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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 ***
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+Tome 05
+
+Pardaillan et Fausta
+
+
+
+I
+
+LA MORT DE FAUSTA
+
+A l'aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur la Rome des
+papes--la Rome de Sixte-Quint. En même temps, la rumeur sourde qui
+déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules
+marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur
+la place del Popolo. Là, se dressait un échafaud. Là, tout à l'heure,
+la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette
+tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple
+de Rome. Et ce sera la tête d'une femme jeune et belle, dont le nom
+prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siècles
+lointains est murmuré avec une sorte d'admiration par le peuple qui
+s'assemble autour de l'échafaud.
+
+....................................................
+
+La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois
+qu'elle avait été faite prisonnière dans cette Rome même où elle avait
+attiré le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût aimé...
+celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle avait voulu tuer
+enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable
+aventurière, qui avait rêve de renouer la tradition de la papesse
+Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence de mort
+prononcée contre elle. Chose terrible il avait été sursis à l'exécution
+parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle
+allait être mère. Mais, maintenant que l'enfant était venu au monde,
+rien ne pouvait la sauver.
+
+Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa
+grande lutte contre Sixte-Quint.
+
+..........................................................
+
+
+Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse élégance comme il
+y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face à face, se disaient de
+tout près et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils étaient
+tous deux dans la force de l'âge et beaux; tous deux aussi, bien
+qu'appartenant à l'Eglise, portaient avec une grâce hautaine
+l'harmonieux costume des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même
+haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'était le même amour
+qui les avait faits ennemis.
+
+L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa
+Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'était le neveu du pape. Il
+venait d'être créé cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné
+pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident et le
+conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait à l'une
+des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerçait les fonctions
+de grand juge avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus
+terribles exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.
+
+Et voici ce que les deux hommes se disaient:
+
+--Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la
+sauver maintenant, ni personne!
+
+--J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu de Sixte-Quint, et
+j'obtiendrai sa grâce.
+
+--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains
+plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul
+je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant
+l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé de vivre si tu
+ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'épines et sur les plaies
+que tu renonces à elle...
+
+--Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.
+
+--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?
+
+Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils se touchaient.
+Leurs yeux hagards se jetèrent une dernière menace et leurs mains
+tourmentèrent les poignées des dagues.
+
+--Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.
+
+--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutôt que de
+renoncer à aimer Fausta, dût-elle me haïr d'une haine aussi impérissable
+que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
+Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. Je jure de la défendre
+à moi seul contre Rome entière s'il le faut. Et, en attendant, grand
+juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence.
+
+En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du
+pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'épaule d'Hercule
+Sfondrato.
+
+Puis Montalte s'élança au-dehors.
+
+Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Mais presque
+aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint et constata que
+le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
+couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:
+
+«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan sont vraiment de bonne
+trempe. Je tiens le coup pour reçu, Montalte! et je te jure que ma dague
+à moi saura trouver le chemin de ton coeur!»
+
+Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui reliait le Vatican
+au château Saint-Ange. Il parvint au cachot où Fausta vaincue attendait
+l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
+deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser
+les hallebardes. Mais, sans doute, puissante était, dans le Vatican,
+l'autorité du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent
+Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'intérieur du
+cachot.
+
+Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte...
+Fugitive, rapide et effrayante vision.
+
+Sur un lit étroit était étendue une jeune femme... La jeune mère...
+elle... Fausta... un être éblouissant de beauté. Dans ses deux mains
+elle a saisi l'enfant et elle l'élève d un geste de force et de douceur,
+et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.
+
+Au pied du lit se tient une suivante.
+
+Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce:
+
+--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte,
+nul ne s'opposera à ta sortie du château Saint-Ange: j'ai obtenu cela
+que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.
+
+--Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec une sorte de ferveur
+exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.
+
+Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre acte de cette
+promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixés sur
+l'enfant, elle ajouta:
+
+--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mère, en
+mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espère
+que son âme passera dans ton être!...
+
+C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter
+loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se
+recule, et elle se détourne comme pour cacher à l'innocent petit être, à
+peine entré dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort.
+
+Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert un médaillon d'or
+qu'elle porte suspendu à son cou et a verse dans une coupe préparée
+d'avance les grains de poison que contient ce médaillon.
+
+C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle retombe sur
+l'oreiller... Morte.
+
+
+
+II
+
+LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE
+
+DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse
+et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce
+dénouement vient de foudroyer et qui râle,:
+
+--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé! Comment n'ai-je
+pas prévu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se
+donnerait la mort!...
+
+Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive, contre cette porte
+qu'il martèle d'un poing furieux en bégayant:
+
+--Vite! vite! Du secours!...
+
+Et devant le néant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui
+assistent, impassibles, à cette crise de désespoir:
+
+--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut
+la sauver!
+
+L'un des gardes répond:
+
+--Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur le grand juge.
+
+Et Montalte s'abat sur ses genoux.
+
+A ce moment une voix calme prononça ces mots:
+
+--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!...
+
+Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde l'homme qui venait
+de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mêlé de respect,
+murmura:
+
+«Le grand inquisiteur d'Espagne!»
+
+Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède grand inquisiteur
+d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, était un
+homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce,
+mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis un mois. Il était venu
+y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec
+Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté.
+Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère encore si robuste
+dans ses entrevues diplomatiques, était sorti de ses entretiens avec
+d'Espinosa de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait
+aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de
+l'Espagne.
+
+Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont
+se placer à l'extrémité de l'étroit couloir ou ils reprennent, de loin,
+leur garde monotone.
+
+Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et
+pénètre dans le cachot.
+
+Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant dune joie
+délirante, l'esprit soulevé par un espoir aussi puissant qu'irraisonné.
+
+Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards se fixent avec
+douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit être, là, dans les
+bras de la suivante.
+
+La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans l'esprit de cet
+homme robuste un monde de pensées tumultueuses dont le souffle empesté
+emporte et détruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
+qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de
+Pardaillan!
+
+Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence terrible dans son
+mutisme même, n'a échappé à l'oeil observateur du grand inquisiteur.
+
+Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte
+ouverte à Myrthis.
+
+--Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a
+été confiée...
+
+Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du
+couloir:
+
+--Laissez passer la clémence de Sixte!
+
+Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot,
+sans un geste, franchit le seuil de la porte.
+
+Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta
+dont la tête, déjà pâle, auréolée de la splendeur de ses longs cheveux,
+se détache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui
+pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main déjà froide et
+sanglote:
+
+--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...
+
+Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague au poing et,
+cette fois, il hurle:
+
+--Malheur à ceux qui me l'ont tuée!...
+
+Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur, et, comme un
+éclair, la notion de la réalité lui revient. Alors, c'est à Espinosa
+qu'il s'adresse:
+
+--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici?
+Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous êtes ici pour y
+faire un miracle... De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.
+
+Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:
+
+--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a
+été vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez...
+Ce Magni est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique... Ce
+contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa
+fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.
+
+[Note 1: Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné d'avoir
+empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.]
+
+Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de Montalte. Il saisit
+les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante:
+
+--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je
+vous la livre.
+
+--Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse... Ce que j'ai à
+vous demander. Dieu merci, est de moindre importance.
+
+Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur allait lui
+proposer quelque effroyable marché duquel dépendrait la mort de Fausta.
+Mais il regarda Espinosa bien en face et dit:
+
+--Tout, monseigneur! Demandez!
+
+Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque, et le dominant du
+regard:
+
+--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme,
+puisque sa vie vous est précieuse au-dessus de tout... Mais, en échange,
+vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela...
+
+--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens...
+Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front où perle
+la sueur.
+
+--Je retiens votre engagement, dit Espinosa.
+
+Et désignant Fausta, rigide:
+
+--Aidez-moi.
+
+Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tête de
+Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva
+doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son
+flacon. Au bout de quelques instants, une légère rougeur vint colorer
+les joues de Fausta.
+
+Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement des lèvres
+entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle léger,
+pousse lui-même un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
+lent qui se fait dans cet organisme.
+
+Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux étincelants: le
+coeur bat... très faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.
+
+Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se
+penche sur elle. Presque aussitôt elle les referme. Un souffle régulier
+soulève son sein.
+
+Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute cette scène, dit:
+
+--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé toute sa
+conscience.
+
+--Vos ordres, monseigneur?
+
+--Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne
+à Rome tout exprès chercher un document portant la signature de Henri
+III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé dans le
+petit meuble placé dans la chambre de Sa Sainteté. En l'absence du pape,
+nul ne peut pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
+Ce document, reprend-il après une légère pause, ce document, il nous le
+faut.
+
+--C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal.
+
+Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent.
+
+Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment dans une profonde
+méditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche légèrement à
+l'épaule pour la réveiller, et dit:
+
+--Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre?
+
+Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de
+l'inquisiteur qui se contente de cette réponse muette et reprend:
+
+--Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre
+enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, à l'heure qu'il est,
+avoir quitté Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé
+vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait...
+Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez caché
+quelque part une somme de dix millions, que vous les avez légués à votre
+fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait
+que votre suivante connaît l'endroit où sont enfouis ces millions.
+
+Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet produit par sa
+révélation.
+
+D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.
+
+--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.
+
+Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence. Mais, avant de
+franchir la porte, il se retourne et ajoute:
+
+--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu échapper à
+l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!...
+Pardaillan... vivant!
+
+Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.
+
+
+
+III
+
+LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT
+
+Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ça et là
+quelques escabeaux; une étroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,
+un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une
+vaste cheminée où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
+hermétiquement clos: c'était la chambre de Sa Sainteté Sixte-Quint.
+
+Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlète
+d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois luit sous les sourcils, on
+devine encore l'infatigable lutteur.
+
+Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos tourné à la
+cheminée. Et le pape songeait:
+
+«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante
+Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...
+le fils de Pardaillan!...»
+
+Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son
+fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa rêverie:
+
+--Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles, car
+l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, à frapper
+Philippe d'Espagne...
+
+Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin
+qu'il parcourut des yeux.
+
+«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette déclaration à la
+pusillanimité de Henri III... inspiration plus funeste encore que
+j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connaît son
+existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...
+Moi!...» murmura-t-il.
+
+Sixte-Quint haussa les épaules:
+
+«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir réalisé mon rêve:
+Philippe chassé d'Italie!... L'Italie unifiée du nord au midi, l'Italie
+entière soumise et asservie et la papauté maîtresse du monde... Que
+faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par quelqu'un qui
+n'arriverait jamais?... Peut-être... L'anéantir?... Ce serait un coup
+terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été
+détruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!...»
+
+Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel
+s'étale un large sceau... le sceau de Henri III de France.
+
+Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.
+
+Un instant encore, et c'en était fait des rêves de Philippe d'Espagne.
+Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la
+tête, répéta:
+
+«Que faire?...»
+
+A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint
+se retourna furieusement et se trouva en présence de son neveu, le
+cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face à face.
+
+--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...
+
+Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène pose sur la table
+pour appeler, jeter un ordre.
+
+D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui et froidement:
+
+--Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!
+
+--Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,
+oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?
+
+--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce de Fausta.
+
+Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle était
+morte, un sourire:
+
+--La grâce de Fausta?... Soit!
+
+Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangés sur la
+table, et, très posément, le remplit et le signa d'une main ferme.
+
+--Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et entière. Et,
+maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,
+et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais
+grâce!
+
+--Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez
+signé cette grâce, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous
+vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée en lui
+faisant prendre moi-même le contrepoison qui l'a rappelée à la vie.
+
+Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:
+
+--Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne
+peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en même
+temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?...
+As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé de Fausta?...
+Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le
+plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.
+
+--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.
+
+Montalte ferma les yeux et pâlit.
+
+Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant, à ce Pardaillan
+inconnu qui avait été aimé de Fausta. Il avait senti une haine mortelle
+et tenace l'envahir. Des pensées de meurtre et de vengeance étaient
+venues le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:
+
+--Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,
+quant à ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre à Fausta
+qui ira le porter, elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient... Et,
+pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.
+
+Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder à des
+menaces à peine déguisées lui était insupportable. Bravant le poignard
+de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
+somme toute, il l'avait lui-même retiré de la flamme où il hésitait à le
+jeter. Après tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu
+qu'il n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il répondit:
+
+--Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce à toi et à elle,
+va!...
+
+Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:
+
+--Monsieur, j'ai le parchemin.
+
+--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.
+
+--Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta ira le porter à
+S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le
+plus.
+
+Espinosa fronça légèrement les sourcils et:
+
+--Pourquoi la princesse Fausta?
+
+--Parce que je vois là un moyen de la préserver de tout nouveau danger.
+
+--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le
+dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tôt possible.
+
+--La princesse partira dès que ses forces lui permettront d'entreprendre
+le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra à
+destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.
+
+
+
+IV
+
+LE REVEIL DE FAUSTA
+
+Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un
+prodigieux étonnement. Sa première pensée fut que Sixte-Quint n'avait
+pas permis qu'elle échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
+clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de passion qu'elle
+voulut savoir quel était l'homme qui l'aimait à ce point. Elle ouvrit
+les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et
+pensa:
+
+«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de la vie... Que m'est la
+vie à présent que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...»
+
+Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle s'était trompée.
+Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grâce. Montalte, seul, au prix de
+quelque infamie héroïquement consentie, avait accompli ce miracle de
+l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit tout le parti
+qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement. Mais à quoi bon!... Elle
+voulait mourir!
+
+Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait... Elle
+ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et à mesure, son esprit
+réfutait ses arguments.
+
+Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers l'innocente créature.
+Il vit... Il est libre... C'est là le point capital... Et, soudain,
+comme un coup de tonnerre, ces mots répétés dans son esprit éperdu:
+
+«Pardaillan vivant!»
+
+Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion et de luttes
+mortelles! Ce passé si proche, puisque quelques mois à peine la
+séparaient du moment où elle avait voulu faire périr Pardaillan,
+dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et tant
+adoré!...
+
+Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la
+fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut
+plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
+sortir enfin triomphante de ce suprême combat.
+
+C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle.
+
+Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup d'oeil prompt et
+sûr, et, tout de suite, pour bien marquer, dès le début, la distance
+infranchissable qu'elle entendait établir entre eux, cette femme
+étrange, qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes les
+fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne
+tremblait pas:
+
+--Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.
+
+En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,
+étrangement dominateurs et pourtant graves et doux.
+
+Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonça qu'elle
+était libre.
+
+--Sixte-Quint me fait donc grâce?
+
+Montalte secoua la tête:
+
+--Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devant une volonté
+plus forte que la sienne.
+
+--La vôtre... n'est-ce pas?
+
+Montalte s'inclina.
+
+--Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée par contrainte.
+
+--Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu de Sa Sainteté un
+document qui sera votre égide. Le voici.
+
+Fausta prit le parchemin et lut:
+
+«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, inspiré de notre
+Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Très Saint Père le
+Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion
+catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur,
+en expiation de nos péchés, de nous priver d'un héritier direct;
+considérant Henri de Navarre incapable de régner sur le royaume de
+France, comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos bons et loyaux
+sujets: Sa Majesté Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte à nous
+succéder au trône de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre
+soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos sujets le reconnaître
+comme notre successeur et unique héritier.»
+
+--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait terminé
+sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette
+proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la
+France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques,
+voit ses espérances à jamais détruites. Son armée réduite à une poignée
+de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son
+royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent à le lui
+laisser. Celui qui apportera ce parchemin à Philippe lui apportera donc
+en même temps la couronne de France... Celui-là, madame, si c'est un
+esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter avec le roi d'Espagne et
+se réserver sa large part... Votre puissance est ruinée en Italie, votre
+existence y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous
+créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle que vous avez rêvée,
+n'en sera pas moins de nature à satisfaire une vaste ambition... Ce
+parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir à le porter
+à Philippe...
+
+Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal,
+elle dit:
+
+--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir
+pour son propre compte... Pourquoi avez-vous imposé ma grâce à Sixte?...
+Pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me faites-vous
+entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que
+vous m'aimez, cardinal.
+
+Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste
+d'imploration.
+
+--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles...
+Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.
+
+--Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.
+
+--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut
+concevoir deux amours.
+
+Montalte se redressa, écumant:
+
+--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?...
+
+--Oui, dit simplement Fausta.
+
+--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?...
+
+Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.
+
+Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil très calme, et,
+d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:
+
+--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal
+Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce
+n'est pas vous, c'est moi...
+
+--Pourquoi? hurla Montalte.
+
+--Parce que je l'aime, répondit froidement Fausta.
+
+
+
+V
+
+LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT
+
+Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de
+travail, demeura longtemps songeur.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire qui vint, à voix
+basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance
+la faveur d'une audience particulière, ajoutant que le comte paraissait
+violemment ému.
+
+Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut
+comme un trait de lumière pour le pape qui murmura:
+
+--Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato,
+ajouta-t-il à haute voix.
+
+Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d'un
+pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de
+violence.
+
+--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous à nous
+dire?
+
+Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, écartait la cotte
+de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de
+Montalte.
+
+Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:
+
+--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...
+
+--En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourire livide.
+
+Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement
+d'épaules dédaigneux, les dents serrées, d'un ton tranchant:
+
+--Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné a celui qui l'a
+porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine
+mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la même femme.
+
+--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela à moi?
+
+--Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à Votre Sainteté,
+parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais
+s'appelle Montalte!
+
+Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit à le
+remplir.
+
+Sfondrato, immobile, songeait:
+
+--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui
+osera toucher au grand juge...
+
+Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.
+
+--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demandé
+le duché de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...
+
+Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:
+
+--Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est
+Montalte... votre neveu! celui que vous désignez au conclave pour vous
+remplacer!
+
+--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais
+frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette
+femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!
+
+--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous,
+son oncle, vous parliez ainsi?
+
+--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus
+mon neveu, il est mon ennemi! il a arraché de mes mains l'arme qui peut
+anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par
+moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol maudit...
+
+--Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.
+
+--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures
+peut-être, quittera Rome et s'en ira, escortée de Montalte, porter à
+l'Escurial le document qui donne à Philippe le trône de France.
+Voilà l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand
+inquisiteur!...
+
+--Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte!
+
+Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc
+que le pape venait de lui conférer:
+
+--Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand
+juge, et, en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure,
+je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'échafaud est
+prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-être,
+mais cette femme appartient au bourreau et sa tête tombera!... Montalte,
+je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant au grand
+inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... Un mot, Saint-Père, un
+ordre!
+
+--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai,
+moi, cessé de vivre!
+
+Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:
+
+--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-même
+pèsent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang
+du Christ, je n'aurais qu'à fermer cette main, pour les broyer!
+Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et
+l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document,
+l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai
+besoin de deux ou trois années d'existence pour assurer le triomphe de
+la papauté!...
+
+Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec attention. Quand le
+pape eut terminé:
+
+--Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, quand ils seront
+hors de vos États, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce
+moment, leur voyage est terminé.
+
+--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc,
+êtes-vous sûr de vous?
+
+--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.
+
+--Et le grand inquisiteur?
+
+--Un ordre... il meurt!
+
+--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!
+
+Et, sur un geste du duc:
+
+--Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je ne connais
+qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta... et de la
+vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!
+
+Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, surmontant son
+émotion, il demanda:
+
+--Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où je serais brisé,
+moi?
+
+--Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si
+Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence à la tête,
+assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le décider...
+oui, ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte en leur
+voyage!
+
+--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens à
+m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille à les broyer
+d'un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous le
+lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte à lui briser les crocs
+après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il en lui-même.
+
+--Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan
+n'est pas un homme qu'on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut...
+
+--Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?
+
+--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être le seul homme qui
+ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez,
+duc, essayez de décider Pardaillan.
+
+--Où le trouverai-je?
+
+--Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre auprès de Henri de
+Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que
+Fausta porte à Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous
+regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez
+trouvé, vous lui direz simplement ceci:
+
+--Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document qui lui livre
+la couronne de France...
+
+--Quand faut-il partir?
+
+--A l'instant.
+
+
+
+VI
+
+LE CHEVALIER DE PARDAILLAN
+
+Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au
+galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A
+une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps,
+sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette
+du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:
+
+--Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de ce moment, je suis
+pour toi l'ennemi que rien ne désarmera...
+
+Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne
+s'arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques
+lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi,
+vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant
+si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Béarnais se trouvait
+alors.
+
+--Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses
+logements dans le village de Montmartre, à l'abbaye des Bénédictines de
+Mme Claudine de Beauvilliers.
+
+Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger qui parlait avec
+cette sorte d'irrévérence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine
+d'années, au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune
+recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa manière de porter le
+pourpoint et le manteau.
+
+--Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au
+roi, qui m'a donné rendez-vous pour ce soir.
+
+Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume
+simple et sans aucun ornement.
+
+--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand
+vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui
+ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume
+mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d'or, avec...
+
+--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je
+vous montrerai que, si je porte de l'argent à mon pourpoint et de l'or
+aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.
+
+--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me
+bornerai à vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu'un illustre
+cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...
+
+--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.
+
+--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien
+dû laisser votre accent de l'autre côté des monts.
+
+En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit
+paisiblement son chemin.
+
+Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Mais, considérant
+la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.
+
+--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous prie, et
+permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite
+tout à l'heure.
+
+--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lèvres.
+
+Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le soir, au moment
+où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur les hauteurs de
+Chaillot.
+
+Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et prononça:
+
+--Paris!...
+
+Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle de la grande ville
+assiégée, son compagnon semblait rêver à des choses lointaines. Sans
+doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelque épisode
+héroïque ou charmant de sa vie.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à vous.
+
+L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:
+
+--Allons...
+
+Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de Montmartre. Sur les
+remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de prêtres et de
+moines, la robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns avaient
+la salade en tête, quelques autres portaient des cuirasses; tous étaient
+armés de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout
+uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à la main ou
+pendu à la ceinture.
+
+Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se
+traînaient péniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination
+du désespoir, occuper les créneaux d'où ils criaient, avec des voix
+lamentables:
+
+--Du pain!... du pain!...
+
+--Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens
+accepteraient volontiers une invitation à dîner.
+
+--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...
+
+--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.
+
+--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et
+soif.
+
+--C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement
+Ponte-Maggiore.
+
+L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange regard, et, avec un
+sourire, répondit:
+
+--Cela se voit.
+
+Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme une insulte, et
+Ponte-Maggiore pâlit.
+
+Sans doute, il allait cette fois répondre par une provocation, lorsqu'au
+loin s'éleva une clameur:
+
+--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...
+
+Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les
+parapets en criant:
+
+--Sire!... sire!... Du pain!...
+
+--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi
+diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?
+
+Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes
+que l'histoire enregistre.
+
+Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois cents
+cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent et alors, on vit toute une
+théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces
+pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés des
+remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.
+
+En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi.
+De tous côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés
+quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
+bénédictions éclataient sur les remparts.
+
+--Bravo, sire! cria l'inconnu.
+
+Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation,
+et, avec un bon sourire:
+
+--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!
+
+--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...
+
+--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de
+vous voir.
+
+--Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.
+
+Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie souriante du
+chevalier et dit:
+
+--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur
+de Pardaillan, veuillez vous placer près de moi.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il vous plaît de dire
+votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant à Montmartre, de vous
+présenter à Sa Majesté, selon ma promesse...
+
+--Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de
+Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprès de
+S. M. le roi Henri!
+
+Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et
+narquois reprenait le dessus:
+
+--Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!
+
+Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, une immense
+acclamation partit du haut des remparts.
+
+Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, Henri IV dit
+avec un soupir:
+
+--Quel dommage que de si braves gens s'entêtent à ne pas m'ouvrir leurs
+portes!
+
+--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes
+tomberont d'elles-mêmes quand vous le voudrez.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté: Paris vaut bien une
+messe!
+
+--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.
+
+Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le roi pénétra, suivi
+de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.
+
+Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avisé
+de la venue d'un envoyé du pape, présenta le duc.
+
+--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan,
+quand vous aurez reçu la communication que monsieur le duc est chargé de
+vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.
+
+--Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour notre merveilleux
+diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres
+vides?
+
+--Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un prêteur qui,
+sur la garantie de ce diamant, a consenti à m'avancer quelques milliers
+de pistoles que j'apporte à mon roi.
+
+--Merci, mon brave Sancy.
+
+Et, avec une pointe d'émotion:
+
+--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais
+ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme
+vous et moi!
+
+Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:
+
+--Venez, monsieur.
+
+Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et où
+travaillaient encore deux de ses secrétaires, Rusé de Beaulieu et Forget
+de Fresne:
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis chargé par Sa
+Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d'un document qui
+l'intéresse au plus haut point.
+
+Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de la proclamation
+de Henri III que l'on connaît. Quand il eut terminé, impassible:
+
+--Et l'original, monsieur?
+
+--Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original se trouve entre
+les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E.
+le cardinal Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers
+l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté Catholique. Le
+souverain pontife a cru devoir donner à Votre Majesté ce témoignage de
+son amitié en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop
+bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être pas assuré que
+vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.
+
+Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, après un léger
+silence, en fixant Ponte-Maggiore:
+
+--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Sainteté? Alors?
+
+--Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le
+Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.
+
+Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:
+
+--Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier de Pardaillan, et
+faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand
+ils auront terminé, vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
+l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable de vous revoir
+avant votre départ, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.
+
+Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait en tête-à-tête avec
+le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa
+curiosité sous un masque d'ironie et d'insouciance.
+
+--Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, vous plairait-il de
+me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel
+que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?
+
+--Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire savoir que la princesse
+Fausta est vivante... et libre.
+
+Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitôt:
+
+--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi
+cette nouvelle peut-elle m'intéresser?
+
+--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.
+
+--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante?
+répéta le chevalier, d'un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore
+murmura:
+
+«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des
+choses!»
+
+Pardaillan reprit:
+
+--Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?
+
+--La princesse est en route pour l'Espagne.
+
+--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le génie
+ténébreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de
+despotisme...
+
+--La princesse porte à Sa Majesté Catholique un document qui doit
+assurer le trône de France à Philippe d'Espagne.
+
+--Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous
+prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?
+
+--Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant Philippe II pour
+unique héritier.
+
+--Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de Sa Sainteté?
+
+--C'est tout, monsieur.
+
+--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend.
+Veuillez transmettre à Sa Sainteté l'expression de ma reconnaissance
+pour le précieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.
+
+Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une
+impassibilité toute royale, mais, en réalité, le coup était terrible et,
+à l'instant, il avait entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait
+avoir pour lui.
+
+Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèles qu'il
+avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva
+auprès du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.
+
+Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui,
+fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui
+savait à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, chez les quatre
+conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de
+cette explosion:
+
+--Il faut détruire le parchemin!...
+
+Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des
+yeux:
+
+--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?
+
+--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est
+fait de vos espérances, dit froidement le chevalier.
+
+Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le chevalier comme s'il
+eût voulu lui suggérer la réponse qu'il souhaitait, il murmura:
+
+--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour
+mener à bien une telle entreprise?
+
+D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy,
+du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet
+fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement ému.
+
+--Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.
+
+--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le Béarnais, si jamais je
+suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!
+
+--Eh! sire, vous ne me devrez rien...
+
+Le roi réfléchit un instant, et:
+
+--Pour faciliter autant que possible l'exécution de cette mission
+forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte, il est
+nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle,
+celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
+et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient
+dans Paris.
+
+Et, se tournant vers son secrétaire:
+
+--Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier de Pardaillan
+comme notre ambassadeur extraordinaire auprès de S. M. Philippe
+d'Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M.
+l'ambassadeur. Combien d'hommes désirez-vous que je mette à votre
+disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.
+
+--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air
+naïvement étonné.
+
+--Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. Vous ne
+prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-là seul?
+
+--Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme
+imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de fait que, si je
+dois réussir dans cette affaire, c'est seul que je réussirai... C'est
+donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur
+le roi un oeil étincelant.
+
+--Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, considérant
+Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher,
+il lui demanda, très calme:
+
+--Quand comptez-vous partir?
+
+--A l'instant, sire.
+
+--Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez là, monsieur.
+
+Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de près par
+Sancy. Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancy
+lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a chargé de vous remettre
+ces mille pistoles pour vos frais de route.
+
+Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et,
+toujours gouailleur:
+
+--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?
+
+Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond
+de son portemanteau.
+
+Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et,
+en serrant la main de Sancy:
+
+--Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager de ses
+pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez
+réduit à engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.
+
+Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu'il
+devait le plus admirer: ou son audace intrépide, ou sa folle
+insouciance.
+
+
+
+VII
+
+BUSSI-LECLERC
+
+Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse
+Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du
+Béarnais.
+
+L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet
+dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta,
+sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.
+
+Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers
+referma le guichet et sortit à son tour.
+
+L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui,
+remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement
+enjouée, s'écria galamment:
+
+--Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre
+beauté?
+
+--Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge
+écrasent nos faibles épaules.
+
+Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait,
+Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse
+et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.
+
+--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la
+ruine. Me les refuserez-vous?
+
+L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de
+cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:
+
+--Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah!
+si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de
+France!...
+
+--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je
+m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus
+importante... celle de Fontevrault, par exemple...
+
+--Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la
+première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la
+diriger.
+
+Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant,
+n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans
+ses appartements, elle murmurait:
+
+--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du
+côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on
+lui rend.
+
+L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur
+converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia
+par ces mots:
+
+--Allez, soeur Mariange, et faites vite.
+
+Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait
+auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste
+manteau.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous
+êtes ici en sûreté.
+
+Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:
+
+--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi
+de prononcer devant lui un nom...
+
+--Pardaillan...
+
+--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au
+travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne...
+
+--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.
+
+M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets
+d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée
+du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de
+Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui
+que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur?
+
+--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait.
+
+--Fausta!
+
+--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?
+
+--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!
+
+--Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser
+Fausta du danger qu'elle court?
+
+--Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir
+de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura
+reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu...
+
+--Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit
+donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses
+trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais
+quels sont, au juste, ces projets?
+
+--Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.
+
+Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:
+
+--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?
+
+Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement
+choquée.
+
+--Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi
+de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus
+riches. Alors...
+
+--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends
+admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez,
+maintenant, me mettre au courant.
+
+--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de
+Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette
+déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan
+doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous
+devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser
+qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques
+bonnes épées.
+
+--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.
+
+Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons.
+Que devrai-je dire à la princesse de votre part?
+
+--Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis
+toujours son humble servante.
+
+--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.
+
+Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en
+trottant, songeait:
+
+«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes
+soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs
+et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille
+où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en
+correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un
+des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain
+au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec
+lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La
+déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le
+gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se
+terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si
+je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais!
+
+«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est
+vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune
+que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au
+moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre
+solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié,
+à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
+qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une
+situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté
+de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte
+abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous
+les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne
+suis pas un niais...»
+
+
+
+VIII
+
+TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES
+
+L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route
+défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si
+engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.
+
+Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les
+trois--l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine--mais dans quel
+état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une
+sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils
+gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas
+celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le
+perron.
+
+--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.
