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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue + +Author: Michel Zévaco + +Release Date: September 25, 2004 [EBook #13523] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 04, *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + + +</pre> + + + +<h3>MICHEL ZÉVACO</h3> + + +<h2>LES PARDAILLAN-4</h2> + +<br><br><br> + +<h1>Fausta vaincue</h1> + +<br><br><br> + + + + +<h3>I</h3> + +<h3>LA FLAGELLATION DE JÉSUS</h3> + +<p>Une foule immense était rassemblée sur la Grève; +elle allait assister au départ de la grande procession +organisée pour porter au roi Henri III les doléances +de la bonne ville de Paris.</p> + +<p>Pour la grande majorité des Parisiens, il s'agissait +de réconcilier le roi avec sa capitale.</p> + +<p>Pour une autre catégorie, moins nombreuse et initiée +à certains projets de Mgr de Guise, il s'agissait +d'imposer à Henri III une terreur salutaire et d'obtenir +de lui, moyennant la soumission de Paris et son +repentir de la journée des Barricades, une guerre à +outrance contre les huguenots, c'est-à-dire leur extermination.</p> + +<p>Pour une troisième catégorie, il s'agissait de s'emparer +du roi et de le déposer après l'avoir préalablement +tondu.</p> + +<p>Enfin, pour une quatrième catégorie, réduite à une +douzaine d'initiés, il s'agissait de tuer Henri III.</p> + +<p>Non seulement la Grève était noire de monde, mais +encore les rues avoisinantes regorgeaient de bourgeois +qui, la pertuisane d'une main, un cierge de l'autre, +se disposaient à processionner jusqu'à Chartres.</p> + +<p>Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs +d'un pareil exode, devait durer quatre jours. +Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait disposé +trois gîtes d'étape le long du chemin, et qu'à chacun +de ces gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents +moutons pour nourrir le peuple en marche.</p> + +<p>Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches +des paroisses de Paris se mirent à carillonner. +Sur la place de Grève vinrent se ranger, successivement, +les délégués de l'Hôtel de Ville, les représentants +des diverses églises, puis les confréries, les théories +de moines tels que feuillants, capucins, et enfin +les Pénitents blancs.</p> + +<p>Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses, +on vit dans cette procession des choses magnifiques. +D'abord les douze apôtres en personne, +revêtus d'habillements tels qu'on en portait du temps +de Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant +les instruments de supplice de Jésus-Christ.</p> + +<p>En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par +Henri de Bouchage, duc de Joyeuse, lequel avait pris +l'habit de capucin sous le nom de frère Ange, et devait +plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis +rentrer encore en religion.</p> + +<p>Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on +voudra, portait sur ses épaules une croix qui, par +bonheur, était en carton; sur sa tête, une couronne +d'épines également en carton peint, et autour du cou, +par un bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.</p> + +<p>Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux +grands gaillards qui le fouettaient ou faisaient semblant +de le fouetter, ce qui soulevait dans la foule +des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou +feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par +un anachronisme plus bizarre encore (mais on n'y +regardait pas de si près), les deux flagellants, tous +les quinze ou vingt pas, s'écriaient:</p> + +<p>—C'est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur +Jésus!</p> + +<p>—Mort aux parpaillots! reprenait la foule.</p> + +<p>A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère +Ange, ou duc de Joyeuse, marchaient, côte à côte, +quatre pénitents qui, se tenant par le bras, tête baissée, +capuchon sur le visage, se faisaient remarquer +par leurs énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. +Peu à peu, le désordre s'étant mis dans +les rangs de la procession, ces quatre pénitents finirent +par se trouver derrière Jésus au moment où +celui-ci, d'une voix retentissante, criait:</p> + +<p>«Mes frères, mort aux huguenots qui m'ont flagellé!...»</p> + +<p>Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, +ayant essuyé la sueur qui coulait de son front, continua:</p> + +<p>—Puisque nous allons voir Hérode...</p> + +<p>—Le roi! interrompit une voix impérieuse. Dites: +le roi, messire, puisque Paris se réconcilie avec Sa +Majesté!</p> + +<p>—C'est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jésus-Christ. +Donc, mes frères, puisque nous allons voir +le roi, nous devons avant tout obtenir qu'il renvoie +ses Ordinaires!...</p> + +<p>—Très juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!</p> + +<p>—A mort! A mort! reprit la foule des pénitents.</p> + +<p>La procession s'étendait sur une longueur d'une +bonne lieue. Bien en avant de ce troupeau. Guise, +Mayenne et leur frères, à cheval, entourés d'une cinquantaine +de gentilshommes bien armés, s'entretenaient +à voix basse de choses mystérieuses.</p> + +<p>Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés, +ils causaient entre eux sans précautions.</p> + +<p>—Dis donc, Chalabre, disait l'un, as-tu entendu +frère Ange?</p> + +<p>—J'ai envie de frotter un peu les côtes de messire +Jésus!</p> + +<p>—Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes?... Ta blessure?</p> + +<p>—Eh! le coup fut bien appliqué. Le cher duc n'y +va pas de main morte quand il frappe. J'ai cru que +j'étais mort. N'importe, je veux que Guise reçoive +de ma main le même coup qu'il m'a porté!...</p> + +<p>—Tu es ingrat, Loignes! dit Montsery. Comment +serions-nous sortis de Paris s'il n'avait eu l'idée d'aller +en procession voir notre sire?...</p> + +<p>—Oui, fit sourdement Loignes. Il va à Chartres +pour demander nos têtes au roi!</p> + +<p>—Et les offrir ensuite à Bussi-Leclerc et à Joyeuse! +continua Sainte-Maline.</p> + +<p>—Messieurs, dit Chalabre, Joyeuse a crié tout à +l'heure: «Mort aux Ordinaires!» Bussi-Leclerc a +crié: «Mort aux Quarante-Cinq!...» Joyeuse est un +misérable fou et ne vaut pas son coup de poignard. +Quant à Leclerc, il n'arrivera pas à Chartres. Est-ce +dit?...</p> + +<p>—C'est dit! reprirent les trois autres.</p> + +<p>Laissant les quatre spadassins—quatre des Ordinaires +d'Henri III—à leurs projets de vengeance +et de meurtre, nous suivrons la fantastique procession +en marche sur Chartres, et nous rejoindrons +une litière fermée qui vient à quelques centaines de +toises derrière la colonne.</p> + +<p>Cette litière était entourée par une dizaine de +cavaliers; dedans se trouvaient deux femmes: +Fausta et Marie de Montpensier.</p> + +<p>—L'homme? demanda Fausta au moment où nous +rejoignons la litière.</p> + +<p>—Confondu dans la foule des pénitents, il chemine +en silence.</p> + +<p>—Vous êtes bien sûre que ce moine se trouve dans +la procession? insistait Fausta.</p> + +<p>—Je l'ai vu, répondit la duchesse, vu de mes yeux.</p> + +<p>—Pardaillan m'avait dit vrai, soupira Fausta, Jacques +Clément, libre, marche à sa destinée. Allons! +Valois est condamné. Rien ne peut le sauver maintenant...</p> + +<p>—Que dites-vous, ma belle souveraine? Il me semble +que vous avez prononcé un nom... celui du sire +de Pardaillan...</p> + +<p>—Oui! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.</p> + +<p>—C'est que, ce nom, mon frère et ses gentilshommes +le prononcent bien souvent depuis trois ou quatre +jours...</p> + +<p>—Eh bien, si vous voulez que votre frère ne prononce +plus ce nom...</p> + +<p>—Moi? Cela m'est égal! fit Marie en riant.</p> + +<p>—Oui, cela vous est égal, à vous. Mais il est nécessaire +que le duc de Guise ait l'esprit libre pour ce +qui va être entrepris. Et, pour qu'il ait l'esprit libre...</p> + +<p>—Eh bien? demanda Marie.</p> + +<p>—Dites-lui, faites-lui savoir, dès que nous serons +entrés dans Chartres, que Pardaillan est mort!... Et, +afin qu'il n'ait point de doute, dites-lui que c'est moi +qui l'ai tué...</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, Fausta baissa la tête et ferma +les yeux comme pour indiquer qu'elle voulait se renfermer +dans ses pensées. Et ces pensées devaient être +funèbres, car son visage, dans son immobilité, semblait +refléter la mort...</p> + +<p>Nos personnages sont donc ainsi disposés: en +tête de ce long serpent de foule qui se déroule sur la +route, un groupe de cavaliers: Guise, ses frères, ses +gentilshommes. Près de lui, Maineville insoucieux et +Maurevert inquiet. Quant à Bussi-Leclerc, il s'intéresse +à la procession, sans doute, car il en parcourt +les rangs, et on le voit tantôt sur un point, tantôt +sûr un autre.</p> + +<p>Puis, derrière cette bande de seigneurs, à une certaine +distance, commence la procession.</p> + +<p>Puis, presque à la queue de la colonne, un moine +marche seul, le capuchon sur la figure, et ses mains +serrent contre sa poitrine une dague solide: c'est +Jacques Clément.</p> + +<p>Enfin, très en arrière, c'était la litière de Fausta.</p> + +<p>Le troisième jour de marche, la procession se reposa +dans le village de Latrape, l'un des gîtes d'étape +organisés par le sieur Crucé, maréchal des logis de +cet exode. Les pénitents y étaient arrivés vers quatre +heures, et aussitôt s'étaient mis à table, c'est-à-dire +qu'ils avaient envahi une immense prairie où ils +s'étaient assis dans l'herbe.</p> + +<p>Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs +logis dans les meilleures maisons du village.</p> + +<p>Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient, +empressés à faire bon accueil aux pénitents. +Ces braves gens avaient fait cuire d'innombrables +fournées de pain, mis en perce une trentaine de tonneaux +de cidre et de vin, et allumé de grands feux +dans la prairie. Devant ces feux rôtissaient des moutons +entiers, des quartiers de boeuf et de cochon.</p> + +<p>Après cette énorme ripaille, chacun s'enveloppa de +son manteau et chercha un coin pour dormir. Dix +heures sonnèrent au petit clocher du village.</p> + +<p>A ce moment, dans l'avant-dernière maison en allant +vers Chartres, deux hommes dormaient côte à +côte, étendus sur des bottes de paille de la grange.</p> + +<p>Ou du moins, si l'un de ces deux hommes, en proie +à quelque insomnie, soupirait et se retournait sur la +paille, l'autre dormait pour deux.</p> + +<p>Dans cette même maison, non plus dans la grange +ni sur la paille, mais dans une chambre assez convenable, +dormait un autre personnage. Et qui se fût approché +de ce dormeur eût reconnu l'un des plus fidèles, +des plus solides et des plus brillants gentilshommes +du duc de Guise, c'est-à-dire messire de +Bussi-Leclerc en personne.</p> + +<p>Comme dix heures venaient de tinter au clocher, +quatre hommes s'approchèrent de la maison que +nous venons de signaler: c'étaient les quatre fidèles +de Henri III qui, profitant de la procession pour rejoindre +le roi sans danger d'arrestation, avaient jusque-là +voyagé avec elle. C'étaient Montsery, Sainte-Maline, +Chalabre et Loignes qui guettaient l'occasion +d'exercer leurs talents de spadassins sur la poitrine +du sire de Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Tu es sûr que c'est là? demanda Sainte-Maline.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas perdu de vue, répondit Chalabre. +Sûrement, nous allons trouver le sanglier dans sa +bauge.</p> + +<p>—Comment allons-nous procéder? demanda Montsery.</p> + +<p>—Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline.</p> + +<p>—Et s'il te tue?</p> + +<p>—Vous me vengerez...</p> + +<p>—C'est cela! firent Chalabre et Montsery, bataille!...</p> + +<p>—Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez +la tête. Parce que ce maroufle vous a injuriés de +son mieux, quand il vous tenait à la Bastille, vous +voulez, par-dessus le marché, qu'il vous étripe l'un +après l'autre...</p> + +<p>Loignes était le plus âgé des quatre; c'était un +homme sérieux et positif, exerçant en conscience son +métier d'assassin royal.</p> + +<p>Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons +dit, manquaient encore d'expérience. Devant les sages +observations de leur aîné—leur maître en guet-apens—ils +baissèrent donc la tête.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demandèrent-ils.</p> + +<p>—C'est bien simple. Nous allons l'appeler comme +si son duc le mandait à l'instant. Nous aurons nos +dagues à la main. Et, quand il sortira, nous le larderons +proprement jusqu'à ce qu'il rende sa belle âme +au diable.</p> + +<p>Il faut rendre cette justice aux trois jeunes écervelés +qu'ils se rallièrent instantanément à ce plan si +limpide.</p> + +<p>Par où entre-t-on? reprit le comte de Loignes.</p> + +<p>—Il faut faire le tour, dit Chalabre qui, toute la +journée, avait guetté pas à pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi, +messieurs!</p> + +<p>Chalabre enfila aussitôt un sentier, et, à vingt pas +de la route, sauta lestement par-dessus une porte à +claire-voie. Les autres le suivirent. Ils se trouvaient +alors dans une cour dont le sol disparaissait sous le +fumier. Derrière eux, ils avaient une grange où, sur +la paille, dormaient les deux inconnus que nous avons +signalés tout à l'heure. Devant eux, la maison, ou plutôt +la chaumière, divisée en deux parties: à droite, +le logis assez vaste des maîtres de céans, et à gauche +une chambre isolée, avec sa porte particulière. Chalabre +désigna la porte du doigt.</p> + +<p>Tous les quatre dégainèrent leurs dagues; Sainte-Maline +et Montsery se placèrent à gauche de la porte, +le long du mur, prêts à bondir sur Bussi-Leclerc dès +qu'il apparaîtrait. Chalabre se plaça à droite. Puis +Loignes, ayant jeté un coup d'oeil satisfait sur ce dispositif +d'attaque, heurta rudement à la porte du +pommeau de son épée.</p> + +<p>—Holà! holà! messire de Bussi-Leclerc! vociféra +le comte de Loignes. Vite, éveillez-vous et courez à +monseigneur qui vous mande à l'instant!</p> + +<p>—Au diable monseigneur! grommela Bussi-Leclerc. +Attendez-moi, monsieur, je m'habille.</p> + +<p>—Non, non! Je cours réveiller M. de Maineville +que le duc mande également. Hâtez-vous donc!...</p> + +<p>Là-dessus, Loignes s'effaça contre le mur, près de +Chalabre. Leclerc, habitué à ces alertes continuelles, +ne pouvait avoir aucune défiance. Les quatre, +ramassés sur eux-mêmes, la dague à la main, attendaient. +Tout à coup, ils entendirent le bruit que faisait +Bussi-Leclerc en commençant à ouvrir la porte.</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs! dit à ce moment une voix +très calme et sans nulle raillerie apparente. Il paraît +que vous voulez meurtrir ce bon M. de Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Ouais! gronda Leclerc, qui, à l'intérieur, s'arrêta +d'ouvrir, que veut dire cela?</p> + +<p>—Trahison! crièrent les quatre spadassins en +s'élançant le poignard levé sur l'homme qui venait +de parler, et qui s'avançait en saluant poliment et +répétait:</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs!</p> + +<p>Les poignards levés s'abaissèrent; les trois jeunes +gens s'arrêtèrent et saluèrent très bas. Un rayon de +lune se jouait sur le visage audacieux et paisible de +celui qui venait d'intervenir, et, ce visage, ils venaient +de le reconnaître...</p> + +<p>Loignes, ne comprenant rien à cette scène imprévue, +fit un bond pour s'élancer sur ce défenseur de +Bussi-Leclerc. Mais, en même temps, il se sentit saisi +à bras-le-corps.</p> + +<p>—C'est notre sauveur! dit Chalabre...</p> + +<p>—C'est celui qui nous a tirés de la Bastille! dit +Montsery.</p> + +<p>—C'est le chevalier de Pardaillan! dit Sainte-Maline.</p> + +<p>Loignes recula d'un pas, se découvrit et dit:</p> + +<p>—Eussiez-vous été le pape que vous eussiez tâté de +mon fer pour le mal que vous faites ici; mais vous +êtes M. de Pardaillan, et je n'ai rien à dire. Retirez-vous +donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre +besogne.</p> + +<p>—Si je vous laisse faire, maintenant! cria la voix +narquoise de Bussi-Leclerc, derrière la porte.</p> + +<p>—Bon, bon! patiente un peu, et tu verras comme +on défonce une porte et une poitrine! répondit Loignes. +Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Pardaillan, +c'est Bussi-Leclerc qui est là; c'est votre ennemi +autant que le nôtre; je pense que, si vous ne voulez +pas nous aider, vous nous laisserez du moins occire +en paix ce sacripant.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan, lorsque j'eus le bonheur +de vous tirer des mains du gouverneur de la +Bastille, vous m'avez promis, en échange des vôtres, +trois vies et trois libertés...</p> + +<p>—C'est vrai! firent d'une seule voix Chalabre, +Montsery et Sainte-Maline.</p> + +<p>—J'ai donc l'honneur de vous prier de payer cette +nuit le tiers de votre dette: je vous demande la vie +et la liberté de M. de Bussi-Leclerc.</p> + +<p>Les trois spadassins, d'un seul mouvement, s'inclinèrent. +Loignes lui-même rengaina aussitôt sa dague +et son épée qu'il avait tirées.</p> + +<p>—Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment, +nous vous cédons Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Reste à deux, observa tranquillement le chevalier.</p> + +<p>—Très juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole +jusqu'au bout.</p> + +<p>Les quatre hommes saluèrent et se retirèrent sans +répondre à Bussi-Leclerc qui, derrière sa porte, +criait:</p> + +<p>—Au revoir, messieurs! Je vais vous faire préparer +un cabanon digne de vous, à la Bastille...</p> + +<p>Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses +pas:</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l'indiscrétion +à vous demander pourquoi vous sauvez ce +damné Leclerc qui vous veut autant de mal qu'à +nous?...</p> + +<p>—Aucune, monsieur, répondit Pardaillan. J'ai promis +sa revanche à M. de Bussi-Leclerc. Or, comment +aurais-je tenu ma promesse, si je l'avais laissé tuer +ce soir?</p> + +<p>Sainte-Maline regarda avec étonnement le chevalier +qui souriait, salua et se hâta de rattraper ses compagnons.</p> + +<p>Pardaillan s'était approché de la porte derrière laquelle +se trouvait Bussi-Leclerc et avait frappé du +poing:</p> + +<p>—Monsieur! hé! monsieur de Bussi-Leclerc! cria-t-il.</p> + +<p>—Que désirez-vous, sire de Pardaillan? demanda +Leclerc, goguenard.</p> + +<p>—Moi? Rien. Je veux simplement vous dire que, +maintenant, je suis seul. Alors, s'il vous convient d'essayer +de prendre cette revanche après laquelle vous +courez depuis si longtemps, eh bien, je suis votre +homme.</p> + +<p>—Bon! je préfère attendre...</p> + +<p>—Comme il vous plaira, monsieur, j'ai tant de +chances d'être tué par d'autres qu'il ne vous en reste +guère de me retrouver. Qui sait si j'arriverai seulement +jusqu'à Chartres?</p> + +<p>—Si vous mourez d'ici là, reprît Bussi-Leclerc haineux, +soyez sûr que je le regretterai, car c'est ma +plus douce espérance, maintenant, que de penser à +l'heureux moment où je vous mettrai les tripes au +vent!</p> + +<p>—Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empêche, +en ce cas, d'essayer de satisfaire cette douce envie à +l'instant?</p> + +<p>—Ah! reprit Leclerc, c'est que je ne suis pas +égoïste, moi. Je vais vous dire. Nous sommes quatre +qui vous haïssons, et nous avons lié partie pour vous +mettre à mal. Je puis même vous dire comment les +choses se passeront.</p> + +<p>—Je serai flatté de l'apprendre...</p> + +<p>—Vous allez voir comme c'est simple: d'abord, +je vous passerai mon épée au travers du ventre, sans +vous tuer toutefois; puis Maineville vous attachera à +l'aile du premier moulin; c'est une manie, chez lui, +vous comprenez? Puis, quand vous aurez tourné suffisamment, +c'est-à-dire jusqu'à ce que mort s'ensuive, +Maurevert vous arrachera le coeur, car il a fait gageure +de le manger sauté aux petits lards; enfin, +Mgr de Guise abandonnera votre carcasse au bourreau +pour la tirer à quatre chevaux.</p> + +<p>Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant +ainsi, devait écumer. Il l'entendit grincer des dents.</p> + +<p>—Vous comprenez, reprit Leclerc, que, si je vous +tuais tout de suite, mes trois associés m'en voudraient +la malemort. Tâchez donc de vivre encore +quelques jours, jusqu'à ce que nous puissions mettre +la main sur vous...</p> + +<p>—Je tâcherai, fit doucement Pardaillan. Mais, vraiment, +je vous répète que je crains de ne pas arriver +vivant jusqu'à Chartres. Vous devriez profiter de +l'occasion...</p> + +<p>—Non! rugit Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Allons donc, c'est que tu as peur, Leclerc!</p> + +<p>La porte, à l'intérieur, fut labourée de coups de +poignard. Il y eut un trépignement furieux.</p> + +<p>—Bussi-Leclerc a peur! cria Pardaillan à haute +voix.</p> + +<p>—Truand de sac et de corde! Si Maurevert te +mange le coeur, je te mangerai le foie!...</p> + +<p>Bussi-Leclerc se mit à frapper la porte à coups de +dague. Pardaillan haussa les épaules, et, dans la cour, +sur le fumier, à la clarté de la lune, il vit les gens de +la chaumière qui, réveillés par le bruit, étaient sortis +et livides d'effroi, assistaient à cette fantastique conversation. +Sans s'inquiéter d'eux, sans les voir peut-être, +le chevalier se dirigea vers la grange et, a l'entrée, +trouva son compagnon qui, l'épée à la main, attendait +les événements.</p> + +<p>—Oh! murmurait le jeune duc d'Angoulême, c'est +affreux. Les menaces de cet homme sont horribles.</p> + +<p>—Oui, c'est assez hideux. Partons, monseigneur; +l'air de ce village est malsain pour nous maintenant. +Et. quant à Maurevert, nous le retrouverons sûrement +à Chartres.</p> + +<p>Les deux hommes s'enveloppèrent de leur manteau +et d'un pas rapide, prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc, +la dague et l'épée aux poings, sortit et grogna:</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>Un paysan répondit:</p> + +<p>—Je ne sais par où il a pris, monseigneur, mais le +fait est qu'il a fui, et il doit être loin.</p> + +<p>—Je le retrouverai, grommela Leclerc.</p> + +<p>Il sortit donc en toute hâte de la chaumière, et, par +un chemin de traverse que lui indiquèrent ses hôtes, +gagna la place de l'église, au coin de laquelle se dressait +un grand calvaire. Autour de ce calvaire, quelques +tentes avaient été dressées, et le duc de Guise +dormait dans l'une d'elles sur un lit de camp, tandis +que Maurevert et un autre officier dormaient sur des +bottes de paille. Quant à Maineville, il avait, comme +Bussi, cherché gîte dans le village.</p> + +<p>Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure +plus tard, arriva en pestant fort contre l'interruption +de son sommeil. Alors, il fit également réveiller +le duc, et, ayant eu la permission d'entrer dans +la tente, les quatre se trouvèrent réunis. Et Bussi-Leclerc +fit le récit de ce qui venait de se passer. +Guise proféra une imprécation de rage; Maineville +sortit sa dague et en tâta la pointe; Maurevert prononça +ces étranges paroles:</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, le voyage à +Chartres est inutile: nous ferions mieux de retourner +à Paris.</p> + +<p>—Pourquoi? s'écrièrent Maineville et Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan +est dans là procession, la procession est maudite! +Parce que ce n'est pas Henri III qui sera tué, +mais nous!</p> + +<p>Et ces quatre hommes, également braves, passèrent +le reste de la nuit à discuter comment ils se débarrasseraient +de l'aventurier. Guise, sombre et pensif, +écoutait sans rien dire ses trois fidèles conseillers. +Mais, comme le jour se levait, il donna l'ordre de se +mettre en route.</p> + +<p>—Pour Paris? demanda Maurevert.</p> + +<p>—Pour Chartres! répondit le duc.</p> + +<p>Maurevert haussa les épaules et s'assura que sa +cotte de mailles était solidement bouclée.</p> + +<p>La procession se remit en marche et, s'engouffrant +par la porte Guillaume dans la bonne ville de Chartres, +se dirigea vers la cathédrale.</p> + +<p>Une fois la porte franchie, la tête de la procession +se trouva en présence d'une nombreuse troupe armée. +Guise reconnut Crillon à cheval, qui dit en saluant:</p> + +<p>—Sa Majesté, pour vous faire honneur, voulait absolument +que je vinsse à votre rencontre avec huit +mille arquebusiers et les trois mille cavaliers que +nous avons assemblés autour de Chartres. Mais j'ai +fait observer à Sa Majesté que deux ou trois mille +hommes suffisaient pour escorter une procession...</p> + +<p>—Vous avez bien fait, messire. Où et quand pourrai-je +voir le roi avec les échevins de Paris?</p> + +<p>—Le roi est en ce moment à la cathédrale.</p> + +<p>—Allons donc à la cathédrale! dit Guise.</p> + +<p>—Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait +inutile que ces dignes pénitents essayassent d'en trouver +un autre. Eh effet, toutes les rues sont pleines +de nos gens d'armes qu'a attirés une légitime curiosité, +sans compter les bourgeois de cette bonne ville +venus acclamer le roi.</p> + +<p>—Allez, messire! dit Guise. Nous sommes venus +en fidèles sujets, et nous joindrons nos acclamations +à celles de la ville.</p> + +<p>Et, levant sa toque empanachée et ornée d'un triple +rang de perles. Guise, d'une voix forte, cria:</p> + +<p>—Vive le roi!</p> + +<p>Mais, derrière lui, une immense acclamation répondit:</p> + +<p>—Vive Henri le Saint!...</p> + +<p>C'était la procession qui donnait ainsi son avis, si +bien que Crillon se demanda un instant s'il ne ferait +pas mieux de fermer les portes et de laisser hors des +murs les trois quarts des pénitents qui attendaient. +Mais Crillon, brave, se dit qu'il serait ridicule d'avoir +l'air de redouter des porteurs de cierges. Ordonnant +donc à ses hommes, d'un coup d'oeil, de surveiller +étroitement les arrivants, il se dirigea vers la cathédrale. +Guise suivait avec ses gentilshommes. Derrière +ce groupe, venait la procession des Parisiens que les +gens de la ville, du haut de leurs fenêtres, examinaient +curieusement et non sans une certaine sympathie.</p> + +<p>L'apparition de Jésus, suant sous son énorme croix +de carton et plus flagellé que jamais, fut saluée par +un long murmure de pitié.</p> + +<p>Devant la cathédrale, la foule était plus serrée, plus +nerveuse, et Guise put lire sur tous ces visages de +bons provinciaux la curiosité passionnée qu'il inspirait. +En effet, Henri III, après sa fuite, avait été accueilli +par les habitants de Chartres avec courtoisie, +mais sans enthousiasme. Là, comme dans tout le +royaume, le nom de Guise était populaire et celui +du roi méprisé ou détesté.</p> + +<p>Le duc jeta les yeux autour de lui, comme pour +chercher s'il n'apercevait pas le moine. A ce moment, +les portes de l'immense cathédrale s'ouvraient, et une +foule de gentilshommes en sortaient, refoulant les +bourgeois. En même temps les soldats de Grillon, +par une habile manoeuvre, coupèrent la procession +et ne laissèrent autour de Guise qu'une dizaine de ses +familiers.</p> + +<p>—On se méfie de nous, ici! dit le duc en fronçant +le sourcil.</p> + +<p>—Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs, +répondit Grillon.</p> + +<p>Joyeuse, quelques-uns de ses apôtres et ses deux +flagellants se trouvaient dans ce cercle formé par les +gens d'armes, les gentilshommes royaux et la foule.</p> + +<p>—Frappez! Frappez! dit Joyeuse.</p> + +<p>Les deux flagellants se mirent à frapper à tour de +bras, avec leurs fausses lanières.</p> + +<p>—Sire! s'écria Jésus, où êtes-vous? Voyez ce que +font les huguenots! et, pourtant, je ne me plains +pas!...</p> + +<p>Un grondement de la foule des bourgeois répondit +à ces paroles. Et déjà, comme à Paris, les cris de: +Vive Henri le Saint! éclataient, lorsque Jésus, c'est-à-dire +Joyeuse, se mit à pousser des lamentations qui, +cette fois, n'avaient rien de feint. En effet, quatre +pénitents venaient de s'approcher de lui et s'étaient +mis à le flageller, non plus avec des lisières de drap +ou des lanières de carton, mais avec de bonnes et +solides étrivières de cuir.</p> + +<p>Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats +contenaient la foule, pendant que Guise, pâle et +stupéfait, se demandait s'il n'était pas venu se jeter +dans la gueule du loup. Les quatre enragés frappaient +de plus belle.</p> + +<p>—Assez! dit tout à coup une voix forte.</p> + +<p>Un homme venait de paraître sous le porche de la +cathédrale. Les quatre flagellants cessèrent aussitôt +leur besogne, et, s'étant précipités dans l'église ou +ils se dépouillèrent de leurs frocs, apparurent sous +les traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline...</p> + +<p>L'homme qui venait de surgir s'avançait avec une +sorte de dignité vers le malheureux Joyeuse. A son +aspect, un grand silence s'établit, les gens de Crillon +présentèrent les armes. Guise mit pied à terre et, se +découvrant, s'inclina profondément...</p> + +<p>Cet homme, c'était le roi de France.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>HENRI III</h3> + +<p>Le roi, sans faire attention à Guise, s'arrêta devant +Joyeuse et, s'agenouillant, cria dans le silence:</p> + +<p>—Monseigneur Jésus, vous m'avez appelé, moi, pauvre +roi que ses sujets ont frappé, abandonné, chassé! +Me voici, mon doux seigneur Jésus! Et, puisque vous +avez tant fait que de m'appeler à votre aide, laissez-moi +essuyer le précieux sang qui coule de vos +plaies!...</p> + +<p>A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir +et se mit à essuyer Joyeuse.</p> + +<p>La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue +du roi s'agenouillant devant le figurant qui représentait +Jésus, s'incorporant pour ainsi dire à la procession +parisienne, des applaudissements furieux éclatèrent. +Le roi leva les bras pour commander le silence.</p> + +<p>—Qu'on saisisse ces deux misérables! cria-t-il en +désignant les deux flagellants effarés; qu'on les jette +en prison et puis qu'on les pende haut et court!</p> + +<p>—Mais, sire, bégaya Joyeuse, Votre Majesté fait +erreur... ce ne sont pas eux...</p> + +<p>—Ainsi seront traités les ennemis de Dieu et de +l'Eglise! cria Henri III.</p> + +<p>Une immense acclamation salua ces paroles, et, +cette fois, ce fut un grand cri de «Vive le roi!» qui +monta jusqu'au ciel; Henri III eut un éclair dans les +yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise:</p> + +<p>—Mon cousin, dit-il, allons louer et bénir le Seigneur +de la grande joie qu'il nous accorde en ce jour. +Et puis, nous écouterons en l'hôtel de messieurs les +échevins de cette bonne ville les plaintes que nos +Parisiens vous ont chargé de nous transmettre. Et, +tournant le dos à Guise, il se dirigea le premier vers +le portail central ouvert à deux battants.</p> + +<p>—Oh! gronda Guise en lui-même, ce fantôme de +roi ose me braver et se moquer de moi! Et j'hésitais!...</p> + +<p>Il suivit avec ses gentilshommes et pénétra dans +l'énorme église, où la messe d'action de grâces fut +aussitôt commencée. Dehors, la foule des pénitents +parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait +de cette messe ce qu'elle pouvait en prendre, +c'est-à-dire ce qui lui arrivait de cantiques et de bénédictions +par les portes ouvertes.</p> + +<p>Quand la messe fut terminée, Henri III, entouré de +gardes, sortit de l'église et se dirigea vers l'hôtel des +échevins, où il recevait de la ville de Chartres une +hospitalité sinon royale, du moins très suffisante +pour un roi sans royaume. Il n'avait pas adressé un +mot à Henri de Guise.</p> + +<p>Sur le parvis, le duc s'était arrêté, incertain de ce +qu'il ferait, dévorant sa rage et se demandant s'il +n'allait pas reprendre à l'instant le chemin de Paris.</p> + +<p>A ce moment, l'un des gentilshommes d'Henri III +s'approcha de lui et, l'ayant salué, lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le duc, le roi mon maître m'a chargé +de vous dire qu'il vous recevra demain matin à neuf +heures, en audience à l'hôtel de ville, ainsi que les +robins et bourgeois qui vous servent d'escorte...</p> + +<p>—Dites à Sa Majesté, répondit-il, que je la remercie +de l'audience qu'elle veut bien m'accorder et que +je m'y trouverai à l'heure dite.</p> + +<p>Là-dessus, Guise et ses gens se dirigèrent vers l'hôtellerie +du Soleil-d'Or. Quant au cardinal de Guise, +quant à Mayenne, ils s'y étaient rendus directement +et ne s'étaient pas montrés depuis l'entrée de la procession +de Chartres. Au moment où Guise et ses gentilshommes +entraient dans l'hôtellerie, Maurevert +saisit le bras de Maineville près de lui, et, lui montrant +une figure dans la foule, lui dit en pâlissant:</p> + +<p>—Regarde...</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit Maineville, insoucieux.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas lui! reprit alors Maurevert en +passant la main sur son front... mais il m'a semblé +d'abord que c'était Pardaillan...</p> + +<p>Le duc entendit ces mots et tressaillit.</p> + +<p>—Où est-il? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p> + +<p>—Il est mort! répondit quelqu'un près de lui.</p> + +<p>Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d'un +même mouvement, se retournèrent et virent la duchesse +de Montpensier qui souriait. Elle fit signe à +Guise de la suivre.</p> + +<p>—Pardieu! grogna Bussi-Leclerc, s'il est mort, il +n'y a pas longtemps!</p> + +<p>Le duc, troublé, avait marché jusqu'à l'appartement +qui lui était destiné, entraîné par sa soeur.</p> + +<p>—Mon frère, lui dit celle-ci quand ils furent seuls, +vous devez cesser de vous enquérir de ce Pardaillan.</p> + +<p>—Vous dites qu'il est mort? Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu'ici +ne s'est jamais trompée, ne nous a jamais trompés...</p> + +<p>—Fausta? fit le duc en tressaillant.</p> + +<p>—Elle vient de me confirmer la chose.</p> + +<p>Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s'était-il +trompé?... Fausta, elle, ne se trompait jamais! Sans +doute, elle savait que Pardaillan était dans la procession. +Sans doute elle avait établi quelque piège où +cette nuit même le chevalier était tombé, après sa +rencontre avec Leclerc.</p> + +<p>Guise dissimula soigneusement ses impressions. +Mais le profond soupir qui lui échappa prouva à +sa soeur quel soulagement il éprouvait de cette nouvelle.</p> + +<p>—Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit +mort ou vif, cela m'est égal. Où est l'homme?</p> + +<p>—Dans Chartres, répondit tranquillement la duchesse. +Il est venu avec la procession. Etes-vous prêt, +mon frère?</p> + +<p>—Prêt?... Qu'entendez-vous par là? fit le duc en +frémissant. Je ne veux, d'aucune façon, être mêlé à +ce qui va se passer. Je suis perdu si jamais on apprend...</p> + +<p>—Soyez donc tranquille! La mort du roi ne sera +qu'un de ces accidents que Dieu permet parfois. Nul +ne saura. Jacques Clément lui-même ne sait pas. Seulement +soyez prêt, mon frère!...</p> + +<p>—Quand aura lieu... l'accident?</p> + +<p>Marie de Montpensier regarda son frère et répondit:</p> + +<p>—Demain!...</p> + +<p>—Si tôt!... murmura le duc en tressaillant.</p> + +<p>—Demain, après l'audience, Valois se rendra à la +cathédrale, en procession, les pieds nus, un cierge à +la main et couvert d'un sac. C'est un voeu qu'il a fait +s'il se réconciliait avec Paris. Or, demain, la réconciliation +sera parfaite. Le moine marchera près du roi, +car, dans ces processions, il est accessible à tous. Le +coup sera porté devant la cathédrale. Vous, cependant, +vous réunirez hors des murs ce que vous avez +de gentilshommes et de ligueurs... le reste vous +regarde!</p> + +<p>Le duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le +cardinal, conféra longtemps avec eux. Puis, vers le +soir, il se mit à table, et voulut que Maurevert, Leclerc +et Maineville prissent place à ses côtés. Et, malgré +l'acte terrible qui se préparait dans l'ombre, ce +fut encore de Pardaillan qu'ils causèrent. Bussi-Leclerc +se rappela fort à-propos que le chevalier lui +avait dit:</p> + +<p>—Je n'arriverai peut-être pas jusqu'à Chartres!...</p> + +<p>Il ne fallait plus en douter: Pardaillan était mort.</p> + +<p>Vers cette heure-là, celui qui faisait l'objet de ces +pensées sinistres dînait tranquillement avec le duc +d'Angoulême dans une petite auberge, à une table +accotée contre une fenêtre. En face de l'auberge se +dressait un hôtel,, et, de temps à autre, Pardaillan, +soulevant les rideaux de la fenêtre, jetait un coup +d'oeil sur la façade où tout était éteint.</p> + +<p>—A qui appartient cet hôtel? demanda Pardaillan +à la servante, en soulevant encore une fois le rideau.</p> + +<p>—Cet hôtel?... Ah! dame... il appartient comme +qui dirait à personne. C'est-à-dire, dans les temps +jadis, c'était l'hôtel des sires de Bonneval. Mais, depuis +que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela, je n'ai +vu personne entrer là-dedans, jamais la porte ou les +fenêtres s'ouvrir.</p> + +<p>—Oui, murmura Pardaillan, mais, en ce moment, +des gens sont rassemblés là-dedans. Et je voudrais +bien savoir ce qu'ils font...</p> + +<p>—Que voulez-vous qu'ils fassent, cher ami, grommela +le duc d'Angoulême, si ce n'est de conspirer +quelque mauvais coup, puisque c'est la Fausta qui les +a assemblés là?...</p> + +<p>—C'est vrai. J'ai vu ma belle tigresse et ses gens +se glisser dans l'hôtel par la porte du jardin.</p> + +<p>—Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme +nous sommes loin de...</p> + +<p>—De Violetta, hein?... Patience, mon prince. Patience! +Il y a deux êtres au monde qui peuvent nous +faire savoir de quel côté nous devons nous tourner: +c'est Fausta... et c'est Maurevert. Nous les suivons. +Nous les tenons. Il faudra bien que l'un ou l'autre +tombe dans nos mains. En tout cas, notre situation +est moins tragique que lorsque j'étais dans la nasse.</p> + +<p>—Figurez-vous que, cette nasse, au lieu d'être en +osier, était en fer, un solide treillis en fer, et que, +dans chaque maille, je pouvais à peine passer les +bras... Heureusement, il y avait des cadavres, sans +quoi je serais encore dans la nasse... C'est une jolie +invention de Mme Fausta, que Dieu veuille me garder +saine et sauve, car j'ai résolu de lui rendre épouvante +pour épouvante...</p> + +<p>Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait, à travers l'explication +de Pardaillan, une de ces hideuses aventures +auxquelles succombent les esprits les plus fermes.</p> + +<p>Le chevalier n'avait cessé de regarder à travers les +petits vitraux ronds et verts de la fenêtre. Charles +regardait lui aussi, et, dans la nuit de la ruelle, vit +une ombre qui s'avançait.</p> + +<p>Je savais bien qu'il viendrait! Et qu'il viendrait +là! murmura Pardaillan.</p> + +<p>L'ombre se rapprochait de la grande porte de l'hôtel. +C'était un homme enveloppé d'un manteau qui +lui cachait la figure. Mais, sans doute, Pardaillan le +reconnaissait à la taille et à la démarche, car il +répéta:</p> + +<p>—C'est lui!</p> + +<p>L'homme ne heurta pas le marteau de la porte, +mais frappa dans ses mains. La grande porte s'entrouvrit +aussitôt et l'inconnu se glissa dans l'intérieur.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Charles.</p> + +<p>—Vous le saurez tout à l'heure, dit Pardaillan. +Lorsque je me réveillai, j'étais assis, vous le savez, +à califourchon sur deux poutres dont l'une plongeait +dans l'eau et dont l'autre partait en diagonale pour +aller soutenir le plancher de la salle où se tenait le +trou carré... l'entrée de la nasse. J'avais dormi. Comment? +Je n'en sais rien. Je vis qu'il faisait jour; la +lumière entrait par-dessous le plancher qui était au-dessus +de ma tête, et je vis que j'étais entouré de +poutres qui s'enlaçaient comme les madriers d'un +échafaudage: «Pardieu! me dis-je, je n'ai qu'à gagner +de poutre en poutre jusqu'à l'extérieur!» Et +je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait +de la grande ouverture par où coulaient tout à +la fois l'eau du fleuve et la lumière du jour. Ce fut +alors que je me heurtai au treillis de fer... J'avais oublié +la nasse!...</p> + +<p>—Alors j'examinai cette machine à prendre les +hommes. Et je vis que j'étais perdu. En effet, la +nasse formait comme un puits en treillis de fer, qui +partait du plancher même, pour aller plonger dans +l'eau. Je dus abandonner l'idée qui m'était venue de +me hisser de maille en maille pour arriver à passer +par-dessus. L'idée inverse me parut la bonne: c'est-à-dire +que je m'accrochai aux mailles, et que je me mis +à descendre, dans l'espoir que je pourrais passer par-dessous +en plongeant. Arrivé au ras de l'eau, je fus +heurté de nouveau par les cadavres. Comprenant que +la folie allait me gagner si je ne sortais au plus tôt, je +me laissai glisser parmi les cadavres. Et, alors, je +compris pourquoi les cadavres ne s'en allaient pas, +pourquoi ils ne plongeaient pas... Lorsque j'eus de +l'eau jusqu'aux épaules, je sentis avec mes pieds que, +de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait dans +l'eau et que cela formait comme le fond d'une bouteille! +Pas moyen de sortir par en haut! Pas moyen +de sortir par en bas!... Je me hissai le long des +mailles de fer pour éviter l'attouchement des cadavres, +et, accroché à une certaine hauteur, je m'arrêtai, +et j'eus la pleine horreur de ma situation: +j'étais destiné à mourir lentement dans ce puits de +fer!...</p> + +<p>—C'est horrible! dit Charles en frémissant.</p> + +<p>—Justement. Comme vous dites, c'était horrible. +Si bien qu'après quelques heures je pris la résolution +de grimper jusqu'en haut et de frapper au plancher +jusqu'à ce qu'on m'entendît, jusqu'à ce qu'on achevât +de me tuer!</p> + +<p>—Et comment êtes-vous sorti?</p> + +<p>Pardaillan se mit à rire et répondit:</p> + +<p>—C'est bien simple; je suis sorti avec les cadavres. +Sans doute, cela ne devait pas être fort agréable à +Fausta, de dormir au-dessus de ces morts. Pour cette +raison, ou pour d'autres, il est certain que, si les +morts étaient prisonniers dans la nasse, Fausta devait +avoir la pensée de leur rendre la liberté. Et comment +rendre libre ces cadavres prisonniers? En les repêchant +l'un après l'autre? Non, non! Fausta est la +femme des combinaisons simples! Pour délivrer les +morts, il n'y avait qu'à les laisser partir au fil de +l'eau!</p> + +<p>Pardaillan se mit à rire, puis jeta à l'extérieur un +coup d'oeil inquiet.</p> + +<p>—Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme, +dit-il, il prend les derniers ordres de la belle Fausta... +Donc, comme je vous l'ai dit, j'étais depuis plusieurs +heures accroché au treillis de fer, à demi assis sur +une poutre, lorsque j'entendis au-dessus de moi une +sorte de grincement; et, en même temps, de l'autre +côté du treillis, je vis une chose que je n'avais pas +remarquée encore: une corde!... et cette corde montait! +D'en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis +qu'elle passait, à travers un trou pratiqué dans le +plancher. Alors, d'un coup d'oeil, je suivis la corde de +haut en bas, et je fus à l'instant même rassuré... En +effet, monseigneur, la corde soulevait un carrée du +treillis ménageant une large ouverture. Dans le même +instant, je vis les cadavres qui s'en allaient en se bousculant +comme s'ils eussent eu hâte de partir. Au bout +de deux minutes, ils étaient tous partis, entraînés par +le fleuve.</p> + +<p>Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta: +«Je fis comme eux... voilà tout! Je me laissai tomber +dans l'eau, je franchis l'ouverture d'une brassée +frénétique, et me trouvai hors de la nasse. Deux minutes +plus tard, j'abordai au quai.»</p> + +<p>Un long silence suivit ces paroles. Charles considérait +son compagnon avec une sorte d'effroi. Le chevalier +sifflotait entre ses dents, et regardait toujours par +la fenêtre.</p> + +<p>—Il est temps de sortir, dit-il enfin. Et, s'adressant +à la servante:</p> + +<p>—Dites-moi, la belle enfant, mon camarade et moi, +nous voudrions prendre l'air avant de nous coucher. +Comment ferons-nous pour rentrer? Je dis: rentrer +sans frapper, ni réveiller personne...</p> + +<p>—Dame! vous passerez par les écuries, que je +laisserai ouvertes; et, une fois dans la cour, vous +n'aurez qu'à monter l'escalier de bois qui est à l'intérieur.</p> + +<p>Pardaillan s'était sans doute rendu compte de la +disposition des lieux, car il approuva d'un signe de +tête, et, suivi de Charles, sortit par la porte de l'auberge +qui, aussitôt, se referma derrière eux. Dans la +rue, ou plutôt dans la ruelle étroite et tortueuse où +ils se trouvaient, Pardaillan fit une dizaine de pas, +puis s'arrêta dans un renfoncement.</p> + +<p>—Attendons ici, murmura-t-il; notre homme ne saurait +tarder à sortir.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Charles pour la deuxième +fois.</p> + +<p>—Vous ne l'avez pas reconnu?... C'est le moine! +C'est Jacques Clément! C'est l'homme qui, à l'auberge +du Pressoir-de-Fer, était assis près de nous et +nous écoutait...</p> + +<p>—L'homme qui a dit qu'il vous vengerait en se +vengeant...</p> + +<p>—Oui: de Catherine de Médicis!...</p> + +<p>—C'est-à-dire en assassinant son fils Henri III, dit +froidement le chevalier.</p> + +<p>—Pardaillan! fit le jeune duc, ceci est affreux.</p> + +<p>—Eh quoi! vous vous plaignez! Songez que votre +père a été poussé au désespoir, à la folie, à la mort +par trois êtres qui étaient: sa mère Catherine, son +frère le duc d'Anjou, aujourd'hui roi de France, et, +enfin, Mgr le duc de Guise! Vous voulez, vous cherchez +un terrible châtiment contre le roi?</p> + +<p>—Oui. J'ai toujours pensé que mon oncle Henri de +France tomberait un jour sous la morsure imprévue +de l'une de ces douleurs qu'il a semées sur la route de +sa vie. Mais, si cela dépend de moi. Pardaillan, Jacques +Clément ne frappera pas le roi. Ce n'est pas cela +que je voulais!...</p> + +<p>—Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arrêterez +le bras du moine?</p> + +<p>—Je l'arrêterai, dit Charles, sourdement.</p> + +<p>Pardaillan hocha la tête:</p> + +<p>—Allons! murmura-t-il satisfait, Guise n'est pas +encore roi de France!</p> + +<p>A ce moment, il saisit le bras du jeune homme qu'il +serra fortement. D'un signe, il lui montra la porte de +l'hôtel qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à +un moine encapuchonné qui sortait, et, lentement, +s'avançait vers eux.</p> + +<p>—Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez +en ce moment le sort du royaume et de la chrétienté +dans vos mains, monseigneur. Voyez cet homme qui +vient à nous. S'il passe, il marche au meurtre... demain, +votre oncle Henri III est poignardé, demain le +duc de Guise est roi... Monseigneur, voici la destinée +qui passe! Un geste de vous, et la fortune du monde +est changée...</p> + +<p>Le moine arrivait à leur hauteur. Pardaillan se renfonça +contre le mur et se croisa les bras. Le moine +passait... Charles d'Angoulême, après une hésitation, +fit deux pas rapides, posa sa main sur l'épaule de +l'homme et dit:</p> + +<p>—Holà! sire moine, deux mots, s'il vous plaît!...</p> + +<p>Le moine s'était arrêté, avait relevé sa tête penchée, +et, avec cet étonnement dédaigneux de l'homme +qui se sait protégé par des destins supérieurs, disait:</p> + +<p>—Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Je veux vous prier de m'accorder quelques minutes d'entretien.</p> + +<p>—Passez donc au large, gronda le moine, car, cette +nuit, je ne puis avoir d'entretien qu'avec Dieu!...</p> + +<p>Pardaillan, à ce moment, s'avança rapidement et, de +sa voix la plus joyeuse, s'écria:</p> + +<p>—Eh quoi! vous vous refusez donc à vous reposer +un instant avec des amis, messire Jacques Clément?</p> + +<p>Le moine tressaillit; une joie profonde détendit +ses traits d'ivoire et colora son front; il tendit la +main.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! fit-il d'une voix changée.</p> + +<p>—Et Mgr le duc d'Angoulême, dit Pardaillan. Venez +donc. Que diable, même en temps de procession, +un verre de vin n'a jamais fait peur à un moine!</p> + +<p>Jacques Clément fit signe qu'il acceptait l'invitation, +et tous trois se dirigèrent vers la petite auberge +close, aveugle et muette à cette heure. Mais, comme +l'avait promis la servante, il n'y eut qu'à pousser la +porte des écuries voisines. Quelques instants plus +tard, ils étaient assis autour d'une table qu'éclairait +une chandelle fumeuse et sur laquelle se trouvaient +quelques bouteilles d'un certain vin, très estimé dans +tout le pays.</p> + +<p>Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d'un +trait. Jacques Clément posa ses lèvres sur les bords +de son verre et le laissa presque plein... Cependant, +ses yeux pâles étaient animés d'une espèce de cordialité +rayonnante.</p> + +<p>—Ce vin réchauffe le coeur, dit-il. Mais, bien plus +encore, mon coeur se dilate près d'un ami tel que vous, +chevalier. Vous le dirais-je? Dans ma triste vie, dans +mes moments de désespoir, quand je me sentais si +seul au monde, c'est à vous que je songeais. Moi qui +ne portais dans mes souvenirs ni l'image d'une mère +ni celle d'un père, il me semblait que vous aviez été +pour moi comme un grand frère... Vous souvenez-vous +du jour où je fabriquais des aubépines en papier et +où vous vous êtes arrêté près de moi?</p> + +<p>—Certes! fit Pardaillan, ému.</p> + +<p>—Vous m'avez encouragé... puis, je vous ai revu +le jour terrible... où vous m'avez montré la tombe de +ma mère; et, de ce jour-là, vos traits sont gravés +dans mon coeur...</p> + +<p>Jacques Clément frissonna, saisit la main de Pardaillan, +et ajouta d'une voix grave:</p> + +<p>—Dans cette nuit qui est sans doute une des dernières +de ma vie, si près de l'heure où un événement +terrible va s'accomplir, c'est une étrange rencontre +que celle-ci! C'est la volonté de Dieu que j'aie eu +cette dernière joie de rencontrer le seul homme au +monde qui soit pour moi toute la famille de mon +coeur!... Pardaillan, mon coeur crie malheur à ceux +qui ont tué ma mère!</p> + +<p>—Oui, vous ne l'avez jamais connue, fit Pardaillan +pensif; et qui sait si, de là, ne vient pas cet amour +que vous conservez à sa mémoire!</p> + +<p>—Je sais ce que vous voulez dire, gronda le moine +en pâlissant. Je vous dis que j'ai confessé l'une des +femmes de la vieille Catherine! Je vous dis que j'ai su +toute la vie de ma mère... et ses crimes!</p> + +<p>—Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier. +Elle fut malheureuse, voilà tout.</p> + +<p>—N'est-ce pas? s'écria le moine, radieux.</p> + +<p>—Certes!... La vieille Médicis fut seule coupable. +Quant à votre mère, martyre d'un amour, prise dans +l'alternative ou d'être méprisée par l'homme qu'elle +adorait ou de tuer ce même homme, sa vie fut d'une +admirable défense! Ce qu'elle dépensa de force et +d'esprit pour lutter contre Catherine n'est pas supposable. +Ce qu'elle souffrit dépasse les châtiments les +plus cruels!...</p> + +<p>Jacques Clément avait rabattu son capuchon et on +l'entendait sangloter doucement.</p> + +<p>—Pardaillan, reprit-il au bout de quelques minutes, +je comprends votre pensée. Vous ne voulez pas dire au +fils ce que fut la mère, et vous ne voulez pas mentir.</p> + +<p>—Nulle femme au monde autant qu'Alice de Lux +ne mérita la pitié, dit Pardaillan.</p> + +<p>Jacques Clément se leva et laissa retomber son +capuchon sur ses épaules.</p> + +<p>—Chevalier, dit-il d'une voix morne, vous me rappelez +à la réalité terrible. Demain, ma mère sera vengée. +Demain, la vieille Catherine connaîtra le désespoir +sans issue.</p> + +<p>—Ainsi, vous voulez tuer le roi de France?</p> + +<p>—C'est un secret entre moi, Dieu et deux de ses +anges, dit Jacques Clément. Oui, chevalier, demain je +tuerai le roi de France!... Demain, vous serez vengé du +mal que Catherine nous a fait! Demain, vous aussi, +fils de Charles IX, serez vengé du mal que Catherine +et Henri ont fait à votre père!...</p> + +<p>Le moine demeura quelques instants pensif. Puis, +comme il faisait un mouvement pour se retirer:</p> + +<p>—Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce +secret, dit Pardaillan, achevez de nous instruire en +nous disant comment vous comptez procéder...</p> + +<p>—Soit! fit le moine après avoir réfléchi. Je ne vois +pas pourquoi je vous cacherai ces détails, à vous. +Demain, donc, à neuf heures du matin, Valois recevra +le duc de Guise en audience à l'hôtel de ville. Après +l'audience, il doit se rendre à la cathédrale. Je sais +que le roi sera prévenu qu'un confesseur doit s'approcher +de lui pour lui remettre indulgence plénière de +ses fautes. Ce confesseur viendra à ses côtés, au moment +où il entrera dans la cathédrale. Ce confesseur, +ce sera moi!...</p> + +<p>Charles d'Angoulême frémit et demanda:</p> + +<p>—Vous suivrez donc le roi pendant la procession?...</p> + +<p>—Non, répondit le moine: je l'attendrai à la porte +de la cathédrale. Alors seulement je m'approcherai +de lui, et quand il s'agenouillera... regardez bien alors... +Valois s'agenouillera pour ne plus se relever.</p> + +<p>Jacques Clément baissa la tête. Puis, d'une voix +sourde, il répéta:</p> + +<p>—Adieu, priez pour moi!...</p> + +<p>Et il se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement +pour s'élancer. Mais Pardaillan le retint de la +main, et, au moment où le moine ouvrait déjà la +porte:</p> + +<p>—Jacques Clément, dit-il, j'ai un service à vous demander!...</p> + +<p>Le moine s'arrêta court, tressaillit, revint rapidement +sur ses pas et, rayonnant de joie, s'écria:</p> + +<p>—Aurais-je vraiment ce bonheur de pouvoir être +utile avant de mourir! Vous avez parlé d'un service... +Chevalier?</p> + +<p>—Un grand, dit Pardaillan avec une simplicité qui +avait je ne sais quoi de solennel; voici: j'ai besoin +qu'Henri III vive encore quelque temps... je vous demande +la vie d'Henri de Valois, roi de France...</p> + +<p>—Vous avez besoin que Valois vive encore? balbutia +Jacques Clément, livide.</p> + +<p>—Oui. Ma vie est liée à la vie de ce roi que vous +voulez tuer. Et, puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre +rencontre cette nuit, je vous dis: Clément... je te +demande de me laisser vivre en laissant vivre Valois, +roi de France!...</p> + +<p>—Que maudite soit la minute où je t'ai rencontré! +râla Jacques Clément...</p> + +<p>Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur +Pardaillan des yeux hagards... Et, si Pardaillan eût pu +entendre la pensée de ce moine, voici ce qu'il eût +entendu:</p> + +<p>«La vie du roi! Il me demande cela!... Mais alors... +L'ange... l'ange d'amour. Elle m'attend à minuit!... +J'aurai ma récompense terrestre et son amour!... Et +Pardaillan me demande de renoncer à cela... à l'amour +de Marie!...»</p> + +<p>Comme Jacques Clément ruminait ces pensées, minuit +sonna dans le grand silence de la ville endormie... +Au premier coup, le moine se releva, frissonnant de +fièvre. Au sixième coup, il joignit les mains et murmura:</p> + +<p>—Grâce, Pardaillan!...</p> + +<p>Pardaillan assistait, étonné, à un drame qu'il ne +pouvait comprendre. Le douzième coup de minuit +sonna.</p> + +<p>Puis, il y eut un long silence. Alors, le moine se +laissa tomber à genoux, baissa la tête et murmura:</p> + +<p>—Le roi de France vivra!... O ma mère, c'est pour +le chevalier de Pardaillan!...</p> + +<p>—Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de +faire un acte héroïque!....</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<h3>HENRI III (suite)</h3> + +<p>Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de +bonne heure dans la chambre qu'il occupait en l'hôtel +de M. Cheverni, gouverneur de la Beauce.</p> + +<p>Henri était parti de Paris la mort dans l'âme.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il eut trouvé dans l'hôtel de ville de +Chartres une députation de bourgeois venus pour le +saluer, lorsqu'il eut passé en revue les reîtres de +Crillon, il commença à se dire que le métier de roi en +exil ne serait peut-être pas trop déplaisant.</p> + +<p>Plus d'une fois, la pensée lui vint de s'en retourner +à Paris, de rentrer dans son Louvre et de dire aux +Parisiens:</p> + +<p>—Me voilà... tâchons de nous entendre!</p> + +<p>Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses +intimes, comme Villequier, d'Epernon et d'O, ne manquaient +pas de lui faire observer que la reine mère +était restée à Paris pour arranger la situation, et que +le roi gâterait tout par un retour précipité!</p> + +<p>Ce matin-là, donc, le roi se leva fort joyeux, passa +dans l'appartement voisin, où Catherine de Médicis, +arrivée depuis huit jours, lui avait fait dire qu'elle +l'attendait. Il entra gaiement chez sa mère et l'embrassa +sur les deux joues, contre son habitude.</p> + +<p>—Mon fils, dit Catherine, voilà bien longtemps que +vous n'aviez embrassé ainsi votre vieille mère.</p> + +<p>—C'est que je suis bien content, madame; fit Henri +en se jetant dans un fauteuil. Grâce à vous, ma mère, +mes bons Parisiens veulent se réconcilier avec moi, +et, comme je ne vois pas d'obstacle à cette réconciliation, +je veux être à Paris sous deux jours et y faire +une entrée dont il sera parlé, j'ose le dire.</p> + +<p>Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement; +mais elle vit qu'il était sincère.</p> + +<p>—Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut +le peuple de Paris, tout ce qu'attend le peuple de +France, je vous étonnerais. Si près de la tombe, j'ai +jeté un regard plus clairvoyant sur l'univers, mais je +ne vous dirai rien de tout cela, sire... car vous n'entendriez +pas sans doute la langue que je parle... Par +Notre-Dame, je suis résolue à me défendre et à vous +défendre. Mon fils, écoutez-moi: vous ne pouvez retourner +à Paris maintenant.</p> + +<p>Henri III bondit. Il connaissait la prudence de Catherine; +mais il savait aussi qu'elle était mortellement +blessée dans son orgueil de reine et de mère, qu'elle +préparait avec ardeur la rentrée à Paris et le châtiment +des Parisiens; il savait enfin qu'elle était +femme à braver tous les dangers. Pour qu'elle se fût +décidée à parler ainsi, il fallait donc que le retour à +Paris fût réellement impossible.</p> + +<p>—Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, +pourquoi ne pourrais-je rentrer à Paris? Ne suis-je +donc pas le roi?... Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire, mon fils, qu'on veut vous attirer dans +un piège et vous massacrer! Vous, moi, mes amis...</p> + +<p>Henri III s'écroula dans son fauteuil et essuya son +front mouillé de sueur, en disant:</p> + +<p>—Que faut il faire, ma mère?... Chartres était assez +près de Paris pour que je pusse m'y rendre d'un bond. +Dans la terrible conjoncture que vous m'exposez, +Chartres est trop près de Paris!...</p> + +<p>—Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille mère. +Chartres est trop près de Paris! eh bien, nous avons +Blois avec son château imprenable, où l'on soutiendrait +au besoin un siège de dix ans!...</p> + +<p>—Oui, oui!... Partons, ma mère, partons! s'écria +Henri.</p> + +<p>Puis, se frappant brusquement le front:</p> + +<p>—Et ces gens qui sont là!... Ces misérables!... Ce +Guise imposteur!... Oh! je ne veux pas les voir!</p> + +<p>—Vous allez, mon fils, vous rendre à l'hôtel de +ville comme c'est convenu, interrompit Catherine. +Vous aurez votre air le plus confiant pour écouter les +doléances des bourgeois de Paris. Et, quand vous +verrez Guise triomphant, alors vous lui déchargerez le +coup que je lui ai préparé... Pas de réponse! Le silence! +Un mot: un seul!... Et ce mot... ce mot qui +sera l'écrasement de Guise vous ramènera le royaume +presque tout entier...</p> + +<p>—Dites! dites! ma mère!... Quel sera ce mot?</p> + +<p>—Le voici: le roi convoque les états généraux à +Blois!... Les états généraux! Comprenez-vous? Guise +n'est plus rien! Les Parisiens ne sont plus rien! Le +roi discute avec les ordres assemblés... sans compter +que nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec +un mince sourire.</p> + +<p>Henri III respira bruyamment et éclata de rire.</p> + +<p>—Pardieu! fit-il, le tour est bien joué... Oui, vous +avez raison, madame! Les états généraux arrangent +tout!</p> + +<p>—Allez donc, mon fils, allez porter ce coup à +Guise... Et, quant à celui qu'on voulait vous porter, à +vous, dès ce soir, mes espions auront achevé de me +renseigner. Allez à l'hôtel de ville, puis faites votre +procession comme si rien ne vous menaçait...</p> + +<p>Henri embrassa de nouveau sa mère et se retira. Il +était bien le fils de Catherine: s'il ne reculait pas +devant un coup d'épée à donner ou à recevoir, la ruse +lui semblait la meilleure des armes. Il donna l'ordre +de porter douze cierges à Notre-Dame de Chartres +pour la mettre dans ses intérêts, puis déclara qu'il +était temps de se rendre à l'hôtel de ville.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, le roi, entouré de ses gentilshommes, +marchait à l'hôtel de ville, dans une double +haie de soldats que Crillon avait disposés le long +du chemin. Derrière chaque haie, la foule silencieuse +et presque hostile regardait. C'était sinistre.</p> + +<p>La route s'acheva sans le moindre incident, et le roi, +étant entré à l'hôtel de ville, prit place sur un trône +qui lui avait été élevé dans la grande salle et donna +l'ordre d'introduire la députation des Parisiens.</p> + +<p>Il semblait que Guise eût compris les soupçons et +eût voulu rassurer complètement le roi. En effet, ce +n'était pas à l'hôtel de ville que devait se jouer le +drame combiné par Fausta: c'était dans la cathédrale +que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise +avait donc rassemblé hors des murs tout ce qu'il avait +de gens en état de se battre, ligueurs et gentilshommes. +Aussitôt la réception, il devait les rejoindre et +attendre le signal: douze coups de la grosse cloche +devaient signifier que le roi était mort; six coups que +Jacques Clément avait manqué son attaque.</p> + +<p>Le chef de la Ligue entra donc, accompagné seulement +de quelques bourgeois que conduisait Maineville. +A l'aspect de cette si faible troupe, le roi respira. +Guise traversa la salle dans toute sa longueur. Il était +calme et grave. Parvenu devant le trône, il s'inclina +profondément.</p> + +<p>—Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que +quelque sujet de discorde s'est élevé entre mes bons +Parisiens et moi. On m'affirme que vous avez voulu +recueillir les plaintes de mes sujets pour me les apporter. +Parlez donc hardiment, et soyez sûr que je suis +résolu à donner pleine satisfaction à toute plainte.</p> + +<p>—Oui, sire, répondit Guise; c'est le premier devoir +de la noblesse de soutenir le roi... C'est pourquoi, sire, +je suis resté à Paris pour représenter aux bourgeois +combien il était nécessaire de rétablir une paix durable +entre le roi et ses sujets. Là se borne mon rôle. +Et, quant aux plaintes des Parisiens, je n'ai pas eu à +les recueillir. Si j'ai eu le bonheur de décider les Parisiens +à se réconcilier avec Votre Majesté, il ne +m'appartient pas de connaître sur quelles bases doit se +faire la paix...</p> + +<p>Ces paroles, à la fois modestes et fières, laissèrent +le roi impassible.</p> + +<p>—Sire, continua le duc de Guise, voici les députés +du corps de ville. Ils vous diront, si cela plaît à Votre +Majesté, quels sont les désirs de votre peuple...</p> + +<p>Les députés s'inclinèrent en signe d'assentiment.</p> + +<p>—Parlez, messieurs: je suis prêt à vous entendre, +dit le roi.</p> + +<p>Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme +qu'Henri III reconnut aussitôt.</p> + +<p>—Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlez au +nom des Parisiens?</p> + +<p>C'était Maineville, en effet. Il s'inclina et dit:</p> + +<p>—Sire, la requête que je vais avoir l'honneur de vous +soumettre est adressée à Votre Majesté par MM. les +cardinaux, princes, seigneurs et députés de la ville de +Paris et autres villes catholiques, associés et unis pour +la défense de la religion...</p> + +<p>Le roi tressaillit. Il ne s'agissait plus de quelques +doléances des Parisiens. C'était tout le royaume, prélats, +seigneurs et peuple, qui parlait par la voix de +Maineville.</p> + +<p>—Voyons la requête, dit le roi d'un ton bref.</p> + +<p>—Sire, reprit Maineville, lesdits associés, dont j'ai +l'insigne honneur d'être ici le représentant, ont décidé +et décident de supplier Votre Majesté:</p> + +<p>«Premièrement, d'éloigner M. le duc d'Epernon +comme fauteur d'hérésie, perturbateur et dilapidateur +de finances.»</p> + +<p>D'Epernon éclata de rire.</p> + +<p>—Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?...</p> + +<p>Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire, +tourna à demi la tête vers d'Epernon et dit:</p> + +<p>—Comme il vous plaira, monsieur le duc...</p> + +<p>A ces mots, d'Epernon devint livide. Guise regarda +le roi avec stupéfaction, et les bourgeois députés +acclamèrent le roi.</p> + +<p>Pâle de rage, d'Epernon saisissait déjà son épée, et +il allait se livrer à quelque acte de folie, lorsqu'il vit +le regard du roi fixé sur lui, avec le même sourire. +Il comprit ou crut comprendre qu'Henri III jouait la +comédie.</p> + +<p>—Sire, dit-il, je m'en irai, non pas quand il me plaira +ni quand il plaira aux bourgeois de Paris, mais quand +Votre Majesté, pour prix de mes services et du sang +versé pour elle, m'en donnera l'ordre. En attendant, +je reste!</p> + +<p>—Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.</p> + +<p>—Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés +supplient Votre Majesté:</p> + +<p>«Deuxièmement, de marcher de votre personne +contre les hérétiques de Guyenne et d'envoyer M. le +duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné; Sa Majesté +la reine mère tiendrait Paris en repos pendant l'absence +du roi.</p> + +<p>«Troisièmement, d'ôter au sieur d'O tout gouvernement +ou commandement dans la ville de Paris.</p> + +<p>«Quatrièmement, d'approuver les élections des nouveaux, +échevins et prévôts qui ont été faites tant à +Paris qu'en diverses villes.</p> + +<p>«Cinquièmement, de rentrer en votre dite ville de +Paris, et de tenir tous gens de guerre éloignés de la +capitale d'au moins douze lieues.»</p> + +<p>Maineville se tut: son rôle était terminé.</p> + +<p>Tout à coup, le roi se redressa dans son fauteuil +et jeta sur cette assemblée ce coup d'oeil froid et vitreux +qu'il tenait de sa mère:</p> + +<p>—Monsieur de Maineville, dit-il d'une voix claire, et +vous, messieurs les bourgeois de Paris, et vous, mon +cousin de Guise, écoutez-moi. Ce qui vient de nous +être exposé ne touche pas seulement aux divisions qui +ont si malheureusement éclaté entre nous et notre +bonne ville de Paris. En ce cas, il ne sied pas que je +réponde ici: c'est devant tout le royaume que le roi +doit sa franche réponse...</p> + +<p>Ici, Henri III prit un temps, comme pour mieux +porter à Guise le coup qu'avait préparé Catherine:</p> + +<p>—C'est en présence des, députés des trois ordres que +nous devons parler, reprit le roi d'une voix plus +forte. Messieurs, veuillez donc porter, en attendant, +cette réponse, la seule qui soit digne de nous et de +notre peuple; le roi assemblera les états généraux...</p> + +<p>Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la +salle et se propagea au-dehors, où la nouvelle se répandit +avec une foudroyante rapidité: le roi consent +à réunir les états généraux!...</p> + +<p>—Les états généraux, continua le roi, auront lieu +dans notre ville de Blois, et nous en fixons l'ouverture +au quinzième de septembre.</p> + +<p>—Vive le roi! crièrent les députés avec un sincère +enthousiasme.</p> + +<p>Et, dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents +de Paris reprenaient ce cri, avec une sorte d'orgueil: +la convocation des états généraux, c'était en effet une +victoire qu'on n'eût osé espérer.</p> + +<p>Dans la rue, les bourgeois de Chartres, les moines +et pénitents venus de Paris se formèrent en rang. +Mais les ligueurs, qui étaient venus armés, n'étaient +pas là. Bientôt, on vit apparaître Henri III, qui s'avançait +nu-tête, pieds nus et revêtu d'une longue chemise +de toile grossière. Il portait le chapelet autour du +cou et tenait un grand cierge à la main. Il marchait +seul dans un vaste espace vide; à quelques pas derrière +lui, venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.</p> + +<p>Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise +attendaient. Ils avaient réuni là trois ou quatre cents +ligueurs bien armés. Le duc de Guise arriva au moment +où toutes les cloches de la ville se mettaient à +carillonner. Le cardinal l'interrogea du regard.</p> + +<p>—Eh bien! dit le duc en haussant les épaules, il +convoque les états généraux pour le 15 septembre, à +Blois.</p> + +<p>—Oh! oh! dit le cardinal, voilà qui pourrait bien +sauver Valois si sa destinée ne devait s'accomplir aujourd'hui +même, dans quelques minutes.</p> + +<p>—Comment saurons-nous la chose? demanda +Mayenne.</p> + +<p>—La grosse cloche sonnera douze coups... Six coups +voudront dire que le coup est manqué... mais il ne +peut manquer!...</p> + +<p>—Oh! s'écria à ce moment le cardinal, voici les +cloches qui se taisent... le roi est à la cathédrale... +c'est la minute tragique... »</p> + +<p>Et tous trois, penchés sur l'encolure de leurs chevaux, +écoutèrent ce grand silence qui venait de la +ville.</p> + +<p>Quelques minutes se passèrent... Les trois frères se +regardaient.. La grosse cloche de la cathédrale se +taisait...</p> + +<p>—Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour +échapper à cette impression de terrible attente.</p> + +<p>A ce moment, dans le silence de la campagne, une +sorte de mugissement aux larges et profondes sonorités +s'épandit dans les airs... c'était le premier coup +de la grosse cloche de la cathédrale!... Les trois frères +demeurèrent pétrifiés.</p> + +<p>—Un! murmura le cardinal en tourmentant le +manche de sa dague.</p> + +<p>—Deux! fit Mayenne, dont les yeux s'exorbitaient.</p> + +<p>—Trois!... quatre!... cinq!... comptait le cardinal, +livide.</p> + +<p>—Six, gronda le duc de Guise. Attention!...</p> + +<p>Et, alors, un gémissement râla dans sa gorge; le +cardinal baissa la tête, Mayenne grommela entre les +dents un juron... Et tous les trois, se regardant encore, +virent qu'ils avaient des visages convulsés de +criminels qui ont peur!</p> + +<p>Le septième coup ne sonnait pas!... La grosse cloche +se taisait!... Henri III n'était pas mort!... Le moine +n'avait pas frappé!...</p> + +<p>Pendant près d'une demi-heure encore, les Guise +attendirent, muets, terribles, immobiles et livides. +Enfin, le duc de Guise se maîtrisa, les veines de ses +tempes se dégonflèrent; ses yeux, striés de fibrilles +sanglantes, reprirent leur éclat normal; le souffle +rauque qui soulevait sa poitrine s'apaisa.</p> + +<p>—Mes frères, dit-il alors, c'est un immense malheur +qui nous frappe...</p> + +<p>—D'autant plus que la situation va changer, puisque +Valois promet les états généraux! dit le cardinal.</p> + +<p>—Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, +d'examiner cette situation avec le courage et la froideur +des gens dont la tête ne tient plus que par miracle +sur les épaules.</p> + +<p>—Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours à nous!</p> + +<p>—C'est vrai! Allez donc m'attendre au village de +Latrape où mes gentilshommes doivent me rejoindre.</p> + +<p>Là, nous saurons ce qui s'est passé, et nous pourrons +alors parler de l'avenir avec plus de certitude.</p> + +<p>Le cardinal et Mayenne firent un geste d'assentiment +et, piquant leurs chevaux, s'éloignèrent sur la +route de Paris.</p> + +<p>Guise s'avança sur les ligueurs, essayant de donner +à son visage l'expression d'un triomphe qui était bien +loin de sa pensée.</p> + +<p>—Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa +Majesté à un acte qui est plus qu'une grande victoire +pour Paris: le roi promet d'assembler les états généraux...</p> + +<p>—Vive le grand Henri!... hurlèrent les ligueurs.</p> + +<p>—Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentrée. +Sa Majesté témoigne une bonne volonté pour laquelle +nous lui devons toute notre reconnaissance. En +une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons +amis, vous n'avez plus qu'à retourner paisiblement à +Paris, pour y préparer vos cahiers. Vous savez que je +vous aiderai de tout mon coeur, lorsqu'il s'agira de les +présenter à Sa Majesté...</p> + +<p>—Vive Lorraine! Vive le pilier de l'Eglise! vociférèrent +avec frénésie les ligueurs.</p> + +<p>Mais déjà le grand Henri avait mis son cheval au +petit galop et disparaissait vers le Nord, laissant derrière +lui cette ville de Chartres, où il était venu chercher +une couronne. Il était sombre. Bientôt, ce calme +qu'il s'était imposé se fondit comme la glace au soleil. +La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil à un fugitif, +il courait sur la route. Il labourait de coups d'éperon +les flancs de son cheval. Au bout d'une heure de cette +course folle, la bête s'abattit.</p> + +<p>Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses +pieds. Ce qui le rongeait surtout, c'était de ne pas +savoir pourquoi le moine n'avait pas frappé. La chose +était si bien combinée!... Il avait fallu quelque miracle +pour sauver Henri III.</p> + +<p>Comme il méditait ainsi, une quinzaine de cavaliers +apparurent à l'horizon et se rapprochèrent de lui, +rapidement. Bientôt, il les distingua clairement: +c'était une partie de ses gentilshommes qui le rejoignaient. +A leur tête couraient Bussi-Leclerc, Maineville +et Maurevert. En apercevant le duc de Guise à +pied, debout près de son cheval fourbu, ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>L'un des gentilshommes mit pied à terre et céda sa +monture au duc, qui aussitôt se mit en selle. Toute la +troupe repartit en silence. Une heure plus tard, on +rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors, seulement, +le duc de Guise interrogea ses familiers.</p> + +<p>—Vous étiez à la cathédrale; vous avez tout vu... que +s'est-il passé?... Le moine...</p> + +<p>—Le moine n'est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Il a trahi! Je m'en doutais!...</p> + +<p>—Le moine n'a pas trahi! Quelqu'un s'est emparé +de lui, cette nuit,..</p> + +<p>—Ce quelqu'un, gronda le duc d'une voix tremblante +de rage, qui est-ce?... Vous ne le savez pas?...</p> + +<p>—Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement.</p> + +<p>Maurevert s'avança alors, et, avec un étrange sourire +qui courait sur son visage livide:</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, c'est Pardaillan!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>PARDAILLAN ET FAUSTA</h3> + +<p>Nous avons signalé qu'au moment où la procession +royale se mit en marche vers la cathédrale, deux capucins +vinrent se placer derrière Henri III. Et, par les +bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous +devinons que ces frocs couvraient, l'un, la personne +gracieuse et quand même toujours souriante de la +duchesse de Montpensier, l'autre, la personne majestueuse, +sombre et fatale de Fausta.</p> + +<p>Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et, +d'ailleurs, le roi avait positivement ordonné qu'on ne +mît pas de gardes autour de lui pendant la procession. +Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à la main +et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc +vers la cathédrale.</p> + +<p>A la porte de l'église, le roi devait trouver un père +confesseur qui venait en ligne droite de Rome et lui +apportait force indulgences plénières. Les deux capucins, +en approchant de la cathédrale, jetèrent un avide +regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres +attendait Sa Majesté.</p> + +<p>Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait, +immobile, un moine dont le chapelet se terminait +par une croix d'or, destinée sans doute à le faire +reconnaître.</p> + +<p>—Le voici! murmura Marie de Montpensier.</p> + +<p>Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla, +Marie sentit ses jambes fléchir. Le moment +terrible était venu... C'était à l'instant précis de l'agenouillement +que Jacques Clément devait frapper.</p> + +<p>Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour +mieux voir... Et, à ce moment, une sorte de terreur +s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait... et le moine ne +frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...</p> + +<p>Le moine, à voix basse, parlait au roi!...</p> + +<p>«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.</p> + +<p>Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse +tombait à genoux, n'ayant plus la force de se soutenir.</p> + +<p>Que pensait Fausta pendant cette tragique minute +où son regard glacial demeurait rivé sur le moine qui +ne frappait pas?... Elle regardait le moine et songeait:</p> + +<p>—Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce +moine?... Oh! je le saurai!... je veux le savoir!...</p> + +<p>La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi +se relevait... le roi se remettait en marche... Et le +moine, s'étant redressé lui aussi, demeurait à la même +place!...</p> + +<p>Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement +rauque. Et, comme la foule s'écoulait, Fausta marcha +au moine... s'arrêta devant lui... Une longue minute, +ils se regardèrent, tandis que la duchesse de Montpensier, +affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui +donner l'ordre de sonner les six coups... le signal de +la défaite...</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.</p> + +<p>En même temps, elle chercha sous son froc le poignard +qu'elle portait toujours sur elle.</p> + +<p>Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, +et Fausta perçut comme une espèce d'éclat de +rire.</p> + +<p>—Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai +pas besoin de voir votre visage! Car votre voix est de +celles qu'on n'oublie jamais, surtout quand on a été +dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je suis?... +Regardez, madame!»</p> + +<p>Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, +Fausta avait reculé de deux pas. Sous son capuchon, +son visage devint d'une pâleur de morte. Et, pendant +que le moine parlait, elle se disait:</p> + +<p>—C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa +voix que je hais et... que j'aime!...</p> + +<p>A ce moment, et comme le moine prononçait les +derniers mots, il rabattit son capuchon, et la tête de +Pardaillan apparut. Fausta vit cette tête pâle, où éclatait +l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la bouleversa. +Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent +en elle. Et elle se ramassa comme pour +bondir et frapper.</p> + +<p>Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était +mort peut-être!... Cela dura un éclair.</p> + +<p>Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.</p> + +<p>Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui +n'était rien dans le gouvernement des hommes, +s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir. Pardaillan +s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus +d'ironie.</p> + +<p>—Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante, +laissez-moi vous répéter ce que je vous ai dit à notre +première rencontre: vous êtes belle, vous êtes la +jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez simplement +une femme... et vous trouverez le bonheur.</p> + +<p>Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout +l'homme. Être reine ou papesse, la belle affaire! +Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous nous débrouiller +ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car +nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez +voulu me tuer. Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est +pourquoi, madame, avant de parvenir aux luttes irrémédiables, +j'ai voulu vous donner un fraternel avis. +Plus tard, ma pitié serait un crime...</p> + +<p>Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne +palpitât en elle. Pas un frisson n'agitait les plis rigides +de la robe de moine qui l'enveloppait tout entière... +Qui sait quelles mortelles pensées traversaient à ce +moment son esprit?... Pardaillan continua:</p> + +<p>—A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me +suis mis trois choses dans la tête: d'abord que M. de +Guise ne sera pas roi. Depuis ma rencontre avec lui +devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec +lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de +Maurevert. Enfin, que M. le duc d'Angoulême et la +petite Violetta seront unis... Quoi, madame, n'avez-vous +pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame, +qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez +pas, je serai forcé d'en venir à de rudes extrémités...</p> + +<p>Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des +parfums d'encens flottaient encore.</p> + +<p>—Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends +votre réponse: où est la petite bohémienne Violetta?</p> + +<p>Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se +vit seule, à la merci du chevalier. Et comme elle avait +résolu de ne pas mourir encore...</p> + +<p>—Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne +m'intéresse pas. Elle n'est rien pour moi...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix +morne:</p> + +<p>—Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais +nul besoin de déguiser la vérité? Ce qu'est devenue +cette enfant, je l'ignore depuis qu'elle appartient à +M. de Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter +de ce que disait Fausta. Il était bien évident qu'elle +n'avait eu aucun intérêt à mentir dans leur rencontre +à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta qu'il +fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.</p> + +<p>—Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion. +J'éprouve ici une cruelle déception. Mais dois-je +vous le dire? Je suis encore heureux de savoir que, du +moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour +ennemie.</p> + +<p>—Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce +moment.</p> + +<p>Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur +que Pardaillan s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et +posa sa main sur le bras du chevalier.</p> + +<p>—Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.</p> + +<p>—Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.</p> + +<p>Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras +du chevalier tremblait légèrement.</p> + +<p>—Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée, +à mon tour, voulez-vous?...</p> + +<p>Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté +d'avoir parlé. Et, dans cette minute où un double +flot de passions contraires venait se heurter en elle, +humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de +divine domination, soulevée par l'amour féminin +qu'elle portait dans son sein, Fausta comprit avec +terreur qu'elle était double, qu'il y avait deux êtres +en elle...</p> + +<p>Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour +dévorant. Et, par un effort vraiment digne d'admiration, +l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu l'amour... Ces +deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui +habitaient le même corps se livraient une effroyable +bataille. Il fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; +ils ne pouvaient plus coexister.</p> + +<p>Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice +plus que reine,—et il fallait la mort de +Pardaillan.</p> + +<p>Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une +femme—et il fallait l'amour de Pardaillan...</p> + +<p>Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta +se taisait. Une dernière lutte se livrait en elle. Puis, +peu à peu, cette forme de statue s'anima; l'attitude +devint féminine, et enfin, Pardaillan, avec un étonnement +mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta +sanglotait doucement.</p> + +<p>Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la +déroute de son orgueil. L'amour, une fois de plus dans +l'éternelle histoire de l'humanité, l'amour était vainqueur.</p> + +<p>Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa +main se crispa sur son bras. Et, dans un murmure +d'une douceur désespérée, elle prononça:</p> + +<p>—Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui +des choses définitives. Et, si je te les dis, à toi, +alors qu'il me semblait que jamais aucun homme ne +les entendrait, c'est que tu n'es semblable à aucun +homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne... +Si je dis que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est +en moi. Pourquoi est-ce toi que j'aime? Je ne sais pas. +Dans mon palais, je te l'ai dit sans crainte... Car, +alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant... +Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te +hais! mes lèvres, malgré moi, te disent que je t'aime... +Me comprends-tu, Pardaillan?</p> + +<p>—Hélas! madame, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Moi aussi, continua Fausta, par les printemps +embaumés, jeune, belle, adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas? +Non, tu n'aimeras pas comme les autres +femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan. +Je t'ai vu et, d'une seule secousse, tu m'as ramenée +du ciel sur la terre.</p> + +<p>Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après +quelques secondes de silence, il dit doucement:</p> + +<p>—Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit. +Pourquoi diable vouliez-vous chercher le bonheur +si haut et si loin, alors qu'il est partout autour de +vous?</p> + +<p>—Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas +entendu, Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée. +Or, écoute-moi; tu m'as dit, tu me répètes que je +trouverai le bonheur autour de moi si je veux renoncer +à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan, +j'y renonce!</p> + +<p>Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.</p> + +<p>—Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré. +Demain, je dis adieu à la France. Je vais chercher +au fond de l'Italie la paix, la joie, le bonheur et +l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me conduis!... +Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines, +des richesses. Si tu veux, demain, nous partons, +Pardaillan, poursuivit-elle avec une espèce de +fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus jamais +ni à toi ni à personne.</p> + +<p>Elle était belle... non plus de cette beauté tragique +et fatale qui inspirait autant d'effroi que d'admiration, +mais d'une beauté de douleur, d'espoir et d'amour +qui la transfigurait. Elle rayonnait et palpitait. Pardaillan +soupira et songea, frémissant:</p> + +<p>«Que de malheur va semer encore cet incomparable +esprit de malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse! +Tu n'étais pas habile aux sublimes discours, mais +comme un seul regard de tes yeux bleus était plus +sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est +le souvenir de ton dernier regard qui me pénètre et +me charme, tandis que la flamme de ces magnifiques +yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»</p> + +<p>—Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier +comme moi réponde aux choses admirables +que vous me dites? Que puis-je donc vous dire, sinon +ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une +jolie petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle +est morte... et je l'aime toujours... et toujours l'aimerai...</p> + +<p>Il baissa la tête.</p> + +<p>Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon +sur son visage livide. Elle n'ajouta pas un mot +et s'éloigna. Quand elle fut à quelques pas, elle se +retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une +sorte de rage, une jalousie furieuse contre la morte +éclata dans son coeur.</p> + +<p>Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était +seul et que Fausta s'en était allée. Il secoua la tête, +et rapidement sortit à son tour.</p> + +<p>Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux +hôtel qui se trouvait en face de l'auberge du +Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite auberge où Pardaillan +et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.</p> + +<p>Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter +des émotions terribles qu'elle venait d'éprouver. Peut-être +même, ces émotions, ne les éprouvait-elle plus, +car, rentrée dans sa chambre, elle murmura froidement:</p> + +<p>«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la +victoire doit me rester. Et, pour commencer, frappons +le misérable moine qui a trahi!...»</p> + +<p>Elle saisit une plume et écrivit en hâte:</p> + +<p>«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient +qu'un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Jacques +Clément, est venu à Chartres pour tuer le roi. C'est +un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait +pas été assassinée pendant la procession.»</p> + +<p>Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait +cette lettre à l'hôtel de Cheverni et disparaissait +aussitôt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ</h3> + +<p>HENRI III, cependant, après avoir accompli ses dévotions +à la cathédrale, était rentré dans l'hôtel de +M. de Cheverni où il se mit aussitôt à table et dîna +de grand appétit en présence de ses gentilshommes +les plus intimes.</p> + +<p>Lorsque, tout à coup, parut un envoyé de la reine +mère qui lui dit quelques mots à l'oreille.</p> + +<p>—Dites à Madame la reine que je me rendrai auprès +d'elle après la réfection, répondit Henri III.</p> + +<p>Et il continua de dîner, riant et plaisantant. Comme +le roi se levait de table, le même envoyé de Catherine +reparut.</p> + +<p>—La reine est impatiente de connaître la déconfiture +de M. de Guise, dit le roi. Allons, j'y vais...</p> + +<p>Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa +mère.</p> + +<p>—Dieu soit loué! s'écria la vieille reine en le voyant.</p> + +<p>—Qu'avez-vous madame? s'écria le roi. Vous voilà +toute pâle, comme si vous veniez de courir quelque +grand risque.</p> + +<p>—Le risque était pour vous, mon fils... risque de +mort!</p> + +<p>Henri III pâlit et regarda autour de lui avec inquiétude. +Mais la vieille reine le serra dans ses bras +en lui disant:</p> + +<p>—Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjuré, +pour l'instant...</p> + +<p>—Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait +donc se représenter?...</p> + +<p>—J'espère que non, si vous écoutez mes avis. Au +nom du Ciel, mou fils, ne paraissez plus seul et sans +armes dans ces processions. Savez-vous que vous avez +failli être tué tout à l'heure? Lisez ceci, mon fils.</p> + +<p>La reine tendit à Henri III la missive qu'elle venait +de recevoir.</p> + +<p>—Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et +un moine de l'ordre des jacobins! Je connais le prieur +Bourgoing: c'est un homme qui est incapable d'avoir +trempé dans une aussi noire trahison... Qu'en pensez-vous, +madame?</p> + +<p>—Je pense, dit Catherine, que votre confiance est +la chose la plus étonnante que j'aie vue. Défendez-vous, +mon fils. Chartres, vous l'avez dit vous-même, +est trop près de Paris. Eh bien! que dès demain, +votre départ pour Blois se prépare. Une fois en sûreté +dans le vieux château, vous pourrez avec plus de +sang-froid chercher le moyen de sauver la religion, +le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut à +tout prix retrouver ce moine, s'il est encore dans +Chartres, et en faire un exemple terrible.</p> + +<p>—Soyez tranquille, ma mère, dit Henri III en se +levant. Si l'homme est encore dans Chartres, il ne +m'échappera pas!</p> + +<p>La vieille reine, demeurée seule, pressa son front +ridé dans ses doigts maigres et jaunes comme de +l'ivoire.</p> + +<p>«Clément! murmura-t-elle. Où ai-je entendu déjà ce +nom?... Il y a longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce +que ce Clément? Il faut que je sache... allons voir +Ruggieri!»</p> + +<p>Elle traversa deux pièces et aboutit à un escalier +qui conduisait aux combles de l'hôtel Cheverni.