
+
+Espinosa s'approcha jusqu'a le toucher, presque, et le dominant du
+regard:
+
+--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme,
+puisque sa vie vous est precieuse au-dessus de tout... Mais, en echange,
+vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela...
+
+--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens...
+Mais, pour Dieu, hatez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front ou perle
+la sueur.
+
+--Je retiens votre engagement, dit Espinosa.
+
+Et designant Fausta, rigide:
+
+--Aidez-moi.
+
+Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tete de
+Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva
+doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son
+flacon. Au bout de quelques instants, une legere rougeur vint colorer
+les joues de Fausta.
+
+Enfin un souffle a peine perceptible s'echappe doucement des levres
+entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle leger,
+pousse lui-meme un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
+lent qui se fait dans cet organisme.
+
+Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux etincelants: le
+coeur bat... tres faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.
+
+Au meme instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se
+penche sur elle. Presque aussitot elle les referme. Un souffle regulier
+souleve son sein.
+
+Alors Espinosa qui, impassible, a considere toute cette scene, dit:
+
+--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouve toute sa
+conscience.
+
+--Vos ordres, monseigneur?
+
+--Monseigneur le cardinal, repond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne
+a Rome tout expres chercher un document portant la signature de Henri
+III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enferme dans le
+petit meuble place dans la chambre de Sa Saintete. En l'absence du pape,
+nul ne peut penetrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
+Ce document, reprend-il apres une legere pause, ce document, il nous le
+faut.
+
+--C'est bien... Je vais le chercher, repond le cardinal.
+
+Et il sort aussitot d'un pas rude et violent.
+
+Demeure seul, Espinosa parait plonge un moment dans une profonde
+meditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche legerement a
+l'epaule pour la reveiller, et dit:
+
+--Etes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre?
+
+Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de
+l'inquisiteur qui se contente de cette reponse muette et reprend:
+
+--Avant mon depart, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre
+enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, a l'heure qu'il est,
+avoir quitte Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laisse
+vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait...
+Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez cache
+quelque part une somme de dix millions, que vous les avez legues a votre
+fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait
+que votre suivante connait l'endroit ou sont enfouis ces millions.
+
+Espinosa s'arrete un moment pour juger de l'effet produit par sa
+revelation.
+
+D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.
+
+--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.
+
+Il s'incline gravement, avec une sorte de deference. Mais, avant de
+franchir la porte, il se retourne et ajoute:
+
+--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu echapper a
+l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!...
+Pardaillan... vivant!
+
+Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.
+
+
+
+III
+
+LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT
+
+Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ca et la
+quelques escabeaux; une etroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,
+un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une
+vaste cheminee ou petille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
+hermetiquement clos: c'etait la chambre de Sa Saintete Sixte-Quint.
+
+Use par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlete
+d'autrefois. Mais, a l'eclair qui parfois luit sous les sourcils, on
+devine encore l'infatigable lutteur.
+
+Sixte-Quint etait assis a sa table de travail, le dos tourne a la
+cheminee. Et le pape songeait:
+
+"A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante
+Myrthis a quitte le chateau Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...
+le fils de Pardaillan!..."
+
+Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son
+fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa reverie:
+
+--Oui, les quelques jours que j'ai a vivre seront paisibles, car
+l'aventuriere n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, a frapper
+Philippe d'Espagne...
+
+Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin
+qu'il parcourut des yeux.
+
+"Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette declaration a la
+pusillanimite de Henri III... inspiration plus funeste encore que
+j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connait son
+existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...
+Moi!..." murmura-t-il.
+
+Sixte-Quint haussa les epaules:
+
+"Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir realise mon reve:
+Philippe chasse d'Italie!... L'Italie unifiee du nord au midi, l'Italie
+entiere soumise et asservie et la papaute maitresse du monde... Que
+faire?... Envoyer ce parchemin a Philippe?... Par quelqu'un qui
+n'arriverait jamais?... Peut-etre... L'aneantir?... Ce serait un coup
+terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai jure a Espinosa qu'il a ete
+detruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!..."
+
+Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel
+s'etale un large sceau... le sceau de Henri III de France.
+
+Deja la flamme mordait les bords du parchemin.
+
+Un instant encore, et c'en etait fait des reves de Philippe d'Espagne.
+Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la
+tete, repeta:
+
+"Que faire?..."
+
+A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint
+se retourna furieusement et se trouva en presence de son neveu, le
+cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face a face.
+
+--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...
+
+Et le pape allongea la main vers le marteau d'ebene pose sur la table
+pour appeler, jeter un ordre.
+
+D'un bond, Montalte se placa entre la table et lui et froidement:
+
+--Sur votre vie, Saint-Pere, ne bougez pas!
+
+--Hola! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,
+oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?
+
+--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grace de Fausta.
+
+Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle etait
+morte, un sourire:
+
+--La grace de Fausta?... Soit!
+
+Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers ranges sur la
+table, et, tres posement, le remplit et le signa d'une main ferme.
+
+--Voici la grace, dit Sixte-Quint, grace pleine et entiere. Et,
+maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,
+et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimee, je fais
+grace!
+
+--Saint-Pere, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez
+signe cette grace, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous
+vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvee en lui
+faisant prendre moi-meme le contrepoison qui l'a rappelee a la vie.
+
+Sixte-Quint resta un moment reveur, puis:
+
+--Eh bien, soit! Apres tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne
+peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en meme
+temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'esperes-tu donc d'elle?...
+As-tu fait ce reve insense que tu pourrais etre aime de Fausta?...
+Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le
+plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.
+
+--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.
+
+Montalte ferma les yeux et palit.
+
+Plus d'une fois, en effet, il avait songe, en grincant, a ce Pardaillan
+inconnu qui avait ete aime de Fausta. Il avait senti une haine mortelle
+et tenace l'envahir. Des pensees de meurtre et de vengeance etaient
+venues le hanter. Et, d'une voix morne, il repondit:
+
+--Je n'espere rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,
+quant a ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre a Fausta
+qui ira le porter, elle. a Philippe d'Espagne a qui il appartient... Et,
+pour plus de surete, j'accompagnerai la princesse.
+
+Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensee de paraitre ceder a des
+menaces a peine deguisees lui etait insupportable. Bravant le poignard
+de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
+somme toute, il l'avait lui-meme retire de la flamme ou il hesitait a le
+jeter. Apres tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu
+qu'il n arrivat pas a destination? Sa resolution fut prise. Il repondit:
+
+--Peut-etre as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grace a toi et a elle,
+va!...
+
+Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:
+
+--Monsieur, j'ai le parchemin.
+
+--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.
+
+--Monseigneur, avec votre agrement, la princesse Fausta ira le porter a
+S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le
+plus.
+
+Espinosa fronca legerement les sourcils et:
+
+--Pourquoi la princesse Fausta?
+
+--Parce que je vois la un moyen de la preserver de tout nouveau danger.
+
+--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le
+dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tot possible.
+
+--La princesse partira des que ses forces lui permettront d'entreprendre
+le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra a
+destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-meme.
+
+
+
+IV
+
+LE REVEIL DE FAUSTA
+
+Lorsque Fausta revint a elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un
+prodigieux etonnement. Sa premiere pensee fut que Sixte-Quint n'avait
+pas permis qu'elle echappat a la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
+clamant sa joie de la voir vivante, etait si vibrant de passion qu'elle
+voulut savoir quel etait l'homme qui l'aimait a ce point. Elle ouvrit
+les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitot et
+pensa:
+
+"Celui-la a obtenu de Sixte qu'il me fit grace de la vie... Que m'est la
+vie a present que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!..."
+
+Cependant, elle ecouta et, alors, elle comprit qu'elle s'etait trompee.
+Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grace. Montalte, seul, au prix de
+quelque infamie heroiquement consentie, avait accompli ce miracle de
+l'arracher a Sixte et a la mort. Aussitot elle entrevit tout le parti
+qu'elle pourrait tirer d'un pareil devouement. Mais a quoi bon!... Elle
+voulait mourir!
+
+Elle sentit qu'on la touchait a l'epaule... on lui parlait... Elle
+ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et a mesure, son esprit
+refutait ses arguments.
+
+Son fils?... Oui! Sa pensee s'est deja portee vers l'innocente creature.
+Il vit... Il est libre... C'est la le point capital... Et, soudain,
+comme un coup de tonnerre, ces mots repetes dans son esprit eperdu:
+
+"Pardaillan vivant!"
+
+Deux mots evocateurs d'un passe d'enivrante passion et de luttes
+mortelles! Ce passe si proche, puisque quelques mois a peine la
+separaient du moment ou elle avait voulu faire perir Pardaillan,
+dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si hai... et tant
+adore!...
+
+Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la
+fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut
+plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
+sortir enfin triomphante de ce supreme combat.
+
+C'est a ce moment que Montalte s'approcha d'elle.
+
+Pendant qu'il se courbait, elle l'etudiait d'un coup d'oeil prompt et
+sur, et, tout de suite, pour bien marquer, des le debut, la distance
+infranchissable qu'elle entendait etablir entre eux, cette femme
+etrange, qui semblait echapper a toutes les faiblesses, a toutes les
+fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne
+tremblait pas:
+
+--Vous avez a me parler, cardinal? Je vous ecoute.
+
+En meme temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,
+etrangement dominateurs et pourtant graves et doux.
+
+Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonca qu'elle
+etait libre.
+
+--Sixte-Quint me fait donc grace?
+
+Montalte secoua la tete:
+
+--Le pape n'a pas fait grace, madame. Le pape a cede devant une volonte
+plus forte que la sienne.
+
+--La votre... n'est-ce pas?
+
+Montalte s'inclina.
+
+--Alors Sixte-Quint revoquera la grace qu'il a signee par contrainte.
+
+--Non, madame, car, en meme temps, j'ai obtenu de Sa Saintete un
+document qui sera votre egide. Le voici.
+
+Fausta prit le parchemin et lut:
+
+"Nous, Henri, par la grace de Dieu, roi de France, inspire de notre
+Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Tres Saint Pere le
+Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion
+catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur,
+en expiation de nos peches, de nous priver d'un heritier direct;
+considerant Henri de Navarre incapable de regner sur le royaume de
+France, comme heretique et fauteur d'heresie; a tous nos bons et loyaux
+sujets: Sa Majeste Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte a nous
+succeder au trone de France, comme epoux d'Elisabeth de France, notre
+soeur bien-aimee, decedee, mandons a tous nos sujets le reconnaitre
+comme notre successeur et unique heritier."
+
+--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait termine
+sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette
+proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la
+France. De ce fait, Henri de Bearn, abandonne par tous les catholiques,
+voit ses esperances a jamais detruites. Son armee reduite a une poignee
+de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son
+royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent a le lui
+laisser. Celui qui apportera ce parchemin a Philippe lui apportera donc
+en meme temps la couronne de France... Celui-la, madame, si c'est un
+esprit superieur comme le votre, peut traiter avec le roi d'Espagne et
+se reserver sa large part... Votre puissance est ruinee en Italie, votre
+existence y est en peril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous
+creer une souverainete qui, pour n'etre pas celle que vous avez revee,
+n'en sera pas moins de nature a satisfaire une vaste ambition... Ce
+parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir a le porter
+a Philippe...
+
+Aussitot la resolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal,
+elle dit:
+
+--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir
+pour son propre compte... Pourquoi avez-vous impose ma grace a Sixte?...
+Pourquoi m'avez-vous empechee de mourir?... Pourquoi me faites-vous
+entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que
+vous m'aimez, cardinal.
+
+Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste
+d'imploration.
+
+--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irreparables paroles...
+Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.
+
+--Pourquoi? Pourquoi? begaya Montalte.
+
+--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut
+concevoir deux amours.
+
+Montalte se redressa, ecumant:
+
+--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?...
+
+--Oui, dit simplement Fausta.
+
+--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?...
+
+Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.
+
+Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil tres calme, et,
+d'une voix qui glaca Montalte, elle dit:
+
+--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal
+Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce
+n'est pas vous, c'est moi...
+
+--Pourquoi? hurla Montalte.
+
+--Parce que je l'aime, repondit froidement Fausta.
+
+
+
+V
+
+LA DERNIERE PENSEE DE SIXTE-QUINT
+
+Apres le depart de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de
+travail, demeura longtemps songeur.
+
+Il fut tire de sa reverie par l'entree d'un secretaire qui vint, a voix
+basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance
+la faveur d'une audience particuliere, ajoutant que le comte paraissait
+violemment emu.
+
+Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jete dans sa meditation, fut
+comme un trait de lumiere pour le pape qui murmura:
+
+--Voila l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato,
+ajouta-t-il a haute voix.
+
+Un instant apres, le grand juge, les traits bouleverses, entrait d'un
+pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de
+violence.
+
+--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous a nous
+dire?
+
+Pour toute reponse, Sfondrato degrafait son pourpoint, ecartait la cotte
+de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de
+Montalte.
+
+Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:
+
+--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...
+
+--En effet, Saint-Pere, dit Sfondrato avec un sourire livide.
+
+Puis, reparant hativement le desordre de sa tenue, avec un haussement
+d'epaules dedaigneux, les dents serrees, d'un ton tranchant:
+
+--Le coup n'est rien... J'eusse peut-etre pardonne a celui qui l'a
+porte. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine
+mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la meme femme.
+
+--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela a moi?
+
+--Parce que, Saint-Pere, celui-la touche de pres a Votre Saintete,
+parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais
+s'appelle Montalte!
+
+Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit a le
+remplir.
+
+Sfondrato, immobile, songeait:
+
+--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui
+osera toucher au grand juge...
+
+Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.
+
+--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demande
+le duche de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...
+
+Stupefait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:
+
+--Votre Saintete n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est
+Montalte... votre neveu! celui que vous designez au conclave pour vous
+remplacer!
+
+--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais
+frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette
+femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!
+
+--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous,
+son oncle, vous parliez ainsi?
+
+--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus
+mon neveu, il est mon ennemi! il a arrache de mes mains l'arme qui peut
+aneantir la puissance de la papaute et, cette arme, Fausta, graciee par
+moi!... Fausta libre ira la porter a l'Espagnol maudit...
+
+--Fausta graciee! gronda Sfondrato aneanti.
+
+--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures
+peut-etre, quittera Rome et s'en ira, escortee de Montalte, porter a
+l'Escurial le document qui donne a Philippe le trone de France.
+Voila l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand
+inquisiteur!...
+
+--Fausta libre! grinca Sfondrato, Fausta accompagnee de Montalte!
+
+Et, avec une resolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc
+que le pape venait de lui conferer:
+
+--Tenez, Saint-Pere, reprenez ce brevet, otez-moi les fonctions de grand
+juge, et, en echange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure,
+je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'echafaud est
+pret, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-etre,
+mais cette femme appartient au bourreau et sa tete tombera!... Montalte,
+je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilege; quant au grand
+inquisiteur, un coup de dague vous en delivre... Un mot, Saint-Pere, un
+ordre!
+
+--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai,
+moi, cesse de vivre!
+
+Et comme Sfondrato le considerait avec stupeur:
+
+--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-meme
+pesent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang
+du Christ, je n'aurais qu'a fermer cette main, pour les broyer!
+Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et
+l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document,
+l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai
+besoin de deux ou trois annees d'existence pour assurer le triomphe de
+la papaute!...
+
+Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait ecoute avec attention. Quand le
+pape eut termine:
+
+--Eh bien, soit, Saint-Pere, qu'ils partent... Mais, quand ils seront
+hors de vos Etats, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce
+moment, leur voyage est termine.
+
+--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc,
+etes-vous sur de vous?
+
+--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.
+
+--Et le grand inquisiteur?
+
+--Un ordre... il meurt!
+
+--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!
+
+Et, sur un geste du duc:
+
+--Non, non, reprit Sixte avec autorite, apres moi, je ne connais
+qu'un seul homme au monde capable de tenir tete a Fausta... et de la
+vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!
+
+Le duc tressaillit, rougit et palit tour a tour. Mais, surmontant son
+emotion, il demanda:
+
+--Vous croyez, Saint-Pere, que celui-la reussira la ou je serais brise,
+moi?
+
+--Je l'ai vu mener a bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si
+Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence a la tete,
+assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le decider...
+oui, ce serait le seul moyen d'arreter Fausta et Montalte en leur
+voyage!
+
+--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens a
+m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille a les broyer
+d'un coup de machoire, je vais le chercher, je vous l'amene, et vous le
+lachez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte a lui briser les crocs
+apres, s'il est necessaire... ajouta-t-il en lui-meme.
+
+--Lachez! Lachez... C'est bientot dit!... Sachez, duc, que Pardaillan
+n'est pas un homme qu'on peut lacher sur qui on veut et comme on veut...
+
+--Saint-Pere, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?
+
+--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-etre le seul homme qui
+ait force l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez,
+duc, essayez de decider Pardaillan.
+
+--Ou le trouverai-je?
+
+--Au camp du Bearnais. Vous allez vous rendre aupres de Henri de
+Navarre. Vous lui ferez connaitre la teneur exacte du document que
+Fausta porte a Philippe. Votre mission se borne a cela. Le reste vous
+regarde... c'est a vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez
+trouve, vous lui direz simplement ceci:
+
+--Fausta est vivante! Fausta porte a Philippe un document qui lui livre
+la couronne de France...
+
+--Quand faut-il partir?
+
+--A l'instant.
+
+
+
+VI
+
+LE CHEVALIER DE PARDAILLAN
+
+Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lanca au
+galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A
+une demi-lieue de la Ville Eternelle, il s'arreta court et, longtemps,
+sombre, muet, le visage convulse, il contempla la lointaine silhouette
+du chateau Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:
+
+--Montalte, Montalte, prends garde, car, a partir de ce moment, je suis
+pour toi l'ennemi que rien ne desarmera...
+
+Ponte-Maggiore traversa la France, ayant creve plusieurs chevaux, et ne
+s'arretant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques
+lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi,
+vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant
+si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Bearnais se trouvait
+alors.
+
+--Monsieur, repondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses
+logements dans le village de Montmartre, a l'abbaye des Benedictines de
+Mme Claudine de Beauvilliers.
+
+Ponte-Maggiore considera plus attentivement l'etranger qui parlait avec
+cette sorte d'irreverence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine
+d'annees, au visage fin, au profil de medaille, vetu sans aucune
+recherche, mais avec cette elegance qui tenait a sa maniere de porter le
+pourpoint et le manteau.
+
+--Si vous le desirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au
+roi, qui m'a donne rendez-vous pour ce soir.
+
+Ponte-Maggiore, etonne, jeta un regard presque dedaigneux sur le costume
+simple et sans aucun ornement.
+
+--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus etonne quand
+vous verrez le roi qui porte un costume si rape que vraiment vous lui
+ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume
+mirifique de votre chapeau, avec vos eperons d'or, avec...
+
+--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je
+vous montrerai que, si je porte de l'argent a mon pourpoint et de l'or
+aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.
+
+--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me
+bornerai a vous tirer mon chapeau, car il serait malseant qu'un illustre
+cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...
+
+--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.
+
+--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien
+du laisser votre accent de l'autre cote des monts.
+
+En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit
+paisiblement son chemin.
+
+Ponte-Maggiore porta la main a la poignee de sa dague. Mais, considerant
+la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.
+
+--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fachez pas, je vous prie, et
+permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite
+tout a l'heure.
+
+--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des levres.
+
+Les deux cavaliers allongerent le trot, et, vers le soir, au moment
+ou le soleil allait se coucher, ils se trouverent sur les hauteurs de
+Chaillot.
+
+Le gentilhomme francais s'arreta, etendit le bras et prononca:
+
+--Paris!...
+
+Tandis que Ponte-Maggiore considerait le spectacle de la grande ville
+assiegee, son compagnon semblait rever a des choses lointaines. Sans
+doute le lieu meme ou il se trouvait lui rappelait quelque episode
+heroique ou charmant de sa vie.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis a vous.
+
+L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:
+
+--Allons...
+
+Ils descendirent vers Paris en obliquant du cote de Montmartre. Sur les
+remparts, quelques lansquenets indifferents. Quantite de pretres et de
+moines, la robe retroussee, le capuchon renverse; quelques-uns avaient
+la salade en tete, quelques autres portaient des cuirasses; tous etaient
+armes de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout
+uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix a la main ou
+pendu a la ceinture.
+
+Autour des religieux, une foule de miserables, deguenilles, se
+trainaient peniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination
+du desespoir, occuper les creneaux d'ou ils criaient, avec des voix
+lamentables:
+
+--Du pain!... du pain!...
+
+--Il parait, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens
+accepteraient volontiers une invitation a diner.
+
+--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...
+
+--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.
+
+--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et
+soif.
+
+--C'est ce qui ne m'est jamais arrive, fit dedaigneusement
+Ponte-Maggiore.
+
+L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un etrange regard, et, avec un
+sourire, repondit:
+
+--Cela se voit.
+
+Si simple que fut cette reponse, elle sonna comme une insulte, et
+Ponte-Maggiore palit.
+
+Sans doute, il allait cette fois repondre par une provocation, lorsqu'au
+loin s'eleva une clameur:
+
+--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...
+
+Comme par enchantement, une foule hurlante et delirante envahit les
+parapets en criant:
+
+--Sire!... sire!... Du pain!...
+
+--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi
+diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?
+
+Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses emouvantes
+que l'histoire enregistre.
+
+Henri IV venait de mettre pied a terre. Les deux ou trois cents
+cavaliers qui l'entouraient l'imiterent et alors, on vit toute une
+theorie de mulets charges de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces
+pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affames des
+remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partage.
+
+En meme temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi.
+De tous cotes, par des moyens divers, on faisait passer aux assieges
+quantite de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
+benedictions eclataient sur les remparts.
+
+--Bravo, sire! cria l'inconnu.
+
+Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation,
+et, avec un bon sourire:
+
+--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!
+
+--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...
+
+--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de
+vous voir.
+
+--Votre Majeste sait que je lui suis tout acquis.
+
+Henri IV posa un moment son oeil ruse sur la physionomie souriante du
+chevalier et dit:
+
+--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur
+de Pardaillan, veuillez vous placer pres de moi.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan a Ponte-Maggiore, s'il vous plait de dire
+votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant a Montmartre, de vous
+presenter a Sa Majeste, selon ma promesse...
+
+--Vous voudrez donc bien presenter Hercule Sfondrato, duc de
+Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint aupres de
+S. M. le roi Henri!
+
+Un leger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et
+narquois reprenait le dessus:
+
+--Peste, je ne m'attendais pas a un tel honneur!
+
+Lorsque le roi s'eloigna, a la tete de son escorte, une immense
+acclamation partit du haut des remparts.
+
+Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait a son cote, Henri IV dit
+avec un soupir:
+
+--Quel dommage que de si braves gens s'entetent a ne pas m'ouvrir leurs
+portes!
+
+--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les epaules, ces portes
+tomberont d'elles-memes quand vous le voudrez.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--J'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre Majeste: Paris vaut bien une
+messe!
+
+--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.
+
+Bientot, l'escorte s'arretait devant l'abbaye ou le roi penetra, suivi
+de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.
+
+Le roi ayant mis pied a terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avise
+de la venue d'un envoye du pape, presenta le duc.
+
+--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan,
+quand vous aurez recu la communication que monsieur le duc est charge de
+vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.
+
+--He! Sancy, avez-vous enfin trouve un acquereur pour notre merveilleux
+diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres
+vides?
+
+--Sire, j'ai en effet trouve, non pas un acquereur, mais un preteur qui,
+sur la garantie de ce diamant, a consenti a m'avancer quelques milliers
+de pistoles que j'apporte a mon roi.
+
+--Merci, mon brave Sancy.
+
+Et, avec une pointe d'emotion:
+
+--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais
+ventre-saint-gris! argent n'est pas pature pour des gentilshommes comme
+vous et moi!
+
+Et, a Ponte-Maggiore stupefait:
+
+--Venez, monsieur.
+
+Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et ou
+travaillaient encore deux de ses secretaires, Ruse de Beaulieu et Forget
+de Fresne:
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis charge par Sa
+Saintete de remettre a Votre Majeste cette copie d'un document qui
+l'interesse au plus haut point.
+
+Henri IV lut avec la plus extreme attention la copie de la proclamation
+de Henri III que l'on connait. Quand il eut termine, impassible:
+
+--Et l'original, monsieur?
+
+--Je suis charge de dire a Votre Majeste que l'original se trouve entre
+les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnee de S. E.
+le cardinal Montalte, doit etre, a l'heure presente, en route vers
+l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majeste Catholique. Le
+souverain pontife a cru devoir donner a Votre Majeste ce temoignage de
+son amitie en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Pere connait trop
+bien la vaste intelligence de Votre Majeste pour n'etre pas assure que
+vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.
+
+Henri IV inclina la tete en signe d'adhesion. Puis, apres un leger
+silence, en fixant Ponte-Maggiore:
+
+--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Saintete? Alors?
+
+--Le cardinal Montalte est en etat de rebellion ouverte contre le
+Saint-Pere! dit rudement Ponte-Maggiore.
+
+Et, s'adressant a un des deux secretaires, le roi dit:
+
+--Ruse, conduisez M. le duc aupres de M. le chevalier de Pardaillan, et
+faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand
+ils auront termine, vous m'amenerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
+l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agreable de vous revoir
+avant votre depart, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.
+
+Quelques instants apres, Ponte-Maggiore se trouvait en tete-a-tete avec
+le chevalier de Pardaillan, assez intrigue au fond, mais dissimulant sa
+curiosite sous un masque d'ironie et d'insouciance.
+
+--Monsieur, dit le chevalier d'un ton tres naturel, vous plairait-il de
+me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel
+que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?
+
+--Monsieur, Sa Saintete m'a charge de vous faire savoir que la princesse
+Fausta est vivante... et libre.
+
+Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitot:
+
+--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi
+cette nouvelle peut-elle m'interesser?
+
+--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.
+
+--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante?
+repeta le chevalier, d'un air si ingenument etonne que Ponte-Maggiore
+murmura:
+
+"Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des
+choses!"
+
+Pardaillan reprit:
+
+--Ou se trouve la princesse Fausta, en ce moment?
+
+--La princesse est en route pour l'Espagne.
+
+--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le genie
+tenebreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de
+despotisme...
+
+--La princesse porte a Sa Majeste Catholique un document qui doit
+assurer le trone de France a Philippe d'Espagne.
+
+--Le trone de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous
+prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?
+
+--Une declaration du feu Henri troisieme, reconnaissant Philippe II pour
+unique heritier.
+
+--Est-ce tout ce que vous aviez a me dire de la part de Sa Saintete?
+
+--C'est tout, monsieur.
+
+--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend.
+Veuillez transmettre a Sa Saintete l'expression de ma reconnaissance
+pour le precieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.
+
+Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une
+impassibilite toute royale, mais, en realite, le coup etait terrible et,
+a l'instant, il avait entrevu les consequences funestes qu'il pouvait
+avoir pour lui.
+
+Il avait aussitot convoque en conseil secret ceux de ses fideles qu'il
+avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva
+aupres du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigne.
+
+Des que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui,
+fit un resume de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui
+savait a quoi s'en tenir, n'avait pas bronche. Mais, chez les quatre
+conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitot suivi de
+cette explosion:
+
+--Il faut detruire le parchemin!...
+
+Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des
+yeux:
+
+--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?
+
+--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est
+fait de vos esperances, dit froidement le chevalier.
+
+Le roi approuva d'un signe de tete, et, fixant le chevalier comme s'il
+eut voulu lui suggerer la reponse qu'il souhaitait, il murmura:
+
+--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour
+mener a bien une telle entreprise?
+
+D'un commun accord, comme s'ils se fussent donne le mot, Rosny, Sancy,
+du Bartas, d'Aubigne, se tournerent vers Pardaillan. Et cet hommage muet
+fut si spontane, si sincere que le chevalier se sentit doucement emu.
+
+--Je serai donc celui-la, dit-il avec simplicite.
+
+--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'ecria le Bearnais, si jamais je
+suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!
+
+--Eh! sire, vous ne me devrez rien...
+
+Le roi reflechit un instant, et:
+
+--Pour faciliter autant que possible l'execution de cette mission
+forcement occulte, mais qui doit aboutir coute que coute, il est
+necessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle,
+celle-la. En consequence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
+et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient
+dans Paris.
+
+Et, se tournant vers son secretaire:
+
+--Ruse, preparez des lettres accreditant M. le chevalier de Pardaillan
+comme notre ambassadeur extraordinaire aupres de S. M. Philippe
+d'Espagne. Preparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M.
+l'ambassadeur. Combien d'hommes desirez-vous que je mette a votre
+disposition? demanda-t-il alors a Pardaillan.
+
+--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air
+naivement etonne.
+
+--Comment, pour quoi faire?... s'ecria le roi stupefait. Vous ne
+pretendez pourtant pas entreprendre cette affaire-la seul?
+
+--Ma foi, sire, repondit le chevalier avec un flegme
+imperturbable, je ne pretends rien!... Mais il est de fait que, si je
+dois reussir dans cette affaire, c'est seul que je reussirai... C'est
+donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur
+le roi un oeil etincelant.
+
+--Ventre-saint-gris! s'ecria le roi suffoque. Puis, considerant
+Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas a cacher,
+il lui demanda, tres calme:
+
+--Quand comptez-vous partir?
+
+--A l'instant, sire.
+
+--Ouf!... Voila un homme, au moins!... Touchez la, monsieur.
+
+Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitot, suivi de pres par
+Sancy. Au moment ou le chevalier se disposait a monter a cheval, Sancy
+lui remit ses lettres de creance et son pouvoir, et:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majeste m'a charge de vous remettre
+ces mille pistoles pour vos frais de route.
+
+Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et,
+toujours gouailleur:
+
+--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?
+
+Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond
+de son portemanteau.
+
+Lorsque cette operation importante fut terminee, il sauta en selle, et,
+en serrant la main de Sancy:
+
+--Dites au roi qu'il se montre, a l'avenir, plus menager de ses
+pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez
+reduit a engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.
+
+Et il rendit la main, laissant de Sancy ebahi, ne sachant ce qu'il
+devait le plus admirer: ou son audace intrepide, ou sa folle
+insouciance.
+
+
+
+VII
+
+BUSSI-LECLERC
+
+Vers le moment ou le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse
+Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du
+Bearnais.
+
+L'abbesse s'en fut droit a la muraille, deplaca un petit guichet
+dissimule dans la tapisserie, et par cette etroite ouverture, ecouta,
+sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.
+
+Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers
+referma le guichet et sortit a son tour.
+
+L'instant d'apres, elle etait en tete-a-tete avec le roi, qui,
+remarquant l'expression serieuse de sa physionomie habituellement
+enjouee, s'ecria galamment:
+
+--He la! ma douce maitresse, d'ou vient ce nuage qui assombrit votre
+beaute?
+
+--Helas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge
+ecrasent nos faibles epaules.
+
+Ayant ainsi aiguille la conversation dans le sens ou elle le voulait,
+Claudine se lanca dans un long expose des devoirs de sa charge d'abbesse
+et des embarras financiers dans lesquels elle se debattait.
+
+--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la
+ruine. Me les refuserez-vous?
+
+L'humeur galante du Bearnais se refroidit considerablement a l'enonce de
+cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:
+
+--Helas! ma vie, ou voulez-vous que je prenne cette somme enorme?... Ah!
+si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'etais roi de
+France!...
+
+--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-etre pourrai-je
+m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus
+importante... celle de Fontevrault, par exemple...
+
+--He! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la
+premiere du royaume. Il faut etre de sang royal pour pretendre a la
+diriger.
+
+Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant,
+n'ayant obtenu que des promesses tres vagues. Aussi, en rentrant dans
+ses appartements, elle murmurait:
+
+--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du
+cote de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaitre les services qu'on
+lui rend.
+
+L'abbesse reflechit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur
+converse, a qui elle donna des instructions minutieuses, et la congedia
+par ces mots:
+
+--Allez, soeur Mariange, et faites vite.
+
+Une heure n'etait pas ecoulee encore, que soeur Mariange introduisait
+aupres de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppe dans un vaste
+manteau.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous
+etes ici en surete.
+
+Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:
+
+--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi
+de prononcer devant lui un nom...
+
+--Pardaillan...
+
+--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au
+travers des armees reunies du Bearnais et de Mayenne...
+
+--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.
+
+M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets
+d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisee
+du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de
+Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous defaire de celui
+que vous haissez et vous assurer en meme temps un puissant protecteur?
+
+--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui reflechissait.
+
+--Fausta!
+
+--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?
+
+--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!
+
+--Mais... excusez-moi, madame... quel interet avez-vous, vous, a aviser
+Fausta du danger qu'elle court?
+
+--Monsieur, de la reussite des projets de la princesse depend l'avenir
+de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelee ma souveraine saura
+reconnaitre royalement le service que je lui aurai rendu...
+
+--Bon! gronda Bussi, voila une raison que je comprends!... Il s'agit
+donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est a ses
+trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais
+quels sont, au juste, ces projets?
+
+--Placer la couronne de France sur la tete de Philippe d'Espagne.
+
+Bussi-Leclerc bondit, et, stupefait:
+
+--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?
+
+Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement
+choquee.
+
+--Monsieur, j'ai sonde les intentions du roi Henri. S'il devient roi
+de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus
+riches. Alors...
+
+--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends
+admirablement. J'accepte donc d'etre votre messager. Veuillez,
+maintenant, me mettre au courant.
+
+--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une declaration de
+Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul heritier... Cette
+declaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan
+doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous
+devez avertir Fausta, l'aider et la defendre... Et ceci me fait penser
+qu'il serait peut-etre utile que... vous fussiez seconde par quelques
+bonnes epees.
+
+--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.
+
+Je vais donc partir et tacherai de recruter quelques solides compagnons.
+Que devrai-je dire a la princesse de votre part?
+
+--Simplement que c'est moi qui vous ai envoye a elle et que je suis
+toujours son humble servante.
+
+--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.
+
+Au point du jour, il trottait sur la route d'Orleans et, tout en
+trottant, songeait:
+
+"Bussi, vous avez ete un des piliers de la Ligue... un des plus fermes
+soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs
+et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille
+ou vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez ete en
+correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un
+des premiers a accueillir et soutenir les pretentions de ce souverain
+au trone de France... Pour tout dire, vous avez ete un personnage avec
+lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La
+deconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le
+gouvernement de la Bastille, quitter precipitamment Paris, se cacher, se
+terrer, tete et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'etre pendu si
+je tombe aux mains de Mayenne, ecartele si je suis pris par le Bearnais!
+
+"Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est
+vrai que j'ai la consolation d'avoir sauve une partie de ma fortune
+que j'avais eu la prevoyante idee de mettre a l'abri. Et voila que, au
+moment precis ou tout croule sous moi, au moment ou je n'ai plus d'autre
+solution que de me retirer a l'etranger et d'y vivre obscur et oublie,
+a ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
+qui me remet le pied a l'etrier, qui me donne le moyen de me refaire une
+situation magnifique aupres de Philippe, car je n'aurai pas la naivete
+de m'attacher a Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroit, cette sainte
+abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous
+les bonheurs a la fois, et, du coup, ma fortune est assuree, si je ne
+suis pas un niais..."
+
+
+
+VIII
+
+TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES
+
+L'auberge solitaire dressait son perron delabre au bord de la route
+defoncee. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, etait si
+engageant que le voyageur aise doublait le pas en passant devant lui.
+
+Ils etaient trois compagnons, surgis d'on ne sait ou. Jeunes tous les
+trois--l'aine paraissait avoir vingt-cinq ans a peine--mais dans quel
+etat! Depenailles, fripes, rapes. Et, cependant, il y avait comme une
+sorte d'elegance native dans la maniere de porter le manteau, et ils
+gardaient une allure degagee, une aisance de manieres qui n'etaient pas
+celles de malandrins vulgaires. Ils s'arretaient, hesitants, devant le
+perron.
+
+--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.
+
+--Toujours delicat, ce Montsery! dit le plus age.
+
+--Ma foi! dit le troisieme, nous sommes extenues de fatigue, nos
+estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources
+d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!
+
+Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouverent dans
+une vaste salle deserte.
+
+--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminee au fond
+de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez,
+Sainte-Maline!
+
+Et, saisissant une poignee de sarments secs, poses a terre, il la jeta
+dans l'atre, et, bientot, une flamme claire s'eleva en ronflant.
+
+--Hola! he! l'hote! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de
+sa rapiere.
+
+Sans se presser, l'hote apparut. C'etait un colosse qui les toisa d'un
+coup d'oeil exerce et qui, sans empressement, sans amenite, grogna:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--A boire!... a boire et a manger.
+
+L'hote tendit une patte large et velue.
+
+--On paie d'avance...
+
+--Maroufle! s'ecria Montsery.
+
+En meme temps, son poing se detendit et s'abattit sur la face du
+colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitot d'ailleurs, et,
+dompte, sortit, l'echine basse, apres avoir murmure:
+
+--Je vais vous servir, messeigneurs!
+
+L'instant d'apres, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un
+pain et un pate. Les trois contemplerent silencieusement la maigre
+pitance, puis se regarderent tristement.
+
+--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-etre...
+
+Melancoliques et resignes, ils attaquerent les provisions trop maigres
+pour leurs estomacs affames.
+
+--Ah! soupira Montsery, ou est le temps ou, loges et nourris au Louvre,
+nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chretien qui se
+respecte!
+
+--C'etait le bon temps! dit Chalabre. Nous etions gentilshommes de Sa
+Majeste.
+
+--Et notre service?... Toujours aupres du roi, charges de veiller sur sa
+personne...
+
+--Enfin, mort diable! ce jour-la, le jour ou nous avons occis Guise,
+nous avons sauve la royaute.
+
+--Notre fortune etait assuree du coup.
+
+--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi a mort,
+aneantit en meme temps toutes nos esperances, murmura Sainte-Maline
+reveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour
+lui.
+
+--De tous cotes, on nous tournait le dos, grinca Montsery.
+
+--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippees n'est plus
+et ne reviendra peut-etre jamais!
+
+--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque
+voyageur isole qui consentirait a nous venir en aide, de bon gre... ou
+de force...
+
+A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit
+entendre. Les trois compagnons se regarderent sans prononcer une parole.
+Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'epee hors des
+fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.
+
+--Allons! dit resolument Chalabre.
+
+Sainte-Maline en tete, Montsery fermant la marche, les anciens
+"ordinaires" de Henri III se defilerent sous les grands peupliers qui
+bordaient la route. Le voyageur avancait au trot cadence de son cheval,
+sans soupconner le danger qui le menacait, et meme, quand les trois
+spadassins, le jugeant assez pres, occuperent la chaussee, il mit son
+cheval au pas.
+
+Quand il ne fut plus qu'a quelques pas, dissimulant les armes sous les
+manteaux, les trois s'arreterent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau a
+la main, dit tres poliment du reste:
+
+--Halte! monsieur, s'il vous plait!
+
+Le voyageur s'arreta docilement.
+
+Les trois essayerent de le devisager, mais le voyageur avait le visage
+enfoui dans les plis de son manteau. Neanmoins, Sainte-Maline prit la
+parole:
+
+--Monsieur, je vois a votre equipage que vous etes un gentilhomme
+fortune. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et
+n'ignorons rien des egards qu'on se doit entre gens de qualite.
+
+Ici, legere pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger
+de l'effet produit. Impassibilite et immobilite de celui-ci. Savante
+reverence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:
+
+--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnes par
+des bandes armees qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et
+meme ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi
+vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu a
+l'arcon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je
+vois la.
+
+Nouvelle pause, et peroraison:
+
+--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'eviter toute mauvaise
+rencontre est d'aller en tres modeste equipage... De cette facon, on
+n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose
+pas a la tentation de vous casser la tete afin de vous depouiller. Or,
+monsieur, c'est ce qui vous arriverait inevitablement si votre bonne
+etoile ne nous avait places sur votre route a point nomme... En
+consequence, par pure bonte d'ame, si vous voulez nous faire l'honneur
+de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de
+la dissimuler sous nos hardes et...
+
+--Et, ajouta Chalabre en demasquant son pistolet avec le plus gracieux
+sourire, soyez assure, monsieur, qu'avec ceci nous saurons defendre la
+bourse que vous nous aurez confiee. Et que nous nous ferons un devoir de
+vous restituer... plus tard.
+
+Comme s'il eut ete terrifie, le voyageur laissa tomber quelques pieces
+d'or que les trois compagnons compterent, pour ainsi dire, au sol. Mais
+ils ne firent pas un geste pour les ramasser.
+
+--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.
+
+--Cinq pistoles seulement!...
+
+---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air feroce, je suis
+tres chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!
+
+--Tripes et ventre! appuya Montsery en precipitant le moulinet de sa
+rapiere, je ne permettrai pas...
+
+De plus en plus effraye, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques
+nouvelles pieces qui, pas plus que les premieres, ne furent ramassees.
+
+--La! la! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.
+
+Et, se tournant vers le voyageur:
+
+--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air.
+Ils se declareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux
+excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entiere d'ou vous les
+avez extraites.
+
+Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude
+menacante.
+
+Mais alors, le voyageur, muet jusque-la, cria:
+
+--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!
+
+--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.
+
+--Bussi-Leclerc! crierent les trois.
+
+--Lui-meme, messieurs!
+
+Et, avec une ironie feroce:
+
+--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits
+detrousseurs de grand chemin?
+
+--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en
+guerre?... Vous etes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons,
+vous payez rancon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les
+choses se passent?
+
+--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le regler sur
+l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague a la lame de son epee.
+
+--La! la! ne vous fachez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que
+je suis de force a vous embrocher tous les trois!... Causons plutot
+d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
+faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que
+vous trouveriez dans ma bourse.
+
+Les trois hommes se regarderent un moment, visiblement deconcertes.
+Enfin, Sainte-Maline rengaina et:
+
+Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.
+
+--Il sera toujours temps de revenir au present entretien si nous ne nous
+entendons pas, ajouta Chalabre.
+
+Bussi-Leclerc approuva de la tete, et:
+
+--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez a vous
+trouver demain a Orleans, a l'hotellerie du Coq-Hardy, montes et
+equipes. La, je vous ferai connaitre quel sera votre service. Mais je
+vous avertis qu'il y aura des coups a recevoir et a donner. Puis-je
+compter sur vous?
+
+--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le
+service que vous nous proposez ne nous convient pas...
+
+--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.
+
+--Mais enfin, monsieur?...
+
+--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donne
+vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?
+
+--C'est dit, foi de gentilshommes.
+
+--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce
+n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; a demain, a Orleans,
+hotellerie du Coq-Hardy.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.
+
+Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III
+resterent immobiles.
+
+Lorsque la silhouette de Bussi disparut a un tournant de la route,
+alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pieces
+d'or restees a terre.
+
+--He! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne a etre connu
+ailleurs qu'a la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches a nouveau,
+messieurs! Mais qui m'eut dit qu'apres avoir ete les ennemis de
+Leclerc, apres avoir ete ses prisonniers, nous deviendrions compagnons
+d'armes!...
+
+--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.
+
+Le lendemain, a Orleans, trois cavaliers s'arretaient avec grand tapage
+dans la cour de l'hotellerie du Coq-Hardy.
+
+--Hola! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hotellerie de
+malheur! criait le plus jeune.
+
+Deja, l'hote apparaissait, criant:
+
+--Voila! voila! messeigneurs!
+
+Les trois cavaliers avaient mis pied a terre. L'aine dit aux valets qui
+accouraient:
+
+Surtout, maroufles, veillez a ce que ces braves betes soient bien
+traitees et bien pansees.
+
+--Soyez sans inquietude, monseigneur...
+
+Alors, les trois cavaliers se regarderent en souriant et se firent des
+reverences aussi raffinees que s'ils eussent ete a la cour et non dans
+une cour d'auberge.
+
+--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous
+ce pourpoint cerise!
+
+--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme
+elles font ressortir la finesse de votre jambe!
+
+--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout a fait grand air dans
+ce magnifique costume de velours gris souris. Vous etes un fort galant
+gentilhomme!
+
+Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons penetrerent
+dans la salle, a moitie pleine, precedes par l'hote, le bonnet a la
+main, multipliant les courbettes.
+
+Deja, les servantes s'empressaient, et l'hote criait:
+
+--Madelon! Jeanneton! Margoton! hola! coquines, vite! Le couvert pour
+ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais
+moi-meme chercher a la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
+bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...
+
+--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-la...
+Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!
+
+--Mortdiable! ca rechauffe le coeur de se voir traiter avec le respect
+auquel on a droit.
+
+--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.
+
+--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous
+proposer soit bien detestable pour qu'on le refuse.
+
+--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!
+
+C'etait en effet Bussi-Leclerc; il s'avanca.
+
+--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu!
+vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied
+mieux que le piteux equipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez
+votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.
+
+Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:
+
+--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous
+fassiez connaitre a quel service vous nous destinez, fit Montsery.
+
+--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?
+
+--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix etouffee. Celle qui,
+dit-on, faisait trembler Guise?
+
+--Celle qui etait, chuchotait-on, la Papesse.
+
+--Fausta! qui concut et crea la Ligue... Fausta, qu'on appelait la
+Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est a son service que j'entends vous
+faire entrer... Acceptez-vous?
+
+--Avec joie, monsieur! Nous etions au service d'un souverain, nous
+serons au service d'une souveraine.
+
+--Quel sera notre role aupres de la princesse?
+
+--Le meme qu'aupres de Henri de Valois... Vous etiez charges de veiller
+sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.
+
+--Nous acceptons ce role, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse
+a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois
+gardes du corps tels que nous?
+
+--Ne vous ai-je pas prevenus?... Il y aura bataille.
+
+--Il vous reste a nous designer ces ennemis.
+
+--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.
+
+--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez
+plaisanter?
+
+--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgre tous nos efforts reunis,
+je ne suis pas sur que nous en viendrons a bout! fit Bussi d'un ton
+grave.
+
+--C'est donc le diable en personne?
+
+--C'est celui qui, detenu a la Bastille, a enferme le gouverneur a sa
+place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est empare de la
+forteresse et a delivre tous les prisonniers. Et vous le connaissez
+comme moi, car, si j'etais le gouverneur, vous etiez, messieurs, au
+nombre de ces prisonniers.
+
+--Pardaillan!
+
+Ce nom jaillit des trois gorges en meme temps, et, au meme instant, les
+trois furent debout, se regardant, effares.
+
+--Je vois, messieurs, que vous commencez a comprendre qu'il n'est plus
+question de plaisanter.
+
+--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...
+
+--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?
+
+--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, apres tout.
+
+--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitte notre dette...
+
+--Decidez-vous, messieurs. Etes-vous a Fausta? Marchez-vous contre
+Pardaillan?
+
+--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes a Fausta!
+
+--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au
+triomphe de Fausta et au succes de ses "ordinaires"!
+
+--A Fausta! aux "ordinaires" de Fausta! reprit le trio en choeur.
+
+--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!
+
+
+
+IX
+
+CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA
+
+Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrenees sans encombre,
+et penetrerent dans la Catalogue.
+
+Ils s'arreterent a Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que
+pour se renseigner.
+
+A l'auberge, avant meme de mettre pied a terre, Bussi s'informa et
+l'aubergiste repondit:
+
+--L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigne s'arreter
+dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant
+sur Saragosse pour, de la, gagner Madrid. La princesse voyage en
+litiere. Vous n'aurez pas de peine a la rejoindre.
+
+Ces renseignements precieux etant acquis, ils mirent pied a terre, et:
+
+--Mes compagnons et moi, nous sommes fatigues et nous etranglons de
+soif... Y a-t-il a manger chez vous?...
+
+--Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! repondit
+l'aubergiste, non sans orgueil.
+
+L'instant d'apres, l'hote posait sur une table: du pain, une outre
+rebondie, une epaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois
+chiches cuits a l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:
+
+--Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que
+nous servons pareil festin!
+
+--Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il
+appelle un festin!
+
+--Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tachons de nous
+habituer a cette cuisine, car c'est a peu pres ce que nous rencontrerons
+partout...
+
+Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourcherent leurs montures,
+se lancerent sur les traces de Fausta, et, bientot, ils eurent
+la satisfaction d'apercevoir sa litiere que des mules, richement
+caparaconnees, trainaient d'un pas nonchalant, mais sur.
+
+Bordee de bruyere brulee par les rayons implacables d'un soleil
+eblouissant, la route pierreuse cotoyait le flanc de la montagne,
+plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui
+s'etendait a perte de vue.
+
+Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobiliserent, dans
+un flamboiement de lumiere.
+
+Devant elle, tres loin, un cavalier, lance a toute allure, semblait
+accourir a sa rencontre.
+
+Mais Fausta venait de reconnaitre Bussi-Leclerc et elle songeait:
+
+--Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?
+
+Au meme instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait a
+cheval pres de la litiere, se courba sur l'encolure du cheval pour
+ecouter:
+
+--Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...
+
+Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litiere, en une pose de
+grace et de majeste et cependant, irresistiblement, comme attires par
+quelque fluide mysterieux, ses yeux se porterent sur le cavalier, dans
+la plaine, la-bas, point noir qui grossissait peu a peu.
+
+Bussi-Leclerc et les "ordinaires" s'arreterent devant la litiere et, le
+chapeau a la main, attendirent que Fausta les interrogeat. Alors:
+
+--Est-ce donc apres moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc,
+qu'avez-vous donc a me dire?
+
+--Je vous suis envoye par Mme l'abbesse des Benedictines de Montmartre.
+
+--Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublie Fausta?
+
+--On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de
+l'approcher, ne fut-ce qu'une fois.
+
+--Que me veut Mme l'abbesse?
+
+--Vous faire connaitre que S. M. Henri de Navarre est au courant des
+moindres details de la mission que vous allez accomplir aupres de
+Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
+devant aucune extremite pour vous arreter.
+
+--C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a charge de me donner cet
+avis? dit Fausta, songeuse.
+
+--J'ai l'honneur de vous le dire, madame.
+
+--On m'a assure que le roi Henri avait pris ses logements a l'abbaye de
+Montmartre... On dit le roi tres inflammable... Claudine est jeune,
+elle est jolie, et son caractere d'abbesse ne la met pas a l'abri de la
+tentation.
+
+--Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse
+n'a pas hesite pourtant... Vous le voyez.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez a me dire?
+
+--Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressement recommande
+d'engager a votre service quelques gentilshommes braves et devoues et de
+vous les amener, pour vous proteger...
+
+--Nous sommes en Espagne, ou nul n'oserait manquer au respect du a celle
+qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le
+reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.
+
+--Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses
+sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses emissaires, qui sont
+Francais, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un
+grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'epee.
+
+A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue
+tout en s'entretenant avec Leclerc, etait arrive au bas de la montagne
+et avait disparu a un tournant.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte
+donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes?
+
+--Trois des plus braves et des plus intrepides parmi les Quarante-Cinq:
+M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery.
+
+Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le role que
+la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de
+Guise?... C'est probable.
+
+Aussi, au salut profondement respectueux des trois, elle repondit avec
+un sourire:
+
+--Je tacherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous
+fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III.
+
+Et, a Bussi-Leclerc:
+
+--Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta?
+
+S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la percut
+pas, tant elle fut faite naturellement.
+
+--Veuillez m'excuser, madame, je desire reserver mon independance pour
+quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner a la
+cour du roi Philippe, ou j'ai affaire moi-meme.
+
+--Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs tres calme, le roi de Navarre
+enverrait-il contre nous un corps d'armee?... Le pauvre sire n'a
+pourtant pas trop de troupes pour conquerir ce royaume de France qui lui
+fait si fort envie!
+
+--Plut a Dieu qu'il en fut ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps
+d'armee qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui
+va fondre sur vous... c'est Pardaillan!...
+
+--Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle designait le
+cavalier qui s'avancait a leur rencontre.
+
+--Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.
+
+--Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.
+
+Ils etaient la cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait
+leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et
+ils se regarderent et se virent livides...
+
+Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux
+levres, s'avancait paisiblement.
+
+Et, quand il ne fut plus qu'a deux pas de Fausta, d'un meme mouvement,
+les cinq mirent l'epee a la main et se disposerent a charger.
+
+--Arriere!... Tous!... cria Fausta.
+
+Et sa voix etait si dure, son geste si imperieux, qu'ils resterent
+cloues sur place, se regardant, effares.
+
+Pardaillan s'inclina avec cette grace altiere qui lui etait propre, et,
+le visage petillant de malice:
+
+--Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous etes tiree saine et
+sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant.
+
+Fausta fixa sur lui son oeil profond et repondit doucement:
+
+--Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.
+
+--A propos, madame, savez-vous quelle main scelerate... ou simplement
+maladroite, alluma le formidable incendie ou j'ai longtemps cru que vous
+aviez laisse votre precieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le
+souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette
+jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute
+la nuit?
+
+Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'echappa pourtant pas
+a Pardaillan, car il dit:
+
+--C'est pour vous repeter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer
+d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assure que vous
+aviez trouve une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que
+j'ai eprouve une angoisse mortelle a cette nouvelle?
+
+Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'eclat se voilait
+d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilite, elle
+haletait, car ces paroles que Pardaillan prononcait d'un air lointain,
+comme s'il se fut parle a lui-meme ces paroles venaient de faire naitre
+un espoir insense dans son coeur agite.
+
+Il se mit a rire a nouveau, et:
+
+--J'avais oublie qu'une femme de tete comme vous ne pouvait avoir manque
+de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi
+perilleuse Situation... ce dont je vous felicite!
+
+Fausta sentit son coeur se contracter a ces paroles qui la cinglerent
+comme une insulte.
+
+--Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordee? dit-elle d'un
+ton altier.
+
+--Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce
+soleil torride, pour ecouter les fadaises que je viens de vous debiter.
+
+--Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel
+rayonnant d'Espagne?
+
+--Je vous cherchais, repondit simplement Pardaillan.
+
+--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvee.
+
+--Madame, S. M. le roi Henri m'a charge de lui rapporter certain
+parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi
+d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: "Madame, voulez-vous me
+remettre ce parchemin?"
+
+Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque reve
+lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme:
+
+--Chevalier, je vous ai propose, il n'y a pas bien longtemps, de vous
+tailler un royaume en Italie et vous avez refuse parce qu'il vous
+aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelat
+Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le votre, ce refus
+ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais elabores et que votre refus
+d'alors aneantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il
+s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la
+terre...
+
+Fausta fit une pause.
+
+Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eut rien entendu:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?
+
+Une fois encore, Fausta sentit les etreintes du doute et du
+decouragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en
+apparence--qu'elle reprit:
+
+--Ecoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez
+obtenir le commandement en chef de l'armee que Philippe enverra en
+France. Et cette armee sera formidable. Sous le commandement d'un chef
+tel que vous, cette armee est invincible... A la tete de vos troupes,
+vous fondez sur la France, vous battez le Bearnais sans peine, on le
+juge, on le condamne, on l'execute comme fauteur d'heresie... Philippe
+II est reconnu roi de France, et on cree pour vous un gouvernement
+special, quelque chose comme la vice-royaute de France!... Vous vous en
+contentez... jusqu'au jour ou, raccourcissant le titre d'un mot, vous
+pourrez, par droit de conquete, placer sur votre tete la couronne
+royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour
+Henri de Navarre, je vous le remets a l'instant a vous, chevalier de
+Pardaillan.
+
+Pardaillan, glacial, repeta:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de
+rapporter a S. M. Henri?
+
+Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:
+
+--Je vous ai offert pour vous ce precieux parchemin, et vous l'avez
+refuse... Je le porterai donc a Philippe.
+
+--A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.
+
+--Alors, qu'allez-vous faire?
+
+--Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous etes decidee a aller a
+Madrid, j'irai aussi.
+
+--Au revoir, chevalier, repondit Fausta, sur un ton etrange.
+
+Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par
+ou il etait venu.
+
+Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc,
+Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourerent la litiere, avec
+des jurons et des imprecations, et Montalte gronda:
+
+--Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empeches de charger ce truand?
+
+Fausta les considera un instant avec dedain, et:
+
+--Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs.
+
+--Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au
+bas de la montagne.
+
+--Oui? Eh bien, essayez...
+
+Et, du doigt, elle leur designait Pardaillan, qui reapparaissait au pas
+sur la route en lacet.
+
+Humilies par le dedain qu'elle leur manifestait, exasperes jusqu'a la
+fureur par le dedain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait
+la-bas, sans avoir meme paru remarquer leur presence, ils se ruerent en
+se bousculant, grondant de sourdes menaces.
+
+Cependant, Fausta, avec un sourire etrange, prenait les attitudes
+de quelqu'un qui se dispose a assister commodement a un spectacle
+interessant.
+
+Les cinq gardes du corps de Fausta s'etaient elances pele-mele, a la
+poursuite de Pardaillan. La route, en se retrecissant, les obligea a
+se mettre en file, et voici quel etait l'ordre de marche etabli par le
+hasard. En tete, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery,
+et, fermant la marche, Montalte.
+
+Pardaillan, lui, se trouvait a un angle de la route ou il y avait une
+minuscule plate-forme.
+
+Lorsqu'il entendit derriere lui le pas des chevaux, il se retourna:
+
+--Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai
+tires de la Bastille, et celui-la que je ne connais pas!... Pourquoi
+diable Fausta les a-t-elle empeches de me charger la-haut? Ils y avaient
+de la place, au moins, tandis qu'ici...
+
+Posement, il fit faire volte-face a son cheval et l'accula contre la
+paroi du chemin, la croupe presque appuyee contre d'enormes quartiers
+de roches eboules. Ainsi place, il avait devant lui le sentier par ou
+venait Bussi; derriere, les roches qui lui faisaient un rempart; a sa
+gauche, il avait le flanc de la montagne et, a sa droite, le precipice.
+On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un a un.
+
+Son epee degagee, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus
+qu'a quelques pas de lui:
+
+--Eh! monsieur Bussi-Leclerc, ou courez-vous ainsi?... Est-ce apres la
+lecon d'escrime que je vous promis voici quelques mois?
+
+--Miserable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te
+donner la lecon que tu merites, moi!
+
+--Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.
+
+--Tue! tue! crierent les trois "ordinaires".
+
+--La! la! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre
+en avant cet ecolier.
+
+--Mort de ma mere! un ecolier, moi, Bussi!...