+
+--Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.
+
+--Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos
+estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources
+d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!
+
+Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans
+une vaste salle déserte.
+
+--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond
+de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez,
+Sainte-Maline!
+
+Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta
+dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant.
+
+--Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de
+sa rapière.
+
+Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un
+coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--A boire!... à boire et à manger.
+
+L'hôte tendit une patte large et velue.
+
+--On paie d'avance...
+
+--Maroufle! s'écria Montsery.
+
+En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du
+colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et,
+dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré:
+
+--Je vais vous servir, messeigneurs!
+
+L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un
+pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre
+pitance, puis se regardèrent tristement.
+
+--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être...
+
+Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres
+pour leurs estomacs affamés.
+
+--Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre,
+nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se
+respecte!
+
+--C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa
+Majesté.
+
+--Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa
+personne...
+
+--Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise,
+nous avons sauvé la royauté.
+
+--Notre fortune était assurée du coup.
+
+--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort,
+anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline
+rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour
+lui.
+
+--De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery.
+
+--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus
+et ne reviendra peut-être jamais!
+
+--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque
+voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou
+de force...
+
+A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit
+entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole.
+Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des
+fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.
+
+--Allons! dit résolument Chalabre.
+
+Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens
+«ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui
+bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval,
+sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois
+spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son
+cheval au pas.
+
+Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les
+manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à
+la main, dit très poliment du reste:
+
+--Halte! monsieur, s'il vous plaît!
+
+Le voyageur s'arrêta docilement.
+
+Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage
+enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la
+parole:
+
+--Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme
+fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et
+n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité.
+
+Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger
+de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante
+révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:
+
+--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par
+des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et
+même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi
+vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à
+l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je
+vois là.
+
+Nouvelle pause, et péroraison:
+
+--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise
+rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on
+n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose
+pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or,
+monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne
+étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En
+conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur
+de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de
+la dissimuler sous nos hardes et...
+
+--Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux
+sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la
+bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de
+vous restituer... plus tard.
+
+Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces
+d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais
+ils ne firent pas un geste pour les ramasser.
+
+--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.
+
+--Cinq pistoles seulement!...
+
+---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis
+très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!
+
+--Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa
+rapière, je ne permettrai pas...
+
+De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques
+nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées.
+
+--Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.
+
+Et, se tournant vers le voyageur:
+
+--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air.
+Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux
+excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les
+avez extraites.
+
+Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude
+menaçante.
+
+Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:
+
+--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!
+
+--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.
+
+--Bussi-Leclerc! crièrent les trois.
+
+--Lui-même, messieurs!
+
+Et, avec une ironie féroce:
+
+--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits
+détrousseurs de grand chemin?
+
+--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en
+guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons,
+vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les
+choses se passent?
+
+--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur
+l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée.
+
+--Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que
+je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt
+d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
+faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que
+vous trouveriez dans ma bourse.
+
+Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés.
+Enfin, Sainte-Maline rengaina et:
+
+Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.
+
+--Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous
+entendons pas, ajouta Chalabre.
+
+Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:
+
+--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous
+trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et
+équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je
+vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je
+compter sur vous?
+
+--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le
+service que vous nous proposez ne nous convient pas...
+
+--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.
+
+--Mais enfin, monsieur?...
+
+--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné
+vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?
+
+--C'est dit, foi de gentilshommes.
+
+--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce
+n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans,
+hôtellerie du Coq-Hardy.
+
+--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.
+
+Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III
+restèrent immobiles.
+
+Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route,
+alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces
+d'or restées à terre.
+
+--Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu
+ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau,
+messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de
+Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons
+d'armes!...
+
+--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.
+
+Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage
+dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.
+
+--Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de
+malheur! criait le plus jeune.
+
+Déjà, l'hôte apparaissait, criant:
+
+--Voilà! voilà! messeigneurs!
+
+Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui
+accouraient:
+
+Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien
+traitées et bien pansées.
+
+--Soyez sans inquiétude, monseigneur...
+
+Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des
+révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans
+une cour d'auberge.
+
+--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous
+ce pourpoint cerise!
+
+--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme
+elles font ressortir la finesse de votre jambe!
+
+--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans
+ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant
+gentilhomme!
+
+Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent
+dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la
+main, multipliant les courbettes.
+
+Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:
+
+--Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour
+ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais
+moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
+bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...
+
+--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là...
+Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!
+
+--Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect
+auquel on a droit.
+
+--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.
+
+--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous
+proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse.
+
+--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!
+
+C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.
+
+--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu!
+vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied
+mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez
+votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.
+
+Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:
+
+--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous
+fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery.
+
+--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?
+
+--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui,
+dit-on, faisait trembler Guise?
+
+--Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.
+
+--Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la
+Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous
+faire entrer... Acceptez-vous?
+
+--Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous
+serons au service d'une souveraine.
+
+--Quel sera notre rôle auprès de la princesse?
+
+--Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller
+sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.
+
+--Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse
+a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois
+gardes du corps tels que nous?
+
+--Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.
+
+--Il vous reste à nous désigner ces ennemis.
+
+--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.
+
+--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez
+plaisanter?
+
+--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis,
+je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton
+grave.
+
+--C'est donc le diable en personne?
+
+--C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé le gouverneur à sa
+place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est emparé de la
+forteresse et a délivré tous les prisonniers. Et vous le connaissez
+comme moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs, au
+nombre de ces prisonniers.
+
+--Pardaillan!
+
+Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et, au même instant, les
+trois furent debout, se regardant, effarés.
+
+--Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu'il n'est plus
+question de plaisanter.
+
+--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...
+
+--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?
+
+--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, après tout.
+
+--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notre dette...
+
+--Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta? Marchez-vous contre
+Pardaillan?
+
+--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!
+
+--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au
+triomphe de Fausta et au succès de ses «ordinaires»!
+
+--A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit le trio en choeur.
+
+--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!
+
+
+
+IX
+
+CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA
+
+Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrénées sans encombre,
+et pénétrèrent dans la Catalogue.
+
+Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que
+pour se renseigner.
+
+A l'auberge, avant même de mettre pied à terre, Bussi s'informa et
+l'aubergiste répondit:
+
+--L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigné s'arrêter
+dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant
+sur Saragosse pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en
+litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.
+
+Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent pied à terre, et:
+
+--Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et nous étranglons de
+soif... Y a-t-il à manger chez vous?...
+
+--Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! répondit
+l'aubergiste, non sans orgueil.
+
+L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du pain, une outre
+rebondie, une épaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois
+chiches cuits à l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:
+
+--Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que
+nous servons pareil festin!
+
+--Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il
+appelle un festin!
+
+--Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tâchons de nous
+habituer à cette cuisine, car c'est à peu près ce que nous rencontrerons
+partout...
+
+Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent leurs montures,
+se lancèrent sur les traces de Fausta, et, bientôt, ils eurent
+la satisfaction d'apercevoir sa litière que des mules, richement
+caparaçonnées, traînaient d'un pas nonchalant, mais sûr.
+
+Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables d'un soleil
+éblouissant, la route pierreuse côtoyait le flanc de la montagne,
+plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui
+s'étendait à perte de vue.
+
+Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobilisèrent, dans
+un flamboiement de lumière.
+
+Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute allure, semblait
+accourir à sa rencontre.
+
+Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et elle songeait:
+
+--Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?
+
+Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait à
+cheval près de la litière, se courba sur l'encolure du cheval pour
+écouter:
+
+--Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...
+
+Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière, en une pose de
+grâce et de majesté et cependant, irrésistiblement, comme attirés par
+quelque fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier, dans
+la plaine, là-bas, point noir qui grossissait peu à peu.
+
+Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant la litière et, le
+chapeau à la main, attendirent que Fausta les interrogeât. Alors:
+
+--Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc,
+qu'avez-vous donc à me dire?
+
+--Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines de Montmartre.
+
+--Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié Fausta?
+
+--On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de
+l'approcher, ne fût-ce qu'une fois.
+
+--Que me veut Mme l'abbesse?
+
+--Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre est au courant des
+moindres détails de la mission que vous allez accomplir auprès de
+Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
+devant aucune extrémité pour vous arrêter.
+
+--C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé de me donner cet
+avis? dit Fausta, songeuse.
+
+--J'ai l'honneur de vous le dire, madame.
+
+--On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses logements à l'abbaye de
+Montmartre... On dit le roi très inflammable... Claudine est jeune,
+elle est jolie, et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de la
+tentation.
+
+--Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse
+n'a pas hésité pourtant... Vous le voyez.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
+
+--Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressément recommandé
+d'engager à votre service quelques gentilshommes braves et dévoués et de
+vous les amener, pour vous protéger...
+
+--Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer au respect dû à celle
+qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le
+reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.
+
+--Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses
+sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses émissaires, qui sont
+Français, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un
+grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.
+
+A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue
+tout en s'entretenant avec Leclerc, était arrivé au bas de la montagne
+et avait disparu à un tournant.
+
+--Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte
+donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes?
+
+--Trois des plus braves et des plus intrépides parmi les Quarante-Cinq:
+M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery.
+
+Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le rôle que
+la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de
+Guise?... C'est probable.
+
+Aussi, au salut profondément respectueux des trois, elle répondit avec
+un sourire:
+
+--Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous
+fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III.
+
+Et, à Bussi-Leclerc:
+
+--Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta?
+
+S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la perçut
+pas, tant elle fut faite naturellement.
+
+--Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver mon indépendance pour
+quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner à la
+cour du roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.
+
+--Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi de Navarre
+enverrait-il contre nous un corps d'armée?... Le pauvre sire n'a
+pourtant pas trop de troupes pour conquérir ce royaume de France qui lui
+fait si fort envie!
+
+--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps
+d'armée qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui
+va fondre sur vous... c'est Pardaillan!...
+
+--Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle désignait le
+cavalier qui s'avançait à leur rencontre.
+
+--Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.
+
+--Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.
+
+Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait
+leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et
+ils se regardèrent et se virent livides...
+
+Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux
+lèvres, s'avançait paisiblement.
+
+Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta, d'un même mouvement,
+les cinq mirent l'épée à la main et se disposèrent à charger.
+
+--Arrière!... Tous!... cria Fausta.
+
+Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, qu'ils restèrent
+cloués sur place, se regardant, effarés.
+
+Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui était propre, et,
+le visage pétillant de malice:
+
+--Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous êtes tirée saine et
+sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant.
+
+Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit doucement:
+
+--Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.
+
+--A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate... ou simplement
+maladroite, alluma le formidable incendie où j'ai longtemps cru que vous
+aviez laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le
+souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette
+jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute
+la nuit?
+
+Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'échappa pourtant pas
+à Pardaillan, car il dit:
+
+--C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer
+d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assuré que vous
+aviez trouvé une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que
+j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?
+
+Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'éclat se voilait
+d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilité, elle
+haletait, car ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain,
+comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles venaient de faire naître
+un espoir insensé dans son coeur agité.
+
+Il se mit à rire à nouveau, et:
+
+--J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous ne pouvait avoir manqué
+de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi
+périlleuse Situation... ce dont je vous félicite!
+
+Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles qui la cinglèrent
+comme une insulte.
+
+--Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordée? dit-elle d'un
+ton altier.
+
+--Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce
+soleil torride, pour écouter les fadaises que je viens de vous débiter.
+
+--Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel
+rayonnant d'Espagne?
+
+--Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.
+
+--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.
+
+--Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui rapporter certain
+parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi
+d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous me
+remettre ce parchemin?»
+
+Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque rêve
+lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme:
+
+--Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien longtemps, de vous
+tailler un royaume en Italie et vous avez refusé parce qu'il vous
+aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât
+Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le vôtre, ce refus
+ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais élaborés et que votre refus
+d'alors anéantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il
+s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la
+terre...
+
+Fausta fit une pause.
+
+Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eût rien entendu:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?
+
+Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute et du
+découragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en
+apparence--qu'elle reprit:
+
+--Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez
+obtenir le commandement en chef de l'armée que Philippe enverra en
+France. Et cette armée sera formidable. Sous le commandement d'un chef
+tel que vous, cette armée est invincible... A la tête de vos troupes,
+vous fondez sur la France, vous battez le Béarnais sans peine, on le
+juge, on le condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie... Philippe
+II est reconnu roi de France, et on crée pour vous un gouvernement
+spécial, quelque chose comme la vice-royauté de France!... Vous vous en
+contentez... jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot, vous
+pourrez, par droit de conquête, placer sur votre tête la couronne
+royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour
+Henri de Navarre, je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de
+Pardaillan.
+
+Pardaillan, glacial, répéta:
+
+--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de
+rapporter à S. M. Henri?
+
+Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:
+
+--Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, et vous l'avez
+refusé... Je le porterai donc à Philippe.
+
+--A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.
+
+--Alors, qu'allez-vous faire?
+
+--Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes décidée à aller à
+Madrid, j'irai aussi.
+
+--Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un ton étrange.
+
+Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par
+où il était venu.
+
+Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc,
+Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourèrent la litière, avec
+des jurons et des imprécations, et Montalte gronda:
+
+--Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés de charger ce truand?
+
+Fausta les considéra un instant avec dédain, et:
+
+--Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs.
+
+--Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au
+bas de la montagne.
+
+--Oui? Eh bien, essayez...
+
+Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait au pas
+sur la route en lacet.
+
+Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés jusqu'à la
+fureur par le dédain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait
+là-bas, sans avoir même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en
+se bousculant, grondant de sourdes menaces.
+
+Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait les attitudes
+de quelqu'un qui se dispose à assister commodément à un spectacle
+intéressant.
+
+Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés pêle-mêle, à la
+poursuite de Pardaillan. La route, en se rétrécissant, les obligea à
+se mettre en file, et voici quel était l'ordre de marche établi par le
+hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery,
+et, fermant la marche, Montalte.
+
+Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où il y avait une
+minuscule plate-forme.
+
+Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux, il se retourna:
+
+--Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai
+tirés de la Bastille, et celui-là que je ne connais pas!... Pourquoi
+diable Fausta les a-t-elle empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient
+de la place, au moins, tandis qu'ici...
+
+Posément, il fit faire volte-face à son cheval et l'accula contre la
+paroi du chemin, la croupe presque appuyée contre d'énormes quartiers
+de roches éboulés. Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où
+venait Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart; à sa
+gauche, il avait le flanc de la montagne et, à sa droite, le précipice.
+On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un à un.
+
+Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus
+qu'à quelques pas de lui:
+
+--Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous ainsi?... Est-ce après la
+leçon d'escrime que je vous promis voici quelques mois?
+
+--Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te
+donner la leçon que tu mérites, moi!
+
+--Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.
+
+--Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».
+
+--Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre
+en avant cet écolier.
+
+--Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...
+
+--Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même pas tenir son épée...
+là!... hop! sautez!
+
+Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.
+
+Derrière lui, Sainte-Maline criait:
+
+--Place! faites-moi place, mordieu!
+
+Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux
+autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit
+Montalte qui avait mis pied à terre, et lui tendait son épée.
+
+Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hésiter, fonça de
+nouveau, tête baissée.
+
+--Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous êtes insatiable!
+
+Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait une courbe dans l'air
+et allait rejoindre la première au fond du précipice.
+
+--Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais
+compter, c'est la cinquième fois que je vous désarme...
+
+Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation, et s'affaissa,
+terrassé par la rage et la honte.
+
+C'en était fait de lui si Pardaillan--suprême humiliation et suprême
+générosité--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, évanoui,
+sur la selle.
+
+Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de prendre la place de
+Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et
+sifflante:
+
+--Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un démon! Si
+nous le laissons faire, il nous tuera les uns après les autres, ou nous
+désarmera. Emmenez Bussi et retournez auprès de la princesse...
+
+Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les «ordinaires», et,
+de son air le plus aimable:
+
+--A qui le tour, messieurs?
+
+Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient en grommelant à
+l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient
+autant à Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient
+de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à lui.
+
+Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pâle de rage
+contenue:
+
+--Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.
+
+--Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui êtes-vous?...
+
+--Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant.
+
+--Le neveu de cet excellent M. Peretti?...
+
+--Je vous hais, monsieur...
+
+--Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement le chevalier.
+
+--Et je vous tuerai!
+
+--Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...
+
+Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui,
+revenu à lui, pleurait sur sa défaite, suivis d'assez loin par Montalte,
+pensif.
+
+--A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.
+
+Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de
+chasse du temps de Charles IX.
+
+Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La
+balle venait s'aplatir à quelques toises de lui, sur le versant qu'il
+côtoyait.
+
+Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur l'abîme, au-dessus
+de lui, tenait à la main le pistolet qu'il venait de décharger. Le
+cardinal, voyant son coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un
+geste de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.
+
+
+
+X
+
+DON QUICHOTTE
+
+Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:
+
+«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en était fait de M.
+l'ambassadeur et de sa mission.»
+
+Et, avec un froncement de sourcils:
+
+«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes, épée contre
+épée... Celui-là tente de m'assassiner... Celui-là est à surveiller de
+près! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
+moi...»
+
+Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus au bas de la
+montagne. Il hocha la tête, et:
+
+«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule de me mêler de ce qui
+ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jeté au milieu
+d'une partie où je n'avais que faire, et où ma présence vient tout
+brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens que je ne
+connais pas me veulent la malemort? Mais c'est précisément le contraire
+qui devrait m'étonner!...»
+
+En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçu une
+seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'être notée.
+
+Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit même où se dresse
+aujourd'hui le palais royal, s'élevait alors l'Alcazar, résidence du
+roi.
+
+Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprès duquel il
+se renseigna lui répondit:
+
+--Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.
+
+--Et où le roi se rend-il?
+
+--Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps d'armée castillan pour
+soumettre les hérétiques: juifs, musulmans et bohèmes.
+
+--C'est là une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec
+son air figue et raisin.
+
+Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passé Cordoue, après
+avoir traversé de véritables forêts d'orangers et d'oliviers, en
+longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours était barré par des
+milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona, village situé à
+quelques lieues de Séville, où il fut tout surpris de voir l'armée
+royale occupée à dresser ses tentes.
+
+Et il se remit en route encore une fois.
+
+Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée de piques
+et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur la route
+poudreuse.
+
+Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sous bois, où
+il eut tôt fait de la dépasser. Mais, alors, il s'arrêta, et:
+
+«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de près la figure de ce
+valeureux prince!»
+
+Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centaine de
+seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient une vaste et
+somptueuse litière traînée par des mules parées de housses aux couleurs
+éclatantes.
+
+Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs, le roi
+était à demi étendu sur des coussins de velours broché.
+
+Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil
+froid, d'une fixité peu ordinaire, taille plutôt petite, de la morgue
+hautaine plutôt que de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un
+spectre!...
+
+Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S. M. Catholique
+Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.
+
+Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer et d'acier.
+
+«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute bride, la sombre figure
+que voilà!... Et c'est là le triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer
+au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue
+de ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur les jolies
+lèvres des filles de France.»
+
+Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement importante que de nos
+jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défense naturelle, si
+ce n'est du côté du Guadalquivir, elle était protégée par une enceinte
+crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée de la ville.
+
+Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et
+d'or, Pardaillan fit son entrée par la porte de la Macarena, située au
+nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
+de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie
+convenable près du palais royal.
+
+Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra un moment
+avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan
+s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une
+sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.
+
+Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un naturel très
+patient, voyant qu'il ne répondait pas, reprit doucement, et avec un
+sourire:
+
+--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.
+
+L'inconnu sursauta, et:
+
+--Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans les environs
+de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie de la Tour me paraît tout
+indiquée... Elle est très confortable et l'hôtelier est un de mes
+amis... Mais, vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le
+vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous
+conduire moi-même à l'hôtellerie de la Tour et de vous recommander aux
+bons soins de l'hôte.
+
+--Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit le chevalier qui, à son
+tour, détailla son guide d'un coup d'oeil rapide.
+
+C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était
+grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur,
+surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en
+arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un
+nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une
+petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée
+en pointe.
+
+Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une
+propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de
+son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.
+
+Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une
+complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan,
+l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce
+qu'il pensait devoir intéresser un étranger.
+
+En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans
+l'enceinte du palais royal:
+
+--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause
+de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est
+le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
+d'Afrique.
+
+--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais
+d'un coffret! fit Pardaillan.
+
+--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise,
+répondit l'inconnu en riant aussi.
+
+--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que
+l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que
+votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.
+
+--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si
+précieux, selon vous?
+
+--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à
+tour sur son front et sa poitrine.
+
+L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan
+dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de
+murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:
+
+--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!
+
+Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:
+
+--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme
+castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me
+permettez de me proclamer votre ami.
+
+--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme
+français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous
+entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si
+quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.
+
+Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.
+
+Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à
+terre:
+
+--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que
+nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne
+peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?
+
+--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.
+
+--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire
+combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi
+des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.
+
+--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt
+rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et
+aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très
+simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement
+tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées
+comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare
+monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les
+honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est
+convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à
+le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour
+un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...
+
+--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des
+loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte
+pas plus mal.
+
+En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut
+croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car
+l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le
+festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.
+
+--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des
+vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je
+suis.
+
+En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio,
+au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille
+de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une
+demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.
+
+--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde
+trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades
+que supportent ces minces colonnettes.
+
+Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans,
+la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses
+hôtes de marque.
+
+Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades
+de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils
+causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:
+
+--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être
+vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes
+revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
+vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement
+des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques
+impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!
+
+--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais
+en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet
+j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre
+digne d'être remarquée.
+
+--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus,
+maintenant?
+
+--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit
+Cervantes, avec un sourire énigmatique.
+
+--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe
+de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre
+extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était
+assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:
+
+--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission...
+Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien
+autre que le désir de vous être utile...
+
+--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.
+
+--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?
+
+--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant
+en face.
+
+Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la
+table, à voix basse:
+
+--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si
+vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi,
+laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes
+venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre
+intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais
+à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que
+vous serez frappé.
+
+--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante.
+Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?
+
+--Juana, seigneur.
+
+--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées
+d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma
+foi!...
+
+Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se
+retirait de son pied léger.
+
+--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en
+étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.
+
+Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement
+la tête.
+
+--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes,
+toujours à voix basse.
+
+--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma
+foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.
+
+--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de
+ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être
+invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il
+laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle
+main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit
+d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse
+lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme
+qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants,
+de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu
+que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses
+richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie,
+a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don
+Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez
+vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.
+
+--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été
+donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir
+jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous
+venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et
+tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de
+près... dusse-je être broyé.
+
+--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration.
+Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...
+
+--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...
+
+--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.
+
+--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme,
+vous tremblez devant des moines!
+
+--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!
+
+--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné...
+Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et
+même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je
+les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient
+pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils
+eussent été broyés!...
+
+--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous
+parlez tout à fait comme don Quichotte!
+
+--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est
+un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...
+
+--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!
+
+--Et, avec un accent de sourde terreur:
+
+--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal
+qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette
+redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays,
+si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie,
+resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que
+l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous
+l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante
+est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de
+malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux
+flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous
+heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!
+
+Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.
+
+--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de
+Cervantes.
+
+Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers
+Cervantes et:
+
+--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses
+moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié
+que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me
+connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais
+combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que
+ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.
+
+--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?
+
+--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une
+explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais
+aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que
+je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II
+et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la
+France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.
+
+--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de
+certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.
+
+--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les
+oreilles, votre ami don Quichotte est fou!
+
+--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là...
+Il faudra voir... murmura Cervantes.
+
+Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina
+profondément devant Pardaillan ébahi, et:
+
+--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux
+vous faire une proposition, chevalier.
+
+--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un
+commencement d'inquiétude.
+
+--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter
+avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!
+
+--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement,
+je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne
+seigneur...
+
+--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.
+
+--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en
+choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son
+coeur en signe de remerciement.
+
+
+
+XI
+
+DON CESAR ET GIRALDA
+
+Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un
+de l'autre, et:
+
+--Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous
+dire que je vous suis tout acquis.
+
+--J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.
+
+Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez
+mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons
+rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.
+
+--Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que
+Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?
+
+--El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la
+Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent
+parfois! disait un autre.
+
+--La Giralda invisible...
+
+--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer
+enfin.
+
+--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.
+
+--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique
+corrida.
+
+--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!
+
+Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire,
+soulignés de rudes coups de poing sur la table.
+
+--En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette
+nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se
+respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
+derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.
+
+--N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les
+épaules.
+
+--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?
+
+Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de
+mélancolie.
+
+--Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais
+connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero
+comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie
+par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne
+descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé
+de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval
+caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape
+enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot
+de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et,
+ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux
+pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le
+connaîtrez.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est
+tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête
+d'une armée de détrousseurs?
+
+--La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en
+masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres
+et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable
+but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et
+que, seul, je devine, murmura Cervantes.
+
+--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus
+grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:
+
+--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir
+l'Espagne?...
+
+--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette
+expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes
+seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un
+jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de
+fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il
+a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même.
+C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son
+existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre
+plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.
+
+--C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...
+
+--Lui-même, chevalier.
+
+--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je
+le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille,
+ce jeune homme sans nom?
+
+Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir
+tout près de Pardaillan, et dans un souffle:
+
+--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a
+vingt-deux ans.
+
+--Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne
+d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...
+
+Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.
+
+--C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une
+expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a
+la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.
+
+--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité
+de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers
+de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait
+elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on
+se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce
+vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne
+la vérité.
+
+--Et lui?...
+
+--Rien!... il ne sait rien.
+
+--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que
+ferait-il?
+
+Cervantes haussa les épaules:
+
+--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord
+parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même
+s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
+d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la
+Giralda.
+
+--Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour
+pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?
+
+--Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait
+pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.
+
+--Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent
+pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille,
+puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...
+
+--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Comment? Et l'Inquisition?...
+
+--Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire
+là-dedans?
+
+--Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne...
+C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et
+jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est
+adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.
+
+--Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait
+pas en démordre.
+
+--Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la
+même peine: le feu.
+
+--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est
+plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la
+bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à
+votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un
+peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi
+plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez
+la connaître à fond.
+
+--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes,
+dont le front se rembrunit.
+
+D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre,
+et:
+
+--Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin
+à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont
+simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
+savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait
+jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.
+
+--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en
+sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.
+
+A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra
+discrètement dans le patio.
+
+L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du
+visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante
+dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.
+
+Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir
+sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout
+regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de
+solitude.
+
+Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage,
+entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît
+attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques
+pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.
+
+Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à
+l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.
+
+--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond
+de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il
+ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a...
+Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez,
+mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.
+
+--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de
+Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé
+de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II,
+âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même
+la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce
+que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que
+l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion
+irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces,
+comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les
+vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était
+follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et
+ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf
+depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...
+
+--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.
+
+--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la
+passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui
+régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour
+lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don
+Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa
+mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés.
+Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en
+termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux
+rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
+comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était
+partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil
+prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que
+son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en
+le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes
+les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable...
+Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont
+le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins
+d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse
+Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le
+père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.
+
+Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan
+venait de remplir, et reprit:
+
+--L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du
+gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en
+fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face
+à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se
+lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions
+furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague
+au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant
+des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette
+nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...
+
+--Il y eut réellement jugement?
+
+--Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de
+basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal
+Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le
+licencié Birviesca, membre du conseil privé.
+
+--Sous quel prétexte?
+
+--Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres,
+voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la
+voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine
+n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la
+passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de
+se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un
+amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les
+expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine,
+que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait
+pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce
+moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
+su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi,
+pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent.
+Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une
+menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses
+dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi
+se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il
+avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.
+
+--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.
+
+--L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès
+n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans
+l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut
+concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été
+bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir...
+et pour savoir il ne recula pas devant la question.
+
+--La question?... à son fils?... il a osé!...
+
+--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer
+son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses
+étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est
+étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers,
+dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin...
+juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent
+sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la
+morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime
+pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:
+
+--Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...
+
+--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup
+de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris,
+ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:
+
+«Je ne parlerai pas!»
+
+--Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain,
+essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le
+supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.
+
+--Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails
+si précis?...
+
+Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:
+
+--On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était
+commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet
+1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux
+prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits
+et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands
+verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes
+chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.
+
+--Et, la reine, fut-elle épargnée?
+
+--On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas
+inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle
+mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.
+
+--Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous
+qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus
+éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.
+
+Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant,
+menaient si grand tapage.
+
+--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.
+
+--Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici
+qui sent le guet-apens d'une lieue.
+
+Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de
+l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se
+glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il
+prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa
+main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de
+respect mêlée de sourde terreur.
+
+L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des
+instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe
+d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des
+objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec
+un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques
+mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme
+les autres.
+
+Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui
+allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante,
+comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de
+respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de
+cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une
+frayeur intense.
+
+Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.
+
+Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de
+l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.
+
+Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien
+remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient
+entrés.
+
+Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa
+devant eux, et, la main tendue:
+
+--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une
+sorte de tranquillité funèbre.
+
+D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune
+fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans
+sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté.
+Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.
+
+Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras
+levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en
+arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds
+à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai,
+mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers,
+descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée
+par l'agent secret de l'Inquisition.
+
+Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux
+insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:
+
+--Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On
+nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir
+dans les _casas santas_, on obéit... Faites comme nous, señor.
+
+Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre
+vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient
+difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près
+terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants
+de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète
+admiration, et ce cri leur échappa:
+
+--Don César!... El Torero!... et la Giralda!..
+
+Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et,
+en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa
+radieuse Beauté.
+
+Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent,
+toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre.
+Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la
+quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet
+et, avec une explosion de joie furieuse:
+
+--Enfin!... je te tiens!
+
+La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait
+sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la
+brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais
+ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait
+doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la
+maintenait d'une seule main.
+
+--Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant
+brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.
+
+Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur
+sa large poitrine, le regardait paisiblement.
+
+L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui
+barrer le passage.
+
+Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan
+avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible
+de le croire animé de mauvaises intentions.
+
+Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour
+oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel
+tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du
+Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que
+ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler;
+d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus
+ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se
+lisait, maintenant, un vague étonnement.
+
+Impatienté, il dit sèchement:
+
+--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux
+sortir?...
+
+--Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez,
+sortez, je n'y vois aucun inconvénient.
+
+En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur
+fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à
+l'inquiéter.
+
+Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:
+
+--Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel,
+même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.
+
+--Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les
+ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et,
+quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les
+égards dus à un agent... tel que vous.
+
+Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit,
+car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces
+paroles, tombées du bout des lèvres.
+
+--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait
+trembler.
+
+--Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il
+insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous
+maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que
+vous avez fait saisir traîtreusement...
+
+Après quoi, vous pourrez sortir...
+
+L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène
+et, enfin, gronda:
+
+--Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance
+aux ordres du Saint-Office?