</p> + +<p>Là, dans un de ces combles aménagés en chambre, +assis à une table couverte de papiers, lisait un personnage +que nous avons entrevu au début de cette histoire: +c'était l'astrologue Ruggieri, alors bien vieux, +bien fatigué, mais travaillant toujours à son rêve, +courant toujours après la chimère, qui fuyait dès +qu'il croyait la tenir enfin... La pierre philosophale!... +L'élixir de la vie éternelle!...</p> + +<p>Ruggieri, ayant levé la tête, vit Catherine assise +devant lui et sourit. Il aimait la vieille reine. Ces deux +existences étaient liées.</p> + +<p>—Eh bien. Majesté, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes? +Guéri, bien guéri, tel qu'il était aux jours où +il donnait des rendez-vous à Mme la duchesse de +Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son +coeur: une belle haine bien féroce contre le duc...</p> + +<p>—Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de +Guise, dit la vieille reine. Ruggieri, on veut tuer le +roi!... On veut me tuer mon fils. Pourquoi ne cherche-t-on +pas à me percer le coeur? J'ai versé plus de +larmes que la dernière des malheureuses dans sa +chaumière. Mais j'avais une consolation. Si on me +tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir, moi? +Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sûre!... Ils ont +armé contre Henri le bras d'un moine...</p> + +<p>—Un moine?...</p> + +<p>—Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui. +Il n'a pas osé peut-être. Mais ce n'est pas cela +qui m'épouvante le plus... Ruggieri, ce moine, ce jacobin, +porte un nom que je crois avoir entendu et prononcé +moi-même... Où?... Quand?... Ton admirable +mémoire va m'aider.</p> + +<p>Ruggieri, étonné, considérait la vieille reine qui +froissait dans ses mains pâles la lettre dénonciatrice.</p> + +<p>—Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques +Clément... Ce nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il +rien?</p> + +<p>L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus pâle. +Il se rapprocha de la reine et lui tendit la main, se +pencha sur elle, et d'une voix où il y avait de la +terreur et de la pitié:</p> + +<p>—Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez +autour de vous-même et de votre fils une incessante +surveillance!</p> + +<p>—Ruggieri, Ruggieri, tu m'épouvantes!... Cet homme! +Oh! cet homme!... qui est-ce?...</p> + +<p>—Je vous épouvante, Catherine. Dans un instant, +vous serez plus épouvantée encore. Car vous allez +savoir! Car cet homme ne vient au nom ni des huguenots +ni des Lorrains, il vient en son propre nom! +Car cet homme, madame, vient pour venger sa mère +martyrisée et tuée par vous!... L'amant d'Alice de +Lux s'appelait Clément! Et, Jacques Clément, c'est le +fils d'Alice de Lux!...</p> + +<p>La reine demeura immobile, les yeux exorbités. +Puis elle poussa une espèce de soupir rauque et râla:</p> + +<p>—Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamné!...</p> + +<p>Alors, avec un gémissement, elle leva les bras au +ciel, et, à pas tremblants, elle gagna la porte et disparut.</p> + +<p>Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.</p> + +<p>Dans le grand vestibule de l'hôtel, une trentaine de +gentilshommes bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri +traversa le vestibule, les rires cessèrent. Il traversa +les groupes devenus soudain silencieux et qui +s'écartaient de lui.</p> + +<p>Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il +produisait, cherchait des yeux quelqu'un dans cette +foule et, ayant enfin aperçu Chalabre, il marcha droit +à lui et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler, +ainsi qu'à vos deux amis.</p> + +<p>—A vos ordres, seigneur. »</p> + +<p>Il suivit donc l'astrologue en faisant signe à Sainte-Maline +et à Montsery de l'accompagner. Dans la rue, +les trois jeunes gens rejoignirent Ruggieri qui s'arrêta:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je pense que vous êtes dévoués +à Sa Majesté... Je sais aussi que vous êtes braves, et +que vous n'avez pas peur de trouer une poitrine +humaine...</p> + +<p>—Quand c'est pour le service du roi, firent les trois +spadassins en s'inclinant.</p> + +<p>—Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela +qu'il s'agit... Messieurs, voulez-vous sauver le roi? +Un homme est venu à Chartres, dans l'intention...</p> + +<p>—De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous +le savons.</p> + +<p>—Et Sa Majesté vient de nous charger de retrouver +cet homme! ajouta Montsery.</p> + +<p>—C'est cela même, fit Chalabre.</p> + +<p>—Voilà qui simplifie beaucoup ce que j'avais à +vous dire, reprit Ruggieri. Messieurs, il faut que ce +moine meure!</p> + +<p>—C'est ce qui se fera dès que nous aurons mis +la main sur lui, seigneur astrologue, dit Sainte-Maline.</p> + +<p>—Messieurs, fit Ruggieri, encore une question: +connaissez-vous l'homme?</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>—En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je +connais le moine, moi! S'il est encore dans la ville, +je réponds de le trouver. Restez donc à l'hôtel, ne +vous écartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un +instant.</p> + +<p>Ruggieri, ayant parlé, s'éloigna aussitôt. Pas un instant +l'idée ne vint aux trois spadassins de s'étonner +du ton d'autorité qu'avait pris l'astrologue. Ils rentrèrent +donc à l'hôtel, et, se conformant aux instructions +reçues, se mirent à monter la garde devant la porte +du roi.</p> + +<p>Toute la journée ils attendirent le retour de +Ruggieri. La nuit tomba. Le roi reçut ses gentilshommes +comme d'habitude, et leur annonça le départ +pour Blois. La présence des trois spadassins +qu'il avait chargés de retrouver le moine lui fit +froncer les sourcils. Mais, habitué à garder pour +lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.</p> + +<p>Le résultat de ses réflexions fut qu'il modifia la +date du départ pour Blois, et décida que, dès le lendemain, +on se mettrait en route. Puis il s'alla coucher +en recommandant à Crillon de doubler partout +les gardes.</p> + +<p>A onze heures, Ruggieri parut à l'hôtel et réveilla +les trois jeunes gens. Chacun s'assura qu'il avait bien +son poignard, ils suivirent l'astrologue, marchèrent +en silence. Ruggieri devant, les trois autres venant +ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle +et s'arrêta devant une assez pauvre maison élevée +d'un seul étage.</p> + +<p>La nuit était noire. Une faible lumière, d'une fenêtre +de l'étage, jetait dans cette nuit de vagues lueurs +qui éclairaient confusément une enseigne qui se balançait +au bout de sa tringle. Cette maison était une +auberge, et, cette auberge, c'était celle du Chant-du-Coq... +Ruggieri leva le bras vers la fenêtre éclairée +et dit:</p> + +<p>—Il est là...</p> + +<p>—Bon! grogna Chalabre, par où entre-t-on?</p> + +<p>—Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans +une cour. Il y a un escalier de bois. En haut de l'escalier, +une porte vitrée. C'est là!...</p> + +<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissèrent +vers la porte, souples, nerveux, leurs poignards à la +main. Ruggieri, en les voyant disparaître, murmura:</p> + +<p>—Jacques Clément est mort!... Un de plus!... Puisque +la mère est morte, le fils peut bien mourir!..</p> + +<p>Il écouta un instant et rentra à l'hôtel de Cheverni +où, ayant trouvé la reine mère qui veillait, il lui dit:</p> + +<p>—Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir, +ce ne sera pas de la main de Jacques Clément...</p> + +<p>—On a tué le moine? demanda la vieille reine.</p> + +<p>—On le tue! répondit Ruggieri, qui, alors, regagna +les combles de l'hôtel.</p> + +<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement +traversé la cour. Ils montèrent l'escalier extérieur +sans bruit.</p> + +<p>Chalabre, doucement, très doucement, essaya d'ouvrir +la porte. Mais la porte était fermée au verrou à +l'intérieur. Chalabre, d'un coup de coude, fit sauter +une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte +s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent +irruption dans la pièce.</p> + +<p>—Voilà, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez +les gens! cria une voix.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, murmurèrent les trois +spadassins en s'arrêtant court, effarés d'étonnement.</p> + +<p>—Ça, messieurs, reprit le chevalier, êtes-vous enragés? +Ou bien est-ce que vous venez me demander +à boire? Dans le premier cas, je vais vous jeter par +la fenêtre; dans le deuxième, asseyez-vous et aidez-moi +à vider cette dame-jeanne de Beaugency...</p> + +<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient +hagards. Assis autour d'une table, Pardaillan, Charles +d'Angoulême et un troisième personnage les regardaient. +Pardaillan, qui était placé le dos à la porte, +s'était retourné vers les assaillants en pivotant sur +son escabeau.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous +de la façon un peu vive avec laquelle nous +sommes entrés chez vous; mais ce n'est pas vous +que nous comptions trouver ici... et ce digne révérend +que nous voyons là pourrait peut-être nous renseigner +sur celui que nous cherchons...</p> + +<p>—Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi +interpellé, tandis que Pardaillan faisait signe à Angoulême +de se tenir prêt à dégainer.</p> + +<p>—Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard +coupable de haute trahison envers Sa Majesté +le roi... un frocard du nom de Jacques Clément.</p> + +<p>—Et que lui voulez-vous? reprit le moine.</p> + +<p>—Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance +avec les trois dagues que voici.</p> + +<p>Le moine se leva et, d'une voix très calme, prononça:</p> + +<p>—Jacques Clément, c'est moi!...</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se +tournant vers le chevalier, êtes-vous fidèle et dévoué +à Sa Majesté?</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincérité, +cela dépend des jours... Ainsi, aujourd'hui, j'étais +dévoué au roi, puisque j'ai pris la précaution de l'accompagner +jusqu'à la cathédrale, faute de quoi il lui +fût sans doute arrivé malheur... Est-ce vrai, messire +Clément?</p> + +<p>—C'est vrai, fit gravement le moine.</p> + +<p>—La nuit dernière, reprit Pardaillan, j'étais encore +tout dévoué à Sa Majesté, puisque j'ai obtenu +la faveur que le roi ne fût point tué aujourd'hui. Est-ce +vrai, messire?</p> + +<p>—C'est vrai, répéta le moine.</p> + +<p>—Et maintenant? demandèrent Chalabre, Montsery +et Sainte-Maline.</p> + +<p>—Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas +plus qu'hier, pas plus que demain, je ne prends conseil +de personne. Messieurs, moi vivant, aucun de +vous ne touchera un cheveu du révérend jacobin qui +est mon hôte...</p> + +<p>Au même instant, Pardaillan et Charles d'Angoulême +furent debout, l'épée à la main.</p> + +<p>—Une minute, messieurs!... s'écria Sainte-Maline, +chevalier, je dois vous prévenir que la ville est sillonnée +par les patrouilles de M. de Crillon. Vainqueur +ou non, vous serez pris. Réfléchissez, il en est +temps encore...</p> + +<p>—Ce que vous dites là est plein de sens, fit Pardaillan +en abaissant la pointe de son épée. J'ai besoin +de quitter Chartres au point du jour, et je me +soucie peu d'être arrêté. Aussi, messieurs, ne me +battrai-je pas contre vous, à moins que vous ne me +forciez à vous tuer, ce dont j'aurais le plus vif regret...</p> + +<p>—Vous nous laissez donc faire? s'écria Chalabre.</p> + +<p>—Non pas!... Seulement, j'avais marqué dans ma +tête deux existences que je comptais vous demander +en paiement de votre dette. Je renonce à l'une d'elles, +et je vous demande la vie de messire Clément... C'est +le deuxième tiers de votre dette, messieurs.</p> + +<p>En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement +sa rapière et reprit place à table; il paraissait certain +que les spadassins tiendraient parole.</p> + +<p>Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un +signe de leur maître, tuaient sans scrupules, étaient +gens d'honneur. Devant la soudaine requête de +Pardaillan, sans la moindre hésitation, les trois assassins +remirent poignards et épées au fourreau...</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait +deux existences payées!</p> + +<p>—Reste à une, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que +cette une et dernière que vous avez à nous réclamer +soit la vôtre!</p> + +<p>—Quand je n'aurai plus que ma propre vie à demander +c'est que tout ira bien...» dit-il en hochant +la tête.</p> + +<p>Et comme les trois faisaient un mouvement pour +se retirer:</p> + +<p>—Une minute, messieurs! faites-nous donc la +grâce de boire avec nous...</p> + +<p>Les trois spadassins se regardèrent, puis, prenant +leur parti de la situation, s'assirent en éclatant de +rire. Quelques moments plus tard, ils choquaient +leurs verres contre celui de l'homme qu'ils étaient +venus tuer!...</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous +au roi? Nous ne pouvons lui raconter que, venus +pour verser le sang, nous nous sommes contentés +de verser du Beaugency en compagnie de messire +Clément?</p> + +<p>—Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me +permettre?...</p> + +<p>—Dites, dites! s'écrièrent les trois, car un homme +comme vous doit être de précieux conseil...</p> + +<p>—Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan. +Procurez-nous trois bons chevaux. Conduisez-nous +jusqu'à la première porte. Et, comme vous +avez sûrement le mot de passe, faites-nous ouvrir... +Alors, nous disparaissons... le révérend rentre dans +son couvent, vous n'entendez plus parler de lui, et +il vous est possible de dire au roi que vous l'avez +débarrassé de Jacques Clément.</p> + +<p>—Par Notre-Dame, comme dit Sa Majesté la reine, +le conseil est excellent! s'écria Sainte-Maline. Qu'en +dis-tu, Chalabre?</p> + +<p>—Je dis qu'il faut l'exécuter à l'instant même.</p> + +<p>L'oeil de Pardaillan brilla d'un éclair malicieux. +Chalabre et Montsery vidèrent un dernier verre de +Beaugency et s'éloignèrent aussitôt. Sainte-Maline demeura +avec Pardaillan, le duc d'Angoulême et Jacques +Clément.</p> + +<p>—C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne +père jacobin n'ait pas un habit de cavalier...</p> + +<p>Pour toute réponse, Jacques Clément se défit de +son froc, le roula et le jeta sous le lit. Il apparut +alors en cavalier, à sa ceinture était passé le poignard +que lui avait donné l'ange... le poignard avec lequel il +devait frapper Henri III. Il était ainsi méconnaissable.</p> + +<p>Charles d'Angoulême déposa sur la table un écu +d'or en paiement de la dépense qu'ils avaient faite. +Puis, tous les quatre descendirent sans faire de bruit. +Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans +la rue.</p> + +<p>—-Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune +duc à Pardaillan. Nous allons à un bon guet-apens. +Les deux autres ont été chercher du renfort, et nous +allons avoir tout à l'heure une vingtaine d'assaillants +sur les bras.</p> + +<p>—Vous faites injure à ces gentilshommes, dit Pardaillan; +ce sont des assassins au service du roi de +France, mais ils sont incapables de manquer à la parole +donnée.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente. +Au bout de ce temps, deux cavaliers débouchèrent +d'une rue voisine. Charles d'Angoulême tressaillit +et murmura:</p> + +<p>—Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...</p> + +<p>Chalabre et Montsery étaient à cheval. Montsery +conduisait une troisième monture par la bride. Les +deux spadassins mirent pied à terre. Pardaillan, +Charles d'Angoulême et Jacques Clément enfourchèrent +les trois bêtes. Alors Chalabre se détacha en +avant et alla parlementer avec l'officier du poste qui +gardait la porte. Une minute plus tard, on entendit +le grincement des chaînes du pont-levis, et Chalabre, +de loin, cria:</p> + +<p>—Quand il vous plaira, messieurs!</p> + +<p>Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela +lui semblait exorbitant. Jacques Clément, tout insensible +qu'il fût, murmurait une prière. Pardaillan souriait:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...</p> + +<p>Les trois cavaliers passèrent sous la porte. Quelques +instants après, Jacques Clément, escorté par +Charles d'Angoulême et Pardaillan, galopait sur la +route de Paris. A l'aube, ils s'arrêtèrent dans un bourg +pour laisser souffler les chevaux, et entrèrent dans +un bouchon.</p> + +<p>—Je vous quitte ici, dit Jacques Clément qui n'avait +pas ouvert la bouche depuis Chartres. Il faut que je +rentre en mon couvent. Je n'en étais sorti que pour +accomplir les ordres de Dieu...</p> + +<p>—Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan</p> + +<p>—Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clément, +de vous mettre sur ma route: c'est que l'heure +de Valois n'est pas sonnée encore. Je rentre donc +dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau +me soit donné. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne +me voir...</p> + +<p>—Tenez, fit Pardaillan ému, voulez-vous que je +vous dise? Vous devriez quitter votre couvent, votre +cellule, vos prières, vos macérations, votre solitude. +Vous êtes jeune... vous pouvez aimer... être aimé...</p> + +<p>Jacques Clément pâlit horriblement.</p> + +<p>—Pardaillan, dit-il en secouant la tête, ma destinée +doit s'accomplir. Je ne suis pas seulement l'envoyé +de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi pour débarrasser +le monde de ce monstre qu'on nomme Valois, +c'est sans doute à l'intercession de celle qui a souffert, +pleuré, qui est morte en maudissant Catherine +de Médicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mère qui +me guide!...</p> + +<p>—Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que +rien ne saurait vous détourner de la voie étroite...</p> + +<p>—Rien! dit le moine.</p> + +<p>—Seulement, reprit le chevalier, puisque vous êtes +décidé à frapper le roi de France... car vous êtes décidé +plus que jamais?</p> + +<p>—Il serait mort à cette heure si vous ne m'aviez +dit: «J'ai besoin qu'il vive encore...» Valois vivra +donc tant que vous aurez besoin de sa vie... Je suis +patient... j'attendrai!...</p> + +<p>—Je vous l'ai dit et vous le répète; la vie du roi de +France m'est indifférente. Seulement, je ne veux pas +que sa mort puisse servir les intérêts de M. de Guise.</p> + +<p>—Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la +mort de Valois, vous ne voulez pas que Valois meure!... +Mais après, Pardaillan?</p> + +<p>—Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou +la vie de Valois sera le dernier de mes soucis.</p> + +<p>—Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine +d'une voix solennelle, Pardaillan, par la mémoire de +ma mère, je vous jure que ce poignard ne sortira pas +de sa gaine tant que votre main sera étendue sur la +tête de Valois...</p> + +<p>A ces mots, Jacques Clément sauta sur son cheval +et s'éloigna rapidement dans la direction de Paris.</p> + +<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery étaient rentrés +à l'hôtel de Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez +eux, une porte s'ouvrit dans le corridor qu'ils longeaient, +et un homme parut. Ils reconnurent Ruggieri...</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent très poliment +les trois spadassins.</p> + +<p>—Eh bien, messieurs... est-ce fait?</p> + +<p>—Le moine est trépassé! dit Sainte-Maline.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au +bout de quelques instants. Car je vous sais gens de +précaution...</p> + +<p>—Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter, +allez le redemander aux flots de l'Eure...</p> + +<p>—Bien, bien... vous êtes de bons et fidèles serviteurs... +Bonsoir, messieurs, bonsoir... »</p> + +<p>Les trois jeunes gens rentrèrent chez eux et se hâtèrent +de pousser les verrous. Quelques minutes plus +tard, la vieille reine était informée que le moine Jacques +Clément était mort!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<h3>LA VIE DE COCAGNE</h3> + +<p>Croasse et Picouic, après les innombrables tribulations +que nous avons relatées précédemment, venaient +de se trouver, l'un et l'autre, sans le sou. Ils étaient +fort marris... et très affamés, se demandant ce qu'ils +allaient faire; soudain Croasse eut une idée merveilleuse +qu'il expliqua à Picouic:</p> + +<p>—Dans ce couvent de bénédictines, que tu vois tout +près de nous, sur la hauteur de Montmartre, il y a +une sainte femme à qui j'ai inspiré un amour extraordinaire: +de par cet amour, c'est bien le moins que +soeur Philomène me nourrisse!</p> + +<p>—Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspiré +une telle passion à cette Philomène.</p> + +<p>—Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.</p> + +<p>—Parce que tu es hideux.</p> + +<p>—C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime!</p> + +<p>Tout en discutant, les deux compères atteignirent +le couvent des bénédictines et passèrent par la brèche. +Cependant, Croasse, la main en abat-jour sur les +yeux, étudiait attentivement le terrain de culture des +bénédictines.</p> + +<p>Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non +celle que désiraient à la fois son coeur et son estomac.</p> + +<p>Croasse se frappa le front, et désignant l'enclos:</p> + +<p>—Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis +sûr que nous allons trouver là celle que je cherche.</p> + +<p>Mais, dans l'intérieur des palissades, il y avait un +bâtiment et c'est dans ce bâtiment, si l'on s'en souvient, +que Croasse avait reçu de Belgodère une volée +de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oubliée, +lui. Belgodère était-il encore là?</p> + +<p>Ce n'était pas possible, puisque le bohémien n'était +là que pour surveiller Violetta. Or, Violetta n'y était +plus, puisque lui, Croasse, avait prévenu le chevalier +de Pardaillan qui était parti pour la délivrer. Malgré +ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte +qu'avec prudence.</p> + +<p>L'enclos était solitaire. Le bâtiment où il avait été +rossé paraissait abandonné.</p> + +<p>—Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomène?... +Une chimère de ton imagination!...</p> + +<p>—Non, de par tous les diables! Elle existe bien, +et je suis sûr de sa tendresse... Où peut-elle être?</p> + +<p>Tout à coup, il tressaillit.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...</p> + +<p>—Regarde! répondit lugubrement Croasse.</p> + +<p>—Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes +filles qui viennent de sortir de ce bâtiment...</p> + +<p>—Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...</p> + +<p>—Attends... elles me tournent le dos... elles se promènent... +ou plutôt on dirait qu'elles marchent avec +précaution... elles semblent effrayées... Sur ma foi! +on dirait des prisonnières qui cherchent à se sauver... +ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez +du couvent!...</p> + +<p>Les deux jeunes filles signalées venaient de se retourner.</p> + +<p>—Tu l'as reconnue? demanda Croasse.</p> + +<p>—Violetta!...</p> + +<p>—Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment +que la petite Violetta est là, Belgodère y est aussi!...</p> + +<p>—Qui peut être l'autre? fit Picouic, suivant son +idée.</p> + +<p>—Peu importe... détalons!...</p> + +<p>Croasse allait joindre l'acte à la parole lorsqu'il +demeura cloué sur place par ces mots prononcés derrière +lui par une voix criarde:</p> + +<p>—Que faites-vous là?...</p> + +<p>Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:</p> + +<p>—Philomène!...</p> + +<p>C'était en effet Philomène qui, en reconnaissant +Croasse, baissa pudiquement ses paupières de vieille +fille. Mais Philomène n'était pas seule: elle était accompagnée +d'une vieille, sorte de paysanne mal vêtue, +aux yeux défiants, à la voix revêche, et c'était elle +qui venait de crier.</p> + +<p>Cette vieille, c'était soeur Mariange.</p> + +<p>—Que faites-vous là?</p> + +<p>—Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodère, +notre excellent ami Belgodère... il va bien?</p> + +<p>—Belgodère?... Qu'est-ce que Belgodère? fit Mariange +d'un air pointu.</p> + +<p>—Le bohémien... vous savez bien... qui logeait là...</p> + +<p>—Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent +est débarrassé de ce païen!...</p> + +<p>—Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomène, ma +chère Philomène, que je suis donc heureux de vous +revoir!...</p> + +<p>Et, avant que Philomène eût pu s'en défendre, il la +saisissait, la soulevait, l'embrassait sur les deux joues +et la reposait ensuite sur le sol. Mariange était indignée.</p> + +<p>—Sortez, dit-elle, hâtez-vous de sortir des terres du +couvent, mauvais sacripants que vous êtes...</p> + +<p>—Oh! ma soeur, dit doucement Philomène, +M. Croasse n'est pas un sacripant... il a une si belle +voix!...</p> + +<p>—Enfin, que faites-vous ici, mauvais drôles? reprit +la mégère qui pourtant s'apaisait.</p> + +<p>—Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant +son chapeau.</p> + +<p>—Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.</p> + +<p>—Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange, +voici ce qui m'amène, ce qui nous amène... Je dois +vous dire que je suis l'ami intime de M. Croasse que +vous voyez ici, à tel point qu'on nous prend pour les +deux frères...</p> + +<p>—Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne +dort plus, ne mange plus, il n'est plus que l'ombre +de lui-même, et, s'il continue à maigrir ainsi, il n'en +restera plus rien, pas même l'ombre. Et tout cela, +demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur, +tout cela parce que mon ami, mon frère, a oublié ici, +en partant, un trésor...</p> + +<p>—Un trésor! fit Mariange dont les petits yeux pétillèrent.</p> + +<p>—Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laissé entre les +mains de la belle Philomène ici présente!...</p> + +<p>—Quelle infamie! cria soeur Mariange.</p> + +<p>—Ma soeur... supplia Philomène palpitante.</p> + +<p>Soeur Mariange allait répliquer vertement, lorsque, +tout à coup, elle s'élança vers la porte de l'enclos qui +venait de s'ouvrir, livrant passage aux deux jeunes +filles.</p> + +<p>—Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux païennes vont +fuir!</p> + +<p>Et elle se mit à courir de toute la force de ses jambes courtes... +Violetta et sa compagne, légères comme +des biches, bondissaient déjà vers la brèche... Soeur +Philomène et Croasse étaient demeurés sur place, pétrifiés.</p> + +<p>Picouic, avec le coup d'oeil sûr et prompt de l'homme +affamé qui entrevoit un moyen de s'assurer le gîte +et la pitance, étudia la situation.</p> + +<p>En un instant, sa décision fut prise: il ouvrit l'immense +compas de ses jambes, et se mit à arpenter +le terrain gagnant sur les deux fugitives pour leur +couper la retraite. En quelques enjambées, il eut atteint +la brèche avant qu'elles n'y fussent arrivées +elles-mêmes.</p> + +<p>Violetta et sa compagne s'arrêtèrent. Une expression +de désespoir envahit leurs visages; Violetta baissa +la tête avec un soupir de détresse, et celle qui l'accompagnait +se prit à pleurer.</p> + +<p>—Holà! coquines! faisait à ce moment Picouic, où +couriez-vous si vite? On voulait donc fausser compagnie +à ces bonnes religieuses pour courir la prétantaine?...</p> + +<p>—Monsieur... balbutia Violetta...</p> + +<p>Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic, +elle le reconnut. Et elle frissonna de terreur. Non pas +que Picouic ou Croasse lui eût jamais fait du mal +quand elle faisait partie de la troupe vagabonde... +Mais, du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait +supposer que Belgodère n'était pas loin...</p> + +<p>—Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis +perdue... Belgodère rôde par ici...</p> + +<p>A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait +chacune par un bras. A voix basse, rapidement, il +murmura:</p> + +<p>—Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout +feignez de me considérer comme un ennemi... et pourtant, +par le ciel qui nous éclaire, je suis votre ami +et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidèle de +M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulême...</p> + +<p>Violetta demeura saisie, extasiée... A ce nom que +venait de prononcer l'hercule, elle poussa un cri de +joie.</p> + +<p>—Silence! fit Picouic. Ça! reprit-il à haute voix, +suivez-moi, que je vous remette ès-mains de cette digne, +de cette sainte, de cette excellente religieuse!</p> + +<p>Mariange arrivait à ce moment toute essoufflée.</p> + +<p>—Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier, +les deux païennes se sauvaient, et je ne sais trop ce +qui serait advenu de moi...</p> + +<p>Picouic, continuant à tenir Jeanne et Violetta chacune +par un bras, les conduisit jusqu'à la porte de +l'enclos, les fit entrer, et referma la porte.</p> + +<p>Mariange, alors, leva la tête pour apercevoir le visage +de Picouic, et ce nez pointu, ces yeux en trous +de vrille lui plurent sans doute.</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chère +soeur, l'homme le plus catholique de tout Paris, à telles +enseignes qu'il sait chanter au lutrin, en voici la +preuve!</p> + +<p>Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui +n'avait rien de désagréable aux oreilles de Mariange, +entonna:</p> + +<p>«Tantum ergo sacramentum...»</p> + +<p>Soeur Mariange joignit les mains avec une béate admiration. +A ce moment, la voix basse-taille profonde +de Croasse se joignait à celle de Picouic.</p> + +<p>—Quelle voix! Quelle voix! répétait soeur Philomène.</p> + +<p>Soeur Mariange considérait du coin de l'oeil soeur +Philomène qui, palpitante, ne pouvait détacher son +regard de Croasse, lequel relevait en croc ses moustaches.</p> + +<p>—A coup sûr, songeait soeur Mariange, si je fais +accueil à ces deux hommes, la pauvre soeur Philomène +va être induite en tentation de péché mortel... Mais, +grâce à ce grand bel homme, les deux païennes n'ont +pu se sauver.,. Écoutez, maître Picouic... je vois que +je m'étais trompée sur votre compte. Vous êtes un +homme de coeur... En arrêtant ces deux malheureuses +hérétiques au moment où elles s'enfuyaient, vous +avez rendu à la révérende supérieure un service +qu'elle ne saurait oublier... Je vais de ce pas lui en +parler, et vous serez récompensés.</p> + +<p>—Et quelle sera notre récompense, ma soeur?...</p> + +<p>—Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme +chantres de notre chapelle.</p> + +<p>—Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question: +quel est le paiement accordé à vos chantres?</p> + +<p>—Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignité; +les ressources du couvent sont trop réduites +pour le moment; mais le couvent ne saurait manquer +de devenir très riche dans peu de temps... Alors, vous +serez payé double...</p> + +<p>—Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous +le dire tout de suite: je suis d'une modestie dont +vous n'avez pas idée, je souffre d'avance à l'idée de +recevoir les éloges de la sainte et révérende mère +abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...</p> + +<p>—Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, chargée +de veiller sur Violetta, ne tenait nullement à raconter +à l'abbesse la tentative de fuite due à sa négligence.</p> + +<p>—C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse +ni moi-même, nous ne voudrions accepter les hautes +fonctions de chantres, dont nous ne sommes pas +dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez +de nous promettre, c'est-à-dire la faveur du ciel, et +la vôtre.,.</p> + +<p>—Ah! s'écria Croasse, nous ne vous quittons plus!</p> + +<p>—Comment, vous ne nous quittez plus! s'écria +soeur Mariange interloquée.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne +craignez rien, ma soeur! Vous serez amplement dédommagée +de l'hospitalité que vous allez nous donner. +D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite, +nous surveillerons étroitement les deux païennes...</p> + +<p>Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer +de deux serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout +qui deviendraient deux geôliers pour les drôlesses +hérétiques dont elle avait la garde.</p> + +<p>—C'est dit! fit-elle tout à coup.</p> + +<p>—Quoi? s'écria Picouic, vous consentez à nous +donner l'hospitalité?</p> + +<p>—Certes... et de grand coeur...</p> + +<p>—Et à... nous... nourrir?</p> + +<p>—Sans aucun doute!...</p> + +<p>—Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules +ravis.</p> + +<p>Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin +de la brèche, et y entra.</p> + +<p>—Voilà, reprit Mariange, vous habiterez là; ce soir, +à la nuit, avec soeur Philomène, nous vous apporterons +de la bonne paille fraîche, que nous prendrons +dans les écuries de l'abbesse. Vous ne vous montrerez +pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de +plus, vous surveillerez l'enclos et la brèche...</p> + +<p>—Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous +promettre un lit. Mais quelle sera notre nourriture?</p> + +<p>—Vous mangerez ce que notre industrie nous procure +tous les jours, car, s'il fallait compter sur les +vivres du couvent, il y a longtemps que nous serions +mortes... Dans un recoin caché, nous élevons des +poules... Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons +le cou à un poulet.</p> + +<p>—Admirable! fit Croasse.</p> + +<p>—Enfin, nous avons les légumes que nous cultivons, +et dont nous faisons une soupe presque tous +les jours. Quand nous pouvons y joindre un quartier +de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.</p> + +<p>—Et le vin? s'écria tout à coup Picouic.</p> + +<p>—Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur +Philomène.</p> + +<p>Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur +Philomène, les yeux baissés, ajouta du même ton de +modestie:</p> + +<p>—J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse... +je crois donc que nous pouvons espérer au moins une +bouteille ou deux par jour...</p> + +<p>—Une dernière question, ma soeur?... fit Picouic +en extase, à quelle heure dînez-vous?</p> + +<p>—Peut-être ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua +Philomène.</p> + +<p>—C'est-à-dire que nous avons fait un magnifique +repas, sous un chêne de la porte Montmartre, mais +comme la course nous a aiguisé l'appétit...</p> + +<p>—Ma soeur, dit Philomène, je vais quérir quelques +oeufs que j'accommoderai et que j'apporterai avec ce +restant de venaison dont nous fit hier cadeau le révérend +frère quêteur.</p> + +<p>Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne, +Philomène s'éloigna rapidement. Un quart +d'heure plus tard, elle revenait avec les provisions +annoncées.</p> + +<p>—Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre +la nuit pour s'en procurer.</p> + +<p>Les deux nonnes s'éloignèrent alors pour vaquer à +la grande occupation qui leur était dévolue, c'est-à-dire +pour aller espionner et surveiller les deux jeunes +filles enfermées dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout +aussitôt, se mirent à table.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dévorant +avec frénésie.</p> + +<p>—Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!</p> + +<p>—C'est comme cela que je suis... répondit Croasse +avec modestie.</p> + +<p>—Si nous sommes habiles, notre fortune est faite +quand nous nous en irons d'ici! fit Picouic.</p> + +<p>—Comment cela?...</p> + +<p>—Ecoute... la petite Violetta est ici, détenue +prisonnière. Si M. le chevalier de Pardaillan et +M. le duc d'Angoulême sortent de la Bastille, comme +ils en sont bien capables, notre fortune est +faite.</p> + +<p>—Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...</p> + +<p>—En ce cas, j'aviserai d'autre manière; il faut que +je voie la petite Violetta et que je l'interroge... J'ai +toujours pensé que cette petite était de haute famille. +Qui sait si cette famille ne la cherche pas?... Je te dis +que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...</p> + +<p>—Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amène?</p> + +<p>Picouic haussa les épaules.</p> + +<p>—Non, dit-il. Ne te mêle de rien. Laisse-moi faire. +Tu m'aideras seulement quand il en sera temps... d'ici +là, puisque nous sommes en pays de cocagne, contente-toi +d'engraisser un peu, tu en as besoin.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>MARIE DE MONTPENSIER</h3> + +<p>Jacques Clément, rentré à Paris, se dirigea tout droit +vers son couvent, rue Saint-Jacques.</p> + +<p>Il était sept heures du soir lorsqu'il arriva devant +la porte du couvent, ayant accompli dans sa journée +les vingt lieues qui séparent Chartres de Paris.</p> + +<p>Le prieur Bourgoing était à table. Il lisait une lettre +qui venait de lui être remise et fronçait les sourcils, +ce qui ne l'empêchait pas de faire honneur à un +excellent repas.</p> + +<p>Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dérangeât +dans une aussi importante occupation que le dîner. +Mais, lorsqu'il sut que le frère Clément était +dans son antichambre, il replia vivement la lettre +qu'il lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune +moine.</p> + +<p>—Quoi, mon frère! s'écria Bourgoing en apercevant +Jacques Clément. Dans ce costume si peu conforme +aux règles de notre ordre!... Ce n'est pas tout. +Voilà cinq jours que vous êtes absent du monastère +et que je vous fais chercher partout dans Paris!... +Vous n'avez reçu aucune mission qui puisse expliquer +une si longue absence...</p> + +<p>—Pardon, révérendissime seigneur, dit froidement +Jacques Clément, ou vos esprits sont frappés d'un +trouble que je ne conçois pas, ou vous devez vous +souvenir...</p> + +<p>—Je ne me souviens de rien!</p> + +<p>—Quoi! vénérable père... vous ne m'avez pas vous-même +donné votre bénédiction à mon départ!...</p> + +<p>—Le malheureux délire! s'écria Bourgoing en levant +les bras au ciel.</p> + +<p>—Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amèrement +Jacques Clément. Quoi!... ne m'avez-vous pas +encouragé vous-même, m'affirmant que l'Écriture autorise +certains actes irréguliers, quand il s'agit du service +du Seigneur!</p> + +<p>—Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant +son couteau, de quels actes irréguliers voulez-vous +parler?</p> + +<p>—D'un seul, mon révérend père, d'un seul!</p> + +<p>—D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous +puisiez dans votre imagination malade des pensées +qui sont sans aucun doute la suggestion du malin +esprit...</p> + +<p>—C'en est trop! dit Jacques Clément. Je suis parti +avec approbation, avec votre bénédiction, avec votre +absolution! je suis parti, dis-je, avec la grande procession +de frère Ange, pour rejoindre à Chartres le +roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...</p> + +<p>—Que dites-vous là? Tuer le roi!... Quel crime +épouvantable osez-vous concevoir!...</p> + +<p>—Par le Dieu vivant, mon père, je jure que...</p> + +<p>—Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne +vous remette au bras séculier! Allez, mon frère, allez. +Mettez-vous à réciter les psaumes de la Pénitence.</p> + +<p>Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que, +le coup étant manqué, Henri III n'ayant pas été tué, +le digne prieur voulait garder le silence sur cette tentative... +Il supposa que le prieur le renvoyait dans +sa cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre, +il trouva une douzaine de moines, solides +gaillards, qui l'entourèrent. Alors seulement Jacques +Clément comprit que non seulement on voulait lui +imposer silence, mais encore qu'on le punissait +d'avoir manqué le coup!... Il voulut pousser un cri, +se débattre... car le cachot de pénitence était une +oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il +fut bâillonné, lié, entraîné...</p> + +<p>Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des +caves du couvent. On y descendait par un escalier de +quarante marches en spirale. Il y avait seulement +une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine +d'eau et un pain.</p> + +<p>Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il +n'eût vu le prieur!...</p> + +<p>Il avait été délié et débâillonné au moment où il +avait été poussé dans le cachot de pénitence. Il était +donc libre de ses mouvements. Mais l'obscurité était +opaque. Jacques Clément demeura donc immobile, +s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté +la cruche et le pain, et, la tête sur les genoux, se mit +à méditer.</p> + +<p>Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire, +l'amoureux, le vengeur. C'était la triple manifestation +d'un coeur passionné.</p> + +<p>La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement +d'accord dans son esprit, son coeur et son +âme.</p> + +<p>Henri III, tyran de la religion catholique parce +qu'il ne consentait pas à recommencer la Saint-Barthélémy, +Henri III, fils de Catherine de Médicis, ne +devait mourir que de sa main.</p> + +<p>Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux +de la répulsion qu'il éprouvait à se trouver dans +cette tombé, il se dit qu'il n'avait rien à redouter +puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était, lui, +désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre +tant que l'acte ne serait pas accompli.</p> + +<p>Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il +se sentit faim et soif. Il mangea donc une moitié du +pain qu'on lui avait laissé, et but à la cruche.</p> + +<p>Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, +du moins exempt de crainte. Lorsqu'il se réveilla, il +eut encore faim et soif; il mangea le reste du pain +et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche. +Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît +le moindre bruit.</p> + +<p>Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau +dans la cruche... Il avait faim et soif. Mais ce n'était +pas encore la souffrance véritable qui tord les entrailles.</p> + +<p>Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot. +Les ténèbres étaient toujours aussi complètes, +aussi absolues. Mais, par le toucher, par le frôlement +de son épaule contre les murailles, par la régularité +des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance +de son cachot et il y marchait avec une certaine +assurance. Cette marche monotone finit par le +briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit. +Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...</p> + +<p>—Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se +réveillant.</p> + +<p>Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre +à marcher. Et, alors, il s'aperçut que ses jambes +lui refusaient tout service. Et, alors, il comprit +l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim +et de soif!...</p> + +<p>Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait +la porte, et essaya de frapper; mais ses poings +heurtèrent à peine le chêne... il retomba épuisé... Alors, +la souffrance se déclara avec une sorte d'impétuosité... +Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier, +les souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus +qu'une infinie faiblesse.</p> + +<p>Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et +râlant, étendu en travers des dalles?... Il n'eût su +le dire... Il lui sembla enfin qu'il s'endormait, et perdit +la notion des choses. Dans cette sorte de sommeil, +ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une +forme. C'était Marie de Montpensier qui lui apparaissait.</p> + +<p>Il se trouvait dans un appartement où régnait une +exquise fraîcheur. Il distinguait confusément qu'il +était étendu dans un lit d'une rare magnificence. Dans +cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait, +légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.</p> + +<p>Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait +des yeux, extasié, tremblant de se réveiller bientôt, +ainsi qu'il arrive souvent dans ces songes où l'esprit +se dédouble.</p> + +<p>—Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer +à souffrir... puisque tout ceci n'est qu'un rêve.</p> + +<p>Et il recommença à regarder Marie de Montpensier... +Il fit un effort pour joindre les mains et, dans +ce mouvement, il s'aperçut que ses mains froissaient +réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans +le même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient +réellement ouverts et que cette étoffe c'étaient les +draps du lit...</p> + +<p>Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles +du vieux tombeau!... Comment se trouvait-il dans +cette chambre?... Quand, comment y avait-il été +transporté?...</p> + +<p>A ce moment, et comme il venait de joindre les +mains. Marie se rapprocha de lui en souriant. Elle +tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de l'autre +elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique +et pourtant belle encore du jeune moine.</p> + +<p>—Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse +et de pitié, en présentant à ses lèvres les bords du +gobelet.</p> + +<p>A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une +fraîcheur suave l'envahir, en même temps qu'il se +ranimait et que la faiblesse se dissipait.</p> + +<p>Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers +il voulut balbutier un mot... Mais elle plaça sa main +sur sa bouche comme pour lui recommander le silence. +Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la +fit frissonner.</p> + +<p>—Dormez maintenant, reprit-elle doucement.</p> + +<p>Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt +tomba dans un profond sommeil.</p> + +<p>Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé, +les membres souples. Sur un fauteuil, près de +lui, il aperçut les vêtements de cavalier qu'il avait +lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris. Il +s'habilla promptement et alors chercha des yeux son +poignard; mais le poignard avait disparu.</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition, +car à ce moment ses yeux tombèrent sur une +table toute servie où deux couverts étaient dressés, +et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de Montpensier +parut. Avec cette démarche sautillante qui lui +servait à dissimuler sa boiterie et qui était un charme +de plus chez elle, la soeur du duc de Guise s'approcha +et lui dit en souriant:</p> + +<p>—Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?</p> + +<p>—Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? +L'éternel bonheur a-t-il commencé pour moi?...</p> + +<p>—Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est +tout bonnement l'hôtel de Montpensier... et l'ange +que vous voyez, messire, bien loin d'être un ange, +n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin d'indulgence... +Mais, asseyez-vous là... et moi ici...</p> + +<p>La table était admirablement servie en mets et +friandises de haut goût, en vins généreux. Nul n'était +là pour servir les deux convives: c'était la duchesse +elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse, +découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait +les verres de ses blanches mains chargées de +diamants.</p> + +<p>C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme. +Il mangeait et buvait sans s'en apercevoir, et peu à +peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais cette ivresse +provenait surtout du spectacle merveilleusement impur +qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier +portait un costume que lui eût envié quelque +opulente ribaude. C'est à peine si les gazes légères +qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes +délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse +étincelaient dans ses yeux. Cependant, dès l'instant +où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis à causer de +choses qui ne se rattachaient pas à leur principale +pensée en ce moment—pensée de séduction chez la +duchesse, pensée de délire, d'enivrement et de défense +chez le moine. Toute la scène était pour la séduction. +Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.</p> + +<p>—Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, +que vous soyez revenu à la vie, et à la santé. +Vous voici maintenant hors d'affaire. Mais depuis +neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...</p> + +<p>—Neuf jours!...</p> + +<p>—Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... +Au surplus la fièvre a dû vous faire oublier...</p> + +<p>—Je ne me souviens de rien, madame.</p> + +<p>—Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant +où je vous ai trouvé à demi-mort... dans la Cité, +derrière Notre-Dame. Il était environ dix heures du +soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison +que vous connaissez... Soudain, un de mes porte-torches +s'écria qu'il y avait un gentilhomme évanoui ou +mort sur la chaussée. Je me penchai de ma litière... +Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais +sur vous, vous revîntes au sentiment, et vous +me dites que des truands vous avaient traqué et +laissé pour mort...</p> + +<p>—Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai +parlé?</p> + +<p>—La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma +litière et transporter ici...</p> + +<p>Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il +admettait sans discussion l'événement, le miracle. +L'ange l'avait enlevé du cachot de pénitence et déposé +sur la route où Marie de Montpensier devait infailliblement +passer.</p> + +<p>Jacques Clément passa lentement une de ses mains +sur son front: le rêve le reprenait.</p> + +<p>Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était +l'heure présente qui ne pouvait être qu'une illusion!...</p> + +<p>En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle +l'avait trouvé évanoui dans la Cité le lendemain soir +de la procession, c'est-à-dire au moment où il entrait +au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins +une semaine!...</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur, +je vous supplie de rappeler exactement vos souvenirs... +C'est bien le lendemain de la procession de +Chartres que vous m'ayez trouvé?...</p> + +<p>—Exactement, messire; le lendemain de ce jour +où Valois devait mourir!</p> + +<p>Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était +pas une illusion!... Le roi devait mourir!...</p> + +<p>—Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.</p> + +<p>—Privé de sens, étendu de votre long, non loin de +l'auberge du Pressoir-de-Fer.</p> + +<p>—La reconnaissance déborde de mon coeur, dit +ardemment Jacques Clément; mais il n'est pas besoin +de cette gratitude pour vous assurer que la vie +de Valois est seulement prolongée de quelques jours... +Ce qui ne s'est pas fait à Chartres, madame, se fera +ailleurs...</p> + +<p>Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore +se figea sur ses lèvres, et un éclair funeste jaillit +de ses yeux. Elle quitta vivement sa place, repoussa +la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques +Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils +étaient ainsi placés comme dans la nuit où le duc de +Guise avait surpris sa femme dans les bras du comte +de Loignes...</p> + +<p>Jacques Clément, comme alors, sentait la double +ivresse du vin et de l'amour monter à son front brûlant. +Son coeur battit à grands coups sourds; la passion +le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son +âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel +grondaient...</p> + +<p>—Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée +aux ciseaux d'or... vraiment? vous seriez prêt à frapper?... +Ce n'est donc pas la peur qui vous a retenu +à Chartres?...</p> + +<p>—La peur! gronda Jacques Clément. Non, non, +madame, ce n'est pas la peur qui m'a empêché de +frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus, car ni +lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...</p> + +<p>—Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante +et en resserrant son étreinte.</p> + +<p>—Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que +Dieu a voulu prolonger la vie du tyran dans un but +que seule connaît sa suprême sagesse, car il a placé +sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon +bras et me dire: «Clément, je ne veux pas que tu +frappes aujourd'hui!...» Cet homme, madame! c'est +le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma +vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable +agonie, cet homme est le seul qui ait eu pitié +d'elle!</p> + +<p>—Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec +une soudaine inspiration.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement +Jacques Clément. Seulement, l'homme dont je parle a +étendu sa main sur le roi de France, et dès lors le +roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection s'effacera, +et alors, je le jure, le roi de France mourra +de ma main!...</p> + +<p>—Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous +crois...</p> + +<p>Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire, +elle se leva vivement et disparut. Jacques Clément +demeura seul, en proie à un trouble inexprimable.</p> + +<p>La journée se passa sans que la duchesse ne reparût. +Il avait essayé de sortir, mais il avait trouvé les portes +fermées. Peu à peu il reprit son sang-froid, +n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver +le poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange +dans la chapelle des jacobins.</p> + +<p>Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table +était encore là, offrant en vins et en mets des restes +estimables. Jacques Clément dîna donc tout seul, puis, +n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit et tomba +rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?... +Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une +étrange sensation le réveillait... dans le lit, près de +lui, se glissait une femme qui l'enlaçait de ses bras... +il sentait, il reconnaissait son parfum préféré!... et, +soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et +douce à en mourir d'un baiser d'amour...</p> + +<p>Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux +rieurs et malicieux de Marie de Montpensier.</p> + +<p>Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses +paroles sous ses baisers...</p> + +<p>Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur +un souvenir impérissable, et il se murmurait à lui-même +que, pour une autre nuit semblable, pour retrouver +celle que ses mains brûlantes de fièvre cherchaient +encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait +son âme.</p> + +<p>Marie, en effet, avait disparu.</p> + +<p>Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques +Clément. Près du lit, près de lui, sur une petite table, +il vit le gobelet d'or, le saisit et but, reconnaissant +le goût et la reposante fraîcheur de la boisson qu'elle +lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt +après avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers +et perdit la connaissance des choses...</p> + +<p>De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans +doute une partie d'existence dans le fantastique. +Rêve ou réalité?... oh! où était le rêve?... Où était +la réalité?...</p> + +<p>Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait +sa pensée... Il venait d'ouvrir les yeux +qu'il promenait sur ce qui l'entourait... Et ce n'était +plus le cachot de pénitence!... Mais ce n'était plus +le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de +volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette. +Les murs étaient nus. Il apercevait seulement +un crucifix, une petite table chargée de livres... Et il +tressaillit violemment: sur cette table, cet objet qui +jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il +reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des +jacobins.</p> + +<p>Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit +sur un escabeau. D'un geste rapide, il saisit le poignard +et le baisa... Puis il le remit dans la gaine qu'il +trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture, sous +le froc.</p> + +<p>A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon +la règle, s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing +parut.</p> + +<p>—Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma +bénédiction, mon frère. Cette mauvaise fièvre vous a, +donc quitté?... Ah! depuis dix jours que vous êtes +rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...</p> + +<p>—Depuis dix jours? fit Jacques Clément.</p> + +<p>—Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le +soir où vous êtes revenu de ce voyage à Chartres, que +vous aviez entrepris pour la plus grande gloire du +Seigneur...</p> + +<p>—Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis +mon retour de Chartres?...</p> + +<p>—Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon +frère... Seulement, le délire ne vous a pas quitté; +mais, grâce au ciel, je vois que c'est fini...</p> + +<p>—Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques +Clément pensif. Permettez-moi seulement de +vous poser une question... Avant mon entrée au cachot... +je veux dire avant mon délire, votre haute +bienveillance m'avait accordé certaines libertés compatibles +avec un projet dont je crois me rappeler +que je vous ai fait part...</p> + +<p>—Je ne me souviens nullement de ce projet, dit +Bourgoing.</p> + +<p>—Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si +je jouis encore des mêmes privilèges... des mêmes +libertés...</p> + +<p>—Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur. +Vous êtes libre d'aller et de venir le jour ou la nuit, +de vous absenter du couvent, et même sans m'en +prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc, +mon frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés +à la chapelle afin de louer Dieu de votre heureux retour +à la santé et à la raison...</p> + +<p>Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et +alla s'agenouiller à sa place habituelle. Mais, tandis +que les moines attaquaient un cantique d'actions de +grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se +murmurait:</p> + +<p>«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>LE CALVAIRE DE MONTMARTRE</h3> + +<p>Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc +d'Angoulême sur la route de Chartres à Paris, arrêtés +dans une pauvre auberge pour s'y restaurer de leur +mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles +ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.</p> + +<p>En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun +résultat, du moins en ce qui concernait l'amour +du pauvre petit duc. En effet, la Fausta n'avait pu +donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan +avait raconté à Charles la scène de la cathédrale, et +flegmatiquement ajouté qu'il n'avait aucune raison +de supposer que Fausta avait menti. Donc toute trace +de la petite bohémienne était perdue.</p> + +<p>—Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan, +pourquoi tant de tristesse?... Faites attention, +monseigneur, que naguère vous étiez enfermé à la +Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de +Mme Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de +corps et d'esprit, parfaitement capables de réaliser +l'impossible, même de retrouver Violetta... Que vous +faut-il de plus?</p> + +<p>—Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc. +Comme vous dites, Pardaillan, il faudrait pour cela +réaliser l'impossible!...</p> + +<p>—Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible +que de retrouver une jeune fille qui, de son côté, ne +demande qu'à voler vers vous?</p> + +<p>—Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos +pas?...</p> + +<p>—Nous irons simplement où va Maurevert, dit +Pardaillan.</p> + +<p>Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était +accompli dans l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert +eût sur Violetta des droits de mari.</p> + +<p>—Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée +du duc de Guise. Or, vous pouvez tenir pour certain +que Guise est pour quelque chose dans la disparition +de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement +nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais +sans une imposante escorte?...</p> + +<p>—C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...</p> + +<p>—Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons +facilement Maurevert; nous l'attirons dans un endroit +à l'abri de tout regard indiscret: et, quand +nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la +gorge et nous lui disons: «Mon ami, vous passerez +de vie à trépas si vous ne nous dites pas ce que +votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que +dites-vous de mon plan?</p> + +<p>—Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus +généreux, le bras le plus terrible, l'esprit le plus +fécond en ressources...</p> + +<p>—Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin +de mettre la main sur Maurevert. Je sens que le +moment approche où je vais pouvoir liquider avec +lui une vieille dette.</p> + +<p>Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient +à marcher au pas ou au trot de leurs chevaux, sans +se hâter. Le lendemain, ils entraient dans Paris et +filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent +sans encombre sur le coup de midi. Huguette était +dans la cuisine, surveillant, en dépit de son chagrin, +les allées et venues des domestiques, jetant un coup +d'oeil sur les casseroles, encourageant le tournebroche.</p> + +<p>Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de +la Devinière, Elle croyait Pardaillan toujours à la +Bastille. Pour le sauver, elle avait essayé une tentative +désespérée. Cette aventure avait avorté comme +on va le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.</p> + +<p>Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce +que tout fût en bon ordre, et ce fut en passant cette +inspection qu'el-le aperçut tout à coup Pardaillan, +qui la regardait aller et venir avec un sourire attendri. +Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler. +Pardaillan se leva, alla à elle, lui saisit les +mains.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette +toute pâle, je n'ose en croire mes yeux.</p> + +<p>—Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit +Pardaillan qui l'embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>Huguette se mit à rire en même temps que les +larmes coulaient de ses yeux.</p> + +<p>—Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!... +Mais comment avez-vous pu sortir de la Bastille?</p> + +<p>—C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis +sorti par la grande porte...</p> + +<p>—M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...</p> + +<p>—Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à +M. de Bussi-Leclerc!</p> + +<p>Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où +il y avait peut-être autant l'affection d'une mère retrouvant +son enfant que l'humble amour d'une +amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait +bientôt une vénérable bouteille couverte de poussière +authentique.</p> + +<p>—C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père, +dit Huguette; il n'en reste plus maintenant que cinq +bouteilles...</p> + +<p>Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres +et avança un siège pour l'hôtesse.</p> + +<p>Huguette pâlit de plaisir.</p> + +<p>—Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les +verres furent vides, vous me parliez tout à l'heure +du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez donc ce +digne gouverneur de la Bastille?</p> + +<p>Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet +émoi.</p> + +<p>—Pourquoi rougissez-vous?</p> + +<p>—M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent +venu ici avec des maîtres d'armes qu'il traitait +magnifiquement après les avoir battus en quelque +passe d'escrime,..</p> + +<p>—Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?</p> + +<p>—Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... +pour vous délivrer... Il m'a si souvent affirmé...</p> + +<p>—Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut +tout me dire, à moi...</p> + +<p>—Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...</p> + +<p>Elle redressa la tête fièrement.</p> + +<p>—Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants, +libre de ma personne, sinon de mon coeur, +j'eusse pu accepter la proposition qu'il me fit à diverses +reprises et m'engager à être une épouse fidèle... +Ma vie en eût été un peu plus triste, voilà +tout...</p> + +<p>Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant +pas conscience de ce qu'il y avait de sublime dans son +dévouement. Le chevalier la considérait avec un inexplicable +attendrissement.</p> + +<p>Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?</p> + +<p>—Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus +entrer à la Bastille. Une sorte d'émeute venait de +se produire à Chartres, avec la procession de M. de +Guise... J'attendais son retour.</p> + +<p>—Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois, +vous le trouverez sûrement.</p> + +<p>—Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit +Huguette.</p> + +<p>Pardaillan et Charles d'Angoulême reprirent dans +l'hôtellerie les chambres qu'ils y avaient occupées. La +journée, la nuit, et encore la journée et la nuit se +passèrent paisiblement. Ce repos n'était pas de trop +après les secousses de toute nature qu'avaient subies +Pardaillan et son compagnon. Il était d'ailleurs nécessaire +pour leur permettre d'établir un plan d'opérations.</p> + +<p>Le troisième jour au matin, ils sortirent de bonne +heure. Et, pour mettre un peu d'ordre dans la chronologie +de ces divers événements qui se croisent, +il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que, +ce matin-là, il y avait quatre jours que Jacques Clément +se trouvait dans le cachot de pénitence du couvent +des jacobins.</p> + +<p>Pardaillan se précipita vers la vieille rue du Temple.</p> + +<p>—Nous allons donc à l'hôtel de Guise? demanda +Charles, chemin faisant.</p> + +<p>—Sinon à l'hôtel, du moins aux abords, pour y +rencontrer, si possible, le sire de Maurevert. Celui-ci +n'ignore rien de ce que fait, dit ou pense le duc de +Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde +sait où se trouve la dame de vos pensées, c'est Guise. +Après tout, peut-être pensez-vous qu'il vaut mieux +s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Donc, si vous le +voulez, nous allons entrer dans l'hôtel et pénétrer +jusqu'au duc à travers les deux cents gardes ou gentilshommes +qu'il a autour de lui.</p> + +<p>—Ce que vous dites là est impossible, dit le jeune +duc. Mais, enfin pourquoi nous adresser de préférence +à Maurevert plutôt qu'à tel autre familier de +Guise?</p> + +<p>—Parce que je veux faire coup double, arranger +à la fois vos affaires et les miennes; vous savez que +j'ai un vieux compte avec Maurevert et que je cours +après lui depuis fort longtemps...</p> + +<p>L'explication était plausible, et soulagea le jeune +duc de la vague inquiétude qu'il commençait à éprouver. +Bientôt, les deux compagnons arrivèrent près de +la grande porte de l'hôtel où stationnait toujours une +certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant. +Dans cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulême +passèrent parfaitement inaperçus et se glissèrent +dans un groupe assez épais au centre duquel +pérorait un homme qui exposait ses idées.</p> + +<p>Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc +demeurèrent les yeux fixés sur cette porte grande ouverte +à tout venant, et Charles commençait à trouver +que l'idée d'aller trouver le duc lui-même n'était pas +mauvaise, quitte à y laisser ses os, lorsque Pardaillan +le poussa du coude, et, d'un signe de tête, lui montra +trois gentilshommes qui entraient dans l'hôtel.</p> + +<p>C'était Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert +marchait au milieu des deux autres. Un terrible +sourire crispa les lèvres soudain pâlies de Pardaillan. +Mais delà les trois avaient disparu dans l'hôtel.</p> + +<p>Cependant, le temps s'écoulait. Midi sonna.</p> + +<p>—Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou même s'ils +ne sont pas déjà sortis par une autre porte? murmura +Charles.</p> + +<p>Comme il disait ces mots, il aperçut Bussi-Leclerc, +Maineville et Maurevert. Le chevalier les avait vus +lui aussi... Dans la rue, les trois gentilshommes s'arrêtèrent, +causant entre eux à voix basse. Puis, Bussi-Leclerc +et Maineville, se donnant le bras, s'en allèrent +ensemble. Maurevert demeura un instant à la même +place, puis se mit en marche.</p> + +<p>Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci +se dirigeait vers la porte du Temple... Il la franchit.</p> + +<p>Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos +aux marécages du Carême-Prenant, et, suivant le +chemin battu qui contournait l'enceinte de Paris, chemin +coupé de bosquets et parfois de masures qui +permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.</p> + +<p>Maurevert allait à Montmartre... Lorsqu'il commença +à monter la colline, un sourire plus livide crispa +les lèvres de Pardaillan; Maurevert se dirigeait vers +le hameau, vers cette partie de la colline où se trouve +aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'était le chemin +qu'il avait suivi, seize ans auparavant, avec Loïse, +avec le maréchal de Montmorency, avec son père mourant +dans une voiture!...</p> + +<p>C'était près d'un champ de blé qu'on venait de faucher +depuis quelques jours... qu'il avait arrêté la +voiture... là que son père était mort dans ses bras... +là que Maurevert apparaissant tout à coup avait +frappé Loïse avec le poignard empoisonné de Catherine +de Médicis!... Oui!... C'était vers ce point à jamais +inoubliable dans la mémoire de Pardaillan que +Maurevert, ce jour-là, se dirigeait!...</p> + +<p>Pardaillan était devenu pâle. D'un geste plus rapide, +il s'assura qu'il portait sa dague et son pistolet +à la ceinture. Il s'arrêta un instant, amorça le pistolet.</p> + +<p>—Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.</p> + +<p>—Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il +va essayer de se sauver, comme il détale avec une +rapidité de cerf... je l'ai vu à l'oeuvre... je veux m'assurer +qu'il ne nous échappera pas; il suffira de lui +casser une jambe et nous pourrons alors causer...</p> + +<p>Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en +marche, et soudain, à un détour de roches éboulées, +il aperçût la croix de bois qui marquait l'endroit où +il avait enterré son père.</p> + +<p>Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme +immobile. Qu'était-ce que cette forme... Une femme?... +Que faisait-elle là?... Pardaillan n'y prêta aucune +attention et la vit à peine.</p> + +<p>Maurevert, en passant près de la tombe du vieux +Pardaillan, s'était arrêté. Lui aussi, sans aucun doute, +songeait à cette lointaine journée d'août, rayonnante +comme celle-ci, où, dans ce coin paisible, il avait +bondi d'un buisson pour frapper Loïse de Montmorency!...</p> + +<p>Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la +pente où se trouverait aujourd'hui la place Ravignan. +Là, il vit un cheval attaché à un arbre, et, près de ce +cheval, une voiture attelée de deux bêtes vigoureuses. +Un laquais surveillait le tout, assis à l'ombre des châtaigniers.</p> + +<p>—Bon! fit Maurevert. Tout est prêt!... Dans vingt +minutes la petite bohémienne est à moi... Ce que j'en +ferai? peu importe, pourvu qu'elle ne soit ni à l'imbécile +duc incapable de me protéger, ni surtout à l'ami +de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute +à cheval... Dans quatre jours au plus, je suis à Orléans... +et, là nous verrons!... Allons! Adieu, Guise! +Adieu, Pardaillan!...</p> + +<p>En prononçant ces mots, Maurevert s'était retourné +vers Paris avec un sombre regard...</p> + +<p>Pardaillan était devant lui, à vingt pas!</p> + +<p>Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulême +qui marchait près de lui s'arrêta et, saisissant l'intention +de son compagnon, se croisa les bras, pour +exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait +être témoin et non acteur. Le chevalier continua de +s'avancer seul; mais, quand il fut à dix pas de Maurevert, +il s'arrêta également.</p> + +<p>Maurevert était seul... seul en face de Pardaillan!...</p> + +<p>Il comprit que toute tentative de défense était vaine, +car Pardaillan, c'était plus que le Droit et la Justice, +c'était la Représaille vivante qui se dressait au nom +des morts, pour un combat loyal, à armes égales!...</p> + +<p>Et, dans un combat à armes égales, Maurevert contre +Pardaillan, c'était le chacal contre le lion.</p> + +<p>Maurevert, ayant regardé à droite et à gauche, avec +cette expression d'épouvanté qui décomposait son +visage, murmura quelque chose de confus qui voulait +dire:</p> + +<p>—Que me voulez-vous?...</p> + +<p>Pardaillan parla alors,..</p> + +<p>—Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapière +et ma dague, mais que vous avez aussi votre poignard +et votre épée... Il est vrai que j'ai un pistolet, mais je +ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me +semble-t-il, nous met sur un pied d'égalité parfaite.</p> + +<p>Maurevert fit un signe d'assentiment.</p> + +<p>—Vous me demandez ce que je vous veux, continua +Pardaillan. Je veux vous tuer. En vous tuant, monsieur, +je crois bien sincèrement débarrasser la terre +d'un être qui doit lui procurer de l'horreur. Ce que +vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a +prouvé une chose dont je pouvais encore douter: +c'est que vous êtes un venimeux reptile qu'il faut écraser. +Je vous jure donc que, trois minutes après vous +avoir tué, j'aurai oublié jusqu'à votre nom... Je vais +donc vous tuer. Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner +jusqu'à Montfaucon. Vous ne voudriez +pourtant pas que votre sang tombât comme une rosée +maudite sur ce coin de terre qui recouvre la dépouille +de mon père... Montfaucon me paraît un endroit favorable +au combat que je vous propose et au repos de +vos os. Consentez-vous à m'accompagner jusque-là?</p> + +<p>Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une +espérance se levait dans son esprit. La route était +assez longue de Montmartre à Montfaucon. Peut-être +une occasion de fuite se présenterait-elle. En tout +cas, c'était plus d'une demi-heure de gagnée... un +siècle! Ce fut donc avec une sorte de joie empressée +qu'il répondit:</p> + +<p>—Montfaucon, soit! Là où ailleurs, soyez sûr que +je ne me laisserai pas tuer sans essayer de vous envoyer +d'abord rejoindre Monsieur votre père...</p> + +<p>Un peu rassuré, Maurevert reprenait la forme de +courage qui lui convenait, c'est-à-dire l'insolence.</p> + +<p>—Je ne sais si je succomberai dans le duel que je +vous offre, dit Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui +est sûr, c'est que je vous tuerai. Il me paraît donc +convenable de vous dire en deux mots pourquoi j'ai +résolu de vous tuer. En même temps, je vous poserai +une question...</p> + +<p>—Mille questions, monsieur de Pardaillan, répondit +Maurevert.</p> + +<p>Au moment même où il prononçait ces mots, il fit +un bond terrible en arrière et se plaça derrière la +croix qui surmontait la tombe du vieux Pardaillan. +Aussitôt, il se mit à courir frénétiquement vers le +cheval et la voiture qu'il avait tout à l'heure examinés.</p> + +<p>—Ah! misérable! hurla le duc d'Angoulême en +s'élançant.</p> + +<p>Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert. +Il allait lâcher le coup... A cet instant, du pied de +la croix où elle était accroupie, une ombre se dressa, +s'interposa entre le canon du pistolet et Maurevert...</p> + +<p>Cette forme, c'était une femme... Pardaillan eut un +regard terrible vers le ciel... Son bras retomba...</p> + +<p>Toute droite, appuyée à la croix, ses magnifiques +cheveux d'or déroulés sur ses épaules, elle semblait +ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui était autour +d'elle...</p> + +<p>Pardaillan la regarda à peine: ses yeux étaient +fixés sur Maurevert qui fuyait et sur Charles qui le +poursuivait... Maurevert faisait des bonds insensés. +Tout à coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait +à son côté, le devançait, se retournait, et, soudain, +il trouva devant lui le jeune duc qui dégainait en +disant:</p> + +<p>—Arrière, monsieur, ou vous êtes mort!...</p> + +<p>La rapière de Maurevert flamboya au soleil: au +même instant, il tomba en garde et fonça furieusement. +L'épée de Charles le piqua au visage... Il recula!...</p> + +<p>Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les +épées engagées, sans un geste... Soudain un bras se +détendait... Puis tous deux reprenaient la garde.</p> + +<p>Mais, à chaque coup porté par Maurevert, Charles, +après une parade, demeurait en place; tandis qu'à +chaque fois que son bras, à lui, se détendait, la pointe +touchait presque le visage de Maurevert qui bondissait +en arrière... Et, alors, le jeune duc avançait vivement +de plusieurs pas... Écumant, livide, d'une pâleur +mortelle, Maurevert essayait alors de passer à +droite ou à gauche... Mais toujours, devant son visage, +il trouvait la pointe menaçante. Il reculait, il +remontait vers la croix... et, comme il y arrivait enfin, +il entendit un étrange éclat de rire qui semblait +sortir de la tombe.</p> + +<p>Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutôt +laissa tomber son épée et se retourna: il vit Pardaillan +qui n'avait pas bougé d'une place... Il vit la +femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet +éclat de rire funèbre...</p> + +<p>—Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre à cet +homme son épée.</p> + +<p>Le duc obéit, ramassa la rapière par la pointe et la +présenta par la poignée à Maurevert qui la prit machinalement +et la rengaina. Alors, comme si rien ne se +fût passé, comme si rien n'eût interrompu les paroles +qu'il adressait tout à l'heure à Maurevert, Pardaillan +continua:</p> + +<p>—La question que j'ai à vous poser, monsieur, la +voici: que vous avait-elle fait, elle? que vous ayez +essayé dix fois, vingt fois, de me frapper à mort, +c'était tout naturel. Que vous m'ayez cherché dans +l'hôtel Coligny, que vous ayez lancé contre mon père +et moi une troupe de tueurs que le grand carnage +rendait fous furieux, je le comprends encore.</p> + +<p>—Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous +n'ayez pas eu pitié de tant d'innocence, de jeunesse +et de beauté, voilà ce que je cherche à comprendre +depuis seize ans sans y parvenir!</p> + +<p>Et si fort qu'il fût, quelle que fût à ce moment la +haine qui ravageait son coeur, Pardaillan ne put étouffer +un râle de détresse et d'amour...</p> + +<p>—Voilà ma question, reprit-il au bout de quelques +instants. Vous ne répondez pas?...</p> + +<p>Maurevert se taisait en effet... Et qu'eût-il pu dire?...</p> + +<p>Pardaillan s'approcha de lui jusqu'à le toucher presque. +Maurevert laissa échapper un sourd gémissement. +Il oubliait que Pardaillan lui offrait un combat +loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...</p> + +<p>—Vous ne répondez pas, dit alors Pardaillan. Eh +bien, il faut que je vous le dise: c'est pour cela... +que j'ai résolu de vous tuer. Tout le reste vous est +pardonné. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier +par seize ans d'épouvante. Et aujourd'hui je trouve +que vous ayez assez eu peur de la mort pour mourir +enfin; et, puisque je vous rencontre sous mon pied, +je vous écrase...</p> + +<p>Maurevert s'abattit à genoux, leva son front ruisselant +de sueur glacée et gronda d'une voix rauque:</p> + +<p>—Laissez-moi vivre... Faites-moi grâce de la vie!... +Grâce! Grâce!... Au nom de Loïse! Ne me tuez +pas!...</p> + +<p>Pardaillan, à ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le +duc d'Angoulême un regard que le jeune duc eût +trouvé sublime s'il eût connu le sacrifice qu'exprimait +ce regard:</p> + +<p>—Relevez-vous... dit-il, écoutez-moi... peut-être puis-je +vous faire grâce comme vous me le demandez...</p> + +<p>D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispées +se serrèrent convulsivement l'une contre l'autre.</p> + +<p>—Oh! râla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez! +Oui, vous avez droit de vie et de mort sur moi! +Oui, j'ai été infâme!... Mais vous... vous dont on dit +que vous êtes le dernier chevalier de notre âge... vous +qui êtes la bravoure et la générosité... oh! vous serez +aussi le pardon!...</p> + +<p>Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire étrangement +funèbre de cette femme debout, appuyée à la +croix, retentit de nouveau... Et Pardaillan tressaillit...</p> + +<p>—Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la +tête. Je puis faire grâce, mais non pardonner. Voici +ce que je puis faire...</p> + +<p>Ici, un soupir s'étrangla dans la gorge de Pardaillan. +Mais, reprenant toute sa volonté, il continua:</p> + +<p>—Vous avez assassiné une jeune fille... Il en est une +autre à laquelle vous pouvez rendre la vie et le bonheur: +contre la vie de Violetta, je vous fais grâce +pour la mort de Loïse.</p> + +<p>Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du +chevalier, et, le coeur débordant, murmura:</p> + +<p>—Pardaillan!... mon frère!...</p> + +<p>—Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je +vous rends Violetta, vous me faites grâce de la vie?...</p> + +<p>—Je le dis, répondit simplement Pardaillan. Parlez +donc: où est cette jeune fille?</p> + +<p>—Maurevert répondit:</p> + +<p>—Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore où +est cette jeune fille... mais...</p> + +<p>A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui +sentait le désespoir l'envahir, se reprit à espérer. Et +tous deux s'écrièrent:</p> + +<p>—Mais?... Vous savez donc quelque chose?...</p> + +<p>—Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut +savoir où est la bohémienne?...</p> + +<p>C'était la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi. +Mais ni Pardaillan ni le duc d'Angoulême ne firent +attention à elle...</p> + +<p>Maurevert, pantelant, avait fermé les yeux pour ne +pas laisser éclater la joie frénétique et la pensée infernale +qui était la source de cette joie.</p> + +<p>—Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque +chose... Je puis... par une trahison, il est vrai... mais +qu'importe une trahison, puisque vous me faites +grâce!...</p> + +<p>Maurevert baissa la tête... Il n'avait qu'une peur à ce +moment: c'est que l'accent de sa voix ne parût pas +assez émouvant, c'est que son geste ne révélât la joie +hideuse qui l'inondait...</p> + +<p>—Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez où se +trouve cette jeune fille?</p> + +<p>—Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.</p> + +<p>—Mais vous dites que vous pouvez le savoir?</p> + +<p>—Dès ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu'à moi!... +Oh! que n'ai-je eu la précaution de m'en enquérir +avant de sortir de Paris!</p> + +<p>—Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.</p> + +<p>—Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se +tordant les mains, je vous jure sur mon âme que je +puis vous donner cette satisfaction... Tenez!... que +l'un de vous m'accompagne!...</p> + +<p>Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles, +qu'il vit bouleversé d'espoir et de désespoir...</p> + +<p>—Calmez-vous, monsieur, dit-il.</p> + +<p>—Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...</p> + +<p>—Si ce que vous dites est vrai...</p> + +<p>—Je le jure sur le paradis!...</p> + +<p>—Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en +effet vous accompagner, M. le duc d'Angoulême et +moi, nous sommes résolus à ne plus mettre les pieds +dans Paris où il y a trop de dangers pour nous...</p> + +<p>Maurevert écoutait avec une profonde attention.</p> + +<p>—Nous nous sommes installés à la Ville-l'Évêque, +continua Pardaillan. Non pas ce soir, car la nuit est +traîtresse, mais demain, en plein jour, à dix heures du +matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant +laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous, +monsieur?...</p> + +<p>—Je viendrai! fit résolument Maurevert blême de +joie, comme, tout à l'heure il avait été blême de +terreur!</p> + +<p>—C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous êtes libre.</p> + +<p>Pour la troisième fois s'éleva le rire de la femme +aux cheveux d'or,,. Maurevert souleva son chapeau, +salua du même geste Pardaillan et Charles immobiles +et il s'éloigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards +des deux hommes, il put, par un effort de volonté, +marcher d'un pas calme et mesuré. Mais, dès +qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il se mit à +bondir d'une course insensée.</p> + +<p>—Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulême.</p> + +<p>—Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.</p> + +<p>Et Charles était si heureux qu'il lui eût été impossible +de comprendre tout ce qu'il y avait d'amertume +dans le soupir de cet homme qui venait de renoncer +à une haine vieille de seize ans pour assurer +le bonheur de son jeune ami...</p> + +<p>—Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que +nous étions installés à la Ville-l'Évêque, et que nous +n'entrerions plus dans Paris?...</p> + +<p>—Précaution suprême... Maurevert viendra... Maurevert +ne trahira pas ceux qui viennent de lui donner +vie sauve... je le crois!... Mais, enfin, est-ce qu'on +sait?...</p> + +<p>Ils demeurèrent quelques minutes pensifs. Charles +se demandait si Maurevert viendrait au rendez-vous. +Pardaillan n'avait aucun doute à cet égard. Là sincérité +de Maurevert lui semblait évidente. En tout cas, +si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan, +saurait le retrouver...</p> + +<p>En songeant ainsi, il s'était rapproché de la tombe +et, chapeau bas, la tête penchée, se disait à lui-même +des choses par quoi il espérait atténuer la douleur de +son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il vit la +femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.</p> + +<p>Alors seulement il la reconnut. C'était Saïzuma la +bohémienne. C'était la mère de Violetta... Charles +d'Angoulême, lui aussi, l'avait reconnue et s'était approché.</p> + +<p>Peut-être le lecteur n'a-t-il pas oublié qu'après sa +première visite au couvent des bénédictines Pardaillan +avait amené la bohémienne à l'auberge de la Devinière, +où il l'avait confiée aux soins de dame Huguette. +Mais, dès le soir même du jour où le chevalier +s'était rendu au duc de Guise, Saïzuma avait disparu +de l'auberge.</p> + +<p>Avait-elle été effrayée par le tumulte? Qu'était-elle +devenue depuis ce temps? Comment avait-elle vécu?... +Où avait-elle trouvé un gîte?...</p> + +<p>Saïzuma le regardait en souriant. Il était évident +qu'elle le reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement +de la scène de l'auberge de l'Espérance.</p> + +<p>—Prenez garde au traître! dit-elle d'une voix douce. +Prenez garde à ceux qui font des serments!</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est +pas séant qu'une Montaigues soit ainsi errante par les +chemins...</p> + +<p>—Montaigues! fit-elle frémissante. Quel est ce +nom?...</p> + +<p>—Léonore, baronne de Montaigues, c'est le vôtre!</p> + +<p>—Léonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait +ainsi!... Elle est morte!...</p> + +<p>La bohémienne était devenue toute blanche. Charles +saisit, une de ses mains et la pressa dans les siennes.</p> + +<p>—Vous êtes Léonore, répétait-il, vous êtes la mère +de celle que j'aime!... Ah! madame. Écoutez-nous... +rappelez-vous!... Souvenez-vous du pavillon de l'abbaye +où nous vous avons trouvée... Vous étiez avec +celui qui vous a aimée... avec celui qui nous a dit +votre nom et le sien... le prince Farnèse... l'évêque!...</p> + +<p>Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison +éclaira ses yeux splendides... car, dans ces yeux, +il y avait de la haine!... Charles la fixait avec angoisse.</p> + +<p>Reconquérir la raison de cette infortunée! Retrouver +Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma! +Et rendre sa mère à Violetta, retrouvée elle-même...</p> + +<p>—Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre +fille!... Votre Violetta!...</p> + +<p>—Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.</p> + +<p>Charles laissa retomber sa main et détourna son +regard vers Pardaillan comme pour lui dire:</p> + +<p>—Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison, +puisque le nom de sa fille la laisse indifférente?...</p> + +<p>En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans +le pavillon de l'abbaye, le vrai nom de la bohémienne +et qu'elle était la mère de Violetta, ils ignoraient encore +en quelles terribles circonstances l'enfant était +née... Folle avant d'être mère, Léonore s'était réveillée +en prison sans savoir qu'elle était mère!...</p> + +<p>Elle s'était appuyée à la croix, ses yeux regardaient +au loin sur la campagne solitaire, et elle était bien +ainsi, toute raide, adossée à cette croix, d'une beauté +tragique, émouvante, qui faisait frissonner les deux +hommes immobiles.</p> + +<p>—Qui a crié ainsi? reprit-elle. De quel abîme de +honte et de désespoir a jailli ce cri atroce que j'entendrai +toujours?... C'est là, dans la vaste cathédrale, +qu'a retenti cette clameur... Malheur à la sorcière! +Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis... +plus rien! Rien que le silence de la tombe, la nuit du +cachot... le délire de l'agonie... Et puis, tout à coup, +elle revoit le jour, un jour sombre où le ciel voile sa +face... Et voici la bohémienne que l'on conduit là-bas... +vers la hideuse machine de mort... et là... là... +au pied du poteau terrible, qui a encore crié?...</p> + +<p>Saïzuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lèvres +décolorées, ce rire que Pardaillan avait entendu tout +à l'heure, ce même rire funèbre éclata.</p> + +<p>—Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de +suivre la bohémienne, car sa route est celle du malheur.</p> + +<p>A ces mots, elle s'éloigna de son pas majestueux. +Hors de lui, haletant, le duc d'Angoulême s'élança en +criant:</p> + +<p>—Léonore!</p> + +<p>Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:</p> + +<p>—Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez +Léonore, allez au pied du gibet.</p> + +<p>—Le gibet! balbutia Charles éperdu, cloué sur +place. Pourquoi la mère de Violetta parle-t-elle du +gibet?</p> + +<p>A ce moment, Saïzuma disparut derrière les roches +éboulées. Les deux amis s'élancèrent sur le sentier +qu'avait pris Saïzuma pour s'éloigner. Mais, lorsqu'ils +eurent contourné les roches, ils ne la virent plus. +Charles d'Angoulême et Pardaillan battirent en vain +les environs. Saïzuma demeura introuvable. Alors, ils +reprirent le chemin de Paris où ils rentrèrent par la +porte Montmartre.</p> + +<p>Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de +toute alerte et, le lendemain, à la première heure, se +rendirent au rendez-vous que Maurevert avait accepté, +mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la Ville-l'Évêque; +Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu +dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, +bien que Maurevert eût accumulé les serments, il +pouvait bien, en une nuit, les avoir oubliés. C'est pourquoi, +sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit position +avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes. +Vers neuf heures et demie, ils aperçurent un cavalier +qui s'avançait rapidement.</p> + +<p>—C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.</p> + +<p>—C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert +fut pleinement visible.</p> + +<p>—Avançons, dit Pardaillan.</p> + +<p>Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. +Bientôt Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il +se découvrit et dit:</p> + +<p>—Me voici, messieurs...