+
+--Et un mauvais ecolier encore... qui ne sait meme pas tenir son epee...
+la!... hop! sautez!
+
+Et l'epee de Bussi sauta, alla tomber dans le precipice.
+
+Derriere lui, Sainte-Maline criait:
+
+--Place! faites-moi place, mordieu!
+
+Bussi, hebete, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux
+autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit
+Montalte qui avait mis pied a terre, et lui tendait son epee.
+
+Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hesiter, fonca de
+nouveau, tete baissee.
+
+--Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous etes insatiable!
+
+Il achevait a peine que l'epee de Bussi decrivait une courbe dans l'air
+et allait rejoindre la premiere au fond du precipice.
+
+--La! fit Pardaillan, etes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais
+compter, c'est la cinquieme fois que je vous desarme...
+
+Bussi leva les poings au ciel, etouffa une imprecation, et s'affaissa,
+terrasse par la rage et la honte.
+
+C'en etait fait de lui si Pardaillan--supreme humiliation et supreme
+generosite--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, evanoui,
+sur la selle.
+
+Sainte-Maline s'efforcait vainement de passer et de prendre la place de
+Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et
+sifflante:
+
+--Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un demon! Si
+nous le laissons faire, il nous tuera les uns apres les autres, ou nous
+desarmera. Emmenez Bussi et retournez aupres de la princesse...
+
+Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les "ordinaires", et,
+de son air le plus aimable:
+
+--A qui le tour, messieurs?
+
+Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obeissaient en grommelant a
+l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient
+autant a Montalte qu'a Pardaillan, mettaient pied a terre, s'emparaient
+de Bussi, s'efforcaient de le faire revenir a lui.
+
+Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pale de rage
+contenue:
+
+--Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.
+
+--Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui etes-vous?...
+
+--Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant.
+
+--Le neveu de cet excellent M. Peretti?...
+
+--Je vous hais, monsieur...
+
+--Vous l'avez deja dit, monsieur, dit froidement le chevalier.
+
+--Et je vous tuerai!
+
+--Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...
+
+Cependant, les "ordinaires" s'eloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui,
+revenu a lui, pleurait sur sa defaite, suivis d'assez loin par Montalte,
+pensif.
+
+--A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.
+
+Et, haussant les epaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de
+chasse du temps de Charles IX.
+
+Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La
+balle venait s'aplatir a quelques toises de lui, sur le versant qu'il
+cotoyait.
+
+Il leva vivement la tete. Montalte, seul, penche sur l'abime, au-dessus
+de lui, tenait a la main le pistolet qu'il venait de decharger. Le
+cardinal, voyant son coup manque, sauta sur son cheval, et, avec un
+geste de menace, se lanca a la poursuite de ses compagnons.
+
+
+
+X
+
+DON QUICHOTTE
+
+Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:
+
+"Diable! s'il avait mieux calcule la portee, c'en etait fait de M.
+l'ambassadeur et de sa mission."
+
+Et, avec un froncement de sourcils:
+
+"Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaque en gentilshommes, epee contre
+epee... Celui-la tente de m'assassiner... Celui-la est a surveiller de
+pres! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
+moi..."
+
+Il se retourna et apercut Fausta et son escorte parvenus au bas de la
+montagne. Il hocha la tete, et:
+
+"Me voici, une fois de plus, pique de la tarentule de me meler de ce qui
+ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jete au milieu
+d'une partie ou je n'avais que faire, et ou ma presence vient tout
+brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ebahir que des gens que je ne
+connais pas me veulent la malemort? Mais c'est precisement le contraire
+qui devrait m'etonner!..."
+
+En monologuant de la sorte, il arriva a Madrid sans avoir apercu une
+seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'etre notee.
+
+Au bord du Mancanares, sur une eminence, a l'endroit meme ou se dresse
+aujourd'hui le palais royal, s'elevait alors l'Alcazar, residence du
+roi.
+
+Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier aupres duquel il
+se renseigna lui repondit:
+
+--Sa Majeste a quitte Madrid, voici quelques jours.
+
+--Et ou le roi se rend-il?
+
+--Le roi se rend a Seville a la tete d'un corps d'armee castillan pour
+soumettre les heretiques: juifs, musulmans et bohemes.
+
+--C'est la une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec
+son air figue et raisin.
+
+Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passe Cordoue, apres
+avoir traverse de veritables forets d'orangers et d'oliviers, en
+longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours etait barre par des
+milliers de moulins a huile, il arriva a Carmona, village situe a
+quelques lieues de Seville, ou il fut tout surpris de voir l'armee
+royale occupee a dresser ses tentes.
+
+Et il se remit en route encore une fois.
+
+Vers le soir, il apercut enfin l'escorte du roi, herissee de piques
+et de bannieres, qui deroulait lentement ses anneaux sur la route
+poudreuse.
+
+Peu soucieux de la suivre a pareille allure, il se lanca sous bois, ou
+il eut tot fait de la depasser. Mais, alors, il s'arreta, et:
+
+"Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de pres la figure de ce
+valeureux prince!"
+
+Montes sur des chevaux magnifiquement caparaconnes, une centaine de
+seigneurs, bardes de fer et la lance au poing, precedaient une vaste et
+somptueuse litiere trainee par des mules parees de housses aux couleurs
+eclatantes.
+
+Dans un opulent et severe costume de soie et de velours noirs, le roi
+etait a demi etendu sur des coussins de velours broche.
+
+Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil
+froid, d'une fixite peu ordinaire, taille plutot petite, de la morgue
+hautaine plutot que de la majeste, physionomie sombre et glaciale... un
+spectre!...
+
+Tel fut le signalement que Pardaillan etablit de S. M. Catholique
+Philippe II, alors age de soixante-trois ans.
+
+Derriere la litiere, deuxieme rempart vivant de fer et d'acier.
+
+"Cordieu! fit Pardaillan en s'eloignant a toute bride, la sombre figure
+que voila!... Et c'est la le triste sire que Mme Fausta reve d'imposer
+au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue
+de ce glacial despote suffirait a figer a jamais le rire sur les jolies
+levres des filles de France."
+
+Seville, capitale de l'Andalousie, etait autrement importante que de nos
+jours. Situee dans la plaine, depourvue de toute defense naturelle, si
+ce n'est du cote du Guadalquivir, elle etait protegee par une enceinte
+crenelee, et quinze portes gardaient l'entree de la ville.
+
+Au moment ou le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et
+d'or, Pardaillan fit son entree par la porte de la Macarena, situee au
+nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
+de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hotellerie
+convenable pres du palais royal.
+
+Le cavalier fixa sur lui un oeil penetrant et le considera un moment
+avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan
+s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une
+sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.
+
+Si bien que Pardaillan, qui n'etait pourtant pas d'un naturel tres
+patient, voyant qu'il ne repondait pas, reprit doucement, et avec un
+sourire:
+
+--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.
+
+L'inconnu sursauta, et:
+
+--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hotellerie?... dans les environs
+de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hotellerie de la Tour me parait tout
+indiquee... Elle est tres confortable et l'hotelier est un de mes
+amis... Mais, vous etes etranger, seigneur. Francais?... Oui, je le
+vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous
+conduire moi-meme a l'hotellerie de la Tour et de vous recommander aux
+bons soins de l'hote.
+
+--Monsieur, je vous rends mille graces, repondit le chevalier qui, a son
+tour, detailla son guide d'un coup d'oeil rapide.
+
+C'etait un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il etait
+grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur,
+surmonte d'une chevelure abondante, naturellement bouclee, re jetee en
+arriere, legerement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, percants; un
+nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une
+petite moustache brune, relevee sur les cotes, et une barbiche taillee
+en pointe.
+
+Le chevalier remarqua que son costume, quoique rape, etait d'une
+proprete meticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir peniblement de
+son bras gauche. Enfin, il portait au cote une large et solide rapiere.
+
+Ils se mirent en route cote a cote, et, chemin faisant, avec une
+complaisance inlassable et une competence qui frappa Pardaillan,
+l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et precis sur tout ce
+qu'il pensait devoir interesser un etranger.
+
+En approchant du fleuve, il lui dit en designant une tour encastree dans
+l'enceinte du palais royal:
+
+--L'hotellerie de la Tour, ou je vous conduis, se denomme ainsi a cause
+de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est
+le coffre ou notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
+d'Afrique.
+
+--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-la, je me contenterais
+d'un coffret! fit Pardaillan.
+
+--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir a ma mise,
+repondit l'inconnu en riant aussi.
+
+--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe la mise et que
+l'escarcelle soit vide... Je vois a votre air que vous possedez ce que
+votre roi ne pourra jamais acquerir avec tous ses tresors.
+
+--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si
+precieux, selon vous?
+
+--Vous avez ceci et cela, repondit Pardaillan en posant son doigt tour a
+tour sur son front et sa poitrine.
+
+L'inconnu dedaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan
+dans la bonne opinion qu'il commencait a s'en faire. Il se contenta de
+murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:
+
+--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!
+
+Et, arretant son cheval, le chapeau a la main, tres gravement, il dit:
+
+--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme
+castillan, et je me tiendrai pour honore au-dessus de tout si vous me
+permettez de me proclamer votre ami.
+
+--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme
+francais, et j'ai vu, du premier coup, que nous etions faits pour nous
+entendre a merveille. Touchez la donc, monsieur, et croyez bien que, si
+quelqu'un se trouve honore, c'est moi.
+
+Et les deux nouveaux amis echangerent une franche etreinte.
+
+Cependant, ils etaient arrives a l'auberge, et avant de mettre pied a
+terre:
+
+--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que
+nous ne pouvons en rester la, et que la connaissance ainsi ebauchee ne
+peut dignement continuer qu'a table, et en choquant nos verres?
+
+--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.
+
+--Vraidieu! monsieur, vous me rejouissez l'ame! Vous ne sauriez croire
+combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi
+des simagrees, et avec qui on peut parler en toute loyaute de coeur.
+
+--Oui, dit Cervantes, reveur. Je vois que ce plaisir doit etre plutot
+rare pour vous. C'est que, pour apprecier une nature aussi simple et
+aussi droite que la votre, il faut etre doue soi-meme d'un coeur tres
+simple et tres droit. Or, chevalier, en notre epoque effroyablement
+tortueuse et compliquee, la droiture et la simplicite sont considerees
+comme des crimes impardonnables. Le malheureux afflige de cette tare
+monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitot les
+honnetes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est
+convenu d'appeler la societe, se ruer sur lui le fer a la main, pret a
+le dechirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour
+un fou... J'ai idee que vous devez en savoir quelque chose...
+
+--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'a ce jour, rencontre que des
+loups qui m'ont montre les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte
+pas plus mal.
+
+En devisant de la sorte, ils penetrerent dans l'auberge, et il faut
+croire que la recommandation de Cervantes n'etait pas sans valeur, car
+l'hotelier se montra tres accueillant, et s'empressa de preparer le
+festin que Pardaillan voulait offrir a son nouvel ami.
+
+--Nous causerons; a table, avait-il dit a Cervantes, et en buvant des
+vins de mon pays. Vous me direz qui vous etes, je vous dirai qui je
+suis.
+
+En attendant que le diner fut a point, ils s'attablerent dans le patio,
+au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille
+de vieux Xeres. La nuit etant venue, le patio etait eclaire par une
+demi-douzaine de lampes a huile posees sur des appliques en fer forge.
+
+--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde
+trop violemment ses rayons, on peut s'etendre a l'abri sous les arcades
+que supportent ces minces colonnettes.
+
+Enfin, le diner fut servi par une delicieuse jeune fille de quinze ans,
+la propre fille de l'hotelier, que son pere envoyait pour honorer ses
+hotes de marque.
+
+Et, tout en devorant a belles dents, tout en entonnant force rasades
+de vins du Bordelais alternes avec les meilleurs crus d'Espagne, ils
+causaient; et Cervantes ayant raconte son histoire:
+
+--Ainsi donc, disait Pardaillan, apres avoir ete soldat et vous etre
+vaillamment battu a cette glorieuse bataille de Lepante, d'ou vous etes
+revenu a peu pres estropie, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
+vous servez si peniblement, vous voila maintenant commis au gouvernement
+des Indes, et pique du desir de vous immortaliser, en ecrivant quelques
+imperissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'ecrirez, ce chef-d'oeuvre!
+
+--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'etais
+en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet
+j'ecrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre
+digne d'etre remarquee.
+
+--La! j'en etais sur!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus,
+maintenant?
+
+--Parce que j'ai enfin trouve le modele que je cherchais, repondit
+Cervantes, avec un sourire enigmatique.
+
+--Le patio s'etait vide peu a peu. Il ne restait plus qu'un groupe
+de consommateurs assez bruyants, reunis a la meme table, a l'autre
+extremite de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'etait
+assure qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:
+
+--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parle d'une mission...
+Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien
+autre que le desir de vous etre utile...
+
+--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.
+
+--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?
+
+--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant
+en face.
+
+Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la
+table, a voix basse:
+
+--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si
+vous etes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi,
+laissez de cote cette loyaute qui eclate dans vos yeux... Si vous etes
+venu en ennemi, ne vous fiez pas a votre force, a votre courage, a votre
+intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais
+a droite, a gauche, derriere, derriere surtout, car c'est derriere que
+vous serez frappe.
+
+--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante.
+Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?
+
+--Juana, seigneur.
+
+--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelees
+d'oranges que vous avez emportees, elles sont delicieuses, par ma
+foi!...
+
+Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se
+retirait de son pied leger.
+
+--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en
+etalant soigneusement sa confiture sur un gateau de miel.
+
+Cervantes le considera une seconde avec ebahissement et hocha doucement
+la tete.
+
+--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes,
+toujours a voix basse.
+
+--Je l'ai vu passer dans sa litiere, il n'y a pas bien longtemps, et, ma
+foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guere a son avantage.
+
+--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tete a un de
+ses ministres, coupable d'avoir ose parler devant lui avant d'y etre
+invite... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il
+laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle
+main indiscrete n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit
+d'une haine implacable la femme qu'il a cesse d'aimer et la laisse
+lentement mourir dans le cachot ou il l'a fait jeter... C'est l'homme
+qui vient ici a la tete d'une armee pour meurtrir d'inoffensifs savants,
+de paisibles commercants, coupables seulement d'adorer un autre dieu
+que le sien... et dont le veritable crime est de posseder d'immenses
+richesses, bonnes a confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie,
+a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don
+Carlos! Voila ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez
+vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.
+
+--Dans ma carriere, deja longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a ete
+donne de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir
+jamais rencontre d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous
+venez de me tracer le portrait. Celui-la manquait a ma collection, et
+tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de
+pres... dusse-je etre broye.
+
+--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration.
+Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...
+
+--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...
+
+--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.
+
+--Bah! fit Pardaillan en eclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme,
+vous tremblez devant des moines!
+
+--He! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-meme!
+
+--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une facon de faux moine couronne...
+Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitre!... D'ailleurs, le pape, et
+meme la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je
+les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient
+pas lourd!... et j'ai dedaigne de la fermer, cette main, sans quoi ils
+eussent ete broyes!...
+
+--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous
+parlez tout a fait comme don Quichotte!
+
+--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est
+un homme sage, mordieu, a moins que ce ne soit un fou...
+
+--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!
+
+--Et, avec un accent de sourde terreur:
+
+--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal
+qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette
+redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays,
+si magnifiquement dote par la nature, naguere encore debordant de vie,
+resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que
+l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous
+l'impitoyable etreinte d'un regime d'epouvante... et l'epouvante
+est telle que, devenus dements, oui, fous de peur! des milliers de
+malheureux sont alles se denoncer eux-memes, se livrer eux-memes aux
+flammes des autodafes!... Et c'est a ce monstre que vous voulez vous
+heurter?... Prenez garde! vous serez brise, comme je brise cette coupe!
+
+Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placee devant lui.
+
+--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe a M. de
+Cervantes.
+
+Et, quand la coupe fut remplacee et remplie, Pardaillan se tourna vers
+Cervantes et:
+
+--Mon cher ami, dit-il de cette voix speciale qu'il avait dans ses
+moments d'emotion, vous me voyez ravi et tout emu de la belle amitie
+que vous voulez bien temoigner a l'etranger que je suis. Quand vous me
+connaitrez mieux, vous saurez que j'ai du deja etre brise, je ne sais
+combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que
+ce sont ceux qui pensaient me pulveriser qui ont ete brises.
+
+--Ce qui veut dire que, malgre ce que Je vous ai dit, vous persistez?
+
+--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois a votre amitie une
+explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais
+aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-etre et que
+je sais, c'est que mon pays est menace de ce double fleau: Philippe II
+et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la
+France soit lentement etranglee comme votre malheureux pays.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.
+
+--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, a de
+certaines reponses de Pardaillan, perdait la notion de la realite.
+
+--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les
+oreilles, votre ami don Quichotte est fou!
+
+--Fou? Peut-etre bien!... oui... c'est une idee que vous me donnez la...
+Il faudra voir... murmura Cervantes.
+
+Et, tout a coup, revenant a la realite, il se leva, s'inclina
+profondement devant Pardaillan ebahi, et:
+
+--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux
+vous faire une proposition, chevalier.
+
+--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considerait avec un
+commencement d'inquietude.
+
+--C'est, dit Cervantes, l'oeil petillant de joyeuse malice, de porter
+avec moi la sante de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!
+
+--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement,
+je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne
+seigneur...
+
+--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une emotion etrange.
+
+--A l'immortalite de votre ami don Quichotte! rencherit le chevalier en
+choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son
+coeur en signe de remerciement.
+
+
+
+XI
+
+DON CESAR ET GIRALDA
+
+Apres avoir vide leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un
+de l'autre, et:
+
+--Chevalier, dit Cervantes avec simplicite, je n'ai pas besoin de vous
+dire que je vous suis tout acquis.
+
+--J'y compte bien, mordieu! repondit Pardaillan avec la meme simplicite.
+
+Cependant le patio s'etait de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez
+mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons
+rafraichissantes qu'ils venaient de commander.
+
+--Par la Trinite sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que
+Seville, depuis quelque temps, ressemblait a un cimetiere?
+
+--El Torero, don Cesar, disparu... retire dans les ganaderias de la
+Sierra!... en proie a un de ces acces d'humeur noire qui le prennent
+parfois! disait un autre.
+
+--La Giralda invisible...
+
+--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer
+enfin.
+
+--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.
+
+--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique
+corrida.
+
+--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expedition!
+
+Toutes ces repliques claquaient, entremelees d'enormes eclats de rire,
+soulignes de rudes coups de poing sur la table.
+
+--En somme, dit Pardaillan a mi-voix, d'apres ce que j'entends, cette
+nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se
+respecte, n'est qu'une vaste curee dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
+derniers de ces... braves, espere tirer un honnete profit.
+
+--N'est-ce pas toujours ainsi? repondit Cervantes en haussant les
+epaules.
+
+--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?
+
+Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravite et de
+melancolie.
+
+--Il s'appelle don Cesar, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais
+connu ni son pere ni sa mere. On l'appelle El Torero et on dit El Torero
+comme on dit le roi. Il s'est rendu celebre dans toute l'Andalousie
+par sa facon de combattre le taureau, inconnue jusqu'a ce jour. Il ne
+descend pas dans l'arene comme font tous les autres toreadors, barde
+de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monte sur un cheval
+caparaconne... Il vient a pied, vetu de soie et de satin, sa cape
+enroulee autour de son bras gauche, il tient une epee, il enleve le flot
+de rubans place entre les cornes de la bete, qu'il ne frappe jamais, et,
+ce flot de rubans conquis au peril de sa vie, il va le deposer aux
+pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le
+connaitrez.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, revenant a son idee premiere, le roi est
+tellement presse d'argent qu'il ne dedaigne pas de se mettre a la tete
+d'une armee de detrousseurs?
+
+--La question d'argent, la repression de l'heresie, les executions en
+masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres
+et generaux... Tout cela n'est que pretexte pour masquer le veritable
+but que nul ne connait en dehors du roi et du grand inquisiteur... et
+que, seul, je devine, murmura Cervantes.
+
+--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus
+grave, la-dessous! s'ecria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosite:
+
+--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir
+l'Espagne?...
+
+--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette
+expedition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes
+seront sacrifiees, est dirigee contre... un seul homme! C'est un
+jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de
+fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le perilleux metier qu'il
+a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'a lui-meme.
+C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arene, passe son
+existence dans les ganaderias ou il dompte le taureau pour son propre
+plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.
+
+--C'est le toreador dont vous me parliez avec tant de chaleur...
+
+--Lui-meme, chevalier.
+
+--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je
+le connaitrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille,
+ce jeune homme sans nom?
+
+Cervantes jeta un coup d'oeil soupconneux autour de lui, vint s'asseoir
+tout pres de Pardaillan, et dans un souffle:
+
+--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassine, il y a
+vingt-deux ans.
+
+--Le petit-fils du roi Philippe!... L'heritier, alors, de la couronne
+d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...
+
+Silencieusement, Cervantes approuvait de la tete.
+
+--C'est le grand-pere, monarque puissant, qui organise et dirige une
+expedition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a
+la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan reveur.
+
+--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalite
+de toreador, l'Andalousie se souleverait demain; il aurait des milliers
+de partisans; l'Espagne, divisee en deux clans, se dechirerait
+elle-meme... Comprenez-vous maintenant? L'expedition est a deux fins, on
+se debarrassera de quelques heretiques, on enveloppera le prince dans ce
+vaste coup de filet, et on s'en debarrassera sans que nul ne soupconne
+la verite.
+
+--Et lui?...
+
+--Rien!... il ne sait rien.
+
+--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaitre, que
+ferait-il?
+
+Cervantes haussa les epaules:
+
+--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord
+parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, meme
+s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
+d'artiste, ardente et genereuse, et, de plus, il est amoureux fou de la
+Giralda.
+
+--Corbleu! Il me plait votre prince!... Mais, s'il est si feru d'amour
+pour cette Giralda, que ne l'epouse-t-il?
+
+--He! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait
+pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.
+
+--Eh bien, qu'il l'epouse ici... Ce ne sont pas les pretres qui manquent
+pour benir cette union, et, quant au consentement de la famille,
+puisqu'il ne se connait ni pere ni mere...
+
+--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohemienne...
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Comment? Et l'Inquisition?...
+
+--Ah, ca! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire
+la-dedans?
+
+--Comment! fit Cervantes stupefait... La Giralda est bohemienne...
+C'est-a-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et
+jeter au bucher... Et, si ce n'est deja fait, c'est que la Giralda est
+adoree des Sevillans et qu'on craint un soulevement en sa faveur.
+
+--Mais le prince n'est pas bohemien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait
+pas en demordre.
+
+--Non!... Mais, s'il epouse une heretique, il devient passible de la
+meme peine: le feu.
+
+--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est
+plus tenable avec cette institution la!... et je vous avertis que la
+bile commence a me travailler singulierement a ce sujet!... Quant a
+votre petit prince, eh bien, j'eprouve une furieuse envie de me meler un
+peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi
+plutot l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez
+la connaitre a fond.
+
+--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes,
+dont le front se rembrunit.
+
+D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre,
+et:
+
+--Sachez d'abord que tous ceux qui ont ete meles de pres ou de loin
+a cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont
+simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
+savaient quelque chose ont disparu mysterieusement, sans qu'on ait
+jamais pu savoir ce qu'ils etaient devenus.
+
+--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le meme sort, nous ferons en
+sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.
+
+A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra
+discretement dans le patio.
+
+L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du
+visage. La femme etait non moins soigneusement enveloppee dans une mante
+dont le capuchon rabattu cachait entierement sa figure.
+
+Silencieusement, ils passerent comme des ombres et vinrent s'asseoir
+sous les arcades ou une demi-obscurite les mettait a l'abri de tout
+regard indiscret: evidemment, c'etaient deux amoureux desireux de
+solitude.
+
+Les deux nouveaux venus n'etaient plus tot assis qu'un autre personnage,
+entre sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fit
+attention a lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, a quelques
+pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.
+
+Mais, si habile qu'eut ete sa manoeuvre, elle n'avait pas echappe a
+l'oeil de Pardaillan toujours en eveil.
+
+--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignee tapie au fond
+de son trou, prete a fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il
+ainsi?... J'y suis!... C'est a ces deux amoureux, la-bas, qu'il en a...
+Je ne les avais pas remarques, ces deux-la... C'est un jaloux... Allez,
+mon cher, je vous ecoute, dit-il a Cervantes.
+
+--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traite de
+Cateau-Cambresis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors age
+de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille ainee du roi Henri II,
+agee elle-meme de quatorze ans. Et que le roi Philippe epousa lui-meme
+la femme qu'il destinait a son fils... Ce que vous ne savez pas, parce
+que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que
+l'infant Carlos s'etait pris pour sa jolie fiancee d'une passion
+irresistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces,
+comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les
+vieillards... Le prince etait beau, elegant, spirituel et il etait
+follement epris... La princesse l'aima. Pouvait-il en etre autrement? Et
+ne devait-il pas etre son epoux?... La fatalite voulut que le roi, veuf
+depuis peu de Marie Tudor, vit a ce moment la fiancee de son fils...
+
+--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.
+
+--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Des l'instant ou il sentit la
+passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui
+regissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, reclama pour
+lui celle qu'il avait destinee a son fils... La princesse aimait don
+Carlos... Mais c'etait une enfant... et Catherine de Medicis etait sa
+mere... Elle refoula ses sentiments et ceda sans trop de difficultes.
+Mais le prince supplia, pleura, cria, menaca... Il parla de son amour en
+termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'etaient deux
+rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
+comme un argument decisif, il confia a son pere que son amour etait
+partage. Inspiration qui devait lui etre fatale... Dans son orgueil
+prodigieux, le roi n'avait meme pas ete effleure par cette pensee que
+son fils pouvait lui etre prefere. La naive confidence de l'infant, en
+le frappant brutalement dans son orgueil, vint dechainer en lui toutes
+les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable...
+Il y eut alors entre les deux rivaux des scenes terribles, dont
+le secret est jalousement garde par les grands arbres des jardins
+d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les temoins muets... Et la princesse
+Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le
+pere et le fils resterent a jamais deux ennemis.
+
+Cervantes s'arreta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan
+venait de remplir, et reprit:
+
+--L'infant don Carlos fut mysterieusement ecarte des affaires du
+gouvernement et de la cour. Il etait preferable, d'ailleurs, qu'il en
+fut ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face
+a face, c'etait, de part et d'autre, le meme regard sanglant ou se
+lisaient des pensees de meurtre, le meme dechainement de passions
+furieuses qui menacait de les precipiter l'un contre l'autre, la dague
+au poing. Et les choses marcherent ainsi durant des mois, durant
+des annees, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, eclata cette
+nouvelle: l'infant est arrete, juge, condamne a mort...
+
+--Il y eut reellement jugement?
+
+--Oui! Trois hommes se trouverent qui, se faisant les instruments de
+basse vengeance du pere, oserent condamner le fils a mort: le cardinal
+Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le
+licencie Birviesca, membre du conseil prive.
+
+--Sous quel pretexte?
+
+--Connivence avec les ennemis de l'Etat, machinations dans les Flandres,
+voila ce qui fut proclame bien haut. La verite, autrement terrible, la
+voici: l'infant Carlos avait une nuee d'espions a ses trousses. La reine
+n'etait pas moins surveillee, et, cependant, les deux amoureux, que la
+passion du roi avait separes, trouverent moyen de se rencontrer et de
+se temoigner leur amour. Ou?... Comment? Ce sont la des miracles qu'un
+amour ardent et sincere parvient a realiser sans qu'on puisse les
+expliquer. Tant il y a que don Carlos etait devenu l'amant de la reine,
+que la reine allait etre mere et que l'enfant qu'elle attendait avait
+pour pere l'amant et non l'epoux. Commirent-ils quelque imprudence a ce
+moment-la?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
+su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi,
+pris de soupcons, la faisait mysterieusement conduire dans un couvent.
+Elle voyait dans la soudaine et imprevue decision de son royal epoux une
+menace pour la vie de l'enfant a venir. Don Carlos prit aussitot ses
+dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les emissaires du roi
+se presenterent pour se saisir du petit prince qui venait de naitre, il
+avait disparu... Le lendemain, l'infant etait arrete.
+
+--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoye.
+
+--L'infant fut juge et condamne, comme je vous ai dit. Mais ce proces
+n'etait qu'une comedie destinee a masquer le drame qui se deroulait dans
+l'ombre. Et ce drame depassait en horreur tout ce que l'imagination peut
+concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eut ete
+bafoue a ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir...
+et pour savoir il ne recula pas devant la question.
+
+--La question?... a son fils?... il a ose!...
+
+--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un pere faisant torturer
+son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles epaisses
+etouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est
+etendue. A ses cotes, le bourreau fait placidement chauffer ses fers,
+dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul temoin...
+juge et bourreau tout a la fois... Et, tandis que les membres se brisent
+sous les coups du maillet, tandis que les chairs gresillent sous la
+morsure des tenailles rougies, l'infame pere, penche sur la victime
+pantelante, repete d'une voix qui n'a plus rien d'humain:
+
+--Parle... Avoue!... Avoue donc, miserable!...
+
+--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-meme, d'un coup
+de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mepris,
+ce lambeau sanglant au visage de son pere comme pour lui dire:
+
+"Je ne parlerai pas!"
+
+--Et le pere bourreau, vaincu peut-etre par ce courage surhumain,
+essuyant d'un geste machinal son visage souille, arretant d'un geste le
+supplice... Voila ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.
+
+--Mordieu! l'epouvantable histoire!... Mais d'ou tenez-vous ces details
+si precis?...
+
+Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:
+
+--On annonca que le roi avait fait grace et que la peine de mort etait
+commuee en prison perpetuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet
+1568, on annonca que l'infant etait mort. On ajoutait que ce malheureux
+prince menait une vie fort dereglee, qu'il mangeait enormement de fruits
+et autres choses contraires a sa sante, qu'il buvait a jeun de grands
+verres d'eau glacee, dormait decouvert, au serein, pendant les fortes
+chaleurs, et que tous ces exces avaient mine sa sante.
+
+--Et, la reine, fut-elle epargnee?
+
+--On ne touche pas a la reine, en Espagne... La reine ne fut pas
+inquietee. Seulement, deux mois apres la mort de don Carlos, elle
+mourait, elle-meme, a vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.
+
+--Oui, c'est une coincidence assez eloquente, en effet. Dites-moi, vous
+qui etes poete, avez-vous remarque comme, parfois, le silence parle plus
+eloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.
+
+Et, du coin de Foeil, il designait les cavaliers qui, l'instant d'avant,
+menaient si grand tapage.
+
+--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.
+
+--Silence! fit Pardaillan a voix basse, il se trame quelque chose ici
+qui sent le guet-apens d'une lieue.
+
+Tandis que Cervantes contait a Pardaillan la tragique histoire de
+l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se
+glissait furtivement jusqu'a la table des bruyants cavaliers. La, il
+prononcait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa
+main. Aussitot, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de
+respect melee de sourde terreur.
+
+L'homme alors, sur un ton imperatif, donnait rapidement des
+instructions, et tous, sans hesitation, s'inclinaient en signe
+d'obeissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des
+objections, d'ailleurs plutot timides. Alors, l'homme se redressa avec
+un air terrible, et, le doigt leve vers le ciel, il prononca quelques
+mots sur un ton menacant, et, domptes, ces deux-la se courberent comme
+les autres.
+
+Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui
+allait et venait, et lui glissa un ordre a l'oreille. Et la servante,
+comme ses clients, s'inclina avec les memes marques de terreur et de
+respect, sortit vivement, revint presque aussitot poser un paquet de
+cordelettes sur la table et disparut avec une rapidite qui denotait une
+frayeur intense.
+
+Impassible, l'homme s'assit pres de la porte et attendit.
+
+Alors, sur le patio jusque-la si bruyant, plana un silence precurseur de
+l'orage qui, bientot, allait se dechainer.
+
+Cependant, les deux amoureux, tout a leur conversation, n'avaient rien
+remarque et se disposaient a sortir aussi discretement qu'ils etaient
+entres.
+
+Lorsqu'ils furent a deux pas de la porte, l'homme mysterieux se dressa
+devant eux, et, la main tendue:
+
+--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrete! dit-il avec une
+sorte de tranquillite funebre.
+
+D'un geste prompt et doux en meme temps, l'amoureux ecarta la jeune
+fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans
+sa force musculaire, il dedaigna de tirer l'epee qu'il avait au cote.
+Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing leve.
+
+Au meme instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras
+leve, pris brusquement dans un lacet, etait violemment ramene en
+arriere, son epee arrachee. En moins d'une seconde, garrotte des pieds
+a la tete, il etait reduit a l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai,
+mais avec une precision et une promptitude remarquables, les cavaliers,
+descendus au rang d'alguazils, avaient execute la manoeuvre commandee
+par l'agent secret de l'Inquisition.
+
+Nous disons qu'ils avaient obei a contrecoeur. En effet, en reponse aux
+insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:
+
+--Eh! par Dios! la besogne n'est guere de notre gout!... Mais quoi?... On
+nous a dit: "Ordre du Saint-Office!..." On ne tient pas a aller pourrir
+dans les _casas santas_, on obeit... Faites comme nous, senor.
+
+Cependant, l'amoureux, dument ficele, etait etendu a terre et les quatre
+vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient
+difficilement a paralyser ses efforts. Alors, leur besogne a peu pres
+terminee, ils eurent le loisir de contempler les traits etincelants
+de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrete
+admiration, et ce cri leur echappa:
+
+--Don Cesar!... El Torero!... et la Giralda!..
+
+Car la jeune fille avait bravement essaye de secourir son defenseur, et,
+en se debattant, son capuchon, arrache, venait de mettre a decouvert sa
+radieuse Beaute.
+
+Tout cela s'etait accompli avec une rapidite foudroyante, et l'agent,
+toujours impassible, avait contemple la scene d'un oeil sombre.
+Lorsqu'il vit don Cesar, epuise par ses propres efforts, ralant sous la
+quadruple etreinte, il etendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet
+et, avec une explosion de joie furieuse:
+
+--Enfin!... je te tiens!
+
+La jeune fille, a ce contact, avait eu un geste de degout, elle avait
+sursaute comme sous quelque brulure en se tordant pour echapper a la
+brutale etreinte. Elle se defendait de son mieux, la pauvre petite, mais
+ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait
+doue d'une belle force, a en juger par l'aisance avec laquelle il la
+maintenait d'une seule main.
+
+--Allons, grogna-t-il, decide a en finir, allons, suis-moi!
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la trainant
+brutalement. Mais, arrive la, il dut s'arreter.
+
+Pardaillan, nonchalamment appuye contre la porte, les bras croises sur
+sa large poitrine, le regardait paisiblement.
+
+L'inquisiteur fixa une seconde cet etranger qui paraissait vouloir lui
+barrer le passage.
+
+Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingenu, Pardaillan
+avait aux levres un sourire si naif que vraiment il n'etait pas possible
+de le croire anime de mauvaises intentions.
+
+Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insense pour
+oser manquer au respect du au representant d'un pouvoir devant lequel
+tout se courbait? Cette idee etait tellement extravagante que l'agent du
+Saint-Office la repoussa aussitot, et, conscient de la superiorite que
+ses redoutables fonctions lui conferaient, il ne daigna meme pas parler;
+d'un geste imperieux, il commanda a cet intrus de s'ecarter. L'intrus
+ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux ou se
+lisait, maintenant, un vague etonnement.
+
+Impatiente, il dit sechement:
+
+--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux
+sortir?...
+
+--He! que ne le disiez-vous plus tot. Vous voulez sortir?... Sortez,
+sortez, je n'y vois aucun inconvenient.
+
+En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur
+fronca le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commencait a
+l'inquieter.
+
+Neanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:
+
+--Monsieur, dit-il, j'execute un ordre du Saint-Office et il est mortel,
+meme pour un etranger comme vous, d'entraver l'execution de ces ordres.
+
+--Ah! c'est different!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les
+ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et,
+quoique etranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les
+egards dus a un agent... tel que vous.
+
+Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blemit,
+car il n'y avait pas a se meprendre sur le sens injurieux de ces
+paroles, tombees du bout des levres.
+
+--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait
+trembler.
+
+--Je vais vous le dire, repondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il
+insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous
+maltraitez... je veux que vous rendiez la liberte a ce jeune homme que
+vous avez fait saisir traitreusement...
+
+Apres quoi, vous pourrez sortir...
+
+L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet etrange energumene
+et, enfin, gronda:
+
+--Prenez garde! Vous jouez votre tete, monsieur. Refusez-vous obeissance
+aux ordres du Saint-Office?
+
+--Et vous?... Refusez-vous obeissance a mes ordres, a moi? fit
+Pardaillan, froidement.
+
+Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:
+
+--Je vous avertis que je ne suis pas tres patient.
+
+Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scene
+prodigieuse.
+
+L'acte inoui de Pardaillan, qui osait opposer sa volonte a l'autorite
+supreme du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour
+l'acte d'un dement ou d'un prodige d'audace et de bravoure.
+
+Au milieu de l'effarement general, Pardaillan, seul, restait
+parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus
+simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence charge
+de menaces, une voix eclatante claironna soudain:
+
+--Oh! magnifique don Quichotte!
+
+C'etait Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la realite,
+et manifestait son enthousiasme pour le modele que son genie devait
+immortaliser.
+
+L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna
+vers les cavaliers, et ordonna:
+
+--Emparez-vous de cet heretique!
+
+Et, du doigt, il designait Pardaillan.
+
+Ils etaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient a maintenir
+le prisonnier: don Cesar. Les deux a qui l'ordre s'adressait se
+regarderent, hesitants.
+
+--Obeissez, par Dieu vivant! ou sinon...
+
+Les deux hommes se resignerent, mais la physionomie du chevalier ne leur
+annoncait rien de bon, car ils porterent soudain la main a la poignee de
+l'epee. Ils n'eurent pas le temps de degainer. Prompt comme la foudre;
+Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux
+hommes tomberent comme des masses.
+
+Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'a le toucher, le regardant
+droit dans les yeux, glacial:
+
+--Laissez cette enfant, dit-il.
+
+--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette
+audace! grinca l'inquisiteur.
+
+[Note 1: Un echelon de la hierarchie. Il y avait les juges ou
+inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les
+notaires, les secretaires, les greffiers, etc.]
+
+--Trop familier, meme!... Je crois, drole, que tu te permets de menacer
+un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!
+
+Le familier se redressa, farouche, et:
+
+--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!
+
+--Ma foi, j'eusse prefere m'epargner ce contact repugnant, mais, enfin,
+puisqu'il le faut...
+
+Au meme instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la
+ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta a bout de bras jusqu'a
+la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en
+disant:
+
+--Si tu tiens a tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y
+serai.
+
+Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre
+cavaliers qui le regardaient d'un air ebahi, rudement:
+
+--Detachez ce seigneur!
+
+Ils s'empresserent d'obeir, et, en coupant les cordes:
+
+--Excusez-nous, don Cesar, votre resistance au Saint-Office vous aurait
+infailliblement coute la vie...
+
+Quand le Torero fut detache, Pardaillan leur montra la porte du doigt et
+dit:
+
+--Sortez!
+
+--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.
+
+--Je ne sais si vous etes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan,
+mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous
+ne voulez que je vous traite comme tels...
+
+Et il montrait la pointe de sa botte.
+
+Les quatre, honteux, courberent l'echine, et, avec des jurons etouffes,
+se dirigerent vers la porte.
+
+--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous debarrasser de
+ca.
+
+Ca, c'etaient les deux qu'il avait a moitie assommes.
+
+Piteusement, les quatre s'attelerent, et, l'un soulevant les epaules,
+l'autre les jambes, ils firent une sortie qui etait loin d'etre aussi
+brillante que leur entree.
+
+Quand ils se retrouverent entre eux, avec l'hote, sa fille, les
+servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et
+qui, maintenant, etaient partages entre l'admiration que leur inspirait
+cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicite,
+malheureusement tres possible:
+
+--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.
+
+--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.
+
+--Ecoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes,
+qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une
+heure?
+
+--Il ne connait pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de
+desolation comique.
+
+Et, avisant la petite Juana:
+
+--Ecoute ici, _muneca_ (poupee). Regarde un peu si, en furetant bien
+dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.
+
+--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, repondit Juana en riant. Voila
+le miroir que vous demandez.
+
+Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille
+plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.
+
+Cervantes prit la coquille-miroir, la presenta gravement a Pardaillan,
+et, s'inclinant:
+
+--Regardez-vous la-dedans, chevalier, et vous connaitrez cet admirable
+don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.
+
+--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un
+moment Cervantes avec un air tres serieux.
+
+Puis, haussant les epaules:
+
+--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maitre fou. Parce qu'un
+homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire
+ici ce fou de... don Quichotte.
+
+El Torero et la Giralda s'approcherent alors du chevalier, et, d'une
+voix tremblante d'emotion:
+
+--Je benirai l'instant ou il me sera donne de mourir pour le plus brave
+des chevaliers que j'aie jamais rencontre, dit don Cesar.
+
+La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de
+Pardaillan, et la porta vivement a ses levres.
+
+Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou
+d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunte, plus gene devant
+cette explosion de sentiments sinceres qu'il ne l'eut ete devant les
+pointes acerees de plusieurs rapieres menacant sa poitrine.
+
+Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse,
+et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'emotion douce:
+
+--Mordieu! monsieur, il s'agit bien de mourir! Il faut vivre pour cette
+adorable enfant... En attendant asseyez-vous la, tous les deux, et, en
+buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous
+soustraire aux dangers qui vous menacent.
+
+
+
+XII
+
+L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI
+
+Une des pieces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de
+Seville est est vaste, lambrissee, plafonnee de bois d'essences rares,
+bizarrement sculptes dans ce fantastique style arabe. Sommairement
+meublee: larges fauteuils, enormes bahuts, une grande table de travail,
+surchargee de paperasses.
+
+De petites fenetres cintrees donnent sur ces fameux jardins, celebres
+dans le monde entier.
+
+Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenetres, et son oeil
+froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante,
+corrigee, embellie et garrottee par un art intelligent, mais trop
+raffine.
+
+Le grand inquisiteur est debout pres de lui.
+
+Plus loin, appuye au chambranle d'une autre fenetre, un colosse se tient
+immobile. Un nez long et busque, des yeux sombres, sans expression,
+c'est tout ce qui emerge d'une foret de cheveux crepus, retombant sur le
+front, jusque sur les sourcils epais et broussailleux, et d'une barbe
+neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
+tout d'un roux ardent.
+
+Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communement appele a la cour Barba
+Roja, ou, en francais, Barbe Rousse, c'etait le dogue de Philippe II.
+
+La ou se trouvait le roi, aux fetes, aux ceremonies religieuses, aux
+executions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux
+fixes sur son maitre, ne comprenant que sur son ordre expres.
+
+C'etait une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des
+accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur
+un regard du maitre, la brute devenait d'une intelligence remarquable
+pour executer l'ordre secret saisi au vol.
+
+Le roi, dans son costume opulent et severe, avec cet air sombre et
+glacial qui lui etait habituel, ecoutait attentivement les explications
+d'Espinosa.
+
+--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la meme qui a
+reve de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la meme qui a
+fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trone pontifical.
+C'est une intelligence et c'est une illuminee... Elle est a menager, son
+concours peut etre precieux.
+
+--Et ce chevalier de Pardaillan?
+
+--D'apres ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il
+faudra s'attacher a tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore
+faudrait-il le voir a l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
+meme de son arrivee a Seville, il s'est heurte a un de mes agents... Ce
+Pardaillan l'a jete dans la rue comme on jette un objet genant...
+
+--Il a ose porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un
+air de doute.
+
+Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.
+
+--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le chatier... tout
+ambassadeur qu'il est.
+
+--Il est necessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire
+de Pardaillan.
+
+--Peut-etre, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de
+laisser impunie l'offense faite a un agent de l'Etat... Il faut un
+exemple.
+
+--Les apparences sont sauvegardees: l'agent n'avait pas d'ordres... il a
+agi de sa propre initiative et par exces de zele... C'est un manquement
+a la discipline qui merite une peine severe. Quant au sire de
+Pardaillan, on saura trouver un pretexte... si besoin est.
+
+--Bien! fit le roi avec indifference.
+
+Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer pres de
+la table de travail:
+
+--Faites introduire Mme la princesse Fausta.
+
+Et il s'assit dans une attitude qui lui etait familiere: la jambe droite
+croisee sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton
+appuye sur le poing.
+
+Espinosa s'inclina profondement, alla transmettre les ordres du roi et
+revint se placer discretement dans une embrasure, non loin de Barba
+Roja.
+
+Au meme instant, Fausta faisait son entree.
+
+Elle s'avancait lentement, avec cette souveraine majeste qui faisait se
+courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les
+yeux de Philippe qui, impassible, fige dans son immobilite voulue, la
+fixait avec une insistance vraiment royale.
+
+Seulement, tandis que, chez le roi, le regard etait froid, imperieux,
+foudroyant comme un coup droit qui vise a tuer, chez Fausta, il se
+montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en meme temps d'une
+force irresistible, qui tendait a desarmer simplement.
+
+Fausta se courba dans la plus impeccable des reverences de la cour.
+
+Mais, de la supreme harmonie de ses attitudes, du port de tete altier,
+du regard fulgurant se degageait une si souveraine autorite qu'elle
+semblait ecraser celui devant qui elle s'inclinait.
+
+Et l'impression etait si saisissante qu'Espinosa ne put s'empecher
+d'admirer, et murmura:
+
+--Incomparable comedienne!
+
+Et le roi, ebloui peut-etre par la surhumaine beaute de cette
+etincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.
+
+Il se leva, fit deux pas rapides, se decouvrit en un geste empreint de
+l'orgueilleuse elegance espagnole, et, la saisissant par la main, la
+redressa avant que la reverence ne fut terminee, la conduisit a un
+fauteuil en disant gravement:
+
+--Veuillez vous asseoir, madame.
+
+De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'etiquette, ce
+geste imprevu, qui stupefia Espinosa, constituait le triomphe le plus
+eclatant pour Fausta.
+
+Qu'etait-ce que le roi Philippe?
+
+C'etait un croyant sincere. Doue d'une intelligence superieure, il avait
+hausse cette foi jusqu'a l'absolu, s'en etait fait une arme, et il avait
+reve ce que, jadis, avait du rever Torquemada, c'est-a-dire l'univers
+soumis a sa foi, c'est-a-dire a lui-meme.
+
+L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux,
+despote... Peut-etre!... en tout cas, c'est bientot dit.
+
+Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.
+
+Il croyait que la foi est necessaire a l'homme pour vivre une vie
+heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter a la foi, c'etait
+donc attenter au bonheur des hommes, c'etait donc les vouer a une mort
+desesperee. Les incroyants, les heretiques apparaissaient comme des
+etres malfaisants qu'il etait necessaire d'exterminer.
+
+Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru a la
+monarchie universelle.
+
+De la, ses menees dans tous les pays d'Europe. De la, son intervention
+immediate dans les affaires de la France. Ce pays devait etre annexe
+le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
+reunissait en meme temps ses Etats en un formidable faisceau.
+
+Tel etait l'homme sur lequel Fausta, par l'eclat de sa prestigieuse
+beaute, venait de remporter un premier succes dont elle avait le droit
+d'etre fiere.
+
+Fausta s'assit donc en une de ces poses de grace dont elle avait le
+secret.
+
+A son tour, le roi s'assit et:
+
+--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de deference.
+
+Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme etait si puissant:
+
+--J'apporte a Sa Majeste la declaration du roi Henri III, par laquelle
+vous etes reconnu comme successeur et unique heritier du roi de France.
+
+Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:
+
+--Va-t-elle reellement remettre le parchemin?
+
+--Voyons cette declaration, dit le roi.
+
+Fausta jeta sur lui ce rapide et sur coup d'oeil habitue a fouiller les
+masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point ou elle le
+desirait:
+
+--Avant de vous remettre ce document, il me parait indispensable de vous
+donner quelques explications, de me presenter a vous. Il est necessaire
+que Votre Majeste sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a deja
+fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.
+
+Le roi dit simplement:
+
+--Je vous ecoute, madame.
+
+--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, reunis en un
+conclave secret, ont jugee digne de porter les clefs de saint Pierre.
+Celle a qui ils ont reconnu la force et la volonte de reformer le culte.
+Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi a
+l'univers entier. Je suis la papesse!
+
+Philippe, a son tour, la considera une seconde.
+
+--Vous etes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chretiente a
+renversee avant qu'elle ne mit le pied sur les marches de ce trone
+pontifical convoite. Vous etes celle que le pape a condamnee a mort,
+dit-il non sans rudesse.
+
+--Je suis celle que la trahison a fait trebucher dans sa marche, c'est
+vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort
+meme, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit a
+l'ineluctable triomphe pour le bien de la foi!
+
+Ceci etait dit avec un tel accent de sincerite solennelle que le roi,
+croyant comme il l'etait, ne pouvait pas ne pas en etre impressionne et
+qu'il commenca de la regarder avec un respect mele de sourde terreur.
+
+Fausta reprit:
+
+--Quelle est la loi qui interdit a la femme le trone de Pierre? Des
+theologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes;
+rien, dans les ecrits saints, dans les paroles du Christ, rien
+n'autorise a croire qu'elle doive etre exclue. L'Eglise l'admet a
+tous les echelons de la hierarchie. Il y a des abbesses et il y a des
+saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un
+precedent. Le sexe feminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
+Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays meme,
+Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-meme, croyez-vous que cette
+tete flechirait sous le poids de la triple couronne?
+
+Elle etait rayonnante d'audace et de foi ardente.
+
+--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne
+royale paliraient sous l'eclatante blancheur de ce front si pur... Mais
+une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies levres
+ne peuvent etre faites pour d'aussi graves propos.
+
+Cette fois, Fausta se sentit touchee. Le coup etait rude; mais elle
+n'etait pas femme a renoncer.
+
+Elle reprit avec force:
+
+--Si je suis l'Elue de Dieu pour le gouvernement des ames, vous l'etes,
+vous, pour le gouvernement des peuples. Ce reve de monarchie universelle
+qui a hante tant de cerveaux puissants, vous etes designe pour le
+realiser... avec l'aide du chef de la Chretiente, representant de Dieu.
+Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il
+aura l'independance necessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur
+vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en
+soit ainsi, que faut-il? Que les Etats de ce pape soient suffisants
+pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife.
+Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chretien. Vous pouvez etre
+ce maitre du monde... je puis etre ce pape...
+
+Philippe avait ecoute avec une attention soutenue sans rien manifester
+de ses impressions.
+
+--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une
+conquete a faire.
+
+Fausta sourit.
+
+--Je ne suis pas aussi dechue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des
+partisans nombreux et decides, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce
+n'est pas une aide pour une conquete que je demande. Ce que je demande,
+c'est votre neutralite dans ma lutte contre le pape.
+
+Le roi paraissait reflechir profondement, et, d'un air reveur, il
+murmura:
+
+--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont
+vides.
+
+--Que Votre Majeste dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait
+entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est necessaire,
+dit-elle avec dedain.
+
+Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tete:
+
+--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner,
+puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me
+donner en echange.
+
+--J'apporte a Votre Majeste la couronne de France... Il me semble que
+cela compenserait largement l'abandon du Milanais.
+
+--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la
+conquerir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armees qui
+me l'auront donnee, et non vous!
+
+--Votre Majeste oublie la declaration du roi Henri III? dit vivement
+Fausta.
+
+--La declaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de
+chercher. J'avoue que je ne comprends pas.
+
+Cette declaration est formelle. Grace a elle, c'est la reconnaissance
+assuree de Votre Majeste par les deux tiers, au moins, du royaume de
+France.
+
+--C'est tout a fait different, en ce cas. Cette declaration peut avoir
+la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous
+pas me la remettre, madame? dit negligemment le roi en la regardant.
+
+--Votre Majeste ne pense pas que j'aurais ete assez insensee pour porter
+sur moi un tel document?
+
+--Evidemment, madame, vous n'etes pas femme a commettre une telle
+imprudence! repondit Philippe froidement.
+
+Fausta sentit venir l'orage; mais, intrepide, comme toujours, elle ne
+recula pas. Et, toujours paisible:
+
+--Votre Majeste l'aura des qu'elle m'aura fait connaitre sa decision au
+sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.
+
+--Je ne pourrai rien decider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce
+parchemin.
+
+--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos
+intentions.
+
+--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse
+m'a singulierement interesse... Tout cela serait, a la rigueur,
+realisable si vous etiez d'age respectable. Mais vraiment, vous, madame,
+jeune et adorablement belle comme vous voila? Mais nous autres, pauvres
+pecheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est
+pas la veneration due au representant de Dieu que nous eprouverions
+alors, mais l'adoration ardente et jalouse due a l'incomparable beaute
+de la femme. Au lieu de sauver les ames, vous les damneriez a tout
+jamais. Est-il possible? Vous revez de souverainete pontificale! Mais,
+par la grace, par le charme, par la beaute, vous etes souveraine entre
+les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne
+n'hesite pas a s'incliner devant elle.
+
+Le roi avait commence a parler avec froideur. Peu a peu, emporte par
+la violence de ses sentiments, il s'etait anime, et, c'est sur un ton
+ardent, plus significatif que ses paroles assurement, qu'il avait
+termine.
+
+Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde
+irritation.
+
+Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter a l'amour?
+S'il en etait ainsi, elle n'avait plus qu'a disparaitre. C'etait la
+ruine anticipee de tous ses projets.
+
+Ainsi donc, partout, elle se heurtait a des amoureux, et, le seul,
+l'unique dont elle aurait desire ardemment l'amour, Pardaillan, serait
+le seul a la dedaigner?
+
+Elle songeait a ces choses, et, en meme temps, elle s'inclinait devant
+Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:
+
+--J'attendrai donc qu'il plaise a Votre Majeste de se prononcer,
+dit-elle simplement.
+
+Et Philippe, d'un air detache:
+
+--C'est ce que je ferai des que j'aurai vu cette declaration.
+
+Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et
+elle songea:
+
+"Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plait a ce
+roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne
+voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'a son
+niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer."
+
+Tandis qu'elle songeait, Espinosa etait alle jusqu'a l'antichambre
+transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutre, se
+remettre discretement a l'ecart, lorsque le roi lui fit un signe, et:
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organise quelque imposante
+manifestation religieuse en vue de celebrer pieusement le jour du
+Seigneur?
+
+--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de buchers qu'il y a
+de jours dans la semaine seront dresses, sur lesquels sept heretiques
+opiniatres seront purifies par le feu, dit Espinosa en se courbant.
+
+--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.
+
+Et, s'adressant a Fausta, impassible:
+
+--S'il vous est agreable d'assister a cette sainte ceremonie, je vous y
+verrai avec plaisir, madame.
+
+Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle
+aussi edifiant, dit Fausta.
+
+--La corrida? demanda-t-il alors a Espinosa.
+
+--Elle aura lieu apres-demain lundi, sur la meme place San Francisco.
+Toutes les dispositions sont prises.
+
+Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si etrange que Fausta en
+fut frappee:
+
+--El Torero?
+
+--On lui a fait connaitre la volonte du roi. El Torero participera a la
+course, repondit Espinosa calmement.
+
+Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:
+
+--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le
+premier toreador d'Espagne. C'est un innovateur, une maniere d'artiste
+dans son genre. Il est adore de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce
+qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous reserve une place a mon
+balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle interessant... Tel que
+vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la meme
+intonation qui avait deja frappe Fausta.
+
+Et ses paroles etaient accompagnees d'un geste de conge, aussi gracieux
+qu'il pouvait l'etre chez un tel personnage.
+
+--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.
+
+Au meme instant la porte s'ouvrit et un huissier annonca:
+
+--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de
+Navarre.
+
+Et, tandis que Fausta, malgre elle, restait clouee sur place, tandis
+que le roi la fixait avec cette insistance qui decontenancait les plus
+intrepides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avancait
+d'un pas assure, la tete haute, le regard droit, avec cet air de
+simplicite ingenue qui masquait ses veritables impressions, s'arretait a
+quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grace altiere qui lui etait
+particuliere.
+
+Et un fugitif sourire vint arquer ses levres narquoises, tandis que,
+d'un coup d'oeil rapide, il devisageait Barba Roja, immobile et reveur
+dans son encoignure, et Espinosa, plus pres.
+
+A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:
+
+"Celui-la, c'est le veritable adversaire que j'aurai a combattre.
+Celui-la, seul, est redoutable."
+
+Le resultat de ces reflexions, rapides comme un eclair, fut que
+Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la reverence de cet
+extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, a Fausta, qui le fixait
+de ses yeux ardents, ou a lui-meme.
+
+Et le grand inquisiteur, de son cote, murmura:
+
+"Voici un homme!"
+
+En se courbant avec cette elegance naturelle, quelque peu hautaine,
+qui constituait a elle seule une flagrante infraction aux regles de la
+rigide etiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:
+
+"Ah! tu cherches a me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es decouvert
+devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoye du roi
+de France!... Ah! tu fais trancher la tete du temeraire qui ose parler
+devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis..."
+
+Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement,
+avec ce sourire de naivete aigue qui faisait qu'on ne savait pas s'il
+plaisantait:
+
+--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous
+met tous les trois en presence, nous pourrons ainsi regler d'un coup nos
+petites affaires.
+
+Ces paroles, dites avec une cordiale simplicite, produisirent l'effet de
+la foudre.
+
+Fausta s'arreta net et se retourna, fixant tour a tour Pardaillan, comme
+si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas
+foudroyer a l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.
+
+Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lanca un eclair. Barba
+Roja, lui-meme, porta la main a la garde de son epee et regarda le roi,
+attendant l'ordre de frapper.
+
+Espinosa, en reponse a l'interrogation muette du roi, eut un haussement
+d'epaules et un geste qui signifiaient:
+
+--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous reglerons tout quand il en
+sera temps.
+
+Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,
+interesse malgre lui peut-etre par la hardiesse et la bravoure
+etincelante de ce personnage qui ressemblait si peu a ses courtisans,
+toujours courbes devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-meme il
+murmurait:
+
+--Voyons jusqu'ou ira l'insolence de ce roturier!