+
+--Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit
+Pardaillan, froidement.
+
+Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:
+
+--Je vous avertis que je ne suis pas très patient.
+
+Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène
+prodigieuse.
+
+L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité
+suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour
+l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.
+
+Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait
+parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus
+simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé
+de menaces, une voix éclatante claironna soudain:
+
+--Oh! magnifique don Quichotte!
+
+C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité,
+et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait
+immortaliser.
+
+L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna
+vers les cavaliers, et ordonna:
+
+--Emparez-vous de cet hérétique!
+
+Et, du doigt, il désignait Pardaillan.
+
+Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir
+le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se
+regardèrent, hésitants.
+
+--Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...
+
+Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur
+annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de
+l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre;
+Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux
+hommes tombèrent comme des masses.
+
+Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant
+droit dans les yeux, glacial:
+
+--Laissez cette enfant, dit-il.
+
+--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette
+audace! grinça l'inquisiteur.
+
+[Note 1: Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou
+inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les
+notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.]
+
+--Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer
+un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!
+
+Le familier se redressa, farouche, et:
+
+--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!
+
+--Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin,
+puisqu'il le faut...
+
+Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la
+ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à
+la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en
+disant:
+
+--Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y
+serai.
+
+Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre
+cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:
+
+--Détachez ce seigneur!
+
+Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:
+
+--Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait
+infailliblement coûté la vie...
+
+Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et
+dit:
+
+--Sortez!
+
+--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.
+
+--Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan,
+mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous
+ne voulez que je vous traite comme tels...
+
+Et il montrait la pointe de sa botte.
+
+Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés,
+se dirigèrent vers la porte.
+
+--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de
+ça.
+
+Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.
+
+Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules,
+l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi
+brillante que leur entrée.
+
+Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les
+servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et
+qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait
+cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité,
+malheureusement très possible:
+
+--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.
+
+--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.
+
+--Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes,
+qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une
+heure?
+
+--Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de
+désolation comique.
+
+Et, avisant la petite Juana:
+
+--Ecoute ici, _muñeca_ (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien
+dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.
+
+--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà
+le miroir que vous demandez.
+
+Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille
+plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.
+
+Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan,
+et, s'inclinant:
+
+--Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable
+don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.
+
+--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un
+moment Cervantes avec un air très sérieux.
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un
+homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire
+ici ce fou de... don Quichotte.
+
+El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une
+voix tremblante d'émotion:
+
+--Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave
+des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.
+
+La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de
+Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.
+
+Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou
+d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant
+cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les
+pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.
+
+Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse,
+et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:
+
+--Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette
+adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en
+buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous
+soustraire aux dangers qui vous menacent.
+
+
+
+XII
+
+L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI
+
+Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de
+Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares,
+bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement
+meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail,
+surchargée de paperasses.
+
+De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres
+dans le monde entier.
+
+Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil
+froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante,
+corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop
+raffiné.
+
+Le grand inquisiteur est debout près de lui.
+
+Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient
+immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression,
+c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le
+front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe
+neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
+tout d'un roux ardent.
+
+Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba
+Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.
+
+Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux
+exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux
+fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.
+
+C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des
+accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur
+un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable
+pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.
+
+Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et
+glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications
+d'Espinosa.
+
+--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a
+rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a
+fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical.
+C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son
+concours peut être précieux.
+
+--Et ce chevalier de Pardaillan?
+
+--D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il
+faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore
+faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
+même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce
+Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant...
+
+--Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un
+air de doute.
+
+Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.
+
+--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout
+ambassadeur qu'il est.
+
+--Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire
+de Pardaillan.
+
+--Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de
+laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un
+exemple.
+
+--Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a
+agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement
+à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de
+Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est.
+
+--Bien! fit le roi avec indifférence.
+
+Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de
+la table de travail:
+
+--Faites introduire Mme la princesse Fausta.
+
+Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite
+croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton
+appuyé sur le poing.
+
+Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et
+revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba
+Roja.
+
+Au même instant, Fausta faisait son entrée.
+
+Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se
+courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les
+yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la
+fixait avec une insistance vraiment royale.
+
+Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux,
+foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se
+montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une
+force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.
+
+Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour.
+
+Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier,
+du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle
+semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait.
+
+Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher
+d'admirer, et murmura:
+
+--Incomparable comédienne!
+
+Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette
+étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.
+
+Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de
+l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la
+redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un
+fauteuil en disant gravement:
+
+--Veuillez vous asseoir, madame.
+
+De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce
+geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus
+éclatant pour Fausta.
+
+Qu'était-ce que le roi Philippe?
+
+C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait
+haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait
+rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers
+soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.
+
+L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux,
+despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit.
+
+Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.
+
+Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie
+heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était
+donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort
+désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des
+êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.
+
+Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la
+monarchie universelle.
+
+De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention
+immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé
+le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
+réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau.
+
+Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse
+beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit
+d'être fière.
+
+Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le
+secret.
+
+A son tour, le roi s'assit et:
+
+--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.
+
+Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant:
+
+--J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle
+vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France.
+
+Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:
+
+--Va-t-elle réellement remettre le parchemin?
+
+--Voyons cette déclaration, dit le roi.
+
+Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les
+masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le
+désirait:
+
+--Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous
+donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire
+que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà
+fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.
+
+Le roi dit simplement:
+
+--Je vous écoute, madame.
+
+--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un
+conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre.
+Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte.
+Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à
+l'univers entier. Je suis la papesse!
+
+Philippe, à son tour, la considéra une seconde.
+
+--Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a
+renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône
+pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort,
+dit-il non sans rudesse.
+
+--Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est
+vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort
+même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à
+l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi!
+
+Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi,
+croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et
+qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur.
+
+Fausta reprit:
+
+--Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des
+théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes;
+rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien
+n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à
+tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des
+saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un
+précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
+Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même,
+Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette
+tête fléchirait sous le poids de la triple couronne?
+
+Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.
+
+--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne
+royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais
+une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres
+ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.
+
+Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle
+n'était pas femme à renoncer.
+
+Elle reprit avec force:
+
+--Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes,
+vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle
+qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le
+réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu.
+Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il
+aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur
+vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en
+soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants
+pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife.
+Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être
+ce maître du monde... je puis être ce pape...
+
+Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester
+de ses impressions.
+
+--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une
+conquête à faire.
+
+Fausta sourit.
+
+--Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des
+partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce
+n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande,
+c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape.
+
+Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il
+murmura:
+
+--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont
+vides.
+
+--Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait
+entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire,
+dit-elle avec dédain.
+
+Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:
+
+--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner,
+puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me
+donner en échange.
+
+--J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que
+cela compenserait largement l'abandon du Milanais.
+
+--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la
+conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui
+me l'auront donnée, et non vous!
+
+--Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement
+Fausta.
+
+--La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de
+chercher. J'avoue que je ne comprends pas.
+
+Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance
+assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de
+France.
+
+--C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir
+la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous
+pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant.
+
+--Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter
+sur moi un tel document?
+
+--Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle
+imprudence! répondit Philippe froidement.
+
+Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne
+recula pas. Et, toujours paisible:
+
+--Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au
+sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.
+
+--Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce
+parchemin.
+
+--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos
+intentions.
+
+--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse
+m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur,
+réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame,
+jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres
+pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est
+pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions
+alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté
+de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout
+jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais,
+par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre
+les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne
+n'hésite pas à s'incliner devant elle.
+
+Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par
+la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton
+ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait
+terminé.
+
+Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde
+irritation.
+
+Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour?
+S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la
+ruine anticipée de tous ses projets.
+
+Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul,
+l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait
+le seul à la dédaigner?
+
+Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant
+Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:
+
+--J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer,
+dit-elle simplement.
+
+Et Philippe, d'un air détaché:
+
+--C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration.
+
+Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et
+elle songea:
+
+«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce
+roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne
+voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son
+niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.»
+
+Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre
+transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se
+remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante
+manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du
+Seigneur?
+
+--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a
+de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques
+opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.
+
+--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.
+
+Et, s'adressant à Fausta, impassible:
+
+--S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y
+verrai avec plaisir, madame.
+
+Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle
+aussi édifiant, dit Fausta.
+
+--La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.
+
+--Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco.
+Toutes les dispositions sont prises.
+
+Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en
+fut frappée:
+
+--El Torero?
+
+--On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la
+course, répondit Espinosa calmement.
+
+Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:
+
+--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le
+premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste
+dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce
+qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon
+balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que
+vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même
+intonation qui avait déjà frappé Fausta.
+
+Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux
+qu'il pouvait l'être chez un tel personnage.
+
+--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.
+
+Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça:
+
+--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de
+Navarre.
+
+Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis
+que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus
+intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait
+d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de
+simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à
+quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était
+particulière.
+
+Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que,
+d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur
+dans son encoignure, et Espinosa, plus près.
+
+A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:
+
+«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre.
+Celui-là, seul, est redoutable.»
+
+Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que
+Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet
+extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait
+de ses yeux ardents, ou à lui-même.
+
+Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:
+
+«Voici un homme!»
+
+En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine,
+qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la
+rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:
+
+«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert
+devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi
+de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler
+devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...»
+
+Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement,
+avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il
+plaisantait:
+
+--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous
+met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos
+petites affaires.
+
+Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de
+la foudre.
+
+Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme
+si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas
+foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.
+
+Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba
+Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi,
+attendant l'ordre de frapper.
+
+Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement
+d'épaules et un geste qui signifiaient:
+
+--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en
+sera temps.
+
+Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,
+intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure
+étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans,
+toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il
+murmurait:
+
+--Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!
+
+Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait
+sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi--et cependant
+d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement.
+
+Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion:
+
+«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»
+
+Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas
+soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et
+qu'il jouait sa tête.
+
+Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:
+
+--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais
+mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il
+insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance
+sur ces questions, quelque peu puériles.
+
+La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le
+roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait
+comme une insolence, ou l'écraser de son dédain.
+
+--Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il,
+en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait
+rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.
+
+Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan,
+enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait
+outrageusement.
+
+--Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder
+avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de
+voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais
+curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France
+et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous
+partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué
+d'intérêt pour vous.
+
+Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois:
+
+--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta,
+je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle,
+qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est
+là...
+
+Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout
+de son index.
+
+Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si
+imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le
+silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.
+
+--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.
+
+Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne
+broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange
+ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient
+froissé.
+
+Le chevalier continuait:
+
+--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,
+montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il
+intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le
+roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici.
+
+En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle
+flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son
+geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet
+homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.
+
+Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et
+elle songeait:
+
+«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa
+franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise
+comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?»
+
+Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et
+l'étaler dans un geste de bravade.
+
+Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur
+ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant
+impérieusement:
+
+--J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.
+
+Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda
+Pardaillan droit dans les yeux, et:
+
+--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme.
+
+--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.
+
+Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête
+et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par
+Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif,
+la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister
+à l'entretien du roi et de Pardaillan.
+
+Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:
+
+--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître
+l'objet de votre mission.
+
+Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves
+où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris
+instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe
+du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance,
+comme s'il eût traité d'égal à égal:
+
+--Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes
+espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi,
+animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que
+l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu
+amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les
+affaires de la France.
+
+L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte:
+
+--Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il.
+
+--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.
+
+Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:
+
+--La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M.
+de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas.
+
+--Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement
+Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à
+reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une
+question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à
+faire en France.
+
+--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas
+prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain.
+
+--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à
+laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.
+
+Et, soudain, avec son air figue et raisin:
+
+--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui
+librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile.
+Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire,
+mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.
+
+Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais
+il se contint.
+
+--Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre.
+Nous verrons...
+
+Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se
+contenter de faux-fuyants.
+
+--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste,
+légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.
+
+--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.
+
+--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un
+proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est
+maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.
+
+--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.
+
+--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à
+vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et
+chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan.
+
+--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne,
+monsieur! éclata Philippe, livide de fureur.
+
+Pardaillan répondit avec un flegme sublime.
+
+--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.
+
+Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de
+volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui
+par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.
+
+Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper,
+déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer
+lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:
+
+
+--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus,
+ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités
+d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et
+saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître.
+
+--De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement
+Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire.
+
+Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance
+devant cette question imprévue.
+
+--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.
+
+--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan
+imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais
+le roi n'est pas mon maître pour cela.
+
+Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement
+qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et,
+doucement:
+
+--Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous?
+
+Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:
+
+--C'est un ami auquel je m'intéresse.
+
+En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que
+Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir
+dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
+encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie
+étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette
+attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
+une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement:
+
+--Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre
+maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez
+précieuse pour honorer même un roi.
+
+--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous
+ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan.
+
+Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête.
+
+--Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas
+d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez
+comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans
+qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez?
+
+Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau,
+laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il
+l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
+pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:
+
+--Nous avons nos vues.
+
+--Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant
+de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites
+valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau
+en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous
+faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne
+promulguera une pareille loi.
+
+--Qu'en savez-vous, monsieur?
+
+--Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains
+pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes
+heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la
+briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.
+
+--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?
+
+--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin!
+Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds
+qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.
+
+--Comment cela? fit le roi avec étonnement.
+
+--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous
+renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France
+n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle
+est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique...
+à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion
+catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et
+ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la
+messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France
+qui l'acclame.
+
+--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans
+nos projets?
+
+--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez
+jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de
+gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les
+sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air
+qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est
+noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce
+pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités,
+un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous.
+
+--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.
+
+Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se
+disposait à dire quelque énormité.
+
+--Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que
+vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au
+contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne
+parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous
+ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
+Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.
+
+--Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En
+attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre
+mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?
+
+--Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma
+sensibilité un peu nerveuse.
+
+--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre.
+Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles
+qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
+effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même
+répugnance pour la corrida?
+
+--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que
+je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé
+d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.
+
+--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes
+invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle
+extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec
+cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme
+elle avait frappé Fausta l'instant d'avant.
+
+--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et
+je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle.
+
+--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la
+demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.
+
+--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque
+traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce
+sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire!
+dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les
+quelques vérités dont je t'ai gratifié.
+
+Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.
+
+Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit
+en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde:
+
+--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas,
+murmura le roi.
+
+Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:
+
+«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre
+par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque
+bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement
+expédiée...»
+
+Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde
+portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à
+surveiller attentivement ce qui allait se passer.
+
+Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à
+pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste
+salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des
+murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service,
+officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers
+immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns
+étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas,
+d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient
+entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au
+poing, devant d'autres, un huissier.
+
+Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il
+murmura:
+
+«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute
+leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni
+cet excellent neveu de M. Peretti.»
+
+Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de
+vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été
+assez téméraire pour élever la voix.
+
+Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan
+fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un
+silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure
+discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement
+avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain
+pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple.
+
+Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser
+Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien,
+il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège
+avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en
+proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien.
+Mais chacun voulut voir et entendre.
+
+Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint
+le point de mire de tous les regards.
+
+Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il
+s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait
+raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe
+impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers
+de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit:
+
+--On ne passe pas ici, seigneur!
+
+--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je
+pourrai sortir.
+
+L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en
+désigner aucune plus spécialement.
+
+Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu
+de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il
+se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en
+étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit
+qu'on ne passait pas par là.
+
+Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un
+coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le
+saisir au passage.
+
+Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre
+pour ridiculiser le chevalier...
+
+Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:
+
+«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez,
+nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en
+grimaces, et c'est moi qui rirai,» pensa-t-il ironiquement.
+
+Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard,
+soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment
+le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec
+des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces
+quelques phrases:
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que
+nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le
+pourrons.
+
+--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité.
+
+--Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une
+révérence impeccable.
+
+Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:
+
+--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire
+jouer ici un rôle... ridicule.
+
+--Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux
+des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans
+protester, nous est insupportable.
+
+--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous,
+monsieur, ajouta Sainte-Maline.
+
+--Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit
+comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion.
+
+--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces
+mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance.
+
+--Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit
+Sainte-Maline, en saluant galamment.
+
+--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant
+le salut.
+
+--Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger
+quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery.
+
+Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant
+avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement:
+
+--Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous
+faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté.
+Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici
+il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë--mais
+quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans
+crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à
+l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.
+
+Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à
+déambuler.
+
+Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une
+explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna
+vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était
+sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du
+chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car
+il se frappa le front. Il avait trouvé.
+
+Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et
+railleur.
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous
+ai pas fait mal.
+
+Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale.
+A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans
+l'oeil une lueur aussitôt éteinte.
+
+Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les
+talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:
+
+--Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.
+
+Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main
+sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit
+subitement.
+
+Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de
+rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja
+ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire
+indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le
+fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations
+admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de
+Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle.
+Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre
+du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de
+faire leur cour.
+
+Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un
+air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:
+
+--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!
+
+Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette
+d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied
+environ du sol, et ordonna:
+
+--Maintenez ainsi cette baguette.
+
+Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se
+tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement
+ces préparatifs:
+
+--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous
+sauteriez par-dessus cette canne.
+
+--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa
+moustache d'un air embarrassé.
+
+--J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu
+de chose.
+
+Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que
+l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce:
+
+--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.
+
+Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de
+tous les côtés:
+
+--Il sautera! dit un seigneur.
+
+--Il ne sautera pas!
+
+--Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute!
+
+--Tenu!...
+
+--Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.
+
+--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.
+
+--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui
+mit l'épée à la main.
+
+--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au
+même instant, il dégaina.
+
+Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans
+précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un
+geste pareil.
+
+Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une
+des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier
+proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut
+point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste
+demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui
+se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle
+Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant
+d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle
+poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute
+n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent
+Français.
+
+L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr
+de lui qu'il commanda:
+
+--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.
+
+Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif.
+
+Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de
+fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force
+irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.
+
+--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.
+
+Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur
+Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait
+d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.
+
+Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les
+dalles, où, cette fois, elle se cassa net.
+
+--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée.
+
+D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa
+main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte
+formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent,
+avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort
+de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse
+étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
+on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se
+répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent
+malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa
+avec un bruit sec.
+
+Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le
+maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son
+épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
+de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.
+
+Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait
+toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal.
+
+--Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de
+son doigt tendu.
+
+Barba Roja essaya une suprême résistance...
+
+--Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!
+
+Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver
+aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine.
+
+Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler
+sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant
+de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan
+l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire.
+
+Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.
+
+Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba
+Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha.
+
+Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du
+colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on
+traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du
+roi.
+
+Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer
+précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la
+porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.
+
+Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière
+poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi:
+
+--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce
+mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa
+gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces
+incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa
+barbe...
+
+Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en
+jetant autour de lui des regards étincelants.
+
+Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se
+décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan
+avait disparu.
+
+
+
+XIII
+
+LE DOCUMENT
+
+En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:
+
+Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je
+reprendrais avec vous la conversation au point où elle est restée avec
+le roi, peut-être arriverons-nous à nous entendre.
+
+--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le
+regardant fixement.
+
+Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait là, et dit:
+
+--La présence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je
+pense, à vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne
+saurions vraiment les faire assister à un entretien aussi important.
+
+Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires en avaient fait
+autant et se disposaient à l'escorter.
+
+--Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent bien me suivre,
+j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit,
+en s'inclinant profondément, le dominicain.
+
+--Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez m'attendre un
+instant. Cardinal, vous venez avec moi.
+
+Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la
+foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout
+de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large
+couloir, et s'effaça pour laisser passer Fausta.
+
+Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une main s'abattit
+rudement sur son épaule. Il se retourna vivement et s'exclama
+sourdement:
+
+--Hercule Sfondrato!
+
+--Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?
+
+Le dominicain les considéra une seconde d'un air étrange et, sans fermer
+la porte, il s'éloigna discrètement et rattrapa Fausta.
+
+--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...
+
+--Te parler... il me semble que nous avons des choses intéressantes à
+nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?
+
+--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai
+autre chose à faire pour le moment.
+
+Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète intuition lui
+disait être en danger.
+
+Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son
+épaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:
+
+--Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, ou je te
+soufflette devant toute la cour!
+
+--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur à toi!...
+
+Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de
+sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où, peut-être, elle avait
+besoin de son bras.
+
+Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une
+cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxième porte et s'effaça
+comme il avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement
+s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.
+
+--Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans
+surprise.
+
+--Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a été arrêtée par
+un seigneur qui avait sans doute une communication urgente à lui faire,
+répondit le dominicain avec un calme parfait.
+
+--Ah! fit simplement Fausta.
+
+Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage
+impassible du religieux et fit le tour de la pièce qu'il étudia
+rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelques
+sièges et d'une table de travail placée devant l'unique fenêtre qui
+l'éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vaste
+bibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des
+manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné
+d'une grande composition enchâssée dans un cadre d'ébène massif, et
+représentait une descente de croix signée Coello.
+
+Presque en face la porte d'entrée, il y avait une autre petite porte.
+Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans
+issue apparente, éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.
+
+Elle donnait sur une petite cour intérieure.
+
+Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspection
+minutieuse, quoique rapide, dit alors:
+
+--Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la recherche de S.
+Em. le cardinal Montalte et le ramener.
+
+--Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.
+
+Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer, laissa la porte
+grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata
+que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaient
+venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par où ils
+étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient
+devant l'ouverture.
+
+Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un
+fauteuil et attendit, très calme en apparence, mais l'oeil aux aguets,
+prête à tout.
+
+
+Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte
+derrière lui, d'un geste très naturel, et, sans faire un pas de plus,
+très respectueux:
+
+--Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre Son Éminence.
+Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais en compagnie du
+seigneur qui l'avait abordé.
+
+--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.
+
+--Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?
+
+--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sûreté et
+que j'ai préféré renvoyer à plus tard l'entretien que je devais avoir
+avec lui, dit froidement Fausta.
+
+--Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle vivement.
+
+Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.
+
+--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance?
+fit-il.
+
+--Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me demander?
+
+--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que
+vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.
+
+--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan que je dois ce
+nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a révélé que j'avais le
+parchemin sur moi.
+
+Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:
+
+--Et, si je refuse, que ferez-vous?
+
+--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de
+porter la main sur vous, madame.
+
+--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son
+sein.
+
+Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de
+l'autorisation et fit deux pas en avant.
+
+Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit poignard et d'une
+voix calme:
+
+--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon révérend,
+que la lame de ce poignard est empoisonnée et que la moindre piqûre
+suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta net, et
+un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.
+
+Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide
+regard circulaire et se vit seule avec le religieux.
+
+Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:
+
+--Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!
+
+--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif
+serviteur de Dieu?
+
+--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.
+
+--J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une voix tremblante,
+tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforçait vainement d'ouvrir
+la porte.
+
+--Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?
+
+Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.
+
+Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses saisirent le
+poing levé, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son
+bras gauche.
+
+Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la
+tête et se vit aux mains de deux moines taillés en athlètes. Ses yeux
+firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte
+était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment le cabinet
+possédait une, peut-être plusieurs issues secrètes.
+
+Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme
+disparut, subtilisée, escamotée avec une promptitude et une adresse
+rares, et, dès qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble
+d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux pas, passèrent leurs
+mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisèrent dans une attitude
+méditative.
+
+Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crut démêler
+elle ne savait quoi d'ironique et de menaçant, et de sa voix calme et
+paisible:
+
+--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai été
+contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je
+l'espère, que je n'y suis pour rien...
+
+Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu'elle ne chercha
+pas à cacher, Fausta approuva.
+
+Et, s'adressant au dominicain, très calme:
+
+--Que voulez-vous de moi?
+
+--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez
+là...
+
+Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.
+
+--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?
+
+--J'espère que l'illustre princesse m'épargnera cette dure nécessité,
+fit le religieux en s'inclinant.
+
+Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:
+
+--Avant de céder, répondez à cette question: que fera-t-on de moi après?
+
+--Vous serez libre, madame, entièrement libre!
+
+--Le jureriez-vous sur ce christ?
+
+--Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix: Ma parole doit
+vous suffire, et vous l'avez, madame.
+
+Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entré sans
+bruit par quelque porte secrète.
+
+D'une voix cinglante, en le dominant du regard:
+
+--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous
+agissez comme un laquais?
+
+--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme
+terrible. Je ne fais que vous retourner les procédés que vous avez
+employés envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
+l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le restituer. Vous,
+cependant, abusant de notre confiance, vous avez essayé de nous vendre
+ce qui nous appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous avez
+résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre à d'autres.
+Comment qualifiez-vous votre procédé, madame?
+
+--Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais, dit Fausta avec un
+mépris écrasant. Après l'avoir violentée, vous insultez une femme.
+
+--Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les entreprises de
+la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-là sera brisé
+impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous
+appartient!
+
+--Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la
+violence que vous me faites.
+
+--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin.
+J'agis pour le bien de l'État, le roi ne pourra que m'approuver. Et,
+quant à ce document, je dois des remerciements à M. de Pardaillan, qui
+nous le livre.
+
+--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît une voix railleuse.
+
+D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent et virent
+Pardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec son
+sourire narquois.
+
+Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque de surprise.
+Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil;
+mais, dressés à n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles
+de leur supérieur, ils restèrent immobiles.
+
+--Enfin Espinosa, d'un air très naturel:
+
+--Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu jusqu'ici?
+
+--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus
+ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef... cela m'a évité la peine
+de l'enfoncer.
+
+--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?
+
+--Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous expliquerai par quel
+hasard j'ai été amené à m'immiscer dans votre entretien avec madame.
+
+--Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit Espinosa.
+
+Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle soit sur un signe
+du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:
+
+--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa, ordonnez à ces
+dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement
+autour de moi.
+
+Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.
+
+--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je
+serais forcé de me remuer aussi...
+
+Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui,
+attendaient:
+
+--Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque j'eus ramené près
+du roi ce géant à barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et
+que j'ai dû protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos
+diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperçus
+bientôt que j'étais perdu dans un interminable couloir: pestant fort
+contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
+devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le défaut d'être
+curieux. Je m'arrêtai donc et j'entendis la fin de votre intéressante
+conversation.
+
+Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:
+
+--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait
+de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce
+parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de
+parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal que j'ai fait sans le
+vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...
+
+Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale qui lui seyait
+à merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de générosité, parlait
+avec sa mâle franchise, Espinosa songeait:
+
+«Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il
+consent à être à nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus
+chevaleresque que lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à
+renoncer... et se débarrasser de lui au plus tôt.»
+
+Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette sérénité
+majestueuse qui lui était personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec
+un regard d'une douceur inexprimable:
+
+--Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît très naturel, venant
+de vous, chevalier.
+
+--Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui
+qui a le coeur assez haut placé pour les éprouver.
+
+--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien
+votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prévoir que vous
+accueillerez favorablement les deux grâces que je sollicite de votre
+générosité.
+
+--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander
+n'est pas absolument irréalisable, tenez-le pour accordé d'avance.
+
+--Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je
+désire que vous rendiez à Mme Fausta le document que vous lui avez pris.
+
+Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le
+moindre doute: Espinosa refuserait.
+
+Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:
+
+--Voyons la seconde demande?
+
+--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paraîtra
+sans doute moins pénible. Je désire que vous donniez l'assurance à
+madame qu'elle pourra se retirer sans être inquiétée.
+
+--C'est tout, monsieur?
+
+--Mon Dieu, oui, monsieur.
+
+Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:
+
+--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible de vous laisser
+sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est
+l'estime que j'ai pour votre caractère, voici le document que vous
+demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus digne gentilhomme que
+j'aie jamais connu.
+
+Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en
+prenant le document que lui tendait Espinosa, songea:
+
+--Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer sa proie à un tigre
+et je trouve un agneau docile et désintéressé. Mort-diable! il y a
+quelque chose là-dessous!
+
+Et, tout haut, à Espinosa:
+
+--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.
+
+Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans même le regarder:
+
+--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire
+perdre.
+
+--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez
+pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous
+avez traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est à vous
+personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne
+pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder
+sans manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous vous imposez?
+
+--Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé ce document pour
+vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que
+vous venez d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.
+
+--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée d'insulter un des
+derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour
+tenir la parole que vous avez donnée au roi de Navarre?
+
+--Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu l'honneur de vous
+le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gré ce
+chiffon de parchemin.
+
+Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura songeuse.
+
+--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte
+pourrez quitter librement l'Alcazar.
+
+--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez
+acquis des droits à ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une
+formule de politesse.
+
+--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis
+d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose à vous
+demander.
+
+--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voilà bien de la
+générosité!
+
+Et, tout haut:
+
+--S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à me demander vous sera
+accordé avec autant de bonne grâce que vous en avez mis vous-même à
+acquiescer à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.
+
+Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa place, avec le pied,
+il actionna un ressort invisible; et, au même instant, la bibliothèque
+pivota, démasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes,
+armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prêts
+à faire feu au commandement.
+
+Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa.
+
+«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!... Quand je pense que j'ai
+eu la naïveté de croire que le tigre s'était mué en agneau pour moi!»
+
+--C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre
+chose et mieux.
+
+Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite et à gauche, laissant
+au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage
+ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur
+un large couloir occupé militairement.
+
+--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours à Pardaillan.
+
+«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins, resta impassible.
+
+--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix
+brève.
+
+Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.
+
+Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par où il était entré et un
+sourire d'orgueil illumina ses traits à la vue des précautions prises
+contre lui! Et, cependant, dans la sincérité de son âme, il se
+gratifiait libéralement des invectives les plus violentes.
+
+Mais, par un revirement naturel chez lui, après s'être admonesté, son
+insouciance reprenant le dessus:
+
+--Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien
+d'autres!
+
+Et il sourit de son air narquois.
+
+Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification de ce sourire,
+continuait de son air toujours paisible:
+
+--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur
+de Pardaillan?
+
+Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.
+
+Derrière la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute
+retraite était coupée par là. Pardaillan, alors, guigna la fenêtre.
+
+Au même instant, au milieu du silence qui planait sur cette scène
+fantastique, un léger déclic se fit entendre et une demi-obscurité se
+répandit sur la pièce.
+
+Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre: comme la porte,
+elle était maintenant murée extérieurement par un rideau de fer. A ce
+moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir.
+
+--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous êtes libre.
+
+--Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la regardant en face.
+
+Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce secrète où les
+sbires faisaient la haie, à voix basse:
+
+--J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta.
+
+Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put s'empêcher de
+frémir.
+
+--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette
+situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutumée chez
+lui.
+
+--Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit assez faible pour
+vous laisser arrêter par des considérations de sentiment?
+
+--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement.
+
+Ce fut au tour de Fausta de frémir.
+
+--C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment sa mort!
+râla-t-elle dans un souffle.
+
+Espinosa la contempla une seconde sans répondre, puis s'inclinant
+cérémonieusement:
+
+--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui
+sont dus, ordonna-t-il.
