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diff --git a/13524-0.txt b/13524-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7269804 --- /dev/null +++ b/13524-0.txt @@ -0,0 +1,14072 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 *** + +MICHEL ZÉVACO + + + +LES PARDAILLAN + +Tome 05 + +Pardaillan et Fausta + + + +I + +LA MORT DE FAUSTA + +A l'aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur la Rome des +papes--la Rome de Sixte-Quint. En même temps, la rumeur sourde qui +déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules +marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur +la place del Popolo. Là, se dressait un échafaud. Là, tout à l'heure, +la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette +tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple +de Rome. Et ce sera la tête d'une femme jeune et belle, dont le nom +prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siècles +lointains est murmuré avec une sorte d'admiration par le peuple qui +s'assemble autour de l'échafaud. + +.................................................... + +La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois +qu'elle avait été faite prisonnière dans cette Rome même où elle avait +attiré le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût aimé... +celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle avait voulu tuer +enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable +aventurière, qui avait rêve de renouer la tradition de la papesse +Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence de mort +prononcée contre elle. Chose terrible il avait été sursis à l'exécution +parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle +allait être mère. Mais, maintenant que l'enfant était venu au monde, +rien ne pouvait la sauver. + +Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa +grande lutte contre Sixte-Quint. + +.......................................................... + + +Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse élégance comme il +y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face à face, se disaient de +tout près et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils étaient +tous deux dans la force de l'âge et beaux; tous deux aussi, bien +qu'appartenant à l'Eglise, portaient avec une grâce hautaine +l'harmonieux costume des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même +haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'était le même amour +qui les avait faits ennemis. + +L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa +Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'était le neveu du pape. Il +venait d'être créé cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné +pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident et le +conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait à l'une +des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerçait les fonctions +de grand juge avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus +terribles exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint. + +Et voici ce que les deux hommes se disaient: + +--Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la +sauver maintenant, ni personne! + +--J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu de Sixte-Quint, et +j'obtiendrai sa grâce. + +--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains +plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul +je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant +l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé de vivre si tu +ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'épines et sur les plaies +que tu renonces à elle... + +--Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur. + +--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu? + +Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils se touchaient. +Leurs yeux hagards se jetèrent une dernière menace et leurs mains +tourmentèrent les poignées des dagues. + +--Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato. + +--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutôt que de +renoncer à aimer Fausta, dût-elle me haïr d'une haine aussi impérissable +que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur +Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. Je jure de la défendre +à moi seul contre Rome entière s'il le faut. Et, en attendant, grand +juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence. + +En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du +pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'épaule d'Hercule +Sfondrato. + +Puis Montalte s'élança au-dehors. + +Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Mais presque +aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint et constata que +le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui +couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible: + +«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan sont vraiment de bonne +trempe. Je tiens le coup pour reçu, Montalte! et je te jure que ma dague +à moi saura trouver le chemin de ton coeur!» + +Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui reliait le Vatican +au château Saint-Ange. Il parvint au cachot où Fausta vaincue attendait +l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient +deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser +les hallebardes. Mais, sans doute, puissante était, dans le Vatican, +l'autorité du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent +Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'intérieur du +cachot. + +Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte... +Fugitive, rapide et effrayante vision. + +Sur un lit étroit était étendue une jeune femme... La jeune mère... +elle... Fausta... un être éblouissant de beauté. Dans ses deux mains +elle a saisi l'enfant et elle l'élève d un geste de force et de douceur, +et elle le contemple de ses yeux larges et profonds. + +Au pied du lit se tient une suivante. + +Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce: + +--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte, +nul ne s'opposera à ta sortie du château Saint-Ange: j'ai obtenu cela +que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint. + +--Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec une sorte de ferveur +exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui. + +Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre acte de cette +promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixés sur +l'enfant, elle ajouta: + +--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mère, en +mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espère +que son âme passera dans ton être!... + +C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter +loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se +recule, et elle se détourne comme pour cacher à l'innocent petit être, à +peine entré dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort. + +Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert un médaillon d'or +qu'elle porte suspendu à son cou et a verse dans une coupe préparée +d'avance les grains de poison que contient ce médaillon. + +C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle retombe sur +l'oreiller... Morte. + + + +II + +LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE + +DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse +et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce +dénouement vient de foudroyer et qui râle,: + +--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé! Comment n'ai-je +pas prévu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se +donnerait la mort!... + +Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive, contre cette porte +qu'il martèle d'un poing furieux en bégayant: + +--Vite! vite! Du secours!... + +Et devant le néant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui +assistent, impassibles, à cette crise de désespoir: + +--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut +la sauver! + +L'un des gardes répond: + +--Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur le grand juge. + +Et Montalte s'abat sur ses genoux. + +A ce moment une voix calme prononça ces mots: + +--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!... + +Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde l'homme qui venait +de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mêlé de respect, +murmura: + +«Le grand inquisiteur d'Espagne!» + +Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède grand inquisiteur +d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, était un +homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce, +mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis un mois. Il était venu +y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec +Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté. +Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère encore si robuste +dans ses entrevues diplomatiques, était sorti de ses entretiens avec +d'Espinosa de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait +aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de +l'Espagne. + +Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont +se placer à l'extrémité de l'étroit couloir ou ils reprennent, de loin, +leur garde monotone. + +Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et +pénètre dans le cachot. + +Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant dune joie +délirante, l'esprit soulevé par un espoir aussi puissant qu'irraisonné. + +Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards se fixent avec +douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit être, là, dans les +bras de la suivante. + +La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans l'esprit de cet +homme robuste un monde de pensées tumultueuses dont le souffle empesté +emporte et détruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien +qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de +Pardaillan! + +Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence terrible dans son +mutisme même, n'a échappé à l'oeil observateur du grand inquisiteur. + +Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte +ouverte à Myrthis. + +--Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a +été confiée... + +Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du +couloir: + +--Laissez passer la clémence de Sixte! + +Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot, +sans un geste, franchit le seuil de la porte. + +Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta +dont la tête, déjà pâle, auréolée de la splendeur de ses longs cheveux, +se détache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui +pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main déjà froide et +sanglote: + +--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?... + +Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague au poing et, +cette fois, il hurle: + +--Malheur à ceux qui me l'ont tuée!... + +Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur, et, comme un +éclair, la notion de la réalité lui revient. Alors, c'est à Espinosa +qu'il s'adresse: + +--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici? +Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous êtes ici pour y +faire un miracle... De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant. + +Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce: + +--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a +été vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez... +Ce Magni est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique... Ce +contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa +fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon. + +[Note 1: Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné d'avoir +empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.] + +Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de Montalte. Il saisit +les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante: + +--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je +vous la livre. + +--Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse... Ce que j'ai à +vous demander. Dieu merci, est de moindre importance. + +Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur allait lui +proposer quelque effroyable marché duquel dépendrait la mort de Fausta. +Mais il regarda Espinosa bien en face et dit: + +--Tout, monseigneur! Demandez! + +Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque, et le dominant du +regard: + +--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme, +puisque sa vie vous est précieuse au-dessus de tout... Mais, en échange, +vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela... + +--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens... +Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front où perle +la sueur. + +--Je retiens votre engagement, dit Espinosa. + +Et désignant Fausta, rigide: + +--Aidez-moi. + +Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tête de +Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva +doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son +flacon. Au bout de quelques instants, une légère rougeur vint colorer +les joues de Fausta. + +Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement des lèvres +entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle léger, +pousse lui-même un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail +lent qui se fait dans cet organisme. + +Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux étincelants: le +coeur bat... très faiblement, il est vrai, mais enfin il bat. + +Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se +penche sur elle. Presque aussitôt elle les referme. Un souffle régulier +soulève son sein. + +Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute cette scène, dit: + +--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé toute sa +conscience. + +--Vos ordres, monseigneur? + +--Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne +à Rome tout exprès chercher un document portant la signature de Henri +III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé dans le +petit meuble placé dans la chambre de Sa Sainteté. En l'absence du pape, +nul ne peut pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!... +Ce document, reprend-il après une légère pause, ce document, il nous le +faut. + +--C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal. + +Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent. + +Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment dans une profonde +méditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche légèrement à +l'épaule pour la réveiller, et dit: + +--Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre? + +Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de +l'inquisiteur qui se contente de cette réponse muette et reprend: + +--Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre +enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, à l'heure qu'il est, +avoir quitté Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé +vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait... +Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez caché +quelque part une somme de dix millions, que vous les avez légués à votre +fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait +que votre suivante connaît l'endroit où sont enfouis ces millions. + +Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet produit par sa +révélation. + +D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris. + +--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame. + +Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence. Mais, avant de +franchir la porte, il se retourne et ajoute: + +--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu échapper à +l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!... +Pardaillan... vivant! + +Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement. + + + +III + +LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT + +Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ça et là +quelques escabeaux; une étroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus, +un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une +vaste cheminée où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux +hermétiquement clos: c'était la chambre de Sa Sainteté Sixte-Quint. + +Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlète +d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois luit sous les sourcils, on +devine encore l'infatigable lutteur. + +Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos tourné à la +cheminée. Et le pape songeait: + +«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante +Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta... +le fils de Pardaillan!...» + +Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son +fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa rêverie: + +--Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles, car +l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, à frapper +Philippe d'Espagne... + +Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin +qu'il parcourut des yeux. + +«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette déclaration à la +pusillanimité de Henri III... inspiration plus funeste encore que +j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connaît son +existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!... +Moi!...» murmura-t-il. + +Sixte-Quint haussa les épaules: + +«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir réalisé mon rêve: +Philippe chassé d'Italie!... L'Italie unifiée du nord au midi, l'Italie +entière soumise et asservie et la papauté maîtresse du monde... Que +faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par quelqu'un qui +n'arriverait jamais?... Peut-être... L'anéantir?... Ce serait un coup +terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été +détruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!...» + +Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel +s'étale un large sceau... le sceau de Henri III de France. + +Déjà la flamme mordait les bords du parchemin. + +Un instant encore, et c'en était fait des rêves de Philippe d'Espagne. +Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la +tête, répéta: + +«Que faire?...» + +A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint +se retourna furieusement et se trouva en présence de son neveu, le +cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face à face. + +--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais... + +Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène pose sur la table +pour appeler, jeter un ordre. + +D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui et froidement: + +--Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas! + +--Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur, +oserais-tu porter la main sur le souverain pontife? + +--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce de Fausta. + +Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle était +morte, un sourire: + +--La grâce de Fausta?... Soit! + +Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangés sur la +table, et, très posément, le remplit et le signa d'une main ferme. + +--Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et entière. Et, +maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin, +et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais +grâce! + +--Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez +signé cette grâce, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous +vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée en lui +faisant prendre moi-même le contrepoison qui l'a rappelée à la vie. + +Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis: + +--Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne +peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en même +temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?... +As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé de Fausta?... +Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le +plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta. + +--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement. + +Montalte ferma les yeux et pâlit. + +Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant, à ce Pardaillan +inconnu qui avait été aimé de Fausta. Il avait senti une haine mortelle +et tenace l'envahir. Des pensées de meurtre et de vengeance étaient +venues le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit: + +--Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et, +quant à ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre à Fausta +qui ira le porter, elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient... Et, +pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse. + +Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder à des +menaces à peine déguisées lui était insupportable. Bravant le poignard +de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin, +somme toute, il l'avait lui-même retiré de la flamme où il hésitait à le +jeter. Après tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu +qu'il n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il répondit: + +--Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce à toi et à elle, +va!... + +Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait: + +--Monsieur, j'ai le parchemin. + +--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur. + +--Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta ira le porter à +S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le +plus. + +Espinosa fronça légèrement les sourcils et: + +--Pourquoi la princesse Fausta? + +--Parce que je vois là un moyen de la préserver de tout nouveau danger. + +--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le +dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tôt possible. + +--La princesse partira dès que ses forces lui permettront d'entreprendre +le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra à +destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même. + + + +IV + +LE REVEIL DE FAUSTA + +Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un +prodigieux étonnement. Sa première pensée fut que Sixte-Quint n'avait +pas permis qu'elle échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte, +clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de passion qu'elle +voulut savoir quel était l'homme qui l'aimait à ce point. Elle ouvrit +les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et +pensa: + +«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de la vie... Que m'est la +vie à présent que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...» + +Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle s'était trompée. +Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grâce. Montalte, seul, au prix de +quelque infamie héroïquement consentie, avait accompli ce miracle de +l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit tout le parti +qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement. Mais à quoi bon!... Elle +voulait mourir! + +Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait... Elle +ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et à mesure, son esprit +réfutait ses arguments. + +Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers l'innocente créature. +Il vit... Il est libre... C'est là le point capital... Et, soudain, +comme un coup de tonnerre, ces mots répétés dans son esprit éperdu: + +«Pardaillan vivant!» + +Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion et de luttes +mortelles! Ce passé si proche, puisque quelques mois à peine la +séparaient du moment où elle avait voulu faire périr Pardaillan, +dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et tant +adoré!... + +Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la +fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut +plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et +sortir enfin triomphante de ce suprême combat. + +C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle. + +Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup d'oeil prompt et +sûr, et, tout de suite, pour bien marquer, dès le début, la distance +infranchissable qu'elle entendait établir entre eux, cette femme +étrange, qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes les +fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne +tremblait pas: + +--Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute. + +En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte, +étrangement dominateurs et pourtant graves et doux. + +Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonça qu'elle +était libre. + +--Sixte-Quint me fait donc grâce? + +Montalte secoua la tête: + +--Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devant une volonté +plus forte que la sienne. + +--La vôtre... n'est-ce pas? + +Montalte s'inclina. + +--Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée par contrainte. + +--Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu de Sa Sainteté un +document qui sera votre égide. Le voici. + +Fausta prit le parchemin et lut: + +«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, inspiré de notre +Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Très Saint Père le +Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion +catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur, +en expiation de nos péchés, de nous priver d'un héritier direct; +considérant Henri de Navarre incapable de régner sur le royaume de +France, comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos bons et loyaux +sujets: Sa Majesté Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte à nous +succéder au trône de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre +soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos sujets le reconnaître +comme notre successeur et unique héritier.» + +--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait terminé +sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette +proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la +France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques, +voit ses espérances à jamais détruites. Son armée réduite à une poignée +de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son +royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent à le lui +laisser. Celui qui apportera ce parchemin à Philippe lui apportera donc +en même temps la couronne de France... Celui-là, madame, si c'est un +esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter avec le roi d'Espagne et +se réserver sa large part... Votre puissance est ruinée en Italie, votre +existence y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous +créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle que vous avez rêvée, +n'en sera pas moins de nature à satisfaire une vaste ambition... Ce +parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir à le porter +à Philippe... + +Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal, +elle dit: + +--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir +pour son propre compte... Pourquoi avez-vous imposé ma grâce à Sixte?... +Pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me faites-vous +entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que +vous m'aimez, cardinal. + +Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste +d'imploration. + +--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles... +Mais, moi, je ne vous aimerai jamais. + +--Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte. + +--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut +concevoir deux amours. + +Montalte se redressa, écumant: + +--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?... + +--Oui, dit simplement Fausta. + +--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?... + +Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague. + +Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil très calme, et, +d'une voix qui glaça Montalte, elle dit: + +--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal +Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce +n'est pas vous, c'est moi... + +--Pourquoi? hurla Montalte. + +--Parce que je l'aime, répondit froidement Fausta. + + + +V + +LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT + +Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de +travail, demeura longtemps songeur. + +Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire qui vint, à voix +basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance +la faveur d'une audience particulière, ajoutant que le comte paraissait +violemment ému. + +Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut +comme un trait de lumière pour le pape qui murmura: + +--Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato, +ajouta-t-il à haute voix. + +Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d'un +pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de +violence. + +--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous à nous +dire? + +Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, écartait la cotte +de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de +Montalte. + +Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement: + +--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier... + +--En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourire livide. + +Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement +d'épaules dédaigneux, les dents serrées, d'un ton tranchant: + +--Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné a celui qui l'a +porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine +mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la même femme. + +--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela à moi? + +--Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à Votre Sainteté, +parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais +s'appelle Montalte! + +Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit à le +remplir. + +Sfondrato, immobile, songeait: + +--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui +osera toucher au grand juge... + +Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin. + +--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demandé +le duché de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet... + +Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda: + +--Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est +Montalte... votre neveu! celui que vous désignez au conclave pour vous +remplacer! + +--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais +frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette +femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague! + +--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous, +son oncle, vous parliez ainsi? + +--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus +mon neveu, il est mon ennemi! il a arraché de mes mains l'arme qui peut +anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par +moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol maudit... + +--Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti. + +--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures +peut-être, quittera Rome et s'en ira, escortée de Montalte, porter à +l'Escurial le document qui donne à Philippe le trône de France. +Voilà l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand +inquisiteur!... + +--Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte! + +Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc +que le pape venait de lui conférer: + +--Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand +juge, et, en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure, +je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'échafaud est +prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-être, +mais cette femme appartient au bourreau et sa tête tombera!... Montalte, +je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant au grand +inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... Un mot, Saint-Père, un +ordre! + +--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai, +moi, cessé de vivre! + +Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur: + +--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-même +pèsent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang +du Christ, je n'aurais qu'à fermer cette main, pour les broyer! +Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et +l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document, +l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai +besoin de deux ou trois années d'existence pour assurer le triomphe de +la papauté!... + +Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec attention. Quand le +pape eut terminé: + +--Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, quand ils seront +hors de vos États, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce +moment, leur voyage est terminé. + +--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc, +êtes-vous sûr de vous? + +--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc. + +--Et le grand inquisiteur? + +--Un ordre... il meurt! + +--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera! + +Et, sur un geste du duc: + +--Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je ne connais +qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta... et de la +vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan! + +Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, surmontant son +émotion, il demanda: + +--Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où je serais brisé, +moi? + +--Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si +Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence à la tête, +assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le décider... +oui, ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte en leur +voyage! + +--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens à +m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille à les broyer +d'un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous le +lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte à lui briser les crocs +après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il en lui-même. + +--Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan +n'est pas un homme qu'on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut... + +--Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi? + +--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être le seul homme qui +ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez, +duc, essayez de décider Pardaillan. + +--Où le trouverai-je? + +--Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre auprès de Henri de +Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que +Fausta porte à Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous +regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez +trouvé, vous lui direz simplement ceci: + +--Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document qui lui livre +la couronne de France... + +--Quand faut-il partir? + +--A l'instant. + + + +VI + +LE CHEVALIER DE PARDAILLAN + +Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au +galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A +une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps, +sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette +du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura: + +--Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de ce moment, je suis +pour toi l'ennemi que rien ne désarmera... + +Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne +s'arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques +lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, +vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant +si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Béarnais se trouvait +alors. + +--Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses +logements dans le village de Montmartre, à l'abbaye des Bénédictines de +Mme Claudine de Beauvilliers. + +Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger qui parlait avec +cette sorte d'irrévérence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine +d'années, au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune +recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa manière de porter le +pourpoint et le manteau. + +--Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au +roi, qui m'a donné rendez-vous pour ce soir. + +Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume +simple et sans aucun ornement. + +--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand +vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui +ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume +mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d'or, avec... + +--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je +vous montrerai que, si je porte de l'argent à mon pourpoint et de l'or +aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau. + +--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me +bornerai à vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu'un illustre +cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie... + +--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore. + +--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien +dû laisser votre accent de l'autre côté des monts. + +En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit +paisiblement son chemin. + +Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Mais, considérant +la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma. + +--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous prie, et +permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite +tout à l'heure. + +--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lèvres. + +Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le soir, au moment +où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur les hauteurs de +Chaillot. + +Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et prononça: + +--Paris!... + +Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle de la grande ville +assiégée, son compagnon semblait rêver à des choses lointaines. Sans +doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelque épisode +héroïque ou charmant de sa vie. + +--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à vous. + +L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura: + +--Allons... + +Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de Montmartre. Sur les +remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de prêtres et de +moines, la robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns avaient +la salade en tête, quelques autres portaient des cuirasses; tous étaient +armés de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout +uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à la main ou +pendu à la ceinture. + +Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se +traînaient péniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination +du désespoir, occuper les créneaux d'où ils criaient, avec des voix +lamentables: + +--Du pain!... du pain!... + +--Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens +accepteraient volontiers une invitation à dîner. + +--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!... + +--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore. + +--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et +soif. + +--C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement +Ponte-Maggiore. + +L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange regard, et, avec un +sourire, répondit: + +--Cela se voit. + +Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme une insulte, et +Ponte-Maggiore pâlit. + +Sans doute, il allait cette fois répondre par une provocation, lorsqu'au +loin s'éleva une clameur: + +--Le roi!... le roi!... Vive le roi!... + +Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les +parapets en criant: + +--Sire!... sire!... Du pain!... + +--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi +diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes? + +Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes +que l'histoire enregistre. + +Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois cents +cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent et alors, on vit toute une +théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces +pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés des +remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé. + +En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi. +De tous côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés +quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les +bénédictions éclataient sur les remparts. + +--Bravo, sire! cria l'inconnu. + +Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation, +et, avec un bon sourire: + +--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan! + +--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore... + +--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de +vous voir. + +--Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis. + +Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie souriante du +chevalier et dit: + +--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur +de Pardaillan, veuillez vous placer près de moi. + +--Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il vous plaît de dire +votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant à Montmartre, de vous +présenter à Sa Majesté, selon ma promesse... + +--Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de +Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprès de +S. M. le roi Henri! + +Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et +narquois reprenait le dessus: + +--Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur! + +Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, une immense +acclamation partit du haut des remparts. + +Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, Henri IV dit +avec un soupir: + +--Quel dommage que de si braves gens s'entêtent à ne pas m'ouvrir leurs +portes! + +--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes +tomberont d'elles-mêmes quand vous le voudrez. + +--Comment cela, monsieur? + +--J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté: Paris vaut bien une +messe! + +--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire. + +Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le roi pénétra, suivi +de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes. + +Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avisé +de la venue d'un envoyé du pape, présenta le duc. + +--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan, +quand vous aurez reçu la communication que monsieur le duc est chargé de +vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons. + +--Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour notre merveilleux +diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres +vides? + +--Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un prêteur qui, +sur la garantie de ce diamant, a consenti à m'avancer quelques milliers +de pistoles que j'apporte à mon roi. + +--Merci, mon brave Sancy. + +Et, avec une pointe d'émotion: + +--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais +ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme +vous et moi! + +Et, à Ponte-Maggiore stupéfait: + +--Venez, monsieur. + +Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et où +travaillaient encore deux de ses secrétaires, Rusé de Beaulieu et Forget +de Fresne: + +--Parlez, monsieur. + +--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis chargé par Sa +Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d'un document qui +l'intéresse au plus haut point. + +Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de la proclamation +de Henri III que l'on connaît. Quand il eut terminé, impassible: + +--Et l'original, monsieur? + +--Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original se trouve entre +les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. +le cardinal Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers +l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté Catholique. Le +souverain pontife a cru devoir donner à Votre Majesté ce témoignage de +son amitié en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop +bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être pas assuré que +vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles. + +Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, après un léger +silence, en fixant Ponte-Maggiore: + +--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Sainteté? Alors? + +--Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le +Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore. + +Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit: + +--Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier de Pardaillan, et +faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand +ils auront terminé, vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur +l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable de vous revoir +avant votre départ, ajouta-t-il avec un gracieux sourire. + +Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait en tête-à-tête avec +le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa +curiosité sous un masque d'ironie et d'insouciance. + +--Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, vous plairait-il de +me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel +que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano? + +--Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire savoir que la princesse +Fausta est vivante... et libre. + +Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitôt: + +--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi +cette nouvelle peut-elle m'intéresser? + +--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi. + +--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante? +répéta le chevalier, d'un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore +murmura: + +«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des +choses!» + +Pardaillan reprit: + +--Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment? + +--La princesse est en route pour l'Espagne. + +--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le génie +ténébreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de +despotisme... + +--La princesse porte à Sa Majesté Catholique un document qui doit +assurer le trône de France à Philippe d'Espagne. + +--Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous +prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays? + +--Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant Philippe II pour +unique héritier. + +--Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de Sa Sainteté? + +--C'est tout, monsieur. + +--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend. +Veuillez transmettre à Sa Sainteté l'expression de ma reconnaissance +pour le précieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer. + +Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une +impassibilité toute royale, mais, en réalité, le coup était terrible et, +à l'instant, il avait entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait +avoir pour lui. + +Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèles qu'il +avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva +auprès du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné. + +Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui, +fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui +savait à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, chez les quatre +conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de +cette explosion: + +--Il faut détruire le parchemin!... + +Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des +yeux: + +--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous? + +--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est +fait de vos espérances, dit froidement le chevalier. + +Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le chevalier comme s'il +eût voulu lui suggérer la réponse qu'il souhaitait, il murmura: + +--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour +mener à bien une telle entreprise? + +D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy, +du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet +fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement ému. + +--Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité. + +--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le Béarnais, si jamais je +suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne! + +--Eh! sire, vous ne me devrez rien... + +Le roi réfléchit un instant, et: + +--Pour faciliter autant que possible l'exécution de cette mission +forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte, il est +nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle, +celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne, +et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient +dans Paris. + +Et, se tournant vers son secrétaire: + +--Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier de Pardaillan +comme notre ambassadeur extraordinaire auprès de S. M. Philippe +d'Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. +l'ambassadeur. Combien d'hommes désirez-vous que je mette à votre +disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan. + +--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air +naïvement étonné. + +--Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. Vous ne +prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-là seul? + +--Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme +imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de fait que, si je +dois réussir dans cette affaire, c'est seul que je réussirai... C'est +donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur +le roi un oeil étincelant. + +--Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, considérant +Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher, +il lui demanda, très calme: + +--Quand comptez-vous partir? + +--A l'instant, sire. + +--Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez là, monsieur. + +Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de près par +Sancy. Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancy +lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et: + +--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a chargé de vous remettre +ces mille pistoles pour vos frais de route. + +Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et, +toujours gouailleur: + +--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy? + +Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond +de son portemanteau. + +Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et, +en serrant la main de Sancy: + +--Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager de ses +pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez +réduit à engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint. + +Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu'il +devait le plus admirer: ou son audace intrépide, ou sa folle +insouciance. + + + +VII + +BUSSI-LECLERC + +Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse +Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du +Béarnais. + +L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet +dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta, +sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet. + +Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers +referma le guichet et sortit à son tour. + +L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui, +remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement +enjouée, s'écria galamment: + +--Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre +beauté? + +--Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge +écrasent nos faibles épaules. + +Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait, +Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse +et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait. + +--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la +ruine. Me les refuserez-vous? + +L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de +cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait: + +--Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah! +si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de +France!... + +--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je +m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus +importante... celle de Fontevrault, par exemple... + +--Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la +première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la +diriger. + +Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant, +n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans +ses appartements, elle murmurait: + +--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du +côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on +lui rend. + +L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur +converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia +par ces mots: + +--Allez, soeur Mariange, et faites vite. + +Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait +auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste +manteau. + +--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous +êtes ici en sûreté. + +Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche: + +--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi +de prononcer devant lui un nom... + +--Pardaillan... + +--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au +travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne... + +--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire. + +M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets +d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée +du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de +Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui +que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur? + +--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait. + +--Fausta! + +--Fausta!... Elle n'est donc pas morte? + +--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci! + +--Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser +Fausta du danger qu'elle court? + +--Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir +de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura +reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu... + +--Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit +donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses +trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais +quels sont, au juste, ces projets? + +--Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne. + +Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait: + +--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous? + +Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement +choquée. + +--Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi +de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus +riches. Alors... + +--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends +admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez, +maintenant, me mettre au courant. + +--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de +Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette +déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan +doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous +devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser +qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques +bonnes épées. + +--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant. + +Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons. +Que devrai-je dire à la princesse de votre part? + +--Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis +toujours son humble servante. + +--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant. + +Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en +trottant, songeait: + +«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes +soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs +et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille +où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en +correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un +des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain +au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec +lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La +déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le +gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se +terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si +je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais! + +«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est +vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune +que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au +moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre +solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, +à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse +qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une +situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté +de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte +abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous +les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne +suis pas un niais...» + + + +VIII + +TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES + +L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route +défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si +engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui. + +Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les +trois--l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine--mais dans quel +état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une +sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils +gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas +celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le +perron. + +--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune. + +--Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé. + +--Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos +estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources +d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre! + +Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans +une vaste salle déserte. + +--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond +de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez, +Sainte-Maline! + +Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta +dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant. + +--Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de +sa rapière. + +Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un +coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna: + +--Que voulez-vous? + +--A boire!... à boire et à manger. + +L'hôte tendit une patte large et velue. + +--On paie d'avance... + +--Maroufle! s'écria Montsery. + +En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du +colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et, +dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré: + +--Je vais vous servir, messeigneurs! + +L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un +pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre +pitance, puis se regardèrent tristement. + +--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être... + +Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres +pour leurs estomacs affamés. + +--Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre, +nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se +respecte! + +--C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa +Majesté. + +--Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa +personne... + +--Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise, +nous avons sauvé la royauté. + +--Notre fortune était assurée du coup. + +--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort, +anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline +rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour +lui. + +--De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery. + +--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus +et ne reviendra peut-être jamais! + +--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque +voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou +de force... + +A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit +entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole. +Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des +fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit. + +--Allons! dit résolument Chalabre. + +Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens +«ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui +bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval, +sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois +spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son +cheval au pas. + +Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les +manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à +la main, dit très poliment du reste: + +--Halte! monsieur, s'il vous plaît! + +Le voyageur s'arrêta docilement. + +Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage +enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la +parole: + +--Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme +fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et +n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité. + +Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger +de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante +révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue: + +--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par +des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et +même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi +vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à +l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je +vois là. + +Nouvelle pause, et péroraison: + +--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise +rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on +n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose +pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or, +monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne +étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En +conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur +de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de +la dissimuler sous nos hardes et... + +--Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux +sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la +bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de +vous restituer... plus tard. + +Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces +d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais +ils ne firent pas un geste pour les ramasser. + +--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez. + +--Cinq pistoles seulement!... + +---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis +très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur! + +--Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa +rapière, je ne permettrai pas... + +De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques +nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées. + +--Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous. + +Et, se tournant vers le voyageur: + +--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air. +Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux +excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les +avez extraites. + +Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude +menaçante. + +Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria: + +--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline! + +--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery. + +--Bussi-Leclerc! crièrent les trois. + +--Lui-même, messieurs! + +Et, avec une ironie féroce: + +--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits +détrousseurs de grand chemin? + +--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en +guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons, +vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les +choses se passent? + +--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur +l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée. + +--Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que +je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt +d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous +faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que +vous trouveriez dans ma bourse. + +Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés. +Enfin, Sainte-Maline rengaina et: + +Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons. + +--Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous +entendons pas, ajouta Chalabre. + +Bussi-Leclerc approuva de la tête, et: + +--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous +trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et +équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je +vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je +compter sur vous? + +--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le +service que vous nous proposez ne nous convient pas... + +--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra. + +--Mais enfin, monsieur?... + +--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné +vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs? + +--C'est dit, foi de gentilshommes. + +--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce +n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans, +hôtellerie du Coq-Hardy. + +--Soyez tranquille, monsieur, on y sera. + +Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III +restèrent immobiles. + +Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route, +alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces +d'or restées à terre. + +--Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu +ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau, +messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de +Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons +d'armes!... + +--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery. + +Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage +dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy. + +--Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de +malheur! criait le plus jeune. + +Déjà, l'hôte apparaissait, criant: + +--Voilà! voilà! messeigneurs! + +Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui +accouraient: + +Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien +traitées et bien pansées. + +--Soyez sans inquiétude, monseigneur... + +Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des +révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans +une cour d'auberge. + +--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous +ce pourpoint cerise! + +--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme +elles font ressortir la finesse de votre jambe! + +--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans +ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant +gentilhomme! + +Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent +dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la +main, multipliant les courbettes. + +Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait: + +--Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour +ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais +moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, +bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles... + +--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là... +Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance! + +--Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect +auquel on a droit. + +--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses. + +--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous +proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse. + +--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc! + +C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança. + +--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu! +vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied +mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez +votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous. + +Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein: + +--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous +fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery. + +--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta? + +--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui, +dit-on, faisait trembler Guise? + +--Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse. + +--Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la +Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous +faire entrer... Acceptez-vous? + +--Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous +serons au service d'une souveraine. + +--Quel sera notre rôle auprès de la princesse? + +--Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller +sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta. + +--Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse +a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois +gardes du corps tels que nous? + +--Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille. + +--Il vous reste à nous désigner ces ennemis. + +--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi. + +--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez +plaisanter? + +--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis, +je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton +grave. + +--C'est donc le diable en personne? + +--C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé le gouverneur à sa +place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est emparé de la +forteresse et a délivré tous les prisonniers. Et vous le connaissez +comme moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, au +nombre de ces prisonniers. + +--Pardaillan! + +Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, au même instant, les +trois furent debout, se regardant, effarés. + +--Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu'il n'est plus +question de plaisanter. + +--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?... + +--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre? + +--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, après tout. + +--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notre dette... + +--Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? Marchez-vous contre +Pardaillan? + +--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta! + +--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au +triomphe de Fausta et au succès de ses «ordinaires»! + +--A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit le trio en choeur. + +--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne! + + + +IX + +CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA + +Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrénées sans encombre, +et pénétrèrent dans la Catalogue. + +Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que +pour se renseigner. + +A l'auberge, avant même de mettre pied à terre, Bussi s'informa et +l'aubergiste répondit: + +--L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigné s'arrêter +dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant +sur Saragosse pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en +litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre. + +Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent pied à terre, et: + +--Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et nous étranglons de +soif... Y a-t-il à manger chez vous?... + +--Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! répondit +l'aubergiste, non sans orgueil. + +L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du pain, une outre +rebondie, une épaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois +chiches cuits à l'eau, et, se tournant vers les voyageurs: + +--Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que +nous servons pareil festin! + +--Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il +appelle un festin! + +--Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tâchons de nous +habituer à cette cuisine, car c'est à peu près ce que nous rencontrerons +partout... + +Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent leurs montures, +se lancèrent sur les traces de Fausta, et, bientôt, ils eurent +la satisfaction d'apercevoir sa litière que des mules, richement +caparaçonnées, traînaient d'un pas nonchalant, mais sûr. + +Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables d'un soleil +éblouissant, la route pierreuse côtoyait le flanc de la montagne, +plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui +s'étendait à perte de vue. + +Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobilisèrent, dans +un flamboiement de lumière. + +Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute allure, semblait +accourir à sa rencontre. + +Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et elle songeait: + +--Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne? + +Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait à +cheval près de la litière, se courba sur l'encolure du cheval pour +écouter: + +--Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers... + +Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière, en une pose de +grâce et de majesté et cependant, irrésistiblement, comme attirés par +quelque fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier, dans +la plaine, là-bas, point noir qui grossissait peu à peu. + +Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant la litière et, le +chapeau à la main, attendirent que Fausta les interrogeât. Alors: + +--Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc, +qu'avez-vous donc à me dire? + +--Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. + +--Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié Fausta? + +--On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de +l'approcher, ne fût-ce qu'une fois. + +--Que me veut Mme l'abbesse? + +--Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre est au courant des +moindres détails de la mission que vous allez accomplir auprès de +Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera +devant aucune extrémité pour vous arrêter. + +--C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé de me donner cet +avis? dit Fausta, songeuse. + +--J'ai l'honneur de vous le dire, madame. + +--On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses logements à l'abbaye de +Montmartre... On dit le roi très inflammable... Claudine est jeune, +elle est jolie, et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de la +tentation. + +--Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse +n'a pas hésité pourtant... Vous le voyez. + +--Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez à me dire? + +--Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressément recommandé +d'engager à votre service quelques gentilshommes braves et dévoués et de +vous les amener, pour vous protéger... + +--Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer au respect dû à celle +qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le +reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit. + +--Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses +sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses émissaires, qui sont +Français, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un +grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée. + +A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue +tout en s'entretenant avec Leclerc, était arrivé au bas de la montagne +et avait disparu à un tournant. + +--Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte +donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes? + +--Trois des plus braves et des plus intrépides parmi les Quarante-Cinq: +M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery. + +Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le rôle que +la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de +Guise?... C'est probable. + +Aussi, au salut profondément respectueux des trois, elle répondit avec +un sourire: + +--Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous +fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III. + +Et, à Bussi-Leclerc: + +--Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta? + +S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la perçut +pas, tant elle fut faite naturellement. + +--Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver mon indépendance pour +quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner à la +cour du roi Philippe, où j'ai affaire moi-même. + +--Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi de Navarre +enverrait-il contre nous un corps d'armée?... Le pauvre sire n'a +pourtant pas trop de troupes pour conquérir ce royaume de France qui lui +fait si fort envie! + +--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps +d'armée qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui +va fondre sur vous... c'est Pardaillan!... + +--Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle désignait le +cavalier qui s'avançait à leur rencontre. + +--Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc. + +--Pardaillan! enfin!... gronda Montalte. + +Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait +leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et +ils se regardèrent et se virent livides... + +Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux +lèvres, s'avançait paisiblement. + +Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta, d'un même mouvement, +les cinq mirent l'épée à la main et se disposèrent à charger. + +--Arrière!... Tous!... cria Fausta. + +Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, qu'ils restèrent +cloués sur place, se regardant, effarés. + +Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui était propre, et, +le visage pétillant de malice: + +--Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous êtes tirée saine et +sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant. + +Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit doucement: + +--Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi. + +--A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate... ou simplement +maladroite, alluma le formidable incendie où j'ai longtemps cru que vous +aviez laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le +souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette +jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute +la nuit? + +Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'échappa pourtant pas +à Pardaillan, car il dit: + +--C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer +d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assuré que vous +aviez trouvé une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que +j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle? + +Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'éclat se voilait +d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilité, elle +haletait, car ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain, +comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles venaient de faire naître +un espoir insensé dans son coeur agité. + +Il se mit à rire à nouveau, et: + +--J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous ne pouvait avoir manqué +de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi +périlleuse Situation... ce dont je vous félicite! + +Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles qui la cinglèrent +comme une insulte. + +--Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordée? dit-elle d'un +ton altier. + +--Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce +soleil torride, pour écouter les fadaises que je viens de vous débiter. + +--Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel +rayonnant d'Espagne? + +--Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan. + +--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée. + +--Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui rapporter certain +parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi +d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous me +remettre ce parchemin?» + +Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque rêve +lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme: + +--Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien longtemps, de vous +tailler un royaume en Italie et vous avez refusé parce qu'il vous +aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât +Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le vôtre, ce refus +ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais élaborés et que votre refus +d'alors anéantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il +s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la +terre... + +Fausta fit une pause. + +Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eût rien entendu: + +--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin? + +Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute et du +découragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en +apparence--qu'elle reprit: + +--Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez +obtenir le commandement en chef de l'armée que Philippe enverra en +France. Et cette armée sera formidable. Sous le commandement d'un chef +tel que vous, cette armée est invincible... A la tête de vos troupes, +vous fondez sur la France, vous battez le Béarnais sans peine, on le +juge, on le condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie... Philippe +II est reconnu roi de France, et on crée pour vous un gouvernement +spécial, quelque chose comme la vice-royauté de France!... Vous vous en +contentez... jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot, vous +pourrez, par droit de conquête, placer sur votre tête la couronne +royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour +Henri de Navarre, je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de +Pardaillan. + +Pardaillan, glacial, répéta: + +--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de +rapporter à S. M. Henri? + +Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne: + +--Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, et vous l'avez +refusé... Je le porterai donc à Philippe. + +--A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant. + +--Alors, qu'allez-vous faire? + +--Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes décidée à aller à +Madrid, j'irai aussi. + +--Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un ton étrange. + +Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par +où il était venu. + +Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc, +Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourèrent la litière, avec +des jurons et des imprécations, et Montalte gronda: + +--Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés de charger ce truand? + +Fausta les considéra un instant avec dédain, et: + +--Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs. + +--Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au +bas de la montagne. + +--Oui? Eh bien, essayez... + +Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait au pas +sur la route en lacet. + +Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés jusqu'à la +fureur par le dédain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait +là-bas, sans avoir même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en +se bousculant, grondant de sourdes menaces. + +Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait les attitudes +de quelqu'un qui se dispose à assister commodément à un spectacle +intéressant. + +Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés pêle-mêle, à la +poursuite de Pardaillan. La route, en se rétrécissant, les obligea à +se mettre en file, et voici quel était l'ordre de marche établi par le +hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery, +et, fermant la marche, Montalte. + +Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où il y avait une +minuscule plate-forme. + +Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux, il se retourna: + +--Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai +tirés de la Bastille, et celui-là que je ne connais pas!... Pourquoi +diable Fausta les a-t-elle empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient +de la place, au moins, tandis qu'ici... + +Posément, il fit faire volte-face à son cheval et l'accula contre la +paroi du chemin, la croupe presque appuyée contre d'énormes quartiers +de roches éboulés. Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où +venait Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart; à sa +gauche, il avait le flanc de la montagne et, à sa droite, le précipice. +On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un à un. + +Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus +qu'à quelques pas de lui: + +--Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous ainsi?... Est-ce après la +leçon d'escrime que je vous promis voici quelques mois? + +--Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te +donner la leçon que tu mérites, moi! + +--Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant. + +--Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires». + +--Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre +en avant cet écolier. + +--Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!... + +--Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même pas tenir son épée... +là!... hop! sautez! + +Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice. + +Derrière lui, Sainte-Maline criait: + +--Place! faites-moi place, mordieu! + +Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux +autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit +Montalte qui avait mis pied à terre, et lui tendait son épée. + +Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hésiter, fonça de +nouveau, tête baissée. + +--Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous êtes insatiable! + +Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait une courbe dans l'air +et allait rejoindre la première au fond du précipice. + +--Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais +compter, c'est la cinquième fois que je vous désarme... + +Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation, et s'affaissa, +terrassé par la rage et la honte. + +C'en était fait de lui si Pardaillan--suprême humiliation et suprême +générosité--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, évanoui, +sur la selle. + +Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de prendre la place de +Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et +sifflante: + +--Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un démon! Si +nous le laissons faire, il nous tuera les uns après les autres, ou nous +désarmera. Emmenez Bussi et retournez auprès de la princesse... + +Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les «ordinaires», et, +de son air le plus aimable: + +--A qui le tour, messieurs? + +Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient en grommelant à +l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient +autant à Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient +de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à lui. + +Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pâle de rage +contenue: + +--Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais. + +--Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui êtes-vous?... + +--Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant. + +--Le neveu de cet excellent M. Peretti?... + +--Je vous hais, monsieur... + +--Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement le chevalier. + +--Et je vous tuerai! + +--Ah! ah! ceci, c'est autre chose!... + +Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui, +revenu à lui, pleurait sur sa défaite, suivis d'assez loin par Montalte, +pensif. + +--A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan. + +Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de +chasse du temps de Charles IX. + +Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La +balle venait s'aplatir à quelques toises de lui, sur le versant qu'il +côtoyait. + +Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur l'abîme, au-dessus +de lui, tenait à la main le pistolet qu'il venait de décharger. Le +cardinal, voyant son coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un +geste de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons. + + + +X + +DON QUICHOTTE + +Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait: + +«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M. +l'ambassadeur et de sa mission.» + +Et, avec un froncement de sourcils: + +«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre +épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de +près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas, +moi...» + +Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la +montagne. Il hocha la tête, et: + +«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui +ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu +d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout +brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne +connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire +qui devrait m'étonner!...» + +En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une +seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée. + +Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse +aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du +roi. + +Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il +se renseigna lui répondit: + +--Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours. + +--Et où le roi se rend-il? + +--Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour +soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes. + +--C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec +son air figue et raisin. + +Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après +avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en +longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des +milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à +quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée +royale occupée à dresser ses tentes. + +Et il se remit en route encore une fois. + +Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques +et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route +poudreuse. + +Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où +il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et: + +«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce +valeureux prince!» + +Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de +seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et +somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs +éclatantes. + +Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi +était à demi étendu sur des coussins de velours broché. + +Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil +froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue +hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un +spectre!... + +Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique +Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans. + +Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier. + +«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure +que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer +au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue +de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies +lèvres des filles de France.» + +Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos +jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si +ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte +crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville. + +Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et +d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au +nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut +de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie +convenable près du palais royal. + +Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment +avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan +s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une +sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration. + +Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très +patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un +sourire: + +--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge. + +L'inconnu sursauta, et: + +--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs +de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout +indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes +amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le +vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous +conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux +bons soins de l'hôte. + +--Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son +tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide. + +C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était +grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur, +surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en +arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un +nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une +petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée +en pointe. + +Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une +propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de +son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière. + +Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une +complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan, +l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce +qu'il pensait devoir intéresser un étranger. + +En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans +l'enceinte du palais royal: + +--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause +de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est +le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent +d'Afrique. + +--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais +d'un coffret! fit Pardaillan. + +--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise, +répondit l'inconnu en riant aussi. + +--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que +l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que +votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors. + +--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si +précieux, selon vous? + +--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à +tour sur son front et sa poitrine. + +L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan +dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de +murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit: + +--Merveilleux! Tout comme don Quichotte! + +Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit: + +--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme +castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me +permettez de me proclamer votre ami. + +--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme +français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous +entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si +quelqu'un se trouve honoré, c'est moi. + +Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte. + +Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à +terre: + +--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que +nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne +peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres? + +--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant. + +--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire +combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi +des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur. + +--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt +rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et +aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très +simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement +tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées +comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare +monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les +honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est +convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à +le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour +un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose... + +--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des +loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte +pas plus mal. + +En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut +croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car +l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le +festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami. + +--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des +vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je +suis. + +En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio, +au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille +de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une +demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé. + +--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde +trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades +que supportent ces minces colonnettes. + +Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans, +la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses +hôtes de marque. + +Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades +de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils +causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire: + +--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être +vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes +revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous +vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement +des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques +impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre! + +--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais +en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet +j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre +digne d'être remarquée. + +--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, +maintenant? + +--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit +Cervantes, avec un sourire énigmatique. + +--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe +de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre +extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était +assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix: + +--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission... +Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien +autre que le désir de vous être utile... + +--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question. + +--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi? + +--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant +en face. + +Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la +table, à voix basse: + +--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si +vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, +laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes +venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre +intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais +à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que +vous serez frappé. + +--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. +Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous? + +--Juana, seigneur. + +--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées +d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma +foi!... + +Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se +retirait de son pied léger. + +--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en +étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel. + +Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement +la tête. + +--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, +toujours à voix basse. + +--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma +foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage. + +--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de +ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être +invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il +laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle +main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit +d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse +lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme +qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants, +de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu +que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses +richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, +a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don +Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez +vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan. + +--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été +donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir +jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous +venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et +tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de +près... dusse-je être broyé. + +--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. +Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien... + +--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?... + +--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle. + +--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, +vous tremblez devant des moines! + +--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même! + +--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné... +Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et +même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je +les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient +pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils +eussent été broyés!... + +--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous +parlez tout à fait comme don Quichotte! + +--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est +un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou... + +--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas! + +--Et, avec un accent de sourde terreur: + +--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal +qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette +redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, +si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, +resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que +l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous +l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante +est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de +malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux +flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous +heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe! + +Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui. + +--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de +Cervantes. + +Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers +Cervantes et: + +--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses +moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié +que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me +connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais +combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que +ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés. + +--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez? + +--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une +explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais +aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que +je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II +et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la +France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays. + +--Pourquoi? + +--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan. + +--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de +certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité. + +--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les +oreilles, votre ami don Quichotte est fou! + +--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là... +Il faudra voir... murmura Cervantes. + +Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina +profondément devant Pardaillan ébahi, et: + +--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux +vous faire une proposition, chevalier. + +--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un +commencement d'inquiétude. + +--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter +avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche! + +--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, +je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne +seigneur... + +--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange. + +--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en +choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son +coeur en signe de remerciement. + + + +XI + +DON CESAR ET GIRALDA + +Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un +de l'autre, et: + +--Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous +dire que je vous suis tout acquis. + +--J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité. + +Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez +mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons +rafraîchissantes qu'ils venaient de commander. + +--Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que +Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière? + +--El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la +Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent +parfois! disait un autre. + +--La Giralda invisible... + +--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer +enfin. + +--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda. + +--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique +corrida. + +--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition! + +Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire, +soulignés de rudes coups de poing sur la table. + +--En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette +nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se +respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux +derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit. + +--N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les +épaules. + +--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent? + +Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de +mélancolie. + +--Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais +connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero +comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie +par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne +descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé +de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval +caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape +enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot +de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et, +ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux +pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le +connaîtrez. + +--Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est +tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête +d'une armée de détrousseurs? + +--La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en +masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres +et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable +but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et +que, seul, je devine, murmura Cervantes. + +--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus +grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité: + +--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir +l'Espagne?... + +--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette +expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes +seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un +jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de +fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il +a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. +C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son +existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre +plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage. + +--C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur... + +--Lui-même, chevalier. + +--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je +le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, +ce jeune homme sans nom? + +Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir +tout près de Pardaillan, et dans un souffle: + +--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a +vingt-deux ans. + +--Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne +d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?... + +Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête. + +--C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une +expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a +la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur. + +--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité +de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers +de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait +elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on +se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce +vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne +la vérité. + +--Et lui?... + +--Rien!... il ne sait rien. + +--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que +ferait-il? + +Cervantes haussa les épaules: + +--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord +parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même +s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature +d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la +Giralda. + +--Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour +pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il? + +--Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait +pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne. + +--Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent +pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille, +puisqu'il ne se connaît ni père ni mère... + +--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne... + +--Qu'est-ce que cela fait? + +--Comment? Et l'Inquisition?... + +--Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire +là-dedans? + +--Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne... +C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et +jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est +adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur. + +--Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait +pas en démordre. + +--Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la +même peine: le feu. + +--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est +plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la +bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à +votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un +peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi +plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez +la connaître à fond. + +--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes, +dont le front se rembrunit. + +D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre, +et: + +--Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin +à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont +simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils +savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait +jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus. + +--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en +sorte que nul ne se doute que nous la connaissons. + +A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra +discrètement dans le patio. + +L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du +visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante +dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure. + +Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir +sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout +regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de +solitude. + +Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage, +entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît +attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques +pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter. + +Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à +l'oeil de Pardaillan toujours en éveil. + +--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond +de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il +ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... +Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez, +mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes. + +--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de +Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé +de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, +âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même +la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce +que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que +l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion +irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, +comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les +vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était +follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et +ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf +depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils... + +--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre. + +--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la +passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui +régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour +lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don +Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa +mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés. +Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en +termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux +rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, +comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était +partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil +prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que +son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en +le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes +les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... +Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont +le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins +d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse +Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le +père et le fils restèrent à jamais deux ennemis. + +Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan +venait de remplir, et reprit: + +--L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du +gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en +fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face +à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se +lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions +furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague +au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant +des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette +nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort... + +--Il y eut réellement jugement? + +--Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de +basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal +Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le +licencié Birviesca, membre du conseil privé. + +--Sous quel prétexte? + +--Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres, +voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la +voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine +n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la +passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de +se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un +amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les +expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine, +que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait +pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce +moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais +su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, +pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent. +Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une +menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses +dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi +se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il +avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté. + +--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé. + +--L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès +n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans +l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut +concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été +bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... +et pour savoir il ne recula pas devant la question. + +--La question?... à son fils?... il a osé!... + +--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer +son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses +étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est +étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, +dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin... +juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent +sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la +morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime +pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain: + +--Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!... + +--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup +de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris, +ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire: + +«Je ne parlerai pas!» + +--Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain, +essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le +supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier. + +--Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails +si précis?... + +Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit: + +--On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était +commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet +1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux +prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits +et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands +verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes +chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé. + +--Et, la reine, fut-elle épargnée? + +--On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas +inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle +mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on. + +--Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous +qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus +éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition. + +Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant, +menaient si grand tapage. + +--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets. + +--Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici +qui sent le guet-apens d'une lieue. + +Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de +l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se +glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il +prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa +main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de +respect mêlée de sourde terreur. + +L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des +instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe +d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des +objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec +un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques +mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme +les autres. + +Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui +allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante, +comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de +respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de +cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une +frayeur intense. + +Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit. + +Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de +l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner. + +Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien +remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient +entrés. + +Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa +devant eux, et, la main tendue: + +--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une +sorte de tranquillité funèbre. + +D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune +fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans +sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. +Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé. + +Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras +levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en +arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds +à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai, +mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers, +descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée +par l'agent secret de l'Inquisition. + +Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux +insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna: + +--Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On +nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir +dans les _casas santas_, on obéit... Faites comme nous, señor. + +Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre +vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient +difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près +terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants +de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète +admiration, et ce cri leur échappa: + +--Don César!... El Torero!... et la Giralda!.. + +Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et, +en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa +radieuse Beauté. + +Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent, +toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre. +Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la +quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet +et, avec une explosion de joie furieuse: + +--Enfin!... je te tiens! + +La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait +sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la +brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais +ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait +doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la +maintenait d'une seule main. + +--Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi! + +Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant +brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter. + +Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur +sa large poitrine, le regardait paisiblement. + +L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui +barrer le passage. + +Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan +avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible +de le croire animé de mauvaises intentions. + +Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour +oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel +tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du +Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que +ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler; +d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus +ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se +lisait, maintenant, un vague étonnement. + +Impatienté, il dit sèchement: + +--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux +sortir?... + +--Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez, +sortez, je n'y vois aucun inconvénient. + +En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur +fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à +l'inquiéter. + +Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde: + +--Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel, +même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres. + +--Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les +ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, +quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les +égards dus à un agent... tel que vous. + +Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit, +car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces +paroles, tombées du bout des lèvres. + +--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait +trembler. + +--Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il +insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous +maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que +vous avez fait saisir traîtreusement... + +Après quoi, vous pourrez sortir... + +L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène +et, enfin, gronda: + +--Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance +aux ordres du Saint-Office? + +--Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit +Pardaillan, froidement. + +Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement: + +--Je vous avertis que je ne suis pas très patient. + +Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène +prodigieuse. + +L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité +suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour +l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure. + +Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait +parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus +simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé +de menaces, une voix éclatante claironna soudain: + +--Oh! magnifique don Quichotte! + +C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité, +et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait +immortaliser. + +L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna +vers les cavaliers, et ordonna: + +--Emparez-vous de cet hérétique! + +Et, du doigt, il désignait Pardaillan. + +Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir +le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se +regardèrent, hésitants. + +--Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon... + +Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur +annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de +l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre; +Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux +hommes tombèrent comme des masses. + +Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant +droit dans les yeux, glacial: + +--Laissez cette enfant, dit-il. + +--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette +audace! grinça l'inquisiteur. + +[Note 1: Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou +inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les +notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.] + +--Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer +un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je! + +Le familier se redressa, farouche, et: + +--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez! + +--Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin, +puisqu'il le faut... + +Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la +ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à +la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en +disant: + +--Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y +serai. + +Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre +cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement: + +--Détachez ce seigneur! + +Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes: + +--Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait +infailliblement coûté la vie... + +Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et +dit: + +--Sortez! + +--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue. + +--Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan, +mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous +ne voulez que je vous traite comme tels... + +Et il montrait la pointe de sa botte. + +Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés, +se dirigèrent vers la porte. + +--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de +ça. + +Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés. + +Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules, +l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi +brillante que leur entrée. + +Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les +servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et +qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait +cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité, +malheureusement très possible: + +--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan. + +--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes. + +--Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes, +qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une +heure? + +--Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de +désolation comique. + +Et, avisant la petite Juana: + +--Ecoute ici, _muñeca_ (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien +dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir. + +--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà +le miroir que vous demandez. + +Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille +plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent. + +Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan, +et, s'inclinant: + +--Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable +don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure. + +--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un +moment Cervantes avec un air très sérieux. + +Puis, haussant les épaules: + +--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un +homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire +ici ce fou de... don Quichotte. + +El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une +voix tremblante d'émotion: + +--Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave +des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César. + +La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de +Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres. + +Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou +d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant +cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les +pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine. + +Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse, +et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce: + +--Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette +adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en +buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous +soustraire aux dangers qui vous menacent. + + + +XII + +L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI + +Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de +Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares, +bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement +meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail, +surchargée de paperasses. + +De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres +dans le monde entier. + +Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil +froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante, +corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop +raffiné. + +Le grand inquisiteur est debout près de lui. + +Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient +immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression, +c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le +front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe +neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le +tout d'un roux ardent. + +Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba +Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II. + +Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux +exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux +fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès. + +C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des +accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur +un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable +pour exécuter l'ordre secret saisi au vol. + +Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et +glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications +d'Espinosa. + +--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a +rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a +fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical. +C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son +concours peut être précieux. + +--Et ce chevalier de Pardaillan? + +--D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il +faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore +faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour +même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce +Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant... + +--Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un +air de doute. + +Espinosa s'inclina en signe d'affirmation. + +--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout +ambassadeur qu'il est. + +--Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire +de Pardaillan. + +--Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de +laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un +exemple. + +--Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a +agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement +à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de +Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est. + +--Bien! fit le roi avec indifférence. + +Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de +la table de travail: + +--Faites introduire Mme la princesse Fausta. + +Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite +croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton +appuyé sur le poing. + +Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et +revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba +Roja. + +Au même instant, Fausta faisait son entrée. + +Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se +courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les +yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la +fixait avec une insistance vraiment royale. + +Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux, +foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se +montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une +force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement. + +Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour. + +Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier, +du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle +semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait. + +Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher +d'admirer, et murmura: + +--Incomparable comédienne! + +Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette +étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil. + +Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de +l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la +redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un +fauteuil en disant gravement: + +--Veuillez vous asseoir, madame. + +De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce +geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus +éclatant pour Fausta. + +Qu'était-ce que le roi Philippe? + +C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait +haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait +rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers +soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même. + +L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux, +despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit. + +Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout. + +Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie +heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était +donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort +désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des +êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer. + +Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la +monarchie universelle. + +De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention +immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé +le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il +réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau. + +Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse +beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit +d'être fière. + +Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le +secret. + +A son tour, le roi s'assit et: + +--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence. + +Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant: + +--J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle +vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France. + +Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa: + +--Va-t-elle réellement remettre le parchemin? + +--Voyons cette déclaration, dit le roi. + +Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les +masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le +désirait: + +--Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous +donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire +que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà +fait et ce qu'elle peut et veut faire encore. + +Le roi dit simplement: + +--Je vous écoute, madame. + +--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un +conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre. +Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte. +Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à +l'univers entier. Je suis la papesse! + +Philippe, à son tour, la considéra une seconde. + +--Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a +renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône +pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort, +dit-il non sans rudesse. + +--Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est +vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort +même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à +l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi! + +Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi, +croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et +qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur. + +Fausta reprit: + +--Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des +théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes; +rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien +n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à +tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des +saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un +précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions? +Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même, +Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette +tête fléchirait sous le poids de la triple couronne? + +Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente. + +--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne +royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais +une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres +ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos. + +Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle +n'était pas femme à renoncer. + +Elle reprit avec force: + +--Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes, +vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle +qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le +réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu. +Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il +aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur +vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en +soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants +pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife. +Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être +ce maître du monde... je puis être ce pape... + +Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester +de ses impressions. + +--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une +conquête à faire. + +Fausta sourit. + +--Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des +partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce +n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande, +c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape. + +Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il +murmura: + +--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont +vides. + +--Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait +entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire, +dit-elle avec dédain. + +Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête: + +--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner, +puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me +donner en échange. + +--J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que +cela compenserait largement l'abandon du Milanais. + +--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la +conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui +me l'auront donnée, et non vous! + +--Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement +Fausta. + +--La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de +chercher. J'avoue que je ne comprends pas. + +Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance +assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de +France. + +--C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir +la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous +pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant. + +--Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter +sur moi un tel document? + +--Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle +imprudence! répondit Philippe froidement. + +Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne +recula pas. Et, toujours paisible: + +--Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au +sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire. + +--Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce +parchemin. + +--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos +intentions. + +--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse +m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur, +réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, +jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres +pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est +pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions +alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté +de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout +jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais, +par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre +les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne +n'hésite pas à s'incliner devant elle. + +Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par +la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton +ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait +terminé. + +Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde +irritation. + +Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour? +S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la +ruine anticipée de tous ses projets. + +Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul, +l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait +le seul à la dédaigner? + +Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant +Philippe. Et, de sa voix harmonieuse: + +--J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer, +dit-elle simplement. + +Et Philippe, d'un air détaché: + +--C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration. + +Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et +elle songea: + +«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce +roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne +voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son +niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.» + +Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre +transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se +remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et: + +--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante +manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du +Seigneur? + +--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a +de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques +opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant. + +--Bien, monsieur, dit froidement Philippe. + +Et, s'adressant à Fausta, impassible: + +--S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y +verrai avec plaisir, madame. + +Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle +aussi édifiant, dit Fausta. + +--La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa. + +--Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco. +Toutes les dispositions sont prises. + +Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en +fut frappée: + +--El Torero? + +--On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la +course, répondit Espinosa calmement. + +Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui: + +--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le +premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste +dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce +qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon +balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que +vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même +intonation qui avait déjà frappé Fausta. + +Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux +qu'il pouvait l'être chez un tel personnage. + +--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant. + +Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça: + +--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de +Navarre. + +Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis +que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus +intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait +d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de +simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à +quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était +particulière. + +Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que, +d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur +dans son encoignure, et Espinosa, plus près. + +A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura: + +«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre. +Celui-là, seul, est redoutable.» + +Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que +Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet +extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait +de ses yeux ardents, ou à lui-même. + +Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura: + +«Voici un homme!» + +En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine, +qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la +rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore: + +«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert +devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi +de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler +devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...» + +Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement, +avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il +plaisantait: + +--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous +met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos +petites affaires. + +Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de +la foudre. + +Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme +si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas +foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance. + +Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba +Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi, +attendant l'ordre de frapper. + +Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement +d'épaules et un geste qui signifiaient: + +--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en +sera temps. + +Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur, +intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure +étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans, +toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il +murmurait: + +--Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier! + +Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait +sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi--et cependant +d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement. + +Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion: + +«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!» + +Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas +soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et +qu'il jouait sa tête. + +Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi: + +--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais +mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il +insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance +sur ces questions, quelque peu puériles. + +La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le +roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait +comme une insolence, ou l'écraser de son dédain. + +--Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il, +en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait +rentrer sous terre tout autre que Pardaillan. + +Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan, +enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait +outrageusement. + +--Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder +avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de +voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais +curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France +et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous +partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué +d'intérêt pour vous. + +Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois: + +--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta, +je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, +qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est +là... + +Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout +de son index. + +Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si +imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le +silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide. + +--Quel rude joueur! admira encore Espinosa. + +Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne +broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange +ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient +froissé. + +Le chevalier continuait: + +--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin, +montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il +intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le +roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici. + +En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle +flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son +geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet +homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux. + +Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et +elle songeait: + +«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa +franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise +comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?» + +Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et +l'étaler dans un geste de bravade. + +Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur +ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant +impérieusement: + +--J'ai donné congé à madame la princesse Fausta. + +Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda +Pardaillan droit dans les yeux, et: + +--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme. + +--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan. + +Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête +et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par +Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif, +la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister +à l'entretien du roi et de Pardaillan. + +Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place: + +--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître +l'objet de votre mission. + +Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves +où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris +instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe +du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance, +comme s'il eût traité d'égal à égal: + +--Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes +espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi, +animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que +l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu +amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les +affaires de la France. + +L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte: + +--Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il. + +--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan. + +Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit: + +--La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M. +de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas. + +--Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement +Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à +reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une +question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à +faire en France. + +--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas +prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain. + +--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à +laquelle le roi Henri ne peut se résoudre. + +Et, soudain, avec son air figue et raisin: + +--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui +librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile. +Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire, +mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer. + +Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais +il se contint. + +--Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre. +Nous verrons... + +Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se +contenter de faux-fuyants. + +--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste, +légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan. + +--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue. + +--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un +proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est +maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan. + +--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant. + +--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à +vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et +chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan. + +--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne, +monsieur! éclata Philippe, livide de fureur. + +Pardaillan répondit avec un flegme sublime. + +--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis. + +Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de +volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui +par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur. + +Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper, +déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer +lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce: + + +--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus, +ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités +d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et +saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître. + +--De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement +Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire. + +Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance +devant cette question imprévue. + +--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre. + +--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan +imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais +le roi n'est pas mon maître pour cela. + +Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement +qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et, +doucement: + +--Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous? + +Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta: + +--C'est un ami auquel je m'intéresse. + +En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que +Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir +dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux +encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie +étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette +attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme +une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement: + +--Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre +maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez +précieuse pour honorer même un roi. + +--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous +ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan. + +Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête. + +--Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas +d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez +comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans +qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez? + +Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau, +laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il +l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait +pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait: + +--Nous avons nos vues. + +--Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant +de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites +valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau +en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous +faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne +promulguera une pareille loi. + +--Qu'en savez-vous, monsieur? + +--Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains +pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes +heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la +briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules. + +--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits? + +--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin! +Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds +qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre. + +--Comment cela? fit le roi avec étonnement. + +--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous +renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France +n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle +est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique... +à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion +catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et +ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la +messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France +qui l'acclame. + +--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans +nos projets? + +--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez +jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de +gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les +sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air +qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est +noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce +pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités, +un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous. + +--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe. + +Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se +disposait à dire quelque énormité. + +--Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que +vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au +contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne +parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous +ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage. +Le mieux est donc de rester ce que vous êtes. + +--Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En +attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre +mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain? + +--Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma +sensibilité un peu nerveuse. + +--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre. +Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles +qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en +effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même +répugnance pour la corrida? + +--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que +je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé +d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi. + +--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes +invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle +extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec +cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme +elle avait frappé Fausta l'instant d'avant. + +--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et +je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle. + +--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la +demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi. + +--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque +traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce +sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! +dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les +quelques vérités dont je t'ai gratifié. + +Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre. + +Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit +en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde: + +--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas, +murmura le roi. + +Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant: + +«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre +par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque +bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement +expédiée...» + +Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde +portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à +surveiller attentivement ce qui allait se passer. + +Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à +pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste +salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des +murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service, +officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers +immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns +étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas, +d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient +entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au +poing, devant d'autres, un huissier. + +Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il +murmura: + +«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute +leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni +cet excellent neveu de M. Peretti.» + +Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de +vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été +assez téméraire pour élever la voix. + +Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan +fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un +silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure +discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement +avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain +pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple. + +Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser +Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien, +il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège +avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en +proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien. +Mais chacun voulut voir et entendre. + +Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint +le point de mire de tous les regards. + +Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il +s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait +raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe +impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers +de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit: + +--On ne passe pas ici, seigneur! + +--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je +pourrai sortir. + +L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en +désigner aucune plus spécialement. + +Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu +de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il +se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en +étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit +qu'on ne passait pas par là. + +Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un +coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le +saisir au passage. + +Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre +pour ridiculiser le chevalier... + +Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même: + +«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez, +nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en +grimaces, et c'est moi qui rirai,» pensa-t-il ironiquement. + +Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard, +soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors +Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment +le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec +des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces +quelques phrases: + +--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que +nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le +pourrons. + +--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité. + +--Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une +révérence impeccable. + +Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant: + +--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire +jouer ici un rôle... ridicule. + +--Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan. + +--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux +des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans +protester, nous est insupportable. + +--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous, +monsieur, ajouta Sainte-Maline. + +--Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit +comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion. + +--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces +mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance. + +--Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit +Sainte-Maline, en saluant galamment. + +--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant +le salut. + +--Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger +quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery. + +Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant +avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement: + +--Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous +faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté. +Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici +il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë--mais +quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans +crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à +l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur. + +Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à +déambuler. + +Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une +explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna +vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était +sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du +chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car +il se frappa le front. Il avait trouvé. + +Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et +railleur. + +--Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous +ai pas fait mal. + +Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale. +A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans +l'oeil une lueur aussitôt éteinte. + +Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les +talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire: + +--Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne. + +Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main +sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit +subitement. + +Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de +rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja +ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire +indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le +fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations +admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de +Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle. +Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre +du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de +faire leur cour. + +Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un +air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires: + +--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide! + +Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette +d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied +environ du sol, et ordonna: + +--Maintenez ainsi cette baguette. + +Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se +tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement +ces préparatifs: + +--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous +sauteriez par-dessus cette canne. + +--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa +moustache d'un air embarrassé. + +--J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu +de chose. + +Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que +l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce: + +--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant. + +Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de +tous les côtés: + +--Il sautera! dit un seigneur. + +--Il ne sautera pas! + +--Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute! + +--Tenu!... + +--Sautez, monsieur, répéta Barba Roja. + +--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide. + +--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui +mit l'épée à la main. + +--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au +même instant, il dégaina. + +Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans +précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un +geste pareil. + +Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une +des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier +proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut +point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste +demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui +se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle +Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant +d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle +poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute +n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent +Français. + +L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr +de lui qu'il commanda: + +--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure. + +Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif. + +Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de +fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force +irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement. + +--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan. + +Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur +Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait +d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas. + +Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les +dalles, où, cette fois, elle se cassa net. + +--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée. + +D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa +main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte +formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent, +avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort +de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse +étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance, +on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se +répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent +malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa +avec un bruit sec. + +Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le +maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son +épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression +de fer. Barba Roja fut contraint de se courber. + +Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait +toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal. + +--Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de +son doigt tendu. + +Barba Roja essaya une suprême résistance... + +--Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os! + +Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver +aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine. + +Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler +sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant +de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan +l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire. + +Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi. + +Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba +Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha. + +Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du +colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on +traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du +roi. + +Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer +précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la +porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied. + +Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière +poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi: + +--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce +mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa +gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces +incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa +barbe... + +Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en +jetant autour de lui des regards étincelants. + +Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se +décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan +avait disparu. + + + +XIII + +LE DOCUMENT + +En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit: + +Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je +reprendrais avec vous la conversation au point où elle est restée avec +le roi, peut-être arriverons-nous à nous entendre. + +--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le +regardant fixement. + +Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait là, et dit: + +--La présence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je +pense, à vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne +saurions vraiment les faire assister à un entretien aussi important. + +Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires en avaient fait +autant et se disposaient à l'escorter. + +--Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent bien me suivre, +j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit, +en s'inclinant profondément, le dominicain. + +--Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez m'attendre un +instant. Cardinal, vous venez avec moi. + +Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la +foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout +de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large +couloir, et s'effaça pour laisser passer Fausta. + +Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une main s'abattit +rudement sur son épaule. Il se retourna vivement et s'exclama +sourdement: + +--Hercule Sfondrato! + +--Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas? + +Le dominicain les considéra une seconde d'un air étrange et, sans fermer +la porte, il s'éloigna discrètement et rattrapa Fausta. + +--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague... + +--Te parler... il me semble que nous avons des choses intéressantes à +nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi? + +--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai +autre chose à faire pour le moment. + +Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète intuition lui +disait être en danger. + +Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son +épaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage: + +--Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, ou je te +soufflette devant toute la cour! + +--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur à toi!... + +Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de +sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où, peut-être, elle avait +besoin de son bras. + +Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une +cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxième porte et s'effaça +comme il avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement +s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus. + +--Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans +surprise. + +--Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a été arrêtée par +un seigneur qui avait sans doute une communication urgente à lui faire, +répondit le dominicain avec un calme parfait. + +--Ah! fit simplement Fausta. + +Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage +impassible du religieux et fit le tour de la pièce qu'il étudia +rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelques +sièges et d'une table de travail placée devant l'unique fenêtre qui +l'éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vaste +bibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des +manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné +d'une grande composition enchâssée dans un cadre d'ébène massif, et +représentait une descente de croix signée Coello. + +Presque en face la porte d'entrée, il y avait une autre petite porte. +Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans +issue apparente, éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores. + +Elle donnait sur une petite cour intérieure. + +Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspection +minutieuse, quoique rapide, dit alors: + +--Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la recherche de S. +Em. le cardinal Montalte et le ramener. + +--Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire. + +Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, laissa la porte +grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata +que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaient +venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par où ils +étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient +devant l'ouverture. + +Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un +fauteuil et attendit, très calme en apparence, mais l'oeil aux aguets, +prête à tout. + + +Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte +derrière lui, d'un geste très naturel, et, sans faire un pas de plus, +très respectueux: + +--Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre Son Éminence. +Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais en compagnie du +seigneur qui l'avait abordé. + +--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire. + +--Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur? + +--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sûreté et +que j'ai préféré renvoyer à plus tard l'entretien que je devais avoir +avec lui, dit froidement Fausta. + +--Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle vivement. + +Le dominicain ne bougea pas de devant la porte. + +--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance? +fit-il. + +--Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me demander? + +--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que +vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant. + +--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan que je dois ce +nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a révélé que j'avais le +parchemin sur moi. + +Et, tout haut, avec un calme dédaigneux: + +--Et, si je refuse, que ferez-vous? + +--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de +porter la main sur vous, madame. + +--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son +sein. + +Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de +l'autorisation et fit deux pas en avant. + +Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit poignard et d'une +voix calme: + +--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon révérend, +que la lame de ce poignard est empoisonnée et que la moindre piqûre +suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta net, et +un sourire énigmatique passa sur ses lèvres. + +Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide +regard circulaire et se vit seule avec le religieux. + +Elle fit un pas en avant, le bras levé, et: + +--Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort! + +--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif +serviteur de Dieu? + +--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta. + +--J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une voix tremblante, +tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforçait vainement d'ouvrir +la porte. + +--Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc? + +Et elle leva le bras d'un geste foudroyant. + +Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses saisirent le +poing levé, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son +bras gauche. + +Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la +tête et se vit aux mains de deux moines taillés en athlètes. Ses yeux +firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte +était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment le cabinet +possédait une, peut-être plusieurs issues secrètes. + +Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme +disparut, subtilisée, escamotée avec une promptitude et une adresse +rares, et, dès qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble +d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux pas, passèrent leurs +mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisèrent dans une attitude +méditative. + +Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crut démêler +elle ne savait quoi d'ironique et de menaçant, et de sa voix calme et +paisible: + +--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai été +contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je +l'espère, que je n'y suis pour rien... + +Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu'elle ne chercha +pas à cacher, Fausta approuva. + +Et, s'adressant au dominicain, très calme: + +--Que voulez-vous de moi? + +--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez +là... + +Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta. + +--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas? + +--J'espère que l'illustre princesse m'épargnera cette dure nécessité, +fit le religieux en s'inclinant. + +Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner: + +--Avant de céder, répondez à cette question: que fera-t-on de moi après? + +--Vous serez libre, madame, entièrement libre! + +--Le jureriez-vous sur ce christ? + +--Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: Ma parole doit +vous suffire, et vous l'avez, madame. + +Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entré sans +bruit par quelque porte secrète. + +D'une voix cinglante, en le dominant du regard: + +--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous +agissez comme un laquais? + +--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme +terrible. Je ne fais que vous retourner les procédés que vous avez +employés envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation, +l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le restituer. Vous, +cependant, abusant de notre confiance, vous avez essayé de nous vendre +ce qui nous appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous avez +résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre à d'autres. +Comment qualifiez-vous votre procédé, madame? + +--Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, dit Fausta avec un +mépris écrasant. Après l'avoir violentée, vous insultez une femme. + +--Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les entreprises de +la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-là sera brisé +impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous +appartient! + +--Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la +violence que vous me faites. + +--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin. +J'agis pour le bien de l'État, le roi ne pourra que m'approuver. Et, +quant à ce document, je dois des remerciements à M. de Pardaillan, qui +nous le livre. + +--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît une voix railleuse. + +D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent et virent +Pardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec son +sourire narquois. + +Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque de surprise. +Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil; +mais, dressés à n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles +de leur supérieur, ils restèrent immobiles. + +--Enfin Espinosa, d'un air très naturel: + +--Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici? + +--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus +ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef... cela m'a évité la peine +de l'enfoncer. + +--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi? + +--Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous expliquerai par quel +hasard j'ai été amené à m'immiscer dans votre entretien avec madame. + +--Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit Espinosa. + +Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle soit sur un signe +du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement: + +--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, ordonnez à ces +dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement +autour de moi. + +Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent. + +--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je +serais forcé de me remuer aussi... + +Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui, +attendaient: + +--Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque j'eus ramené près +du roi ce géant à barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et +que j'ai dû protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos +diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperçus +bientôt que j'étais perdu dans un interminable couloir: pestant fort +contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant +devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le défaut d'être +curieux. Je m'arrêtai donc et j'entendis la fin de votre intéressante +conversation. + +Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta: + +--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait +de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce +parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de +parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal que j'ai fait sans le +vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu... + +Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale qui lui seyait +à merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de générosité, parlait +avec sa mâle franchise, Espinosa songeait: + +«Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il +consent à être à nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus +chevaleresque que lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à +renoncer... et se débarrasser de lui au plus tôt.» + +Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette sérénité +majestueuse qui lui était personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec +un regard d'une douceur inexprimable: + +--Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît très naturel, venant +de vous, chevalier. + +--Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui +qui a le coeur assez haut placé pour les éprouver. + +--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien +votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prévoir que vous +accueillerez favorablement les deux grâces que je sollicite de votre +générosité. + +--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander +n'est pas absolument irréalisable, tenez-le pour accordé d'avance. + +--Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je +désire que vous rendiez à Mme Fausta le document que vous lui avez pris. + +Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le +moindre doute: Espinosa refuserait. + +Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement: + +--Voyons la seconde demande? + +--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paraîtra +sans doute moins pénible. Je désire que vous donniez l'assurance à +madame qu'elle pourra se retirer sans être inquiétée. + +--C'est tout, monsieur? + +--Mon Dieu, oui, monsieur. + +Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur: + +--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible de vous laisser +sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est +l'estime que j'ai pour votre caractère, voici le document que vous +demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus digne gentilhomme que +j'aie jamais connu. + +Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en +prenant le document que lui tendait Espinosa, songea: + +--Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer sa proie à un tigre +et je trouve un agneau docile et désintéressé. Mort-diable! il y a +quelque chose là-dessous! + +Et, tout haut, à Espinosa: + +--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère. + +Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans même le regarder: + +--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire +perdre. + +--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez +pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous +avez traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est à vous +personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne +pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder +sans manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous vous imposez? + +--Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé ce document pour +vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que +vous venez d'énoncer serait me faire une injure injustifiée. + +--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée d'insulter un des +derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour +tenir la parole que vous avez donnée au roi de Navarre? + +--Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu l'honneur de vous +le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gré ce +chiffon de parchemin. + +Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura songeuse. + +--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte +pourrez quitter librement l'Alcazar. + +--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez +acquis des droits à ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une +formule de politesse. + +--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis +d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose à vous +demander. + +--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voilà bien de la +générosité! + +Et, tout haut: + +--S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à me demander vous sera +accordé avec autant de bonne grâce que vous en avez mis vous-même à +acquiescer à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais. + +Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa place, avec le pied, +il actionna un ressort invisible; et, au même instant, la bibliothèque +pivota, démasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes, +armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prêts +à faire feu au commandement. + +Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa. + +«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!... Quand je pense que j'ai +eu la naïveté de croire que le tigre s'était mué en agneau pour moi!» + +--C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre +chose et mieux. + +Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite et à gauche, laissant +au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage +ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur +un large couloir occupé militairement. + +--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours à Pardaillan. + +«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins, resta impassible. + +--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix +brève. + +Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel. + +Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par où il était entré et un +sourire d'orgueil illumina ses traits à la vue des précautions prises +contre lui! Et, cependant, dans la sincérité de son âme, il se +gratifiait libéralement des invectives les plus violentes. + +Mais, par un revirement naturel chez lui, après s'être admonesté, son +insouciance reprenant le dessus: + +--Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien +d'autres! + +Et il sourit de son air narquois. + +Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification de ce sourire, +continuait de son air toujours paisible: + +--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur +de Pardaillan? + +Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait. + +Derrière la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute +retraite était coupée par là. Pardaillan, alors, guigna la fenêtre. + +Au même instant, au milieu du silence qui planait sur cette scène +fantastique, un léger déclic se fit entendre et une demi-obscurité se +répandit sur la pièce. + +Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre: comme la porte, +elle était maintenant murée extérieurement par un rideau de fer. A ce +moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir. + +--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous êtes libre. + +--Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la regardant en face. + +Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce secrète où les +sbires faisaient la haie, à voix basse: + +--J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta. + +Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put s'empêcher de +frémir. + +--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette +situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutumée chez +lui. + +--Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit assez faible pour +vous laisser arrêter par des considérations de sentiment? + +--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement. + +Ce fut au tour de Fausta de frémir. + +--C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment sa mort! +râla-t-elle dans un souffle. + +Espinosa la contempla une seconde sans répondre, puis s'inclinant +cérémonieusement: + +--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui +sont dus, ordonna-t-il. + +Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent +et majestueux devant la troupe qui attendait très calme, Espinosa reprit +paisiblement: + +--Le cabinet où nous sommes est une merveille de machinerie exécutée +par des Arabes qui sont des maîtres incomparables dans l'art de la +mécanique. Dès l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon +pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention, donner des +ordres promptement et silencieusement exécutés. Je pourrais, d'un +geste dont vous ne soupçonneriez même pas la signification, vous faire +disparaître instantanément, car le plancher sur lequel vous êtes +est machiné comme tout le reste ici... Convenez que tout a été +merveilleusement combiné pour réduire à néant toute tentative de +résistance. + +--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement à +organiser un guet-apens. + +Espinosa eut un sourire: + +--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accédé à vos +demandes, c'est bien par estime pour votre caractère. Et, quant au +nombre des combattants que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous +dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et, +maintenant que je vous ai prouvé que je n'ai accédé que pour vous être +agréable, je vous demande: consentez-vous à vous entretenir avec moi, +monsieur? + +--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez +à me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je +consens à m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si +je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se ruer sur moi et me +hacher comme chair à pâté... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai +cédé à la crainte? + +--C'est juste! fit simplement Espinosa. + +Et, se tournant vers ses hommes: + +--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous. + +Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt, laissant +toutes les portes grandes ouvertes. + +Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain et les deux moines +disparurent à leur tour. + +Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fenêtre +se relevèrent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la +pièce secrète, où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant +d'avant, continua de marquer la place où se trouvait primitivement la +bibliothèque. + +--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à croire que je m'en tirerai. + +--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherché +à vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'étais de force +à me mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous maintenant +m'accorder l'entretien que je vous ai demandé? + +--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan. + +--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être même serons-nous amis +bientôt si, comme je l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous +les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma parole que vous +sortirez du palais librement comme vous y êtes entré. Notez, monsieur, +que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous +allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez pas de ma parole? + +--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens +pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menacé, vous dire +des choses plutôt dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit, +monsieur, je suis à vos ordres. + +Et, en lui-même, il pensait: + +--Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable que celle avec +le géant à barbe. Les duels à coups de langue n'ont jamais été de mon +goût. + +--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici, +dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscrètes entendent ce +que nous allons nous dire. + +Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan, la +bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans +le cabinet. + +--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux +adversaires qui s'estiment mutuellement et désirent ne pas devenir +ennemis. + +--Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un +fauteuil. + + + +XIV + +LES DEUX DIPLOMATES + +--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que +celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa. + +--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement +d'épaules. + +--Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre gentilhomme sans feu +ni lieu? + +--On m'a donné les terres et revenus du comte de Margency... J'ai +refusé. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonté, par le +dévouement, par l'amour sincère et constant, fit Pardaillan avec +une émotion contenue, m'a légué sa fortune--considérable, monsieur, +puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai tout donné +aux pauvres sans distraire une livre. + +--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit resté un +simple aventurier? + +--Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal de ses armes... J'ai +refusé. + +--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une +mission occasionnelle, sans grande importance? + +--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre... +J'ai refusé. + +«Chaque réponse de cet homme est un véritable coup de boutoir... Eh +bien, procédons comme lui... Assommons-le d'un seul coup», réfléchit +Espinosa. + +--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait était au-dessous +de votre mérite, dit-il. + +Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et: + +--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a été offert +était, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rêver un pauvre +aventurier comme moi, dit-il doucement. + +Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la modestie. Il +était sincère. C'était un des côtés remarquables de cette nature +exceptionnelle de s'exagérer les obligations, très réelles, qu'on lui +devait. + +Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa +supériorité, fût en même temps un timide et un modeste dans les +questions de sentiment. + +Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il +pourrait se l'attacher: + +--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix +mille ducats de rente perpétuelle à prendre sur les revenus des Indes; +un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs +civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats +pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit +bannières espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison... +Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes? + +--Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange de ce que vous +m'offrez, dit Pardaillan avec flegme. + +--Vous aurez à mettre votre épée au service d'une cause noble et juste, +dit Espinosa. + +--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas +un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à donner l'appui de son +épée à une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour +cela que de faire appel à des sentiments d'honneur ou plus simplement +d'humanité... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée +du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas. + +--Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez les offres que je vous +fais? + +--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me +consacrer à la cause dont vous parlez. + +--Cependant, il est juste que vous soyez récompensé. + +--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutôt en quoi consiste +cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois. + +--Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes avec qui la franchise +devient la suprême habileté... J'irai donc droit au but. + +Espinosa parut se recueillir un instant. + +«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne paraît pas +vouloir sortir toute seule!» + +--Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua +Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a semblé que l'espèce d'aversion +que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il +déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous lui reprochez le +plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hécatombes de +vies humaines qui répugnent à votre sensibilité, selon votre propre +expression... Est-ce vrai? + +--Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement le chevalier. + +--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la réalité. Parce +que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empêche +de discerner la cause profondément humaine, généreuse, élevée... Mais, +si je vous expliquais... + +--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour +justifier le fanatisme et les persécutions qu'il engendre... + +--Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit, +tout expliqué, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de +Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion, +n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au même sens que vous, +je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il +tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand +inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyauté et +jusqu'à quel point j'entends pousser la franchise. + +--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assuré qu'en sortant +d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire. + +--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hésitation et +sans fard. Donc, là où il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir +fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un système mûrement +étudié. + +--Fanatisme ou système, le résultat est toujours le même: la destruction +d'innombrables existences humaines. + +--Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi pauvres considérations? Que +sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération +de toute une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme une +persécution n'est en réalité qu'une vaste opération chirurgicale +nécessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blessé qui sent le +couteau de l'opérateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle +de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau. +Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir par les clameurs de son +malade en délire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au +bout de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante et +il sauve son malade, souvent malgré lui. Nous sommes, monsieur, ces +opérateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond, +humains et généreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les +clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés par des +manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien +l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons sauvé +l'humanité. + +Le chevalier avait écouté attentivement l'explication que Espinosa +venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait étrangement avec +le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, il +resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête fine: + +--Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous réalisez le +bonheur de l'humanité? + +--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité ces questions et +j'ai mesuré le fond des choses. Je suis arrivé à cette conclusion que la +science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une +ténacité implacable, parce que la science est la négation de tout +et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire le néant, c'est-à-dire la +terreur, le désespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre à la science +aboutit fatalement là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc +dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, parce qu'elle +préserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible +l'inéluctable moment où tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est +pas fini précisément, et que ce moment d'horreur intense devient +un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi je poursuis +irrémissiblement tout ce qui manifeste des idées d'indépendance. Voilà +pourquoi je veux imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue, +parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans mon amour pour mes +semblables, leur éviter, du moins, mon sort affreux. + +--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de +malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace +d'un soupir. + +--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, je n'ai pas réussi +à vous convaincre. Mais, si j'ai échoué dans des généralités, peut-être +serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous +soumettre. + +--Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive. + +--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui êtes +un preux, toujours prêt à tirer l'épée pour le faible contre le fort, +refuserez-vous de prêter l'appui de votre épée à une cause juste? + +--Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous +apparaît comme noble et juste peut m'apparaître, à moi, comme bas et +vil. + +--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous +accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en +faveur de la victime? + +--Non pas, certes! + +--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empêcher un +assassinat. + +--Qui veut-on assassiner? + +--Le roi Philippe. + +--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur, +il me semble pourtant que Sa Majesté est de taille à se défendre! + +--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme, +un ambitieux, a juré de tuer le roi. Il a mûrement et longuement préparé +son forfait. A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne pouvons +rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se +faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait +provoquer un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre et +sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se +dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire +que vous croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents +égarés par les machinations de cet ambitieux, il préfère s'abandonner +aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacré de +veiller sur les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen d'arrêter +la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans +déchaîner la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous +consentez à empêcher ce crime monstrueux. + +--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à discerner la vérité +dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit +guère sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser +s'accomplir froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher. + +--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauvé et votre +fortune est faite. + +--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le +chevalier, qui réfléchissait profondément. Expliquez-moi plutôt comment +je pourrai exécuter seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir +malgré la puissance formidable dont il dispose. + +--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrête +l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous +accuser d'y être pour quelque chose... + +Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan +glacial. + +--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre +de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave. +Mais votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre est +assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la +foule n'ira pas, je présume, s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris +de querelle avec El Torero... + +«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour de traîtrise à +l'adresse de ce malheureux prince...» + +--Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé. + +--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude. Auriez-vous des +raisons personnelles de le ménager? + +--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous +dire que vous me proposez là un bel assassinat dont je ne me ferai pas +le complice. + +--Pourquoi? fit doucement Espinosa. + +--Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord parce qu'un +assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir osé me la proposer +constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais été une +de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis +une heure me dégagent des obligations que je crois vous avoir. Mais, +comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis +simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai un conseil à vous +donner, à vous et à votre maître, c'est de ne rien entreprendre de +fâcheux contre ce jeune homme. + +--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur. + +--Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux pas qu'on y touche, +dit froidement Pardaillan, qui se leva. + +--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre, +dit Espinosa livide. + +--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à votre maître, fit +Pardaillan toujours froid. + +--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engagé ma parole que +vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est +que je suis sûr de vous retrouver et, alors, je vous briserai +impitoyablement, car vous êtes un obstacle à des projets patiemment +élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien. + +Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant, sans +forfanterie, avec une assurance impressionnante: + +--Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il. + +Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux par Espinosa, qui +souriait d'un sourire étrange. + + + +XV + +LE PLAN DE FAUSTA + +Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer +une parole, il le conduisit sur les berges à peu près désertes du +Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville. + +Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations, marchait +à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas de vue. + +Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de +lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une +voix haletante: + +--Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demande une dernière +fois: veux-tu renoncer à Fausta? + +--Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie. + +Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispa sur la +poignée de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maîtrisa, +et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit: + +--Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter... +momentanément. Nous étions amis, Montalte, nous pourrions le +redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous +deux en Italie. + +--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien usé... +Nous avons un intérêt capital à nous trouver à Rome au moment où il +mourra, toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné pour +succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crémone. + +A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put réprimer +un tressaillement. La tiare avait toujours été le but de ses rêves +d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son +ambition. Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution +farouche. + +--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du +pape et de qui lui succédera... Tu veux m'éloigner d'elle! + +--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensée que je vis +loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir, +l'aimer... te faire aimer peut-être... cette pensée me met hors de moi. +Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai +jamais, mais tu ne la verras pas davantage... + +Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une voix sourde: + +--Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable pour vivre que +l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma +vie!... + +--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapière au +poing. + +Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant d'un geste +rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers se trouvèrent engagés +jusqu'à la garde. + +Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant soleil, une lutte +acharnée; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun +avantage marqué de part et d'autre. + +Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement exécutées, se +tendit brusquement et son épée vint s'enfoncer dans l'épaule de son +adversaire. + +Au moment où il se redressait avec un rugissement de joie triomphante, +Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son épée au travers +du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se +renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre où il était +tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blessés, les considéra un +instant sans émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or où +il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants plus tard, il +reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civières sur +lesquelles les deux blessés, évanouis, furent chargés et transportés +avec précaution dans la tour. + +Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier. Il +se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, étendu sur un lit +moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit, une +petite table encombrée de potions, de linges à pansement. De l'autre +côté de la table, un deuxième lit hermétiquement clos. + +Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus et feutrés, +versait des liquides épais et inconnus, minutieusement dosés, préparait +avec un soin méticuleux une sorte de pommade brunâtre. + +Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être éveillé, il +s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancée de +respect: + +--Comment Votre Éminence se sent-elle? + +--Bien! répondit Montalte d'une voix faible. + +Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout +marche normalement. + +--Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moins d'imprudence +grave de sa part, dit-il. + +Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espérait bien avoir +tué Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gémissement +se fit entendre. Le moine se précipita et tira les rideaux du deuxième +lit d'où partait le gémissement. + +«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tué!» + +Et une expression de rage et de haine s'étendit sur ses traits +bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d'abord la tête +livide de Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dans +ses yeux. + +Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une adresse et une +légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge +fin recouvert d'une épaisse couche de la pommade qu'il venait de +fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec des précautions +infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un élixir. +Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur les traits +de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête sur l'oreiller, +murmurait: + +--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut +vous être funeste. + +«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi à arracher à mon oncle +ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!» + +Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux +énergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leur +conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargés de +menaces. + +Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là, un religieux +attendait, plongé dans la prière et la méditation... du moins en +apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voix basse et revint +précipitamment se placer entre ses deux malades. + +Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et +s'approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandis que +Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec +une sourde terreur: + +«Le grand inquisiteur!» + +Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du médecin qui +répondit par un geste rassurant et ajouta: + +--Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains à chaque +instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent! + +Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, fit un geste +impérieux. Le moine se courba profondément et se retira aussitôt de son +pas silencieux. Espinosa prit un siège et s'assit entre les deux lits, +face aux deux blessés qu'il tenait sous son regard dominateur. + +--Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants ou des +hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de +Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs, dignes de +commander à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle +et stupide!... + +Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de +protestations, Espinosa reprit avec plus de force: + +--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc +rien? Niais que vous êtes? Pendant que vous vous entre-déchirez, qui +triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan +qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupés à +vous mordre... et il aura bien raison! + +--Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte, +l'oeil injecté, crispait furieusement ses poings. + +Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude: + +--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos +haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et +terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tué, il sera +temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre. + +Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés. Ils +n'avaient pas songé, ni l'un ni l'autre, à cette solution pourtant +logique. + +--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte. + +--Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul à redouter pour vous? + +--Oui, râlèrent les deux blessés. + +--Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente +et désespérée? + +--Oh! tout mon sang en échange de cette minute! + +--Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher la main dans la +main jusqu'à ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta +Espinosa en leur tendant sa croix pastorale. + +Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contre le rival +préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrent d'une même voix: + +--Je jure!... + +--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment! +Alliance offensive et défensive, et sus à Pardaillan! + +--Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur. + +--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtes moins +grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons +soins. Il n'y a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez sur pied +le plus tôt possible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur, +qui, pendant que vous êtes Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son +temps, lui. Au revoir, messieurs. + +Et Espinosa sortit de son pas lent et grave. + +Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée de +Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l'Alcazar avec tous +les honneurs dus à son rang. + +Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout où elle allait. A +cet effet, elle semait l'or à pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle +s'entourait faisait partie d'un système, un peu théâtral, savamment +étudié. C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante destinée +à frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en +relief sa beauté. + +A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager une demeure +somptueuse où s'entassaient les meubles précieux, les tentures +chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres les plus réputés +de l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière la conduisit. + +Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de +cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent +une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée. +Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne +pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les +splendeurs qui l'environnaient. + +Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son +sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever. +Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans +un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement +dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif. + +Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît +rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle +réfléchit: + +«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a +suffi pour me faire trébucher encore!» + +Et, avec un sourire indéfinissable: + +«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il +est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste +chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa +osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement +machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et +tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui +aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si +nous étions unis?...» + +Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II: + +«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde... +Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de +mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux +vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par +lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par +l'âge.» + +Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée: + +«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan +revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est +allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera, +c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...» + +Encore un coup une saute dans sa pensée: + +«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils +doivent être en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer +à la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît +assez sûr.» + +Et, avec un accent intraduisible: + +«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta mère t'abandonne, +que seras-tu? que deviendras-tu?...» + +Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit venir son +intendant, lui donna des instructions et demanda: + +--Monsieur le cardinal Montalte est-il là? + +--Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame. + +Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit. + +«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? Ne +lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? Il doit y avoir de +l'Inquisition là-dessous... J'aviserai...» + +--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery? +interrogea-t-elle, tout haut. + +--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la +faveur d'être reçu. + +--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes +gentilshommes. + +L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un +fauteuil monumental et somptueux comme un trône, en une de ces attitudes +de charme et de grâce dont elle avait le secret, et attendit. + +Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois «ordinaires» +s'inclinaient respectueusement devant elle. + +Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de +Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mépris, répondit: + +--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons à causer. + +Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence et prirent place dans +les fauteuils disposés autour d'une petite table qui les séparait de la +princesse. + +--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la +France pour m'apporter l'assurance de votre dévouement et l'appui de +vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel à ce +dévouement. Puis-je compter sur vous? + +--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons. + +--Jusqu'à la mort! ajouta Montsery. + +--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre. + +--Avant toute chose, je désire établir nettement les conditions de votre +engagement. + +--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent très +raisonnables, madame, dit Sainte-Maline. + +--Combien vous rapportait votre emploi auprès de Henri de Valois? +demanda Fausta en souriant. + +--Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an. + +--Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement. + +--Sans compter les gratifications et les menus profits. + +--C'était peu, fit simplement Fausta. + +--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame. + +--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit froidement Fausta qui +frappa sur un timbre. + +A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son +entrée. + +Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent les sacs et se +regardèrent avec des sourires émerveillés. + +--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces +sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous +servir... sans compter la nourriture, le logement et l'équipement... +sans compter les gratifications et les menus profits. + +Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans +dignité, s'exclama: + +--C'est trop! madame... beaucoup trop! + +Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que, des yeux, ils +caressaient les vénérables sacs. + +--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiez au service +du roi. Vous voici à celui d'une princesse qui deviendra souveraine un +jour, peut-être... + +--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grand coeur, +ajouta-t-elle, désignant les sacs. + +--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plus jeune, entre le +service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta, +croyez bien que nous n'hésiterons pas un seul instant. + +--Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaître +un des trois sacs. + +--Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en subtilisant d'un geste +prompt le deuxième sac. + +Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, s'empara du dernier +sac en disant: + +--C'est pour vous obéir, madame. + +Fausta dit soudain: + +--Vous allez en expédition, messieurs. + +Les trois dressèrent l'oreille. + +--La même somme vous sera comptée à la fin de l'expédition... + +Les trois furent aussitôt debout. + +--Il s'agit de Pardaillan, messieurs. + +--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle +cette générosité, plus que royale, est-elle le prix? + +L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Les faces +épanouies devinrent graves et inquiètes, les yeux scrutèrent les coins +d'ombre, comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui dont le +nom seul suffisait à les affoler. + +--Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher? demanda Fausta, +sans raillerie. + +Les trois hommes hochèrent la tête. + +--Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est +pas trop cher! + +--Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore Fausta. + +--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y +a de quoi hésiter! + +--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dépenser les +pistoles qui tintent dans'ce sac? + +Fausta, toujours glaciale, dit simplement: + +--Décidez-vous, messieurs. + +Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils préméditaient +le meurtre eût été là pour les entendre, Sainte-Maline dit: + +--Il s'agit donc de?... + +Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa pensée. + +Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Fausta formula +tout haut, froidement, résolument, ce que le brave n'avait pas osé dire: + +--Il faut tuer Pardaillan! + +--Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline. + +Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre, la +rapière au poing, les trois crièrent: + +--Sus à Pardaillan! + +Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers Bussi. + +--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer +au service de la princesse Fausta? + +--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honoré +d'entrer à votre service. + +--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une épée telle +que la vôtre serait d'un appoint précieux. Faites vos conditions +vous-même. + +Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un +accent de haine furieuse, il gronda: + +--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de +Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortune +jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'à la dernière +goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame, +j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour +le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon +indépendance. + +--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans +les mêmes dispositions à votre égard. + +--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette +entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre +zèle ni de votre dévouement, mais vous agissez pour le compte de madame, +tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa +haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en +lui-même. + +--Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? demanda Fausta. + +--Très vague, madame. + +--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tôt possible, +insista Fausta en se levant. + +--Il mourra! grinça Bussi avec assurance. + +Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondèrent. + +--Il mourra! + +--Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec un geste de +souveraine. + +Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir, +le premier soin des trois ordinaires fut d'éventrer leurs sacs, et +d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation +intense. + +--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une +poignée de pièces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche! + +--Le service de Fausta est bon! + +--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura +Chalabre en hochant la tête. + +Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas: + +--C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable d'homme! + +--C'est pourtant ce même homme que nous devons attaquer... + +--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. + +--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la +prospérité, ma foi! tant pis pour Pardaillan! décida Sainte-Maline. + + + +XVI + +LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS + +Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau +dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement: + +«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais +qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses +planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.» + +Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour +de lui: + +--Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné +comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller? + +--De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur +Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander +mon chemin? + +Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit: + +«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du +loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai +quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il +prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons! +je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable! +j'arriverai toujours quelque part!» + +Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main +sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la +moindre alerte. + +Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme +une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies +transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci +par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en +sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt +sombres ou même complètement obscurs. + +Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait +brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de +la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit +le bruit d'une troupe nombreuse en marche. + +Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible +de passer inaperçu. Il s'arrêta. + +Au même instant, un commandement bref se fit entendre: + +--Halte! + +Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à +terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les +différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe. + +«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?» + +Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait +dans les circonstances graves et murmura: + +«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand +inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...» + +Et il reprit sa marche en avant, sans se presser. + +A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes +déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la +présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la +fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés. + +Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième +groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la +partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu +des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque. + +«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!» + +Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était +occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour +y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un +air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout. + +Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y +avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur +les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures. + +Pardaillan sentit la confiance lui revenir. + +Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il +entendit une voix murmurer: + +--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut +vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous +est coupée... + +Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui +répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades +en courant. + +«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté +de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me +prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui +s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq +rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa +fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas +de sa faute!» + +Il s'éloigna à grands pas en grommelant: + +«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si +seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir +en arrière, je n'aurais garde de le faire...» + +Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme +cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et +allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en +somme, bien que sa situation fût plutôt précaire. + +Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche +d'une nouvelle troupe. + +«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant +instinctivement autour de lui. + +Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit +à lui. + +«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il. + +En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure; +d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la +porte qui se trouvait là. + +Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la +porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par +l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse, +repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue, +retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de +soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut +sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la +porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché, +s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir. + +«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.» + +Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait +abrité momentanément. + +C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le +chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque +constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se +rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua +un petit escalier tournant. + +«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le +choix.» + +Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement, +prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une +sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre +à droite, la troisième à gauche de l'escalier. + +D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il +eut une moue significative et murmura: + +«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une +souricière.» + +Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une +demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser +lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui +lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber +cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se +diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre +un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et +entendit distinctement une voix qui disait: + +--Eh bien, que fait-il? + +«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se +trame là derrière.» + +Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention. + +Une deuxième voix inconnue répondait: + +--Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu. + +«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas +douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre +trahison, monsieur Espinosa.» + +De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton +bref et impérieux qui lui était habituel: + +--Les troupes? + +--Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du +palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des +rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les +sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces +rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie... + +--Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait +voir! + +Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion +se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer +brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la +gorge et lui dire: + +«Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi +de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!» + +Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la +porte ne fût pas fermée à clef. + +Cependant, Espinosa donnait ses ordres: + +--Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer. + +--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien +obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui. + +«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne +de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas +encore!» + +Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta +solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa +une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne +l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce. + +Elle était vide. + +D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue +visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans +meubles, froide, obscure. + +Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec +quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à +propos fermée sur lui. + +«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il. + +Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré. +Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un +mécanisme invisible, se referma d'elle-même. + +«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où +pointait la sueur de l'angoisse. + +Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close +et paraissait assez solide pour résister à un assaut. + +Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il +ne se reconnaissait plus. + +L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré +était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il +n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et +celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier. + +Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir +l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu +l'horreur le pénétrer. + +Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il +errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir. + +S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est +pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En +quoi consistait-il? + +«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et +que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre +des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement +observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous +laisserons libres devant lui!» + +Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans +les passes les plus périlleuses: + +«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les +gens, il faut encore qu'il les injurie!...» + +Il demeura un moment rêveur et murmura: + +«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend +dans cette salle!» + +Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la +trouver ouverte. + +«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque +je dois passer par là!» + +Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un +couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence... + +Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé +déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et +il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à +conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il +sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur +battait la chamade pendant qu'il se disait: + +«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne +saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!» + +Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant +sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui +s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus +épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours, +sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait +éperdument. + +Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans +l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe +qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta +attentivement. + +«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir +briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.» + +D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague +était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir, +retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus +devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui. + +«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai, +bien moyen de passer!» + +Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net: +derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à +pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux. + +«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable! +il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant +d'ici!...» + +Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure. + +«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la chambre de torture, +je pensais bien qu'on m'aurait ménagé une de ces voies dans lesquelles +je dois passer.» + +Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui céda, ainsi qu'il +l'avait prévu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans +s'arrêter. Il repoussa rageusement la porte en maugréant: + +«En voilà encore une que je ne pourrai plus ouvrir!» + +La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas. + +«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-là! Qu'est-ce que +cela veut dire?» + +Comme pour le renseigner, une voix cria soudain: + +--Nous le tenons! il est entré là! + +Au même instant, il entendit une galopade désordonnée. + +«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer. +Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystère.» + +Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et +inspectait les lieux. + +«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-être toujours +le même qui change d'aspect et où je suis ramené sans m'en douter.» + +Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut placé justement à +côté de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte. +Il était temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre disait en +frappant la porte: + +--Il est là! Je l'ai vu se glisser. + +--Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérative, nous le tenons! + +--Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le bahut. + +Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps, des rires, +des plaisanteries, des menaces éclataient. Le chevalier comprenait +parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de +tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait +espérer, lorsque le bahut serait tombé--ce qui ne pouvait tarder--était +d'en découdre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous +le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par où il +pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards +scrutateurs, ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé précédemment +par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, là, une ouverture +que le bahut servait à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas +remarquée au premier abord. Il se pencha. C'était encore un petit +escalier qui s'enfonçait dans le sol. + +Pardaillan réfléchit une seconde: + +«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», décida-t-il +sur-le-champ. + +Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il descendit à tâtons +et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un +étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et si bas qu'il +fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il fit une vingtaine de +pas, assez surpris de n'être pas poursuivi, A ce moment, il entendit +derrière lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée +violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtèrent en effet, une +grille qui venait de se fermer sur lui. + +«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on +ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.» + +La situation du chevalier, traqué dans les couloirs du haut, était +brillante comparée à celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En +haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs +spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait +un air qui sentait bien un peu le moisi, à la vérité, mais qui, somme +toute, était encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect. + +Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant, +semé de flaques dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici, +plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et +de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait le répugnant +contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas. + +Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue +de ces interminables marches et contre-marches commençait à se faire +cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter. + +Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait de lui dès +qu'il séjournait. + +De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur. + +Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à sa parole +et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable où il +jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer ce +qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course +affolante où tout se terminerait pour lui dans les raffinements de +quelque supplice monstrueux. + +Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui +advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant +amèrement son manque de résolution, exaspéré à tel point que, pour un +peu, il se fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à se +persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes d'armes et que tout, +même la mort, était préférable à sa situation présente et surtout à ce +danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait +dans la salle des tortures. + +Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de l'affolement, au plus +fort de la fureur, une lueur d'espoir et de réconfort, en cette suprême +constatation: + +«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout et machine admirablement +le guet-apens, a oublié de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma +dague et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer +vivant à ses bourreaux!» + +A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du bout du pied: c'était la +première marche d'un escalier. + +«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir +là et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!» + +Il frissonna longuement et: + +«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant +que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me défendre. Montons!... +Allons voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.» + +Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, faiblement éclairée +par un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule, +succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, lui +parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une +tombe, il aspira avec délices l'air tiède et moisi qui tombait du +soupirail. + +Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec le bien-être, la +confiance et le courage lui revinrent aussitôt. + +Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues +accumulées dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il +s'écria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine: + +--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas à +lutter avec les immondes bêtes qui m'assaillent en bas. Tête et ventre! +il fait bon vivre! + +Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitude +habituelle. Alors il pâlit et murmura: + +«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse salle des tortures qui +doit être pour moi la fin de tout!» + +Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale qu'elle avait au +moment de l'action; et, de son oeil froid, il étudia plus minutieusement +ce lieu patibulaire. + +La salle était relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs +étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dallée de même +marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous +les sens, servaient à l'écoulement du sang des malheureux sur qui la +main de l'inquisiteur s'était appesantie. + +Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur des +tablettes, une collection complète de tous les instruments de torture en +usage, et Dieu sait si l'époque était féconde en inventions de ce +genre! Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses de fer, +couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, réchauds, +paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient là, +rangés méthodiquement et soigneusement entretenus. + +L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait de plain-pied à +la salle. Il n'y avait pas de porte. C'était comme un trou noir qui se +perdait dans la nuit opaque. + +Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée de fer, +défendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires. + +Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au cours de sa fuite +éperdue, il n'eût pas manqué d'aller à elle, avec la quasi-certitude de +la trouver ouverte. + +Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait aboutir là, il +savait que cette salle d'horreur était le terme où il devait trouver la +mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait +dit lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan était +donc certain que cette porte était bien cadenassée, et qu'essayer de +l'ébranler serait peine inutile. Par là sans doute viendraient le +bourreau et ses aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux +d'assister à son agonie. + +Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher la porte, de la +visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus? +Tout à l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête aux +assassins. + +Instruit par l'expérience, il marchait en sondant le terrain, craignant +une surprise ou quelque coup de traîtrise que les machinations +fantastiques dont il était la victime lui faisaient une nécessité de +prévoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer +garnie de pointes acérées; il prit en outre un couteau à lame courte +et large--ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se +briser dans le choc qu'il devinait imminent. + +Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute au +bourreau, le traîna dans un angle, et, la rapière au poing, la dague et +le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, il s'assit et +attendit en établissant lui-même la situation. + +«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs +ne s'écartent d'eux-mêmes pour permettre de m'assaillir par-derrière. +Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le +temps.» + +Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. Tant qu'il +avait marché, le feu de l'action l'avait empêché de songer à la faim. +Maintenant qu'il était immobile, elle se faisait impérieusement sentir. +Sans doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le dévorait et +le faisait cruellement souffrir. + +Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint que, +peut-être, Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de le +laisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna le frisson de +la malemort et il fut aussitôt sur pied en grondant: + +«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu +stupidement la mort sans rien tenter pour l'éviter... Cherchons, +mort-diable! cherchons!...» + +Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect +formidable l'avait tout d'abord rebuté, et il formula sa pensée à haute +voix: + +--Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en +parlant, il franchissait les trois marches, il était sur la porte. Les +lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrent facilement et sans +bruit. + +Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; il examina la +serrure. Elle était fermée et bien fermée. + +Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle ne fut même pas +ébranlée. + +Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et la gâche. Il +étouffa un cri de joie. + +Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes. La +dévisser n'était qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la +chambre pour mener à bien cette opération. + +Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et, +tout en travaillant, il se disait: + +«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont généralement +enchaînés et escortés de gardes... sans cela on n'aurait pas commis +l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a +oublié ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... aussi, j'en +profite.» En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux vis +étaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la +sueur de l'angoisse au front, et murmura: + +«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...» + +Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux mains l'énorme serrure +et tira à lui: la gâche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit. + +Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie délirante. En effet, il +l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer à entrer dans la chambre de +torture; là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait, +nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa avait-il réellement pensé à +le laisser mourir de faim dans ce cachot. + +Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait être son +tombeau; il n'avait donc plus rien à redouter, les embûches de +l'inquisiteur devaient s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela +lui paraissait très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait. + +Avec un soupir de joie, il murmura: + +«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!» + +Il commença par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se +trouvait dans une façon de petit vestibule et il avait en face de lui +une porte simplement poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva +alors dans une allée étroite, largement éclairée par un oeil-de-boeuf +situé tout en haut, à droite. + +«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien +cru que je ne le verrais plus.» + +En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un intérieur, c'était la +lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le tout était d'arriver +jusque-là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il +n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était par la joie de +revoir le ciel et la lumière. + +«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!» + +Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un caveau mortuaire. +Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sa +nouvelle prison. + +Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de +cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une +seule, celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant le +dépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement. + +Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'être +en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaient en bois de +chêne massif et lourd. + +Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un rire silencieux et, +désignant les deux cases vides: + +«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour atteindre cette lucarne.» + +Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'à +la case du haut où il dut s'allonger tout de son long sur le ventre. + +«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce +n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche», pensa-t-il. + +L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillan +sortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des +jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire: + +«Un saut magnifique.» + +A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivales garnies +de vitraux de couleurs à sujets religieux. + +«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!» + +Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tâter +les barreaux. + +«Ils sont en bois!» + +Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était bien +définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser, +franchir le mur qu'il voyait là-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour +lui. Il était maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa +délivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait racontant +cette fantastique aventure à son ami Cervantes. + +Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne +résisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse. + +Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait de toutes ses +forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui, +pesait sur sa gorge. + +«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il rentra +précipitamment la tête. + +Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce de son +visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se +rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète. + +Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. Il heurta +violemment une cloison. + +Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait à du bois +dur comme du fer... Il se sentait pressé dans des cloisons épaisses et +solides, basses et étroites, dans lesquelles il respirait péniblement, +serré de toutes parts. + +Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil. + +Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant: + +«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! Voici donc le piège +final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donné tête baissée comme un +étourneau!» + +Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, lorsqu'il +s'immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrent soudain +devant ses yeux éblouis. + +Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, Pardaillan +chercha d'où venaient ces lumières. + +Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans l'intérieur de sa +boîte, à hauteur du visage. + +«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit, +regardons et écoutons.» + +Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit: + +L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment éclairé. Au +milieu de l'allée centrale un catafalque autour duquel brûlaient huit +cierges. + +Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan devina que +ce catafalque lui était destiné et qu'on allait porter là son cercueil. + +Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre et s'approchèrent +du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit: + +--On va donc célébrer l'office des morts? + +--Oui, mon frère. + +--Pour qui? + +--Pour celui qui est dans le cercueil. + +--L'homme qui a passé par la chambre de torture? + +--La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n'est qu'un +épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveau des morts +vivants. + +Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte de la +chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, et une longue théorie de +moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et, +d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le +bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque. + +Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de +toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'à +ce que la petite chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits +sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses desservants et de +ses enfants de choeur. + +Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se répandirent en volutes +sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une +musique tour à tour plaintive et menaçante. + +Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, entonnèrent le +_de Profondis_. + +Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou d'horreur, glacé +d'épouvanté, secoué du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister +à son propre office des morts. + +Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poings les +parois de son étroite prison. + +Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. Mais, +lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient: + +«_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_» + +Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirèrent +comme ils étaient venus: en procession lente et solennelle. Les +desservants éteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le +silence et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement éclairé +par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voûte, il n'y eut plus +que les quatre moines porteurs... + +Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il entendit un de ces +moines demander, avec une indifférence placide: + +--La fosse de ce malheureux est-elle creusée? + +--Il y a plus d'une heure qu'elle est prête. + +--Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est +l'heure de souper. + +Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors, +rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre le judas, il +cria: + +«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer +vivant!...» + +Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurs +continuèrent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement, +n'apportant aucune précaution dans l'accomplissement de leur funèbre et +abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils étaient de se rendre au +plus vite au réfectoire. + +Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il +tenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air, dans +un jardin, et il frissonna: + +«Le cimetière!...» + +Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la +marche vers le trou suprême lui parut s'accomplir avec une rapidité +fantastique. C'est qu'il espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en +sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la +terre pèserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de délivrance +serait à jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un +sol meuble. + +Il perçut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui +fut soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse. + +Une voix de basse tonitrua: + +«_Requiescat in pace!_» + +Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna. +Et, avec une résignation où perçait encore et malgré tout une pointe de +raillerie, il murmura: + +«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!» + +Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôt il se +ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner le couvercle à +grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant de +faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi? + +Il n'en eut pas conscience. + +Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant de toutes +ses forces décuplées par le désespoir et la rage, il essayait de faire +sauter le couvercle, tout à coup, au moment où il râlait, à bout de +forces et de courage, sur une faible poussée de l'épaule, le couvercle +s'ouvrit comme de lui-même, eût-on dit. + +--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan. + +Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira +à grands coups comme s'il n'eût pu rassasier ses poumons et passa +machinalement sa main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes de +sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil et regardait autour +de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas à fuir. + +Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non dans un cimetière +comme il l'avait cru. Il ne remarqua même pas que sa fosse n'avait +presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur +lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque agencement +spécial, éparpillée à droite et à gauche, laissant le cercueil bien +dégagé. + +Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose: + +C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace +devant lui, et que, maintenant, enragé de vengeance, il était résolu à +tordre le cou de ce scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice +sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapière au +poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force à tenir tête +à tous les sbires de l'inquisiteur. + +Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir--la nuit +commençait à tomber--ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada +lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante +rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers +une porte dérobée située juste en face de lui. + +Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit. +La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie +d'hommes d'armes... + +Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta +à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant, +s'écria d'un air étonné: + +--Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc? + +Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose: +c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage. + +--Par où sort-on? répondit-il. + +Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans +savoir, et s'éloigna à grands pas. + +L'officier cria à son tour: + +--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là! + +Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se +détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras +et dit, très poliment: + +--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on +sort... c'est par ici. + +-Et, du doigt, il désignait la direction opposée. + +--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne +sachant s'il rêvait où s'il était éveillé. + +L'officier répondit paisiblement: + +--Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous +fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à +droite. + +--Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous +n'êtes donc pas là pour m'arrêter? + +--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il +est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi. +Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan! + +Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il +était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme +qui lui parlait: + +--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la +fièvre... là... dans ces couloirs. + +--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant. + +A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme: + +--Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme +vous étiez entré? + +--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il? + +Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre. +Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux +flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une +colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage: + +--Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte +à régler! + +Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était +particulier, il reprit paisiblement: + +--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si +vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas +vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai +voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement. +Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les +apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans +ma main, comme vous l'avez été dans ce palais. + +Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt: + +--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes +épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux. +Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez +broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave. + +Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans +qu'il eût discerné par où ni comment. + + + +XVII + +OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES + +Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il +sortit, la nuit était venue. + +Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il +calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer +dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le +cercueil. + +«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui +infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse +métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au +se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! +l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?» + +Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et +il marchait en titubant comme un homme ivre. + +Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit +était tout à fait venue, il bougonnait: + +«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel, +la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de +provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.» + +Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua +lui-même. + +Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se +fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres +s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse +avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que +ripaille et beuverie. + +Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour +devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de +revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait +Fausta, bien décidé à occire Pardaillan. + +Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était +solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé +ou tué son homme... + +Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire, +l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir +intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa +situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation +avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se +jouant, désarmé devant témoins. + +Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises! +Il en avait pleuré de rage. + +Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite +de cette rencontre--la quatrième--qu'il était venu chercher si loin, il +avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce +diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le +ménager. + +Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même. + +«Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'écrase à l'instant même si +je sais pourquoi!