+
+Fausta, oubliant qu'elle avait conge, oubliant le roi lui-meme, fixait
+sur Pardaillan un regard resolu, prete a relever le defi--et cependant
+d'un esprit trop superieur pour ne pas admirer interieurement.
+
+Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette reflexion:
+
+"Il faut que cet homme soit a nous a tout prix!"
+
+Seul Pardaillan souriait de son sourire naif, ne paraissait pas
+soupconner le moins du monde la tempete dechainee par son attitude et
+qu'il jouait sa tete.
+
+Et, avec la meme simplicite, s'adressant au roi:
+
+--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-etre a l'etiquette, mais
+mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il
+insistait sur ces derniers mots), nous a habitues a une large tolerance
+sur ces questions, quelque peu pueriles.
+
+La position risquait de devenir ridicule, c'est-a-dire terrible pour le
+roi. Il fallait, de toute necessite, reprimer ce qui lui apparaissait
+comme une insolence, ou l'ecraser de son dedain.
+
+--Faites, monsieur, comme si vous etiez devant le roi de France, dit-il,
+en insistant a son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eut fait
+rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.
+
+Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan,
+enfin, avait resolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui deplaisait
+outrageusement.
+
+--Je remercie Votre Majeste de la permission qu'elle daigne m'accorder
+avec tant de bonne grace, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de
+voir de pres certain parchemin que possede Mme la princesse Fausta. Mais
+curieux a tel point, sire, que je n'ai pas hesite a traverser la France
+et l'Espagne tout expres pour satisfaire cette curiosite que vous
+partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas denue
+d'interet pour vous.
+
+Et, tout a coup, avec cette froide tranquillite qu'il prenait parfois:
+
+--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demande a Mme Fausta,
+je suis certain qu'elle vous a repondu qu'elle ne l'avait pas sur elle,
+qu'il etait place en lieu sur... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est
+la...
+
+Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la "papesse" du bout
+de son index.
+
+Et le ton etait d'une assurance si irresistible, le geste a la fois si
+imprevu et si precis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le
+silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scene rapide.
+
+--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.
+
+Quant a Fausta, elle recut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne
+broncha pas. Le roi, lui, commencait a s'interesser a cet etrange
+ambassadeur au point qu'il oubliait ses facons cavalieres qui l'avaient
+froisse.
+
+Le chevalier continuait:
+
+--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,
+montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il
+interesse Sa Majeste le roi d'Espagne, il interesse aussi Sa Majeste le
+roi de France que j'ai l'insigne honneur de representer ici.
+
+En disant ceci, Pardaillan s'etait redresse. Et il y avait une telle
+flamme dans son regard, une telle force, une telle autorite dans son
+geste que, cette fois, le roi lui-meme ne put s'empecher d'admirer cet
+homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.
+
+Fausta n'etait pas femme a reculer devant une telle mise en demeure et
+elle songeait:
+
+"Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommes par sa
+franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la meme franchise
+comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?"
+
+Et elle porta la main a son sein pour en extraire le parchemin et
+l'etaler dans un geste de bravade.
+
+Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur
+ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arreta en disant
+imperieusement:
+
+--J'ai donne conge a madame la princesse Fausta.
+
+Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda
+Pardaillan droit dans les yeux, et:
+
+--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix tres calme.
+
+--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.
+
+Fausta approuva non moins gravement d'une legere inclination de tete
+et se retira majestueusement, comme elle etait entree, accompagnee par
+Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif,
+la conduisit jusqu'a l'antichambre ou il la laissa pour revenir assister
+a l'entretien du roi et de Pardaillan.
+
+Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:
+
+--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaitre
+l'objet de votre mission.
+
+Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves
+ou une decision prompte s'imposait, Pardaillan avait etudie et compris
+instantanement le caractere de Philippe II. Il supportait le regard fixe
+du roi sans paraitre trouble et repondit, avec une tranquille aisance,
+comme s'il eut traite d'egal a egal:
+
+--Sa Majeste le roi de France desire que vous retiriez les troupes
+espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi,
+anime des meilleures intentions a l'egard de Votre Majeste, estime que
+l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu
+amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien a voir dans les
+affaires de la France.
+
+L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitot eteinte:
+
+--Est-ce tout ce que desire Sa Majeste le roi de Navarre? fit-il.
+
+--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.
+
+Le roi parut reflechir un instant, puis il repondit:
+
+--La demande que vous nous transmettez serait juste et legitime si S. M.
+de Navarre etait reellement roi de France... et qui n'est pas.
+
+--Ceci est une question qui n'est pas a soulever ici, dit fermement
+Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez a
+reconnaitre le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une
+question nette et precise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien a
+faire en France.
+
+--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait meme pas
+prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dedain.
+
+--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extremite a
+laquelle le roi Henri ne peut se resoudre.
+
+Et, soudain, avec son air figue et raisin:
+
+--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent a lui
+librement. Il lui repugne de les forcer par un assaut, en somme facile.
+Ce sont la scrupules exageres qui ne sauraient etre compris du vulgaire,
+mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.
+
+Le roi se mordit les levres. Il sentait la colere gronder en lui, mais
+il se contint.
+
+--Nous etudierons, dit-il, la demande de Sa Majeste Henri de Navarre.
+Nous verrons...
+
+Malheureusement, il avait affaire a un adversaire decide a ne pas se
+contenter de faux-fuyants.
+
+--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'acceder a la demande juste,
+legitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.
+
+--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.
+
+--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un
+proverbe de chez nous que je vous conseille de mediter: "Charbonnier est
+maitre chez lui", reprit paisiblement Pardaillan.
+
+--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.
+
+--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'a
+vous-meme si vos troupes sont chatiees comme elles le meritent et
+chassees du royaume de France, dit froidement Pardaillan.
+
+--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne,
+monsieur! eclata Philippe, livide de fureur.
+
+Pardaillan repondit avec un flegme sublime.
+
+--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.
+
+Le roi, qui ne s'etait contenu jusque-la que par un puissant effort de
+volonte, donnait soudain libre cours a l'exasperation suscitee en lui
+par les facons cavalieres et hardies de cet etrange ambassadeur.
+
+Il se tournait deja vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper,
+deja Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait a degainer
+lorsque Espinosa s'interposa et tres calme, d'une voix presque douce:
+
+
+--Le roi, qui exige de ses serviteurs un devouement et un zele absolus,
+ne saurait vous reprocher de posseder a un si haut degre les qualites
+d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire a votre ardeur et
+saura, le cas echeant, en temoigner aupres de votre maitre.
+
+--De quel maitre voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement
+Pardaillan qui, aussitot, fit face a ce nouvel adversaire.
+
+Si impassible que fut le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance
+devant cette question imprevue.
+
+--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.
+
+--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan
+imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais
+le roi n'est pas mon maitre pour cela.
+
+Sur le coup, Espinosa et Philippe se regarderent avec un ebahissement
+qu'ils ne chercherent pas a dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et,
+doucement:
+
+--Si le roi n'est pas votre maitre, qu'est-ce donc, selon vous?
+
+Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:
+
+--C'est un ami auquel je m'interesse.
+
+En soi le mot etait enorme, prononce devant des personnages tels que
+Philippe II et son grand inquisiteur, qui representaient le pouvoir
+dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
+encore, c'est que, apres avoir considere un instant cette physionomie
+etincelante d'audace et d'intelligence, apres avoir admire cette
+attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
+une chose toute naturelle car il s'inclina a son tour et, gravement:
+
+--Je vois a votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre
+maitre que vous-meme et l'amitie d'un homme tel que vous est assez
+precieuse pour honorer meme un roi.
+
+--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois a votre air que vous
+ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, repondit Pardaillan.
+
+Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tete.
+
+--Pour en revenir a l'objet de votre mission. Sa Majeste ne refuse pas
+d'acceder a la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez
+comprendre qu'une question aussi importante ne se peut resoudre sans
+qu'on y ait murement reflechi. Vous le comprenez?
+
+Ayant ecarte l'orage momentanement, Espinosa s'effaca de nouveau,
+laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens ou il
+l'avait aiguillee. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
+pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:
+
+--Nous avons nos vues.
+
+--Precisement, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait interessant
+de discuter. Vous revez d'occuper le trone de France et vous faites
+valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau
+en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous
+faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne
+promulguera une pareille loi.
+
+--Qu'en savez-vous, monsieur?
+
+--Eh! sire, voici des annees que vos agents sement l'or a pleines mains
+pour arriver a ce but. Avez-vous reussi?... Toujours vous vous etes
+heurte a la resistance du parlement... Cette resistance, vous ne la
+briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les epaules.
+
+--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?
+
+--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin!
+Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous reponds
+qu'aussitot Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.
+
+--Comment cela? fit le roi avec etonnement.
+
+--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous
+renseignent bien mal sur l'etat des esprits en France. La France
+n'aspire qu'au repos, a la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle
+est prete a accepter Henri de Navarre, meme s'il reste heretique...
+a plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion
+catholique. Le roi, lui, hesite encore. Publiez ce fameux parchemin et
+ses hesitations disparaissent, pour en finir il se decide a aller a la
+messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France
+qui l'acclame.
+
+--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de reussite dans
+nos projets?
+
+--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez
+jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumiere et de
+gaiete. La franchise, la loyaute, la bravoure, la generosite, tous les
+sentiments chevaleresques y sont aussi necessaires a la vie que l'air
+qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert a tout ce qui est
+noble et beau, qui n'aspire qu'a l'amour, la liberte. Pour regner sur ce
+pays, il faut necessairement un roi qui synthetise toutes ces qualites,
+un roi qui soit beau, aimable, brave et genereux entre tous.
+
+--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinca Philippe.
+
+Pardaillan eut cet air d'etonnement ingenu qu'il prenait lorsqu'il se
+disposait a dire quelque enormite.
+
+--Pourquoi? J'ai parle au roi de France avec la meme franchise que
+vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusque... bien au
+contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne
+parlons pas la meme langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous
+ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
+Le mieux est donc de rester ce que vous etes.
+
+--Je mediterai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En
+attendant, je veux vous traiter avec les egards dus a un homme de votre
+merite. Vous plairait-il d'assister a l'autodafe dominical de demain?
+
+--Mille graces, sire, mais ces sortes de spectacles repugnent a ma
+sensibilite un peu nerveuse.
+
+--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilite sinistre.
+Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles
+qui, s'ils nous conviennent a nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
+effet choquer votre nature raffinee de Francais. Eprouvez-vous la meme
+repugnance pour la corrida?
+
+--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue meme que
+je ne serais pas fache de voir une de ces fameuses courses. On m'a parle
+d'un toreador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.
+
+--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous etes
+invite a la corrida d'apres-demain lundi. Vous verrez la un spectacle
+extraordinaire, qui vous etonnera, j'en suis sur, reprit Philippe avec
+cette intonation etrange qui fit dresser l'oreille a Pardaillan, comme
+elle avait frappe Fausta l'instant d'avant.
+
+--Je remercie Votre Majeste de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et
+je ne manquerai pas d'assister a un aussi curieux spectacle.
+
+--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaitre ma reponse a la
+demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.
+
+--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque
+traquenard a mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce
+sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire!
+dit-il, se redressant. Et en lui-meme: Pas plus que tu n'oublieras les
+quelques verites dont je t'ai gratifie.
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.
+
+Derriere lui, sur un signe imperieux de Philippe II, Barba Roja se mit
+en marche. En passant pres de son maitre, il s'arreta une seconde:
+
+--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas,
+murmura le roi.
+
+Et le molosse sortit derriere Pardaillan en marmonnant:
+
+"Diantre soit de la fantaisie du roi! C'etait si facile de le prendre
+par le cou et de l'etrangler comme un poulet... ou bien encore quelque
+bon coup de dague ou d'epee et la besogne se trouvait proprement
+expediee..."
+
+Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derriere une lourde
+portiere de brocart, poussa legerement la porte et, de la, se mit a
+surveiller attentivement ce qui allait se passer.
+
+Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas a
+pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de penetrer, etait une vaste
+salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des
+murs. Elle etait encombree de courtisans, gentilshommes de service,
+officiers de garde, laquais chamarres, affaires et presses, huissiers
+immobiles, la baguette d'ebene a la main. Parmi les courtisans, les uns
+etaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient a petits pas,
+d'autres encore, groupes dans les embrasures des fenetres, causaient
+entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'epee au
+poing, devant d'autres, un huissier.
+
+Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il
+murmura:
+
+"Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute
+leur maitresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni
+cet excellent neveu de M. Peretti."
+
+Dans cette antichambre, ou s'entassait une foule, on n'entendait que de
+vagues chuchotements. On se fut cru dans une eglise. Nul, ici, n'eut ete
+assez temeraire pour elever la voix.
+
+Curieux comme il l'etait, sous ses airs de ne pas l'etre. Pardaillan
+fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout a coup, il s'apercut qu'un
+silence de mort planait maintenant sur cette foule tout a l'heure
+discretement bruissante. Et, chose plus etrange encore, tout mouvement
+avait cesse. On eut dit que tous les assistants avaient ete soudain
+petrifies. L'explication de cet apparent phenomene est tres simple.
+
+Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser
+Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien,
+il se contentait d'emboiter les pas du chevalier. Seulement son manege
+avait ete vite remarque. Alors, un murmure se repandit de proche en
+proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien.
+Mais chacun voulut voir et entendre.
+
+Et, au milieu du silence et de l'immobilite generale, Pardaillan devint
+le point de mire de tous les regards.
+
+Il n'en parut nullement gene d'ailleurs et, d'un pas tres pose, il
+s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait
+raide comme a la parade. Derriere Pardaillan, Barba Roja fit un signe
+imperieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son epee en travers
+de la porte et, tres poliment d'ailleurs, dit:
+
+--On ne passe pas ici, seigneur!
+
+--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par ou je
+pourrai sortir.
+
+L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en
+designer aucune plus specialement.
+
+Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Resolument, au milieu
+de l'attention generale, il se dirigea vers une autre porte. La, il
+se heurta a un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en
+etendant sa baguette et, tres poliment, en saluant tres bas, lui dit
+qu'on ne passait pas par la.
+
+Pardaillan fronca legerement le sourcil et eut pardessus son epaule un
+coup d'oeil qui eut donne fort a reflechir a Barba Roja s'il avait pu le
+saisir au passage.
+
+Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre
+pour ridiculiser le chevalier...
+
+Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-meme:
+
+"Par Pilate, je crois que ces laquais titres se moquent de moi! Souriez,
+nobles cuistres, souriez... Tout a l'heure vos sourires se changeront en
+grimaces, et c'est moi qui rirai," pensa-t-il ironiquement.
+
+Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard,
+soit intention, l'amena pres des trois ordinaires de Fausta. Alors
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancerent, saluerent fort galamment
+le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec
+des sourires aimables, mais a voix basse, ils echangerent rapidement ces
+quelques phrases:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que
+nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, des que nous le
+pourrons.
+
+--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincerite.
+
+--Car nous vous tenons en singuliere estime, ajouta Chalabre, avec une
+reverence impeccable.
+
+Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:
+
+--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous parait qu'on cherche a vous faire
+jouer ici un role... ridicule.
+
+--Dites toujours votre pensee, messieurs, dit poliment Pardaillan.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui etait toujours le plus fougueux
+des trois, la pensee de laisser berner un compatriote devant nous, sans
+protester, nous est insupportable.
+
+--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous,
+monsieur, ajouta Sainte-Maline.
+
+--Alors? Qu'avez-vous resolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit
+comme il faisait toujours dans ses moments d'emotion.
+
+--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons resolu d'infliger a ces
+mangeurs d'oignons crus la lecon que merite leur outrecuidance.
+
+--Nous serons fort honores, monsieur, de tirer l'epee a vos cotes, dit
+Sainte-Maline, en saluant galamment.
+
+--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant
+le salut.
+
+--Quitte a reprendre notre liberte d'action apres, et a vous charger
+quand l'occasion se presentera, ajouta Montsery.
+
+Pardaillan approuva gravement de la tete et les contempla un instant
+avec une expression d'indicible melancolie. Enfin, tres gravement:
+
+--Messieurs, dit-il, vous etes de braves gentilshommes. Ce que vous
+faites, et dont je vous exprime ma gratitude emue, vous sera compte.
+Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici
+il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aigue--mais
+quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans
+crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-etre tout a
+l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.
+
+Il y eut un echange de reverences courtoises, et Pardaillan se remit a
+deambuler.
+
+Tout a coup, il sentit qu'on lui avait marche sur le talon. Il y eut une
+explosion de rires etouffes chez les courtisans. Pardaillan se retourna
+vivement et apercut Barba Roja qui roulait des yeux effares. C'etait
+sans le faire expres que le colosse avait marche sur le talon du
+chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumiere pour lui, car
+il se frappa le front. Il avait trouve.
+
+Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et
+railleur.
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il tres doucement, j'espere que je ne vous
+ai pas fait mal.
+
+Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarite generale.
+A ce moment, il passait pres de la porte du cabinet du roi. Il eut dans
+l'oeil une lueur aussitot eteinte.
+
+Au meme instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les
+talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:
+
+--Decidement, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.
+
+Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main
+sur l'epaule. Sous la puissante pesee du colosse, Pardaillan flechit
+subitement.
+
+Si Barba Roja eut connu Pardaillan, peut-etre eut-il ete etonne de
+rencontrer si peu de resistance. Malheureusement pour lui Barba Roja
+ne connaissait pas Pardaillan. Dedaigneux, il redressa cet adversaire
+indigne de lui et, magnanime, le relacha brusquement, ce qui le
+fit trebucher. Un eclat de rire general, accompagne d'exclamations
+admiratives, vint chatouiller agreablement la vanite du dogue de
+Philippe II et l'encourager en meme temps a perseverer dans son role.
+Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre
+du roi. L'applaudir bruyamment etait donc une maniere comme une autre de
+faire leur cour.
+
+Pardaillan frotta doucement son epaule, sans doute endolorie et, d'un
+air a la fois piteux et beat d'admiration, qui fit redoubler les rires:
+
+--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!
+
+Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette
+d'ebene, la placa posement dans la position horizontale, a un pied
+environ du sol, et ordonna:
+
+--Maintenez ainsi cette baguette.
+
+Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour executer l'ordre, se
+tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement
+ces preparatifs:
+
+--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parie que vous
+sauteriez par-dessus cette canne.
+
+--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa
+moustache d'un air embarrasse.
+
+--J'espere que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu
+de chose.
+
+Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, designant la canne que
+l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation feroce:
+
+--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menacant.
+
+Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fuserent de
+tous les cotes:
+
+--Il sautera! dit un seigneur.
+
+--Il ne sautera pas!
+
+--Cent doubles ducats contre un maravedis, qu'il saute!
+
+--Tenu!...
+
+--Sautez, monsieur, repeta Barba Roja.
+
+--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.
+
+--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui
+mit l'epee a la main.
+
+--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au
+meme instant, il degaina.
+
+Un duel dans l'antichambre royale... C'etait un fait inoui, sans
+precedent, et Barba Roja etait le seul homme qui put se permettre un
+geste pareil.
+
+Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une
+des premieres lames d'Espagne, et, pour peu que l'etranger sut manier
+proprement son epee, le spectacle allait etre passionnant au plus haut
+point. Aussi le silence s'etablit subitement. On se rangea en un vaste
+demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui
+se trouvaient non loin de la porte par l'entrebaillement de laquelle
+Philippe II, invisible, assistait a toute la scene, l'oeil etincelant
+d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joue son role
+poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute
+n'etait pas possible: le dogue du roi allait rudement chatier l'insolent
+Francais.
+
+L'huissier avait voulu se mettre a l'ecart, mais Barba Roja etait si sur
+de lui qu'il commanda:
+
+--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout a l'heure.
+
+Les deux adversaires tomberent en garde au milieu du cercle attentif.
+
+Ce fut bref, foudroyant, etincelant. A peine quelques froissements de
+fer, quelques eclairs, et l'epee de Barba Roja, arrachee par une force
+irresistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.
+
+--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.
+
+Le colosse s'etait deja precipite sur son epee. De nouveau il fonca sur
+Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver etait le fait
+d'une surprise, d'une faiblesse passagere, qui ne se renouvellerait pas.
+
+Et, une deuxieme fois, l'epee, violemment arrachee, alla rouler sur les
+dalles, ou, cette fois, elle se cassa net.
+
+--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levee.
+
+D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son epee dans sa
+main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une etreinte
+formidable, le maintint leve, le petrit, le broya, sans effort apparent,
+avec aux levres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort
+de tous ses muscles. Il ne reussit pas a se soustraire a la prodigieuse
+etreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
+on entendit un rale etouffe. Une expression de douleur atroce se
+repandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent
+malgre lui; le poignard lui echappa et, tombant sur la pointe, se brisa
+avec un bruit sec.
+
+Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arriere et le
+maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son
+epee inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
+de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.
+
+Alors, ainsi courbe, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait
+toujours sa baguette a deux mains d'un geste purement machinal.
+
+--Saute! commanda imperieusement Pardaillan en montrant la baguette de
+son doigt tendu.
+
+Barba Roja essaya une supreme resistance...
+
+--Saute! repeta Pardaillan, ou je te brise les os!
+
+Et un craquement sinistre, suivi d'un gemissement plaintif, vint prouver
+aux courtisans petrifies que la menace n'etait pas vaine.
+
+Et, souleve par les tenailles d'acier, sentant son bras se desarticuler
+sous la puissante pesee, les traits contractes, livide de honte, ecumant
+de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan
+l'obligea a se retourner et a sauter dans le sens contraire.
+
+Ils se trouvaient alors places face au cabinet du roi.
+
+Haletant, ralant, le visage inonde de sueur, les yeux exorbites. Barba
+Roja paraissait sur le point de s'evanouir. Alors, Pardaillan le lacha.
+
+Mais, de la main gauche, saisissant a pleine main l'opulente barbe du
+colosse, sans un mot, sans regarder derriere, comme une bete qu'on
+traine a l'abattoir, il le traina a peu pres inerte, vers le cabinet du
+roi.
+
+Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer
+precipitamment, sans quoi il eut recu en plein visage le battant de la
+porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.
+
+Alors, laissant la porte grande ouverte derriere lui, d'une derniere
+poussee envoyant Barba Roja rouler evanoui aux pieds du roi:
+
+--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramene ce
+mauvais drole... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa
+gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces
+incongrues, je serai force de lui arracher un a un les poils de sa
+barbe...
+
+Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en
+jetant autour de lui des regards etincelants.
+
+Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se
+deciderent a courir sus a l'insolent, il etait trop tard. Pardaillan
+avait disparu.
+
+
+
+XIII
+
+LE DOCUMENT
+
+En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:
+
+Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je
+reprendrais avec vous la conversation au point ou elle est restee avec
+le roi, peut-etre arriverons-nous a nous entendre.
+
+--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le
+regardant fixement.
+
+Espinosa fit signe a un dominicain qui se trouvait la, et dit:
+
+--La presence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je
+pense, a vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne
+saurions vraiment les faire assister a un entretien aussi important.
+
+Montalte s'etait avance vivement. Les trois ordinaires en avaient fait
+autant et se disposaient a l'escorter.
+
+--Si l'illustre princesse et Son Eminence veulent bien me suivre,
+j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit,
+en s'inclinant profondement, le dominicain.
+
+--Messieurs, dit Fausta a ses ordinaires, veuillez m'attendre un
+instant. Cardinal, vous venez avec moi.
+
+Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la
+foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout
+de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large
+couloir, et s'effaca pour laisser passer Fausta.
+
+Au moment ou Montalte se disposait a la suivre, une main s'abattit
+rudement sur son epaule. Il se retourna vivement et s'exclama
+sourdement:
+
+--Hercule Sfondrato!
+
+--Moi-meme, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?
+
+Le dominicain les considera une seconde d'un air etrange et, sans fermer
+la porte, il s'eloigna discretement et rattrapa Fausta.
+
+--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...
+
+--Te parler... il me semble que nous avons des choses interessantes a
+nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?
+
+--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai
+autre chose a faire pour le moment.
+
+Et il voulut passer, courir apres Fausta qu'une secrete intuition lui
+disait etre en danger.
+
+Pour la deuxieme fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son
+epaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:
+
+--Tu vas me suivre a l'instant, Montalte, menaca-t-il, ou je te
+soufflette devant toute la cour!
+
+--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur a toi!...
+
+Et, s'arrachant a l'etreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de
+sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment ou, peut-etre, elle avait
+besoin de son bras.
+
+Fausta avait continue son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une
+cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxieme porte et s'effaca
+comme il avait deja fait. Elle penetra dans la piece, et alors seulement
+s'apercut que Montalte ne l'accompagnait plus.
+
+--Ou est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans
+surprise.
+
+--Au moment de penetrer dans le couloir Son Eminence a ete arretee par
+un seigneur qui avait sans doute une communication urgente a lui faire,
+repondit le dominicain avec un calme parfait.
+
+--Ah! fit simplement Fausta.
+
+Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage
+impassible du religieux et fit le tour de la piece qu'il etudia
+rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meuble de quelques
+sieges et d'une table de travail placee devant l'unique fenetre qui
+l'eclairait. Tout un cote de la piece etait occupe par une vaste
+bibliotheque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des
+manuscrits etaient ranges dans un ordre parfait. L'autre cote etait orne
+d'une grande composition enchassee dans un cadre d'ebene massif, et
+representait une descente de croix signee Coello.
+
+Presque en face la porte d'entree, il y avait une autre petite porte.
+Fausta, sans hate, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans
+issue apparente, eclaire par une fenetre aux vitraux multicolores.
+
+Elle donnait sur une petite cour interieure.
+
+Le dominicain, qui avait assiste impassible a cette inspection
+minutieuse, quoique rapide, dit alors:
+
+--Si l'illustre princesse le desire, je puis aller a la recherche de S.
+Em. le cardinal Montalte et le ramener.
+
+--Je vous en prie, mon reverend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.
+
+Le dominicain sortit aussitot et, pour la rassurer, laissa la porte
+grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata
+que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par ou ils etaient
+venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par ou ils
+etaient entres etait encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient
+devant l'ouverture.
+
+Rassuree sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un
+fauteuil et attendit, tres calme en apparence, mais l'oeil aux aguets,
+prete a tout.
+
+
+Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte
+derriere lui, d'un geste tres naturel, et, sans faire un pas de plus,
+tres respectueux:
+
+--Madame, dit-il, il m'a ete impossible de rejoindre Son Eminence.
+Le cardinal Montalte a, parait-il, quitte le palais en compagnie du
+seigneur qui l'avait aborde.
+
+--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.
+
+--Que dirai-je a monseigneur le grand inquisiteur?
+
+--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en surete et
+que j'ai prefere renvoyer a plus tard l'entretien que je devais avoir
+avec lui, dit froidement Fausta.
+
+--Reconduisez-moi, mon reverend, ajouta-t-elle vivement.
+
+Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.
+
+--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance?
+fit-il.
+
+--Vous? dit Fausta etonnee. Qu'avez-vous a me demander?
+
+--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que
+vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.
+
+--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est a Pardaillan que je dois ce
+nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a revele que j'avais le
+parchemin sur moi.
+
+Et, tout haut, avec un calme dedaigneux:
+
+--Et, si je refuse, que ferez-vous?
+
+--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de
+porter la main sur vous, madame.
+
+--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son
+sein.
+
+Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de
+l'autorisation et fit deux pas en avant.
+
+Fausta leva le bras droit, soudain arme d'un petit poignard et d'une
+voix calme:
+
+--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon reverend,
+que la lame de ce poignard est empoisonnee et que la moindre piqure
+suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arreta net, et
+un sourire enigmatique passa sur ses levres.
+
+Fausta devina plutot qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide
+regard circulaire et se vit seule avec le religieux.
+
+Elle fit un pas en avant, le bras leve, et:
+
+--Place! dit-elle imperieusement, ou tu es mort!
+
+--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif
+serviteur de Dieu?
+
+--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.
+
+--J'obeis, madame, j'obeis, fit le religieux d'une voix tremblante,
+tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforcait vainement d'ouvrir
+la porte.
+
+--Traitre! gronda Fausta, qu'esperes-tu donc?
+
+Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.
+
+Au meme instant, par-derriere, deux poignes vigoureuses saisirent le
+poing leve, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son
+bras gauche.
+
+Sans opposer une resistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la
+tete et se vit aux mains de deux moines tailles en athletes. Ses yeux
+firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait derange. La petite porte
+etait toujours fermee. Par ou etaient-ils entres? Evidemment le cabinet
+possedait une, peut-etre plusieurs issues secretes.
+
+Spontanement, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme
+disparut, subtilisee, escamotee avec une promptitude et une adresse
+rares, et, des qu'elle fut desarmee, les deux moines, avec un ensemble
+d'automates, la lacherent, reculerent de deux pas, passerent leurs
+mains noueuses dans leurs manches et s'immobiliserent dans une attitude
+meditative.
+
+Le dominicain se courba devant elle avec un respect ou elle crut demeler
+elle ne savait quoi d'ironique et de menacant, et de sa voix calme et
+paisible:
+
+--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai ete
+contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je
+l'espere, que je n'y suis pour rien...
+
+Sans manifester ni colere ni depit, avec un dedain qu'elle ne chercha
+pas a cacher, Fausta approuva.
+
+Et, s'adressant au dominicain, tres calme:
+
+--Que voulez-vous de moi?
+
+--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez
+la...
+
+Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.
+
+--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?
+
+--J'espere que l'illustre princesse m'epargnera cette dure necessite,
+fit le religieux en s'inclinant.
+
+Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:
+
+--Avant de ceder, repondez a cette question: que fera-t-on de moi apres?
+
+--Vous serez libre, madame, entierement libre!
+
+--Le jureriez-vous sur ce christ?
+
+--Il est inutile de jurer, dit derriere elle une voix: Ma parole doit
+vous suffire, et vous l'avez, madame.
+
+Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entre sans
+bruit par quelque porte secrete.
+
+D'une voix cinglante, en le dominant du regard:
+
+--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous
+agissez comme un laquais?
+
+--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme
+terrible. Je ne fais que vous retourner les procedes que vous avez
+employes envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
+l'avait confie a votre loyaute et vous deviez nous le restituer. Vous,
+cependant, abusant de notre confiance, vous avez essaye de nous vendre
+ce qui nous appartient et, ayant echoue dans cette tentative, vous avez
+resolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre a d'autres.
+Comment qualifiez-vous votre procede, madame?
+
+--Je le disais bien: vous avez l'ame d'un laquais, dit Fausta avec un
+mepris ecrasant. Apres l'avoir violentee, vous insultez une femme.
+
+--Malheur a celui qui cherche a contrecarrer les entreprises de
+la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-la sera brise
+impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous
+appartient!
+
+--Je cede, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la
+violence que vous me faites.
+
+--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin.
+J'agis pour le bien de l'Etat, le roi ne pourra que m'approuver. Et,
+quant a ce document, je dois des remerciements a M. de Pardaillan, qui
+nous le livre.
+
+--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fit une voix railleuse.
+
+D'un meme mouvement, Fausta et Espinosa se retournerent et virent
+Pardaillan qui, le dos appuye a la porte, les contemplait avec son
+sourire narquois.
+
+Ni Fausta ni Espinosa ne laisserent paraitre aucune marque de surprise.
+Le dominicain et les deux moines echangerent un furtif coup d'oeil;
+mais, dresses a n'avoir d'autre volonte, d'autre intelligence que celles
+de leur superieur, ils resterent immobiles.
+
+--Enfin Espinosa, d'un air tres naturel:
+
+--Monsieur de Pardaillan... Comment etes-vous parvenu jusqu'ici?
+
+--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus
+ingenu. Vous aviez oublie de la fermer a clef... cela m'a evite la peine
+de l'enfoncer.
+
+--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?
+
+--Je vais vous le dire, et, en meme temps, je vous expliquerai par quel
+hasard j'ai ete amene a m'immiscer dans votre entretien avec madame.
+
+--Je vous ecouterai avec interet, monsieur, fit Espinosa.
+
+Et, comme les deux moines, soit par lassitude reelle soit sur un signe
+du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:
+
+--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan a Espinosa, ordonnez a ces
+dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement
+autour de moi.
+
+Espinosa fit un geste imperieux. Les religieux s'immobiliserent.
+
+--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je
+serais force de me remuer aussi...
+
+Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui,
+attendaient:
+
+--Ce qui m'arrive, monsieur, est tres simple: lorsque j'eus ramene pres
+du roi ce geant a barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et
+que j'ai du proteger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos
+diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'apercus
+bientot que j'etais perdu dans un interminable couloir: pestant fort
+contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
+devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le defaut d'etre
+curieux. Je m'arretai donc et j'entendis la fin de votre interessante
+conversation.
+
+Et, s'inclinant avec grace devant Fausta:
+
+--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait
+de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce
+parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupe la langue plutot que de
+parler. Je me devais a moi-meme de reparer le mal que j'ai fait sans le
+vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...
+
+Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu theatrale qui lui seyait
+a merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de generosite, parlait
+avec sa male franchise, Espinosa songeait:
+
+"Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il
+consent a etre a nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus
+chevaleresque que lui. Si ce moyen ne reussit pas, il n'y aura qu'a
+renoncer... et se debarrasser de lui au plus tot."
+
+Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette serenite
+majestueuse qui lui etait personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec
+un regard d'une douceur inexprimable:
+
+--Ce que vous dites et ce que vous faites me parait tres naturel, venant
+de vous, chevalier.
+
+--Ce sont la, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui
+qui a le coeur assez haut place pour les eprouver.
+
+--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien
+votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prevoir que vous
+accueillerez favorablement les deux graces que je sollicite de votre
+generosite.
+
+--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander
+n'est pas absolument irrealisable, tenez-le pour accorde d'avance.
+
+--Mille graces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je
+desire que vous rendiez a Mme Fausta le document que vous lui avez pris.
+
+Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le
+moindre doute: Espinosa refuserait.
+
+Espinosa demeura impenetrable. Il dit simplement:
+
+--Voyons la seconde demande?
+
+--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paraitra
+sans doute moins penible. Je desire que vous donniez l'assurance a
+madame qu'elle pourra se retirer sans etre inquietee.
+
+--C'est tout, monsieur?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur.
+
+Sans hesiter, Espinosa repondit avec douceur:
+
+--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait penible de vous laisser
+sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est
+l'estime que j'ai pour votre caractere, voici le document que vous
+demandez. Je vous le remets, a vous, comme au plus digne gentilhomme que
+j'aie jamais connu.
+
+Le geste etait si imprevu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en
+prenant le document que lui tendait Espinosa, songea:
+
+--Que veut dire ceci?... Je m'attendais a disputer sa proie a un tigre
+et je trouve un agneau docile et desinteresse. Mort-diable! il y a
+quelque chose la-dessous!
+
+Et, tout haut, a Espinosa:
+
+--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincere.
+
+Puis, a Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans meme le regarder:
+
+--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire
+perdre.
+
+--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez
+pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous
+avez traverse la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est a vous
+personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne
+pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder
+sans manquer aux regles de chevalerie si severes que vous vous imposez?
+
+--Madame, fit Pardaillan deja herisse, j'ai demande ce document pour
+vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que
+vous venez d'enoncer serait me faire une injure injustifiee.
+
+--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensee d'insulter un des
+derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour
+tenir la parole que vous avez donnee au roi de Navarre?
+
+--Madame, fit Pardaillan avec simplicite, j'ai eu l'honneur de vous
+le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gre ce
+chiffon de parchemin.
+
+Fausta prit le parchemin sans repondre et demeura songeuse.
+
+--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte
+pourrez quitter librement l'Alcazar.
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez
+acquis des droits a ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une
+formule de politesse.
+
+--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis
+d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose a vous
+demander.
+
+--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voila bien de la
+generosite!
+
+Et, tout haut:
+
+--S'il ne depend que de moi, ce que vous avez a me demander vous sera
+accorde avec autant de bonne grace que vous en avez mis vous-meme a
+acquiescer a mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.
+
+Espinosa approuva de la tete et, sans bouger de sa place, avec le pied,
+il actionna un ressort invisible; et, au meme instant, la bibliotheque
+pivota, demasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes,
+armes de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prets
+a faire feu au commandement.
+
+Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa.
+
+"Ouf! pensa Pardaillan, me voila bien loti!... Quand je pense que j'ai
+eu la naivete de croire que le tigre s'etait mue en agneau pour moi!"
+
+--C'est peu, dit serieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre
+chose et mieux.
+
+Et, sur un signe, les hommes se masserent a droite et a gauche, laissant
+au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage
+ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur
+un large couloir occupe militairement.
+
+--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours a Pardaillan.
+
+"Misere de moi!" pensa le chevalier, qui, neanmoins, resta impassible.
+
+--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix
+breve.
+
+Fausta regardait et ecoutait avec son calme habituel.
+
+Pardaillan s'appuya nonchalamment a la porte par ou il etait entre et un
+sourire d'orgueil illumina ses traits a la vue des precautions prises
+contre lui! Et, cependant, dans la sincerite de son ame, il se
+gratifiait liberalement des invectives les plus violentes.
+
+Mais, par un revirement naturel chez lui, apres s'etre admoneste, son
+insouciance reprenant le dessus:
+
+--Bah! apres tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien
+d'autres!
+
+Et il sourit de son air narquois.
+
+Espinosa, se meprenant sans doute sur la signification de ce sourire,
+continuait de son air toujours paisible:
+
+--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur
+de Pardaillan?
+
+Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.
+
+Derriere la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute
+retraite etait coupee par la. Pardaillan, alors, guigna la fenetre.
+
+Au meme instant, au milieu du silence qui planait sur cette scene
+fantastique, un leger declic se fit entendre et une demi-obscurite se
+repandit sur la piece.
+
+Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenetre: comme la porte,
+elle etait maintenant muree exterieurement par un rideau de fer. A ce
+moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir.
+
+--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous etes libre.
+
+--Au revoir, madame, repondit Pardaillan en la regardant en face.
+
+Espinosa la reconduisit, et, en traversant la piece secrete ou les
+sbires faisaient la haie, a voix basse:
+
+--J'espere qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta.
+
+Si cuirasse que fut le grand inquisiteur, il ne put s'empecher de
+fremir.
+
+--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette
+situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutumee chez
+lui.
+
+--Qu'importe! fit Fausta. Etes-vous donc d'un esprit assez faible pour
+vous laisser arreter par des considerations de sentiment?
+
+--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement.
+
+Ce fut au tour de Fausta de fremir.
+
+--C'est precisement pour cela que je souhaite ardemment sa mort!
+rala-t-elle dans un souffle.
+
+Espinosa la contempla une seconde sans repondre, puis s'inclinant
+ceremonieusement:
+
+--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui
+sont dus, ordonna-t-il.
+
+Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent
+et majestueux devant la troupe qui attendait tres calme, Espinosa reprit
+paisiblement:
+
+--Le cabinet ou nous sommes est une merveille de machinerie executee
+par des Arabes qui sont des maitres incomparables dans l'art de la
+mecanique. Des l'instant ou vous etes entre, vous avez ete en mon
+pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans eveiller votre attention, donner des
+ordres promptement et silencieusement executes. Je pourrais, d'un
+geste dont vous ne soupconneriez meme pas la signification, vous faire
+disparaitre instantanement, car le plancher sur lequel vous etes
+est machine comme tout le reste ici... Convenez que tout a ete
+merveilleusement combine pour reduire a neant toute tentative de
+resistance.
+
+--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement a
+organiser un guet-apens.
+
+Espinosa eut un sourire:
+
+--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accede a vos
+demandes, c'est bien par estime pour votre caractere. Et, quant au
+nombre des combattants que j'ai mis sur pied a votre intention, il vous
+dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et,
+maintenant que je vous ai prouve que je n'ai accede que pour vous etre
+agreable, je vous demande: consentez-vous a vous entretenir avec moi,
+monsieur?
+
+--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez
+a me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je
+consens a m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si
+je refuse, les sbires que vous avez apostes vont se ruer sur moi et me
+hacher comme chair a pate... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai
+cede a la crainte?
+
+--C'est juste! fit simplement Espinosa.
+
+Et, se tournant vers ses hommes:
+
+--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.
+
+Avec un ordre parfait, les troupes se retirerent aussitot, laissant
+toutes les portes grandes ouvertes.
+
+Espinosa fit un signe imperieux, et le dominicain et les deux moines
+disparurent a leur tour.
+
+Au meme instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fenetre
+se releverent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la
+piece secrete, ou se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
+d'avant, continua de marquer la place ou se trouvait primitivement la
+bibliotheque.
+
+--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence a croire que je m'en tirerai.
+
+--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherche
+a vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'etais de force
+a me mesurer avec vous sans redouter une defaite. Voulez-vous maintenant
+m'accorder l'entretien que je vous ai demande?
+
+--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.
+
+--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-etre meme serons-nous amis
+bientot si, comme je l'espere, nous arrivons a nous entendre. Dans tous
+les cas, quoi que vous decidiez, je vous engage ma parole que vous
+sortirez du palais librement comme vous y etes entre. Notez, monsieur,
+que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dependra de ce que vous
+allez decider vous-meme. J'espere que vous ne doutez pas de ma parole?
+
+--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens
+pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menace, vous dire
+des choses plutot dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit,
+monsieur, je suis a vos ordres.
+
+Et, en lui-meme, il pensait:
+
+--Attention! Ceci va etre une lutte autrement redoutable que celle avec
+le geant a barbe. Les duels a coups de langue n'ont jamais ete de mon
+gout.
+
+--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici,
+dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscretes entendent ce
+que nous allons nous dire.
+
+Au meme instant, la porte se referma derriere Pardaillan, la
+bibliotheque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans
+le cabinet.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux
+adversaires qui s'estiment mutuellement et desirent ne pas devenir
+ennemis.
+
+--Je vous ecoute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un
+fauteuil.
+
+
+
+XIV
+
+LES DEUX DIPLOMATES
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que
+celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa.
+
+--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement
+d'epaules.
+
+--Comment se fait-il que vous soyez reste un pauvre gentilhomme sans feu
+ni lieu?
+
+--On m'a donne les terres et revenus du comte de Margency... J'ai
+refuse. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonte, par le
+devouement, par l'amour sincere et constant, fit Pardaillan avec
+une emotion contenue, m'a legue sa fortune--considerable, monsieur,
+puisqu'elle s'elevait a deux cent vingt mille livres. J'ai tout donne
+aux pauvres sans distraire une livre.
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit reste un
+simple aventurier?
+
+--Le roi Henri III a voulu faire de moi un marechal de ses armes... J'ai
+refuse.
+
+--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une
+mission occasionnelle, sans grande importance?
+
+--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre...
+J'ai refuse.
+
+"Chaque reponse de cet homme est un veritable coup de boutoir... Eh
+bien, procedons comme lui... Assommons-le d'un seul coup", reflechit
+Espinosa.
+
+--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait etait au-dessous
+de votre merite, dit-il.
+
+Pardaillan le considera d'un oeil etonne et:
+
+--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a ete offert
+etait, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rever un pauvre
+aventurier comme moi, dit-il doucement.
+
+Pardaillan ne jouait nullement la comedie de la modestie. Il
+etait sincere. C'etait un des cotes remarquables de cette nature
+exceptionnelle de s'exagerer les obligations, tres reelles, qu'on lui
+devait.
+
+Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa
+superiorite, fut en meme temps un timide et un modeste dans les
+questions de sentiment.
+
+Il crut avoir affaire a un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il
+pourrait se l'attacher:
+
+--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix
+mille ducats de rente perpetuelle a prendre sur les revenus des Indes;
+un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
+civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats
+pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit
+bannieres espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison...
+Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes?
+
+--Cela depend de ce que j'aurai a faire en echange de ce que vous
+m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.
+
+--Vous aurez a mettre votre epee au service d'une cause noble et juste,
+dit Espinosa.
+
+--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas
+un gentilhomme digne de ce nom qui hesiterait a donner l'appui de son
+epee a une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour
+cela que de faire appel a des sentiments d'honneur ou plus simplement
+d'humanite... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'epee
+du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas.
+
+--Quoi! s'ecria Espinosa stupefait, vous refusez les offres que je vous
+fais?
+
+--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me
+consacrer a la cause dont vous parlez.
+
+--Cependant, il est juste que vous soyez recompense.
+
+--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutot en quoi consiste
+cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois.
+
+--Monsieur, fit Espinosa, vous etes un des hommes avec qui la franchise
+devient la supreme habilete... J'irai donc droit au but.
+
+Espinosa parut se recueillir un instant.
+
+"Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne parait pas
+vouloir sortir toute seule!"
+
+--Je vous ecoutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua
+Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a semble que l'espece d'aversion
+que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zele qu'il
+deploie dans la repression de l'heresie. Ce que vous lui reprochez le
+plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hecatombes de
+vies humaines qui repugnent a votre sensibilite, selon votre propre
+expression... Est-ce vrai?
+
+--Cela... et puis autre chose encore, fit enigmatiquement le chevalier.
+
+--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la realite. Parce
+que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empeche
+de discerner la cause profondement humaine, genereuse, elevee... Mais,
+si je vous expliquais...
+
+--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour
+justifier le fanatisme et les persecutions qu'il engendre...
+
+--Fanatisme! Persecution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit,
+tout explique, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de
+Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
+n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au meme sens que vous,
+je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il
+tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bucher, moi, le grand
+inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyaute et
+jusqu'a quel point j'entends pousser la franchise.
+
+--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assure qu'en sortant
+d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire.
+
+--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hesitation et
+sans fard. Donc, la ou il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir
+fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un systeme murement
+etudie.
+
+--Fanatisme ou systeme, le resultat est toujours le meme: la destruction
+d'innombrables existences humaines.
+
+--Comment pouvez-vous vous arreter a d'aussi pauvres considerations? Que
+sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la regeneration
+de toute une race! Ce qui apparait aux yeux du vulgaire comme une
+persecution n'est en realite qu'une vaste operation chirurgicale
+necessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blesse qui sent le
+couteau de l'operateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle
+de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau.
+Cependant, celui-ci ne se laisse pas emouvoir par les clameurs de son
+malade en delire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au
+bout de son devoir, qui est d'achever l'operation bienfaisante et
+il sauve son malade, souvent malgre lui. Nous sommes, monsieur, ces
+operateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond,
+humains et genereux. Nous ne nous laissons pas plus emouvoir par les
+clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touches par des
+manifestations de reconnaissance le jour ou nous aurons mene a bien
+l'operation entreprise, c'est-a-dire le jour ou nous aurons sauve
+l'humanite.
+
+Le chevalier avait ecoute attentivement l'explication que Espinosa
+venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait etrangement avec
+le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut termine, il
+resta un moment reveur, puis, redressant sa tete fine:
+
+--Mais etes-vous sur, monsieur, qu'en agissant ainsi vous realisez le
+bonheur de l'humanite?
+
+--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement medite ces questions et
+j'ai mesure le fond des choses. Je suis arrive a cette conclusion que la
+science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une
+tenacite implacable, parce que la science est la negation de tout
+et qu'au bout c'est la mort, c'est-a-dire le neant, c'est-a-dire la
+terreur, le desespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre a la science
+aboutit fatalement la ou je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc
+dans l'ignorance la plus complete, la plus absolue, parce qu'elle
+preserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible
+l'ineluctable moment ou tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est
+pas fini precisement, et que ce moment d'horreur intense devient
+un passage dans une vie meilleure. Voila pourquoi je poursuis
+irremissiblement tout ce qui manifeste des idees d'independance. Voila
+pourquoi je veux imposer a l'humanite entiere cette foi que j'ai perdue,
+parce que, assure de mourir desespere, je veux, dans mon amour pour mes
+semblables, leur eviter, du moins, mon sort affreux.
+
+--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de
+malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace
+d'un soupir.
+
+--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun depit, je n'ai pas reussi
+a vous convaincre. Mais, si j'ai echoue dans des generalites, peut-etre
+serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous
+soumettre.
+
+--Dites toujours, fit Pardaillan sur la defensive.
+
+--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui etes
+un preux, toujours pret a tirer l'epee pour le faible contre le fort,
+refuserez-vous de preter l'appui de votre epee a une cause juste?
+
+--Cela depend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous
+apparait comme noble et juste peut m'apparaitre, a moi, comme bas et
+vil.
+
+--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous
+accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en
+faveur de la victime?
+
+--Non pas, certes!
+
+--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empecher un
+assassinat.
+
+--Qui veut-on assassiner?
+
+--Le roi Philippe.
+
+--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur,
+il me semble pourtant que Sa Majeste est de taille a se defendre!
+
+--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme,
+un ambitieux, a jure de tuer le roi. Il a murement et longuement prepare
+son forfait. A cette heure, il est pret a frapper, et nous ne pouvons
+rien contre ce miserable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se
+faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait
+provoquer un soulevement irresistible. Parce que, pour l'atteindre et
+sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se
+dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'etre sanguinaire
+que vous croyez, et, plutot que de frapper une multitude d'innocents
+egares par les machinations de cet ambitieux, il prefere s'abandonner
+aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacre de
+veiller sur les jours de Sa Majeste, nous cherchons un moyen d'arreter
+la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans
+dechainer la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous
+consentez a empecher ce crime monstrueux.
+
+--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait a discerner la verite
+dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit
+guere sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser
+s'accomplir froidement s'il dependait de moi de l'empecher.
+
+--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauve et votre
+fortune est faite.
+
+--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le
+chevalier, qui reflechissait profondement. Expliquez-moi plutot comment
+je pourrai executer seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
+malgre la puissance formidable dont il dispose.
+
+--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrete
+l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous
+accuser d'y etre pour quelque chose...
+
+Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan
+glacial.
+
+--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre
+de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave.
+Mais votre epee est invincible. Le denouement de la rencontre est
+assure, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la
+foule n'ira pas, je presume, s'ameuter parce qu'un etranger se sera pris
+de querelle avec El Torero...
+
+"J'avais bien devine, pensa Pardaillan. C'est un tour de traitrise a
+l'adresse de ce malheureux prince..."
+
+--Vous avez bien dit El Torero? dit-il herisse.
+
+--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquietude. Auriez-vous des
+raisons personnelles de le menager?
+
+--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous
+dire que vous me proposez la un bel assassinat dont je ne me ferai pas
+le complice.
+
+--Pourquoi? fit doucement Espinosa.
+
+--Mais, fit Pardaillan du bout des levres, d'abord parce qu'un
+assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir ose me la proposer
+constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais ete une
+de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis
+une heure me degagent des obligations que je crois vous avoir. Mais,
+comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
+simplement que don Cesar est de mes amis. Et, si j'ai un conseil a vous
+donner, a vous et a votre maitre, c'est de ne rien entreprendre de
+facheux contre ce jeune homme.
+
+--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la meme douceur.
+
+--Parce que je m'interesse a lui et que je ne veux pas qu'on y touche,
+dit froidement Pardaillan, qui se leva.
+
+--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre,
+dit Espinosa livide.
+
+--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai meme dit a votre maitre, fit
+Pardaillan toujours froid.
+
+--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engage ma parole que
+vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est
+que je suis sur de vous retrouver et, alors, je vous briserai
+impitoyablement, car vous etes un obstacle a des projets patiemment
+elabores... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien.
+
+Pardaillan le regarda bien en face et, l'air etincelant, sans
+forfanterie, avec une assurance impressionnante:
+
+--Gardez-vous vous-meme, monsieur! dit-il.
+
+Et il sortit d'un pas ferme et assure, suivi des yeux par Espinosa, qui
+souriait d'un sourire etrange.
+
+
+
+XV
+
+LE PLAN DE FAUSTA
+
+Ponte-Maggiore avait entraine Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer
+une parole, il le conduisit sur les berges a peu pres desertes du
+Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, a l'entree de la ville.
+
+Un moine, qui paraissait plonge dans de profondes meditations, marchait
+a quelques pas derriere eux et ne les perdait pas de vue.
+
+Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de
+lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une
+voix haletante:
+
+--Ecoute, Montalte, dit-il, ici comme a Rome, je te demande une derniere
+fois: veux-tu renoncer a Fausta?
+
+--Jamais! dit Montalte avec une sombre energie.
+
+Les traits de Ponte-Maggiore se convulserent, sa main se crispa sur la
+poignee de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maitrisa,
+et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:
+
+--Sans renoncer a elle, tu pourrais du moins la quitter...
+momentanement. Nous etions amis, Montalte, nous pourrions le
+redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous
+deux en Italie.
+
+--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien use...
+Nous avons un interet capital a nous trouver a Rome au moment ou il
+mourra, toi, Montalte, pour toi-meme, puisque tu etais designe pour
+succeder a Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Cremone.
+
+A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put reprimer
+un tressaillement. La tiare avait toujours ete le but de ses reves
+d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son
+ambition. Il n'hesita pas et secoua la tete avec une resolution
+farouche.
+
+--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du
+pape et de qui lui succedera... Tu veux m'eloigner d'elle!
+
+--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensee que je vis
+loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir,
+l'aimer... te faire aimer peut-etre... cette pensee me met hors de moi.
+Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai
+jamais, mais tu ne la verras pas davantage...
+
+Montalte haussa furieusement les epaules, et d'une voix sourde:
+
+--Insense! dit-il. Sa presence m'est aussi indispensable pour vivre que
+l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma
+vie!...
+
+--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapiere au
+poing.
+
+Montalte evita le coup d'un bond en arriere et, degainant d'un geste
+rapide, il recut le choc sans broncher et les fers se trouverent engages
+jusqu'a la garde.
+
+Pendant quelques instants, ce fut, sous l'eclatant soleil, une lutte
+acharnee; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun
+avantage marque de part et d'autre.
+
+Enfin, Ponte-Maggiore, apres quelques feintes habilement executees, se
+tendit brusquement et son epee vint s'enfoncer dans l'epaule de son
+adversaire.
+
+Au moment ou il se redressait avec un rugissement de joie triomphante,
+Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son epee au travers
+du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
+renverserent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre ou il etait
+tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blesses, les considera un
+instant sans emotion et se dirigea aussitot vers la tour de l'Or ou
+il penetra par une porte derobee. Quelques instants plus tard, il
+reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civieres sur
+lesquelles les deux blesses, evanouis, furent charges et transportes
+avec precaution dans la tour.
+
+Montalte, le moins grievement atteint, revint a lui le premier. Il
+se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, etendu sur un lit
+moelleux aux courtines soigneusement tirees. Au chevet du lit, une
+petite table encombree de potions, de linges a pansement. De l'autre
+cote de la table, un deuxieme lit hermetiquement clos.
+
+Entre les deux lits, le moine allait et venait a pas menus et feutres,
+versait des liquides epais et inconnus, minutieusement doses, preparait
+avec un soin meticuleux une sorte de pommade brunatre.
+
+Lorsque le moine s'apercut que le blesse devait etre eveille, il
+s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancee de
+respect:
+
+--Comment Votre Eminence se sent-elle?
+
+--Bien! repondit Montalte d'une voix faible.
+
+Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout
+marche normalement.
+
+--Votre Eminence sera sur pied dans quelques jours, a moins d'imprudence
+grave de sa part, dit-il.
+
+Montalte brulait du desir de poser une question. Il esperait bien avoir
+tue Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gemissement
+se fit entendre. Le moine se precipita et tira les rideaux du deuxieme
+lit d'ou partait le gemissement.
+
+"Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tue!"
+
+Et une expression de rage et de haine s'etendit sur ses traits
+bouleverses. De son cote, Ponte-Maggiore apercut tout d'abord la tete
+livide de Montalte et la meme expression de haine et de defi se lut dans
+ses yeux.
+
+Cependant, le moine-medecin s'empressait. Avec une adresse et une
+legerete de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge
+fin recouvert d'une epaisse couche de la pommade qu'il venait de
+fabriquer et, soulevant la tete de son malade avec des precautions
+infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un elixir.
+Aussitot une expression de bien-etre se repandait sur les traits
+de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tete sur l'oreiller,
+murmurait:
+
+--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut
+vous etre funeste.
+
+"Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc reussi a arracher a mon oncle
+ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!"
+
+Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux
+energiques du moine, les deux blesses avaient recouvre toute leur
+conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, charges de
+menaces.
+
+Le moine se dirigea vivement vers une piece voisine. La, un religieux
+attendait, plonge dans la priere et la meditation... du moins en
+apparence. Le moine-medecin lui dit quelques mots a voix basse et revint
+precipitamment se placer entre ses deux malades.
+
+Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et
+s'approcha du moine-medecin qui se courba respectueusement, tandis que
+Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec
+une sourde terreur:
+
+"Le grand inquisiteur!"
+
+Espinosa eut une interrogation muette a l'adresse du medecin qui
+repondit par un geste rassurant et ajouta:
+
+--Ils sont sauves, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains a chaque
+instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!
+
+Le grand inquisiteur, avec une fixite troublante, fit un geste
+imperieux. Le moine se courba profondement et se retira aussitot de son
+pas silencieux. Espinosa prit un siege et s'assit entre les deux lits,
+face aux deux blesses qu'il tenait sous son regard dominateur.
+
+--Ca, dit-il, d'un ton tres calme, etes-vous des enfants ou des
+hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de
+Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes superieurs, dignes de
+commander a vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle
+et stupide!...
+
+Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de
+protestations, Espinosa reprit avec plus de force:
+
+--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc
+rien? Niais que vous etes? Pendant que vous vous entre-dechirez, qui
+triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aime, lui! Pardaillan
+qui reussira a vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupes a
+vous mordre... et il aura bien raison!
+
+--Assez! assez! monseigneur, rala Ponte-Maggiore, tandis que Montalte,
+l'oeil injecte, crispait furieusement ses poings.
+
+Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:
+
+--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos
+haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et
+terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tue, il sera
+temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas a vous entendre.
+
+Montalte et Ponte-Maggiore se regarderent, hesitants et effares. Ils
+n'avaient pas songe, ni l'un ni l'autre, a cette solution pourtant
+logique.
+
+--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.
+
+--Croyez-vous sincerement que Pardaillan est seul a redouter pour vous?
+
+--Oui, ralerent les deux blesses.