+
+Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent
+et majestueux devant la troupe qui attendait très calme, Espinosa reprit
+paisiblement:
+
+--Le cabinet où nous sommes est une merveille de machinerie exécutée
+par des Arabes qui sont des maîtres incomparables dans l'art de la
+mécanique. Dès l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon
+pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention, donner des
+ordres promptement et silencieusement exécutés. Je pourrais, d'un
+geste dont vous ne soupçonneriez même pas la signification, vous faire
+disparaître instantanément, car le plancher sur lequel vous êtes
+est machiné comme tout le reste ici... Convenez que tout a été
+merveilleusement combiné pour réduire à néant toute tentative de
+résistance.
+
+--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement à
+organiser un guet-apens.
+
+Espinosa eut un sourire:
+
+--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accédé à vos
+demandes, c'est bien par estime pour votre caractère. Et, quant au
+nombre des combattants que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous
+dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et,
+maintenant que je vous ai prouvé que je n'ai accédé que pour vous être
+agréable, je vous demande: consentez-vous à vous entretenir avec moi,
+monsieur?
+
+--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez
+à me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je
+consens à m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si
+je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se ruer sur moi et me
+hacher comme chair à pâté... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai
+cédé à la crainte?
+
+--C'est juste! fit simplement Espinosa.
+
+Et, se tournant vers ses hommes:
+
+--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.
+
+Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt, laissant
+toutes les portes grandes ouvertes.
+
+Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain et les deux moines
+disparurent à leur tour.
+
+Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fenêtre
+se relevèrent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la
+pièce secrète, où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
+d'avant, continua de marquer la place où se trouvait primitivement la
+bibliothèque.
+
+--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à croire que je m'en tirerai.
+
+--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherché
+à vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'étais de force
+à me mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous maintenant
+m'accorder l'entretien que je vous ai demandé?
+
+--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.
+
+--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être même serons-nous amis
+bientôt si, comme je l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous
+les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma parole que vous
+sortirez du palais librement comme vous y êtes entré. Notez, monsieur,
+que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous
+allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez pas de ma parole?
+
+--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens
+pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menacé, vous dire
+des choses plutôt dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit,
+monsieur, je suis à vos ordres.
+
+Et, en lui-même, il pensait:
+
+--Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable que celle avec
+le géant à barbe. Les duels à coups de langue n'ont jamais été de mon
+goût.
+
+--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici,
+dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscrètes entendent ce
+que nous allons nous dire.
+
+Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan, la
+bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans
+le cabinet.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux
+adversaires qui s'estiment mutuellement et désirent ne pas devenir
+ennemis.
+
+--Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un
+fauteuil.
+
+
+
+XIV
+
+LES DEUX DIPLOMATES
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que
+celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa.
+
+--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement
+d'épaules.
+
+--Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre gentilhomme sans feu
+ni lieu?
+
+--On m'a donné les terres et revenus du comte de Margency... J'ai
+refusé. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonté, par le
+dévouement, par l'amour sincère et constant, fit Pardaillan avec
+une émotion contenue, m'a légué sa fortune--considérable, monsieur,
+puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai tout donné
+aux pauvres sans distraire une livre.
+
+--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit resté un
+simple aventurier?
+
+--Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal de ses armes... J'ai
+refusé.
+
+--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une
+mission occasionnelle, sans grande importance?
+
+--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre...
+J'ai refusé.
+
+«Chaque réponse de cet homme est un véritable coup de boutoir... Eh
+bien, procédons comme lui... Assommons-le d'un seul coup», réfléchit
+Espinosa.
+
+--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait était au-dessous
+de votre mérite, dit-il.
+
+Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:
+
+--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a été offert
+était, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rêver un pauvre
+aventurier comme moi, dit-il doucement.
+
+Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la modestie. Il
+était sincère. C'était un des côtés remarquables de cette nature
+exceptionnelle de s'exagérer les obligations, très réelles, qu'on lui
+devait.
+
+Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa
+supériorité, fût en même temps un timide et un modeste dans les
+questions de sentiment.
+
+Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il
+pourrait se l'attacher:
+
+--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix
+mille ducats de rente perpétuelle à prendre sur les revenus des Indes;
+un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
+civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats
+pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit
+bannières espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison...
+Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes?
+
+--Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange de ce que vous
+m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.
+
+--Vous aurez à mettre votre épée au service d'une cause noble et juste,
+dit Espinosa.
+
+--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas
+un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à donner l'appui de son
+épée à une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour
+cela que de faire appel à des sentiments d'honneur ou plus simplement
+d'humanité... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée
+du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas.
+
+--Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez les offres que je vous
+fais?
+
+--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me
+consacrer à la cause dont vous parlez.
+
+--Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.
+
+--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutôt en quoi consiste
+cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois.
+
+--Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes avec qui la franchise
+devient la suprême habileté... J'irai donc droit au but.
+
+Espinosa parut se recueillir un instant.
+
+«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne paraît pas
+vouloir sortir toute seule!»
+
+--Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua
+Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a semblé que l'espèce d'aversion
+que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il
+déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous lui reprochez le
+plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hécatombes de
+vies humaines qui répugnent à votre sensibilité, selon votre propre
+expression... Est-ce vrai?
+
+--Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement le chevalier.
+
+--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la réalité. Parce
+que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empêche
+de discerner la cause profondément humaine, généreuse, élevée... Mais,
+si je vous expliquais...
+
+--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour
+justifier le fanatisme et les persécutions qu'il engendre...
+
+--Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit,
+tout expliqué, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de
+Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
+n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au même sens que vous,
+je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il
+tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand
+inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyauté et
+jusqu'à quel point j'entends pousser la franchise.
+
+--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assuré qu'en sortant
+d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire.
+
+--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hésitation et
+sans fard. Donc, là où il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir
+fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un système mûrement
+étudié.
+
+--Fanatisme ou système, le résultat est toujours le même: la destruction
+d'innombrables existences humaines.
+
+--Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi pauvres considérations? Que
+sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération
+de toute une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme une
+persécution n'est en réalité qu'une vaste opération chirurgicale
+nécessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blessé qui sent le
+couteau de l'opérateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle
+de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau.
+Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir par les clameurs de son
+malade en délire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au
+bout de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante et
+il sauve son malade, souvent malgré lui. Nous sommes, monsieur, ces
+opérateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond,
+humains et généreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les
+clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés par des
+manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien
+l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons sauvé
+l'humanité.
+
+Le chevalier avait écouté attentivement l'explication que Espinosa
+venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait étrangement avec
+le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, il
+resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête fine:
+
+--Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous réalisez le
+bonheur de l'humanité?
+
+--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité ces questions et
+j'ai mesuré le fond des choses. Je suis arrivé à cette conclusion que la
+science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une
+ténacité implacable, parce que la science est la négation de tout
+et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire le néant, c'est-à-dire la
+terreur, le désespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre à la science
+aboutit fatalement là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc
+dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, parce qu'elle
+préserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible
+l'inéluctable moment où tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est
+pas fini précisément, et que ce moment d'horreur intense devient
+un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi je poursuis
+irrémissiblement tout ce qui manifeste des idées d'indépendance. Voilà
+pourquoi je veux imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue,
+parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans mon amour pour mes
+semblables, leur éviter, du moins, mon sort affreux.
+
+--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de
+malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace
+d'un soupir.
+
+--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, je n'ai pas réussi
+à vous convaincre. Mais, si j'ai échoué dans des généralités, peut-être
+serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous
+soumettre.
+
+--Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.
+
+--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui êtes
+un preux, toujours prêt à tirer l'épée pour le faible contre le fort,
+refuserez-vous de prêter l'appui de votre épée à une cause juste?
+
+--Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous
+apparaît comme noble et juste peut m'apparaître, à moi, comme bas et
+vil.
+
+--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous
+accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en
+faveur de la victime?
+
+--Non pas, certes!
+
+--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empêcher un
+assassinat.
+
+--Qui veut-on assassiner?
+
+--Le roi Philippe.
+
+--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur,
+il me semble pourtant que Sa Majesté est de taille à se défendre!
+
+--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme,
+un ambitieux, a juré de tuer le roi. Il a mûrement et longuement préparé
+son forfait. A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne pouvons
+rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se
+faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait
+provoquer un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre et
+sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se
+dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire
+que vous croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents
+égarés par les machinations de cet ambitieux, il préfère s'abandonner
+aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacré de
+veiller sur les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen d'arrêter
+la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans
+déchaîner la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous
+consentez à empêcher ce crime monstrueux.
+
+--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à discerner la vérité
+dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit
+guère sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser
+s'accomplir froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.
+
+--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauvé et votre
+fortune est faite.
+
+--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le
+chevalier, qui réfléchissait profondément. Expliquez-moi plutôt comment
+je pourrai exécuter seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
+malgré la puissance formidable dont il dispose.
+
+--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrête
+l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous
+accuser d'y être pour quelque chose...
+
+Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan
+glacial.
+
+--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre
+de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave.
+Mais votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre est
+assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la
+foule n'ira pas, je présume, s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris
+de querelle avec El Torero...
+
+«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour de traîtrise à
+l'adresse de ce malheureux prince...»
+
+--Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.
+
+--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude. Auriez-vous des
+raisons personnelles de le ménager?
+
+--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous
+dire que vous me proposez là un bel assassinat dont je ne me ferai pas
+le complice.
+
+--Pourquoi? fit doucement Espinosa.
+
+--Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord parce qu'un
+assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir osé me la proposer
+constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais été une
+de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis
+une heure me dégagent des obligations que je crois vous avoir. Mais,
+comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
+simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai un conseil à vous
+donner, à vous et à votre maître, c'est de ne rien entreprendre de
+fâcheux contre ce jeune homme.
+
+--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.
+
+--Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux pas qu'on y touche,
+dit froidement Pardaillan, qui se leva.
+
+--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre,
+dit Espinosa livide.
+
+--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à votre maître, fit
+Pardaillan toujours froid.
+
+--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engagé ma parole que
+vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est
+que je suis sûr de vous retrouver et, alors, je vous briserai
+impitoyablement, car vous êtes un obstacle à des projets patiemment
+élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien.
+
+Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant, sans
+forfanterie, avec une assurance impressionnante:
+
+--Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.
+
+Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux par Espinosa, qui
+souriait d'un sourire étrange.
+
+
+
+XV
+
+LE PLAN DE FAUSTA
+
+Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer
+une parole, il le conduisit sur les berges à peu près désertes du
+Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.
+
+Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations, marchait
+à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas de vue.
+
+Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de
+lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une
+voix haletante:
+
+--Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demande une dernière
+fois: veux-tu renoncer à Fausta?
+
+--Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.
+
+Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispa sur la
+poignée de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maîtrisa,
+et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:
+
+--Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter...
+momentanément. Nous étions amis, Montalte, nous pourrions le
+redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous
+deux en Italie.
+
+--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien usé...
+Nous avons un intérêt capital à nous trouver à Rome au moment où il
+mourra, toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné pour
+succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crémone.
+
+A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put réprimer
+un tressaillement. La tiare avait toujours été le but de ses rêves
+d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son
+ambition. Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution
+farouche.
+
+--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du
+pape et de qui lui succédera... Tu veux m'éloigner d'elle!
+
+--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensée que je vis
+loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir,
+l'aimer... te faire aimer peut-être... cette pensée me met hors de moi.
+Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai
+jamais, mais tu ne la verras pas davantage...
+
+Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une voix sourde:
+
+--Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable pour vivre que
+l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma
+vie!...
+
+--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapière au
+poing.
+
+Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant d'un geste
+rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers se trouvèrent engagés
+jusqu'à la garde.
+
+Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant soleil, une lutte
+acharnée; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun
+avantage marqué de part et d'autre.
+
+Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement exécutées, se
+tendit brusquement et son épée vint s'enfoncer dans l'épaule de son
+adversaire.
+
+Au moment où il se redressait avec un rugissement de joie triomphante,
+Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son épée au travers
+du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
+renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre où il était
+tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blessés, les considéra un
+instant sans émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or où
+il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants plus tard, il
+reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civières sur
+lesquelles les deux blessés, évanouis, furent chargés et transportés
+avec précaution dans la tour.
+
+Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier. Il
+se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, étendu sur un lit
+moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit, une
+petite table encombrée de potions, de linges à pansement. De l'autre
+côté de la table, un deuxième lit hermétiquement clos.
+
+Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus et feutrés,
+versait des liquides épais et inconnus, minutieusement dosés, préparait
+avec un soin méticuleux une sorte de pommade brunâtre.
+
+Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être éveillé, il
+s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancée de
+respect:
+
+--Comment Votre Éminence se sent-elle?
+
+--Bien! répondit Montalte d'une voix faible.
+
+Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout
+marche normalement.
+
+--Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moins d'imprudence
+grave de sa part, dit-il.
+
+Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espérait bien avoir
+tué Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gémissement
+se fit entendre. Le moine se précipita et tira les rideaux du deuxième
+lit d'où partait le gémissement.
+
+«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tué!»
+
+Et une expression de rage et de haine s'étendit sur ses traits
+bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d'abord la tête
+livide de Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dans
+ses yeux.
+
+Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une adresse et une
+légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge
+fin recouvert d'une épaisse couche de la pommade qu'il venait de
+fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec des précautions
+infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un élixir.
+Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur les traits
+de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête sur l'oreiller,
+murmurait:
+
+--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut
+vous être funeste.
+
+«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi à arracher à mon oncle
+ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!»
+
+Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux
+énergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leur
+conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargés de
+menaces.
+
+Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là, un religieux
+attendait, plongé dans la prière et la méditation... du moins en
+apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voix basse et revint
+précipitamment se placer entre ses deux malades.
+
+Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et
+s'approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandis que
+Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec
+une sourde terreur:
+
+«Le grand inquisiteur!»
+
+Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du médecin qui
+répondit par un geste rassurant et ajouta:
+
+--Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains à chaque
+instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!
+
+Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, fit un geste
+impérieux. Le moine se courba profondément et se retira aussitôt de son
+pas silencieux. Espinosa prit un siège et s'assit entre les deux lits,
+face aux deux blessés qu'il tenait sous son regard dominateur.
+
+--Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants ou des
+hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de
+Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs, dignes de
+commander à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle
+et stupide!...
+
+Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de
+protestations, Espinosa reprit avec plus de force:
+
+--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc
+rien? Niais que vous êtes? Pendant que vous vous entre-déchirez, qui
+triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan
+qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupés à
+vous mordre... et il aura bien raison!
+
+--Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte,
+l'oeil injecté, crispait furieusement ses poings.
+
+Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:
+
+--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos
+haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et
+terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tué, il sera
+temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.
+
+Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés. Ils
+n'avaient pas songé, ni l'un ni l'autre, à cette solution pourtant
+logique.
+
+--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.
+
+--Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul à redouter pour vous?
+
+--Oui, râlèrent les deux blessés.
+
+--Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente
+et désespérée?
+
+--Oh! tout mon sang en échange de cette minute!
+
+--Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher la main dans la
+main jusqu'à ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta
+Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.
+
+Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contre le rival
+préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrent d'une même voix:
+
+--Je jure!...
+
+--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment!
+Alliance offensive et défensive, et sus à Pardaillan!
+
+--Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.
+
+--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtes moins
+grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons
+soins. Il n'y a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez sur pied
+le plus tôt possible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur,
+qui, pendant que vous êtes Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son
+temps, lui. Au revoir, messieurs.
+
+Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.
+
+Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée de
+Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l'Alcazar avec tous
+les honneurs dus à son rang.
+
+Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout où elle allait. A
+cet effet, elle semait l'or à pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle
+s'entourait faisait partie d'un système, un peu théâtral, savamment
+étudié. C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante destinée
+à frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en
+relief sa beauté.
+
+A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager une demeure
+somptueuse où s'entassaient les meubles précieux, les tentures
+chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres les plus réputés
+de l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière la conduisit.
+
+Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de
+cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent
+une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée.
+Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne
+pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les
+splendeurs qui l'environnaient.
+
+Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son
+sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever.
+Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans
+un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement
+dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif.
+
+Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît
+rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle
+réfléchit:
+
+«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a
+suffi pour me faire trébucher encore!»
+
+Et, avec un sourire indéfinissable:
+
+«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il
+est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste
+chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa
+osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement
+machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et
+tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui
+aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si
+nous étions unis?...»
+
+Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II:
+
+«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde...
+Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de
+mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux
+vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par
+lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par
+l'âge.»
+
+Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:
+
+«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan
+revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est
+allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera,
+c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...»
+
+Encore un coup une saute dans sa pensée:
+
+«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils
+doivent être en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer
+à la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît
+assez sûr.»
+
+Et, avec un accent intraduisible:
+
+«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta mère t'abandonne,
+que seras-tu? que deviendras-tu?...»
+
+Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit venir son
+intendant, lui donna des instructions et demanda:
+
+--Monsieur le cardinal Montalte est-il là?
+
+--Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.
+
+Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.
+
+«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? Ne
+lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? Il doit y avoir de
+l'Inquisition là-dessous... J'aviserai...»
+
+--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery?
+interrogea-t-elle, tout haut.
+
+--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la
+faveur d'être reçu.
+
+--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes
+gentilshommes.
+
+L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un
+fauteuil monumental et somptueux comme un trône, en une de ces attitudes
+de charme et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.
+
+Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois «ordinaires»
+s'inclinaient respectueusement devant elle.
+
+Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de
+Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mépris, répondit:
+
+--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons à causer.
+
+Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence et prirent place dans
+les fauteuils disposés autour d'une petite table qui les séparait de la
+princesse.
+
+--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la
+France pour m'apporter l'assurance de votre dévouement et l'appui de
+vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel à ce
+dévouement. Puis-je compter sur vous?
+
+--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.
+
+--Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.
+
+--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.
+
+--Avant toute chose, je désire établir nettement les conditions de votre
+engagement.
+
+--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent très
+raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.
+
+--Combien vous rapportait votre emploi auprès de Henri de Valois?
+demanda Fausta en souriant.
+
+--Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an.
+
+--Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.
+
+--Sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+--C'était peu, fit simplement Fausta.
+
+--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.
+
+--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit froidement Fausta qui
+frappa sur un timbre.
+
+A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son
+entrée.
+
+Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent les sacs et se
+regardèrent avec des sourires émerveillés.
+
+--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces
+sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous
+servir... sans compter la nourriture, le logement et l'équipement...
+sans compter les gratifications et les menus profits.
+
+Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans
+dignité, s'exclama:
+
+--C'est trop! madame... beaucoup trop!
+
+Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que, des yeux, ils
+caressaient les vénérables sacs.
+
+--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiez au service
+du roi. Vous voici à celui d'une princesse qui deviendra souveraine un
+jour, peut-être...
+
+--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grand coeur,
+ajouta-t-elle, désignant les sacs.
+
+--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plus jeune, entre le
+service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta,
+croyez bien que nous n'hésiterons pas un seul instant.
+
+--Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaître
+un des trois sacs.
+
+--Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en subtilisant d'un geste
+prompt le deuxième sac.
+
+Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, s'empara du dernier
+sac en disant:
+
+--C'est pour vous obéir, madame.
+
+Fausta dit soudain:
+
+--Vous allez en expédition, messieurs.
+
+Les trois dressèrent l'oreille.
+
+--La même somme vous sera comptée à la fin de l'expédition...
+
+Les trois furent aussitôt debout.
+
+--Il s'agit de Pardaillan, messieurs.
+
+--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle
+cette générosité, plus que royale, est-elle le prix?
+
+L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Les faces
+épanouies devinrent graves et inquiètes, les yeux scrutèrent les coins
+d'ombre, comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui dont le
+nom seul suffisait à les affoler.
+
+--Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher? demanda Fausta,
+sans raillerie.
+
+Les trois hommes hochèrent la tête.
+
+--Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est
+pas trop cher!
+
+--Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore Fausta.
+
+--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y
+a de quoi hésiter!
+
+--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dépenser les
+pistoles qui tintent dans'ce sac?
+
+Fausta, toujours glaciale, dit simplement:
+
+--Décidez-vous, messieurs.
+
+Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils préméditaient
+le meurtre eût été là pour les entendre, Sainte-Maline dit:
+
+--Il s'agit donc de?...
+
+Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa pensée.
+
+Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Fausta formula
+tout haut, froidement, résolument, ce que le brave n'avait pas osé dire:
+
+--Il faut tuer Pardaillan!
+
+--Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.
+
+Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre, la
+rapière au poing, les trois crièrent:
+
+--Sus à Pardaillan!
+
+Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers Bussi.
+
+--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer
+au service de la princesse Fausta?
+
+--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honoré
+d'entrer à votre service.
+
+--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une épée telle
+que la vôtre serait d'un appoint précieux. Faites vos conditions
+vous-même.
+
+Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un
+accent de haine furieuse, il gronda:
+
+--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de
+Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortune
+jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'à la dernière
+goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame,
+j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour
+le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon
+indépendance.
+
+--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans
+les mêmes dispositions à votre égard.
+
+--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette
+entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre
+zèle ni de votre dévouement, mais vous agissez pour le compte de madame,
+tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa
+haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en
+lui-même.
+
+--Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? demanda Fausta.
+
+--Très vague, madame.
+
+--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tôt possible,
+insista Fausta en se levant.
+
+--Il mourra! grinça Bussi avec assurance.
+
+Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondèrent.
+
+--Il mourra!
+
+--Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec un geste de
+souveraine.
+
+Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir,
+le premier soin des trois ordinaires fut d'éventrer leurs sacs, et
+d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation
+intense.
+
+--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une
+poignée de pièces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!
+
+--Le service de Fausta est bon!
+
+--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura
+Chalabre en hochant la tête.
+
+Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:
+
+--C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable d'homme!
+
+--C'est pourtant ce même homme que nous devons attaquer...
+
+--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
+
+--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la
+prospérité, ma foi! tant pis pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.
+
+
+
+XVI
+
+LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS
+
+Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau
+dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:
+
+«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais
+qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses
+planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.»
+
+Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour
+de lui:
+
+--Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné
+comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller?
+
+--De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur
+Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander
+mon chemin?
+
+Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit:
+
+«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du
+loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai
+quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il
+prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons!
+je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable!
+j'arriverai toujours quelque part!»
+
+Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main
+sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la
+moindre alerte.
+
+Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme
+une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies
+transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci
+par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en
+sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt
+sombres ou même complètement obscurs.
+
+Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait
+brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de
+la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit
+le bruit d'une troupe nombreuse en marche.
+
+Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible
+de passer inaperçu. Il s'arrêta.
+
+Au même instant, un commandement bref se fit entendre:
+
+--Halte!
+
+Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à
+terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les
+différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe.
+
+«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»
+
+Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait
+dans les circonstances graves et murmura:
+
+«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand
+inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...»
+
+Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.
+
+A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes
+déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la
+présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la
+fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés.
+
+Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième
+groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la
+partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
+des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque.
+
+«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!»
+
+Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était
+occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour
+y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un
+air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout.
+
+Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y
+avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur
+les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures.
+
+Pardaillan sentit la confiance lui revenir.
+
+Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il
+entendit une voix murmurer:
+
+--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut
+vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous
+est coupée...
+
+Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui
+répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades
+en courant.
+
+«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté
+de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me
+prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui
+s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
+rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa
+fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas
+de sa faute!»
+
+Il s'éloigna à grands pas en grommelant:
+
+«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si
+seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir
+en arrière, je n'aurais garde de le faire...»
+
+Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme
+cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et
+allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en
+somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.
+
+Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche
+d'une nouvelle troupe.
+
+«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant
+instinctivement autour de lui.
+
+Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit
+à lui.
+
+«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.
+
+En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure;
+d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la
+porte qui se trouvait là.
+
+Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la
+porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par
+l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
+repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue,
+retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de
+soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut
+sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la
+porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché,
+s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.
+
+«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»
+
+Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait
+abrité momentanément.
+
+C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le
+chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque
+constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se
+rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua
+un petit escalier tournant.
+
+«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le
+choix.»
+
+Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement,
+prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une
+sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre
+à droite, la troisième à gauche de l'escalier.
+
+D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il
+eut une moue significative et murmura:
+
+«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une
+souricière.»
+
+Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une
+demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser
+lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui
+lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber
+cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se
+diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre
+un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et
+entendit distinctement une voix qui disait:
+
+--Eh bien, que fait-il?
+
+«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se
+trame là derrière.»
+
+Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention.
+
+Une deuxième voix inconnue répondait:
+
+--Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.
+
+«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas
+douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre
+trahison, monsieur Espinosa.»
+
+De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton
+bref et impérieux qui lui était habituel:
+
+--Les troupes?
+
+--Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du
+palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des
+rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les
+sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces
+rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie...
+
+--Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait
+voir!
+
+Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion
+se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer
+brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la
+gorge et lui dire:
+
+«Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi
+de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!»
+
+Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la
+porte ne fût pas fermée à clef.
+
+Cependant, Espinosa donnait ses ordres:
+
+--Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer.
+
+--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien
+obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.
+
+«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne
+de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas
+encore!»
+
+Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta
+solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa
+une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne
+l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce.
+
+Elle était vide.
+
+D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue
+visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans
+meubles, froide, obscure.
+
+Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec
+quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à
+propos fermée sur lui.
+
+«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il.
+
+Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré.
+Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un
+mécanisme invisible, se referma d'elle-même.
+
+«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où
+pointait la sueur de l'angoisse.
+
+Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close
+et paraissait assez solide pour résister à un assaut.
+
+Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il
+ne se reconnaissait plus.
+
+L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré
+était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il
+n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et
+celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.
+
+Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir
+l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu
+l'horreur le pénétrer.
+
+Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il
+errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.
+
+S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est
+pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En
+quoi consistait-il?
+
+«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et
+que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre
+des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement
+observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous
+laisserons libres devant lui!»
+
+Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans
+les passes les plus périlleuses:
+
+«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les
+gens, il faut encore qu'il les injurie!...»
+
+Il demeura un moment rêveur et murmura:
+
+«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend
+dans cette salle!»
+
+Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la
+trouver ouverte.
+
+«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque
+je dois passer par là!»
+
+Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un
+couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence...
+
+Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé
+déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et
+il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à
+conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
+sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur
+battait la chamade pendant qu'il se disait:
+
+«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne
+saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!»
+
+Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant
+sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui
+s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus
+épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours,
+sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait
+éperdument.
+
+Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans
+l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe
+qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta
+attentivement.
+
+«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir
+briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.»
+
+D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague
+était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir,
+retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus
+devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui.
+
+«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai,
+bien moyen de passer!»
+
+Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net:
+derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à
+pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux.
+
+«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable!
+il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant
+d'ici!...»
+
+Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.
+
+«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la chambre de torture,
+je pensais bien qu'on m'aurait ménagé une de ces voies dans lesquelles
+je dois passer.»
+
+Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui céda, ainsi qu'il
+l'avait prévu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans
+s'arrêter. Il repoussa rageusement la porte en maugréant:
+
+«En voilà encore une que je ne pourrai plus ouvrir!»
+
+La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas.
+
+«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-là! Qu'est-ce que
+cela veut dire?»
+
+Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:
+
+--Nous le tenons! il est entré là!
+
+Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.
+
+«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer.
+Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystère.»
+
+Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et
+inspectait les lieux.
+
+«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-être toujours
+le même qui change d'aspect et où je suis ramené sans m'en douter.»
+
+Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut placé justement à
+côté de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte.
+Il était temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre disait en
+frappant la porte:
+
+--Il est là! Je l'ai vu se glisser.
+
+--Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérative, nous le tenons!
+
+--Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le bahut.
+
+Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps, des rires,
+des plaisanteries, des menaces éclataient. Le chevalier comprenait
+parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de
+tenir tête à cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait
+espérer, lorsque le bahut serait tombé--ce qui ne pouvait tarder--était
+d'en découdre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous
+le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par où il
+pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards
+scrutateurs, ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé précédemment
+par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, là, une ouverture
+que le bahut servait à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas
+remarquée au premier abord. Il se pencha. C'était encore un petit
+escalier qui s'enfonçait dans le sol.
+
+Pardaillan réfléchit une seconde:
+
+«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons», décida-t-il
+sur-le-champ.
+
+Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il descendit à tâtons
+et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un
+étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et si bas qu'il
+fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il fit une vingtaine de
+pas, assez surpris de n'être pas poursuivi, A ce moment, il entendit
+derrière lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée
+violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtèrent en effet, une
+grille qui venait de se fermer sur lui.
+
+«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on
+ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.»
+
+La situation du chevalier, traqué dans les couloirs du haut, était
+brillante comparée à celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En
+haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs
+spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait
+un air qui sentait bien un peu le moisi, à la vérité, mais qui, somme
+toute, était encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.
+
+Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant,
+semé de flaques dans lesquelles il s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici,
+plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et
+de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait le répugnant
+contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.
+
+Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue
+de ces interminables marches et contre-marches commençait à se faire
+cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.
+
+Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait de lui dès
+qu'il séjournait.
+
+De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.
+
+Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à sa parole
+et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable où il
+jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer ce
+qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course
+affolante où tout se terminerait pour lui dans les raffinements de
+quelque supplice monstrueux.
+
+Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui
+advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant
+amèrement son manque de résolution, exaspéré à tel point que, pour un
+peu, il se fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à se
+persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes d'armes et que tout,
+même la mort, était préférable à sa situation présente et surtout à ce
+danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait
+dans la salle des tortures.
+
+Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de l'affolement, au plus
+fort de la fureur, une lueur d'espoir et de réconfort, en cette suprême
+constatation:
+
+«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout et machine admirablement
+le guet-apens, a oublié de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma
+dague et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer
+vivant à ses bourreaux!»
+
+A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du bout du pied: c'était la
+première marche d'un escalier.
+
+«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir
+là et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!»
+
+Il frissonna longuement et:
+
+«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant
+que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me défendre. Montons!...
+Allons voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»
+
+Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée, faiblement éclairée
+par un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule,
+succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu, lui
+parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une
+tombe, il aspira avec délices l'air tiède et moisi qui tombait du
+soupirail.
+
+Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec le bien-être, la
+confiance et le courage lui revinrent aussitôt.
+
+Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues
+accumulées dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il
+s'écria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:
+
+--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas à
+lutter avec les immondes bêtes qui m'assaillent en bas. Tête et ventre!
+il fait bon vivre!
+
+Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitude
+habituelle. Alors il pâlit et murmura:
+
+«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse salle des tortures qui
+doit être pour moi la fin de tout!»
+
+Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale qu'elle avait au
+moment de l'action; et, de son oeil froid, il étudia plus minutieusement
+ce lieu patibulaire.
+
+La salle était relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs
+étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dallée de même
+marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous
+les sens, servaient à l'écoulement du sang des malheureux sur qui la
+main de l'inquisiteur s'était appesantie.