</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>LA PAROLE DE MAUREVERT</h3> + +<p>Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa +rencontre avec Pardaillan, Maurevert s'était mis à +parcourir la ville, au hasard, pour le besoin de marcher.</p> + +<p>Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. +D'autres fois, au contraire, venant à reconstituer +cette minute horrible où il s'était vu en face de Pardaillan, +il éprouvait le choc en retour de l'épouvante +et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier +cabaret, buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur +la table une pièce de monnaie, puis reprenait sa +marche...</p> + +<p>Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!</p> + +<p>Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait +de Pardaillan. Il le tenait!...</p> + +<p>Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert +allait toujours, passant et repassant vingt fois +par les mêmes rues sans s'en apercevoir. Il se dirigea +vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même temps +qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait +grand appétit.</p> + +<p>Il entra donc à l'auberge au moment où on allait +fermer les portes. Et, comme la Roussette lui faisait +observer que l'heure du couvre-feu était passée, Maurevert +répondit par ce même signe mystérieux +qu'avait fait Jacques Clément. Puis il ajouta:</p> + +<p>—Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte, +et me préparer un bon souper, car je meurs de +faim.</p> + +<p>La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par +le signe, se hâtèrent d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant +leurs feux, s'empressèrent de préparer un dîner +que Maurevert dépêcha de grand appétit.</p> + +<p>Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille, +et tomba dans une sombre méditation.</p> + +<p>Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà +la Roussette se précipitait pour lui ouvrir la porte. +Mais il l'arrêta d'un geste en disant:</p> + +<p>—Ce n'est pas par là que je m'en vais...</p> + +<p>Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant +Maurevert et parvint à cette salle qui communiquait +avec le palais de Fausta... Maurevert frappa +sur les clous disposés en forme de croix... Là porte +s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait +toujours en cette pièce, Maurevert aperçut les deux +suivantes favorites Myrthis et Léa.</p> + +<p>—Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. +Est-elle endormie?</p> + +<p>Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il +eût été étrange de supposer que Fausta pût se reposer +et dormir. Et, en effet, à peine avait-il fini de +parler que Fausta parut et prit place dans son fauteuil. +Les deux suivantes disparurent à l'instant.</p> + +<p>—Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de +Maurevert, dit-elle. Vous deviez attendre mes ordres +à Orléans.</p> + +<p>—C'est vrai, madame...</p> + +<p>—Un cheval et une voiture vous attendaient sur les +pentes de Montmartre: la voiture pour elle, le cheval +pour vous.</p> + +<p>—J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils</p> + +<p>étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.</p> + +<p>—Je vous avais fait donner une mission par M. de +Guise, afin que vous soyez libre de toute entrave, et +puissiez gagner huit jours.</p> + +<p>—C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la +route de Blois où j'ai ordre de noter l'installation du +roi et les forces dont il peut disposer à l'occasion.</p> + +<p>—Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer +votre absence et préparer votre départ. Je fais +disposer pour vous vos relais pour une marche rapide, +Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici! +Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.</p> + +<p>—C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce +moment est dangereuse. Ma vie n'a tenu qu'à un fil +aujourd'hui, et peut-être demain serai-je mort. Sur les +pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais +vers l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.</p> + +<p>-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait +une violente émotion. Elle demeura quelques instants +silencieuse, sans doute pour que sa voix ne trahît pas +son trouble.</p> + +<p>—Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle +froidement. Il vous a vu?</p> + +<p>—Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame, +je vois dans vos yeux l'étonnement de me voir +vivant. Je vais vous étonner davantage: Pardaillan +est à nous!</p> + +<p>Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez +Fausta qu'elle ne songea pas à la déguiser.</p> + +<p>—Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer +un sentiment que Maurevert prit pour de la joie, et +où il y avait en effet de la joie.</p> + +<p>Maurevert secoua la tête.</p> + +<p>—Expliquez-vous...</p> + +<p>—Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui +éclata alors la haine. Demain, à dix heures, nous +n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de combiner +une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...</p> + +<p>Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors +comprit comme elle ne l'avait pas encore compris...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet +après-midi... je ris comme jamais je n'ai pu rire depuis +seize ans!... Écoutez-moi, madame, nous n'avons +qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes +solides et bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se +doute de rien. Sa confiance, voyez-vous, est prodigieuse; +au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné rendez-vous, +demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque; +le reste nous regarde!...</p> + +<p>Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive, +considérait cette manifestation de haine avec une curiosité +effrayante.</p> + +<p>—Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre, +continua Maurevert, car ils n'osent rentrer dans +Paris. Ils sont à la recherche de la petite bohémienne. +Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye... et, tout +à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir, +madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la +peur, la hideuse peur qui me tient depuis tant d'années, +m'a mordu au coeur et je suis tombé à genoux... +et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela +à ma haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce +que j'avais pu supposer: il m'a fait grâce.</p> + +<p>Fausta eut un bref tressaillement.</p> + +<p>—Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert. +Et, je vous le dis, madame, cela manquait à ma +haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que je puisse +lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...</p> + +<p>Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable +rire.</p> + +<p>«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures... +à la Ville-l'Evêque.»</p> + +<p>Elle songeait... elle cherchait une solution...</p> + +<p>Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui +l'occupait!... Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? +C'était facile en l'occurrence!... Quels que fussent le +courage, la force et la ruse de Pardaillan, il succomberait +infailliblement!...</p> + +<p>Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution +qu'elle cherchait était intérieure...</p> + +<p>Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail +étrange se faisait dans le coeur de cette femme. +Il y avait en elle de la haine et de l'amour à poids +égaux...</p> + +<p>La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.</p> + +<p>Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le +moyen de s'emparer de Pardaillan, Fausta songeait a +le tuer. Une seconde après que Maurevert eut parlé, +cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes qui +suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer +encore Pardaillan, et elle comprit avec une terrible +angoisse qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même.</p> + +<p>Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!... +Aimer?... Tuer, et reprendre son rôle d'ange, de +vierge de statue?... Sauver Pardaillan... et vivre dans +la honte de cette défaite?...</p> + +<p>Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet +de ses pensées. Tout à coup, Fausta releva la tête... +Et, alors, Maurevert frémit. L'éclair qui jaillit une +seconde des yeux de Fausta lui donna l'impression +qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et +c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait +de condamner Pardaillan!...</p> + +<p>Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit +un instant pâle comme une morte...</p> + +<p>Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement, +elle combina le lieu de la mort et le mode... En finir +d'un coup!... Et, en même temps, débarrasser le duc +de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait. +Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si +terriblement lucide... Oui, faire disparaître d'un coup, +dans la même catastrophe, tout ce qui entravait sa +marche au grand triomphe. Pardaillan et le duc d'Angoulême!... +Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!... +Et le bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!</p> + +<p>Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte, +plus puissante, son orgueil fortifié par cette victoire, +reprendre le vaste projet de domination. Devenir à la +fois reine de France en épousant Guise, roi par la +mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse +de la chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez +reçu une mission du duc de Guise?</p> + +<p>—Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.</p> + +<p>—Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous +allez prendre le chemin de Blois. Vous étudierez le +château, les forces de Crillon et leur disposition... +l'installation du roi et les précautions qu'on a pu +prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main... +Quand vous aurez vu tout cela, vous reviendrez en +rendre compte à votre maître...</p> + +<p>Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec +une sorte de rage.</p> + +<p>Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit +jours, mettons dix...</p> + +<p>—Madame, gronda Maurevert, je crois que vous +n'avez pas...</p> + +<p>—Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre +tête tient à peine sur vos épaules et que je puis +la faire tomber rien qu'en la désignant à M. le +duc...</p> + +<p>—J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma +tête que vous menacez, madame, je la donne!... Oui, +je consens à mourir pourvu que je le voie d'abord +mourir, lui!...</p> + +<p>—Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...</p> + +<p>—Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert +haletant.</p> + +<p>—Eh bien, vous irez... Vous irez seul...</p> + +<p>Maurevert frissonna.</p> + +<p>—Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de +l'homme que vous voulez tuer soit absolue... Puisque +votre voyage à Blois durera huit jours... mettons dix... +eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils veulent +revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver, +le dixième jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte +Montmartre, d'où vous les conduirez...</p> + +<p>—Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.</p> + +<p>—A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si +glaciale que Maurevert fut secoué d'un frisson.</p> + +<p>—Quelle heure devrai-je désigner?...</p> + +<p>—Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion. +Vous pouvez leur faire serment, cette fois sans +parjure, qu'ils verront Violetta...</p> + +<p>A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert +eût pu ajouter un mot, disparut. Les suivantes, Myrthis +et Léa, entrèrent et lui firent signe de les suivre. +Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert se +trouva dans la rue.</p> + +<p>Maurevert regagna son logis, entra sans faire de +bruit à l'écurie, sella son cheval et, laissant les portes +ouvertes derrière lui, s'éloigna, traînant la bête par la +bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva dans +la campagne, galopant éperdument pour se briser de +fatigue, repris d'une crise d'allégresse effrayante comme +celle de la veille...</p> + +<p>Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous +approchait, il se mit à trotter dans la direction +de la Ville-l'Evêque. Il vit alors combien une embuscade +eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan +et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet, +arrivaient sur le sentier.</p> + +<p>Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour +Maurevert. Qui sait si Pardaillan ne s'était pas repenti +de sa générosité!... Il marcha cependant et, étant arrivé +près d'eux, mit pied à terre en disant:</p> + +<p>—Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous +m'aviez assigné doit vous prouver que j'ai songé, à tenir +ma parole.</p> + +<p>Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot, +un geste d'approbation. Mais Pardaillan demeurait +dans la même immobilité.</p> + +<p>—Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre +merci, je m'engageais ou à vous donner satisfaction, +ou à revenir me mettre à votre disposition. Je dois +vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi complètement +que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne +m'accordez un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...</p> + +<p>Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers +mots de Maurevert, le regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses, +dit-il avec une sorte de douceur. Vous disiez que vous +n'aviez pas entièrement réussi. Ceci laisse supposer +que vous avez réussi tout au moins en partie.</p> + +<p>Le jeune duc était haletant.</p> + +<p>—Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que +j'ai pu savoir, et ce que je n'ai pas pu savoir: la +jeune fille dont vous me parliez n'est plus à Paris; +cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc +l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir. +Et pourtant, messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.</p> + +<p>—Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.</p> + +<p>—Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion, +vous pouvez croire que je n'ai aucun motif de +haine contre cette jeune fille. Laissez-moi donc vous +dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...</p> + +<p>—Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!</p> + +<p>—Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers +Pardaillan, je vous appartiens; pensez-vous que nous +devons nous battre, ou bien m'accordez-vous un nouveau +crédit de quelques jour?</p> + +<p>—Parlez, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, +dans dix jours, non seulement de vous dire où se +trouve la jeune fille, mais de vous mettre en sa présence... +Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler +long. Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller +dans une ville où je suis sûr de trouver l'indication +cherchée, et d'en revenir.</p> + +<p>—Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus +naturel. L'homme à qui la jeune fille a été confiée est +à Blois. Ceci, messieurs, est un secret politique. Or, +si je puis trahir le duc sur une question d'amour, j'aimerais +mieux être tué sur place que de le trahir sur +une question d'Etat...</p> + +<p>—Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté +de Maurevert.</p> + +<p>—Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert, +j'en doute. Mais à Blois, messieurs, je trouverai +l'homme qui sait. Or, cet homme, messieurs, +n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit +que ma vie dépend du renseignement que je lui +demande, à l'instant même j'aurai l'indication voulue...</p> + +<p>Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait +dire:</p> + +<p>—Il n'y a pas à hésiter...</p> + +<p>C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:</p> + +<p>—Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux +environs de la porte Montmartre, nous y serons, monsieur.</p> + +<p>—Je puis donc partir, messieurs?</p> + +<p>—Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette +voix rude qu'il avait depuis quelques minutes.</p> + +<p>Maurevert sauta en selle.</p> + +<p>—A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi, +dit-il alors. J'entreprends une besogne difficile et périlleuse. +Mais y eût-il mille difficultés, mille dangers, +ce serait encore avec joie que je l'entreprendrais, car +le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera jamais +de mon coeur.</p> + +<p>Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna +pour rejoindre directement la route de Blois. +Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il put le voir.</p> + +<p>—Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune +duc.</p> + +<p>—Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son +front, que cet homme est moins mauvais que je +n'avais supposé...</p> + +<p>—Il prend bien la route de Blois...</p> + +<p>—La route du pardon! murmura Pardaillan.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<h3>LE CARDINAL</h3> + +<p>Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en +route sur Blois, Fausta sortit de son palais en litière +fermée, sans escorte. Elle portait un vêtement sombre.</p> + +<p>La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du +fleuve. Fausta, sans prendre les précautions dont elle +s'entourait toujours, marcha vers la maison où nous +avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle +heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce +qu'un homme vint ouvrir. Cet homme, ce n'était pas +celui qu'elle avait placé là, naguère; dans la maison, +il n'y avait plus une créature à elle...</p> + +<p>—Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le +cardinal Farnèse...</p> + +<p>Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites +n'est pas ici. Il n'y a d'ailleurs dans toute la maison +que moi qui suis chargé de la garder.</p> + +<p>—Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre +maître que je viens lui parler de Léonore de Montaigues...</p> + +<p>Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du +porche, quelqu'un se détacha, s'approcha lentement, +écarta le serviteur, et d'une voix qui tremblait:</p> + +<p>—Daignez entrer, madame, dit-il.</p> + +<p>Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux +yeux pleins de feu et de passion, mais aux cheveux et +à la barbe devenus entièrement blancs, c'était le prince +Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui s'y +appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage, +dans cette large salle spacieuse qui donnait sur la +place de Grève.</p> + +<p>Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le +fauteuil d'ébène recouvert d'un dais.</p> + +<p>—Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain +vous essayez de me fuir. Oh! Je sais que vous ne +craignez pas la mort. Vous avez voulu vivre pour la +revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?... +Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait +condamné. Je n'avais qu'à vous laisser mourir... Et, +cependant, je vous ai rendu à la liberté... C'est que je +vous aimais encore malgré votre trahison, Farnèse...</p> + +<p>Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:</p> + +<p>—D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le +pouvais, cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce +que vous avez fait depuis que, presque mort de faim, +je vous ai fait ouvrir la porte de votre prison?... +Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière... +Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage +que je fis à Chartres, vous avez trouvé sans doute +que la rue de la Calandre était trop près du palais +Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas +supposer que vous chercheriez un refuge ici même... +chez moi!... et, voyant la maison vide, vous êtes venu +l'occuper.</p> + +<p>—De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura +sourdement le cardinal.</p> + +<p>—Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche. +J'ai seulement voulu vous prouver qu'il était +inutile de vous garder contre moi.</p> + +<p>Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:</p> + +<p>—Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue +seule, en sorte que vous pourriez facilement me tuer... +Vous me tueriez peut-être?</p> + +<p>Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.</p> + +<p>—J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai +dit que j'avais à vous entretenir de Léonore...</p> + +<p>—Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon +d'amour peut faire fondre cette glace qui pèse sur +votre coeur... Que Léonore revienne à la santé... qu'elle +vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de +vos voeux religieux...</p> + +<p>Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense +étonnement le stupéfiait, le paralysait...</p> + +<p>Revoir Léonore! murmura-t-il.</p> + +<p>Un éclair illumina l'oeil de Fausta.</p> + +<p>Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un +coup décisif. Cet homme était donc encore ce qu'il +avait toujours été... le faible qui n'ose prendre de décision.</p> + +<p>—Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous +écraser sous une générosité qui n'existe pas; si je +vous ai laissé vivre, si je vous offre de vous rendre +Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que j'ai +besoin de vous.</p> + +<p>—Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...</p> + +<p>Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra +dans ce coeur. Car il connaissait l'orgueil et l'ambition +de Fausta, et il fallait, en effet, qu'elle eut bien besoin +de lui pour parler comme elle venait de faire.</p> + +<p>—Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.</p> + +<p>—Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse! +Tandis que je suis ici, tandis que je prépare les +grand événements que vous connaissez. Sixte, rentré +en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre +plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard +pour nous déclarer, ce plan est renversé... +D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite, ce qui se passe +en Italie nous oblige à précipiter les choses... En +France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt +ce royaume aura le roi de notre choix.</p> + +<p>—C'est donc en Italie que ma faible puissance +pourrait vous être utile?... demanda Farnèse, très +attentif.</p> + +<p>—Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux +ont fait leur soumission au Vatican. Une grande +quantité d'évêques demeurent dans l'attente, prêts à +se retourner contre moi au premier coup qui me +frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné +la plupart de ces évêques et de ces cardinaux... C'est +lorsqu'ils vous ont vu séparé de moi qu'ils ont tourné +leur sourire vers le vieux Sixte.</p> + +<p>Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine +du cardinal. Oui, tout cela était vrai!</p> + +<p>—Voici donc ce que je suis venue vous demander... +Il s'agirait, cardinal, de vous rendre en Italie, de voir +les hésitants, et surtout ceux qui se déclarent contre +nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils ont tous +reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur +salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte +vérité...</p> + +<p>Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.</p> + +<p>—Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte: +même si nous devions être ennemis, les secrets que +vous me confiez demeureront scellés dans mon coeur.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces +prêtres orgueilleux et rebelles, dites-leur d'abord ce +que vous savez déjà: qu'Henri de Valois va mourir! +qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il +va répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi, +la reine de ce grand et puissant royaume!... Mais +dites-leur aussi une chose que vous ignorez... Alexandre +Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une +armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue +depuis la grande armée de Charles Quint!... Ces troupes +devaient être embarquées à bord des vaisseaux +de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre... +Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à +entrer en France... il attend... et, dès que Valois sera +mort, ses troupes viendront se joindre aux troupes +de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la +terreur que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en +Italie... Dites-leur donc qu'il m'est tout dévoué! Que +ce torrent, je le précipiterai sur l'Italie!</p> + +<p>Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué +par cette femme, courba la tête et murmura, +vaincu.</p> + +<p>—Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses +ordres: ils seront exécutés...</p> + +<p>—Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes +donc de nouveau avec nous, vous rentrez donc dans +le giron de notre Eglise?</p> + +<p>—Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis +de vous obéir, mais c'est parce que vous m'avez +promis, vous, de me donner le moyen de sortir de +cette Eglise.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion +est plus forte chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes +donc résolu à partir pour l'Italie?...</p> + +<p>—Dès que vous m'en donnerez l'ordre.</p> + +<p>—Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre. +Vous vous demandez pourquoi le vingt-deuxième +jour de ce mois, n'est-ce pas, cardinal?</p> + +<p>—Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais +vous m'avez fait tout à l'heure une promesse.</p> + +<p>—Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je +m'explique, Farnèse: je ne prétends pas vous rendre +la pauvre folle que le bohémien Belgodère, un +jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha +à sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse, +c'est Léonore de Montaigues, c'est la fiancée du +prince Farnèse... Je connais le moyen de rappeler la +raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon +qu'elle vous accordera... Quant à ramener l'amour +dans son coeur, ceci vous regarde!...</p> + +<p>—Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.</p> + +<p>—Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une +sorte de gravité, et, avec elle, je vous rendrai cette +enfant qui est comme un trait d'union entre vous et +celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième +d'octobre... mais vous ne partez pas seul... +vous partez avec elles!... Et, si j'ai choisi ce jour-là +pour votre départ, c'est que le vingt et un d'octobre +sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de +vos voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui +vous dira: voici ton épouse, voici ta fille!...</p> + +<p>Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de +Fausta et y appuya ses lèvres... Et il éclata en sanglots...</p> + +<p>Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné, +éperdu de bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui +bientôt disparut. Alors il poussa un profond soupir +et remonta dans la pièce du premier étage. Un homme +était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était +maître Claude.</p> + +<p>—Vous avez entendu? demanda Farnèse.</p> + +<p>—Tout! dit Claude d'une voix sombre.</p> + +<p>L'ancien bourreau regarda le cardinal:</p> + +<p>—Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante +tristesse, vous êtes plus jeune de vingt ans...</p> + +<p>—Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!... +ma fiancée... ma fille... Toutes deux les emmener!...</p> + +<p>—Et me laisser, moi, dans mon enfer!...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?...</p> + +<p>—La vérité, monseigneur! dit humblement maître +Claude. Vous allez partir avec celle que vous adorez... +et, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, avec elle... +avec l'enfant...</p> + +<p>—Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me +pardonne. N'est-il pas juste que je connaisse une +heure de joie après tant d'années de désespoir?</p> + +<p>—Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne +à vous qui avez fait le mal. Mais il ne me pardonne +pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci est juste...</p> + +<p>Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. +Claude se fit plus humble encore:</p> + +<p>—Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... +qui est ma fille... vous partez avec elle... vous +me l'enlevez... Monseigneur, n'avez-vous rien à me +dire?...</p> + +<p>—Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le +cardinal, sinon que je compatis à votre douleur...</p> + +<p>—Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus +d'humilité encore, est-ce vraiment tout ce que vous +trouvez comme consolation?... Cette enfant, dès que +je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer! +Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!... +Pourquoi voulez-vous m'arracher le coeur +en m'arrachant ma fille?...</p> + +<p>—Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... +Qu'avez-vous espéré?</p> + +<p>—Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que +le bonheur vous rendrait généreux, monseigneur! +Que vous auriez une minute assez de courage pour +me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es +le vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et +prends ta part de bonheur!...</p> + +<p>—Jamais! gronda violemment le prince Farnèse... +Maître, perds-tu la tête? Oublies-tu ce que tu as été?</p> + +<p>—Monseigneur, vous me dites ce que je me suis +dit maintes fois. Mais sachez qu'elle sait, vous dis-je, +ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas repoussé...</p> + +<p>—Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur +à voir ma fille te donner la main...</p> + +<p>—Monseigneur... vous ne me comprenez pas... +Qu'est-ce que je demande?... d'être simplement un +de vos serviteurs. Je ne vivrais même pas dans votre +palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver +vos jardins...</p> + +<p>—Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez +à ces idées. Vous-même vous sentez et comprenez +que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut vivre +auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses +serviteurs... Seulement, je m'engage sur le salut de +mon âme à vous faire tenir tous les trois ou six mois +une lettre qui vous parlera d'elle...</p> + +<p>—Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est +tout? Vous dites que jamais vous ne consentiriez à +me laisser vivre près de mon enfant?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal +put croire qu'il avait dompté le bourreau. Mais +maître Claude, les sourcils contractés, semblait faire +un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et +poussa les verrous.</p> + +<p>Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre +par le poignard. Mais, au lieu de marcher sur +lui, Claude s'adossa à la porte, les bras croisés et, +d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y +avait une menace contenue, il prononça:</p> + +<p>—Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je +vous ai signé de mon sang! Voici maintenant, monseigneur, +le papier que vous m'avez signé, vous!... +Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! +Me suis-je bien conformé à ce que j'avais signé de +mon sang?...</p> + +<p>—Oui! répondit Farnèse sourdement.</p> + +<p>—Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par +votre réconciliation avec la femme nommée Fausta, +suis-je bien dans mon droit en vous rappelant que +vous m'appartenez, quels que soient le jour et +l'heure?...</p> + +<p>—Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.</p> + +<p>Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant +Farnèse, sans le toucher, et prononça:</p> + +<p>—Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. +Vous m'appartenez, et je vais user de mon droit!...</p> + +<p>—Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche +désespoir... puisque vous avez acquis droit de vie +et de mort sur moi.., tuez-moi!</p> + +<p>—Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. +Vous faites erreur... répondit simplement Claude.</p> + +<p>—Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.</p> + +<p>—Fausta! dit Claude.</p> + +<p>—Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...</p> + +<p>—Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! +Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le +pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu +que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, +je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, +vous, je vous laisserai vivre.</p> + +<p>—Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...</p> + +<p>—Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher +de la part de Fausta, continua Claude, pour +vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez +Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le +lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris +avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le +vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul +ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce +que Fausta sera morte!...</p> + +<p>Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large +main sur l'épaule.</p> + +<p>—Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.</p> + +<p>—Me faites-vous grâce, vous?...</p> + +<p>—Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.</p> + +<p>—Vous consentez donc?</p> + +<p>—Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je +l'accorde!...</p> + +<p>Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un +regard où il y avait une interrogation suprême... +Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue +humble, avec une douceur et une tristesse étranges, +il murmura:</p> + +<p>—Je vous remercie, monseigneur!...</p> + +<p>—Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! +Ma fille vivant avec le bourreau!...</p> + +<p>Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait +à ceci:</p> + +<p>—Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute +pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!... +Que j'assure seulement ton bonheur! Que je +te voie une fois resplendissante de ta félicité près +du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de +moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai... +dans la mort!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>LA MÈRE</h3> + +<p>La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner +à la vieille abbaye aux murs à demi écroulés. +Dans les fourrés des pentes de Montmartre, les rouges-gorges, +les pinsons et les moineaux chantaient à +coeur joie.</p> + +<p>Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les +rampes de la colline, était sourde à ces cris des oiseaux.</p> + +<p>Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. +Mais, au lieu d'aller sonner à la grande porte de l'abbaye, +elle se dirigea vers ces quelques chaumières qui +s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, +et entra dans une pauvre maison. L'intérieur était +aussi misérable que l'annonçait l'extérieur de cette +chaumière.</p> + +<p>Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. +A la vue de Fausta, cette femme se leva précipitamment:</p> + +<p>—La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.</p> + +<p>—Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. +Déjà de si bonne heure à l'ouvrage?</p> + +<p>—Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà +que je me fais vieille et que l'heure approche où il +faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors, je file +mon linceul.</p> + +<p>Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise +de son étonnement.</p> + +<p>—Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce +aux pièces d'or que vous m'avez données, mon linceul +sera du plus beau lin, et il me restera encore +assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires +au salut de mon âme, et encore il en restera +assez pour la layette de l'enfant que ma fille va mettre +au monde...</p> + +<p>—Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, +dites-moi, avez-vous fait ce que je vous ai demandé?</p> + +<p>—Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, +mon fils ne quitte plus la bohémienne; il la suit pas +à pas, selon vos ordres, sans se montrer à elle, c'est +entendu...</p> + +<p>—Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de +cette montagne?...</p> + +<p>—Non. La bohémienne rôde autour de la sainte +abbaye sans jamais y entrer, mais sans jamais s'en +éloigner non plus... Quand elle a faim, elle vient ici.</p> + +<p>—Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.</p> + +<p>—Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en +saisissant les trois ou quatre écus d'or que lui tendait +la visiteuse.</p> + +<p>—Et où est maintenant la bohémienne? demanda +Fausta.</p> + +<p>—Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et +aime souvent à se reposer auprès de cette croix noire +que vous n'aurez pas manqué de remarquer, ma noble +dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.</p> + +<p>—C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer +quelqu'un à la recherche de votre fils?</p> + +<p>La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit +quelques mots à un marmot qui partit en courant.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.</p> + +<p>—Où est la bohémienne? demanda Fausta.</p> + +<p>—Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras +dans la direction du couvent.</p> + +<p>—Conduis-moi auprès d'elle...</p> + +<p>Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant +Fausta. Il contourna les murs du couvent et parvint +à la brèche située près du pavillon. Là, Fausta aperçut Saïzuma, +qui, assise sur une pierre et dominant +ainsi les terrains de culture du couvent, regardait +fixement devant elle.</p> + +<p>—Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.</p> + +<p>Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne +parût prendre garde à elle. Quand elle fut +dans le jardin, elle se retourna vers Saïzuma, et d'une +voix très douce:</p> + +<p>—Pauvre femme... pauvre mère...</p> + +<p>Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui +parlait ainsi, et la reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait +vu Fausta que peu d'instants dans la chambre de +l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle +la reconnut.</p> + +<p>—Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est +vous qui m'avez parlé de l'évêque!...</p> + +<p>Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de +ce qu'elle prenait pour un accès de lucidité.</p> + +<p>—Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui +vous ai parlé de l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite +vers lui, dans ce pavillon. Mais je croyais que, +peut-être, vous l'aimiez encore...</p> + +<p>—L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix +sourde.</p> + +<p>Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle +pourrait dire pour éveiller une étincelle de raison +dans ce cerveau.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est +mort?</p> + +<p>—Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité +farouche. Sans quoi, serais-je vivante, moi?...</p> + +<p>—Eh bien, vous avez raison plus que vous ne +croyez peut-être. Mais écoutez-moi, pauvre femme... +Vous avez bien souffert dans votre vie...</p> + +<p>—Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, +dit Saïzuma avec douceur, et il suffit que vous +m'ayez plainte avec votre âme... Comme vous êtes +belle!</p> + +<p>—Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! +dit sourdement Fausta. Vous avez souffert dans votre coeur, +Léonore! et c'est pourquoi vous ne croyez +plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur +est encore possible pour vous!</p> + +<p>—Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne +qui va par le monde, lisant dans la main +des gens...</p> + +<p>—Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu +seras heureuse... Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque +est mort! Oui, celui-là ne te fera plus souffrir... Mais +il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te cherche +et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as +aimé...</p> + +<p>—Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.</p> + +<p>—Jean...</p> + +<p>Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une +voix qui lui eût parlé de très loin.</p> + +<p>—Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je +crois que j'ai entendu ce nom...</p> + +<p>—Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.</p> + +<p>Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.</p> + +<p>—Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.</p> + +<p>—Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta +avec autorité. Jean de Kervilliers, c'est celui qui devait +être ton époux... Tu vois bien que tu l'aimes encore, +puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom... Souviens-toi, +Léonore...</p> + +<p>—Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse +lorsque tu l'attendais... lorsque, du balcon du +vieil hôtel de Montaigues, tu guettais son arrivée.</p> + +<p>—Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un +souffle.</p> + +<p>—Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras +et comme tu te sentais défaillir sous ses baisers. Jean +de Kervilliers t'adorait... et, si une fatalité vous a séparés, +il en a souffert autant que toi. Lui-même me +l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne +veux-tu pas le voir?...</p> + +<p>Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte +de Fausta, les avait placées devant ses yeux comme +si une lumière trop vive les eût éblouis. Elle +palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses +images de son passé lui revenaient par lambeaux.</p> + +<p>Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui +éclairait bien les recoins ténébreux de son esprit.</p> + +<p>Fausta la considérait avec l'attention passionnée +qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait.</p> + +<p>—Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, +tu reverras celui que tu aimes.</p> + +<p>Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait +sur elle un prodigieux ascendant. Elle ne savait +pas exactement qui était ce Jean de Kervilliers. Mais +elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur +mêlée de joie.</p> + +<p>Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit +en tremblant.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si +vous avez pitié de moi, faites que jamais plus je ne +le revoie.</p> + +<p>—Et Jean de Kervilliers?...</p> + +<p>Un sourire illumina le charmant visage de la folle:</p> + +<p>—Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais +pas... et je dois l'avoir connu...</p> + +<p>—Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, +écoute-moi, Léonore... Ce n'est pas seulement Jean de +Kervilliers que tu verras, mais ta fille... comprends-tu... +ta fille...</p> + +<p>—Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je +n'ai pas de fille, moi... Les deux gentilshommes m'ont +dit aussi que j'avais une fille... Voilà qui est étrange...</p> + +<p>—Les deux gentilshommes? interrogea Fausta +avec une sourde inquiétude.</p> + +<p>—Oui. Mais je ne les ai pas crus.</p> + +<p>—Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean +de Kervilliers... son nom et son image sont dans ton +coeur...</p> + +<p>Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et +frissonna.</p> + +<p>—Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. +Ne prononcez plus ce nom... Si mon père entrait tout +à coup... S'il entendait!... Il faudrait donc lui jurer +encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...</p> + +<p>—Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... +Mais combien plus terrible encore si le vieux baron +se doutait de la vérité que tu caches...</p> + +<p>Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. +Un faible cri jaillit de ses lèvres.</p> + +<p>—Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge +comme la honte de mon front!... Je l'ai perdu!... +Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez jamais...</p> + +<p>—Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est +ton bonheur, Léonore!... Ton secret, ton cher secret +que tu caches à ton père, mais que tu as dit à celui +que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère, Léonore!...</p> + +<p>Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense +stupéfaction se lisait sur son visage bouleversé.</p> + +<p>—Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?</p> + +<p>—N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que +Jean le sait?... et qu'il va t'épouser...</p> + +<p>—Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas +que mon père connaisse notre faute. Mon enfant, madame, +mon pauvre chérubin, si vous saviez comme je +l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont +il sera fier.</p> + +<p>—Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! +fais un effort!... Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, +Léonore!... Souviens-toi: la place noire de monde, +la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres +qui te soutiennent...</p> + +<p>—Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, +jusque dans un angle du pavillon...</p> + +<p>Toute à son infernale besogne, toute à son projet, +transformée en tourmenteuse sans pitié, Fausta courut +à elle et la releva:</p> + +<p>—Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...</p> + +<p>—Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je +vis!... mais que s'est-il passé en moi?...</p> + +<p>—Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que +l'enfant de Jean de Kervilliers est venu au monde!... +Et que, pour cette enfant innocente, on t'a fait +grâce!...</p> + +<p>—Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...</p> + +<p>Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; +et, presque aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être +cette scène qui venait de se dérouler sortait-elle +déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait fortement, +c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle +avait une fille...</p> + +<p>—Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas +voir votre enfant, Léonore de Montaigues?...</p> + +<p>—Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle +à travers ses sanglots. Je ne savais pas que j'étais +mère.</p> + +<p>—Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment +se fait-il qu'elle n'est pas avec moi?...</p> + +<p>—Je le sais, moi! dit Fausta.</p> + +<p>—Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma +d'une voix plus naturelle, et sûrement une lueur de +raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous donc?</p> + +<p>—Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu +me demandes qui je suis? Une femme qui a pitié, +voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les secrets +de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres +que j'ai voulu mettre en ta présence: ton amant et +ta fille... Vous êtes devenue mère en un temps où la +douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez en +prison...</p> + +<p>—Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.</p> + +<p>—Des méchants s'emparèrent de votre enfant...</p> + +<p>—Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...</p> + +<p>—Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. +Il se trouva un homme de bien, qui put soustraire +l'enfant à ses persécuteurs et qui l'éleva comme +sa propre fille...</p> + +<p>—Cet homme, madame! Son nom, pour que je le +bénisse?</p> + +<p>—Il est mort, dit Fausta.</p> + +<p>—Mort!...</p> + +<p>—Il est mort misérable, au fond d'une prison...</p> + +<p>Saïzuma baissa la tête en pleurant.</p> + +<p>—Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son +nom.</p> + +<p>—Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...</p> + +<p>—Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans +mon coeur pour toujours... Mais comment un homme +si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui fut cause de +son malheur?...</p> + +<p>—Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, +hélas! Car elle adorait celui qu'elle croyait son +père... Le procureur Fourcaud, ce digne homme, +voulut élever votre fille dans une religion qui était +la vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...</p> + +<p>—Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...</p> + +<p>—Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le +procureur Fourcaud voulut donc que Jeanne... votre +fille, fût élevée dans la religion des huguenots, qui +était celle de votre père et la vôtre.. religion proscrite...</p> + +<p>—Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!</p> + +<p>—C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme +hérétique, et jeté en prison où il est mort...</p> + +<p>—Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... +J'irais lui arracher le coeur!</p> + +<p>—Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, +dit alors lentement Fausta. Ce ne fut pas +par un homme, mais par une femme... une jeune +fille...</p> + +<p>—C'est atroce!</p> + +<p>—Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre +Fourcaud fut supplicié... on l'attacha sur une +croix... et on l'y laissa mourir...</p> + +<p>—Et vous dites que vous la connaissez?</p> + +<p>—Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de +ces filles sans feu ni lieu... une sorte de chanteuse +qui suivait une troupe de bohèmes... son nom est +Violetta...</p> + +<p>—Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur +une croix?...</p> + +<p>—C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta +ne vous soit pas inconnu?...</p> + +<p>—Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix +sombre. J'ai vécu avec elle. Car, moi-même, je suivais +cette troupe de bohèmes. Elle chantait. Sa voix m'allait +au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, +j'avais, envie de la serrer dans mes bras... mais elle +semblait avoir peur de moi...</p> + +<p>—Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit +sourdement Fausta. Une de ces filles qui n'ont pitié +de rien ni de personne, puisqu'elle n'avait pas pitié +de votre malheur...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait +que ce fût une créature bien perverse pour dénoncer +le bienfaiteur de ma fille... Tenez, madame, ne parlons +plus d'elle!...</p> + +<p>—Elle mérite pourtant un châtiment!...</p> + +<p>—Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à +cette fille du démon si mon enfant a souffert par +elle!...</p> + +<p>—Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été +en prison!... Elle vous le dira...</p> + +<p>—Elle me le dira! Je la verrai donc!...</p> + +<p>—Je vous l'ai promis...</p> + +<p>—Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je +pouvais seulement savoir le jour...</p> + +<p>—Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement +d'ici quelques jours... Je vous jure que vous +reverrez aussi la Violetta maudite... Seulement, il +faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que, +pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher +votre Jeanne pour l'amener... il est nécessaire +qu'on ne vous voie pas... vous comprenez?...</p> + +<p>—Je resterai cachée sur le haut de la montagne, +je connais de braves gens qui me donnent à manger +et qui me laissent dormir la nuit chez eux... C'est là +que je me retirerai...</p> + +<p>—Et c'est là que je vous amènerai votre fille +Jeanne!</p> + +<p>—Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, +venez que je vous montre la demeure de ces gens...</p> + +<p>La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et +arriva à la chaumière où Fausta était entrée tout à +l'heure...</p> + +<p>«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois +que Dieu même ne pourrait pas les sauver.., je les +tiens tous!...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<h3>LA FILLE</h3> + +<p>Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire +chez l'abbesse, laquelle la reçut comme toujours +avec ce mélange d'inquiétude et de respect qu'elle +avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans +le secret de la grande conspiration. Elle savait que +Valois était condamné et que le duc de Guise devait +régner. De l'avènement de Guise devait dater sa fortune +et celle de son couvent.</p> + +<p>Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait +richement dotée par le nouveau roi. Elle savait +d'autre part l'influence certaine de Fausta sur le duc +de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour témoigner +à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance +très sincères.</p> + +<p>Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était +en train d'établir ses comptes. Et, navrée, elle constatait +qu'il lui manquait six mille livres pour arriver +à gagner la fin de l'année.</p> + +<p>Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la +révérence.</p> + +<p>—Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.</p> + +<p>—Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même +un fauteuil dans lequel Fausta s'assit, je révisais +les comptes de l'abbaye...</p> + +<p>—Et vous trouviez?...</p> + +<p>—Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement +s'il ne nous tombe quelque manne du ciel...</p> + +<p>—Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, +vous disiez qu'il vous manquait...</p> + +<p>—Je ne le disais pas, madame, mais il me manque +six mille livres...</p> + +<p>—En sorte que, si je mettais encore à votre disposition +une vingtaine de mille livres...</p> + +<p>—Ah! madame! je serais sauvée...</p> + +<p>—Et vous pourriez attendre le grand événement!...</p> + +<p>—Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer, +ajouta Claudine en riant.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de +jours.... prenons une date: le vingt-deux octobre, par +exemple...</p> + +<p>—Ce jour me convient, madame.</p> + +<p>—Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme +sûr, il vous rapportera les deux cent mille livres convenues.</p> + +<p>Claudine fit un bond.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.</p> + +<p>—Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais +c'est une erreur.</p> + +<p>—J'ai dit deux cent mille livres.</p> + +<p>—Cette somme... cette somme énorme...</p> + +<p>—Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition +que, la veille de ce jour... c'est-à-dire le vingt +et unième d'octobre, vous m'aidiez dans une petite +opération que j'ai résolu de mener à bien.</p> + +<p>—Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens +pas tous les jours!...</p> + +<p>—N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je +vous expliquerai mon opération et vous assignerai +votre rôle. Pour le moment, veuillez m'envoyez chercher +celle de vos petites prisonnières qui s'appelle +Jeanne.</p> + +<p>Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques +minutes plus tard, elle revenait, conduisant par la +main la compagne de captivité de Violetta, c'est-à-dire +Jeanne Fourcaud.</p> + +<p>Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent, +Jeanne Fourcaud s'attendait toujours à voir +apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on le lui avait +promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste +histoire et sa merveilleuse délivrance.</p> + +<p>Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une +nuit, dans son cachot de la Bastille, elle avait vu soudain +entrer des gens; elle avait cru que sa dernière +heure était venue et qu'on venait la chercher pour +la conduire au supplice. Mais une femme, un ange +descendu dans cet enfer, où la pitié l'avait guidée, +s'était penchée sur elle en disant:</p> + +<p>—Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non +seulement vous vivrez, mais encore vous êtes libre...</p> + +<p>—Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.</p> + +<p>—Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée +et en sûreté...</p> + +<p>Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On +l'avait conduite jusqu'à une litière qui se trouvait +dans la sombre cour de la forteresse; on l'avait fait +monter dans cette litière; un homme s'était installé +près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était +arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... +là, on l'avait enfermée dans le pavillon de l'enclos...</p> + +<p>Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue +qui l'avait délivrée. Qui était cette femme?</p> + +<p>Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle +ne la reconnut pas, puisque Fausta portait un masque +la nuit où elle était descendue dans les cachots +de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle +était bien jolie aussi.</p> + +<p>—Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue +dans votre cachot de la Bastille et vous a délivrée...</p> + +<p>Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent. +Elle s'avança rapidement, saisit une main de Fausta +et la baisa...</p> + +<p>—Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis +heureuse de pouvoir vous remercier!</p> + +<p>Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur +Fausta ses yeux noyés de larmes.</p> + +<p>—Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec +une douceur qui bouleversa la pauvre petite.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous +devez être bonne... je puis donc vous dire que, si je +vous ai bénie depuis cette nuit-là, j'ai beaucoup +pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je +la retrouver?</p> + +<p>Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la +pensée qui la guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.</p> + +<p>—Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... +mais, mon enfant, je suis venue vous trouver ici, où +je vous ai mise à l'abri, pour vous entretenir d'un +sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre père?...</p> + +<p>—Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui +éclata en sanglots, comment pourrais-je l'avoir oublié, +alors qu'il y a quatre mois à peine mon pauvre +père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses, +à ma soeur et à moi?...</p> + +<p>—Et votre mère?</p> + +<p>—Madame, vous ne savez donc pas que ma mère +est morte peu de temps après m'avoir donné le jour?</p> + +<p>Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans +doute vous parler d'elle...</p> + +<p>—Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était +votre mère?... Belle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Très belle, madame; Madeleine me disait que +notre mère était d'une admirable beauté...</p> + +<p>—N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands +cheveux blonds?...</p> + +<p>—C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé +Madeleine... Mais, madame... auriez-vous connu ma +mère?...</p> + +<p>—Je la connais, dit Fausta simplement.</p> + +<p>—Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère +n'était pas morte depuis de longues années déjà...</p> + +<p>—Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que +votre père vous parlait de votre mère?...</p> + +<p>—Jamais, madame...</p> + +<p>Fausta eut un tressaillement de joie.</p> + +<p>—Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter +de lui de pénibles souvenirs.</p> + +<p>—Et si je vous disais qu'il y a une autre explication +plus naturelle au silence de votre père?... Si je +vous disais que votre mère n'est pas morte? Supposez +qu'à la suite d'une grande terreur votre mère +soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par +exemple... devenue folle...</p> + +<p>Jeanne frémissait de tout son être.</p> + +<p>—Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la +suite de quelque catastrophe, a perdu la raison, si +votre père a désespéré de la guérir, si enfin dans un +accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père, +après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la +retrouver, n'est-il pas naturel qu'il vous ait fait croire +qu'elle était morte?... Eh bien, Jeanne, tout ce que je +viens de vous dire est l'exacte vérité!...</p> + +<p>Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement. +Fausta se pencha vers Jeanne Fourcaud, la +releva et lui dit doucement:</p> + +<p>—Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui, +pleurez... car votre mère, hélas! n'est pas encore guérie... +Seulement je sais, moi, le moyen de lui rendre +la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est vous, +vous seule, qui pouvez guérir votre mère...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>FIN DE LA VIE DE COCAGNE</h3> + +<p>Quelques jours se passèrent et l'on arriva à la veille +de ce vingt et unième d'octobre où Fausta devait détruire +d'un seul coup ses ennemis—et Violetta!</p> + +<p>Pardaillan et le duc d'Angoulême devaient être amenés +à midi par Maurevert et succomber sous les +coups des gens d'armes de Guise.</p> + +<p>Fausta se réservait de faire prévenir à onze heures +le duc de Guise que le chevalier et son compagnon se +trouvaient à Montmartre; les gens de Guise arriveraient +à l'abbaye presque en même temps que les +deux gentilshommes.</p> + +<p>Fausta avait parfaitement calculé son affaire: prévenir +le duc plus tôt, c'était le mettre en présence de +Violetta vivante encore, et Guise, amoureux de la petite +bohémienne, était tout à fait capable de la sauver.</p> + +<p>L'exécution de Violetta était fixée à dix heures, en +présence de son père et de sa mère, Fausta le voulait +ainsi. Fausta comptait que la mort de Violetta +serait aussi la mort du cardinal Farnèse et de Léonore.</p> + +<p>Après cette hécatombe, il ne resterait plus à Fausta +qu'à consoler le duc de Guise de la mort de Violetta, +chose facile, pensait-elle.</p> + +<p>Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'était la +mort de Henri III. Alors, c'était la royauté de Guise... +le triomphe de la Ligue... l'entrée en France d'Alexandre Farnèse... +la marche sur l'Italie, l'écrasement de +Sixte-Quint... la souveraineté assurée sur le monde +chrétien!...</p> + +<p>La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et +Croasse virent avec étonnement un certain nombre +d'ouvriers pénétrer dans le terrain de culture. Depuis +quelques jours, à leur grande surprise, l'une des deux +petites prisonnières avait disparu. Nos lecteurs ont +vu que Jeanne Fourcaud avait été conduite à Fausta. +Que devint cette jeune fille pendant ces quelques +jours? Il est vraisemblable qu'elle fut menée à Saïzuma +dans la chaumière où habitait celle-ci.</p> + +<p>Picouic avait mis dans sa tête que Violetta serait +l'instrument de sa fortune. Il avait donc tout intérêt +à s'opposer à une fuite de la jeune fille, mais, s'il la +surveillait étroitement, c'est qu'il voulait la garder +pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite +chanteuse à Pardaillan il espérait se faire payer très +cher son dévouement.</p> + +<p>Malheureusement pour la pauvre petite Violetta, +Picouic ne mit aucune hâte à réaliser les espérances +qu'il fondait sur elle. A quoi bon?... Tant qu'il aurait +le vivre et le couvert assurés, pourquoi eût-il contrarié +le destin?...</p> + +<p>Quant à Croasse, il nageait en pleine félicité.</p> + +<p>Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquiétude +de Picouic, lorsque, la veille du vingt et un octobre, +il aperçut des ouvriers maçons se diriger vers +la brèche et commencer à la boucher très convenablement +au moyen de grosses pierres cimentées.</p> + +<p>—Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il à +Croasse.</p> + +<p>Les deux compères s'étaient placés de façon à tout +voir sans être vus. Lorsque la brèche fut entièrement +bouchée, ils durent constater qu'en effet ils ne pouvaient +plus s'en aller, sinon par la grande porte du +couvent.</p> + +<p>Les murs de cette abbaye étaient ce qu'étaient +alors tous les murs: de véritables fortifications. S'il +était possible à Picouic de franchir les murailles, il +lui serait sans doute presque impossible de les faire +escalader à Violetta.</p> + +<p>Cette impossibilité d'emmener avec lui la jeune +fille qui devait assurer sa fortune devint une évidence +lorsque Picouic aperçut six hommes d'armes +portant des piques se diriger vers l'enclos où était +enfermée la petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrêtèrent +à la porte de l'enclos, deux autres se mirent +à faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux derniers, +enfin, se placèrent à la porte même de la bâtisse qui +servait de prison.</p> + +<p>Cette fois, Picouic pâlit. Il se passait quelque chose +de nouveau et d'anormal dans le couvent. Alors il +décida d'aller observer les événements.</p> + +<p>Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas à gagner +le pavillon, et le contourna avec sa prudence +habituelle. Un étrange spectacle frappa alors ses +yeux. Derrière le pavillon, une vingtaine d'ouvriers +s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse +Claudine de Beauvilliers elle-même, à diverses +besognes.</p> + +<p>Il se prépare ici une fête religieuse...</p> + +<p>Telle fut la première pensée de Picouic. En effet, +voici ce qui se passait.</p> + +<p>Derrière le pavillon, s'étendait une esplanade +bordée d'un côté par le pavillon lui-même, d'un autre +par le mur d'enceinte, et bordée au fond par +un massif de cyprès entourant le cimetière des +bénédictines.</p> + +<p>Sur le derrière du pavillon, s'ouvrait une porte; en +sorte qu'une personne entrée dans ce vieux bâtiment +par la porte située près de la brèche (maintenant +bouchée) pouvait, par cette porte de derrière, aboutir +directement sur cette esplanade face au massif de +cyprès clôturant le cimetière.</p> + +<p>Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-même +n'était que le prolongement ou pour mieux +dire le vestibule d'une bâtisse plus vaste, qui avait +dû jadis s'élever sur cette esplanade.</p> + +<p>Cette bâtisse avait disparu; elle s'en était allée en +ruine. Mais quelques débris encore debout permettaient +de supposer que le bâtiment, ruiné par le +temps et l'incurie, avait dû être sans doute affecté +au service religieux.</p> + +<p>Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les +restes d'un haussement dallé de marbre, et qui avait +peut-être supporté le maître-autel!... Il regarda avec +anxiété.</p> + +<p>Or, à quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers +dont Picouic suivait les faits et gestes? Une partie +d'entre eux raclait l'herbe qui avait poussé, nettoyait +les marches de marbre, et cette sorte d'estrade +dallée sur laquelle sans doute s'était élevé le maître-autel. +Ils raclaient également et lavaient à grande eau +une stalle de marbre... une de ces stalles réservées à +l'officiant, dans les grandes cérémonies.</p> + +<p>Au-dessus de cette stalle, de ce siège marmoréen, +d'autres ouvriers dressaient un dais en étoffe brochée. +Et la stupéfaction de Picouic fut à son comble et +confina à la terreur lorsqu'il eut constaté que, sur la +retombée de ce dais, se croisaient les clefs symboliques +de saint Pierre...</p> + +<p>Qui allait donc s'asseoir là?... et cette terreur du +brave Picouic devint plus aiguë lorsque l'abbesse dit +à ceux qui travaillaient sous ses ordres:</p> + +<p>—Maintenant, suivez-moi au cimetière...</p> + +<p>Picouic, poussé par la curiosité, se glissa vers le +rideau de cyprès. Le soir enveloppait maintenant la +colline de Montmartre, et les premières étoiles commençaient +à clignoter dans le ciel pâle. Deux torches +s'allumèrent, et ce fut à la lueur de ces torches que +Picouic put assister au travail bizarre qui se faisait +dans le cimetière.</p> + +<p>Au centre du cimetière, s'élevait une grande croix +de bois qui étendait dans l'ombre ses larges bras +moussus verdis par l'eau du ciel... C'était cette croix +que déplantaient les travailleurs nocturnes, à la lueur +des torches. Elle fut transportée sur l'esplanade qu'on +venait de si bien nettoyer, et on la dressa debout, +contre le mur du pavillon, près de la porte.</p> + +<p>—Creusez là le trou! commanda alors l'abbesse.</p> + +<p>L'endroit qu'elle désignait était juste en face la +porte de derrière du pavillon, et à quelques pas sur le +flanc de la stalle de marbre. La croix fut alors portée +au trou qui venait d'être creusé, et essayée; elle s'y +tenait parfaitement debout, et, l'ayant déplantée, les +travailleurs de cette scène nocturne la couchèrent sur +le sol.</p> + +<p>Quand tous ces préparatifs furent achevés, les +ouvriers macabres disparurent, et l'abbesse elle-même +regagna les bâtiments de l'abbaye.</p> + +<p>Pour si peu disposé à la rêverie que fût Picouic, +il demeura longtemps à la même place, se demandant +s'il ne rêvait pas. Alors, il se décida à regagner +l'endroit où il avait laissé Croasse, et le trouva étendu +dans l'herbe. Picouic avait son idée, comme on va +voir. Il frappa sur l'épaule de son compagnon.</p> + +<p>—Il faut fuir, dit-il.</p> + +<p>—Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons +la nuit dans l'enclos.</p> + +<p>Picouic jeta un coup d'oeil vers le bâtiment où +Violetta était enfermée, et le vit éclairé. Alors, il +songea à ces six hommes armés, qui étaient venus +prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se +juxtaposa pour ainsi dire à celui des préparatifs +sinistres auxquels il avait assisté derrière le pavillon...</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...</p> + +<p>—Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse +en regardant avec inquiétude autour de lui.</p> + +<p>—Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant à l'enclos, +il n'y faut pas songer. Il est gardé...</p> + +<p>Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement +son compère qui, traversant avec rapidité le +terrain de culture, parvint au mur d'enceinte.</p> + +<p>—Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce +mur, tu me feras la courte échelle; après quoi, je te +hisserai en haut, et nous n'aurons qu'à nous laisser +tomber de l'autre côté.</p> + +<p>Croasse prit la position indiquée par Picouic, lequel, +en quelques instants, se trouva hissé sur ses épaules, +du haut desquelles il put en effet atteindre, non sans +peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit à cheval.</p> + +<p>A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends +les mains.</p> + +<p>—Excellent moyen de me faire retomber à l'intérieur, +dit tranquillement Picouic; tâche de trouver +une issue; quant à moi, il faut que je parte à l'instant; +mais, sois tranquille, je reviendrai te délivrer.</p> + +<p>Là-dessus, laissant son compagnon stupéfait, +Picouic, se suspendant par les mains, se laissa tomber +de l'autre côté du mur, et se mit à descendre bon +train la colline.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>MONSIEUR PERETTI</h3> + +<p>Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de +franchir la Porte-Neuve un peu après le coucher du +soleil, se dirigeait vers le moulin de la butte Saint-Roch, +où nous avons eu naguère occasion de conduire +le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le +cavalier descendit de sa monture, qu'il attacha à +un arbre.</p> + +<p>—Halte-là! fit une voix tout à coup.</p> + +<p>Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet +surgit d'une haie, et braqua le canon de son arme +sur le cavalier, qui pour toute réponse montra sa +main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.</p> + +<p>—C'est bien, passez, dit alors respectueusement la +sentinelle, après avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.</p> + +<p>Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer +dans le moulin, le cavalier fut arrêté de cette façon, +et, à chaque fois, grâce à l'anneau, il put continuer +son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une +pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées +sous des rideaux épais.</p> + +<p>A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux +faits et gestes du cavalier eût reconnu en lui l'un des +principaux acolytes de Fausta. C'était le cardinal +Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait lu +l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.</p> + +<p>Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard +était enfoui au fond d'un vaste fauteuil. Replié sur +lui-même, très pâle, secoué par des accès de toux, +le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal +Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, +s'agenouilla et murmura:</p> + +<p>—Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...</p> + +<p>—Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix +bien faible le vieillard, et causons en bons amis...</p> + +<p>Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans +cette pièce même, avait eu, sous le nom de M. Peretti, +un entretien avec le chevalier de Pardaillan. C'était +Sixte-Quint...</p> + +<p>—J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur +suprême, et voilà que la tiare m'écrase... Ah! si je +pouvais déposer le pouvoir!... mais il est trop tard +maintenant.</p> + +<p>—Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement +pour l'Eglise, dit Rovenni.</p> + +<p>Sixte-Quint haussa les épaules.</p> + +<p>—Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai +devant moi... et encore!... Et tant d'affaires à arranger!... +Cette conspiration dans laquelle vous vous êtes +laissé entraîner...</p> + +<p>—Saint-Père!...</p> + +<p>—Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez +péché que par ma faute... je me suis montré un peu +dur... je croyais bien faire... n'en parlons plus! Il faut +donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à +Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la +Maison.</p> + +<p>Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus +d'attention.</p> + +<p>—Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.</p> + +<p>Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que +Rovenni se leva pour appeler du secours.</p> + +<p>—Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six +mois... je crains d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est +que j'écrase cette conspiration avant de mourir, et +puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en +sera digne...</p> + +<p>Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.</p> + +<p>—Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est +un de vos amis... votre meilleur ami...</p> + +<p>—Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de +joie.</p> + +<p>—Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je +destine à me remplacer, interrompit le pape avec un +sourire; j'ai seulement dit que c'était votre meilleur +ami...</p> + +<p>—Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...</p> + +<p>—Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez +trahi?... Per bacco, d'abord cela prouve que vous avez +de l'énergie, et j'aime les gens énergiques, moi! +Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la +véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi, +si vous avez fréquenté des traîtres!... Mon successeur, +termina le pape, sera celui qui m'aura aidé à vaincre +la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or, c'est +vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie +inespérée...</p> + +<p>Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en +frémissant d'espoir.</p> + +<p>—Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.</p> + +<p>—Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de +supposer que vous êtes aux portes de Paris. Elle a +connu votre entrevue avec le roi de Navarre et en +a usé avec une grande habileté pour décider le duc +de Guise.</p> + +<p>—Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!</p> + +<p>—Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu +de tout droit à quelque trône ou principauté que ce +soit!...</p> + +<p>—Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique +rentrait dans le sein de l'Eglise!... Si Henri de +Béarn abjurait, l'excommunication serait levée, entendez-vous, +Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous +ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de +France... mais j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...</p> + +<p>—Vos vues sont sages et profondes, murmura +Rovenni.</p> + +<p>—Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc +leur promettre ample glandée si on veut les faire +rentrer, au soir... Le soir est venu pour moi, Rovenni. +Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de +me coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. +Vous dites donc qu'elle ne sait pas que je n'ai pas +quitté la France?</p> + +<p>—Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.</p> + +<p>—Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, +que peut-être une occasion pouvait se présenter... +tandis qu'elle me croit bien loin... J'ai la tête si faible...</p> + +<p>—Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal +Rovenni, qu'une circonstance devait se présenter +bientôt où Votre Sainteté pourrait trouver les conspirateurs +rassemblés pour y préparer les événements +que vous connaissez...</p> + +<p>—C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement +des Guise au trône de France.</p> + +<p>—Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre +les conspirateurs, cardinaux ou évêques, doivent s'assembler +pour une de ces cérémonies qu'elle sait +organiser avec son infernal talent. Vous saurez que +nul comme elle ne s'entend à frapper l'imagination +de ceux qui l'entourent.</p> + +<p>—Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut +aux hommes du théâtre, des spectacles magnifiques ou +terribles. N'oubliez pas cela quand vous serez pape, +Rovenni...</p> + +<p>—Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les +mains, que dit là Votre Sainteté?...</p> + +<p>—Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez +que je n'ai rien dit... poursuivez, mon bon ami...</p> + +<p>—Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait +plus facile que de profiter de cette réunion...</p> + +<p>—Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil +duquel s'alluma un éclair.</p> + +<p>—Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie +avec ses gentilshommes et ses gens d'armes... Or, +savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi, Saint-Père!</p> + +<p>—Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà +compris.</p> + +<p>—Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!... +Toute la question est de savoir si Votre Sainteté +pourra...</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, +Dieu fera un miracle et me rendra les forces +nécessaires.</p> + +<p>—Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce +à moi, la plupart des conspirateurs sont maintenant +hésitants, et qu'il faudrait bien peu de chose pour les +ramener à vous...</p> + +<p>—Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette +réunion?... Dans Paris?...</p> + +<p>—Non, heureusement; dans un endroit solitaire, +assez éloigné: à l'abbaye de Montmartre.</p> + +<p>—Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi +qui vous portera mes instructions.</p> + +<p>—A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?</p> + +<p>—Il portera au doigt un anneau semblable à celui +que je vous ai donné... Il ne vous restera plus, mon +bon Rovenni, qu'à me prévenir du jour...</p> + +<p>—C'est de cela que je suis venu vous informer, +Saint-Père... C'est demain! fit Rovenni triomphant. Si +demain, vers dix heures du matin. Votre Sainteté +entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera rassemblés +autour de la révoltée des cardinaux qui +persistent encore en ce schisme étrange.</p> + +<p>Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. +Rovenni s'était levé, et ce ne fut pas sans angoisse +qu'il demanda:</p> + +<p>—Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le +devoir, devrons-nous attendre Votre Sainteté?</p> + +<p>—Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que +je serais plus malade encore. Dieu fera un miracle... +j'irai!</p> + +<p>Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction +de Sixte-Quint, puis, se relevant, sortit du +moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il retrouva +son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin +qui se profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:</p> + +<p>—Pape!... Avant deux mois je serai pape!...</p> + +<p>A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où +M. Peretti l'avait reçu que le vieillard affaissé dans +son fauteuil redressa sa taille, puis se releva et +ricana:</p> + +<p>—C'est trop facile décidément de jouer les hommes! +Avec une promesse, on leur ferait trahir Dieu... Toi, +pape!... Allons donc!... Et puis... patience! je ne suis +pas mort!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<h3>LE 21 OCTOBRE 1588</h3> + +<p>Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait +dans la maison de la place de Grève l'envoyé de +Fausta. Maître Claude, sombre et pensif, allait et +venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand +manteau de voyage agrafé aux épaules, il était prêt +pour le départ. Parfois, sa main, machinalement, +s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait suspendue +à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon; +dans le flacon, il y avait du poison.</p> + +<p>«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon +vivre dans ce bonheur qui va commencer pour elle et +qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en suis pas +moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême, +s'il apprend la chose, verrait des taches de sang +sur les mains de la petite, parce que je les ai tenues +dans mes mains... Tandis que moi mort... oui... mais +pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et +libre...»</p> + +<p>Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte, +rêvait. Il allait revoir Léonore et Violetta, partir avec +elles.</p> + +<p>Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux +sur la robe rouge, sur les insignes cardinalices qu'il +avait revêtus selon la recommandation de Fausta. +Cette robe, il allait la dépouiller pour toujours!</p> + +<p>Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de +la destinée, le meilleur était poussé à la mort, tandis +que l'autre atteignait au bonheur. Tout à coup, le +cardinal se leva.</p> + +<p>—Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant +de joie.</p> + +<p>Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la +fenêtre, vit une litière qui s'arrêtait devant la porte +de la maison. Quelques instants plus tard, ils étaient +sur la place, et un homme remettait à Farnèse un +billet qui contenait ces mots:</p> + +<p>Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous +à ses indications.</p> + +<p>Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui +se mit aussitôt en route. Mais, au lieu de se diriger +vers le palais Fausta, comme l'avait pensé le cardinal, +elle gagna la porte Montmartre et commença à monter +vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le +silence d'une belle matinée. La litière arriva sans +incident à l'abbaye et s'arrêta devant le grand portail +surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à +terre, se dirigea vers la porte.</p> + +<p>—Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à +Farnèse.</p> + +<p>Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait +vu Léonore. Il poussa la porte en tremblant et se vit +en présence d'une quinzaine de personnages qu'il +connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques +violets, ils avaient tous des visages d'une gravité +funèbre. Il chercha des yeux Fausta et ne la vit pas. +Avec un vague sourire où commençait à percer de +l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais +leur silence était effrayant, et leurs regards fixes +pesaient sur lui comme une réprobation.</p> + +<p>—Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire +d'angoisse, j'attendais... j'espérais une autre réception, +et je m'étonne de trouver des visages aussi sévères...</p> + +<p>L'un d'eux, alors, se leva et dit:</p> + +<p>—Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que +vous voyez sur nos visages: c'est de la tristesse, et +n'est-elle pas bien naturelle à l'heure où le plus distingué, +le plus énergique de nous tous va nous quitter +pour toujours?...</p> + +<p>Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce +qu'il voyait...</p> + +<p>—Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; +la présence du très révérend Rovenni est nécessaire +pour la cérémonie de renonciation qui nous assemble +ici...</p> + +<p>Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte +qu'il n'avait pas encore remarquée dans le fond du +pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il était pâle; +Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient +de lui être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les +assistants se levèrent et s'éloignèrent lentement, à +l'exception du cardinal Farnèse.</p> + +<p>—Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté? +Elle seule a qualité pour...</p> + +<p>—Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... +Ce qui est dit est dit. Si nous sommes restés seuls, +Farnèse, c'est que j'ai à vous demander tout d'abord +si vous avez bien consulté votre conscience.</p> + +<p>—Je suis décidé, répondit fermement le cardinal. +Celle qui est la maîtresse de nos destinées a dû vous +dire qu'à cette condition et à d'autres qu'elle connaît +j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre en +Italie...</p> + +<p>Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une +grande attention. Il se rapprocha de Farnèse, et +murmura:</p> + +<p>—Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, +d'autre part, qu'il est impossible à un prêtre de sortir +de l'Eglise avec le consentement de l'Eglise même...</p> + +<p>Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux: +elle inaugure là une oeuvre de maléfice qu'aucun pape +n'a osé consommer... Soyez franc, poursuivit Rovenni +en jetant un regard vers la porte. Pour quelle mission +êtes-vous envoyé en Italie?...</p> + +<p>—Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés, +réveiller leur zèle, faire des promesses et des menaces +à ceux qui semblent vouloir revenir à Sixte.</p> + +<p>—Et, contre votre aide en cette circonstance, que +vous a-t-on promis?</p> + +<p>Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait +maintenant.</p> + +<p>—Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le +bras. Dans un instant, il sera trop tard.</p> + +<p>—Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...</p> + +<p>A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors... +un cri qui traversa l'espace comme une +plainte... puis tout retomba au silence.</p> + +<p>—Trop tard! murmura Rovenni.</p> + +<p>—Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.</p> + +<p>—Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu +rentrer dans le devoir et implorer ton pardon de +Sixte?...</p> + +<p>Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse, +qui répéta:</p> + +<p>—N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...</p> + +<p>—C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. +Bientôt, Sixte va mourir. Je sais qui sera désigné aux +votes du conclave dans le testament de Sixte! Farnèse, +il en est temps. Fais ta paix avec le pape +mourant et avec celui qui va le remplacer!</p> + +<p>Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa +une main sur son front et murmura:</p> + +<p>—Que me proposez-vous?...</p> + +<p>—Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta +ne peut rien te donner, et tu l'avais bien compris, +puisque le premier tu l'as quittée! Un mot!... Un +seul!... Hâte-toi...</p> + +<p>—Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me +fait époux en me rendant celle que j'adore, puisqu'elle +me fait père en me rendant ma fille!...</p> + +<p>—Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si +glaciale que Farnèse en frissonna.</p> + +<p>—Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...</p> + +<p>—La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta +et en sa parole sacrée!... Eh bien, écoute!...</p> + +<p>Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le +silence.</p> + +<p>—Le glas! murmura Farnèse éperdu.</p> + +<p>—Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.</p> + +<p>Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent +en un chant de deuil... un chant aux larges modulations, +qui tantôt semblait se perdre en gémissements +d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en imprécations +menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse, +se dégagea de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla +son épouvante:</p> + +<p>—Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui +meurt ici?... Qui est mort?...</p> + +<p>—Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie +terrible, la souveraine Fausta t'attend là, derrière +cette porte... Va donc lui demander ton amante et +ta fille!...</p> + +<p>Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage +poussée, l'ouvrit toute grande. En un instant, +il demeura hagard, les cheveux hérissés, pris de +vertige.</p> + +<p>Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, +soulevant les bras vers la suppliciée, d'une voix sans +accent humain, il hurla le même mot:</p> + +<p>—Ma fille!...</p> + +<p>Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était +bien pour sa fille que tintait le glas, comme jadis en +place de Grève il avait tinté pour Léonore!...</p> + +<p>Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de +marbre à demi en ruine, sur laquelle s'étaient rangés +les cardinaux et les évêques du schisme; et, au centre +de cette assemblée, lui faisant un entourage d'une +solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé +d'or, en son costume de somptuosité orientale, belle, +fatale, terrible, ses yeux de velours étrangement +calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui montrait +Violetta la suppliciée!...</p> + +<p>Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par +la mousse des pluies... la croix du cimetière. Et, sur +cette croix, attachée par les poignets et les chevilles, +couronnée de fleurs, toute blanche dans sa robe de +suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle, +probablement déjà étourdie par quelque narcotique, +évanouie... morte peut-être... c'était Violetta! c'était +sa fille!...</p> + +<p>Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en +scène somptueuse et tragique, passèrent dans l'oeil de +Farnèse avec la rapidité fantastique d'un rêve.</p> + +<p>A cet instant, une femme, placée près de cette sorte +de trône sur lequel était assise Fausta, se retourna +vers lui... Et cette femme, d'un bond, fut sur le cardinal, +lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis +sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux +mains crispées s'appesantirent sur les épaules de +Farnèse... Car, cette femme, c'était Léonore de Montaigues.