+
+--Voulez-vous reellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente
+et desesperee?
+
+--Oh! tout mon sang en echange de cette minute!
+
+--Eh bien, alors, soyez amis et allies. Jurez de marcher la main dans la
+main jusqu'a ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta
+Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.
+
+Et les deux ennemis, reconcilies dans une haine commune contre le rival
+prefere, tendirent la main sur la croix et gronderent d'une meme voix:
+
+--Je jure!...
+
+--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment!
+Alliance offensive et defensive, et sus a Pardaillan!
+
+--Sus a Pardaillan! C'est jure, monseigneur.
+
+--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous etes moins
+grievement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie a vos bons
+soins. Il n'y a pas un instant a perdre; il faut que vous soyez sur pied
+le plus tot possible. Songez que vous avez affaire a un rude lutteur,
+qui, pendant que vous etes Cloues ici, par votre faute, ne perd pas son
+temps, lui. Au revoir, messieurs.
+
+Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.
+
+Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortee de
+Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitte l'Alcazar avec tous
+les honneurs dus a son rang.
+
+Fausta aimait a s'entourer d'un luxe inoui partout ou elle allait. A
+cet effet, elle semait l'or a pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle
+s'entourait faisait partie d'un systeme, un peu theatral, savamment
+etudie. C'etait comme une sorte de mise, en scene eblouissante destinee
+a frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en
+relief sa beaute.
+
+A Seville, Fausta s'etait fait immediatement amenager une demeure
+somptueuse ou s'entassaient les meubles precieux, les tentures
+chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maitres les plus reputes
+de l'epoque. Ce fut dans cette demeure que sa litiere la conduisit.
+
+Rentree chez elle, ses femmes la depouillerent du fastueux costume de
+cour qu'elle avait revetu pour sa visite a Philippe II, et lui passerent
+une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculee.
+Ainsi vetue, elle se retira dans sa chambre a coucher, piece ou nul ne
+penetrait et qui contrastait etrangement, par sa simplicite, avec les
+splendeurs qui l'environnaient.
+
+La, sure que nul oeil indiscret ne pouvait l'epier, elle sortit de son
+sein la declaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever.
+Elle la considera longtemps d'un air reveur, puis elle l'enferma dans
+un petit etui a fermoir secret qu'elle placa dans un tiroir habilement
+dissimule au fond d'un coffre en chene massif.
+
+Ces precautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdit
+rien de ce calme majestueux qu'elle devait a une longue etude, elle
+reflechit:
+
+"Ainsi, j'ai rencontre Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a
+suffi pour me faire trebucher encore!"
+
+Et, avec un sourire indefinissable:
+
+"Il est vrai que Pardaillan lui-meme est venu me delivrer!... Il
+est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste
+chevaleresque de Pardaillan lui coutera la vie... Mais Espinosa
+osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement
+machine?... Ce n'est pas sur! La diplomatie de ce pretre est lente et
+tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui
+aussi!... Pourquoi ne veut-il etre a moi?... Que ne ferions-nous pas si
+nous etions unis?..."
+
+Sa pensee eut une nouvelle orientation en songeant a Philippe II:
+
+"L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde...
+Sera-t-elle durable? Alors que j'esperais l'eblouir par l'elevation de
+mes conceptions, ma beaute seule a paru impressionner cet orgueilleux
+vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par
+lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par
+l'age."
+
+Et, revenant a ce qui etait le fond de sa pensee:
+
+"Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan
+revoit Philippe, cet amour du roi s'eteindra aussi vite qu'il s'est
+allume. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera,
+c'est ineluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!..."
+
+Encore un coup une saute dans sa pensee:
+
+"Myrthis!... Ou peut etre Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils
+doivent etre en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer
+a la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me parait
+assez sur."
+
+Et, avec un accent intraduisible:
+
+"Fils de Pardaillan!... Si ton pere t'ignore, si ta mere t'abandonne,
+que seras-tu? que deviendras-tu?..."
+
+Longtemps elle resta, ainsi a songer. Enfin, elle fit venir son
+intendant, lui donna des instructions et demanda:
+
+--Monsieur le cardinal Montalte est-il la?
+
+--Son Eminence n'est pas encore rentree, madame.
+
+Fausta fronca le sourcil et elle reflechit.
+
+"Cette disparition est etrange... Montalte me trahirait-il? Ne
+lui a-t-on pas plutot tendu quelque embuche? Il doit y avoir de
+l'Inquisition la-dessous... J'aviserai..."
+
+--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery?
+interrogea-t-elle, tout haut.
+
+--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la
+faveur d'etre recu.
+
+--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes
+gentilshommes.
+
+L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un
+fauteuil monumental et somptueux comme un trone, en une de ces attitudes
+de charme et de grace dont elle avait le secret, et attendit.
+
+Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois "ordinaires"
+s'inclinaient respectueusement devant elle.
+
+Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de
+Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mepris, repondit:
+
+--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons a causer.
+
+Les quatre gentilshommes s'inclinerent en silence et prirent place dans
+les fauteuils disposes autour d'une petite table qui les separait de la
+princesse.
+
+--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la
+France pour m'apporter l'assurance de votre devouement et l'appui de
+vos vaillantes epees. Le moment me parait venu de faire appel a ce
+devouement. Puis-je compter sur vous?
+
+--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.
+
+--Jusqu'a la mort! ajouta Montsery.
+
+--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.
+
+--Avant toute chose, je desire etablir nettement les conditions de votre
+engagement.
+
+--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent tres
+raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.
+
+--Combien vous rapportait votre emploi aupres de Henri de Valois?
+demanda Fausta en souriant.
+
+--Sa Majeste nous donnait deux mille livres par an.
+
+--Sans compter la nourriture, le logement, l'equipement.
+
+--Sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+--C'etait peu, fit simplement Fausta.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.
+
+--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompe, dit froidement Fausta qui
+frappa sur un timbre.
+
+A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son
+entree.
+
+Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupeserent les sacs et se
+regarderent avec des sourires emerveilles.
+
+--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces
+sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous
+servir... sans compter la nourriture, le logement et l'equipement...
+sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+Les trois eurent un eblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans
+dignite, s'exclama:
+
+--C'est trop! madame... beaucoup trop!
+
+Les deux autres approuverent de la tete, cependant que, des yeux, ils
+caressaient les venerables sacs.
+
+--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous etiez au service
+du roi. Vous voici a celui d'une princesse qui deviendra souveraine un
+jour, peut-etre...
+
+--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donne de grand coeur,
+ajouta-t-elle, designant les sacs.
+
+--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui etait le plus jeune, entre le
+service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta,
+croyez bien que nous n'hesiterons pas un seul instant.
+
+--Meme sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaitre
+un des trois sacs.
+
+--Ni menus profits, dit Chalabre a son tour, en subtilisant d'un geste
+prompt le deuxieme sac.
+
+Ce que voyant, Montsery, pour ne pas etre en reste, s'empara du dernier
+sac en disant:
+
+--C'est pour vous obeir, madame.
+
+Fausta dit soudain:
+
+--Vous allez en expedition, messieurs.
+
+Les trois dresserent l'oreille.
+
+--La meme somme vous sera comptee a la fin de l'expedition...
+
+Les trois furent aussitot debout.
+
+--Il s'agit de Pardaillan, messieurs.
+
+--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle
+cette generosite, plus que royale, est-elle le prix?
+
+L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanement. Les faces
+epanouies devinrent graves et inquietes, les yeux scruterent les coins
+d'ombre, comme s'ils se fussent attendus a voir apparaitre celui dont le
+nom seul suffisait a les affoler.
+
+--Trouvez-vous toujours votre service paye trop cher? demanda Fausta,
+sans raillerie.
+
+Les trois hommes hocherent la tete.
+
+--Des l'instant ou il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est
+pas trop cher!
+
+--He quoi! hesiteriez-vous? demanda encore Fausta.
+
+--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y
+a de quoi hesiter!
+
+--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais depenser les
+pistoles qui tintent dans'ce sac?
+
+Fausta, toujours glaciale, dit simplement:
+
+--Decidez-vous, messieurs.
+
+Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils premeditaient
+le meurtre eut ete la pour les entendre, Sainte-Maline dit:
+
+--Il s'agit donc de?...
+
+Et un geste d'une eloquence terrible traduisit sa pensee.
+
+Toujours brave et resolue, avec un imperceptible dedain, Fausta formula
+tout haut, froidement, resolument, ce que le brave n'avait pas ose dire:
+
+--Il faut tuer Pardaillan!
+
+--Ah bah! apres tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.
+
+Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prets a mordre, la
+rapiere au poing, les trois crierent:
+
+--Sus a Pardaillan!
+
+Fausta sourit. Et, sure d'eux, elle se tourna vers Bussi.
+
+--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer
+au service de la princesse Fausta?
+
+--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honore
+d'entrer a votre service.
+
+--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une epee telle
+que la votre serait d'un appoint precieux. Faites vos conditions
+vous-meme.
+
+Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un
+accent de haine furieuse, il gronda:
+
+--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de
+Pardaillan, je donnerais, sans hesiter, non seulement ma fortune
+jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'a la derniere
+goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame,
+j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour
+le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon
+independance.
+
+--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans
+les memes dispositions a votre egard.
+
+--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette
+entreprise... Ne vous fachez pas, messieurs, je ne doute ni de votre
+zele ni de votre devouement, mais vous agissez pour le compte de madame,
+tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa
+haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en
+lui-meme.
+
+--Avez-vous un plan trace, monsieur de Bussi? demanda Fausta.
+
+--Tres vague, madame.
+
+--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tot possible,
+insista Fausta en se levant.
+
+--Il mourra! grinca Bussi avec assurance.
+
+Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui gronderent.
+
+--Il mourra!
+
+--Allez, messieurs, dit Fausta en les congediant avec un geste de
+souveraine.
+
+Des qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir,
+le premier soin des trois ordinaires fut d'eventrer leurs sacs, et
+d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation
+intense.
+
+--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une
+poignee de pieces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!
+
+--Le service de Fausta est bon!
+
+--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura
+Chalabre en hochant la tete.
+
+Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:
+
+--C'est dommage!... Il me plaisait, a moi, ce diable d'homme!
+
+--C'est pourtant ce meme homme que nous devons attaquer...
+
+--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
+
+--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la
+prosperite, ma foi! tant pis pour Pardaillan! decida Sainte-Maline.
+
+
+
+XVI
+
+LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS
+
+Lorsque Pardaillan, apres avoir quitte Espinosa, se trouva de nouveau
+dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:
+
+"Ouf! Me voila enfin sorti de ce cabinet savamment machine, certes, mais
+qui manquait vraiment trop de securite avec ses chausse-trapes et ses
+planchers a bascule... Ici, du moins, je sais ou je pose le pied."
+
+Et, de son coup d'oeil si prompt et si sur, etudiant le terrain autour
+de lui:
+
+--Hum! C'est bientot dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machine
+comme le cabinet d'ou je sors? De quel cote aller?
+
+--De quel cote sortir? A droite ou a gauche?... Ce brave monsieur
+Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander
+mon chemin?
+
+Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il reflechit:
+
+"Ouais! Ne vais-je pas me remettre benevolement dans la gueule du
+loup?... Pourquoi souriait-il de si etrange facon quand je l'ai
+quitte?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-la... Peut-etre serait-il
+prudent de ne pas trop se fier a la bonne foi de ce pretre... Voyons!
+je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable!
+j'arriverai toujours quelque part!"
+
+Ayant ainsi decide, il se mit resolument en route, aux aguets, la main
+sur la garde de l'epee bien degagee, prete a jaillir du fourreau a la
+moindre alerte.
+
+Le corridor dans lequel il se trouvait etait tres large. C'etait comme
+une artere centrale a laquelle venaient aboutir une multitude de voies
+transversales plus etroites. Quelques rares fenetres jetaient, par-ci
+par-la, une nappe de lumiere tamisee par les vitraux multicolores, en
+sorte que ces couloirs etaient, dans leur plus grande etendue, plutot
+sombres ou meme completement obscurs.
+
+Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait
+brusquement a gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de
+la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit
+le bruit d'une troupe nombreuse en marche.
+
+Par malchance, juste a cet endroit, se trouvait une fenetre. Impossible
+de passer inapercu. Il s'arreta.
+
+Au meme instant, un commandement bref se fit entendre:
+
+--Halte!
+
+Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posees a
+terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allees et venues, les
+differents bruits particuliers a une troupe qui s'installe.
+
+"Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?"
+
+Il reflechit un instant, puis eut un de ces gestes resolus qu'il avait
+dans les circonstances graves et murmura:
+
+"C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand
+inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!..."
+
+Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.
+
+A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes
+deboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la
+presence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approcherent de la
+fenetre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent a jouer aux des.
+
+Comme il allait tourner a gauche, Pardaillan se heurta a un deuxieme
+groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se meler a la
+partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
+des soldats, qui s'ecarterent devant lui sans faire la moindre remarque.
+
+"Allons, pensa-t-il, decidement, ce n'est pas a moi qu'ils en veulent!"
+
+Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager etait
+occupe par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'etablir la comme pour
+y camper, ainsi qu'il l'avait pense, tout en poursuivant son chemin d'un
+air tres calme, le chevalier se tenait pret a tout.
+
+Il avait deja depasse le groupe sans que nul fit attention a lui. Il n'y
+avait plus devant lui qu'un soldat qui s'etait arrete et, accroupi sur
+les dalles, paraissait tres attentionne a reparer une de ses chaussures.
+
+Pardaillan sentit la confiance lui revenir.
+
+Il se trouvait presque a la hauteur du soldat accroupi. Alors il
+entendit une voix murmurer:
+
+--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Evitez les rondes... on veut
+vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arriere, la retraite vous
+est coupee...
+
+Pardaillan, qui allait depasser le soldat, se retourna vivement pour lui
+repondre, mais deja l'homme s'etait elance et rejoignait ses camarades
+en courant.
+
+"Oh! oh! pensa le chevalier qui se herissa, je me suis trop hate
+de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me
+previent-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui
+s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
+rangs de profondeur, tous armes de mousquets... Malepeste! M. Espinosa
+fait bien les choses, et, si je me tire de la, ce ne sera vraiment pas
+de sa faute!"
+
+Il s'eloigna a grands pas en grommelant:
+
+"Eviter les rondes!... C'est plus facile a dire qu'a faire... Si
+seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant a revenir
+en arriere, je n'aurais garde de le faire..."
+
+Le couloir dans lequel il se trouvait etait redevenu sombre et, comme
+cette demi-obscurite le favorisait, il avancait d'un pas souple et
+allonge, evitant de faire resonner les dalles, pas trop inquiet, en
+somme, bien que sa situation fut plutot precaire.
+
+Tout a coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche
+d'une nouvelle troupe.
+
+"Une des rondes qu'il me faut eviter", murmura-t-il en cherchant
+instinctivement autour de lui.
+
+Au meme instant la ronde deboucha d'un couloir transversal et vint droit
+a lui.
+
+"Me voici pris entre deux feux!" songea-t-il.
+
+En regardant attentivement il apercut, sur sa gauche, une embrasure;
+d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus epaisse et s'appuya a la
+porte qui se trouvait la.
+
+Or, comme il tatait de la main pour se rendre compte, il sentit que la
+porte cedait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par
+l'entrebaillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
+repoussa vivement la porte sur lui et resta la, l'oreille tendue,
+retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de
+soulagement. Et, comme le bruit de pas s'etait perdu au loin, il voulut
+sortir et tira la porte a lui: elle resista. Il insista, chercha: la
+porte qu'il avait a peine poussee, actionnee par quelque ressort cache,
+s'etait fermee d'elle-meme et il lui etait impossible de l'ouvrir.
+
+"Diable! murmura-t-il, voila qui se complique."
+
+Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le reduit qui l'avait
+abrite momentanement.
+
+C'etait une espece de cul-de-sac. Il y faisait tres sombre, mais le
+chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque
+constamment dans une demi-obscurite, y voyait suffisamment pour se
+rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua
+un petit escalier tournant.
+
+"Bon! songea-t-il, je passerai par la... je n'ai d'ailleurs pas le
+choix."
+
+Resolument il s'engagea dans l'escalier fort etroit et monta lentement,
+prudemment. L'escalier emergeait du sol sans rampe et aboutissait a une
+sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre
+a droite, la troisieme a gauche de l'escalier.
+
+D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il
+eut une moue significative et murmura:
+
+"Si ces portes sont fermees, me voila pris comme un rat dans une
+souriciere."
+
+Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plonge dans une
+demi-obscurite qui, jointe a un silence funebre, commencait a peser
+lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir ecoute l'homme qui
+lui avait conseille d'eviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber
+cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se
+diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre
+un murmure etouffe sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et
+entendit distinctement une voix qui disait:
+
+--Eh bien, que fait-il?
+
+"Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se
+trame la derriere."
+
+Et, l'oreille collee contre la porte, il concentra toute son attention.
+
+Une deuxieme voix inconnue repondait:
+
+--Il erre dans le dedale des couloirs ou il est perdu.
+
+"Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne a n'en pas
+douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre
+trahison, monsieur Espinosa."
+
+De l'autre cote de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton
+bref et imperieux qui lui etait habituel:
+
+--Les troupes?
+
+--Cinq cents hommes, tous armes de mousquets, occupent cette partie du
+palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des
+rondes de vingt a quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les
+sens, fouillent toutes les pieces. Si l'homme se heurte a l'une de ces
+rondes ou a l'un de ces postes, une decharge generale le foudroie...
+
+--Tete et ventre! rugit Pardaillan exaspere, c'est ce qu'il faudrait
+voir!
+
+Et, dans sa tete, avec l'instantaneite de l'eclair, le plan d'evasion
+se dessinait net et precis, d'une simplicite remarquable: entrer
+brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'epee sur la
+gorge et lui dire:
+
+"Vous allez me conduire a l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi
+de Pardaillan, je vous etripe avant que d'etre broye moi-meme!"
+
+Tout cela n'etait qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la
+porte ne fut pas fermee a clef.
+
+Cependant, Espinosa donnait ses ordres:
+
+--Il faut l'acculer a la salle des tortures et l'obliger a y penetrer.
+
+--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien
+oblige de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.
+
+"La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colere, la pensee est digne
+de ce pretre doucereux et felon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas
+encore!"
+
+Et, en disant ces mots, il appuya l'epaule contre la porte, s'arc-bouta
+solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il etouffa
+une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermee ne
+l'etait pas. Il n'eut qu'a la pousser et se rua dans la piece.
+
+Elle etait vide.
+
+D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue
+visible autre que celle par ou H venait de penetrer. Elle etait sans
+meubles, froide, obscure.
+
+Des qu'il vit la piece absolument vide, Pardaillan se rappela avec
+quelle facilite la porte du bas s'etait si enigmatiquement et si mal a
+propos fermee sur lui.
+
+"Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!" songea-t-il.
+
+Et, en meme temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'etait rentre.
+Et, des qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un
+mecanisme invisible, se referma d'elle-meme.
+
+"Il etait temps!" murmura Pardaillan en passant la main sur son front ou
+pointait la sueur de l'angoisse.
+
+Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle etait bien close
+et paraissait assez solide pour resister a un assaut.
+
+Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupefait: il
+ne se reconnaissait plus.
+
+L'escalier tournant avait disparu. Le trou beant par ou il etait entre
+etait comble. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il
+n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et
+celle qui aurait du se trouver en face de l'escalier.
+
+Si solide que fut le cerveau de Pardaillan, il commencait a sentir
+l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu a peu
+l'horreur le penetrer.
+
+Ajoutez qu'il etait a jeun, et que, depuis des heures peut-etre, il
+errait ainsi, pourchasse et traque de couloir en couloir.
+
+S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas a en douter, et ce n'est
+pas cela qui etait fait pour l'effrayer. Mais ou etait ce danger? En
+quoi consistait-il?
+
+"On savait donc que j'etais la, aux ecoutes? grommelait le chevalier. Et
+que me veut-on, decidement? M'obliger a me refugier dans la chambre
+des tortures? Le scelerat qui parlait ici tout a l'heure a justement
+observe: l'homme sera bien oblige de passer par les voies que nous
+laisserons libres devant lui!"
+
+Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, meme dans
+les passes les plus perilleuses:
+
+"L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les
+gens, il faut encore qu'il les injurie!..."
+
+Il demeura un moment reveur et murmura:
+
+"La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend
+dans cette salle!"
+
+Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la
+trouver ouverte.
+
+"Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cedait sous sa pression, puisque
+je dois passer par la!"
+
+Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un
+couloir. Et toujours la meme demi-obscurite, le meme silence...
+
+Pardaillan etait habitue a se dompter, et d'ailleurs il s'etait trouve
+deja a plus d'une aventure perilleuse. Il avait mis l'epee a la main et
+il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil a
+conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
+sentait la sueur couler de son front a grosses gouttes, et son coeur
+battait la chamade pendant qu'il se disait:
+
+"Voici ma derniere aventure. Pour cette fois, le diable lui-meme ne
+saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!"
+
+Il avait deja parcouru un assez long chemin, tournant et retournant
+sans cesse, et sans s'en douter, dans les memes couloirs, qui
+s'enchevetraient comme a plaisir, sondant les coins d'ombre plus
+epaisse, tatant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours,
+sans la trouver, une sortie a ce fantastique labyrinthe ou il errait
+eperdument.
+
+Tout a coup, sans qu'il put discerner d'ou elle venait, devant lui, dans
+l'ombre, il devina, plutot qu'il ne la vit, une nouvelle troupe
+qui, silencieusement, venait a sa rencontre. Il s'arreta et ecouta
+attentivement.
+
+"Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir
+briller les fameux mousquets dont la decharge doit me foudroyer."
+
+D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague
+etait bien a sa portee et se ramassa, etincelant, pret a bondir,
+retrouvant instantanement tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus
+devant lui que des etres de chair et d'os comme lui.
+
+"Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai,
+bien moyen de passer!"
+
+Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arreta net:
+derriere lui, surgie il ne savait d'ou, une autre troupe s'avancait a
+pas de loup. Une fois encore, il etait pris entre deux feux.
+
+"Eh bien, non! reflechit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable!
+il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant
+d'ici!..."
+
+Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.
+
+"Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir a la chambre de torture,
+je pensais bien qu'on m'aurait menage une de ces voies dans lesquelles
+je dois passer."
+
+Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui ceda, ainsi qu'il
+l'avait prevu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans
+s'arreter. Il repoussa rageusement la porte en maugreant:
+
+"En voila encore une que je ne pourrai plus ouvrir!"
+
+La porte poussee violemment claqua, mais ne se ferma pas.
+
+"Tiens! s'etonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-la! Qu'est-ce que
+cela veut dire?"
+
+Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:
+
+--Nous le tenons! il est entre la!
+
+Au meme instant, il entendit une galopade desordonnee.
+
+"Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer.
+Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystere."
+
+Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et
+inspectait les lieux.
+
+"Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-etre toujours
+le meme qui change d'aspect et ou je suis ramene sans m'en douter."
+
+Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un enorme bahut place justement a
+cote de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte.
+Il etait temps; la meme voix qui s'etait deja fait entendre disait en
+frappant la porte:
+
+--Il est la! Je l'ai vu se glisser.
+
+--Enfoncez la porte, commanda une autre voix imperative, nous le tenons!
+
+--Pas encore! railla Pardaillan, campe devant le bahut.
+
+Les coups commencerent a ebranler la porte et, en meme temps, des rires,
+des plaisanteries, des menaces eclataient. Le chevalier comprenait
+parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de
+tenir tete a cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait
+esperer, lorsque le bahut serait tombe--ce qui ne pouvait tarder--etait
+d'en decoudre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous
+le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par ou il
+pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards
+scrutateurs, ses yeux tomberent sur l'emplacement occupe precedemment
+par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, la, une ouverture
+que le bahut servait a dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas
+remarquee au premier abord. Il se pencha. C'etait encore un petit
+escalier qui s'enfoncait dans le sol.
+
+Pardaillan reflechit une seconde:
+
+"Puisque c'est par la qu'on veut que je passe, passons", decida-t-il
+sur-le-champ.
+
+Et il s'engagea dans l'etroit escalier tournant. Il descendit a tatons
+et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un
+etroit souterrain plonge dans une obscurite complete, et si bas qu'il
+fut force de se courber. A tatons, toujours, il fit une vingtaine de
+pas, assez surpris de n'etre pas poursuivi, A ce moment, il entendit
+derriere lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussee
+violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurterent en effet, une
+grille qui venait de se fermer sur lui.
+
+"Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on
+ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas."
+
+La situation du chevalier, traque dans les couloirs du haut, etait
+brillante comparee a celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En
+haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs
+spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait
+un air qui sentait bien un peu le moisi, a la verite, mais qui, somme
+toute, etait encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.
+
+Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant,
+seme de flaques dans lesquelles il s'enfoncait jusqu'a la cheville. Ici,
+plonge dans des tenebres epaisses, il etait oblige d'aller a tatons et
+de se tenir courbe en deux. A chaque instant, il sentait le repugnant
+contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.
+
+Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue
+de ces interminables marches et contre-marches commencait a se faire
+cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arreter.
+
+Tout lui semblait preferable a ce frisson qui s'emparait de lui des
+qu'il sejournait.
+
+De l'angoisse, il passait maintenant a la fureur.
+
+Il etait furieux contre Espinosa qui manquait odieusement a sa parole
+et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable ou il
+jouait le role du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait presumer ce
+qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course
+affolante ou tout se terminerait pour lui dans les raffinements de
+quelque supplice monstrueux.
+
+Il etait furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui
+advenait. Enfin, il etait furieux contre lui-meme, se reprochant
+amerement son manque de resolution, exaspere a tel point que, pour un
+peu, il se fut accuse de couardise, cherchant, tres sincerement, a se
+persuader qu'il aurait du foncer sur les hommes d'armes et que tout,
+meme la mort, etait preferable a sa situation presente et surtout a ce
+danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait
+dans la salle des tortures.
+
+Et, dans ce desarroi de ses pensees, au milieu de l'affolement, au plus
+fort de la fureur, une lueur d'espoir et de reconfort, en cette supreme
+constatation:
+
+"Heureusement M. d'Espinosa, qui pense a tout et machine admirablement
+le guet-apens, a oublie de me faire desarmer. Mordieu! j'ai encore ma
+dague et ma rapiere; avec cela je defie le sieur Espinosa de me livrer
+vivant a ses bourreaux!"
+
+A ce moment il buta sur un obstacle. Il tata du bout du pied: c'etait la
+premiere marche d'un escalier.
+
+"Faut-il monter? reflechit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir
+la et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!"
+
+Il frissonna longuement et:
+
+"Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant
+que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me defendre. Montons!...
+Allons voir ce qui nous attend a la chambre des tortures."
+
+Il monta. L'escalier aboutissait a une salle voutee, faiblement eclairee
+par un soupirail situe tout en haut de la voute. Et ce pale crepuscule,
+succedant aux tenebres opaques dans lesquelles il s'etait debattu, lui
+parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une
+tombe, il aspira avec delices l'air tiede et moisi qui tombait du
+soupirail.
+
+Il eprouva instantanement un peu de bien-etre. Avec le bien-etre, la
+confiance et le courage lui revinrent aussitot.
+
+Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues
+accumulees dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il
+s'ecria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:
+
+--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas a
+lutter avec les immondes betes qui m'assaillent en bas. Tete et ventre!
+il fait bon vivre!
+
+Ayant ainsi philosophe, il etudia les lieux avec sa promptitude
+habituelle. Alors il palit et murmura:
+
+"Ah! ah! me voici donc accule en cette fameuse salle des tortures qui
+doit etre pour moi la fin de tout!"
+
+Sa physionomie prit l'expression hermetique et glaciale qu'elle avait au
+moment de l'action; et, de son oeil froid, il etudia plus minutieusement
+ce lieu patibulaire.
+
+La salle etait relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs
+etaient revetus de plaques de marbre blanc, elle etait dallee de meme
+marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous
+les sens, servaient a l'ecoulement du sang des malheureux sur qui la
+main de l'inquisiteur s'etait appesantie.
+
+Il y avait la, pendus a des crochets, poses a terre ou sur des
+tablettes, une collection complete de tous les instruments de torture en
+usage, et Dieu sait si l'epoque etait feconde en inventions de ce
+genre! Il y en avait meme d'inedits. Pinces, tenailles, masses de fer,
+couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, rechauds,
+paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient la,
+ranges methodiquement et soigneusement entretenus.
+
+L'escalier par lequel il avait penetre la aboutissait de plain-pied a
+la salle. Il n'y avait pas de porte. C'etait comme un trou noir qui se
+perdait dans la nuit opaque.
+
+Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardee de fer,
+defendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.
+
+Si cette porte se fut trouvee devant Pardaillan, au cours de sa fuite
+eperdue, il n'eut pas manque d'aller a elle, avec la quasi-certitude de
+la trouver ouverte.
+
+Mais Pardaillan etait logique. Il savait qu'il devait aboutir la, il
+savait que cette salle d'horreur etait le terme ou il devait trouver la
+mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait
+dit lui-meme: la etait la fin de tout pour lui. Pardaillan etait
+donc certain que cette porte etait bien cadenassee, et qu'essayer de
+l'ebranler serait peine inutile. Par la sans doute viendraient le
+bourreau et ses aides, et qui sait? peut-etre aussi Espinosa, desireux
+d'assister a son agonie.
+
+Pardaillan haussa les epaules et dedaigna d'approcher la porte, de la
+visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus?
+Tout a l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tete aux
+assassins.
+
+Instruit par l'experience, il marchait en sondant le terrain, craignant
+une surprise ou quelque coup de traitrise que les machinations
+fantastiques dont il etait la victime lui faisaient une necessite de
+prevoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer
+garnie de pointes acerees; il prit en outre un couteau a lame courte
+et large--ceci pour le cas ou sa dague et sa rapiere viendraient a se
+briser dans le choc qu'il devinait imminent.
+
+Il saisit un escabeau de chene massif qui servait sans doute au
+bourreau, le traina dans un angle, et, la rapiere au poing, la dague et
+le couteau a la ceinture, la masse a portee de la main, il s'assit et
+attendit en etablissant lui-meme la situation.
+
+"Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs
+ne s'ecartent d'eux-memes pour permettre de m'assaillir par-derriere.
+Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le
+temps."
+
+Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-etre. Tant qu'il
+avait marche, le feu de l'action l'avait empeche de songer a la faim.
+Maintenant qu'il etait immobile, elle se faisait imperieusement sentir.
+Sans doute aussi avait-il la fievre, car une soif ardente le devorait et
+le faisait cruellement souffrir.
+
+Alors, pour la premiere fois, cette pensee atroce lui vint que,
+peut-etre, Espinosa avait concu cette idee vraiment diabolique de le
+laisser mourir de faim et de soif. Cette pensee lui donna le frisson de
+la malemort et il fut aussitot sur pied en grondant:
+
+"Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu
+stupidement la mort sans rien tenter pour l'eviter... Cherchons,
+mort-diable! cherchons!..."
+
+Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect
+formidable l'avait tout d'abord rebute, et il formula sa pensee a haute
+voix:
+
+--Qui me dit qu'elle est fermee?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en
+parlant, il franchissait les trois marches, il etait sur la porte. Les
+lourds verrous, soigneusement huiles, glisserent facilement et sans
+bruit.
+
+Le coeur lui battait a grands coups dans la poitrine; il examina la
+serrure. Elle etait fermee et bien fermee.
+
+Il tira vigoureusement a lui: la porte resista. Elle ne fut meme pas
+ebranlee.
+
+Alors, il lacha la serrure pour examiner le chambranle et la gache. Il
+etouffa un cri de joie.
+
+Cette gache etait maintenue par deux vis a grosses tetes rondes. La
+devisser n'etait qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la
+chambre pour mener a bien cette operation.
+
+Il eut tot fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et,
+tout en travaillant, il se disait:
+
+"Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amene ici sont generalement
+enchaines et escortes de gardes... sans cela on n'aurait pas commis
+l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a
+oublie ce detail... il a oublie que j'ai les mains libres... aussi, j'en
+profite." En moins de temps qu'il ne faut pour l'ecrire, les deux vis
+etaient arrachees. Au moment de tirer la porte a lui, il s'arreta, la
+sueur de l'angoisse au front, et murmura:
+
+"Et si elle est maintenue par des verrous exterieurs?..."
+
+Mais, se secouant furieusement, il saisit a deux mains l'enorme serrure
+et tira a lui: la gache tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.
+
+Pardaillan s'elanca avec un rugissement de joie delirante. En effet, il
+l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer a entrer dans la chambre de
+torture; la, tout devait etre fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
+nul n'etait intervenu, ou peut-etre Espinosa avait-il reellement pense a
+le laisser mourir de faim dans ce cachot.
+
+Or, il etait sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait etre son
+tombeau; il n'avait donc plus rien a redouter, les embuches de
+l'inquisiteur devaient s'arreter la ou il devait trouver la mort. Cela
+lui paraissait tres clair. De la la joie puissante qui l'etreignait.
+
+Avec un soupir de joie, il murmura:
+
+"Allons, je commence a croire que je m'en tirerai!"
+
+Il commenca par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se
+trouvait dans une facon de petit vestibule et il avait en face de lui
+une porte simplement poussee. Il la tira a lui et entra. Il se trouva
+alors dans une allee etroite, largement eclairee par un oeil-de-boeuf
+situe tout en haut, a droite.
+
+"Ouf, s'ecria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien
+cru que je ne le verrais plus."
+
+En effet, ce n'etait plus ici le jour tamise d'un interieur, c'etait la
+lumiere pleine, eclatante, qui penetrait par la. Le tout etait d'arriver
+jusque-la. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
+n'avait pas encore fait jusque-la, suffoque qu'il etait par la joie de
+revoir le ciel et la lumiere.
+
+"Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!"
+
+Effectivement, ce n'etait pas gai! il etait dans un caveau mortuaire.
+Surmontant sa repugnance, il se livra a un examen attentif de sa
+nouvelle prison.
+
+Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de
+cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une
+seule, celle du bas, etait garnie. Les deux autres beaient, attendant le
+depot funebre qui devait leur etre confie provisoirement.
+
+Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'etre
+en maconnerie, comme cela se pratique generalement, etaient en bois de
+chene massif et lourd.
+
+Pardaillan ne s'attarda pas a ce detail. Il eut un rire silencieux et,
+designant les deux cases vides:
+
+"Pardieu! Voila une echelle toute trouvee pour atteindre cette lucarne."
+
+Sans hesiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'a
+la case du haut ou il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.
+
+"Ca n'est pas precisement drole, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce
+n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche", pensa-t-il.
+
+L'oeil-de-boeuf etait coupe par deux barreaux en croix. Pardaillan
+sortit la tete entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des
+jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:
+
+"Un saut magnifique."
+
+A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenetres ogivales garnies
+de vitraux de couleurs a sujets religieux.
+
+"La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!"
+
+Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tater
+les barreaux.
+
+"Ils sont en bois!"
+
+Et il se mit a rire de bon coeur. Cette fois, il etait bien
+definitivement sauve. Briser ce frele obstacle, se laisser glisser,
+franchir le mur qu'il voyait la-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour
+lui. Il etait maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa
+delivrance lui paraissait assuree, certaine, et il se voyait racontant
+cette fantastique aventure a son ami Cervantes.
+
+Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne
+resisterait pas longtemps a sa poigne vigoureuse.
+
+Deja il avait saisi le barreau a pleines mains et tirait de toutes ses
+forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui,
+pesait sur sa gorge.
+
+"Oh la! Qu'est ceci! j'etrangle..." nota-t-il et il rentra
+precipitamment la tete.
+
+Au meme instant ce quelque chose passa brusquement a un pouce de son
+visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se
+rabat, et il fut plonge dans une obscurite complete.
+
+Il projeta vivement ses jambes a gauche pour descendre. Il heurta
+violemment une cloison.
+
+Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait a du bois
+dur comme du fer... Il se sentait presse dans des cloisons epaisses et
+solides, basses et etroites, dans lesquelles il respirait peniblement,
+serre de toutes parts.
+
+Pardaillan etait enferme vivant dans un cercueil.
+
+Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:
+
+"Voila donc la surprise que me menageait Espinosa! Voici donc le piege
+final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donne tete baissee comme un
+etourneau!"
+
+Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-meme et, lorsqu'il
+s'immobilisa, une multitude de petites lumieres scintillerent soudain
+devant ses yeux eblouis.
+
+Refoulant a force de volonte l'epouvante qui l'agrippait, Pardaillan
+chercha d'ou venaient ces lumieres.
+
+Il vit qu'un petit judas ouvert etait amenage dans l'interieur de sa
+boite, a hauteur du visage.
+
+"Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit,
+regardons et ecoutons."
+
+Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:
+
+L'interieur desert de la chapelle. Le choeur brillamment eclaire. Au
+milieu de l'allee centrale un catafalque autour duquel brulaient huit
+cierges.
+
+Avec cette intuition qui lui etait particuliere, Pardaillan devina que
+ce catafalque lui etait destine et qu'on allait porter la son cercueil.
+
+Quatre moines tailles en athletes surgirent de l'ombre et s'approcherent
+du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:
+
+--On va donc celebrer l'office des morts?
+
+--Oui, mon frere.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour celui qui est dans le cercueil.
+
+--L'homme qui a passe par la chambre de torture?
+
+--La chambre de torture, vous le savez, mon frere, n'est qu'un
+epouvantail destine a attirer le condamne dans le caveau des morts
+vivants.
+
+Au meme instant une cloche se mit a sonner le glas. La porte de la
+chapelle du roi s'ouvrit a deux battants, et une longue theorie de
+moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et,
+d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le
+bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.
+
+Derriere le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de
+toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'a
+ce que la petite chapelle fut pleine. Un pretre, revetu des habits
+sacerdotaux de deuil, monta a l'autel, flanque de ses desservants et de
+ses enfants de choeur.
+
+Les mugissements de l'orgue se dechainerent, se repandirent en volutes
+sonores sous les voutes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une
+musique tour a tour plaintive et menacante.
+
+Alors, les moines rassembles la, en un choeur formidable, entonnerent le
+_de Profondis_.
+
+Et l'office des morts commenca. Pardaillan, fou d'horreur, glace
+d'epouvante, secoue du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister
+a son propre office des morts.
+
+Il se raidit, se debattit, hurla, frappa des pieds et des poings les
+parois de son etroite prison.
+
+Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels desesperes. Mais,
+lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:
+
+"_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_"
+
+Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirerent
+comme ils etaient venus: en procession lente et solennelle. Les
+desservants eteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le
+silence et la penombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement eclaire
+par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voute, il n'y eut plus
+que les quatre moines porteurs...
+
+Pardaillan sentit ses cheveux se herisser quand il entendit un de ces
+moines demander, avec une indifference placide:
+
+--La fosse de ce malheureux est-elle creusee?
+
+--Il y a plus d'une heure qu'elle est prete.
+
+--Alors, depechons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est
+l'heure de souper.
+
+Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors,
+rassemblant toutes ses forces, la bouche collee contre le judas, il
+cria:
+
+"Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer
+vivant!..."
+
+Comme s'ils eussent ete sourds, les quatre sinistres porteurs
+continuerent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement,
+n'apportant aucune precaution dans l'accomplissement de leur funebre et
+abominable besogne, uniquement preoccupes qu'ils etaient de se rendre au
+plus vite au refectoire.
+
+Bientot Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il
+tenait obstinement colle contre le judas. Il se vit au grand air, dans
+un jardin, et il frissonna:
+
+"Le cimetiere!..."
+
+Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la
+marche vers le trou supreme lui parut s'accomplir avec une rapidite
+fantastique. C'est qu'il esperait encore qu'un miracle s'accomplirait en
+sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la
+terre peserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de delivrance
+serait a jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un
+sol meuble.
+
+Il percut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui
+fut souleve, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.
+
+Une voix de basse tonitrua:
+
+"_Requiescat in pace!_"
+
+Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna.
+Et, avec une resignation ou percait encore et malgre tout une pointe de
+raillerie, il murmura:
+
+"Cette fois-ci, me voici mort et enterre!"
+
+Cet acces de desespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitot il se
+ressaisit et recommenca a crier furieusement, a talonner le couvercle a
+grands coups, a se meurtrir les coudes et les epaules en s'efforcant de
+faire eclater les parois. Combien de temps s'ecoula ainsi?
+
+Il n'en eut pas conscience.
+
+Et, comme, pour la centieme fois peut-etre, s'arc-boutant de toutes
+ses forces decuplees par le desespoir et la rage, il essayait de faire
+sauter le couvercle, tout a coup, au moment ou il ralait, a bout de
+forces et de courage, sur une faible poussee de l'epaule, le couvercle
+s'ouvrit comme de lui-meme, eut-on dit.
+
+--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.
+
+Il etait livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira
+a grands coups comme s'il n'eut pu rassasier ses poumons et passa
+machinalement sa main sur son front d'ou coulaient de grosses gouttes de
+sueur. Il etait a genoux au milieu de son cercueil et regardait autour
+de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas a fuir.
+
+Il ne remarqua pas qu'il etait dans un jardin et non dans un cimetiere
+comme il l'avait cru. Il ne remarqua meme pas que sa fosse n'avait
+presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetee sur
+lui, a pleines pelletees, s'etait, par suite de quelque agencement
+special, eparpillee a droite et a gauche, laissant le cercueil bien
+degage.
+
+Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:
+
+C'est qu'il etait vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace
+devant lui, et que, maintenant, enrage de vengeance, il etait resolu a
+tordre le cou de ce scelerat d'Espinosa qui avait combine le supplice
+sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapiere au
+poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force a tenir tete
+a tous les sbires de l'inquisiteur.
+
+Enfin, sa tete en feu un peu rafraichie par l'air frais du soir--la nuit
+commencait a tomber--ayant retrouve un peu de sang-froid, il escalada
+lestement la fosse et, a pas rudes et allonges, avec cette foudroyante
+rapidite de decision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers
+une porte derobee situee juste en face de lui.
+
+Arrive devant la porte, il tira sa rapiere et brusquement il ouvrit.
+La porte donnait sur une cour occupee militairement par une compagnie
+d'hommes d'armes...
+
+Pardaillan fit resolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta
+a l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant,
+s'ecria d'un air etonne:
+
+--Monsieur de Pardaillan! D'ou sortez-vous donc?
+
+Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose:
+c'est que l'officier ne cherchait pas a lui barrer le passage.
+
+--Par ou sort-on? repondit-il.
+
+Au reste, sans attendre la reponse, il tourna a droite, au hasard, sans
+savoir, et s'eloigna a grands pas.
+
+L'officier cria a son tour:
+
+--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par la!
+
+Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se
+detourner d'un pouce, l'officier courut apres lui, le saisit par le bras
+et dit, tres poliment:
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par la qu'on
+sort... c'est par ici.
+
+-Et, du doigt, il designait la direction opposee.
+
+--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne
+sachant s'il revait ou s'il etait eveille.
+
+L'officier repondit paisiblement:
+
+--Vous m'avez fait l'honneur de me demander ou etait la sortie. Je vous
+fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est a gauche et non a
+droite.
+
+--Ah! ca, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous
+n'etes donc pas la pour m'arreter?
+
+--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il
+est vrai, recu l'ordre d'arreter quiconque se presentera devant moi.
+Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!
+
+Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il
+etait de bonne foi. Il rengaina aussitot et, saluant a son tour l'homme
+qui lui parlait:
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la
+fievre... la... dans ces couloirs.
+
+--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.
+
+A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitot, dit avec calme:
+
+--Ne vous avais-je pas donne ma parole que vous pourriez sortir comme
+vous etiez entre?
+
+--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'ou sort-il?
+
+Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre.
+Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'a le toucher et, les yeux
+flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, etait l'indice d'une
+colere blanche refrenee a force de volonte, il lui dit en plein visage:
+
+--Vous arrivez a propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte
+a regler!
+
+Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui etait
+particulier, il reprit paisiblement:
+
+--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si
+vous aviez passe avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas
+vecu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une lecon que j'ai
+voulu vous donner, monsieur. En meme temps, c'est un avertissement.
+Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les
+apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans
+ma main, comme vous l'avez ete dans ce palais.
+
+Et, avec un accent ou percait, comme malgre lui, une sorte d'interet:
+
+--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous etes l'homme des luttes
+epiques sous le soleil eclatant, face a face et les yeux dans les yeux.
+Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez
+broye, et vraiment j'en aurais du regret, car vous etes un brave.
+
+Pardaillan allait repliquer vertement. Deja Espinosa avait disparu sans
+qu'il eut discerne par ou ni comment.
+
+
+
+XVII
+
+OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES
+
+Pardaillan etait entre dans le palais a neuf heures du matin. Quand il
+sortit, la nuit etait venue.
+
+Comme on etait en ete, a une epoque ou les jours sont encore longs, il
+calcula mentalement qu'il avait du passer de huit a neuf heures a errer
+dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le
+cercueil.
+
+"Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui
+infligeait pareil supplice, maugrea-t-il en s'eloignant. La nasse
+metallique ou m'enferma, l'an passe, la douce Fausta, comparee au
+se jour que je viens de faire, etait un lieu de delices. Cordieu!
+l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?"
+
+Il etait livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et
+il marchait en titubant comme un homme ivre.
+
+Et, tout en se hatant par les rues desertes et obscures, car la nuit
+etait tout a fait venue, il bougonnait:
+
+"C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maitre Manuel,
+la perle des hoteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de
+provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale."
+
+Et il redigeait mentalement un de ces menus a faire reculer Gargantua
+lui-meme.
+
+Si Pardaillan eut ete moins affame, moins deprime physiquement, il se
+fut sans doute apercu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres
+s'etaient attachees a ses pas et le suivaient a distance respectueuse
+avec une patience inlassable. Mais il ne revait pour le moment que
+ripaille et beuverie.
+
+Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour
+devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de
+revenir quelques heures en arriere, au moment ou Bussi-Leclerc quittait
+Fausta, bien decide a occire Pardaillan.
+
+Bussi-Leclerc etait un maitre en fait d'armes dont la reputation etait
+solidement etablie par plus de vingt duels ou il avait toujours blesse
+ou tue son homme...
+
+Cette reputation de maitre invincible, c'etait l'orgueil, la gloire,
+l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'a tout. Pour maintenir
+intacte cette reputation, il eut sans hesiter sacrifie sa fortune, sa
+situation politique, sa vie et son honneur meme. Or, cette reputation
+avait lamentablement sombre le jour ou Pardaillan l'avait, comme en se
+jouant, desarme devant temoins.
+
+Desarme! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Desarme a plusieurs reprises!
+Il en avait pleure de rage.
+
+Cette mesaventure lui avait ete d'autant plus douloureuse qu'a la suite
+de cette rencontre--la quatrieme--qu'il etait venu chercher si loin, il
+avait du s'avouer a lui-meme que jamais il n'arriverait a toucher ce
+diable d'homme qui, par surcroit, se faisait un malin plaisir de le
+menager.
+
+Pardaillan, c'etait donc le deshonneur vivant de Bussi lui-meme.
+
+"Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'ecrase a l'instant meme si
+je sais pourquoi!--s'obstine a ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
+soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant a grands
+pas sa chambre. Tete et ventre! mort du diable! il faudra que j'en
+arrive la, moi, Bussi!"
+
+Bussi-Leclerc etait un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni
+loi... mais il n'etait pas un assassin!
+
+Et c'etait la pensee d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: "en
+arriver la", c'etait cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de
+honte.
+
+"Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre
+moyen."
+
+Et, peu a peu, cette idee d'un assassinat, contre laquelle il se
+revoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait,
+tenace, tant et si bien qu'il finit par s'ecrier:
+
+"Eh bien, soit! descendons jusque-la s'il le faut!... Aussi bien, il ne
+m'est plus possible de continuer a vivre ainsi, et, tant que cet homme
+vivra, la pensee de mon deshonneur m'assassinera de rage! Allons!..."
+
+En maugreant toutes sortes de jurons et de maledictions, il s'en fut
+chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.
+
+Il etait environ sept heures du soir lorsqu'ils arriverent a l'Alcazar,
+ou Bussi s'informa.
+
+--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit
+sorti, lui repondit l'officier qu'il interrogeait.
+
+Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.
+
+"Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant
+le maudit Pardaillan etait proprement occis dans quelque recoin du
+palais!... Je n'en serais pas reduit a un assassinat, moi, Bussi!"
+
+Fremissant d'espoir, il entraina ses trois compagnons. Tous quatre se
+blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui
+"plaza del Triumfo", et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
+longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir
+Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha
+une imprecation a Bussi qui grinca.
+
+"Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa
+l'a laisse echapper, mais encore il me semble qu'il l'a traite
+magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me parait avoir bu
+copieusement!"
+
+Ils lui laisserent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se
+lancerent a sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant
+sous les arcades.
+
+Cependant, sans se douter de la poursuite dont il etait l'objet, le
+chevalier s'etait engage sur les quais, lieu propice, s'il en fut,
+a l'execution d'un mauvais coup. On eut pu croire qu'il cherchait a
+faciliter la besogne des assassins. La verite est que, nouveau venu dans
+la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle
+insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre a la recherche
+d'un chemin plus sur.
+
+Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assure
+le long des quais encombres et deserts, une ombre, surgie d'un coin
+d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:
+
+--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charite, au nom du Christ
+crucifie!)
+
+Tout autre que Pardaillan, a pareille heure et en pareil lieu, se fut
+prudemment ecarte. Mais Pardaillan, en general, n'avait pas les idees
+preconcues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
+faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il
+etudiait d'un coup d'oeil penetrant la physionomie du mendiant nocturne.
+
+Ce mendiant, quoiqu'il se tint courbe humblement, paraissait taille en
+athlete. Il etait couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui
+couvrait le front, cependant que le bas du visage etait enfoui sous une
+epaisse barbe noire, inculte.
+
+Il sembla au chevalier qu'il avait deja vu quelque part ces yeux
+fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette
+physionomie rebarbative lui parut completement inconnue de lui et il
+tendit une piece d'or au mendiant ebloui qui se courba jusqu'a terre en
+egrenant tout son chapelet de benedictions.
+
+Pardaillan, son obole donnee, passa avec un geste de vague compassion.
+Des que le chevalier eut tourne le dos, le mendiant se redressa
+brusquement.
+
+Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant
+terrible. Ses yeux etincelaient d'une joie sauvage et ses levres avaient
+ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste
+foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.
+
+Les quatre assassins a la piste virent le geste imprevu--geste
+mortel--du mendiant. Ils s'immobiliserent, se tapirent dans l'ombre,
+temoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs
+yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un acces de joie delirante, hoqueta:
+
+--Mort du diable! s'il nous debarrasse du Pardaillan, la fortune de ce
+mendiant est faite!
+
+Au meme instant, le chevalier pensait:
+
+"Ou diable ai-je vu ces yeux-la?... Et cette voix!... Il me semble
+l'avoir entendue deja..."
+
+Et, machinalement, il se retourna.
+
+Le bras arme du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que
+jamais et nasilla eperdument:
+
+--Muchas gracias senor! (Grand merci, seigneur!)
+
+Pardaillan n'avait rien remarque. Il reprit sa route en haussant les
+epaules et murmura a part lui:
+
+"Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!"
+
+Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:
+
+"Brute!... Il le laisse echapper!"
+
+Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, resolu a
+faire payer la deconvenue qu'il venait d'eprouver par une magistrale
+correction appliquee en passant au trop maladroit mendiant.
+
+Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait
+disparu comme par enchantement.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan avait depasse la Tour de l'Or et s'etait
+engage dans la rue etroite et sombre ou etait situee l'auberge de la
+Tour, dont il apercevait, non loin de la, le perron, faiblement eclaire.
+
+"Il faut en finir!" grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.
+
+Pardaillan avancait insoucieusement. Derriere lui, Bussi, la dague au
+poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le
+separaient de l'homme qu'il haissait. Il se ramassa sur lui-meme et, la
+dague levee, il franchit d'un bond la distance en rugissant:
+
+--Enfin! je te tiens!
+
+A cet instant precis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de
+la nuit:
+
+--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.
+
+Au meme moment Bussi-Leclerc recut une violente bourrade qui le fit
+trebucher dans son elan. Quant a Pardaillan, il s'etait jete brusquement
+de cote, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les epaules,
+ne fit que l'effleurer au bras.
+
+En meme temps, un homme jeune se placait au cote du chevalier et le
+couvrait de sa rapiere. Pardaillan reconnut aussitot cet intrepide
+defenseur. Il eut un sourire moitie attendri et moitie railleur, et
+murmura en degainant, sans se presser:
+
+--Don Cesar!
+
+El Torero, car c'etait bien lui qui venait d'arriver si fort a propos
+pour detourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiete
+qui toucha profondement le chevalier:
+
+--Vous n'etes pas blesse, monsieur?
+
+--Non, mon enfant, rassurez-vous!
+
+Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui
+s'etaient laisse distancer par Bussi, accouraient l'epee haute.
+Bussi-Leclerc lui-meme qui, emporte par son elan, etait alle rouler sur
+les cailloux, se relevait en sacrant comme un paien et tous quatre, ils
+chargerent avec ensemble.
+
+Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu a qui il avait
+affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement a don
+Cesar:
+
+--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentes
+de nous prendre par-derriere.
+
+La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et decision et, lorsque les
+quatre foncerent, ils trouverent deux pointes longues et acerees qui les
+recurent sans faiblir.
+
+Les choses se trouvaient changees, tout au desavantage des trois
+ordinaires et de Bussi, ecumant. L'intervention soudaine et imprevue de
+don Cesar faisait avorter piteusement leur coup.
+
+En effet, les seides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, a lui
+seul, etait parfaitement de force a les battre tous les quatre reunis.
+Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traitrise.
+
+Or, non seulement Pardaillan etait maintenant sur ses gardes et leur
+faisait face avec sa vigueur accoutumee, mais encore, pour comble, voici
+qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
+croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son
+epee avec une maitrise incontestable.
+
+Ces reflexions, plutot melancoliques, traverserent comme un eclair le
+cerveau des quatre compagnons. Neanmoins, comme ils etaient braves,
+pas un instant la pensee ne leur vint d'abandonner la partie et ils
+attaquerent fougueusement, resolus a se tirer tres honorablement de ce
+mauvais pas ou a y laisser leur peau.
+
+Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:
+
+--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?
+
+--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs
+pare avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.
+
+--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle
+raillerie, je me souviens... Je me souviens meme si bien que, vous le
+voyez, je ne peux me resoudre a toucher des gentilshommes qui se sont
+comportes si galamment avec moi ce matin meme.
+
+En effet, chose incroyable, qui stupefiait don Cesar et faisait hurler
+Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil
+a tout; son epee, qui paraissait animee d'une vie intelligente, se
+trouvait partout a la fois, mais c'etait pour parer comme en se jouant
+et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; apres s'etre
+rendu compte que don Cesar etait un second digne de lui, il lui disait
+de sa voix mordante:
+
+--Cher ami, faites comme moi, menagez ces messieurs, ce sont de braves
+gentilshommes.
+
+Et le toreador, maintenant amuse, faisait comme lui, se contentait de
+parer, couvert d'ailleurs par l'epee etincelante et magique du chevalier
+qui trouvait moyen de parer meme les coups destines a son second qui,
+sans lui, eut ete touche a deux reprises differentes.
+
+Et Pardaillan ne disait pas un mot a Bussi. Il ne paraissait pas meme
+l'avoir vu.
+
+Ils etaient pres du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'etait
+ouverte. Cervantes etait apparu dans l'entrebaillement. Il avait mis
+tout de suite l'epee a la main et avait voulu se ranger aupres de
+ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloue sur place en disant
+paisiblement:
+
+--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tot lasses.
+
+Et Cervantes, qui commencait a connaitre Pardaillan, n'avait pas bouge.
+Mais il gardait l'epee a la main, pret a intervenir a la moindre
+defaillance.
+
+Et, a la lueur de la lune. Manuel, l'hotelier, et des consommateurs
+accourus derriere Cervantes, assisterent effares a ce spectacle
+fantastique de deux hommes--d'un seul homme eut-on aussi bien pu
+dire, tant l'epee de Pardaillan se multipliait,--tenant tete a quatre
+forcenes, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant a droite, a
+gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement
+pares, jamais rendus.
+
+Et, s'adressant a Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:
+
+--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez
+fatigues, nous arreterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de
+suite en vous desarmant l'un apres l'autre. Mais ceci est une honte que
+je ne veux pas infliger a de galants hommes tels que vous.
+
+Il faut dire, pour etre juste, que les trois ordinaires, en continuant
+cet etrange combat, avaient compte que Pardaillan finirait par se piquer
+au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Des qu'ils virent qu'ils
+s'etaient trompes et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur
+se refroidit considerablement, et bientot Montsery, qui, etant le plus
+jeune, etait toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa
+son epee en disant:
+
+--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.
+
+Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme
+s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent
+de meme.
+
+Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il repondit gravement:
+
+--C'est bien, messieurs.
+
+Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne desarmait pas,
+lui, et, ecartant d'un geste don Cesar, il marcha droit a l'ancien
+gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avancait avec un calme
+terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les
+yeux exorbites fixes sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui
+l'attendait, et, dans son esprit en delire, il clama:
+
+--Ca y est!... Il va me desarmer encore... toujours!...
+
+Et cela lui parut ineluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne
+saurait lui epargner cette derniere humiliation qu'il sentit son cerveau
+chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapiere et rala dans un
+sanglot atroce:
+
+--Pas ca! pas ca!... Tout, hormis ca!...
+
+Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas
+Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage a sa bravoure, virent
+avec une emotion poignante le spadassin jeter lui-meme son epee derriere
+lui et se ruer tete baissee sur la pointe de la lame de Pardaillan, en
+hurlant desesperement:
+
+--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!
+
+Si Pardaillan n'avait ecarte precipitamment son fer, c'en etait fait de
+Bussi-Leclerc.
+
+Alors, voyant que Pardaillan dedaignait de le frapper, Bussi-Leclerc,
+comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure a coups
+d'ongles en criant:
+
+--Oh! demon! il ne me tuera pas!...