+
+Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur des
+tablettes, une collection complète de tous les instruments de torture en
+usage, et Dieu sait si l'époque était féconde en inventions de ce
+genre! Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses de fer,
+couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, réchauds,
+paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient là,
+rangés méthodiquement et soigneusement entretenus.
+
+L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait de plain-pied à
+la salle. Il n'y avait pas de porte. C'était comme un trou noir qui se
+perdait dans la nuit opaque.
+
+Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée de fer,
+défendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.
+
+Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au cours de sa fuite
+éperdue, il n'eût pas manqué d'aller à elle, avec la quasi-certitude de
+la trouver ouverte.
+
+Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait aboutir là, il
+savait que cette salle d'horreur était le terme où il devait trouver la
+mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait
+dit lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan était
+donc certain que cette porte était bien cadenassée, et qu'essayer de
+l'ébranler serait peine inutile. Par là sans doute viendraient le
+bourreau et ses aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux
+d'assister à son agonie.
+
+Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher la porte, de la
+visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus?
+Tout à l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête aux
+assassins.
+
+Instruit par l'expérience, il marchait en sondant le terrain, craignant
+une surprise ou quelque coup de traîtrise que les machinations
+fantastiques dont il était la victime lui faisaient une nécessité de
+prévoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer
+garnie de pointes acérées; il prit en outre un couteau à lame courte
+et large--ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se
+briser dans le choc qu'il devinait imminent.
+
+Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute au
+bourreau, le traîna dans un angle, et, la rapière au poing, la dague et
+le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, il s'assit et
+attendit en établissant lui-même la situation.
+
+«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs
+ne s'écartent d'eux-mêmes pour permettre de m'assaillir par-derrière.
+Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le
+temps.»
+
+Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être. Tant qu'il
+avait marché, le feu de l'action l'avait empêché de songer à la faim.
+Maintenant qu'il était immobile, elle se faisait impérieusement sentir.
+Sans doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le dévorait et
+le faisait cruellement souffrir.
+
+Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint que,
+peut-être, Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de le
+laisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna le frisson de
+la malemort et il fut aussitôt sur pied en grondant:
+
+«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu
+stupidement la mort sans rien tenter pour l'éviter... Cherchons,
+mort-diable! cherchons!...»
+
+Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect
+formidable l'avait tout d'abord rebuté, et il formula sa pensée à haute
+voix:
+
+--Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en
+parlant, il franchissait les trois marches, il était sur la porte. Les
+lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrent facilement et sans
+bruit.
+
+Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine; il examina la
+serrure. Elle était fermée et bien fermée.
+
+Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle ne fut même pas
+ébranlée.
+
+Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et la gâche. Il
+étouffa un cri de joie.
+
+Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes. La
+dévisser n'était qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la
+chambre pour mener à bien cette opération.
+
+Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et,
+tout en travaillant, il se disait:
+
+«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont généralement
+enchaînés et escortés de gardes... sans cela on n'aurait pas commis
+l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a
+oublié ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres... aussi, j'en
+profite.» En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, les deux vis
+étaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la
+sueur de l'angoisse au front, et murmura:
+
+«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»
+
+Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux mains l'énorme serrure
+et tira à lui: la gâche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.
+
+Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie délirante. En effet, il
+l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer à entrer dans la chambre de
+torture; là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
+nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa avait-il réellement pensé à
+le laisser mourir de faim dans ce cachot.
+
+Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait être son
+tombeau; il n'avait donc plus rien à redouter, les embûches de
+l'inquisiteur devaient s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela
+lui paraissait très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.
+
+Avec un soupir de joie, il murmura:
+
+«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»
+
+Il commença par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se
+trouvait dans une façon de petit vestibule et il avait en face de lui
+une porte simplement poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva
+alors dans une allée étroite, largement éclairée par un oeil-de-boeuf
+situé tout en haut, à droite.
+
+«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien
+cru que je ne le verrais plus.»
+
+En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un intérieur, c'était la
+lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le tout était d'arriver
+jusque-là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
+n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était par la joie de
+revoir le ciel et la lumière.
+
+«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»
+
+Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un caveau mortuaire.
+Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sa
+nouvelle prison.
+
+Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de
+cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une
+seule, celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant le
+dépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement.
+
+Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'être
+en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaient en bois de
+chêne massif et lourd.
+
+Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un rire silencieux et,
+désignant les deux cases vides:
+
+«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour atteindre cette lucarne.»
+
+Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'à
+la case du haut où il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.
+
+«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce
+n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche», pensa-t-il.
+
+L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillan
+sortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des
+jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:
+
+«Un saut magnifique.»
+
+A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivales garnies
+de vitraux de couleurs à sujets religieux.
+
+«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!»
+
+Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tâter
+les barreaux.
+
+«Ils sont en bois!»
+
+Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était bien
+définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser,
+franchir le mur qu'il voyait là-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour
+lui. Il était maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa
+délivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait racontant
+cette fantastique aventure à son ami Cervantes.
+
+Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne
+résisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse.
+
+Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait de toutes ses
+forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui,
+pesait sur sa gorge.
+
+«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il rentra
+précipitamment la tête.
+
+Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce de son
+visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se
+rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète.
+
+Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre. Il heurta
+violemment une cloison.
+
+Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait à du bois
+dur comme du fer... Il se sentait pressé dans des cloisons épaisses et
+solides, basses et étroites, dans lesquelles il respirait péniblement,
+serré de toutes parts.
+
+Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.
+
+Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:
+
+«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa! Voici donc le piège
+final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donné tête baissée comme un
+étourneau!»
+
+Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et, lorsqu'il
+s'immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrent soudain
+devant ses yeux éblouis.
+
+Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait, Pardaillan
+chercha d'où venaient ces lumières.
+
+Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans l'intérieur de sa
+boîte, à hauteur du visage.
+
+«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit,
+regardons et écoutons.»
+
+Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:
+
+L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment éclairé. Au
+milieu de l'allée centrale un catafalque autour duquel brûlaient huit
+cierges.
+
+Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan devina que
+ce catafalque lui était destiné et qu'on allait porter là son cercueil.
+
+Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre et s'approchèrent
+du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:
+
+--On va donc célébrer l'office des morts?
+
+--Oui, mon frère.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour celui qui est dans le cercueil.
+
+--L'homme qui a passé par la chambre de torture?
+
+--La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n'est qu'un
+épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveau des morts
+vivants.
+
+Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte de la
+chapelle du roi s'ouvrit à deux battants, et une longue théorie de
+moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et,
+d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le
+bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.
+
+Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de
+toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'à
+ce que la petite chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits
+sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses desservants et de
+ses enfants de choeur.
+
+Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se répandirent en volutes
+sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une
+musique tour à tour plaintive et menaçante.
+
+Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable, entonnèrent le
+_de Profondis_.
+
+Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou d'horreur, glacé
+d'épouvanté, secoué du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister
+à son propre office des morts.
+
+Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poings les
+parois de son étroite prison.
+
+Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés. Mais,
+lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:
+
+«_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_»
+
+Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirèrent
+comme ils étaient venus: en procession lente et solennelle. Les
+desservants éteignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le
+silence et la pénombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement éclairé
+par quelques lampes d'argent qui tombaient de la voûte, il n'y eut plus
+que les quatre moines porteurs...
+
+Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il entendit un de ces
+moines demander, avec une indifférence placide:
+
+--La fosse de ce malheureux est-elle creusée?
+
+--Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.
+
+--Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est
+l'heure de souper.
+
+Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors,
+rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre le judas, il
+cria:
+
+«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer
+vivant!...»
+
+Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurs
+continuèrent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement,
+n'apportant aucune précaution dans l'accomplissement de leur funèbre et
+abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils étaient de se rendre au
+plus vite au réfectoire.
+
+Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il
+tenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air, dans
+un jardin, et il frissonna:
+
+«Le cimetière!...»
+
+Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la
+marche vers le trou suprême lui parut s'accomplir avec une rapidité
+fantastique. C'est qu'il espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en
+sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la
+terre pèserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de délivrance
+serait à jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un
+sol meuble.
+
+Il perçut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui
+fut soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.
+
+Une voix de basse tonitrua:
+
+«_Requiescat in pace!_»
+
+Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna.
+Et, avec une résignation où perçait encore et malgré tout une pointe de
+raillerie, il murmura:
+
+«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»
+
+Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôt il se
+ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner le couvercle à
+grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant de
+faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?
+
+Il n'en eut pas conscience.
+
+Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant de toutes
+ses forces décuplées par le désespoir et la rage, il essayait de faire
+sauter le couvercle, tout à coup, au moment où il râlait, à bout de
+forces et de courage, sur une faible poussée de l'épaule, le couvercle
+s'ouvrit comme de lui-même, eût-on dit.
+
+--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.
+
+Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira
+à grands coups comme s'il n'eût pu rassasier ses poumons et passa
+machinalement sa main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes de
+sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil et regardait autour
+de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas à fuir.
+
+Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non dans un cimetière
+comme il l'avait cru. Il ne remarqua même pas que sa fosse n'avait
+presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur
+lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque agencement
+spécial, éparpillée à droite et à gauche, laissant le cercueil bien
+dégagé.
+
+Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:
+
+C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace
+devant lui, et que, maintenant, enragé de vengeance, il était résolu à
+tordre le cou de ce scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice
+sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapière au
+poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force à tenir tête
+à tous les sbires de l'inquisiteur.
+
+Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir--la nuit
+commençait à tomber--ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada
+lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante
+rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers
+une porte dérobée située juste en face de lui.
+
+Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit.
+La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie
+d'hommes d'armes...
+
+Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta
+à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant,
+s'écria d'un air étonné:
+
+--Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?
+
+Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose:
+c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage.
+
+--Par où sort-on? répondit-il.
+
+Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans
+savoir, et s'éloigna à grands pas.
+
+L'officier cria à son tour:
+
+--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!
+
+Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se
+détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras
+et dit, très poliment:
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on
+sort... c'est par ici.
+
+-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.
+
+--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne
+sachant s'il rêvait où s'il était éveillé.
+
+L'officier répondit paisiblement:
+
+--Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous
+fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à
+droite.
+
+--Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous
+n'êtes donc pas là pour m'arrêter?
+
+--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il
+est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi.
+Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!
+
+Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il
+était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme
+qui lui parlait:
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la
+fièvre... là... dans ces couloirs.
+
+--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.
+
+A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme:
+
+--Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme
+vous étiez entré?
+
+--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?
+
+Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre.
+Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux
+flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une
+colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:
+
+--Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte
+à régler!
+
+Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était
+particulier, il reprit paisiblement:
+
+--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si
+vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas
+vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai
+voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement.
+Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les
+apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans
+ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.
+
+Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt:
+
+--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes
+épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux.
+Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez
+broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave.
+
+Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans
+qu'il eût discerné par où ni comment.
+
+
+
+XVII
+
+OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES
+
+Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il
+sortit, la nuit était venue.
+
+Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il
+calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer
+dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le
+cercueil.
+
+«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui
+infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse
+métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au
+se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu!
+l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»
+
+Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et
+il marchait en titubant comme un homme ivre.
+
+Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit
+était tout à fait venue, il bougonnait:
+
+«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel,
+la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de
+provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»
+
+Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua
+lui-même.
+
+Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se
+fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres
+s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse
+avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que
+ripaille et beuverie.
+
+Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour
+devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de
+revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait
+Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.
+
+Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était
+solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé
+ou tué son homme...
+
+Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire,
+l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir
+intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa
+situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation
+avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se
+jouant, désarmé devant témoins.
+
+Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises!
+Il en avait pleuré de rage.
+
+Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite
+de cette rencontre--la quatrième--qu'il était venu chercher si loin, il
+avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce
+diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le
+ménager.
+
+Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même.
+
+«Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'écrase à l'instant même si
+je sais pourquoi!--s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
+soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands
+pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en
+arrive là, moi, Bussi!»
+
+Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni
+loi... mais il n'était pas un assassin!
+
+Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en
+arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de
+honte.
+
+«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre
+moyen.»
+
+Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se
+révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait,
+tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier:
+
+«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne
+m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme
+vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»
+
+En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut
+chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.
+
+Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar,
+où Bussi s'informa.
+
+--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit
+sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait.
+
+Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.
+
+«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant
+le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du
+palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»
+
+Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se
+blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui
+«plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
+longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir
+Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha
+une imprécation à Bussi qui grinça.
+
+«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa
+l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité
+magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu
+copieusement!»
+
+Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se
+lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant
+sous les arcades.
+
+Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le
+chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût,
+à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à
+faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans
+la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle
+insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche
+d'un chemin plus sûr.
+
+Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré
+le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin
+d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:
+
+--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charité, au nom du Christ
+crucifié!)
+
+Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût
+prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées
+préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
+faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il
+étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.
+
+Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en
+athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui
+couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une
+épaisse barbe noire, inculte.
+
+Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux
+fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette
+physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il
+tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en
+égrenant tout son chapelet de bénédictions.
+
+Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion.
+Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa
+brusquement.
+
+Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant
+terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient
+ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste
+foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.
+
+Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu--geste
+mortel--du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre,
+témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs
+yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta:
+
+--Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce
+mendiant est faite!
+
+Au même instant, le chevalier pensait:
+
+«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble
+l'avoir entendue déjà...»
+
+Et, machinalement, il se retourna.
+
+Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que
+jamais et nasilla éperdument:
+
+--Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)
+
+Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les
+épaules et murmura à part lui:
+
+«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»
+
+Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:
+
+«Brute!... Il le laisse échapper!»
+
+Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à
+faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale
+correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant.
+
+Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait
+disparu comme par enchantement.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était
+engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la
+Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé.
+
+«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.
+
+Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au
+poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le
+séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la
+dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:
+
+--Enfin! je te tiens!
+
+A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de
+la nuit:
+
+--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.
+
+Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit
+trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement
+de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules,
+ne fit que l'effleurer au bras.
+
+En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le
+couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide
+défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et
+murmura en dégainant, sans se presser:
+
+--Don César!
+
+El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos
+pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété
+qui toucha profondément le chevalier:
+
+--Vous n'êtes pas blessé, monsieur?
+
+--Non, mon enfant, rassurez-vous!
+
+Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui
+s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute.
+Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur
+les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils
+chargèrent avec ensemble.
+
+Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait
+affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don
+César:
+
+--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés
+de nous prendre par-derrière.
+
+La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les
+quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les
+reçurent sans faiblir.
+
+Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois
+ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de
+don César faisait avorter piteusement leur coup.
+
+En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui
+seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis.
+Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.
+
+Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur
+faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici
+qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
+croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son
+épée avec une maîtrise incontestable.
+
+Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le
+cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves,
+pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils
+attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce
+mauvais pas ou à y laisser leur peau.
+
+Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:
+
+--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?
+
+--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs
+paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.
+
+--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle
+raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le
+voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont
+comportés si galamment avec moi ce matin même.
+
+En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler
+Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil
+à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se
+trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant
+et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être
+rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait
+de sa voix mordante:
+
+--Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves
+gentilshommes.
+
+Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de
+parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier
+qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui,
+sans lui, eût été touché à deux reprises différentes.
+
+Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même
+l'avoir vu.
+
+Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était
+ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis
+tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de
+ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant
+paisiblement:
+
+--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés.
+
+Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé.
+Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre
+défaillance.
+
+Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs
+accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle
+fantastique de deux hommes--d'un seul homme eût-on aussi bien pu
+dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,--tenant tête à quatre
+forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à
+gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement
+parés, jamais rendus.
+
+Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:
+
+--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez
+fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de
+suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que
+je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous.
+
+Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant
+cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer
+au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils
+s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur
+se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus
+jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa
+son épée en disant:
+
+--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.
+
+Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme
+s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent
+de même.
+
+Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement:
+
+--C'est bien, messieurs.
+
+Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas,
+lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien
+gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme
+terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les
+yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui
+l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama:
+
+--Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...
+
+Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne
+saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau
+chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un
+sanglot atroce:
+
+--Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...
+
+Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas
+Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent
+avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière
+lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en
+hurlant désespérément:
+
+--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!
+
+Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de
+Bussi-Leclerc.
+
+Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc,
+comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups
+d'ongles en criant:
+
+--Oh! démon! il ne me tuera pas!...
+
+Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de
+tristesse que de colère:
+
+--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A
+chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours
+agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et
+de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu
+geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous
+avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix.
+Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et
+vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes,
+j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment
+trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais,
+pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous
+avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai
+droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma
+vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le
+bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez
+combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci,
+je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la
+grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc,
+vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu
+être.
+
+Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc
+en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui
+s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
+plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix
+presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le
+front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
+qui hurle à la mort.
+
+Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires,
+pâles et raides d'émotion, continua:
+
+--Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce
+matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu,
+ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le
+faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil,
+mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant...
+Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...
+
+Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet
+homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves,
+lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face,
+sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla
+leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles
+sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement.
+
+--Au revoir, monsieur de Pardaillan!
+
+--A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave.
+
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et
+s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il
+était de bon ton pour des mignons.
+
+Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il
+poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de
+don César:
+
+--Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que
+vous devez avoir faim.
+
+
+
+XVIII
+
+DON CRISTOBAL CENTURION
+
+Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous.
+Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au
+bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à
+toute la scène.
+
+Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de
+le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire
+en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour,
+patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.
+
+En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux
+abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser
+l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,
+saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de
+flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille,
+le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui,
+enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné
+de se délecter à si appétissant spectacle.
+
+Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait
+en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les
+pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments
+bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de
+venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour
+couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes,
+gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et
+tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.
+
+Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service,
+Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste
+Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la
+vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:
+
+--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par
+ma foi! j'en avais besoin.
+
+--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,
+vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant
+pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi
+frappé... Il y a certainement autre chose.
+
+Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans
+répondre. Puis, haussant les épaules:
+
+--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don
+César.
+
+Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place
+sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son
+intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:
+
+--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je
+vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.
+
+Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air
+affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles
+elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient
+être le fond de son caractère, il répondit vivement:
+
+--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais
+coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me
+voici à nouveau votre débiteur.
+
+--Comment cela, monsieur?
+
+--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui
+m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!
+
+--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?
+
+--Nécessairement, monsieur.
+
+--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,
+ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,
+attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en
+juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.
+
+Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions
+accumulées devant eux.
+
+............................................................
+
+Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et
+les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un
+personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.
+
+Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance
+d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier
+de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son
+poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était
+tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le
+quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au
+Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de
+l'Alcazar.
+
+Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe
+et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça
+respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale
+des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à
+la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale.
+Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le
+mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une
+porte et s'effaça.
+
+Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était
+celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément
+appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de
+bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces
+à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait
+presque démis le bras.
+
+Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce
+de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le
+personnage.
+
+--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!
+
+Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja
+venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté
+hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.
+
+Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire
+plus ample connaissance avec lui.
+
+Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y
+en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,
+il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation.
+C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se
+connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que
+par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans
+un royaume où prêtres et moines sont légion.
+
+Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont
+l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux
+fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de
+facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la
+conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en
+demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de
+biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits
+pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le
+diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé
+d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
+économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait
+précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre
+pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et
+patientes recherches.
+
+Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance
+avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,
+se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant
+protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce
+temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de
+Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté
+indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.
+Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance.
+Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a
+malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce
+mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net
+à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une
+parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute
+évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.
+
+La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don
+Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et,
+qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.
+
+Durant quelques années, il continua de vivoter.
+
+Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit
+détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement
+le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se
+servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque,
+il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les
+possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou
+vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.
+
+Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était
+merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie,
+en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses
+occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait
+une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là,
+écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore
+rédigeait les plaidoiries de tel avocat.
+
+Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il
+appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une
+de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de
+l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable,
+promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté
+catholique.
+
+Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable,
+et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de
+l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,
+faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de
+le comprendre et de le bien accueillir.
+
+Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il
+pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout,
+capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable
+de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.
+
+Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions
+mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte
+du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel
+serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.
+
+Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien
+accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin
+le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des
+appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas
+moins mirifiques au bravo.
+
+Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu
+exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment
+encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il
+était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne
+se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui
+faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.
+
+Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût
+pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant
+Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il
+restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.
+
+Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le
+colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.
+
+--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.
+
+Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix
+qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une
+sourde irritation:
+
+--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des
+raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.
+
+--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre
+qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste
+déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me
+retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...
+
+Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La
+disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi,
+fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:
+
+--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon
+sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir
+trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans
+votre malheur, vous avez encore du bonheur.
+
+--Comment cela?
+
+--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un
+Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été
+irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
+de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa
+Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre
+votre place...
+
+--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut
+une vengeance.
+
+--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur
+fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le
+Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en
+réponds...
+
+--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?
+
+--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se
+restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait
+l'aumône...
+
+--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...
+
+--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.
+S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il
+faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui
+enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné
+à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable
+du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.
+
+Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:
+
+--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou
+vif, dusse-je démolir la bicoque.
+
+--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en
+faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel
+malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je
+n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...
+
+--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie
+frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.
+
+--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.
+
+Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:
+
+--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,
+dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de
+rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous
+êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est
+certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de
+ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué
+par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres...
+L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me
+couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je
+n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai
+accepté la punition sans murmurer.
+
+--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes
+spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas
+juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.
+
+Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au
+dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en
+serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
+souriant:
+
+--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce
+Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme
+je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se
+fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.
+
+--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que
+veux-tu?
+
+--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main,
+à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais
+entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.
+
+--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se
+dirigeant vers un cabinet d'ébène.
+
+Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant
+piteusement son bras en écharpe:
+
+--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec
+mon bras malade?
+
+--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais
+oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,
+je n'agirai pas sans un ordre écrit.
+
+--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?
+
+Centurion parut réfléchir un instant et soudain:
+
+--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?
+
+Barba Roja haussa ses larges épaules.
+
+--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous
+plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»
+
+Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,
+Centurion dit d'un air détaché:
+
+--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...
+
+--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la
+signature du roi?
+
+--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?
+
+--Cela n'en vaut que mieux.
+
+--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute
+sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou
+religieuses?
+
+L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.
+
+--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps
+passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver
+l'oiseau déniché.
+
+Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il
+murmura:
+
+--Diable! un blanc-seing...
+
+Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:
+
+--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas
+pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...
+
+--Barba Roja se décida brusquement...
+
+--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.
+
+--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi
+puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon
+sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...
+
+Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des
+blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du
+roi et le tendit à Centurion en disant:
+
+--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.
+
+Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja
+avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du
+familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.
+
+Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant
+vers la porte, il s'écria:
+
+--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il
+me faut aller changer ce costume.
+
+Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une
+timidité étrange chez ce colosse, murmura:
+
+--Cristobal!...
+
+Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,
+très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette
+brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:
+
+--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz
+votre sac une bonne fois.
+
+--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.
+
+--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion
+narquois.
+
+--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux
+coups?... reprit Barba Roja.
+
+--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois
+la jeune fille est à l'auberge...
+
+--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage
+s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi
+tout ce que tu voudras!...
+
+--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et
+bas.
+
+Et tout haut:
+
+--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et
+votre amour.
+
+Et, sur ces mots, il s'éclipsa.
+
+
+
+XIX
+
+LE SOUPER
+
+Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion,
+et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait
+d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant,
+comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui
+paraissait incroyable:
+
+«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et
+montrer ce dont je suis capable!»
+
+Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux,
+ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre,
+surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
+s'arrêta et demanda à voix basse:
+
+--Eh bien? L'homme?
+
+--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de
+l'auberge. Il les a mis en fuite.
+
+--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.
+
+--Il lui est venu du secours. El Torero.
+
+--Et maintenant?
+
+--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il
+a appelé Cervantes.
+
+--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens
+m'avertir à la maison des cyprès.
+
+L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la
+nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.
+
+A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert,
+une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de
+massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
+parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure,
+une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage
+comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une
+muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait
+contre toute intrusion intempestive.
+
+Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il
+frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa
+le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après
+avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste
+et somptueux vestibule.
+
+Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre
+d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le
+bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût
+prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et
+l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.
+
+Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce
+cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les
+splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la
+pièce.
+
+Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de
+brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et
+majestueux.
+
+C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à
+un agenouillement.
+
+--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange
+costume du personnage.
+
+--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.
+
+--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.
+
+Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.
+
+Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment
+rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,
+toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla
+s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture
+sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:
+
+--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur
+le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres
+promises.
+
+Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup
+d'oeil.
+
+--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans
+doute...
+
+--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta,
+très calme.
+
+--Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille
+livres!
+
+--Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec
+laquelle vous avez exécuté mes ordres.
+
+Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint
+arquer les lèvres de Fausta.
+
+--Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible
+autorité.
+
+Centurion ne bougea pas.
+
+--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion.
+
+--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous
+annoncer que je tiens Pardaillan.
+
+Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle
+se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque
+prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:
+
+--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?
+
+Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain
+mépris dans le ton de ces paroles.
+
+Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:
+
+--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans
+une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En
+sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds
+comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous
+cueillons l'homme...
+
+--L'homme!... Qui ça, l'homme?
+
+--Mais... Pardaillan...
+
+--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.
+
+--Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le
+chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne
+préfériez que nous l'expédions proprement ad patres...
+
+«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un
+bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan,
+c'est contraire au sens naturel des choses.»
+
+Et, à voix haute, sans nulle raillerie:
+
+--Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer,
+vous et vos dix braves.
+
+--Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?
+
+--J'en suis sûre, dit froidement Fausta.
+
+--Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.
+
+--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de
+Pardaillan.
+
+Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste
+impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques
+lignes:
+
+--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à
+vous si vous le voulez.
+
+--A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire?
+
+--Je vais vous le dire, répondit Fausta.
+
+Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo
+attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son
+sein, et dit:
+
+--Si vous réussissez, ce bon est à vous.
+
+--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.
+
+--Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.
+
+--Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain.
+
+--Qu'est-ce encore?
+
+--Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à
+don Almaran.
+
+--Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.
+
+--Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours.
+Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne
+suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le
+diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je
+devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe...
+Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre
+l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba
+Roja.
+
+--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.
+
+Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.
+
+--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera,
+par ma volonté, livrée à ton parent.
+
+Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie.
+
+Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers
+détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet
+obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et
+qui s'appelait Pardaillan.
+
+Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor
+où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas
+invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans
+un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller
+doucement, la tête penchée sur son épaule.
+
+Cette jeune fille, c'était Giralda.
+
+--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure.
+
+Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au
+bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main
+droite, et entra.
+
+La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée
+surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple,
+éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient
+en assez mauvais état.
+
+Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se
+présenta aussitôt.
+
+Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du
+côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que,
+lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
+qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une
+encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel
+s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face
+de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la
+pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie.
+
+Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit,
+précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées.
+
+Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et
+se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le
+laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte
+de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à
+l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond,
+sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais
+fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions
+anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de
+larges dalles de marbre blanc.
+
+A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui
+n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la
+leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
+inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau,
+fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle
+elle prit une petite pastille.
+
+«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à
+Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui
+n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette
+pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette
+fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je
+n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»
+
+Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla
+légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu
+du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante
+s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement.
+
+Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double
+tour.
+
+--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta.
+Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement
+cette porte.
+
+Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.
+
+Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:
+
+«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi...
+si j'en avais le désir.»
+
+Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le
+Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la
+Giralda, en murmurant:
+
+«Allons styler la petite bohémienne.»
+
+Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par
+elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens,
+Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.
+
+--Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette
+rue? dit-il à don César.
+
+--C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans
+appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi.
+Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant
+vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en
+inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y
+rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.
+
+--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés
+de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?
+
+--Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne
+serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le
+palais.
+
+--Nous serions entrés, assura Cervantes.
+
+--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse
+malice.
+
+--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu...
+et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous
+délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais!
+
+--Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.
+
+--Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé.
+
+--Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la
+plus insigne folie que vous eussiez pu faire.
+
+--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.
+
+--Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!...
+grommela Pardaillan.
+
+--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort?
+reprit-il, s'adressant à Cervantes.
+
+--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien
+vivant, que diable!...
+
+--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis
+mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment
+et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu
+dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?
+
+Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin
+généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.
+
+--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse,
+est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?
+
+--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer
+le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet
+excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces,
+et non pour laver les dalles de cette cour.
+
+--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du
+chevalier, rougissait de plus en plus.
+
+Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir.
+
+--Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César.
+
+--Sans doute... puisque me voici.
+
+--C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes.
+
+--Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...
+
+--Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant.
+
+--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis
+aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...
+
+Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana
+jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans
+la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant
+qu'intrigué, disait:
+
+--Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez
+d'échapper à quelque terrible danger.
+
+Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des
+effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut
+achevé, il s'écria joyeusement:
+
+--Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes
+intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de
+Bussi-Leclerc.
+
+--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais
+tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui
+nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé
+me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu
+s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié
+pour vous avertir du danger.
+
+Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux.
+Tout à coup, redressant la tête:
+
+--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda.
+
+--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.
+
+Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage
+souriant du jeune homme:
+
+--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce
+calme me surprend, je l'avoue.
+
+--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en
+continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda
+s'obstine à ne pas quitter l'Espagne.
+
+--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis
+que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce
+pays est mauvais pour vous comme pour elle.
+
+--C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les
+épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête.
+
+--C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple
+caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda,
+comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque
+temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être
+sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême
+bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être
+ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils
+désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront
+haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se
+meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur
+de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne
+savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus,
+ajouta-t-il avec un accent poignant.
+
+--Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais
+pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches?
+
+--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le
+savez--ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées
+et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire...
+même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses
+recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa
+disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs
+fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir
+avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.
+
+Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le
+Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait
+pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos.
+
+--Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée
+volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?
+
+--La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux.
+Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que
+pensez-vous donc?
+
+--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu
+elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue,
+suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous
+nous mettrons ensemble à sa recherche.
+
+--Vous m'effrayez, monsieur!
+
+--Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme
+habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la
+corrida?
+
+--Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair
+sombre.
+
+--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?
+
+--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a
+fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté
+a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me
+rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez
+bien que je ne saurais me dérober.
+
+--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de
+faire pareille démarche?
+
+--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en
+est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante.
+
+Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant
+par-dessus la table, à voix basse:
+
+--Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une
+étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous
+n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe?
+
+--Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je
+hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et
+vous voyez que je sais respecter un serment.
+
+Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas
+à se méprendre.
+
+«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les
+choses!»
+
+Et, tout haut:
+
+--Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques
+jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout
+le monde...