</p> + +<p>Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore, +belle comme une lionne déchaînée, planta son regard +dans les yeux de Farnèse... Puis, ce regard, avec une +stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine, du +doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, +agenouillée, écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...</p> + +<p>—Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement +bref. Votre fille... Jean Farnèse!... notre fille... la +voici!...</p> + +<p>—La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers +la suppliciée....</p> + +<p>—Violetta!...</p> + +<p>—C'est ta fille!...</p> + +<p>—La petite chanteuse que je repoussais?</p> + +<p>—C'est ta fille!...</p> + +<p>Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes +se levèrent, et, d'une voix faible, dans un +gémissement très doux, elle balbutia:</p> + +<p>—Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, +c'est toi... je te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... +Oh! aidez-moi à la descendre de là, peut-être n'est-elle +pas morte...</p> + +<p>Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. +L'effort qu'il faisait pour se mettre en marche était +énorme; mais il demeurait sur place; il lui semblait +qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de +vivant en lui que les yeux...</p> + +<p>Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée +qui l'avait reconnue!... Léonore, il ne voyait +que Léonore!...</p> + +<p>La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle +pouvait en étreindre, c'est-à-dire le bas du corps; elle +ne pleurait pas, elle ne gémissait pas; elle disait en +quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize ans; +elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables +petits pieds que le& cordes faisaient enfler et +marbraient de noir. Et, de toutes ses forces décuplées, +elle tentait de secouer la croix, de l'arracher du trou.</p> + +<p>—Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est +pas morte, et, si elle est morte, je la réchaufferai. Je +suis sa mère... Messieurs, ayez pitié... je n'ai jamais +vu mon enfant... je ne savais pas que c'était elle.</p> + +<p>Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, +brisa ses forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout +à coup, elle se leva toute droite, dans le même instant +retomba en arrière de toute sa hauteur, sans un +mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés +vers sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, +elle fut immobile...</p> + +<p>Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette +minute d'horreur qui suivit son entrée sur l'esplanade.</p> + +<p>Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur +ce choc qui lui apprenait qu'elle était morte, il lui +sembla que ses jambes se déliaient enfin... Il se traîna +vers elle, se pencha et dit:</p> + +<p>Morte!... »</p> + +<p>Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en +arrière du trône de marbre frissonnèrent et que les +cardinaux parjures baissèrent la tête. Seule l'effroyable +statue blanche et noire, seule Fausta demeura +immobile.</p> + +<p>Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté +de la croix. Son bras se tendit vers Fausta, et un long +hurlement jaillit de ses lèvres tuméfiées:</p> + +<p>Maudite!... Maudite!... A ton tour!...</p> + +<p>Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait +frapper Fausta... En réalité, il demeura sur place; +encore une fois, il comprit que tout mourait en lui. +Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le poignard, +se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non +loin de Léonore.</p> + +<p>Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient +à cette scène, un frémissement d'horreur +parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un autre +sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; +leurs regards pleins d'une sourde anxiété allaient de +Fausta au cardinal Rovenni, qui, lui-même, pâle et +frémissant, jetait avidement les yeux du côté des +bâtiments de l'abbaye et murmurait:</p> + +<p>—Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme +qui devait le précéder ici, porteur de son anneau?...</p> + +<p>Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal +Farnèse, avait eu un mystérieux sourire et prononcé +en elle-même:</p> + +<p>—Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les +autres! Que Guise arrive, et tout est fini!...</p> + +<p>Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, +elle se leva lentement sous l'éclatant soleil de cette +matinée, toute droite dans son lourd et somptueux +costume: ce n'était plus une femme, ni même la +souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle +incarnait la Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. +D'une voix où il n'y avait ni pitié, ni colère, ni agitation, +elle prononça:</p> + +<p>—Prions pour les âmes de ces deux malheureux, +et demandons au Très-Haut de pardonner à la trahison +du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper les +traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi +périront tous ceux qui...</p> + +<p>Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent +blanches. Un tressaillement la parcourut tout entière, +son regard noir se fixa sur un point du mur d'enceinte, +et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de +rage.</p> + +<p>—Pardaillan!...</p> + +<p>Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur; +presque aussitôt, Charles d'Angoulême sauta derrière +lui...</p> + +<p>—Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux +hommes!...</p> + +<p>Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers +s'élancèrent. Pardaillan porta la main à la garde de +son épée.</p> + +<p>—Il paraît, madame...</p> + +<p>Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui +venait de reconnaître Violetta sur la croix et qui, +fou d'horreur et de désespoir, se ruait sur l'instrument +de supplice...</p> + +<p>—...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan +sans se retourner, je suis destiné à vous prendre +en flagrant délit de meurtre! Arrière, vous autres! +tonna-t-il en tirant sa rapière.</p> + +<p>Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait +Rovenni directement devant lui. Il tomba en garde, +et il allait de la pointe de sa rapière porter quelques +coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile +et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait +très bas devant lui!... Sur quelques mots brefs du +cardinal, les hallebardiers reculaient!... Et Rovenni +murmurait:</p> + +<p>—Quels sont vos ordres?... Dites vite!...</p> + +<p>Que se passait-il?</p> + +<p>Il se passait simplement ceci: qu'au moment où +Pardaillan était tombé en garde, les yeux de Rovenni +s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à l'index +de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint +seul pouvait lui avoir donné!...</p> + +<p>Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux +de tous ceux qui entouraient Fausta, tout prêts à +la trahir, Pardaillan était l'homme envoyé par le +pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti, +il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin +de la butte Saint-Roch.</p> + +<p>—Vos ordres! répéta Rovenni.</p> + +<p>—Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...</p> + +<p>—Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard: +maintenez cette femme, en attendant...</p> + +<p>Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle +entrevoyait, descendit de son trône et marcha sur +Pardaillan; mais, dans ce moment, un chant éclata +parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté. +Et c'était le <i>Domine, salvum fac Sixtum +Quintum...</i></p> + +<p>Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux +lancèrent des éclairs. Un frisson convulsif l'agita...</p> + +<p>«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.</p> + +<p>A ce moment, au fond du terrain de culture, une +fanfare de trompettes éclata, une trentaine d'hommes +d'armes apparurent, s'avançant à grands pas...</p> + +<p>—Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...</p> + +<p>—Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté +Sixte-Quint! <i>Domine, salvum fac Sixtum Quintum!</i>...</p> + +<p>Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où +il y avait une malédiction suprême, puis elle baissa +la tête; et, immobile, dédaigneuse, redevenue la statue +impassible, elle ne prononça plus un mot...</p> + +<p>Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan +s'était laissé glisser du haut de la muraille, avait +duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut constaté la +soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des +gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina +tranquillement sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa +le terrible spectacle qu'il avait sous les yeux: +les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix, la +jeune fille attachée par les poignets et les chevilles; +au pied de la croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait +à la renverse...</p> + +<p>Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses +deux bras puissants, la secoua, cherchant à la soulever, +à arracher le pied de son alvéole... La croix +basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où +un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée, +plus violemment les cardinaux et les évêques prosternés +tonnaient:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> «Domine, salvum fac pontificem nostrum!»</p> + </div> </div> + +<p>Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent +avec ceux de Sixte-Quint...</p> + +<p>—A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant +ses trois doigts... bénédiction ou malédiction.</p> + +<p>—Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, +ce front d'orgueil ne se courbera que sous la +hache de ton bourreau.</p> + +<p>A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. +Pardaillan la soutenait dans ses bras, et +doucement la posait sur le sol. En un instant, il eut +coupé les cordes qui attachaient les poignets et les +chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de +la jeune fille...</p> + +<p>A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, +à genoux, se traînait vers Violetta.</p> + +<p>Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»</p> + +<p>Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette +idée: fuir ce lieu maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan, +il souleva la jeune fille dans ses bras et se mit +en marche, dans la direction des bâtiments de l'abbaye.</p> + +<p>Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la +grande porte d'entrée, il comprit que ses forces +allaient l'abandonner; un brouillard s'étendit sur ses +yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas +et qu'il tombait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>DEVANT L'ABBAYE</h3> + +<p>Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu +que Fausta trouvât un exécuteur, un bourreau secret; +ce bourreau, elle l'avait sous la main... c'était le +bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui +s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.</p> + +<p>Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et +inculte du bohémien cet éveil de paternité que nous +avons constaté, point n'était besoin d'y faire appel +pour décider Belgodère: sa haine contre Claude +suffisait...</p> + +<p>Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière +le vieux pavillon à l'heure précise qui lui avait été +fixée. On avait amené Violetta, ou plutôt on l'avait +apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson +qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se +soutenir. Belgodère, avec un mouvement de joie +hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait couchée +sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras +et les pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, +la croix avait été plantée dans le trou préparé +la veille par les gens de l'abbesse.</p> + +<p>Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine +de gardes sur l'esplanade. Léonore et Jeanne +Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans le pavillon +avec Rovenni et les autres schismatiques. Une +fois que l'effroyable besogne fut terminée:</p> + +<p>—C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te +retirer. Va m'attendre devant la porte du couvent.</p> + +<p>—Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard +sanglant sur Fausta.</p> + +<p>Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait +plus voulu la quitter!... Elle comprit que cet homme +la tuerait sûrement si elle ne tenait parole!... +Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au +bohémien.</p> + +<p>—Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à +l'endroit que je te dis, et, dans une heure, tu verras +celle que tu me demandes.</p> + +<p>A ce moment même, Belgodère vit une litière +s'arrêter devant le portail. Il reconnut aussitôt les +deux hommes qui en descendirent: c'étaient Famèse +et maître Claude.</p> + +<p>Or, tandis que le cardinal seul était entré dans +l'abbaye, Claude s'était retiré sous l'ombrage d'un +grand chêne, attendant que le cardinal reparût avec +Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien +gronda:</p> + +<p>—Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais... +la mère de mes filles... ma pauvre Magda!... Voilà +celui qui a refusé à un père de lui dire où se trouvaient +ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je +assez souffert! ai-je assez attendu cette minute!...</p> + +<p>—Je le tiens!...</p> + +<p>Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête +sauvage et s'avança vers Claude. Le bourreau, en le +voyant s'arrêter devant lui, eut un tressaillement et +pâlit.</p> + +<p>—Que veux-tu? demanda-t-il rudement.</p> + +<p>—Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.</p> + +<p>Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues +énormes, tous deux formidables, livides tous +deux.</p> + +<p>—Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur +humiliée, s'il s'agit de vos filles, je vous ai expliqué...</p> + +<p>—Bon! ricana Belgodère, voilà que tu m'appelles +monsieur tout comme si j'étais gentilhomme...</p> + +<p>—Je vous ai expliqué, dis-je, qu'en les confiant +au procureur Fourcaud, je croyais agir pour le mieux +de leur bien... Hélas! pouvais-je prévoir ce qui devait +arriver à ce digne homme! Mais, maintenant +que j'ai subi vos reproches, passez votre chemin, +croyez-moi...</p> + +<p>—Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher +au père ses deux enfants!...</p> + +<p>—Oui, murmura Claude, comme s'il se fût parlé, +à lui-même, là fut peut-être le crime que j'ai expié +par tant de désolation.</p> + +<p>—Ton crime, dit Belgodère dans un rauque grondement, +tu as bien dit le mot, cette fois: ce fut +ton crime!</p> + +<p>—Ne m'as-tu pas enlevé Violetta comme je t'avais +enlevé Flora et Stella?...</p> + +<p>—Ce n'est pas assez.</p> + +<p>—N'ai-je pas subi la douleur même que tu as +subie? N'es-tu pas assez vengé pour avoir livré mon +enfant à celle que tu sais, le jour même où je la +retrouverais?...</p> + +<p>—Ce n'est pas assez!...</p> + +<p>A mesure qu'il faisait ces réponses, Belgodère +s'était redressé, sa voix avait fini par rugir.</p> + +<p>—Parle donc, dit maître Claude. Dis-moi ce qu'il +te faut. Ce que tu me demanderas, je te l'accorderai!...</p> + +<p>—Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour +mort!...</p> + +<p>—Sois donc satisfait. Car, bientôt, je ne serai +plus!...</p> + +<p>—Tu plaisantes, bourreau! Ah! ça, que veux-tu +que ta mort me fasse? Maître Claude, le supplice +de Flora appelle le supplice de Violetta!...</p> + +<p>Claude saisit une branche de chêne qui pendait +au-dessus de sa tête, la brisa, la tordit, l'arracha, et, +monstrueux, terrible, grogna:</p> + +<p>—Va-t'en...</p> + +<p>—Je m'en irai tout à l'heure, dit Belgodère, quand +ma fille Stella sortira de ce couvent. Car je puis +bien te l'annoncer: on va me rendre ma fille... Et, +quant à la petite chanteuse...</p> + +<p>—Je te conseille de ne pas proférer ici des menaces +contre elle.</p> + +<p>—Des menaces! hurla Belgodère avec un éclat +de rire. Tu ne me connais pas, Claude! Je ne menace +pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il me fallait +le supplice de ta Violetta, c'est qu'à cette heure +elle est suppliciée!</p> + +<p>Claude rejeta sa branche de chêne. Sa main énorme +s'abattit sur l'épaule du bohémien qui ne plia +pas et continua à le regarder les yeux dans les yeux.</p> + +<p>—Tu dis? fit-il presque à voix basse.</p> + +<p>—Je dis, rugit Belgodère, que j'ai attaché ta +fille sur la croix, que vingt hommes d'armes gardent +cette croix, et qu'à cette heure elle expire! Ecoute!... +Voici le glas qui sonne!</p> + +<p>La parole expira soudain sur ses lèvres. Claude +venait de le saisir à la gorge. Ses deux mains, tenailles +vivantes, s'incrustèrent dans les chairs... Le bohémien, +vigoureux et trapu, ses forces décuplées par +la haine, essayait, par violentes secousses, d'échapper +à l'étreinte. Et lui aussi empoigna le bourreau +à la gorge; ses deux bras nerveux, dans un geste +foudroyant, se levèrent, ses doigts velus s'enfoncèrent +dans la gorge de Claude...</p> + +<p>Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de +Belgodère se desserrèrent... sa tête tomba sur ses; +épaules. Il était mort.</p> + +<p>Les tintements funèbres de la cloche de l'abbaye +arrêtèrent l'attention de Claude; mais il ne comprenait +pas encore pourquoi sonnait cette cloche. Brusquement +un reflux de la mémoire le ramena dans +la réalité.</p> + +<p>—Le glas! rugit-il.</p> + +<p>Et il se rua vers la porte du couvent.</p> + +<p>—Halte-là! cria une sentinelle en voyant arriver +Claude, hagard, échevelé, hurlant et lancé en bonds +furieux.</p> + +<p>Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans +s'arrêter, simplement en le heurtant. Et presque +aussitôt il s'arrêta, avec une atroce clameur de mortel +désespoir.</p> + +<p>Il venait de reconnaître Violetta dans les bras du +duc d'Angoulême qui l'emportait. Violetta, blanche +comme une morte. Morte sans aucun doute!.</p> + +<p>A ce moment, le petit duc chancelait... il allait +tomber... Claude ouvrit ses bras de géant, et reçut +le double fardeau: Charles d'Angoulême portant +Violetta...</p> + +<p>Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux, +s'élança au dehors, ses yeux rouges fixés sur Violetta, +mordant ses lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier, +courant, bondissant d'instinct vers la petite source +du calvaire... la source près de laquelle, jadis, Loïse +de Montmorency avait été frappée par Maurevert...</p> + +<p>Et, là, il les déposait tous deux sur le gazon, +s'agenouillait, trempait ses mains dans l'eau et baignait +le front de la jeune fille qui, presque au +même instant, poussait un soupir, et, dans un sourire, +murmurait:</p> + +<p>—Mon père... mon bon petit papa Claude!</p> + +<p>Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour +Violetta et pour Charles, promptement revenu de +son évanouissement, d'intraduisibles minutes d'extase.</p> + +<p>Pour Charles et pour Violetta, la situation était +rayonnante; leur félicité les enivrait, ils resplendissaient +de leur pure joie comme le soleil resplendissait +dans le ciel. Pour Claude elle était sombre...</p> + +<p>Puisque Violetta était sauvée, puisqu'elle était +réunie enfin à celui qu'elle aimait, l'heure de disparaître +allait sonner pour lui... l'heure de mourir!...</p> + +<p>—Mon père, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi, +en un pareil moment, n'êtes-vous pas rayonnant de +joie? Vous pleurez, père!... Vous sanglotez!</p> + +<p>—C'est la joie!... Je te le jure...</p> + +<p>—Non, dit-elle avec une fermeté pleine de douceur, +tandis qu'elle pâlissait légèrement; non, non, +père, ce n'est pas la joie qui vous fait pleurer en +ce moment... c'est la douleur... Mon père, continua +Violetta, c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans +vos bras protecteurs, qui m'avez consacré votre vie +et donné le meilleur de vous-même... Monseigneur, +je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni +ma destinée à la vôtre... Je ne pense pas que je +puisse jamais vous oublier, et je crois que, s'il fallait +jamais nous séparer, ajouta-t-elle d'une voix +altérée, je serais bientôt morte...</p> + +<p>—O mon enfant! fille adorée de mon coeur! sanglota +maître Claude.</p> + +<p>—Nous séparer! balbutia le duc d'Angoulême en +frissonnant. Chère fiancée, vous voulez donc que je +meure?...</p> + +<p>—C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta, +s'il fallait que mon bonheur fût au prix du malheur +de mon père!... Écoutez, mon cher seigneur, mon +père s'appelle maître Claude...</p> + +<p>—Mon enfant... par pitié!... oui, par pitié pour +ton vieux père Claude... tais-toi!...</p> + +<p>—Mon père, continua Violetta, mon père est un +bourgeois de Paris. Le voici. Je n'en connais pas +d'autre. C'est lui qui m'a élevée... Si je vis, c'est à +lui que je le dois... Or, après une longue séparation, +quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver +ma vie... Quand je voulus savoir quel chagrin il y +avait dans l'existence de ce juste, il m'apprit qu'il +n'était pas digne de s'appeler mon père, parce qu'il +était autrefois bourreau juré de la ville de Paris. +Monseigneur, regardez-moi, je suis la fille de maître +Claude!...</p> + +<p>Charles d'Angoulême, livide, frissonnant, recula de +deux pas, et jeta une sorte de gémissement lamentable:</p> + +<p>—Le bourreau!...</p> + +<p>—Puissances du Ciel, je puis mourir heureux! +cria en lui-même maître Claude, transfiguré, le visage +rayonnant d'une joie surhumaine...</p> + +<p>A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison +qu'il portait dans son aumônière et en avala le +contenu. Violetta, les yeux fixés sur Charles, n'avait +pas vu ce geste!...</p> + +<p>Pendant quelques secondes, ses yeux fermés sous +ses mains, demeurèrent pourtant comme éblouis par +de sinistres lueurs... Quand il laissa retomber ses +mains, quand son regard se posa sur Violetta, la +jeune fille poussa un grand cri de joie éperdue... +Car, dans les yeux de son fiancé, elle venait de voir +que l'amour était vainqueur de la révélation.</p> + +<p>Dans le même instant, les deux amants étaient +dans les bras l'un de l'autre... Charles prit une main +de Violetta dans sa main, s'avança vers Claude, et +pâle encore, mais la physionomie rayonnante de mâle +loyauté, prononça:</p> + +<p>—Monsieur, laissez-moi saluer en vous le père +de celle que j'adore et à qui, devant vous, je consacre +ma vie... Ce que vous fûtes, je l'ignore. Ce +secret s'est déjà évanoui de mon coeur. Voici ma +main!...</p> + +<p>Charles tendit sa main en frémissant malgré lui.</p> + +<p>Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:</p> + +<p>—Maintenant, je suis sûr du bonheur de ma fille!...</p> + +<p>—O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme +je vous bénis!... O bon père... tu auras donc, toi +aussi, ta part de bonheur!...</p> + +<p>Claude sourit d'un sourire qui contenait sûrement +tout le bonheur et tout l'amour... Presque au même +instant, il sentit une sueur glaciale pointer à la racine +de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux, +puis, comme tout se mettait à tourner autour de lui, +il s'allongea sur le sol, les mains crispées sur l'herbe.</p> + +<p>—Père! père! cria Violetta en s'agenouillant.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas... c'est... c'est la joie...</p> + +<p>—Oh! bégaya la jeune fille épouvantée, mais +son visage se décompose... ses mains se glacent... Seigneur! +est-ce que mon père va mourir?...</p> + +<p>Claude se raidit. Un sourire illumina son visage +monstrueux et, d'une voix infiniment douce, il répondit:</p> + +<p>—Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs +de joie... quelle belle et heureuse fin! Monseigneur, +ma bénédiction vous accompagnera dans la vie... +Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon +enfant...</p> + +<p>Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta... +Il l'appuya sur ses lèvres et ferma les yeux...</p> + +<p>Et comme Violetta, affaissée sur elle-même, étouffait +ses sanglots dans un pan de son manteau ramené +sur son visage, le duc d'Angoulême, jetant +les yeux autour de lui, aperçut le petit flacon qui +avait roulé presque au bord de la source. Il tressaillit +et jeta sur le mort un regard de pitié profonde...</p> + +<p>Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne fût +pas vu de sa fiancée, pour qu'elle pût garder à +jamais cette touchante illusion qu'avait voulu créer +le bourreau, il plongea la frêle capsule dans l'eau +pure de la source...</p> + +<p>A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye, +s'arrêta un instant non loin du chêne sous lequel +gisait Belgodère étranglé, jeta autour d'elle des yeux +égarés, et, apercevant enfin Charles d'Angoulême et +Violetta, descendit d'un pas affolé par la terreur, et +se pencha sur Violetta:</p> + +<p>—Chère et douce compagne de captivité, murmura-t-elle. +Nous sommes donc libres!... Au prix de quelles +horreurs, hélas!...</p> + +<p>Violetta, levant son visage baigné de larmes, reconnut +Jeanne Fourcaud, se leva et se jeta dans ses +bras:</p> + +<p>—Mon père est mort!... sanglota-t-elle.</p> + +<p>C'était en effet la fille de Belgodère!</p> + +<p>Le duc d'Angoulême vit un secours dans l'arrivée +de cette belle enfant qu'il ne connaissait pas, +mais qui semblait aimer tendrement sa fiancée. Il +glissa quelques mots à l'oreille de Jeanne Fourcaud, +qui entraîna Violetta loin du pauvre corps du bourreau.</p> + +<p>Quelques paysans du hameau s'étaient approchés... +Charles leur fit signe et, moyennant une pièce d'or, +obtint qu'ils enlevassent le cadavre, qui fut déposé +dans une chaumière. Quant à celui de Belgodère, il fut +enterré à l'endroit même où il était tombé.</p> + +<p>Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumière où +reposait le corps de maître Claude, essayait de consoler +Violetta, Charles d'Angoulême s'était rapproché +de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pénétrer +dans l'intérieur du couvent lorsqu'il le vit apparaître.</p> + +<p>Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait +bien cette physionomie. Et, à certains signes, +il vit que Pardaillan devait être bouleversé par quelque +violente émotion. Il se contenta donc de le mettre +au courant de ce qui venait de se passer près de +la source.</p> + +<p>—Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tête, vous +n'avez plus, monseigneur, qu'à conduire votre fiancée +à Orléans.</p> + +<p>—Et vous, cher ami?... Je vous préviens que je ne +pars pas sans vous...</p> + +<p>—Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre séparation +ne sera pas longue. Dès que j'aurai terminé à +Paris certaine affaire qui m'y retient, je viendrai vous +chercher à Orléans.</p> + +<p>Après une brève discussion, Charles dut se rendre +à l'évidence. Il fallait, de toute nécessité, mettre Violetta +en sûreté parfaite; et, sur la promesse que le +chevalier viendrait le chercher bientôt à Orléans, il +se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis +regagna la chaumière où Violetta pleurait près du +corps de Claude.</p> + +<p>Le duc d'Angoulême passa cette journée à se procurer +une litière pour sa fiancée et un cheval pour +lui. Le lendemain matin, au lever du soleil, maître +Claude fut enterré. Charles, après la cérémonie, fit +monter Violetta dans la litière où Jeanne Fourcaud +prit également place. Lui-même sauta en selle. Et la +petite troupe se mit en route pour contourner Paris +et rejoindre la route d'Orléans.</p> + +<p>Comme la litière s'ébranlait, le duc d'Angoulême vit +surgir deux grands diables qu'il reconnut, surtout +Picouic, grâce auquel il avait pu sauver Violetta.</p> + +<p>Picouic, en effet, avait eu la pensée de se rendre à +tout hasard à l'auberge de la Devinière et, étant entré +dans Paris à l'ouverture des portes, il avait trouvé +dans l'auberge Pardaillan et Charles qui s'apprêtaient +déjà en vue du rendez-vous que Maurevert leur +avait assigné pour ce jour-là même... Et Picouic +leur avait appris tout ce qui se passait à l'abbaye +de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au +plus vite.</p> + +<p>Picouic et Croasse, donc, après la scène terrible qui +s'était déroulée près du pavillon de l'abbaye, s'étaient +rejoints, et, lorsqu'ils virent le jeune duc prêt à partir, +s'approchèrent de lui.</p> + +<p>—Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez +pas!...</p> + +<p>Charles fut ému de pitié... et, après tout, c'était à +Picouic qu'il devait en partie son bonheur présent.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant +quelque argent, voici pour faire la route d'ici à Orléans. +Une fois à Orléans, venez me trouver, et, si +mon service vous plaît, eh bien, vous resterez avec +moi...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA</h3> + +<p>Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan +avait été de suivre le jeune duc. En effet, Violetta +sauvée, le reste ne le regardait plus. Une pensée, à +cet instant, fulgura dans son cerveau:</p> + +<p>«Maurevert!...»</p> + +<p>Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait +se passer dans l'abbaye!... Maurevert lui avait donné +rendez-vous pour ce jour-là, à midi, près de la porte +Montmartre, et lui avait dit:</p> + +<p>«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite +chanteuse, mais je vous conduirai à elle... vous la +verrez!»</p> + +<p>Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de +la porte Montmartre, c'était pour le conduire à l'abbaye! +Si le rendez-vous était à midi, c'était pour qu'il +arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert, +lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... +mais ils ne devaient la voir que vers une heure de +l'après-midi, alors qu'elle aurait été crucifiée à neuf +heures du matin!...</p> + +<p>Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son +cerveau à la pensée de cette trahison si misérable. A +ce moment, son regard se reporta sur Fausta et sur +l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé +par ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut +M. Peretti... le meunier dont il avait sauvé les sacs +d'or!...</p> + + +<p>«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse +en présence!...»</p> + +<p>—A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa +dextre menaçante, à genoux! ou je te fais saisir et +attacher sur cette croix!...</p> + +<p>Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête +orgueilleuse dont le calme faisait un étrange contraste +avec le visage du vieillard, bouleversé de fureur... Du +bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait tout au +moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber +ces mots:</p> + +<p>—Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! +Fais-moi mettre à mort si tu l'oses; je ne te précéderai +que de peu dans la tombe; mais tu n'obtiendras +pas de moi la soumission que tu espères!</p> + +<p>Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris. +En prononçant les derniers mots, elle remonta +sans hâte les degrés de marbre et reprit sa place sur +son trône.</p> + +<p>—Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace +de l'hérésie! voilà le frénétique orgueil du +schisme! Gardes!... que cette femme meure!...</p> + +<p>Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et +les hallebardiers de Fausta s'avancèrent précipitamment +sur l'estrade de marbre... Fausta, dans cette +suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas +un geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des +poignards, elle entendit le hurlement de la meute qui +se ruait sur elle...</p> + +<p>Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme +elle avait vécu, en une attitude d'indestructible orgueil, +un homme, d'un bond, venait de se jeter devant +elle...</p> + +<p>Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent +l'effroi de là mort aux multitudes, tirait du fourreau +une longue, large et solide rapière; la pointe de cette +rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de Sixte-Quint +debout sur la dernière marche de l'estrade, et +cet homme disait:</p> + +<p>—Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais, +si vous n'arrêtez cette bande de loups, vous êtes +mort!...</p> + +<p>Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent +net, n'osant plus faire ni un pas ni un geste, car +il était trop évident que l'homme à la rapière n'avait +qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du pape...</p> + +<p>—Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de +joie, d'espoir, de renaissance à la vie, et d'admiration.</p> + +<p>—Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous +frapper le suprême pontife de la Chrétienté!...</p> + +<p>—Aussi vrai que vous osez frapper cette +femme!...</p> + +<p>Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du +pape, tandis que les gardes cherchaient s'ils ne pourraient +le frapper à l'improviste sans danger pour +Sixte.</p> + +<p>—Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera +cette querelle au mieux de ses intérêts!...</p> + +<p>—C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends +pas que les hommes se veuillent à toute force +mêler des intérêts de Dieu... Madame, veuillez descendre... +Pas un geste, vous autres... écartez-vous!... +Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée, +obéissait.) Bien... Gagnez maintenant la porte +de ce pavillon. Vous y êtes?... Attention, vous autres!...</p> + +<p>Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint. +D'un saut, il fut en bas de l'estrade. Vingt poignards +se levèrent; vingt piques ou hallebardes se croisèrent...</p> + +<p>Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans +les foules, c'est-à-dire droit devant lui, sans un mot, +la pointe de l'épée partout à la fois; devant, à gauche, +à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages +retentirent, et, presque dans la même seconde, +le chevalier, sans une blessure, mais son pourpoint +déchiré en deux ou trois endroits, atteignait la porte +du pavillon, se ruait à l'intérieur, et s'enfermait... +barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de +quelques minutes.</p> + +<p>Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui +avaient été placés là pour les cardinaux, et, ramenant +son voile sur son visage, en proie à cette terrible +émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de Chartres, +méditait...</p> + +<p>Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis +qu'au dehors les cris de mort retentissaient plus violents +et que déjà les gardes de Sixte cherchaient à +enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné +au moins une heure de répit, Pardaillan se mit à +frapper sur la porte en criant d'une voix qui couvrit +les hurlements de mort:</p> + +<p>—Un peu de silence, que diable! on ne s'entend +pas! Je veux parler à votre maître!...</p> + +<p>Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, +bientôt, le silence se rétablit par degrés.</p> + +<p>—Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan, +êtes-vous là?</p> + +<p>—Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne +connaissait pas et qui était celle de Rovenni.</p> + +<p>—Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement +rappeler à M. Peretti qu'en certaine circonstance +et en certain moulin il n'a pas eu à se plaindre +de moi...</p> + +<p>—Le service que cet homme nous rendit alors est +aboli par son insolence et ses criminelles menaces +d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal, demandez-lui +si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez +qu'en reconnaissance de ce service passé je lui accorde +une heure pour dire ses prières...</p> + +<p>—Vous avez entendu? gronda Rovenni.</p> + +<p>—Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures +que vous mettrez certainement à défoncer cette +porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent sera envahi, +par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père +tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore +un service que je rends à Sa Sainteté!</p> + +<p>—Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni. +Gardes, enfoncez cette porte!...</p> + +<p>Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta +court.</p> + +<p>—J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace +incarnée. Au moulin de la butte Saint-Roch, il +a accompli des prodiges. Partons! Rovenni, je vous +attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous +gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites +à vos compagnons qu'il y a pour tous indulgence +plénière... sans compter le reste. Quant à vous, vous +savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il +serait horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la +douleur de voir les meilleurs d'entre les nôtres égorgés +par des truands!... »</p> + +<p>Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.</p> + +<p>—Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...</p> + +<p>—Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit +Pardaillan.</p> + +<p>—Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule +vengeance que je veuille exercer contre vous. Adieu. +Si les hasards de votre vie aventureuse vous conduisent +un jour à Rome et que je sois encore de ce +monde, venez sans crainte frapper aux portes du Vatican. +A défaut de Sixte-Quint, vous y trouverez sûrement +M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...</p> + +<p>—Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie +votre bénédiction, mais avec plus de plaisir encore +l'invitation de M. Peretti, que j'ai toujours considéré +comme un très habile homme!</p> + +<p>—Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, +ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, +tandis que le choeur des schismatiques +enfin réconciliés, Rovenni en tête, entonnait avec plus +d'ardeur que jamais le <i>Domine, salvum fac pontificem</i>...</p> + +<p>En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but +de Sixte-Quint était atteint: il venait de détruire le +schisme en le frappant au coeur même.</p> + +<p>Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan, +n'entendant plus rien, se hasarda à démolir en +partie les fortifications qu'il avait élevées dans le +pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que l'esplanade +et l'estrade étaient également vides. Alors, il +sortit, inspecta l'étendue du terrain de culture et ne +vit plus personne.</p> + +<p>Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de +la croix couchée sur le sol... la croix sur laquelle +Fausta avait fait attacher Violetta par Belgodère.</p> + +<p>—Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. +Pourquoi un tel supplice. Elle n'est coupable que +d'être trop jolie...</p> + +<p>Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme +extraordinaire semblait n'éprouver aucune émotion +ni des scènes tragiques qui venaient de se dérouler, +ni du danger auquel elle venait d'échapper.</p> + +<p>Fausta le considéra quelques instants, cherchant +peut-être à percer du regard cette enveloppe d'ironie +et d'insouciance, qui masquait la physionomie du +chevalier.</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?</p> + +<p>Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons +du soleil mettaient à ce moment une sorte d'auréole.</p> + +<p>—Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si +nous sortons de la folie furieuse des hérésies, des +mises en croix, si nous échappons au cauchemar +devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre +(il montrait les cadavres de Léonore et de Farnèse), +si nous rentrons enfin dans le naturel, je vous répondrai +seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on allait +tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de +mort sur un être sans défense, et, sans me demander +ni pourquoi ni comment, je me suis trouvé le fer au +poing devant les fauves...</p> + +<p>—Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se +fût trouvée à ma place, vous l'eussiez défendue.</p> + +<p>—Sans doute! dit Pardaillan.</p> + +<p>Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher +la pâleur qui envahissait son visage.</p> + +<p>—Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous +me permettre de vous poser à mon tour une +question?... Oui?... La voici: pourquoi le sire de +Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui +à midi, près de la porte Montmartre?...</p> + +<p>—Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit +Fausta avec calme; parce que Maurevert devait vous +amener ici à un moment où mon triomphe était +assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez +été enveloppé ici par des gens de Guise; et, +qu'enfin je devais sortir de ce couvent laissant votre +cadavre près de ces deux corps...</p> + +<p>Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur +se déchaîna la furieuse envie de sauter sur cette +femme, et de lui écraser la tête comme à une vipère...</p> + +<p>Pendant quelques secondes, Fausta put croire que +Pardaillan allait la tuer... Pourtant, il ne bougeait +pas... il ne faisait pas un geste... Sa figure reprit son +apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan +se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, +répondit:</p> + +<p>—Je suis vraiment au regret, madame, que vos +voeux n'aient pas été mieux accueillis par le Ciel. +Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi +que ce soit?</p> + +<p>Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il +n'avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette +générosité simple et souriante, qui lui apparut comme +un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses +cils.</p> + +<p>Une force inconnue la poussait vers cet homme +qu'elle eût voulu tuer et qu'elle adorait. Le souvenir +de la cathédrale de Chartres passa comme la foudre +dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:</p> + +<p>«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au +monde, vivante toujours dans mon coeur! Et vous, +je ne vous aime ni jamais ne vous aimerai...»</p> + +<p>Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se +figèrent sur ses lèvres blanches. Elle demeura glacée +dans son attitude d'orgueil... Et la haine, avec la +honte de sa défaite, une fois de plus triompha en +elle.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, +j'aurais en effet un dernier service à vous demander: +je crains que le départ des gens de Sixte ne soit un +piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais +pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas +m'accompagner jusque dans Paris?...</p> + +<p>—Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. +Veuillez donc m'attendre devant le portail de +cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans quelques +instants...</p> + +<p>Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais +sans s'incliner; puis, d'un pas tranquille, sans retourner +la tête, il s'éloigna et traversa le terrain de +culture.</p> + +<p>Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit +les deux corps abattus près de la croix: Farnèse et +Léonore enlacés dans l'étreinte du suprême baiser +qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper +ses lèvres.</p> + +<p>«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la +trahison, murmura-t-elle. Quant aux autres, quant à +ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces fous, +trois fois fous...»</p> + +<p>A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, +parut, toute pâle et tremblante.</p> + +<p>—Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... +nous sommes vaincues!...</p> + +<p>—Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. +Est-ce que je puis être vaincue!... Allons, ma pauvre +fille, la terreur vous fait perdre l'esprit. Mais, moi, je +ne perds pas la mémoire de ce que je dois... Vous +m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un +incident recule de quelques jours l'exécution de +mes projets. Envoyez donc quelqu'un à mon palais +dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera +remise...</p> + +<p>Claudine s'inclina avec un cri de joie:</p> + +<p>—Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, +vous êtes la générosité!</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je +sais seulement payer mes dettes, d'argent, d'amitié... +ou de haine. Prenez soin de ces deux corps et veillez +à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...</p> + +<p>Fausta se dirigea alors vers l'appartement de +l'abbesse qui l'aida elle-même à se dévêtir de son +lourd et splendide costume, à la fois religieux +et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail +de l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.</p> + +<p>La litière, qui avait amené le prince Farnèse et +maître Claude, était toujours là. Le cheval de l'homme, +qui était venu les chercher, était attaché à un anneau. +Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans +la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que +l'on fut hors des murs, Fausta, par une fente des +rideaux, tint son regard fixé sur le chevalier, qui se +tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il, oserait-il +entrer dans Paris?...</p> + +<p>On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, +et passa sous la voûte. Alors, Fausta, un éclair +de joie aux yeux, retomba sur les coussins en murmurant:</p> + +<p>«L'insensé!...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>MAUREVERT</h3> + +<p>Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la +colline, il avait regardé au loin et inspecté les abords +de la porte Montmartre. L'heure que Maurevert lui +avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait +pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui +s'était passé à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris +de ne pas apercevoir Maurevert.</p> + +<p>Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre +la rue Montmartre. Au moment où il disparaissait +sous la voûte, une tête pâle surgit d'entre les touffes +d'un buisson, deux yeux flamboyants l'escortèrent +quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite, +demeura immobile, agité par un tressaillement de +joie sauvage.</p> + +<p>C'était Maurevert...</p> + +<p>Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:</p> + +<p>«L'insensé!...»</p> + +<p>Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y +avait rempli la besogne d'espionnage que Guise lui +avait confiée. Puis, une fois en possession de renseignements +précis sur la garnison du château, sur les +habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un +coup de main à tenter contre la personne et l'entourage +du roi, il avait repris le chemin de Paris de +façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux environs +de la porte Montmartre.</p> + +<p>Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain +matin, il s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand +il fut habillé, revêtu de sa cotte de mailles sous le +pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le pourpoint, +quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre +heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place +et, étant sorti, il gagna directement la porte Montmartre +et choisit un endroit d'où il pouvait tout voir +sans être vu.</p> + +<p>S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se +ménagea une ouverture à travers les feuillages épais, +et dès lors ne bougea plus, son regard fixé sur la +porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à compter +le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait +la scène...</p> + +<p>Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant... +et lui, marchant à leur rencontre, le visage empreint +d'une gravité convenable, et disant:</p> + +<p>«Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à +midi, je me trouverais ici... m'y voici! Je vous ai +promis que vous verriez aujourd'hui celle que vous +cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...»</p> + +<p>Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye... +il y entrait... et là, que se passerait-il? Il ne savait +pas... Mais, ce qu'il savait bien, c'est que Fausta avait +dû préparer un traquenard où Pardaillan devait succomber.</p> + +<p>A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et +faillit jeter un cri: trois hommes venaient de sortir +de la porte Montmartre et s'élançaient vers l'abbaye!...</p> + +<p>Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était +Pardaillan et Charles d'Angoulême; quant au troisième, +il ne le connaissait pas, et c'est à peine d'ailleurs +s'il le vit...</p> + +<p>Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce +qu'il entrevoyait. Si Pardaillan se montrait à cette, +heure, bien avant le rendez-vous, ce n'était pas pour +le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette +abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était +donc prévenu!...</p> + +<p>«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, +c'est à devenir fou! Le démon m'échapperait encore!...»</p> + +<p>Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme +Pardaillan avait disparu, il se leva, sortit de sa cachette +et à son tour s'élança vers l'abbaye.</p> + +<p>Lorsque deux heures plus tard il redescendit les +pentes de Montmartre, Maurevert pleurait... La secousse +était terrible. Il se sentait faible comme un +enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...</p> + +<p>Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans +ce buisson où il s'était abrité le matin? Qu'espérait-il +encore?... Tout à coup, il aperçut Pardaillan, escortant +la litière de Fausta!</p> + +<p>Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et +Pardaillan rentraient ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan +franchir la porte, il rentra dans Paris; un +héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre +de son cheval, sauta en selle, et, ventre à +terre, prit le chemin de l'hôtel de Guise.</p> + +<p>Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert +écarta violemment gardes et domestiques, ouvrit +la porte, s'avança vers Guise stupéfait, et dit:</p> + +<p>—Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!</p> + +<p>Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces +mots.</p> + +<p>—Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi +acharné, celui à qui vous devez votre défaite de Chartres, +vient d'entrer dans Paris...</p> + +<p>—Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.</p> + +<p>—Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, +Maurevert, précise: quand, comment l'as-tu rencontré?... +Et d'abord, depuis quand es-tu de retour?...</p> + +<p>—Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais +ici lorsque je vis Pardaillan qui cheminait le plus +paisiblement du monde, venait de la porte Montmartre +qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur, +vous pouvez croire que j'ai dû me faire violence pour +ne pas provoquer sur-le-champ ce démon... mais j'ai +pensé que ce gibier vous appartenait...</p> + +<p>Guise grinça des dents. Cette insolente audace de +Pardaillan pénétrant dans Paris en plein jour et sans +se donner la peine de se cacher l'humiliait et l'exaspérait.</p> + +<p>A ce moment, un valet de chambre du duc entra et +annonça:</p> + +<p>—Un homme est là, chargé d'un important message +de Mme la princesse Fausta.</p> + +<p>Maurevert recula de quelques pas en frémissant. +Si le duc connaissait ses secrètes accointances avec +Fausta, il était perdu. Guise avait fait un signe. +L'homme annoncé pénétra dans la pièce et s'inclina +devant le duc.</p> + +<p>—Parle! dit celui-ci.</p> + +<p>—Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse +est sortie ce matin de Paris pour une affaire +que j'ignore. Selon la coutume, divers serviteurs +étaient échelonnés de distance en distance sur le +trajet que devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un +ordre à recevoir. J'étais posté près de la porte Montmartre +(Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu revenir +la litière de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas +bougé. Mais, lorsque la litière est passée près de moi, +j'ai vu les rideaux s'entrouvrir, et ce papier roulé en +boule est tombé à mes pieds, en même temps que ces +mots me parvenaient: Hôtel de Guise!... Alors, je +suis venu, monseigneur, et voici le papier...</p> + +<p>Guise déroula rapidement le papier, et lut ces +mots:</p> + +<p>«Faites cerner la Cité: j'y conduis Pardaillan!...»</p> + +<p>—Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'écria +Guise. En chasse donc!... Bussi, prends cent hommes +au Châtelet, postes-en cinquante au pont Notre-Dame, +et cinquante au Petit-Pont!... Maineville, +prends cent hommes à l'Arsenal: cinquante au pont +aux Changeurs, cinquante au pont Saint-Michel... +Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu +mettras cinquante au nouveau pont, et cinquante au +pont des Colombes. Moi, je vais me poster sur le +parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde +ici. Le drôle est dans la Cité... Dusse-je démolir l'île +entière, cette fois il ne m'échappera pas!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ</h3> + +<p>Pendant que le duc de Guise mettait sur pied près +de quatre cents gens d'armes pour s'emparer d'un +seul homme, que devenait le chevalier de Pardaillan, +cause involontaire de toute cette émotion?</p> + +<p>Pardaillan avait traversé Paris, chevauchant toujours +à une quinzaine de pas devant la litière de +Fausta. Il était entré dans la Cité et avait fini par +s'arrêter devant la sinistre maison de fer. Il sauta +en bas de sa monture et tendit le bras pour que +Fausta pût s'y appuyer en descendant de sa litière.</p> + +<p>Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit. +Fausta regarda fixement Pardaillan.</p> + +<p>—Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer +quelques instants en mon logis?</p> + +<p>Une seconde, Pardaillan fut tenté de pousser la +bravade jusqu'au bout; mais, décidément, le souvenir +assez hideux de la nasse en treillis de fer ne lui inspirait +que des réflexions de défiance.</p> + +<p>—Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long, +je connais déjà l'intérieur de ce magnifique palais, je +ne gagnerais donc rien à une nouvelle visite, et, d'ailleurs, +depuis certaine aventure qui m'arriva justement +dans une maison de la Cité, vous n'avez pas +idée comme j'ai horreur d'être enfermé; c'est à un +tel point que je passe maintenant mes nuits à la +belle étoile... Que dois-je faire de ce cheval?</p> + +<p>—Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amitié, +du moins en souvenir de moi.</p> + +<p>Pardaillan attacha la bête à un anneau et répondit:</p> + +<p>—Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme +sans maison ni écurie... J'ai déjà une monture +équipée; si j'acceptais celle que vous voulez bien +m'offrir, je serais forcé de la laisser mourir de faim. +Sur ce, madame, daignez me permettre de prendre +congé...</p> + +<p>—Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta. +Adieu, et soyez remercié!...</p> + +<p>Pardaillan s'inclina profondément, tandis que +Fausta rentrait à l'intérieur de son palais.</p> + +<p>Pardaillan longeait sans hâte maintenant les bords +du fleuve, et ce fut ainsi qu'il parvint non loin du +pont Notre-Dame, au moment même où une troupe +d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce +pont.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous, +à tout hasard! »</p> + +<p>Il fit donc un crochet à gauche et parvint dans la +rue de la Juiverie, d'où il put constater que le pont +Notre-Dame était gardé. Il était d'ailleurs bien loin +de supposer que c'était à lui qu'on en voulait. Il fit +volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea +vers le Petit-Pont. A cent pas il s'arrêta. Là encore, +il y avait une troupe de cavaliers, et la chaîne était +tendue!</p> + +<p>Sans autre inquiétude que celle du temps perdu, il +se dirigea donc vers la rue de la Barillerie; de ce +côté, il pourrait déboucher soit sur le quai de la +Mégisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la +rue de la Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut +pas sans frémissement que le chevalier vit ces deux +pont également barrés.</p> + +<p>Enfin, lorsqu'il eut constaté qu'il n'y avait pas +davantage moyen de passer par le pont aux Colombes, +ni même par les échafaudages des constructions +du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il était prisonnier +dans la Cité.</p> + +<p>Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des +hommes d'armes s'étaient détachés et s'échelonnaient +de façon à former une haie.</p> + +<p>A ce moment même, Pardaillan s'aperçut que, de +toutes parts, ces troupes pénétraient dans les rues +de la Cité... Non seulement, il était cerné, mais il allait +être reconnu!...</p> + +<p>Il était évident qu'on traquait quelqu'un.</p> + +<p>Une foule s'amassait peu à peu pour voir saisir et +peut-être pendre ou brûler les individus recherchés.</p> + +<p>Pardaillan marchait, poussé par ce flot humain qui +montait et débordait. Et ce fut à ce moment qu'il +entendit prononcer son nom. Son nom prononcé +d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opération +le fut ensuite par un autre, puis par un autre +encore!...</p> + +<p>Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'était lui +qu'on recherchait! C'était pour lui que la Cité était +envahie, c'était contre lui que retentissaient les cris +de mort!...</p> + +<p>Il jeta un regard à droite, à gauche, devant et +derrière. Devant, c'était une troupe qui s'avançait +lentement, s'arrêtant de logis en logis. Derrière, +c'était une troupe pareille devant laquelle il fuyait. +A gauche, c'était les maisons de la rue de la Calandre, +avec des gens penchés aux fenêtres. A droite, +enfin, c'était un terrain vague, pelé, galeux, à l'herbe +rare, au fond duquel se dressait l'arrière-bâtisse du +Marché-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague, +s'élevait une maison solitaire aux fenêtres hermétiquement +closes.</p> + +<p>Mais, de son coup d'oeil sûr et prompt, Pardaillan +remarqua aussitôt que, si les fenêtres de ce logis +étaient fermées, il n'en était pas de même de la porte, +qui était entrebâillée... Il s'y dirigea de son pas le +plus tranquille. La situation était affreuse... Et, de +l'effort qu'il faisait pour paraître paisible et ne pas +se précipiter, Pardaillan sentait la sueur couler de +son front à grosses gouttes... Mais il s'était trouvé +déjà à plus d'une aventure de ce genre et savait +conserver une allure et un visage de sang-froid, alors +même que son coeur battait la chamade.</p> + +<p>Au moment où il atteignait la porte entrebâillée de +cette singulière maison, les gens d'en face le virent de +leurs fenêtres et lui crièrent;</p> + +<p>—Prenez garde! N'entrez pas!...</p> + +<p>Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte, +pénétra dans une sorte de vestibule, et, ayant tranquillement +poussé la porte derrière lui, cria;</p> + +<p>—Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...</p> + +<p>Aucune réponse ne lui parvint. Alors, il se décida à +ouvrir; il se trouva dans une pièce assez vaste, garnie +de quelques meubles d'aspect sévère; pour tout +ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.</p> + +<p>«C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame, +songea Pardaillan. Si ce brave prêtre rentre, je suppose +qu'il ne me trahira pas...»</p> + +<p>Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua +qu'une épaisse couche de poussière couvrait +les meubles. Il y avait d'ailleurs un certain désordre +dans cette pièce. Il y régnait une atmosphère de +moisi...</p> + +<p>Pardaillan sentait une sorte d'angoisse étreindre +son coeur. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pesante +tristesse qui semblait descendre des murs nus +de cette pièce, il se secoua et alla pousser une porte +par où il pénétra dans une chambre voisine. Cette +chambre était plus claire que la première. En effet, +dans la pièce qu'il venait de quitter, les fenêtres fermées +ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.</p> + +<p>Dans celle où il venait d'entrer, il n'y avait pas de +fenêtre, mais un oeil-de-boeuf placé très haut et que, +du dehors, on ne pouvait certainement pas atteindre. +La lumière arrivait par là sans obstacle.</p> + +<p>«Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'étouffais! +C'est sans doute l'oratoire de ce chanoine... ici, au +contraire, devait être son lieu de récréation...»</p> + +<p>Comme il murmurait ces mots, son regard tomba +sur un certain nombre d'objets qui garnissaient les +murs. Car si, dans la première pièce, il n'y avait aux +murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles +étaient très ornées... Mais ces ornements firent pâlir le +chevalier.</p> + +<p>C'était toute une collection de haches. C'étaient des +couteaux d'une certaine forme, larges et effilés +comme des couteaux de boucher. C'étaient des masses +de fer, hérissées de clous. C'étaient des paquets +de corde accrochés en bon ordre. C'étaient enfin de +bizarres instruments, des pinces, des tenailles. Tout +cela méthodiquement rangé, et d'ailleurs couvert +d'une épaisse couche de poussière.</p> + +<p>Pardaillan se sentit tressaillir, et un étrange malaise +s'empara de lui. Sur une table, au milieu de +cette pièce, quelques parchemins étaient demeurés.</p> + +<p>A ce moment, un murmure confus de la foule se +rapprocha de la maison solitaire. Mais Pardaillan +n'entendait rien... Il s'approcha de la table poussiéreuse +sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient +l'un sur l'autre une trentaine de parchemins... +Et, ayant jeté les yeux sur celui de ces parchemins +qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait le sceau +de la grande prévôté.</p> + +<p>Sous la poussière, il put déchiffrer les premiers +mots... Et, alors, il recula, pris d'un frisson... La maison +solitaire et triste venait de lui révéler son secret!... +Ces parchemins, c'étaient des ordres d'exécution! +Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'étaient +des instruments de supplice! Cette maison, c'était le +logis du bourreau!</p> + +<p>Comme il reculait, frémissant, n'ayant plus qu'une +idée: sortir... comme il atteignait le vestibule, des +coups violents ébranlèrent la porte d'entrée, et une +voix, dehors, dominant le tumulte, cria:</p> + +<p>—Il est là, monseigneur! Nous le tenons!</p> + +<p>Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...</p> + +<p>—Qu'on cerne cette maison! commanda une autre +voix, que le chevalier reconnut pour être celle de +Guise.</p> + +<p>Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle était +solide, heureusement. Il comprit qu'il avait quelques +minutes devant lui pour prendre une décision. D'un +bond, il fut dans la pièce où il était entré d'abord, +courut à la fenêtre, leva le châssis, et, par une fente +des lourds volets fermés, put voir ce qui se passait +dehors:</p> + +<p>Guise à cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers. +Devant la porte, une vingtaine de gens d'armes qui +soulevaient un madrier pour s'en servir comme d'un +bélier. Maurevert était là!... C'était lui qui dirigeait +l'opération.</p> + +<p>Près de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et +Maineville, Derrière cette troupe de cavaliers, c'était +la foule...</p> + +<p>Pardaillan revint dans le vestibule au moment où +un grand cri, dehors, saluait un coup de madrier +qui venait de fendre la porte du haut en bas.</p> + +<p>—Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser +ici mes os... Et quand je pense que ce Maurevert...</p> + +<p>Il s'arrêta court, les poings crispés; une pâleur de +désespoir s'étendit sur son visage...</p> + +<p>Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une +étroite pièce qui servait de cuisine à la servante du +bourreau. La cuisine s'ouvrait sur une cour entourée +de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se +dressait une échelle.</p> + +<p>Pardaillan monta. De la tête, il dépassa la crête du +mur... Il vit alors qu'il dominait une infecte et étroite +ruelle, un boyau qui se subdivisait en deux brandies +dont l'une faisait communiquer la rue de la Calandre +avec le Marché-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire +à ce dernier, s'enfonçait vers Notre-Dame et contournait +le parvis pour aboutir à la Seine.</p> + +<p>Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit +aussi qu'une dizaine de gens d'armes gardaient la +ruelle. Alors, il redescendit, rentra dans la maison du +bourreau, et, quelques instants après, reparut, une +hache à la main. Presque aussitôt il se trouva de +nouveau en haut de l'échelle.</p> + +<p>A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse +clameur s'éleva: la porte était défoncée; les +troupes de Guise se ruaient dans la maison... mais +Maurevert n'était pas entré!... Derrière lui, Pardaillan +entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte +des pas précipités...</p> + +<p>—A mort! hurlait la foule.</p> + +<p>Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...</p> + +<p>—Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.</p> + +<p>Les gardes postés là, un instant stupéfaits, cherchèrent +à se réunir, et déjà Pardaillan se ruait sur +le groupe, la hache levée s'abattit, toute rouge, une +trouée se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de +mourir, fonce à travers la meute, Pardaillan passa...</p> + +<p>D'un bond, il s'écarta, se rua en avant, et, se retournant +tout à coup, lança sa hache à toute volée... +Trois hommes tombèrent, blessés ou morts...</p> + +<p>—Alerte! alerte! vociféraient les gardes.</p> + +<p>En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la +Calandre envahissaient la ruelle; du haut du mur de +la maison de Claude, d'autres se lançaient... Le boyau, +en quelques secondes, fut rempli de gens qui se heurtaient, +se pressaient, s'étouffaient...</p> + +<p>Pardaillan s'était élancé d'un bon pas. Il avait mis +l'épée à la main, et marchait droit devant lui, sans +tourner la tête...</p> + +<p>Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la +meute hurlante, Pardaillan déboucha tout à coup derrière +Notre-Dame. La meute était sur ses talons, il +sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se +disait:</p> + +<p>—Si je fais un faux pas, si je m'arrête, si je me +retourne, je suis mort!</p> + +<p>Et, pourtant, il fallait que cela finît!... La Cité tout +entière était cernée; les berges gardées... ou aller?... +Il n'avait qu'une ressource unique: descendre sur +une berge, et passer coûte que coûte, se jeter dans la +Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pût-il même +se jeter à l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris +aussitôt!...</p> + +<p>Comme il débouchait du boyau dont l'étroitesse +même l'avait sauvé, il comprit que, sur cet espace +plus large, il allait être enveloppé par les poursuivants +et qu'il allait tomber là, avec cette dernière espérance +de se faire tuer plutôt que de retomber aux mains +de Guise et de Maurevert... Le désespoir l'envahit.</p> + +<p>Dans ce suprême regard d'adieu au monde qu'il +jetait autour de lui, il se vit devant une maison +sinistre à la porte de fer. Le palais Fausta!... Il +était venu mourir devant le palais de Fausta!...</p> + +<p>Un éclat de rire insensé gronda sur ses lèvres blanches, +et il fit un dernier bond vers l'auberge du +Pressoir-de-Fer, escalada les marches, renversa a +coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient +le passage, et, toujours droit devant lui, de +pièce en pièce, il fonça... sans savoir, éperdu, enragé +de mourir avant Maurevert!...</p> + +<p>Dans le même moment, l'auberge fut pleine de +tumulte... Les poursuivants s'y jetaient tous ensemble... +De pièce en pièce, les hurlements frénétiques +poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui était +impossible... déjà, il avait senti les rapières ou les +piques des plus avancés le heurter... Une clameur de +mort, sinistre, affreuse, emplit ses oreilles... et, acculé +dans la dernière pièce de l'auberge, continuant sa +course éperdue, il vit une fenêtre ouverte, l'enjamba... +sauta dans le vide!...</p> + +<p>A la fenêtre, des coups d'arquebuse éclatèrent. +Quelques instants, l'auberge fut pleine de vociférations, +puis toute cette foule reflua, l'auberge se vida +rapidement, et tous se précipitèrent au bord de l'eau.</p> + +<p>A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide, +sa dague à la main. Derrière lui, le duc de Guise +survint et gronda:</p> + +<p>—Où est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrêté?...</p> + +<p>—Monseigneur, cria un officier, des bords de la +Seine, le sire de Pardaillan s'est jeté dans la Seine; +il est d'ailleurs blessé.</p> + +<p>—Qu'on détache toutes ces barques, ordonna +Guise; qu'on surveille le fleuve, et, dès que l'homme +apparaîtra, un bon coup d'arquebuse dans la tête!...</p> + +<p>Et, se tournant vers Maurevert:</p> + +<p>—Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!</p> + +<p>Maurevert ne répondit pas. Un sourire crispa ses +lèvres, et, l'un des premiers, il se jeta dans une barque +avec trois ou quatre hommes armés d'arquebuses. +Quelques secondes après la chute, ou plutôt le +saut de Pardaillan, la Seine était sillonnée de barques, +tandis que, sur les rives, la foule attendait. Trois ou +quatre cents hommes étaient prêts a faire feu sur +Pardaillan dès qu'il se montrerait à la surface de +l'eau.</p> + +<p>Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut +évident pour tous qu'il s'était noyé et que son corps +roulé par le courant avait dû aller se perdre plus +loin.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE</h3> + +<p>Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fenêtre de l'auberge, +ne se doutait pas qu'elle donnait sur la Seine. En se +sentant s'enfoncer dans l'eau, la pensée lui vint qu'il +pourrait peut-être essayer de remonter le courant et +de prendre pied sur les berges de l'île Notre-Dame +(île Saint-Louis).</p> + +<p>Mais, dans cette rapide seconde où l'eau bourdonnait +dans ses oreilles, où ses vêtements collés à son +corps le paralysaient, et où déjà la nécessité de remonter +respirer lui apparaissait imminente et terrible, +car, remonter à la surface, c'était courir au-devant +des balles, dans cette seconde, disons-nous, ses mouvements +devinrent désordonnés; de tout son effort, +il lutta à la fois contre le courant qui l'entraînait et +contre la poussée naturelle de bas en haut; il suffoquait; +il tournoyait sur lui-même, pris dans le remous +du fleuve venant se briser à cette pointe de la Cité... +Bientôt, la respiration lui manqua... et il étendit les +bras, dans un dernier spasme...</p> + +<p>Dans cet instant, il éprouva le violent tressaillement +de l'homme qui va mourir et qui entrevoit un moyen +de salut... En effet, dans ce mouvement suprême que +ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispée +venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi... +c'était un poteau enfoncé dans le fleuve... Ses doigts +raidis s'amarrèrent à cette chose, et, tout aussitôt, il +s'y cramponna... En même temps, il se laissa remonter, +se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou +de cette poutre, et l'instant d'après, toujours cramponné +à la poutre, il émergea...</p> + +<p>Son premier regard fut pour chercher la fenêtre +d'où il s'était jeté et essayer une dernière défense... +Mais il ne vit rien au-dessus de sa tête... rien qu'un +plancher de bois...</p> + +<p>Pardaillan étouffa un rugissement de joie; il comprit +que, dans la lutte contre le courant, il s'était jeté +sous la prison du palais Fausta! sous cette pièce +où il y avait un trou par où Fausta faisait jeter dans +l'eau les cadavres des condamnés! Au même moment, +il aperçut un treillis de fer... la nasse où il +avait failli périr!...</p> + +<p>Pardaillan se hissa le long de la poutre à laquelle +il s'était accroché, sortit complètement de l'eau, et +s'assit sur la première bifurcation de poteaux. Il était +sauvé...</p> + +<p>Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les +cris de ceux qui le cherchaient et à qui, naturellement, +l'idée ne pouvait venir de remonter le courant... +En effet, peu à peu, les cris s'éloignèrent. Pardaillan +eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frappé +par une idée qui lui traversait le cerveau.</p> + +<p>En effet, il se doutait bien que la Seine allait être +surveillée dans son cours et sur ses berges, et qu'il +lui serait très difficile de s'éloigner du refuge où il +se trouvait. D'autre part, la pensée pouvait parfaitement +venir à ceux qui le cherchaient de venir voir +sous ce plancher qui surplombait la Seine. Et comme, +chez lui, l'exécution suivait toujours de près la pensée, +Pardaillan, de poutre en poutre, gagna le treillis +de fer... la nasse de Fausta.</p> + +<p>Il constata que le panneau qui formait ouverture +était relevé; il l'était sans doute depuis le jour où +l'on avait ouvert le passage aux cadavres... Redescendant +le long du treillis avec la fermeté d'une résolution +bien arrêtée, il plongea, et, bientôt, se retrouva +dans l'intérieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en +haut, jusqu'au plancher même.</p> + +<p>Cramponné d'un bras à la poutre à laquelle il +s'accrochait, de l'autre bras allongé, il parvint à soulever +la trappe qui fermait le trou carré. Alors, il +se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par +un tour de force musculaire. Quelques secondes plus +tard, il était dans la pièce où il s'était battu contre +les gens de Fausta, dans la salie des supplices. Elle +était obscure, silencieuse...</p> + +<p>La première pensée de Pardaillan fut de refermer +la trappe. Puis il se secoua, s'ébroua, se défit de son +pourpoint, prit toutes les mesures propres à le sécher +autant qu'il était possible de le faire en pareille +situation.</p> + +<p>Plusieurs heures se passèrent ainsi... Pardaillan +rhabillé, à peu près séché, commençait à sentir la +faim le gagner. En effet, sorti le matin de bonne +heure de la Devinière, il n'avait rien pris de la journée.</p> + +<p>La nuit vint. Dans le mystérieux palais, aucun +bruit ne se faisait entendre. Deux plans se présentaient +au chevalier. Le premier, c'était de profiter de +la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord. +Le deuxième, c'était purement et simplement sortir +du palais Fausta par la porte. S'il ne restait là que +quelques domestiques, Pardaillan se faisait fort de +les obliger à ouvrir cette porte! Il attendit donc +deux ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le +décida à agir.</p> + +<p>Se mettant donc en marche, sur la pointe des +pieds, il gagna la porte de la salle des supplices. Elle +était ouverte... Pardaillan traversa cette pièce qui +ressemblait à l'avant-cachot de la mort... Après quoi, +il se trouva dans une galerie qu'il se mit à suivre.</p> + +<p>Cependant, il était plongé dans une obscurité profonde +et marchait vers une vague de lumière, qu'il +apercevait à une quinzaine de pas devant lui, dans +la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumière, il +s'aperçut qu'il venait de l'entrebâillement d'un double +rideau de velours qui formait une large baie, ouverte +à cet endroit. Pardaillan glissa un regard par cet +entrebâillement, et vit une vaste salle, éclairée par +quelques flambeaux, allumés de place en place.</p> + +<p>Cette salle, il la reconnut aussitôt... C'était la +magnifique pièce aux colonnades, aux statues, aux +torchères d'or... la salle du trône!...</p> + +<p>Il allait s'éloigner et continuer son excursion, lorsqu'il +demeura cloué sur place... Il lui semblait qu'il +venait d'entendre comme un léger bruit de pas.</p> + +<p>Ce bruit venait de la grande salle du trône. Pardaillan +colla son oeil à la fente des rideaux, et aperçut +une sorte de fantôme vêtu de blanc qui marchait, +ou plutôt glissait d'un pas majestueux.</p> + +<p>«Fausta!»</p> + +<p>C'était Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme +à son habitude. Derrière elle, venait un homme qui, +en entrant dans la salle, laissa retomber le manteau +dont il se couvrait à demi le visage.</p> + +<p>«Le duc de Guise!»</p> + +<p>Fausta s'était arrêtée vers le milieu de la salle, et, +prenant place dans un fauteuil, avait indiqué un siège +à Guise, qui s'assit lui-même.</p> + +<p>«Voilà donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya, +voilà la femme qui a voulu me tuer à chacune +de nos rencontres... et aujourd'hui même! Voici +l'homme qui a jeté une meute à mes trousses et a +bouleversé la Cité pour me faire assassiner!... Je les +tiens là, tous deux... ils sont seuls... Si je me montrais +tout à coup, et si, profitant de leur stupeur, je +les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce +pas mon droit?»</p> + + +<p>Pardaillan tourmentait le manche de son poignard. +Mais, bientôt sa physionomie s'apaisa, sa main +retomba, et, pensif, il murmura:</p> + +<p>«Ce serait mon droit peut-être... mais, alors, j'aurais +mérité ce mot dont Guise m'a souffleté rue Saint-Denis... +je serais un lâche! Non, ce n'est pas ainsi +que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir... +Il en mourra. Je l'ai juré... mais il faut qu'il +sache qu'un Pardaillan ne frappe pas à l'improviste, +et par derrière!...»</p> + +<p>Fausta, au moment où elle avait quitté Pardaillan, +sur le seuil de son palais, avait pu, à une lointaine +rumeur, se douter que Guise avait bien pris ses précautions +contre Pardaillan.</p> + +<p>Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court +répit dans la douleur affreuse qu'elle était parvenue +jusque-là à cacher sous un visage immuable. Mais, +à peine fut-elle enfermée, verrouillée dans sa chambre, +seule, sa physionomie se décomposa, et des imprécations +tordirent ses lèvres. Tout ce que la rage et la +fureur à leur paroxysme peuvent suggérer à un esprit +affolé de blasphèmes, de menaces, de projets hideux, +Fausta le jura dans sa pensée, Fausta le bégaya en +paroles rauques.</p> + +<p>Elle s'était jetée tout habillée sur son lit, et la +tête dans les dentelles des oreillers qu'elle déchirait +de ses ongles et de ses dents, elle luttait contre la +crise de désespoir qui s'abattait sur elle et la terrassait. +Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnèse, de +Violetta, de Pardaillan se succédaient parmi des cris +inarticulés, des invectives, des larmes, des gestes de +folie...</p> + +<p>Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le +matin même, tremblaient devant elle, il avait suffi que +Sixte apparût pour qu'ils tournassent contre elle les +épées qu'elle avait solennellement distribuées en les +bénissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient à ses +pieds!... avec quelle lâche ardeur ils avaient entonné +le <i>Domine, salvum fac Sixtum</i>...</p> + +<p>Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota, +se tordit dans la crise.</p> + +<p>Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte à goutte.</p> + +<p>Fausta redevint plus femme, peut-être, et, rejetée +du rang des anges, reprit sa place dans l'humanité. +Lorsqu'elle remonta de cette descente aux enfers, +Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle +songea à l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement +établir:</p> + +<p>Elle venait de subir une défaite: elle perdait du +coup toute possibilité de réaliser son rêve. Jamais +elle ne serait à Rome la grande prêtresse reprenant la +tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait +être la papesse, elle pouvait, elle devait être reine...</p> + +<p>Reine de France, c'était encore un magnifique et +rutilant hochet, pour une imagination pareille! Reine +de France par Guise, roi de France!... Et, plus tard, +peut-être, reine absolue par la mort de Guise!...</p> + +<p>D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moitié +de la royauté. Puis, la mort de Guise lui donnant la +royauté tout entière. Et, en attendant, c'était la vengeance +assurée!... Avec Guise, avec Alexandre Farnèse, +elle entreprenait la conquête de l'Italie, enfermait le +pape dans Rome, ne lui laissant qu'une puissance illusoire... +tout le rêve de Machiavel, de César Borgia, +de tant de penseurs et de tant de reîtres conquérants.</p> + +<p>Elle sauta à bas de son lit, s'assit devant une +glace, chef-d'oeuvre des fabriques de Venise, et, pendant +une heure, par des lotions réitérées, par le +secours des fards auxquels elle recourait bien rarement, +s'étudia à effacer de son visage ravagé jusqu'à +la moindre trace de larmes.</p> + +<p>Lorsqu'elle y fut parvenue, elle écrivit une lettre +qui fut aussitôt portée à l'hôtel de Guise. Deux heures +plus tard, le duc, de Guise était au palais de Fausta.</p> + +<p>—Je vous écoute, madame, dit le duc de Guise +lorsqu'il eut pris place dans le fauteuil que Fausta +venait de lui désigner. Mais, avant de commencer ce +grave entretien, peut-être serait-il bon que je m'assure... +que nous sommes bien seuls. »</p> + +<p>Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les +coins d'ombre amassés au fond de la vaste salle +presque funèbre dans sa somptuosité, mais aussi le +visage de Fausta.</p> + +<p>—Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien +que vous avez eu avec la reine Catherine, où vous +vous êtes cru bien seul, où vous avez dit tout ce que +vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-être, +moi aussi, j'ai posté derrière un rideau quelque Sixte +qui recueillera vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes +ici sous le regard de Dieu, qui, seul, peut nous +voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua +Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vîntes à +Rome pour implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa +Sainteté vous donna sa bénédiction... moi, je vous +donnai deux millions en vieil or un peu bruni par le +temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous +me demandâtes alors ce que je voulais en échange, +et je vous répondis: «Plus tard, vous le saurez!...»</p> + +<p>—C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...</p> + +<p>—Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons +de nos intérêts... Je continue. A notre deuxième entrevue, +vous m'exposâtes vos espérances. Vous vouliez +être roi!...»</p> + +<p>Guise pâlit et jeta autour de lui des regards +inquiets.</p> + +<p>—Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une +pointe de dédain et d'impatience. Donc, vous vouliez +être roi. Et vous n'osiez pas!... Ce que vous n'osiez +pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils ténus de la Ligue, +je les ai rassemblés. J'ai jeté mes agents sur la +France. En même temps, je vous montrais ce que +coûtait chaque homme, chaque dévouement, chaque +pensée acquise; en sorte qu'avec les deux millions +que je vous ai remis à Rome vous savez maintenant +que vous m'êtes redevable de dix millions...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son +front.</p> + +<p>—Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demandé +ce que j'exigeais en retour. Je vous ai répondu: «Vous +le saurez plus tard!...» Et, si vous n'êtes pas déjà sur +le trône, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre!...</p> + +<p>—C'est encore vrai, dit le duc en frémissant.</p> + +<p>—Après la fuite de Henri de Valois, reconnaissant +que vous me deviez votre victoire et votre future +couronne, vous m'avez encore demandé quel était +mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai +répondu: «Vous le saurez quand l'heure sera +venue...» L'heure est venue!</p> + +<p>—Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux +de vous l'offrir.</p> + +<p>—Votre vie, duc, vous est à vous trop précieuse et +me serait à moi de trop peu d'utilité. Gardez-la donc... +Ce que j'ai à vous demander, en revanche de tout ce +que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra vous +sembler plus difficile à donner que votre vie. Vous +avez noblement patienté des années... vous pouvez +bien patienter encore quelques minutes. Voici d'abord +mes preuves. Vous voulez être roi. Pour cela, il faut +d'abord que le roi régnant meure; ensuite que +vous puissiez écarter le prétendant naturel et légitime, +qui est Henri de Bourbon, roi de Navarre; enfin, que +vous puissiez éviter une guerre civile et régner avec +l'assentiment des parlements de Paris et des provinces. +Tout cela est-il juste?</p> + +<p>—Parfaitement juste, madame!</p> + +<p>—Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun +de ces événements ne peut arriver que par mon +assentiment exprès et que, si je le veux, vous ne +serez pas roi de France; que, si je le veux, vous +serez traité comme rebelle et soumis au châtiment +qui frappe les rebelles en ce beau pays de France... +Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous +faut, d'abord, la mort du roi régnant... Eh bien, si +je veux, Henri de Valois ne mourra pas. En effet, si je +ne leur donne pas contrordre, deux cavaliers vont +partir à la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre +pour Nantes. Je vous le répète, ces deux cavaliers, +si je ne les vois pas moi-même cette nuit, si je ne +leur retire pas leurs missives, seront en route dans +quelques heures. Le premier porte au roi de France la +preuve que vous le voulez assassiner...</p> + +<p>Guise grinça des dents; et, si son regard eût pu +foudroyer Fausta, elle fût tombée à l'instant.</p> + +<p>—Le deuxième, poursuivit Fausta imperturbable, est +à destination de Nantes, où se trouve le roi de +Navarre, avec douze mille fantassins, six mille cavaliers +et trente canons. Ma dépêche le prévient de vos +intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour +lui de conserver la couronne à la mort de Henri III. +C'est de s'unir au roi de France et de marcher avec +lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous +d'hommes et d'argent pour résister aux deux armées +combinées?...</p> + +<p>—Très forte! grommela Pardaillan qui ne perdait +ni un mot, ni un geste, ni un battement de paupières.</p> + +<p>—Mais, madame, en vérité, je crois que vous me +menacez... souffla péniblement le duc.</p> + +<p>—Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons +maintenant Valois supprimé par un de ces +accidents que la Providence met parfois sur la route +des rois... et des prétendants. Supposons aussi que +Henri de Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez +qu'à vous laisser couronner... si toutefois vos droits +sont établis...</p> + +<p>Guise se mit à marcher à grands pas dans la direction +de la baie derrière les rideaux de laquelle se +trouvait Pardaillan. Le Balafré était sombre. Et, de +ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il était évident +qu'une pensée de meurtre hantait cette tête violente.</p> + +<p>«Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais +pas un denier de la vie de la belle Fausta... si je +n'étais là!... Mais je suis là, et je ne veux pas +qu'on me la tue...</p> + +<p>A tout hasard, il se prépara et, la dague au poing, +attendit le moment d'intervenir. Pendant cette +seconde terrible où Fausta comprit parfaitement que +sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne fit pas un mouvement...</p> + +<p>Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours, +et Pardaillan sentit sur son visage le souffle rauque +de cet homme qui débattait en lui-même la mort de +Fausta. Mais, sans doute, le Balafré comprit qu'en +tuant Fausta il se tuait lui-même; car, ayant fait +demi-tour, et étant revenu à elle, il s'assit à la place +qu'il occupait et gronda:</p> + +<p>—Vous me traitez un peu durement, madame, et les +précautions que vous avez prises contre moi m'enlèvent +tout le plaisir que j'aurais eu à m'acquitter de +bon coeur envers vous.</p> + +<p>—Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit +Fausta. Et maintenant que je vous ai montré l'abîme +où vous roulerez si vous cessez de vous appuyer sur +la main que je vous offre, je vais vous montrer la +gloire éblouissante qui vous attend si nous unissons +à jamais nos forces... Dès le lendemain de la mort +de Valois, Alexandre Farnèse entre en France.</p> + +<p>—Farnèse! fit le duc en tressaillant.</p> + +<p>—C'est-à-dire l'armée qui devait débarquer en +Angleterre et qui, l'invincible Armada étant détruite, +attend des ordres du roi d'Espagne... à moins que je +n'envoie, moi, les miens à Farnèse!...</p> + +<p>L'oeil de Guise étincela.</p> + +<p>—Je crois que nous commençons à nous entendre, +dit Fausta. Donc, Valois mort, Farnèse vous apporte +son épée, appuyée de cinq mille lances, douze mille +mousquets, dix mille estramaçons de cavalerie, et +soixante-dix canons... ce qui, joint aux troupes royales +dont vous devenez seul chef, vous constitué l'armée +qui vous permet de vous emparer du roi de Navarre. +Henri de Béarn pris et... exécuté comme fauteur +d'hérésie, vous gagnez les chefs huguenots, en leur +promettant quelques privilèges... Alors, vous êtes à +la tête de la plus formidable armée de l'Europe!... +Alors, vous allez à Reims vous faire couronner dans +la vieille basilique!...</p> + +<p>Guise haletant. Guise, transporté, ébloui, fasciné, +prêt à s'agenouiller devant cette femme qu'il rêvait +de poignarder quelques minutes avant. Guise +s'écria:</p> + +<p>—Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai méconnue!...</p> + +<p>A ces mots, le Balafré jeta sa dague, s'agenouilla, +courba la tête, et dit:</p> + +<p>—Ordonnez, je suis prêt à obéir!...</p> + +<p>Ce rêve éblouissant que Fausta venait de faire +miroiter à ses yeux, il était certes capable de le réaliser +s'il en avait les moyens, c'est-à-dire l'armée et +l'argent. Fausta lui ouvrait la barrière derrière laquelle +il était enfermé;</p> + +<p>—Duc, répondit Fausta, en acceptant l'hommage du +Balafré avec cette sérénité majestueuse qui lui était +particulière, duc, ce n'est pas votre obéissance que je +vous demande.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.</p> + +<p>—Votre nom! répondit Fausta.</p> + +<p>—Mon nom?...</p> + +<p>—La moitié de votre puissance. La moitié de votre +gloire. M'asseoir près de vous sur le trône où vous +allez prendre place!... Etre enfin la reine, comme vous +allez être le roi!... Écoutez-moi: vous avez, il me +semble, des motifs de répudier Catherine de Clèves... +puisqu'elle vit encore!... Il vous faut un mois pour +obtenir cette répudiation... Dans les huit jours qui +suivent, notre mariage sera célébré. Et c'est moi, +duc, qui établirai le contrat que vous aurez à +signer...</p> + +<p>—Notre mariage! balbutia le duc.</p> + +<p>—Le lendemain de notre mariage, continua Fausta, +nous partons pour Blois... le reste me regarde... tout +le reste me regarde... tout le reste, duc, jusqu'au jour +où, placé à la tête de la triple armée de Farnèse, +de Henri III et de Henri de Béarn, vous prendrez le +chemin de l'Italie en laissant la régence à la reine de +France couronnée comme vous... sacrée comme vous... +à jamais liée à vos intérêts, à votre ambition et à +votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour +vous décider...</p> + +<p>Le Balafré répondit:</p> + +<p>—La réflexion est toute faite, madame!...</p> + +<p>Fausta ne put s'empêcher de tressaillir. Car, ce mot, +elle l'espérait ardemment. Le duc de Guise s'était +incliné. Il saisit une main de Fausta, la porta à ses +lèvres.</p> + +<p>—Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez +l'hommage de votre époux, de votre roi, qui ne veut +être que le premier de vos sujets...