+
+Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent ou il y avait plus de
+tristesse que de colere:
+
+--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A
+chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours
+agi sans haine avec vous... Je me suis contente de parer vos coups et
+de vous desarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu
+geolier et j'ai ete votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous
+avez voulu me faire arreter, sachant que ma tete etait mise a prix.
+Aujourd'hui, vous avez descendu un echelon de plus dans l'ignominie et
+vous avez voulu m'assassiner, lachement, par-derriere! Oui, certes,
+j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment
+trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais,
+pour tant de ferocite, unie a tant de felonie contre moi, qui ne vous
+avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai
+droit a plus et a mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma
+vengeance, la voici: je vous fais grace, Leclerc!... Mais, sachez-le
+bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez
+combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci,
+je ne vous eusse pas desarme et peut-etre meme vous eusse-je fait la
+grace de vous toucher... Mais vous vous etes desarme vous-meme, Leclerc,
+vous vous etes degrade vous-meme... Restez donc ce que vous avez voulu
+etre.
+
+Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc
+en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui
+s'etait jete courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
+plus longtemps le supplice de ces injures debitees posement, d'une voix
+presque apitoyee. Il prit sa tete a deux mains, et, se martelant le
+front a coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
+qui hurle a la mort.
+
+Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires,
+pales et raides d'emotion, continua:
+
+--Messieurs, parce que, me croyant en facheuse posture, vous avez eu, ce
+matin, la genereuse pensee de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu,
+ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le
+faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en froncant le sourcil,
+mais n'oubliez pas que je me crois degage envers vous maintenant...
+Evitez, messieurs, de vous heurter a moi...
+
+Les temoins de cette scene ecoutaient avec un ebahissement profond cet
+homme extraordinaire qui, attaque a l'improviste par trois braves,
+lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face,
+sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla
+leur ebahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles
+sans protester, car ils se contenterent de saluer gracieusement.
+
+--Au revoir, monsieur de Pardaillan!
+
+--A vous revoir, messieurs, repondit Pardaillan, toujours grave.
+
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et
+s'eloignerent en riant tres fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il
+etait de bon ton pour des mignons.
+
+Pardaillan, demeure immobile, bientot n'entendit plus rien. Alors il
+poussa un soupir melancolique, haussa les epaules et, prenant le bras de
+don Cesar:
+
+--Allons souper, dit-il en l'entrainant vers l'auberge. Il me semble que
+vous devez avoir faim.
+
+
+
+XVIII
+
+DON CRISTOBAL CENTURION
+
+Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hotellerie sens dessus dessous.
+Manuel, l'hotelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au
+bruit de la bataille, s'etait empresse d'accourir et avait assiste a
+toute la scene.
+
+Pardaillan avait un air qui faisait que, generalement, on se hatait de
+le servir avec egards. Mais, ce soir-la, il ne put s'empecher de sourire
+en voyant avec quelle celerite le personnel de l'auberge de la Tour,
+patron en tete, s'empressait de prevenir ses moindres desirs.
+
+En un clin d'oeil, la table avait ete dressee dans le coin le mieux
+abrite du patio, abondamment garnie de mets propres a aiguiser
+l'appetit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,
+saucissons et tranches de porc froid, flanques d'un nombre imposant de
+flacons venerables, aux formes diverses, proprement alignes en bataille,
+le tout d'un aspect fort rejouissant... surtout pour un homme qui,
+enterre vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donne
+de se delecter a si appetissant spectacle.
+
+Bien entendu, pendant ce temps, l'hote, rue a ses fourneaux, s'activait
+en conscience et se disposait a envoyer l'omelette bien mordoree, les
+pigeons cuits a l'etouffee, les cotes d'agneau grillees sur des sarments
+bien secs, plus quelques bagatelles comme pates divers, tranches de
+venaison, truitons frits, arroses d'un jus de citron. Enfin, pour
+couronner dignement le tout: le regiment des marmelades, compotes,
+gelees, confitures, pates de fruits divers, accompagnes des flans et
+tartes, renforces par les fruits frais de la saison.
+
+Tandis que le personnel de l'hotellerie s'activait a son service,
+Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste
+Cervantes et don Cesar, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la
+vida une deuxieme fois et, en reposant la coupe sur la table:
+
+--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous rechauffe le coeur et, par
+ma foi! j'en avais besoin.
+
+--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,
+vous etes pale comme un mort et paraissez emu... Je ne pense pourtant
+pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi
+frappe... Il y a certainement autre chose.
+
+Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans
+repondre. Puis, haussant les epaules:
+
+--Asseyez-vous la, dit-il en s'asseyant lui-meme, et vous ici, don
+Cesar.
+
+Sans se faire autrement prier, Cervantes et don Cesar prirent place
+sur des sieges. S'adressant a don Cesar et faisant allusion a son
+intervention qui l'avait preserve du coup de poignard de Bussi:
+
+--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, a ce que je
+vois, laisser trainer longtemps une dette derriere vous.
+
+Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air
+affectueux dont ces paroles furent prononcees, que pour les paroles
+elles-memes. Et, avec cette franchise et cette loyaute qui paraissaient
+etre le fond de son caractere, il repondit vivement:
+
+--Ma bonne etoile m'a fait arriver a point pour vous eviter un mauvais
+coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me
+voici a nouveau votre debiteur.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--Eh! monsieur, n'avez-vous pas pare pour moi plusieurs coups qui
+m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veille sur moi!
+
+--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarque cela?
+
+--Necessairement, monsieur.
+
+--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,
+ce dont je vous felicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,
+attaquons toutes ces victuailles qui doivent etre succulentes, si j'en
+juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.
+
+Et les trois amis commencerent bravement le massacre des provisions
+accumulees devant eux.
+
+............................................................
+
+Pendant que Pardaillan repare ses forces epuisees par un long jeune, et
+les emotions d'une journee si bien remplie, il nous faut revenir a un
+personnage dont les faits et les gestes solliciterent notre attention.
+
+Nous voulons parier de cet etrange mendiant qui, en reconnaissance
+d'une aumone royale que lui avait genereusement faite le chevalier
+de Pardaillan, n'avait rien trouve de mieux que de le menacer de son
+poignard, par-derriere, et s'etait soudain evanoui. Le mendiant s'etait
+tout simplement glisse entre les marchandises qui encombraient le
+quai, avait gagne une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au
+Guadalquivir, et s'etait elance en courant dans la direction de
+l'Alcazar.
+
+Arrive a une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe
+et montra une sorte de medaille. Aussitot, la sentinelle s'effaca
+respectueusement. Alors, d'un pas delibere, il s'engagea dans le dedale
+des couloirs, qu'il paraissait connaitre a fond, et parvint rapidement a
+la porte d'un appartement a laquelle il frappa d'une maniere speciale.
+Un laquais vint lui ouvrir aussitot et, sur quelques mots que le
+mendiant lui dit a l'oreille, il s'inclina avec deference, ouvrit une
+porte et s'effaca.
+
+Le mendiant penetra dans une chambre a coucher. Cette chambre etait
+celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communement
+appele Barba Roja, lequel, presentement, le bras droit entoure de
+bandes, se promenait rageusement, en proferant d'horribles menaces
+a l'adresse de ce Francais, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait
+presque demis le bras.
+
+Au bruit, Barba Roja s'etait retourne. En voyant devant lui une espece
+de mendiant sordide, il fronca les sourcils, mais il reconnut le
+personnage.
+
+--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voila!
+
+Si Pardaillan se fut trouve la, il eut reconnu dans celui que Barba Roja
+venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait delicatement jete
+hors du patio le jour de son arrivee a l'hotellerie de la Tour.
+
+Qu'etait-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous parait venu de faire
+plus ample connaissance avec lui.
+
+Don Cristobal Centurion etait un pauvre diable de bachelier comme il y
+en avait tant a cette epoque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,
+il avait resolu de faire son chemin et d'arriver a une haute situation.
+C'etait plus facile a decider qu'a realiser. Surtout lorsqu'on ne se
+connait plus de pere ni de mere et qu'on n'a ete instruit et eleve que
+par la charite d'un vieil oncle, lui-meme pauvre cure de campagne, dans
+un royaume ou pretres et moines sont legion.
+
+Il commenca d'abord par se decharger de ces vains scrupules qui sont
+l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux
+fermement resolu a reussir. L'operation se fit avec d'autant plus de
+facilite que les susdits scrupules n'encombraient pas precisement la
+conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus leger, il n'en
+demeura pas moins ce qu'il etait avant, pauvre a faire pitie au Job, de
+biblique memoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits
+pour delester sa conscience meritaient somme toute une recompense, le
+diable la lui donna en lui suggerant l'idee d'alleger son vieux cure
+d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
+economises en se privant durant de longues annees, et qu'il avait
+precautionneusement enfouis dans une sure cachette, non pas si sure
+pourtant que le jeune drole ne la decouvrit apres de longues et
+patientes recherches.
+
+Muni de ce maigre pecule, subitement emprunte a la prevoyance
+avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,
+se hata de gagner au large et se mit en quete de quelque puissant
+protecteur. Ceci etait dans les moeurs de l'epoque. Il y avait en ce
+temps un don Centurion que Philippe II venait de creer marquis de
+Estepa. Don Cristobal Centurion se decouvrit incontinent une parente
+indeniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.
+Cristobal s'en fut le trouver tout droit et reclama de lui assistance.
+Le marquis de Estepa etait un de ces egoistes comme il y en a
+malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce
+mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il declara tout net
+a son infortune homonyme que, s'il s'avisait encore de se reclamer d'une
+parente que lui, marquis de Estepa, s'obstinait a nier contre toute
+evidence, il ne se generait nullement de le faire batonner par ses gens.
+
+La menace des coups de baton produisit une impression penible sur don
+Cristobal Centurion, et il s'apercut alors qu'il s'etait trompe et,
+qu'en effet, le seigneur marquis n'etait pas de sa famille.
+
+Durant quelques annees, il continua de vivoter.
+
+Il se fit soldat et apprit a manier noblement une epee. Puis il se fit
+detrousseur de grands chemins et il apprit a manier non moins noblement
+le poignard. Ayant acquis des notions serieuses sur la maniere de se
+servir convenablement d'a peu pres toutes les-armes en usage a l'epoque,
+il mit genereusement ses talents a la disposition de ceux qui ne les
+possedaient point; il vous delivrait de quelque ennemi acharne ou
+vengeait une offense mortelle, un honneur outrage.
+
+Comme il continuait a etudier par plaisir, comme il etait
+merveilleusement doue, il etait devenu un vrai savant en philosophie,
+en theologie et en procedures de toutes sortes. Et, pour varier ses
+occupations et accroitre quelque peu ses maigres ressources, il donnait
+une lecon a celui-ci, passait une these pour le compte de celui-la,
+ecrivait un sermon pour le compte de tel predicateur, ou encore
+redigeait les plaidoiries de tel avocat.
+
+Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il
+appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une
+de ses arriere-cousines avait, autrefois, epouse le cousin de
+l'arriere-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considerable,
+promu a l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majeste
+catholique.
+
+Don Centurion se dit que sa parente etait claire, evidente, palpable,
+et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de
+l'echelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,
+faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de
+le comprendre et de le bien accueillir.
+
+Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il
+pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, decide a tout,
+capable de tenir tete au casuiste le plus subtil, en meme temps capable
+de diriger et d'executer adroitement un coup de main.
+
+Il lui apparut que, pour l'execution de certaines expeditions
+mysterieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte
+du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel
+serait le lieutenant ideal qu'il n'aurait jamais ose esperer.
+
+Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien
+accueilli. Sa parente fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin
+le fit entrer d'emblee a la _General Inquisicion suprema_ avec des
+appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas
+moins mirifiques au bravo.
+
+Dire que don Centurion etait tout devoue a Barba Roja serait quelque peu
+exagerer. Une fois pour toutes, il s'etait debarrasse de tout sentiment
+encombrant, et la reconnaissance etait au nombre de ceux-la. Mais il
+etait trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne
+se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui
+faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.
+
+Ah! si quelqu'un de plus puissant s'etait offert a l'employer, il n'eut
+pas hesite a lacher et, au besoin, a trahir odieusement le confiant
+Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore a se l'attacher, il
+restait momentanement foncierement attache a son cousin.
+
+Tel etait l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment ou le
+colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.
+
+--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.
+
+Centurion haussa dedaigneusement les epaules et repondit d'une voix
+qu'il s'efforcait de rendre calme, mais ou percait, malgre lui, une
+sourde irritation:
+
+--Eh bien, c'etait prevu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des
+raisons que je ne saisis pas, a juge bon de le laisser echapper.
+
+--Sang du Christ!... Que la fievre maligne etrangle le damne pretre
+qui s'avise de jouer a la generosite!... Si cet homme vit, je reste
+deshonore, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'a me
+retirer dans quelque cloitre et y crever de honte et de maceration!...
+
+Ces paroles jeterent la consternation dans l'ame du devoue Centurion. La
+disgrace du dogue de Philippe II entrainait sa deconfiture a lui. Aussi,
+fut-ce tres sincerement qu'il repondit non sans quelque melancolie:
+
+--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagerez quelque peu, a mon
+sens. Sa Majeste ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir
+trouve votre maitre. A bien considerer les choses, j'estime que, dans
+votre malheur, vous avez encore du bonheur.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombe sur un
+Espagnol desireux de vous supplanter aupres du roi, et vous eussiez ete
+irremissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
+de tomber sur un Francais, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa
+Majeste. Vous voila bien tranquille: celui-la ne cherchera pas a prendre
+votre place...
+
+--Peut-etre as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut
+une vengeance.
+
+--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur
+fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le
+Francais, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en
+reponds...
+
+--Enfin, l'as-tu vu? Ou est-il? Que fait-il?
+
+--Il doit etre maintenant rentre a son hotel ou je suppose qu'il se
+restaure. Je l'ai vu et je lui ai parle. A telle enseigne qu'il m'a fait
+l'aumone...
+
+--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...
+
+--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.
+S'il a echappe, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonte. Il
+faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui
+enfoncer le poignard que voici entre les deux epaules, il s'est retourne
+a point nomme et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable
+du sire. Je n'ai pas demande mon reste, j'ai file vivement, et me voici.
+
+Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:
+
+--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou
+vif, dusse-je demolir la bicoque.
+
+--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en
+faudra et cours, je le voudrais deja voir les tripes au vent... Quel
+malheur que le scelerat m'ait a moitie desarticule le bras!... Je
+n'aurais laisse a personne le soin de mener a bien cette affaire...
+
+--Pour ce qui est de mener a bien la chose, dit Centurion avec une joie
+frenetique, vous pouvez vous en rapporter a moi.
+
+--Il t'a fort mal accommode, toi aussi.
+
+Centurion hocha doucement la tete et, avec un calme sinistrement resolu:
+
+--Dieu aidant, j'espere lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,
+dit-il. Mais la question n'est pas la... Vous m'aviez donne l'ordre de
+rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous
+etes feru d'amour. Je vous ai obei comme je le devais, et ce n'est
+certes pas ma faute si je n'ai pas reussi. Or, grace a l'intervention de
+ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai echoue et j'ai ete desavoue
+par mes superieurs... mieux, j'ai ete puni pour avoir agi sans ordres...
+L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas juge a propos de me
+couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je
+n'ai ecoute que mon devouement pour vous et je me suis tu, et j'ai
+accepte la punition sans murmurer.
+
+--En effet, dit Barba Roja, plutot gene, j'avais des raisons toutes
+speciales pour ne pas me meler a cette affaire. Mais, comme il n'est pas
+juste que tu aies ete puni par ma faute, prends ceci.
+
+Ceci etait une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au
+devoue Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en
+serrant precieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
+souriant:
+
+--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce
+Pardaillan ce qui m'est arrive avec la Giralda? Que je reussisse, comme
+je l'espere, ou que j'echoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se
+fachera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.
+
+--Enfin, fit Barba Roja impatiente, explique-toi clairement. Que
+veux-tu?
+
+--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre ecrit de votre main,
+a seule fin d'etre completement couvert en cas ou ce que je vais
+entreprendre ne serait pas du gout de Mgr le grand inquisiteur.
+
+--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tot! fit Barba Roja en se
+dirigeant vers un cabinet d'ebene.
+
+Mais, apres avoir ouvert le meuble, il s'arreta et, considerant
+piteusement son bras en echarpe:
+
+--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour ecrire avec
+mon bras malade?
+
+--Ventre de veau! murmura Centurion desappointe, c'est vrai, j'avais
+oublie le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,
+je n'agirai pas sans un ordre ecrit.
+
+--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?
+
+Centurion parut reflechir un instant et soudain:
+
+--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?
+
+Barba Roja haussa ses larges epaules.
+
+--Me vois-tu, fit-il du bout des levres, allant dire au roi: "Sire, vous
+plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?"
+
+Tout a coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,
+Centurion dit d'un air detache:
+
+--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...
+
+--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la
+signature du roi?
+
+--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?
+
+--Cela n'en vaut que mieux.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut echapper a toute
+sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorites civiles ou
+religieuses?
+
+L'oeil de Centurion eut une lueur aussitot eteinte.
+
+--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps
+passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver
+l'oiseau deniche.
+
+Barba Roja eut un geste de fureur concentree et, toujours hesitant, il
+murmura:
+
+--Diable! un blanc-seing...
+
+Alors, le voyant ebranle. Centurion, de son air le plus indifferent:
+
+--Au fait, vous avez peut-etre raison. Somme toute, je ne suis pas
+presse, moi. J'attendrai que vous soyez en etat de me signer l'ordre...
+
+--Barba Roja se decida brusquement...
+
+--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.
+
+--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi
+puisse tirer de ce mechant carre de parchemin? Si encore c'etait un bon
+sur le Tresor, je comprendrais... Mais ca!...
+
+Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des
+blancs-seings dont il disposait pour l'execution des ordres secrets du
+roi et le tendit a Centurion en disant:
+
+--Tiens! tu me rendras ceci apres l'expedition.
+
+Centurion prit le parchemin d'un air tres detache, mais, si Barba Roja
+avait pu discerner l'eclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du
+familier, nul doute qu'il ne lui eut arrache le redoutable papier.
+
+Centurion enfouit le precieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant
+vers la porte, il s'ecria:
+
+--A bientot, mon cousin. Je n'ai pas un instant a perdre et cependant il
+me faut aller changer ce costume.
+
+Deja, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une
+timidite etrange chez ce colosse, murmura:
+
+--Cristobal!...
+
+Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,
+tres embarrasse, ne pouvait se resoudre a parler, il lui dit avec cette
+brusque familiarite qu'il ne se permettait que dans le tete-a-tete:
+
+--Les moments sont precieux, l'homme peut nous echapper. Voyons, videz
+votre sac une bonne fois.
+
+--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.
+
+--La Giralda?... Voila donc ou le bat vous blesse, railla Centurion
+narquois.
+
+--Ne pourrais-tu... si l'occasion se presente... faire d'une pierre deux
+coups?... reprit Barba Roja.
+
+--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois
+la jeune fille est a l'auberge...
+
+--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage
+s'eclaira. Si tu reussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi
+tout ce que tu voudras!...
+
+--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et
+bas.
+
+Et tout haut:
+
+--Je vais travailler de facon a satisfaire a la fois votre haine et
+votre amour.
+
+Et, sur ces mots, il s'eclipsa.
+
+
+
+XIX
+
+LE SOUPER
+
+Centurion se hata de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion,
+et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait
+d'arracher a la naivete de Barba Roja, il repetait a chaque instant,
+comme s'il eut voulu se convaincre lui-meme d'une chose qui lui
+paraissait incroyable:
+
+"Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir deployer mes ailes et
+montrer ce dont je suis capable!"
+
+Comme il traversait la place du Palais en faisant des reves merveilleux,
+ce qui ne l'empechait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre,
+surgie de derriere un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
+s'arreta et demanda a voix basse:
+
+--Eh bien? L'homme?
+
+--Il a ete attaque par quatre gentilshommes, presque a la porte de
+l'auberge. Il les a mis en fuite.
+
+--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incredulite.
+
+--Il lui est venu du secours. El Torero.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il vient de se mettre a table avec El Torero et un grand diable qu'il
+a appele Cervantes.
+
+--Bon! je connais! Retourne a ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens
+m'avertir a la maison des cypres.
+
+L'ombre s'eclipsa instantanement. Centurion reprit sa course dans la
+nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.
+
+A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit desert,
+une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de
+massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
+parfums. Tout autour de cette premiere barriere de fleurs et de verdure,
+une double rangee de cypres geants dressaient leur sombre feuillage
+comme un rideau opaque. Le rideau de cypres etait entoure lui-meme d'une
+muraille assez elevee qui gardait la mysterieuse demeure et la defendait
+contre toute intrusion intempestive.
+
+Centurion s'en fut droit a une porte batarde percee dans la muraille. Il
+frappa d'une certaine facon et la porte s'ouvrit aussitot. Il traversa
+le jardin en homme qui connait son chemin, contourna la maison et, apres
+avoir franchi les marches du perron monumental, il penetra dans un vaste
+et somptueux vestibule.
+
+Quatre laquais, revetus d'une livree de nuance discrete et tres sobre
+d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule ou le
+bachelier-bravo etait sans doute attendu, car, sans qu'une parole fut
+prononcee, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et
+l'introduisit dans un cabinet meuble avec un luxe d'une richesse inouie.
+
+Ce n'etait sans doute pas la premiere fois qu'il penetrait dans ce
+cabinet, car le familier jeta a peine un regard distrait sur les
+splendeurs qui l'environnaient. Il etait reste campe au milieu de la
+piece.
+
+Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portiere de
+brocart, soulevee par une main invisible, et s'avanca d'un pas lent et
+majestueux.
+
+C'etait Fausta. Centurion se courba dans une reverence qui ressemblait a
+un agenouillement.
+
+--Parlez, maitre Centurion, dit Fausta sans paraitre remarquer l'etrange
+costume du personnage.
+
+--Madame, dit Centurion, toujours courbe, j'ai le blanc-seing.
+
+--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre emotion.
+
+Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.
+
+Fausta le prit, l'etudia attentivement et demeura un long moment
+reveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,
+toujours impassible, de son pas lent et un peu theatral, elle alla
+s'asseoir devant une table et traca quelques lignes de sa fine ecriture
+sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:
+
+--Quand vous voudrez, vous passerez a ma maison de la ville, et, sur
+le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres
+promises.
+
+Centurion saisit le bon d'une main fremissante et le parcourut d'un coup
+d'oeil.
+
+--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'emotion, il y a erreur, sans
+doute...
+
+--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta,
+tres calme.
+
+--Precisement, madame... et vous me remettez un bon de trente mille
+livres!
+
+--Les dix mille livres en surplus sont pour recompenser la celerite avec
+laquelle vous avez execute mes ordres.
+
+Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mepris vint
+arquer les levres de Fausta.
+
+--Allez, maitre, dit-elle simplement, de son ton d'irresistible
+autorite.
+
+Centurion ne bougea pas.
+
+--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maitre Centurion.
+
+--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous
+annoncer que je tiens Pardaillan.
+
+Fausta etait restee assise devant la table. En entendant ces mots, elle
+se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque
+prosterne, elle repeta, comme si elle n'eut pu croire ses oreilles:
+
+--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?
+
+Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incredulite et de souverain
+mepris dans le ton de ces paroles.
+
+Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:
+
+--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attable dans
+une hotellerie dont toutes les issues sont gardees par mes hommes. En
+sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je reponds
+comme de moi-meme, nous envahissons l'hotellerie en question, et nous
+cueillons l'homme...
+
+--L'homme!... Qui ca, l'homme?
+
+--Mais... Pardaillan...
+
+--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.
+
+--Ah! fit Centurion, de plus en plus eberlue. Soit! Nous arretons M. le
+chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... a moins que vous ne
+preferiez que nous l'expedions proprement ad patres...
+
+"Je me disais aussi, reflechissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un
+bravo de bas etage reussisse a s'emparer d'un homme tel que Pardaillan,
+c'est contraire au sens naturel des choses."
+
+Et, a voix haute, sans nulle raillerie:
+
+--Voila ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer,
+vous et vos dix braves.
+
+--Oh! fit Centurion incredule, vous croyez, madame?
+
+--J'en suis sure, dit froidement Fausta.
+
+--Qu'a cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.
+
+--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de
+Pardaillan.
+
+Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste
+imperieux. Elle retourna a sa table et griffonna de nouveau quelques
+lignes:
+
+--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est a
+vous si vous le voulez.
+
+--A moi!... s'exclama Centurion ebloui. Que faut-il faire?
+
+--Je vais vous le dire, repondit Fausta.
+
+Alors, d'une voix calme et posee, elle donna ses instructions au bravo
+attentif. Quand elle eut termine, elle plia le bon, le mit dans son
+sein, et dit:
+
+--Si vous reussissez, ce bon est a vous.
+
+--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.
+
+--Allez donc. Il n'y a plus un instant a perdre.
+
+--Madame!... fit Centurion avec une hesitation et un embarras soudain.
+
+--Qu'est-ce encore?
+
+--Vous m'aviez promis que la petite bohemienne ne serait pas livree a
+don Almaran.
+
+--Eh bien? fit Fausta en l'etudiant attentivement.
+
+--Eh bien, je desire savoir si cette promesse tient toujours.
+Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une emotion etrange, je ne
+suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le
+diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je
+devrai a votre generosite representent pour moi une fortune inouie...
+Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre
+l'assurance que jamais la Giralda ne sera livree a cette brute de Barba
+Roja.
+
+--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.
+
+Sans repondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.
+
+--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera,
+par ma volonte, livree a ton parent.
+
+Centurion se courba jusqu'a terre et s'elanca au dehors, ivre de joie.
+
+Fausta resta un long moment reveuse, combinant dans sa tete les derniers
+details du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaitre de sa vie cet
+obstacle vivant qui la faisait trebucher dans toutes ses entreprises, et
+qui s'appelait Pardaillan.
+
+Ayant tout regle, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor
+ou elle s'engagea, elle s'arreta devant une porte, poussa un judas
+invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans
+un large fauteuil, en une pose adorable de grace, paraissait sommeiller
+doucement, la tete penchee sur son epaule.
+
+Cette jeune fille, c'etait Giralda.
+
+--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout a l'heure.
+
+Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au
+bout du corridor, elle ouvrit la derniere porte qu'elle trouva a main
+droite, et entra.
+
+La piece dans laquelle elle venait de penetrer etait un rez-de-chaussee
+sureleve comme un entresol. C'etait une espece de boudoir tres simple,
+eclaire par une fenetre protegee par des volets de bois qui paraissaient
+en assez mauvais etat.
+
+Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se
+presenta aussitot.
+
+Celui-ci enleva tous les sieges qui garnissaient la piece et repoussa du
+cote oppose a la fenetre tous les meubles qui restaient, en sorte que,
+lorsqu'il eut termine sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
+qu'une petite table, un coffre, et un cabinet place dans une
+encoignure. En fait de siege, il ne resta qu'un large divan, sur lequel
+s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan etait place juste en face
+de la fenetre, en sorte qu'apres cet agencement bizarre une moitie de la
+piece se trouva meublee et l'autre moitie completement degarnie.
+
+Toutes choses etant ainsi disposees suivant son idee, Fausta sortit,
+precedee du laquais portant un candelabre garni de cires allumees.
+
+Le laquais, eclairant Fausta, parvint a une porte qu'il ouvrit, et
+se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le
+laquais descendit, et, apres maints detours, s'arreta devant une porte
+de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint a
+l'ecart, tandis que Fausta penetrait dans un caveau, bas de plafond,
+sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais
+fort etroit, assez semblable comme forme a une baignoire de dimensions
+anormales. Les parois et le sol de ce caveau etaient recouverts de
+larges dalles de marbre blanc.
+
+A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui
+n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la
+leva en l'air, et etudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
+inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau,
+fouilla dans son sein et en sortit une boite minuscule, dans laquelle
+elle prit une petite pastille.
+
+"Ceci m'a ete vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme a
+Espinosa. Il m'a trompee deja en me donnant pour du poison ce qui
+n'etait qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de meme avec cette
+pastille?... Peu importe, mes precautions sont bien prises, cette
+fois-ci... J'eusse voulu lui epargner une trop lente agonie, mais je
+n'ai plus le temps d'experimenter ceci."
+
+Elle, alla allumer le bout de la pastille a une des cires. Elle souffla
+legerement pour activer la combustion et vint la deposer au milieu
+du caveau. De minces volutes d'une fumee bleuatre et odoriferante
+s'echapperent de la petite pastille qui se consumait lentement.
+
+Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte a double
+tour.
+
+--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, a l'instant, dit Fausta.
+Demain matin, vous ferez venir des macons et vous ferez murer solidement
+cette porte.
+
+Le laquais s'inclina en signe d'obeissance.
+
+Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:
+
+"Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Meme pas moi...
+si j'en avais le desir."
+
+Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le
+Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre ou dormait la
+Giralda, en murmurant:
+
+"Allons styler la petite bohemienne."
+
+Pendant que Fausta organise la mise en scene du guet-apens imagine par
+elle, pendant que Centurion procede a l'execution de ce guet-apens,
+Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.
+
+--Comment se fait-il que vous vous soyez trouve a point nomme dans cette
+rue? dit-il a don Cesar.
+
+--C'est tres simple. M. de Cervantes et moi n'etions pas sans
+apprehensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi.
+Sans nous etre concertes, nous nous trouvions ici vers midi, pensant
+vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre apprehension se changea en
+inquietude. Alors, nous allames a l'Alcazar, esperant, sinon vous y
+rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassures.
+
+--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous etes inquietes
+de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, dit naivement don Cesar. Mais nous ne
+serions pas restes inactifs... Nous aurions cherche a penetrer dans le
+palais.
+
+--Nous serions entres, assura Cervantes.
+
+--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux petillaient de joyeuse
+malice.
+
+--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dit ce que vous etiez devenu...
+et, dans le cas ou on vous aurait arrete, nous aurions cherche a vous
+delivrer... Nous aurions plutot mis le feu au palais!
+
+--Mais, cher ami, j'eusse brule aussi, en ce cas.
+
+--Oh! fit don Cesar tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pense.
+
+--Et puis, quelle idee bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la
+plus insigne folie que vous eussiez pu faire.
+
+--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.
+
+--Je ne dis pas... Mais penetrer au palais pour m'en tirer, diable!...
+grommela Pardaillan.
+
+--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort?
+reprit-il, s'adressant a Cervantes.
+
+--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous etes bien
+vivant, que diable!...
+
+--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis
+mort... ou plutot je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dument
+et proprement cloue entre quatre planches, j'ai bel et bien ete descendu
+dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?
+
+Cette question etait motivee par le bris d'un flacon plein d'un vin
+genereux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.
+
+--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse,
+est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?
+
+--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez etre obligee de remplacer
+le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet
+excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces,
+et non pour laver les dalles de cette cour.
+
+--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du
+chevalier, rougissait de plus en plus.
+
+Cervantes et don Cesar ne purent s'empecher de fremir.
+
+--Et vous vous etes tire de la? demanda anxieusement don Cesar.
+
+--Sans doute... puisque me voici.
+
+--C'est donc cela que je vous ai vu si pale? fit Cervantes.
+
+--Dame, ecoutez, cher ami, quand on est mort...
+
+--Sainte mere de Dieu! marmotta Juana, en se signant.
+
+--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis
+aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...
+
+Devant cette explication effarante, donnee avec un air paisible, Juana
+jugea prudent de battre precipitamment en retraite et se refugia dans
+la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, emu autant
+qu'intrigue, disait:
+
+--Expliquez-vous, chevalier, je devine a votre air que vous venez
+d'echapper a quelque terrible danger.
+
+Le chevalier s'empressa de faire a ses amis un recit succinct des
+effroyables aventures qu'il avait vecues au palais. Lorsqu'il eut
+acheve, il s'ecria joyeusement:
+
+--Versez-nous a boire, et dites-moi, don Cesar, comment vous etes
+intervenu si fort a propos pour faire devier le coup de poignard de
+Bussi-Leclerc.
+
+--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'etant inquiet je ne pouvais
+tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui
+nous permit de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'etais alle
+me mettre sur la porte exterieure du patio. C'est de la que j'ai vu
+s'elancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arreter, j'ai crie
+pour vous avertir du danger.
+
+Pardaillan parut s'absorber dans la degustation d'un flan savoureux.
+Tout a coup, redressant la tete:
+
+--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancee, la tant jolie Giralda.
+
+--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.
+
+Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage
+souriant du jeune homme:
+
+--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce
+calme me surprend, je l'avoue.
+
+--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en
+continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda
+s'obstine a ne pas quitter l'Espagne.
+
+--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis
+que vous devriez l'exhorter a fuir au plus tot. Croyez-moi, l'air de ce
+pays est mauvais pour vous comme pour elle.
+
+--C'est ce que je me tue a lui dire, appuya Cervantes en haussant les
+epaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'a leur tete.
+
+--C'est que, dit gravement don Cesar, il ne s'agit pas la d'un simple
+caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda,
+comme moi, n'a jamais connu son pere ni sa mere. Or, depuis quelque
+temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit etre
+sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparait comme le supreme
+bonheur a ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-etre
+ont-ils ete abandonnes volontairement, peut-etre ces parents qu'ils
+desirent ardemment connaitre sont-ils indignes et les repousseront
+haineusement... n'importe, ils cherchent quand meme, quittes a se
+meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur
+de l'empecher, puisque, moi-meme, je chercherais, comme elle... si je ne
+savais, helas! que ceux dont je ne connais meme pas le nom ne sont plus,
+ajouta-t-il avec un accent poignant.
+
+--Diable! fit Pardaillan, remue malgre lui, vous m'en direz tant... Mais
+pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancee dans ses recherches?
+
+--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohemienne, vous le
+savez--ou, du moins, elle fut elevee par des Bohemiens. Elle a ses idees
+et ses manieres a elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire...
+meme a moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses
+recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-meme. Quant a sa
+disparition, si elle ne m'inquiete pas autrement, c'est que, plusieurs
+fois deja, elle a disparu ainsi. Demain, peut-etre, je la verrai revenir
+avec une deception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.
+
+Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait propose d'assassiner le
+Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohemienne ne cachait
+pas un piege a l'adresse du fils de don Carlos.
+
+--Etes-vous bien sur, dit-il, que la Giralda s'est absentee
+volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?
+
+--La Giralda m'a prevenu. Son absence devait durer un jour ou deux.
+Mais, ajouta don Cesar avec un commencement d'inquietude, que
+pensez-vous donc?
+
+--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancee vous a prevenu
+elle-meme... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue,
+suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous
+nous mettrons ensemble a sa recherche.
+
+--Vous m'effrayez, monsieur!
+
+--Ne vous emotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme
+habituel, et attendons a demain. Est-il vrai que vous prendrez part a la
+corrida?
+
+--Oui, monsieur, dit don Cesar, dans l'oeil de qui passa comme un eclair
+sombre.
+
+--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraitre?
+
+--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a
+fait le tres grand honneur de m'ordonner d'y paraitre... Sa Majeste
+a meme pousse l'insistance jusqu'a envoyer a differentes reprises me
+rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arene... Vous voyez
+bien que je ne saurais me derober.
+
+--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idee. Est-il dans les usages de
+faire pareille demarche?
+
+--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majeste n'en
+est que plus precieux, dit don Cesar, d'une voix mordante.
+
+Pardaillan le considera droit dans les yeux. Puis, se penchant
+par-dessus la table, a voix basse:
+
+--Ecoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une
+etrange emotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous
+n'avez pas un sentiment contre Sa Majeste Philippe?
+
+--Non! fit nettement don Cesar, je ne ferai pas un tel serment... Je
+hais cet homme! Je me suis jure qu'il ne mourrait que de ma main... et
+vous voyez que je sais respecter un serment.
+
+Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas
+a se meprendre.
+
+"Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les
+choses!"
+
+Et, tout haut:
+
+--Et vous me dites cela, a moi, que vous connaissez depuis quelques
+jours a peine!... J'admire votre confiance, si elle s'etend ainsi a tout
+le monde...
+
+--Ne croyez pas que je sois homme a conter mes affaires a tout venant,
+dit vivement le Torero. J'ai ete eleve dans une atmosphere de mystere et
+de trahison. A l'age ou l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu
+que malheurs et catastrophes, et j'ai du errer dans les ganaderias ou
+dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon
+et pour maitre un ganadero, que je croyais mon pere, et qui etait bien
+l'homme le plus taciturne et le plus soupconneux que j'ai connu. J'ai
+donc appris a me mefier et a me taire. Je n'ai dit a personne, pas meme
+a M. de Cervantes, qui est un ami eprouve, ce que je viens de dire a
+vous, que je connais depuis quelques jours, a peine.
+
+--Pourquoi a moi? dit Pardaillan avec naivete.
+
+--Le sais-je? dit don Cesar avec un abandon juvenile. Est-ce la loyaute
+qui eclate sur votre visage? Est-ce la bonte que j'ai lue dans vos
+yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre generosite ou votre eclatante
+bravoure? Un irresistible penchant m'attire vers vous et j'eprouve ce
+sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le
+doit eprouver, me semble-t-il, pour un grand frere... Excusez-moi,
+monsieur, je vous ennuie peut-etre, mais c'est la premiere fois que je
+me sens assez de confiance pour parler ainsi a coeur ouvert.
+
+--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien
+en face don Cesar:
+
+--En somme, que savez-vous de votre famille?
+
+--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon pere et ma mere sont
+morts, et tout me porte a croire qu'ils etaient d'illustre famille.
+
+--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas
+trop cette famille. L'adversite, voyez-vous, forme des caracteres de
+votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparait
+comme un malheur, au fond, est peut-etre un grand bonheur.
+
+--Peut-etre, monsieur. J'avoue que je me suis dit a moi-meme plus d'une
+fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'attenue ni mes regrets ni
+ma douleur.
+
+--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan.
+Etes-vous bien sur qu'on ne vous a pas trompe, volontairement ou non,
+sur ce point?
+
+Le Torero secoua tristement la tete:
+
+--Je tiens ces details du ganadero qui m'a eleve et je suis bien
+sur qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses details,
+l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti a me reveler
+certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que,
+m'a-t-il souvent repete: "Le jour ou votre existence sera connue, si
+vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-etre vivre.
+Mais, si on soupconne que vous connaissez votre nom, vous etes un homme
+mort!
+
+--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre
+naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir a vous devoiler
+certains details qu'il eut ete plus humain de vous laisser ignorer?
+
+--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir
+d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a
+dit et repete que, peu de temps apres ma naissance, mon pere et ma mere
+sont morts de mort violente, assassines par Philippe, roi d'Espagne...
+Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que
+de ma main.
+
+--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il
+pourrait dire ou faire pour detourner le jeune homme de ce meurtre qui
+lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi
+soit vraiment responsable?
+
+Don Cesar considera un moment Pardaillan en face, comme s'il eut voulu
+penetrer le fond de sa pensee. Ne parvenant pas a dechiffrer la verite,
+le Torero eut un geste de colere, et, d'une voix sourde:
+
+--La pensee qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte
+monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je
+sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.
+
+Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:
+
+--Mon pere a ete arrete sur l'ordre du roi, enferme dans un cachot,
+soumis a la torture, et finalement mis a mort, sans jugement. Ma mere
+a ete enlevee, sequestree dans un couvent ou elle est morte,
+empoisonnee... Mon pere et ma mere avaient a peu pres l'age que j'ai
+aujourd'hui. Moi-meme, encore au berceau, je ne dus la vie qu'a la
+compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
+parvint a me soustraire a l'implacable haine du royal bourreau de ma
+famille. Le bien de mes parents etait considerable. Le roi, d'assassin
+qu'il etait, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui
+auraient du me revenir.
+
+Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur
+son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient,
+consternes, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:
+
+--Quel crime mon pere avait-il donc commis? Tout simplement il avait une
+femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mere. Or le roi se
+prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitue a voir
+ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi
+crut qu'il en serait de meme cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire
+connaitre sa volonte, pensant que le mari se trouverait honore de lui
+livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta a une resistance que ni
+prieres ni menaces ne purent faire flechir. C'est alors que la jalousie
+l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronne fit arreter celui qu'il
+considerait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de
+vengeance et finalement mettre a mort, pensant que, le mari trepasse,
+la femme cederait... Cet odieux calcul fut dejoue par la fidelite de la
+femme a la memoire de son mari lachement assassine...
+
+--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la
+resistance de ma mere, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'etendit
+jusqu'a l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi ete
+assassine si, comme je vous l'ai dit, je n'avais ete enleve et cache par
+un serviteur devoue.
+
+Don Cesar se tut et demeura un long moment reveur. Et Pardaillan, d'un
+air apitoye, pensait:
+
+"Pauvre diable!... Mais quel interet ce soi-disant serviteur devoue
+a-t-il pu avoir a faire cet invraisemblable recit qui, par certains
+cotes, frole si dangereusement l'effroyable verite?"
+
+Don Cesar redressa sa tete fine et intelligente et dit:
+
+"Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime
+monstrueux?"
+
+
+
+XX
+
+LA MAISON DES CYPRES
+
+Pardaillan cherchait comment il pourrait eviter de repondre a une
+question aussi scabreuse lorsqu'il fut tire d'embarras par l'arrivee
+d'un personnage qui vint sans facon interrompre leur conversation.
+
+C'etait un petit bout d'homme qui paraissait douze ans a peine, noir
+comme une taupe, sec comme un sarment, l'air delure, l'oeil vif mais
+singulierement mobile. Il se campa devant don Cesar et attendit dans une
+attitude pleine de fierte.
+
+--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.
+
+--C'est rapport a la Giralda, repondit le petit homme avec un laconisme
+plutot ambigu.
+
+--Lui serait-il arrive quelque chose? demanda vivement le Torero.
+
+--Enlevee!...
+
+--Enlevee! repeterent les trois hommes d'une meme voix.
+
+Au meme instant, ils furent debout tous les trois. Don Cesar, atterre
+par cette nouvelle inattendue, jetee aussi brutalement, restait muet de
+stupeur.
+
+--Voyons, ne nous effarons pas et procedons avec methode, s'exclama
+Pardaillan.
+
+Et s'adressant a El Chico qui attendait, toujours campe dans sa pose
+pleine de dignite:
+
+--Tu dis, petit, que la Giralda a ete enlevee?
+
+--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.
+
+--Ou?
+
+--Passe la Puerta de las Atarazanas.
+
+--Comment sais-tu cela, toi?
+
+--Je l'ai vu, tiens!
+
+--Raconte ce que tu as vu.
+
+--Voila, seigneur: je m'etais attarde hors les murs et je me hatais pour
+arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant
+moi, une ombre qui se hatait aussi vers la ville: c'etait la Giralda.
+
+--Tu en es sur?
+
+El Chico eut un sourire entendu:
+
+--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand meme je ne l'aurais
+pas reconnue, quelle autre que la Giralda eut appele El Torero a son
+secours? Tiens!...
+
+--Elle m'a appele?
+
+--Quand les hommes se sont jetes sur elle, elle a crie: "Cesar! Cesar!
+a moi!" puis les hommes lui ont jete une cape sur la tete et l'ont
+emportee.
+
+--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?
+
+El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui
+faisait bouillir l'amoureux desespere:
+
+--Don Centurion, dit-il.
+
+--Centurion! s'exclama don Cesar; le damne ruffian mourra de ma main!
+
+--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de
+vue le petit homme.
+
+--Le familier que vous avez jete dehors l'autre jour, dit Cervantes. On
+sait trop pour le compte de qui opere ce sacripant!
+
+--Pour qui?
+
+--Pour don Almaran, dit Barba Roja.
+
+--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?
+
+--Lui-meme!... Vous le connaissez, chevalier?
+
+--Un peu, fit Pardaillan avec un leger sourire.
+
+Et en lui-meme: "Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa la-dessous!...
+Enfin je suis la et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me
+sens de l'affection."
+
+Pendant ces apartes, don Cesar continuait l'interrogatoire du petit
+homme:
+
+--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la
+Giralda?
+
+--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!
+
+--Et tu sais ou ils l'ont conduite?
+
+--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ca! fit El Chico en
+levant les epaules.
+
+--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don Cesar se dirigeant vers la
+porte.
+
+--Un instant! fit Pardaillan, en se placant devant lui. Nous avons le
+temps, que diable!
+
+Et voyant que le Torero, trepignant d'impatience, n'osait pas lui
+resister:
+
+--Fiez-vous a moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas a le
+regretter.
+
+--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel etat
+je suis!
+
+--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme
+vient de raconter est vrai, je reponds de tout... mais diantre! Il ne
+s'agit pas d'aller nous jeter tete baissee dans quelque traquenard.
+
+--Quoi, vous consentirez?...
+
+Pardaillan haussa dedaigneusement les epaules:
+
+--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il a Cervantes, qui se contenta
+d'approuver d'un signe de tete.
+
+--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant a El Chico, tu as
+vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais ou ils l'ont
+conduite et tu es accouru le dire a don Cesar.
+
+--Oui, seigneur!
+
+--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don Cesar etait ici?
+
+El Chico eut une hesitation imperceptible qui n'echappa pourtant pas a
+l'oeil perspicace du chevalier.
+
+--Tiens! fit-il, je suis alle chez lui. On m'a dit: "Il doit etre a
+l'hotellerie de la Tour." J'y suis venu...
+
+Et comme s'il eut devine ce qui se passait dans l'esprit du chevalier,
+il ajouta:
+
+--Si Votre Seigneurie affectionne don Cesar, qu'elle vienne avec lui.
+Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous
+vos amis... tant que vous en avez... Tiens! a present qu'il a pris la
+Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs...
+Moi, je peux vous conduire a la maison et puis apres, serviteur, je ne
+compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis
+trop petit, tiens!
+
+El Chico paraissait sincere et devait l'etre en effet.
+
+--Si c'etait, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait evidemment
+pas la naivete de recommander a don Cesar de se faire accompagner. Tout
+au contraire, on chercherait a l'attirer seul. A moins que...
+
+Et s'adressant a El Chico:
+
+--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?
+
+--Il y a les quatre qui l'ont enlevee... Il y a don Centurion...
+Ceux-la, j'en suis sur. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas
+ressortis... J'ai idee qu'il doit bien y en avoir quelques autres caches
+dans la maison...
+
+--Allons! decida soudain Pardaillan.
+
+Aussitot, El Chico se dirigea vers la porte.
+
+Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se placa a la gauche du Torero,
+tandis que le chevalier se placait a sa droite. Pardaillan etait bien
+persuade que le guet-apens--en admettant qu'il y eut guet-apens etait
+dirige contre don Cesar. Pas un instant la pensee ne l'effleura qu'il
+pouvait etre vise lui-meme.
+
+Cette pensee, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions,
+leur unique preoccupation a tous deux etait de veiller sur le fils de
+don Carlos, seul menace.
+
+Quant a don Cesar, il n'en cherchait pas si long.
+
+La Giralda etait en danger, il courait a son secours.
+
+Le temps, si clair deux heures avant, s'etait couvert, et maintenant
+d'epais nuages masquaient completement la lune. La porte du patio
+franchie, ils se trouverent dans la nuit noire.
+
+--Ou nous conduis-tu, El Chico? demanda don Cesar.
+
+--A la maison des Cypres.
+
+--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.
+
+Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tete de la petite
+troupe et marcha d'un bon pas.
+
+Tout en marchant a cote d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le
+bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda a
+voix basse:
+
+--Etes-vous sur de cet enfant?
+
+--Eh oui, morbleu!
+
+--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-etre
+meme plus. Malgre sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme
+tres proportionne, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune
+difformite. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez
+pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce
+point et n'entend pas la plaisanterie.
+
+--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le preferais enfant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour rien... une idee a moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce
+que ce nain? D'ou le connaissez-vous? Etes-vous sur de lui?
+
+--Quant a vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais
+rien... On l'appelle El Chico a cause de sa taille... D'ou je le
+connais? Il traine par les rues de la ville et vit, comme il peut, des
+aumones qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa defense contre une bande
+de mauvais droles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours temoigne
+une certaine affection. Est-il devoue? Je crois que oui... je n'en
+jurerais pas cependant.
+
+--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.
+
+Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan
+se tint sur ses gardes et il fut plutot etonne de voir que nulle
+agression ne s'etait encore produite lorsque El Chico s'arreta enfin
+devant la porte batarde de la maison des Cypres, en murmurant:
+
+--C'est la!
+
+--Apres tout, songea Pardaillan, je me suis peut-etre trompe!... Je
+deviens trop mefiant, sur ma foi!
+
+Il y avait une borne cavaliere a cote de la porte. El Chico la designa
+aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:
+
+--C'est bien commode, tiens!
+
+De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un
+tel marchepied, ne serait qu'un jeu.
+
+El Chico continua:
+
+--Evitez les allees... a cause du sable qui fait du bruit, marchez sur
+le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez reussir sans qu'il y ait
+bataille; sur qu'ils dorment la-dedans... Moi, je vous attends ici, et
+s'il y a danger je vous previens en sifflant ainsi.
+
+Et le petit homme fit entendre un leger ululement parfaitement imite.
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-etre par
+un reste de mefiance.
+
+El Chico eut un geste d'effroi.
+
+--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas la. Tiens, que voulez-vous que
+je devienne, si vous vous battez?
+
+Don Cesar, qui avait hate de passer de l'autre cote du mur, tendit sa
+bourse en disant:
+
+---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu
+envers toi. Quoi qu'il arrive, desormais j'aurai soin de toi.
+
+El Chico eut une seconde d'hesitation, puis il prit la bourse en disant:
+
+--J'etais deja paye, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!
+
+--Pourquoi dis-tu que tu etais deja paye? fit Pardaillan, qui avait cru
+demeler comme une bizarre intonation dans la reponse du petit homme.
+
+Sur un ton tres naturel, celui-ci repondit:
+
+--J'ai dit que j'etais paye parce que je suis content d'avoir rendu
+service a don Cesar, tiens!
+
+Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la
+borne, eurent tot fait d'escalader le mur et se laisserent doucement
+tomber dans les jardins de la maison des Cypres. Don Cesar voulut
+s'elancer aussitot; mais Pardaillan le retint en disant:
+
+--Doucement, ne nous exposons pas a un echec par trop de precipitation.
+C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je
+passe le premier en eclaireur; vous, don Cesar, derriere moi; et vous,
+monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de
+vue, et maintenant plus un mot.
+
+Dans l'ordre qu'il venait d'etablir, Pardaillan s'avanca prudemment,
+evitant les allees sablees comme l'avait judicieusement recommande El
+Chico, se dirigeant droit vers le cote de la maison qui lui faisait
+face.
+
+Les portes et les fenetres etaient closes. Pas le plus petit filet de
+lumiere ne se voyait nulle part. De ce cote, tout semblait bien endormi.
+Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxieme cote, aussi
+sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint
+au troisieme cote. La, a une fenetre du rez-de-chaussee situee dans
+l'angle de la maison, a travers des volets mal joints, un mince filet
+de lumiere filtrait. Pardaillan s'arreta. Il s'agissait maintenant
+d'atteindre la fenetre eclairee et de voir ce qui se passait a
+l'interieur.
+
+Pardaillan designa la fenetre a ses deux compagnons et, sans mot dire,
+reprit sa marche en avant, en redoublant de precautions.
+
+D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un epais
+gazon qui etouffait le bruit de leurs pas et ils cotoyaient les massifs,
+derriere lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas
+d'alerte.
+
+Pardaillan contourna un massif qui se trouvait a quelques pas de la
+fenetre. Don Cesar et Cervantes suivirent a la file et ne remarquerent
+rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'a franchir une petite pelouse qui
+s'etendait presque jusque sous la fenetre.
+
+Derriere Cervantes, du sein de ce massif ou ils n'avaient rien remarque
+d'anormal, des ombres surgirent soudain, ramperent silencieusement et
+se redresserent tout a coup pour executer, avec un ensemble parfait, la
+manoeuvre que voici:
+
+Deux mains saisirent l'ecrivain au cou, par-derriere, et etoufferent
+dans sa gorge le cri pret a faillir. Une cape fut lestement jetee sur
+sa tete, vivement entortillee et serree a l'etouffer. Des poignes
+vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enleverent comme une
+plume avant qu'il eut pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le
+porterent dans le massif.
+
+La capture s'etait operee avec une rapidite foudroyante, sans heurt,
+sans bruit, sans a-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni
+Pardaillan, plus, eloignes, se fussent apercus de quoi que ce soit.
+
+Dans le massif, une des ombres depouilla lestement Cervantes de son
+manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforcant d'imiter
+l'allure du prisonnier, s'en fut deliberement rejoindre le chevalier et
+don Cesar. Une voix breve prononca:
+
+--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.
+
+Et Cervantes, a moitie etrangle, se trouva porte hors de la maison en
+moins de temps certes qu'il n'en avaitis a y penetrer.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan et don Cesar etaient parvenus sous la
+fenetre eclairee.
+
+Nous avons dit qu'elle etait situee au rez-de-chaussee. Mais c'etait un
+rez-de-chaussee assez eleve pour qu'un homme, meme de grande taille, ne
+put atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'interieur.
+
+Or, a droite et a gauche de la fenetre, il y avait deux arbustes plantes
+dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passe sa journee
+a se debattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empecher de trouver
+bizarre que ces deux caisses se trouvassent precisement la, sous cette
+fenetre, la seule eclairee de la mysterieuse demeure.
+
+"On jurerait qu'on les a placees la pour nous faciliter la besogne",
+grommela-t-il."
+
+D'un coup d'oeil rapide, il etudia les volets et il pensa:
+
+"Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumiere filtre
+par quantite de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenetre de
+rez-de-chaussee si mal defendue dans une maison qui, partout ailleurs,
+parait gardee!... Voila qui ne me dit rien qui vaille!..."
+
+Mais, tandis que Pardaillan observait et reflechissait, El Torero,
+impatient comme tous les amoureux, agissait. Il trainait une des deux
+caisses sous la fenetre, grimpait dessus sans s'inquieter de l'arbuste
+qu'il pietinait, et, appliquant son oeil a une de ces nombreuses fentes
+qui paraissaient suspectes a Pardaillan, il regarda et, oubliant toute
+prudence, s'exclama presque a haute voix:
+
+--Elle est la!...
+
+En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui.
+A ce moment, l'homme qui s'etait enveloppe dans le manteau de Cervantes
+s'approchait avec precaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans
+l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de
+suspect, il s'elanca d'un bond a cote de don Cesar et regarda, lui
+aussi, oubliant toutes ses apprehensions du coup.
+
+Sur un lit de repos place juste en face de la fenetre, la Giralda,
+etendue, paraissait profondement endormie.
+
+Don Cesar et Pardaillan se regarderent et se comprirent sans parler.
+
+S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirerent de
+toutes leurs forces reunies.
+
+Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui
+etait le plus important.
+
+Debarrasses de cet obstacle, ils s'etablirent le mieux qu'ils purent sur
+le bord de la fenetre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient
+d'ouvrir les volets.
+
+A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui
+s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression
+passionnee qui fit palir don Cesar. Puis, se baissant, l'homme saisit
+dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants,
+comme un corps prive de vie. Charge de son precieux fardeau, qui ne
+paraissait pas peser bien lourd a ses bras robustes, l'homme se redressa
+et se dirigea vers la porte par ou il etait entre.
+
+--Vite! rugit don Cesar en donnant de l'epaule contre la fenetre, il
+l'emporte!
+
+Pardaillan tira son epee, appuya de son cote, de toutes ses forces,
+contre la fenetre, qui s'ouvrit violemment, et, l'epee a la main, il
+sauta a l'interieur de la piece. Au meme instant, il entendit un cri
+terrible.
+
+Lorsqu'il sentit la fenetre ceder sous leurs efforts, don Cesar se
+ramassa pour bondir. Dans le meme moment, il fut saisi par les jambes et
+tire en arriere. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramene
+violemment a terre, le Torero fut saisi, reduit a l'impuissance, porte
+lui aussi hors de la maison.
+
+Pardaillan, lui, avait saute.
+
+Lorsque ses pieds toucherent le sol, il sentit ce sol trembler et
+s'ecrouler sous lui, et il tomba dans le noir.
+
+Instinctivement, il etendit les bras pour se raccrocher, et son epee,
+heurtant il ne savait quoi, lui echappa. Il tomba comme une masse, fort
+rudement. Heureusement, la chute n'etait pas tres profonde; il ne se fit
+aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurite la plus complete.
+
+"Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas a cette chute!"
+
+Et, avec cet air railleur qui lui etait familier:
+
+"Ceci me parait une repetition des appartements si habilement machines
+du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la meme journee, et
+si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'emotion, la vie ne
+sera plus tenable!... Le tour est bien joue, par ma foi! Il n'en reste
+pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
+fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace..."
+
+S'etant convenablement morigene et invective, ainsi qu'il avait coutume
+de faire chaque fois qu'il etait victime de quelque terrible mesaventure
+qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas
+su prevoir et eviter, il se leva, se secoua et se tata.
+
+"Bon, grogna-t-il, rien de casse. Si la tete manque toujours d'un peu
+de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon epee a du
+rebondir dans la chambre, la-haut. Heureusement, la dague me reste.
+C'est peu, mais enfin, le cas echeant, on tachera de se tirer d'affaire
+avec."
+
+Ayant ainsi pense, il porta la main au cote pour s'assurer que la dague
+y etait bien.
+
+Il constata que, si le fourreau etait bien accroche au ceinturon, la
+lame, en revanche, avait disparu.
+
+Tout en bougonnant, il fit a tatons le tour de son cachot. Ce fut vite
+fait.
+
+"Peste! ce n'est pas tres vaste! Et pas un meuble, pas meme un peu
+de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce
+plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand
+et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le
+cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?"
+
+En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et
+il avait percu comme un leger frolement sur la dalle. Il se baissa et
+chercha a tatons.
+
+"Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme
+dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il ete mis ici pour
+moi?... Non, evidemment, sans quoi on m'eut donne de la lumiere afin que
+je puisse lire... Un parchemin egare, alors? Nous verrons plus tard,
+puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...
+
+Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit a discuter avec
+lui-meme; puis, il renifla fortement...
+
+"Quel diable de parfum est-ce la?... Ce n'est pourtant pas un boudoir
+pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme
+autre que Fausta consentirait a descendre de plein gre dans pareil
+tombeau? D'autant plus que je ressens d'etranges sensations. Ma
+respiration s'oppresse... ma tete s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate!