+
+--Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant,
+dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et
+de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu
+que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou
+dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon
+et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien
+l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai
+donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même
+à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à
+vous, que je connais depuis quelques jours, à peine.
+
+--Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.
+
+--Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté
+qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos
+yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante
+bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce
+sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le
+doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi,
+monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je
+me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert.
+
+--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien
+en face don César:
+
+--En somme, que savez-vous de votre famille?
+
+--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont
+morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille.
+
+--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas
+trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de
+votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît
+comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.
+
+--Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une
+fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni
+ma douleur.
+
+--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan.
+Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non,
+sur ce point?
+
+Le Torero secoua tristement la tête:
+
+--Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien
+sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails,
+l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler
+certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que,
+m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si
+vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre.
+Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme
+mort!
+
+--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre
+naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler
+certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?
+
+--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir
+d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a
+dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère
+sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne...
+Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que
+de ma main.
+
+--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il
+pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui
+lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi
+soit vraiment responsable?
+
+Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu
+pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité,
+le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:
+
+--La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte
+monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je
+sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.
+
+Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:
+
+--Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot,
+soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère
+a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte,
+empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai
+aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la
+compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
+parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma
+famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin
+qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui
+auraient dû me revenir.
+
+Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur
+son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient,
+consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:
+
+--Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une
+femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se
+prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir
+ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi
+crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire
+connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui
+livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni
+prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie
+l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il
+considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de
+vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé,
+la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la
+femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...
+
+--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la
+résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit
+jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été
+assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par
+un serviteur dévoué.
+
+Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un
+air apitoyé, pensait:
+
+«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué
+a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains
+côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?»
+
+Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit:
+
+«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime
+monstrueux?»
+
+
+
+XX
+
+LA MAISON DES CYPRÈS
+
+Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre à une
+question aussi scabreuse lorsqu'il fut tiré d'embarras par l'arrivée
+d'un personnage qui vint sans façon interrompre leur conversation.
+
+C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze ans à peine, noir
+comme une taupe, sec comme un sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais
+singulièrement mobile. Il se campa devant don César et attendit dans une
+attitude pleine de fierté.
+
+--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.
+
+--C'est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avec un laconisme
+plutôt ambigu.
+
+--Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda vivement le Torero.
+
+--Enlevée!...
+
+--Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une même voix.
+
+Au même instant, ils furent debout tous les trois. Don César, atterré
+par cette nouvelle inattendue, jetée aussi brutalement, restait muet de
+stupeur.
+
+--Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec méthode, s'exclama
+Pardaillan.
+
+Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours campé dans sa pose
+pleine de dignité:
+
+--Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?
+
+--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.
+
+--Où?
+
+--Passé la Puerta de las Atarazanas.
+
+--Comment sais-tu cela, toi?
+
+--Je l'ai vu, tiens!
+
+--Raconte ce que tu as vu.
+
+--Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les murs et je me hâtais pour
+arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant
+moi, une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était la Giralda.
+
+--Tu en es sûr?
+
+El Chico eut un sourire entendu:
+
+--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même je ne l'aurais
+pas reconnue, quelle autre que la Giralda eût appelé El Torero à son
+secours? Tiens!...
+
+--Elle m'a appelé?
+
+--Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a crié: «César! César!
+à moi!» puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l'ont
+emportée.
+
+--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?
+
+El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui
+faisait bouillir l'amoureux désespéré:
+
+--Don Centurion, dit-il.
+
+--Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian mourra de ma main!
+
+--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de
+vue le petit homme.
+
+--Le familier que vous avez jeté dehors l'autre jour, dit Cervantes. On
+sait trop pour le compte de qui opère ce sacripant!
+
+--Pour qui?
+
+--Pour don Almaran, dit Barba Roja.
+
+--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?
+
+--Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?
+
+--Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.
+
+Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa là-dessous!...
+Enfin je suis là et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me
+sens de l'affection.»
+
+Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire du petit
+homme:
+
+--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la
+Giralda?
+
+--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!
+
+--Et tu sais où ils l'ont conduite?
+
+--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans ça! fit El Chico en
+levant les épaules.
+
+--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César se dirigeant vers la
+porte.
+
+--Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant lui. Nous avons le
+temps, que diable!
+
+Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience, n'osait pas lui
+résister:
+
+--Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas à le
+regretter.
+
+--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel état
+je suis!
+
+--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme
+vient de raconter est vrai, je réponds de tout... mais diantre! Il ne
+s'agit pas d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.
+
+--Quoi, vous consentirez?...
+
+Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:
+
+--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes, qui se contenta
+d'approuver d'un signe de tête.
+
+--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant à El Chico, tu as
+vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais où ils l'ont
+conduite et tu es accouru le dire à don César.
+
+--Oui, seigneur!
+
+--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César était ici?
+
+El Chico eut une hésitation imperceptible qui n'échappa pourtant pas à
+l'oeil perspicace du chevalier.
+
+--Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit: «Il doit être à
+l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis venu...
+
+Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans l'esprit du chevalier,
+il ajouta:
+
+--Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle vienne avec lui.
+Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous
+vos amis... tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a pris la
+Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs...
+Moi, je peux vous conduire à la maison et puis après, serviteur, je ne
+compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis
+trop petit, tiens!
+
+El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.
+
+--Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait évidemment
+pas la naïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout
+au contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins que...
+
+Et s'adressant à El Chico:
+
+--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?
+
+--Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a don Centurion...
+Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas
+ressortis... J'ai idée qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachés
+dans la maison...
+
+--Allons! décida soudain Pardaillan.
+
+Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.
+
+Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche du Torero,
+tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillan était bien
+persuadé que le guet-apens--en admettant qu'il y eût guet-apens était
+dirigé contre don César. Pas un instant la pensée ne l'effleura qu'il
+pouvait être visé lui-même.
+
+Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions,
+leur unique préoccupation à tous deux était de veiller sur le fils de
+don Carlos, seul menacé.
+
+Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.
+
+La Giralda était en danger, il courait à son secours.
+
+Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert, et maintenant
+d'épais nuages masquaient complètement la lune. La porte du patio
+franchie, ils se trouvèrent dans la nuit noire.
+
+--Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.
+
+--A la maison des Cyprès.
+
+--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.
+
+Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de la petite
+troupe et marcha d'un bon pas.
+
+Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le
+bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda à
+voix basse:
+
+--Êtes-vous sûr de cet enfant?
+
+--Eh oui, morbleu!
+
+--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-être
+même plus. Malgré sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme
+très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune
+difformité. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez
+pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce
+point et n'entend pas la plaisanterie.
+
+--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le préférais enfant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce
+que ce nain? D'où le connaissez-vous? Êtes-vous sûr de lui?
+
+--Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais
+rien... On l'appelle El Chico à cause de sa taille... D'où je le
+connais? Il traîne par les rues de la ville et vit, comme il peut, des
+aumônes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre une bande
+de mauvais drôles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours témoigné
+une certaine affection. Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en
+jurerais pas cependant.
+
+--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.
+
+Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan
+se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voir que nulle
+agression ne s'était encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin
+devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:
+
+--C'est là!
+
+--Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être trompé!... Je
+deviens trop méfiant, sur ma foi!
+
+Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico la désigna
+aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:
+
+--C'est bien commode, tiens!
+
+De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un
+tel marchepied, ne serait qu'un jeu.
+
+El Chico continua:
+
+--Évitez les allées... à cause du sable qui fait du bruit, marchez sur
+le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez réussir sans qu'il y ait
+bataille; sûr qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici, et
+s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.
+
+Et le petit homme fit entendre un léger ululement parfaitement imité.
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-être par
+un reste de méfiance.
+
+El Chico eut un geste d'effroi.
+
+--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens, que voulez-vous que
+je devienne, si vous vous battez?
+
+Don César, qui avait hâte de passer de l'autre côté du mur, tendit sa
+bourse en disant:
+
+---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu
+envers toi. Quoi qu'il arrive, désormais j'aurai soin de toi.
+
+El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit la bourse en disant:
+
+--J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!
+
+--Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit Pardaillan, qui avait cru
+démêler comme une bizarre intonation dans la réponse du petit homme.
+
+Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:
+
+--J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content d'avoir rendu
+service à don César, tiens!
+
+Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la
+borne, eurent tôt fait d'escalader le mur et se laissèrent doucement
+tomber dans les jardins de la maison des Cyprès. Don César voulut
+s'élancer aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:
+
+--Doucement, ne nous exposons pas à un échec par trop de précipitation.
+C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je
+passe le premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi; et vous,
+monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de
+vue, et maintenant plus un mot.
+
+Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan s'avança prudemment,
+évitant les allées sablées comme l'avait judicieusement recommandé El
+Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui faisait
+face.
+
+Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petit filet de
+lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblait bien endormi.
+Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté, aussi
+sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint
+au troisième côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans
+l'angle de la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet
+de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta. Il s'agissait maintenant
+d'atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui se passait à
+l'intérieur.
+
+Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans mot dire,
+reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions.
+
+D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un épais
+gazon qui étouffait le bruit de leurs pas et ils côtoyaient les massifs,
+derrière lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas
+d'alerte.
+
+Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas de la
+fenêtre. Don César et Cervantes suivirent à la file et ne remarquèrent
+rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse qui
+s'étendait presque jusque sous la fenêtre.
+
+Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils n'avaient rien remarqué
+d'anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrent silencieusement et
+se redressèrent tout à coup pour exécuter, avec un ensemble parfait, la
+manoeuvre que voici:
+
+Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière, et étouffèrent
+dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une cape fut lestement jetée sur
+sa tête, vivement entortillée et serrée à l'étouffer. Des poignes
+vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent comme une
+plume avant qu'il eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le
+portèrent dans le massif.
+
+La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante, sans heurt,
+sans bruit, sans à-coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni
+Pardaillan, plus, éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.
+
+Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement Cervantes de son
+manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforçant d'imiter
+l'allure du prisonnier, s'en fut délibérément rejoindre le chevalier et
+don César. Une voix brève prononça:
+
+--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.
+
+Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte hors de la maison en
+moins de temps certes qu'il n'en avaitis à y pénétrer.
+
+Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient parvenus sous la
+fenêtre éclairée.
+
+Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée. Mais c'était un
+rez-de-chaussée assez élevé pour qu'un homme, même de grande taille, ne
+pût atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.
+
+Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustes plantés
+dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passé sa journée
+à se débattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver
+bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément là, sous cette
+fenêtre, la seule éclairée de la mystérieuse demeure.
+
+«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter la besogne»,
+grommela-t-il.»
+
+D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il pensa:
+
+«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumière filtre
+par quantité de fentes et de trous... Mortdiable! cette fenêtre de
+rez-de-chaussée si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs,
+paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui vaille!...»
+
+Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, El Torero,
+impatient comme tous les amoureux, agissait. Il traînait une des deux
+caisses sous la fenêtre, grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste
+qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces nombreuses fentes
+qui paraissaient suspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute
+prudence, s'exclama presque à haute voix:
+
+--Elle est là!...
+
+En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui.
+A ce moment, l'homme qui s'était enveloppé dans le manteau de Cervantes
+s'approchait avec précaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans
+l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de
+suspect, il s'élança d'un bond à côté de don César et regarda, lui
+aussi, oubliant toutes ses appréhensions du coup.
+
+Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre, la Giralda,
+étendue, paraissait profondément endormie.
+
+Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sans parler.
+
+S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirèrent de
+toutes leurs forces réunies.
+
+Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui
+était le plus important.
+
+Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux qu'ils purent sur
+le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient
+d'ouvrir les volets.
+
+A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui
+s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression
+passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme saisit
+dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants,
+comme un corps privé de vie. Chargé de son précieux fardeau, qui ne
+paraissait pas peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se redressa
+et se dirigea vers la porte par où il était entré.
+
+--Vite! rugit don César en donnant de l'épaule contre la fenêtre, il
+l'emporte!
+
+Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes ses forces,
+contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment, et, l'épée à la main, il
+sauta à l'intérieur de la pièce. Au même instant, il entendit un cri
+terrible.
+
+Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don César se
+ramassa pour bondir. Dans le même moment, il fut saisi par les jambes et
+tiré en arrière. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené
+violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance, porté
+lui aussi hors de la maison.
+
+Pardaillan, lui, avait sauté.
+
+Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembler et
+s'écrouler sous lui, et il tomba dans le noir.
+
+Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher, et son épée,
+heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme une masse, fort
+rudement. Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il ne se fit
+aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité la plus complète.
+
+«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»
+
+Et, avec cet air railleur qui lui était familier:
+
+«Ceci me paraît une répétition des appartements si habilement machinés
+du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la même journée, et
+si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion, la vie ne
+sera plus tenable!... Le tour est bien joué, par ma foi! Il n'en reste
+pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
+fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»
+
+S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi qu'il avait coutume
+de faire chaque fois qu'il était victime de quelque terrible mésaventure
+qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas
+su prévoir et éviter, il se leva, se secoua et se tâta.
+
+«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque toujours d'un peu
+de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon épée a dû
+rebondir dans la chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste.
+C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se tirer d'affaire
+avec.»
+
+Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s'assurer que la dague
+y était bien.
+
+Il constata que, si le fourreau était bien accroché au ceinturon, la
+lame, en revanche, avait disparu.
+
+Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Ce fut vite
+fait.
+
+«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble, pas même un peu
+de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce
+plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand
+et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le
+cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?»
+
+En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et
+il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il se baissa et
+chercha à tâtons.
+
+«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme
+dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il été mis ici pour
+moi?... Non, évidemment, sans quoi on m'eût donné de la lumière afin que
+je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous verrons plus tard,
+puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...
+
+Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuter avec
+lui-même; puis, il renifla fortement...
+
+«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant pas un boudoir
+pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme
+autre que Fausta consentirait à descendre de plein gré dans pareil
+tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges sensations. Ma
+respiration s'oppresse... ma tête s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate!
+la damnée Fausta a passé par là!...»
+
+«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de façons différentes, je
+serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»
+
+Comme pour répondre à cette question, un judas s'ouvrit à ce moment dans
+le haut de la voûte. Un imperceptible rai de lumière descendit par les
+fentes du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan reconnut
+aussitôt, prononça ces paroles:
+
+--Pardaillan, tu vas mourir.
+
+--Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce Fausta m'adresse
+la parole, il ne saurait être question que de mort. Voyons ce qu'elle me
+réserve.
+
+--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer,
+tu as échappé au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as échappé
+à l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu
+m'as demandé: «A quel élément aurez-vous recours?» Je te réponds: «A
+l'air.» L'air que tu respires est saturé de poison. Dans deux heures, tu
+ne seras plus qu'un cadavre.
+
+--Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que
+j'étais intrigué par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me
+croirez peut-être pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé
+que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que
+pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai
+pensé, madame.
+
+--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué par l'air que tu
+respires et que j'ai, moi, empoisonné.
+
+Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre
+entre deux êtres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient à travers
+l'épaisseur d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà dans
+la tombe et qui, sur un ton paisible et comme détaché, se disaient des
+choses effrayantes.
+
+Cependant, Pardaillan répondait:
+
+--Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons
+bien solidement attachés, et je crois que je suis homme à résister à
+tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air à mon
+intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotte est
+de me vouloir occire à tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne
+sais pourquoi, par exemple?
+
+--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.
+
+--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire!
+Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'échapperai à votre poison
+comme j'ai échappé à la noyade et au feu.
+
+--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes au poison, tu restes
+condamné quand même.
+
+--Expliquez-moi un peu cela, madame...
+
+--Tu mourras par la faim et par la soif.
+
+--Diable! c'est assez hideux cela, madame!
+
+--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je
+voulu te l'éviter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.
+
+--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là votre habituelle
+circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous êtes
+dit que deux précautions valent mieux qu'une.
+
+--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les
+précautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?
+
+--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour
+voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes
+doigts.
+
+--Cette porte, dont la clef a été jetée dans le fleuve, dans quelques
+heures sera murée... Le mécanisme actionnant le plafond par où tu es
+descendu sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes et sa
+fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde, alors tu seras muré
+vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu
+appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...
+
+--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'échapperai au poison, je
+ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage
+que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
+un peu plus le compte que nous aurons à régler un jour... et que nous
+réglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.
+
+Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, par certains
+autres, ardemment sincère et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait
+eue en son oeuvre s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu
+effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant l'orgueil qui
+la guidait.
+
+Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan. Dès lors, la
+superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-là
+indompté, et superstition et terreur unies exercèrent sur elle leur
+action dissolvante.
+
+Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du même
+coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.
+
+Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la
+légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de
+l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait,
+c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes,
+longuement et patiemment échafaudées.
+
+Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en
+mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était
+invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan
+était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que
+Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où
+elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite
+franchi.
+
+Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait
+plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas
+éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait
+beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité,
+sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué
+pour la frapper mortellement.
+
+Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel
+tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien
+pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite
+inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut
+donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda:
+
+--Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les
+autres?
+
+--Parbleu! assura Pardaillan.
+
+--Pourquoi? haleta Fausta.
+
+Alors, d'une voix mordante qui la glaça:
+
+--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler...
+Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un
+monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à
+ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous
+avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser...
+Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à
+l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas
+une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute
+loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette
+main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous
+ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau.
+
+Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait
+sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant
+plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
+dans son cerveau affolé, elle se répétait:
+
+«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable...
+Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»
+
+Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à
+mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et
+lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme
+extraordinaire reprit le dessus.
+
+Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une
+voix très calme qu'elle répondit:
+
+--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte
+que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.
+
+--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais,
+excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez
+libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
+Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur
+ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me
+contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte
+de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...
+
+Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la
+pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner
+et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et
+s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.
+
+--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.
+
+--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois
+Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir...
+
+Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile,
+endormi... mort, peut-être.
+
+
+
+XXI
+
+CENTURION DOMPTÉ
+
+Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant
+rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés.
+
+Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son
+oreille tendue.
+
+Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en
+ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint
+s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec
+Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans
+sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire
+se posait avec ténacité:
+
+«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?»
+
+Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui
+comptât pour elle:
+
+«Est-il mort ou simplement endormi?»
+
+Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste,
+accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une
+lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à
+obscurcir.
+
+«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une
+épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre
+ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle
+qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté.
+
+«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais
+savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup
+de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée
+que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se
+retournent contre moi.»
+
+Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.
+
+Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un
+timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité.
+
+Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de
+Barba Roja, c'était don Centurion.
+
+--Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait
+pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes,
+vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens,
+intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous
+prendre définitivement à mon service.
+
+--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et
+mon dévouement...
+
+--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La
+princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle
+et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre
+dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que
+vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un
+maître tel que moi.
+
+--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je
+considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante
+princesse que vous êtes.
+
+--Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de
+tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit,
+intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité
+intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme
+des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion,
+de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
+soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous
+élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous
+laisser dans l'ombre.
+
+--Malheureusement, madame.
+
+--Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.
+
+Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair
+regard. Puis, elle laissa tomber:
+
+--Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez
+rêvé.
+
+--Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous
+dites, je serai votre esclave!
+
+--Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse
+en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai
+au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as
+déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu
+l'as dit, tu seras mon esclave.
+
+--Parlez... ordonnez...
+
+Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds,
+chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient
+posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large
+tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient
+le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien
+marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il
+entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait
+parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et
+posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier.
+
+Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage
+religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait
+se croire papesse.
+
+Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil
+dans sa bassesse outrée.
+
+Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de
+Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira
+pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
+blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un
+inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant
+son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement
+dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus
+qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:
+
+--J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et
+je te serai bon maître.
+
+Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé,
+mais resta agenouillé.
+
+Et, sur un ton de souveraine autorité:
+
+--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre
+maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à
+regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal!
+
+Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le
+sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant
+qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être
+quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui
+le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable.
+
+Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta
+reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace:
+
+--Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en
+sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un
+doigt.
+
+Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:
+
+--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque
+j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous
+disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer
+de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt
+vous répond de moi.
+
+--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends.
+Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de
+Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser
+les braves qui vous ont aidé.
+
+Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître
+vivement en songeant à part lui:
+
+«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci,
+c'est du gaspillage...»
+
+Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta.
+Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en
+elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit
+s'il ne voulait pas se faire casser à gages.
+
+En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée,
+lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement:
+
+--Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous
+fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui
+alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir
+scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait
+votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun,
+et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai
+impitoyablement.
+
+Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se
+courbant:
+
+--Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a
+donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous
+le jure, je n'aurai plus de telles idées.
+
+--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:
+
+--Faites entrer cet enfant, ce nain.
+
+Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico.
+
+Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses
+entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la
+majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
+que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence.
+Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait
+pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et,
+respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne
+perdant pas une ligne de sa petite taille.
+
+Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du
+regard, adoucissant sa voix:
+
+--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis?
+
+El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire,
+que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la
+signification de ce mot.
+
+Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.
+
+Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières,
+suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt
+à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec
+indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce
+fut en souriant encore qu'elle dit négligemment:
+
+--Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous
+deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti
+à l'attirer ici?
+
+--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un
+sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute,
+on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.
+
+--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient
+aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée,
+eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.
+
+Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se
+contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent
+paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
+phases.
+
+Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde:
+
+--Non.
+
+--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous
+a promis en mon nom.
+
+El Chico répondit, cette fois sans hésitation:
+
+--Tant pis!
+
+Fausta sourit.
+
+--Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le
+Français?
+
+A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte,
+et, vivement, il dit:
+
+--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César.
+
+Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.
+
+--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de
+lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant
+ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si
+on les frappait eux-mêmes?
+
+Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais
+elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement.
+
+Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il
+n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même
+coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais,
+approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il
+secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta
+ne parvint pas à saisir.
+
+Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour
+l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à
+Centurion qui s'éclipsa aussitôt.
+
+--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est
+une somme considérable pour vous.
+
+Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne
+répondit rien.
+
+A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur
+lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre
+de vue.
+
+--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille
+livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous.
+
+A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico
+ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il
+demeura cloué sur place.
+
+--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
+
+--Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
+
+Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant
+soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux
+mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui
+arracher, en répétant machinalement:
+
+--Cinq mille livres!
+
+--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du
+nain. Vous pouvez vérifier.
+
+Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,
+visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas
+de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés,
+sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait
+quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et
+il bégayait, sur un ton plaintif:
+
+--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
+
+Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en
+laissa rien paraître.
+
+--Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez
+pouvoir... épouser celle que vous aimez.
+
+A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux
+effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la
+tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
+
+--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et
+par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous
+établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais
+vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre
+petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous
+aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...
+
+El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse
+qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
+
+Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut
+irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista
+pas.
+
+--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin
+d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa
+famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez
+maintenant.
+
+El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant,
+comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de
+s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil,
+il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui
+pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se
+redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit
+en courant.
+
+Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque
+El Chico fut sorti, elle songea:
+
+«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi.
+Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru
+démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il
+faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»
+
+Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla
+soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion,
+qui attendait immobile:
+
+--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt
+dans l'oratoire.
+
+Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés,
+elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le
+corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue
+s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.
+
+La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement,
+étendue sur un large lit de repos.
+
+--Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le
+judas et poursuivit son chemin.
+
+Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra
+en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et
+meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au
+bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
+
+--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à
+présumer qu'ils vont visiter la maison.
+
+Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa
+méditation sans plus s'occuper de Centurion.
+
+--Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous
+retirer.
+
+--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
+
+Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après
+avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée
+dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait
+masquée.
+
+--Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.
+
+--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.
+
+Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit
+escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la
+marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le
+bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le
+secret de cette fermeture.
+
+Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans
+une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de
+passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler
+pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain
+était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit
+des pas.
+
+Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une
+galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et
+demanda:
+
+--Faut-il tourner à droite ou à gauche?
+
+--Restez où vous êtes, répondit Fausta.
+
+A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation,
+elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette
+prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement
+peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies
+pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite
+excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort
+caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.
+
+--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
+
+Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.
+
+Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte
+assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse,
+trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes
+banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à
+droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large
+était ainsi aménagé devant l'estrade.
+
+Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à
+quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?
+
+On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans
+la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En
+reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient
+familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu
+livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait
+avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer
+son trouble et disait tranquillement:
+
+--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.
+
+Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes
+allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa
+main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.
+
+Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la
+suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle
+avait laissée ouverte, et:
+
+--Regardez, dit-elle impérieusement.
+
+Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser
+sur sa tête.
+
+Que voyait-il donc de si extraordinaire?
+
+Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés
+dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir
+jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement
+l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.
+
+Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble
+qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte,
+suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait
+ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant
+un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de
+pénétrer.
+
+--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout
+voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend
+tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister,
+invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette
+salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?
+
+Centurion s'écroula à genoux et râla:
+
+--Grâce! Madame!
+
+Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard
+empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du
+pied:
+
+--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service
+pour vous livrer à l'Inquisition!
+
+D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il
+pensait maintenant s'évanouir de joie.
+
+--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.
+
+--La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules.
+Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.
+
+Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:
+
+--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le
+savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me
+livrer.
+
+Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:
+
+--J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices
+effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait,
+madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir
+que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire
+au sort affreux qui eût été le mien.
+
+--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé
+devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des
+choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière
+fois!
+
+--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure.
+Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.
+
+--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?
+
+--Dans deux heures, madame.
+
+--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et
+s'assit dans un fauteuil.
+
+Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.
+
+--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond
+des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque
+part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir
+sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu
+le connais, toi.
+
+--C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.
+
+L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.
+
+--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.
+
+--Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero,
+répondit Centurion sans hésiter.
+
+Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute
+aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans
+soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle
+s'exclama, pâle de rage:
+
+--Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable!
+C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que
+tu me préviens?...
+
+Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans
+un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette
+femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le
+malheureux Centurion terrifié.
+
+--Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas
+interrogé.
+
+Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses
+traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle
+réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion
+qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.
+
+Enfin, elle releva la tête et, très calme:
+
+--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
+racontez-moi tout.
+
+
+
+XXII
+
+LE NAIN A L'OEUVRE
+
+Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages
+dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre
+attention.
+
+Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons
+parler--promu au rang de protagoniste.
+
+Celui-ci est une réduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous
+avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau
+dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure,
+du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé
+tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de
+bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui,
+venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu
+sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines
+besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne
+manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.
+
+Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de
+joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel
+de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit
+au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître
+admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des
+bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité
+considérable, il se dirigeait sans hésitation.
+
+Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec
+dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite
+taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans
+doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se
+débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après
+quoi il se laissa glisser à terre.
+
+Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea
+l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que
+le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur.
+Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour
+franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il
+fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au
+tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat,
+il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa
+tomber doucement hors de la propriété.
+
+Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et
+drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans
+ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il
+à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des
+instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus
+simplement, S'était-il endormi.
+
+Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la
+nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.
+
+C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de
+Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de
+campagne.
+
+El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:
+
+--Tiens! il est temps... Allons!
+
+Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété,
+ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait
+attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il
+pouvait.
+
+Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux
+masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des
+soubresauts fantastiques.
+
+El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires
+rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il
+s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
+présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et
+congrûment ficelés des pieds à la tête.
+
+Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se
+mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de
+la cape oui l'étouffait.
+
+--El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime
+fut enfin dégagé.
+
+Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente,
+l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût
+laissé prendre.
+
+Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le
+temps de remercier son sauveur--ou prétendu tel--il s'écria:
+
+--Vite! aide-moi!
+
+Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon
+d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.
+
+--Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.
+
+C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et,
+d'une voix enrouée, s'écria:
+
+--Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.
+
+--Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à
+perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!
+
+C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené
+et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute
+nécessité, lui laisser le temps de se remettre:
+
+--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à
+moitié étranglé, bredouilla-t-il.
+
+Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans
+cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui
+s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps
+pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose
+qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes
+lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en
+s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le
+nain:
+
+--Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas
+guetter du côté de la porte?
+
+Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:
+
+--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu
+savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car,
+sans moi...
+
+Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à
+terre.
+
+El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes,
+qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son
+attitude.
+
+D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:
+
+--Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit
+bâillon.
+
+-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.
+
+--Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.
+
+Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était
+arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du
+ravisseur de la Giralda.
+
+--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne
+sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en
+tire.
+
+--Hélas! soupira le Torero.
+
+Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes
+monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur.
+Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui
+les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit
+El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de
+l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le
+Torero et se hissa sur le mur:
+
+--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille,
+grommela-t-il.
+
+Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit
+avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du
+mur.
+
+Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés
+du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures
+intentions.
+
+Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des
+précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un
+temps précieux.
+
+Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient
+droit devant eux.
+
+Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.
+
+Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain,
+qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se
+rendre compte peut-être.
+
+En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la
+porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero
+porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.
+
+Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée
+les splendeurs du vestibule.
+
+--Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule,
+c'est ici la demeure d'un prince.
+
+Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière
+était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent
+tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait
+remis au nain la somme de cinq mille livres.
+
+Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était
+un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une
+lumière discrète.
+
+--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du
+roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en
+laquais.
+
+En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait
+voulu leur faciliter la besogne--ce qui eût été une pure folie--il
+fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement
+habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait
+être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de
+gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage
+n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes.
+Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à
+l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus
+comme grêle sur les indiscrets visiteurs.
+
+Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu
+encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous
+deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient
+pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.
+
+En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda--qui lui
+paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan,
+qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par
+amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver
+le chevalier s'il n'était pas trop tard.
+
+Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses
+amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur
+peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement
+résolus...
+
+Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.
+
+Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta,
+était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes
+suspendues au plafond de distance en distance.
+
+Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si
+cette opulente demeure était habitée.
+
+Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte
+qu'il rencontra.
+
+--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.
+
+Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain.
+La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait
+profondément.
+
+Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne
+répondait pas à son appel.
+
+--Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!
+
+En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune
+fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu,
+s'abandonna mollement sur les coussins.
+
+--Morte! sanglota l'amoureux livide.
+
+--Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est
+qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.
+
+--C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à
+la joie la plus vive. Elle vit!
+
+A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque
+aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir
+le Torero à ses pieds et elle lui sourit.
+
+--Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.
+
+Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.
+
+Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se
+parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une
+fraîcheur exquise.
+
+Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de
+tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux
+mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie
+cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de
+grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son
+teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de
+sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose
+chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.
+
+Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le
+langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas
+amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
+il s'écria donc, sans façon:
+
+--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!
+
+Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa
+aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des
+yeux de l'amante.
+
+--Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.
+
+Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux
+étonnés.
+
+--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!
+
+--Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a
+délivrée?
+
+--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je
+n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.
+
+Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être
+stupéfaits.
+
+--Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai
+trouvée ici, endormie?
+
+--Je vous attendais.