</p> + +<p>—Duc, répondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement +que vous prenez par ces paroles.</p> + +<p>Étourdi, fasciné... réellement dompté par cette simplicité +autant qu'il l'avait été par les menaces et par +les promesses. Guise s'inclina de nouveau très bas. +Fausta s'était levée; elle saisit un flambeau et se mit +à marcher devant le Balafré.</p> + +<p>—Que faites-vous, madame? s'écria Guise.</p> + +<p>—C'est un privilège royal que d'être éclairé par le +maître de la maison, répondit Fausta. Vous êtes le +roi: je vous montre le chemin, sire!</p> + +<p>Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta +avait une autre idée que celle de lui rendre un royal +hommage. En arrivant dans le vestibule, elle posa +son flambeau sur un meuble, fit signe à un laquais +d'ouvrir la porte, et se tourna alors vers Guise comme +pour prendre congé. Guise tressaillit... il comprit qu'il +allait apprendre quelque nouvelle...</p> + +<p>—Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant +votre départ, je serais heureuse de savoir ce qu'est +devenu l'homme qui a été poursuivi aujourd'hui...</p> + +<p>—Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.</p> + +<p>—Cet homme a mérité son châtiment, dit-elle.</p> + +<p>Guise franchissait la porte, et, déjà, faisait signe à +ses gens de lui approcher son cheval. Alors, Fausta, +avec la même simplicité, ajouta:</p> + +<p>—Il a d'autant plus mérité la mort qu'aujourd'hui +même, sous mes yeux, il a tué d'un coup de dague +au coeur une pauvre jeune fille innocente... une chanteuse... +une bohémienne nommée Violetta...</p> + +<p>Et la porte, à cet instant, se referma!... La porte de +fer séparait maintenant ces deux êtres: Fausta et +Guise. Mais, s'ils avaient pu se voir, peut-être eussent-ils +eu pitié l'un de l'autre.</p> + +<p>«Pardaillan est mort!»</p> + +<p>«Morte!... Violetta morte!...»</p> + +<p>Ces deux pensées de douleur palpitèrent ensemble. +Et, tandis que Fausta, accablée par cette mort qu'elle +avait pourtant voulue, regagnait en chancelant sa +chambre à coucher, le duc demeurait devant la maison, +comme frappé d'un coup de foudre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>LA LETTRE</h3> + +<p>Le duc avait passé la nuit, les coudes sur la table +devant laquelle il s'était assis, la tête dans les deux +mains. Au bruit que fit le serviteur, il se réveilla de +cette longue torpeur et vit qu'il faisait grand jour.</p> + +<p>«Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse, +amour!... Tout cela est mort!... Pensées d'amour et +de jeunesse, éteignez-vous comme ces flambeaux, et +laissez la place aux rêves d'ambition!... Le duc de +Guise amoureux de la petite bohémienne n'est plus... +Guise le conquérant. Guise roi de France et empereur, +à l'oeuvre!»</p> + +<p>Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule +de ses gentilshommes y entra.</p> + +<p>«Messieurs, dit le Balafré d'une voix forte. Sa +Majesté le roi à convoqué les états généraux. Il me +semble donc que notre place est non pas à Paris mais +à Blois, où de grands événements nous attendent peut-être. +A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une +heure!...»</p> + +<p>Les courtisans se retirèrent, empressés, pour faire +leurs préparatifs de départ. Le duc s'assit alors, et +écrivit la lettre suivante:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas +attendre une minute pour commencer l'exécution de +l'admirable plan que vous m'avez développé. Ce n'est +donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me +rendrai à Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc +à Blois même que j'aurai l'honneur de vous attendre, +afin de hâter ces deux événements que je souhaite +avec une égale ardeur: la mort de qui vous savez +et l'union des deux puissances que vous connaissez. +—Henri, duc de Guise... pour le moment.»</p> + +<p>Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui, +ne vit que Maurevert.</p> + +<p>—Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous êtes là, +vous?</p> + +<p>—Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous +m'avez ordonné qu'en dehors des missions qu'il vous +plairait de me confier je me tienne constamment +près de vous...</p> + +<p>—Maurevert, je vous ai envoyé à Blois. Savez-vous +pourquoi? demanda le duc.</p> + +<p>—Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de +Montmartre, n'est-ce pas, monseigneur?</p> + +<p>—C'est vrai! dit Guise en pâlissant.</p> + +<p>—Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la +confiance de mon maître...</p> + +<p>—Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!... +Maurevert, si je n'ai plus de soupçons, si vous êtes +libre d'aller à Montmartre à votre convenance... c'est +que... elle n'est plus!...</p> + +<p>Le visage de Maurevert n'exprima que de l'étonnement, +et non cette douleur que le duc attendait.</p> + +<p>—Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?</p> + +<p>—Elle est morte, te dis-je!...</p> + +<p>—Ah! ah!... s'écria Maurevert de plus en plus +étonné, mais sans donner le moindre signe de regret.</p> + +<p>—Morte!... fit Guise en étouffant un sanglot. Morte, +mon bon ami... assassinée par l'infernal Pardaillan...</p> + +<p>—Ah! ah! répéta Maurevert stupéfait.</p> + +<p>—Heureusement, le sacripant est puni... son corps +servira de pâture aux poissons... mais ce n'est pas +ainsi que j'eusse voulu le frapper... la mort est trop +douce pour lui...</p> + +<p>—Monseigneur, malgré toutes les recherches, le +corps de Pardaillan n'a pas été retrouvé. Or, tant que +je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux, je m'attendrai +toujours à voir le truand reparaître au moment où +on l'attendra le moins...</p> + +<p>—La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter, +mon pauvre ami. Mais n'y pensons plus. Prends cette +missive. Au palais de la Cité, le plus tôt possible. Et +qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!</p> + +<p>—Monseigneur, je place votre lettre dans mon +pourpoint, je saute à cheval, et, dans un quart d'heure, +la missive sera à son adresse...</p> + +<p>Maurevert, dès qu'il ne fut plus en vue de l'hôtel, +passa du galop au trot, et du trot au pas.</p> + +<p>«Imbécile! gronda-t-il, tandis qu'un double éclair +de haine jaillissait de ses yeux. Monseigneur me rend +sa confiance!... Vraiment!... Et tout est dit!... Il +oublie les humiliations dont il m'a abreuvé! Ah! si +j'étais sûr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me +reverras plus. Guise.»</p> + +<p>Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non +pas la Cité, où il eût dû se rendre directement, mais +son propre logis. Ayant mis son cheval à l'écurie, il +monta à son appartement, s'enferma à double tour, +alluma un flambeau et, saisissant la lettre destinée à +Fausta, se mit à l'examiner, en la tournant en tous +sens.</p> + +<p>Alors, il commença à se livrer à un singulier travail +au moyen d'une pince légère et d'un couteau à +lame très fine. Au bout de cinq minutes, la lettre +était ouverte, son cachet intact.</p> + +<p>Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace +désappointée, puis avec un battement de coeur, +puis avec la sourde joie de l'homme qui a déchiffré +une énigme...</p> + +<p>Alors, il commença à se livrer à une autre opération: +il recopiait la missive, lettre par lettre, recommençant +dix fois sa copie, jusqu'à ce qu'enfin il eût +obtenu une imitation parfaite de l'écriture de Guise. +Puis, il brûla les mauvaises copies, et écrasa de son +pied les cendres légères qu'elles faisaient. Puis, après +un travail qui amena à son front des gouttes de sueur, +il finit par enlever le cachet de la vraie lettre et +l'adapta sur la fausse.</p> + +<p>«Ceci pour Fausta», dit-il en recachetant la fausse +lettre.</p> + +<p>Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre, +celle qui était de la main de Guise:</p> + +<p>«Et ceci... Ce sera pour le roi de France!»</p> + +<p>Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche +secrète de son pourpoint; et, tenant à la main la +copie qu'il venait de faire, descendit, sauta à cheval, +et se rendit tout droit au palais de la Cité. Quelques +instants plus tard, la fausse lettre était entre les +mains de Fausta...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LA ROUTE DE DUNKERQUE</h3> + +<p>Pardaillan, après le départ de Fausta et de Guise, +était demeuré à sa place, dans la galerie, assez abasourdi +de ce qu'il venait d'entendre.</p> + +<p>«Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette +femme soit pétrie de méchanceté! Du courage, de +grandes pensées, une éclatante beauté... quel admirable +type de conquérante!»</p> + +<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu'il vit entrer +Fausta dans la salle du trône.</p> + +<p>«Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer +et de lui reprocher la vilenie qu'elle a commise à +mon égard!... Mais que diable fait-elle?,.. Elle +pleure?... Pourquoi?...»</p> + +<p>Fausta, en effet, était tombée sur un siège et le +bruit d'un sanglot parvenait au chevalier. En proie +à une émotion étrange, Pardaillan allait peut-être +s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la +tête, appela en frappant du marteau sur un timbre.</p> + +<p>Un laquais parut aussitôt. Alors Fausta se mit à +écrire. Sans doute ce qu'elle écrivait était grave et +difficile à dire, car souvent elle s'arrêtait, pensive.</p> + +<p>La lettre était longue. Ce ne fut qu'au bout d'une +heure que Fausta la cacheta. Alors elle se tourna +vers le laquais, ou du moins l'homme qui semblait +être un laquais.</p> + +<p>—Où est le comte?</p> + +<p>—A son poste: près de la basilique de Saint-Denis.</p> + +<p>—Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain +matin à huit heures. Qu'il se mette aussitôt en route. +Qu'il gagne Dunkerque directement. Et qu'il remette +la missive à Alexandre Farnèse.</p> + +<p>L'homme disparut.</p> + +<p>«Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne +à Farnèse de tenir son armée prête à entrer en +France!»</p> + +<p>Bientôt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout +de quelques minutes, un autre laquais parut qui +éteignit les flambeaux.</p> + +<p>Alors, Pardaillan, sa dague à la main, se mit en +route. Il marchait au hasard, et avec de telles précautions +qu'une demi-heure s'écoula entre le moment +où il quitta son poste d'observation et celui +où il parvint dans une pièce assez vaste qu'éclairait +faiblement une lanterne accrochée au mur. Pardaillan +reconnut aussitôt cette pièce. C'était le vestibule +du palais Fausta.</p> + +<p>La porte, que du dehors on eût été obligé d'enfoncer, +était au contraire facile à ouvrir du dedans. +Les énormes verrous qui la barricadaient, soigneusement +entretenus, glissaient bien et sans bruit; en +quelques minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et +se trouva dehors.</p> + +<p>A ce moment la demie de minuit sonnait à Notre-Dame. +Pardaillan prit d'un bon pas le chemin de la +Devinière, où il arriva sans encombre.</p> + +<p>L'auberge était fermée. Mais, bien que tout y parût +plongé dans un profond sommeil, Pardaillan avait +une manière à lui de frapper. Et il paraît que cette +manière était la bonne, car, au bout de dix minutes, +une servante mal réveillée lui ouvrit.</p> + +<p>—A dîner! fit le chevalier qui mourait de faim.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil, +fit la pauvre servante.</p> + +<p>Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant +constaté que vraiment elle ne mentait pas:</p> + +<p>—Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement, +te charges-tu de me réveiller à six heures du +matin?</p> + +<p>—Oui-da, puisque je me lève. à cinq!</p> + +<p>Le chevalier, pénétrant dans la cuisine, alluma deux +flambeaux; puis il se défit de son épée, ôta son +pourpoint et sa casaque de cuir. Comme il connaissait +admirablement la maison, il descendit à la cave +et en remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au +bûcher et en revint avec un fagot qu'il jeta dans +l'âtre et auquel il mit le feu. La flamme pétilla.</p> + +<p>«Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc +et Maineville... tous ceux qui courent et ont couru +après moi pour me tuer, qui n'ont pas assez de pistolets, +de rapières, de dagues et d'arquebuses pour me +faire la chasse, qui mettent une armée sur pied pour +me prendre mort ou vif, s'ils me voyaient, dis-je, en +bras de chemise, allumant le feu et me préparant à +faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur éclat +de rire!...»</p> + +<p>Et Pardaillan, son poêlon à la main, se mit à rire... +A ce moment, derrière lui, comme un écho éclata +un autre rire...</p> + +<p>—Hein! s'écria Pardaillan qui se retourna prêt a +sauter sur son épée.</p> + +<p>Mais il se rassura aussitôt. Le rire était clair. Et +il ne pouvait sortir que d'une bouche jeune et amie. +En effet, c'était Huguette qui, arrêtée sur le seuil +de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de +tout son coeur...</p> + +<p>—Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avançant et en +arrachant le poêlon des mains de Pardaillan.</p> + +<p>—Ma chère amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il +faut renvoyer en ce cas. Car c'est moi qui ai forcé la +pauvre fille à aller dormir. Mais laissez-moi faire...</p> + +<p>—Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui +commande.</p> + +<p>En un tour de main, Huguette eut mis le couvert +sur une petite table qu'elle approcha de la grande +flambée de l'âtre. Quelques minutes plus tard, Pardaillan, +avec son bel appétit, attaquait l'omelette +que lui servait Huguette, et vidait le verre que la +bonne hôtesse venait de lui remplir ras bord.</p> + +<p>Ce fut un dîner complet. Un des meilleurs qu'eût +jamais fait Pardaillan, qui en avait fait de si bons +dans sa vie. La cuisine était toute claire de la flambée. +Le vin exquis. L'hôtesse, en jupe courte, allait et +venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un +tel bien-être l'envahir peu à peu...</p> + +<p>Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce +regard était à ce moment plutôt celui d'une amie, +d'une soeur, que d'une amante, Huguette avait bien +pu, dans une terrible circonstance, laisser échapper +le secret de son amour, mais, le calme revenu, elle +redevenait ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire la +bonne hôtesse.</p> + +<p>—Savez-vous, ma chère Huguette, dit Pardaillan, +que votre auberge est un véritable paradis?... Voici +que je commence à me rouiller quelque peu... je suis +las de la vie d'aventure!...</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant, +si cela était!...</p> + +<p>—Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence +à me peser; toujours à cheval, toujours par +monts et par vaux, par la pluie, par le vent, par le +soleil, ne jamais savoir le matin où l'on couchera +le soir, eh bien, à la longue, cela devient fatigant!...</p> + +<p>—Que ne vous reposez-vous? s'écria Huguette palpitante +de joie. L'auberge est bonne, l'hôtesse pas +méchante. Restez-y.</p> + +<p>—Ah! Huguette, avec le bon dîner que vous venez +de m'octroyer, vous m'en faites venir l'eau à la bouche!... +A tel point que j'aurai toutes les peines du +monde à reprendre le collier et à me mettre en selle +demain matin!</p> + +<p>—Demain matin! murmura Huguette qui pâlit.</p> + +<p>—Il faut qu'à sept heures je sois à Saint-Denis... +j'ai envie de visiter la basilique où dorment nos vieux +rois...</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont +les beaux yeux tendres se remplirent de larmes, vous +m'avez trompée... vous me laissiez espérer... c'est +mal... vous reprenez la campagne!...</p> + +<p>—Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais écoutez-moi. +Je suis obligé pour mon honneur et aussi +pour autre chose... pour une vieille dette à régler... +je suis obligé de reprendre campagne. Mais j'espère +que cette campagne sera courte... Et puis, si j'en +reviens, si le besoin de repos se fait sentir, si je +suis debout encore après ce que je vais entreprendre, +je vous promets de ne pas chercher gîte ailleurs +qu'à la Devinière. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il +plus doucement, que vous êtes tout ce que j'aime +au monde, maintenant. Vous êtes mon passé, ma jeunesse... +Ici, mon père a vécu... ici, j'ai... mais voici +que je me laisse entraîner, et il faut que demain matin +à six heures je sois debout...</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.</p> + +<p>—Bonsoir, ma chère hôtesse... dit gaiement le +chevalier.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, il était couché.</p> + +<p>A six heures, la servante réveilla Pardaillan qui +commença par aller seller et brider son cheval, puis +déjeuna d'une tranche de pâté et d'une demi-bouteille +de vin, puis fit ses adieux à Huguette en lui +répétant qu'il viendrait vieillir au coin du feu de +la Devinière. Puis il se mit en selle.</p> + +<p>«Le reverrai-je jamais?» murmura Huguette.</p> + +<p>Un peu après sept heures, Pardaillan s'arrêtait +près de la basilique de Saint-Denis, attachait son +cheval à un anneau, et pour ne pas se faire remarquer +entrait dans un bouchon d'où il se mit à surveiller +attentivement la route.</p> + +<p>—A sept heures et demie il vit arriver un cavalier +venant de Paris, cavalier armé en guerre, et ayant +toute la tournure d'un gentilhomme. Il le reconnut +à l'instant. C'était le laquais à qui Fausta avait remis +la lettre destinée à Alexandre Farnèse.</p> + +<p>Le cavalier s'arrêta comme s'était arrêté Pardaillan. +Ayant mis pied à terre à une centaine de pas +du bouchon, il entra dans une maison où il resta +près d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en +selle et reprit le chemin de Paris.</p> + +<p>«Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les +mains du messager. Attendons le messager!»</p> + +<p>Dix minutes après le départ du cavalier, la porte +charretière de la maison s'ouvrit, laissant le passage à +un homme qui sortit tout à cheval et prit au pas la +route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se +mit à le suivre de loin.</p> + +<p>«Le messager qui va à Dunkerque, songea-t-il. Celui +que Fausta appelle le comte. Comte, bon! Mais comte +de quoi?...»</p> + +<p>Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot, +tout en se maintenant à distance. Cependant le cavalier +ne paraissait pas très pressé.</p> + +<p>A un moment, cet homme s'aperçut sans doute +qu'il était suivi; mais, au lieu de piquer son cheval, +il s'arrêta court. Pardaillan s'arrêta. Le cavalier +repartit au galop pour passer au trot quelques instants +plus tard: Pardaillan exécuta les mêmes manoeuvres. +Dès lors il fut évident pour le cavalier que +Pardaillan le suivait.</p> + +<p>Il ne s'arrêta pas à Dammartin et poussa jusqu'à +Senlis. Là, le messager mit pied à terre devant le +Tonneau-de-Bacchus, vieille hôtellerie renommée. Pardaillan +entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager +dînait dans la grande salle. Pardaillan dîna dans la +grande salle. Puis le messager se retira dans sa chambre +en ordonnant qu'on le laissât dormir jusqu'à huit +heures du matin.</p> + +<p>«Bon! pensa Pardaillan, je veux être pendu si +mon homme n'est pas debout à cinq heures!...»</p> + +<p>Et, se retirant à son tour, il donna l'ordre qu'on +tînt son cheval prêt pour cinq heures. Avant de +s'endormir, Pardaillan se mit à méditer sur sa situation. +Que voulait-il au bout du compte?...</p> + +<p>«La lettre destinée à Farnèse, pas davantage», +se répondit-il.</p> + +<p>Pardaillan dormit d'une traite jusqu'à cinq heures +du matin, moment auquel on vint le réveiller.</p> + +<p>«Je suis sûr que mon homme ne va pas tarder +à sortir», songeait-il.</p> + +<p>Mais Pardaillan était habillé depuis longtemps et +l'homme ne paraissait pas.</p> + +<p>A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant +l'hôte:</p> + +<p>—J'espère, dit-il, que vous n'oublierez pas de réveiller +à huit heures ce digne gentilhomme.</p> + +<p>—Quel gentilhomme? fit l'hôte.</p> + +<p>—Mais celui qui est arrivé hier en même temps, +ou plutôt un peu avant moi. Je m'ennuie seul en +route, et je serais fort désireux de chevaucher botte +à botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout +à fait...</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, je suis contrarié vraiment...</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire?...</p> + +<p>—Ce gentilhomme s'est ravisé...</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—Eh bien, il est parti à trois heures du matin!...»</p> + +<p>Pardaillan retint un juron, s'élança sur son cheval +qui l'attendait depuis cinq heures, selon ses ordres, +et prit à franc étrier la route d'Amiens.</p> + +<p>En grommelant il poussait son cheval d'une pression +des genoux. Le cheval filait comme le vent. +Mais Pardaillan s'aperçut bien vite qu'à ce train-là +la pauvre bête serait rapidement épuisée. Une fois +démonté, il n'était pas sûr de pouvoir acheter un +autre cheval, outre qu'il tenait fort au sien, outre +enfin que sa bourse ne lui permettait pas de dépenses +exagérées.</p> + +<p>Toutes ces raisons firent que Pardaillan résolut +d'abandonner la poursuite directe, et de tâcher d'arriver +à Dunkerque par des voies de traverse qui +abrégeraient son chemin. Mais, à Montdidier, où il +s'arrêta pour laisser reposer une heure son cheval, +il apprit qu'un cavalier venait précisément de se +rafraîchir dans la guinguette où il entra. A la description +qu'il provoqua par ses questions, il reconnut +que ce cavalier ne pouvait être que le messager +de Fausta... Il sut en outre que son homme n'avait +guère qu'une demi-heure d'avance sur lui.</p> + +<p>«C'est le moment de prendre ma revanche du +tour qu'il m'a joué!» pensa Pardaillan.</p> + +<p>Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui +furent employées à bouchonner vigoureusement son +cheval, il reprit sa course furieuse, au risque, cette +fois, de tuer sa bête.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il aperçut au loin dans la plaine les +clochers et les toits d'Amiens, il n'avait pas rejoint +le cavalier!</p> + +<p>Le soir venait. Pardaillan s'arrêta pour réfléchir: +Le résultat de ses réflexions fut qu'il se remit en +route au petit trot, ce dont sa monture témoigna sa +satisfaction en s'ébrouant et en faisant sauter l'écume +autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens, +Pardaillan se mit à en faire le tour en grommelant:</p> + +<p>«Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien +de ta fenêtre tout ce qui entre dans Amiens...»</p> + +<p>Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapprochée +de la porte de Paris, caché derrière les +rideaux de sa fenêtre. Et il riait en lui-même du bon +tour qu'il lui préparait. Lorsque, après avoir contourné +la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord, +c'est-à-dire la route de Doullens et Saint-Pol, il mit +son cheval au pas et poursuivit son chemin jusqu'au +bourg de Villiers. La nuit était tout à fait noire +lorsqu'il y arriva.</p> + +<p>Villiers était à cheval sur la route. Au milieu de +la grand-rue, il y avait une auberge. Un cavalier +venant d'Amiens et allant à Saint-Pol était forcé de +passer devant cette auberge.</p> + +<p>Pardaillan mit pied à terre, fit conduire son cheval +à l'écurie, le fit bouchonner devant lui, et, lorsqu'il +eut vu la brave bête bien séchée, les pieds +dans une bonne litière, le nez dans la mangeoire +bien garnie, il songea enfin à lui-même. Il tombait +de fatigue et de faim. Un bon dîner eut raison de +la faim. Mais, après la faim, Pardaillan avait la fatigue +à vaincre. Or, son intention était de surveiller la route +toute la nuit s'il le fallait.</p> + +<p>Il se fit conduire à sa chambre, qui donnait sur +la route. Et il jeta un regard d'envie sur l'excellent +lit qui l'attendait.</p> + +<p>—Veux-tu gagner deux écus? dit-il tout à coup +au garçon qui lui avait indiqué la chambre.</p> + +<p>Ce garçon, avec une figure assez niaise, ouvrit de +grands yeux à la proposition du voyageur.</p> + +<p>—Deux écus! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Deux écus de six livres. Les voici, dit Pardaillan +qui exhiba les deux pièces d'argent. Ton service +est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus personne dans +l'auberge...</p> + +<p>—J'ai encore à fermer les portes des étables et +des écuries.</p> + +<p>—Va donc, et reviens vite...</p> + +<p>Au bout de dix minutes, le jeune paysan était de +retour.</p> + +<p>—Où dors-tu? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Dans l'écurie, sur la paille.</p> + +<p>—Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette +chambre, sur cette chaise que je mets près de la +fenêtre, tu auras les deux écus... Ce n'est pas tout. +Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une +nuit sur cette chaise, tu t'amuseras à écouter dans +la rue... Et, s'il passait un cheval, à n'importe quelle +heure, tu me réveillerais... un cheval venant d'Amiens +et allant sur Doullens...</p> + +<p>—J'ai compris! dit le garçon.</p> + +<p>Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux +vitraux de la fenêtre:</p> + +<p>—Me voici à mon poste, dit-il. Je vous garantis +que, d'ici demain, il ne passera personne que vous +n'en soyez aussitôt prévenu.</p> + +<p>Pardaillan posa son pistolet d'arçon sur une table +près de lui et sa rapière debout à la tête du lit, sur +lequel il se jeta tout habillé avec un soupir de satisfaction. +Il s'endormit aussitôt. Le paysan veilla scrupuleusement, +et, au petit jour, réveilla le chevalier, +comme c'était convenu.</p> + +<p>—Il n'est passé personne? demanda Pardaillan qui +se mit sur pied et remit au garçon les deux écus.</p> + +<p>—Personne, si ce n'est quelques charrettes.</p> + +<p>Pardaillan déjeuna près de la fenêtre et fit boire +au garçon un grand verre de vin, honneur dont le +digne Picard se montra touché.</p> + +<p>Puis, le jour étant tout à fait venu, Pardaillan sella +son cheval et, posté dans la salle de l'auberge, attendit +tranquillement.</p> + +<p>Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de +la rue, Pardaillan se mit à rire... Ce cavalier, c'était +celui qu'il attendait, le messager envoyé par Fausta +à Alexandre Farnèse! La revanche de Pardaillan était +aussi complète qu'il l'avait rêvée.</p> + +<p>Il laissa passer le messager qui s'en allait à un petit +trot raisonnable, comme un homme sûr d'avoir dépisté +l'importun suiveur, puis il se mit en selle à son +tour. Cette fois, il eut bien soin de garder une distance +suffisante pour ne pas être vu.</p> + +<p>On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis +Saint-Omer. Le cavalier passa la nuit dans cette dernière +ville, et Pardaillan ne trouva rien de mieux que +de se loger dans la même hôtellerie en prenant les +précautions nécessaires pour ne pas être vu. Mais. +le lendemain matin, comme il reprenait sa poursuite, +il dut sans doute commettre quelque imprudence et +se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit +au nord, bifurqua brusquement sur Calais en cherchant +à tirer au large.</p> + +<p>Pardaillan était résolu à l'aborder coûte que coûte. +Il avait, pendant tout ce voyage, inutilement cherche +un moyen de se faire remettre la lettre... Il la lui +fallait pourtant!...</p> + +<p>Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait +à rattraper l'homme qui, laissant la ville sur sa +gauche, se mit à galoper sur la route qui suivait la +côte d'ailleurs toute droite.</p> + +<p>Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en +plus du messager. Tout à coup, celui-ci s'arrêta net +et, faisant volte-face, le pistolet au poing, attendit de +pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit au trot, +puis au pas, et enfin, arrivant à quelques pas du messager, +s'arrêta de son côté, ôta son chapeau, et se mit +à sourire de son air le plus engageant.</p> + +<p>Le messager de Fausta demeura stupéfait. Il était +impossible d'accueillir à coups de feu un homme qui +se présentait avec une telle politesse, et qui, devant +le canon du pistolet braqué sur lui à cinq pas, souriait +si candidement et sans esquisser le moindre +geste de défense.</p> + +<p>Le messager salua donc à son tour avec courtoisie +et remit son pistolet dans l'une des fontes de sa selle.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello, +comte toscan. Et vous?</p> + +<p>—Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency, +comte français.</p> + +<p>—Serait-il indiscret, demanda le comte italien au +bout de quelques instants qu'il employa à examiner +son compagnon, serait-il indiscret de vous demander +d'où vous venez?</p> + +<p>—Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement +de Paris, et plus spécialement de l'île de la +Cité...</p> + +<p>A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et, +regardant son compagnon avec fixité, esquissa dans +l'air un signe avec sa main. Pardaillan sourit.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit-il, je ne répondrai pas au +signe de reconnaissance que vous me faites, pour la +raison bien simple que j'ignore le signal de réponse +que vous attendez sans doute: je ne suis pas des +vôtres.</p> + +<p>—Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant +pour me dire où vous allez?...</p> + +<p>—Mais... à Dunkerque où vous allez vous-même.</p> + +<p>Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au +camp de votre illustre compatriote le généralissime +Alexandre Farnèse.</p> + +<p>Le messager devint pensif. Cet étranger qui le poursuivait +était-il un affilié de Fausta?... mais alors, pourquoi +ne connaissait-il pas le signe?... Et, d'autre part, +comment était-il si bien informé?...</p> + +<p>—Monsieur, reprit-il résolument, vous répondez à +mes questions avec tant de bonne grâce que je me +hasarderai à vous en poser une troisième... Pourquoi +me suivez-vous depuis Dammartin?...</p> + +<p>—Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.</p> + +<p>—Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis êtes-vous sur +ma route?</p> + +<p>—Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous, +d'abord!</p> + +<p>—Comment pouviez-vous savoir que j'allais au +camp de Farnèse?</p> + +<p>—Parce que je l'ai entendu dire à la très noble +signora Fausta, reprit paisiblement le chevalier.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le messager, abasourdi.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement +à me rattraper venait du désir que vous aviez +de voyager en ma compagnie... d'abord. Il y a donc +un autre motif?...</p> + +<p>—Monsieur le comte, fit Pardaillan, à mon tour de +vous questionner, voulez-vous? Savez-vous ce que +contient la lettre qui vous a été remise à Saint-Denis +de la part de la signora Fausta et à destination +d'Alexandre Farnèse»</p> + +<p>Le messager fut atterré. Il n'y avait plus de doute +dans son esprit. L'étranger n'était pas, ne pouvait pas +être un envoyé de Fausta, c'était un ennemi dangereux +qui avait surpris de redoutables secrets.</p> + +<p>Il regarda autour de lui. A sa droite, c'étaient les +champs. A sa gauche, les falaises, au-delà desquelles +on entendait se lamenter la mer. La solitude était +complète, et l'endroit excellent pour se défendre d'un +gêneur.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, il me serait difficile de répondre +à votre question, parce que, n'étant porteur d'aucune +lettre, je ne puis vous dire le contenu d'une missive +qui n'existe pas.</p> + +<p>—Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous récompensez +mal ma franchise!</p> + +<p>—Eh bien, gronda le messager en pâlissant, j'ai +une lettre, c'est vrai. Après?...</p> + +<p>—Je vous demande si vous savez son contenu...</p> + +<p>—Non. Et quand je le saurais...</p> + +<p>—Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais +vous ne le savez pas. Et je vais vous le dire...</p> + +<p>—Qui êtes-vous, monsieur?...</p> + +<p>—Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai +répondu que je m'appelle le comte de Margency. La +lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un ordre +de la signora Fausta au généralissime d'avoir à se +tenir prêt à entrer en France et à marcher sur Paris +avec son armée au premier signe qui lui en sera fait.</p> + +<p>—Après? gronda le messager en pâlissant.</p> + +<p>—Après? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux +pas que cette lettre arrive au camp de Farnèse, voilà +tout!</p> + +<p>—Vous ne... voulez pas?...</p> + +<p>A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan +en fit autant.</p> + +<p>—Réfléchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.</p> + +<p>Et il braqua le canon du pistolet sur le messager. +Celui-ci haussa les épaules:</p> + +<p>—Vous ne songez pas à une chose, dit-il avec un +calme que Pardaillan admira. Mais je tiens à vous +dire avant de vous tuer...</p> + +<p>—Je suis tout oreilles.</p> + +<p>—Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la +lettre, que j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur, +vous remettre la missive, et transmettre l'ordre de +vive voix...</p> + +<p>—Non, fit Pardaillan, car le généralissime n'obéira +qu'à un ordre écrit...</p> + +<p>—En ce cas, vociféra le messager, je vous tue!...</p> + +<p>En même temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup +d'éperon, fit faire à son cheval un écart qui eût +désarçonné un cavalier ordinaire. La balle passa à +deux pouces de sa tête. Presque aussitôt, il fit feu à +son tour, non pas sur le cavalier, mais sur la monture: +la bête, frappée au crâne, s'affaissa. Dans le +même instant, le messager sauta et se trouva à pied, +l'épée à la main. Pardaillan avait sauté aussi et tiré +sa rapière.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos +deux fers, veuillez m'écouter un instant. Je me suis +nommé comte de Margency, et j'en ai le droit. Mais +je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de +Pardaillan...</p> + +<p>—Ah! ah! je m'en étais douté un instant! grommela +furieusement le messager.</p> + +<p>—Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux. +Cela nous évitera les longs discours. Puisque vous me +connaissez, monsieur le comte, vous devez savoir que +votre maîtresse, votre souveraine, a voulu trois ou +quatre fois déjà me faire assassiner. La dernière fois, +il n'y a pas longtemps, je venais de lui sauver la vie; +en signe de gratitude, elle a jeté à mes trousses tous +les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me tuerez +pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre +arrive, comme enfin vous êtes le serviteur d'une +femme qui veut ma mort, c'est moi qui vais vous +tuer!...</p> + +<p>En même temps, Pardaillan tomba en garde. Les +fers se croisèrent...</p> + +<p>Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la +défensive. En somme, il ne s'agissait pas pour lui de +tuer et de remporter une victoire. Il s'agissait simplement +d'écarter ou d'arrêter un adversaire.</p> + +<p>Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une +série de coups droits foudroyants. Le messager ne +dut son salut qu'à une marche en arrière. Mais, tout +en rompant, il se défendait avec courage et habileté.</p> + +<p>—Monsieur, dit tout à coup Pardaillan, vous me +paraissez homme de coeur, et je vous dois mes +excuses...</p> + +<p>—De quoi? fit le comte Luigi.</p> + +<p>—De vous avoir prié de me remettre votre lettre. +J'aurais dû prévoir qu'un homme comme vous peut +être vaincu par la fortune, mais qu'il ne courbe pas +volontairement la tête...</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit le messager, en prenant +vivement une nouvelle attaque.</p> + +<p>—Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes +excuses pour la proposition incongrue que je vous +ai faite, et tous mes regrets d'être forcé de vous traiter +en ennemi...</p> + +<p>En même temps, il se fendit à fond. Le messager +jeta un cri rauque, laissa échapper son épée, tourna +sur lui-même et s'abattit...</p> + +<p>—Holà! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment +été assez maladroit pour le tuer?...</p> + +<p>Il s'agenouilla, défit le pourpoint du comte toscan +et examina la blessure en hochant la tête. A ce moment, +le blessé ouvrit les yeux.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan, je suis maître du champ. +Je puis donc vous prendre la missive que vous portez, +Mais je serais au désespoir de vous quitter en ennemi, +car vous êtes un brave... Voulez-vous, de bonne +volonté, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que +nous nous séparions amis?...</p> + +<p>Le blessé fit péniblement un geste de la main pour +désigner une poche intérieure de son pourpoint. Pardaillan +prit la lettre. Les yeux du blessé indiquèrent +un profond désespoir.</p> + +<p>—Voyons, dit Pardaillan, ému de pitié, qu'est-ce que +cela peut vous faire, au bout du compte?... Vous ne +craignez pas, je suppose, que j'use de cette lettre +comme d'une arme contre la signorita Fausta?</p> + +<p>—Je le crains, murmura le blessé d'une voix +à peine intelligible... Vous allez... porter... cette +lettre au roi de France... je suis un homme.... déshonoré.</p> + +<p>—Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela? +Vous ne redoutez que cela? Et si je vous prouve que +vous vous trompez? que je ne rendrai nullement +cette missive à Valois?...</p> + +<p>—Pas de preuve... possible! murmura le blessé.</p> + +<p>—Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!</p> + +<p>A ces mots, sans l'ouvrir, sans la décacheter, sans +jeter un coup d'oeil sur la suscription, Pardaillan se +mit à déchirer la lettre en petits morceaux. Lorsqu'elle +eut été ainsi réduite en miettes certainement +illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en +l'air.</p> + +<p>Pendant cette opération, le comte Luigi avait tenu +attachés sur Pardaillan ses yeux pleins de stupéfaction. +Puis, l'étonnement fit place à une sorte d'admiration. +Et, d'un ton qui traduisit toute sa reconnaissance, +il murmura:</p> + +<p>—Merci, monsieur!...</p> + +<p>Pardaillan haussa les épaules.</p> + +<p>—Je vous ai prévenu que j'avais seulement l'intention +de jouer un tour à votre Fausta. C'est fait. Quant +à me servir d'une lettre tombée en mon pouvoir pour +faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes +habitudes. Cette lettre détruite n'existe plus, même +dans mon souvenir. Êtes-vous rassuré?...</p> + +<p>—Oui, monsieur... et je vous bénis... de m'avoir +donné... une pareille assurance... avant de mourir...</p> + +<p>—Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!</p> + +<p>Le blessé secoua tristement la tête. Puis, épuisé par +les efforts qu'il venait de faire, il s'évanouit.</p> + +<p>Pardaillan alla à son cheval et fouilla vivement l'une +des fontes. Là, sous le pistolet, il y avait des bandages, +de la charpie, enfin tout ce qu'il faut à un +homme pour panser provisoirement une blessure. +Puis il se mit à dégringoler la falaise par un sentier +presque à pic, mouilla dans l'eau de mer un fort +tampon de charpie, remonta au pas de charge, lava +la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout +le plus proprement du monde.</p> + +<p>—C'est de l'eau salée, dit Pardaillan. Cela pique. +Mais ce n'en est que meilleur. Maintenant, monsieur, +attention. Je vais vous soulever et vous placer sur +mon cheval...</p> + +<p>Pardaillan se baissa, plaça ses mains sous les reins +du blessé et, agissant à la fois avec douceur et avec +force, le souleva et l'assit sur le cheval.</p> + +<p>—Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu'à Gravelines? +dit-il.</p> + +<p>—Je le crois...</p> + +<p>—En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.</p> + +<p>Et, traînant son cheval par la bride, se retournant +tous les deux pas pour examiner son blessé, Pardaillan +se mit en chemin au petit pas. Vingt minutes +plus tard, il atteignait les premières maisons du +village.</p> + +<p>Gravelines ne se composait que d'une trentaine de +cabanes de pêcheurs. Mais l'entrée de ce cheval ramenant +un blessé avait attiré autour de Pardaillan +quelques bonnes femmes et une bande effarée de +marmots.</p> + +<p>—L'auberge? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.</p> + +<p>—Qui d'entre vous veut gagner dix écus? reprit +alors Pardaillan.</p> + +<p>—Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est +pour loger et soigner ce cavalier, je m'en charge.</p> + +<p>Le blessé fut transporté à quelques pas devant une +chaumière, et couché sur un matelas de varech.</p> + +<p>—Y a-t-il un chirurgien? un médecin? demanda +Pardaillan.</p> + +<p>—Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui +sait tout, qui guérit les fièvres, et sait soigner les +blessures.</p> + +<p>A ce moment, celui que, dans le village, on appelait +le sorcier, prévenu sans doute de l'événement, faisait +son entrée dans la chaumière. C'était un vieillard à +physionomie intelligente, à l'oeil vif et malicieux. +Sans rien dire, il s'agenouilla près du blessé et défit +les bandages, puis se mit à examiner la plaie.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.</p> + +<p>—Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.</p> + +<p>Mais aussitôt une pensée se fit jour dans sa tête. +Si le blessé en revenait, il irait trouver Farnèse, et +lui raconterait ce qui s'était passé en lui donnant +oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce +qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le +sorcier dans un coin.</p> + +<p>—Vous êtes sûr, fit-il, qu'il en reviendra?</p> + +<p>—Très sûr!</p> + +<p>—Mais c'est que je voudrais bien que mon ami +puisse continuer son voyage...</p> + +<p>Le sorcier secoua la tête:</p> + +<p>—S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il +meurt, dit-il. S'il essaie de marcher avant un mois, +tout sera remis en question. S'il monte à cheval avant +deux mois, je ne réponds de rien!...</p> + +<p>Deux mois!...</p> + +<p>C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Pardaillan.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout +de quatre jours il put positivement déclarer le blessé +hors de tout danger. Ces quatre jours, Pardaillan les +avait passés dans la chaumière. Sûr que le comte +Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soigné, +certain d'autre part qu'il ne pourrait rejoindre +et prévenir Farnèse, le chevalier, un beau matin, fit +ses adieux à celui qu'il avait à moitié tué, et reprit +à petites journées le chemin de Paris. Il avait une +double tâche à accomplir. Retrouver Maurevert, +d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer Guise...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>BLOIS</h3> + +<p>Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque +et s'emparait de la lettre destinée à Farnèse, +le duc de Guise, au milieu d'une imposante escorte, +s'avançait vers Blois où, de tous les points de la +France, accouraient les députés de la noblesse, du +clergé et du Tiers-État pour cette suprême conférence +à laquelle Henri III avait convié son peuple, et qu'on +appelle les états généraux de Blois.</p> + +<p>La sécurité de Guise était absolue, Maurevert lui +avait rendu un compte exact des forces dont +Henri III pouvait disposer, soit environ quarante +mille hommes.</p> + +<p>Ces forces considérables étaient sous la main d'un +hardi capitaine qui avait fait ses preuves sur plus +d'un champ de bataille. C'était le brave Crillon. Les +troupes de Crillon occupaient le château et la ville.</p> + +<p>Le roi était donc défendu, bien défendu. Malgré +cela, la sécurité de Guise était complète.</p> + +<p>Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante +gentilshommes qui l'accompagnaient avait mis en lui +toutes ses espérances et toute sa fortune future. Il +n'en était donc pas un qui ne fût prêt à se faire +massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre +qu'une fois arrivé à Blois il allait trouver les députés +des trois ordres, et que, parmi ces députés, seigneurs, +bourgeois, prêtres, il n'en était pas un qui ne lui fût +dévoué corps et âme. En réalité donc, il allait être +le véritable maître aux états généraux.</p> + +<p>C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant +sa dernière journée de marche. Il était entouré +à ce moment de huit ou dix de ses plus intimes qui, +formant peloton, marchaient en avant du gros de +l'escorte. Et, peu à peu, dans ce groupe d'intimes, +une sélection s'était faite, en sorte que le duc avait +fini par se trouver en avant, entre Bussi-Leclerc et +Maineville, ses inséparables, ceux pour qui il n'avait +rien de caché.</p> + +<p>Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses +deux fidèles agents, il était tout naturellement question +de Pardaillan.</p> + +<p>—Enfin, disait Maineville, nous voilà débarrassés +du quidam. Mais, pour mon compte, j'en éprouve +quelque regret. La noyade fut trop douce pour +lui...</p> + +<p>—C'est vrai, renchérit Bussi-Leclerc, et, quant à +moi, j'eusse éprouvé quelque plaisir à lui rendre...</p> + +<p>—La leçon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville +en riant.</p> + +<p>—Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te +rappelles-tu pas que je le désarmai dans la Bastille?</p> + +<p>—Je n'y étais pas... ainsi...</p> + +<p>—Mais Maurevert y était!... Est-ce vrai. Maurevert?</p> + +<p>—Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait +derrière Guise. Tu lui fis sauter l'épée des mains par +trois fois, et le truand dut s'avouer vaincu...</p> + +<p>Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et +remercia Maurevert d'un regard.</p> + +<p>On arrivait au village de Villerbon...</p> + +<p>—Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre, +ne parlons plus des morts... Bussi, pique donc au +galop jusqu'à ces cavaliers que tu vois là-bas, et +sache ce qu'ils veulent.</p> + +<p>Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine +de cavaliers, en effet, étaient arrêtés... mais +Bussi-Leclerc n'eut pas le temps d'exécuter l'ordre +qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient d'apercevoir +la troupe de Guise et galopaient à sa rencontre. +Un instant. Guise se troubla et sa main descendit +jusqu'à l'épée de fer de sa rapière. L'idée que +Henri III lui avait ménagé un guet-apens passa dans +son esprit comme un éclair. Mais il se rassura aussitôt. +Les cavaliers étaient sur lui et criaient:</p> + +<p>—Monseigneur, vous êtes le bienvenu!...</p> + +<p>C'était une troupe de gentilshommes députée par +les seigneurs assemblés dans Blois pour aller a sa +rencontre, le saluer et l'assurer de toute fidélité...</p> + +<p>A ce moment, le roi de France, pâle et nerveux, se +trouvait dans l'appartement qu'il occupait au premier +étage du château. Henri III, avec une agitation qui +contrastait avec son indolence habituelle, allait et +venait, s'approchait souvent d'une fenêtre d'où il +pouvait voir la cour carrée et le porche majestueux +du château.</p> + +<p>Henri III attendait le duc de Guise!...</p> + +<p>Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait +cinquante gentilshommes armés en guerre. Une compagnie +de Suisses occupait la cour carrée. Le grand +escalier était plein de seigneurs royalistes dont le +sombre visage annonçait qu'ils n'attendaient rien de +bon de l'arrivée du duc. Toutes les autres cours et +les autres escaliers du château étaient occupés par +des gens d'armes.</p> + +<p>Dans le salon lui-même, une vingtaine de gentilshommes +attendaient, silencieux et les yeux fixés sur +le roi. Dans un coin, Catherine de Médicis, causant +avec son confesseur, contrastait par sa sérénité et +sa gaieté avec toute cette sombre impatience.</p> + +<p>—Où est Biron? est-il de retour? fit tout à coup +Henri III.</p> + +<p>—Sire, me voici, fit le maréchal de Biron +Armand de Gontaut, baron de Biron, était alors +âgé de soixante-quatre ans; mais il portait encore la +cuirasse avec une facilité que lui enviaient de plus +jeunes.</p> + +<p>—Ah! te voilà, mon vieux brave! dit Henri III Je +craignais que tu ne fusses pas ici aujourd'hui, car +je t'avais donne congé pour huit jours.</p> + +<p>—Oui, mais j'ai appris l'arrivée de M. le duc. Peste +sire, je n'aurais eu garde de manquer une si belle +occasion de lui présenter mes respects!... Et sire +vous voyez que je suis arrivé à temps...</p> + +<p>Le roi se mit à rire, les gentilshommes éclatèrent.</p> + +<p>En effet, à ce moment même, une rumeur montait +de la cour carrée: c'était un bruit de chevaux qui +passaient sous le porche, un cliquetis d'armes et +d'éperons de cavaliers mettant pied à terre... +Henri III pâlit.</p> + +<p>—Comte de Loignes, dit-il d'une voix altérée, voyez +donc ce qui se passe dans la cour.»</p> + +<p>Il le savait très bien. Il devinait que c'était Guise +qui arrivait. Et, avant d'avoir reçu aucune réponse il +se dirigea vers un grand fauteuil placé sur une estrade +et formant trône. Il s'y assit et, d'un geste rageur +enfonça son chapeau sur son front.</p> + +<p>—Sire! s'écria Chalabre qui s'était précipité à la +fenêtre en même temps que Loignes, c'est M. le duc +de Guise, que Dieu le tienne en sa garde!</p> + +<p>—A moins que le diable ne l'emporte! murmura +Montsery près du roi.</p> + +<p>—Ah! fit Henri III d'un ton d'indifférence si parfaitement +jouée qu'il stupéfia sa mère... Tiens! le duc +de Guise?... Et que peut-il venir faire céans?...</p> + +<p>—Nous allons le savoir, sire, car le voici qui +monte le grand escalier...</p> + +<p>C'était vrai. Dans le grand escalier, on entendait +la rumeur confuse d'une foule qui monte. Cette foule, +c'était toute l'escorte du duc qui l'accompagnait jusqu'à +la porte du roi... Il y avait là une menace qui +n'échappa point à Crillon. Arrivé devant la porte du +salon, il se tourna vers les gentilshommes guisards +et dit:</p> + +<p>—Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur +le cardinal, le roi m'a chargé de vous faire +savoir qu'il vous accorde audience. Quant à vous, +messieurs, veuillez attendre...</p> + +<p>L'escorte demeura donc échelonnée dans l'escalier. +Et, comme cet escalier était déjà occupé par un +grand nombre de seigneurs royalistes et de gens +d'armes, il en résulta qu'il se trouva plein de gens +qui se regardaient de travers et qui, sur un mot, se +fussent rués les uns sur les autres.</p> + +<p>Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs +de Lorraine et soigneusement refermé lui-même la +porte.</p> + +<p>Les trois frères s'avancèrent vers le fauteuil où +Henri III, le chapeau sur la tête, les regardait venir +sans un geste, sans un tressaillement de la physionomie.</p> + +<p>Le duc de Guise, moins habile que Henri III à +dissimuler ses sentiments, n'avait pu s'empêcher de +pâlir devant la réception glaciale qui lui était faite. +Il s'arrêta à trois pas du trône et s'inclina profondément, +ainsi que ses frères.</p> + +<p>Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de +sa voix légèrement nasillante, d'une rare impertinence +quand il le voulait, il demanda:</p> + +<p>—C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous à +nous dire?...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>RÉCONCILIATION</h3> + +<p>Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les +assistants, tous royalistes: et les trois frères purent +entendre le frémissement des épées qui se heurtaient +comme des feuilles d'acier.</p> + +<p>—Sire, dit le duc d'une voix assurée, vous savez +que mon frère le cardinal est président du clergé en +même temps que Mgr le cardinal de Bourbon. Il n'y +a donc rien que de naturel à sa présence aux États +que Votre Majesté a daigné convoquer en cette ville...</p> + +<p>—Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec +la même impertinence.</p> + +<p>—Sire, continua Guise, vous savez que mon frère +Mayenne est président de la noblesse en même temps +que M. le maréchal comte de Brissac...</p> + +<p>—Maréchal de barricades, comme M. de Bourbon +est cardinal de conspiration! dit sourdement le roi.</p> + +<p>Et, cette fois. Guise pâlit. Car l'attaque était directe, +et sûrement l'orage allait crever...</p> + +<p>—Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux +frères. Il s'agit de vous. Je suis bien aise de les voir +près de vous... de vous voir tous trois ensemble... +mais je vous demande spécialement à vous: que +venez-vous faire ici?...</p> + +<p>A ce moment, Catherine de Médicis se rapprocha +du roi et se tint debout près de l'estrade. Cette sombre +figure de spectre qui apparut soudain à Guise +lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe. +Il jeta autour de lui un rapide regard, il vit les +seigneurs royalistes prêts à sauter sur lui, et peu +s'en fallut qu'il n'eût à ce moment la parole irrévocable.</p> + +<p>«S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement, +j'appelle mes gentilshommes... et... bataille!...»</p> + +<p>Il résolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et +répondit:</p> + +<p>—Sire, je pourrais vous dire que, député de la +noblesse au même titre que tant d'autres seigneurs, +j'ai pu, j'ai dû me rendre à la convocation que Votre +Majesté...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de votre présence aux états +généraux, interrompit le roi qui avait l'obstination +froide, terrible et parfois cruelle. Il s'agit de votre +présence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous +faire?...</p> + +<p>Ces paroles étaient effrayantes. La situation l'était +plus encore. Guise, éperdu, balbutia quelques paroles +confuses. Son frère, le cardinal, lui marcha rudement +sur le pied, d'un air qui voulait dire:</p> + +<p>—Qu'attendez-vous? Dégainons, morbleu!...</p> + +<p>L'angoisse qui pesait sur cette scène d'une terrible +violence fut portée à son comble par ces paroles que +Henri III, plus nasillant que jamais, ajouta tout à +coup:</p> + +<p>—En tout cas, j'ai pu voir que vous êtes venus en +bonne et nombreuse compagnie. Peste! je vous en +fais mon compliment!</p> + +<p>—Sire... intervint la reine mère.</p> + +<p>—Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un +roi; il n'y a qu'un roi; et, quand le roi parle, tout +le monde doit se taire, même vous, madame!... Mon +cher cousin, je vous faisais donc compliment sur +votre escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y +manque quelqu'un...</p> + +<p>—Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant +livide.</p> + +<p>—Mais... le moine qui devait m'occire en la cathédrale +de Chartres. L'avez-vous donc oublié à Paris?</p> + +<p>Ces paroles éclatèrent comme un coup de tonnerre.</p> + +<p>Déjà, le duc de Guise se tournait vers la porte, il +allait pousser le cri de rescousse, et qui peut savoir +ce qui se fût alors passé?... lorsque, tout à coup, +Catherine de Médicis, allongeant son bras maigre, +laissa tomber ces mots, de cette voix de suprême +autorité dont elle usait bien rarement:</p> + +<p>—Messieurs de Lorraine, écoutez-moi, écoutez la +reine! Le roi veut bien que je parle. N'est-ce pas +que vous le voulez, mon fils?</p> + +<p>Les personnages qui assistaient à cette scène demeurèrent +figés dans l'attitude qu'ils venaient de +prendre. Seul, le duc de Guise fit un demi-tour vers +la reine mère. Alors, Catherine de Médicis continua:</p> + +<p>—Monsieur le duc, vous ignorez sûrement que nous +avons découvert à Chartres un complot contre Sa +Majesté; un moine, en effet, un moine s'était vanté +de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils aîné +de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que +ce moine, pour pénétrer dans Chartres, s'était glissé +à notre insu dans les rangs de la grande procession... +C'est cela que Sa Majesté a voulu dire...</p> + +<p>—J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pût y +avoir dans tout le royaume un être assez criminel, +assez insensé pour oser porter la main sur la personne +royale...</p> + +<p>—Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux +sourire, le roi ayant accordé audience à notre +cher cousin, lui demande simplement quel est le but +spécial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre +portée.</p> + +<p>Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir été +trop loin et de n'être pas en mesure de sortir d'un +mauvais pas, fit un signe de tête affirmatif. Une +détente se produisit dans l'assemblée, on comprit +que le roi venait de reculer.</p> + +<p>—Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous, +madame et reine, l'audience que Votre Majesté a bien +voulu nous accorder a, en effet, un but spécial. Je suis +venu non pas à Blois, mais précisément au château +de Blois. Je suis venu non pas aux conférences, mais +justement chez Sa Majesté. Et, si j'ai prié mes deux +frères de m'accompagner, si j'ai invité tout ce que +je connaisse de gentilshommes amis à me suivre ici, +c'est que j'avais à dire des paroles solennelles... et +j'eusse voulu que toute la noblesse de France fût +présente dans ce salon...</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on +ouvre les portes, et qu'on fasse entrer tout le +monde!...</p> + +<p>Cet ordre fut immédiatement exécuté. La porte du +salon ouverte à double battant, un huissier cria:</p> + +<p>—Messieurs, le roi veut vous voir! »</p> + +<p>Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier +et sur la terrasse entrèrent. Le salon fut bientôt +bondé. Ceux qui ne purent entrer s'arrêtèrent sur +le palier et jusque sur les marches de l'escalier. Une +intense curiosité pesait sur cette foule assemblée.</p> + +<p>—Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire +à souhait. Parlez donc hardiment.</p> + +<p>—Je parlerai avec plus de franchise encore que de +hardiesse, dit le duc de Guise. Sire, lorsque j'ai eu +l'honneur de vous voir à Chartres, je vous ai dit que +votre ville de Paris réclamait à grands cris la présence +de son roi dont elle ne peut se passer, sous +peine de dépérir. Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le +royaume entier qui réclame la fin des discordes, et +supplie Sa Majesté de reprendre visiblement les +rênes du gouvernement. A tort, bien à tort, sire, moi, +Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, j'ai été considéré +comme brandon de guerre civile. A mon grand regret, +ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume +ont espéré trouver en moi un chef de révolte, alors +que je suis seulement le chef de l'une des armées royales. +Ces espérances des fauteurs de troubles seraient +encouragées par moi si, d'une voix haute je n'y mettais +un terme. Sire, je suis venu loyalement déposer +mon épée à vos pieds et vous proposer une réconciliation +solennelle, si toutefois il y a jamais eu de véritable +querelle...</p> + +<p>—Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mère.</p> + +<p>Il serait difficile de donner une idée exacte de la +stupéfaction qui se peignit sur le visage des gentilshommes +tant guisards que royalistes, lorsque le duc +de Guise eut achevé de parler. Pour les uns, c'était +l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqué d'une +conspiration qui durait depuis quinze ans. Pour les +autres, c'était une instinctive méfiance devant une +attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.</p> + +<p>Quant à Henri III, s'il fut étonné, joyeux ou non, +nul ne put le savoir, car son visage demeura impénétrable. +Seulement, il regarda sa mère, qui lui fit +signe et dit:</p> + +<p>—Voilà de nobles paroles que vient de prononcer +là notre cousin! Quel dommage qu'une scène aussi +attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu pour +témoin!...</p> + +<p>Le roi était dès longtemps habitué à comprendre +sa mère à demi-mot. Se levant donc:</p> + +<p>—Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous disposé +à répéter ces paroles devant le Saint-Sacrement?</p> + +<p>Le duc eut une hésitation inappréciable, puis répondit:</p> + +<p>—Certainement, sire! Quand Votre Majesté voudra...</p> + +<p>—Ainsi, vous seriez prêt à faire serment de réconciliation +sur le Saint-Sacrement exposé à l'autel?...</p> + +<p>—Je suis prêt, sire... Dès que nous serons rentrés +à Paris, s'il plaît à Votre Majesté, nous irons à Notre-Dame, et...</p> + +<p>—Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout +des autels, et partout on trouve Dieu quand +on le cherche. La cathédrale de Blois me paraît +tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel +serment...</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre +Majesté voudra... dès demain!</p> + +<p>—Demain!... qui sait où nous serons demain? +C'est tout de suite, monsieur le duc, c'est dans +l'heure qui commence que nous devons aller au pied +de l'autel...</p> + +<p>Guise eut une nouvelle hésitation; et, cette fois, +si courte qu'elle eût été, Catherine, qui le dévorait +des yeux, la remarqua. Mais déjà le duc répondait +d'une voix ferme:</p> + +<p>—Tout de suite, si cela plaît à Votre Majesté!</p> + +<p>—Crillon, dit le roi, nous allons à la cathédrale. +Messieurs; vous en êtes tous. Il faut que ce soit un +spectacle dont il soit parlé dans tout le royaume, et +dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant, +qu'on me laisse seul. »</p> + +<p>Tout le monde sortit. La reine mère demeura seule +auprès de Henri III.</p> + +<p>—Eh bien, ma mère? dit gaiement le roi, nous allons +donc rentrer à Paris?... Dès que les conférences +seront terminées, nous nous mettrons en route.</p> + +<p>—Oui, dit alors la vieille reine, voilà ce qui vous +tient le plus au coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre +vos amusements favoris dans le Louvre et ailleurs, +préparer fêtes sur fêtes, au risque de voir se déchaîner +encore les bourgeois las de payer vos folies! La +belle avance de rentrer au Louvre, si vous y rentrez +diminué, fantôme de roi, n'ayant plus qu'une ombre +de pouvoir!... Vous croyez donc à cette réconciliation?</p> + +<p>—Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure +sur le Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincérité +qui fit sourire amèrement Catherine.</p> + +<p>—Prenez garde, mon fils!...</p> + +<p>—Oh! madame, fit le roi, se méprenant au sens +de cet avertissement, Crillon aura certainement pris +les précautions nécessaires... et justement le voici! +ajouta-t-il pour couper court à l'entretien...</p> + +<p>Catherine de Médicis poussa un soupir, jeta un +profond regard sur son fils et se retira lentement, +tandis que Crillon faisait en effet son entrée dans le +salon et annonçait au roi qu'on n'attendait plus que +son bon plaisir pour se mettre en route vers la +cathédrale...</p> + +<p>Le roi descendit aussitôt dans la cour carrée et +sourît à la vue de ces gentilshommes qui formaient +une masse imposante, à la vue plus imposante encore +des gens d'armes que Crillon avait disposés. Il monta +à cheval. Tous l'imitèrent aussitôt.</p> + +<p>Le roi sortit du château, précédé d'une fanfare de +trompettes, d'une compagnie de mousquetaires, et +encadré par un triple rang de ses gentilshommes. Le +duc de Guise venait immédiatement derrière lui et +se trouvait ainsi séparé de ses partisans. Toute cette +formidable et brillante cavalcade se dirigea vers la +cathédrale dans une sorte de recueillement inquiet. +On n'osait parler. Chacun se demandait si cette cérémonie +ne cachait pas un guet-apens.</p> + +<p>Le chapitre de la cathédrale, prévenu en toute +hâte, s'était réuni, et, revêtu de ses ornements sacerdotaux, +attendait Sa Majesté.</p> + +<p>Le roi mit pied à terre devant l'église où il entra +aussitôt, toujours silencieux, et suivi par cette foule +non moins silencieuse. Guise marchait près de lui, un +peu en arrière.</p> + +<p>En un instant, la cathédrale se trouva remplie. Le +roi et Guise marchèrent jusqu'au maître'autel. Le +curé doyen de la cathédrale s'agenouilla alors, entouré +de ses vicaires, fit une courte oraison. Puis, il +monta les degrés de l'autel, ouvrit le tabernacle, +découvrit l'ostensoir d'or et, tandis que les prêtres +entonnaient le <i>Tantum ergo</i>, il se retourna en soulevant +l'emblème dans ses mains levées.</p> + +<p>Toute l'assistance était tombée à genoux; le roi +avait le premier donné l'exemple. Enfin, l'ostensoir +ayant été exposé sur l'autel, le roi se releva et regarda +fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme, +monta les degrés de l'autel et étendit la main droite.</p> + +<p>—Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc +d'une voix que tout le monde put entendre, tant en +mon nom qu'au nom de la Ligue dont je suis lieutenant général, +je jure réconciliation et parfaite amitié +à Sa Majesté le Roi...</p> + +<p>Henri III qui, jusque-là, avait conservé un doute, +rayonna de joie, et, montant à son tour, il étendit +la main et dit:</p> + +<p>—Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure réconciliation +et parfaite amitié à mon féal cousin duc +de Guise et à messieurs de la Ligue...</p> + +<p>Alors, des vivats éclatèrent parmi les royalistes, +tandis que les gentilshommes guisards demeuraient +sombres et silencieux. Le roi tendit la main au duc +qui, profondément, s'inclina. La réconciliation était +scellée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>CATHERINE REÇOIT LA LETTRE...</h3> + +<p>Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au +château, les gens de la Ligue montrèrent un visage +serein, joyeux, et même quelque peu moqueur quand +leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.</p> + +<p>Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son +habitude, ne remarquait nullement ce qu'il y avait +de singulier dans cette attitude des guisards. Mais +d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces +autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de +Médicis.</p> + +<p>L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un +cabinet percé d'un invisible judas à travers lequel il +pouvait tout voir. Catherine l'avait mis là en lui recommandant +d'étudier la physionomie des Guise. +Jamais la vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille. +Il y avait un malheur dans l'air.</p> + +<p>A la table du roi avaient pris place le maréchal de +Biron, Villequier, d'Aumont, du Guast, Crillon, les +trois Lorrains et quelques seigneurs de la Ligue. Les +convives étaient fraternellement mêlés les uns aux +autres, et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un +peu plus élevé que, les autres, on ne l'eût pas distingué +de ses invités.</p> + + +<p>—Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant, +j'ai fait cadeau d'une belle chape de drap d'or! +s'écriait à un moment le roi de France, je voudrais +bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais +s'il nous voyait réunis à la même table!... J'en ris +rien que d'y penser!...</p> + +<p>Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata +aussi, puis toute la tablée, puis tous les seigneurs +debout.</p> + +<p>—Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il +en pousserait un Ventre-Saint-Gris!...</p> + +<p>Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en +imitant si bien son accent gascon que, cette fois, les +rires partirent d'eux-mêmes et de bon coeur.</p> + +<p>—A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? +demanda le cardinal de Guise. Eh bien, il est +retourné à La Rochelle où il va présider l'assemblée +générale des protestants.</p> + +<p>—Quelque chose comme les états généraux de la +huguenoterie, fit le roi. Nous ne le craignons plus. +Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous marcherons +contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre +ami (il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.</p> + +<p>—Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté, +nous préparerons cette expédition...</p> + +<p>—Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons +pas de repos tant que La Rochelle sera aux +mains des huguenots.</p> + +<p>Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous +les convives l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce +dîner, où il fut question de tout, excepté des états +généraux pour lesquels tout ce monde était réuni.</p> + +<p>Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa +faiblesse, était restée jusqu'à la fin. Quand elle fut +seule, elle entra dans la salle à manger et se dirigea +vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce +moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se +dressa près d'elle.</p> + +<p>—Maurevert! dit sourdement la reine.</p> + +<p>—Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.</p> + +<p>Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:</p> + +<p>—Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny +ce coup d'arquebuse que vous n'avez pas oublié, sans +doute. Ces temps sont lointains, et je craignais fort +que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir +de Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est +rien...</p> + +<p>Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur +l'homme qui lui parlait avec une sorte d'insolente +familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert qu'elle +voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain +par la présence de cet homme. Elle examina plus +attentivement Maurevert et dit:</p> + +<p>—Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez +fait beaucoup pour mon fils Charles IX.</p> + +<p>—Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous +ce que j'ai fait...</p> + +<p>Catherine demeura pensive devant cette insistance. +Elle connaissait Maurevert pour un des plus mystérieux +et des plus terribles serviteurs qui eussent évolué +jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait +rien sans motif.</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où +étiez-vous le jour des Barricades?</p> + +<p>—Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai +servi le duc de Guise. Je l'ai servi avec ardeur et +fidélité. J'ai fait, pour la réussite de ses projets, autant +que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis +le jour des Barricades, je suis donc un ennemi +du roi votre fils et de vous-même. Et, si, par hasard, +le roi se décidait à faire couper le cou à M. de Guise, +il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu. +C'est bien là la pensée de Votre Majesté?</p> + +<p>—Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes +toujours très intelligent, dit la reine avec un sourire +mortel. Mais, enfin, je suppose que ce n'est pas pour +me prouver votre intelligence que vous m'êtes venu +trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.</p> + +<p>—J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert. +Voici donc, madame, ce que je suis venu vous +dire. Lorsque nous exterminâmes les huguenots, lorsque, +pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, +ma vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, +Votre Majesté m'a fait certaines promesses... J'en ai +attendu l'exécution pendant dix ans. Un jour, je me +mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre +que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire, +madame, pourquoi je me suis jeté dans le parti de +la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir les +prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi +enfin je suis devenu un ennemi de la fortune +des Valois...</p> + +<p>—Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire +cela?</p> + +<p>—Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, +maintenant que je me suis soulagé. Votre Majesté +peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si +je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé, +vous!</p> + +<p>—Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il +faut bien que votre Guise soit redoutable pour que +vous osiez parler ainsi à votre reine! Je ne vous fais +pas arrêter... mais je vous chasse!</p> + +<p>A ce moment, une voix à la fois grave, humble et +caressante se fit entendre:</p> + +<p>—Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose +m'interposer entre votre auguste colère et ce gentilhomme. +Restez, monsieur de Maurevert. La reine vous +y autorise...</p> + +<p>C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu +de son cabinet... Il fit un signe rapide à Catherine de +Médicis. Et la reine, toujours maîtresse de ses passions, +prononça:</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que +votre attitude et vos paroles ont pu avoir d'étrange...</p> + +<p>Maurevert mit un genou à terre et dit:</p> + +<p>—Je crois maintenant que je puis dire à la reine +tout ce que j'étais venu lui dire.</p> + +<p>—Vous avez donc encore quelque chose sur le +coeur, mon cher monsieur de Maurevert?...</p> + +<p>—Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur +le coeur de ne pas avoir été récompensé selon son +mérite. Et il faut le récompenser, ce digne gentilhomme.</p> + +<p>Maurevert s'inclina.</p> + +<p>—Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir +une récompense digne de vous, continua l'astrologue, +vous apportez quelque chose à la reine?...</p> + +<p>—En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à +Sa Majesté... Je lui apporte... ce que je lui apportai +jadis au Louvre, le dimanche soir de Saint-Barthélémy...</p> + +<p>—Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine +pâlissait.</p> + +<p>—Une tête, répondit Maurevert.</p> + +<p>—Suivez-moi, ordonna Catherine.</p> + +<p>La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait +sur son appartement. Cet appartement, situé +au rez-de-chaussée, se trouvait juste au-dessous de +l'appartement du roi, et en reproduisait la disposition.</p> + +<p>Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert +dans un petit oratoire et, ayant renvoyé ses +suivantes, prit place dans un fauteuil.</p> + +<p>—Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant +son regard sur Maurevert.</p> + +<p>—Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté +veut-elle me permettre de placer ici un mot? +Eh bien, il me semble qu'avant de demander à ce +gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander +ce qu'il donne...</p> + +<p>Catherine secoua la tête.</p> + +<p>—Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.</p> + +<p>—Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me +contenterai de trois cent mille livres. Et il ajouta:</p> + +<p>—Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant +que trois cent mille livres, j'estime donc à +sept cent mille livres le plaisir que j'ai à servir les +intérêts de Votre Majesté...</p> + +<p>—Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il +paraît que tu as une rude dent contre le Guise, et +qu'au besoin tu le trahirais pour rien...</p> + +<p>—Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce +meuble... là... le troisième tiroir... et donne-moi l'un +de ces parchemins que tu vois...</p> + +<p>Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine, +un des parchemins demandés. Ces parchemins, +c'étaient des bons sur la cassette royale tout préparés +d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés +de sa main. La reine le remplit, et la feuille se trouva +ainsi libellée:</p> + +<p>«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que +notre trésorier versera, au vu des présentes, ès mains +du sire de Maurevert, pour services particuliers rendus à nous...»</p> + +<p>Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas +un tressaillement, bien qu'il eût aussitôt remarque +la majoration énorme de la somme qu'il avait indiquée +lui-même.</p> + +<p>—Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il +de dire.</p> + +<p>Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement. +En effet, le libellé du bon portait au bas cette +formule écrite d'avance:</p> + +<p>Ladite somme payable à... le...</p> + +<p>Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis +par Catherine de Médicis. Dès lors, le bon n'avait +aucune valeur. Catherine qui, des yeux, suivait attentivement +la physionomie de Maurevert, sourit et dit:</p> + + + + +<p>—Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai +oublié...</p> + +<p>—En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin +sur la table. Votre Majesté a omis la date et le +lieu du paiement...</p> + +<p>—Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de +Maurevert? demanda la reine avec un charmant sourire.</p> + +<p>—Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...</p> + +<p>—A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable +à Paris... Reste la date... Quand voulez-vous être +payé?...</p> + +<p>—Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.</p> + +<p>—Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien. +Voyez: j'indique la date la plus rapprochée possible, +c'est-à-dire le jour même où le roi pourra +disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...</p> + +<p>Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés, +la physionomie devenue soudain terrible, +acheva d'écrire:</p> + +<p>Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE +DUC DE GUISE.</p> + +<p>Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine +venait d'écrire. Il prit le bon, le plia froidement, +le fit disparaître dans une poche de son pourpoint, +et dit:</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique +me convient parfaitement.</p> + +<p>—Cette date est donc bien rapprochée? demanda +la reine palpitante.</p> + +<p>—Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car +moi, je ne suis ni Dieu pour décréter la mort de +Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à l'échafaud...</p> + +<p>—L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se +redressa, livide...</p> + +<p>Ruggieri considérait ardemment Maurevert.</p> + +<p>—Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue... +Il ne s'agit donc pas...</p> + +<p>—D'une arquebusade dans le genre de celle que +j'envoyai à Coligny? fit Maurevert. Nullement. Aussi, +au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de la mort», +Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable +«le lendemain de l'exécution de M. de Guise.»</p> + +<p>—Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais +donc vraiment le moyen de porter quelque terrible +accusation contre le duc?... Parle, mon ami!...</p> + +<p>—Papier pour papier, dit Maurevert.</p> + +<p>A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit +à la reine. Catherine y jeta un avide regard et +murmura:</p> + +<p>«L'écriture de Guise...»</p> + +<p>Catherine et Ruggieri se penchèrent en même +temps sur la lettre posée sur la table.</p> + +<p>Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait +remise à Maurevert pour Fausta, Maurevert avait +copié la lettre, remis la copie parfaitement imitée à +Fausta et gardé l'original pour lui. La signature +«Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait +l'aveu échappé à la prudence du duc. Ce mot +éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était le +roi!...</p> + +<p>Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non +pour en découvrir le sens, car ce sens lui apparaissait +très clair, à elle, mais pour y chercher la possibilité +d'accabler le duc sous une accusation capitale, +elle demanda:</p> + +<p>—A qui était adressée cette lettre?</p> + +<p>—A la princesse Fausta... dit Maurevert.</p> + +<p>—Donc, elle ne l'a pas reçue?...</p> + +<p>—Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la +lettre... ou une copie de la lettre.</p> + +<p>Catherine le regarda avec une certaine admiration.</p> + +<p>—Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette +lettre? reprit-elle.</p> + +<p>—Parfaitement sûr madame!...</p> + +<p>Catherine appuya son coude sur la table, sa tête +sur sa main, et les yeux fixés sur le papier, se plongea +en une profonde rêverie.</p> + +<p>«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.</p> + +<p>A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>PARDAILLAN AU COUVENT</h3> + +<p>Quelques jours se sont passés depuis le départ du +duc de Guise. Paris est inquiet.</p> + +<p>Au palais Fausta, une douzaine de jours après le +départ des Lorrains, un mouvement se produit. Fausta +a lu la lettre que Guise lui a fait remettre par +Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre +le duc à Blois.</p> + +<p>Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière +attend devant la porte. Douze hommes d'armes recrutés +depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta +monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis +et Léa.</p> + +<p>Au moment du départ, Fausta jette un long regard +sur ce palais où elle a pensé, aimé, souffert, calculé, +combiné la plus formidable des conspirations. L'image +de Pardaillan passe dans son esprit assombri. Mais +elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...</p> + +<p>Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par +la porte Notre-Dame-des-Champs, après une courte +station au couvent des jacobins situé dans le voisinage +de cette porte, le chevalier de Pardaillan rentrait +dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par +l'extrémité opposée.</p> + +<p>Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il +s'était arrêté deux jours. Il éprouvait une certaine +lassitude. Solitude d'âme et de corps... Il était seul +dans la vie...</p> + +<p>En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord +frapper Maurevert. Ensuite, faire rentrer dans la +gorge du duc, moyennant sa bonne rapière, les insultes +que Guise avait proférées contre lui, le jour où, +pour sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.</p> + +<p>«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, +et Guise, et Fausta. Que ferai-je après?»</p> + +<p>Voilà où était la question... Que faire de sa vie?... +Il s'ennuyait et s'ennuyait tout simplement parce +que la vieille cicatrice de son coeur n'était pas fermée +encore et parce qu'il ne savait où aller quand il +aurait enfin réglé ses comptes,—s'il y arrivait.</p> + +<p>«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité +au petit duc, et me laisserai-je vieillir dans +l'espoir d'enseigner les mystères du contre de sixte +aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès +d'Huguette?»</p> + +<p>Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée +avec un inexprimable attendrissement.</p> + +<p>«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des +grandes routes en France et ailleurs. Il y aura toujours +des arbres le long de ces routes, du soleil dans +l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»</p> + +<p>Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, +il n'avait en somme décidé qu'une chose; c'est qu'il +surveillerait de près les faits et gestes de M. de Guise. +Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où +Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le +premier bourgeois venu que le duc de Guise était à +Blois, Pardaillan se dit:</p> + +<p>«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»</p> + +<p>Mais sans doute une réflexion qui traversa son +esprit le fit changer d'idée. Seulement, il évita de +passer par la rue Saint-Denis; il ne voulait pas s'arrêter +à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être +retenu par Huguette.</p> + +<p>Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont +Notre-Dame. Tout en haut de la rue Saint-Jacques et +près des remparts, il arrêta son cheval devant le +porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et +heurta le marteau de la porte.</p> + +<p>Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère +portier lui demanda ce qu'il voulait, l'informant aussitôt +qu'on ne recevait ni pèlerins ni voyageurs dans +ce couvent.</p> + +<p>Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement +faire visite au révérend frère Jacques Clément, le +portier, avec un empressement qui lui parut bizarre, +ouvrit la porte et le pria d'entrer.</p> + +<p>—Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère +Clément va être prévenu.</p> + +<p>Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement, +ce ne fut pas vers la cellule de Jacques Clément qu'il +se dirigea, mais vers l'appartement du prieur Bourgoing, +à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le +frère Clément.</p> + +<p>Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur +ne fût un homme envoyé dans le but de s'aboucher +avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre, c'est-à-dire +l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre +non pas de faire venir frère Jacques au parloir, +mais bien de conduire le visiteur à la cellule du +révérend.</p> + +<p>Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu +surpris Pardaillan, et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre +attention. Lorsque le frère portier revint, il se +contenta donc de suivre le moine qui le conduisait.</p> + +<p>Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta +devant la porte entrebâillée d'une cellule et dit:</p> + +<p>—C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...</p> + +<p>Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques +Clément qui, assis à une petite table, écrivait.</p> + + +<p>Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, +l'aperçut, cacha précipitamment sous un livre ce qu'il +écrivait, et une vive rougeur envahit ses joues pâles. +Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les mains tendues.</p> + +<p>—Que Dieu soit loué! dit-il.</p> + +<p>—Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du +moine, qu'on a donc du mal à parvenir jusqu'à vous!... +et jetant un regard autour de lui: comment pouvez-vous +vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau +anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les +choses trop-à coeur.</p> + +<p>Clément eut un sourire amer.</p> + +<p>—Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un +rayon de soleil qui entrerait dans une tombe. Dès que +vous paraissez, tout s'éclaire et sourit... C'est si triste, +ici!</p> + +<p>—Pourquoi y restez-vous?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans +un couvent, j'ai vécu au couvent, comme le lierre vit +attaché à l'arbre au pied duquel il est né.</p> + +<p>—-Que faisiez-vous donc quand je suis entré? +reprit curieusement Pardaillan au bout d'un instant +de silence.</p> + +<p>Jacques Clément rougit encore.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous +demande pas vos secrets.</p> + +<p>Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur +le bas de la feuille que le moine avait cachée, et qui +dépassait sous le livre. Et il eut un sourire de stupéfaction.</p> + +<p>—Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que +vous étiez poète!</p> + +<p>En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.</p> + +<p>—Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon, +avait saisi la feuille et la parcourait, quel zèle... religieux! +Or, ça... quelle est cette Marie?...</p> + +<p>Le moine avait pâli.</p> + +<p>—Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements +profanes...</p> + +<p>Le chevalier tournait et retournait le papier en tous +sens. Soudain, il tressaillit et murmura:</p> + +<p>—Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse +de Montpensier qu'il fait ces déclarations enflammées!... +Tenez, ajouta-t-il tout haut en rendant +le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère +en poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il +faudra que la personne à qui ils sont destinés soit +bien difficile de n'être pas de mon avis...</p> + +<p>Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, +cette fois, dans son sein.</p> + +<p>—Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu +abandonné ces idées effrayantes qui vous bouleversaient +quand nous nous rencontrâmes à Chartres?</p> + +<p>Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un +coup de dague.</p> + +<p>—Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une +voix basse, mais ferme et tranquille, de ma résolution +de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je renoncé?... +Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude +que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution. +Mais cette heure viendra!...</p> + +<p>Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la +voix du moine une effrayante résolution.</p> + +<p>—Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez +demandé d'attendre. Mais à votre tour, quand vos +desseins sur Guise seront accomplis, laissez-moi marcher +à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère... +Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... +Et rien, rien, entendez-vous, ne peut le sauver si vous +êtes venu me dire: «Allez! la vie de Valois m'est à +cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous êtes +venu me dire, chevalier?...</p> + +<p>—Non, répondit Pardaillan; pas encore!...</p> + +<p>A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la +galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes des cellules, +et, à pas étouffés, s'approcha de façon à écouter ce +qui se disait chez Jacques Clément.</p> + +<p>—J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. +Mais les paroles que vous m'apporterez seront le signal +de la mort de Valois.</p> + +<p>—C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. +Ce gentilhomme est de la conspiration, et c'est sans +doute lui qui doit donner le signal!...</p> + +<p>—Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire +une proposition. Je souhaite qu'elle vous agrée...</p> + +<p>—Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.</p> + +<p>—C'est de m'accompagner à Blois où je me rends +tout de ce pas...</p> + +<p>—Parfait! songea le prieur dans la galerie.</p> + +<p>—A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que +je m'ennuie depuis quelque temps. Alors, pour me +distraire, j'ai entrepris de voyager.</p> + +<p>—A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.</p> + +<p>—Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais +pourquoi à Blois, me direz-vous?... D'abord on y voit +le roi...</p> + +<p>—Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de +plus en plus persuadé que le visiteur cherchait à entraîner +le moine à l'exécution de l'acte attendu.</p> + +<p>—Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la +noblesse du royaume assemblée pour les états généraux. +Enfin, on y voit M. de Guise, l'illustre duc de +Guise...</p> + +<p>—Brave gentilhomme! murmura le prieur.</p> + +<p>—Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, +une suite brillante, spirituelle, sans compter de belles +et nobles dames comme la duchesse de Montpensier!...</p> + +<p>Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de +rire. Jacques Clément pâlit affreusement, saisit la +main du chevalier et murmura d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...</p> + +<p>—Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle +soit? Allons, laissez-vous emmener par moi. Nous +nous distrairons l'un l'autre... Mais, au fait, j'y +songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré sortir +d'ici?...</p> + +<p>A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec +un large sourire de bienveillance. C'était le prieur.</p> + +<p>—Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?... +Oui, je vois que vous êtes content. Je suis certain +que ce gentilhomme a dû vous donner d'excellents +conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut écouter +ce gentilhomme.</p> + +<p>—Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.</p> + +<p>—Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, +j'en suis sûr, n'a pu que vous conseiller des choses +excellentes...</p> + +<p>—Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement +étonné, lui aussi, je lui conseillais tout simplement +de voyager...</p> + +<p>—Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel +côté?</p> + +<p>—Je lui conseillais d'aller à Blois.</p> + +<p>—C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est +sublime. Du moins, on me l'a assuré. Or, notre cher +frère est malade, très malade... il lui faut un air pur +et fortifiant...</p> + +<p>—C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.