+la damnee Fausta a passe par la!..."
+
+"Apres avoir essaye de m'assassiner de tant de facons differentes, je
+serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci."
+
+Comme pour repondre a cette question, un judas s'ouvrit a ce moment dans
+le haut de la voute. Un imperceptible rai de lumiere descendit par les
+fentes du judas et, en meme temps, une voix, que Pardaillan reconnut
+aussitot, prononca ces paroles:
+
+--Pardaillan, tu vas mourir.
+
+--Par Dieu! fit Pardaillan, des l'instant ou la douce Fausta m'adresse
+la parole, il ne saurait etre question que de mort. Voyons ce qu'elle me
+reserve.
+
+--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer,
+tu as echappe au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as echappe
+a l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as echappe a l'incendie. Tu
+m'as demande: "A quel element aurez-vous recours?" Je te reponds: "A
+l'air." L'air que tu respires est sature de poison. Dans deux heures, tu
+ne seras plus qu'un cadavre.
+
+--Voila donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que
+j'etais intrigue par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me
+croirez peut-etre pas mais, ma parole, j'ai pense a vous... J'ai pense
+que, si Fausta etait descendue dans cette fosse, ce ne pouvait etre que
+pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voila ce que j'ai
+pense, madame.
+
+--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tue par l'air que tu
+respires et que j'ai, moi, empoisonne.
+
+Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre
+entre deux etres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient a travers
+l'epaisseur d'un plafond, dont l'un etait, pour ainsi dire, deja dans
+la tombe et qui, sur un ton paisible et comme detache, se disaient des
+choses effrayantes.
+
+Cependant, Pardaillan repondait:
+
+--Mourir! c'est bientot dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons
+bien solidement attaches, et je crois que je suis homme a resister a
+tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air a mon
+intention. J'en suis bien fache pour vous, madame, dont la marotte est
+de me vouloir occire a tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne
+sais pourquoi, par exemple?
+
+--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.
+
+--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire!
+Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'echapperai a votre poison
+comme j'ai echappe a la noyade et au feu.
+
+--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu echappes au poison, tu restes
+condamne quand meme.
+
+--Expliquez-moi un peu cela, madame...
+
+--Tu mourras par la faim et par la soif.
+
+--Diable! c'est assez hideux cela, madame!
+
+--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je
+voulu te l'eviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.
+
+--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais la votre habituelle
+circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous etes
+dit que deux precautions valent mieux qu'une.
+
+--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les
+precautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?
+
+--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour
+voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes
+doigts.
+
+--Cette porte, dont la clef a ete jetee dans le fleuve, dans quelques
+heures sera muree... Le mecanisme actionnant le plafond par ou tu es
+descendu sera detruit, la chambre ou je suis aura ses portes et sa
+fenetre murees... Alors, tu seras isole du monde, alors tu seras mure
+vivant, nul ne soupconnera que tu es la, nul ne pourra t'entendre si tu
+appelles, nul ne pourra penetrer jusqu'a toi, meme pas moi...
+
+--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'echapperai au poison, je
+ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage
+que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
+un peu plus le compte que nous aurons a regler un jour... et que nous
+reglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.
+
+Fausta, comedienne geniale par certains cotes, etait, par certains
+autres, ardemment sincere et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait
+eue en son oeuvre s'etait, sous le choc des revers repetes, peu a peu
+effacee. Elle persistait pourtant, mais c'etait maintenant l'orgueil qui
+la guidait.
+
+Qui, jusqu'a present, l'avait abattue? Pardaillan. Des lors, la
+superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-la
+indompte, et superstition et terreur unies exercerent sur elle leur
+action dissolvante.
+
+Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du meme
+coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.
+
+Pardaillan avait resiste a tous ses coups. Comme le phenix de la
+legende, cet homme reapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de
+l'avoir bien definitivement tue. Et, chaque fois qu'il reapparaissait,
+c'etait pour aneantir irremediablement ses combinaisons plus savantes,
+longuement et patiemment echafaudees.
+
+Sa stupeur avait fait place a la terreur. Et, la superstition s'en
+melant, elle n'etait pas eloignee de croire que cet homme etait
+invincible, plus qu'invincible: immortel. De la a croire que Pardaillan
+etait son mauvais genie contre lequel elle s'epuiserait vainement, que
+Pardaillan echapperait fatalement a toutes ses embuches jusqu'au jour ou
+elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite
+franchi.
+
+Fausta poursuivait la lutte aprement, obstinement. Mais elle n'avait
+plus foi en elle, mais le doute etait entre en elle et elle n'etait pas
+eloignee de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait
+beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscite,
+sortirait une derniere fois de la tombe ou elle croirait l'avoir cloue
+pour la frapper mortellement.
+
+Lorsque Pardaillan eut affirme qu'il sortirait vivant de son actuel
+tombeau, Fausta fremit et se demanda avec angoisse si elle avait bien
+pris toutes les precautions necessaires, si quelque moyen de fuite
+inconnu n'avait pas echappe a son minutieux examen des lieux. Ce fut
+donc d'une voix mal assuree qu'elle demanda:
+
+--Tu crois donc, Pardaillan, que tu echapperas cette fois-ci comme les
+autres?
+
+--Parbleu! assura Pardaillan.
+
+--Pourquoi? haleta Fausta.
+
+Alors, d'une voix mordante qui la glaca:
+
+--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible a regler...
+Parce que je vois enfin que vous n'etes pas un etre humain, mais un
+monstre de perversite et que vous epargner, comme je l'ai fait jusqu'a
+ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous
+avez lasse ma patience et que je suis resolu enfin a vous ecraser...
+Parce qu'il est ecrit que Pardaillan domptera Fausta et la reduira a
+l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'etes pas
+une femme, mais un monstre suscite par l'enfer, je vous le dis en toute
+loyaute: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour ou cette
+main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous
+ses crimes et le monde sera delivre d'un tel fleau.
+
+Tant que Pardaillan s'etait contente d'expliquer pourquoi il se sentait
+sur d'echapper a ses coups, Fausta avait ecoute en fremissant, d'autant
+plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
+dans son cerveau affole, elle se repetait:
+
+"Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est ecrit, c'est ineluctable...
+Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!"
+
+Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspere et s'animant au fur et a
+mesure, assura qu'un jour prochain viendrait ou il aurait sa revanche et
+lui ferait expier ses crimes, le caractere indomptable de cette femme
+extraordinaire reprit le dessus.
+
+Elle retrouva a l'instant sa lucidite et son sang-froid. Ce fut d'une
+voix tres calme qu'elle repondit:
+
+--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte
+que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.
+
+--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais,
+excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez
+liberalement dispense, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
+Brisons donc cet interessant entretien et souffrez que je me couche sur
+ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me
+contente, puisque Votre Saintete n'a pas daigne octroyer meme une botte
+de paille au condamne a mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...
+
+Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes deleteres emanes de la
+pastille empoisonnee, sentait effectivement ses forces l'abandonner
+et tout tourner dans sa tete endolorie, s'enroula dans son manteau et
+s'etendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.
+
+--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.
+
+--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une derniere fois
+Pardaillan, a moitie endormi, pas adieu, mais au revoir...
+
+Les derniers mots expirerent sur ses levres et il demeura immobile,
+endormi... mort, peut-etre.
+
+
+
+XXI
+
+CENTURION DOMPTE
+
+Fausta attendit encore un moment, ecoutant attentivement, n'entendant
+rien... que les palpitations de son coeur qui battait a coups redoubles.
+
+Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune reponse ne parvint a son
+oreille tendue.
+
+Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en
+ses precautions, dedaigna de fermer la porte derriere elle. Elle vint
+s'asseoir dans ce cabinet ou nous l'avons vue en conversation avec
+Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle medita longtemps. Dans
+sa tete, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire
+se posait avec tenacite:
+
+"Magni m'a-t-il trompee? Est-ce un narcotique ou un poison?"
+
+Cette question aboutissait fatalement a la principale, a la seule qui
+comptat pour elle:
+
+"Est-il mort ou simplement endormi?"
+
+Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste,
+accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une
+lucidite que ni la douleur reelle ni l'incertitude ne parvenait a
+obscurcir.
+
+"Mort, tout est dit... Delivree de cet amour que Dieu m'imposa comme une
+epreuve, mon ame victorieuse redevient invulnerable. Je puis reprendre
+ma mission avec confiance, sure de triompher desormais, le seul obstacle
+qui entravait ma route ayant ete supprime par ma volonte.
+
+"Endormi seulement, tout est a refaire peut-etre!... Qui peut jamais
+savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais penetrer jusqu'a lui... un coup
+de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idee
+que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes precautions se
+retournent contre moi."
+
+Longtemps encore, elle resta ainsi a mediter.
+
+Enfin, ayant pris sans doute des resolutions fermes, elle frappa sur un
+timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obsequiosite.
+
+Cet homme, c'etait le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de
+Barba Roja, c'etait don Centurion.
+
+--Maitre Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait
+pas trompee sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes,
+vous pourriez etre un auxiliaire precieux. Vous avez, j'en conviens,
+intelligemment et diligemment execute mes ordres. Je consens a vous
+prendre definitivement a mon service.
+
+--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zele et
+mon devouement...
+
+--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La
+princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zele
+et devouement. Votre interet me repond de votre zele et de votre
+devouement... Pour la fidelite, nous en reparlerons. L'essentiel est que
+vous soyez bien penetre de cette verite, que vous ne trouverez jamais un
+maitre tel que moi.
+
+--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je
+considerais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante
+princesse que vous etes.
+
+--Vous etes, maitre Centurion, pauvre, obscur et meprise de
+tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous etes instruit,
+intelligent, denue de scrupules, et, cependant, malgre votre superiorite
+intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous etes: l'homme
+des viles besognes, un compose bizarre et monstrueux de bravo, d'espion,
+de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
+soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous
+elever au-dessus de cette basse condition. On a tout interet a vous
+laisser dans l'ombre.
+
+--Malheureusement, madame.
+
+--Malgre tout, vous avez de vastes ambitions.
+
+Fausta s'arreta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair
+regard. Puis, elle laissa tomber:
+
+--Ces ambitions, je puis les realiser... au-dela de ce que vous avez
+reve.
+
+--Madame, balbutia Centurion agenouille, si vous faites ce que vous
+dites, je serai votre esclave!
+
+--Je le ferai, dit Fausta resolument. Tu auras tes lettres de noblesse
+en bonne et due forme et d'une authenticite indiscutable; je t'eleverai
+au-dessus de ceux qui t'ecrasent. Et, quant a ta fortune, ce que tu as
+deja recu de moi n'est rien, compare a ce que je te donnerai. Mais, tu
+l'as dit, tu seras mon esclave.
+
+--Parlez... ordonnez...
+
+Fausta etait a demi allongee dans un fauteuil monumental. Ses pieds,
+chausses de mules de satin blanc, croises l'un sur l'autre, etaient
+poses sur un coussin de soie brochee, place lui-meme sur un large
+tabouret de tapisserie. Ainsi poses, ses pieds croises depassaient
+le bord du coussin. Centurion s'etait prosterne, et, comme pour bien
+marquer qu'elle etait pour lui une divinite, pour prouver qu'il
+entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait
+parle, il franchit en rampant la distance qui le separait de Fausta et
+posa devotement ses levres sur la pointe du soulier.
+
+Il y avait, certes, dans ce geste imprevu, une intention d'hommage
+religieux comme on en avait rendu souvent a Fausta alors qu'elle pouvait
+se croire papesse.
+
+Mais Centurion avait exagere le geste qui avait on ne sait quoi de vil
+dans sa bassesse outree.
+
+Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrete a l'egard de
+Centurion car, et bien qu'elle eut un geste de repulsion, elle ne retira
+pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
+blanche et fine sur la tete du bravo prosterne, elle le maintint un
+inappreciable instant les levres collees sur la semelle, puis, retirant
+son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tete, appuyant fortement
+dessus, sans menagement, et, le tenant ainsi ecrase dans cette pose plus
+qu'humiliee, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:
+
+--J'accepte ton hommage. Sois fidele et soumis comme un chien fidele et
+je te serai bon maitre.
+
+Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbe,
+mais resta agenouille.
+
+Et, sur un ton de souveraine autorite:
+
+--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre
+maitre, il est juste aussi que vous appreniez a vous redresser et a
+regarder les plus grands, car bientot vous serez leur egal!
+
+Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le
+sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant
+qu'il avait trouve le maitre puissant de ses reves. Il allait enfin etre
+quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidele a celle qui
+le tirait du neant pour faire de lui un homme redoutable.
+
+Et, comme si elle eut devine ce qui se passait dans sa tete, Fausta
+reprit, d'une voix calme, mais ou percait cependant une sourde menace:
+
+--Oui, il faudra m'etre fidele, c'est ton interet... D'ailleurs, j'en
+sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tete rien qu'en levant un
+doigt.
+
+Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:
+
+--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidelite, puisque
+j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincere en vous
+disant que je vous appartiens corps et ame et que vous pouvez disposer
+de moi comme vous l'entendrez. A defaut de cette sincerite, mon interet
+vous repond de moi.
+
+--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends.
+Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de
+Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour recompenser
+les braves qui vous ont aide.
+
+Centurion, fremissant, saisit les deux bons et les fit disparaitre
+vivement en songeant a part lui:
+
+"Dix mille livres pour ces droles!... Halte-la, madame Fausta, ceci,
+c'est du gaspillage..."
+
+Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta.
+Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherche en
+elle un maitre, il l'avait trouve, et qu'il lui faudrait marcher droit
+s'il ne voulait pas se faire casser a gages.
+
+En effet, Fausta, comme si elle avait lu a livre ouvert dans sa pensee,
+lui dit, sans manifester ni colere ni mecontentement:
+
+--Il faudra perdre ces habitudes de prevarication. La part que je vous
+fais est assez belle pour que vous laissiez a chacun ce que je lui
+alloue. Si vous tenez a rester a mon service, il faudra devenir
+scrupuleusement honnete. Sachez qu'une heure apres que vous aurez fait
+votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise a chacun,
+et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai
+impitoyablement.
+
+Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien etonne lui-meme, et, se
+courbant:
+
+--Vous etes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyee, puisqu'il vous a
+donne le pouvoir de ire dans les consciences. Desormais, madame, je vous
+le jure, je n'aurai plus de telles idees.
+
+--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:
+
+--Faites entrer cet enfant, ce nain.
+
+Centurion sortit et revint presque aussitot, accompagne d'El Chico.
+
+Nous ne saurions dire si le petit homme fut ebloui par les richesses
+entassees dans la piece, ni s'il fut impressionne par la beaute et la
+majeste de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
+que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifferent, en apparence.
+Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fiere, qui ne manquait
+pas d'une certaine grace sauvage et qui lui etait particuliere, et,
+respectueux sans humilite, il attendit, dresse sur ses ergots, ne
+perdant pas une ligne de sa petite taille.
+
+Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'eclat du
+regard, adoucissant sa voix:
+
+--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Francais et ses amis?
+
+El Chico n'etait pas tres bavard et il n'avait, cela va sans dire,
+que de tres vagues notions d'etiquette, si tant est qu'il connut la
+signification de ce mot.
+
+Il se contenta de repondre d'un signe de tete affirmatif.
+
+Fausta possedait au plus haut point l'art de composer ses manieres,
+suivant le caractere et la situation de ceux qu'elle avait interet
+a menager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec
+indulgence qu'elle accueillit le semblant de reponse du petit homme. Ce
+fut en souriant encore qu'elle dit negligemment:
+
+--Ce Torero, don Cesar, vous a fait du bien. A defaut d'affection, vous
+deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti
+a l'attirer ici?
+
+--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Francais, dit avec un
+sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On ecoute,
+on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.
+
+--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient
+aucun danger?... Si, cependant, la vie de don Cesar eut ete menacee,
+eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Repondez franchement.
+
+Le petit homme hesita un moment avant de repondre. Ses traits se
+contracterent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent
+paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
+phases.
+
+Enfin, il poussa un gros soupir et repondit d'une voix sourde:
+
+--Non.
+
+--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous
+a promis en mon nom.
+
+El Chico repondit, cette fois sans hesitation:
+
+--Tant pis!
+
+Fausta sourit.
+
+--Allons, dit-elle, je vois que vous savez etre reconnaissant. Et le
+Francais?
+
+A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitot eteinte,
+et, vivement, il dit:
+
+--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don Cesar.
+
+Fausta crut demeler une intonation bizarre dans ces paroles.
+
+--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de
+lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant
+ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si
+on les frappait eux-memes?
+
+Fausta posait la question sans paraitre y attacher d'importance, mais
+elle fixait son oeil doux sur le nain et l'etudiait attentivement.
+
+Celui-ci tressaillit et parut etonne de ces paroles. Evidemment, il
+n'avait pas pense qu'en aidant a meurtrir Pardaillan il pouvait, du meme
+coup, faire beaucoup de mal a ceux qui aimaient le chevalier. Mais,
+approfondir de telles idees etait au-dessus du jugement d'El Chico. Il
+secoua donc les epaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta
+ne parvint pas a saisir.
+
+Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour
+l'engager a patienter un moment et, a voix basse, donna un ordre a
+Centurion qui s'eclipsa aussitot.
+
+--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est
+une somme considerable pour vous.
+
+Les yeux du nain etincelerent, ses traits s'illuminerent, mais il ne
+repondit rien.
+
+A ce moment. Centurion revint et deposa devant Fausta un petit sac sur
+lequel les yeux d'El Chico se porterent aussitot pour ne plus le perdre
+de vue.
+
+--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille
+livres, mais cinq mille... Prenez, c'est a vous.
+
+A l'enonce de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico
+ouvrit des yeux enormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il
+demeura cloue sur place.
+
+--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
+
+--Oui! fit de la tete Fausta qui souriait.
+
+Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant
+soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux
+mains contre sa poitrine, comme s'il eut craint qu'on ne voulut le lui
+arracher, en repetant machinalement:
+
+--Cinq mille livres!
+
+--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du
+nain. Vous pouvez verifier.
+
+Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,
+visiblement anxieux de verifier a l'instant meme si on ne se jouait pas
+de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixerent, angoisses,
+sur Fausta, et, tout a coup, il se mit a rire. Mais son rire avait
+quelque chose d'effarant. On eut dit plutot des sanglots convulsifs; et
+il begayait, sur un ton plaintif:
+
+--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
+
+Si Fausta fut etonnee de cette etrange manifestation de joie, elle n'en
+laissa rien paraitre.
+
+--Vous voila riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez
+pouvoir... epouser celle que vous aimez.
+
+A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux
+effares ou se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la
+tete negativement, avec une expression de douleur manifeste:
+
+--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous etes un homme par l'age et
+par le coeur. Vous voila riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas a vous
+etablir, a vous creer un interieur? Vous etes petit, c'est vrai, mais
+vous n'etes pas contrefait. Vous etes admirablement conforme dans votre
+petitesse, on peut meme dire que vous etes beau. Ne dites pas non. Vous
+aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aime aussi?...
+
+El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en ecoutant cette princesse
+qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
+
+Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut
+irrealisable, car il secoua douloureusement la tete et Fausta n'insista
+pas.
+
+--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin
+d'une aide, soit aupres de celle que vous aimez, soit aupres de sa
+famille, vous me trouverez prete a intervenir en votre faveur. Allez
+maintenant.
+
+El Chico, tres emu, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant,
+comme s'il etait ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de
+s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil,
+il se retourna brusquement, se precipita sur Fausta, saisit sa main qui
+pendait au bras de son fauteuil et y deposa un baiser vibrant. Puis, se
+redressant aussi vivement qu'il etait accouru, sans dire mot, il sortit
+en courant.
+
+Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononce une parole. Lorsque
+El Chico fut sorti, elle songea:
+
+"Voila un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi.
+Mais quelle est la femme dont il s'est epris et pourquoi ai-je cru
+demeler comme de la haine dans sa maniere de parler de Pardaillan? Il
+faudra savoir; ce nain me sera peut-etre utile..."
+
+Ecartant momentanement le nain de son esprit, elle se leva, alla
+soulever une tenture et, avant de disparaitre, s'adressant a Centurion,
+qui attendait immobile:
+
+--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitot
+dans l'oratoire.
+
+Sans attendre de reponse, certaine que ses ordres seraient executes,
+elle laissa tomber la portiere et disparut. Elle s'engagea dans le
+corridor et s'arreta devant cette porte ou nous l'avons deja vue
+s'arreter. Elle poussa le judas et regarda.
+
+La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement,
+etendue sur un large lit de repos.
+
+--Dans dix minutes, elle se reveillera, pensa Fausta qui repoussa le
+judas et poursuivit son chemin.
+
+Elle parvint a la piece qu'elle avait designee a Centurion et y penetra
+en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire etait plus petit et
+meuble tres simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au
+bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
+
+--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est a
+presumer qu'ils vont visiter la maison.
+
+Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa
+meditation sans plus s'occuper de Centurion.
+
+--Madame, repeta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous
+retirer.
+
+--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
+
+Visiblement intrigue. Centurion obeit. Quand il se retourna, apres
+avoir pousse la porte, il apercut une etroite ouverture, pratiquee
+dans l'epaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait
+masquee.
+
+--Une porte secrete, murmura-t-il; je comprends maintenant.
+
+--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et eclairez-moi.
+
+Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un etroit
+escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit a descendre, eclairant la
+marche de Fausta qui referma la porte secrete derriere elle sans que le
+bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvint a saisir le
+secret de cette fermeture.
+
+Apres avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouverent dans
+une galerie souterraine assez large pour permettre a deux personnes de
+passer de front, assez elevee pour qu'un homme, meme de haute tailler
+put marcher sans etre oblige de baisser la tete. Le sol de ce souterrain
+etait tapisse d'un sable tres fin, doux a la marche, etouffant le bruit
+des pas.
+
+Apres avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une
+galerie transversale. Il s'arreta devant le mur de cette galerie et
+demanda:
+
+--Faut-il tourner a droite ou a gauche?
+
+--Restez ou vous etes, repondit Fausta.
+
+A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hesitation,
+elle saisit une pierre qui se detacha d'autant plus aisement que cette
+pretendue pierre etait tout simplement une planche assez habilement
+peinte et maquillee pour qu'elle put se confondre avec les vraies
+pierres qui l'entouraient. La planche enlevee demasqua une petite
+excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort
+cache. Aussitot, une ouverture apparut dans le mur.
+
+--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
+
+Centurion, son flambeau a la main, passa, toujours suivi de Fausta.
+
+Ils se trouverent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voute
+assez elevee pendaient plusieurs lampes. Sur une facon d'estrade basse,
+trois fauteuils etaient disposes devant une grande table. D'enormes
+banquettes en chene massif etaient placees au pied de l'estrade, a
+droite et a gauche de la table, de telle facon qu'un espace assez large
+etait ainsi amenage devant l'estrade.
+
+Centurion connaissait-il cette salle de reunion clandestine? Savait-il a
+quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait la-dedans?
+
+On aurait pu le croire, car, des l'instant ou il avait penetre dans
+la grotte, une singuliere inquietude s'etait emparee de lui. En
+reconnaissant tout a fait des lieux qui, sans doute, lui etaient
+familiers, son inquietude s'etait changee en epouvante. Il etait devenu
+livide, un tremblement convulsif s'etait empare de lui. Il regardait
+avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer
+son trouble et disait tranquillement:
+
+--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous eclaire pas suffisamment.
+
+Heureux de cacher son trouble. Centurion se hata d'obeir et, les lampes
+allumees, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa
+main sur son front, ou perlait la sueur de l'angoisse.
+
+Toutes les lampes etant allumees, Fausta fit signe au bravo de la
+suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit a l'excavation qu'elle
+avait laissee ouverte, et:
+
+--Regardez, dit-elle imperieusement.
+
+Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se herisser
+sur sa tete.
+
+Que voyait-il donc de si extraordinaire?
+
+Rien que de tres simple: une infinite de petits trous etaient menages
+dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir
+jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulierement
+l'estrade qui se trouvait precisement en face des trous.
+
+Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble
+qui, maintenant, tournait a l'affolement. Elle rentra dans la grotte,
+suivie de Centurion en proie a une terreur mysterieuse qui aneantissait
+ses facultes au point qu'il ne s'apercut meme pas que Fausta, actionnant
+un deuxieme ressort cache, avait ferme la porte par ou ils venaient de
+penetrer.
+
+--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout
+voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend
+tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister,
+invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont ete tenus dans cette
+salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?
+
+Centurion s'ecroula a genoux et rala:
+
+--Grace! Madame!
+
+Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalee a ses pieds un regard
+empreint d'un souverain mepris, et, le repoussant rudement du bout du
+pied:
+
+--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris a mon service
+pour vous livrer a l'Inquisition!
+
+D'un bond. Centurion se releva. Apres avoir manque defaillir de peur, il
+pensait maintenant s'evanouir de joie.
+
+--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.
+
+--La terreur vous rend fou, mon maitre, dit-elle en levant les epaules.
+Prenez garde! je ne garderais pas un lache a mon service.
+
+Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:
+
+--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lache, madame, et vous le
+savez bien! Mais, misere! j'ai cru sincerement que vous alliez me
+livrer.
+
+Et, avec un frisson d'epouvante, il ajouta:
+
+--J'appartiens a l'Inquisition et je sais trop quels supplices
+effroyables sont reserves a ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait,
+madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir
+que je n'eusse pas hesite a me poignarder devant vous pour me soustraire
+au sort affreux qui eut ete le mien.
+
+--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremble
+devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essaye de me cacher des
+choses que j'avais interet a connaitre. Mais que ce soit la derniere
+fois!
+
+--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obeirai, je le jure.
+Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.
+
+--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la reunion?
+
+--Dans deux heures, madame.
+
+--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et
+s'assit dans un fauteuil.
+
+Centurion la suivit et se placa devant elle, au pied de l'estrade.
+
+--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond
+des yeux, les hommes qui se reunissent ici savent qu'il existe quelque
+part un fils de don Carlos, dont ils desirent faire leur chef. Malgre
+les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir a decouvrir
+sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu
+le connais, toi.
+
+--C'est vrai, madame, dit Centurion dompte.
+
+L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitot eteinte.
+
+--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.
+
+--Don Cesar, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero,
+repondit Centurion sans hesiter.
+
+Sans doute, Fausta etait bien loin de s'attendre a ce nom. Sans doute
+aussi, la revelation de ce nom contrariait serieusement des plans
+soigneusement elabores, car, prise d'une fureur soudaine, elle
+s'exclama, pale de rage:
+
+--Tu as bien dit don Cesar... l'amant de la Giralda... Ah! miserable!
+C'est maintenant que je les ai laisses aller, lui et la bohemienne, que
+tu me previens?...
+
+Debout sur l'estrade, une main appuyee sur la table, l'autre tendue dans
+un geste de menace, prise d'un acces de colere effrayant chez cette
+femme toujours si maitresse d'elle-meme, Fausta foudroyait du regard le
+malheureux Centurion terrifie.
+
+--Madame, begaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas
+interroge.
+
+Par un effort de volonte admirable, Fausta se calma subitement. Ses
+traits se rasserenerent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle
+reflechit longuement, paraissant avoir oublie la presence de Centurion
+qui, muet, retenant son souffle, respecta sa meditation.
+
+Enfin, elle releva la tete et, tres calme:
+
+--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
+racontez-moi tout.
+
+
+
+XXII
+
+LE NAIN A L'OEUVRE
+
+Nous sommes obliges de revenir momentanement a l'un de nos personnages
+dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre
+attention.
+
+Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons
+parler--promu au rang de protagoniste.
+
+Celui-ci est une reduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous
+avons entendu Fausta, qui doit s'y connaitre, lui dire qu'il est beau
+dans sa petitesse. Il est sinon delicat, car il a ete eleve a la dure,
+du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est place
+tout au bas de l'echelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de
+bout d'homme, sans pere ni mere, eleve on ne sait comment ni par qui,
+venu on ne sait d'ou, gitant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu
+sait comme! de la charite publique, rie reculant pas devant certaines
+besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgre tout, ne
+manquant pas d'une vague dignite, d'une inconsciente fierte.
+
+Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il etait fou de
+joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel
+de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit
+au fond du jardin, du cote du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaitre
+admirablement ce jardin et, a travers le labyrinthe des allees et des
+bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantite
+considerable, il se dirigeait sans hesitation.
+
+Arrive a la ceinture de cypres, il grimpa sur un de ces arbres avec
+dexterite et s'engagea dans le cone de verdure sombre ou sa petite
+taille pouvait lui permettre de penetrer et de se dissimuler. Sans
+doute, il avait la quelque cachette connue de lui seul, car il se
+debarrassa du sac d'or qu'il devait a la munificence de Fausta, apres
+quoi il se laissa glisser a terre.
+
+Sans se presser maintenant, l'air grave et meditatif, il longea
+l'enceinte de verdure et s'arreta de nouveau devant un jeune cypres que
+le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout pres du mur.
+Cet arbre, place la, c'etait une echelle naturelle toute trouvee pour
+franchir l'obstacle eleve. En effet, El Chico grimpa la jusqu'a ce qu'il
+fut arrive a dominer le mur. Alors, il imprima un leger balancement au
+tronc frele de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat,
+il sauta sur la crete du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa
+tomber doucement hors de la propriete.
+
+Il s'eloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et
+drue. Les coudes appuyes sur les genoux ramenes au corps, la tete dans
+ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-etre pensait-il
+a des choses que lui seul savait. Peut-etre obeissait-il a des
+instructions recues dans la maison des Cypres. Peut-etre enfin, et plus
+simplement, S'etait-il endormi.
+
+Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la
+nuit douze coups solennellement espaces le tirerent de sa torpeur.
+
+C'etait a peu pres vers ce meme moment que Fausta, precedee de
+Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mysterieuse maison de
+campagne.
+
+El Chico se leva, s'ebroua et dit tout haut:
+
+--Tiens! il est temps... Allons!
+
+Et il se mit en route a pas lents, faisant le tour de la propriete,
+ne cherchant nullement a se cacher. On eut meme dit qu'il souhaitait
+attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il
+pouvait.
+
+Et, tout a coup, il entendit des gemissements etouffes et vit deux
+masses deposees au pied du mur et qui s'agitaient eperdument en des
+soubresauts fantastiques.
+
+El Chico ne parut nullement effraye. Il eut meme un de ces sourires
+ruses qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il
+s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
+presence de deux corps humains etroitement roules dans des capes et
+congrument ficeles des pieds a la tete.
+
+Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se
+mit a trancher les liens qui l'enserraient, a le debarrasser des plis de
+la cape oui l'etouffait.
+
+--El senor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime
+fut enfin degage.
+
+Et le visage du petit homme exprimait une surprise si evidente,
+l'intonation etait si naturelle, si sincere que le plus mefiant s'y fut
+laisse prendre.
+
+Mais le Torero avait sans doute autre chose a faire, car, sans perdre le
+temps de remercier son sauveur--ou pretendu tel--il s'ecria:
+
+--Vite! aide-moi!
+
+Et, sans plus attendre, il se rua a son tour sur son compagnon
+d'infortune qu'il eut tot fait de degager.
+
+--Le seigneur Cervantes! s'ecria le nain avec un ebahissement croissant.
+
+C'etait, en effet, Cervantes qui se mit peniblement sur son seant et,
+d'une voix enrouee, s'ecria:
+
+--Mort de tous les diables! j'etouffais la-dedans! Merci, don Cesar.
+
+--Venez, s'ecria le Torero, bouleverse, il n'y a pas un instant a
+perdre!... s'il n'est pas trop tard deja!
+
+C'etait plus facile a dire qu'a faire. L'ecrivain avait ete fort malmene
+et don Cesar, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute
+necessite, lui laisser le temps de se remettre:
+
+--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a a
+moitie etrangle, bredouilla-t-il.
+
+Ce n'etait que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans
+cet etat. Il en prit stoiquement son parti mais, comme chaque minute qui
+s'ecoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver a temps
+pour aider Pardaillan et delivrer la Giralda, il fit la seule chose
+qu'il avait a faire, c'est-a-dire qu'aide d'El Chico et de Cervantes
+lui-meme il se mit a frictionner energiquement son ami, qui, tout en
+s'aidant lui-meme, ne perdait pas la tete pour cela et, reconnaissant le
+nain:
+
+--Que fais-tu la, toi? dit-il en froncant le sourcil. Ne devais-tu pas
+guetter du cote de la porte?
+
+Le petit homme, sans interrompre ses frictions, repondit:
+
+--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'etais inquiet, j'ai voulu
+savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car,
+sans moi...
+
+Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restees a
+terre.
+
+El Chico etait sans doute un comedien de premiere force, car Cervantes,
+qui ne le perdit pas de vue, ne put rien demeler de suspect dans son
+attitude.
+
+D'un air plutot piteux, l'aventurier ecrivain soupira:
+
+--Il est de fait que, sans toi, j'etranglerais encore sous ce maudit
+baillon.
+
+-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
+
+--Venez donc! s'ecria le Torero, qui bouillait d'impatience.
+
+Et il s'elanca enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui etait
+arrive au moment ou il allait bondir avec Pardaillan a la poursuite du
+ravisseur de la Giralda.
+
+--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaque seul? S'ils ne
+sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en
+tire.
+
+--Helas! soupira le Torero.
+
+Tout en s'expliquant, ils etaient revenus a la porte batarde. Cervantes
+monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur.
+Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tomberent sur le nain qui
+les avait suivis, et assistait a l'escalade. Il sauta a terre, prit
+El Chico dans ses bras, et le passa a don Cesar qui le fit glisser de
+l'autre cote du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le
+Torero et se hissa sur le mur:
+
+--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille,
+grommela-t-il.
+
+Le nain, pourtant, n'avait oppose aucune resistance, et Cervantes vit
+avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du
+mur.
+
+Les deux amis sauterent ensemble et s'elancerent en courant, accompagnes
+du nain qui, decidement, paraissait de bonne foi et anime des meilleures
+intentions.
+
+Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder a des
+precautions, utiles peut-etre, mais qui leur eussent fait perdre un
+temps precieux.
+
+Ils avaient mis l'epee a la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient
+droit devant eux.
+
+Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
+
+Nous disons le hasard. En realite, ils y furent conduits par le nain,
+qui avait fini par les preceder. Ils le suivirent machinalement, sans se
+rendre compte peut-etre.
+
+En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la
+porte. Ils s'arreterent un moment, hesitants. A tout hasard, le Torero
+porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
+
+Une lampe d'argent, suspendue au plafond, eclairait d'une lueur tamisee
+les splendeurs du vestibule.
+
+--Oh! diable! murmura Cervantes emerveille, a en juger par le vestibule,
+c'est ici la demeure d'un prince.
+
+Don Cesar lui, ne s'attarda pas a admirer ces merveilles. Une portiere
+etait devant lui. Il la souleva et passa resolument. Ils se trouverent
+tous les trois dans ce cabinet ou Fausta, peu d'instants plus tot, avait
+remis au nain la somme de cinq mille livres.
+
+Comme le vestibule, ce cabinet etait eclaire. Seulement, ici, c'etait
+un flambeau d'argent massif garni de cires roses qui distribuait une
+lumiere discrete.
+
+--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du
+roi!... Il va nous tomber dessus une nuee d'hommes d'armes deguises en
+laquais.
+
+En effet, a moins de supposer qu'ils etaient attendus et qu'on avait
+voulu leur faciliter la besogne--ce qui eut ete une pure folie--il
+fallait bien admettre que ce merveilleux palais etait actuellement
+habite. Or, le proprietaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait
+etre qu'un grand personnage, entoure de nombreux domestiques, voire de
+gardes et de gens d'armes. De plus, il etait evident que ce personnage
+n'etait pas encore couche, sans quoi les lumieres eussent ete eteintes.
+Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaitre d'un instant a
+l'autre, et, alors, il etait a presumer que les coups pleuvraient drus
+comme grele sur les indiscrets visiteurs.
+
+Tout en se faisant ces reflexions judicieuses, quoique peu
+encourageantes, Cervantes ne lachait pas d'une semelle don Cesar. Tous
+deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en etaient
+pas moins resolus a l'affronter jusqu'au bout.
+
+En ce qui concerne don Cesar, la delivrance de la Giralda--qui lui
+paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan,
+qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'etait expose par
+amitie pour lui. La pensee qui dominait en lui etait donc de retrouver
+le chevalier s'il n'etait pas trop tard.
+
+Pour Cervantes, c'etait plus simple encore. Il avait accompagne ses
+amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur
+peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement
+resolus...
+
+Du cabinet, ils passerent dans le couloir.
+
+Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta,
+etait, comme le vestibule et le cabinet, eclaire par des lampes
+suspendues au plafond de distance en distance.
+
+Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'etait a se demander si
+cette opulente demeure etait habitee.
+
+Le Torero, qui marchait en tete, ouvrit resolument la premiere porte
+qu'il rencontra.
+
+--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
+
+Et il se rua a l'interieur de la piece, suivi de Cervantes et du nain.
+La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait
+profondement.
+
+Don Cesar la prit dans ses bras, inquiet deja de voir qu'elle ne
+repondait pas a son appel.
+
+--Giralda! balbutia-t-il angoisse, reveille-toi!
+
+En disant ces mots, il lachait le buste, s'agenouillait devant la jeune
+fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'etant plus soutenu,
+s'abandonna mollement sur les coussins.
+
+--Morte! sanglota l'amoureux livide.
+
+--Non pas, corps du Christ! s'ecria vivement Cervantes. Elle n'est
+qu'endormie. Voyez comme le sein se souleve regulierement.
+
+--C'est vrai! s'ecria don Cesar, passant du desespoir le plus affreux a
+la joie la plus vive. Elle vit!
+
+A ce moment, la Giralda soupira et commenca a s'agiter. Presque
+aussitot, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement etonnee de voir
+le Torero a ses pieds et elle lui sourit.
+
+--Mon cher seigneur! dit-elle tres doucement.
+
+Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
+
+Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se
+parlerent des yeux en se souriant, extasies. Et c'etait un tableau d'une
+fraicheur exquise.
+
+Avec son eclatant costume: melange de soie, de velours, de satin, de
+tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux
+meches indisciplinees retombant en desordre sur le front, la raie
+cavalierement jetee sur le cote, la tache pourpre d'une fleur de
+grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingenus, son
+teint eblouissant, son sourire gracieux decouvrant l'ecrin perle de
+sa bouche; avec son air a la fois candide et mutin, et dans sa pose
+chastement abandonnee, la Giralda, surtout, etait adorable.
+
+Il est probable qu'ils seraient restes indefiniment a se parler le
+langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait ete la. Il n'etait pas
+amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
+il s'ecria donc, sans facon:
+
+--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
+
+Ramene brutalement a terre par cette exclamation, le prince se redressa
+aussitot, honteux d'avoir oublie un moment l'ami sous la caresse des
+yeux de l'amante.
+
+--Ou est donc M. de Pardaillan? dit-il a son tour.
+
+Cette question s'adressait a la Giralda, qui ouvrit de grands yeux
+etonnes.
+
+--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
+
+--Comment! s'ecria le Torero trouble. Ce n'est donc pas lui qui vous a
+delivree?
+
+--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus etonnee, je
+n'avais pas a etre delivree!... J'etais parfaitement libre.
+
+Cette fois, ce fut au tour de don Cesar et de Cervantes d'etre
+stupefaits.
+
+--Vous etiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai
+trouvee ici, endormie?
+
+--Je vous attendais.
+
+--Vous saviez donc que je devais venir?
+
+--Sans doute!
+
+La Giralda, le Torero et Cervantes etaient plonges dans un etonnement
+sans cesse grandissant. Il etait evident qu'ils ne comprenaient rien a
+la situation.
+
+Seul le nain, spectateur muet de cette scene, gardait un calme
+inalterable. Il paraissait, d'ailleurs, se desinteresser completement de
+ce qui se passait autour de lui.
+
+Cependant, le Torero s'exclamait:
+
+--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je
+viendrais ici?
+
+--La princesse.
+
+--Quelle princesse?
+
+--Je ne sais pas, dit naivement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom.
+Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de
+vous aviser du moment ou vous pourriez venir me chercher sans danger;
+qu'elle a tenu parole... puisque vous voila!
+
+--Voila qui est etrange! murmura don Cesar.
+
+--Oui, plutot! dit Cervantes. Mais il me semble, don Cesar, que le mieux
+serait de nous mettre incontinent a la recherche du chevalier.
+
+--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps precieux. Mais,
+emmener Giralda avec nous ne me parait guere prudent, surtout s'il faut
+en decoudre. La laisser seule ici ne me semble guere plus prudent!
+
+--Mais, seigneur, fit la Giralda tres simplement, il n'y a plus personne
+dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas
+trouve toutes les portes ouvertes?
+
+--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
+
+--Et cette fameuse princesse, ou est-elle pour l'heure? reprit doucement
+le Torero.
+
+--Elle est retournee a sa maison de la ville, escortee de ses gens... Du
+moins me l'a-t-elle assure.
+
+--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
+
+Don Cesar considera la jeune fille avec un reste d'incertitude.
+
+--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans
+crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a
+assure et j'ai bien vu a son air que cette femme ne connait pas le
+mensonge.
+
+--Allons! decida brusquement El Torero.
+
+Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allume sur une petite table et
+se disposa a eclairer la petite troupe.
+
+La visite commenca. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement,
+sans nulle precaution, au fur et a mesure qu'ils s'apercevaient que la
+maison mysterieuse etait en effet vide de tout habitant. Des caves, ou
+ils descendirent, au grenier, ils ne trouverent pas une porte fermee a
+clef. Ils penetrerent partout, fouillerent tout.
+
+Nulle part ils ne trouverent la trace de Pardaillan.
+
+Le chevalier ayant saute seul dans cette sorte de boudoir d'ou ils
+avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don Cesar revenait
+obstinement a cette piece, pensant, avec raison que, la, il trouverait
+l'explication de cette inquietante disparition. Ils etaient donc encore
+une fois reunis tous les quatre dans cette piece, deplacant les quelques
+meubles que Fausta y avait laisses, sondant les murs et le plancher, ne
+laissant pas un pouce inexplore. Et toujours rien.
+
+Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, la, sous leurs pieds, celui
+qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-etre, de
+l'eternel sommeil.
+
+Le nain les suivait passivement, avec une indifference absolue. Il
+aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes,
+qui avait conserve quelques soupcons a son egard, revenu de ses
+presomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don
+Cesar, paraissait avoir oublie sa presence. Cependant, le petit homme
+restait. Malgre son indifference apparente, on eut dit qu'un interet
+puissant l'obligeait a rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan
+etait prononce, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
+
+Devant le resultat negatif de leurs recherches, Cervantes et don Cesar
+deciderent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez
+soi et de revenir au grand jour s'informer aupres de la mysterieuse
+princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de
+campagne.
+
+Ceci bien decide, ils traverserent le jardin et parvinrent a la porte
+que Giralda assurait devoir etre ouverte. En effet, elle n'etait pas
+fermee a clef.
+
+--C'etait bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous
+n'avions qu'a entrer tranquillement.
+
+Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, precedes du nain, qui
+marchait en eclaireur.
+
+Au bout de quelques pas, El Chico s'arreta brusquement, et, se campant
+dans sa pose accoutumee devant la Giralda et ses deux cavaliers:
+
+--Le Francais!... Il est peut-etre rentre a l'auberge, tiens! dit-il
+avec cette brievete de langage qui lui etait particuliere.
+
+Don Cesar et Cervantes echangerent un coup d'oeil.
+
+--Au fait, dit le romancier, c'est possible, apres tout.
+
+--Je ne le crois pas... N'importe, allons a l'auberge de la Tour.
+
+L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une
+parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hotellerie du
+chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux a cote de
+la Giralda qui, remarquant bientot cet air morose et chagrin, demanda
+avec une tendre inquietude:
+
+--Qu'avez-vous, Cesar? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan
+vous affecte a ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme a sortir
+sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
+
+El Torero repondit doucement:
+
+--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'a ce que je sache ce qu'il est
+devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui
+porte, l'honneur me le commande imperieusement. Mais je sais bien qu'il
+saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
+
+--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas
+un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces etres
+privilegies qui pretent sans marchander l'appui de leur bras a quiconque
+fait appel a eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-memes
+dans l'embarras, ils se demenent si bien que, lorsqu'on accourt a leur
+secours, ils ont deja accompli toute la besogne!
+
+Et c'etait admirable la confiance et l'admiration que ces trois etres
+manifestaient a l'egard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis
+quelques jours a peine.
+
+Voyant que don Cesar, apres avoir approuve les paroles de Cervantes d'un
+air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
+
+--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si
+chagrin?
+
+--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlevement
+qu'El Chico est venu nous raconter?
+
+--C'est la verite pure, dit la Giralda, qui cherchait a demeler ou il
+voulait en venir.
+
+--Vous avez ete enlevee? Reellement? Par Centurion?
+
+--Par Centurion.
+
+--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre
+compte.
+
+--Je vous entends. Cesar. Centurion est le bras droit de don Almaran.
+
+Ayant prononce ce nom, elle percut le fremissement de son amant, qui la
+tenait par le bras.
+
+Simplement, don Cesar etait jaloux.
+
+Cependant, El Torero, apres un instant de silence, reprenait d'une voix
+qui tremblait:
+
+--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que
+vous pretendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne
+cherchant meme pas a vous sauver, ce qui vous eut ete pourtant tres
+facile.
+
+Giralda aurait pu repondre que, pour fuir comme le disait son amant,
+il aurait fallu qu'elle n'eut pas ete endormie par un narcotique'assez
+puissant pour que lui-meme l'ai crue morte un moment. Elle se contenta
+de repondre en souriant:
+
+--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de
+celui que vous savez.
+
+--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
+
+--Pour la princesse, dit Giralda en riant.
+
+--La princesse!... Je ne comprends plus.
+
+--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain serieuse. Ecoutez-moi,
+Cesar. Vous savez que j'etais partie a la recherche de mes parents?
+
+--Eh bien? Vous avez ete encore decue?
+
+--Non, Cesar, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
+
+--Vous connaissez votre famille?
+
+--Je sais que mon pere et ma mere ne sont plus, sanglota la jeune fille.
+
+--Helas! c'etait a prevoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans
+ses bras. Et ce pere, cette mere, etaient-ce des gens de qualite, comme
+vous le pensiez?
+
+--Non, Cesar, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon
+pere et ma mere etaient des gens du peuple. Des pauvres gens, tres
+pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
+fiancee. Cesar, n'est meme pas fille de petite noblesse. C'est une fille
+du peuple.
+
+Don Cesar la serra plus fortement dans ses bras.
+
+--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai
+davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous
+etes tout pour moi.
+
+La Giralda releva son gracieux visage et, a travers ses larmes, elle eut
+un sourire a l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
+reprit:
+
+--Etes-vous bien sure, cette fois-ci, Giralda? Vous avez ete si souvent
+leurree.
+
+--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donne des preuves. Ce
+que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai ete baptisee,
+autrefois, avant d'etre la Bohemienne que je suis devenue. Vous voyez
+que l'avantage n'est pas bien grand.
+
+La Giralda etait a moitie paienne. C'est ce qui explique qu'elle parlait
+de son bapteme avec une telle desinvolture.
+
+--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup,
+au contraire. Vous echappez de ce fait a la menace d'heresie suspendue
+sur votre tete. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez ete enlevee
+sur l'ordre de cette princesse inconnue?
+
+--Pas tout a fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses
+hommes, je fus prise d'un desespoir affreux. C'est que je pensais qu'on
+allait me livrer a l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de
+ma joie lorsque je me vis en presence d'une grande dame que je n'avais
+jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
+que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'etais libre de me
+retirer a l'instant si je le desirais.
+
+--Vous etes restee, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous
+a-t-elle fait enlever? De quoi se mele-t-elle et qu'avez-vous a faire
+avec elle?
+
+--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment?
+Celle qu'on a appelee la Giralda, parce qu'elle a vecu ses premieres
+annees a l'ombre de la tour de ce nom, un peu a cause de la facilite
+avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques,
+celle-la n'est-elle pas connue de tout Seville?
+
+--C'est vrai, murmura don Cesar, depite.
+
+--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a
+plutot delivree. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis
+longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait meme
+arretee tout recemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que
+Centurion est employe aussi par la princesse et qu'il est sous sa
+dependance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
+a du dire a la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui
+a, a son tour, donne l'ordre de me conduire directement a elle. Ce qu'il
+a ete contraint de faire.
+
+--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas
+s'interesse-t-elle ainsi a vous?
+
+--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a ete frappee--c'est elle qui
+parle--de la grace de mes danses et s'est informee de moi, sans que j'en
+aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu
+tot fait de decouvrir ce que je n'avais pu trouver en des annees de
+recherches. Interessee, elle a desire me connaitre de pres; elle a
+profite de la premiere occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
+joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
+
+--En sorte, dit El Torero en hochant la tete, que je lui suis redevable
+d'un grand service.
+
+--Plus que vous ne croyez. Cesar, dit gravement la Giralda. Enfin,
+pourquoi je suis restee quand j'etais libre de me retirer? Parce que la
+princesse m'a affirme qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
+que vous connaissez, a me rencontrer pendant une periode de deux fois
+vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre
+vie et que, des l'instant ou ma presence pouvait lui etre mortelle, je
+me serais plutot ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait
+assure que, lorsque tout danger serait conjure, ce quelqu'un serait
+avise et viendrait me chercher lui-meme. Faut-il aussi vous nommer ce
+quelqu'un, don Cesar? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
+
+Autant El Torero s'etait montre inquiet, autant il etait maintenant
+radieux.
+
+Aussi accabla-t-il sa fiancee de remerciements et de protestations qui
+la firent rougir de plaisir.
+
+Mais son humeur jalouse dissipee par les franches explications de la
+Giralda, ses transports un peu calmes, les paroles de sa fiancee ne
+laisserent pas que de l'etonner grandement, et il s'ecria:
+
+--Cette princesse me connait donc aussi? Et quel danger pouvait bien me
+menacer? Savez-vous que tout cela est fort etrange?
+
+--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est
+aussi bonne que belle, et elle sait qui vous etes, elle connait votre
+famille.
+
+--Elle sait qui je suis? Elle connait le nom de mon pere?
+
+--Oui, Cesar, dit la Giralda, gravement.
+
+--Elle vous a dit ce nom?
+
+--Non! Ceci, elle ne le dira qu'a vous.
+
+--Elle vous a dit qu'elle me revelerait le mystere de ma naissance?
+demanda El Torero, fremissant d'espoir.
+
+--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
+
+--Ah! s'ecria El Torero, il me tarde d'etre a demain pour aller voir
+cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce
+qu'etaient les miens!
+
+Pendant que les deux amoureux echangeaient leurs confidences sans preter
+attention a lui, Cervantes se disait:
+
+"Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connait tant de gens et
+possede tant de secrets? Et de quoi se mele-t-elle d'aller reveler qui
+il est a ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
+revelation le condamne surement a mort! Comment empecher cette inconnue
+de parler?"
+
+Cependant, ils arriverent a l'auberge de la Tour sans qu'il leur fut
+survenu rien de facheux.
+
+Il etait environ une heure du matin. L'auberge, par consequent, etait
+silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie a une morne
+tristesse, frappa a la porte exterieure du patio d'une maniere speciale,
+connue seulement des intimes de la maison.
+
+Contrairement a son attente, comme s'ils eussent ete attendus, la porte
+s'ouvrit aussitot et la petite Juana, la jolie fille de l'hotelier
+Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage a la fois inquiet et
+curieux.
+
+En apercevant la jeune fille, El Chico devint tres pale. Il faut croire
+pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses
+sentiments, car, a part la teinte terreuse qui se repandit brusquement
+sur son visage bronze, rien, dans son attitude, ne trahit l'emotion
+intense qui s'etait emparee de lui.
+
+Il redressa fierement sa petite taille et adressa a la jeune fille ce
+sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
+
+Cependant, malgre sa fierte native, un observateur attentif eut
+demele dans l'attitude du nain, dans le sourire resigne, cette pointe
+d'admiration a la fois humble et ardente que l'on a pour les etres
+consideres comme d'une essence superieure.
+
+Par contre, les manieres de Juana, quoique tres franches, tres
+cordiales, avaient un air a la fois superieur et protecteur, apparent
+malgre sa discretion. Un indifferent eut pense que la jolie Andalouse,
+fille d'un notable bourgeois dont les affaires etaient prosperes, savait
+garder la distance qui la separait de ce mendiant. Un plus attentif
+eut aisement decouvert dans ces manieres une affection reelle, quasi
+maternelle.
+
+De fait, Juana avait un peu de ces manieres brusques, tendres, quoique
+grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont
+les petites filles jouant a la petite maman avec leur poupee preferee.
+Oui, c'etait bien cela. Le nain devait etre pour elle comme un jouet
+vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
+mechancete d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit
+maitre, au petit tyran.
+
+Le plus etonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilite etait grande
+pourtant, acceptait franchement ces manieres. Non pas avec la passivite
+d'un jouet, mais avec un plaisir reel, quoique dissimule. Il trouvait
+cela tres naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'etait
+Juana. Tout lui etait permis, a elle. Ses rebuffades et ses vivacites
+d'enfant espiegle et gatee, assuree de son despotique pouvoir, lui
+paraissaient douces, et, en tout cas, preferables a son indifference.
+
+Etait-ce la l'effet d'une habitude contractee des l'enfance? Peut-etre.
+
+En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration
+etaient parfaitement justifiees.
+
+Juana avait seize ans. C'etait le type de l'Andalouse dans toute sa
+purete. Elle etait petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoues
+etaient empreints d'une grace mutine qui n'etait pas sans une elegance
+naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des
+yeux noirs superbes, la bouche petite, aux levres pourpres un peu
+sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et
+ses mains fines et blanches eussent fait envie a plus d'une dame de la
+noblesse.
+
+Elle etait meticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa
+condition, denotait une coquetterie raffinee que l'indulgent orgueil
+paternel, loin de chercher a la moderer, se plaisait a exciter, car
+ce brave Manuel ne reculait devant aucune depense pour satisfaire les
+caprices de cette enfant gatee.
+
+Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant
+avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au
+corsage, laissant a decouvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
+finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambre,
+chausse de satin, et dont elle se montrait tres fiere, comme toute vraie
+Andalouse. Elle portait un riche tablier surcharge de tresses, de noeuds
+et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
+
+Ainsi paree, elle surveillait les serviteurs de son pere, et il fallait
+etre un bien grand seigneur--comme ce Francais--ou un bon vieil
+ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendit a servir
+elle-meme.
+
+Juana s'effaca pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien
+qu'elle parut inquiete, elle repondit au sourire d'El Chico par un
+sourire de satisfaction visible souligne d'un geste bienveillant, avec
+cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgre elle, avec lui.
+
+Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette
+rougeur qui avait disparu soudain a la vue de la jeune fille. Cela
+suffit pour illuminer son regard d'une joie interieure.
+
+Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut penetre dans le patio,
+Juana eut une seconde d'hesitation et, avant de repousser la porte, elle
+se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
+
+Elle paraissait etrangement emue, la petite Juana.
+
+On eut dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquietait de
+ne pas voir apparaitre. Quand il fut bien avere qu'il n'y avait plus
+personne, elle eut un soupir qui ressemblait a un sanglot, poussa
+tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
+
+Pendant que la servante, encore a moitie endormie, s'activait en
+marmottant de sourdes imprecations contre les coureurs de nuit qui
+venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal.
+Mais elle ne la voyait meme pas. Elle etait bien trop emue, la petite
+Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, etaient comme embues de
+larmes refoulees. Une question lui brulait les levres, qu'elle n'osait
+formuler, et personne ne remarqua l'etrange emotion de la jeune fille.
+
+Personne, hormis la duegne, precisement, qui se hata de machonner des
+reflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection
+bourrue, a l'adresse des jeunes maitresses qui se melent de passer les
+nuits a s'abimer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de
+dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalite
+qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
+
+Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, a mesure,
+voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de
+chien fidele, pret a tout pour ramener le sourire sur les levres du
+maitre.
+
+--M. de Pardaillan est-il rentre? demanda le Torero.
+
+La petite Juana tressaillit violemment, et c'est a peine si elle put
+balbutier d'une voix etranglee:
+
+--Non, seigneur Cesar.
+
+--J'en etais sur! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air
+consterne.
+
+La petite Juana put faire un gros effort, et, pale comme une cire, elle
+demanda:
+
+--Le sire de Pardaillan etait avec vous pourtant. J'espere qu'il ne lui
+est rien arrive de facheux.
+
+--Nous l'esperons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que
+demain, dit Cervantes d'un air preoccupe.
+
+Juana chancela. Elle fut tombee si elle n'avait rencontre une table a
+laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette defaillance
+soudaine.
+
+Personne, hormis la servante, qui clama:
+
+--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
+
+El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha
+vivement, comme s'il eut voulu lui preter l'appui de sa faiblesse.
+
+Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
+
+--Mon enfant, faites-nous preparer des lits. Nous acheverons la nuit
+ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
+
+Le Torero approuva d'un signe de tete.
+
+Juana, heureuse peut-etre d'echapper a une contrainte penible, suivit la
+servante.
+
+Cervantes, apres un geste amical a l'adresse de Chico, se hata de
+regagner la chambre qui lui etait destinee.
+
+Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercie
+et de l'avoir assure encore une fois qu'il se chargeait desormais de
+pourvoir a ses besoins. La Giralda joignit ses protestations a celles de
+son fiance. Le petit homme accueillit ces marques d'amitie avec cet air
+fier et detache qui lui etait particulier. Mais l'eclat de son regard
+montrait clairement qu'il etait content de cette amitie.
+
+
+
+XXIII
+
+EL CHICO ET JUANA
+
+Demeure seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau,
+aupres de l'atre mourant. Il etait triste, car il l'avait vue, "elle",
+bien triste et agitee.
+
+La tete dans ses mains, il se mit a songer a des choses de son passe,
+si court encore. Et, ce passe, comme son present, comme sans doute
+son avenir aussi, se resumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que
+remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain place entre
+ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et,
+si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'etait pour le corriger a grand
+renfort de taloches. Malgre son espieglerie, Juana avait le coeur bon.