--s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce +soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands +pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en +arrive là, moi, Bussi!» + +Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni +loi... mais il n'était pas un assassin! + +Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en +arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de +honte. + +«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre +moyen.» + +Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se +révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait, +tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier: + +«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne +m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme +vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...» + +En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut +chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent. + +Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar, +où Bussi s'informa. + +--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit +sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait. + +Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea. + +«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant +le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du +palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!» + +Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se +blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui +«plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas +longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir +Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha +une imprécation à Bussi qui grinça. + +«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa +l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité +magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu +copieusement!» + +Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se +lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant +sous les arcades. + +Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le +chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût, +à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à +faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans +la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle +insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche +d'un chemin plus sûr. + +Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré +le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin +d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement: + +--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charité, au nom du Christ +crucifié!) + +Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût +prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées +préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce +faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il +étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne. + +Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en +athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui +couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une +épaisse barbe noire, inculte. + +Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux +fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette +physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il +tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en +égrenant tout son chapelet de bénédictions. + +Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion. +Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa +brusquement. + +Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant +terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient +ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste +foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde. + +Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu--geste +mortel--du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre, +témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs +yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta: + +--Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce +mendiant est faite! + +Au même instant, le chevalier pensait: + +«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble +l'avoir entendue déjà...» + +Et, machinalement, il se retourna. + +Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que +jamais et nasilla éperdument: + +--Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!) + +Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les +épaules et murmura à part lui: + +«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!» + +Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda: + +«Brute!... Il le laisse échapper!» + +Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à +faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale +correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant. + +Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait +disparu comme par enchantement. + +Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était +engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la +Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé. + +«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage. + +Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au +poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le +séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la +dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant: + +--Enfin! je te tiens! + +A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de +la nuit: + +--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!. + +Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit +trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement +de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules, +ne fit que l'effleurer au bras. + +En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le +couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide +défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et +murmura en dégainant, sans se presser: + +--Don César! + +El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos +pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété +qui toucha profondément le chevalier: + +--Vous n'êtes pas blessé, monsieur? + +--Non, mon enfant, rassurez-vous! + +Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui +s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute. +Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur +les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils +chargèrent avec ensemble. + +Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait +affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don +César: + +--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés +de nous prendre par-derrière. + +La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les +quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les +reçurent sans faiblir. + +Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois +ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de +don César faisait avorter piteusement leur coup. + +En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui +seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis. +Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise. + +Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur +faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici +qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils +croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son +épée avec une maîtrise incontestable. + +Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le +cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves, +pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils +attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce +mauvais pas ou à y laisser leur peau. + +Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait: + +--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu? + +--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs +paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin. + +--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle +raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le +voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont +comportés si galamment avec moi ce matin même. + +En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler +Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil +à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se +trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant +et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être +rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait +de sa voix mordante: + +--Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves +gentilshommes. + +Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de +parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier +qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui, +sans lui, eût été touché à deux reprises différentes. + +Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même +l'avoir vu. + +Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était +ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis +tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de +ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant +paisiblement: + +--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés. + +Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé. +Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre +défaillance. + +Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs +accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle +fantastique de deux hommes--d'un seul homme eût-on aussi bien pu +dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,--tenant tête à quatre +forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à +gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement +parés, jamais rendus. + +Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery: + +--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez +fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de +suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que +je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous. + +Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant +cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer +au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils +s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur +se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus +jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa +son épée en disant: + +--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions. + +Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme +s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent +de même. + +Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement: + +--C'est bien, messieurs. + +Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas, +lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien +gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme +terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les +yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui +l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama: + +--Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!... + +Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne +saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau +chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un +sanglot atroce: + +--Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!... + +Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas +Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent +avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière +lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en +hurlant désespérément: + +--Tue-moi!... Mais tue-moi donc! + +Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de +Bussi-Leclerc. + +Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc, +comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups +d'ongles en criant: + +--Oh! démon! il ne me tuera pas!... + +Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de +tristesse que de colère: + +--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A +chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours +agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et +de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu +geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous +avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. +Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et +vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes, +j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment +trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais, +pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous +avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai +droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma +vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le +bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez +combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, +je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la +grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, +vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu +être. + +Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc +en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui +s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer +plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix +presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le +front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien +qui hurle à la mort. + +Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires, +pâles et raides d'émotion, continua: + +--Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce +matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, +ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le +faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil, +mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant... +Evitez, messieurs, de vous heurter à moi... + +Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet +homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves, +lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face, +sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla +leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles +sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement. + +--Au revoir, monsieur de Pardaillan! + +--A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave. + +Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et +s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il +était de bon ton pour des mignons. + +Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il +poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de +don César: + +--Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que +vous devez avoir faim. + + + +XVIII + +DON CRISTOBAL CENTURION + +Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous. +Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au +bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à +toute la scène. + +Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de +le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire +en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour, +patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs. + +En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux +abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser +l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses, +saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de +flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille, +le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui, +enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné +de se délecter à si appétissant spectacle. + +Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait +en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les +pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments +bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de +venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour +couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes, +gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et +tartes, renforcés par les fruits frais de la saison. + +Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service, +Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste +Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la +vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table: + +--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par +ma foi! j'en avais besoin. + +--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue, +vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant +pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi +frappé... Il y a certainement autre chose. + +Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans +répondre. Puis, haussant les épaules: + +--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don +César. + +Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place +sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son +intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi: + +--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je +vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous. + +Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air +affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles +elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient +être le fond de son caractère, il répondit vivement: + +--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais +coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me +voici à nouveau votre débiteur. + +--Comment cela, monsieur? + +--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui +m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi! + +--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela? + +--Nécessairement, monsieur. + +--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action, +ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez, +attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en +juge par leur mine. Nous causerons en mangeant. + +Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions +accumulées devant eux. + +............................................................ + +Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et +les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un +personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention. + +Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance +d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier +de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son +poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était +tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le +quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au +Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de +l'Alcazar. + +Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe +et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça +respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale +des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à +la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale. +Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le +mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une +porte et s'effaça. + +Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était +celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément +appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de +bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces +à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait +presque démis le bras. + +Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce +de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le +personnage. + +--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà! + +Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja +venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté +hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour. + +Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire +plus ample connaissance avec lui. + +Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y +en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit, +il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation. +C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se +connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que +par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans +un royaume où prêtres et moines sont légion. + +Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont +l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux +fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de +facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la +conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en +demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de +biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits +pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le +diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé +d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement +économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait +précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre +pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et +patientes recherches. + +Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance +avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion, +se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant +protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce +temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de +Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté +indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur. +Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance. +Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a +malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce +mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net +à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une +parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute +évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens. + +La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don +Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, +qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille. + +Durant quelques années, il continua de vivoter. + +Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit +détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement +le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se +servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque, +il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les +possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou +vengeait une offense mortelle, un honneur outragé. + +Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était +merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie, +en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses +occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait +une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là, +écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore +rédigeait les plaidoiries de tel avocat. + +Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il +appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une +de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de +l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable, +promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté +catholique. + +Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable, +et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de +l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, +faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de +le comprendre et de le bien accueillir. + +Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il +pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout, +capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable +de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main. + +Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions +mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte +du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel +serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer. + +Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien +accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin +le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des +appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas +moins mirifiques au bravo. + +Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu +exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment +encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il +était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne +se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui +faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant. + +Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût +pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant +Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il +restait momentanément foncièrement attaché à son cousin. + +Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le +colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage. + +--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement. + +Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix +qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une +sourde irritation: + +--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des +raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper. + +--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre +qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste +déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me +retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!... + +Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La +disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, +fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie: + +--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon +sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir +trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans +votre malheur, vous avez encore du bonheur. + +--Comment cela? + +--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un +Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été +irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune +de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa +Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre +votre place... + +--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut +une vengeance. + +--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur +fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le +Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en +réponds... + +--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il? + +--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se +restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait +l'aumône... + +--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et... + +--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide. +S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il +faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui +enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné +à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable +du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici. + +Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit: + +--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou +vif, dusse-je démolir la bicoque. + +--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en +faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel +malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je +n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire... + +--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie +frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi. + +--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi. + +Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu: + +--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait, +dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de +rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous +êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est +certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de +ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué +par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres... +L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me +couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je +n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai +accepté la punition sans murmurer. + +--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes +spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas +juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci. + +Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au +dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en +serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en +souriant: + +--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce +Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme +je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se +fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi. + +--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que +veux-tu? + +--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main, +à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais +entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur. + +--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se +dirigeant vers un cabinet d'ébène. + +Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant +piteusement son bras en écharpe: + +--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec +mon bras malade? + +--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais +oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant, +je n'agirai pas sans un ordre écrit. + +--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas? + +Centurion parut réfléchir un instant et soudain: + +--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi? + +Barba Roja haussa ses larges épaules. + +--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous +plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?» + +Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja, +Centurion dit d'un air détaché: + +--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!... + +--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la +signature du roi? + +--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut. + +--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer? + +--Cela n'en vaut que mieux. + +--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute +sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou +religieuses? + +L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte. + +--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps +passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver +l'oiseau déniché. + +Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il +murmura: + +--Diable! un blanc-seing... + +Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent: + +--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas +pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre... + +--Barba Roja se décida brusquement... + +--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il. + +--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi +puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon +sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!... + +Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des +blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du +roi et le tendit à Centurion en disant: + +--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition. + +Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja +avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du +familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier. + +Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant +vers la porte, il s'écria: + +--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il +me faut aller changer ce costume. + +Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une +timidité étrange chez ce colosse, murmura: + +--Cristobal!... + +Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja, +très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette +brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête: + +--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz +votre sac une bonne fois. + +--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant. + +--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion +narquois. + +--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux +coups?... reprit Barba Roja. + +--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois +la jeune fille est à l'auberge... + +--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage +s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi +tout ce que tu voudras!... + +--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et +bas. + +Et tout haut: + +--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et +votre amour. + +Et, sur ces mots, il s'éclipsa. + + + +XIX + +LE SOUPER + +Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion, +et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait +d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant, +comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui +paraissait incroyable: + +«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et +montrer ce dont je suis capable!» + +Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux, +ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, +surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion +s'arrêta et demanda à voix basse: + +--Eh bien? L'homme? + +--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de +l'auberge. Il les a mis en fuite. + +--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité. + +--Il lui est venu du secours. El Torero. + +--Et maintenant? + +--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il +a appelé Cervantes. + +--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens +m'avertir à la maison des cyprès. + +L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la +nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense. + +A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert, +une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de +massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils +parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure, +une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage +comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une +muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait +contre toute intrusion intempestive. + +Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il +frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa +le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après +avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste +et somptueux vestibule. + +Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre +d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le +bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût +prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et +l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe. + +Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce +cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les +splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la +pièce. + +Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de +brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et +majestueux. + +C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à +un agenouillement. + +--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange +costume du personnage. + +--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing. + +--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion. + +Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja. + +Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment +rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et, +toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla +s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture +sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant: + +--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur +le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres +promises. + +Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup +d'oeil. + +--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans +doute... + +--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta, +très calme. + +--Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille +livres! + +--Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec +laquelle vous avez exécuté mes ordres. + +Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint +arquer les lèvres de Fausta. + +--Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible +autorité. + +Centurion ne bougea pas. + +--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion. + +--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous +annoncer que je tiens Pardaillan. + +Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle +se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque +prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles: + +--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous? + +Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain +mépris dans le ton de ces paroles. + +Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit: + +--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans +une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En +sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds +comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous +cueillons l'homme... + +--L'homme!... Qui ça, l'homme? + +--Mais... Pardaillan... + +--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta. + +--Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le +chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne +préfériez que nous l'expédions proprement ad patres... + +«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un +bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, +c'est contraire au sens naturel des choses.» + +Et, à voix haute, sans nulle raillerie: + +--Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer, +vous et vos dix braves. + +--Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame? + +--J'en suis sûre, dit froidement Fausta. + +--Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut. + +--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de +Pardaillan. + +Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste +impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques +lignes: + +--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à +vous si vous le voulez. + +--A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire? + +--Je vais vous le dire, répondit Fausta. + +Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo +attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son +sein, et dit: + +--Si vous réussissez, ce bon est à vous. + +--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre. + +--Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre. + +--Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain. + +--Qu'est-ce encore? + +--Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à +don Almaran. + +--Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement. + +--Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours. +Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne +suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le +diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je +devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe... +Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre +l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba +Roja. + +--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible. + +Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette. + +--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera, +par ma volonté, livrée à ton parent. + +Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie. + +Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers +détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet +obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et +qui s'appelait Pardaillan. + +Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor +où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas +invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans +un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller +doucement, la tête penchée sur son épaule. + +Cette jeune fille, c'était Giralda. + +--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure. + +Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au +bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main +droite, et entra. + +La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée +surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple, +éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient +en assez mauvais état. + +Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se +présenta aussitôt. + +Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du +côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que, +lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles, +qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une +encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel +s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face +de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la +pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie. + +Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit, +précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées. + +Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et +se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le +laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte +de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à +l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond, +sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais +fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions +anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de +larges dalles de marbre blanc. + +A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui +n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la +leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son +inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau, +fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle +elle prit une petite pastille. + +«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à +Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui +n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette +pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette +fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je +n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.» + +Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla +légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu +du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante +s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement. + +Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double +tour. + +--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta. +Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement +cette porte. + +Le laquais s'inclina en signe d'obéissance. + +Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait: + +«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi... +si j'en avais le désir.» + +Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le +Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la +Giralda, en murmurant: + +«Allons styler la petite bohémienne.» + +Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par +elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens, +Pardaillan devise paisiblement avec ses amis. + +--Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette +rue? dit-il à don César. + +--C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans +appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi. +Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant +vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en +inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y +rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés. + +--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés +de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu? + +--Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne +serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le +palais. + +--Nous serions entrés, assura Cervantes. + +--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse +malice. + +--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu... +et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous +délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais! + +--Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas. + +--Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé. + +--Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la +plus insigne folie que vous eussiez pu faire. + +--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero. + +--Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!... +grommela Pardaillan. + +--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort? +reprit-il, s'adressant à Cervantes. + +--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien +vivant, que diable!... + +--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis +mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment +et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu +dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne? + +Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin +généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio. + +--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse, +est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier? + +--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer +le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet +excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces, +et non pour laver les dalles de cette cour. + +--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du +chevalier, rougissait de plus en plus. + +Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir. + +--Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César. + +--Sans doute... puisque me voici. + +--C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes. + +--Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort... + +--Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant. + +--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis +aussi vivant... puisque je suis mort-vivant... + +Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana +jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans +la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant +qu'intrigué, disait: + +--Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez +d'échapper à quelque terrible danger. + +Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des +effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut +achevé, il s'écria joyeusement: + +--Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes +intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de +Bussi-Leclerc. + +--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais +tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui +nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé +me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu +s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié +pour vous avertir du danger. + +Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux. +Tout à coup, redressant la tête: + +--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda. + +--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur. + +Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage +souriant du jeune homme: + +--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce +calme me surprend, je l'avoue. + +--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en +continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda +s'obstine à ne pas quitter l'Espagne. + +--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis +que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce +pays est mauvais pour vous comme pour elle. + +--C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les +épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête. + +--C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple +caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda, +comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque +temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être +sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême +bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être +ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils +désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront +haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se +meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur +de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne +savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus, +ajouta-t-il avec un accent poignant. + +--Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais +pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches? + +--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le +savez--ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées +et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... +même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses +recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa +disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs +fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir +avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler. + +Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le +Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait +pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos. + +--Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée +volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer? + +--La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux. +Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que +pensez-vous donc? + +--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu +elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue, +suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous +nous mettrons ensemble à sa recherche. + +--Vous m'effrayez, monsieur! + +--Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme +habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la +corrida? + +--Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair +sombre. + +--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître? + +--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a +fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté +a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me +rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez +bien que je ne saurais me dérober. + +--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de +faire pareille démarche? + +--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en +est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante. + +Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant +par-dessus la table, à voix basse: + +--Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une +étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous +n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe? + +--Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je +hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et +vous voyez que je sais respecter un serment. + +Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas +à se méprendre. + +«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les +choses!» + +Et, tout haut: + +--Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques +jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout +le monde... + +--Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant, +dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et +de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu +que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou +dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon +et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien +l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai +donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même +à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à +vous, que je connais depuis quelques jours, à peine. + +--Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté. + +--Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté +qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos +yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante +bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce +sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le +doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi, +monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je +me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert. + +--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien +en face don César: + +--En somme, que savez-vous de votre famille? + +--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont +morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille. + +--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas +trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de +votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît +comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur. + +--Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une +fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni +ma douleur. + +--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan. +Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non, +sur ce point? + +Le Torero secoua tristement la tête: + +--Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien +sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails, +l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler +certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que, +m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si +vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre. +Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme +mort! + +--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre +naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler +certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer? + +--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir +d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a +dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère +sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne... +Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que +de ma main. + +--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il +pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui +lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi +soit vraiment responsable? + +Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu +pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, +le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde: + +--La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte +monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je +sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens. + +Le jeune homme se recueillit, puis expliqua: + +--Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot, +soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère +a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte, +empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai +aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la +compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il +parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma +famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin +qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui +auraient dû me revenir. + +Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur +son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient, +consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude: + +--Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une +femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se +prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir +ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi +crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire +connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui +livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni +prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie +l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il +considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de +vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé, +la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la +femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné... + +--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la +résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit +jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été +assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par +un serviteur dévoué. + +Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un +air apitoyé, pensait: + +«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué +a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains +côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?» + +Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit: + +«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime +monstrueux?» + + + +XX + +LA MAISON DES CYPRÈS + +Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre à une +question aussi scabreuse lorsqu'il fut tiré d'embarras par l'arrivée +d'un personnage qui vint sans façon interrompre leur conversation. + +C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze ans à peine, noir +comme une taupe, sec comme un sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais +singulièrement mobile. Il se campa devant don César et attendit dans une +attitude pleine de fierté. + +--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero. + +--C'est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avec un laconisme +plutôt ambigu. + +--Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda vivement le Torero. + +--Enlevée!... + +--Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une même voix. + +Au même instant, ils furent debout tous les trois. Don César, atterré +par cette nouvelle inattendue, jetée aussi brutalement, restait muet de +stupeur. + +--Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec méthode, s'exclama +Pardaillan. + +Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours campé dans sa pose +pleine de dignité: + +--Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée? + +--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ. + +--Où? + +--Passé la Puerta de las Atarazanas. + +--Comment sais-tu cela, toi? + +--Je l'ai vu, tiens! + +--Raconte ce que tu as vu. + +--Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les murs et je me hâtais pour +arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant +moi, une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était la Giralda. + +--Tu en es sûr? + +El Chico eut un sourire entendu: + +--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même je ne l'aurais +pas reconnue, quelle autre que la Giralda eût appelé El Torero à son +secours? Tiens!... + +--Elle m'a appelé? + +--Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a crié: «César! César! +à moi!» puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l'ont +emportée. + +--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit? + +El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui +faisait bouillir l'amoureux désespéré: + +--Don Centurion, dit-il. + +--Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian mourra de ma main! + +--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de +vue le petit homme. + +--Le familier que vous avez jeté dehors l'autre jour, dit Cervantes. On +sait trop pour le compte de qui opère ce sacripant! + +--Pour qui? + +--Pour don Almaran, dit Barba Roja. + +--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi? + +--Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier? + +--Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire. + +Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa là-dessous!... +Enfin je suis là et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me +sens de l'affection.» + +Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire du petit +homme: + +--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la +Giralda? + +--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero! + +--Et tu sais où ils l'ont conduite? + +--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ça! fit El Chico en +levant les épaules. + +--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César se dirigeant vers la +porte. + +--Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant lui. Nous avons le +temps, que diable! + +Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, n'osait pas lui +résister: + +--Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas à le +regretter. + +--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel état +je suis! + +--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme +vient de raconter est vrai, je réponds de tout... mais diantre! Il ne +s'agit pas d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard. + +--Quoi, vous consentirez?... + +Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules: + +--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, qui se contenta +d'approuver d'un signe de tête. + +--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant à El Chico, tu as +vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais où ils l'ont +conduite et tu es accouru le dire à don César. + +--Oui, seigneur! + +--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César était ici? + +El Chico eut une hésitation imperceptible qui n'échappa pourtant pas à +l'oeil perspicace du chevalier. + +--Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: «Il doit être à +l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis venu... + +Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans l'esprit du chevalier, +il ajouta: + +--Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle vienne avec lui. +Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous +vos amis... tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a pris la +Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs... +Moi, je peux vous conduire à la maison et puis après, serviteur, je ne +compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis +trop petit, tiens! + +El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet. + +--Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait évidemment +pas la naïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout +au contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins que... + +Et s'adressant à El Chico: + +--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda? + +--Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a don Centurion... +Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas +ressortis... J'ai idée qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachés +dans la maison... + +--Allons! décida soudain Pardaillan. + +Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte. + +Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche du Torero, +tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillan était bien +persuadé que le guet-apens--en admettant qu'il y eût guet-apens était +dirigé contre don César. Pas un instant la pensée ne l'effleura qu'il +pouvait être visé lui-même. + +Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions, +leur unique préoccupation à tous deux était de veiller sur le fils de +don Carlos, seul menacé. + +Quant à don César, il n'en cherchait pas si long. + +La Giralda était en danger, il courait à son secours. + +Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, et maintenant +d'épais nuages masquaient complètement la lune. La porte du patio +franchie, ils se trouvèrent dans la nuit noire. + +--Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César. + +--A la maison des Cyprès. + +--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons. + +Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de la petite +troupe et marcha d'un bon pas. + +Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le +bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda à +voix basse: + +--Êtes-vous sûr de cet enfant? + +--Eh oui, morbleu! + +--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-être +même plus. Malgré sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme +très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune +difformité. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez +pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce +point et n'entend pas la plaisanterie. + +--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le préférais enfant... + +--Pourquoi? + +--Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce +que ce nain? D'où le connaissez-vous? Êtes-vous sûr de lui? + +--Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais +rien... On l'appelle El Chico à cause de sa taille... D'où je le +connais? Il traîne par les rues de la ville et vit, comme il peut, des +aumônes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre une bande +de mauvais drôles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours témoigné +une certaine affection. Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en +jurerais pas cependant. + +--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien. + +Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan +se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voir que nulle +agression ne s'était encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin +devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant: + +--C'est là! + +--Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être trompé!... Je +deviens trop méfiant, sur ma foi! + +Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico la désigna +aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur: + +--C'est bien commode, tiens! + +De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un +tel marchepied, ne serait qu'un jeu. + +El Chico continua: + +--Évitez les allées... à cause du sable qui fait du bruit, marchez sur +le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez réussir sans qu'il y ait +bataille; sûr qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, et +s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi. + +Et le petit homme fit entendre un léger ululement parfaitement imité. + +--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-être par +un reste de méfiance. + +El Chico eut un geste d'effroi. + +--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, que voulez-vous que +je devienne, si vous vous battez? + +Don César, qui avait hâte de passer de l'autre côté du mur, tendit sa +bourse en disant: + +---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu +envers toi. Quoi qu'il arrive, désormais j'aurai soin de toi. + +El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit la bourse en disant: + +--J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens! + +--Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit Pardaillan, qui avait cru +démêler comme une bizarre intonation dans la réponse du petit homme. + +Sur un ton très naturel, celui-ci répondit: + +--J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content d'avoir rendu +service à don César, tiens! + +Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la +borne, eurent tôt fait d'escalader le mur et se laissèrent doucement +tomber dans les jardins de la maison des Cyprès. Don César voulut +s'élancer aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant: + +--Doucement, ne nous exposons pas à un échec par trop de précipitation. +C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je +passe le premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; et vous, +monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de +vue, et maintenant plus un mot. + +Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan s'avança prudemment, +évitant les allées sablées comme l'avait judicieusement recommandé El +Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui faisait +face. + +Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petit filet de +lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblait bien endormi. +Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté, aussi +sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint +au troisième côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans +l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet +de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. Il s'agissait maintenant +d'atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui se passait à +l'intérieur. + +Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans mot dire, +reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions. + +D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un épais +gazon qui étouffait le bruit de leurs pas et ils côtoyaient les massifs, +derrière lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas +d'alerte. + +Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas de la +fenêtre. Don César et Cervantes suivirent à la file et ne remarquèrent +rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse qui +s'étendait presque jusque sous la fenêtre. + +Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils n'avaient rien remarqué +d'anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrent silencieusement et +se redressèrent tout à coup pour exécuter, avec un ensemble parfait, la +manoeuvre que voici: + +Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, et étouffèrent +dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une cape fut lestement jetée sur +sa tête, vivement entortillée et serrée à l'étouffer. Des poignes +vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent comme une +plume avant qu'il eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le +portèrent dans le massif. + +La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, sans heurt, +sans bruit, sans à-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni +Pardaillan, plus, éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit. + +Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement Cervantes de son +manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforçant d'imiter +l'allure du prisonnier, s'en fut délibérément rejoindre le chevalier et +don César. Une voix brève prononça: + +--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal. + +Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte hors de la maison en +moins de temps certes qu'il n'en avaitis à y pénétrer. + +Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient parvenus sous la +fenêtre éclairée. + +Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. Mais c'était un +rez-de-chaussée assez élevé pour qu'un homme, même de grande taille, ne +pût atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur. + +Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustes plantés +dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passé sa journée +à se débattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver +bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément là, sous cette +fenêtre, la seule éclairée de la mystérieuse demeure. + +«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter la besogne», +grommela-t-il.» + +D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il pensa: + +«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumière filtre +par quantité de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenêtre de +rez-de-chaussée si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs, +paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui vaille!...» + +Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, El Torero, +impatient comme tous les amoureux, agissait. Il traînait une des deux +caisses sous la fenêtre, grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste +qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces nombreuses fentes +qui paraissaient suspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute +prudence, s'exclama presque à haute voix: + +--Elle est là!... + +En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui. +A ce moment, l'homme qui s'était enveloppé dans le manteau de Cervantes +s'approchait avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans +l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de +suspect, il s'élança d'un bond à côté de don César et regarda, lui +aussi, oubliant toutes ses appréhensions du coup. + +Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, la Giralda, +étendue, paraissait profondément endormie. + +Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sans parler. + +S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirèrent de +toutes leurs forces réunies. + +Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui +était le plus important. + +Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux qu'ils purent sur +le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient +d'ouvrir les volets. + +A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui +s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression +passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme saisit +dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants, +comme un corps privé de vie. Chargé de son précieux fardeau, qui ne +paraissait pas peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se redressa +et se dirigea vers la porte par où il était entré. + +--Vite! rugit don César en donnant de l'épaule contre la fenêtre, il +l'emporte! + +Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes ses forces, +contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, et, l'épée à la main, il +sauta à l'intérieur de la pièce. Au même instant, il entendit un cri +terrible. + +Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don César se +ramassa pour bondir. Dans le même moment, il fut saisi par les jambes et +tiré en arrière. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené +violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, porté +lui aussi hors de la maison. + +Pardaillan, lui, avait sauté. + +Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembler et +s'écrouler sous lui, et il tomba dans le noir. + +Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, et son épée, +heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme une masse, fort +rudement. Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il ne se fit +aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité la plus complète. + +«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!» + +Et, avec cet air railleur qui lui était familier: + +«Ceci me paraît une répétition des appartements si habilement machinés +du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la même journée, et +si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, la vie ne +sera plus tenable!... Le tour est bien joué, par ma foi! Il n'en reste +pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien +fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...» + +S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi qu'il avait coutume +de faire chaque fois qu'il était victime de quelque terrible mésaventure +qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas +su prévoir et éviter, il se leva, se secoua et se tâta. + +«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque toujours d'un peu +de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon épée a dû +rebondir dans la chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste. +C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se tirer d'affaire +avec.» + +Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s'assurer que la dague +y était bien. + +Il constata que, si le fourreau était bien accroché au ceinturon, la +lame, en revanche, avait disparu. + +Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Ce fut vite +fait. + +«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, pas même un peu +de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce +plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand +et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le +cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?» + +En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et +il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il se baissa et +chercha à tâtons. + +«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme +dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il été mis ici pour +moi?... Non, évidemment, sans quoi on m'eût donné de la lumière afin que +je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous verrons plus tard, +puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement... + +Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuter avec +lui-même; puis, il renifla fortement... + +«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant pas un boudoir +pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme +autre que Fausta consentirait à descendre de plein gré dans pareil +tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges sensations. Ma +respiration s'oppresse... ma tête s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate! +la damnée Fausta a passé par là!...» + +«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de façons différentes, je +serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.» + +Comme pour répondre à cette question, un judas s'ouvrit à ce moment dans +le haut de la voûte. Un imperceptible rai de lumière descendit par les +fentes du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan reconnut +aussitôt, prononça ces paroles: + +--Pardaillan, tu vas mourir. + +--Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce Fausta m'adresse +la parole, il ne saurait être question que de mort. Voyons ce qu'elle me +réserve. + +--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer, +tu as échappé au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as échappé +à l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu +m'as demandé: «A quel élément aurez-vous recours?» Je te réponds: «A +l'air.» L'air que tu respires est saturé de poison. Dans deux heures, tu +ne seras plus qu'un cadavre. + +--Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que +j'étais intrigué par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me +croirez peut-être pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé +que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que +pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai +pensé, madame. + +--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué par l'air que tu +respires et que j'ai, moi, empoisonné. + +Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre +entre deux êtres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient à travers +l'épaisseur d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà dans +la tombe et qui, sur un ton paisible et comme détaché, se disaient des +choses effrayantes. + +Cependant, Pardaillan répondait: + +--Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons +bien solidement attachés, et je crois que je suis homme à résister à +tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air à mon +intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotte est +de me vouloir occire à tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne +sais pourquoi, par exemple? + +--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta. + +--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire! +Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'échapperai à votre poison +comme j'ai échappé à la noyade et au feu. + +--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes au poison, tu restes +condamné quand même. + +--Expliquez-moi un peu cela, madame... + +--Tu mourras par la faim et par la soif. + +--Diable! c'est assez hideux cela, madame! + +--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je +voulu te l'éviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison. + +--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là votre habituelle +circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous êtes +dit que deux précautions valent mieux qu'une. + +--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les +précautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe? + +--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour +voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes +doigts. + +--Cette porte, dont la clef a été jetée dans le fleuve, dans quelques +heures sera murée... Le mécanisme actionnant le plafond par où tu es +descendu sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes et sa +fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, alors tu seras muré +vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu +appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi... + +--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'échapperai au poison, je +ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage +que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger +un peu plus le compte que nous aurons à régler un jour... et que nous +réglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom. + +Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, par certains +autres, ardemment sincère et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait +eue en son oeuvre s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu +effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant l'orgueil qui +la guidait. + +Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. Dès lors, la +superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-là +indompté, et superstition et terreur unies exercèrent sur elle leur +action dissolvante. + +Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du même +coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient. + +Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la +légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de +l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, +c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes, +longuement et patiemment échafaudées. + +Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en +mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était +invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan +était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que +Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où +elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite +franchi. + +Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait +plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas +éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait +beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité, +sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué +pour la frapper mortellement. + +Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel +tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien +pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite +inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut +donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda: + +--Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les +autres? + +--Parbleu! assura Pardaillan. + +--Pourquoi? haleta Fausta. + +Alors, d'une voix mordante qui la glaça: + +--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler... +Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un +monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à +ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous +avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser... +Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à +l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas +une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute +loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette +main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous +ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau. + +Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait +sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant +plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait, +dans son cerveau affolé, elle se répétait: + +«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable... +Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!» + +Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à +mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et +lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme +extraordinaire reprit le dessus. + +Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une +voix très calme qu'elle répondit: + +--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte +que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne. + +--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais, +excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez +libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil. +Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur +ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me +contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte +de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!... + +Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la +pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner +et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et +s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides. + +--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta. + +--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois +Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir... + +Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile, +endormi... mort, peut-être. + + + +XXI + +CENTURION DOMPTÉ + +Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant +rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés. + +Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son +oreille tendue. + +Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en +ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint +s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec +Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans +sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire +se posait avec ténacité: + +«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?» + +Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui +comptât pour elle: + +«Est-il mort ou simplement endormi?» + +Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste, +accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une +lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à +obscurcir. + +«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une +épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre +ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle +qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté. + +«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais +savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup +de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée +que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se +retournent contre moi.» + +Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer. + +Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un +timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité. + +Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de +Barba Roja, c'était don Centurion. + +--Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait +pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes, +vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens, +intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous +prendre définitivement à mon service. + +--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et +mon dévouement... + +--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La +princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle +et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre +dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que +vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un +maître tel que moi. + +--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je +considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante +princesse que vous êtes. + +--Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de +tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit, +intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité +intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme +des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion, +de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que +soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous +élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous +laisser dans l'ombre. + +--Malheureusement, madame. + +--Malgré tout, vous avez de vastes ambitions. + +Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair +regard. Puis, elle laissa tomber: + +--Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez +rêvé. + +--Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous +dites, je serai votre esclave! + +--Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse +en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai +au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as +déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu +l'as dit, tu seras mon esclave. + +--Parlez... ordonnez... + +Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds, +chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient +posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large +tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient +le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien +marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il +entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait +parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et +posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier. + +Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage +religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait +se croire papesse. + +Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil +dans sa bassesse outrée. + +Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de +Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira +pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main +blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un +inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant +son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement +dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus +qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse: + +--J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et +je te serai bon maître. + +Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé, +mais resta agenouillé. + +Et, sur un ton de souveraine autorité: + +--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre +maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à +regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal! + +Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le +sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant +qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être +quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui +le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable. + +Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta +reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace: + +--Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en +sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un +doigt. + +Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente: + +--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque +j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous +disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer +de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt +vous répond de moi. + +--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends. +Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de +Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser +les braves qui vous ont aidé. + +Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître +vivement en songeant à part lui: + +«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci, +c'est du gaspillage...» + +Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta. +Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en +elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit +s'il ne voulait pas se faire casser à gages. + +En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée, +lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement: + +--Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous +fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui +alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir +scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait +votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun, +et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai +impitoyablement. + +Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se +courbant: + +--Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a +donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous +le jure, je n'aurai plus de telles idées. + +--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit: + +--Faites entrer cet enfant, ce nain. + +Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico. + +Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses +entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la +majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce +que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence. +Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait +pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et, +respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne +perdant pas une ligne de sa petite taille. + +Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du +regard, adoucissant sa voix: + +--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis? + +El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire, +que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la +signification de ce mot. + +Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif. + +Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières, +suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt +à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec +indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce +fut en souriant encore qu'elle dit négligemment: + +--Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous +deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti +à l'attirer ici? + +--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un +sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute, +on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot. + +--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient +aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée, +eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement. + +Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se +contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent +paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les +phases. + +Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde: + +--Non. + +--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous +a promis en mon nom. + +El Chico répondit, cette fois sans hésitation: + +--Tant pis! + +Fausta sourit. + +--Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le +Français? + +A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte, +et, vivement, il dit: + +--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César. + +Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles. + +--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de +lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant +ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si +on les frappait eux-mêmes? + +Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais +elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement. + +Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il +n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même +coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais, +approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il +secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta +ne parvint pas à saisir. + +Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour +l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à +Centurion qui s'éclipsa aussitôt. + +--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est +une somme considérable pour vous. + +Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne +répondit rien. + +A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur +lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre +de vue. + +--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille +livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous. + +A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico +ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il +demeura cloué sur place. + +--Cinq mille livres L. balbutia-t-il. + +--Oui! fit de la tête Fausta qui souriait. + +Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant +soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux +mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui +arracher, en répétant machinalement: + +--Cinq mille livres! + +--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du +nain. Vous pouvez vérifier. + +Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac, +visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas +de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés, +sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait +quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et +il bégayait, sur un ton plaintif: + +--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!... + +Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en +laissa rien paraître. + +--Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez +pouvoir... épouser celle que vous aimez. + +A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux +effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la +tête négativement, avec une expression de douleur manifeste: + +--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et +par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous +établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais +vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre +petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous +aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?... + +El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse +qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu. + +Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut +irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista +pas. + +--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin +d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa +famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez +maintenant. + +El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant, +comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de +s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil, +il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui +pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se +redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit +en courant. + +Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque +El Chico fut sorti, elle songea: + +«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi. +Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru +démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il +faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...» + +Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla +soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion, +qui attendait immobile: + +--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt +dans l'oratoire. + +Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés, +elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le +corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue +s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda. + +La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement, +étendue sur un large lit de repos. + +--Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le +judas et poursuivit son chemin. + +Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra +en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et +meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au +bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit: + +--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à +présumer qu'ils vont visiter la maison. + +Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa +méditation sans plus s'occuper de Centurion. + +--Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous +retirer. + +--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible. + +Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après +avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée +dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait +masquée. + +--Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant. + +--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi. + +Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit +escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la +marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le +bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le +secret de cette fermeture. + +Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans +une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de +passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler +pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain +était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit +des pas. + +Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une +galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et +demanda: + +--Faut-il tourner à droite ou à gauche? + +--Restez où vous êtes, répondit Fausta. + +A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation, +elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette +prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement +peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies +pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite +excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort +caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur. + +--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture. + +Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta. + +Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte +assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse, +trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes +banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à +droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large +était ainsi aménagé devant l'estrade. + +Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à +quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans? + +On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans +la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En +reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient +familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu +livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait +avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer +son trouble et disait tranquillement: + +--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment. + +Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes +allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa +main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse. + +Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la +suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle +avait laissée ouverte, et: + +--Regardez, dit-elle impérieusement. + +Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser +sur sa tête. + +Que voyait-il donc de si extraordinaire? + +Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés +dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir +jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement +l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous. + +Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble +qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte, +suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait +ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant +un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de +pénétrer. + +--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout +voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend +tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, +invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette +salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout? + +Centurion s'écroula à genoux et râla: + +--Grâce! Madame! + +Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard +empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du +pied: + +--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service +pour vous livrer à l'Inquisition! + +D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il +pensait maintenant s'évanouir de joie. + +--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il. + +--La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules. +Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service. + +Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant: + +--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le +savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me +livrer. + +Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta: + +--J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices +effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait, +madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir +que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire +au sort affreux qui eût été le mien. + +--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé +devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des +choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière +fois! + +--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure. +Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement. + +--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion? + +--Dans deux heures, madame. + +--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et +s'assit dans un fauteuil. + +Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade. + +--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond +des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque +part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré +les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir +sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu +le connais, toi. + +--C'est vrai, madame, dit Centurion dompté. + +L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte. + +--Ce nom? fit-elle d'une voix calme. + +--Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero, +répondit Centurion sans hésiter. + +Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute +aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans +soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle +s'exclama, pâle de rage: + +--Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable! +C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que +tu me préviens?... + +Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans +un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette +femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le +malheureux Centurion terrifié. + +--Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas +interrogé. + +Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses +traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle +réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion +qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation. + +Enfin, elle releva la tête et, très calme: + +--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant, +racontez-moi tout. + + + +XXII + +LE NAIN A L'OEUVRE + +Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages +dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre +attention. + +Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons +parler--promu au rang de protagoniste. + +Celui-ci est une réduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous +avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau +dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, +du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé +tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de +bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, +venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu +sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines +besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne +manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté. + +Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de +joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel +de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit +au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître +admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des +bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité +considérable, il se dirigeait sans hésitation. + +Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec +dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite +taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans +doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se +débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après +quoi il se laissa glisser à terre. + +Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea +l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que +le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur. +Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour +franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il +fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au +tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat, +il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa +tomber doucement hors de la propriété. + +Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et +drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans +ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il +à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des +instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus +simplement, S'était-il endormi. + +Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la +nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur. + +C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de +Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de +campagne. + +El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut: + +--Tiens! il est temps... Allons! + +Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété, +ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait +attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il +pouvait. + +Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux +masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des +soubresauts fantastiques. + +El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires +rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il +s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en +présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et +congrûment ficelés des pieds à la tête. + +Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se +mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de +la cape oui l'étouffait. + +--El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime +fut enfin dégagé. + +Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente, +l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût +laissé prendre. + +Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le +temps de remercier son sauveur--ou prétendu tel--il s'écria: + +--Vite! aide-moi! + +Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon +d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager. + +--Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant. + +C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et, +d'une voix enrouée, s'écria: + +--Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César. + +--Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à +perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà! + +C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené +et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute +nécessité, lui laisser le temps de se remettre: + +--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à +moitié étranglé, bredouilla-t-il. + +Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans +cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui +s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps +pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose +qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes +lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en +s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le +nain: + +--Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas +guetter du côté de la porte? + +Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit: + +--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu +savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car, +sans moi... + +Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à +terre. + +El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes, +qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son +attitude. + +D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira: + +--Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit +bâillon. + +-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas. + +--Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience. + +Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était +arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du +ravisseur de la Giralda. + +--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne +sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en +tire. + +--Hélas! soupira le Torero. + +Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes +monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur. +Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui +les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit +El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de +l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le +Torero et se hissa sur le mur: + +--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille, +grommela-t-il. + +Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit +avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du +mur. + +Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés +du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures +intentions. + +Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des +précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un +temps précieux. + +Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient +droit devant eux. + +Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron. + +Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain, +qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se +rendre compte peut-être. + +En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la +porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero +porta la main au loquet. La porte s'ouvrit. + +Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée +les splendeurs du vestibule. + +--Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule, +c'est ici la demeure d'un prince. + +Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière +était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent +tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait +remis au nain la somme de cinq mille livres. + +Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était +un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une +lumière discrète. + +--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du +roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en +laquais. + +En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait +voulu leur faciliter la besogne--ce qui eût été une pure folie--il +fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement +habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait +être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de +gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage +n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes. +Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à +l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus +comme grêle sur les indiscrets visiteurs. + +Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu +encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous +deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient +pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout. + +En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda--qui lui +paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan, +qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par +amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver +le chevalier s'il n'était pas trop tard. + +Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses +amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur +peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement +résolus... + +Du cabinet, ils passèrent dans le couloir. + +Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta, +était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes +suspendues au plafond de distance en distance. + +Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si +cette opulente demeure était habitée. + +Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte +qu'il rencontra. + +--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie. + +Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain. +La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait +profondément. + +Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne +répondait pas à son appel. + +--Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi! + +En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune +fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu, +s'abandonna mollement sur les coussins. + +--Morte! sanglota l'amoureux livide. + +--Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est +qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement. + +--C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à +la joie la plus vive. Elle vit! + +A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque +aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir +le Torero à ses pieds et elle lui sourit. + +--Mon cher seigneur! dit-elle très doucement. + +Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau. + +Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se +parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une +fraîcheur exquise. + +Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de +tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux +mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie +cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de +grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son +teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de +sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose +chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable. + +Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le +langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas +amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens, +il s'écria donc, sans façon: + +--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier! + +Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa +aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des +yeux de l'amante. + +--Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour. + +Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux +étonnés. + +--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu! + +--Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a +délivrée? + +--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je +n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre. + +Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être +stupéfaits. + +--Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai +trouvée ici, endormie? + +--Je vous attendais. + +--Vous saviez donc que je devais venir? + +--Sans doute! + +La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement +sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à +la situation. + +Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme +inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de +ce qui se passait autour de lui. + +Cependant, le Torero s'exclamait: + +--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je +viendrais ici? + +--La princesse. + +--Quelle princesse? + +--Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom. +Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de +vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger; +qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà! + +--Voilà qui est étrange! murmura don César. + +--Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux +serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier. + +--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais, +emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut +en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent! + +--Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne +dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas +trouvé toutes les portes ouvertes? + +--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes. + +--Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement +le Torero. + +--Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du +moins me l'a-t-elle assuré. + +--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes. + +Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude. + +--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans +crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a +assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le +mensonge. + +--Allons! décida brusquement El Torero. + +Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et +se disposa à éclairer la petite troupe. + +La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement, +sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la +maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où +ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à +clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout. + +Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan. + +Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils +avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait +obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait +l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore +une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques +meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne +laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien. + +Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui +qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de +l'éternel sommeil. + +Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il +aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes, +qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses +présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don +César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme +restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt +puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan +était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme. + +Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César +décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez +soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse +princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de +campagne. + +Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte +que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas +fermée à clef. + +--C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous +n'avions qu'à entrer tranquillement. + +Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui +marchait en éclaireur. + +Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant +dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers: + +--Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il +avec cette brièveté de langage qui lui était particulière. + +Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil. + +--Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout. + +--Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour. + +L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une +parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du +chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de +la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda +avec une tendre inquiétude: + +--Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan +vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir +sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux! + +El Torero répondit doucement: + +--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est +devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui +porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il +saura se tirer d'affaire sans notre assistance. + +--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas +un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres +privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque +fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes +dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur +secours, ils ont déjà accompli toute la besogne! + +Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres +manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis +quelques jours à peine. + +Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un +air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit: + +--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si +chagrin? + +--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement +qu'El Chico est venu nous raconter? + +--C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il +voulait en venir. + +--Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion? + +--Par Centurion. + +--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre +compte. + +--Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran. + +Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la +tenait par le bras. + +Simplement, don César était jaloux. + +Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix +qui tremblait: + +--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que +vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne +cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très +facile. + +Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant, +il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez +puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta +de répondre en souriant: + +--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de +celui que vous savez. + +--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors? + +--Pour la princesse, dit Giralda en riant. + +--La princesse!... Je ne comprends plus. + +--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi, +César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents? + +--Eh bien? Vous avez été encore déçue? + +--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda. + +--Vous connaissez votre famille? + +--Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille. + +--Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans +ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme +vous le pensiez? + +--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon +père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très +pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre +fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille +du peuple. + +Don César la serra plus fortement dans ses bras. + +--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai +davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous +êtes tout pour moi. + +La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut +un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero +reprit: + +--Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent +leurrée. + +--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce +que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée, +autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez +que l'avantage n'est pas bien grand. + +La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait +de son baptême avec une telle désinvolture. + +--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup, +au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue +sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée +sur l'ordre de cette princesse inconnue? + +--Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses +hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on +allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de +ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais +jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura +que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me +retirer à l'instant si je le désirais. + +--Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous +a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire +avec elle? + +--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment? +Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières +années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité +avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques, +celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville? + +--C'est vrai, murmura don César, dépité. + +--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a +plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis +longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même +arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que +Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa +dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion +a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui +a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il +a été contraint de faire. + +--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas +s'intéresse-t-elle ainsi à vous? + +--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée--c'est elle qui +parle--de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en +aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu +tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de +recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a +profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de +joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger. + +--En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable +d'un grand service. + +--Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin, +pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la +princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un +que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois +vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre +vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je +me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait +assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait +avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce +quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux. + +Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant +radieux. + +Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui +la firent rougir de plaisir. + +Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la +Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne +laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria: + +--Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me +menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange? + +--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est +aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre +famille. + +--Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père? + +--Oui, César, dit la Giralda, gravement. + +--Elle vous a dit ce nom? + +--Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous. + +--Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance? +demanda El Torero, frémissant d'espoir. + +--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander. + +--Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir +cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce +qu'étaient les miens! + +Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter +attention à lui, Cervantes se disait: + +«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et +possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui +il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille +révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue +de parler?» + +Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût +survenu rien de fâcheux. + +Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était +silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne +tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale, +connue seulement des intimes de la maison. + +Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte +s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier +Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et +curieux. + +En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire +pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses +sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement +sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion +intense qui s'était emparée de lui. + +Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce +sourire amical qu'on a pour les amis de longue date. + +Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût +démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe +d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres +considérés comme d'une essence supérieure. + +Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très +cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent +malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, +fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait +garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif +eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi +maternelle. + +De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique +grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont +les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée. +Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet +vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans +méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit +maître, au petit tyran. + +Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande +pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité +d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait +cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était +Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités +d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui +paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence. + +Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être. + +En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration +étaient parfaitement justifiées. + +Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa +pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués +étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance +naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des +yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu +sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et +ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la +noblesse. + +Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa +condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil +paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car +ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les +caprices de cette enfant gâtée. + +Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant +avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au +corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la +finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré, +chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie +Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds +et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs. + +Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait +être un bien grand seigneur--comme ce Français--ou un bon vieil +ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendît à servir +elle-même. + +Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien +qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un +sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec +cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui. + +Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette +rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela +suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure. + +Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio, +Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle +se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire. + +Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana. + +On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de +ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus +personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa +tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine. + +Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en +marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui +venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. +Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite +Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de +larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait +formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille. + +Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des +réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection +bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les +nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de +dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité +qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame. + +Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure, +voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de +chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du +maître. + +--M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero. + +La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put +balbutier d'une voix étranglée: + +--Non, seigneur César. + +--J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air +consterné. + +La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle +demanda: + +--Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui +est rien arrivé de fâcheux. + +--Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que +demain, dit Cervantes d'un air préoccupé. + +Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à +laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance +soudaine. + +Personne, hormis la servante, qui clama: + +--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle! + +El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha +vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse. + +Sans rien remarquer, Cervantes reprit: + +--Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit +ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches. + +Le Torero approuva d'un signe de tête. + +Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la +servante. + +Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de +regagner la chambre qui lui était destinée. + +Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié +et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de +pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de +son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air +fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard +montrait clairement qu'il était content de cette amitié. + + + +XXIII + +EL CHICO ET JUANA + +Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau, +auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle», +bien triste et agitée. + +La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé, +si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute +son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que +remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre +ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et, +si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand +renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon. +Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute +jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût +convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à +jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de +la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De +là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le +Chico. + +Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à +la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le +monde. + +Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose +monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être, +enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître +ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait +si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, +il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune +fille se montrait même très fière. + +Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille. +Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille. + +Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu, +elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait +quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa +poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour +elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié. +D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester +toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui. +Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que +deviendrait-il sans elle? + +Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et +l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible, +par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans +doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus +pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement. +Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu +devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était +trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient +vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de +Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus +ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait, +parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne +savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé. + +Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire +qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette +pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui, +bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible, +voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour +réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame +s'était moquée de lui! + +Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une +dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à +la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte +depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu +précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom +de Barbara. + +Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord, +à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût +avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement +contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et +louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour +était devenue une des mieux achalandées de tout Séville. + +Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par +le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que +Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui +allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le +fallacieux prétexte qu'il était trop petit. + +La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a +pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était +demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa +vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de +bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un +homme libre. + +Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les +plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait +libéralement le gîte et la pâtée. + +La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être +l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa +susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose +qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout +de suite le souffre-douleur de tous. + +Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin +de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et +ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la +merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui +ménageaient ni les humiliations ni les coups. + +Jamais il n'avait été aussi malheureux. + +Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans +nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut. +Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas +gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste +jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne +permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et +tendait la main. + +Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert +de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était +fier et content. + +Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en +plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes. + +Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne +Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'était assez naturel--au +seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana. + +Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il +était si petit--et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de +la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et +alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, +surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était, +d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux +et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain. + +Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main, +saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement. + +Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine, +il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que +Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était +arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait +accourir Manuel et les serviteurs. + +Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les +mains jointes, il avait murmuré: + +--C'est moi, Juana. N'aie pas peur. + +Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des +pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très +contente et elle avait répondu à son père qui s'informait: + +--Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me +retenir de crier comme une sotte. + +Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait +pris de très haut avec lui: + +--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu +reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans +regrets? Ingrat! + +--Je voulais te voir, Juana. + +--Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours +d'oubli? + +Très triste, il répondit: + +--Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je +suis venu ainsi tous les jours. + +--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu +jamais montré? + +--Je pensais qu'on m'aurait chassé. + +Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant +les épaules: + +--Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je +n'aurais pas fait cela, moi. + +--Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres? + +L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de +suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle +se gardait bien d'avouer--peut-être l'avait-elle découvert plus d'une +fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son +embarras, elle reprit, grondeuse: + +--Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment +n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être +propre, au moins? + +Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils. + +Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en +le regardant finement: + +--N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées +parfois sur ma fenêtre? + +Il rougit et fit signe que oui de la tête. + +--Pourquoi as-tu fait cela? + +--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal; +mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais +et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement. + +--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre? +Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me +serais jamais pardonné ta mort? + +Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle +l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon +rire clair: + +--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit, +tiens! + +--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon +coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes +fleurs toi-même, je serai plus tranquille. + +--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir. + +Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse: + +--A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense? +dit-elle. + +--Mais ton père? + +Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui +l'embarrassait et trancha: + +--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non? + +Il joignit les mains avec un air extasié. + +--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas +avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et, +pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire +de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens. + +Il secoua la tête et ne bougea pas. + +Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit +avec des larmes dans la voix: + +--Tu ne veux pas? + +Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta: + +--Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te +révoltes? + +Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit: + +--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le +feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses. + +Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il +baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses +petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande +tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se +passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine +de ne pas insister. + +--Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant +au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais +besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que +je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me +promets-tu de ne pas oublier? + +Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors, +ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il +lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres +sur la pointe de son petit soulier de satin. + +Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa +beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe +de malice nuancée de pitié. + +Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son +être: + +--Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse. + +Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement +triomphante: + +--Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père! + +--Non! dit-il encore doucement. + +Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse: + +--Qu'y a-t-il encore? + +--Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai +demain et tu verras que je ne te ferai pas honte. + +Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par +quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne +saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était +superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux, +comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui +faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il +était. + +Aussi le Chico triompha sur toute la ligne. + +D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le +voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les +physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur +admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier. + +Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il +n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait +soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui +seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur. + +Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le +pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait +accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait. + +A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico +s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux +que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils +consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la +coquetterie était son péché mignon. + +Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel, +et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi +heureuse que lui. + +Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes +ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes. + +Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop +fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le +Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas +besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement +dans sa petite main à elle. + +Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par +la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à +le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle. +L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle +était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée +de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses +sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son +caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune +affection en dehors d'elle. + +Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort +exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert +à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même +momentanée. + +Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne +l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta, +lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble +dans son âme jusque-là peut-être résignée. + +Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier +comme tous les autres hommes? + +Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne +soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, +si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision +universelle? + +Et Juana? L'aimait-elle? + +Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le +connaissait que trop. + +La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie. + +--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais +que se passe-t-il donc? + +--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai +me coucher que lorsque j'aurai fini. + +--Ne suis-je plus bonne à vous aider? + +--J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi. + +Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates +traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement. + +Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne +obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les +marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser +de son escabeau et il attendit debout. + +La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se +laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la +table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un +mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme. + +Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et +luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid +des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les +posa sur lui en les tapotant doucement. + +Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop +préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et +délicats dont il l'entourait. + +Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon +chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses +pieds, comme pour lui dire: + +«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi +silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée: + +--Tu souffres, petite maîtresse? + +Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait +émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa +tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement, +silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs. + +--Pauvre Juana! dit-il encore. + +Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord. +Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et +ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb +fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation, +il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un +sourire stoïque aux lèvres, il dit: + +--Tu l'aimes donc bien? + +--Qui? + +Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle +comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute +désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car +elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes, +elle dit avec une naïveté touchante: + +--Je ne sais pas! + +Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal +n'était peut-être pas irréparable. + +Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément, +douloureux dans sa cruauté involontaire. + +--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant +d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont +dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement, +ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des +assassins maudits... oui, maudits. + +Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons +furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi. +Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon +pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement, +il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une +seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur +physique: + +«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais +j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire +aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me +resterait plus qu'à mourir. Mourir!...» + +Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en +pleurant doucement: + +--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne +le vois plus. + +Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un +enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant, +sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les +arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs: + +--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas. + +Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et: + +--Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et +dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le +ramènerai. + +La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui +l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux. + +--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi +qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don +César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable! + +--Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre. + +Honteuse, elle le lâcha. + +--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je +suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi. + +--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de +moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle... +pardonne-moi. + +Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien +fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa +tendrement. + +--Que comptes-tu faire? dit-elle. + +--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est +moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi. + +Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein: + +--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je +t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie. + +Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le +faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui +faisait mal. + +--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu +d'aller te reposer? + +--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement. + +--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu +seras fatiguée et il te trouvera laide. + +Et il souriait en disant cela, le malheureux. + +Et elle eut la cruauté de dire: + +--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve +laide. + +--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana? + +Elle tressaillit et pâlit affreusement. + +Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la +petite Juana. + +Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et +si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle +l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait +courir. + +Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait, +trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment +il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme +elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France. + +Alors, que pouvait-elle espérer? + +Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle +n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de +banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il +n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir +quelconque, quelle folie! + +--Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le +reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan +retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit +à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul +ne le mérite plus que toi. + +Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la +joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur +lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant +doucement: + +--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un +peu en t'attendant. + + + +XXIV + +SUITE DES AVENTURES DU NAIN + +Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine, +plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans +appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, +de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico; + +Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une +ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était +vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa +taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait +sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou. + +S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué +jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait +de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses +paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant +ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant. + +Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire +que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis. +Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air +furieux: + +«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire +maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps +doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui! +Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?» + +Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le +cours de ses réflexions. + +«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes +de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le +conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté +dans le fleuve.» + +Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles +se jouait un sourire rusé. + +«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de +la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je +ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idée lui parut absurde. + +«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez +elle!» reprit-il. Il s'arrêta un instant et réfléchit: + +«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les +caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français +vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite +maîtresse?... Est-ce possible?...» + +Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche, +il pensa: + +«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait, +m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni +monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si +grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le +voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime +tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle +pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la +femme qui oserait prendre pour époux un nain!...» + +Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la +lutte reprit dans cette conscience aux abois: + +«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens +plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant +eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne +revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et +Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle +l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin. +Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si +je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même... +Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me +retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?» + +Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche: + +«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un +autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai +rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!... +Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera +peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en +demande pas davantage...» + +C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme +décidait là. + +Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt +la maison des Cyprès. + +Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir. +La porte résista. Il eut un sourire. + +«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées +maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent. +Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du +fleuve.» + +Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il +se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons. +Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la +corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons +se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint +bon. + +Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt, +il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa +glisser à terre. + +Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor. +Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don +César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant +parfaitement réussi son expédition. + +Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le +fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne +l'observait. + +On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel, +maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient +lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux, +il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont +les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés. + +El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec +une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt +cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps +sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au +travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par +laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le +barreau en place. + +Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très +basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en +différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter +les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des +ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au +moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi +elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se +mettre à l'abri d'une irruption inattendue. + +El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours +du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes +secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces +secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement +la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du +premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite +sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était +installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il +n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que +le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher. +Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement, +patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le +hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie +des ouvertures secrètes de ces substructions. + +Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se +redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant, +de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui, +il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très +raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en +paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que +s'il avait été éclairé. + +Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front +vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha +des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée +au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de +monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction. +Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les +dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme +ont coutume de faire les personnes qui vivent seules: + +«Enfin, me voici chez moi!» + +Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même, +il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il +toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il +avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute +la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée. + +Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la +franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira +faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer. + +C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce +réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était +assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il +y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du +sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche, +et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps +blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit +confortable. + +Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un +petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une +petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout +cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée. + +C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail +devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un +volet de bois. + +Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le +volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa +demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là! + +Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan +n'était pas mort par le poison. + +Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil +se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un +oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des +émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau +engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire +et paralysait l'intelligence. + +Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea, +la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle, +il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable. + +Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant. + +Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il échapperait +au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait +sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait +avoir. + +Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il +avait échappé au poison. Il gouailla: + +«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long +feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à +réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne +mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne +m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me +comble vraiment de ses attentions.» + +Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait +pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un +instant et murmura: + +«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers +qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa. + +«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné. +Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable +qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit +possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.» + +Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment, +autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui +l'enveloppait. + +Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi, +le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de +quelques instants. + +«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être +plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de +Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons +l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.» + +Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les +dalles et attendit le retour de ses forces. + +Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour +reprendre son travail. + +Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long, +l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et, +restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il +murmura: + +«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues +recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...» + +Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front. + +«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force +de lutter?» + +Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer +les articulations de ses bras. + +«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop +nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.» + +Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif, +prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement. +Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit. + +Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait +lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans +bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou +de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant. + +Ses mains ne s'abattirent pas. + +Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit +surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec +ébahissement: + +«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?» + +Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix: + +«Enfin! Me voilà chez moi!» + +«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche +pourtant pas dans ce tombeau.» + +La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus +maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico. + +El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas, +ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa +chandelle. + +«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez +lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures. +Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier +d'un peu près!» + +El Chico avait--deuxième imprudence--laissé sa porte ouverte. En +rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil +indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte +d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans +l'aménagement de son mystérieux retrait. + +Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions +contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le +mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle +faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié +pour le pauvre petit déshérité. + +Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à +l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico +était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait. + +Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac +et le vida sur la table. + +«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit +mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?» + +«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit +Chico, comme pour le renseigner. + +«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît +des princesses! + +Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma +dans son oeil. + +«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le +prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton +m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!» + +Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla +à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la +table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don +César et fit son compte à haute voix. + +«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il. + +«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent +pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?» + +«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère: +à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle +aime le Français!» + +«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du +nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas +un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!» + +«Et le Français est mort!» continua le Chico. + +«Je suis mort? Je veux bien, moi!...» + +«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana, +eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en +acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et +des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...» + +Il rayonnait, le Chico. + +«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan. + +La joie du nain tomba soudain. Il râla: + +«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me +voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être +d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes +cadeaux au visage en me traitant d'assassin!» + +Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles. + +«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit +bout d'homme!» + +Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il +s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil +froncé, et murmura: + +«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que +ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait +pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait +fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...» + +Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat +qui se livrait dans l'esprit du nain. + +Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les +apartés du chevalier: + +«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible +de le sauver. Je l'ai promis à Juana!» + +«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à +moi!» + +«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de +Juana.» + +«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience, +morbleu!» + +«Si le Français est vivant et que je le sauve...» + +«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?» + +«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer? +Elle est si jolie!» + +«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent +que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.» + +«Le Français l'aimera et alors je mourrai.» + +«Encore! Décidément, c'est une manie!» + +«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que +j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son +bonheur.» + +«Superbe idée, par ma foi!» + +«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.» + +«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape. + +Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans +son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément. + +«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer +à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots +vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant: + +«Allons!» + +Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les +dalles blanches attira ses regards. Il frissonna: + +«Le Français!» + +Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si +vite... Là surtout... Il s'inquiéta: + +«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et +je ne me suis pas retourné. + +Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...» + +Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil, +tout en paraissant profondément endormi. + +«Serait-il mort?» songea le nain. + +Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou +d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et +rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien +résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui +disant qu'il accomplissait un acte héroïque. + +Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa +respiration. + +«Il dort!» fit-il. + +Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un +hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête: + +«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et +qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est +peut-être pour cela que Juana l'aime.» + +El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout +en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne +soupçonnait pas. + + + +XXV + +OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI + +Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci +feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle +qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son +séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le +nain debout devant lui. + +--Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà donc prisonnier aussi, +pauvre petit! + +--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit le Chico avec +gravité. + +--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux? +N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend. + +Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde: + +--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver! + +--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici, +toi? + +--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez! + +En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans +chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes qui rivaient les +plaques épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit. + +--Voilà! dit simplement le Chico. + +--Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf. C'est par là que +tu es venu pendant que je dormais? + +Le Chico fit signe que oui de la tête. + +--Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous allons nous en aller? + +Nouveau signe de tête affirmatif. + +--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico. + +--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que +j'étais enfermé ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu étais +venu me chercher? + +--Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, j'ignorais que +vous fussiez ici. + +--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu? + +Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras. +Pardaillan ne paraissait pas le remarquer. + +--C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico. + +Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles. + +--Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans +cette manière de sépulture? + +Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un sot. Il haïssait +Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'à l'aveuglement. S'il avait +pu, il aurait tué Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il +n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce +qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival à la mort pour +une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de +charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté! + +Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, répondit +franchement: + +--Non, mais je loge ici. + +Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma sa chandelle. +Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrière lui. + +--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux. + +Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux éclairer +les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en même temps il +éclairait en plein le sac d'or étalé sur les dalles. + +--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit +rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette +manière de tombeau? + +--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres +pour moi. Ici, je suis en sûreté. + +Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée. + +--On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent. + +--Jamais! + +--Ceux de la maison, là-haut? + +--Non plus. Personne ne connaît cette cache. Tiens! il y en a des caches +dans la maison que nul ne connaît, hormis moi. + +Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement à +terre. + +Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de ce geste, +comme il avait été touché du compliment sur son logis. Il lui semblait +que ce seigneur si brave et si fort ne consentait à s'asseoir ainsi sur +les dalles froides que pour ne pas l'écraser de sa superbe taille, lui, +Chico, si petit. Il croyait n'éprouver que de la haine pour ce rival, et +il était tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide de +sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait à de la sympathie; il +en était stupide et indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce +qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange qui pesait sur +lui, le petit homme dit: + +--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi. + +--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connaît cette cache, +comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nous pouvons bien causer un +peu. + +--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par où je passe +d'habitude, moi. + +--Parce que? + +--Vous êtes trop grand, tiens! + +--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par où je pourrai passer? +Oui!... Tout va bien. + +--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde. + +--Ces souterrains sont donc habités? + +--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se réunissent là-dedans... +Aujourd'hui, justement, il y a une réunion. + +--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le +chevalier. + +--Je ne sais pas, seigneur. + +Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en +dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger +sourire et poursuivit: + +--Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et +de soif. + +Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage. + +--Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible! + +--En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une +princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement +pour toi... + +En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait +doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger +voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le +complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant +que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient +dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une +terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en +souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très +simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses, +qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées +accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de +l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le +soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en +lui? + +Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes +qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à +leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de +bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la +situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune +colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi +conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature +inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi? + +Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le +haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie +aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment +devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la +générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir +que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté? +Pourquoi enfin--et ceci paraîtra peut-être une contradiction?--pourquoi +ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit +qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne +nous chargeons pas d'expliquer. + +Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peu comme un +pur-sang sauvage aux mains d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer +et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir à la +cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement le chemin par où +elle veut le faire passer. + +Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave: + +--Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis +pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, à compter d'aujourd'hui, +t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frère pour moi. Tu +n'auras plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier de +Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il +aime et estime. Voici ma main, Chico. + +En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y +avait comme une lueur de malice. + +Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner +l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eût eu peur +de se brûler au contact de cette main qui se tendait à lui, largement +ouverte, il cacha la sienne derrière son dos. + +Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua +d'un léger sourire. + +--Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la +main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à +qui je la tends ainsi. + +--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait. + +--Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de +serrer ma main? + +Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de +honte... ou de fureur: + +--Et si cela était? fit-il d'un air de bravade. + +--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garçon que je +croyais? Quel crime as-tu donc commis? + +Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il était par des +sentiments contraires, éclata soudain. + +--Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de +votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien, +rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait +vous tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on m'avait +donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant +d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré, aux +pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent. + +--Tu as fait cela? gronda Pardaillan. + +--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant +fièrement son regard. + +--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta +prière, ta dernière heure est venue. + +Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêles +épaules d'El Chico, qui ployèrent. Devant la pitié qui éclatait parfois +très visible sur le visage du chevalier, le nain s'était trouvé +paralysé, indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le +sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son coeur, car, malgré +sa petite taille et sa faiblesse, il n'en était pas moins très +chatouilleux. + +Devant la colère et la menace--réelles et simulées--il retrouva le calme +qui lui avait fait défaut jusque là. + +Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il de trouver en un +éclair la solution vainement cherchée jusqu'alors: mourir étouffé, broyé +par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi était +perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain? La dalle du +cachot, il est vrai, était soulevée. + +Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où il lui serait +impossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait la paroi. +Il n'aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait +se tenir d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si brave... +mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain +maintenant il se condamnait lui-même. + +Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... Mais il arriva +que le rival abhorré relâcha son étreinte. Il arriva que l'ironie +du regard avait fait place à une telle douceur, il arriva que cette +physionomie, l'instant d'avant si menaçante et si terrible, exprima une +telle bonté, une telle mansuétude, que le Chico, qui le regardait bien +en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporté malgré lui, comme +il aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, sans chercher à se +dégager: + +--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici? + +--Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis là! Et moi qui n'y +pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre, +promit Pardaillan. + +Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant, l'affolant +sourire recommençait à se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et, +comme s'il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, il dit +rudement: + +--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, vous pourrez me tuer, +vous. Je vous jure que je ne chercherai pas à éviter le coup dont vous +me menacez. «Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui. + +--Tu souhaites donc la mort? + +Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas cependant: il avait +entendu quand même, le diabolique personnage. S'il voulait mourir, +c'était son affaire, tiens! + +--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure il sera trop tard. + +--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as +conduit à la mort. + +Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit sur les yeux de +Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puéril: + +--Parce que je vous déteste! je vous déteste! + +--Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, de plus en plus +narquois. + +--Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous +tuerais! grinça le petit homme. + +--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit? + +Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague cachée entre les +deux matelas. + +--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme. + +--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague! + +--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait être du cynisme. +Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volée! volée! volée! + +Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver une âpre +jouissance à se cingler avec. + +--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort, +tue-moi, dit Pardaillan très calme. + +Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine +curiosité, eût-on dit. + +Fou de fureur, le nain leva le bras. + +Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement, +bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais +ce fut pour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il gémit: + +--Je ne veux pas! Je ne veux pas! + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai promis... + +--Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant? + +Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier +prononça ces paroles. La voix était si chaude, si caressante; il se +dégageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants +qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre +petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et +bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses +lèvres crispées: + +--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop! + +«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!» + +Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite tête baignée +de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement +fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec des paroles +réconfortantes. + +Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, qui n'avait jamais +senti une affection se pencher sur sa détresse, se laissait faire, ému +d'une émotion infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de ce +coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de +gratitude attendrie et d'affection naissante. + +Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan comme s'il ne +l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colère ni révolte dans les yeux +du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir +qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un +étonnement prodigieux: étonnement de ne plus se sentir le même, +étonnement de ne pas reconnaître celui dont le contact avait suffi pour +opérer en lui une métamorphose qui le stupéfiait. + +--Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que +je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta +main et soyons bons amis. + +Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête, et, +honteux, murmura: + +--Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez... + +--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tu es un +brave garçon, El Chico, et, quand tu me connaîtras mieux, tu sauras que +je dis bien rarement ce que je viens de te dire. + +Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elle disparut, +et murmura: + +--Vous êtes bon! + +--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voilà tout. Parce que +tu ne te connais pas toi-même, il ne s'ensuit pas que je ne te connais +pas, moi. + +--Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui vous a renseigné? + +Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit à un +enfant: + +--Mon petit doigt! fit-il. + +El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son interlocuteur avec +crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement +surnaturelle qu'il n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier. + +--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que +je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu étais +jaloux, n'est-ce pas? + +Le nain fit signe que oui. + +--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bête, tu me comprends +très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-même... Mon +petit doigt est là pour me renseigner. + +Le nain se résigna et laissa tomber ce nom: + +--Juana. + +--La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes? + +--Depuis toujours, tiens! + +--Lui as-tu dit que tu l'aimais? + +--Jamais! s'écria El Chico scandalisé. + +--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit +Pardaillan amusé. + +--Je n'oserai jamais. + +--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je +l'aimais, hein! et tu m'as détesté? + +--Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous aime! + +--Tu es un niais, El Chico. + +--C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car il songeait au +chagrin de Juana. C'était vrai, un grand seigneur comme vous ne peut +avoir rien de commun avec la fille d'un hôtelier. + +--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes. +Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a épousé autrefois +une cabaretière. + +--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule. + +--Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, avec une émotion +profonde. + +--Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme êtes-vous donc? + +--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan +avec son air figue et raisin. + +--Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... épouser: Juana. + +--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la première, qui +suffirait à elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. +Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce +que cette petite Juana t'apparaît comme une reine de beauté, il ne +s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi pour tout le monde. Juana, j'en +conviens, est une délicieuse enfant, pleine de grâce et de charme, mais +il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai. + +Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et le +convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours: + +--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit. + +--Pauvre Juana! soupira El Chico. + +--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un +amoureux, éclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui, +tout à l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à +moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux pas. + +Le nain rougit, mais se tut. + +--Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»? + +--Elle vous aime, dit tristement El Chico. + +--Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que +je ne l'aime! + +Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement que +Pardaillan éclata de son bon rire sonore. + +--Cependant... + +--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort. + +--Quoi!... vous savez?... + +--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens ce que j'ai +dit. Voyons, as-tu confiance en moi? + +--Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être. + +--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur, +comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en +fais mon affaire. + +Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit à Pardaillan en +disant: + +--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant. +Quel dommage que vous n'ayez plus votre épée! + +--On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement +Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction visible la lame dans sa +gaine. + +--Allons, dit El Chico, le voyant prêt. + +--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser là, je suppose? + +--Que