</p> + +<p>—Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous +entendez, mon frère? Je vous ordonne de vous conformer +à tous les conseils de ce gentilhomme. Faites donc +à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais +commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de +route. Recevez ma bénédiction, mon frère, et vous +aussi, monsieur.</p> + +<p>Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait, +se hâta de sortir en murmurant:</p> + +<p>—Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine +que j'aie rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?</p> + +<p>Pardaillan éclata de rire.</p> + +<p>—Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.</p> + +<p>—Le grand jour est proche...</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan +était descendu, le moine parut, vêtu de cet habit de +cavalier qu'il portait pendant son voyage à Chartres. +Devant la porte du couvent, un cheval attendait sellé, +près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine +se mirent en selle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII</h3> + +<h3>MOURIR OU TUER?</h3> + +<p>Peut-être Pardaillan avait-il une idée de derrière la +tête en entraînant Jacques Clément à Blois. Toujours +est-il qu'ils sortirent ensemble de Paris et prirent +aussitôt le chemin de Chartres pour, de là, se rendre, +au but de leur voyage.</p> + +<p>Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitté le +couvent des jacobins lorsqu'un cavalier en sortit à +son tour. Ce cavalier n'était autre que le frère portier +en personne, lequel, monté sur une excellente mule, +s'en allait à Blois pour le compte du prieur Bourgoing.</p> + +<p>Le moine portait une lettre cachée sous son froc. +La lettre était à l'adresse de la duchesse de Montpensier.</p> + +<p>Ceci posé, nous laisserons Jacques Clément et Pardaillan. +La scène que nous allons retracer se passait +une semaine après la remise à Catherine de Médicis +de la lettre payée à Maurevert cinq cent mille livres.</p> + +<p>Ce jour-là, donc, c'était le dimanche 12 novembre. +Un épais brouillard montait de la Loire, à l'assaut de +la colline sur laquelle s'étagent les rues de Blois. +Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre, +le château était encombré de seigneurs.</p> + +<p>Un courrier venait d'arriver de La Rochelle, +au grand étonnement des courtisans royalistes +ou guisards unis dans une haine commune contre +les huguenots. Que pouvait bien vouloir le Béarnais?...</p> + +<p>Comme preuve de confiance et de grande amitié, le +roi avait ouvert devant tous la missive d'Henri de +Navarre. Et il la lut à haute voix. En résumé, le Béarnais, +parlant au nom des protestants rassemblés à La +Rochelle, faisait une double demande:</p> + +<p>1° Il demandait qu'on restituât aux huguenots les +biens qui leur avaient été confisqués; 2° il réclamait +pour eux la liberté de conscience.</p> + +<p>Cette lecture, faite, comme nous avons dit, à haute +voix par le roi lui-même, fut accueillie par des huées, +des rires, des menaces contre le messager qui, très +calme et très digne, attendait la réponse.</p> + +<p>—Que dois-je répondre au roi mon maître? demanda +le huguenot quand la tempête des rires et des menaces +se fut un peu apaisée.</p> + +<p>—Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous +réfléchirons aux questions qu'il nous soumet, et que, +quand nous aurons pris une décision, c'est M. le duc +de Guise, lieutenant général de nos armées, qui lui +portera notre réponse...</p> + +<p>Cette réponse devait avoir d'incalculables conséquences.</p> + +<p>C'est en effet après l'avoir reçue que Henri de +Navarre prit la campagne avec son armée, résolu à +conquérir, les armes à la main, ce qu'on lui refusait +de bonne foi.</p> + +<p>Voilà quels événements s'étaient passés en cette +soirée de novembre.</p> + +<p>Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations +qui avaient accueilli sa réponse, était resté jusqu'à +dix heures, causant de préférence avec les gentilshommes +de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses +au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite +avait été donné. Les appartements royaux s'étaient +vidés. Le roi était dans sa chambre.</p> + +<p>A ce moment, la reine mère entra. Henri III, qui ne +la voyait jamais en tête-à-tête qu'avec ennui ou avec +une sourde terreur, ne put s'empêcher de faire une +grimace.</p> + +<p>Catherine de Médicis s'était assise silencieusement.</p> + +<p>—Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse +et presque tremblante, bientôt, je n'y serai plus. +Alors, vous me regretterez peut-être. Alors, peut-être, +vous rendrez justice au sentiment qui m'a toujours +guidée et qui est celui d'une affection... indestructible, +puisque votre ingratitude n'a pu l'atténuer...</p> + +<p>—Je sais que vous m'aimez, ma mère, dit Henri III +d'une voix caressante.</p> + +<p>—Ma mère! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement +de m'appeler ainsi, Henri, et ce mot est doux +à mon coeur. Oui, je vous aime, et profondément. +Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouvé +plus d'affection chez Charles et chez François, que +je n'aimais guère, vous le savez... et pourtant, ajouta-t-elle +sourdement, je les ai... laissés mourir... parce +que je voulais vous voir sur le trône...</p> + +<p>Catherine baissa la tète, et plus sourdement, ajouta:</p> + +<p>—Henri!... savez-vous le premier mot que me dit +votre père lorsqu'il m'épousa?...</p> + +<p>—Non, madame, mais je pense que ce fut une parole +d'amour... fit Henri en bâillant.</p> + +<p>—J'étais jeune... presque une enfant. J'arrivais +d'Italie tout enfiévrée par la joie de voir Paris, d'être +la reine dans ce grand beau royaume de France... +J'étais belle... Je venais, décidée à aimer de tout mon +coeur cet époux qui était un si grand roi! et qu'on +disait si aimable... Je le vois encore... Il était habillé +tout de satin blanc... Il s'approcha donc, m'examina +cinq minutes. Je défaillis presque... Et quand il m'eut +bien examinée, il se pencha sur moi et me dit: Mais, +madame, vous sentez la mort!... Et votre père sortit +de la chambre nuptiale. Ce fut une triste vie que la +mienne jusqu'au jour où le coup de lance de Montgomery +me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse +est aussi triste que le fut ma jeunesse...</p> + +<p>—Madame, balbutia Henri III, ma mère...</p> + +<p>Catherine l'arrêta d'un geste.</p> + +<p>—Je sais quels sont vos sentiments. Épargnez-vous +toute contrainte. Votre père me l'a dit: «Je sens la +mort», et toute ma vie s'est résumée dans cette +question qui s'est dressée devant moi tous les jours: +tuer ou être tuée!...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria Henri, pris de cette +sorte de terreur que lui inspirait si souvent sa mère.</p> + +<p>—Je veux dire que toute ma vie, j'ai dû tuer pour +ne pas l'être... il faut que je tue encore pour que +vous ne mouriez pas, vous que j'aime... vous, mon +fils!...</p> + +<p>—Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix étranglée. +On veut donc me tuer!...</p> + +<p>—Vous l'eussiez été cent fois déjà, si je n'avais été +là!...</p> + +<p>Henri III fut secoué par un frisson; sa mère ne +l'ennuyait plus... elle l'épouvantait.</p> + +<p>—Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque +votre père a déclaré que je sens la mort, je ne +dois pas le faire mentir.</p> + +<p>En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri +la considérait avec une admiration mêlée d'effroi.</p> + +<p>—Que disions-nous? reprît Catherine. Oui... que je +ne voulais pas faire mentir votre père. Je dois répandre +autour de moi de la mort. Et aujourd'hui encore, +la terrible question revient plus pressante, plus âpre +que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous +mourir? Voulez-vous tuer?... Choisissez!...</p> + +<p>—Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en +faisant un signe de croix, expliquez-vous, ma mère!</p> + +<p>Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs +qui l'enveloppaient et le tendit à Henri, qui le saisit +avidement, s'approcha d'un flambeau et se mit à lire. +Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa +mère. Il était livide, et ses mains tremblaient.</p> + +<p>—Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgré +son serment d'amitié?</p> + +<p>Catherine fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.</p> + +<p>—Un serviteur de Guise, un traître,, car il a ses +traîtres comme nous avons eu les nôtres... le sire de +Maurevert.</p> + +<p>—Il faut récompenser cet homme, madame!</p> + +<p>—C'est fait.</p> + +<p>—Et depuis quand avez-vous cette lettre?</p> + +<p>—Depuis huit jours, répondit Catherine.</p> + +<p>Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle +s'en repentit... En effet, le roi s'était écrié:</p> + +<p>—Huit jours!... La lettre est donc antérieure au +serment d'amitié!...</p> + +<p>—Oui! répondit Catherine. Mais qu'importe! Si +vous croyez que Guise a voulu vous tuer, qu'importe +le moment où il l'a voulu!...</p> + +<p>—Madame, dit froidement Henri III, vos soupçons +vous égarent. Rien dans cette lettre ne prouve positivement +que le duc a pu concevoir ce forfait. Et +l'eût-il conçu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas +voulu le tuer moi-même?... Cela m'empêche-t-il de tenir +mon serment de bonne foi?</p> + +<p>—Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez +de me croire, mon fils!</p> + +<p>—Je crois, dit Henri fermement, que votre affection +vous rend injuste. Croyez-vous, madame, que +j'éprouve une amitié pour le duc? Il est fort, il tient +le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer à Paris +en roi, je dois plier aujourd'hui, quitte à prendre ma +revanche plus tard. Quant à supposer qu'il veuille +se parjurer, ceci, madame, est tout à fait impossible.</p> + +<p>—Et si je vous le prouvais, Henri?...</p> + +<p>—Oh! malheur à lui, en ce cas!</p> + +<p>—Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande +trois jours; dans trois jours, je vous apporterai la +preuve!</p> + +<p>—Malheur! répéta le roi. Malheur sur lui!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII</h3> + +<h3>LES FOSSÉS DU CHÂTEAU</h3> + +<p>Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser +la soirée, tandis que se passaient les événements +que nous venons de raconter, une autre scène +bien différente se déroulait dans une autre partie +de la ville.</p> + +<p>Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à +l'heure où la nuit commençait à tomber et où, déjà, +le crépuscule s'étendait sur la campagne de Blois, +un moine monté sur une mule s'approchait au petit +trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que +le frère portier du couvent des jacobins, celui-là +même que le prieur Bourgoing avait chargé d'une +mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.</p> + +<p>Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de +messager au prieur Bourgoing, et il avait mainte expédition +sur ses états de service. C'était un ancien reître +qui avait fait les guerres de religion et n'avait pas +encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire +qu'il avait conservé des habitudes de paillard, +qui lui avaient été fort chères dans sa jeunesse.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse +soirée de novembre, le soleil venait de se coucher, et la +nuit venait rapidement, en sorte qu'il entra dans la +ville comme on allait fermer les portes.</p> + +<p>Notre homme avisa une auberge qui se trouvait +placée, par son enseigne, sous la protection du grand +saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la fenêtre grillée +du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la +grande salle, il poussa un soupir en constatant que +cette auberge n'était point le fait d'un pauvre +moine.</p> + +<p>Autour des tables chargées de venaisons fumantes, +de pâtés, de volailles dorées, de cruches de vin, une +quarantaine de gentilshommes avaient pris place, et, +jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge +déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient +joyeuse ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la +suite de Guise, et leur conversation qui roulait tantôt +sur les états généraux, tantôt sur le roi lui-même, +était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse +de Henri III.</p> + +<p>Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages +illuminés par le vin, les pourpoints qui se dégrafaient, +les mâchoires qui fonctionnaient avec frénésie, +et il se disait:</p> + +<p>—Ce doit être bien bon!...</p> + +<p>A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir +et qu'il allait se remettre en quête d'une auberge +plus modeste, il tressaillit, et ses yeux se fixèrent sur +un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table +où cinq ou six couverts étaient dressés, attendait +sans doute des convives pour commencer à +dîner.</p> + +<p>—Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas +ce bon M. de Maurevert? C'est bien lui, de par saint +Matthieu, patron de cette auberge!... Je puis très bien +me confier à M. de Maurevert qui est un de nos fidèles, +un intime du révérend Bourgoing; je vais lui +demander où je pourrai bien trouver la duchesse de +Montpensier... Et comme il m'estime, peut-être m'invitera-t-il +à partager avec lui les choses succulentes +dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce +soir... Allons!...</p> + +<p>Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité +d'ancien reître et de moine était doublement +imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux +du perron, entra majestueusement dans la salle +et, le visage épanoui se dirigea droit sur Maurevert.</p> + +<p>Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies +avec le prieur Bourgoing, de même que les gentilshommes +du service de Guise, reconnut parfaitement +le frère portier des jacobins.</p> + +<p>—Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença +le moine, la bouche en coeur et les yeux luisants.</p> + +<p>—Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.</p> + +<p>—Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...</p> + +<p>—Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.</p> + +<p>Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert +paierait l'écot de son dîner, ne se laissa pas intimider +par cet accueil sévère. Tirant donc à lui un escabeau, +il s'assit sans y être invité.</p> + +<p>—Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend +Bourgoing serait bien heureux s'il apprenait, en +ce moment, en quelle excellente compagnie je +me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.</p> + +<p>En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du +moine, fronçait déjà les sourcils et s'apprêtait à lui +faire rudement sentir la distance qui sépare un frocard +d'un gentilhomme, se dérida soudainement au +nom de Bourgoing et prêta l'oreille.</p> + +<p>—Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler +les intentions du frère portier, que le prieur vous +adresse à moi?...</p> + +<p>—Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre, +mon gentilhomme, je meurs de soif.</p> + +<p>En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux +bords et le vida d'un seul trait.</p> + +<p>—A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en +clignant de l'oeil, et à la mort du tyran!...</p> + +<p>Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et +d'une voix basse, rapide:</p> + +<p>—Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...</p> + +<p>Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait +apte à concilier son désir de bien dîner et sa +complète ignorance de la mission dont il était chargé... +il portait une lettre, voilà tout. Mais cette réponse, +Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.</p> + +<p>Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le +désir de passer le plus tôt possible chez le trésorier +royal lui faisait souhaiter ardemment la mort du +duc.</p> + +<p>On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à +ses yeux frère Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire +d'un ligueur enragé.</p> + +<p>—Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix +très adoucie.</p> + +<p>—Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de +faim. Songez donc, messire, que j'ai fait en moins de +quatre jours le voyage de Paris à Blois... Cette fois, +songea-t-il, tu m'invites à dîner!</p> + +<p>Et un troisième clignement des yeux indiqua toute +l'importance de la mission que le moine venait remplir +à Blois.</p> + +<p>—C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit +à cette idée que Guise, peut-être, allait agir le premier... +Au nom des grands intérêts que vous connaissez, +si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier. +Et si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en +prie...</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, +c'est bien vous que je cherchais, car voilà quatre +heures que je cours après vous. Le révérend prieur +m'a expressément recommandé de ne rien faire sans +vos amis. Je parlerai donc. Mais je vous avoue +qu'avant dîner, mes idées ne sont jamais bien +nettes...</p> + +<p>—Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva +et gagna rapidement la porte, de façon qu'on vît qu'il +ne sortait pas en compagnie du moine.</p> + +<p>Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta +un dernier regard navré du côté de la cuisine, acheva +par acquit de conscience le pot de vin qui était devant +lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement +remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique, +s'apprêta à suivre Maurevert qui l'attendait.</p> + +<p>—Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos +mérites, c'est-à-dire beaucoup mieux qu'en cette auberge. +Suivez-moi donc à quelques pas, car il importe +qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?</p> + +<p>—Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au +même instant une figure rayonnante.</p> + +<p>La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de +Blois étaient plongées dans les ténèbres que le brouillard +faisait plus intenses. Maurevert montait une +ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus destinés +à aider la descente des chevaux.</p> + +<p>«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave, +je le saurai, réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai +la vieille Médicis. Alors, de deux choses l'une: ou +c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise qui +tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un +immense service à la monarchie, et il faudra bien +qu'on m'en tienne compte. Dans le deuxième cas, +j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion +de prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément +comme un valet. Et comme il ne sait rien, +comme il ne peut rien savoir, je demeure son intime!»</p> + +<p>Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre +apparence. C'est là qu'il avait son logis. Timothée fit +la grimace et soupira:</p> + +<p>—L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait +infiniment respectable.</p> + +<p>—Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert +d'un ton qui, un instant, donna le frisson à Timothée. +Je vous ai promis de vous traiter selon vos +mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez +donc, faites mettre votre mule à l'écurie, +puis traversez la salle, montez l'escalier qui se +trouve au fond, et faites-vous donner la chambre +n° 3.</p> + +<p>Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi +Maurevert. Il éprouvait un étrange malaise. En somme, +il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal dîner. +Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.</p> + +<p>Il se conforma donc aux instructions qu'il venait +de recevoir.</p> + +<p>L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira +en emportant la bénédiction du moine qui demeura +seul. Une demi-heure se passa.</p> + +<p>«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce +M. de Maurevert se moquerait de moi?»</p> + +<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, +en mettant un doigt sur sa bouche. Le moine se contenta +de suivre Maurevert qui, par un deuxième +geste, l'invitait à venir avec lui.</p> + +<p>Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient +diverses chambres de l'hôtellerie, et pénétra +dans le logement situé juste en face de celui du +moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna +plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint +incandescent.</p> + +<p>En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert +venait d'entrer, une table toute dressée offrait +aux regards les éléments d'un dîner près duquel ceux +du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples +hors-d'oeuvre.</p> + +<p>—Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et +usez sans façon d'une hospitalité qui vous est offerte +de même...</p> + +<p>—En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me +gêne pour manger!</p> + +<p>En même temps, le digne frère portier, ayant +jeté son froc en travers du lit, apparut en jaquette +de cuir et s'assit résolument, le couteau +au poing, jetant sur un pâté un regard de +défi.</p> + +<p>—Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que +vous avez conservé quelques habitudes de votre +ancien métier, puisque vous portez jaquette de +cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...</p> + +<p>—Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... +énuméra le moine en brandissant son couteau.</p> + +<p>Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. +Tout à fait revenu de ses préventions, le moine mangeait +comme deux hommes raisonnables et buvait +comme quatre.</p> + +<p>Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son +convive était juste dans l'état d'esprit où il avait +désiré.</p> + +<p>—Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend +Bourgoing vous adressait à moi?</p> + +<p>—Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de +Montpensier.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant +un nouveau flacon.</p> + +<p>—Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais +rien.</p> + +<p>—Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas +pour lui faire une déclaration d'amour?</p> + +<p>—Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le +moine avec l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais +enfin, la vérité est que je lui porte une lettre et que +j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que j'ignore +où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et +que j'ai compté sur vous pour...</p> + +<p>—Remettre la lettre? Je m'en charge!</p> + +<p>—Non, non, s'écria le moine. Le très révérend +Bourgoing m'a dit: «Timothée, plutôt que de parler +à qui que ce soit de cette lettre, arrachez-vous la +langue!...</p> + +<p>—Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!</p> + +<p>—Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son +propre mensonge, jugea convenable de ne pas entendre +cette interruption... il a ajouté: «Timothée, +plutôt que de vous laisser prendre cette lettre, +faites-vous tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!» +Je ne puis donc, mon gentilhomme, ni vous montrer +ni vous remettre cette missive qui est là, cousue à +l'intérieur de mon froc...</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...</p> + +<p>—Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle +dort en ce moment...</p> + +<p>—Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il +suffira que je la puisse voir après-demain...</p> + +<p>—Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la +tête.</p> + +<p>—Demain matin, alors!</p> + +<p>—Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois +demain matin. Je le tiens de M. le duc de Guise lui-même +Bah! vous en serez quitte pour attendre son +retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas +plus d'un mois ou deux absente...</p> + +<p>—Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant +le geste de s'arracher les cheveux. Que vais-je dire +au révérend?... Il va me chasser! ou peut-être, pis +encore!</p> + +<p>—C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais +voyons, votre chagrin me fend le coeur. Peut-être y +a-t-il un moyen de tout arranger... Ce serait de voir +la duchesse tout de suite. Je suis assez bien +en cour pour prendre sur moi de la faire réveiller.</p> + +<p>—Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?</p> + +<p>—Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez +votre froc, et prenez courage: je me charge +de tout.</p> + +<p>—Mais comment allons-nous sortir?</p> + +<p>—Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant +le couloir après avoir éteint les flambeaux, pénétra +dans la chambre qui portait le numéro 3, c'est-à-dire +la chambre que le moine, sur sa recommandation, +avait demandée.</p> + +<p>Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée +put se rendre compte qu'un de ces escaliers +extérieurs, comme il y en avait à bien des maisons, +partait de cette fenêtre pour aboutir à la +rue.</p> + +<p>Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses +pensées et par le vin, il eût pu s'étonner que Maurevert +lui eût justement recommandé cette chambre +et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il +descendit et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre +ouverte derrière lui.</p> + +<p>A ce moment-là, il était près de minuit. Dans +les rues de Blois, pas un être vivant ne se +montrait. Frère Timothée marchait gravement +près de Maurevert qui gagna les abords du château, +et se mit à contourner les fossés remplis +d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:</p> + +<p>—Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans +l'intérieur de votre froc?</p> + +<p>—Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin +qui viendrait la chercher là!</p> + +<p>—Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la +donneriez à personne au monde?...</p> + +<p>—Pas même... à vous!...</p> + +<p>—Et bien, tu me la donneras tout de même! +gronda sourdement Maurevert.</p> + +<p>En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa +dague traversa l'espace. Au même instant, le moine +jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de Maurevert +avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus +de la cuirasse...</p> + +<p>Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... +Le cri du malheureux moine, s'il avait été entendu, +n'avait éveillé aucune alerte. Froidement, Maurevert se +baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira l'étoffé +du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant +le cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il +le poussa dans l'eau du fossé. Quant au froc, il l'emporta +chez lui.</p> + +<p>C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa +gourmandise et de son dévouement.</p> + +<p>Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement +la lettre et se mit à la lire. Voici ce qu'elle +contenait:</p> + +<p>« Madame,</p> + +<p>«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse +Royale que notre homme s'est soudainement décidé +à se mettre en route pour Blois. Il emporte le poignard, +le fameux poignard qui lui fut octroyé par +l'ange que vous connaissez.</p> + +<p>«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il +ait le diable au corps. Je ne sais si l'homme aura le +courage de vous venir voir, et c'est pourquoi je vous +préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse +Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers +scrupules, s'il en a: je crois qu'un regard de +vous y suffira.</p> + +<p>«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un +gentilhomme qui, sans aucun doute, est des nôtres. +Grand, robuste, fière tournure, l'oeil froid et moqueur, +ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités +d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour +le grand acte.</p> + +<p>«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très +dévoué serviteur.»</p> + +<p>La lettre portait comme signature un signe sans +doute convenu et servant de pseudonyme.</p> + +<p>Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre, +la plaça dans son pourpoint, s'enveloppa de sa cape, +éteignit le flambeau qu'il avait allumé, et murmura:</p> + +<p>«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite... +d'abord parce que cette lettre complète la première, +ensuite parce qu'il faut que je m'en débarrasse à +l'instant... Allons au château.»</p> + +<p>Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans +les ténèbres, enveloppé de son manteau, il réfléchissait +profondément.</p> + +<p>«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une +pensée insensée qui m'a traversé l'esprit quand j'ai +lu ces mots...»</p> + +<p>Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se +remit à lire. Il ne relisait qu'un passage, toujours le +même, et tout ce qui était relatif au meurtre du roi +lui était indifférent.</p> + +<p>Un bruit dans le couloir, une planche qui venait +de craquer sans doute, le fit tressaillir violemment. +Il se leva d'un bond, la dague au poing, l'oeil exorbité, +la sueur au front.</p> + +<p>«On a marché là!... qui vient de marcher?...»</p> + +<p>Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il +de sa trahison?...</p> + +<p>Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans +les ténèbres... c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida +enfin à se remettre en route, bas, très bas, comme +s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il murmura:</p> + +<p>«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un +gentilhomme... l'oeil froid et moqueur... fière tournure... +grand... robuste... qui est ce gentilhomme?...»</p> + +<p>Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait +à la chambre n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas +dans la rue, il s'arrêta encore et haussa violemment +les épaules:</p> + +<p>«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!... +Pourquoi serait-ce lui?...»</p> + +<p>Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel +il s'était machinalement dirigé sans doute, la même +préoccupation n'avait cessé de le hanter jusqu'à lui +faire oublier le motif de sa visite nocturne, car il +prononça sourdement:</p> + +<p>«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard +n'eût pas trouvé le moyen d'en sortir. La Seine était +surveillée. Près de quatre cents hommes sont restés +sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il +est mort...»</p> + +<p>Furieusement, il crispa les poings et gronda:</p> + +<p>«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé +le cadavre?...»</p> + +<p>—Au large! cria une voix dans la nuit.</p> + +<p>C'était la sentinelle placée devant le porche, qui +venait d'apercevoir Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa +de son manteau jusqu'à cacher son visage et, +de sa place, dit tranquillement:</p> + +<p>«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour +Sa Majesté.»</p> + +<p>Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous +le commandement direct de Crillon, veillait à la +sûreté du château.</p> + +<p>La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de +lanternes. Et enfin, au bout d'une demi-heure, le +capitaine Larchant parut, s'approcha de Maurevert +et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.</p> + +<p>—Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage +et changeant de voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté +la reine mère qu'il lui arrive une nouvelle +missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit +jours.</p> + +<p>—Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous +moquez-vous de moi? Voir Sa Majesté à cette heure?</p> + +<p>—C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement. +Car, si demain il arrive un malheur dans le château, +je dirai que vous m'avez empêché de prévenir Sa +Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!</p> + +<p>—Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous +préviens que si la reine ne vous reçoit pas, et qu'elle +soit mécontente d'être éveillée à deux heures du matin, +je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de garde.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.</p> + +<p>—Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement, +venez et excusez-moi. La reine vous attend...</p> + +<p>Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine +de Médicis dans l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui +tendit la lettre en disant:</p> + +<p>—Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de +Montpensier...</p> + +<p>La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais +elle garda pour elle ses impressions.</p> + +<p>—Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté +cette missive, dit-elle simplement.</p> + +<p>—C'est fait, madame.</p> + +<p>—Où est-il?...</p> + +<p>—Dans les fossés du château, où il boit de l'eau +par sa gorge ouverte pour avoir bu trop de vin chez +moi.</p> + +<p>La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur +Maurevert.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait +dans la chambre du roi, le réveillait, et, lui mettant +sous les yeux la lettre de Bourgoing, lui disait:</p> + +<p>—Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous +apporter la preuve. Trois heures m'ont suffi. Maintenant, +il n'y a plus une minute à perdre!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>LES CLEFS DU CHÂTEAU</h3> + +<p>Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi, +séance solennelle des états généraux. Après la messe +qui fut célébrée par le vieux cardinal de Bourbon, +Henri III se rendit à la salle des séances.</p> + +<p>Comme pour bien marquer un contraste avec le duc +de Guise, qui ne venait jamais au château qu'avec +une imposante escorte, le roi avait donné l'ordre de +placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement +exigé par l'étiquette.</p> + +<p>Le roi prit place sur son trône, et Guise, en sa +qualité de grand-maître, s'assit devant lui, au pied +des degrés. Alors, le roi commença un assez long discours +dans lequel il établit en substance que le royaume +était fatigué de ces luttes intestines, et qu'il fallait +en finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider +à pacifier les consciences, et pour preuve de cette +pacification des consciences, se déclara prêt à entreprendre +l'extermination de l'hérésie.</p> + +<p>En quittant la salle des séances, le roi avait regagné +ses appartements et tenu réception dans le salon +d'honneur qu'on montre encore aux voyageurs visitant +le château de Blois.</p> + +<p>Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous +ces ennemis mortels qui lui souriaient. Et il ne lui +fallait pas peu de courage pour se montrer paisible.</p> + +<p>Il était d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme +de Catherine, qui ne le quittait pas des yeux.</p> + +<p>Son plan était admirable. Il consistait à inspirer +à Guise une sécurité absolue.</p> + +<p>Le roi commença par prendre à part le duc de +Mayenne et lui promit le gouvernement du Lyonnais. +Mayenne se confondit en remerciements sincères. Au +cardinal de Guise, Henri III promit la légation d'Avignon.</p> + +<p>Rencontrant Maineville, il ajouta:</p> + +<p>—Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul +me serait un garant si je n'avais, pour vous la même +estime. Monsieur de Maineville, j'ai donné l'ordre à +ma chancellerie de préparer votre brevet de nomination +au Conseil d'État.</p> + +<p>Pendant une heure, selon une liste arrêtée dans la +nuit même, le roi fit pleuvoir les faveurs autour de +lui...</p> + +<p>Enfin, après avoir évolué, souri, chuchoté des promesses, +distribué des rentes, Henri III, sur un signe +de sa mère, porta le dernier coup.</p> + +<p>—Monsieur le duc? dit-il à haute voix.</p> + +<p>A l'appel du roi, le Balafré s'élança et s'inclina devant +Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous êtes grand-maître, duc? fit le roi.</p> + +<p>—Je le suis, en effet, répondit Guise.</p> + +<p>—Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne +jouissiez pas pleinement de toutes les prérogatives +attachées à votre dignité?...</p> + +<p>—Sire, je ne comprends pas, dit le Balafré sur ses +gardes.</p> + +<p>—Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces +défiances finissent! Je ne veux plus de ces suspicions +qui me rompent la tête, et puisque c'est le +grand-maître qui doit tenir les clefs du château, dès +ce soir, duc, vous aurez les clefs!...</p> + +<p>A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque +aussitôt un grand murmure où il y avait de la stupéfaction +chez les royalistes, une joie sourde chez les +guisards, et presque de l'admiration pour tant de +confiance.</p> + +<p>C'était en effet une des prérogatives du grand-maître +que de détenir et d'emporter tous les soirs les +clefs du château. Mais, jamais Guise n'eût osé la +réclamer, cette prérogative, sous peine d'avouer ouvertement +qu'il avait de mauvais desseins contre le +roi.</p> + +<p>On peut dire que c'était là un coup d'une prodigieuse +habileté.</p> + +<p>Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler, +dut faire un violent effort sur lui-même pour ne +trahir ni la joie ni l'incertitude qui l'envahissaient à +la fois. En conséquence, il s'inclina et dit:</p> + +<p>—Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle +veut bien me faire. Je garderai les clefs du château, +puisque le roi le veut!</p> + +<p>Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler +le capitaine Larchant, lui donna l'ordre de remettre +tous les soirs au duc de Guise les clefs de la forteresse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<h3>AUX APPROCHES DE NOËL</h3> + +<p>Le 15 décembre 1588, il gela à pierre fendre. Le roi +fit annoncer qu'il était malade et qu'il n'y aurait +point conseil. En conséquence, le duc de Guise, qui, +au matin, s'était présenté comme d'habitude aux appartements +royaux, s'en retourna chez lui avec ses +frères.</p> + +<p>Dans la chambre du roi, un bon feu de hêtre flambait +au fond de la cheminée monumentale. Henri III, +pensif et pâle, était assis près de la cheminée; parfois, +il jetait un regard sur la fenêtre comme pour +interroger le silence extérieur. Il était assis à droite +du feu, face à la fenêtre. A gauche de la cheminée +était assise Catherine de Médicis, plus immobile, +plus pâle dans ses voiles noirs, plus spectrale que +jamais.</p> + +<p>Un gentilhomme entra. Il était si bien enveloppé +dans son manteau qu'il eût été impossible de voir +son visage.</p> + +<p>—C'est pour bientôt, dit le gentilhomme à voix +basse.</p> + +<p>—Quand? demanda Catherine.</p> + +<p>—Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fixé. +Mais ce sera avant Noël. Dès que le jour sera fixé, +vous le saurez, Majestés.</p> + +<p>Le roi remercia de la tête, sans un mot. Et la reine +dit:</p> + +<p>—Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit +escalier...</p> + +<p>Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi +murmura:</p> + +<p>—Un fier sacripant, ce Maurevert!...</p> + +<p>La reine, cependant, s'était levée et avait ouvert +une porte. Le roi n'avait pas bougé de son coin de +cheminée, et tendait ses mains vers le feu, bien qu'en +réalité il fît chaud dans la chambre. Alors, un certain +nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrèrent +chez le roi, et la vieille reine elle-même referma +la porte.</p> + +<p>Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer +et dit:</p> + +<p>—Asseyez-vous, messieurs...</p> + +<p>Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine +Larchant, Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes, +Deseffrenat, Biron, Du Guast, d'Aumont et d'autres. +Quand ils furent tous assis, le roi les regarda un +moment et dit d'une voix très calme:</p> + +<p>—Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...</p> + +<p>Il serait difficile de donner une idée de l'effet produit +par ces paroles. Pourtant, tous savaient depuis +longtemps quelle était la crainte du roi. Bien mieux, +ils savaient que cela allait leur être dit, avant d'entrer +dans la chambre. Et pourtant, ils se regardèrent, +tout pâles, et quelques-uns d'entre eux, se levant, +dégainèrent comme si le duc de Guise eût été là... Le +roi les calma d'un geste et ajouta:</p> + +<p>—Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer +les yeux, je me suis refusé à croire à la méditation +d'un tel crime chez un homme que j'ai comblé de +mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je +prenne une décision, car je dois être tué avant la +Noël... Or, je vous ai réunis pour vous demander votre +aide et vos avis. Parle le premier, Crillon.</p> + +<p>—Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me +semble que cela regarde vos gens de loi...</p> + +<p>—Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le +duc devant une cour de justice?</p> + +<p>—C'est ainsi que l'on procède pour tous les criminels, +sire.</p> + +<p>Brion et quelques autres appuyèrent d'un geste.</p> + +<p>—A moins, dit Henri III avec un pâle sourire, à +moins que les amis de l'accusé ne l'enlèvent pendant +le jugement et n'exécutent l'accusateur. Votre conseil +ne vaut rien, Crillon!</p> + +<p>—Sire, je suis soldat...</p> + +<p>—Donc, reprit le roi après un moment de silence, +en dehors du jugement, vous ne voyez pas ce qu'on +peut faire à un traître, à un félon qui conspire contre +la vie de son roi?</p> + +<p>—Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime +est énorme, plus il est de l'intérêt du roi de le faire +éclater au grand jour.</p> + +<p>—Mauvais conseil, répéta Henri III de sa voix lente +et basse. Ce qu'il faut faire, je vais vous le dire, moi!... +Celui qui veut tuer, on le tue!... Vous en chargez-vous, +Crillon?</p> + +<p>Le rude capitaine s'inclina, secoua la tête, et dit:</p> + +<p>—Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise. +Je le provoquerai au milieu de ses gentilshommes. Et +quand nous aurons croisé le fer, en plein jour, devant +tous. Dieu décidera entre sa cause et la mienne...</p> + +<p>Le roi, ébranlé, jeta un regard à Catherine de Médicis +qui fit un signe imperceptible.</p> + +<p>—Non, reprît-il alors, non, mon brave Crillon. Je +ne veux pas vous exposer, précieux que vous êtes à +ma couronne. Allez, Crillon, je vous donne congé.</p> + +<p>Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III +se tourna vers Biron:</p> + +<p>—Et vous, Biron, que me conseillez-vous?</p> + +<p>—Votre Majesté est-elle parfaitement sûre des méchants +desseins de M. de Guise? dit le maréchal.</p> + +<p>—Aussi sûr que vous l'êtes vous-même. Car tous, +autant que vous êtes ici, vous savez mieux que moi +qu'un serment sur les autels n'est pas fait pour arrêter +le duc de Guise...</p> + +<p>—Eh bien, c'est vrai, Majesté. Et je n'ai pas été +le dernier à vous conseiller de vous mettre en garde. +Je dis donc que je suis de l'avis de Crillon: que le duc +soit jugé et qu'il soit tiré un terrible châtiment de sa +félonie...</p> + +<p>—Et qui le jugera? fit amèrement le roi.</p> + +<p>—Le Parlement de Paris.</p> + +<p>—Paris se lèvera en masse pour le délivrer, dit +Catherine de Médicis; on mettra le feu au Palais de +Justice, on démolira le Louvre pour en faire des barricades, +on nous pillera et nous tuera tous, maréchal, +depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...</p> + +<p>Biron baissa la tête, tandis qu'un frémissement parcourait +les autres membres de cet étrange et terrible +conseil privé.</p> + +<p>—Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je +comprends vos scrupules, puisque je les ai eus. Mais +l'heure des scrupules est passée. Veuillez donc vous +retirer.</p> + +<p>—Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas +m'éloigner. A partir de cette minute, je ne quitte plus +votre antichambre; la nuit, je dormirai en travers +de la porte; homme ou diable, il faudra me passer +sur le ventre pour arriver à Votre Majesté...</p> + +<p>Après Biron, d'Aumont, interrogé à son tour, fit des +réponses semblables, et se retira également. Puis ce +fut Matignon qui sortit.</p> + +<p>Il est à noter que Henri III avait une confiance +illimitée dans ces quatre hommes, et que cette confiance +était pleinement justifiée. S'il y avait bataille +ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu'à la +mort. Ils n'étaient pas pour le guet-apens, voilà tout.</p> + +<p>Après le départ de Matignon, personne ne sortit: +tous ceux qui restaient étaient d'accord. En effet, le +comte de Loignes ayant été interrogé à son tour par +le roi, répondit tranquillement:</p> + +<p>—Sire, je ne m'élèverai pas contre les avis qui +viennent d'être donnés à Votre Majesté. Ce sont de +bons et fidèles serviteurs que ceux qui sortent d'ici, +et on peut être assuré qu'ils veilleront sur les jours +du roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une! +En fait de juges, je n'en connais qu'un! Le voici...</p> + +<p>En même temps, il tira son poignard.</p> + +<p>—A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les +morts qui ne frappent pas!</p> + +<p>—Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline à son tour, +que nous nous chargerons et du jugement et de l'exécution...</p> + +<p>Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre +du roi une rumeur assourdie, chacun voulant dire +son mot, chacun proposant son plan d'attaque. Enfin, +Catherine de Médicis, qui avait écouté toute cette explosion +en souriant, les calma d'un geste et dit:</p> + +<p>—Mes braves amis, vous êtes de hardis compagnons, +tous, et le roi vous devra la vie... il ne l'oubliera pas...</p> + +<p>—Oui, oui! Nous marchons pour notre compte +autant que pour celui du roi!...</p> + +<p>La reine savait parfaitement de quelle haine étaient +animés ces gentilshommes. Mais il ne lui déplaisait +pas d'en avoir provoqué l'explosion. Elle reprit:</p> + +<p>—Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que +Guise meure?...</p> + +<p>Le roi s'était tourné vers le feu et chauffait ses +mains pâles.</p> + +<p>—Qu'il meure!...</p> + +<p>Il semblait se désintéresser de l'effrayante question +qui s'agitait autour de lui.</p> + +<p>Il reste donc à savoir où, quand, comment le scélérat +félon sera frappé, continua Catherine.</p> + +<p>—Tout de suite! s'écria Montsery.</p> + +<p>—Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est +pas le tout que de tailler. Il faut encore savoir recoudre. +C'est à quoi le roi et moi nous devons songer. Il +faut donc que toutes nos précautions soient prises +pour l'heure même qui suivra la mort du duc. Or, +nous avons encore deux ou trois jours devant nous. +Ne précipitons rien et faisons les choses raisonnablement. +Nous avons trois points à élucider: où? +quand? comment?... Où?... Ni chez lui, ni dans la +rue: c'est ici même, dans l'appartement du roi, que +doit se faire la chose. Quand? Nous le saurons peut-être +demain matin. Comment? C'est le plan que je +vais vous exposer...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI</h3> + +<h3>AUX APPROCHES DE NOËL (suite)</h3> + +<p>Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent +prises chez le roi, nous pénétrons dans une auberge +d'assez pauvre apparence, qui avoisine le château, et +qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.</p> + +<p>Dans une chambre du premier étage, le chevalier +de Pardaillan allait et venait, à la lueur d'une chandelle +fumeuse qui semblait n'être là que pour mieux +montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée +et toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un +convive. C'est-à-dire que sur cette table, il y avait +de quoi apaiser la fringale de trois ou quatre bons +mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier +dès qu'il traitait quelqu'un.</p> + +<p>Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une +servante fit aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou +trois flambeaux. Alors, à la lumière plus vive qui +inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan—son +convive—apparut, et ayant laissé tomber son manteau, +montra les rudes moustaches et le front cicatrisé +couturé de balafres, et le regard loyal du brave +Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!</p> + +<p>Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.</p> + +<p>Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la +chambre royale, pour ne pas assister aux préparatifs +d'un guet-apens qu'il réprouvait. Crillon avait soigneusement +visité les postes. Il renforça les points +faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte +qu'à partir de ce moment, le château ne retentit plus +que du pas des soldats et du bruit des armes.</p> + +<p>Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les +consignes, Crillon sortit du château dans l'intention +d'en faire le tour et de s'assurer qu'aucun coup de +main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade +qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le +suivait à distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.</p> + +<p>Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était +rapproché de Crillon et marchait droit sur lui, enveloppé +dans sa cape jusqu'aux yeux, car le froid était +violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.</p> + +<p>—Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu +ne fut plus qu'à deux pas, est-ce à moi que vous en +voulez?</p> + +<p>—Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement +l'homme.</p> + +<p>Mais en même temps, cet homme laissa son visage +à découvert et se mit à regarder Crillon en souriant. +Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa main d'un +mouvement cordial.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...</p> + +<p>—Lui-même, capitaine, et qui court après vous... +pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle de me présenter au roi.</p> + +<p>—Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit +Crillon avec un large sourire de bienveillance. Peu +m'importent les motifs pour lesquels vous avez besoin +de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être +présenté à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui +m'en charge. Seulement, je dois vous prévenir d'une +chose... c'est que si vous ne connaissez pas le roi, le +roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté +la manière dont vous m'avez aidé à sortir de +Paris. Mordieu! ce fut un beau fait d'armes! Je vous +vois encore levant haut votre rapière et donnant le +signal de la marche en avant. Je vous entends encore +crier: Trompettes, sonnez la marche royale!...</p> + +<p>—Vous me voyez bien content de votre amitié, fit +gravement le chevalier; bien content et bien honoré, +car ce n'est pas en vain qu'on vous appelle le Brave +Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous attendrai +ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez +d'ici l'enseigne.</p> + +<p>—L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais +cela; on y boit d'excellent Andrésy.</p> + +<p>—A quelle heure vous attendrai-je?</p> + +<p>—Mais entre le service de jour et le service de +nuit, c'est-à-dire que je serai libre environ de six à +sept heures du soir. Nous arrêterons le jour où vous +désirez être présenté à Sa Majesté...</p> + +<p>Là-dessus les deux hommes se serrèrent les +mains, et Crillon continua sa ronde autour du +château.</p> + +<p>Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. +Dans sa chambre, un homme l'attendait, assis auprès +du feu qu'il regardait fixement, comme s'il eût cherché +dans les braises ardentes un signe quelconque +de sa destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. +Il portait ce costume de drap noir que nous lui avons +vu et qui lui donnait une sorte d'élégance funèbre. +A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la +tête et sourit.</p> + +<p>—Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Comment le saurais-je, mon ami?</p> + +<p>—Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire +le gouverneur du château de Blois. »</p> + +<p>Négligemment, il ajouta:</p> + +<p>—Crillon doit me présenter au roi...</p> + +<p>Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le +chevalier comme pour l'interroger, puis baissant sa +tête pensive:</p> + +<p>—Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des +choses que je ne comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce +que le frère portier des jacobins était venu faire à +Blois?</p> + +<p>—Ça, je n'en sais rien, mon ami...</p> + +<p>—Pardaillan, qui a tué frère Timothée?</p> + +<p>—D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des +fossés fût celui de ce digne moine?</p> + +<p>—Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, +l'avez reconnu, bien que vous n'ayez vu cet homme +que peu d'instants...</p> + +<p>—Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.</p> + +<p>—Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, +que le frère portier courait après moi et avait +des instructions à me donner. Qui sait si ce qui m'arrive +aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le +moine avant sa mort...</p> + +<p>—Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.</p> + +<p>—Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! +d'une voix morne, tout, excepté les désespoirs +d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air de mépris +elle m'a reçu!...</p> + +<p>—La duchesse de Montpensier?</p> + +<p>Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il +avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et, le regard +fixé sur le feu dont les reflets coloraient sa tête +pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il continua:</p> + +<p>—On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité +à frapper, et on me rejette. Tout m'échappe à +la fois: et l'amour et la vengeance.</p> + +<p>—Je comprends que l'amour vous échappe, dit +Pardaillan. D'après ce que vous m'avez raconté de +votre visite, cette jolie diablesse que vous appelez un +ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous +dire que vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois +vous la perdez...</p> + +<p>—-Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.</p> + +<p>—Que vous ne la perdez pas—malheureusement +pour nous—, qu'elle vous reviendra!...</p> + +<p>—Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la +revoir!... l'aimer encore!</p> + +<p>Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt +Pardaillan mangea pour deux. Quant à Jacques +Clément, il était plongé en des idées funèbres, et +bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira +dans sa chambre.</p> + +<p>Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer +profondément. Il prenait des notes sur un morceau +de papier; il raturait; il recommençait. Quand enfin +il eut fini ce singulier travail, il relut avec un sourire +de complaisance et murmura:</p> + +<p>—Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.</p> + +<p>Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, +c'était le menu du dîner du soir. Il appela +donc l'hôte et lui donna les instructions nécessaires +pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement. Aussi, +lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée +et servie.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que +vous me voulez traiter comme un prince.</p> + +<p>—Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse +pas mis en frais... Asseyez-vous donc ici, mon cher +sire, le dos au feu, et moi là, devant vous.</p> + +<p>Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait +Pardaillan. Nous n'en suivrons pas les péripéties, +nous contentant de noter l'entretien des deux convives... +En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur, +bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan +attaquait son hôte par ces mots jetés froidement +et tout à coup:</p> + +<p>—A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le +roi?... On dirait que cela vous étonne?</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, +je dois vous prévenir que si on vous entend +parler ainsi, et cette auberge est un nid à espions, +votre tête sera fort menacée...</p> + +<p>—On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; +nous sommes parfaitement seuls. Or, si l'on veut +tuer le roi, je ne veux pas que le roi soit tué!</p> + +<p>—Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous +qu'on veut tuer notre souverain?</p> + +<p>—Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez +donc que j'ai assisté à la dernière réunion des +gens qui veulent assassiner le roi.</p> + +<p>—Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.</p> + +<p>—Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne +vous les dirais pas; mais comme vous les savez aussi +bien que moi, je vous en dirai un qui les résume: +le duc de Guise...</p> + +<p>—Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus +ni à boire ni a manger, vous dites que ces gens se +sont réunis?...</p> + +<p>—Pour décider la mort du roi, oui!...</p> + +<p>—Et que vous avez tout vu, tout entendu?...</p> + +<p>—C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, +mon cher Crillon, et c'est aussi pour cela que +je vous ai prié à dîner, outre le plaisir et l'honneur +de vous avoir à ma table.</p> + +<p>Crillon demeura pensif quelques minutes.</p> + +<p>—Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous +voulez être présenté au roi?</p> + +<p>—Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour +aller raconter à Sa Majesté ce que j'ai pu entendre. +M. de Guise veut tuer le roi. C'est son affaire... Et +cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est +que je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi +j'interviens... Je veux vous persuader simplement +que je puis et que je dois sauver Sa Majesté, +si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider +que d'une seule manière: en me présentant... +non pas au roi, comme je le disais, mais chez le roi... +En me cachant ou sans me cacher, peu importe. Seulement, +il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un +des siens me voit rôder autour des appartements +royaux, cela pourra peut-être contrarier mon +projet...</p> + +<p>—Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce +que vous me demandez là?</p> + +<p>—J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité +de la chose... ainsi!...</p> + +<p>—Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas +beaucoup?</p> + +<p>—Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... +Parlez sans crainte de me vexer...</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer +le roi que vous n'agiriez pas autrement.</p> + +<p>—Dame... je comprends et approuve votre doute... +Seulement, je vous préviens que, si vous ne m'introduisez +pas au château, je serai force d'y entrer +tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade +de ce genre, j'eusse préféré vous avoir comme +ami...</p> + +<p>—Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. +Je me fie à vous entièrement. Que voulez-vous?</p> + +<p>—Entrer au château aux jour et heure qui seront +nécessaires, y entrer secrètement, et être placé de +telle sorte que, pour arriver au roi, il faille d'abord +me rencontrer.</p> + +<p>—Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, +comment serai-je prévenu de ce jour et de +cette heure?...</p> + +<p>—Je vous enverrai quelqu'un de confiance.</p> + +<p>Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:</p> + +<p>—Voici le moment d'aller établir le service de +nuit... Si, avant de recevoir la visite de votre homme +de confiance, j'avais besoin de vous voir ou de vous +parler?...</p> + +<p>—Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.</p> + +<p>Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la +main en s'assurant de leur mutuelle estime. Lorsque +Crillon fut parti, Jacques Clément entra.</p> + +<p>—Vous avez entendu? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>AUX APPROCHES DE NOËL (suite)</h3> + +<p>Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore +à Blois, il y avait en cette soirée une réunion +brillante par la qualité des gens qui la composaient, +mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient +soigneusement surveillés par une triple chaîne de +sentinelles perdues, c'est-à-dire de gentilshommes disposés +de distance en distance.</p> + +<p>Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du +soir, sortit de cette mauvaise Hôtellerie où le malheureux +frère Timothée avait fait son dernier repas +que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps +de digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait +avec d'étranges précautions. Sous son manteau, +il tenait sa dague à la main. Il sondait pour ainsi dire +le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres +glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté +par quelque ennemi ou truand.</p> + +<p>Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la +sueur qui coulait de son front. Quelquefois, il haussait +les épaules et murmurait:</p> + +<p>—Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre +du prieur, je l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de +fond en comble...</p> + +<p>En même temps, Maurevert distingua une ombre +qui barrait le passage de l'étroite rue. Maurevert +avait bondi; mais en reconnaissant que cette +voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle +qu'il attendait, il se rassura aussitôt et répondit:</p> + +<p>—Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa +l'aurait défendu?</p> + +<p>—Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous +allez.</p> + +<p>—Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.</p> + +<p>Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue +et donna un deuxième mot de passe. Enfin, à la porte +de l'hôtel où avait lieu la réunion que nous avons +citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.</p> + +<p>Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul +ne s'occupa de lui: du moment qu'il était parvenu +jusque-là, il devait connaître parfaitement la maison. +D'ailleurs, à peine le vestibule du rez-de-chaussée franchi, +Maurevert ne trouva personne pour le guider. +Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être +guidé, car il monta hardiment le large escalier +monumental qui s'ouvrait presque sur le vestibule.</p> + +<p>Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond +silence.</p> + +<p>Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout, +même silence et mêmes ténèbres.</p> + +<p>Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna +les combles. Là, du fond du couloir, sortait une +sorte de rumeur confuse comme celle de plusieurs +personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir +que se dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce, +étroite, sombre, qui ne devait guère être habitée que +par les souris ou les araignées.</p> + +<p>Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans +le mur, à peu près à hauteur d'homme, il dérangea +une brique. Et alors un rayon de lumière tamisée +passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre +salle par un treillis qui se confondait avec les tapisseries.</p> + +<p>Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse, +mais qu'en revanche elle était fort brillante par la +qualité des gens qui s'y trouvaient. C'était d'abord la +duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu. +Les trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne +et le cardinal. Puis le duc de Bourbon. Plus la duchesse +de Montpensier.</p> + +<p>Au moment même où Maurevert dérangeait la brique, +la duchesse de Nemours, le cardinal de Bourbon, +le duc de Mayenne et le cardinal de Guise se +retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie +de Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une +porte qu'elle ouvrit, et dit:</p> + +<p>—Vous pouvez entrer, messieurs...</p> + +<p>Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels +Espinac et d'autres pénétrèrent aussitôt dans +le grenier.</p> + +<p>—Nous sommes au complet? dit le duc.</p> + +<p>—Il manque Maurevert, fit Maineville.</p> + +<p>—Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier, +je ne l'ai pas convoqué et ne lui ai pas fait parvenir +les mots de passe. Il a depuis longtemps de singulières +attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...</p> + +<p>Maineville eut une légère contraction des sourcils. +Ce n'est pas qu'il s'indignât de l'accusation portée +contre son ami; mais il s'en inquiétait, car il avait +lui-même, dans la journée, donné les mots à Maurevert. +Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses +appréhensions.</p> + +<p>—Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu +des renseignements du château. Il paraît qu'il y a +chez Sa Majesté de forts soupçons contre moi, et ce, +malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au +roi... Que devons-nous faire en pareille occurrence?</p> + +<p>—Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement +la duchesse en agitant ses ciseaux d'or.</p> + +<p>—Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le +chef suprême de la Ligue venait à périr, faute d'un +peu de patience, que deviendrions-nous, tous autant +que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur, +je vous supplie de quitter Blois, dès demain, +car je crois en mon âme et conscience que le danger +de mort, à cette heure, est aussi grand pour vous +que pour Valois...</p> + +<p>—Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer +par cette fenêtre, ce ne serait pas une raison +pour que je sorte par cette porte. Valois a des soupçons, +mais il ne peut prendre contre moi aucune résolution +mortelle...</p> + +<p>—Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en +prendrait-il pas contre vous?</p> + +<p>—Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe +assurance qui était le fond de son caractère. Messieurs, +ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?</p> + +<p>Tous étendirent la main.</p> + +<p>—A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.</p> + +<p>—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire +que le jour et l'heure sont désormais arrêtés et que +rien maintenant ne saurait empêcher Henri de Valois +de succomber le 23 de décembre, à dix heures du +soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment +il sera procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté +entre mes frères et moi. Chacun de vous, messieurs, +est chef d'une compagnie de gentilshommes dont +vous aurez la liste à l'instant...</p> + +<p>La duchesse de Montpensier remit à chacun des +assistants une feuille de papier sur laquelle étaient +inscrits des noms.</p> + +<p>—Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez +soigneusement ces listes, et vous en ôterez de votre +pleine volonté ceux qui ne vous semblent pas décidés +à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun de +trente à quarante gentilshommes sous vos ordres. +Vous les préviendrez dans l'après-midi du 23 décembre +qu'ils aient à se tenir prêts à huit heures +du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie. +Ces endroits ne sont pas encore convenus, +messieurs. Chacun de vous les connaîtra le 23 à +midi...</p> + +<p>Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies +que donne l'émotion des choses irrévocables. Le Balafré +continua:</p> + +<p>—L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc +trois corps d'attaque: un sous les ordres du cardinal, +un autre dirigé par Mayenne, et le troisième commandé +par moi. Lorsque chacune de vos compagnies +seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez +avec quel corps chacun de vous devra marcher.</p> + +<p>Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:</p> + +<p>—L'exécution de ce plan nous a été inspirée par +ce fait que les clefs du château sont en notre pouvoir +tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à entrer... +et...</p> + +<p>—Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer +tout!... Mort du diable! la belle tuerie que nous allons +voir!</p> + +<p>Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait +tout vu, tout entendu. Aux derniers mots du Balafré, +il comprit que la conférence allait être terminée. Il +remit donc en place la brique qu'il avait dérangée, +s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement. +Dans le vestibule, il eut à donner pour sortir un mot +de passe qui n'était pas celui qu'on donnait pour entrer.</p> + +<p>La rue était libre. Maurevert regagna en courant +son hôtellerie où il entra sans réveiller personne, grâce +à l'escalier extérieur. Il se coucha à tâtons, sans allumer +de flambeau, et le coude sur le traversin de +son lit, l'oreille tendue, il écouta...</p> + +<p>Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet, +après quelques mots que Guise avait ajoutés, les +conjurés s'étaient dispersés. Maineville, en sortant du +mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers l'hôtellerie +où logeait Maurevert.</p> + +<p>Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire +aussitôt à la chambre de Maurevert. La porte +n'était pas fermée à clef. Il ouvrit brusquement et +entrant une lampe à la main, jeta un regard avide +sur le lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert... +Mais Maurevert était là... profondément endormi.</p> + +<p>Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la +table, et, s'approchant du lit, examina un instant son +compagnon d'armes dont il était l'ami depuis si longtemps. +Évidemment, Maurevert était couché depuis +le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement +d'un sommeil paisible. Maineville songea:</p> + +<p>«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe +à trahir. Et pourquoi trahirait-il? Pauvre Maurevert! +Après tout, il m'a rendu plus d'un service, et je +ne veux pas qu'il lui arrive de mal...» Holà, Maurevert!...</p> + +<p>Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se +faire appeler plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant, +et ne témoigna même pas de surprise. Il se contenta +de dire:</p> + +<p>—Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...</p> + +<p>—Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas +venu à la réunion de ce soir?</p> + +<p>—Quelle réunion?...</p> + +<p>—Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe, +ce matin!...</p> + +<p>—Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été... +Est-ce que mon absence a été remarquée?</p> + +<p>—Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée... +par le duc.</p> + +<p>—Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux +dire au cher duc qu'il remarquera mon absence plus +d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas convoqué +comme les autres?</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?</p> + +<p>—Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas +un blanc pour le savoir. Le duc, plusieurs fois déjà, +m'a battu froid, puis il est revenu. Il reviendra cette +fois encore.</p> + +<p>—Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.</p> + +<p>—Soupçonné?... Et de quoi donc?</p> + +<p>—De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une +accusation précise. On dit simplement qu'il faut se +défier de toi!... un conseil: tu avais fort envie de +voyager; eh bien, voyage.</p> + +<p>—Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je +fuir?...</p> + +<p>—Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même, +mon bon ami.</p> + +<p>—Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?</p> + +<p>—Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton +cheval, ta rapière et tes pistolets d'arçon.</p> + +<p>—Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les +deux mille livres que le duc me doit et qu'il me devra +longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma paye +d'officier qui est en retard de cinq mois?</p> + +<p>Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un +soupir et proféra enfin:</p> + +<p>—Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents +pistoles qui s'ennuient dans mon portemanteau. Fais-les +voyager, cela nous rendra service à tous les trois: +à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront +du pays, et à moi qui ne serai plus tenté de +jouer à la bassette.</p> + +<p>—Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi +auront abouti dix ans de bons services. Je suis +obligé de fuir comme un vrai félon, comme un +traître!</p> + +<p>—Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville, +avec vivacité. Je prouverai ton innocence. Et +le danger écarté, tu reviendras. Est-ce dit?... Pars-tu?...</p> + +<p>—Il le faut bien, mort au diable!</p> + +<p>—C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux +cents pistoles.</p> + +<p>—Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... +tiens: j'irai à Chambord, et je t'attendrai là.</p> + +<p>Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement +sur lui divers papiers et notamment le bon de cinq +cent mille livres payables le lendemain de la mort +de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait +les deux cents pistoles. Maurevert en prit cent. +Les deux amis s'embrassèrent, puis descendirent ensemble.</p> + +<p>—As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la +porte? demanda Maineville.</p> + +<p>—Non... Je ne me souviens même pas de ceux que +tu me donnas dans la matinée.</p> + +<p>—Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si +par hasard il t'arrivait un accident avant d'atteindre +la porte, songe que tu ne m'as pas vu...</p> + +<p>Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans +la rue pleine de ténèbres, s'éloigna rapidement en se +glissant le long des murailles.</p> + +<p>Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût +bien sûr que son ami s'était réellement éloigné. Alors +à son tour, il se mit en route. Seulement, ce ne +fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea, +mais vers le château. Il n'avait pas fait dix +pas qu'il se frappa le front et revint en grommelant:</p> + +<p>—Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville +saura que je ne suis pas parti. Et s'il va demander +demain matin si quelqu'un a franchi la porte pendant +la nuit?»</p> + +<p>Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied +jusqu'au château, en traînant la bête par la bride. +Un quart d'heure plus tard, il se trouvait dans l'oratoire +de la reine. Catherine de Médicis, réveillée sur +son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après +un mot convenu), ne tarda pas à se montrer et l'interrogea +du regard.</p> + +<p>—Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure +et comment la chose doit se faire.</p> + +<p>Catherine eut un tremblement d'émotion.</p> + +<p>—Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait +une telle nouvelle.</p> + +<p>—Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté +de faire sortir de Blois dès cet instant +même un officier quelconque qui devra monter +le cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et +se couvrir de ce manteau. Il est essentiel pour +moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.</p> + +<p>—Larchant! appela la reine.</p> + +<p>Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait +dans un coin d'ombre.</p> + +<p>—Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a +des rassemblements de huguenots du côté de Tours. +Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr pour +voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne +huitaine. Votre messager trouvera un cheval +tout sellé dans la cour carrée... et voici un manteau +pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.</p> + +<p>Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et +sortit passivement, sans un mot.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je +sors de Blois et que je fuis, il faut que Votre Majesté +m'assure pour quelques jours l'hospitalité dans +le château.</p> + +<p>—Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière +satisfaction à Maurevert.</p> + +<p>Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le +sourcil, lorsque l'astrologue parut en disant:</p> + +<p>—On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.</p> + +<p>—Ruggieri, où es-tu logé?</p> + +<p>—Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles, +c'est-à-dire le plus loin possible de la terre et le plus +près possible des étoiles.</p> + +<p>—Es-tu souvent espionné là-haut?</p> + +<p>Ruggieri sourit:</p> + +<p>—Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il +n'y est forcé. Vous savez que je passe pour un esprit +malfaisant, capable de jeter un mauvais sort.</p> + +<p>—En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu +cacheras ce gentilhomme dans tes appartements et +il y sera mieux à l'abri de la curiosité que dans l'appartement +du roi...</p> + +<p>Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. +A ce moment la reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil. +Ses yeux se révulsèrent. Un tremblement mortel +agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit +vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber +quelques gouttes de son contenu sur les lèvres +de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus librement.</p> + +<p>—Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est +la fin qui approche... Ruggieri, est-ce que je vais +mourir? Dis-le sans crainte.</p> + +<p>—Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. +La mort n'est pas encore dans ce château...</p> + +<p>—Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui +revenir. Ce n'est encore qu'une alerte. Mais je suis +bien faible!</p> + +<p>Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant +toute cette scène, était demeuré immobile et +silencieux.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler +maintenant...</p> + +<p>Maurevert commença son rapport qui dura une +heure environ et que Catherine écouta la tête dans +les deux mains sans donner le moindre signe d'étonnement +ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle +releva lentement la tête et dit:</p> + +<p>—Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore +jusqu'au 23 décembre?</p> + +<p>—Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra +avant elle, dit l'astrologue.</p> + +<p>—Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes +huit jours de plus que je ne demandais... Allez, monsieur +de Maurevert, suivez Ruggieri. Vous serez bien +caché là où il vous mettra!</p> + +<p>La reine rentra dans sa chambre et se remit au +lit avec les premiers symptômes de la fièvre. Maurevert +suivit Ruggieri, qui lui fit monter des escaliers +interminables et parvint enfin dans les combles. +L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à +une chambre fort spacieuse et fort bien meublée.</p> + +<p>—On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur +ce rayon des livres, dans cette armoire quelques flacons +de bon vin. Le jour, vous aurez encore pour +vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire. +Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...</p> + +<p>Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre +des nouvelles de la reine, qui ne se ressentait plus, en +apparence du moins, de sa crise nocturne. En remontant +chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda +poliment, le salua et lui dit:</p> + +<p>—Voici: pour des raisons que vous saurez plus +tard, mais qui concernent le service et la sûreté +du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques +jours dans le château un homme à moi... un +mien parent. Comme je sais que vous vivez retiré +et que nul ne vient vous déranger, j'avais +pensé que votre appartement ferait justement l'affaire...</p> + +<p>Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son +étonnement, et il se contenta de penser:</p> + +<p>—Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent +du brave Crillon, et j'aurai deux hôtes au lieu d'un. +Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout haut. Amenez-moi +votre homme, capitaine.</p> + +<p>—Et vous vous faites fort de le cacher?</p> + +<p>—Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence +de votre parent au château ne sera connue de personne.</p> + +<p>—Merci, mon digne astrologue.</p> + +<p>—Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.</p> + +<p>Dans la journée, Crillon sortit du château et se +rendit à l'hôtellerie où il avait dîné avec Pardaillan. +Comme il l'avait dit, le chevalier ne bougeait plus de +l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits +coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, +en voyant entrer Crillon, se contenta de prendre +un verre qu'il posa devant le capitaine et qu'il +remplit.</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.</p> + +<p>—Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de +m'introduire au château et de m'y tenir caché?</p> + +<p>—C'est cela même. Et quand vous voudrez...</p> + +<p>—Pourquoi pas aujourd'hui?</p> + +<p>—Si cela peut vous être utile.</p> + +<p>—A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que +je vous ai dit...</p> + +<p>—Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous +donc sur le coup de six heures devant la porte +du château; je me charge du reste.</p> + +<p>Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en +cette saison, Pardaillan, soigneusement enveloppé, +faisait les cent pas devant le porche du château. Bientôt +Crillon arriva.</p> + +<p>—Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me +jurez que...</p> + +<p>—Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je +vous répète seulement deux choses: la première, +c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième, c'est que +je ne veux pas qu'on le tue.</p> + +<p>—Venez!...</p> + +<p>Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, +causant gaiement avec lui, franchit le porche, tandis +que les sentinelles lui présentaient les armes. Ils montèrent +par un escalier dérobé, et au second étage seulement +Crillon s'écria:</p> + +<p>—Maintenant, nous sommes sauvés!</p> + +<p>—Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous +faire tirer votre horoscope, si le coeur vous en +dit.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon +poussa une porte, et Pardaillan, dans la pièce sévèrement +meublée, aperçut l'astrologue qui lisait.</p> + +<p>Crillon présenta le chevalier comme son parent, et +il ajouta à l'oreille de Ruggieri qu'il comptait fort sur +ce parent-là pour le service du roi. Puis il se retira.</p> + +<p>Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond +regard. Mais soit que la physionomie du chevalier +eût bien changé depuis seize ans, soit que +l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir, +il ne reconnut pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui +dont jadis il avait essayé de faire couler le sang pour +l'oeuvre de transfusion hermétique.</p> + +<p>—Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.</p> + +<p>Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui +disant:</p> + +<p>—Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur +mon cabinet de travail que nous venons de quitter; +celle-ci donne sur le couloir; cette troisième, enfin, +est condamnée et donne sur une chambre semblable +à celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à +garder le secret rigoureux, je vous engage à ne pas +faire de bruit, car justement, dans cette chambre, +j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache +quelques jours dans le château.</p> + +<p>Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.</p> + +<p>—Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme +qui comme moi a besoin de se cacher +ici?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII</h3> + +<h3>DUCHESSE DE GUISE</h3> + +<p>L scène qui va suivre se passe dans la nuit du +24 décembre 1588, en cet hôtel si bien gardé où nous +avons vu Maurevert assister à une réunion de conjurés.</p> + +<p>Au premier étage, un immense salon occupait +presque toute la longueur de l'hôtel, avec six fenêtres +donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce salon +se trouvait une pièce de modestes dimensions. +C'est là que nous pénétrons, vers dix heures du soir.</p> + +<p>Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait +avec un homme debout devant elle. L'homme venait +de fournir une longue course. Ses habits étaient tachés +de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme, +c'était Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui +arrivait de Rome.</p> + +<p>—Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur +de vos instructions orales et écrites. Faut-il +vous dire quelles démarches j'ai dû faire?</p> + +<p>—Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.</p> + +<p>—Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois +jours, m'introduisit auprès de Sixte. Je n'avais pas +le choix des moyens et je dus accepter l'aide que +m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se +réconcilier avec vous.</p> + +<p>—-Peu importe qui t'a aidé...</p> + +<p>—Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de +suite. La première fois, lorsque je lui ai dit que +j'étais votre envoyé, il commença par me faire saisir +et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant +de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du +château Saint-Ange... Là, Sixte vint me voir le lendemain +et, brusquement, me demanda ce que la révoltée, +rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui +communiquer. Je lui répondis que j'apportais la paix, +mais que je ne dirais rien tant que je serais détenu +prisonnier, et que, vous représentant, je voulais traiter +de puissance à puissance.</p> + +<p>—-Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?</p> + +<p>—Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il +crève comme un chien!...» Mais, le lendemain, des +gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus conduit dans un +oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps, +puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...» +Alors j'exposai votre renonciation. Je répétai vos offres. +Il écouta attentivement. Je l'assurai que, jamais, +vous ne reviendriez en Italie, et que vous feriez tous +vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle +ou spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous +attendiez en retour, et je lui répondis: «Une chose +unique, une bulle de divorce cassant le mariage du +duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut +pas surpris... Il me dit de revenir trois jours plus +tard. Au jour dit, je me présentai au Vatican, et je +revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une cassette, +en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin +et le mit sous mes yeux... C'était la bulle de +divorce... Puis il remit le parchemin dans l'étui, et +me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus confiant +que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va +me chercher les papiers que tu m'as promis...» +Je sortis alors du Vatican, et bientôt je repris à franc +étrier la route de France.</p> + +<p>En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le +tapis, comme il avait fait devant le pape, sortit de +son pourpoint un étui d'argent qu'il portait attaché +par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit +l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était +satisfaite, ou simplement émue.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu +as agi en fidèle serviteur et en bon diplomate.</p> + +<p>Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet +étui d'argent d'un regard morne et comme s'il eût +contenu sa condamnation. Enfin, elle l'ouvrit, en tira +un parchemin scellé aux armes pontificales de Sixte-Quint, +et le lut attentivement par deux fois.</p> + +<p>C'était bien ce que le messager avait annoncé: +l'acte cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine +de Clèves. Il n'y manquait que la signature +du duc.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela. +Sa suivante Myrthis parut.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Pas encore, répondit la suivante.</p> + +<p>—Et le vieux Bourbon?</p> + +<p>—Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.</p> + +<p>—Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi +que Mayenne et le cardinal de Guise. Je pense que +tout a été apprêté dans le grand salon? Dès que +le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres +là...</p> + +<p>Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui +ouvrait sur le grand salon. Deux flambeaux étaient +allumés. Mais cette faible lumière suffisait sans doute +à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle +déserte.</p> + +<p>Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte +avec beaucoup de soin, et revint se placer dans le +fauteuil qu'elle occupait tout à l'heure.</p> + +<p>—Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.</p> + +<p>Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui +s'inclinait devant elle. Il était nerveux, agité. Cette +fièvre spéciale qui saisit les grands criminels au moment +de l'action irréparable mettait une flamme +sombre dans son regard, et, sur son front couvert +d'une ardente rougeur, la large cicatrice de sa blessure +apparaissait livide.</p> + +<p>—Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une +voix où perçait une sourde impatience. Mais vraiment +n'eût-il pas mieux valu ne plus nous voir jusqu'au +jour...</p> + +<p>—Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva +la Fausta avec une froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle, +jusqu'au jour ou je dois unir ma destinée +à la vôtre, duc!</p> + +<p>Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les +paroles qu'elle venait de prononcer, Fausta reprit:</p> + +<p>—Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le +filet est bien tendu. Valois doit mourir. J'ai distribué +à chacun son rôle.</p> + +<p>—Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, +d'une voix altérée, et ses sourcils se froncèrent. C'est +vrai; là où nous autres hommes nous hésitions, vous +avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode +d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout +agencé dans les moindres détails. Je le confesse, madame...</p> + +<p>—Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit +Fausta. Mais vous savez que ce n'est pas tout. Vous +savez que j'ai envoyé un courrier à Alexandre Farnèse. +D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre +Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et +marche sur Paris. J'ai donc fait plus que de déblayer +le trône: je vous donne une armée...</p> + +<p>—C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous +pas déjà convenu ce que nous devons faire de cette +armée?</p> + +<p>—Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots +qui sont de rudes soldats, entreprendre la +conquête de l'Italie d'abord, des Flandres ensuite...</p> + +<p>L'oeil de Guise étincela.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! +Roi de France, je me sens de taille à soulever +un monde...</p> + +<p>Fausta reprit doucement:</p> + +<p>—Et moi, duc, quelle sera ma part?...</p> + +<p>—Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je +pas juré que vous seriez reine dans ce royaume dont +je serai roi?...</p> + +<p>—C'est vrai, duc... mais quand?...</p> + +<p>—Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de +France, j'aurai répudié Catherine de Clèves.</p> + +<p>—C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez +ma franchise. J'ai peur... vous pouvez m'oublier...</p> + +<p>—J'ai juré! dit le duc.</p> + +<p>—Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, +je ne crois pas aux serments des princes... Dites-vous +seulement que j'ai appris à lire dans le coeur +des hommes...