+Sans comprendre, elle avait ete touchee de cet abandon. Et, toute
+jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-meme a-ce qu'il fut
+convenablement nourri et loge. Petit a petit, elle s'etait accoutumee a
+jouer ainsi a la petite maman. Et, comme son pere donnait l'exemple de
+la soumission a ses caprices, elle savait se faire obeir sans peine. De
+la venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardes avec le
+Chico.
+
+Lui, de son cote, s'etait habitue a la voir commander, et comme tous, a
+la maison, lui obeissaient sans discuter, il avait fait comme tout le
+monde.
+
+Discuter un ordre, un desir de Juana lui apparaissait comme une chose
+monstrueuse, impossible. Ce meme petit garcon, diabolique peut-etre,
+enrage assurement, qui avait la pretention de ne reconnaitre ni maitre
+ni autorite, apres avoir facilement accepte l'autorite de Juana, l'avait
+si bien reconnue pour son unique maitre que, parvenu a l'age d'homme,
+il l'appelait encore frequemment: "Petite maitresse", ce dont la jeune
+fille se montrait meme tres fiere.
+
+Les enfants avaient grandi. Juana etait devenue une jolie jeune fille.
+Chico etait devenu un homme... mais il etait reste enfant par la taille.
+
+Juana avait d'abord ete prodigieusement surprise de voir que, peu a peu,
+elle etait aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait
+quatre ans bien sonnes de plus qu'elle. Elle en avait ete ravie. Sa
+poupee resterait toujours une petite poupee. Ce serait charmant pour
+elle. Avec la raison, ce sentiment egoiste avait fait place a la pitie.
+D'autant que Chico se montrait tres mortifie et tres chagrin de rester
+toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui.
+Et Juana s'etait bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que
+deviendrait-il sans elle?
+
+Ce qui n'avait ete d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et
+l'obeissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il etait possible,
+par suite d'un sentiment nouveau que lui-meme n'arrivait pas, sans
+doute, a bien demeler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus
+pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en etre autrement.
+Durant des annees, Juana avait ete pour lui une sorte de petit Dieu
+devant lequel il etait en adoration perpetuelle Pour elle, rien n'etait
+trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensees convergeaient
+vers un but unique: faire plaisir a Juana, satisfaire les caprices de
+Juana, dut son coeur en saigner. Quand elle etait la, il n'avait plus
+ni volonte, ni raisonnement, ni sensations. C'etait elle qui pensait,
+parlait, eprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne
+savait qu'admirer et approuver aveuglement ce qu'elle avait decide.
+
+Cet amour etait reste pur de toute pensee charnelle. Il avait beau dire
+qu'il etait un homme, il savait bien, tiens! que ce n'etait pas. Cette
+pensee d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui,
+bout d'homme, ne l'avait meme pas effleure. Est-ce que c'etait possible,
+voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlat pour
+reveiller en lui de telles idees. Encore, surement, la belle dame
+s'etait moquee de lui!
+
+Juana etait arrivee sur ses treize ans. Un beau jour, paree comme une
+dame, elle etait descendue dans la salle. Non pour mettre la main a
+la besogne, fi donc! mais pour suppleer la maitresse de maison, morte
+depuis longtemps et remplacee par l'excellente matrone que nous avons vu
+precisement bougonner la jeune fille, laquelle matrone repondait au nom
+de Barbara.
+
+Dona Juana s'etait mise a surveiller le personnel, peu nombreux d'abord,
+a faire marcher la maison avec une maitrise telle que nul ne se fut
+avise de lui resister. En meme temps, elle savait si adroitement
+contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et
+louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour
+etait devenue une des mieux achalandees de tout Seville.
+
+Alors, la morale etait de nouveau intervenue, toujours representee par
+le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que
+Juana se meurtrit a la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui
+allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le
+fallacieux pretexte qu'il etait trop petit.
+
+La meme morale avait ajoute que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a
+pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'etait
+demande, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
+vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de
+bonne volonte, avait consenti a ce travail qui devait faire de lui un
+homme libre.
+
+Manuel en avait aussitot profite pour lui attribuer les besognes les
+plus basses et les plus dures aussi, en echange de quoi il lui octroyait
+liberalement le gite et la patee.
+
+La besogne assignee etait au-dessus des forces du nain. Peut-etre
+l'eut-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su menager sa
+susceptibilite grande. Mais la susceptibilite de Chico etait une chose
+qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
+de suite le souffre-douleur de tous.
+
+Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin
+de la presence de Juana, ce qui, en soi, etait deja un cruel tourment et
+ce qui avait, en outre, le grave inconvenient de le livrer a la
+merci d'une valetaille et d'une clientele souvent avinee, qui ne lui
+menageaient ni les humiliations ni les coups.
+
+Jamais il n'avait ete aussi malheureux.
+
+Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans
+nom, Chico planta la tablier, balais, clients et patron et disparut.
+Comment vecut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
+gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste
+jardin qu'etait l'Andalousie. Il n'avait qu'a prendre. Quand le temps ne
+permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des eglises et
+tendait la main.
+
+Le Chico mangeait peu, gitait dans on ne savait quel trou, etait couvert
+de loques, mais il etait libre. Libre de dormir au bon soleil. Il etait
+fier et content.
+
+Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'etait repandue en
+plaintes ameres, en reproches sanglants, en predictions terrifiantes.
+
+Cependant, Chico n'etait pas un ingrat, comme le pretendait le digne
+Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'etait assez naturel--au
+seul etre qui lui eut temoigne de la bonte et de l'affection: Juana.
+
+Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il
+etait si petit--et la, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de
+la vue de celle qui etait tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
+alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait,
+surveillant le service, l'oeil a tout, en avisee menagere qu'elle etait,
+d'instinct, malgre sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux
+et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.
+
+Quelquefois, lorsqu'elle passait a sa portee, il osait allonger la main,
+saisissait un coin de la basquine et la baisait devotement.
+
+Un jour qu'il avait mal calcule son mouvement, au lieu de la basquine,
+il avait effleure le mollet. Il en etait reste tout saisi. D'autant que
+Juana, croyant a la grossiere plaisanterie de quelque client, s'etait
+arretee, pale d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait
+accourir Manuel et les serviteurs.
+
+Piteusement, il etait sorti de sa cachette et, a genoux devant elle, les
+mains jointes, il avait murmure:
+
+--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.
+
+Bien qu'il fut dans un etat pitoyable, a ne pas prendre avec des
+pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait meme paru tres
+contente et elle avait repondu a son pere qui s'informait:
+
+--Ce n'est rien. Je me suis heurtee contre cette table et je n'ai pu me
+retenir de crier comme une sotte.
+
+Elle l'avait conduit dans un endroit ecarte. Tout de suite elle l'avait
+pris de tres haut avec lui:
+
+--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu
+reparaitre dans la maison que tu as abandonnee, sans un adieu, sans
+regrets? Ingrat!
+
+--Je voulais te voir, Juana.
+
+--Oui-da! Et d'ou te vient ce tardif desir, apres des jours et des jours
+d'oubli?
+
+Tres triste, il repondit:
+
+--Je ne t'ai pas oubliee, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je
+suis venu ainsi tous les jours.
+
+--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu
+jamais montre?
+
+--Je pensais qu'on m'aurait chasse.
+
+Elle l'avait regarde avec un air de commiseration etonnee. Et, haussant
+les epaules:
+
+--Tu l'aurais, ma foi, bien merite... Tu devrais savoir pourtant que je
+n'aurais pas fait cela, moi.
+
+--Toi, Juana, oui. Mais ton pere? Mais les autres?
+
+L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne repondit pas tout de
+suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle
+se gardait bien d'avouer--peut-etre l'avait-elle decouvert plus d'une
+fois dans les coins ou il se croyait si bien cache. Pour dissimuler son
+embarras, elle reprit, grondeuse:
+
+--Dans quel etat te voila! On te prendrait pour un malandrin. Comment
+n'as-tu pas honte de te presenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu etre
+propre, au moins?
+
+Il baissa la tete, honteux. Une larme pointa a ses cils.
+
+Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en
+le regardant finement:
+
+--N'est-ce point toi aussi qui as apporte ces fleurs que j'ai trouvees
+parfois sur ma fenetre?
+
+Il rougit et fit signe que oui de la tete.
+
+--Pourquoi as-tu fait cela?
+
+--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ca m'est egal;
+mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pense que tu devinerais
+et que tu me pardonnerais, repondit-il sincerement.
+
+--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'a ma fenetre?
+Malheureux! n'as-tu pas reflechi que tu pouvais te tuer et que je ne me
+serais jamais pardonne ta mort?
+
+Il se sentit le coeur ensoleille. Allons, elle n'etait plus fachee. Elle
+l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon
+rire clair:
+
+--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit,
+tiens!
+
+--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon
+coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes
+fleurs toi-meme, je serai plus tranquille.
+
+--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.
+
+Elle eut sa petite moue de pitie dedaigneuse:
+
+--A present que te voila revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense?
+dit-elle.
+
+--Mais ton pere?
+
+Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'etait pas cela qui
+l'embarrassait et trancha:
+
+--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?
+
+Il joignit les mains avec un air extasie.
+
+--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiete pas du reste. Tu prendras tes repas
+avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller decemment, et,
+pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire
+de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.
+
+Il secoua la tete et ne bougea pas.
+
+Elle palit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit
+avec des larmes dans la voix:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+Et tout aussitot, avec son petit air autoritaire et decide, elle ajouta:
+
+--Je ne suis donc plus ta petite maitresse? Je ne commande plus? Tu te
+revoltes?
+
+Tres doucement, mais avec un air obstine, il dit:
+
+--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais a travers le
+feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.
+
+Malgre elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il
+baissa la tete en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses
+petits doigts, l'obligea a relever la tete et plongea avec une grande
+tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se
+passait dans son esprit. Et elle eut cette delicatesse vraiment feminine
+de ne pas insister.
+
+--Soit, dit-elle apres un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant
+au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais
+besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que
+je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et devouee. Me
+promets-tu de ne pas oublier?
+
+Elle dit ceci avec une grande douceur et une emotion poignante. Alors,
+ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il
+lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses levres
+sur la pointe de son petit soulier de satin.
+
+Elle recut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut du a sa
+beaute et a sa bonte, mais avec un regard attendri ou percait une pointe
+de malice nuancee de pitie.
+
+Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand elan de tout son
+etre:
+
+--Tu es et tu seras toujours ma petite maitresse.
+
+Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement
+triomphante:
+
+--Viens, dit-elle, rose de plaisir, viens voir mon pere!
+
+--Non! dit-il encore doucement.
+
+Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitie boudeuse, moitie curieuse:
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Je ne veux pas que ton pere me voie dans cet etat. Je reviendrai
+demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.
+
+Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingeniosite? Par
+quelle mysterieuse besogne accomplie fort a propos? C'est ce que nous ne
+saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il etait
+superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux,
+comme de juste, etait d'une proprete meticuleuse et d'une elegance qui
+faisait admirablement valoir la gracilite de la jolie miniature qu'il
+etait.
+
+Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.
+
+D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir a le
+voir si propre et si elegamment attife. Ensuite, il put lire, sur les
+physionomies ebahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur
+admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.
+
+Depuis ce jour, il eut soin de reserver un costume coquet qu'il
+n'endossait que pour aller voir sa petite maitresse, et qu'il rangeait
+soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
+seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.
+
+Juana n'avait eu qu'a jeter ses bras au cou de son pere pour obtenir le
+pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'etait pas mechant, il avait
+accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.
+
+A la fete de Juana, et a certaines fetes carillonnees, le Chico
+s'arrangeait toujours de facon a apporter quelques menus cadeaux
+que "petite maitresse" acceptait avec une joie bruyante, car ils
+consistaient generalement en objets de toilette, et nous savons que la
+coquetterie etait son peche mignon.
+
+Ces jours-la, El Chico daignait accepter l'invitation a diner de Manuel,
+et prenait place a la table familiale, a cote de sa maitresse, aussi
+heureuse que lui.
+
+Au coin de son atre mourant, le Chico se rememorait tristement toutes
+ces choses, pendant que Juana, la-haut, s'occupait de ses hotes.
+
+Juana, si ignorante qu'elle fut des choses de l'amour, etait bien trop
+fine et deluree pour ne pas avoir devine depuis longtemps ce que le
+Chico se donnait tant de peine a lui cacher. Et, de fait, il n'etait pas
+besoin d'etre fort experte pour comprendre que le nain etait entierement
+dans sa petite main a elle.
+
+Si elle etait amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par
+la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle etait habituee a
+le considerer comme une chose bien a elle et exclusivement a elle.
+L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite a l'egoisme. Elle
+etait naivement et sincerement penetree de sa superiorite, bien penetree
+de cette pensee que, si elle etait, elle, parfaitement libre de ses
+sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son
+caprice, il n'en pouvait etre de meme de lui, qui ne devait avoir aucune
+affection en dehors d'elle.
+
+Sur ce point, si elle n'etait pas amoureuse, elle etait du moins fort
+exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eut souffert
+a la seule pensee d'une infidelite, voire d'une preference, meme
+momentanee.
+
+Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il etait discret elle ne
+l'etait pas moins. Et c'etait a ce moment qu'une parole de Fausta,
+lancee au hasard, pour sonder le terrain, etait venue jeter le trouble
+dans son ame jusque-la peut-etre resignee.
+
+Etait-il possible, a present qu'il etait riche, qu'il put se marier
+comme tous les autres hommes?
+
+Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne
+souleverait-il pas un eclat de rire general et son pauvre amour, si pur,
+si desinteresse, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de derision
+universelle?
+
+Et Juana? L'aimait-elle?
+
+Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival prefere, il ne le
+connaissait que trop.
+
+La voix aigre et grondeuse de la duegne Barbara le tira de sa reverie.
+
+--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais
+que se passe-t-il donc?
+
+--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai
+me coucher que lorsque j'aurai fini.
+
+--Ne suis-je plus bonne a vous aider?
+
+--J'ai besoin d'etre seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.
+
+Chico entendit encore de vagues imprecations, le bruit sourd de savates
+trainant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussee rageusement.
+
+Un moment de silence se fit. Juana, evidemment, s'assurait que la duegne
+obeissait, puis Chico percut le bruit de petits talons claquant sur les
+marches de chene sculpte de l'escalier interieur. Il se laissa glisser
+de son escabeau et il attendit debout.
+
+La jeune fille penetra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se
+laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la
+table, elle laissa tomber sa tete dans sa main et resta ainsi, sans un
+mouvement, les yeux fixes, dilates, sans une larme.
+
+Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et
+luisantes de la cuisine, et, comme s'il eut craint pour elle le froid
+des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les
+posa sur lui en les tapotant doucement.
+
+Soit que Juana fut habituee a ce manege, soit qu'elle fut trop
+preoccupee, elle ne parut preter aucune attention aux soins tendres et
+delicats dont il l'entourait.
+
+Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon
+chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses
+pieds, comme pour lui dire:
+
+"Je suis la! Je compatis a tes douleurs." Longtemps, ils resterent ainsi
+silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyee:
+
+--Tu souffres, petite maitresse?
+
+Elle ne repondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait
+emaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa
+tomber sa jolie tete dans ses mains et se mit a pleurer doucement,
+silencieusement, a tout petits sanglots convulsifs.
+
+--Pauvre Juana! dit-il encore.
+
+Et c'etait admirable qu'il eut la force de la plaindre, elle d'abord.
+Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et
+ses larmes retombaient sur son coeur a lui, comme des gouttes de plomb
+fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'a la plus complete abnegation,
+il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un
+sourire stoique aux levres, il dit:
+
+--Tu l'aimes donc bien?
+
+--Qui?
+
+Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle
+comprendrait quand meme. Seulement la question en soi la laissa toute
+desemparee. Evidemment, elle ne s'etait jamais interrogee elle-meme, car
+elle ecarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignes de larmes,
+elle dit avec une naivete touchante:
+
+--Je ne sais pas!
+
+Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-meme, le mal
+n'etait peut-etre pas irreparable.
+
+Espoir tres fugitif. Tout de suite l'aveu detourne jaillit spontanement,
+douloureux dans sa cruaute involontaire.
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant
+d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont
+du l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lachement,
+ceux-la je les deteste. Je les deteste et ce sont des assassins... des
+assassins maudits... oui, maudits.
+
+Et, en repetant ces mots avec colere, elle trepignait a coups de talons
+furieux, oubliant que c'etait sur lui, Chico, qu'elle trepignait ainsi.
+Lui ne broncha pas. Il n'avait meme pas senti les coups de talon
+pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'ecraser litteralement,
+il, ne s'en serait pas apercu davantage. Il etait devenu livide. Une
+seule pensee subsistait en lui, qui le rendait insensible a la douleur
+physique:
+
+"Elle deteste et maudit ceux qui l'ont attire dans un guet-apens! Mais
+j'en suis, moi, de ceux-la!... Alors, elle va me detester et me maudire
+aussi? Elle me chasserait de sa presence... ce serait fini, il ne me
+resterait plus qu'a mourir. Mourir!..."
+
+Et, comme si ce mot avait un echo dans son esprit a elle, elle reprit en
+pleurant doucement:
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne
+le vois plus.
+
+Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un
+enfant, il se mit a pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant,
+sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les
+arrosait de ses larmes, et il repetait dans des sanglots convulsifs:
+
+--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.
+
+Tout a coup, une idee lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:
+
+--Ecoute, petite maitresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et
+dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le
+ramenerai.
+
+La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui
+l'aime et qu'elle dedaigne. Tout lui est sujet a soupcons injurieux.
+
+--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi
+qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as pousse a suivre don
+Cesar. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, miserable!
+
+--Tu me fais mal! gemit-il, sans se defendre.
+
+Honteuse, elle le lacha.
+
+--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il tres doucement. Si je
+suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.
+
+--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de
+moi, tu n'aurais pas voulu aider a le meurtrir. Je suis folle...
+pardonne-moi.
+
+Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien
+fidele, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa
+tendrement.
+
+--Que comptes-tu faire? dit-elle.
+
+--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est
+moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se mefie pas de moi.
+
+Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:
+
+--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramenes sauf, comme je
+t'aimerai! gemit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.
+
+Jamais elle ne l'avait serre dans ses bras comme elle venait de le
+faire. Et ce baiser qui s'adressait a un autre, il le sentait bien, lui
+faisait mal.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espere. Me promets-tu
+d'aller te reposer?
+
+--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.
+
+--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramenerai, tu
+seras fatiguee et il te trouvera laide.
+
+Et il souriait en disant cela, le malheureux.
+
+Et elle eut la cruaute de dire:
+
+--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve
+laide.
+
+--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'esperes-tu, Juana?
+
+Elle tressaillit et palit affreusement.
+
+Qu'esperait-elle, au fait? Elle ne s'etait pas pose cette question, la
+petite Juana.
+
+Elle avait vu le seigneur francais si beau, si brave, si etincelant et
+si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle
+l'avait laisse faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
+courir.
+
+Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait,
+trop tard, l'enormite a quoi aboutissait son inconsequence. Evidemment
+il ne pouvait etre question d'union entre la fille d'un hotelier comme
+elle et ce seigneur francais, envoye du roi de France.
+
+Alors, que pouvait-elle esperer?
+
+Le Francais avait-il seulement fait attention a elle? Evidemment, elle
+n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de
+banale galanterie, c'etait par pure habilete sans doute, car il
+n'etait pas fier et il etait si bon. Mais, de la a concevoir un espoir
+quelconque, quelle folie!
+
+--Ramene-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le
+reste, je sais bien que je n'ai rien a esperer. Le sire de Pardaillan
+retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit
+a petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul
+ne le merite plus que toi.
+
+Cette esperance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-meme, lui mit la
+joie dans l'ame, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur
+lui, posa chastement ses levres sur son front et dit en le poussant
+doucement:
+
+--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tacher de reposer un
+peu en t'attendant.
+
+
+
+XXIV
+
+SUITE DES AVENTURES DU NAIN
+
+Le nain s'en fut a petits pas, la tete penchee sur sa poitrine,
+plonge dans des pensees qui l'absorbaient entierement. Il allait sans
+apprehension. Qu'aurait-il redoute? Tout ce qu'il y avait de mendiants,
+de vagabonds dans Seville connaissaient le Chico;
+
+Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une
+ronde de nuit. Mais il avait la vue percante, l'ouie tres fine; il etait
+vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguite de sa
+taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
+sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.
+
+S'il etait sans apprehensions, par contre, il etait tres perplexe. Remue
+jusqu'au fond de l'ame par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait
+de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portee de ses
+paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant
+ainsi entendre qu'il etait persuade que le chevalier etait vivant.
+
+Or, c'etait tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire
+que celui qu'il considerait comme un rival avait ete proprement occis.
+Aussi, tout en marchant sous le ciel etoile, il bougonnait, l'air
+furieux:
+
+"J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire
+maintenant? Le Francais, c'est certain, a l'heure qu'il est, son corps
+doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
+Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?"
+
+Ayant ainsi manifeste ses sentiments contre son rival, il reprit le
+cours de ses reflexions.
+
+"Je ne suis pas une bete, tiens! J'ai bien compris que les hommes
+de Centurion avaient prepare une embuscade dans la maison ou je le
+conduisais. Si don Cesar n'a rien trouve, c'est que le corps a ete jete
+dans le fleuve."
+
+Il reflechit un moment, l'index pose au coin des levres, sur lesquelles
+se jouait un sourire ruse.
+
+"A moins que le Francais ne soit enferme dans une des caches secretes de
+la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je
+ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idee lui parut absurde.
+
+"Non! ce n'est pas pour le relacher que la princesse l'a attire chez
+elle!" reprit-il. Il s'arreta un instant et reflechit:
+
+"Pourtant j'ai promis a Juana. Alors, que faire? Aller visiter les
+caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Francais
+vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire a petite
+maitresse?... Est-ce possible?..."
+
+Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche,
+il pensa:
+
+"Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait,
+m'a-t-on dit, et, a part ma petitesse, je n'ai nulle infirmite ni
+monstruosite. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si
+grande pres de moi, helas! est toute petite a ce qu'on dit. Si elle le
+voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime
+tant! Oui, mais suis petit, voila! Alors personne ne veut de moi, elle
+pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la
+femme qui oserait prendre pour epoux un nain!..."
+
+Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la
+lutte reprit dans cette conscience aux abois:
+
+"La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens
+plus surement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant
+eux-memes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Francais de malheur ne
+revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit a la mort, le Francais, et
+Juana, sans le savoir, m'a traite d'assassin. Si Juana meurt, comme elle
+l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tue et je serai deux fois assassin.
+Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si
+je lui amene le Francais, elle vit, et, moi, je meurs quand meme...
+Je meurs de desespoir et de jalousie... De quelque maniere que je me
+retourne, c'est moi qui suis frappe. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?"
+
+Et, tout d'un coup, avec une resolution farouche:
+
+"Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas a un
+autre. Que le Francais maudit disparaisse a tout jamais... Je ne ferai
+rien pour le sauver... Je le tuerai plutot de mes faibles mains!...
+Et puis, qui sait? Apres tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera
+peut-etre, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en
+demande pas davantage..."
+
+C'etait la condamnation definitive de Pardaillan que le petit homme
+decidait la.
+
+Ayant pris cette resolution irrevocable, il se hata et atteignit bientot
+la maison des Cypres.
+
+Il s'en fut droit a la porte et, avec precaution, il essaya de l'ouvrir.
+La porte resista. Il eut un sourire.
+
+"La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermees
+maintenant, et il y a du monde la-dedans. Il s'agit d'etre prudent.
+Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Francais au fond du
+fleuve."
+
+Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha a tatons. Quand il
+se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons.
+Il se dirigea vers le cypres qui touchait le mur. Il fit tournoyer la
+corde et la lanca contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons
+se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint
+bon.
+
+Alors, il se mit a grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientot,
+il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa
+glisser a terre.
+
+Prudemment, il se dirigea vers le cypres ou il avait cache son tresor.
+Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attache la bourse de don
+Cesar. Quelques minutes plus tard, il etait hors de la maison, ayant
+parfaitement reussi son expedition.
+
+Il replaca la corde, ou il l'avait prise et se dirigea droit vers le
+fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne
+l'observait.
+
+On avait construit la une sorte de quai a pic, au fond duquel,
+maintenues par une solide maconnerie, les eaux basses roulaient
+lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux,
+il y avait une bouche, un trou noir, ferme par une grille de fer dont
+les barreaux croises etaient enormes et tres rapproches.
+
+El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec
+une adresse qui denotait une grande habitude, il se trouva bientot
+cramponne a la grille. Il saisit un des barreaux, scie depuis longtemps
+sans doute, et le deplaca sans effort. Cela fit une ouverture carree au
+travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par
+laquelle il se laissa glisser tres facilement, apres avoir remis le
+barreau en place.
+
+Il se trouva dans un conduit tapisse de sable fin et de voute tres
+basse, bien que le nain put s'y tenir droit. Ce couloir etait coupe en
+differents endroits par des murs epais qui etaient charges d'arreter
+les incursions indiscretes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
+ouvertures avaient ete menagees, habilement dissimulees et actionnees au
+moyen de ressorts caches, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi
+elle n'eut pas manque de prendre les precautions necessaires pour se
+mettre a l'abri d'une irruption inattendue.
+
+El Chico paraissait connaitre a merveille tous les tours et detours
+du souterrain ainsi que les differentes manieres d'ouvrir les portes
+secretes, car il allait sans hesitation. Comment connaissait-il ces
+secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait du decouvrir fortuitement
+la premiere ouverture. Faible comme il etait, sans appui, a la merci du
+premier venu, il avait compris qu'il pouvait se creer la une retraite
+sure, que nul ne pourrait soupconner. Il n'avait pas hesite et s'etait
+installe aussitot. Comme il etait intelligent et observateur, il
+n'avait pas tarde a soupconner qu'il devait y avoir autre chose que
+le cul-de-sac qu'il avait decouvert. Et il s'etait mis a le chercher.
+Durant des mois, durant des annees, il avait ainsi longuement,
+patiemment etudie son domaine, pierre a pierre. Et, favorise par le
+hasard sans doute, il avait peu a peu decouvert la plus grande partie
+des ouvertures secretes de ces substructions.
+
+Apres avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se
+redressaient derriere lui, apres avoir ouvert, rien qu'en les touchant,
+de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-memes sur lui,
+il parvint au pied d'un petit escalier de pierre tres etroit et tres
+raide. Il etait dans l'obscurite la plus complete, mais il n'en
+paraissait nullement gene et se dirigeait avec autant de facilite que
+s'il avait ete eclaire.
+
+Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arreta que lorsque son front
+vint heurter la voute. Alors, il se pencha sur les marches et chercha
+des doigts, a tatons. Un declic se fit entendre, la dalle placee
+au-dessus de sa tete se souleva d'elle-meme et sans bruit. Avant de
+monter les deux dernieres marches, il chercha dans une autre direction.
+Un nouveau declic se fit entendre. Alors seulement il franchit les
+dernieres marches et penetra dans un caveau, en disant tout haut, comme
+ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:
+
+"Enfin, me voici chez moi!"
+
+Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-meme,
+il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il
+toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnee par le ressort qu'il
+avait declenche avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute
+la maconnerie sur laquelle elle etait cimentee.
+
+Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tete pour la
+franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante eclaira
+faiblement le trou dans lequel il venait de penetrer.
+
+C'etait un petit reduit, pratique dans l'epaisseur de la muraille. Ce
+reduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il etait
+assez haut pour qu'un homme de taille moyenne put s'y tenir debout. Il
+y avait la-dedans une caisse elevee sur quatre pieds qui l'isolaient du
+sol, recouvert de sable fin. La caisse etait bourree de paille fraiche,
+et, sur cette paille, deux petits matelas etaient etendus. Des draps
+blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit
+confortable.
+
+Il y avait une autre caisse amenagee comme un buffet. Il y avait un
+petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plait, une
+petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de menage, tout
+cela reluisant de proprete. On eut dit l'interieur d'une poupee.
+
+C'etait le palais d'El Chico. Le reduit etait aere par un soupirail
+devant lequel El Chico avait installe lui-meme et rudimentairement un
+volet de bois.
+
+Ayant allume sa chandelle, le nain eut la precaution de pousser le
+volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entree de sa
+demeure. Il etait si sur que nul ne le pouvait surprendre par la!
+
+Ce que Fausta apprehendait si vivement s'etait realise. Pardaillan
+n'etait pas mort par le poison.
+
+Apres quelques heures d'un sommeil qui ressemblait a la mort, le reveil
+se fit tres lentement. Pardaillan se mit sur son seant et considera d'un
+oeil trouble l'etrange lieu ou il se trouvait. Sous l'influence des
+emanations soporifiques dont l'air avait ete sature, son cerveau
+engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la memoire
+et paralysait l'intelligence.
+
+Peu a peu, ces effets stupefiants se dissiperent, le cerveau se degagea,
+la memoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle,
+il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.
+
+Il ne fut d'ailleurs pas etonne de se voir vivant.
+
+Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il echapperait
+au hideux supplice que lui reservait Fausta. Le pensant, il le disait
+sans meme songer aux consequences facheuses que sa franchise pouvait
+avoir.
+
+Donc, ayant recouvre ses esprits, il ne fut pas etonne de voir qu'il
+avait echappe au poison. Il gouailla:
+
+"Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long
+feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'a
+realiser la seconde partie de ma prediction qui est, si j'ai bonne
+memoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne
+m'aient terrasse, ainsi qu'en a decide cette bonne Mme Fausta qui me
+comble vraiment de ses attentions."
+
+Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait
+pourtant comme une entreprise plutot energique. Il n'y pensa pas un
+instant et murmura:
+
+"Voyons! depuis ce matin, je me debats dans une foule de lieux divers
+qui sont des merveilles de mecanique, comme dit M. d'Espinosa.
+
+"Ce serait bien du diable si ce tombeau n'etait pas quelque peu machine.
+Au surplus, je connais ma Fausta, et il me parait invraisemblable
+qu'elle ne se soit pas reserve quelque voie secrete ou il lui soit
+possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc."
+
+Et il se mit a chercher methodiquement, minutieusement, patiemment,
+autant que cela lui etait possible dans la nuit opaque qui
+l'enveloppait.
+
+Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi,
+le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arreter au bout de
+quelques instants.
+
+"Diable! fit-il, m'est avis que voila une recherche qui pourrait etre
+plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de
+Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous epuisons pas, laissons
+l'effet se dissiper entierement en nous reposant un peu."
+
+Ayant decide, faute de siege, il s'assit sur son manteau plie sur les
+dalles et attendit le retour de ses forces.
+
+Apres un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour
+reprendre son travail.
+
+Et, tout a coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long,
+l'oreille collee contre les dalles. Il se redressa presque aussitot et,
+restant a terre, appuye sur ses mains, avec un sourire narquois, il
+murmura:
+
+"Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'eviter de longues
+recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie..."
+
+Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.
+
+"S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force
+de lutter?"
+
+Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement a faire jouer
+les articulations de ses bras.
+
+"Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop
+nombreux, on pourra peut-etre s'en tirer."
+
+Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif,
+pret a l'action. Il vit une dalle, la, devant lui, osciller legerement.
+Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.
+
+Maintenant, la dalle, poussee par une main invisible, se soulevait
+lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans
+bouger de sa place, il tendit ses mains, pretes a se refermer sur le cou
+de l'ennemi qu'il attendait la, a l'orifice du trou beant.
+
+Ses mains ne s'abattirent pas.
+
+Au lieu des hommes armes qu'il attendait, Pardaillan, etonne, vit
+surgir un petit diable qu'il reconnut aussitot, car il murmura avec
+ebahissement:
+
+"Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?"
+
+Comme s'il eut voulu le renseigner, le nain s'ecria a haute voix:
+
+"Enfin! Me voila chez moi!"
+
+"Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche
+pourtant pas dans ce tombeau."
+
+La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus
+maintenant. Il avait change d'idee. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.
+
+El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas,
+ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa
+chandelle.
+
+"Ah! ah! fit Pardaillan emerveille, voici donc ce qu'il appelle son chez
+lui! Du diable si j'aurais jamais trouve le secret de ces ouvertures.
+Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fache d'etudier
+d'un peu pres!"
+
+El Chico avait--deuxieme imprudence--laisse sa porte ouverte. En
+rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil
+indiscret dans l'interieur. Il ne put s'empecher d'eprouver une sorte
+d'admiration pour l'ingeniosite deployee par le petit homme dans
+l'amenagement de son mysterieux retrait.
+
+Emporte par son coeur genereux, Pardaillan oubliait ses preventions
+contre le nain qu'il soupconnait vehementement d'avoir participe a le
+mettre dans la situation precaire ou il se trouvait. Sa bonte naturelle
+faisait taire son sentiment et il n'eprouvait plus qu'une immense pitie
+pour le pauvre petit desherite.
+
+Le nain s'etait assis devant sa table et il tournait le dos a
+l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer a loisir. Chico
+etait du reste a mille lieues de soupconner qu'on l'epiait.
+
+Apres etre reste un long moment pensif, il allongea la main vers le sac
+et le vida sur la table.
+
+"Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remue, ce petit
+mendiant est riche comme feu Cresus. Ou a-t-il pris cet or?"
+
+"Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti", dit
+Chico, comme pour le renseigner.
+
+"De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connait
+des princesses!
+
+Une idee lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colere s'alluma
+dans son oeil.
+
+"Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le
+prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce miserable avorton
+m'a conduit dans le traquenard ou j'ai donne, tete baissee!"
+
+Le nain replaca son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla
+a son coffre, en tira une poignee de pieces d'argent qu'il deposa sur la
+table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la generosite de don
+Cesar et fit son compte a haute voix.
+
+"Cinq mille cent livres, plus quelques reaux", dit-il.
+
+"Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent
+pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?"
+
+"Je suis riche! riche! repeta le Chico d'un air morne. Et, avec colere:
+a quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle
+aime le Francais!"
+
+"Oh! diable! s'ecria Pardaillan dans son for interieur. Voici du
+nouveau, par exemple! Je commence a comprendre maintenant. Ce n'est pas
+un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!"
+
+"Et le Francais est mort!" continua le Chico.
+
+"Je suis mort? Je veux bien, moi!..."
+
+"Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana,
+eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en
+acheter, des bijoux et des casaques richement brodees, et des robes, et
+des echarpes, et des mantilles, et des mignons souliers..."
+
+Il rayonnait, le Chico.
+
+"Ou diable l'amour va-t-il se nicher?" pensa Pardaillan.
+
+La joie du nain tomba soudain. Il rala:
+
+"Non! Je ne veux meme pas avoir cette joie. Juana s'etonnerait de me
+voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-etre
+d'ou m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes
+cadeaux au visage en me traitant d'assassin!"
+
+Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.
+
+"Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil petilla, il me plait ce petit
+bout d'homme!"
+
+Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit reduit. Il
+s'arreta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil
+fronce, et murmura:
+
+"Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au meme titre que
+ceux qui ont tue le Francais... plus... Tiens, sans moi, il ne serait
+pas mort. Je n'avais pas pense a cela, moi. La jalousie me rendait
+fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!..."
+
+Pardaillan suivait avec une attention passionnee les phases du combat
+qui se livrait dans l'esprit du nain.
+
+Celui-ci reprit a haute voix le cours de ses reflexions coupees par les
+apartes du chevalier:
+
+"Le Francais n'est peut-etre pas mort? Il est peut-etre encore possible
+de le sauver. Je l'ai promis a Juana!"
+
+"Je ne pensais pas que cette petite Juana put s'interesser si vivement a
+moi!"
+
+"Si le Francais est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de
+Juana."
+
+"Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience,
+morbleu!"
+
+"Si le Francais est vivant et que je le sauve..."
+
+"Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?"
+
+"Juana sera heureuse... Le Francais l'aimera. Combinent ne pas l'aimer?
+Elle est si jolie!"
+
+"La peste soit des amoureux! Ils sont tous les memes! Ils se figurent
+que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme."
+
+"Le Francais l'aimera et alors je mourrai."
+
+"Encore! Decidement, c'est une manie!"
+
+"Qu'importe apres tout! Est-ce que je compte? J'aurai repare le mal que
+j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maitresse me devra son
+bonheur."
+
+"Superbe idee, par ma foi!"
+
+"C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais."
+
+"Bon! Tu n'iras pas loin", dit Pardaillan en riant sous cape.
+
+Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans
+son manteau, s'etendit sur les dalles et parut dormir profondement.
+
+"Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le reclamer
+a la princesse", continua le nain. Il grommela encore quelques mots
+vagues, et brusquement eteignit sa chandelle et sortit en disant:
+
+"Allons!"
+
+Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan etendu sur les
+dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:
+
+"Le Francais!"
+
+Il blemit et se sentit defaillir. Il ne s'attendait pas a le trouver si
+vite... La surtout... Il s'inquieta:
+
+"Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et
+je ne me suis pas retourne.
+
+Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parle tout haut!..."
+
+Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil,
+tout en paraissant profondement endormi.
+
+"Serait-il mort?" songea le nain.
+
+Cette pensee le fit fremir, sans qu'il eut pu dire si c'etait de joie ou
+d'apprehension. Entre le mal et le bien, la lutte avait ete longue et
+rude. Maintenant, le bien triomphait definitivement; il etait bien
+resolu a sauver son rival, et, cependant, on l'eut fort etonne en lui
+disant qu'il accomplissait un acte heroique.
+
+Il s'approcha encore de Pardaillan et il percut le bruit rythme de sa
+respiration.
+
+"Il dort!" fit-il.
+
+Et, malgre la jalousie qui le dechirait, il ne put se tenir de rendre un
+hommage merite a son rival, car il murmura en hochant doucement la tete:
+
+"Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et
+qu'il peut etre frappe pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est
+peut-etre pour cela que Juana l'aime."
+
+El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout
+en feignant de dormir, l'admirait lui-meme pour une bravoure qu'il ne
+soupconnait pas.
+
+
+
+XXV
+
+OU LE CHICO SE DECOUVRE UN AMI
+
+Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha a l'epaule. Celui-ci
+feignit de se reveiller en sursaut. Il le fit d'une maniere si naturelle
+qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitot sur son
+seant, et, ainsi place, il dominait encore d'une bonne moitie de tete le
+nain debout devant lui.
+
+--Le Chico! s'exclama Pardaillan, etonne. Te voila donc prisonnier aussi,
+pauvre petit!
+
+--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Francais, dit le Chico avec
+gravite.
+
+--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux?
+N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.
+
+Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:
+
+--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!
+
+--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici,
+toi?
+
+--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!
+
+En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans
+chercher, il appuyait sur un des nombreux clous enormes qui rivaient les
+plaques epaisses. La dalle s'etait soulevee sans bruit.
+
+--Voila! dit simplement le Chico.
+
+--Voila! repeta Pardaillan avec son air le plus naif. C'est par la que
+tu es venu pendant que je dormais?
+
+Le Chico fit signe que oui de la tete.
+
+--Je n'ai rien entendu. Et c'est par la que nous allons nous en aller?
+
+Nouveau signe de tete affirmatif.
+
+--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.
+
+--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que
+j'etais enferme ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu etais
+venu me chercher?
+
+--Je l'ai dit. La verite est que, si je vous cherchais, j'ignorais que
+vous fussiez ici.
+
+--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?
+
+Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras.
+Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.
+
+--C'est ici mon logis, tiens! lacha El Chico.
+
+Il n'avait pas plus tot dit qu'il regrettait ses paroles.
+
+--Ici? dit Pardaillan incredule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans
+cette maniere de sepulture?
+
+Le nain fixa le chevalier. El Chico n'etait pas un sot. Il haissait
+Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'a l'aveuglement. S'il avait
+pu, il aurait tue Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
+n'eut eprouve aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce
+qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival a la mort pour
+une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de
+charite, il avait rejete avec degout cet or primitivement accepte!
+
+Il eut honte d'avoir hesite et, a la question de Pardaillan, repondit
+franchement:
+
+--Non, mais je loge ici.
+
+Et il demasqua l'ouverture de son reduit et alluma sa chandelle.
+Pardaillan, qui avait sans doute son idee, penetra derriere lui.
+
+--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est deja mieux.
+
+Avec un naif orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux eclairer
+les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en meme temps il
+eclairait en plein le sac d'or etale sur les dalles.
+
+--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit
+rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette
+maniere de tombeau?
+
+--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres
+pour moi. Ici, je suis en surete.
+
+Pardaillan le considera avec une expression apitoyee.
+
+--On ne vient jamais te deranger? fit-il, indifferent.
+
+--Jamais!
+
+--Ceux de la maison, la-haut?
+
+--Non plus. Personne ne connait cette cache. Tiens! il y en a des caches
+dans la maison que nul ne connait, hormis moi.
+
+Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement a
+terre.
+
+Et, sans savoir pourquoi, le Chico desempare fut touche de ce geste,
+comme il avait ete touche du compliment sur son logis. Il lui semblait
+que ce seigneur si brave et si fort ne consentait a s'asseoir ainsi sur
+les dalles froides que pour ne pas l'ecraser de sa superbe taille, lui,
+Chico, si petit. Il croyait n'eprouver que de la haine pour ce rival, et
+il etait tout effare de sentir la haine s'effacer; il etait stupide de
+sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait a de la sympathie; il
+en etait stupide et indigne contre lui-meme aussi. Sans trop savoir ce
+qu'il disait, peut-etre pour cacher ce trouble etrange qui pesait sur
+lui, le petit homme dit:
+
+--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.
+
+--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connait cette cache,
+comme tu dis, nul ne viendra nous deranger. Nous pouvons bien causer un
+peu.
+
+--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par ou je passe
+d'habitude, moi.
+
+--Parce que?
+
+--Vous etes trop grand, tiens!
+
+--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par ou je pourrai passer?
+Oui!... Tout va bien.
+
+--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.
+
+--Ces souterrains sont donc habites?
+
+--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se reunissent la-dedans...
+Aujourd'hui, justement, il y a une reunion.
+
+--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le
+chevalier.
+
+--Je ne sais pas, seigneur.
+
+Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en
+dirait pas plus long. Il etait inutile d'insister. Il eut un leger
+sourire et poursuivit:
+
+--Sais-tu que j'etais condamne a mort? Oui. Je devais mourir de faim et
+de soif.
+
+Le nain chancela. Une teinte livide se repandit sur son visage.
+
+--Mourir de faim et de soif, begaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!
+
+--En effet. Tu n'aurais pas imagine cela, toi? C'est une idee d'une
+princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement
+pour toi...
+
+En disant ces mots sur un ton tres naturel, Pardaillan souriait
+doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'etranger
+voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'etait fait le
+complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant
+que des choses qu'il n'avait jamais soupconnees jusque-la se levaient
+dans son esprit eperdu, Et il considerait avec un respect mele d'une
+terreur superstitieuse cet etranger qui, sans en avoir l'air, en
+souriant d'un air railleur, disait tres simplement des choses tres
+simples qui, neanmoins, lui mettaient dans la tete des idees confuses,
+qu'il ne comprenait pas tres bien et qui heurtaient ses idees
+accoutumees. Pourquoi, puisqu'il le haissait, pourquoi la pensee de
+l'affreux supplice, cette pensee qui eut du le rendre joyeux, le
+soulevait-elle d'horreur et de degout? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en
+lui?
+
+Entre deux ames egalement belles et pures, il y a des affinites secretes
+qui font que, sans se connaitre, elles se devinent et s'apprecient a
+leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
+bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir ete place dans la
+situation critique ou il se trouvait. Pourquoi n'eprouvait-il aucune
+colere contre lui? Pourquoi n'eprouva-t-il que de la pitie? Pourquoi
+concut-il instantanement le projet d'arracher cette petite creature
+inconnue a l'affreux desespoir ou il la voyait sombrer? Pourquoi?
+
+Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le
+hair de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie
+aigue, cette ingenuite narquoise n'etaient qu'un masque? Comment
+devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonte, la pitie, la
+generosite, le desinteressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir
+que de la haine au coeur, se sentait-il attire vers cet homme deteste?
+Pourquoi enfin--et ceci paraitra peut-etre une contradiction?--pourquoi
+ce sourire railleur avait-il le don de l'exasperer, malgre qu'il vit
+qu'il n'y avait que bonte dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne
+nous chargeons pas d'expliquer.
+
+Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico etait un peu comme un
+pur-sang sauvage aux mains d'un ecuyer consomme: il a beau se cabrer
+et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir a la
+cravache, l'oblige a se calmer et a suivre docilement le chemin par ou
+elle veut le faire passer.
+
+Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:
+
+--Tu vois de quel epouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis
+pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, a compter d'aujourd'hui,
+t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frere pour moi. Tu
+n'auras plus besoin de te terrer comme une bete. Le chevalier de
+Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il
+aime et estime. Voici ma main, Chico.
+
+En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y
+avait comme une lueur de malice.
+
+Le nain hesita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner
+l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eut eu peur
+de se bruler au contact de cette main qui se tendait a lui, largement
+ouverte, il cacha la sienne derriere son dos.
+
+Pardaillan ne se facha pas. La pointe de malice du regard s'accentua
+d'un leger sourire.
+
+--Hola! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la
+main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont tres rares ceux a
+qui je la tends ainsi.
+
+--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Touche la, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de
+serrer ma main?
+
+Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de
+honte... ou de fureur:
+
+--Et si cela etait? fit-il d'un air de bravade.
+
+--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garcon que je
+croyais? Quel crime as-tu donc commis?
+
+Le nain, qui, jusque-la, s'etait contenu, tiraille qu'il etait par des
+sentiments contraires, eclata soudain.
+
+--Je ne veux pas de votre amitie, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de
+votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien,
+rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait
+vous tuer... Et on m'avait paye pour cette besogne... Oui, on m'avait
+donne cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant
+d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, a demi eventre, aux
+pieds de Pardaillan, devant qui les pieces d'or s'eparpillerent.
+
+--Tu as fait cela? gronda Pardaillan.
+
+--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant
+fierement son regard.
+
+--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta
+priere, ta derniere heure est venue.
+
+Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les freles
+epaules d'El Chico, qui ployerent. Devant la pitie qui eclatait parfois
+tres visible sur le visage du chevalier, le nain s'etait trouve
+paralyse, indecis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le
+sourire malicieux, la fureur avait gronde dans son coeur, car, malgre
+sa petite taille et sa faiblesse, il n'en etait pas moins tres
+chatouilleux.
+
+Devant la colere et la menace--reelles et simulees--il retrouva le calme
+qui lui avait fait defaut jusque la.
+
+Il ne fit pas un geste de defense. Peut-etre venait-il de trouver en un
+eclair la solution vainement cherchee jusqu'alors: mourir etouffe, broye
+par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du meme coup, son ennemi etait
+perdu aussi. Comment sortirait-il, apres avoir tue le nain? La dalle du
+cachot, il est vrai, etait soulevee.
+
+Mais apres? L'escalier aboutissait a un cul-de-sac d'ou il lui serait
+impossible de sortir, faute de connaitre le secret qui ouvrait la paroi.
+Il n'aurait fait que changer de tombe, voila tout. Et le nain ne pouvait
+se tenir d'eprouver un certain dedain pour ce rival si fort, si brave...
+mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain
+maintenant il se condamnait lui-meme.
+
+Oui, decidement, c'etait la la bonne solution. Mais... Mais il arriva
+que le rival abhorre relacha son etreinte. Il arriva que l'ironie
+du regard avait fait place a une telle douceur, il arriva que cette
+physionomie, l'instant d'avant si menacante et si terrible, exprima une
+telle bonte, une telle mansuetude, que le Chico, qui le regardait bien
+en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporte malgre lui, comme
+il aurait crie: "Prenez garde!", il dit doucement, sans chercher a se
+degager:
+
+--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?
+
+--Peste! c'est, par ma foi, tres juste, ce que tu dis la! Et moi qui n'y
+pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre,
+promit Pardaillan.
+
+Ayant dit, il le lacha tout a fait. Et voila que, ce faisant, l'affolant
+sourire recommencait a se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et,
+comme s'il eut voulu exciter la colere de cet homme deconcertant, il dit
+rudement:
+
+--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauve, moi, vous pourrez me tuer,
+vous. Je vous jure que je ne chercherai pas a eviter le coup dont vous
+me menacez. "Ce sera la delivrance!" ajouta-t-il pour lui.
+
+--Tu souhaites donc la mort?
+
+Chico le regarda de travers. Il avait parle bien bas cependant: il avait
+entendu quand meme, le diabolique personnage. S'il voulait mourir,
+c'etait son affaire, tiens!
+
+--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout a l'heure il sera trop tard.
+
+--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as
+conduit a la mort.
+
+Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantes droit sur les yeux de
+Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri pueril:
+
+--Parce que je vous deteste! je vous deteste!
+
+--Tu me detestes tant que ca, goguenarda Pardaillan, de plus en plus
+narquois.
+
+--Je vous deteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous
+tuerais! grinca le petit homme.
+
+--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?
+
+Le nain bondit jusqu'a son lit et en tira une dague cachee entre les
+deux matelas.
+
+--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.
+
+--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!
+
+--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait etre du cynisme.
+Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volee! volee! volee!
+
+Il ralait en prononcant ce mot et il paraissait eprouver une apre
+jouissance a se cingler avec.
+
+--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort,
+tue-moi, dit Pardaillan tres calme.
+
+Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine
+curiosite, eut-on dit.
+
+Fou de fureur, le nain leva le bras.
+
+Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement,
+bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais
+ce fut pour jeter la dague a toute volee au fond du reduit, et il gemit:
+
+--Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai promis...
+
+--Tu as deja dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?
+
+Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier
+prononca ces paroles. La voix etait si chaude, si caressante; il se
+degageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants
+qu'El Chico en fut remue jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre
+petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et
+bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses
+levres crispees:
+
+--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!
+
+"Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voila sauve!"
+
+Il allongea les bras, attira le nain a lui, posa sa petite tete baignee
+de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement
+fraternels, il se mit a le bercer doucement, avec des paroles
+reconfortantes.
+
+Et le nain qui, de sa vie, ne s'etait connu un ami, qui n'avait jamais
+senti une affection se pencher sur sa detresse, se laissait faire, emu
+d'une emotion infiniment douce, emerveille de sentir au contact de ce
+coeur noble et genereux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de
+gratitude attendrie et d'affection naissante.
+
+Doucement, El Chico se degagea et regarda Pardaillan comme s'il ne
+l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colere ni revolte dans les yeux
+du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne desespoir
+qui avait emu le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un
+etonnement prodigieux: etonnement de ne plus se sentir le meme,
+etonnement de ne pas reconnaitre celui dont le contact avait suffi pour
+operer en lui une metamorphose qui le stupefiait.
+
+--La! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que
+je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta
+main et soyons bons amis.
+
+Et, de nouveau, il tendit sa main a El Chico, qui baissa la tete, et,
+honteux, murmura:
+
+--Malgre ce que j'ai fait et dit, vous voulez...
+
+--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan serieux. Tu es un
+brave garcon, El Chico, et, quand tu me connaitras mieux, tu sauras que
+je dis bien rarement ce que je viens de te dire.
+
+Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, ou elle disparut,
+et murmura:
+
+--Vous etes bon!
+
+--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voila tout. Parce que
+tu ne te connais pas toi-meme, il ne s'ensuit pas que je ne te connais
+pas, moi.
+
+--Vous me connaissez! s'ecria-t-il tres etonne. Qui vous a renseigne?
+
+Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit a un
+enfant:
+
+--Mon petit doigt! fit-il.
+
+El Chico ouvrit de grands yeux, et considera son interlocuteur avec
+crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement
+surnaturelle qu'il n'etait pas eloigne de le croire un peu sorcier.
+
+--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que
+je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu etais
+jaloux, n'est-ce pas?
+
+Le nain fit signe que oui.
+
+--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bete, tu me comprends
+tres bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-meme... Mon
+petit doigt est la pour me renseigner.
+
+Le nain se resigna et laissa tomber ce nom:
+
+--Juana.
+
+--La fille de l'hotelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?
+
+--Depuis toujours, tiens!
+
+--Lui as-tu dit que tu l'aimais?
+
+--Jamais! s'ecria El Chico scandalise.
+
+--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit
+Pardaillan amuse.
+
+--Je n'oserai jamais.
+
+--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je
+l'aimais, hein! et tu m'as deteste?
+
+--Ce n'est pas tout a fait cela. C'est Juana qui vous aime!
+
+--Tu es un niais, El Chico.
+
+--C'est vrai, repondit El Chico avec tristesse, car il songeait au
+chagrin de Juana. C'etait vrai, un grand seigneur comme vous ne peut
+avoir rien de commun avec la fille d'un hotelier.
+
+--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes.
+Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a epouse autrefois
+une cabaretiere.
+
+--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incredule.
+
+--Non, mon cher, je dis la pure verite, fit Pardaillan, avec une emotion
+profonde.
+
+--Se peut-il? s'ecria El Chico ebahi. Quel homme etes-vous donc?
+
+--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan
+avec son air figue et raisin.
+
+--Alors, fit El Chico en palissant, vous pourriez... epouser: Juana.
+
+--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la premiere, qui
+suffirait a elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais.
+Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux feroces, c'est ainsi. Parce
+que cette petite Juana t'apparait comme une reine de beaute, il ne
+s'ensuit pas qu'il en doive etre ainsi pour tout le monde. Juana, j'en
+conviens, est une delicieuse enfant, pleine de grace et de charme, mais
+il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.
+
+Et, avec une melancolie poignante qui bouleversa le nain et le
+convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:
+
+--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.
+
+--Pauvre Juana! soupira El Chico.
+
+--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un
+amoureux, eclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui,
+tout a l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas a
+moi. Et, maintenant, il gemit parce que je n'en veux pas.
+
+Le nain rougit, mais se tut.
+
+--Enfin, que veux-tu dire avec ton "pauvre Juana"?
+
+--Elle vous aime, dit tristement El Chico.
+
+--Tu me l'as deja dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que
+je ne l'aime!
+
+Le nain bondit. Ses traits exprimerent un tel ahurissement que
+Pardaillan eclata de son bon rire sonore.
+
+--Cependant...
+
+--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.
+
+--Quoi!... vous savez?...
+
+--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgre tout, je maintiens ce que j'ai
+dit. Voyons, as-tu confiance en moi?
+
+--Oh! fit El Chico avec un elan de tout son etre.
+
+--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur,
+comme tu l'as fait jusqu'a ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en
+fais mon affaire.
+
+Le nain se precipita et ramassa la dague, qu'il tendit a Pardaillan en
+disant:
+
+--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant.
+Quel dommage que vous n'ayez plus votre epee!
+
+--On tachera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement
+Pardaillan, en placant avec une satisfaction visible la lame dans sa
+gaine.
+
+--Allons, dit El Chico, le voyant pret.
+
+--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser la, je suppose?
+
+--Que faut-il en faire?
+
+--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que
+voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?
+
+--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous esperez?... dit le
+nain palissant et rougissant.
+
+--Je n'espere rien. Qui vivra verra.
+
+Le nain hocha la tete et, considerant les pieces repandues sur les
+dalles:
+
+--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.
+
+--Je vois ou le bat te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi
+t'a-t-on donne cet or?
+
+--Pour vous conduire a la maison des Cypres.
+
+--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.
+
+--Helas! soupira El Chico, honteux.
+
+--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien a toi. Ramasse-le,
+et ne t'occupe pas du reste.
+
+
+
+XXVI
+
+LES CONSPIRATEURS
+
+L'ombrageuse fierte d'El Chico avait fait de lui un declasse rebelle a
+toute autorite. Jusqu'a ce jour, une seule personne avait pu lui
+parler en maitre: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence,
+surgissait un autre maitre: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout
+temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait
+rien de mieux a faire que de lui obeir comme il obeissait a Juana. Et,
+ce qui le confirmait dans cette pensee, c'etait de constater que lui,
+qui s'etait si longuement et si vigoureusement debattu pour echapper a
+cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obeissait non avec
+resignation, mais avec plaisir.
+
+C'est que Pardaillan avait su faire naitre en son esprit cette
+conviction que, grace a lui, le reve chimerique d'un amour partage
+pouvait devenir une realite. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la
+madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-meme.
+
+En consequence, Pardaillan ayant commande de ramasser l'or de Fausta, le
+Chico obeit docilement.
+
+Lorsque la petite fortune fut enfermee dans le coffre dument cadenasse:
+
+--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.
+
+Le nain souffla sa chandelle, declencha le ressort actionnant la
+plaque qui obstruait l'entree de son reduit et, suivi du chevalier, il
+s'engagea dans l'escalier.
+
+Ainsi qu'il l'avait brievement explique, le Chico, ne suivit pas le
+chemin par ou il etait venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin
+aurait pu parvenir jusqu'a la grille qui fermait le conduit aboutissant
+au fleuve. Mais, la, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain
+avait pratiquee a sa taille.
+
+Au reste, pourvu qu'il sortit enfin de ce lieu sinistre ou l'implacable
+volonte de Fausta l'avait condamne a mourir par la faim, peu importait
+a Pardaillan par quel chemin. Il n'etait pas autrement incommode par
+l'obscurite, ses yeux y etant faits, et, a travers le dedale des voies
+souterraines multiples et enchevetrees a plaisir, derriere le petit
+homme, il allait avec son insouciance accoutumee, notant soigneusement
+dans son esprit les explications de son guide, qui lui devoilait
+complaisamment le mecanisme secret des nombreux obstacles qui leur
+barraient frequemment la route.
+
+Ils etaient maintenant dans un couloir sable assez large pour leur
+permettre de passer de front sans se gener mutuellement.
+
+Et, tout a coup, Pardaillan eut un eblouissement. Il lui avait semble,
+la, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait a quelques
+pas d'eux, il lui avait semble voir scintiller des etoiles.
+
+--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il a voix basse.
+
+--Pas encore, seigneur, repondit El Chico.
+
+--Il m'avait semble cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que
+je vois de nouveau des etoiles.
+
+Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan
+voyait scintiller non pas des etoiles, comme il l'avait cru de prime
+abord, mais des lumieres assez nombreuses.