+
+--Vous saviez donc que je devais venir?
+
+--Sans doute!
+
+La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement
+sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à
+la situation.
+
+Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme
+inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de
+ce qui se passait autour de lui.
+
+Cependant, le Torero s'exclamait:
+
+--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je
+viendrais ici?
+
+--La princesse.
+
+--Quelle princesse?
+
+--Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom.
+Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de
+vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger;
+qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!
+
+--Voilà qui est étrange! murmura don César.
+
+--Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux
+serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.
+
+--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais,
+emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut
+en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!
+
+--Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne
+dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas
+trouvé toutes les portes ouvertes?
+
+--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.
+
+--Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement
+le Torero.
+
+--Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du
+moins me l'a-t-elle assuré.
+
+--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.
+
+Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.
+
+--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans
+crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a
+assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le
+mensonge.
+
+--Allons! décida brusquement El Torero.
+
+Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et
+se disposa à éclairer la petite troupe.
+
+La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement,
+sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la
+maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où
+ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à
+clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.
+
+Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.
+
+Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils
+avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait
+obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait
+l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore
+une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques
+meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne
+laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.
+
+Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui
+qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de
+l'éternel sommeil.
+
+Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il
+aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes,
+qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses
+présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don
+César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme
+restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt
+puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan
+était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.
+
+Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César
+décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez
+soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse
+princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de
+campagne.
+
+Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte
+que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas
+fermée à clef.
+
+--C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous
+n'avions qu'à entrer tranquillement.
+
+Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui
+marchait en éclaireur.
+
+Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant
+dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:
+
+--Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il
+avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.
+
+Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.
+
+--Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.
+
+--Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.
+
+L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une
+parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du
+chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de
+la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda
+avec une tendre inquiétude:
+
+--Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan
+vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir
+sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!
+
+El Torero répondit doucement:
+
+--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est
+devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui
+porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il
+saura se tirer d'affaire sans notre assistance.
+
+--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas
+un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres
+privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque
+fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes
+dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur
+secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!
+
+Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres
+manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis
+quelques jours à peine.
+
+Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un
+air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:
+
+--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si
+chagrin?
+
+--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement
+qu'El Chico est venu nous raconter?
+
+--C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il
+voulait en venir.
+
+--Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?
+
+--Par Centurion.
+
+--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre
+compte.
+
+--Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.
+
+Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la
+tenait par le bras.
+
+Simplement, don César était jaloux.
+
+Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix
+qui tremblait:
+
+--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que
+vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne
+cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très
+facile.
+
+Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant,
+il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez
+puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta
+de répondre en souriant:
+
+--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de
+celui que vous savez.
+
+--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?
+
+--Pour la princesse, dit Giralda en riant.
+
+--La princesse!... Je ne comprends plus.
+
+--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi,
+César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?
+
+--Eh bien? Vous avez été encore déçue?
+
+--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.
+
+--Vous connaissez votre famille?
+
+--Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.
+
+--Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans
+ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme
+vous le pensiez?
+
+--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon
+père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très
+pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
+fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille
+du peuple.
+
+Don César la serra plus fortement dans ses bras.
+
+--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai
+davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous
+êtes tout pour moi.
+
+La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut
+un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
+reprit:
+
+--Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent
+leurrée.
+
+--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce
+que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée,
+autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez
+que l'avantage n'est pas bien grand.
+
+La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait
+de son baptême avec une telle désinvolture.
+
+--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup,
+au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue
+sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée
+sur l'ordre de cette princesse inconnue?
+
+--Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses
+hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on
+allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de
+ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais
+jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
+que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me
+retirer à l'instant si je le désirais.
+
+--Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous
+a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire
+avec elle?
+
+--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment?
+Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières
+années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité
+avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques,
+celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?
+
+--C'est vrai, murmura don César, dépité.
+
+--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a
+plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis
+longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même
+arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que
+Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa
+dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
+a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui
+a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il
+a été contraint de faire.
+
+--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas
+s'intéresse-t-elle ainsi à vous?
+
+--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée--c'est elle qui
+parle--de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en
+aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu
+tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de
+recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a
+profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
+joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.
+
+--En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable
+d'un grand service.
+
+--Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin,
+pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la
+princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
+que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois
+vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre
+vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je
+me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait
+assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait
+avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce
+quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.
+
+Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant
+radieux.
+
+Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui
+la firent rougir de plaisir.
+
+Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la
+Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne
+laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:
+
+--Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me
+menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?
+
+--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est
+aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre
+famille.
+
+--Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?
+
+--Oui, César, dit la Giralda, gravement.
+
+--Elle vous a dit ce nom?
+
+--Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.
+
+--Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance?
+demanda El Torero, frémissant d'espoir.
+
+--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.
+
+--Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir
+cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce
+qu'étaient les miens!
+
+Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter
+attention à lui, Cervantes se disait:
+
+«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et
+possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui
+il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
+révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue
+de parler?»
+
+Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût
+survenu rien de fâcheux.
+
+Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était
+silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne
+tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale,
+connue seulement des intimes de la maison.
+
+Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte
+s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier
+Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et
+curieux.
+
+En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire
+pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses
+sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement
+sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion
+intense qui s'était emparée de lui.
+
+Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce
+sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.
+
+Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût
+démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe
+d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres
+considérés comme d'une essence supérieure.
+
+Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très
+cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent
+malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse,
+fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait
+garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif
+eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi
+maternelle.
+
+De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique
+grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont
+les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée.
+Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet
+vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
+méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit
+maître, au petit tyran.
+
+Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande
+pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité
+d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait
+cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était
+Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités
+d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui
+paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.
+
+Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.
+
+En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration
+étaient parfaitement justifiées.
+
+Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa
+pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués
+étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance
+naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des
+yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu
+sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et
+ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la
+noblesse.
+
+Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa
+condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil
+paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car
+ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les
+caprices de cette enfant gâtée.
+
+Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant
+avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au
+corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
+finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré,
+chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie
+Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds
+et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.
+
+Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait
+être un bien grand seigneur--comme ce Français--ou un bon vieil
+ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendît à servir
+elle-même.
+
+Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien
+qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un
+sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec
+cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.
+
+Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette
+rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela
+suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.
+
+Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio,
+Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle
+se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.
+
+Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.
+
+On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de
+ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus
+personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa
+tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.
+
+Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en
+marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui
+venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal.
+Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite
+Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de
+larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait
+formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.
+
+Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des
+réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection
+bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les
+nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de
+dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité
+qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.
+
+Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure,
+voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de
+chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du
+maître.
+
+--M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.
+
+La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put
+balbutier d'une voix étranglée:
+
+--Non, seigneur César.
+
+--J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air
+consterné.
+
+La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle
+demanda:
+
+--Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui
+est rien arrivé de fâcheux.
+
+--Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que
+demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.
+
+Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à
+laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance
+soudaine.
+
+Personne, hormis la servante, qui clama:
+
+--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!
+
+El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha
+vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.
+
+Sans rien remarquer, Cervantes reprit:
+
+--Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit
+ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.
+
+Le Torero approuva d'un signe de tête.
+
+Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la
+servante.
+
+Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de
+regagner la chambre qui lui était destinée.
+
+Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié
+et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de
+pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de
+son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air
+fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard
+montrait clairement qu'il était content de cette amitié.
+
+
+
+XXIII
+
+EL CHICO ET JUANA
+
+Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau,
+auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle»,
+bien triste et agitée.
+
+La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé,
+si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute
+son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que
+remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre
+ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et,
+si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand
+renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon.
+Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute
+jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût
+convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à
+jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de
+la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De
+là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le
+Chico.
+
+Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à
+la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le
+monde.
+
+Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose
+monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être,
+enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître
+ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait
+si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme,
+il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune
+fille se montrait même très fière.
+
+Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille.
+Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.
+
+Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu,
+elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait
+quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa
+poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour
+elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié.
+D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester
+toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui.
+Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que
+deviendrait-il sans elle?
+
+Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et
+l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible,
+par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans
+doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus
+pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement.
+Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu
+devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était
+trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient
+vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de
+Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus
+ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait,
+parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne
+savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.
+
+Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire
+qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette
+pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui,
+bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible,
+voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour
+réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame
+s'était moquée de lui!
+
+Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une
+dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à
+la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte
+depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu
+précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom
+de Barbara.
+
+Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord,
+à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût
+avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement
+contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et
+louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour
+était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.
+
+Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par
+le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que
+Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui
+allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le
+fallacieux prétexte qu'il était trop petit.
+
+La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a
+pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était
+demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
+vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de
+bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un
+homme libre.
+
+Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les
+plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait
+libéralement le gîte et la pâtée.
+
+La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être
+l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa
+susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose
+qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
+de suite le souffre-douleur de tous.
+
+Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin
+de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et
+ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la
+merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui
+ménageaient ni les humiliations ni les coups.
+
+Jamais il n'avait été aussi malheureux.
+
+Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans
+nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut.
+Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
+gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste
+jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne
+permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et
+tendait la main.
+
+Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert
+de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était
+fier et content.
+
+Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en
+plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.
+
+Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne
+Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'était assez naturel--au
+seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.
+
+Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il
+était si petit--et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de
+la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
+alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait,
+surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était,
+d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux
+et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.
+
+Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main,
+saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.
+
+Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine,
+il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que
+Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était
+arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait
+accourir Manuel et les serviteurs.
+
+Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les
+mains jointes, il avait murmuré:
+
+--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.
+
+Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des
+pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très
+contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:
+
+--Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me
+retenir de crier comme une sotte.
+
+Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait
+pris de très haut avec lui:
+
+--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu
+reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans
+regrets? Ingrat!
+
+--Je voulais te voir, Juana.
+
+--Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours
+d'oubli?
+
+Très triste, il répondit:
+
+--Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je
+suis venu ainsi tous les jours.
+
+--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu
+jamais montré?
+
+--Je pensais qu'on m'aurait chassé.
+
+Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant
+les épaules:
+
+--Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je
+n'aurais pas fait cela, moi.
+
+--Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?
+
+L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de
+suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle
+se gardait bien d'avouer--peut-être l'avait-elle découvert plus d'une
+fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son
+embarras, elle reprit, grondeuse:
+
+--Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment
+n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être
+propre, au moins?
+
+Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.
+
+Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en
+le regardant finement:
+
+--N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées
+parfois sur ma fenêtre?
+
+Il rougit et fit signe que oui de la tête.
+
+--Pourquoi as-tu fait cela?
+
+--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal;
+mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais
+et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.
+
+--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre?
+Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me
+serais jamais pardonné ta mort?
+
+Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle
+l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon
+rire clair:
+
+--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit,
+tiens!
+
+--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon
+coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes
+fleurs toi-même, je serai plus tranquille.
+
+--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.
+
+Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:
+
+--A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense?
+dit-elle.
+
+--Mais ton père?
+
+Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui
+l'embarrassait et trancha:
+
+--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?
+
+Il joignit les mains avec un air extasié.
+
+--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas
+avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et,
+pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire
+de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.
+
+Il secoua la tête et ne bougea pas.
+
+Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit
+avec des larmes dans la voix:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:
+
+--Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te
+révoltes?
+
+Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:
+
+--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le
+feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.
+
+Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il
+baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses
+petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande
+tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se
+passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine
+de ne pas insister.
+
+--Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant
+au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais
+besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que
+je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me
+promets-tu de ne pas oublier?
+
+Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors,
+ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il
+lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres
+sur la pointe de son petit soulier de satin.
+
+Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa
+beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe
+de malice nuancée de pitié.
+
+Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son
+être:
+
+--Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.
+
+Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement
+triomphante:
+
+--Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!
+
+--Non! dit-il encore doucement.
+
+Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai
+demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.
+
+Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par
+quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne
+saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était
+superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux,
+comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui
+faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il
+était.
+
+Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.
+
+D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le
+voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les
+physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur
+admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.
+
+Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il
+n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait
+soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
+seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.
+
+Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le
+pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait
+accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.
+
+A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico
+s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux
+que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils
+consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la
+coquetterie était son péché mignon.
+
+Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel,
+et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi
+heureuse que lui.
+
+Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes
+ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.
+
+Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop
+fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le
+Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas
+besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement
+dans sa petite main à elle.
+
+Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par
+la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à
+le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle.
+L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle
+était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée
+de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses
+sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son
+caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune
+affection en dehors d'elle.
+
+Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort
+exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert
+à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même
+momentanée.
+
+Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne
+l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta,
+lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble
+dans son âme jusque-là peut-être résignée.
+
+Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier
+comme tous les autres hommes?
+
+Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne
+soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur,
+si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision
+universelle?
+
+Et Juana? L'aimait-elle?
+
+Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le
+connaissait que trop.
+
+La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.
+
+--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais
+que se passe-t-il donc?
+
+--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai
+me coucher que lorsque j'aurai fini.
+
+--Ne suis-je plus bonne à vous aider?
+
+--J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.
+
+Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates
+traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.
+
+Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne
+obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les
+marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser
+de son escabeau et il attendit debout.
+
+La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se
+laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la
+table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un
+mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.
+
+Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et
+luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid
+des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les
+posa sur lui en les tapotant doucement.
+
+Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop
+préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et
+délicats dont il l'entourait.
+
+Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon
+chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses
+pieds, comme pour lui dire:
+
+«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi
+silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:
+
+--Tu souffres, petite maîtresse?
+
+Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait
+émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa
+tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement,
+silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.
+
+--Pauvre Juana! dit-il encore.
+
+Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord.
+Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et
+ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb
+fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation,
+il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un
+sourire stoïque aux lèvres, il dit:
+
+--Tu l'aimes donc bien?
+
+--Qui?
+
+Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle
+comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute
+désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car
+elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes,
+elle dit avec une naïveté touchante:
+
+--Je ne sais pas!
+
+Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal
+n'était peut-être pas irréparable.
+
+Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément,
+douloureux dans sa cruauté involontaire.
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant
+d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont
+dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement,
+ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des
+assassins maudits... oui, maudits.
+
+Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons
+furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi.
+Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon
+pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement,
+il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une
+seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur
+physique:
+
+«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais
+j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire
+aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me
+resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»
+
+Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en
+pleurant doucement:
+
+--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne
+le vois plus.
+
+Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un
+enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant,
+sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les
+arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:
+
+--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.
+
+Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:
+
+--Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et
+dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le
+ramènerai.
+
+La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui
+l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.
+
+--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi
+qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don
+César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!
+
+--Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.
+
+Honteuse, elle le lâcha.
+
+--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je
+suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.
+
+--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de
+moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle...
+pardonne-moi.
+
+Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien
+fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa
+tendrement.
+
+--Que comptes-tu faire? dit-elle.
+
+--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est
+moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.
+
+Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:
+
+--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je
+t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.
+
+Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le
+faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui
+faisait mal.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu
+d'aller te reposer?
+
+--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.
+
+--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu
+seras fatiguée et il te trouvera laide.
+
+Et il souriait en disant cela, le malheureux.
+
+Et elle eut la cruauté de dire:
+
+--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve
+laide.
+
+--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?
+
+Elle tressaillit et pâlit affreusement.
+
+Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la
+petite Juana.
+
+Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et
+si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle
+l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
+courir.
+
+Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait,
+trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment
+il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme
+elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.
+
+Alors, que pouvait-elle espérer?
+
+Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle
+n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de
+banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il
+n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir
+quelconque, quelle folie!
+
+--Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le
+reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan
+retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit
+à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul
+ne le mérite plus que toi.
+
+Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la
+joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur
+lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant
+doucement:
+
+--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un
+peu en t'attendant.
+
+
+
+XXIV
+
+SUITE DES AVENTURES DU NAIN
+
+Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine,
+plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans
+appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants,
+de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;
+
+Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une
+ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était
+vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa
+taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
+sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.
+
+S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué
+jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait
+de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses
+paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant
+ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.
+
+Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire
+que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis.
+Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air
+furieux:
+
+«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire
+maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps
+doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
+Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»
+
+Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le
+cours de ses réflexions.
+
+«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes
+de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le
+conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté
+dans le fleuve.»
+
+Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles
+se jouait un sourire rusé.
+
+«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de
+la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je
+ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idée lui parut absurde.
+
+«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez
+elle!» reprit-il. Il s'arrêta un instant et réfléchit:
+
+«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les
+caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français
+vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite
+maîtresse?... Est-ce possible?...»
+
+Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche,
+il pensa:
+
+«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait,
+m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni
+monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si
+grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le
+voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime
+tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle
+pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la
+femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»
+
+Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la
+lutte reprit dans cette conscience aux abois:
+
+«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens
+plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant
+eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne
+revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et
+Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle
+l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin.
+Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si
+je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même...
+Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me
+retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»
+
+Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:
+
+«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un
+autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai
+rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!...
+Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera
+peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en
+demande pas davantage...»
+
+C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme
+décidait là.
+
+Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt
+la maison des Cyprès.
+
+Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir.
+La porte résista. Il eut un sourire.
+
+«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées
+maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent.
+Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du
+fleuve.»
+
+Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il
+se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons.
+Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la
+corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons
+se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint
+bon.
+
+Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt,
+il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa
+glisser à terre.
+
+Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor.
+Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don
+César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant
+parfaitement réussi son expédition.
+
+Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le
+fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne
+l'observait.
+
+On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel,
+maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient
+lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux,
+il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont
+les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.
+
+El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec
+une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt
+cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps
+sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au
+travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par
+laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le
+barreau en place.
+
+Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très
+basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en
+différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter
+les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
+ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au
+moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi
+elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se
+mettre à l'abri d'une irruption inattendue.
+
+El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours
+du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes
+secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces
+secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement
+la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du
+premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite
+sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était
+installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il
+n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que
+le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher.
+Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement,
+patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le
+hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie
+des ouvertures secrètes de ces substructions.
+
+Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se
+redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant,
+de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui,
+il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très
+raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en
+paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que
+s'il avait été éclairé.
+
+Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front
+vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha
+des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée
+au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de
+monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction.
+Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les
+dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme
+ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:
+
+«Enfin, me voici chez moi!»
+
+Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même,
+il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il
+toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il
+avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute
+la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.
+
+Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la
+franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira
+faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.
+
+C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce
+réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était
+assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il
+y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du
+sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche,
+et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps
+blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit
+confortable.
+
+Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un
+petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une
+petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout
+cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.
+
+C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail
+devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un
+volet de bois.
+
+Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le
+volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa
+demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!
+
+Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan
+n'était pas mort par le poison.
+
+Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil
+se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un
+oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des
+émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau
+engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire
+et paralysait l'intelligence.
+
+Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea,
+la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle,
+il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.
+
+Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.
+
+Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il échapperait
+au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait
+sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait
+avoir.
+
+Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il
+avait échappé au poison. Il gouailla:
+
+«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long
+feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à
+réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne
+mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne
+m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me
+comble vraiment de ses attentions.»
+
+Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait
+pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un
+instant et murmura:
+
+«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers
+qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.
+
+«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné.
+Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable
+qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit
+possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»
+
+Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment,
+autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui
+l'enveloppait.
+
+Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi,
+le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de
+quelques instants.
+
+«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être
+plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de
+Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons
+l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»
+
+Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les
+dalles et attendit le retour de ses forces.
+
+Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour
+reprendre son travail.
+
+Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long,
+l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et,
+restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il
+murmura:
+
+«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues
+recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»
+
+Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.
+
+«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force
+de lutter?»
+
+Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer
+les articulations de ses bras.
+
+«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop
+nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»
+
+Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif,
+prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement.
+Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.
+
+Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait
+lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans
+bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou
+de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.
+
+Ses mains ne s'abattirent pas.
+
+Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit
+surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec
+ébahissement:
+
+«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»
+
+Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:
+
+«Enfin! Me voilà chez moi!»
+
+«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche
+pourtant pas dans ce tombeau.»
+
+La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus
+maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.
+
+El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas,
+ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa
+chandelle.
+
+«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez
+lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures.
+Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier
+d'un peu près!»
+
+El Chico avait--deuxième imprudence--laissé sa porte ouverte. En
+rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil
+indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte
+d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans
+l'aménagement de son mystérieux retrait.
+
+Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions
+contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le
+mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle
+faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié
+pour le pauvre petit déshérité.
+
+Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à
+l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico
+était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.
+
+Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac
+et le vida sur la table.
+
+«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit
+mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»
+
+«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit
+Chico, comme pour le renseigner.
+
+«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît
+des princesses!
+
+Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma
+dans son oeil.
+
+«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le
+prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton
+m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»
+
+Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla
+à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la
+table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don
+César et fit son compte à haute voix.
+
+«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.
+
+«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent
+pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»
+
+«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère:
+à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle
+aime le Français!»
+
+«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du
+nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas
+un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»
+
+«Et le Français est mort!» continua le Chico.
+
+«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»
+
+«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana,
+eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en
+acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et
+des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»
+
+Il rayonnait, le Chico.
+
+«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.
+
+La joie du nain tomba soudain. Il râla:
+
+«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me
+voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être
+d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes
+cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»
+
+Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.
+
+«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit
+bout d'homme!»
+
+Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il
+s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil
+froncé, et murmura:
+
+«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que
+ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait
+pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait
+fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»
+
+Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat
+qui se livrait dans l'esprit du nain.
+
+Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les
+apartés du chevalier:
+
+«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible
+de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»
+
+«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à
+moi!»
+
+«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de
+Juana.»
+
+«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience,
+morbleu!»
+
+«Si le Français est vivant et que je le sauve...»
+
+«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»
+
+«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer?
+Elle est si jolie!»
+
+«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent
+que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»
+
+«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»
+
+«Encore! Décidément, c'est une manie!»
+
+«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que
+j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son
+bonheur.»
+
+«Superbe idée, par ma foi!»
+
+«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»
+
+«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.
+
+Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans
+son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.
+
+«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer
+à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots
+vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:
+
+«Allons!»
+
+Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les
+dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:
+
+«Le Français!»
+
+Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si
+vite... Là surtout... Il s'inquiéta:
+
+«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et
+je ne me suis pas retourné.
+
+Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...»
+
+Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil,
+tout en paraissant profondément endormi.
+
+«Serait-il mort?» songea le nain.
+
+Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou
+d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et
+rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien
+résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui
+disant qu'il accomplissait un acte héroïque.
+
+Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa
+respiration.
+
+«Il dort!» fit-il.
+
+Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un
+hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête:
+
+«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et
+qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est
+peut-être pour cela que Juana l'aime.»
+
+El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout
+en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne
+soupçonnait pas.
+
+
+
+XXV
+
+OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI
+
+Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci
+feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle
+qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son
+séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le
+nain debout devant lui.
+
+--Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà donc prisonnier aussi,
+pauvre petit!
+
+--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit le Chico avec
+gravité.
+
+--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux?
+N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.
+
+Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:
+
+--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!
+
+--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici,
+toi?
+
+--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!
+
+En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans
+chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes qui rivaient les
+plaques épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.
+
+--Voilà! dit simplement le Chico.
+
+--Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf. C'est par là que
+tu es venu pendant que je dormais?
+
+Le Chico fit signe que oui de la tête.
+
+--Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous allons nous en aller?
+
+Nouveau signe de tête affirmatif.
+
+--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.
+
+--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que
+j'étais enfermé ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu étais
+venu me chercher?
+
+--Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, j'ignorais que
+vous fussiez ici.
+
+--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?
+
+Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras.
+Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.
+
+--C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.
+
+Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.
+
+--Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans
+cette manière de sépulture?
+
+Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un sot. Il haïssait
+Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'à l'aveuglement. S'il avait
+pu, il aurait tué Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
+n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce
+qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival à la mort pour
+une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de
+charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté!
+
+Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, répondit
+franchement:
+
+--Non, mais je loge ici.
+
+Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma sa chandelle.
+Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrière lui.
+
+--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.
+
+Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux éclairer
+les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en même temps il
+éclairait en plein le sac d'or étalé sur les dalles.
+
+--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit
+rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette
+manière de tombeau?
+
+--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres
+pour moi. Ici, je suis en sûreté.
+
+Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.
+
+--On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.
+
+--Jamais!
+
+--Ceux de la maison, là-haut?
+
+--Non plus. Personne ne connaît cette cache. Tiens! il y en a des caches
+dans la maison que nul ne connaît, hormis moi.
+
+Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement à
+terre.
+
+Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de ce geste,
+comme il avait été touché du compliment sur son logis. Il lui semblait
+que ce seigneur si brave et si fort ne consentait à s'asseoir ainsi sur
+les dalles froides que pour ne pas l'écraser de sa superbe taille, lui,
+Chico, si petit. Il croyait n'éprouver que de la haine pour ce rival, et
+il était tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide de
+sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait à de la sympathie; il
+en était stupide et indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce
+qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange qui pesait sur
+lui, le petit homme dit:
+
+--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.
+
+--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connaît cette cache,
+comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nous pouvons bien causer un
+peu.
+
+--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par où je passe
+d'habitude, moi.
+
+--Parce que?
+
+--Vous êtes trop grand, tiens!
+
+--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par où je pourrai passer?
+Oui!... Tout va bien.
+
+--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.
+
+--Ces souterrains sont donc habités?
+
+--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se réunissent là-dedans...
+Aujourd'hui, justement, il y a une réunion.
+
+--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le
+chevalier.
+
+--Je ne sais pas, seigneur.
+
+Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en
+dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger
+sourire et poursuivit:
+
+--Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et
+de soif.
+
+Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage.
+
+--Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!
+
+--En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une
+princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement
+pour toi...
+
+En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait
+doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger
+voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le
+complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant
+que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient
+dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une
+terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en
+souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très
+simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses,
+qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées
+accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de
+l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le
+soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en
+lui?
+
+Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes
+qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à
+leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
+bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la
+situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune
+colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi
+conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature
+inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi?
+
+Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le
+haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie
+aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment
+devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la
+générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir
+que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté?
+Pourquoi enfin--et ceci paraîtra peut-être une contradiction?--pourquoi
+ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit
+qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne
+nous chargeons pas d'expliquer.
+
+Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peu comme un
+pur-sang sauvage aux mains d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer
+et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir à la
+cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement le chemin par où
+elle veut le faire passer.
+
+Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:
+
+--Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis
+pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, à compter d'aujourd'hui,
+t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frère pour moi. Tu
+n'auras plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier de
+Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il
+aime et estime. Voici ma main, Chico.
+
+En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y
+avait comme une lueur de malice.
+
+Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner
+l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eût eu peur
+de se brûler au contact de cette main qui se tendait à lui, largement
+ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.
+
+Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua
+d'un léger sourire.
+
+--Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la
+main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à
+qui je la tends ainsi.
+
+--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.
+
+--Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de
+serrer ma main?
+
+Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de
+honte... ou de fureur:
+
+--Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.
+
+--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garçon que je
+croyais? Quel crime as-tu donc commis?
+
+Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il était par des
+sentiments contraires, éclata soudain.
+
+--Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de
+votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien,
+rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait
+vous tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on m'avait
+donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant
+d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré, aux
+pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.
+
+--Tu as fait cela? gronda Pardaillan.
+
+--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant
+fièrement son regard.
+
+--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta
+prière, ta dernière heure est venue.
+
+Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêles
+épaules d'El Chico, qui ployèrent. Devant la pitié qui éclatait parfois
+très visible sur le visage du chevalier, le nain s'était trouvé
+paralysé, indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le
+sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son coeur, car, malgré
+sa petite taille et sa faiblesse, il n'en était pas moins très
+chatouilleux.
+
+Devant la colère et la menace--réelles et simulées--il retrouva le calme
+qui lui avait fait défaut jusque là.
+
+Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il de trouver en un
+éclair la solution vainement cherchée jusqu'alors: mourir étouffé, broyé
+par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi était
+perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain? La dalle du
+cachot, il est vrai, était soulevée.
+
+Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où il lui serait
+impossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait la paroi.
+Il n'aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait
+se tenir d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si brave...
+mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain
+maintenant il se condamnait lui-même.
+
+Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... Mais il arriva
+que le rival abhorré relâcha son étreinte. Il arriva que l'ironie
+du regard avait fait place à une telle douceur, il arriva que cette
+physionomie, l'instant d'avant si menaçante et si terrible, exprima une
+telle bonté, une telle mansuétude, que le Chico, qui le regardait bien
+en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporté malgré lui, comme
+il aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, sans chercher à se
+dégager:
+
+--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?
+
+--Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis là! Et moi qui n'y
+pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre,
+promit Pardaillan.
+
+Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant, l'affolant
+sourire recommençait à se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et,
+comme s'il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, il dit
+rudement:
+
+--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, vous pourrez me tuer,
+vous. Je vous jure que je ne chercherai pas à éviter le coup dont vous
+me menacez. «Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.
+
+--Tu souhaites donc la mort?
+
+Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas cependant: il avait
+entendu quand même, le diabolique personnage. S'il voulait mourir,
+c'était son affaire, tiens!
+
+--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure il sera trop tard.
+
+--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as
+conduit à la mort.
+
+Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit sur les yeux de
+Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puéril:
+
+--Parce que je vous déteste! je vous déteste!
+
+--Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, de plus en plus
+narquois.
+
+--Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous
+tuerais! grinça le petit homme.
+
+--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?
+
+Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague cachée entre les
+deux matelas.
+
+--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.
+
+--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!
+
+--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait être du cynisme.
+Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volée! volée! volée!
+
+Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver une âpre
+jouissance à se cingler avec.
+
+--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort,
+tue-moi, dit Pardaillan très calme.
+
+Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine
+curiosité, eût-on dit.
+
+Fou de fureur, le nain leva le bras.
+
+Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement,
+bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais
+ce fut pour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il gémit:
+
+--Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai promis...
+
+--Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?
+
+Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier
+prononça ces paroles. La voix était si chaude, si caressante; il se
+dégageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants
+qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre
+petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et
+bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses
+lèvres crispées:
+
+--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!
+
+«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»
+
+Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite tête baignée
+de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement
+fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec des paroles
+réconfortantes.
+
+Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, qui n'avait jamais
+senti une affection se pencher sur sa détresse, se laissait faire, ému
+d'une émotion infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de ce
+coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de
+gratitude attendrie et d'affection naissante.
+
+Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan comme s'il ne
+l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colère ni révolte dans les yeux
+du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir
+qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un
+étonnement prodigieux: étonnement de ne plus se sentir le même,
+étonnement de ne pas reconnaître celui dont le contact avait suffi pour
+opérer en lui une métamorphose qui le stupéfiait.
+
+--Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que
+je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta
+main et soyons bons amis.