</p> + +<p>—Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc +avec un livide sourire.</p> + +<p>—Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi +bien frapper Fausta!...</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Que l'instrument peut être brisé quand il a +servi!... Que ma part peut vous sembler trop belle +quand je vous aurai couvert de la pourpre! Alors, +vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans +ce sang d'où émergera le trône sur lequel vous serez +assis! Voilà ce que j'ai lu dans votre coeur!...</p> + +<p>—Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes +sens.</p> + + +<p>—Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles. +Duc, la minute est effroyable pour vous. Je puis d'un +mot vous rejeter à l'abîme. Valois, si je veux, sera +prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est +pas sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.</p> + +<p>—Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre +la fureur, l'étonnement et l'épouvante. Que vous +faut-il donc?...</p> + +<p>—Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma +part, à moi, tient dans ce mot: oui ou non suis-je +dès cet instant duchesse de Guise?...</p> + +<p>—Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves +est vivante encore!</p> + +<p>—Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves +n'est plus votre femme. Duc, voici la bulle de divorce +qui casse votre mariage: c'est le cadeau de noces +que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape +par la grâce de Dieu!...</p> + +<p>En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin, +le déploya et le tendit au duc de Guise. Celui-ci +le saisit d'une main tremblante, rapprocha violemment +un flambeau et se mit à lire. Quand il eut +achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin +aux armes pontificales était parfaitement +authentique, il le laissa tomber sur la table et +baissa la tête dans un morne silence. Le coup était +terrible.</p> + +<p>Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta +au duc de Guise, qui la saisit machinalement. Puis, +posant son doigt à l'endroit du parchemin réservé +pour la signature de Guise, elle dit:</p> + +<p>—Signez...</p> + +<p>Le Balafré la considéra un instant avec des yeux +hagards. Il était en proie à une de ces rages froides +qui, lorsqu'elles éclatent, tuent. Non qu'il regrettât +de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et +faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais +il se voyait deviné par la terrible Fausta, et il était +dès lors en son pouvoir.</p> + +<p>Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:</p> + +<p>—Signez! Dans quelques minutes, il serait trop +tard!</p> + +<p>Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement +sur la table, et, de sa grosse écriture violente, +signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte du grand +salon à double battant. Et le salon immense apparut, +vivement éclairé.</p> + +<p>Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce +n'était plus un salon, c'était une chapelle!... Sur l'autel, +près du tabernacle, le vieux cardinal de Bourbon +attendait, prêt à célébrer la messe.</p> + +<p>Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, +la duchesse de Montpensier +étaient assis dans des fauteuils et semblaient attendre +une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors +Fausta se tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il +voyait et devinait, et elle dit:</p> + +<p>—Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la +à l'autel!...</p> + +<p>Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...</p> + +<p>Ils marchèrent à l'autel.</p> + +<p>Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal +de Bourbon la bulle de divorce. Et, alors, la +messe commença... la messe de mariage qui unissait +Fausta au duc de Guise!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV</h3> + +<h3>L'EFFONDREMENT</h3> + +<p>La chambre du roi donnait sur la cour carrée. En +avant, il y avait une antichambre. Et en avant de +cette antichambre, c'était le salon dans lequel nous +avons introduit le lecteur. Ainsi donc, après avoir +franchi le porche du château de Blois et monté le +grand escalier, on arrivait à ce salon.</p> + +<p>En entrant dans le salon et en allant chercher la +porte du fond, à droite, on se trouvait dans l'antichambre +du roi. C'est cette antichambre qui devient +en ce moment le centre de notre scène. Il s'y ouvrait +trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer +et qui ouvrait sur le salon. La deuxième, en face, qui +ouvrait sur la chambre à coucher du roi. La troisième, +à gauche, qui ouvrait sur un cabinet donnant +sur une cour intérieure.</p> + +<p>A la suite de ce cabinet, qui était vaste et spacieux, +il y avait une autre pièce qui donnait sur un +escalier intérieur. Cet escalier aboutissait en haut +aux combles du château, et en bas à l'appartement +de Catherine de Médicis. Lorsque le Balafré gagnait +l'antichambre royale après avoir fait entrer son escorte +dans le salon, il demandait:</p> + +<p>—Où est Sa Majesté?</p> + +<p>Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la +porte de la chambre à coucher, soit la porte du cabinet +de travail. Selon l'une ou l'autre indication, le +Balafré traversait l'antichambre, soit droit devant lui +pour aller à la chambre du roi, soit en obliquant à +gauche pour gagner le cabinet. Et il entrait familièrement, +car le roi le lui avait commandé une fois pour +toutes.</p> + +<p>Ce matin-là, comme de coutume, les postes furent +relevés et changés par le capitaine Larchant. Seulement, +on ne plaça que des postes simples. En sorte +que le château semblait dégarni de ses ordinaires +défenses.</p> + +<p>Seulement, celui qui eût jeté un coup d'oeil sur la +cour intérieure que l'on voyait par la fenêtre du cabinet +de travail, eût aperçu là trois cents hommes +d'armes immobiles et silencieux. Tous étaient armés +d'arquebuses.</p> + +<p>Seulement, aussi, celui qui eût pu entrer dans une +vaste salle située près du corps de garde et qui servait +ordinairement de magasin d'armes, eût aperçu +là quatre couleuvrines de campagne, montées sur +leurs affûts. Les couleuvrines étaient chargées. Autour +de chacune d'elles, les quatre servants étaient à +leur poste.</p> + +<p>Traversons maintenant le salon et pénétrons dans +cette antichambre, centre de la scène que nous essayons +de mettre en place. Là, une trentaine de gentilshommes +attendent—de ceux que le roi appelait +ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les +Quarante-cinq assassins. Ils sont vêtus comme d'habitude. +Mais, sous le pourpoint de soie ou de velours, +tous ont endossé la cuirasse de cuir ou la cotte de +mailles.</p> + +<p>Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir où +les grandes décisions ont été prises, Henri III est +assis près du feu vers lequel il tend ses mains pâles.</p> + +<p>Debout près de lui, Catherine de Médicis, pareille +à un spectre noir, Catherine livide sous ses voiles de +deuil.</p> + +<p>Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie +tristesse, un large silence pesant sur toutes choses.</p> + +<p>Catherine de Médicis et le roi—deux fantômes—se +parlent. Ils se parlent à voix basse et lente.</p> + +<p>—C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le +jour de votre délivrance, mon fils. Ce soir, à dix +heures, comme une bande de loups rués dans les ténèbres, +les gens de Guise doivent se précipiter sur ce +château dont ils ont les clefs. Ce soir, à dix heures, +on égorgera tout ce qui tentera de s'opposer à la +marche des assassins... on enfoncera la porte de cette +chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la +mère du roi ne veillait!... Mais elle veille!... »</p> + +<p>Elle éclate de rire... d'un rire silencieux et fantastique +sur cette figure livide de spectre.</p> + +<p>—Henri, reprend-elle, es-tu prêt, mon fils?...</p> + +<p>—Oui, ma mère! répond le roi, d'une voix tragique.</p> + +<p>Pâle et chancelant, Henri III se lève. Sa mère le +prend dans ses bras et, longuement, frénétiquement, +d'une sauvage étreinte où éclate la seule passion sincère +de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.</p> + +<p>—Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu +entends?</p> + +<p>—Oui, ma mère, balbutie Henri III.</p> + +<p>—Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprême +à ces gentilshommes qui attendent là... le reste +me regarde!...</p> + +<p>Alors, elle desserre son étreinte. Lentement, elle va +ouvrir la porte. Les trente qui attendent dans l'antichambre +frémissent. Le roi s'avance jusqu'à la porte +et dit:</p> + +<p>—Messieurs, je vous commande d'obéir à la reine +mère dans tout ce qu'elle vous dira...</p> + +<p>Puis, il recule jusqu'à la fenêtre de sa chambre en +frissonnant, soulève les rideaux et se met à regarder +dans la cour carrée, les yeux fixés sur le porche du +château. Catherine de Médicis passe en revue, d'un regard +rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle +en touche un à la poitrine, puis un autre... elle en +touche dix. Et, à ces dix, elle dit:</p> + +<p>—Votre poste est dans la chambre du roi. L'épée +et la dague à la main, messieurs!</p> + +<p>Les dix obéissent.</p> + +<p>—Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous. +Quoi que vous entendiez, ne bougez pas. Et, +s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au dernier avant +qu'on ne touche au roi. Jurez!...</p> + +<p>—Nous jurons! répondent les dix d'une voix +sourde.</p> + +<p>Les dix pénètrent dans la chambre royale, l'épée +et la dague à la main. Un instant plus tard, on les +entend qui, à l'intérieur, barricadent la porte. Catherine +pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence +son inspection. Elle touche un gentilhomme +à la poitrine, puis un autre; elle en touche dix.</p> + +<p>—Vous, dit-elle, dans le salon... Dès qu'il sera dans +l'antichambre, fermez la porte et placez-vous devant, +l'épée et la dague à la main. Si on essaie de forcer la +porte de l'antichambre, si le salon est envahi, mourez +jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!</p> + +<p>—Nous jurons! répondent les dix.</p> + +<p>Les dix passent dans le salon, et, tout aussitôt, s'y +disposent par petits groupes, riant et causant de choses +indifférentes. Alors, Catherine touche trois des +gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce sont +Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.</p> + +<p>—Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.</p> + +<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissent aussitôt +et passent dans le grand cabinet de travail. Dans +l'antichambre, il ne reste plus que sept gentilshommes, +parmi lesquels Déseffrenat et le comte de Loignes.</p> + +<p>—Vous, dit Catherine, écoutez: il entrera ici, ne +trouvant pas le roi dans le salon, et il vous demandera: +«Où est Sa Majesté?...» Vous répondrez:</p> + +<p>«Sa Majesté est dans son cabinet, monseigneur.»</p> + +<p>—Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achèverez +l'homme. Si on ne vous appelle pas, vous resterez ici. +Au cas où ceux du salon seraient attaqués, vous barricaderez +la porte et vous mourrez jusqu'au dernier +avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!</p> + +<p>—Nous jurons, répondirent les sept.</p> + +<p>Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil, +la vieille reine passe dans le grand cabinet où attendent +Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.</p> + +<p>—Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le +duc vous a embastillés. Le duc vous a menacés de +mort. Est-ce vrai?</p> + +<p>Les trois s'inclinèrent.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez été +choisis parce qu'on a supposé qu'à votre dévouement +pour le roi se joignait en vous une haine naturelle +contre celui qui a voulu vous mettre à mort. Eh bien, +il va venir. Le salon est gardé. L'antichambre est +gardée. La chambre du roi est gardée. Le duc doit +aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte vivant...</p> + +<p>Les trois se regardèrent, les yeux flamboyants, les +lèvres crispées par ces sourires terribles qu'on a dans +les moments suprêmes. Catherine les vit décidés. Elle +demanda:</p> + +<p>—Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?</p> + +<p>Ils tirèrent leurs dagues d'un mouvement spontané.</p> + +<p>—Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.</p> + +<p>—C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va +venir! Adieu, messieurs.</p> + +<p>Elle passa devant les trois gentilshommes inclinés, +et disparut dans le petit escalier intérieur.</p> + +<p>Là-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et +Montsery prenaient leurs dispositions—ce qu'on +pourrait appeler le branle-bas de l'assassinat. Ils poussèrent +la table contre la fenêtre. Ils entassèrent chaises +et fauteuils dans un angle, de façon que la pièce +fût entièrement libre, et que Guise ne trouvât rien +derrière quoi s'abriter et se défendre. Alors, ils +convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le plus +hardi des trois, prit naturellement la direction du +combat.</p> + +<p>—Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi, +Chalabre, tu te tiens ici, au milieu du cabinet. Toi, +Montsery, tu te places ici contre la porte. J'ouvre +donc et je dis: «Entrez, monseigneur.» Et je recule. +Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et +tu mets le verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons +par devant. Et toi, tu sautes sur lui par derrière. +Est-ce convenu?</p> + +<p>—Convenu...</p> + +<p>—Chacun à notre place, donc, et ne bougeons plus.</p> + +<p>—Diable! fit tout à coup Montsery, et la porte du +petit escalier?</p> + +<p>—Il n'y a qu'à pousser le verrou, dit Sainte-Maline. +Vas-y, Chalabre, et reprends ta place. »</p> + +<p>Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier. +Comme il mettait la main sur le verrou, la +porte s'ouvrit et un homme entra en disant:</p> + +<p>—Bonjour, messieurs!...</p> + +<p>—Pardaillan! s'écria sourdement Chalabre en reculant.</p> + +<p>—Pardaillan! répétèrent les deux autres.</p> + +<p>Pardaillan était entré. Il avait fermé la porte, tranquillement.</p> + +<p>—Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait +d'impatience, sortez à l'instant, quoi que vous +ayez à nous dire, il nous est impossible de vous +écouter en ce moment.</p> + +<p>—Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafré n'entre +ici, nous avons bien quelques minutes. Vous m'écouterez... +Les trois hommes échangèrent un regarda de rage +folle.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards +tranquilles. Si vous m'attaquez, je suis capable de +vous tuer tous les trois, et, alors, vous ne pourrez pas +tuer le duc. De plus, je vous préviens que, si je n'arrive +pas à vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette +fenêtre, et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il +est attendu. Et alors, messieurs, celui qui entendra ce +cri se précipitera au-devant du Balafré et lui criera: +«N'entrez pas au château, car on veut vous tuer...» +Et rien, messieurs, ne pourra empêcher mon ami de +prévenir le duc, car mon ami est à Blois pour sauver +le duc et tuer le roi... vous le connaissez! Vous l'avez +vu à Chartres! Il s'appelle Jacques Clément!...</p> + +<p>Les trois devinrent livides. Jacques Clément, qu'ils +avaient juré de tuer! Jacques Clément, qu'ils avaient +affirmé mort sous leurs coups... En mettant les choses +au mieux, en supposant que le roi ne serait pas tué, +Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques +Clément vivait. C'était pour eux la potence ou l'échafaud!</p> + +<p>—Parlez donc! dit Chalabre en grinçant des dents. +Que voulez-vous?</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore +une vie. Je viens vous réclamer le paiement immédiat +de votre dette. Je viens vous demander cette vie.</p> + +<p>—La vie de qui? rugit Sainte-Maline.</p> + +<p>—La vie de Henri de Guise, répondit simplement +Pardaillan.</p> + +<p>Sainte-Maline baissa la tête et pleura.</p> + +<p>Chalabre et Montsery restèrent silencieux.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous êtes +décidés à payer. Mais je vois aussi que c'est trop vous +demander. Je vais donc vous proposer un arrangement. +Au lieu de vous réclamer la vie de Guise, je me +contente de ne vous demander que dix minutes de +cette vie.</p> + +<p>Ils le regardèrent, hagards, sans comprendre.</p> + +<p>—Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques +mots au duc de Guise. Cet entretien durera dix minutes. +Après quoi, je vous tiendrai quittes. Ecoutez-moi. +Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, firent-ils haletants.</p> + +<p>—Vous admettez qu'une fois entré il ne peut plus +sortir par l'antichambre?</p> + +<p>—Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...</p> + +<p>—Eh bien, justement. Vous allez vous placer +tous les trois dans le petit escalier. Donc, toute retraite +est coupée... et...</p> + +<p>A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'épées +qui se heurtent, de cliquetis d'éperons se fit entendre.</p> + +<p>—C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs, +sortez!... A la dixième minute, au plus tard. Guise vous +appartient... Mais, pendant ces dix minutes, il est à +moi... Sortez!</p> + +<p>Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle +flamme dans son regard, une si sombre et si violente +volonté sur sa physionomie, une telle autorité +dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que +l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible; +et que cet entretien qu'il voulait avoir avec le duc +était un entretien de vie ou de mort.</p> + +<p>Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants +devant cette force, ils reculèrent, franchirent +la porte et se postèrent dans le petit escalier.</p> + +<p>—Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.</p> + +<p>—Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.</p> + +<p>Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un +long soupir et un sourire. Et, les bras croisés, il se +tourna vers la porte de l'antichambre au moment où +les bruits lointains s'éteignaient et où une voix, dans +l'antichambre, disait:</p> + +<p>—Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majesté vous +attend dans le cabinet.</p> + +<p>Puis, un silence effrayant pesa sur le château. Pardaillan +entendit le pas lourd et violent qui traversait +l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le duc de Guise +parut, fit deux pas.</p> + +<p>En une seconde. Guise vit que le roi n'était pas +dans le cabinet. Il vit Pardaillan debout, immobile, +les bras croisés. Il pâlit légèrement et, d'un mouvement +rapide, se retourna vers la porte pour sortir. +Au même instant, cette porte se referma et Guise +sentit qu'on la retenait fermée, de l'antichambre. +Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa son buste, +rejeta la tête en arrière par un mouvement de dédain +qui lui était habituel, et dit:</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous là?</p> + +<p>—Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me +reconnaissez. Je suis celui qui, dans la cour de l'hôtel +Coligny, voici seize ans de cela, vous a souffleté. +Je suis celui qui, sur la place de Grève, voici huit mois +de cela, vous a crié devant dix mille personnes que +vous vous appeliez Henri le Souffleté, et non Henri le +Balafré...</p> + +<p>—Enfer! rugit Guise.</p> + +<p>—Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour +sauver une pauvre femme, s'est rendu à vous, celui +que vous avez appelé lâche, celui qui vous a déclaré +alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et +que vous ne péririez que de sa main... Henri de Guise! +Henri le Souffleté! Ce que je veux? Ton sang pour +laver l'insulte!... Henri de Guise! Assassin de Coligny +et de tant de malheureux seigneurs, ce que je +fais ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal, +épée contre épée, dague contre dague, coeur contre +coeur!...</p> + +<p>—Vous êtes fou, mon maître! grinça le duc. Holà! +Du monde pour arrêter ce fou!...</p> + +<p>Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrière +cette porte, il entendit des voix rauques;</p> + +<p>—Tue! Tue! Mort à Guise! Hardi, Chalabre! Hardi, +Sainte-Maline!...</p> + +<p>Guise devint livide... dans un éclair il comprit +tout!...</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un +espoir; c'est de sortir par cet escalier en tuant les +trois gentilshommes qui vous y attendent.. après +m'avoir tué moi-même, toutefois... Décidez! Je vous +offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces +portes, je laisse entrer les bandes d'assassins, et je +leur crie: «Tuez cet homme! Il est trop lâche pour +se défendre!...»</p> + +<p>Le Balafré eut autour de lui ce regard morne qui +semble attendre, appeler une intervention surnaturelle. +Dans cet instant tragique, il comprit quel guet-apens +avait été préparé contre lui. Il éprouva le regret +désespéré de n'avoir pas agi plus tôt... le roi le +devançait... il était perdu!</p> + +<p>Sans dire un mot, il tira son épée et fondit sur +Pardaillan, dans l'espoir que celui-ci n'aurait pas le +temps de dégainer. Pardaillan se rejeta d'un bond en +arrière et, dans le même instant. Guise le vit en +garde, la rapière au poing.</p> + +<p>Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans +une feinte, sans un battement, risquant vie pour vie, +se fendit d'un coup droit, un seul coup furieux, irrésistible, +et le Balafré lâcha son épée, battit l'air de +ses bras et tomba en arrière: il avait la poitrine +traversée de part en part... Alors Pardaillan rengaina +sa rapière, et, s'étant assuré, d'un dernier regard, que +le duc était bien mort, ouvrit la porte du petit +escalier.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas écoulées. +N'importe, vous pouvez entrer. Je vous tiens +quittes de votre dette, et je vous rends le duc de +Guise.</p> + +<p>Et il se mit à monter tranquillement l'escalier. Chalabre +Sainte-Maline et Montsery se ruèrent dans le +cabinet, le poignard à la main. Ils virent le duc étendu, +sans mouvement et perdant son sang par sa +blessure.</p> + +<p>Que s'était-il donc passé entre Pardaillan et le duc?</p> + +<p>Mais, à ce moment, le duc fit un mouvement... +Guise n'était pas mort!... Il ouvrit les yeux, essaya de +se soulever, poussa un gémissement et parvint à murmurer:</p> + +<p>—A moi!... On me tue!...</p> + +<p>Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et, +alors, les sept qui étaient là aux aguets se mirent à +hurler:</p> + +<p>—Tue! Tue! Achève!...</p> + +<p>Et, alors, une frénésie s'empara des trois spadassins. +D'un même mouvement, ils se jetèrent sur le +duc et le labourèrent de coups de poignard.</p> + +<p>—Messieurs... messieurs... put encore bégayer le +duc, qui, d'un suprême effort, essaya de se traîner.</p> + +<p>Les trois se mirent à vociférer. Et la contagion de +la frénésie gagna l'antichambre. La porte fut violemment +ouverte. Loignes, Déseffrenat et les autres se +ruèrent.</p> + +<p>Alors, l'horreur emplit cette pièce. La haine accumulée, +la rage des terreurs passées, la vue du sang +déchaînèrent en ces hommes l'esprit des tigres qui +s'acharnent sur la proie. Guise n'était plus qu'un cadavre. +Et toujours ils frappaient...</p> + +<p>Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi +accoururent. Ce fut une effroyable mêlée d'insultes, +de hurlements, un bondissement de démons, une ruée +fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang +aux mains et au visage. Ils le traînèrent dans l'antichambre.</p> + +<p>Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:</p> + +<p>—Comme il est grand!... Mort, il apparaît plus grand +que lorsqu'il vivait...</p> + +<p>Brusquement, il posa son pied sur la tête du cadavre +et dit:</p> + +<p>—Maintenant, je suis seul roi de France!...</p> + +<p>Pendant ce temps, Catherine de Médicis râlait dans +son lit, agonisante, comme si elle n'eût attendu que +ce dernier coup de son effroyable génie pour mourir...</p> + +<p>Pardaillan, avons-nous dit, avait remonté l'escalier. +Sans se soucier du tumulte qui se déchaînait dans le +château, il montait sans hâte, et, bientôt, il parvint à +sa chambre. Tout droit, sans s'arrêter, il alla à la +porte qui faisait communiquer cette chambre et passa +dans la pièce voisine.</p> + +<p>Là, sur le lit, un homme était étendu, bâillonné, +garrotté, dans l'impossibilité de faire un mouvement. +C'était Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan délia les jambes d'abord, puis les bras de +Maurevert. Puis il lui retira son bâillon.</p> + +<p>—Levez-vous, dit Pardaillan.</p> + +<p>Maurevert obéit. Il tremblait de tous ses membres. +Pardaillan était étrangement calme. Mais sa voix frémissait, +et un frisson, par moments, passait sur son +visage. Il tira son poignard et le montra à Maurevert.</p> + +<p>—Grâce! dit celui-ci d'une voix si faible qu'à peine +on l'entendait.</p> + +<p>—Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.</p> + +<p>Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'épouvante, +ne bougeait pas, il lui prit le bras et le mit sous +son bras gauche. De la main droite, il tenait son poignard +sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses +épaules.</p> + +<p>—Là, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un +mot, pas un geste! C'est dans votre intérêt.</p> + +<p>Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert +fit signe qu'il obéirait. Pardaillan se mit en marche, +traînant Maurevert.</p> + +<p>Il se mit à descendre, mais, cette fois, par le grand +escalier. Le château était plein de rumeurs sauvages. +Dans ce tumulte, Pardaillan et Maurevert, enlacés, +passèrent comme des spectres.</p> + +<p>Dans la cour carrée, Maurevert eut un commencement +de mouvement. Pardaillan s'arrêta et le regarda +en face, en souriant. Ce sourire était terrible... Maurevert +baissa la tête et poussa un faible gémissement.</p> + +<p>—Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.</p> + +<p>Près du porche, Crillon, l'épée à la main, criait des +ordres. Des soldats croisèrent la pique devant Pardaillan.</p> + +<p>—Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je +sorte.</p> + +<p>Crillon regarda Pardaillan une minute avec une +sorte d'effroi et d'étonnement mêlés. Puis, il se découvrit +et prononça:</p> + +<p>—Laissez passer la justice royale!...</p> + +<p>Les gardes se rangèrent et présentèrent les armes. +Pardaillan franchit le porche, entraînant et soutenant +Maurevert...</p> + +<p>Sur l'esplanade, à vingt pas du porche, un homme +se plaça près de Maurevert et se mit à marcher sans +dire un mot. Tous trois—Maurevert encadré entre +Pardaillan et le nouveau venu—franchirent la porte +de Russy, passèrent le pont et se mirent à remonter +la Loire.</p> + +<p>A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrêtèrent +devant une masure abandonnée. Deux chevaux +tout sellés étaient attachés à un restant de palissade +qui avait dû entourer un jardinet attenant à la masure. +Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique +pièce. L'inconnu entra derrière eux et ferma la +porte.</p> + +<p>—Asseyez-vous», dit Pardaillan à Maurevert en lui +désignant un escabeau. Maurevert obéit. Pardaillan +lui lia les jambes solidement, et, dès lors, une lueur +d'espoir se fit jour dans l'esprit de Maurevert, car, +du moment qu'on le liait, c'est qu'on ne devait pas le +tuer tout de suite.</p> + +<p>—Messire Clément, dit alors Pardaillan, puis-je vraiment +compter sur vous?</p> + +<p>—Cher ami, dit Jacques Clément, soyez tranquille, +et allez sans crainte à vos affaires. Je jure Dieu que +vous retrouverez l'homme où vous le laissez.</p> + +<p>Pardaillan fit un signe de tête comme pour dire +qu'il avait confiance dans ce serment. Il sortit sans +jeter un regard à Maurevert et reprit en toute hâte +le chemin de Blois. Jacques Clément tira son poignard +et s'assit devant Maurevert.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV</h3> + +<h3>LE DERNIER GESTE DE FAUSTA</h3> + +<p>FAUSTA, dès le matin, avait pris ses dernières dispositions. +Elle avait expédié divers courriers et, entre +autres, un cavalier chargé de courir au-devant de Farnèse +pour lui dire de hâter sa marche sur Paris, car +elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnèse ne fût +entré en France depuis plusieurs jours déjà.</p> + +<p>Puis, elle avait tout fait préparer pour son départ le +soir même. En effet, elle avait convenu avec Guise +qu'aussitôt après le meurtre du roi, c'est-à-dire dans +la nuit même, ils marcheraient sur Beaugency, Orléans +et, de là, sur Paris. Ce devait être une marche +triomphante, pendant laquelle le duc de Guise devait +proclamer ses droits à la couronne.</p> + +<p>A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise +devait, dans Notre-Dame, présenter Fausta comme la +reine de France.</p> + +<p>Tout à coup, des bruits confus parvinrent jusqu'à +elle. Et, d'abord, elle n'y prêta pas attention, car les +bourgeois criaient souvent par les rues. Puis, brusquement, +elle se dressa. Des coups d'arquebuse éclataient. +Elle entendait des piétinements de chevaux, +des cris de terreur, des hurlements de bataille. +Une sueur froide pointa à son front. Que se passait-il? +Haletante, pâle comme une morte, à demi penchée, +elle écoutait ces bruits de dehors; des paroles lui +parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...</p> + +<p>Près de deux heures s'écoulèrent. Les bruits, peu à +peu, s'éloignaient... Fausta frappa fortement sur un +timbre et un laquais apparut. Et, comme elle allait lui +donner l'ordre de s'enquérir de la cause de ces bruits +qui agitaient la ville, le laquais lui dit:</p> + +<p>—Madame, un gentilhomme est là, qui ne veut pas +dire son nom et veut parler à Votre Seigneurie.</p> + +<p>—Qu'il entre!</p> + +<p>Au même instant, Pardaillan entra dans le salon. +Fausta fut secouée d'une sorte de frisson nerveux et +fixa sur lui des yeux exorbités par une indicible +épouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche +demeura entrouverte, sans proférer aucun son.</p> + +<p>Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau à la main, +s'inclina profondément et dit:</p> + +<p>—Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je +viens de tuer M. le duc de Guise...</p> + +<p>Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle +se sentait mourir. Pardaillan vivant! Elle rêvait... +C'était un rêve hideux, inconcevable, mais ce n'était +qu'un rêve... Sûrement elle allait se réveiller!</p> + +<p>—Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que +c'était une légitime satisfaction que je me donnais à +moi-même en venant vous annoncer ce que j'ai fait. +Je vous avais prévenu jadis, que, moi vivant. Guise +ne serait pas roi, et que vous ne seriez pas reine.</p> + +<p>Un sourd gémissement s'échappa des lèvres blêmes +de Fausta et elle put murmurer:</p> + +<p>—Pardaillan!</p> + +<p>—Moi-même, madame. Je conçois votre étonnement, +puisque, après, avoir voulu m'assassiner un certain +nombre de fois, vous m'avez livré aux gens de +Guise le jour même où je vous arrachais aux griffes +de Sixte.</p> + +<p>—Pardaillan! répéta Fausta dans un souffle.</p> + +<p>—En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez, +je vais vous dire. Dans l'abbaye de Montmartre, le +jour où vous avez crucifié la pauvre petite Violetta, +je vous ai vue si courageuse au milieu des traîtres, si +orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-là, +je vous aurais pardonné tout le reste, et, par la +même occasion, j'eusse pardonné à Guise. Mais vous +m'avez obligé à faire un deuxième voyage dans la +nasse. Cela n'était pas de jeu, madame. J'ai compris +que vous étiez une force inhumaine, et qu'il fallait +vous écraser. Eh bien, je vous écrase, un mot y suffit: +Guise est mort, madame, mort quelques heures +avant d'être roi et de vous couronner reine. Et c'est +moi qui l'ai tué...</p> + +<p>Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pénible, +comme si les mots eussent eu de la peine à sortir.</p> + +<p>Elle dit à peu près ceci:</p> + +<p>—Puisque vous vivez, vous, il n'est pas étonnant +que je sois écrasée, moi, et que, du haut de la plus +étincelante destinée entrevue, je sois précipitée dans +un abîme de honte et de douleur...</p> + +<p>Elle s'arrêta, grelottante; une flamme de folie passa +dans ses yeux.</p> + +<p>Mon malheur est complet, reprit-elle. J'étais tout. +Je ne suis plus rien. Que faites-vous ici? Dehors! +J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru que vous étiez un +homme. Vous êtes un laquais qui, par-derrière et dans +l'ombre, a frappé un maître, et je vous chasse. Dehors! +Allez demander à Valois le prix de votre assassinat!</p> + +<p>Elle parlait d'une voix rauque et si précipitée qu'à +peine elle était intelligible. Son bras tendu vers la +porte tremblait. Pardaillan avait baissé la tête, pensif.</p> + +<p>Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait +sur lui, le poignard à la main. Il la laissa s'approcher. +Et, au moment où elle levait le bras, il n'eut qu'un +geste: il saisit le poignet de Fausta et le maintint +rudement dans ses doigts.</p> + +<p>—Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me +tue pas ainsi, moi! Car mon heure n'est pas venue. +Tenez, je vous lâche: osez me frapper!</p> + +<p>Il la lâcha et se croisa les bras. Fausta le regarda. +Elle le vit si calme, si étincelant de bravoure, vraiment +plus fort que la mort, et avec une telle pitié dans les +yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle recula et +éclata en sanglots.</p> + +<p>Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur, +la scène de la cathédrale de Chartres est vivante dans +mon esprit: vos lèvres ont touché mes lèvres, et c'est +pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous dire qu'en +venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire +que vous ne serez pas reine. Ensuite, madame, au +château, j'ai vu arrêter, sous mes yeux, le cardinal de +Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et d'autres. +Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier à M. d'Aumont +qui l'arrêtait: «C'est une trahison de la Fausta...» +J'ai pensé, madame, qu'on viendrait vous saisir, +vous aussi, et, cette épée qui a brisé votre royaume, +je me suis dit que je devais la mettre au service +de votre vie et de votre liberté. Car vous êtes jeune +et belle. Vous pouvez, vous devez vous refaire une +existence, et, si vous n'avez pas trouvé le pouvoir, +peut-être trouverez-vous le bonheur. A une lieue de +Blois, j'ai préparé deux chevaux, un pour vous, un +pour quelque serviteur qui vous accompagnera. Hâtez-vous +de me suivre, tandis qu'il en est encore +temps...</p> + +<p>A mesure que Pardaillan parlait, les passions déchaînées +dans l'âme de Fausta prenaient un autre +cours. Avec l'extraordinaire promptitude de décision +qui la rendait si supérieure, elle prenait son parti de +l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise +de son esprit, et la souveraineté de ses espérances.</p> + +<p>Il ne serait pas juste de dire que la passion pour +Pardaillan se réveillait, car, en réalité, elle n'avait jamais +cessé de l'aimer. Mais qui savait s'il ne l'aimait +pas, lui, à présent?... Qui savait si ce n'était pas une +jalousie inavouée qui avait armé son bras contre +Guise?...</p> + +<p>Ainsi, une espérance nouvelle battait des ailes, éperdument, +dans l'imagination de Fausta... Tout à coup, +des coups sourds ébranlèrent la porte du vieil hôtel.</p> + +<p>Elle bondit vers l'une des fenêtres qui donnaient +sur la cour intérieure. En quelques instants, la porte +céda et une troupe nombreuse envahit la cour, sous +la conduite du capitaine Larchant qui cria:</p> + +<p>—Qu'on fouille cet hôtel, et qu'on arrête tout ce qui +s'y trouve, hommes et femmes!</p> + +<p>Fausta s'élança vers le chevalier, saisit ses deux +mains, et, d'une voix ardente, murmura:</p> + +<p>—Tout à l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je +veux vivre encore! Pardaillan, sauvez-moi!...</p> + +<p>—Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit +Pardaillan.</p> + +<p>Mais, ces paroles, il les prononça avec une si glaciale +froideur qu'elle sentit le désespoir l'envahir.</p> + +<p>—Pouvez-vous monter à cheval? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je suis prête!</p> + +<p>—Où trouverai-je des chevaux?</p> + +<p>—Dans l'angle gauche de la cour et de l'écurie. Il +y a quatre chevaux tout sellés, et une litière attelée.</p> + +<p>En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que, +dès le matin, son départ fût préparé. Elle s'était vêtue +en cavalier, comme elle en avait l'habitude toutes les +fois qu'elle prévoyait une expédition. Ce costume, +d'ailleurs, lui seyait à merveille, et elle portait l'épée +au côté.</p> + +<p>—Y a-t-il quelque escalier dérobé qui nous permette +de gagner l'écurie? reprit Pardaillan.</p> + +<p>Elle secoua négativement la tête.</p> + +<p>—Soit!</p> + +<p>Cependant, la troupe de Larchant pénétrait avec +prudence dans l'hôtel; les soldats avaient commencé +par visiter le rez-de-chaussée. Ils y avaient trouvé +quelques laquais et quelques femmes, notamment +Myrthis et Léa. Femmes et laquais avaient été aussitôt +saisis et emmenés hors de l'hôtel.</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je +vais tenter de faire une trouée parmi ces soudards +qui montent l'escalier. Serrez-moi de près. A peine +dans la cour, gagnez l'écurie, sortez-en deux de vos +chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous +prête?</p> + +<p>Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au +moment de l'action, resserra sa ceinture de cuir, assura +son chapeau, dégagea un peu sa rapière, et se dirigea +sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil, il embrassa +l'escalier où une vingtaine de soldats +montaient. A l'apparition de Pardaillan, le capitaine +Larchant s'était arrêté, à dix ou douze marches du +palier.</p> + +<p>—Holà, monsieur! cria Pardaillan, êtes-vous Espagnol +et sommes-nous donc en ville conquise? Que +faites-vous céans?</p> + +<p>—Au nom du roi, monsieur! répondit Larchant.</p> + +<p>—Ah! c'est différent. Vous venez au nom du roi?...</p> + +<p>—Oui, monsieur, pour arrêter ici une femme accusée +de haute trahison et tentative de meurtre envers +la personne royale. Je vous somme donc, si vous êtes +de ses gens, de me rendre votre épée, si vous ne +voulez être arrêté comme complice!</p> + +<p>—Très bien, monsieur. Et moi, je vous somme de +vous retirer à l'instant!</p> + +<p>—Vous faites donc rébellion au roi! hurla le capitaine.</p> + +<p>—Vous faites bien rébellion à moi! répondit Pardaillan.</p> + +<p>—Gardes, en avant! vociféra Larchant.</p> + +<p>—Gardes, gare à vous! tonna Pardaillan.</p> + +<p>En même temps, il saisit dans ses bras puissants la +banquette du palier, banquette en chêne massif, longue +et large, et pesante; et il la souleva, la mit debout. +A l'instant où les soldats, à la suite de Larchant, +s'élançaient à l'assaut, Pardaillan imprima une violente +poussée à la banquette et, à toute volée, l'envoya +dans l'escalier.</p> + +<p>La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement +d'imprécations sauvages. Larchant avait bondi +en arrière et, aplati contre le mur, avait vu passer à +quelques pouces de son visage le formidable engin. +Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des +gardes gisait, le crâne fracassé, et que quatre autres, +contus, moulus, se retiraient de la bagarre en gémissant.</p> + +<p>Fausta avait assisté à cette débandade avec un +étrange sourire. Elle vit les gardes se reformer. Et de +nouveau la ruée des gardes à l'assaut remplit l'escalier +de vociférations. Alors, elle assista à ceci:</p> + +<p>Pardaillan se retournait vers l'une des statues de +marbre qui garnissaient le palier, statue presque de +grandeur nature. Elle représentait Pallas, déesse de la +sagesse.</p> + +<p>Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait +de son socle, la soulevait dans ses bras, et brusquement, +au moment où les gardes allaient atteindre le +palier, Pallas décrivait dans l'air une parabole, rebondissait, +sautait de marche en marche, et finalement se +brisait à grand fracas, parmi les plaintes des éclopés, +les rugissements de Larchant, la fuite affolée des survivants...</p> + +<p>Pardaillan se pencha. La troupe à demi décimée +s'était massée au bas de l'escalier.</p> + +<p>—Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous +nous laisser sortir? Je vous préviens que j'ai encore +un Bacchus, un Mercure et un Jupiter à vous briser +sur la tête.</p> + +<p>—Monsieur, répondait Larchant, tout ce que je +puis faire pour vous, en estime de votre courage, c'est +de vous prendre mort pour ne pas vous livrer vivant +au bourreau!</p> + +<p>—Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillité.</p> + +<p>Ivre de fureur, Larchant se mit à ranger ses hommes +et leur donna ses instructions, Il finissait à peine +qu'un horrible fracas retentit au-dessus de sa tête; +une chose énorme tombait en se heurtant à la rampe... +c'était un lampadaire.</p> + +<p>Cette magnifique pièce de l'art Renaissance consistait +en un fût de colonne supportant sept branches; +le fût était vissé au tournant de rampe du palier; et +Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine, s'était +mis à dévisser le monstre de bronze.</p> + +<p>Au moment où Larchant achevait de ranger ses +hommes, Pardaillan imprima une secousse violente au +lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil à un gigantesque +oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable... +Larchant s'abattit, une jambe brisée, trois hommes +s'affaissèrent, tués net, quatre autres, blessés, se mirent +à hurler, et les derniers, après un moment de +stupeur épouvantée, reculèrent en désordre jusque +dans la cour.</p> + +<p>—Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.</p> + +<p>Il s'élança, la rapière au poing, et Fausta derrière +lui. En quelques secondes, ils furent dans la cour.</p> + +<p>—Aux chevaux! cria Pardaillan à Fausta.</p> + +<p>En même temps, il fonçait sur les dix ou douze +gardes rassemblés dans la cour.</p> + +<p>—Tue! tue! vociféra Larchant en essayant de se +soulever.</p> + +<p>Fausta bondit jusqu'à l'écurie, en sortit deux chevaux +et sauta sur l'un d'eux.</p> + +<p>—A sac! à mort! hurlaient les gardes en tâchant +d'entourer Pardaillan.</p> + +<p>Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapière voltigeait, +cinglait, piquait... Tout à coup, il sauta en selle, +et, piquant des deux, bondit au milieu des gardes.</p> + +<p>—La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine +Larchant.</p> + +<p>Mais déjà Pardaillan l'avait franchie, en assénant un +dernier coup de pommeau à un garde qui saisissait +la bride de son cheval. Il s'élança à fond de +train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe +de quarante hommes d'armes, commandés par +Crillon en personne, apparaissait à un bout de la +rue.</p> + +<p>Crillon, prévenu de la résistance opposée aux gens +du roi dans l'hôtel de Fausta, était accouru. Dans la +cour, il vit le désordre des gardes effarés.</p> + +<p>—Un damné! gronda Larchant. Un démon! Un fou +furieux! Je crois bien, monsieur de Crillon, que c'est +votre protégé!...</p> + +<p>—Pardaillan!...</p> + +<p>—C'est cela même! Ah! l'infernal truand!... Courez...</p> + +<p>—Bah! fit Crillon, il est loin!...</p> + +<p>—Monsieur... dit une voix près de lui.</p> + +<p>Crillon se retourna et dit:</p> + +<p>—Que vous plaît-il, monsieur de Maineville?...</p> + +<p>—Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes +vos prisonniers, n'est-ce pas? Vous nous conduisez à +Loches?</p> + +<p>—Oui. Après?...</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et +moi, Maineville, qui avons déjà un vieux compte à +régler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous courir après +lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de +revenir nous rendre prisonniers, et vous rapporterons +la tête du truand...</p> + +<p>—Crillon! Crillon! vociféra Larchant, laissez courir +ces gentilshommes. Je me porte caution!</p> + +<p>—Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard, +et tâchez de vaincre!</p> + +<p>Maineville et Bussi-Leclerc s'élancèrent. Alors, Crillon +se baissa vers Larchant:</p> + +<p>—Si le hasard voulait qu'ils ramènent Pardaillan prisonnier, +que comptes-tu en faire?</p> + +<p>—Pardieu! le faire pendre haut et court aux créneaux +du donjon!</p> + +<p>—Diable! Tu veux faire pendre un connétable?</p> + +<p>—Ça! devenez-vous fou... ou bien ai-je le délire?... +Pardaillan connétable?...</p> + +<p>—Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher +pour le créer connétable. Parce que, si le roi est +vivant, si le roi est encore roi, c'est à Pardaillan qu'il +le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tué le duc de +Guise!...</p> + +<p>Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'était lancé +vers la porte de la ville qu'il franchit sans obstacle, +et avait enfilé le pont de la Loire.</p> + +<p>Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en +lui sa vie... Et sa voix parut âpre, violente, amère, et +douce, lorsque, s'arrêtant tout à coup, elle prononça:</p> + +<p>—Avant d'aller plus loin, chevalier, écoutez-moi.</p> + +<p>Pardaillan s'arrêta. Ils étaient au milieu du pont. +Devant eux, de l'autre côté de la Loire, c'était l'espace +libre.</p> + +<p>—Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que +nous devons piquer au contraire. On peut nous poursuivre...</p> + +<p>—Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit +Fausta.</p> + +<p>Elle baissa la tête. Sans doute l'instant était suprême +pour elle, car Pardaillan la vit frissonner. +Tout à coup, cette tête pâle, si belle, si orgueilleuse, +et, en ce moment, pleine d'une sorte de sérénité majestueuse, +se redressa, et ses yeux noirs se fixèrent +sur les yeux de Pardaillan.</p> + +<p>—Chevalier, dit-elle, vous aviez préparé, m'avez-vous +dit, deux chevaux pour ma fuite?...</p> + +<p>—Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont +inutiles. Je les garderai donc pour moi.</p> + +<p>—Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en +avait un pour moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certes, madame.</p> + +<p>—Et l'autre? dit Fausta avec un étrange frémissement. +L'autre, pour qui était-il, selon vos prévisions?...</p> + +<p>—Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs... +je vous l'ai dit.</p> + +<p>—Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'était +pas pour vous?...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta. +Une minute, leurs regards se croisèrent. Fausta était +pâle comme la mort.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne +m'est plus. Je ne suis vivante qu'en vous. M'acceptez-vous +telle que je suis dans votre pensée, dans votre +coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle, +peut-être, hideuse, sans doute, capable sûrement d'inspirer +l'effroi et l'horreur par mes actes, car mes actes +viennent de pensées incompréhensibles. Telle que je +suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis! Vous écartez-vous +de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas +même: un geste. Si je dois vivre, tendez-moi la +main...</p> + +<p>Le visage de Pardaillan se fit plus fermé, plus glacial.</p> + +<p>Cette pensée foudroyante venait de traverser son +cerveau:</p> + +<p>«Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut! +C'est la mienne...»</p> + +<p>Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce. +Elle leva vers le ciel noir et chargé de neige ses +yeux profonds. Et, au fond de ses paupières, Pardaillan +vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se +volatilisèrent au feu de ses joues enfiévrées...</p> + +<p>En même temps, Fausta rassembla les rênes de son +cheval. Puis, brusquement, elle frappa la bête d'un +coup d'éperon furieux, en le maintenant tête au parapet +du pont. Elle lâcha les rênes. Le cheval se cabra, +hennit de douleur, et, dans le même instant, franchit +le parapet, sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde +qui suivit, Fausta disparut dans les tourbillons +de la Loire...</p> + +<p>—Fausta! hurla Pardaillan.</p> + +<p>Et, ce nom qu'il prononçait pour la première fois, +ce nom retentit en lui-même comme un coup de tonnerre +qui suit l'éclair. Or, à la lueur de cet éclair qui +incendiait sa pensée, Pardaillan lut dans son esprit +ce sentiment qui l'accabla de stupeur et d'épouvanté:</p> + +<p>«Je ne veux pas qu'elle meure!»</p> + +<p>Dans le même moment, il sauta par-dessus le parapet, +dans le vide... dans la Loire!... Pardaillan alla +d'abord au fond de l'eau. Mais il garda la conscience +précise de tous ses faits et gestes.</p> + +<p>L'eau grondait à ses oreilles. Il était aveuglé. Ses +vêtements le gênaient. Mais, d'un vigoureux coup de +talon, il remonta à la surface; un remous le prit +alors, et, pendant quelques instants, il disparut encore +sous les eaux grises,.. puis sa tête se montra, +il jeta un rapide regard devant lui, et vit le cheval +de Fausta qui, nageant vigoureusement, essayait de +se diriger vers le bord...</p> + +<p>Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette +même voix d'angoisse qui l'avait épouvanté, il cria +éperdument:</p> + +<p>—Fausta!...</p> + +<p>Tout à coup, il la vit!... Elle se laissait entraîner. On +ne voyait en elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont +tous ceux qui se noient, même quand ils ont voulu +fortement la mort. Peut-être était-elle morte déjà...</p> + +<p>Pardaillan se mit à nager vers elle, dans une telle +ruée, dans une si violente volonté de la rejoindre, +qu'il semblait fendre les eaux. Au moment où Fausta +allait s'abîmer tout à fait sous les flots, il la saisit +par un bras...</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un +rivage bas et sablonneux, non loin de l'endroit où le +cheval de Fausta venait lui-même de regagner le bord +et se secouait. Fausta n'était pas évanouie. Elle venait +d'ouvrir les yeux et considérait Pardaillan avec une +mortelle expression de désespoir et de reproche.</p> + +<p>—Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empêchée +de mourir?... demanda-t-elle.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec +une grande douceur, avec une voix que Fausta ne lui +connaissait pas. Appuyez-vous sur mon bras, et je +vous conduirai jusqu'à cette cabane de mariniers... +nous nous sécherons.</p> + +<p>Ce fut tout. Fausta se mit à pleurer. Elle mit son +bras sur le bras de Pardaillan et s'appuya sur lui +comme il avait dit. Ils tremblaient tous les deux. En +marchant, ou plutôt en se laissant traîner, elle pleurait, +et il lui semblait que c'était toute sa vie passée +qui s'en allait avec ses larmes. Parfois, elle levait les +yeux sur Pardaillan... non plus ses yeux de diamants +noirs, mais des yeux où il y avait comme une timidité...</p> + +<p>Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle +fut convaincue, lorsqu'elle eut compris qu'un grand +bouleversement s'était fait dans l'âme de Pardaillan, +Fausta, tout à coup, éclata en sanglots, murmura: +«Seigneur!...» et s'évanouit...</p> + +<p>Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de +vierge aux formes si pures... la tête de Fausta retomba +sur son épaule et, fermant les yeux avec un long frissonnement, +il approcha ses lèvres de son front... Alors, +il marcha à la cabane qu'il avait aperçue, déposa +Fausta devant le foyer, offrit une pièce d'or aux habitants +de la masure, et les pria de faire un grand feu +qui bientôt flamba...</p> + +<p>Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, complètement +sèches, étaient assis devant la haute flamme +claire du foyer.</p> + +<p>—Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens +de Blois pourraient avoir envie de vous poursuivre.</p> + +<p>—Où irais-je?</p> + +<p>—Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai +diverses affaires à régler en France.</p> + +<p>—Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome +est un séjour dangereux pour moi, à cause de Sixte +qui ne pardonne pas. Mais j'ai un palais à Florence. +Le palais Borgia. Je vous attendrai là, si vous +voulez.</p> + +<p>—A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan. +Mais cette route est longue... ne craignez-vous pas... +Ah! fit-il tout à coup. Et de l'argent?...</p> + +<p>Elle sourit.</p> + +<p>—J'ai de l'argent à Orléans, dit-elle; j'en ai à Lyon; +j'en ai à Avignon. Une seule chose me gêne. On a +arrêté mes deux pauvres suivantes...</p> + +<p>—Je les ferai relâcher, dit vivement le chevalier.</p> + +<p>—Si cela est, qu'elles me rejoignent à Orléans où +je les attendrai cinq jours... elles savent où.</p> + +<p>Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hôte, +un homme et une jeune femme, de pauvres gens. +Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant rien, défit +la boucle de sa ceinture et la tendit à la femme du +marinier stupéfaite... La boucle était en diamants et +valait cent mille livres.</p> + +<p>—Ma chère, dit Fausta, quand je reviendrai en +France, je vous demanderai un service.</p> + +<p>—Tout à vos ordres, madame, dit la femme, +éblouie.</p> + +<p>—Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane. +Je vous la paierai cent mille livres, elle vaut pour moi +cent fois cette somme...</p> + +<p>Et, laissant les pauvres gens stupéfaits, elle se dirigea +rapidement vers son cheval qui, après avoir pris +terre, mordillait des ronces d'hiver le long d'un +champ. Légèrement, elle se mit en selle, laissa tomber +un long regard sur Pardaillan, et dit:</p> + +<p>—A Florence, palais Borgia...</p> + +<p>Pardaillan inclina la tête...</p> + +<p>Ils ne se touchèrent pas la main. Elle partit au pas, +sans tourner la tête, puis se mit au trot, puis prit le +galop et disparut sur la route, au loin.</p> + +<p>Pardaillan était demeuré à la même place, immobile, +comme pétrifié... Pendant une heure, il demeura là, +en tête-à-tête avec lui-même.</p> + +<p>Tout à coup, une main se posa sur son épaule. +Pardaillan tressaillit violemment, sortit de son rêve, +regarda autour de lui. Et il vit Bussi-Leclerc avec +Maineville.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>LA POURSUITE</h3> + +<p>A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauvée de +l'ambition, débarrassée de cet ulcère, cette femme devient +un être d'amour et de beauté. Quant à ce qu'elle +éprouve pour moi, bientôt elle aura oublié... Entre +elle et moi, une belle amitié peut remplacer la haine... +c'est tout!</p> + +<p>Ce fut à cet instant que Maineville lui posa la main +sur l'épaule.</p> + +<p>—Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.</p> + +<p>—Mes saluts à mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que +puis-je pour votre service?</p> + +<p>—Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement +Maineville.</p> + +<p>—Et où cela, messieurs?...</p> + +<p>—A Blois, où on vous cherche pour acte de rébellion, +dit Bussi-Leclerc. Suivez-nous, monsieur, vous +êtes notre prisonnier.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre, +mais non à Blois. Ce sera plutôt dans la direction +de ce joli moulin dont on voit d'ici tourner les +ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte +Saint-Roch.</p> + +<p>Maineville eut un pâle sourire plein de menaces, et +Bussi-Leclerc se mit à sacrer comme un païen.</p> + +<p>—Décidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous +au moulin? Je vous suis. Voulez-vous aller +à Blois? Je vous tire ma révérence, car je suis +pressé.</p> + +<p>—Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous +ne nous suivez, je vais vous charger!</p> + +<p>—Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans +le même moment, tira sa rapière et tomba en +garde.</p> + +<p>Bussi-Leclerc dégaina et Maineville en fit autant. +Tous deux attaquèrent furieusement, sans nulle honte, +d'ailleurs, d'être à deux contre un. Mais à peine les +fers s'étaient-ils baissés que Bussi jeta un cri de rage: +pour la troisième fois, depuis ses diverses rencontres +avec Pardaillan, son épée venait de lui sauter de +la main et, décrivant une large parabole, allait tomber +dans un fossé.</p> + +<p>—Ton poignard, Bussi! cria Maineville.</p> + +<p>Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur +et blême de honte, n'entendit rien et courait ramasser +son épée. En deux bonds, il l'eut reprise, au +fond du fossé, se releva et bondit: à ce moment, il +vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait +lourdement, vomissant un flot de sang par la +bouche. Un instant, il se tordit, frappa le sol du talon, +laboura la poussière de ses ongles, puis il demeura +immobile: Maineville était mort...</p> + +<p>Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme +hébété. Puis il se rua sur Pardaillan qui l'attendait de +pied ferme.</p> + +<p>—Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre épée dans +la Loire...</p> + +<p>Et, en effet, il achevait à peine de parler que le fer +de Bussi sauta et alla tomber non pas dans l'eau, +mais sur le bord du rivage.</p> + +<p>—Ramassez! dit Pardaillan.</p> + +<p>Bussi-Leclerc s'assit au rebord du fossé, mit sa tête +dans les deux mains et pleura. Pardaillan rengaina sa +rapière.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais, à chacune de +nos rencontres, vous avez voulu me tuer; moi, je n'ai +fait qu'exercer vos jambes, avouez que j'en use sans +haine avec vous et pardonnez-moi d'être plus agile +que vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez +pas ainsi, le seul témoin de votre défaite est mort.</p> + +<p>—Je suis déshonoré! gronda Bussi-Leclerc.</p> + +<p>—Si vous voulez que nous recommencions, peut-être +serez-vous plus heureux, dit Pardaillan dans la +sincérité de son âme.</p> + +<p>Bussi lui jeta un regard furieux.</p> + +<p>—Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en +veux pas. J'ai sept ou huit manières de faire sauter +une épée. Si vous voulez, je vous les enseignerai, et +alors nous serons à armes égales pour une prochaine +rencontre...</p> + +<p>—Dites-vous vrai? s'écria Bussi qui se releva, haletant.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante +pas avec une chose aussi sérieuse qu'une passe +d'armes d'où la vie d'un homme peut dépendre. Quand +vous voudrez, je vous montrerai mes sept manières... +vous en savez une, déjà.</p> + +<p>—Par tous les diables, s'écria Bussi, vous êtes un +honnête homme, monsieur; et c'est grand dommage +que nous ne vous ayons pas eu avec nous. Votre main, +s'il vous plaît?</p> + +<p>Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra +avec une sorte d'admiration mêlée d'effroi.</p> + +<p>—Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le +chevalier en souriant.</p> + +<p>—Non! Et même, si vous le permettez, je me déclare +votre ami. Mais vous me promettez...</p> + +<p>—De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu, +je les tiens de mon père qui, sans avoir votre +réputation, n'en avait pas moins appris le fin du métier +des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai +à Paris...</p> + +<p>Là-dessus, Pardaillan salua et s'éloigna à grand pas +en remontant le cours de la Loire.</p> + +<p>«A Maurevert, maintenant!» murmura-t-il.</p> + + +<p>Et il hâta le pas vers la masure dans laquelle il +avait laissé Maurevert sous la garde de Jacques Clément. +Comme il n'était plus qu'à deux ou trois cents +pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le +pas de la porte, allait et venait avec agitation. Bientôt, +il reconnut que, cet homme, c'était Jacques Clément. +Il prit le pas de course et rejoignit Jacques +Clément qui fit un signe de désespoir.</p> + +<p>—Maurevert! hurla Pardaillan.</p> + +<p>—Échappé! répondit Jacques Clément.</p> + +<p>Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle était +vide. Il ressortit, et vit que l'un des deux chevaux +attachés à la haie n'y était plus!... Une effrayante expression +de colère désespérée—peut-être le premier +mouvement de colère qu'il eût eu de sa vie—bouleversa +son visage.</p> + +<p>—Quel malheur! fit Jacques Clément. Ah! mon ami, +je ne me pardonnerai Jamais!...</p> + +<p>—C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan. +Mais comment a-t-il pu arriver?...</p> + +<p>—C'est d'une terrible simplicité, dit Jacques Clément... +Je m'étais assis devant le misérable, mon poignard +à la main. Vous savez qu'il avait les pieds liés, +mais les mains libres... J'attendais... A force d'attendre... +et puis la physionomie livide de cet homme finissait +par me faire mal... à force d'attendre, donc, +j'ai voulu voir si vous arriviez. Je tenais mon poignard +à la main. Je le déposai machinalement sur +cette table... Je me levai, j'allai jusqu'à la porte... à +peine y restai-je quelques instants...</p> + +<p>—Oui, fit Pardaillan, j'aurai dû prévoir qu'un homme +qui veut se sauver guette avec plus d'ardeur et de +patience que l'homme qui garde... Il a pris le poignard +et a coupé ses liens, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Oui!.., Au moment où je me retournais pour +rentrer, j'ai reçu sur la tête un coup violent, et une +poussée m'a envoyé rouler dans la poussière... Quand +je me suis relevé, j'ai vu Maurevert qui sautait sur +l'un des chevaux et partait ventre à terre...</p> + +<p>—C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner +ensemble à Paris, retournez-y seul. Je vous y reverrai.</p> + +<p>—Vous courez à sa poursuite?</p> + +<p>—Parbleu!... fit Pardaillan en détachant et en enfourchant +le cheval restant; quelle direction a-t-il +prise?</p> + +<p>—Il s'est élancé vers Beaugency... Où vous retrouverai-je?...</p> + +<p>—Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!</p> + +<p>—Un dernier mot, fit Jacques Clément, dont la +sombre figure s'illumina d'un éclair. Suis-je libre, +maintenant?...</p> + +<p>—Libre de quoi?...</p> + +<p>—De tuer Valois!...»</p> + +<p>Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif, +puis murmura:</p> + +<p>—Accomplissez donc votre destinée, puisqu'il le +fau!...</p> + +<p>Pardaillan piqua des deux et se lança dans un galop effréné.</p> + +<p>A deux lieues de là, il rencontra un paysan qui +conduisait une charrette. Pardaillan interrogea le paysan +en lui faisant une description exacte de Maurevert +et de son costume. Le paysan lui montra à cent +pas en avant une route qui s'éloignait perpendiculairement à +la Loire.</p> + +<p>—J'ai rencontré le cavalier que vous dites sur cette +route que je viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce +de cinq lieues dans les terres, puis tourne +à droite, et conduit à Tours...</p> + +<p>Pardaillan jeta une pièce d'argent au paysan, alla +rejoindre la route qui venait de lui être signalée et +reprit son allure de galop furieux.</p> + +<p>Bientôt le chevalier dut modérer son allure, sous +peine de crever son cheval. Lorsqu'il atteignît le croisement +des routes signalé par le paysan, la pauvre +bête était déjà bien fatiguée par un temps de galop +d'environ six heures.</p> + +<p>Pardaillan mit donc pied à terre, devant une misérable +auberge qui, placée au carrefour, s'appelait l'auberge +des Quatre-Chemins. L'aubergiste, interrogé, +prît un air très étonné et répondit hardiment qu'il +n'avait vu passer aucun cavalier.</p> + +<p>Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer +de lui. Il ne dit rien, pourtant, et, s'étant occupé +de faire donner des soins à son cheval, s'assit près +du feu et commanda qu'on lui servît à manger. La +nuit venait, le temps était triste. Pardaillan résolut +de passer la nuit dans cette auberge... Tout en mangeant, +il examinait du coin de l'oeil l'aubergiste, et se +disait:</p> + +<p>«Quelle figure de truand est-ce là?...»</p> + +<p>En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De +plus, il y avait deux garçons dans l'auberge, luxe insolite +pour ce malheureux bouchon perdu en pleine +campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de +ces physionomies louches, qui inspirent tout de suite +au voyageur la pensée d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il +eut fini de manger, Pardaillan s'accouda à la +table, les bottes au feu. L'aubergiste plaça sur la table +une chandelle fumeuse, et se retira.</p> + +<p>Pardaillan vit qu'il était seul. Il était las. Sa pensée +si vivante d'ordinaire, et si méthodique, devenait lourde. +Peu à peu, il s'assoupissait. Et, comme il faisait un +effort pour garder les yeux ouverts, son regard, tout +à coup, tomba sur un fragment de miroir accroché +devant lui.</p> + +<p>Ce miroir réfléchissait la salle vaguement éclairée +par le feu mourant et par la chandelle. Comme il +allait refermer les yeux, il vit dans le miroir +s'entrouvrir doucement la porte du fond de la +salle.</p> + +<p>La porte s'était ouverte sans bruit. Il sembla à +Pardaillan qu'il apercevait alors la figure louche de +l'aubergiste, dont les yeux de braise étaient fixés sur +lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur la table, la +tête sur la main. Pendant une longue minute, il +eut la sensation de ces yeux fixés sur lui par +derrière.</p> + +<p>Tout à coup, il vit que l'aubergiste se mettait en +mouvement. Il devait être pieds nus, car le chevalier +n'entendit pas le moindre bruit. Et voici que, derrière +le maître de l'auberge, apparurent les deux garçons, +autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan +entendit ceci:</p> + +<p>—Il dort... c'est le moment...</p> + +<p>Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui, +et, à cet instant, il lui sembla que quelque chose +comme un couteau ou un poignard venait de jeter +une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste +se levait.</p> + +<p>«Je crois en effet que c'est le moment!» pensa-t-il.</p> + +<p>Au même instant, il se leva brusquement, se retourna +et renversa la table d'une violente poussée. +Aux dernières lueurs de l'âtre, il vit l'aubergiste, un +couteau à la main et ses deux garçons portant des +cordes. Les trois hommes étaient demeurés pétrifiés +de stupeur.</p> + +<p>—Eh bien, fit Pardaillan qui éclata de rire, qu'attendez-vous +pour me garrotter, vous deux?... Et vous, +est-ce bien le moment de me saigner?...</p> + +<p>En même temps, il s'élança et projeta ses deux +poings en avant; les deux garçons poussèrent un cri +de douleur, et déjà Pardaillan se retournait vers +l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba +à genoux et s'écria:</p> + +<p>—Grâce, monseigneur, je vous dirai tout!...</p> + +<p>—Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas +seulement l'intention de me voler?</p> + +<p>—Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit +piteusement l'aubergiste.</p> + +<p>—J'entends bien. Mais pour me voler...</p> + +<p>—Hum! sans doute... Mais aussi pour obéir à un +gentilhomme qui m'a payé.</p> + +<p>—Ah! ha! voilà qui devient intéressant. Relève-toi, +l'ami; et vous deux, maroufles, disparaissez, car vous +saignez du nez comme des gorets égorgés...</p> + +<p>Les deux garçons obéirent à cet ordre avec un évident +plaisir et se précipitèrent au dehors. L'aubergiste +se releva en disant:</p> + +<p>—Vous ne me ferez pas de mal?</p> + +<p>—Si tu dis la vérité. Mais, si je m'aperçois que tu +mens, je te coupe les oreilles. Maintenant, rallume la +chandelle et va chercher du vin...</p> + +<p>L'aubergiste exécuta ces deux ordres avec promptitude.</p> + +<p>—Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut installé +devant son verre plein.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, voici la vérité pure: j'ai +vu, en effet, ce gentilhomme dont vous m'avez parlé +en arrivant...</p> + +<p>—Quand cela?...</p> + +<p>—Environ cinq heures avant vous.</p> + +<p>—Il est entré, continua l'aubergiste, s'est assis à +cette table même que vous venez de renverser et, +après m'avoir fait boire avec lui, il m'a fait de Votre +Seigneurie une si exacte portraiture que je vous ai +reconnu à l'instant même où vous avez mis pied à +terre devant l'auberge...</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—Alors, il m'a affirmé que vous me demanderiez +par où il était passé, et il m'a donné trois écus pour +vous répondre que je ne l'avais pas vu...</p> + +<p>—Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas chargé de +m'assassiner? Car c'est, au fond, un digne gentilhomme, +incapable d'une méchante action...</p> + +<p>—Lui! s'écria l'aubergiste. J'ai deviné tout de suite +que ce gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle. +Et, en effet, après avoir longtemps tourné autour +du pot, il a fini par sortir de sa ceinture cinq écus +d'or et m'a chargé, sinon de vous tuer, du moins de +vous blesser, de façon que vous soyez retenu une +bonne quinzaine ici...</p> + +<p>Pardaillan demeura silencieux quelques minutes. +Discuter avec cette brute lui parut oeuvre-inutile.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je +pense que vous avez confiance dans ce que je vous ai +dit?... Je vous vois réfléchir... et...</p> + +<p>—Et tu crois que je me demande si je ne dois pas +achever de t'étrangler? Eh bien, rassure-toi, je te +donne vie sauve, à condition que tu me dises par où +il est parti.</p> + +<p>—Ma foi, s'écria l'aubergiste, vaille que vaille, je +vous dirai la vérité. Car j'ai plus de sympathie pour +vous que pour ce gentilhomme.</p> + +<p>—Merci. Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous êtes l'homme le plus fort que j'ai +jamais vu. Eh bien, il m'a chargé de vous dire, au +cas où vous me rosseriez au lieu de vous laisser tuer... +qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe +à ma porte.</p> + +<p>—Tandis qu'au contraire?</p> + +<p>—Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...</p> + +<p>—Y a-t-il, à Beaugency, un pont sur la Loire?</p> + +<p>—Il y a le bac, monseigneur.</p> + +<p>—C'est bien. Prépare-moi un lit, si c'est possible. +Et, demain matin, tu me réveilleras à l'aube.</p> + +<p>L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus +tard, il vint annoncer à Pardaillan que son lit était +prêt. Le chevalier suivit l'homme et pénétra dans une +chambre qu'il fut étonné de trouver assez propre.</p> + +<p>L'aubergiste montra à Pardaillan qu'il y avait un +fort verrou à la porte.</p> + +<p>—Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu +me réveiller si je ne laisse pas la porte ouverte?...</p> + +<p>L'aubergiste se retira, ébahi.</p> + +<p>Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le +temps d'étudier l'aubergiste. Car, bien qu'il eût laissé +sa porte ouverte, non seulement cet homme ne fit aucune +tentative contre lui, mais encore il monta la +garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes +n'essayassent d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement, +sous la garde de l'homme que Maurevert +avait payé pour l'assassiner. Vers sept heures du matin, +il se remit en route, non sans avoir sondé une +dernière fois l'aubergiste:</p> + +<p>—Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour +un peu d'argent, as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a +jamais fait aucun mal?</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste, +on ne mange pas tous les jours à sa faim; la misère +est dure. Pillé par les huguenots, pillé par les catholiques, +j'en suis tombé à essayer de tous les métiers.</p> + +<p>—Y compris celui d'assassin à gages. Voici un écu +pour toi, outre l'écot que je t'ai payé.</p> + +<p>En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander à +quel diable d'homme il avait eu affaire, Pardaillan +prit d'un bon trot le sentier qui lui avait été indiqué.</p> + +<p>Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin +qu'il avait quitté la veille. Il piqua sur Beaugency.</p> + +<p>Comme il passait près d'un gros bouquet de bouleaux +et d'ormes, une détonation éclata soudain, sur +sa droite, et la balle de l'arquebuse brisa une branche +près de lui, Pardaillan sauta à terre et s'élança sous +bois, dans la direction de la fumée, qui, à vingt pas +de là, se dissipait lentement. Mais il eut beau battre +les environs, il ne trouva personne.</p> + +<p>Qui avait tiré? Était-ce l'un de ces innombrables +malandrins qui infestaient les routes? Maurevert +avait-il payé et aposté l'un de ces brigands de grand +chemin, en prévision que Pardaillan pût échapper à +l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il était +impossible de savoir.</p> + +<p>Il se remit donc en selle et se lança au galop jusqu'à +ce qu'il se trouvât en face de Beaugency. Comme +on le lui avait dit, il y avait un bac, à cet endroit. Le +passeur se trouvait justement sur la rive où était +Pardaillan lui-même. Il n'eut donc qu'à embarquer. +Et le passeur commença à haler sur la corde.</p> + +<p>Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille +au soir, franchi la Loire? Le passeur répondit qu'aucun +cavalier n'avait franchi le fleuve: mais que, se +trouvant la veille au soir sur la rive gauche, il avait +été interpellé par un gentilhomme fait comme celui +dont il lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait +demandé si la route se prolongeait bien jusqu'à +Orléans...</p> + +<p>«Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive +droite Orléans, tandis qu'il aura rejoint par la rive +gauche.»</p> + +<p>Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait +à ce moment au beau milieu de la Loire, le passeur +imprima au bac un mouvement si maladroit que le +cheval de Pardaillan fut précipité à l'eau.</p> + +<p>Pardaillan était resté à cheval comme le faisaient +les cavaliers pressés sur ces larges bateaux plats. En +sentant que son cheval s'enfonçait, il se débarrassa +vivement des étriers et l'accrocha à la crinière du +cheval qui, libre de ses mouvements se mit à nager +vigoureusement vers la rive droite.</p> + +<p>Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu +au-dessous de Beaugency. Pourtant, au moment où +Pardaillan, ayant d'abord plongé, revint à la surface +et s'accrocha à la crinière, deux coups d'arquebuse +partirent de la rive droite, et le cheval, frappé à la +tête, disparut sous les flots.</p> + +<p>Pardaillan plongea. Il éprouvait une colère furieuse, +car il lui semblait manifeste que les arquebusiers +avaient été apostés par Maurevert, et que le passeur +était complice.</p> + +<p>Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et, +entraîné par un courant très rapide, ne reparut à la +surface que cinquante pieds plus bas.</p> + +<p>Un regard jeté sur la rive la lui montra déserte +comme précédemment. Dans ce même coup d'oeil, il +vit que le passeur s'était arrêté au milieu du fleuve +et examinait cette scène sans manifester aucune intention +de lui porter secours. La complicité du passeur +était évidente.</p> + +<p>—Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serrées, +toi, tu me paieras ta trahison!</p> + +<p>Il nageait avec effort, gêné qu'il était par ses habits, +mais, suivant une diagonale allongée, il se rapprochait +tout de même de la rive, lorsque deux nouveaux coups +de feu éclatèrent... L'eau, frappée par les balles, rejaillit +autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara +de lui.</p> + +<p>Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder +au plus tôt. Il se mit à nager furieusement, coupant, +cette fois, le plus droit qu'il pouvait.</p> + +<p>Une fois encore, après un temps pendant lequel les +assassins avaient rechargé leurs armes, deux détonations +éclatèrent, sans qu'il fût atteint... Il touchait +presque au rivage et, en trois brasses, il prit pied. Il +s'élança, se secoua furieusement et regarda au +loin dans la direction des coups de feu. Mais il +ne vit personne!... Alors, il se dirigea vers Beaugency.</p> + +<p>Dans la première auberge qu'il rencontra, il entra +tout mouillé, et, s'étant fait donner une chambre, se +déshabilla et fit sécher ses vêtements devant un +grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabillé, il sortit +de la petite ville, non sans avoir vidé, pour combattre +l'effet du bain, une bouteille de ce vin de +Beaugency qui jouissait alors d'une excellente réputation.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII</h3> + +<h3>LA FORET DE MARCHENOIR</h3> + +<p>Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage +du bac sur la rive droite, à un quart de lieue environ. +De loin, il put constater que le passeur se trouvait à +ce moment sur la rive gauche, attendant des clients.</p> + +<p>Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une +petite charrette attelée d'un âne, se présentèrent pour +passer.</p> + +<p>Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau +commença sa traversée le long de la corde. +Lorsqu'il fut sur le point de toucher terre, Pardaillan +accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac +au moment où les deux paysans s'en éloignaient. Le +passeur le reconnut, et, devenant très pâle, se mit à +trembler.</p> + +<p>—Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi +sur l'autre bord et tâche d'être plus adroit que +tout à l'heure sans quoi je ne te paierai pas; au +contraire, je te ferai payer mon cheval.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria le passeur, entièrement +rassuré, ce ne fut pas de ma faute, allez, et je puis +dire que j'ai eu bien peur pour vous, surtout quand +j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espère, puisque +vous voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces +deux misérables?...</p> + +<p>—Tiens! Comment sais-tu qu'ils étaient deux?...</p> + +<p>—Je les ai aperçus, balbutia le passeur, interloqué.</p> + +<p>—Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir +et les deux scélérats m'ont échappé...</p> + +<p>Entièrement rassuré, le passeur se mit à manoeuvrer, +et Pardaillan s'assit sur un banc, très indifférent +en apparence. Seulement, lorsque le bac fut à peu +près au milieu du fleuve, c'est-à-dire à l'endroit même +où cheval et cavalier avaient été précipités dans l'eau, +Pardaillan se leva, marcha résolument sur l'homme, +le poussa violemment par-dessus bord. Au même instant, +il le saisit par le collet, et le maintint plongé +dans l'eau jusqu'au cou.</p> + +<p>—Grâce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi +remonter, je ne sais pas nager!...</p> + +<p>—Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer...</p> + +<p>—Non! gémit le passeur, fou d'épouvante.</p> + +<p>Pardaillan lui plongea la tête dans l'eau, puis le +retira à demi suffoqué.</p> + +<p>—Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebusé!</p> + +<p>—Non! Non!... je...</p> + +<p>Un nouveau plongeon interrompit l'infortuné. Cependant, +étant parvenu à redresser la tête hors de +l'eau, il râla:</p> + +<p>—Grâce! Je dirai tout!...</p> + +<p>—Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.</p> + +<p>—Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert +m'a dit!...</p> + +<p>—Tu le connais donc?</p> + +<p>—Depuis huit ans que je fais partie de la sainte +Ligue, dit le passeur en essayant d'esquisser un signe +de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint hier, et me +parla d'un terrible parpaillot qui avait tenté d'assassiner +notre grand Henri... Il paraît que vous avez +manqué votre coup. Là-dessus, M. de Maurevert et +d'autres se sont mis en campagne pour vous rattraper +et ont donné le mot d'ordre à tous les fidèles +ligueurs. Vous voyez bien qu'en tout cas ce n'était +pas un péché que de vous noyer...</p> + +<p>—Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le +passeur à remonter dans son bac. Mais, dis-moi, Maurevert +s'est-il dirigé sur Orléans comme tu le prétendais?</p> + +<p>—Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation, +la vérité, c'est que je l'ai passé et qu'il est entré +dans Beaugency où je sais qu'il a passé la nuit au +Lion-d'Or.</p> + +<p>—Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix +rauque.</p> + +<p>—Vers Beaugency?...</p> + +<p>—Oui!...</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter +du passeur, Pardaillan courait vers la ville et se mettait +en quête de l'auberge du Lion-d'Or. Il apprit +qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la +direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency +au pas de course. Nul, d'ailleurs, ne fit attention +à lui; la ville, depuis quelques instants, s'était +emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre +que le duc de Guise avait été tué.</p> + +<p>Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. +Là, comme dans toute la ville, l'émotion était à son +comble. Pardaillan se dirigea droit sur l'hôtesse, vigoureuse +commère qui pérorait au milieu d'un groupe +de bourgeois.</p> + +<p>—Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de +Guise a été tué...</p> + +<p>Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner +des détails, raconta en quelques mots le meurtre de +Guise. Il ajouta qu'il était chargé de courir après +l'un des meurtriers, et fit une description si exacte +de Maurevert que l'hôtesse s'écria:</p> + +<p>—Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart +d'heure... Ah! le misérable! Je comprends pourquoi +il s'est enfui précipitamment à cheval!...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans +doute, sont venus lui parler mystérieusement et aussitôt +il a fait seller son cheval.</p> + +<p>Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient +autres que ceux qui l'avaient arquebuse.</p> + +<p>—Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape +cet homme. Quelle direction a-t-il prise?...</p> + +<p>—La route de Châteaudun...</p> + +<p>—Avez-vous un bon cheval contre les cinquante +écus de six livres que voici?...</p> + +<p>—Et un fameux, qui file comme le vent!...</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait +sur un cheval que, d'un coup d'oeil, il reconnut bon +coureur.</p> + +<p>Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers +plans d'une masse d'arbres dépouillés de leur feuillage +et dont les branches nues se tordaient dans le +ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt +de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à +l'autre.</p> + +<p>Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois. +La forêt de hêtres et d'ormes s'animait, autour de lui, +d'une vie fantastique. Les bouleaux fuyaient derrière +lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le +cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.</p> + +<p>Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête +et devint pâle comme un mort: à une faible distance +devant lui, derrière un tournant du bois, il entendit +un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut +le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, +féroce, effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier, +c'était Maurevert!...</p> + +<p>Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait +poursuivi. Il savait qu'il allait mourir!... Il galopait, +ou plutôt se laissait entraîner par son cheval qu'il ne +frappait même plus...</p> + +<p>Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois +d'effrayantes contractions... et, parfois aussi, il lui +semblait que son coeur s'arrêtait de battre, puis, brusquement, +ce coeur se mettait à frapper des coups +terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé, +éperdu...</p> + +<p>Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de +Pardaillan! Non pas peur de la mort, mais peur de +la mort que lui donnerait Pardaillan; non pas +peur de se battre, mais peur de se battre avec +Pardaillan.</p> + +<p>Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, +buta et tomba. Maurevert ne se fit pas de mal en +tombant. Il put se relever.</p> + +<p>Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses +lèvres blanches tremblaient convulsivement. Il vit +Pardaillan, à trente pas de lui, qui mettait pied à +terre.</p> + +<p>Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il +se baissa vivement, tira un pistolet des fontes de sa +selle, mit un genou à terre et visa Pardaillan. Le +chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et, +quand il fut à dix pas, il dit:</p> + +<p>—Tire, mais tu vas me manquer...</p> + +<p>Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui +apparut dans une sorte de nuage flamboyant où il +ne distinguait que l'éclair des deux yeux et l'effrayante +menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait +manqué Pardaillan!...</p> + +<p>Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au +tronc, et demeura immobile, ses yeux exorbités fixés +sur Pardaillan.</p> + +<p>—Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, +je t'avais fait grâce, dit Pardaillan. Pourquoi +as-tu essayé encore de m'assassiner?...</p> + +<p>Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:</p> + +<p>—Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste +des Quatre-Chemins pour m'égorger, payé des gens +pour m'arquebuser, payé le passeur pour me noyer, +réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute +la souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse +le soin de déterminer ton châtiment Réponds.</p> + +<p>Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan +le considéra un instant.</p> + +<p>—Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai +ton supplice. Et le voici...</p> + +<p>A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la +poitrine de Maurevert, à l'endroit où il voyait battre +le coeur. A ce contact, ce coeur eut un sursaut terrible. +Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux +se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre, +sur ses jambes fléchissantes, et il semblait n'être plus +maintenu que par le doigt de Pardaillan appuyé sur +sa poitrine.</p> + +<p>—Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il +durera des années, il durera tant que tu vivras; c'est +un supplice de honte; toute ta vie, tu te diras que, +t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint, t'ayant +tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te +laisser vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin +de Loïse, voici ton châtiment, Pardaillan te +fait grâce!</p> + +<p>A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina +sur le côté et s'affaissa mollement...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une +sorte d'étonnement mystérieux, et alors, seulement, +il vit que Maurevert était mort!...</p> + +<p>Mort!...</p> + +<p>Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan +s'était reculé... Maurevert était mort depuis +quelques instants déjà... Maurevert était mort à +l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé +sur sa poitrine... ce contact avait foudroyé son +coeur...</p> + +<p>Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert +eût sans doute trouvé qu'il avait succombé à la rupture +de quelque vaisseau sanguin. Quant à nous, nous +dirons simplement que Maurevert était mort de peur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>UN SPECTRE QUI S'ÉVANOUIT</h3> + + +<p>Pardaillan demeura une heure immobile près de ce +cadavre. Une profonde rêverie l'emportait vers les +lointains horizons de sa jeunesse. C'était Maurevert +qu'il avait sous les yeux et c'était Loïse qu'il voyait.</p> + +<p>Il la voyait telle qu'il l'avait vue à la minute de sa +mort, au moment où la pauvre petite avait, dans un +dernier effort, jeté ses bras autour de son cou et +avait fixé sur lui ses yeux désespérés et radieux... +contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur +et tout le désespoir de l'éternelle séparation...</p> + +<p>Et, maintenant, l'assassin de Loïse gisait à ses pieds. +Maurevert était mort!...</p> + +<p>Alors, il sembla à Pardaillan qu'il n'avait plus rien +à faire dans la vie. Mortes ses amours, mortes ses +haines, il se voyait seul, affreusement seul, n'ayant +plus rien pour le soutenir...</p> + +<p>Un instant, l'image de Fausta passa devant ses +yeux, mais, cette image, il la regarda passer avec une +morne indifférence. Puis, ce fut Violetta, le petit duc +d'Angoulême, et quelque chose comme un triste sourire +erra sur ses lèvres...</p> + +<p>Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne +hôtesse, et Pardaillan murmura:</p> + +<p>—Là, peut-être, trouverai-je réellement la pierre où +le voyageur repose sa tête fatiguée...</p> + +<p>Le pas alourdi d'un bûcheron le tira de sa rêverie.</p> + +<p>Il se réveilla, se secoua, et appelant le bûcheron, le +pria de lui prêter sa pioche, et lui offrit un écu en +récompense. Le bûcheron, apercevant le cadavre, +obéit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse dans +la terre dure de gelée. Quand elle fut assez profonde, +il y plaça le cadavre de son ennemi, le recouvrit +avec la couverture de selle du cheval de Maurevert; +puis il combla la fosse et rendit la pioche au bûcheron, +qui lui dit:</p> + +<p>—Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?</p> + +<p>—Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus +besoin.</p> + +<p>Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette +halte prolongée avait reposé; il passa la bride sous +son bras; et, à pied, suivi par la bête, suivit la route; +une lieue plus loin, il se remit en selle et, d'un +temps de trot, gagna Châteaudun.</p> + +<p>Il s'arrêta dans une bonne auberge et y passa la +nuit.</p> + +<p>Le lendemain matin, étant remonté à cheval, il +reprit le chemin de Blois, où la première figure qu'il +vit en entrant fut celle de Crillon, le brave Crillon, +occupé à refouler une foule de bourgeois qui criaient +à tue-tête:</p> + +<p>—Mort à Valois! Vengeons notre duc!...</p> + +<p>—Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il +vit que la besogne était terminée et que la rue +était libre.</p> + +<p>Crillon aperçut Pardaillan et, poussant vers lui son +cheval, lui tendit la main.</p> + +<p>—J'ai un service à vous demander, fit Pardaillan.</p> + +<p>—Dix, si vous voulez!</p> + +<p>—Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant. +On a arrêté l'autre jour, dans l'hôtel +de la signora Fausta, deux pauvres filles qui n'y +doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur +liberté...</p> + +<p>—Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.</p> + +<p>—Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire +qu'on les attend à Orléans, elles savent où...</p> + +<p>—Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne +ami, prenez garde à Larchant.</p> + +<p>—Bah! Il veut donc être éclopé des deux jambes?...</p> + +<p>—D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majesté vous protégerait +au besoin. Venez, je vais vous présenter...</p> + +<p>—Pourquoi faire?...</p> + +<p>—Mais, fit Crillon stupéfait, parce que le roi veut +vous voir et récompenser celui qui...</p> + +<p>—Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il +a une triste figure. Monsieur de Crillon, si on vous +parle de moi, rendez-moi le service de dire que vous +ne m'avez pas vu.</p> + +<p>—Soit! fit Crillon ébahi.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement +l'intérieur de la ville, où régnait un grand +silence.</p> + +<p>Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Château +où on se rappelle qu'il avait loge. Il y chercha Jacques +Clément, et ne l'y trouva pas.</p> + +<p>—Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...</p> + +<p>Et il reprit la chambre qu'il avait occupée précédemment, +avec l'idée de se remettre en route après +deux jours de halte.</p> + +<p>Pardaillan se donnait à lui-même comme prétexte +qu'il avait besoin de repos. En réalité, il avait surtout +besoin de réfléchir, de se retrouver, de voir clair en +lui-même et de prendre une décision d'où il sentait +que sa vie à venir allait dépendre.</p> + +<p>En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de +Montpensier avait pu fuir, que le duc de Mayenne +s'était également échappé de Blois, ainsi que tous les +seigneurs de marque qui avaient afflué dans la ville +au moment des états généraux. Ainsi, Henri III +n'avait pas profité de sa victoire.