+
+Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:
+
+--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en decoudre.
+
+Le nain ne repondit pas. Il savait sans doute a quoi s'en tenir sur
+le compte de ces lumieres, car, sans en avoir l'air, il poussait tout
+doucement Pardaillan, place a sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but
+de lui derober la vue de ces lumieres, en le poussant hors du rayon ou
+elles etaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan etait eveillee
+maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le detourner.
+Cependant, comme s'il n'avait rien remarque, le Chico voulait continuer
+son chemin en tournant sur sa gauche.
+
+--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es
+pas. Je veux voir ce qui se passe la.
+
+Les lumieres jaillissaient d'une excavation placee devant lui.
+Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitot, il se redressa, en
+faisant entendre un sifflement.
+
+--Venez, seigneur, insista desesperement le Chico. Venez, vous verrez
+que, tout a l'heure, il sera trop tard!
+
+D'un geste doux mais tres ferme, Pardaillan lui imposa silence et,
+se penchant de nouveau, il se mit a regarder et a ecouter avec une
+attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilite de ses
+efforts, se resignait et, le dos appuye au mur, les bras croises,
+attendait le bon plaisir de son compagnon.
+
+Que voyait donc Pardaillan qui l'interessait a ce point? Ceci:
+
+On se souvient que Fausta etait descendue dans les souterrains de sa
+maison, accompagnee de Centurion. Fausta avait deplace une pierre de la
+muraille et avait ordonne a Centurion de regarder par ce trou afin de
+lui prouver que, par la, invisible, on pouvait assister a tout ce qui se
+passait dans cette etrange grotte amenagee en salle de reunion. Fausta
+avait neglige ou dedaigne de refermer l'ouverture et le hasard venait
+d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers
+de petits trous habilement menages du cote interieur, filtraient les
+nombreuses lumieres qui eclairaient presentement cette grotte. Sur les
+banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de
+personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres
+personnages, president et assesseurs de cette nocturne et occulte
+reunion, lui etaient aussi parfaitement inconnus.
+
+Au moment ou Pardaillan s'etait penche pour la premiere fois sur
+l'excavation, le president de cette reunion, assis au milieu, s'etait
+leve et, d'une voix que Pardaillan, aux ecoutes, entendit distinctement,
+il dit:
+
+--Seigneurs, freres et amis, j'ai l'insigne honneur de vous presenter
+une nouvelle recrue. Moi, votre chef elu, je m'efface humblement devant
+cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous
+diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.
+
+Ces paroles produisirent dans l'assemblee etonnee une certaine rumeur
+suivie d'un vif mouvement de curiosite lorsqu'on s'apercut que cette
+nouvelle recrue, saluee comme leur seul chef possible, etait une femme.
+
+Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitot, et c'est a ce moment qu'il
+eut ce leger sifflement que nous avons signale. Cette femme, c'etait
+Fausta. Lentement, avec cette majeste un peu theatrale qui lui etait
+particuliere, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face a ce
+public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir,
+etrangement fascinateur.
+
+Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce
+que Fausta venait faire la, se leverent alors d'un meme mouvement. En un
+clin d'oeil, la table fut repoussee, un fauteuil fut place presque
+au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette serenite
+majestueuse si puissante chez elle. Des qu'elle fut assise, les trois
+se placerent debout derriere son fauteuil, dans l'attitude raide et
+compassee de dignitaires de cour.
+
+Bientot, soit qu'ils fussent entraines par cet exemple, soit qu'ils
+fussent transportes par la souveraine beaute de celle qui surgissait
+inopinement au milieu d'eux, tous les assistants se leverent comme un
+seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plut a ce
+nouveau chef de s'expliquer.
+
+Avant d'avoir parle, Fausta etait assuree du succes.
+
+Pardaillan eut la perception tres nette de ce succes:
+
+"Incomparable magicienne!" murmura-t-il.
+
+Fausta, toujours maitresse d'elle-meme, n'avait rien laisse paraitre de
+ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose
+due et avec cette dignite bienveillante qu'elle savait prendre en de
+certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces
+fronts qui se courbaient et, se retournant a demi, elle fit un signe a
+celui des trois qui l'avait presentee a l'assemblee. L'homme s'avanca:
+
+--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du
+soleil et de l'amour, ce pays beni qui s'appelle l'Italie, la princesse
+Fausta est fabuleusement riche. Elle connait tout de nos projets et
+pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualites.
+Fausta etendit sa main et dit:
+
+--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traitres parmi vous. Sous un
+regime d'oppression sanglante pareil a celui sous lequel agonise votre
+beau pays d'Espagne, il ne fallait pas etre grand clerc pour deviner
+qu'une reaction devait se faire et que des hommes de coeur et de
+devouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer.
+Ceci pose, le reste n'etait plus qu'un jeu pour moi. Et, quant a vos
+personnages, quant a vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu
+assister, invisible, a la plupart de vos conciliabules.
+
+Cette declaration loyale, faite sur un ton de supreme assurance, fit
+tomber les suspicions qui, deja, se faisaient jour. Fausta percut
+parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraitre. Comme
+si, desormais, elle eut acquis le droit de commander, elle se tourna
+vers le personnage qui la presentait et dit d'un ton bref:
+
+--Continuez, duc!
+
+Celui a qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondement
+et reprit, se faisant l'interprete des pensees de plus d'un qui
+l'ecoutait:
+
+--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu
+et il n'y aura jamais de traitre parmi nous. Et, cependant, la princesse
+Fausta nous connait, nous et nos projets. Mais, alors quelle parait
+trouver tout simple de nous avoir decouverts, qu'elle me permette
+de dire ici que, pour nous avoir devines, il faut etre doue d'une
+perspicacite peu commune. Pour avoir ose s'aventurer parmi nous, il faut
+etre doue d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.
+
+Un murmure approbateur se fit entendre.
+
+--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc,
+ses immenses richesses, son esprit superieur, son courage viril, ses
+ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de
+l'oeuvre de regeneration que nous poursuivons.
+
+Des acclamations saluerent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une
+voix qui se fit plus forte:
+
+--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien a cote de ce qui me reste
+a vous reveler.
+
+Le duc prit un temps, soit pour menager ses effets, en orateur habile,
+soit pour permettre au silence de se retablir, car ses paroles avaient
+souleve un mouvement assez vif dans l'assemblee. Puis il reprit:
+
+--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils
+de don Carlos, la princesse le connait... elle se fait fort de nous
+l'amener.
+
+Ici, l'orateur dut s'arreter, interrompu qu'il fut par les exclamations
+diverses, les trepignements, les manifestations les plus diverses d'une
+joie bruyante et sincere. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
+unanime de "Vive don Carlos! Vive notre roi!" jailli spontanement de
+toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanement
+le silence. Chacun redevint attentif.
+
+--Oui, seigneurs, lanca le duc. La princesse connait le fils de don
+Carlos, et elle nous l'amenera. Mais il y a mieux encore. Ecoutez ceci:
+la princesse sera, d'ici peu, l'epouse legitime de celui dont nous
+voulons faire notre roi. Epouse de notre chef, elle mettra a son service
+son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant genie. Elle fera de son
+epoux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais,
+depassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le
+roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomes, duc de
+Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
+d'autres lieux, grand d'Espagne, depouille de mes titres et biens par
+l'infame tribunal qui s'intitule "Saint-Office", je lui rends hommage
+ici et je crie:
+
+--Vive notre reine!
+
+Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'etiquette tres
+rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher a la reine, sous
+peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'a toucher du front les
+planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:
+
+--Vive la reine!
+
+Impassible comme a son ordinaire, Fausta recut sans sourciller
+l'enthousiaste hommage. Sans doute s'etait-elle blasee sur ce genre
+de manifestations, ayant recu--alors qu'elle pouvait se croire la
+papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement
+grandioses. Cependant, elle daigna sourire.
+
+Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grace captivante:
+
+--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fideles
+sujets le front dans la poussiere.
+
+Et, lui tendant sa main a baiser dans un geste vraiment royal, elle
+reprit sa place dans son fauteuil.
+
+--Duc, reprit-elle, quand notre epoux sera sur le trone de ses peres,
+nous voulons que soient reformees les regles d'une etiquette etroite et
+mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous
+sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle,
+nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur
+soit impute a crime.
+
+Et, designant d'un geste empreint d'une grace hautaine les hommes qui
+venaient de l'acclamer:
+
+--Ceux-ci auront ete les premiers. Ils nous seront toujours les plus
+chers et les bienvenus aupres de nous.
+
+Alors, ce fut du delire. Pendant un long moment, on n'entendit que les
+vivats les plus frenetiques. Puis ce fut la ruee au pied de l'estrade,
+chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher a la reine. Celui-ci
+baisant le bout de sa mule, celui-la le bas de sa robe, d'autres
+enfin--et c'etaient les mieux partages, les plus heureux et les plus
+fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait
+avec une grace nonchalante, ayant aux levres un indefinissable sourire.
+
+Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait
+aussi Fausta, reellement superbe en son abandon dedaigneux.
+
+"Superbe, divine comedienne", murmura-t-il. En meme temps, il plaignait
+les malheureux affoles par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait a
+don Cesar:
+
+"Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assure que le
+Torero etait le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demande, de facon
+fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le
+fils de don Carlos. Et il doit etre bien renseigne, je presume, ce bon
+M. d'Espinosa. Or, le Torero est feru d'amour pour la Giralda, qui
+est bien la plus ravissante petite bohemienne que j'aie connue--a
+l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le
+Torero ne connait pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien
+decide a epouser sa bohemienne de fiancee. Donc, Mme Fausta ne peut
+devenir son epouse... J'ai peine a croire a la felonie de don Cesar! Le
+mieux est d'ecouter. Mme Fausta va peut-etre me renseigner elle-meme."
+
+Le calme s'etait retabli dans l'assistance. Chacun avait regagne sa
+place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroye. Le
+duc de Castrana declara:
+
+--Seigneurs, notre bien-aimee souveraine consent a s'expliquer devant
+vous.
+
+Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derriere son
+fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'etablit comme
+par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son
+regard, et, de sa voix singulierement prenante, elle dit:
+
+--Vous etes ici une elite. Catholiques ou heretiques--comme on
+dit couramment--vous etes tous des croyants sinceres et, partant,
+respectables. Mais vous etes aussi animes d'un esprit de large
+tolerance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement
+anathematisee par des papes qui payerent ce courage de leur vie,
+l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, dechus de leurs
+titres, ruines, traques, avec la menace du bucher suspendue sur vos
+tetes, jusqu'au jour ou la main du bourreau s'appesantira sur vous pour
+la realiser, cette menace. Vous vous etes souvenus que l'union fait la
+force, et, lasses de l'effroyable tyrannie qui pese sur les corps et
+sur les consciences, vous vous etes cherches, concertes et finalement
+associes. Vous avez resolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait
+le sacrifice de votre vie, vous avez reuni vos efforts et vous vous etes
+mis bravement a l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous etes des chefs
+occultes. Chacun de vous represente une force de plusieurs centaines de
+combattants qui attendent un ordre.
+
+--Vous avez eu connaissance de la naissance mysterieuse d'un fils de don
+Carlos, par consequent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la
+rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pense a faire de ce fils
+de l'infant votre chef supreme, esperant que Philippe accepterait le
+demembrement de ses Etats en faveur de son petits-fils. C'est bien cela,
+n'est-ce pas?
+
+Les auditeurs repondirent affirmativement.
+
+--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous etes trompes,
+gravement trompes, insista-t-elle.
+
+Des protestations eclaterent un peu partout.
+
+--Pourquoi? crierent plusieurs au milieu du tumulte.
+
+Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque
+le brouhaha se fut apaise:
+
+--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira
+un tel demembrement. Il faudrait bien peu connaitre le caractere
+intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa defaite.
+Vaincu, le roi cedera. Mais tenez pour assure que, des le premier jour,
+il preparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre
+victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre
+les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler.
+Alors il envahira votre Etat naissant, de tous les cotes a la fois, et
+mettra l'Andalousie a feu et a sang. Il n'aura pas grand-peine a vous
+ecraser. Dans ce coin de terre qui represente a peine le dixieme du
+territoire que vous avez laisse a Philippe, quelle resistance serieuse
+pourrez-vous opposer a un ennemi dix fois superieur? Vous n'aurez meme
+pas la supreme ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez
+bloques par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous
+barrera la route a coups de canon si vous cherchez a fuir.
+
+Votre succes aura ete ephemere. Votre entreprise mort-nee.
+
+Dans la salle, les conjures se regardaient avec consternation. Cette
+femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher
+du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douee
+et chantante, elle leur avait montre combien temeraire etait cette
+entreprise, a quel echec certain ils couraient. On concoit que les
+paroles de Fausta etaient venues troubler etrangement leur quietude
+feinte ou reelle.
+
+Quelqu'un traduisit le sentiment general en demandant d'une voix
+hesitante:
+
+--Est-ce a dire qu'il nous faut renoncer?
+
+--Non, par le Dieu vivant! lanca Fausta avec vehemence. Elargissez votre
+horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
+sommets... ou n'en ayez pas du tout!
+
+Ceci etait dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur,
+un dedain a peine voile.
+
+--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta
+d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entiere. Comprenez donc
+qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant
+que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en peril.
+Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne
+voulez etre broyes.
+
+Elle s'arreta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il etait
+sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et
+reprit:
+
+--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la
+revolte. Or, vit-on jamais oppression comparable a celle que subit ce
+malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que
+tous pensent tout bas: le peuple se levera en foule!
+
+Et, avec un sourire qui en disait long:
+
+--Les foules sont credules, elles sont feroces aussi... Il ne s'agit que
+de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur a ceux sur qui
+on les a lachees! Tout se resume a ceci: la disparition d'un homme. Avec
+lui, tout un systeme execrable s'ecroule. Est-il besoin de tant
+combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes resolus
+s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentiere
+poussera un soupir de delivrance, et ces hommes seront consideres comme
+des liberateurs.
+
+Les conjures, a ces paroles terriblement claires, furent secoues d'un
+frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisage les choses sous cet
+aspect. Ah! ils etaient loin de la timide conspiration ebauchee! Et
+c'etait une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes a
+peine voiles, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus
+puissant de la terre! Ils en etaient blemes.
+
+Et, cependant, l'ascendant de cette femme etait tel que la plupart se
+sentaient disposes a la lutte. Si formidable que leur parut l'aventure,
+ils deciderent de la tenter. Un audacieux demanda:
+
+--Le roi pris, qu'en fera-t-on?
+
+--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touche de la grace divine, a
+l'exemple de son pere, l'empereur Charles, le roi demandera a se retirer
+dans un cloitre.
+
+--On sort du cloitre.
+
+--Le cloitre est une maniere de tombe. Les morts ne quittent pas leur
+tombeau.
+
+C'etait clair. Un seul eut le courage de manifester un soupcon de
+scrupule. Timidement, une voix dit:
+
+--Un assassinat!...
+
+--Qui a prononce ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard
+l'imprudent contradicteur.
+
+Mais celui-ci avait sans doute epuise tout son courage, car il se tint
+coi. Violemment, Fausta reprit:
+
+--Moi qui parle, vous tous qui m'ecoutez, d'autres qui nous suivront,
+que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui
+risquons nos tetes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
+la partie est egale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout a notre
+desavantage? Si nous la perdons, nos tetes tombent. Le sacrifice en est
+librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le
+perdant la paie: et c'est sa tete qui roule a terre. Qui ose dire qu'il
+y a assassinat? S'il craint pour sa tete, celui-la, il peut se retirer.
+
+L'argument de Fausta avait porte cependant.
+
+--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait
+grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait
+faire saisir, juger, condamner, executer le fils, de Carlos, son
+petit-fils--ce qui serait une maniere d'assassinat legal--Philippe,
+j'en ai la preuve, a attire son petit-fils dans un guet-apens et
+apres-demain, lundi, a la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos
+sera traitreusement assassine. L'exemple vient toujours d'en haut. Et
+maintenant je vous demande: laisserez-vous lachement assassiner celui
+que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?
+
+A cette revelation inattendue, le tumulte se dechaina.
+
+Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta
+etendit sa main pour reclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.
+
+--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'etre nous-memes.
+L'heure de l'action a sonne. La laisserez-vous passer?
+
+--Non! non! Nous sommes prets! Mort au tyran! Sus a l'Inquisition!
+Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!
+
+Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, eclataient,
+rebondissaient, furieuses, sauvages, animees d'une resolution farouche.
+Cette fois, ils etaient bien dechaines. Fausta les sentit prets a tout.
+Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur designerait.
+
+--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence
+se fut retabli. Nous sommes en presence de deux faits primordiaux:
+premierement l'assassinat projete de votre chef. Si nous voulons, pour
+la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trone, il faut necessairement
+qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succeder legitimement
+a l'actuel roi--dussions-nous perir jusqu'au dernier, lui sera sauve.
+Comment? C'est un point que nous reglerons tout a l'heure.
+
+--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan
+que j'ai etabli et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je
+garantis la reussite et dont l'execution necessitera l'intervention d'un
+tres petit nombre d'hommes. Si vous etes, comme je le crois, des hommes
+de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi.
+Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.
+
+Ici, nombreuses protestations de devouement, offres spontanees de
+volontaires decides a entreprendre l'expedition. Fausta remercia d'un
+sourire et continua:
+
+--Ces deux points regles, il ne reste plus qu'a faciliter l'acces du
+trone au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point
+de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidelement
+et scrupuleusement les conditions que vous aurez posees. Etablissez vos
+demandes par ecrit, messieurs, en vue du bien general. Ne craignez pas
+de trop demander. Nous souscrivons d'avance a vos demandes.
+
+C'etait lacher les chiens a la curee. De telles paroles ne pouvaient
+passer sans soulever une legitime joie.
+
+Ayant deblaye le terrain et seme l'allegresse parmi ses auditeurs,
+Fausta put revenir a ce qui l'interessait directement: la realisation de
+ses projets personnels, avec la certitude d'etre approuvee et secondee
+par tous.
+
+Elle reprit donc avec assurance:
+
+--Vous avez cherche un chef qui fit vos idees siennes et vous l'avez
+trouve. Je tiens a vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul
+devenir roi et etre accepte comme tel et de la noblesse, et du clerge,
+et du peuple. Accepte sans discussion, accepte avec joie. Ceci,
+messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte
+m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise
+scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.
+
+Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique
+qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, deja captives:
+
+--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause
+triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de
+renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il
+s'agit d'une succession reguliere, normale, et, je vous l'ai deja dit,
+legitime.
+
+Le sentiment qui dominait maintenant etait la curiosite poussee a son
+plus haut point.
+
+"Voila qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-meme. Comment
+cette geniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et
+legitimer, comme elle dit, ce qui apparaitrait aux yeux de tout homme
+sense et non prevenu comme une belle et bonne usurpation?"
+
+Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:
+
+--Notre futur roi est sauve. J'en reponds. Le roi actuel est pris, avec
+votre aide. Il disparait, et, tenez, ayons le courage d'appeler les
+choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est
+ouverte. Qui succede au roi Philippe? Qui lui succede de droit?
+
+--L'infant Philippe! lanca quelqu'un.
+
+--Non! cria triomphalement Fausta. Voila ou est votre erreur: confondre
+un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le
+successeur legitime, c'est le fils aine du roi defunt! Or, le fils aine
+du roi, le veritable aine, le veritable infant, c'est celui que vous
+avez choisi, celui qui a ete eleve a l'ecole du malheur, celui qui sera
+le roi de vos reves. C'est celui que vous dites fils du defunt infant
+Carlos et que je dis, moi, fils aine et successeur de son pere Philippe
+Il. C'est celui-la qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi
+de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,
+sixieme du nom.
+
+"Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que
+Mme Fausta se soit soudainement ferue d'amour pour l'homme assez fortune
+pour accumuler sur sa tete autant de titres pompeux!"
+
+--Il faut, des maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de
+toutes vos forces et detruire a tout jamais la legende d'un fils de don
+Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
+du roi Philippe, lequel fils, par droit d'ainesse, succede a son
+pere. Cette verite reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni
+opposition le jour ou l'heritier presomptif montera sur le trone laisse
+vacant par son pere.
+
+Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta.
+Tous accepterent ces instructions. Avec une unanimite touchante, le plan
+de la future reine d'Espagne fut adopte. Chacun s'engagea a repandre
+dans le peuple les idees qu'elle venait d'exposer.
+
+Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait ete ecarte par
+suite d'on ne savait quelle aberration. La meme, sans doute, qui lui
+avait fait ecarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini
+par faire arreter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux
+abandons aussi inexplicables qu'injustifies, on pourrait parler de
+folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-a-dire s'il
+etait doucement envoye _ad patres_ avant d'avoir pu elever la voix, le
+futur Charles VI aurait ete enleve au berceau par des criminels, qu'on
+retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cesse
+de faire rechercher l'enfant vole. Et l'emotion, la joie d'avoir enfin
+miraculeusement retrouve l'heritier du trone, auraient ete fatales au
+monarque affaibli par la maladie et les infirmites, ainsi que chacun le
+savait.
+
+Ces differents points etant regles:
+
+--Messieurs, dit Fausta, preparer l'acces du trone a celui que nous
+appellerons Carlos, en memoire de son grand-pere, l'illustre empereur,
+c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut
+parer a cette redoutable eventualite. Je vous ai dit, je crois, que
+l'assassinat serait perpetre au cours de la corrida qui aura lieu demain
+lundi, car nous voici maintenant a dimanche. Tout a ete lentement et
+savamment combine en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu a Seville que
+pour cela. Il faudra donc vous trouver tous a la corrida, prets a faire
+un rempart de vos personnes a celui que je vous designerai et que vous
+connaissez et aimez tous, sans connaitre sa veritable personnalite.
+Amenez avec vous vos hommes les plus surs et les plus determines. C'est
+a une veritable bataille que je vous convie, et il est necessaire que le
+prince ait autour de sa personne une garde d'elite uniquement occupee de
+veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place
+San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes reservees
+au populaire et dans l'arene meme, le plus grand nombre de combattants
+possibles. Les ordres definitifs vous seront donnes sur place. De
+leur execution rapide et intelligente dependra le salut du prince et,
+partant, l'avenir de notre entreprise.
+
+Ces dispositions causerent une profonde surprise aux conjures. Il leur
+parut evident qu'il n'etait pas question d'une bagarre sans importance,
+mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La
+perspective etait moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.
+
+Puis, pour tout dire, si ces hommes etaient pour la plupart des
+ambitieux sans scrupules, ils etaient tous des hommes d'action, d'une
+bravoure incontestable.
+
+--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'echanger stupidement des coups.
+Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment,
+entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il
+le faut, mais de le sauver, coute que coute. Jurez!
+
+--Nous jurons! crierent les conjures en brandissant leurs epees.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, a la corrida royale.
+
+Elle sentait qu'il n'y avait pas a douter de leur sincerite et de leur
+loyaute. Mais Fausta ne negligeait aucune precaution. De plus, elle
+savait que, si grand que soit un devouement, un peu d'or repandu a
+propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.
+
+D'un air detache, elle porta le coup qui devait lui rallier les
+hesitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zele et l'ardeur
+de ceux qui lui etaient acquis.
+
+--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant
+indispensable. Parmi les hommes qui vous obeissent, il doit s'en trouver
+a coup sur un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur
+courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles.
+Repandez l'or a pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes
+fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaitre a M. le duc de
+Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portee a son domicile
+demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement
+au combat de demain. Par la suite, il sera bon de proceder a d'autres
+largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.
+
+Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-memes. Elle savait
+bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages
+devenus radieux combien son geste genereux etait apprecie a sa valeur.
+
+Ayant dit, elle les congedia d'un geste de reine et fit un signe
+imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer pres
+de l'ouverture par laquelle ils etaient bien obliges de sortir tous.
+
+Le depart se fit lentement, un a un, car il ne fallait pas eveiller
+l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non
+encore eveillee.
+
+Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait
+chacun avant de s'eloigner. Il echangeait quelques mots brefs avec
+celui-ci, faisait une recommandation a celui-la, serrait la main de cet
+autre et chacun se retirait ravi de son urbanite car personne ne doutait
+que, sous le nouveau regime, il ne deviendrait un puissant personnage,
+et chacun aussi s'efforcait de se concilier ses bonnes graces.
+
+Pendant ce temps, Fausta, demeuree seule sur l'estrade, n'avait pas
+bouge de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de
+ces hommes qu'elle avait su faire siens grace a son habilete et a sa
+generosite.
+
+Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris a
+lire sur cette physionomie indechiffrable, car il murmura:
+
+"La comedie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et
+je serais fort etonne qu'il n'y eut pas une deuxieme seance. Attendons!"
+
+Ayant ainsi decide, il se retourna vers le Chico.
+
+Le nain avait attendu tres patiemment. Ce qui se passait derriere ce
+mur le laissait parfaitement indifferent, et meme il se demandait
+quel interet pouvait trouver son compagnon a ecouter ces sornettes de
+conspirateurs.
+
+Donc, en attendant que le dernier conjure se fut eloigne, Pardaillan se
+mit a causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'etait-il
+avise de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, apres
+avoir montre un ebahissement profond, s'etait mis a discuter vivement
+comme quelqu'un qui s'efforce d'empecher de commettre une sottise.
+
+Sans doute Pardaillan reussit-il a le convaincre, et obtint-il de lui ce
+qu'il desirait, car, lorsqu'il se mit a regarder par l'excavation, il
+paraissait satisfait et son oeil petillait de malice. Fausta maintenant
+etait seule.
+
+Tout a coup, sans que Pardaillan put dire par ou elle etait venue, une
+ombre surgit de derriere l'estrade et vint silencieusement se placer
+devant Fausta. Puis une deuxieme, une troisieme, jusqu'a six ombres
+surgirent de meme et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.
+
+Pardaillan, parmi ceux-la, reconnut le duc de Castrana et aussi le
+familier qu'il avait jete hors du patio: Cristobal Centurion, dont il
+savait le nom maintenant.
+
+"Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'etait pas fini."
+
+--Messieurs, commenca Fausta de sa voix grave, j'ai demande a M. le
+duc de Castrana de me designer quatre des plus energiques et des plus
+decides d'entre vous tous. Il vous connait tous. S'il vous a choisis,
+c'est qu'il vous a juges dignes de l'honneur qui vous est reserve.
+
+Les quatre designes s'inclinerent profondement et attendirent. Fausta
+reprit en designant Centurion:
+
+--Celui-ci a ete choisi directement par moi parce que je le connais. Il
+est a moi corps et ame.
+
+--Vous tous, ici presents, vous serez les chefs des chefs qui viennent
+de sortir. A part don Centurion qui reste attache a ma personne, vous
+recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef supreme.
+
+--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur
+dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites
+partie de notre maison et je pourvoirai a tous vos besoins. Pour le
+moment, je tiens a vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour
+que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout,
+c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis,
+seance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est celebre dans
+l'Andalousie. On le nomme don Cesar.
+
+--Le Torero! s'exclamerent les cinq.
+
+--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit a la hauteur du role
+que nous voulons lui faire jouer?
+
+--Oui, par le Christ! C'est une vraie benediction du Ciel que ce soit
+justement celui-la le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rever
+chef plus noble, plus genereux, s'ecria le duc de Castrana, avec
+enthousiasme.
+
+--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais tres reserve
+dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince.
+Je sais qu'on parle de lui comme d'une maniere de Cid dont on se montre
+tres glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence
+pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idees et les faire
+siennes.
+
+Avec un peu plus de perspicacite, le duc et les cinq hommes qui
+l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu
+parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait meme pas.
+
+Ils n'y penserent pas. Et le duc se contenta de dire:
+
+--Le Torero, c'est un fait connu, a des idees qui se rapprochent
+sensiblement des notres. Pour ce qui est de vos inquietudes, je crois
+fermement qu'elles seront dissipees des que vous aurez eu un entretien
+avec le prince.
+
+--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas,
+qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un
+fils legitime du roi. Don Cesar est ce fils! Pour convaincre les
+incredules, il n'est rien de tel que de paraitre sincere et convaincu
+soi-meme. Cette sincerite, vous l'obtiendrez en vous habituant a
+considerer, vous-memes, comme une verite absolue, ce que vous voulez
+faire penetrer dans l'esprit des autres.
+
+--C'est vrai, madame. Soyez assuree que nous n'oublierons pas vos
+recommandations.
+
+--Pour l'execution de vastes desseins, il me faut des hommes d'elite et
+c'est pourquoi je vous ai pris a part.
+
+--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez
+toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.
+
+--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en meme temps, il faudra que
+ces hommes consentent a rester entre mes mains des instruments passifs.
+
+Les cinq conspirateurs se regarderent quelque peu deconfits. Evidemment
+ils ne s'attendaient pas a semblable exigence.
+
+Fausta devina leur pensee. Elle reprit:
+
+--Evidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il
+est necessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau
+qui pense. Si vous acceptez, la destinee qui vous attend depassera en
+splendeur ce que vos reves les plus fous auront a peine ose concevoir.
+S'il en est parmi vous qui hesitent, ils peuvent se retirer, il en est
+temps encore.
+
+On ne pouvait pas etre d'une franchise plus brutale. Cette main blanche
+et parfumee, cette main aux ongles roses, serait une poigne de fer a
+l'etreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois
+qu'elle se serait abattue sur vous.
+
+Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!
+
+Le duc et ses amis furent domines comme l'etaient, en general, tous ceux
+qui approchaient de pres cette femme extraordinaire.
+
+--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc
+au nom de tous.
+
+--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez
+tranquilles, vous monterez si haut que peut-etre en serez-vous eblouis
+vous-memes. Je compte sur vous pour etablir une discipline severe et
+maintenir vos hommes dans des idees d'obeissance passive. Nous revons
+de grandes choses. Je me sens la force de mener a bien cette oeuvre
+colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grace a vous.
+
+Fausta revint vite au sentiment de la realite.
+
+--Ces reves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tete
+menacee; si cette tete tombe, c'en est fait de ces reves!
+
+--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous perir tous, il
+sera sauve. Vous avez notre parole de gentilshommes.
+
+--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes
+instructions precises. Allez, maintenant.
+
+Le duc et ses quatre amis ployerent le genou devant celle qui leur avait
+fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux,
+ils se disposerent a sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un
+signe. Le Chico se mit aussitot en marche, guidant le chevalier qui,
+jugeant la seance terminee, se decidait, sans doute, a quitter les
+souterrains de la maison des Cypres.
+
+Si Pardaillan ne s'etait tant hate, il eut entendu une conversation qui
+n'eut pas manque de l'interesser.
+
+Fausta etait restee songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis
+s'etaient retires, elle descendit de l'estrade et, s'adressant a
+Centurion d'une voix breve:
+
+--Cette bohemienne, cette Giralda, peut etre un obstacle a nos projets.
+Elle me gene. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.
+
+Elle eut l'air de reflechir un instant en surveillant Centurion du coin
+de l'oeil et elle decida:
+
+--Prevenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en
+debarrasser.
+
+--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix etranglee, vous voulez!...
+
+--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.
+
+Sur un ton douloureux, le bravo dit:
+
+--Vous m'avez promis cependant...
+
+--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver a vous persuader qu'on
+ne me prend pas pour dupe?
+
+--Madame, begaya Centurion interloque, je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous etiez amoureux de
+Giralda, au point que vous parliez de l'epouser. Eh bien soit, j'y
+consens, epousez-la.
+
+--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'emerveilla
+Centurion, radieux.
+
+--Epousez-la, repeta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une
+petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi desinteresse
+que le votre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
+vous serez un personnage en vue. On s'etonnera peut-etre que le
+personnage que vous allez etre ait pour epouse une humble bohemienne.
+
+--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra medire sur le compte de ma
+femme. La Giralda, malgre qu'elle ne soit qu'une bohemienne, est connue
+comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.
+
+Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle
+continua:
+
+--On s'etonnera surtout que ce personnage ait ete assez oublieux de son
+rang et de sa dignite pour epouser une jeune fille du peuple. Car la
+famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de
+la plus basse extraction.
+
+Centurion chancela sous le coup qui etait rude, affreux. L'amour qu'il
+avait affiche pour la Giralda n'etait qu'une comedie. Il s'etait
+imagine, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohemienne etait
+issue d'une illustre famille. Il avait concu ce plan: avec l'assistance
+de Fausta, evincer Barba Roja, ecarter le Torero, Debarrasse de ces deux
+obstacles, lui Centurion, deja riche, en passe de devenir un personnage,
+consentait a epouser cette fille sans nom.
+
+Une fois le mariage consomme, un heureux hasard lui ferait connaitre
+a point nomme la filiation de son epouse. Il devenait du coup l'allie
+d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
+roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui,
+Centurion, savait trop quels benefices un courtisan complaisant peut
+tirer d'un caprice royal.
+
+Tel avait ete le plan de Centurion. Et c'est au moment ou il voyait ses
+affaires marcher au mieux de ses desirs qu'il apprenait brutalement
+qu'il s'etait trompe, que la Giralda, dont il avait reve de faire le
+pivot de sa fortune, n'etait qu'une pauvre fille de basse extraction.
+
+Ce coup l'assommait.
+
+Le voyant muet d'hebetude, Fausta acheva:
+
+--He! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute,
+impardonnable pour un homme de votre force, de preter une oreille
+credule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille
+princiere?
+
+Cette fois, il n'y avait pas a douter, la raillerie etait flagrante,
+cruelle: elle savait certainement.
+
+--Epargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.
+
+Fausta le considera une seconde et, haussant dedaigneusement les
+epaules:
+
+--Etes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus
+fin avec moi?
+
+--Que faut-il dire de votre part a Barba Roja? demanda-t-il, jetant le
+masque et resolument cynique.
+
+--De ma part, dit Fausta avec un supreme dedain, rien. De la votre,
+a vous, dites-lui que la bohemienne ne manquera pas d'assister a la
+corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, place a la
+source meme des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque
+coup de traitrise, lequel sera mis a execution pendant que se deroulera
+la corrida. Il doit savoir que le coup prepare par M. d'Espinosa avec le
+concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion
+et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant a vous, comme J'ai besoin
+d'etre tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous
+faut eviter a tout prix d'eveiller des soupcons. En consequence, vous
+aurez soin de vous mettre a sa disposition pour ce coup de main et de le
+seconder de telle sorte qu'il reussisse. Tout le reste vous regarde a la
+condition que la Giralda soit perdue a tout jamais pour don Cesar, et
+sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?
+
+--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo,
+heureux de se tirer d'affaire.
+
+Tres froide, elle dit:
+
+--Je vous engage a prendre toutes les dispositions utiles pour mener a
+bien cette affaire. Vous avez beaucoup a vous faire pardonner, maitre
+Centurion.
+
+Le bravo fremit. Il comprenait le sens de la menace. La situation
+dependait de sa reussite. Il reussirait donc coute que coute:
+
+--La bohemienne disparaitra, j'en reponds, dusse-je la poignarder de mes
+mains, dit-il avec assurance.
+
+--Partons, dit alors Fausta tres paisiblement.
+
+Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimule sous
+l'estrade, et l'alluma.
+
+Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par ou les
+conjures s'etaient disperses et lui donnait sur une galerie souterraine,
+laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.
+
+Cependant le duc de Castrana et ses amis etaient revenus et s'etaient
+retires par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-meme etait entree
+par une troisieme porte qu'on ne voyait pas davantage.
+
+Son flambeau allume a la main. Centurion demanda:
+
+--Quel chemin prenez-vous, madame?
+
+--Celui du duc.
+
+L'estrade n'etait pas appuyee contre le mur. Centurion contourna
+cette estrade et ouvrit une petite porte secrete qui se trouvait la,
+habilement dissimulee. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le
+suivait, il s'engagea dans la galerie etroite qui aboutissait a cette
+porte et attendit que Fausta le rejoignit. Celle-ci s'etait mise en
+marche.
+
+Elle avait contourne l'estrade et allait disparaitre a son tour,
+lorsqu'elle demeura clouee sur place.
+
+Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur
+un ton railleur:
+
+--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder
+une minute de son temps si precieux au pauvre routier que je suis?
+
+Fausta s'etait arretee net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur
+sinistre et, dans sa pensee eperdue, elle hurla:
+
+--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a echappe a la mort,
+comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe ou je croyais bien
+l'avoir emmure vivant!
+
+Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eut voulu
+sommer Dieu de lui venir en aide.
+
+Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se
+livrait a une pantomime effrenee dont la signification lui etait tres
+claire:
+
+"Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours
+chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!"
+
+Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait
+compris, et alors elle se retourna.
+
+Tout ceci, qui nous a demande un temps tres long a expliquer, s'etait
+produit en un temps inappreciable.
+
+En tenant compte de la surprise a laquelle elle n'avait pu echapper,
+si maitresse d'elle-meme qu'elle fut, Pardaillan put croire que rien
+d'anormal ne s'etait passe, qu'elle etait bien seule et qu'elle s'etait
+retournee a son appel. Son visage etait si calme, son oeil si limpide,
+son attitude empreinte d'une telle serenite, que Pardaillan, qui la
+connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.
+
+Elle s'avanca vers lui avec la grace d'une grande dame qui, pour honorer
+un visiteur de marque, le conduit elle-meme vers le siege qu'elle lui
+destine.
+
+Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et
+s'asseoir la ou elle voulait qu'il s'assit.
+
+Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle etait a
+droite. Au centre se trouvait l'estrade.
+
+Derriere l'estrade etait situee la porte secrete par ou Centurion venait
+de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait
+un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face a
+l'estrade.
+
+Dans ce mur etaient percees l'excavation par ou Pardaillan avait regarde
+et ecoute, et un peu plus loin, la porte invisible par ou il etait
+entre--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il etait entre par
+la. A droite et a gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur
+lesquelles les conjures s'etaient assis.
+
+La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan a s'asseoir sur la derniere
+des banquettes placees a gauche de l'estrade, avait eu pour but de
+l'acculer sur le seul cote de la salle ou il n'y avait aucune porte,
+visible ou invisible, de cela Fausta etait sure.
+
+Quant a la porte visible, au coeur de chene, jamais Pardaillan, malgre
+sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombree
+pour arriver jusqu'a elle. Et meme s'il parvenait a accomplir ce
+miracle, il n'en serait pas plus avance, la porte etant fermee a triple
+tour.
+
+Pardaillan etait bien pris cette fois.
+
+Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapieres dont
+il allait etre menace?
+
+Pardaillan s'etait prete avec une bonne grace, dont lui seul etait
+capable en pareil moment, a la petite manoeuvre de Fausta. Il serait
+certes temeraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarque de ces
+dispositions inquietantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait
+qu'il n'etait pas homme a reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans
+scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle
+considerait comme une faiblesse.
+
+Donc Pardaillan s'assit sur la derniere banquette, a la place meme
+qu'elle designait. Elle-meme s'assit sur une autre banquette, en face de
+lui. Ils se regarderent en souriant. On eut dit deux amis heureux de se
+retrouver.
+
+Cependant son sourire, a lui, avait on ne sait quoi de narquois,
+d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes,
+exceptionnellement doues, avaient en certaines circonstances a leur
+disposition des sens speciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui
+echappait a leurs sens ordinaires.
+
+Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.
+
+Alors, d'une voix tres calme, douce et chantante, un sourire aux levres,
+comme on s'informe de la sante d'une personne qui vous est chere, elle
+dit:
+
+--Ainsi vous avez pu echapper au poison dont l'air de votre cachot etait
+sature?
+
+Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans
+arrogance, mais avec fermete et assurance:
+
+--Ne vous avais-je pas prevenue? dit-il d'un air indechiffrable.
+
+--C'est vrai. Vous aviez bien vu!
+
+Un long moment elle le considera en silence et elle reprit:
+
+--Ce poison n'etait qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le
+soupcon. Ce qui m'etonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot ou
+vous etiez emmure comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?
+
+--Cela vous interesse-t-il vraiment?
+
+--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifferente, croyez-le bien.
+
+On eut dit qu'elle se rejouissait de le voir sain et sauf. Et peut-etre,
+dans le desarroi ou se debattait sa pensee, se rejouissait-elle en
+effet.
+
+Il repondit, en s'inclinant gracieusement:
+
+--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre
+outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'interet que vous
+voulez bien me porter.
+
+--Ce qui vous parait tres simple parait prodigieux a d'autres, dit-elle.
+Tout le monde ne peut pas avoir votre rare merite, ni votre modestie
+plus rare encore.
+
+--De grace, madame, menagez cette modestie! Vous tenez donc a savoir?
+
+Elle fit "oui!" doucement de la tete.
+
+--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au
+moyen d'un mecanisme.
+
+--Je sais.
+
+--Vous ignorez sans doute que dans le cachot meme un ressort
+cache permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite
+automatiquement?
+
+--Je l'ignorais, en effet.
+
+--Eh bien, c'est par la que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait
+trouver ce ressort sur lequel j'ai appuye de facon tout a fait fortuite.
+Le plafond est descendu, a mon grand ebahissement. Cela constituait un
+petit plateau sur lequel je me suis place. Le pla fond, en remontant,
+m'a ramene dans la chambre d'ou j'avais ete precipite. Vous voyez que
+c'est tres simple.
+
+--Mais comment avez-vous eu l'idee de descendre dans les souterrains?
+
+--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naif. J'ai trouve toutes
+les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir
+comment, je me suis retrouve dans les caves. Je suis assez observateur,
+vous le savez. J'ai pense qu'une maison que vous aviez choisie devait
+posseder plus d'une issue secrete semblable a celle par ou j'etais
+sorti. Et, toujours favorise par le hasard, j'ai ete amene dans un
+couloir ou mon attention a ete sollicitee par quelques lumieres qui
+transparaissaient a travers le mur. Est-il necessaire de vous en dire
+plus long?
+
+--C'est inutile. Je comprends maintenant.
+
+--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait
+commis cette faute impardonnable de laisser sa maison deserte, toutes
+portes ouvertes.
+
+Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel.
+Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tater. Maintenant ils se portaient
+des coups. Et, comme toujours, c'etait Pardaillan qui chargeait le
+premier.
+
+Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:
+
+--Si j'ai laisse toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en
+doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrive a point
+nomme pour beneficier de cette apparente negligence, c'est un malheur...
+reparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis
+d'assister a mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens
+que le reproche est merite. J'aurais du en effet le fermer. J'ai peche
+par trop de confiance. C'est une lecon. Tenez pour certain qu'elle ne
+sera pas perdue.
+
+Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fut agi d'une chose de
+mediocre importance. Mais, apres avoir confesse son erreur, elle revint
+a ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire
+aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les
+consequences de son imprudence:
+
+--Mais vous-meme, croyez-vous que vous ayez ete bien inspire en entrant
+ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous etait si facile de tirer au
+large!
+
+--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naif, j'ai eu
+l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un
+entretien avec vous!
+
+--Il faut donc que ce que vous avez a me dire soit bien grave pour que
+vous vous exposiez ainsi apres avoir echappe miraculeusement a la mort?
+
+--Bon Dieu! madame, ou prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je a
+craindre en tete-a-tete avec vous?
+
+--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement
+que vous y etes entre? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous
+barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant
+vous allez etre assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme,
+dans cette salle bien gardee.
+
+Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle etait seule encore avec
+lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre a profit
+l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas a
+faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort
+qui actionnait la porte secrete? Ou plutot ne pensait-elle pas qu'en
+l'avertissant il se croirait oblige de rester?
+
+Tres tranquillement, il repondit:
+
+--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est alle
+chercher, tout courant?
+
+--Vous saviez...
+
+--Sans doute! De meme que j'ai bien remarque votre petit manege qui
+consistait a m'acculer dans ce coin de la salle.
+
+Fausta ne put s'empecher de l'admirer. Mais, en meme temps que
+l'admiration, l'inquietude penetrait en elle. Elle se disait que,
+si fort qu'il fut, Pardaillan ne pouvait s'etre expose a un aussi
+formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.
+
+Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupconneux et
+ne decouvrit rien. Elle etudia encore la physionomie du chevalier et le
+vit si confiant en sa force, que ses soupcons se dissiperent, et elle se
+dit:
+
+"Il pousse la bravade aux plus extremes limites!"
+
+--Sachant que vous alliez etre attaque, dit-elle tout haut--et je vous
+previens qu'une vingtaine d'epees vont vous assaillir--, sachant cela
+vous etes reste. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
+combattants que vous allez avoir sur les bras?
+
+--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est
+que je m'en irai d'ici sans blessure serieuse, parce que mon heure n'est
+pas venue... Parce qu'il est ecrit que je dois vous tuer.
+
+--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?
+
+Elle prononca ces mots avec bravade et comme si elle l'eut defie de
+mettre sa menace a execution.
+
+Tres naturellement, il dit:
+
+--Votre heure n'est pas venue, a vous non plus.
+
+--Ainsi, selon vous, je dois echouer dans toutes les tentatives que je
+dirigerai contre vous?
+
+--Je le crois, dit-il tres sincerement. Recapitulons un peu les
+differents moyens que vous avez employes dans l'unique but de m'occire:
+le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me
+voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse
+route en cherchant a me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez
+absolument a m'expedier dans un monde qu'on pretend meilleur? Oui!...
+Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin
+de tuer les gens pour s'en debarrasser. On cherche. Les moyens ne
+manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour
+ceux qu'il genait.
+
+Il plaisantait.
+
+Malheureusement, dans l'etat d'esprit ou elle etait, sous l'influence
+de la superstition qui lui suggerait qu'en effet il etait invulnerable,
+elle he pouvait pas comprendre qu'il osat plaisanter sur un sujet aussi
+macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,
+il livrerait lui-meme le secret de sa force.
+
+--Comment? demanda-t-elle naivement.
+
+Il eut un imperceptible sourire de pitie.
+
+--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.
+
+Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son
+front:
+
+--Ma force est la... Essayez de me frapper la.
+
+Elle le considera longuement. Il paraissait tres serieux. Il eut fremi
+s'il eut pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensee
+infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.
+
+Elle demeura un instant pensive, cherchant a comprendre le sens de
+ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit
+obstinement tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
+eclair, elle entrevit la solution cherchee et elle pensa:
+
+"Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la
+folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut
+mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pense?"
+
+Et, tout haut, avec un sourire sinistre:
+
+--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus a
+vous tuer. J'essaierai autre chose.
+
+Quoi qu'il en eut, Pardaillan ne put reprimer un frisson. Cette
+intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait
+combine quelque chose d'horrible, suggere par sa plaisanterie. Mais il
+n'etait pas homme a rester longtemps sous cette impression penible. Il
+se secoua et, de sa voix railleuse:
+
+--Mille graces! dit-il.
+
+Il lui apparut si calme, si maitre de lui, que, de nouveau, elle
+l'admira. Et, d'une voix vibrante:
+
+--Vous avez entendu ce que j'ai dit a ces Espagnols? Encore ne leur
+ai-je point devoile ma pensee tout entiere. Vous m'avez, en raillant,
+saluee du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de
+Charlemagne ne serait rien compare a celui que je pourrais creer si je
+m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous
+tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions
+voir l'univers entier soumis a notre loi. Dites un mot, un seul, ce
+prince espagnol disparait, vous seul demeurez maitre de celle qui n'eut
+jamais d'autre maitre que Dieu. Et nous marchons a la conquete du monde.
+
+Glacial, il repondit:
+
+--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces
+reves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous
+entendre.
+
+Elle comprit qu'il etait inebranlable. Elle n'insista pas et se contenta
+d'approuver de la tete.
+
+Pardaillan reprit d'une voix mordante:
+
+--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques
+mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous
+et lui. Je n'ai pas a prendre la defense de Philippe qui, du reste, me
+parait de taille a se defendre lui-meme. Que vous mettiez, dans un but
+d'ambition personnelle, ce pays a feu et a sang, comme vous l'avez fait
+en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
+Si les moyens que vous employez etaient avouables, je dirais meme que je
+n'en suis pas fachee, car, en soulevant l'Espagne contre son roi,
+vous donnerez assez d'occupation a celui-ci pour le mettre dans
+l'impossibilite de poursuivre ses projets sur la France. Par cela meme,
+mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi ruse mais brave homme,
+tel que le Bearnais, aura le temps de reparer en grande partie les
+calamites que vous aviez dechainees sur lui. Sur ces deux points,
+madame, si je n'approuve pas vos idees et vos procedes, du moins, vous
+ne me trouverez pas devant vous.
+
+--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez
+pas des exigences inacceptables en echange de cette neutralite, je suis
+assuree du suces.
+
+Pardaillan eut un sourire reserve et il reprit:
+
+--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez
+pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos
+et de paix. Ne cherchez pas a y fomenter la haine et la discorde comme
+vous l'avez deja fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle
+entreprise que vous tentez ici est appelee a un echec certain. Elle aura
+le meme sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondees sur la
+violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement:
+parce que vos reves d'ambition reposent sur la tete d'un homme loyal et
+simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui
+faire. Parce que don Cesar est un homme que j'estime et que j'aime, moi,
+et que je vous defends, vous entendez bien, je vous defends de vous
+attaquer a lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais a vous
+dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.
+
+En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant
+d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au meme moment, les
+assassins se ruerent dans la salle avec des cris de mort.
+
+Fausta s'etait levee aussi. Elle ne repondit pas un mot. Sans se
+presser, elle se retourna, s'eloigna majestueusement et alla se placer a
+l'autre extremite de la salle, desireuse d'assister a la lutte.
+
+Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'a etendre le bras, abattre
+sa main sur l'epaule de Fausta, et le combat eut ete termine avant que
+d'etre engage. Aucun des assistants n'eut ose ebaucher une menace en
+voyant leur maitresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de
+tuer sans pitie.
+
+Mais Pardaillan n'etait pas homme a employer de tels moyens. Il la
+regarda s'eloigner sans faire un geste.
+
+Centurion avait bien fait les choses. Il avait ete un peu long, mais il
+savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant
+de temps qu'il serait necessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de
+sacripants qui le suivaient dans toutes ses expeditions avec Barba Roja.
+
+En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois
+ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels
+avaient bien consenti a suivre Centurion parlant au nom de la princesse.
+
+Les deux troupes reunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes,
+armes de solides et longues rapieres et de bonnes et courtes dagues.
+
+Les assaillants, avons-nous dit, s'etaient rues avec des cris de mort.
+Mais, si la precaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond
+de la salle etait bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
+dans la necessite d'enjamber un nombre considerable d'obstacles et de
+passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette
+precaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
+hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces memes
+obstacles, ce qui ralentissait considerablement leur elan.
+
+Pardaillan les regardait venir a lui avec ce sourire railleur qu'il
+avait dans ces moments.
+
+Il avait dedaigne de tirer sa dague, seule arme qu'il eut a sa
+disposition. Seulement, il s'etait place derriere la banquette, sur
+laquelle il etait assis l'instant d'avant. Cette banquette etait la
+derniere de la rangee. Pardaillan avait place son genou gauche sur cette
+banquette, et, ainsi place, les bras croises, l'oeil aux aguets et
+petillant de malice, il attendait qu'ils fussent a sa portee.
+
+Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide
+intrepidite, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:
+
+"Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!"
+
+Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix
+railleuse:
+
+--Bonsoir, messieurs!
+
+--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, repondirent poliment les trois.
+
+--C'est la deuxieme fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je
+vois que vous gagnez honnetement l'argent que vous donne Mme Fausta.
+Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.
+
+--J'espere que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.
+
+--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le
+voyez, je suis sans arme.
+
+--C'est vrai! dit Montsery, en s'arretant. M. de Pardaillan est desarme!
+
+--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se defendre, dit
+tout bas Montsery.
+
+--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener a bien la besogne,
+ajouta Sainte-Maline en designant du coin de l'oeil les hommes de
+Centurion.
+
+--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut a Pardaillan, nous
+nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!
+
+Pardaillan s'inclina gracieusement, et:
+
+--En ce cas, messieurs, ecartez-vous et regardez...
+
+A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient
+plus que deux rangees de banquettes a franchir pour etre sur lui.
+Posement, avec des gestes mesures, Pardaillan se courba et saisit a
+pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.
+
+C'etait une banquette longue de plus d'une toise, en chene massif et
+dont le poids devait etre enorme.
+
+Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers
+assaillants se trouverent a sa portee, il balaya l'espace de sa
+banquette tendue a bout de bras, en un geste large, foudroyant de force
+et de rapidite.
+
+Un homme resta sur le carreau, trois se retirerent en gemissant, les
+autres s'arreterent interdits. Pardaillan se mit a rire doucement et
+souffla un moment.
+
+Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui
+durent avancer malgre eux. Pardaillan, froidement, methodiquement,
+recommenca le geste de la mort. Trois nouveaux eclopes durent se
+retirer.
+
+Ils n'etaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui
+assistaient, beants d'admiration, a cette lutte epique d'un homme
+contre vingt. Les hommes de Centurion s'arreterent, quelques-uns meme
+s'empresserent de reculer, de mettre la plus grande distance possible
+entre eux et la terrible banquette.
+
+Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se
+tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que
+lui seul peut-etre etait capable de manier avec cette aisance: il la
+balanca un instant et la jeta a toute volee sur le groupe petrifie.
+
+Alors ce fut la debandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en
+desordre et ne s'arreterent que dans l'espace libre devant l'estrade.
+Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
+contusions sans importance, bien qu'il ne se fut pas menage, ils
+n'etaient plus que six hommes valides.
+
+Cinq etaient restes sur le carreau, morts ou trop grievement endommages
+pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins eclopes,
+geignant et gemissant, etaient hors d'etat de reprendre la lutte.
+
+Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu,
+et, en riant, du bout des levres:
+
+--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis
+seul et sans arme!
+
+Mais, comme, en disant ces mots, il placait son pied sur la banquette
+qui se trouvait a sa portee, les autres, malgre les objurgations de
+Centurion, resterent cois.
+
+Alors, Pardaillan se mit a rire plus fort, et, s'apercevant que
+plusieurs rapieres s'etalaient a ses pieds, il se baissa tranquillement,
+ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la,
+faisant siffler, de son air railleur, il leur lanca:
+
+--Allez, droles! le chevalier de Pardaillan vous fait grace!
+
+Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:
+
+--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.
+
+Il fit un demi-tour methodique, et lentement, sans se retourner, il se
+dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin
+ou il avait plu a Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait la
+aucune issue.
+
+Arrive au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapiere
+qu'il venait de ramasser.
+
+La muraille s'ouvrit d'elle-meme.
+
+Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus
+de leur stupeur, se lancaient a sa poursuite. Les trois ordinaires
+eux-memes, le voyant arme, chargeaient de leur cote. Le rire clair de
+Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lanca:
+
+--Trop tard!
+
+Quand la bande hurlante et menacante arriva, elle se heurta a la
+muraille qui s'etait refermee d'elle-meme.
+
+Honteux, furieux, ils se mirent a frapper le mur a coups redoubles.
+Trois hommes de Centurion souleverent peniblement une de ces banquettes
+que le chevalier avait maniee avec tant de facilite et s'en servirent de
+belier sans reussir davantage a ebranler le mur.
+
+Extenues, ils se resignerent a abandonner la poursuite, et, piteux, ils
+se rangerent autour de Fausta. Centurion surtout etait tres inquiet. Il
+s'attendait a des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery
+n'etaient pas tres rassures non plus.
+
+A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait,
+elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se
+contenta de dire:
+
+--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que necessite leur
+etat. Vous distribuerez a chacun cent livres a titre de gratification.
+Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien a dire.
+
+Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les eclopes
+furent enleves.
+
+Demeuree seule, Fausta resta immobile sur la banquette ou elle s'etait
+assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de
+son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
+Peut-etre ne le savait-elle pas tres bien elle-meme. Toujours est-il
+que, de temps en temps, elle prononcait un mot, toujours le meme:
+
+--La folie!...
+
+Enfin, ayant sans doute trouve la solution tant cherchee, elle se leva,
+rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.
+
+Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le
+vestibule, elle penetra dans son cabinet, suivie de Centurion a qui elle
+donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
+quitta la maison des Cypres et rentra dans Seville. Fausta attendit dans
+son cabinet. Une demi-heure apres, sa litiere l'attendait devant le
+perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardes ordinaires:
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derriere venait une imposante
+escorte de cavaliers armes jusqu'aux dents.
+
+La litiere penetra dans l'Alcazar et s'arreta devant les appartements
+reserves a Mgr le grand inquisiteur.
+
+Quelques instants plus tard, Fausta etait introduite aupres d'Espinosa,
+avec qui elle eut une longue et secrete conversation. Sans doute ces
+deux puissants personnages arriverent-ils a s'entendre, sans doute
+Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un
+sourire de triomphe errait sur ses levres et une lueur de contentement
+rendait ses yeux noirs plus brillants [1].
+
+
+[Note 1: L'episode qui termine ce recit a pour titre _Les Amours du
+Chico_.]
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--La mort de Fausta
+ II.--Le grand inquisiteur d'Espagne
+ III.--La vieillesse de Sixte-Quint
+ IV.--Le reveil de Fausta
+ V.--La derniere pensee de Sixte-Quint
+ VI.--Le chevalier de Pardaillan
+ VII.--Bussi-Leclerc
+ VIII.--Trois anciennes connaissances
+ IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta
+ X.--Don Quichotte
+ XI.--Don Cesar et Giralda
+ XII.--L'ambassadeur du roi Henri
+ XIII.--Le document
+ XIV.--Les deux diplomates
+ XV.--Le plan de Fausta
+ XVI.--Le caveau des morts vivants
+ XVII.--Ou Bussi-Leclerc verse des larmes
+ XVIII.--Don Cristobal Centurion
+ XIX.--Le souper
+ XX.--La maison des Cypres
+ XXI.--Centurion dompte.
+ XXII.--Le nain a l'oeuvre
+ XXIII.--El Chico et Juana
+ XXIV.--Suite des aventures du nain
+ XXV.--Ou le Chico se decouvre un ami
+ XXVI.--Les conspirateurs
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zevaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***
+
+***** This file should be named 13524.txt or 13524.zip *****
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+Produced by Renald Levesque
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+
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..d1c814c
--- /dev/null
+++ b/old/13524.zip
Binary files differ