faut-il en faire? + +--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que +voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier? + +--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous espérez?... dit le +nain pâlissant et rougissant. + +--Je n'espère rien. Qui vivra verra. + +Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues sur les +dalles: + +--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative. + +--Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi +t'a-t-on donné cet or? + +--Pour vous conduire à la maison des Cyprès. + +--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore. + +--Hélas! soupira El Chico, honteux. + +--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi. Ramasse-le, +et ne t'occupe pas du reste. + + + +XXVI + +LES CONSPIRATEURS + +L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à +toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui +parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence, +surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout +temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait +rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et, +ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui, +qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à +cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec +résignation, mais avec plaisir. + +C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette +conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé +pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la +madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même. + +En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le +Chico obéit docilement. + +Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé: + +--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan. + +Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la +plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il +s'engagea dans l'escalier. + +Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le +chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin +aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant +au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain +avait pratiquée à sa taille. + +Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable +volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait +à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par +l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies +souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit +homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement +dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait +complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur +barraient fréquemment la route. + +Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur +permettre de passer de front sans se gêner mutuellement. + +Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé, +là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques +pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles. + +--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse. + +--Pas encore, seigneur, répondit El Chico. + +--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que +je vois de nouveau des étoiles. + +Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan +voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime +abord, mais des lumières assez nombreuses. + +Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant: + +--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre. + +Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur +le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout +doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but +de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où +elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée +maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner. +Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer +son chemin en tournant sur sa gauche. + +--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es +pas. Je veux voir ce qui se passe là. + +Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui. +Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en +faisant entendre un sifflement. + +--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez +que, tout à l'heure, il sera trop tard! + +D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et, +se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une +attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses +efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés, +attendait le bon plaisir de son compagnon. + +Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci: + +On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa +maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la +muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de +lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se +passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta +avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait +d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers +de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les +nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les +banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de +personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres +personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte +réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus. + +Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur +l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était +levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, +il dit: + +--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter +une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant +cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous +diriger, en attendant la venue de celui que vous savez. + +Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur +suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette +nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme. + +Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il +eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était +Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était +particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce +public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir, +étrangement fascinateur. + +Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce +que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un +clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque +au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité +majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois +se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et +compassée de dignitaires de cour. + +Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils +fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait +inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un +seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce +nouveau chef de s'expliquer. + +Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès. + +Pardaillan eut la perception très nette de ce succès: + +«Incomparable magicienne!» murmura-t-il. + +Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de +ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose +due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de +certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces +fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à +celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança: + +--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du +soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse +Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et +pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités. +Fausta étendit sa main et dit: + +--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un +régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre +beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner +qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de +dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer. +Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos +personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu +assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules. + +Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit +tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut +parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme +si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna +vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref: + +--Continuez, duc! + +Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément +et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui +l'écoutait: + +--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu +et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse +Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît +trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette +de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une +perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut +être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas. + +Un murmure approbateur se fit entendre. + +--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc, +ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses +ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de +l'oeuvre de régénération que nous poursuivons. + +Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une +voix qui se fit plus forte: + +--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste +à vous révéler. + +Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile, +soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient +soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit: + +--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils +de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous +l'amener. + +Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations +diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une +joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri +unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de +toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément +le silence. Chacun redevint attentif. + +--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don +Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci: +la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous +voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service +son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son +époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, +dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le +roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de +Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule +d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par +l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage +ici et je crie: + +--Vive notre reine! + +Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très +rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous +peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les +planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit: + +--Vive la reine! + +Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller +l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre +de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la +papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement +grandioses. Cependant, elle daigna sourire. + +Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante: + +--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles +sujets le front dans la poussière. + +Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle +reprit sa place dans son fauteuil. + +--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères, +nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et +mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous +sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle, +nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur +soit imputé à crime. + +Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui +venaient de l'acclamer: + +--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus +chers et les bienvenus auprès de nous. + +Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les +vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade, +chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci +baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres +enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus +fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait +avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire. + +Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait +aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux. + +«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait +les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à +don César: + +«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le +Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon +fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le +fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon +M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui +est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à +l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le +Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien +décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut +devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le +mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.» + +Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa +place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le +duc de Castrana déclara: + +--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant +vous. + +Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son +fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme +par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son +regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit: + +--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on +dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant, +respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large +tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement +anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie, +l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs +titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos +têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour +la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la +force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et +sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement +associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait +le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes +mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs +occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de +combattants qui attendent un ordre. + +--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don +Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la +rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils +de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le +démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, +n'est-ce pas? + +Les auditeurs répondirent affirmativement. + +--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés, +gravement trompés, insista-t-elle. + +Des protestations éclatèrent un peu partout. + +--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte. + +Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque +le brouhaha se fut apaisé: + +--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira +un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère +intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. +Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour, +il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre +victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre +les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. +Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et +mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous +écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du +territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse +pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même +pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez +bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous +barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir. + +Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née. + +Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette +femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher +du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée +et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette +entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les +paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude +feinte ou réelle. + +Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix +hésitante: + +--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer? + +--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre +horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux +sommets... ou n'en ayez pas du tout! + +Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur, +un dédain à peine voilé. + +--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta +d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc +qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant +que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril. +Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne +voulez être broyés. + +Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était +sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et +reprit: + +--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la +révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce +malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que +tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule! + +Et, avec un sourire qui en disait long: + +--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que +de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui +on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec +lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant +combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus +s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière +poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme +des libérateurs. + +Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un +frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet +aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et +c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à +peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus +puissant de la terre! Ils en étaient blêmes. + +Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se +sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure, +ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda: + +--Le roi pris, qu'en fera-t-on? + +--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à +l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer +dans un cloître. + +--On sort du cloître. + +--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur +tombeau. + +C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de +scrupule. Timidement, une voix dit: + +--Un assassinat!... + +--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard +l'imprudent contradicteur. + +Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint +coi. Violemment, Fausta reprit: + +--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront, +que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui +risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que +la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre +désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est +librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le +perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il +y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer. + +L'argument de Fausta avait porté cependant. + +--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait +grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait +faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son +petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe, +j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et +après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos +sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et +maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui +que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi? + +A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna. + +Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta +étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa. + +--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes. +L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer? + +--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition! +Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres! + +Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient, +rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche. +Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout. +Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait. + +--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence +se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux: +premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour +la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement +qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement +à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé. +Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure. + +--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan +que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je +garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un +très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes +de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi. +Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde. + +Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de +volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un +sourire et continua: + +--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du +trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point +de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement +et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos +demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas +de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes. + +C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient +passer sans soulever une légitime joie. + +Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs, +Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de +ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée +par tous. + +Elle reprit donc avec assurance: + +--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez +trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul +devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé, +et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci, +messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte +m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise +scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe. + +Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique +qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés: + +--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause +triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de +renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il +s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit, +légitime. + +Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son +plus haut point. + +«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment +cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et +légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme +sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?» + +Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux: + +--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec +votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les +choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est +ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit? + +--L'infant Philippe! lança quelqu'un. + +--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre +un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le +successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné +du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous +avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera +le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant +Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe +Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi +de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles, +sixième du nom. + +«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que +Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné +pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!» + +--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de +toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don +Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils +du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son +père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni +opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé +vacant par son père. + +Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta. +Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan +de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre +dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer. + +Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par +suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui +avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini +par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux +abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de +folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il +était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le +futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on +retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé +de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin +miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au +monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le +savait. + +Ces différents points étant réglés: + +--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous +appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur, +c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut +parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que +l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain +lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et +savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que +pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire +un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous +connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité. +Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est +à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le +prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de +veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place +San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées +au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants +possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De +leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et, +partant, l'avenir de notre entreprise. + +Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur +parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance, +mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La +perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques. + +Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des +ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une +bravoure incontestable. + +--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups. +Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment, +entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il +le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez! + +--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées. + +--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale. + +Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur +loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle +savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à +propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire. + +D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les +hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur +de ceux qui lui étaient acquis. + +--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant +indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver +à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur +courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles. +Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes +fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de +Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile +demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement +au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres +largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde. + +Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait +bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages +devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur. + +Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe +imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près +de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous. + +Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller +l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non +encore éveillée. + +Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait +chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec +celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet +autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait +que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage, +et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces. + +Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas +bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de +ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa +générosité. + +Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à +lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura: + +«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et +je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!» + +Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico. + +Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce +mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait +quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de +conspirateurs. + +Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se +mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il +avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après +avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement +comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise. + +Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce +qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il +paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant +était seule. + +Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une +ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer +devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres +surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta. + +Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le +familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il +savait le nom maintenant. + +«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.» + +--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le +duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus +décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis, +c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé. + +Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta +reprit en désignant Centurion: + +--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il +est à moi corps et âme. + +--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent +de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous +recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême. + +--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur +dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites +partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le +moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour +que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout, +c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis, +séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans +l'Andalousie. On le nomme don César. + +--Le Torero! s'exclamèrent les cinq. + +--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle +que nous voulons lui faire jouer? + +--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit +justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver +chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec +enthousiasme. + +--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé +dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince. +Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre +très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence +pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire +siennes. + +Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui +l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu +parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas. + +Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire: + +--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent +sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois +fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien +avec le prince. + +--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas, +qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un +fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les +incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu +soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à +considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez +faire pénétrer dans l'esprit des autres. + +--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos +recommandations. + +--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et +c'est pourquoi je vous ai pris à part. + +--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez +toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous. + +--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que +ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs. + +Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment +ils ne s'attendaient pas à semblable exigence. + +Fausta devina leur pensée. Elle reprit: + +--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il +est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau +qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en +splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir. +S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est +temps encore. + +On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche +et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à +l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois +qu'elle se serait abattue sur vous. + +Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu! + +Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux +qui approchaient de près cette femme extraordinaire. + +--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc +au nom de tous. + +--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez +tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis +vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et +maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons +de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre +colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous. + +Fausta revint vite au sentiment de la réalité. + +--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête +menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves! + +--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il +sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes. + +--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes +instructions précises. Allez, maintenant. + +Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait +fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux, +ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un +signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui, +jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les +souterrains de la maison des Cyprès. + +Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui +n'eût pas manqué de l'intéresser. + +Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis +s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à +Centurion d'une voix brève: + +--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets. +Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain. + +Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin +de l'oeil et elle décida: + +--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en +débarrasser. + +--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!... + +--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire. + +Sur un ton douloureux, le bravo dit: + +--Vous m'avez promis cependant... + +--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on +ne me prend pas pour dupe? + +--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas. + +--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de +Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y +consens, épousez-la. + +--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla +Centurion, radieux. + +--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une +petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé +que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer, +vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le +personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne. + +--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma +femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue +comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel. + +Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle +continua: + +--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son +rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la +famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de +la plus basse extraction. + +Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il +avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était +imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était +issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance +de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux +obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage, +consentait à épouser cette fille sans nom. + +Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître +à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié +d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu +roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui, +Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut +tirer d'un caprice royal. + +Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses +affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement +qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le +pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction. + +Ce coup l'assommait. + +Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva: + +--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute, +impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille +crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille +princière? + +Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante, +cruelle: elle savait certainement. + +--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux. + +Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les +épaules: + +--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus +fin avec moi? + +--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le +masque et résolument cynique. + +--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre, +à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la +corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la +source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque +coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera +la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le +concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion +et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin +d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous +faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous +aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le +seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la +condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et +sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez? + +--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo, +heureux de se tirer d'affaire. + +Très froide, elle dit: + +--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à +bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître +Centurion. + +Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation +dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte: + +--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes +mains, dit-il avec assurance. + +--Partons, dit alors Fausta très paisiblement. + +Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous +l'estrade, et l'alluma. + +Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les +conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine, +laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison. + +Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient +retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée +par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage. + +Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda: + +--Quel chemin prenez-vous, madame? + +--Celui du duc. + +L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna +cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là, +habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le +suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette +porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en +marche. + +Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour, +lorsqu'elle demeura clouée sur place. + +Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur +un ton railleur: + +--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder +une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis? + +Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur +sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla: + +--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort, +comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien +l'avoir emmuré vivant! + +Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu +sommer Dieu de lui venir en aide. + +Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se +livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très +claire: + +«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours +chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!» + +Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait +compris, et alors elle se retourna. + +Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était +produit en un temps inappréciable. + +En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper, +si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien +d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était +retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide, +son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la +connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer. + +Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer +un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui +destine. + +Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et +s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît. + +Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à +droite. Au centre se trouvait l'estrade. + +Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait +de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait +un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à +l'estrade. + +Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé +et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était +entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par +là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur +lesquelles les conjurés s'étaient assis. + +La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière +des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de +l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte, +visible ou invisible, de cela Fausta était sûre. + +Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré +sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée +pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce +miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple +tour. + +Pardaillan était bien pris cette fois. + +Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont +il allait être menacé? + +Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était +capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait +certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces +dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait +qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans +scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle +considérait comme une faiblesse. + +Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même +qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de +lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se +retrouver. + +Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois, +d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes, +exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur +disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui +échappait à leurs sens ordinaires. + +Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura. + +Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres, +comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle +dit: + +--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était +saturé? + +Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans +arrogance, mais avec fermeté et assurance: + +--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable. + +--C'est vrai. Vous aviez bien vu! + +Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit: + +--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le +soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où +vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait? + +--Cela vous intéresse-t-il vraiment? + +--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien. + +On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être, +dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en +effet. + +Il répondit, en s'inclinant gracieusement: + +--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre +outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous +voulez bien me porter. + +--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle. +Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie +plus rare encore. + +--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir? + +Elle fit «oui!» doucement de la tête. + +--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au +moyen d'un mécanisme. + +--Je sais. + +--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort +caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite +automatiquement? + +--Je l'ignorais, en effet. + +--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait +trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite. +Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un +petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant, +m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que +c'est très simple. + +--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains? + +--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes +les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir +comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur, +vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait +posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais +sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un +couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui +transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire +plus long? + +--C'est inutile. Je comprends maintenant. + +--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait +commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes +portes ouvertes. + +Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel. +Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient +des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le +premier. + +Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua: + +--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en +doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point +nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur... +réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis +d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens +que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché +par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne +sera pas perdue. + +Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de +médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint +à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire +aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les +conséquences de son imprudence: + +--Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été bien inspiré en entrant +ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous était si facile de tirer au +large! + +--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf, j'ai eu +l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un +entretien avec vous! + +--Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit bien grave pour que +vous vous exposiez ainsi après avoir échappé miraculeusement à la mort? + +--Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je à +craindre en tête-à-tête avec vous? + +--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement +que vous y êtes entré? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous +barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant +vous allez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme, +dans cette salle bien gardée. + +Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule encore avec +lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre à profit +l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas à +faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort +qui actionnait la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas qu'en +l'avertissant il se croirait obligé de rester? + +Très tranquillement, il répondit: + +--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est allé +chercher, tout courant? + +--Vous saviez... + +--Sans doute! De même que j'ai bien remarqué votre petit manège qui +consistait à m'acculer dans ce coin de la salle. + +Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en même temps que +l'admiration, l'inquiétude pénétrait en elle. Elle se disait que, +si fort qu'il fût, Pardaillan ne pouvait s'être exposé à un aussi +formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne. + +Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupçonneux et +ne découvrit rien. Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le +vit si confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, et elle se +dit: + +«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!» + +--Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout haut--et je vous +préviens qu'une vingtaine d'épées vont vous assaillir--, sachant cela +vous êtes resté. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt +combattants que vous allez avoir sur les bras? + +--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est +que je m'en irai d'ici sans blessure sérieuse, parce que mon heure n'est +pas venue... Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer. + +--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas? + +Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l'eût défié de +mettre sa menace à exécution. + +Très naturellement, il dit: + +--Votre heure n'est pas venue, à vous non plus. + +--Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes les tentatives que je +dirigerai contre vous? + +--Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peu les +différents moyens que vous avez employés dans l'unique but de m'occire: +le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me +voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse +route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez +absolument à m'expédier dans un monde qu'on prétend meilleur? Oui!... +Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin +de tuer les gens pour s'en débarrasser. On cherche. Les moyens ne +manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour +ceux qu'il gênait. + +Il plaisantait. + +Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, sous l'influence +de la superstition qui lui suggérait qu'en effet il était invulnérable, +elle he pouvait pas comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi +macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson, +il livrerait lui-même le secret de sa force. + +--Comment? demanda-t-elle naïvement. + +Il eut un imperceptible sourire de pitié. + +--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il. + +Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son +front: + +--Ma force est là... Essayez de me frapper là. + +Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. Il eût frémi +s'il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensée +infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie. + +Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sens de +ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit +obstinément tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un +éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa: + +«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la +folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut +mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?» + +Et, tout haut, avec un sourire sinistre: + +--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus à +vous tuer. J'essaierai autre chose. + +Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cette +intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait +combiné quelque chose d'horrible, suggéré par sa plaisanterie. Mais il +n'était pas homme à rester longtemps sous cette impression pénible. Il +se secoua et, de sa voix railleuse: + +--Mille grâces! dit-il. + +Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, elle +l'admira. Et, d'une voix vibrante: + +--Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? Encore ne leur +ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vous m'avez, en raillant, +saluée du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de +Charlemagne ne serait rien comparé à celui que je pourrais créer si je +m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous +tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions +voir l'univers entier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce +prince espagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n'eut +jamais d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête du monde. + +Glacial, il répondit: + +--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces +rêves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous +entendre. + +Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista pas et se contenta +d'approuver de la tête. + +Pardaillan reprît d'une voix mordante: + +--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques +mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous +et lui. Je n'ai pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me +paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, dans un but +d'ambition personnelle, ce pays à feu et à sang, comme vous l'avez fait +en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple. +Si les moyens que vous employez étaient avouables, je dirais même que je +n'en suis pas fâchée, car, en soulevant l'Espagne contre son roi, +vous donnerez assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans +l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. Par cela même, +mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rusé mais brave homme, +tel que le Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie les +calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points, +madame, si je n'approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous +ne me trouverez pas devant vous. + +--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez +pas des exigences inacceptables en échange de cette neutralité, je suis +assurée du sucès. + +Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit: + +--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez +pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos +et de paix. Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde comme +vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle +entreprise que vous tentez ici est appelée à un échec certain. Elle aura +le même sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue. + +--Pourquoi? + +--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondées sur la +violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement: +parce que vos rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme loyal et +simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui +faire. Parce que don César est un homme que j'estime et que j'aime, moi, +et que je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de vous +attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais à vous +dire, vous pouvez faire entrer vos assassins. + +En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant +d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au même moment, les +assassins se ruèrent dans la salle avec des cris de mort. + +Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un mot. Sans se +presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement et alla se placer à +l'autre extrémité de la salle, désireuse d'assister à la lutte. + +Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre le bras, abattre +sa main sur l'épaule de Fausta, et le combat eût été terminé avant que +d'être engagé. Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace en +voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de +tuer sans pitié. + +Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de tels moyens. Il la +regarda s'éloigner sans faire un geste. + +Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long, mais il +savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant +de temps qu'il serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de +sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions avec Barba Roja. + +En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois +ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels +avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom de la princesse. + +Les deux troupes réunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes, +armés de solides et longues rapières et de bonnes et courtes dagues. + +Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec des cris de mort. +Mais, si la précaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond +de la salle était bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait +dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable d'obstacles et de +passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette +précaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les +hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mêmes +obstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan. + +Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleur qu'il +avait dans ces moments. + +Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il eût à sa +disposition. Seulement, il s'était placé derrière la banquette, sur +laquelle il était assis l'instant d'avant. Cette banquette était la +dernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette +banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux aguets et +pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent à sa portée. + +Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide +intrépidité, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait: + +«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!» + +Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix +railleuse: + +--Bonsoir, messieurs! + +--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment les trois. + +--C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je +vois que vous gagnez honnêtement l'argent que vous donne Mme Fausta. +Seulement je suis confus de vous donner tant de mal. + +--J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre. + +--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le +voyez, je suis sans arme. + +--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de Pardaillan est désarmé! + +--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se défendre, dit +tout bas Montsery. + +--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener à bien la besogne, +ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l'oeil les hommes de +Centurion. + +--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut à Pardaillan, nous +nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins! + +Pardaillan s'inclina gracieusement, et: + +--En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez... + +A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient +plus que deux rangées de banquettes à franchir pour être sur lui. +Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à +pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou. + +C'était une banquette longue de plus d'une toise, en chêne massif et +dont le poids devait être énorme. + +Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers +assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l'espace de sa +banquette tendue à bout de bras, en un geste large, foudroyant de force +et de rapidité. + +Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant, les +autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan se mit à rire doucement et +souffla un moment. + +Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui +durent avancer malgré eux. Pardaillan, froidement, méthodiquement, +recommença le geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se +retirer. + +Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui +assistaient, béants d'admiration, à cette lutte épique d'un homme +contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même +s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible +entre eux et la terrible banquette. + +Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se +tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que +lui seul peut-être était capable de manier avec cette aisance: il la +balança un instant et la jeta à toute volée sur le groupe pétrifié. + +Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en +désordre et ne s'arrêtèrent que dans l'espace libre devant l'estrade. +Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques +contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas ménagé, ils +n'étaient plus que six hommes valides. + +Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvement endommagés +pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins éclopés, +geignant et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la lutte. + +Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu, +et, en riant, du bout des lèvres: + +--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis +seul et sans arme! + +Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied sur la banquette +qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré les objurgations de +Centurion, restèrent cois. + +Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant que +plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, il se baissa tranquillement, +ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la, +faisant siffler, de son air railleur, il leur lança: + +--Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait grâce! + +Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux: + +--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il. + +Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner, il se +dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin +où il avait plu à Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là +aucune issue. + +Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapière +qu'il venait de ramasser. + +La muraille s'ouvrit d'elle-même. + +Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus +de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les trois ordinaires +eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de +Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lança: + +--Trop tard! + +Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à la +muraille qui s'était refermée d'elle-même. + +Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à coups redoublés. +Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblement une de ces banquettes +que le chevalier avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent de +bélier sans réussir davantage à ébranler le mur. + +Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, et, piteux, ils +se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout était très inquiet. Il +s'attendait à des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery +n'étaient pas très rassurés non plus. + +A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait, +elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se +contenta de dire: + +--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que nécessite leur +état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titre de gratification. +Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire. + +Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les éclopés +furent enlevés. + +Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette où elle s'était +assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de +son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle? +Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. Toujours est-il +que, de temps en temps, elle prononçait un mot, toujours le même: + +--La folie!... + +Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, elle se leva, +rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements. + +Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le +vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie de Centurion à qui elle +donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo +quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. Fausta attendit dans +son cabinet. Une demi-heure après, sa litière l'attendait devant le +perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardés ordinaires: +Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposante +escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents. + +La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant les appartements +réservés à Mgr le grand inquisiteur. + +Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprès d'Espinosa, +avec qui elle eut une longue et secrète conversation. Sans doute ces +deux puissants personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans doute +Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un +sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueur de contentement +rendait ses yeux noirs plus brillants [1]. + + +[Note 1: L'épisode qui termine ce récit a pour titre _Les Amours du +Chico_.] + + +TABLE + + + I.--La mort de Fausta + II.--Le grand inquisiteur d'Espagne + III.--La vieillesse de Sixte-Quint + IV.--Le réveil de Fausta + V.--La dernière pensée de Sixte-Quint + VI.--Le chevalier de Pardaillan + VII.--Bussi-Leclerc + VIII.--Trois anciennes connaissances + IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta + X.--Don Quichotte + XI.--Don César et Giralda + XII.--L'ambassadeur du roi Henri + XIII.--Le document + XIV.--Les deux diplomates + XV.--Le plan de Fausta + XVI.--Le caveau des morts vivants + XVII.--Où Bussi-Leclerc verse des larmes + XVIII.--Don Cristobal Centurion + XIX.--Le souper + XX.--La maison des Cyprès + XXI.--Centurion dompté. + XXII.--Le nain à l'oeuvre + XXIII.--El Chico et Juana + XXIV.--Suite des aventures du nain + XXV.--Où le Chico se découvre un ami + XXVI.--Les conspirateurs + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et +Fausta, by Michel Zévaco + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 *** |