+
+Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête, et,
+honteux, murmura:
+
+--Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...
+
+--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tu es un
+brave garçon, El Chico, et, quand tu me connaîtras mieux, tu sauras que
+je dis bien rarement ce que je viens de te dire.
+
+Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elle disparut,
+et murmura:
+
+--Vous êtes bon!
+
+--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voilà tout. Parce que
+tu ne te connais pas toi-même, il ne s'ensuit pas que je ne te connais
+pas, moi.
+
+--Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui vous a renseigné?
+
+Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit à un
+enfant:
+
+--Mon petit doigt! fit-il.
+
+El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son interlocuteur avec
+crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement
+surnaturelle qu'il n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.
+
+--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que
+je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu étais
+jaloux, n'est-ce pas?
+
+Le nain fit signe que oui.
+
+--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bête, tu me comprends
+très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-même... Mon
+petit doigt est là pour me renseigner.
+
+Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:
+
+--Juana.
+
+--La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?
+
+--Depuis toujours, tiens!
+
+--Lui as-tu dit que tu l'aimais?
+
+--Jamais! s'écria El Chico scandalisé.
+
+--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit
+Pardaillan amusé.
+
+--Je n'oserai jamais.
+
+--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je
+l'aimais, hein! et tu m'as détesté?
+
+--Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous aime!
+
+--Tu es un niais, El Chico.
+
+--C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car il songeait au
+chagrin de Juana. C'était vrai, un grand seigneur comme vous ne peut
+avoir rien de commun avec la fille d'un hôtelier.
+
+--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes.
+Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a épousé autrefois
+une cabaretière.
+
+--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.
+
+--Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, avec une émotion
+profonde.
+
+--Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme êtes-vous donc?
+
+--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan
+avec son air figue et raisin.
+
+--Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... épouser: Juana.
+
+--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la première, qui
+suffirait à elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais.
+Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce
+que cette petite Juana t'apparaît comme une reine de beauté, il ne
+s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi pour tout le monde. Juana, j'en
+conviens, est une délicieuse enfant, pleine de grâce et de charme, mais
+il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.
+
+Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et le
+convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:
+
+--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.
+
+--Pauvre Juana! soupira El Chico.
+
+--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un
+amoureux, éclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui,
+tout à l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à
+moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux pas.
+
+Le nain rougit, mais se tut.
+
+--Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?
+
+--Elle vous aime, dit tristement El Chico.
+
+--Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que
+je ne l'aime!
+
+Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement que
+Pardaillan éclata de son bon rire sonore.
+
+--Cependant...
+
+--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.
+
+--Quoi!... vous savez?...
+
+--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens ce que j'ai
+dit. Voyons, as-tu confiance en moi?
+
+--Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.
+
+--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur,
+comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en
+fais mon affaire.
+
+Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit à Pardaillan en
+disant:
+
+--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant.
+Quel dommage que vous n'ayez plus votre épée!
+
+--On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement
+Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction visible la lame dans sa
+gaine.
+
+--Allons, dit El Chico, le voyant prêt.
+
+--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser là, je suppose?
+
+--Que faut-il en faire?
+
+--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que
+voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?
+
+--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous espérez?... dit le
+nain pâlissant et rougissant.
+
+--Je n'espère rien. Qui vivra verra.
+
+Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues sur les
+dalles:
+
+--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.
+
+--Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi
+t'a-t-on donné cet or?
+
+--Pour vous conduire à la maison des Cyprès.
+
+--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.
+
+--Hélas! soupira El Chico, honteux.
+
+--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi. Ramasse-le,
+et ne t'occupe pas du reste.
+
+
+
+XXVI
+
+LES CONSPIRATEURS
+
+L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à
+toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui
+parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence,
+surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout
+temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait
+rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et,
+ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui,
+qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à
+cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec
+résignation, mais avec plaisir.
+
+C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette
+conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé
+pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la
+madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.
+
+En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le
+Chico obéit docilement.
+
+Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:
+
+--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.
+
+Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la
+plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il
+s'engagea dans l'escalier.
+
+Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le
+chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin
+aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant
+au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain
+avait pratiquée à sa taille.
+
+Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable
+volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait
+à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par
+l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies
+souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit
+homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement
+dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait
+complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur
+barraient fréquemment la route.
+
+Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur
+permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.
+
+Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé,
+là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques
+pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.
+
+--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Pas encore, seigneur, répondit El Chico.
+
+--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que
+je vois de nouveau des étoiles.
+
+Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan
+voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime
+abord, mais des lumières assez nombreuses.
+
+Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:
+
+--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.
+
+Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur
+le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout
+doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but
+de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où
+elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée
+maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner.
+Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer
+son chemin en tournant sur sa gauche.
+
+--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es
+pas. Je veux voir ce qui se passe là.
+
+Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui.
+Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en
+faisant entendre un sifflement.
+
+--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez
+que, tout à l'heure, il sera trop tard!
+
+D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et,
+se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une
+attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses
+efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés,
+attendait le bon plaisir de son compagnon.
+
+Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:
+
+On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa
+maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la
+muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de
+lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se
+passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta
+avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait
+d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers
+de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les
+nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les
+banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de
+personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres
+personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte
+réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.
+
+Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur
+l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était
+levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement,
+il dit:
+
+--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter
+une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant
+cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous
+diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.
+
+Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur
+suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette
+nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.
+
+Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il
+eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était
+Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était
+particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce
+public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir,
+étrangement fascinateur.
+
+Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce
+que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un
+clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque
+au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité
+majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois
+se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et
+compassée de dignitaires de cour.
+
+Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils
+fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait
+inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un
+seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce
+nouveau chef de s'expliquer.
+
+Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.
+
+Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:
+
+«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.
+
+Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de
+ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose
+due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de
+certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces
+fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à
+celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:
+
+--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du
+soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse
+Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et
+pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités.
+Fausta étendit sa main et dit:
+
+--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un
+régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre
+beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
+qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de
+dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer.
+Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos
+personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu
+assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.
+
+Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit
+tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut
+parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme
+si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna
+vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:
+
+--Continuez, duc!
+
+Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément
+et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui
+l'écoutait:
+
+--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu
+et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse
+Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît
+trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette
+de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une
+perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut
+être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.
+
+Un murmure approbateur se fit entendre.
+
+--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc,
+ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses
+ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de
+l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.
+
+Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une
+voix qui se fit plus forte:
+
+--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste
+à vous révéler.
+
+Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile,
+soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient
+soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:
+
+--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils
+de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous
+l'amener.
+
+Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations
+diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une
+joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
+unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de
+toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément
+le silence. Chacun redevint attentif.
+
+--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don
+Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci:
+la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous
+voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service
+son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son
+époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais,
+dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le
+roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de
+Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
+d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par
+l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage
+ici et je crie:
+
+--Vive notre reine!
+
+Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très
+rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous
+peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les
+planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:
+
+--Vive la reine!
+
+Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller
+l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre
+de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la
+papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement
+grandioses. Cependant, elle daigna sourire.
+
+Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:
+
+--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles
+sujets le front dans la poussière.
+
+Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle
+reprit sa place dans son fauteuil.
+
+--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères,
+nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et
+mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous
+sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle,
+nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur
+soit imputé à crime.
+
+Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui
+venaient de l'acclamer:
+
+--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus
+chers et les bienvenus auprès de nous.
+
+Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les
+vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade,
+chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci
+baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres
+enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus
+fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait
+avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.
+
+Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait
+aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.
+
+«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait
+les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à
+don César:
+
+«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le
+Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon
+fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le
+fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon
+M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui
+est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à
+l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le
+Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien
+décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut
+devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le
+mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»
+
+Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa
+place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le
+duc de Castrana déclara:
+
+--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant
+vous.
+
+Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son
+fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme
+par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son
+regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:
+
+--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on
+dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant,
+respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large
+tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement
+anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie,
+l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs
+titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos
+têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour
+la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la
+force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et
+sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement
+associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait
+le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes
+mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs
+occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de
+combattants qui attendent un ordre.
+
+--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don
+Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la
+rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils
+de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le
+démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela,
+n'est-ce pas?
+
+Les auditeurs répondirent affirmativement.
+
+--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés,
+gravement trompés, insista-t-elle.
+
+Des protestations éclatèrent un peu partout.
+
+--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.
+
+Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque
+le brouhaha se fut apaisé:
+
+--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira
+un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère
+intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite.
+Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour,
+il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre
+victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre
+les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler.
+Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et
+mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous
+écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du
+territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse
+pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même
+pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez
+bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous
+barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.
+
+Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.
+
+Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette
+femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher
+du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée
+et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette
+entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les
+paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude
+feinte ou réelle.
+
+Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix
+hésitante:
+
+--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?
+
+--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre
+horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
+sommets... ou n'en ayez pas du tout!
+
+Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur,
+un dédain à peine voilé.
+
+--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta
+d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc
+qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant
+que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril.
+Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne
+voulez être broyés.
+
+Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était
+sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et
+reprit:
+
+--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la
+révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce
+malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que
+tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!
+
+Et, avec un sourire qui en disait long:
+
+--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que
+de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui
+on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec
+lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant
+combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus
+s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière
+poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme
+des libérateurs.
+
+Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un
+frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet
+aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et
+c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à
+peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus
+puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.
+
+Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se
+sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure,
+ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:
+
+--Le roi pris, qu'en fera-t-on?
+
+--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à
+l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer
+dans un cloître.
+
+--On sort du cloître.
+
+--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur
+tombeau.
+
+C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de
+scrupule. Timidement, une voix dit:
+
+--Un assassinat!...
+
+--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard
+l'imprudent contradicteur.
+
+Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint
+coi. Violemment, Fausta reprit:
+
+--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront,
+que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui
+risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
+la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre
+désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est
+librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le
+perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il
+y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.
+
+L'argument de Fausta avait porté cependant.
+
+--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait
+grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait
+faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son
+petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe,
+j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et
+après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos
+sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et
+maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui
+que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?
+
+A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.
+
+Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta
+étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.
+
+--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes.
+L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?
+
+--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition!
+Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!
+
+Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient,
+rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche.
+Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout.
+Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.
+
+--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence
+se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux:
+premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour
+la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement
+qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement
+à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé.
+Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.
+
+--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan
+que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je
+garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un
+très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes
+de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi.
+Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.
+
+Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de
+volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un
+sourire et continua:
+
+--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du
+trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point
+de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement
+et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos
+demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas
+de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.
+
+C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient
+passer sans soulever une légitime joie.
+
+Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs,
+Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de
+ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée
+par tous.
+
+Elle reprit donc avec assurance:
+
+--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez
+trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul
+devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé,
+et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci,
+messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte
+m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise
+scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.
+
+Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique
+qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:
+
+--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause
+triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de
+renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il
+s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit,
+légitime.
+
+Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son
+plus haut point.
+
+«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment
+cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et
+légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme
+sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»
+
+Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:
+
+--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec
+votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les
+choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est
+ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?
+
+--L'infant Philippe! lança quelqu'un.
+
+--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre
+un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le
+successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné
+du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous
+avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera
+le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant
+Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe
+Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi
+de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,
+sixième du nom.
+
+«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que
+Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné
+pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»
+
+--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de
+toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don
+Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
+du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son
+père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni
+opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé
+vacant par son père.
+
+Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta.
+Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan
+de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre
+dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.
+
+Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par
+suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui
+avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini
+par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux
+abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de
+folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il
+était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le
+futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on
+retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé
+de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin
+miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au
+monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le
+savait.
+
+Ces différents points étant réglés:
+
+--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous
+appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur,
+c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut
+parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que
+l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain
+lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et
+savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que
+pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire
+un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous
+connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité.
+Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est
+à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le
+prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de
+veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place
+San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées
+au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants
+possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De
+leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et,
+partant, l'avenir de notre entreprise.
+
+Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur
+parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance,
+mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La
+perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.
+
+Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des
+ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une
+bravoure incontestable.
+
+--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups.
+Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment,
+entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il
+le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!
+
+--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.
+
+--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.
+
+Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur
+loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle
+savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à
+propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.
+
+D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les
+hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur
+de ceux qui lui étaient acquis.
+
+--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant
+indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver
+à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur
+courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles.
+Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes
+fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de
+Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile
+demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement
+au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres
+largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.
+
+Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait
+bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages
+devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.
+
+Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe
+imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près
+de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.
+
+Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller
+l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non
+encore éveillée.
+
+Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait
+chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec
+celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet
+autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait
+que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage,
+et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.
+
+Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas
+bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de
+ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa
+générosité.
+
+Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à
+lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:
+
+«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et
+je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»
+
+Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.
+
+Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce
+mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait
+quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de
+conspirateurs.
+
+Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se
+mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il
+avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après
+avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement
+comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.
+
+Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce
+qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il
+paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant
+était seule.
+
+Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une
+ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer
+devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres
+surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.
+
+Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le
+familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il
+savait le nom maintenant.
+
+«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»
+
+--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le
+duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus
+décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis,
+c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.
+
+Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta
+reprit en désignant Centurion:
+
+--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il
+est à moi corps et âme.
+
+--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent
+de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous
+recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.
+
+--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur
+dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites
+partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le
+moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour
+que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout,
+c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis,
+séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans
+l'Andalousie. On le nomme don César.
+
+--Le Torero! s'exclamèrent les cinq.
+
+--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle
+que nous voulons lui faire jouer?
+
+--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit
+justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver
+chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec
+enthousiasme.
+
+--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé
+dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince.
+Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre
+très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence
+pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire
+siennes.
+
+Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui
+l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu
+parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.
+
+Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:
+
+--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent
+sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois
+fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien
+avec le prince.
+
+--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas,
+qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un
+fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les
+incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu
+soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à
+considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez
+faire pénétrer dans l'esprit des autres.
+
+--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos
+recommandations.
+
+--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et
+c'est pourquoi je vous ai pris à part.
+
+--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez
+toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.
+
+--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que
+ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.
+
+Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment
+ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.
+
+Fausta devina leur pensée. Elle reprit:
+
+--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il
+est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau
+qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en
+splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir.
+S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est
+temps encore.
+
+On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche
+et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à
+l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois
+qu'elle se serait abattue sur vous.
+
+Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!
+
+Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux
+qui approchaient de près cette femme extraordinaire.
+
+--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc
+au nom de tous.
+
+--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez
+tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis
+vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et
+maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons
+de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre
+colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.
+
+Fausta revint vite au sentiment de la réalité.
+
+--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête
+menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!
+
+--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il
+sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.
+
+--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes
+instructions précises. Allez, maintenant.
+
+Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait
+fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux,
+ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un
+signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui,
+jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les
+souterrains de la maison des Cyprès.
+
+Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui
+n'eût pas manqué de l'intéresser.
+
+Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis
+s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à
+Centurion d'une voix brève:
+
+--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets.
+Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.
+
+Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin
+de l'oeil et elle décida:
+
+--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en
+débarrasser.
+
+--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...
+
+--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.
+
+Sur un ton douloureux, le bravo dit:
+
+--Vous m'avez promis cependant...
+
+--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on
+ne me prend pas pour dupe?
+
+--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de
+Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y
+consens, épousez-la.
+
+--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla
+Centurion, radieux.
+
+--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une
+petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé
+que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
+vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le
+personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne.
+
+--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma
+femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue
+comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.
+
+Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle
+continua:
+
+--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son
+rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la
+famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de
+la plus basse extraction.
+
+Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il
+avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était
+imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était
+issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance
+de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux
+obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage,
+consentait à épouser cette fille sans nom.
+
+Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître
+à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié
+d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
+roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui,
+Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut
+tirer d'un caprice royal.
+
+Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses
+affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement
+qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le
+pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction.
+
+Ce coup l'assommait.
+
+Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:
+
+--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute,
+impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille
+crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille
+princière?
+
+Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante,
+cruelle: elle savait certainement.
+
+--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.
+
+Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les
+épaules:
+
+--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus
+fin avec moi?
+
+--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le
+masque et résolument cynique.
+
+--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre,
+à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la
+corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la
+source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque
+coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera
+la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le
+concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion
+et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin
+d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous
+faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous
+aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le
+seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la
+condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et
+sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?
+
+--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo,
+heureux de se tirer d'affaire.
+
+Très froide, elle dit:
+
+--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à
+bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître
+Centurion.
+
+Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation
+dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte:
+
+--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes
+mains, dit-il avec assurance.
+
+--Partons, dit alors Fausta très paisiblement.
+
+Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous
+l'estrade, et l'alluma.
+
+Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les
+conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine,
+laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.
+
+Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient
+retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée
+par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.
+
+Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:
+
+--Quel chemin prenez-vous, madame?
+
+--Celui du duc.
+
+L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna
+cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là,
+habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le
+suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette
+porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en
+marche.
+
+Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour,
+lorsqu'elle demeura clouée sur place.
+
+Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur
+un ton railleur:
+
+--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder
+une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis?
+
+Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur
+sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla:
+
+--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort,
+comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien
+l'avoir emmuré vivant!
+
+Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu
+sommer Dieu de lui venir en aide.
+
+Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se
+livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très
+claire:
+
+«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours
+chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!»
+
+Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait
+compris, et alors elle se retourna.
+
+Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était
+produit en un temps inappréciable.
+
+En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper,
+si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien
+d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était
+retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide,
+son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la
+connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.
+
+Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer
+un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui
+destine.
+
+Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et
+s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît.
+
+Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à
+droite. Au centre se trouvait l'estrade.
+
+Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait
+de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait
+un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à
+l'estrade.
+
+Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé
+et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était
+entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par
+là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur
+lesquelles les conjurés s'étaient assis.
+
+La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière
+des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de
+l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte,
+visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.
+
+Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré
+sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée
+pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce
+miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple
+tour.
+
+Pardaillan était bien pris cette fois.
+
+Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont
+il allait être menacé?
+
+Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était
+capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait
+certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces
+dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait
+qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans
+scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle
+considérait comme une faiblesse.
+
+Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même
+qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de
+lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se
+retrouver.
+
+Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois,
+d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes,
+exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur
+disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui
+échappait à leurs sens ordinaires.
+
+Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.
+
+Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres,
+comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle
+dit:
+
+--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était
+saturé?
+
+Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans
+arrogance, mais avec fermeté et assurance:
+
+--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.
+
+--C'est vrai. Vous aviez bien vu!
+
+Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit:
+
+--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le
+soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où
+vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?
+
+--Cela vous intéresse-t-il vraiment?
+
+--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien.
+
+On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être,
+dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en
+effet.
+
+Il répondit, en s'inclinant gracieusement:
+
+--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre
+outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous
+voulez bien me porter.
+
+--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle.
+Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie
+plus rare encore.
+
+--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir?
+
+Elle fit «oui!» doucement de la tête.
+
+--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au
+moyen d'un mécanisme.
+
+--Je sais.
+
+--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort
+caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite
+automatiquement?
+
+--Je l'ignorais, en effet.
+
+--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait
+trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite.
+Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un
+petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant,
+m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que
+c'est très simple.
+
+--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains?
+
+--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes
+les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir
+comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur,
+vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait
+posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais
+sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un
+couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui
+transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire
+plus long?
+
+--C'est inutile. Je comprends maintenant.
+
+--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait
+commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes
+portes ouvertes.
+
+Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel.
+Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient
+des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le
+premier.
+
+Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:
+
+--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en
+doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point
+nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur...
+réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis
+d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens
+que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché
+par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne
+sera pas perdue.
+
+Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de
+médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint
+à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire
+aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les
+conséquences de son imprudence:
+
+--Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été bien inspiré en entrant
+ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous était si facile de tirer au
+large!
+
+--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf, j'ai eu
+l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un
+entretien avec vous!
+
+--Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit bien grave pour que
+vous vous exposiez ainsi après avoir échappé miraculeusement à la mort?
+
+--Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je à
+craindre en tête-à-tête avec vous?
+
+--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement
+que vous y êtes entré? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous
+barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant
+vous allez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme,
+dans cette salle bien gardée.
+
+Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule encore avec
+lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre à profit
+l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas à
+faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort
+qui actionnait la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas qu'en
+l'avertissant il se croirait obligé de rester?
+
+Très tranquillement, il répondit:
+
+--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est allé
+chercher, tout courant?
+
+--Vous saviez...
+
+--Sans doute! De même que j'ai bien remarqué votre petit manège qui
+consistait à m'acculer dans ce coin de la salle.
+
+Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en même temps que
+l'admiration, l'inquiétude pénétrait en elle. Elle se disait que,
+si fort qu'il fût, Pardaillan ne pouvait s'être exposé à un aussi
+formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.
+
+Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil soupçonneux et
+ne découvrit rien. Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le
+vit si confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent, et elle se
+dit:
+
+«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»
+
+--Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout haut--et je vous
+préviens qu'une vingtaine d'épées vont vous assaillir--, sachant cela
+vous êtes resté. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
+combattants que vous allez avoir sur les bras?
+
+--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est
+que je m'en irai d'ici sans blessure sérieuse, parce que mon heure n'est
+pas venue... Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.
+
+--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?
+
+Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l'eût défié de
+mettre sa menace à exécution.
+
+Très naturellement, il dit:
+
+--Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.
+
+--Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes les tentatives que je
+dirigerai contre vous?
+
+--Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peu les
+différents moyens que vous avez employés dans l'unique but de m'occire:
+le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me
+voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse
+route en cherchant à me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez
+absolument à m'expédier dans un monde qu'on prétend meilleur? Oui!...
+Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin
+de tuer les gens pour s'en débarrasser. On cherche. Les moyens ne
+manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour
+ceux qu'il gênait.
+
+Il plaisantait.
+
+Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était, sous l'influence
+de la superstition qui lui suggérait qu'en effet il était invulnérable,
+elle he pouvait pas comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi
+macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,
+il livrerait lui-même le secret de sa force.
+
+--Comment? demanda-t-elle naïvement.
+
+Il eut un imperceptible sourire de pitié.
+
+--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.
+
+Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son
+front:
+
+--Ma force est là... Essayez de me frapper là.
+
+Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux. Il eût frémi
+s'il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pensée
+infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.
+
+Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sens de
+ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit
+obstinément tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
+éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:
+
+«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la
+folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut
+mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»
+
+Et, tout haut, avec un sourire sinistre:
+
+--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus à
+vous tuer. J'essaierai autre chose.
+
+Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cette
+intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait
+combiné quelque chose d'horrible, suggéré par sa plaisanterie. Mais il
+n'était pas homme à rester longtemps sous cette impression pénible. Il
+se secoua et, de sa voix railleuse:
+
+--Mille grâces! dit-il.
+
+Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau, elle
+l'admira. Et, d'une voix vibrante:
+
+--Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols? Encore ne leur
+ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vous m'avez, en raillant,
+saluée du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de
+Charlemagne ne serait rien comparé à celui que je pourrais créer si je
+m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous
+tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions
+voir l'univers entier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce
+prince espagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n'eut
+jamais d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête du monde.
+
+Glacial, il répondit:
+
+--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces
+rêves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous
+entendre.
+
+Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista pas et se contenta
+d'approuver de la tête.
+
+Pardaillan reprît d'une voix mordante:
+
+--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques
+mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous
+et lui. Je n'ai pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me
+paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez, dans un but
+d'ambition personnelle, ce pays à feu et à sang, comme vous l'avez fait
+en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
+Si les moyens que vous employez étaient avouables, je dirais même que je
+n'en suis pas fâchée, car, en soulevant l'Espagne contre son roi,
+vous donnerez assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans
+l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France. Par cela même,
+mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rusé mais brave homme,
+tel que le Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie les
+calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points,
+madame, si je n'approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous
+ne me trouverez pas devant vous.
+
+--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez
+pas des exigences inacceptables en échange de cette neutralité, je suis
+assurée du sucès.
+
+Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:
+
+--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez
+pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos
+et de paix. Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde comme
+vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle
+entreprise que vous tentez ici est appelée à un échec certain. Elle aura
+le même sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondées sur la
+violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement:
+parce que vos rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme loyal et
+simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui
+faire. Parce que don César est un homme que j'estime et que j'aime, moi,
+et que je vous défends, vous entendez bien, je vous défends de vous
+attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais à vous
+dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.
+
+En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant
+d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au même moment, les
+assassins se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.
+
+Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un mot. Sans se
+presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement et alla se placer à
+l'autre extrémité de la salle, désireuse d'assister à la lutte.
+
+Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre le bras, abattre
+sa main sur l'épaule de Fausta, et le combat eût été terminé avant que
+d'être engagé. Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace en
+voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de
+tuer sans pitié.
+
+Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de tels moyens. Il la
+regarda s'éloigner sans faire un geste.
+
+Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long, mais il
+savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant
+de temps qu'il serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de
+sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions avec Barba Roja.
+
+En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois
+ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels
+avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.
+
+Les deux troupes réunies formaient un total d'une vingtaine d'hommes,
+armés de solides et longues rapières et de bonnes et courtes dagues.
+
+Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec des cris de mort.
+Mais, si la précaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond
+de la salle était bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
+dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable d'obstacles et de
+passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette
+précaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
+hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mêmes
+obstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan.
+
+Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleur qu'il
+avait dans ces moments.
+
+Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il eût à sa
+disposition. Seulement, il s'était placé derrière la banquette, sur
+laquelle il était assis l'instant d'avant. Cette banquette était la
+dernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette
+banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux aguets et
+pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent à sa portée.
+
+Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide
+intrépidité, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:
+
+«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»
+
+Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix
+railleuse:
+
+--Bonsoir, messieurs!
+
+--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment les trois.
+
+--C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je
+vois que vous gagnez honnêtement l'argent que vous donne Mme Fausta.
+Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.
+
+--J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.
+
+--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le
+voyez, je suis sans arme.
+
+--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de Pardaillan est désarmé!
+
+--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se défendre, dit
+tout bas Montsery.
+
+--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener à bien la besogne,
+ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l'oeil les hommes de
+Centurion.
+
+--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut à Pardaillan, nous
+nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!
+
+Pardaillan s'inclina gracieusement, et:
+
+--En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...
+
+A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient
+plus que deux rangées de banquettes à franchir pour être sur lui.
+Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à
+pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.
+
+C'était une banquette longue de plus d'une toise, en chêne massif et
+dont le poids devait être énorme.
+
+Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers
+assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l'espace de sa
+banquette tendue à bout de bras, en un geste large, foudroyant de force
+et de rapidité.
+
+Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant, les
+autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan se mit à rire doucement et
+souffla un moment.
+
+Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui
+durent avancer malgré eux. Pardaillan, froidement, méthodiquement,
+recommença le geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se
+retirer.
+
+Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui
+assistaient, béants d'admiration, à cette lutte épique d'un homme
+contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même
+s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible
+entre eux et la terrible banquette.
+
+Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se
+tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que
+lui seul peut-être était capable de manier avec cette aisance: il la
+balança un instant et la jeta à toute volée sur le groupe pétrifié.
+
+Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en
+désordre et ne s'arrêtèrent que dans l'espace libre devant l'estrade.
+Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
+contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas ménagé, ils
+n'étaient plus que six hommes valides.
+
+Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvement endommagés
+pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins éclopés,
+geignant et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la lutte.
+
+Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu,
+et, en riant, du bout des lèvres:
+
+--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis
+seul et sans arme!
+
+Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied sur la banquette
+qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré les objurgations de
+Centurion, restèrent cois.
+
+Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant que
+plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds, il se baissa tranquillement,
+ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la,
+faisant siffler, de son air railleur, il leur lança:
+
+--Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait grâce!
+
+Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:
+
+--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.
+
+Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner, il se
+dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin
+où il avait plu à Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là
+aucune issue.
+
+Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapière
+qu'il venait de ramasser.
+
+La muraille s'ouvrit d'elle-même.
+
+Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus
+de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les trois ordinaires
+eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de
+Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lança:
+
+--Trop tard!
+
+Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à la
+muraille qui s'était refermée d'elle-même.
+
+Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à coups redoublés.
+Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblement une de ces banquettes
+que le chevalier avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent de
+bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.
+
+Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, et, piteux, ils
+se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout était très inquiet. Il
+s'attendait à des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery
+n'étaient pas très rassurés non plus.
+
+A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait,
+elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se
+contenta de dire:
+
+--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que nécessite leur
+état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titre de gratification.
+Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.
+
+Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les éclopés
+furent enlevés.
+
+Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette où elle s'était
+assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de
+son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
+Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même. Toujours est-il
+que, de temps en temps, elle prononçait un mot, toujours le même:
+
+--La folie!...
+
+Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, elle se leva,
+rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.
+
+Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le
+vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie de Centurion à qui elle
+donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
+quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville. Fausta attendit dans
+son cabinet. Une demi-heure après, sa litière l'attendait devant le
+perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gardés ordinaires:
+Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposante
+escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.
+
+La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant les appartements
+réservés à Mgr le grand inquisiteur.
+
+Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprès d'Espinosa,
+avec qui elle eut une longue et secrète conversation. Sans doute ces
+deux puissants personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans doute
+Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un
+sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueur de contentement
+rendait ses yeux noirs plus brillants [1].
+
+
+[Note 1: L'épisode qui termine ce récit a pour titre _Les Amours du
+Chico_.]
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--La mort de Fausta
+ II.--Le grand inquisiteur d'Espagne
+ III.--La vieillesse de Sixte-Quint
+ IV.--Le réveil de Fausta
+ V.--La dernière pensée de Sixte-Quint
+ VI.--Le chevalier de Pardaillan
+ VII.--Bussi-Leclerc
+ VIII.--Trois anciennes connaissances
+ IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta
+ X.--Don Quichotte
+ XI.--Don César et Giralda
+ XII.--L'ambassadeur du roi Henri
+ XIII.--Le document
+ XIV.--Les deux diplomates
+ XV.--Le plan de Fausta
+ XVI.--Le caveau des morts vivants
+ XVII.--Où Bussi-Leclerc verse des larmes
+ XVIII.--Don Cristobal Centurion
+ XIX.--Le souper
+ XX.--La maison des Cyprès
+ XXI.--Centurion dompté.
+ XXII.--Le nain à l'oeuvre
+ XXIII.--El Chico et Juana
+ XXIV.--Suite des aventures du nain
+ XXV.--Où le Chico se découvre un ami
+ XXVI.--Les conspirateurs
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
+Fausta, by Michel Zévaco
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 ***