</p> + +<p>Seul, le cardinal de Guise avait succombé; il avait +été lardé de coups de poignard le jour même où +Pardaillan rentra dans Blois.</p> + +<p>Le surlendemain de sa rentrée à Blois, Pardaillan +apprit que le roi était parti pour Amboise.</p> + +<p>Pardaillan, lui, après s'être promis de partir au +bout de quarante heures, resta. D'abord parce +qu'il était indécis, irrésolu, et qu'il écartait de +sa pensée ce point d'interrogation formidable qui +l'obsédait:</p> + +<p>—Irai-je ou n'irai-je pas à Florence?</p> + +<p>Quelques jours s'écoulèrent. La fin de l'année se +passa dans une tranquillité relative. Cependant, on +apprit, le 3 janvier, que Mayenne avait réuni une +armée et qu'il se dirigeait sur Paris, acclamé tout le +long du chemin par les populations révoltées. Crillon +avait environ dix mille hommes de troupe campés +sous Blois. Il se tint prêt à tout événement... mais le +roi ne rentrait toujours pas.</p> + +<p>Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, étant descendu +dans la grande salle pour se rendre ensuite au château +où, tous les jours, il allait voir Crillon, apprit que le +roi était revenu dans la nuit. Du moins, c'était la +rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait +sortir, il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui +communiquait avec l'escalier du premier étage, un +moine qui, le capuchon rabattu sur le visage, s'avançait +vers la porte de sortie.</p> + +<p>«Je connais cette tournure-là!» fit en lui-même +Pardaillan, qui tressaillit.</p> + +<p>Et il se plaça devant le moine qui traversait la +salle. Le moine s'arrêta un instant, puis murmura:</p> + +<p>—Venez...</p> + +<p>Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clément!...</p> + +<p>—Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister à +quelque grand événement. Il y a sous cette robe de +bure un poignard qui, en prenant contact avec la poitrine +de Valois, pourrait bien changer l'histoire de la +monarchie. Il faut que je voie cela!</p> + +<p>Et il se mit à suivre Jacques Clément, qui était +sorti. Sur la place, à vingt pas du porche du château, +Jacques Clément s'arrêta.</p> + +<p>—Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous êtes revenu +à Blois?</p> + +<p>—Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix +sombre; je ne me suis pas éloigné un instant de ma +chambre; je savais que vous étiez dans l'auberge; +mais j'ai voulu être seul... Pardaillan, l'heure est +venue... Rien ni personne ne pourra m'empêcher de +tuer Valois ce matin. Voilà quinze jours que je guette +son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et Dieu a +voulu aussi vous faire rester à Blois afin que vous +m'aidiez... Pardaillan, il faut que vous me fassiez +entrer au château. Présentez-moi à Crillon comme un +de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut +que j'entre...</p> + +<p>—Ainsi, vous avez compté sur moi pour vous aider +à tuer le roi?</p> + +<p>Pardaillan devint grave et réfléchit une minute, non +sur la décision qu'il allait prendre, mais sur la manière +de communiquer cette décision à Jacques Clément.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il enfin, écoutez-moi bien. Si +vous me disiez: «Tout à l'heure, je me bats en +duel, veuillez vous aligner avec le témoin de mon +adversaire», je vous répondrais: «Très bien, allons +nous couper la gorge avec cet inconnu.» Si vous +étiez attaqué, fût-ce par dix rois, et que vous m'appeliez +à l'aide, je tomberais sur les dix rois à bras +raccourcis, et, si Valois était dans le tas, peut-être +aurait-il à se repentir d'avoir porté la main sur vous. +Mais vous me demandez de vous conduire par la +main jusqu'à celui que vous voulez tuer. Cela me +dérange de mes habitudes...</p> + +<p>—Vous refusez?</p> + +<p>—De vous aider dans un assassinat, oui!</p> + +<p>Jacques Clément demeura atterré.</p> + +<p>—Malédiction! murmura-t-il sourdement.</p> + +<p>A ce moment précis, Pardaillan vit Crillon sortir du +porche et avancer vivement vers lui.</p> + +<p>—Vous connaissez ce révérend père? dit le capitaine +en rejoignant le chevalier.</p> + +<p>—Je le connais, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Cela suffit, reprit Crillon. Mon père, ajouta-t-il +en se tournant vers Jacques Clément, le chapelain +n'est pas au château. La reine mère, malade, demande +un confesseur à l'instant même. Suivez-moi, je vous +prie...</p> + +<p>Jacques Clément saisit le bras de Pardaillan stupéfait, +et, d'une voix qui le fit frissonner:</p> + +<p>—C'est Dieu qui m'envoie!...</p> + +<p>Et le moine, à grands pas, suivit Crillon.</p> + +<p>Jacques Clément entra dans le château à la suite +de Crillon, qui, rapidement, se dirigeait vers l'appartement +de Catherine de Médicis, situé au rez-de-chaussée.</p> + +<p>Chose étrange: personne ne semblait se préoccuper +de cette maladie de la vieille reine, qui, pourtant, devait +être bien grave, puisque Catherine voulait un +confesseur.</p> + +<p>Ce fut une chose effrayante que cette indifférence +de tous devant l'agonie de Catherine de Médicis. Seul, +Ruggieri lui demeura fidèle jusqu'au bout.</p> + +<p>Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui +avait tenu dans sa main la destinée du royaume, +s'éteignait sans que nul songeât à elle...</p> + +<p>Jacques Clément, en approchant de l'appartement +de la reine, remarqua parfaitement cette solitude, +cette indifférence, tandis que le reste du château +retentissait du bruit des armes, des conversations et +même d'éclats de rire.</p> + +<p>Crillon avait introduit le moine dans une pièce +obscure où pesait une infinie tristesse. Bien qu'il fît +jour au dehors, les rideaux étaient fermés et un +flambeau de cire se consumait sur la cheminée.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, le moine vit un lit... +et, dans ce lit, une femme vieille, ridée, livide, qui +le regardait de ses grands yeux étrangement lumineux.</p> + +<p>Autour du lit, il y avait comme une magnifique +irradiation de terreur, et les ténèbres amoncelées dans +les angles vibraient de l'épouvante. Mais Jacques Clément +était alors inaccessible à la peur... Il songeait +seulement ceci:</p> + +<p>La mère de Henri III meurt; et celui qui la voit +mourir, c'est le fils d'Alice de Lux...</p> + +<p>Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha +brusquement à sa rêverie. D'un geste lent de +sa main affaiblie, Catherine lui faisait signe d'approcher. +Elle murmura:</p> + +<p>—Plus près, mon père, plus près...</p> + +<p>Il vint à pas lents et s'arrêta tout contre elle, au +chevet du lit. Catherine de Médicis le regarda, et, +dans son souffle haletant, reprit:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas le chapelain du château...</p> + +<p>—Non, madame, le chapelain est absent; je passais +par hasard, et c'est moi qu'on a appelé...</p> + +<p>—Mon fils? demanda la mourante. Où est mon +fils?...</p> + +<p>—Le roi est à Amboise, madame...</p> + +<p>Elle demeura une minute silencieuse, les yeux fermés. +De ces paupières soudées descendaient des +larmes qui suivaient le sillon des rides... Et elle +dit:</p> + +<p>—Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils +n'est pas là...</p> + +<p>Puis elle se mit à parler d'une voix rapide et +indistincte. Le moine, penché sur elle, ne put saisir +au passage que quelques mots, des noms plutôt...</p> + +<p>—Diane de France... Montgomery... ce n'est pas +vrai... puis, vous, Coligny... je ne veux pas... écoute, +Maurevert...</p> + +<p>Jacques Clément écoutait ardemment. Tout à coup, +Catherine s'arrêta. Elle ouvrit des yeux étonnés et, +s'arrangeant sur ses oreillers, dans un retour d'énergie +vitale:</p> + +<p>—Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.</p> + +<p>—Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise +à Votre Majesté de me confier les secrets de son +âme.</p> + +<p>La vieille reine se souleva, avec un long frisson. +Elle fixa sur le confesseur un regard ardent:</p> + +<p>—Mon père, dit-elle, si je me repens de mes fautes, +Dieu me les pardonnera-t-il?...</p> + +<p>—Si vous les avouez, oui!</p> + +<p>—Écoutez donc, puisqu'il le faut.</p> + +<p>Le moine se recueillit, s'immobilisa, à demi penché +pour recueillir les suprêmes aveux de la reine.</p> + +<p>—Voilà, dit l'agonisante dans un râle, à peine perceptible, +j'ai tué ou fait tuer quelques douzaines de +pauvres diables, qui s'obstinaient à ne pas écouter +mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison, +j'ai dû employer tous ces moyens. J'avoue que +J'eusse pu éviter ces meurtres, mais au détriment du +bon gouvernement de l'Etat...</p> + +<p>—Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de +chose...</p> + +<p>Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus +d'hésitation:</p> + +<p>—Montgomery tua mon époux Henri deuxième... +j'avoue que ce coup de lance malheureux n'était pas +tout à fait dû au hasard...</p> + +<p>—Le roi votre époux vous a fait subir mille avanies; +quelque énorme que soit le crime, il se conçoit +et je crois que vous pouvez passer à d'autres événements...</p> + +<p>Catherine respira, soulagée.</p> + +<p>—Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une +fièvre qui la prit soudain au Louvre; j'avoue que, si +je ne lui avais pas envoyé certaine boîte de gants, la +fièvre n'eût peut-être pas été mortelle...</p> + +<p>—Passez, madame! gronda le moine.</p> + +<p>—Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX +eût peut-être longtemps vécu si je n'avais eu un ardent +désir de voir Henri sur le trône...</p> + +<p>Un sanglot expira sur les lèvres de la reine en +même temps qu'elle prononçait le nom d'Henri...</p> + +<p>—Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus +lointaine; oh! que de gens l'entourent; ils sont des centaines... +mon père... ils sont des milliers... c'est moi qui +les fis mourir... mais c'était pour sauver l'Eglise!</p> + +<p>—Ensuite? demanda le moine.</p> + +<p>—C'est tout! râla Catherine, dont la tête se perdait. +C'est tout!...</p> + +<p>—Ensuite! gronda le moine en se redressant.</p> + +<p>—C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine, +en essayant de se soulever, mon père, par grâce! par +pitié!... L'absolution, ou je meurs maudite!...</p> + +<p>—Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs +maudite, sous mes yeux! Meurs sans absolution! +Meurs pour subir les affres éternelles de l'éternel +châtiment!...</p> + +<p>—Miséricorde! murmura la reine dans le hoquet +de l'agonie. Que dit ce moine!... Damnée! Maudite!</p> + +<p>—Damnée et maudite à jamais! Car, de tous les +crimes plus nombreux que les grains de sable dont +parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font de ton +âme une cour des Miracles de la scélératesse, écoute, +reine! tu as oublié le plus hideux, le plus atroce!...</p> + +<p>—Oh! hurla la reine, démente de terreur et d'angoisse, +qui es-tu?... Au nom de quel spectre viens-tu?... Que +m'annonces-tu?...</p> + +<p>—Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide +que la mourante. Je t'annonce ceci: que ton fils, ton +bien-aimé Henri, va mourir!... Mourir de ma main! +Mourir maudît comme toi!...</p> + +<p>Un cri déchirant, lugubre, insensé, jaillit des lèvres +de l'agonisante. Elle tenta un suprême effort pour se +jeter sur le moine, et retomba, avec un hoquet +funèbre.</p> + +<p>—Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu +au paroxysme de l'exaltation. Au nom de l'une +de tes victimes! La plus belle! la plus innocente! +Celle dont tu as broyé le coeur, celle que tu as assassinée +par la plus effroyable torture... Alice de Lux!... +Qui je suis! acheva Clément en rabattant son capuchon. +Regarde! Je suis celui qui, seul, pouvait te refuser +l'absolution, te déclarer maudite et damnée au +nom du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux +portes de l'enfer. Catherine de Médicis, je +suis le justicier! Je suis le vengeur de ma mère! Je +suis Jacques Clément, fils d'Alice de Lux!...</p> + +<p>Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille +reine... Dans le sursaut de l'agonie, elle se leva presque +droite, retomba sur le lit, le visage convulsé par +le délire des angoisses sans nom; elle balbutia:</p> + +<p>—Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur, +j'ai mérité cette expiation! Seigneur, je meurs... je +meurs maudite...</p> + +<p>Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint +à jamais immobile. Catherine de Médicis était morte...</p> + +<p>Henri III revint à Blois le lendemain. Lorsqu'on lui +apprit la mort de sa mère, il répondit:</p> + +<p>—Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.</p> + +<p>Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit +aucun soin des funérailles, et que, pendant la nuit, +elle fut jetée comme une charogne (sic) dans un +bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et +on y enterra la reine mère. Ce ne fut qu'en 1609 que +son corps fut retiré de là, transporté à Saint-Denis et +placé dans le magnifique tombeau que Catherine +s'était fait construire dans la basilique.</p> + +<p>Jacques Clément, lorsqu'il eut vu que la vieille +reine était morte, sortit de la chambre funèbre. A +ce moment, un homme y entra, s'agenouilla près du +lit, et se prit à sangloter. C'était Ruggieri... le seul +qui eût aimé Catherine de Médicis. Le soir même de +ce jour, l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut +plus jamais de nouvelles.</p> + +<p>Jacques Clément sortit du château sans être inquiété. +Sur la place, il retrouva Pardaillan, qui ne +lui posa aucune question et se contenta de lui dire:</p> + +<p>—Le roi n'est pas à Blois...</p> + +<p>—Je sais: il est encore à Amboise, dit Jacques +Clément.</p> + +<p>—Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que +vient de m'apprendre Crillon, c'est que l'armée royale +va se mettre en marche sur Paris et tâcher de rencontrer +l'armée de Mayenne.</p> + +<p>—J'irai donc à Paris, fit simplement le moine.</p> + +<p>Pardaillan était rentré tout songeur dans l'auberge +du Château. Quelques minutes plus tard, il ressortait, +traînant son cheval par la bride. Crillon, installé sous +le porche en cas d'alerte bourgeoise, l'aperçut et vint +à lui.</p> + +<p>—Vous partez?...</p> + +<p>—Je pars! dit Pardaillan. Je m'ennuie, la grande +route me distraira.</p> + +<p>—Restez! Le roi vous donnera un régiment à +commander.</p> + +<p>—Bah! j'ai déjà bien du mal à me commander +moi-même...</p> + +<p>—Adieu, donc! Où allez-vous?...</p> + +<p>—Tiens! Au fait! fit Pardaillan. Où vais-je?...</p> + +<p>Il ôta son chapeau et l'éleva en l'air au bout de son +bras.</p> + +<p>—Connaissez-vous la rose des vents? dit-il. Faites-moi +l'amitié de me dire de quel côté le vent pousse +la plume de mon chapeau.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le brave Crillon, les yeux écarquillés +de surprise.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, donc, voici... Voyons, de ce côté, Paris... +par là, Orléans... par là, Tours... et de ce côté-ci... +monsieur de Pardaillan, la plume de votre chapeau +va vers l'Italie.</p> + +<p>—L'Italie? fit Pardaillan avec un rire étrange. Eh +bien, pourquoi pas? Va pour l'Italie!</p> + +<p>Et Pardaillan, ayant remis son chapeau sur sa tête, +serra les mains du brave capitaine, sauta légèrement +en selle et s'éloigna en sifflant une fanfare du temps +du roi Charles IX.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>LES FRAIS DE ROUTE DE PARDAILLAN</h3> + +<p>Pardaillan avait quitté Blois au moment où Henri III +s'en approchait, revenant d'Amboise.</p> + +<p>Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allégement, +sans remords. Il venait de régler deux vieux +comptes de haine qui, pendant seize ans, avaient pesé +sur sa vie: le duc de Guise tué en combat loyal, et +Maurevert mort dans la forêt de Marchenoir.</p> + +<p>Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait à pleins +poumons la joyeuse ivresse de s'en aller libre, indépendant +de tout et de tous, au seul gré de sa fantaisie.</p> + +<p>Excitant donc parfois son cheval d'un appel de +langue, il suivait la route qui, de Blois, allait à Beaugency, +Meung et Orléans, par la rive droite de la +Loire. Arrivé à Orléans, Pardaillan se dirigea tout +droit sur l'hôtel d'Angoulême, et ce fut avec un battement +de coeur qu'il approcha de la maison amie, où +il allait revoir ce petit duc auquel il s'était si bien +attaché, cette Violetta qu'il avait arraché à la mort, et +cette poétique Marie Touchet, à laquelle il rattachait +le charme de ses souvenirs de jeunesse.</p> + +<p>C'était une maison de briques rouges à encadrement +de pierre blanche, avec des balcons de fer forgé, aux +courbes gracieuses.</p> + +<p>Pardaillan mit pied à terre dans la cour; sur un +signe que fit un suisse majestueux deux laquais +s'élancèrent pour s'emparer de son cheval et le conduire +aux écuries. Alors, seulement, le suisse de cet +hospitalier logis s'enquit du nom du visiteur.</p> + +<p>Le chevalier, sans répondre, regardait autour de lui, +lorsque d'une porte surgit un être immense, porteur +d'une superbe livrée toute galonnée, bouffi de graisse, +avec des bras gros comme des cuisses, et des cuisses +grosses comme des fûts de colonne. Cet être, en +apercevant Pardaillan, ôta son chapeau, s'approcha +en donnant tous les signes d'une respectueuse jubilation, +et, d'une voix de basse-taille, s'écria:</p> + +<p>—Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier +lui-même!...</p> + +<p>Pardaillan considéra le phénomène sans le reconnaître.</p> + +<p>—Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas! +continua le phénomène. Surtout, nous +avons fait la guerre ensemble. En avons-nous donné +de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch, +à l'abbaye de Montmartre, à l'auberge de la +Devinière, en avons-nous taillé en pièces et mis en +déroute!</p> + +<p>—J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais à la +voix, monsieur de Croasse. C'est que vous étiez maigre, +il y a quelques mois, tandis que maintenant...</p> + +<p>—Oui, fit Croasse avec désinvolture, la maison +est bonne. Dieu merci. Plus de sabres à avaler, +ni de cailloux, ni d'étoupes enflammées, mais de bons +gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de +bons...</p> + +<p>Pardaillan écoutait avec une inaltérable complaisance. +Et il eût écouté longtemps sans doute si un +deuxième géant, mais un géant maigre, cette fois, ne +fût brusquement apparu: c'était Picouic.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez +pardonner le bavardage de cet imbécile que la vie +de cocagne a rendu positivement idiot, et qui laisse +dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.</p> + +<p>Picouic, se précipitant, montra le chemin à Pardaillan, +et laissa Croasse en butte aux sarcasmes du +suisse. Pardaillan, donc, suivant son conducteur, traversa +un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau +duquel se détachait un portrait en pied du roi Charles IX, +monta un bel escalier de chêne ciré, et entra +dans une petite pièce où il y avait comme un parfum +d'intimité charmante.</p> + +<p>Un jeune homme qui écrivait à une petite table, le +dos tourné à la porte, se leva précipitamment, se +tourna, tout pâle, vers le chevalier, demeura un +instant immobile, puis courut se jeter dans les bras +de Pardaillan, qui, doucement ému par cette joie +visible, par ce bonheur et cette amitié, rendit étreinte +pour étreinte...</p> + +<p>—Vous, enfin! s'écria alors Charles d'Angoulême. +Cher ami... mon bon, mon grand frère, vous venez +donc enfin contempler le bonheur qui est votre +oeuvre!...</p> + +<p>—C'est-à-dire, fit le chevalier en souriant, je passais +par Orléans, venant d'un désert et allant à un autre +désert... j'ai voulu m'arrêter dans une oasis...</p> + +<p>Déjà, le jeune duc s'était élancé en appelant, et, +quelques instants plus tard, Violetta entrait, toute +rosé d'émotion, s'approchait de Pardaillan, et lui +tendait son front en murmurant:</p> + +<p>—Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon +noble époux et au mien, puisque vous voici!...</p> + +<p>Pardaillan, plus ému et plus étonné au fond qu'il +n'eût voulu l'être de cette explosion de gratitude et +de fraternelle amitié, embrassa sur les deux joues la +gracieuse jeune femme. Au même instant, apparut +Marie Touchet, la mère de Charles, et, comme Pardaillan +s'inclinait profondément, elle fit trois pas +rapides, le saisit dans ses bras, et, les larmes aux +yeux, l'étreignit sur son coeur en disant:</p> + +<p>—Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de +pouvoir vous dire tout haut ce que je dis tout bas +à Dieu dans mes prières de chaque soir: «Que le +Seigneur protège le dernier représentant de la vieille +chevalerie!...»</p> + +<p>Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX, +plus petit que celui du salon:</p> + +<p>—Hélas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas là +pour remercier le sauveur de son enfant. Mais je vous +aimerai pour deux, chevalier!</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier, en cherchant à dissimuler +la joie puissante que lui procurait cette adorable +minute. Madame, je me trouve royalement +récompensé, puisque je vois un rayon de bonheur dans +vos yeux, et un sourire sur vos lèvres...</p> + +<p>Après les premiers moments d'effusion, ces quatre +personnages s'assirent, et Pardaillan, accablé de questions, +dut raconter ce qui lui était arrivé depuis la +scène de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec cette +simplicité qui donnait un si grand prix à ses récits, +raconta la mort de Guise, celle de Maurevert, et +enfin celle de Catherine de Médicis, mais ne dit pas un +mot de Fausta.</p> + +<p>Il y eut le soir dîner de gala auquel furent invités +les notables seigneurs d'Orléans. A table, Pardaillan, +malgré sa résistance, fût placé dans le fauteuil du +maître.</p> + +<p>Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soirée. Mais, +le lendemain, lorsque Charles d'Angoulême pénétra +dans la chambre du chevalier pour lui annoncer qu'il +avait préparé à son intention une partie de chasse, +Pardaillan répondit qu'il allait partir.</p> + +<p>—Partir! fit le jeune duc en pâlissant, mais pour quelques +heures sans doute?... Car vous nous restez? Vous +vous établissez ici... Nous ne nous séparons plus...</p> + +<p>—Un jour, peut-être, viendrai-je vous demander +une plus longue hospitalité, répondit Pardaillan; pour +le moment, il faut que je vous dise adieu...</p> + +<p>Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes +de Violetta, ne purent retenir le chevalier. Pardaillan, +violemment ému, serra leurs mains, en disant:</p> + +<p>—Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous +promets que, si jamais je me trouve malheureux, c'est +ici que je viendrai reposer ma tête, et chercher la +consolation de mes vieux jours...</p> + +<p>Il les serra dans ses bras, et partit.</p> + +<p>«Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je +puis me vanter d'avoir vu de près ce que c'est que le +bonheur.»</p> + +<p>A midi, il s'arrêta dans une auberge pour dîner +et faire reposer son cheval. Ayant alors fouillé sa +ceinture de cuir, il constata qu'il ne lui restait plus +que sept écus de six livres pour faire le voyage qu'il +entreprenait.</p> + +<p>«Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut +qu'avec cela j'aille jusqu'à Florence... et que j'en +revienne!...»</p> + +<p>Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes, +il y trouva une boîte assez volumineuse qui contenait +une miniature, une lettre, et cinq rouleaux de +monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata +qu'ils étaient de deux cents écus d'or chacun. Il +regarda la miniature: c'était un portrait de Marie +Touchet, du temps où elle habitait dans la rue des +Barrés. Ce portrait se trouvait placé dans un cadre +de vieil or où s'enchâssaient douze diamants: c'était +un présent de Charles IX. Alors, Pardaillan ouvrit la +lettre, et voici ce qu'il lut:</p> + +<p>—Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils, +mon coeur a pensé que j'avais le droit de veiller à +vos frais de route, comme j'ai, en d'autres circonstances, +veillé aux frais de route de mon autre fils, votre +frère Charles. Quant au portrait, il m'a été donné en +cette année 1572, que vous avez peut-être oubliée, +mais dont je garde l'impérissable mémoire. C'est le +plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent +à celui que j'ai aimé. Je vous le donne, car il vous +était destiné comme étant, selon mon coeur, l'aîné de +mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce me sera grande +joie et consolation de vous revoir avant de mourir... +Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous +avez gardés...»</p> + +<p>Pardaillan demeura une heure, cette lettre à la +main, dans le coin d'écurie où cela se passait, absorbé +dans une profonde rêverie. Le garçon d'auberge qui +vint le chercher pour lui dire que son dîner était à +point le vit immobile, la tête penchée sur la poitrine, +et des larmes aux yeux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL</h3> + +<h3>LE PALAIS RIANT</h3> + +<p>Pardaillan arriva à Florence à la fin d'avril, ce qui +prouve qu'il prit le chemin des écoliers—le plus long, +mais aussi le plus amusant. Voyager, c'était pour lui +une joie: se rendre d'un point à un autre n'était que +le côté subalterne du voyage...</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, il se rendit au palais +que lui avait indiqué Fausta. Il trouva à la porte +d'entrée une sorte de suisse qui lui demanda s'il était +bien l'illustre seigneur de Pardaillan. Le chevalier +répondit qu'il avait en effet l'honneur d'être le sire +de Pardaillan, bien qu'il ignorât qu'il fût illustre. Ce +à quoi le brave gardien du palais ne répliqua rien; +mais, allant. à un meuble qu'il ouvrit, il sortit d'un +tiroir une missive cachetée, que le chevalier ouvrit +séance tenante. Elle ne contenait que ces quatre +mots:</p> + +<p>«Rome. Palais Riant.—Fausta.»</p> + +<p>Fausta l'attendait donc à Rome!</p> + +<p>«Que diable suis-je donc venu faire en Italie? +grommelait-il le lendemain en chevauchant le long +d'une jolie route embaumée par les premières fleurs +et inondée par les rayons du soleil de mai. Eh!... qui +m'empêche de tourner bride et de reprendre le chemin +d'Orléans où je serais si bien l'hiver, les pieds au feu, +l'automne à chasser le cerf, et l'été à écrire mes +mémoires à l'ombre des grands tilleuls?»</p> + +<p>Pardaillan se mit à rire à l'idée d'écrire ses mémoires. +Il devait pourtant les écrire, pour le plus grand +plaisir des lecteurs qui auraient la pensée de les +feuilleter, et pour la plus grande joie de l'auteur de +ce récit, qui devait y trouver de précieuses pages.</p> + +<p>Pardaillan fit son entrée dans Rome par une magnifique +soirée du 14 mai de l'an 1589. Il prit gîte à +l'auberge du Franc-Parisien, mots qui, écrits en français +sur l'enseigne, lui parurent de bon augure. L'hôte, +en effet, était Français et demi, c'est-à-dire Parisien de +la rue Montmartre; il était établi depuis quinze ans à +Rome, où il faisait tout doucement fortune en faisant +manger aux Romains de la cuisine parisienne, et aux +Français qui tombaient chez lui de la cuisine romaine, +ce qui, prétendait-il, devait infailliblement amener, +tôt ou tard, une alliance entre les peuples de Paris à +Rome.</p> + +<p>Le chevalier dormit tout d'une traite jusqu'à huit +heures du matin, s'habilla soigneusement, et, après +dîner, s'enquit de la situation du Palais Riant, où +Fausta lui avait donné rendez-vous. L'hôte lui indiqua +le chemin à suivre et ajouta:</p> + +<p>«Un monument qui a dû être bien beau dans le +temps, mais qui tombe en ruine; depuis Lucrèce +Borgia, il est inhabité.»</p> + +<p>Mais, déjà, Pardaillan était en route, et, suivant une +rue parallèle au cours du Tibre, il ne tarda pas à se +trouver devant le Palais Riant, magnifique édifice, +rutilant et sombre comme un caprice de Lucrèce +Borgia, orné de statues et de bas-reliefs qui en faisaient +la splendeur, et couvert de poussière, les fenêtres +fermées, le grand atrium extérieur ravagé, la +porte murée.</p> + +<p>«Il me semble, murmura Pardaillan, que c'est +ici la répétition du Palais de la Cité... Pourvu +qu'il n'y ait pas de salle des supplices, ni de nasse +de fer!...»</p> + +<p>Comme il était là, assez embarrassé, puisque là +porte était murée, un homme passa près de lui, le +toucha légèrement du coude et murmura:</p> + +<p>—Suivez-moi...</p> + +<p>«Il paraît que j'étais attendu», murmura Pardaillan +qui se mit à suivre sans faire d'observation, +mais qui, en même temps, s'assura rapidement que sa +dague était à sa place, à sa ceinture.</p> + +<p>L'homme enfila une sorte d'étroit passage qui limitait +le Palais. Riant sur son côté droit et aboutissait +au Tibre. Vers le milieu du passage, il disparut par +une porte basse, et Pardaillan entra derrière lui. L'un +marchant devant et l'autre suivant, toujours silencieux, +ils longèrent un long couloir et débouchèrent +enfin dans un immense vestibule qui, évidemment, +occupait tout le rez-de-chaussée de la façade. Ce n'était +qu'un désert de marbre, peuplé par des statues impassibles +qui, toutes, avaient subi quelque convulsion +populaire, car, à l'une il-manquait un bras, à l'autre +la tête. Des lampadaires tordus, des corniches ruinées, +des colonnes jetées bas, les murs noircis par des +traces de flammes semblaient indiquer que quelque +drame avait dû dérouler là ses sombres péripéties.</p> + +<p>Pardaillan, à la suite de son conducteur, pénétra +dans une partie du palais où se retrouvaient toute +la magnificence et tout le faste grandiose dont la +princesse Fausta aimait à s'entourer. Il s'arrêta et +s'aperçut soudain que son conducteur avait disparu. +Il attendit donc, les yeux fixés sur un tableau de +Raphaël Urbain qui représentait une jeune femme +d'une éclatante beauté, à l'oeil noir, au sourire impérieux, +aux formes à la fois délicates et empreintes +de majesté: c'était un portrait de Lucrèce Borgia... +l'aïeule de Fausta. Comme il rêvait devant l'image +de cette fille de pape, il entendit derrière lui un léger +bruit se retourna, et, dans l'encadrement de velours +d'une portière, il vit une jeune femme qui le contemplait; +et c'était la même beauté fatale, les mêmes +yeux de mystère que la femme du tableau,..</p> + +<p>—Vous regardez mon aïeule? dit Fausta en s'avançant +alors, sans autre bienvenue qu'une légère inclination +de la tête. Par d'autres voies que les miennes, +par des moyens plus sûrs, elle a pu, pendant quelques +années, réaliser mon rêve. Quelle vie enivrante c'eût +été là, si j'avais pu, moi aussi, monter au faîte de la +puissance, et si, sous la protection d'une épée invincible, +d'un homme fort et brave entre les hommes, +j'habitais ce palais en souveraine redoutée, non en +proscrite qui se cache!...</p> + +<p>Fausta avait pris place dans un fauteuil et, d'un +signe, avait invité Pardaillan à s'asseoir également.</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier, il me semblait que les +terribles expériences que vous venez de faire au-delà +des Alpes avaient dû pour toujours arracher de votre +pensée ce levain d'ambition qui vous ronge et vous +tuera. A quoi bon se tant démener pour dominer, +c'est-à-dire pour faire le malheur des autres? Je +m'arrête, madame: j'aurais l'air de prêcher. De tout +ce que vous venez de dire, je ne veux donc retenir +qu'une chose: c'est que vous êtes ici, vous cachant, +et proscrite... Je croyais que vous aviez fait votre +paix avec Sixte?</p> + +<p>Fausta secoua la tête avec une amertume désespérée.</p> + +<p>—Entre Sixte et moi, dit-elle, c'est un duel à mort. +J'ai cru un moment que tout était fini. Mais, en +mettant le pied sur la terre d'Italie, j'ai compris +que< j'étais toujours la petite-fille de Lucrèce, et que +je ne pouvais rien oublier. Vaincue, soit, je l'ai été! +Vaincue surtout parce que vous vous êtes trouvé sur +mon chemin... Mais si vous n'étiez plus contre moi! +Si vous étiez avec moi! Oh! je recommencerais la +lutte... et, cette fois, je serais victorieuse...</p> + +<p>Fausta s'arrêta un instant, comme pour attendre +un mot, un signe d'approbation. Mais Pardaillan +demeura glacial.</p> + +<p>—Quant à Sixte, reprit Fausta, même si j'avais pour +toujours renoncé à la lutte, il n'aurait pas, lui, renoncé +à sa vengeance. Vous êtes-vous demandé pourquoi je +ne vous ai pas attendu à Florence?</p> + +<p>—Je ne me suis rien demandé, madame, vous +m'attendiez à Rome, je suis venu à Rome... j'eusse été +au bout du monde.</p> + +<p>Si Fausta avait bien connu Pardaillan, cette banale +hyperbole lui eût justement démontré la froideur du +chevalier. Mais, tressaillant de joie, elle continua d'une +voix ardente:</p> + +<p>—Si ce que vous dites est vrai, je puis espérer +encore. Nous pouvons, ensemble, accomplir de grandes +choses. Mais, sachez d'abord que, si j'ai quitté +Florence où je vous attendais, c'est que j'y étais traquée +par les sbires de Sixte. A Florence, mon palais +a été cerné, j'étais sur le point d'être prise... j'ai fui.</p> + +<p>—Et c'est à Rome que vous avez cherché un +refuge!...</p> + +<p>—Oui, dit simplement Fausta. Je serai cherchée +partout, excepté dans l'ombre du château de Saint-Ange. +Sixte jette au loin son regard pour deviner ma +retraite, il oubliera de regarder à ses pieds.</p> + +<p>—Bien joué, fit Pardaillan, qui ne put s'empêcher +de rire.</p> + +<p>Et, pourtant, il éprouvait un inexprimable malaise. +Cette femme si belle en vérité, cette vierge trop +vierge et si peu femme, qui, vaincue, méditait quelque +terrible revanche, celle enfin pour qui, sur le pont de +Blois, il avait senti, ne fût-ce qu'un instant, battre +son coeur... Fausta ne lui inspirait maintenant qu'une +sorte de répulsion.</p> + +<p>—Chevalier, reprit Fausta avec douceur, lorsque j'ai +su que vous aviez tué le duc de Guise, lorsque j'ai +compris que vous étiez une de ces forces de la nature +contre lesquelles on ne peut rien, j'ai cru que ma +destinée était finie. Sur le pont de Blois, j'ai voulu +mourir, et vous m'avez arrachée à la mort. Dans cette +heure-là, chevalier, il s'est passé entre nous un événement +grave... et, sur cet événement, j'ai rebâti mon +avenir. Ne protestez pas, taisez-vous... Quand j'aurai +parlé, vous direz oui ou non...</p> + +<p>Fausta se recueillit une minute, puis, fixant son +regard de flamme sur le chevalier:</p> + +<p>—Voici, dit-elle. J'ai un peu partout, en Italie, des +amis puissants. Épars, disséminés, découragés par le +triomphe de Sixte, ils deviendront une formidable +armée prête à tout entreprendre si je remporte ici une +seule victoire. A Rome, deux mille hommes d'armes +sont prêts à former le premier noyau de cette armée, +et j'ai des intelligences dans le château Saint-Ange +même. Que Sixte vienne à mourir... ou simplement +que je m'empare de lui, que je le tienne ici prisonnier, +et je suis maîtresse absolue de la situation. +Chevalier, j'ai compté sur vous pour prendre Sixte +dans son Vatican, le faire prisonnier de guerre, et me +l'amener ici. Ni l'argent ni les hommes ne vous manqueront +pour mener à bien cette tentative. Vous +paraît-elle possible?</p> + +<p>—Tout est possible, madame.</p> + +<p>—Bien, dit Fausta, dont l'oeil s'illumina d'un éclair. +Une fois Sixte pris, avec mes deux mille reîtres, vous +tenez Rome, et, moi, je prends possession du Vatican. +Les amis dont je vous parlais se rallient alors, et +m'amènent chacun leur contingent: au bout d'un +mois, nous avons dans la campagne romaine une +armée que j'évalue à trente mille fantassins, quinze +mille cavaliers et quarante canons. Avec cette armée, +chevalier, je puis rentrer en France et y prendre une +décisive revanche... mais, à cette armée, il faut un +chef. Ce chef, je l'ai trouvé: c'est vous... Que dites-vous +de cela?</p> + +<p>—Je dis, madame, que tout est possible, répéta +Pardaillan, mais, cette fois, avec une si visible froideur +que Fausta se sentit mordue au coeur par un doute +effroyable.</p> + +<p>Elle demeura quelques instants plongée dans une +sombre rêverie. Puis, lentement, elle reprit:</p> + +<p>—Tout cet échafaudage est bâti sur un sentiment...</p> + +<p>«Nous y voici, attention!» songea Pardaillan.</p> + +<p>Fausta se leva. Elle tremblait légèrement. Elle était +pâle. Enfin, prenant une soudaine décision:</p> + +<p>—Chevalier, dit-elle, tout dépend de la réponse que +vous devez me faire. Cette réponse, je ne la veux pas +tout de suite. Revenez dans trois jours et je parlerai. +Si vous dites oui, mon triomphe et le vôtre sont +assurés. Si vous dites non, vous reprendrez le chemin +de la France, et nous serons à jamais séparés... oh! +taisez-vous, maintenant... trois jours... encore trois +jours de rêve...</p> + +<p>Elle allait se laisser entraîner. Elle se domina et, +plus froidement, ajouta:</p> + +<p>—J'ai besoin de ces trois jours pour prendre mes +dernières dispositions. Vous en avez besoin, vous, +pour réfléchir avant de vous engager... dans trois jours, +au moment de la nuit, chevalier... adieu!</p> + +<p>A ces mots, elle disparut derrière une tenture, et +Pardaillan vit entrer Myrthis, qui lui fit signe de la +suivre. Il obéit, étourdi de ce qu'il venait d'entendre. +Quelques minutes plus tard, il était dans la rue et +regagnait l'auberge du Franc-Parisien.</p> + +<p>«Que diable suis-je venu faire ici? murmura-t-il +quand il fut seul et enfermé dans sa chambre. +La tigresse est restée tigresse. J'aurais dû m'en douter... +Trois jours! Je ferais bien de les mettre à profit +pour prendre du champ... Bah! j'aurais l'air de +fuir!...»</p> + +<p>Cependant, Fausta s'était jetée sur un lit de repos, +et, la tête enfouie dans les coussins, livide de l'effort +qu'elle venait de faire pour se contenir, grondait:</p> + +<p>—Rien! Rien! Rien! Pas un battement, pas un +tressaillement!... Oh! oui, qu'il réfléchisse, car c'est +sa vie qui est en jeu! Qu'il réfléchisse et prenne +garde! Car, maintenant, c'est moi qui le tiens!...»</p> + +<p>Que se passa-t-il au Palais Riant pendant ces trois +journées? Quels préparatifs y furent faits? Quels +ordres donna Fausta?... Dans le courant du troisième +jour, d'étranges allées et venues se produisirent au +rez-de-chaussée. Le soir venu, les vingt serviteurs qui +étaient enfermés dans le palais, hommes ou femmes, +en sortirent comme d'un lieu pestiféré, et s'éloignèrent +en hâte. Dans le Palais Riant, il n'y eut que +Fausta et sa suivante Myrthis.</p> + +<p>La nuit venue, Pardaillan, selon sa promesse, se présenta +à la petite porte du passage, et fut introduit +par Myrthis. Seulement, cette fois, on lui fit monter +un escalier dérobé, et on le conduisit au premier +étage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLI</h3> + +<h3>FIN DU PALAIS RIANT</h3> + +<p>—Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de +Fausta, je vous dois une explication aussi franche +que celles que nous avons eues déjà à diverses reprises. +Je commence par vous dire ceci: demain matin, +je reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: +pendant ces trois jours, je me suis interrogé en toute +conscience à l'égard des offres que vous avez bien +voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis +répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait +semblé sur le pont de Blois, d'abord, et ensuite chez +ces pêcheurs de la Loire à qui vous fîtes un si magnifique +présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un bouleversement +s'était fait en vous, et qu'un rayon de +lumière avait enfin pénétré les ténèbres de cette âme +que je ne comprends pas. J'ai mal vu. J'ai mal pensé. +J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une influence +sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement +à la bonté, je pouvais éviter bien des malheurs +à vous-même et à d'autres. Non, je n'irai pas au château +de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte. Non, je +ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir +Rome sous votre pouvoir. Non, je ne serai pas le +chef de l'armée que vous comptez rassembler. Et, +les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de +ces gens qui se mettent à la tête de cinquante ou +soixante mille hommes pour piller, tuer, ravager, +incendier, traverser des contrées comme des météores +après le passage desquels il n'y a plus que +dévastation.</p> + +<p>—Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique +tel que le vôtre doit tenir en piètre estime. Ce +sont pourtant mes raisons. J'en ai d'autres. Et, si je +passe du général au simple, si j'envisage le fait d'armes +que vous me proposez, j'ai horreur de préparer +un guet-apens contre un vieillard qui ne gêne en rien +ma vie et ma liberté. Sa querelle avec vous ne me +regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger de Guise, je +l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit: «Défends-toi...» +Et Guise, madame, comme Maurevert, savait +tenir une épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, +pour quelle injure, pour quel attentat contre moi lui +voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à ajouter: +c'est que je partirai heureux si je sais que nous +nous séparons amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise +me vaut vôtre haine. Je ne serai jamais, moi, +votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la nasse +de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses, +et tout le reste, pour me souvenir seulement du pont +de Blois.</p> + +<p>Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait +à son front.</p> + +<p>Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas +un frémissement n'avait agité le marbre de ce front +pur, demeuré aussi serein que si elle eût entendu +quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement, +lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les +yeux, et, d'un geste nonchalant, frappa sur un timbre. +Myrthis apparut aussitôt.</p> + +<p>—Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.</p> + +<p>Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que +ses lèvres s'agitaient comme pour une réponse: un +regard, foudroyant de Fausta arrêta cette réponse, +prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur +le chevalier, puis elle s'éloigna.</p> + +<p>Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt +à tout événement. Une pensée rapide comme l'éclair +venait d'illuminer son cerveau, et il se disait que +Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans +aucun doute, il allait voir entrer une douzaine de +spadassins chargés de le dépêcher...</p> + +<p>Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit +lointain.</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais +basse et menaçante, quel est cet ordre que doit exécuter +votre servante?</p> + +<p>Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna +vers le chevalier un visage qu'il ne reconnut pas...</p> + +<p>Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une +femme peut avoir de splendide et d'affolant, de radieux +et de terrible, éclatait, flamboyait sur ce visage; +le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre, +tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la +lave du regard brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse +et hautaine, par une transformation effrayante +de soudaineté, devenait la plus impure et la plus +rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber +sa robe de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité +apparut aux yeux de Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu, +comme la sublime création de quelque Michel-Ange en +délire...</p> + +<p>Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur +étrange, rauque d'amour, haletante, brûlante...</p> + +<p>—Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... +Je t'aime, et tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la +Vierge qui portait dans son âme orgueilleuse le souverain +mépris de l'homme... je t'aime et je me donne +à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout +entière, et j'ai juré que, pour une heure, tu serais à +moi tout entier.</p> + +<p>Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...</p> + +<p>«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette +passion qui le pénétrait comme le plus subtil des +Poisons.</p> + +<p>Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant, +dans un sinistre éclair de sa raison, le chevalier +entrevit qu'il courait un effroyable danger... Mais, plus +étroitement, avec une sorte de rudesse farouche, elle +l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le +chevalier haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au +monde. L'amour, pour une minute, l'amour pareil +à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu ferait +éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de +vertige, s'empara de sa pensée, de son coeur, de son +âme et de son corps...</p> + +<p>«Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, +j'obtiens dans ma défaite la plus éclatante victoire... +écoute... Sais-tu ce que j'ai fait pour te posséder?...»</p> + +<p>—Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve +qui s'ouvre à mes yeux éblouis efface tous les +rêves...</p> + +<p>—Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, +ta mort dans le premier baiser de passion que la +vierge immaculée offre à un homme... Hier... oh! +écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la +salle de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... +Et, maintenant, ce palais brûle!... Myrthis +est sortie en fermant toutes les portes... conçois-tu?... +et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus +d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un +somptueux brasier d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... +Tu m'aimes?...</p> + +<p>—Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... +Soit!... Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, +c'est passer d'un rêve à des rêves inconnus...</p> + +<p>Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une +heure, peut-être... Pardaillan n'en eut pas conscience.</p> + +<p>Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui, +Pardaillan jeta des yeux hagards dans la chambre et +il vit qu'une acre fumée l'emplissait en pénétrant +par les fissures des portes. Il chercha Fausta près +de lui et, avec un rire étrange, murmura:</p> + +<p>—Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et +les flammes!... Ce sera une belle fin de ma vie tourmentée!...</p> + +<p>Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son +rire étouffé répondit un éclat de rire strident. Alors +la raison rentra à flots pressés dans son esprit et, +avec la raison, la terreur.</p> + +<p>Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les +sifflements de l'incendie, les craquements des poutres, +le grondement des rumeurs lointaines; et, dans le +palais même, sous ces bruits énormes, le silence de +toute créature vivante...</p> + +<p>La hideuse vérité se présenta à lui tout entière... +Il était enfermé avec Fausta dans le Palais Riant! +Et le palais brûlait!... Il était seul avec elle! Et ils +allaient mourir!...</p> + +<p>Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il +suffoquait, ce fut une pensée de pitié, une pensée +de pardon et et de dévouement qui se fit jour en +lui et éclata dans ce cri:</p> + +<p>—Fausta!... Fausta!...</p> + +<p>La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa +mort, qui le tuait, mais qui s'était donnée à lui!...</p> + +<p>Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et +tout à coup il la vit... Il la vit dans la fumée, au fond +d'une vapeur rousse et noire, pareille à un être de +mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit comme +dans un éloignement, avec des lignes imprécises, +un visage à peine deviné où flamboyaient les deux +diamants noirs, les deux diamants funèbres de ses +yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable, +enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant, +à demi aveuglé, et râla:</p> + +<p>—Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu +vivras!...</p> + +<p>Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair +de ses yeux, sortit la voix de Fausta, la voix calme, +glaciale, impérieuse, douce et rude, la voix souveraine:</p> + +<p>—Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu +meurs!... Vaincue tout à l'heure encore une dernière +fois, je prends ma revanche, et c'est mon baiser +d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à +l'acier!... Adieu, Pardaillan!...</p> + +<p>A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner, +se confondre avec la fumée, se fondre dans le nuage, +et sa voix elle-même s'affaiblissait... Au dernier mot, +elle disparut tout à fait.</p> + +<p>Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! +oui! Car la fumée le suffoquait, les flammes +rampaient sous la porte par laquelle il était rentré, +et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer +le séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan +marcha résolument vers les flammes. Au moment +où il allait atteindre la porte par où il avait pénétré +dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il +recula...</p> + +<p>Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise +rouge d'un escalier qui brûlait...</p> + +<p>A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes +après la disparition de Fausta, à cet instant où Pardaillan +comprenait qu'il allait sombrer, à cet instant +un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce +choc énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier +s'écroulait!...</p> + +<p>Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait +sa tête tourner et où le vertige de la mort s'emparait +de lui, tout à coup il respira plus facilement, +comme si un grand coup de vent eût dissipé la +fumée... et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme +de l'escalier écroulé, sur un pan de mur noirci, il +vit une fenêtre dont les vitraux venaient de sauter, +dont les châssis venaient de tomber en même temps +que l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il +calcula l'espace qui le séparait de cette fenêtre...</p> + +<p>Ce fut un instant d'horreur indescriptible.</p> + +<p>Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint +et recula jusqu'à la porte de fer... Et il s'élança!... +Il s'élança au moment où le jet des flammes montait +en se tordant en spirales pourpres...</p> + +<p>L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord +intérieur de la fenêtre...</p> + +<p>Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment? +par quelle prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement +tendus, par quel élan de folie admirablement +calculée?...</p> + +<p>Il était sur la fenêtre...</p> + +<p>Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme +grouillait, et ce fut, à ses yeux, dans cette tragique +seconde, le panorama sublime, exorbitant, mystérieux +et flamboyant de Rome, des clochers, des coupoles, +des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre +dans la nuit noire... En dedans, c'était la cage de +l'escalier, la fournaise, le palais qui flambait, les +torrents de fumée noire et rouge, les crépitements +les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les grondements +de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... +la fin, la destruction de ce qui avait été le +Palais Riant!...</p> + +<p>Pardaillan posa les pieds sur une large corniche +qui régnait le long des fenêtres à l'extérieur. Il respirait +à pleins poumons.</p> + +<p>Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le +vide, il avançait de côté... il allait... il s'écartait du +foyer central... de plus en plus, le sang-froid lui revenait... +il ne regardait pas le vide, il ne regardait rien. +Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche, +et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit +qu'il dominait le Tibre...</p> + +<p>—Je suis sauvé, murmura-t-il.</p> + +<p>Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais +Riant n'était pas encore atteinte par les flammes; +à la première fenêtre qu'il rencontra, Pardaillan fit +sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il descendit +en quelques bonds et se trouva dans une vaste +salle dallée dont la porte du fond donnait sur le +Tibre...</p> + +<p>Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il +abordait à une sorte de petit quai, et, un quart +d'heure après, il rentrait à l'hostellerie du Franc-Parisien: +tout le monde avait été voir l'incendie. +Pardaillan put se glisser jusqu'à sa chambre, sans +être vu...</p> + +<p>Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit +d'un sommeil de plomb.</p> + +<p>Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le +chevalier l'envoya lui procurer un pourpoint, une +rapière, un chapeau et lui demanda sa note. Le +Parisien s'acquitta des commissions et revint avec +une cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son +choix, tout en expliquant qu'il avait, dans la nuit, +perdu ces objets de nécessité en se défendant contre +une troupe de malandrins.</p> + +<p>—Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui +assistait au grand lever du chevalier.</p> + +<p>—Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et +trois livres que porte votre note. Et, maintenant, +voici un noble d'or pour que vous me racontiez l'incendie, +car vous contez à merveille.</p> + +<p>L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan +écouta très attentivement.</p> + +<p>—Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, +figurez-vous que ce palais qu'on croyait désert +depuis Lucrèce Borgia, était habité... et, qui plus +est, habité par une femme... une femme, monsieur, +sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui +était une façon de rebelle, en révolte ouverte contre +l'autorité de notre Saint-Père...</p> + +<p>—Vous dites «qui était»...</p> + +<p>—C'est que cette femme a péri dans les flammes +monsieur, à ce que tout le monde assure.</p> + +<p>Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte +continuait son élégante narration.</p> + +<p>Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle. +Ainsi, Fausta était morte!... Morte de cette mort +effrayante dans le brasier allumé par elle pour lui!...</p> + +<p>Il secoua la tête en murmurant:</p> + +<p>«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder +dans l'avenir!»</p> + +<p>Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même +le coup de l'étrier, un verre d'un certain vin de Bourgogne +qu'il gardait pour les grandes circonstances. +Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le +chemin du retour.</p> + +<p>Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où +Pardaillan s'éloignait de Rome, elle était enfermée et +gardée à vue dans une chambre du château Saint-Ange +avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir +mis le feu aux fascines accumulées au rez-de-chaussée, +était sortie en fermant les portes, selon les +instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu +sa maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche +que le feu ne pouvait que difficilement gagner. L'incendie +se déclara, et Myrthis se désespérait lorsque +la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...</p> + +<p>A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour +de la suivante, s'approchèrent vivement, enveloppèrent +les deux femmes, et l'un d'eux, passant sa +main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix +basse:</p> + +<p>—Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours +nous surveillons le palais. Au nom de Sa Sainteté, +madame, je vous arrête. Veuillez nous suivre sans +scandale, si vous voulez garder quelque chance de +vous entendre avec le Saint-Père.</p> + +<p>Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant +où l'incendie mettait l'effroyable splendeur +de son immense lueur de brasier... en même temps, +elle fut entraînée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII</h3> + +<h3>VENTRE SAINT-GRIS</h3> + +<p>Plus il s'éloignait de Rome, plus Pardaillan reprenait +cet esprit d'insouciance raisonnée qui le faisait +si fort dans la vie. Lorsqu'il rentra en France, la +scène du Palais Riant ne vivait plus en lui que +comme un rêve lointain. D'ailleurs, les étranges nouvelles +qu'il recueillait en route, à mesure qu'il avançait, +suffisaient à elles seules à donner un nouveau +cours à ses pensées.</p> + +<p>Il apprit que le vieux cardinal de Bourbon avait +été proclamé roi de France sous le nom de Charles X, +que Mayenne tenait Paris, qu'Henri III était aux +abois, que le roi de Navarre tenait la campagne vers +Saumur avec une forte armée, que Chartres, Le +Mans, Angers, Rouen, Evreux, Lisieux, Saint-Lô, Alençon +et d'autres villes étaient en état de révolte +armée contre le roi légitime: bref, le royaume était +à feu et à sang, et la grande bataille, la bataille +définitive, commençait pour savoir à qui serait ce +royaume.</p> + +<p>Vers le 20 juin, il était à Blois. Là, il apprit que +le roi, avec une armée bien réduite, campait entre +Tours et Amboise. Le lendemain, il se mit donc à +descendre la Loire et, au-delà d'Amboise, rencontra +un fort détachement de royalistes battant l'estrade. +A la tête de ce détachement, il reconnut Crillon à +son cimier et piqua vers lui. Le brave capitaine +poussa un cri de joie en revoyant le chevalier; il +confia sa troupe à l'un de ses officiers et proposa à +Pardaillan de le suivre au camp royal, ce qu'accepta +le chevalier.</p> + +<p>Il me paraît, capitaine, dit Pardaillan, que vous +n'êtes pas parfaitement heureux?</p> + +<p>—Si fait, mort diable, je suis heureux au contraire. +Nous commençons la campagne, il va y avoir des +coups à donner et à recevoir!</p> + +<p>—Alors, vous soupirez de joie?</p> + +<p>—Non, par la mortboeuf!</p> + +<p>—Alors, vous êtes amoureux? »</p> + +<p>Crillon souleva la visière de son casque et montra +au chevalier un visage tout couturé d'entailles.</p> + +<p>—Avec cette figure-là? fit-il en éclatant de rire. +Non, chevalier, je soupire parce que je vois les affaires +de mon pauvre Valois en fort vilaine posture. +Ah! si vous vouliez, chevalier...</p> + +<p>—Si je voulais quoi, capitaine?</p> + +<p>—Eh bien, dit Crillon, les hommes de haute bravoure +manquent autour du pauvre Valois que tout +abandonne. Chevalier, si vous vouliez entrer au service +du roi...</p> + +<p>—Merci, dit Pardaillan, de la bonne opinion que +vous avez de moi, mais je veux rester libre.</p> + +<p>—C'est votre dernier mot?...</p> + +<p>Pardaillan s'inclina. Crillon demeura tout soucieux.</p> + +<p>—Mais, reprit alors le chevalier, puisque tout le +royaume est soulevé contre Valois, puisque, avec +ses faibles ressources, il ne peut tenir tête à Mayenne, +je sais bien ce que je ferais à sa place. Je chercherais +des alliances. Henri de Béarn a une solide +armée...</p> + +<p>—Eh! pardieu! Valois ne le sait que trop, et ce +n'est pas l'envie qui lui manque de crier au secours. +Mais il a peur. Un refus du Béarnais serait une +telle honte!... Chevalier, savez-vous que j'ai pensé +à aller trouver moi-même le Béarnais? Mais s'il +me refuse... le refus atteindra le roi, car je suis +au roi!</p> + +<p>—J'irais, moi, si cela peut vous plaire. Vous +m'avez rendu service en me faisant accorder l'hospitalité +par Ruggieri: mon tour est venu.</p> + +<p>—Oh! vous êtes en avance, et je vous dois plus +que vous ne me devez, dit Crillon. Mais, enfin, si vous +consentiez...</p> + +<p>—Je m'en charge, dit Pardaillan avec fermeté. Les +propositions viendront du Béarnais à Valois...</p> + +<p>—Mortboeuf! Si vous faisiez une chose pareille!... +Le roi serait sauvé!...</p> + +<p>—Vous croyez? fit Pardaillan avec un étrange +sourire. J'y vais de ce pas. A une condition, pourtant: +c'est que vous n'en parlerez pas au roi. Je me charge +de mettre les deux Majestés en présence, voilà +tout.</p> + +<p>Dans la même journée, Pardaillan atteignit le camp +du Béarnais qui, n'ayant pu entrer dans Saumur, +s'était avancé dans la direction de Tours, +pour surveiller de plus près les événements. +Comme il approchait du camp, il vit deux officiers +subalternes à tenue toute râpée et rapiécée +qui, venant sans doute de pousser une reconnaissance, +regagnaient leurs tentes au pas de leurs +chevaux.</p> + +<p>L'un d'eux, surtout, paraissait plus minable; il +n'avait pas d'armure comme son compagnon; sa +jaquette était trouée aux coudes; le pourpoint était +usé aux épaules, sans doute par l'usage de la cuirasse; +il portait un haut-de-chausses de velours +feuille-morte, aussi usé que le reste du costume; +seulement, deux détails apparaissaient dans cet ensemble +et tranchaient sur le reste: ce cavalier portait, +en effet, sur les épaules, un grand manteau +écarlate, et, sur la tête, un chapeau gris à panache +blanc.</p> + +<p>L'autre cavalier portait sur la cuirasse une écharpe +blanche, mais n'avait pas de panache à son casque.</p> + +<p>Pardaillan s'était approché de ces deux officiers +dans l'intention de leur demander le moyen de pénétrer +dans le camp et de voir le roi de Béarn. Ils +continuaient leur chemin sans faire attention à lui +et causaient vivement entre eux avec cet accent pimenté +qui ferait reconnaître un Gascon au milieu +d'une armée.</p> + +<p>—Messieurs, dit le chevalier en mettant sa monture +à hauteur des deux hommes et en soulevant son chapeau, +je désirerais pénétrer dans le camp.</p> + +<p>Le cavalier au panache se retourna vers Pardaillan, +qui le reconnut alors...</p> + +<p>«Le roi de Béarn!» murmura-t-il en lui-même.</p> + +<p>Le futur Henri IV jeta sur Pardaillan un regard +plus rusé que profond.</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous entrer au camp? fit-il d'un +ton bref.</p> + +<p>—Pour voir Sa Majesté le roi de Navarre.</p> + +<p>—Et que lui voulez-vous, à Sa Majesté? fit le Béarnais +d'un ton narquois.</p> + +<p>—Lui faire une proposition qui l'intéresse seul.</p> + +<p>—De quelle part?</p> + +<p>—De ma part, monsieur, dit Pardaillan.</p> + +<p>Le roi de Navarre tressaillit et considéra le chevalier +avec plus d'attention. Sans doute cette physionomie +à la fois étincelante et calme lui produisit une +heureuse impression, car il reprit:</p> + +<p>—Venez donc. Et je vous présenterai au roi, monsieur?...</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan qui vous rend mille +grâces...</p> + +<p>Le Béarnais fit un signe de tête et se mit à marcher. +Pardaillan suivit. Au bout de dix minutes, le +roi s'arrêta devant une grande tente, mit pied à terre +et invita le chevalier à entrer avec lui.</p> + +<p>—Monsieur, dit le Béarnais lorsqu'ils furent seuls, +on ne parle pas ainsi au roi. Mais, si vous voulez +me dire quelle est la proposition que vous voulez +faire à Sa Majesté, je me charge de la lui transmettre.</p> + +<p>—Sire, répondit Pardaillan qui s'inclina avec cette +sorte de hautaine politesse qui n'était qu'à lui, je +vois que nous sommes seuls. Je crois me connaître +en courage. Je me permets donc, sire, de vous faire +mon compliment, car, enfin, je pouvais être animé +de mauvaises intentions...</p> + +<p>—Ainsi, vous m'avez reconnu?</p> + +<p>—A ce panache blanc auquel se rallient les braves +dans la bataille, oui, sire.</p> + +<p>Le roi eut un sourire, déposa le fameux chapeau +de feutre gris sur une mauvaise table, s'assit sur une +caisse, et reprit:</p> + +<p>—Et, maintenant que je n'ai plus le panache, me +reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Oui, sire, à la pauvreté de votre costume, à la +richesse des pensées que je lis dans vos yeux.</p> + +<p>—Ventre-Saint-Gris! fit le Béarnais, vous me plaisez +fort, monsieur de Pardaillan.</p> + +<p>—Sire, en 72, voilà de cela seize ans passés, j'ai +entendu votre illustre mère, Mme d'Albret, m'honorer +d'une bonne parole à peu près semblable à celle que +vous venez de prononcer.</p> + +<p>Le Béarnais se leva, plus ému qu'on n'eût pu l'attendre +de lui.</p> + +<p>—Ma mère, fit-il... l'an 1572... Pardaillan... attendez +donc... Oh! seriez-vous ce Pardaillan qui, un jour +d'émeute, sauva Mme d'Albret et qui...</p> + +<p>—Sire, dit Pardaillan en souriant à son tour, je +vois que vous m'avez reconnu aussi...</p> + +<p>—Touchez là, monsieur! dit le roi de Navarre +avec cette familiarité qui, plus tard, devait faire le +plus clair de sa popularité.</p> + +<p>Pardaillan serra dans la sienne la main que lui +tendait le roi de Navarre, qui se mit à crier:</p> + +<p>—Agrippa!... Holà!... Aubigné!...</p> + +<p>L'officier qui escortait le roi au moment où +Pardaillan les avait rencontrés apparut dans la +tente.</p> + +<p>—Agrippa, dit le Béarnais, fais-moi donc envoyer, +s'il te plaît, une bonne bouteille de saumurois, afin +que j'aie le plaisir de choquer mon verre contre celui +de Monsieur que voici, et qui est un ami à moi, un +ami de Madame ma mère...</p> + +<p>L'officier jeta un regard d'étonnement sur Pardaillan +et sortit. Bientôt, un soldat entra, déposa sur la +table une bouteille et deux verres, puis disparut. Le +Béarnais saisit lui-même la bouteille et, remplit les +deux verres.</p> + +<p>—Que pensez-vous, monsieur? demanda le roi.</p> + +<p>—Que, si Votre Majesté est coutumière de cette +simplicité royale, votre fortune est assurée, sire.</p> + +<p>—Il serait temps que je fisse fortune, ventre-saint-gris! +A votre santé, monsieur!</p> + +<p>—A la vôtre, sire! dit Pardaillan.</p> + +<p>—Fameux! dit le roi en claquant la langue, mais +nous avons mieux aux environs de Nérac.</p> + +<p>—J'en doute, sire, dit Pardaillan avec flegme; les +vins de votre Midi sont jaunes, épais, et de lourde +fumée au cerveau; ce petit Saumur tout pétillant et +mousseux est une merveille... le vrai vin de France, +sire!</p> + +<p>—Ah! oui... un vin français! fit le Béarnais avec +un sourire. Un vin qui ne sera jamais à moi!</p> + +<p>—Il ne tient qu'à vous, sire!</p> + +<p>—Et comment?... Voyons, vous êtes un hardi +compère, à tel point que vous pouvez vous vanter +d'avoir étonné le Béarnais. Parlez donc franchement. +Si loin qu'aille votre franchise, ajouta-t-il, l'ombre de +Jeanne d'Albret vous couvrirait. Ainsi donc, quelle est +cette proposition?</p> + +<p>—Sire, dit Pardaillan, je vous apporte la couronne +de France et le droit d'attacher à vos domaines les +vignobles de Saumur qui sont bien supérieurs à ceux +de Nérac.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIII</h3> + +<h3>DEUX DYNASTIES EN PRÉSENCE</h3> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur, dit le Béarnais lorsqu'il +fut un peu revenu de la stupeur que les derniers +mots de Pardaillan lui avaient causée.</p> + +<p>—Sire, dit Pardaillan, l'explication sera courte. +Vous avez une armée assez forte par le nombre et +par l'enthousiasme de vos soldats. Sûrement, ces officiers +et ces soldats déguenillés sont capables de se +faire tuer jusqu'au dernier à cause de votre panache +blanc. Mais ils ne sont pas capables de vous conquérir +le royaume de France, ou, l'ayant conquis, de vous le +garder.</p> + +<p>—Pourquoi, monsieur?...</p> + +<p>—Parce qu'une armée telle que la vôtre peut détruire +une armée, celle de Henri III, par exemple, +puis une autre armée, celle de M. de Mayenne, puis +d'autres armées encore. Mais, plus elle en détruira, +plus il y en aura à détruire. Si bien qu'à la fin il ne +vous restera plus de soldats, à moins que vous ne +détruisiez jusqu'au dernier paysan de France, et, alors, +sur quoi régnerez-vous?</p> + +<p>—Mais pourquoi? Pourquoi, monsieur?</p> + +<p>—Parce que vous vous heurtez à une passion, à la +plus terrible, à la plus irréductible des passions: la +passion religieuse.</p> + +<p>Le Béarnais poussa un soupir et baissa la tête.</p> + +<p>—Je crois, reprit Pardaillan, que Votre Majesté m'a +compris.</p> + +<p>—C'est d'une politique simple et large comme +toute politique de vérité. Jamais je ne régnerai en +France.</p> + +<p>—Si fait, sire, vous régnerez, mais à deux conditions. +La première: Henri de Valois représente en +France un principe. On pourra tuer le roi, mais le +principe a encore la vie dure. Même si on le découronne, +la parole du roi de France aura force de loi +pour une foule de seigneurs et de bourgeois disséminés +un peu partout sur la surface du royaume. Si +Henri III déclare que vous êtes apte à lui succéder, +s'il vous désigne, demain, sire, la moitié de la France +sera pour vous.</p> + +<p>—Monsieur, dit le Béarnais qui se leva et se promena +avec agitation, vous m'expliquez avec une aveuglante +clarté des choses que je me suis dites mille +fois avec des réticences. Mais enfin, pour que Valois +me désigne, que faudrait-il faire?</p> + +<p>—Profiter de sa situation embarrassée pour lui +offrir une aide spontanée: aller le trouver et lui +dire: «Mon frère, vous êtes malheureux, je viens à +votre secours; vous n'avez pas de soldats, je vous +amène les miens.»</p> + +<p>—Et vous croyez que le roi de France accueillerait +une telle ouverture? Monsieur, soyez franc. Oui ou +non, venez-vous de la part de Henri III?</p> + +<p>—Sire, dit Pardaillan, je viens de ma part, et c'est +bien assez. Mais je réponds que le roi de France vous +accueillera, et que, dans sa joie, il vous désignera +pour son successeur... et Henri III, sire, est bien +malade.</p> + +<p>—Oh! si j'en étais sûr, murmura le Béarnais.</p> + +<p>—Sire, je m'engage à vous accompagner jusqu'auprès +de Henri III. Si vos offres sont repoussées, je +consens à être passé par les armes!</p> + +<p>—Soit!... Eh bien, supposons la chose faite. Me +voici l'allié du roi de France. Il me désigne. Il meurt. +J'ai pour moi la moitié de la France, comme vous +disiez. Mais l'autre moitié! Devrai-je donc passer ma +vie à faire la guerre civile?</p> + +<p>—La guerre civile cessera quand l'autre moitié de +la France vous acceptera; et cette deuxième moitié +vous acceptera quand vous voudrez, fit tranquille +ment le chevalier.</p> + +<p>—Comment! comment! s'écria le Béarnais avec +impétuosité.</p> + +<p>—Sire, quand vous aurez été proclamé roi de +France, quand vous aurez la moitié de la France +pour vous, quand vous aurez bien constaté que la +guerre civile n'avance pas vos affaires, alors, sire, +vous vous ferez catholique.</p> + +<p>—Jamais! dit le Béarnais, avec plus de force apparente +que de conviction réelle: Renoncer à la religion +de mes pères!...</p> + +<p>—Pour assurer une couronne à vos enfants!</p> + +<p>—Capituler ainsi devant ces Parisiens!...</p> + +<p>—Eh! sire! Paris vaut bien une messe!</p> + +<p>—Ventre-saint-gris! fit le Béarnais en éclatant +de rire. Je répéterai le mot!...</p> + +<p>—Quand vous irez à Notre-Dame!...</p> + +<p>—Chut!... Ne parlons pas de cela... Parlons des +secours que je puis porter à Henri III. »</p> + +<p>«Bon! pensa Pardaillan. Il est déjà converti. Et +dire que le dernier garde d'écurie de ce roi se ferait +hacher menu plutôt que de renoncer à la religion de +ses pères, comme il disait!»</p> + +<p>—Monsieur, reprit le roi, vous êtes mon hôte pour +quelques jours. Je vais expédier M. d'Aubigné au +camp du roi de France.</p> + +<p>—Bon!... Il me garde prisonnier. Mais je m'en irai +si je veux... Oui, mais je veux voir la fin de la comédie. +Sire, ajouta tout haut Pardaillan, j'accepte l'hospitalité +que Votre Majesté veut bien m'offrir jusqu'au +moment où elle se sera entendue avec l'autre +Majesté...</p> + +<p>Une heure plus tard. Agrippa d'Aubigné partait pour +le camp de Henri III, porteur des propositions d'alliance +du Béarnais. Le lendemain soir, il était de +retour et apportait la réponse de Valois: le roi de +France donnait rendez-vous au roi de Navarre au +château de Plessy-lès-Tours.</p> + +<p>La nouvelle se répandit aussitôt dans le camp huguenot. +Le Béarnais prit immédiatement ses dispositions. +Il annonça qu'il partirait avec vingt officiers +et cent hommes d'armes. Le reste de l'armée suivrait +sans se hâter. Le roi, le lendemain, partit avec la +faible escorte qu'il avait indiquée, tandis que son +armée s'ébranlait lentement. Pardaillan trottait parmi +les officiers du roi. Le roi, parfois, l'appelait près de +lui et l'interrogeait.</p> + +<p>Lorsqu'on arriva devant le château de Plessis, on +vit que toute l'armée de Henri III était campée là.</p> + +<p>Henri III attendait dans le jardin, vêtu d'un magnifique +costume de satin blanc, portant au cou le grand +collier de l'ordre dont il était le fondateur, appuyant +sa main sur une poignée d'épée toute constellée de +diamants, et les épaules couvertes d'un court manteau +de soie cerise. Derrière lui, sur quinze ou vingt +rangs de profondeur, ses courtisans et ses officiers, +revêtus de leurs habits de cérémonie, lui formaient +un cadre d'une splendeur étrange. En arrière de cette +masse de costumes chatoyants, à gauche et à droite, +un double rang de hallebardiers en costume de cour, +majestueux et imposants, fermaient trois côtés +d'un grand carre dont un seul était ouvert. Enfin, +derrière les hallebardiers, trois régiments en tenue +de campagne: au fond, les arquebusiers; à droite +et à gauche, les pertuisaniers. Au milieu de +cette énorme mise en scène que contemplait la +foule, Henri III, seul dans un espace vide, attendait +immobile.</p> + +<p>Le Béarnais s'avança, suivi de son escorte de trois +hommes poussiéreux de la route qu'ils venaient de +faire. D'un geste, il arrêta ses trois compagnons, et +s'avança seul.</p> + +<p>Un silence de plomb s'abattit sur toute cette cour +et sur le peuple attentif, lorsque le Béarnais s'arrêta +à trois pas de Henri III, tout seul, avec son vieux +pourpoint usé, son chapeau gris orné d'une médaille, +ses bottes aux semelles éculées, aux éperons rouillés.</p> + +<p>Brusquement, le Béarnais ouvrit ses bras. Henri de +Valois, la poitrine oppressée, fit trois pas rapides et +s'y jeta en murmurant:</p> + +<p>—Mon frère! Ah! mon frère!... je suis bien malheureux!...</p> + +<p>A ce spectacle, un frémissement prolongé parcourut +les rangs de la cour et des soldats, gagna le peuple, +s'accentua comme le bruit des feuilles quand +vient le coup de vent, monta, gonfla et, soudain, tandis +que toutes les têtes se découvraient, éclata une +immense acclamation: «Vive le Roi!...» Et alors, à +ce cri qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps, +Henri III se mit à pleurer.</p> + +<p>—Eh! ventre-saint-gris! fit joyeusement le roi de +Navarre, prenez courage, mon frère! Avec l'aide de +mes montagnards, je vous ramènerai dans Paris, jusque +dans votre Louvre.</p> + +<p>L'alliance était consommée; cette alliance devait +conduire le Béarnais sur le trône et instaurer la +dynastie des Bourbons.</p> + +<p>Trois jours plus tard, les deux armées combinées +marchaient ensemble, repoussaient à Tours les troupes +de Mayenne, marchaient sur Paris, et établissaient +leurs quartiers depuis Saint-Cloud jusqu'à Vaugirard. +Paris, terrifié de ces succès foudroyants, allait succomber...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIV</h3> + +<h3>JACQUES CLÉMENT</h3> + +<p>Pardaillan avait suivi jusqu'à Saint-Cloud les alliés +en spectateur indépendant et curieux d'examiner +quelque temps le résultat d'une alliance qui était son +oeuvre.</p> + +<p>Mais c'est en vain que le Béarnais et Henri III le +firent chercher. Le Béarnais, par du Bartas, lui fit +offrir un poste dans son conseil intime. Et il le lui +offrit, dit du Bartas, comme au plus fin et au plus +loyal diplomate qu'il eût connu. Pardaillan se mit à +rire et répondit qu'il avait déjà assez de mal à se +conseiller lui-même. Henri III lui fit offrir par Crillon +une épée de maréchal dans ses armées. Mais Pardaillan +répondit qu'il prétendait se contenter de sa +bonne rapière.</p> + +<p>Le 2 août, après avoir dîné avec Crillon et du Bartas, +Pardaillan leur fit ses adieux en leur disant qu'il +partait pour un lointain pays. Les deux officiers le +pressèrent en vain de rester et, voyant qu'il était +inébranlable, le serrèrent dans leurs bras. Pardaillan +monta à cheval et, franchissant le pont de Saint-Cloud, +se dirigea vers Paris, sans savoir du reste +s'il y pourrait rentrer. D'ailleurs, sa pensée n'était +pas fixée. S'il parvenait à entrer dans Paris, il comptait +simplement se reposer deux ou trois mois à l'auberge +de la Devinière. Il était riche grâce à Marie +Touchet.</p> + +<p>Pardaillan, donc, s'en allait au pas de son cheval, +tout pensif, tantôt rêvant à son passé si rempli, et +tantôt a cet avenir qui se trouvait si vide.</p> + +<p>A ce moment, et comme le soleil déclinait à l'horizon, +son cheval fit tout à coup un écart. Jetant les +yeux autour de lui, il vit que, ce qui avait effrayé sa +bête c'était un homme qui venait de s'arrêter devant +lui et lui souriait. Cet homme portait le costume des +Jacobins. Pardaillan tressaillit en reconnaissait Jacques +Clément.</p> + +<p>—Où allez-vous ainsi, cher ami? s'écria Jacques +Clément d'une voix si claire, si sonore et joyeuse +que Pardaillan en fut stupéfait et songea:</p> + +<p>—Allons, il a renoncé! Je vais à paris, fit-il tout +haut. Jamais je ne vous ai vu un pareil sourire aux +lèvres. Vous êtes donc heureux?</p> + +<p>—Au-delà de toute expression, mon ami, mon cher +ami...</p> + +<p>—Ah! ah! fit le chevalier étourdi, et d'où venez-vous +ainsi?</p> + +<p>—De l'amour, dit Jacques Clément</p> + +<p>—Mort diable, à la bonne heure!... Et où allez-vous +de ce pas?</p> + +<p>—A la mort, dit Jacques Clément.</p> + +<p>Pardaillan demeura soudain glacé. Il regarda mieux +le moine. Et dans ses yeux brillants, il entrevit un +abîme. Sous cette coloration du visage, il vit la pâleur +spectrale d'un homme qui fait le sacrifice de +sa vie.</p> + +<p>—Mais, reprit Jacques Clément en clignant des yeux +d'un air malicieux, comment entrerez-vous à Paris? +Allons, laissez-moi vous rendre un tout petit service +Prenez cette médaille; avec cela, non seulement vous +pourrez franchir les portes, mais passer partout dans +Paris.</p> + +<p>Pardaillan prit la médaille. Il posa sa main sur +l'épaule du moine;</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit-il.</p> + +<p>—Taisez-vous! interrompit sourdement Jacques +Clément dont les yeux s'éteignirent soudain et devinrent +vitreux. Rien au monde, rien, entendez-vous, ne +peut m'empêcher d'aller où je vais!</p> + +<p>Pardaillan jeta un coup d'oeil sur le moine et, sur +ce visage enflammé, lut une si implacable résolution +qu'il comprit qu'en effet toute parole serait vaine. Il +fit donc en peu de mots ses adieux à Jacques Clément, +remonta sur son cheval et se mit en route vers Paris, +où ce fut en effet grâce à la médaille du moine qu'il +put entrer sans difficulté.</p> + +<p>Il faut savoir que le Parlement de Paris avait été +arrêté en masse un mois environ après la mort du +duc de Guise.</p> + +<p>Or, pendant les mois qui suivirent, les malheureux +conseillers, n'ayant plus d'espoir d'être mis +en liberté par le roi, passèrent leur temps a essayer +de correspondre avec lui. Mais ils étaient +étroitement surveillés. Enfin, à la fin de juillet, +un conseiller malade demanda un confesseur. Ce +confesseur fut un capucin que le conseiller sonda +adroitement. Le capucin avoua qu'il était au roi +dans l'âme. Le conseiller avoua alors qu'il n'était +pas malade, et demanda au confesseur s'il voulait +se charger de faire parvenir au roi un certain nombre +de lettres.</p> + +<p>Le capucin accepta avec enthousiasme, partit en +cachant les lettres sous son froc et... les porta tout +droit chez Mayenne où se tenait un conseil +auquel assistait la duchesse de Montpensier. Ceci +se passait le 31 juillet. Le duc de Mayenne +lut tout haut les lettres, et ajouta qu'il fallait les +brûler.</p> + +<p>—Il faut les envoyer à Valois! s'écria la duchesse +de Montpensier. Messieurs, je réponds que nous sommes +sauvés, que dans trois jours Paris ne sera plus +assiégé, et que demain nous pourrons prier le diable +pour l'âme d'Hérode!</p> + +<p>Dans la soirée même, Jacques Clément avait les +lettres. Marie de Montpensier resta avec lui +cette nuit-là et une partie de la journée du lendemain, +et sans doute elle employa activement +ces heures à développer un plan de meurtre que +le jeune moine finit par comprendre, car il se mit +en route...</p> + +<p>Ce sont ces lettres des conseillers toujours enfermés +à la Bastille que Jacques Clément portait à Saint-Cloud. +Mais il portait aussi le poignard que, sur le +coup de minuit, dans la chapelle des Jacobins, un +ange avait jeté à ses pieds.</p> + +<p>Arrivé à Saint-Cloud, le premier soin de Jacques +Clément fut de s'enquérir du roi. Le roi était à Meudon +ou le Béarnais avait établi son quartier Le +moine se fit montrer la maison qu'habitait Henri de +Valois. L'entrée en était gardée par cinquante hommes.</p> + +<p>Jacques Clément attendit non loin de cette porte +jusqu'à onze heures du soir, heure à laquelle il vit +déboucher dans la rue une nombreuse troupe de cavalerie +précédée et flanquée de porteurs de torches +Cette troupe s'avança au grand trot, dans un grand +bruit de sabots et d'armes... Jacques Clément vit tout +à coup le roi qui mettait pied à terre; sa figure fardée +lui apparut dans la lumière des torches, tandis +que les gens de l'escorte se rangeaient en demi-cercle +et rendaient les honneurs.</p> + +<p>Le moine, tout fiévreux, coucha cette nuit-là dans +une grange voisine.</p> + +<p>A l'aube, comme les trompettes sonnaient, comme +tout s'ébrouait et s'éveillait dans le vaste camp Jacques +Clément se leva. Il grelottait et claquait des +dents. Il s'aperçut alors que cette grange où il venait +de passer la nuit attenait à une auberge. Il entra dans +la salle de l'auberge, où une servante allumait le feu, +et se fit servir une bouteille dont il but la moitié. +Puis, ayant payé, il sortit et se mit à errer dans +Saint-Cloud.</p> + +<p>Vers neuf heures du matin, il se trouvait devant la +porte du logis royal. A chaque instant, des courriers +y arrivaient ou en sortaient. Jacques Clément demeura +une heure à considérer ces allées et venues, +ce mouvement qui se faisait autour de la maison. Il +marcha à la porte du logis.</p> + +<p>—Au large! cria la sentinelle en croisant sa pique.</p> + +<p>—Je veux voir le roi! cria Jacques.</p> + +<p>A ce moment, Henri III passait dans l'entrée de la +maison, d'une pièce à l'autre.</p> + +<p>—Que veut cet homme? demanda-t-il à un officier.</p> + +<p>—Je vais m'en enquérir, sire, répondit l'officier.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon digne père? demanda +l'officier en s'approchant de Jacques Clément.</p> + +<p>—Parler au roi, dit le moine d'une voix ferme.</p> + +<p>—On n'entre pas ainsi chez Sa Majesté.</p> + +<p>—Je viens de Paris, dit alors Jacques Clément; +au péril de ma vie, j'apporte au roi des lettres importantes.</p> + +<p>—Des lettres de Paris! Oh! c'est différent!... Donnez, +messire, donnez!...</p> + +<p>Jacques Clément tira de son froc un paquet de sept +ou huit lettres, en prit une au hasard et la tendit à +l'officier en lui disant:</p> + +<p>—Que le roi lise celle-ci. S'il trouve que cela en +vaille la peine, il m'appellera; mais je jure que c'est +moi seul qui lui remettrai les autres.</p> + +<p>L'officier, persuadé que le moine ne voulait +pas manquer une bonne occasion de récompense, +approuva d'un signe de tête et porta la lettre +à Henri III... Quelques minutes, Jacques Clément +demeura devant l'entrée, sous l'oeil des +gardes. L'officier reparut et lui fit signe... le moine +se redressa.</p> + +<p>Dans la pièce où on l'introduisit, il vit Henri III +assis dans un fauteuil et entouré d'une dizaine de +ses principaux officiers. Le roi jeta à peine un +coup d'oeil sur le moine, et, d'un ton nonchalant, +demanda:</p> + +<p>—Il paraît que vous avez d'autres lettres? Donnez.</p> + +<p>—Sire, fit Jacques Clément d'une voix contrainte, +basse et rauque, une voix qui fit frissonner les assistants, +sire, les lettres ne sont rien, ce que j'ai à vous +dire est tout.</p> + +<p>—Parlez donc... vous venez de Paris?... vous êtes +entré à la Bastille?</p> + +<p>—Sire, je ne puis parler que seul à seul avec Votre +Majesté. Ce que j'ai à dire est d'une importance mortelle...</p> + +<p>Henri III fit un geste. Les officiers hésitèrent. +Mais le roi, muet, répéta le geste; ils sortirent +Jacques Clément les suivit des yeux... la porte se +ferma.</p> + +<p>—Voici les lettres, sire, dit Jacques Clément qui +tendit un paquet.</p> + +<p>Le roi commença à décacheter et à lire la première +en disant:</p> + +<p>—Bien... très bien... Oh! mais c'est admirable... Et +vous, messire, qu'aviez-vous à ajouter?... Je vous...</p> + +<p>Un cri terrible jaillit de la gorge du roi, interrompant +sa phrase: il venait de voir un poignard dans +la main du moine, et le moine, le visage convulsé, +effrayant, se penchait sur lui en grondant:</p> + +<p>—Hérode! J'ai à te dire de par Dieu que ta dernière +heure est venue!...</p> + +<p>Au même instant, Henri III sentit comme un froid +le pénétrer au ventre. Il voulut se lever et retomba +en même temps, il s'aperçut qu'il était inondé de sang +et qu'il portait au bas-ventre un poignard enfoncé +jusqu'au manche; le moine n'avait fait qu'un geste +et s'était reculé, les bras croisés...</p> + +<p>Tout cela, depuis la remise des lettres, avait à peine +duré trente secondes, et déjà, au cri poussé par le +roi, la chambre se remplissait d'officiers et de gardes +qui saisissaient le moine.</p> + +<p>—Sire! demanda Crillon, qu'y a-t-il? Cet homme +vous a-J-il insulté?</p> + +<p>Alors tous virent ce qu'ils n'avaient pas aperçu +d'abord, le poignard enfoncé dans le ventre du roi +qui, d'une voix éteinte, murmura:</p> + +<p>—Ah! le méchant moine!... il m'a tué!...</p> + +<p>Dans le même moment, Jacques Clément tomba, +assommé par un coup de masse que lui porta un +garde: un autre lui déchargea son pistolet à bout +portant dans l'oreille, trois ou quatre, autres le lardèrent +de coups d'épée; en une minute, ce corps +ne fut plus qu'une plaie affreuse, et, tout pantelant +encore, fût traîné dehors, livré à la foule +énorme qui accourait, déchiqueté, démembré, réduit +en bouillie.</p> + +<p>Cependant, des courriers partaient dans toutes les +directions; une heure plus tard, le roi de Navarre +arrivait, ventre à terre, et sautait d'un bond dans la +chambre où Henri III, étendu sur un lit de camp, +était évanoui, tandis que deux chirurgiens pansaient +la blessure...</p> + +<p>Alors, un morne silence tomba sur le camp...</p> + +<p>Ce ne fut que dans la soirée que Henri III reprit +connaissance. Il déclara courageusement à tous +ceux qui l'entouraient que ce n'était rien, qu'il avait +la vie dure et qu'il en reviendrait. Puis, il ordonna +qu'on le laissât seul avec le roi de Navarre et qu'on +lui apportât de quoi écrire.</p> + +<p>—Sire, dit Henri d'une voix ferme...</p> + +<p>—Mon frère! interrompit le Béarnais en pleurant.</p> + +<p>—Sire!... écoutez-moi. Je vais mourir. J'ai une +heure de vie environ. C'est suffisant pour rédiger +l'acte qui vous désigne pour mon unique successeur +au trône de France!...</p> + +<p>Et, saisissant la plume, il ajouta avec un sourire:</p> + +<p>—Le roi va mourir... vive le roi!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLV</h3> + +<h3>LA BONNE HÔTESSE</h3> + +<p>Pardaillan, comme nous l'avons dit, était entré dans +Paris, et, grâce à la médaille que lui avait remise +Jacques Clément, avait pu circuler. Il put parvenir +jusqu'aux Deux-morts-qui-parlent, un cabaret qu'il +avait autrefois fréquenté, lorsqu'il était tenu par la +digne Catho. C'était une auberge de bas étage et très +mal famée. Ribaudes et coupe-jarrets, telle était sa +clientèle.</p> + +<p>Il demeura deux jours enfermé là, riant et plaisantant +avec les hôtes peu recommandables de l'endroit, +et réfléchissant parfois à ce qu'il allait devenir.</p> + +<p>Au fond, Pardaillan se sentait sollicité par deux +résolutions qui ne le satisfaisaient ni l'une ni l'autre; +la première, c'était d'accepter l'hospitalité qui lui +avait été offerte à Orléans par Charles d'Angoulême +et sa mère; la deuxième, c'était, comme il l'avait +promis à Huguette, et comme il y songeait lui-même, +d'aller se reposer à la Devinière. Il écarta promptement +la première solution. Et, quant à la deuxième, +il demeura en suspens.</p> + +<p>Le matin du troisième jour, Pardaillan sortit à +pied et s'en alla à la Devinière. Paris était en rumeur.</p> + +<p>Une joie énorme éclatait par les rues. On dansait, +on tirait des bombardes; les gens portaient des +écharpes vertes, couleur d'espérance, qui avaient été +distribuées par Mme de Nemours et sa fille, la duchesse +de Montpensier... Cette joie, ces écharpes vertes, +ces danses, ces clameurs, cette ivresse de tout un +peuple, c'était Paris qui portait le deuil de la dynastie +des Valois. Aux premiers cris qu'il entendit, Pardaillan +comprit que c'était fait. On vendait des placards +où était imprimé le portrait de Jacques Clément, +martyr et sauveur du peuple.</p> + +<p>—Pauvre malheureux! songea le chevalier, en voilà +un qui aura payé cher quelques baisers de la boiteuse... +oh! oh! que diable s'est-il passé à la Devinière?</p> + +<p>Il était arrivé rue Saint-Denis, devant le perron de +la fameuse auberge. La porte de la cuisine était murée. +Au lieu de la porte vitrée qui surmontait le +perron, c'était une belle porte en chêne plein, ornée +de clous. Le perron lui-même était modifié et enrichi +d'une belle rampe en fer forgé; l'enseigne avait disparu; +la maison repeinte, avec des fenêtres neuves, +tout avait un air bourgeois des plus cossus. Pardaillan +demeura dix minutes tout étourdi et quelque peu +chagrin.</p> + +<p>«La Devinière n'est plus! fit-il dans un soupir. +Voilà bien la gloire de ce monde!...»</p> + +<p>Il allait se retirer, tout triste, lorsque, sur le côté +gauche de la belle porte en chêne, il remarqua une +plaque de marbre sur laquelle était gravée une inscription. +Il s'approcha curieusement et lut ces mots:</p> + +<p> LOGIS PARDAILLAN</p> + +<p>—Logis Pardaillan! répéta le chevalier avec stupeur. +Ah ça! j'ai un logis à Paris, moi? Et je n'en +savais rien!</p> + +<p>Il escalada le perron et heurta le marteau. Une +accorte servante ouvrit aussitôt, l'examina un instant +et le pria d'entrer.</p> + +<p>Et il entra dans la grande salle où une nouvelle +surprise le fit cligner des yeux: en effet, si l'auberge +n'était plus auberge à l'extérieur, elle l'était encore +et plus que jamais à l'intérieur: rien n'était changé +à la grande salle. C'étaient les mêmes tables en chêne +noirci par le temps, les mêmes chaises à dossiers +sculptés, les mêmes cuivres accrochés et reluisant +comme de l'or; et, au fond, la même cuisine, avec +le même âtre où flambait un bon feu; Pipeau, le vieux +chien Pipeau, se roulait à ses pieds et se lamentait +de joie, et Huguette, la bonne hôtesse, apparaissait, +souriante, les bras nus, l'accueillait en bonne hôtesse +en lui disant:</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, c'est donc vous?... +Vite, Margot, une bonne omelette pour M. le chevalier +qui doit avoir faim; vite, Gillette, à la cave, car +M. le chevalier doit avoir soif...</p> + +<p>Et Huguette s'avançait, les mains tendues, vers +Pardaillan, qui l'embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>—Voyons, chère amie, dit alors le chevalier, je n'ai +pas faim et je ne mangerai pas votre omelette; je +n'ai pas soif et je ne boirai pas votre vin; mais je +suis affamé, assoiffé de curiosité, expliquez-moi donc...</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, fit Huguette en souriant.</p> + +<p>Et, tout à coup, elle rougit, puis elle pâlit, son +sourire devint triste et inquiet; et ce fut d'une voix +plus tremblante qu'elle ajouta;</p> + +<p>—Voyons, que voulez-vous savoir?</p> + +<p>—Vous avez donc fermé la Devinière?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, monseigneur... J'ai acquis une +honnête aisance, et j'ai pensé... cette idée-là m'est +venue un soir, au coin du feu, en regardant Pipeau... +j'ai pensé que je ne voulais, plus être l'hôtesse dont +le logis est ouvert à tout venant. Mais, si la Devinière +n'existe plus pour personne au monde, j'ai voulu +qu'elle existât toujours et que toujours, moi vivante, +elle fût le bon gîte pour quelqu'un qui m'a promis +de venir s'y reposer... Monsieur le chevalier, ajouta-t-elle +en relevant la tête et en fixant sur lui ses beaux +yeux humides de larmes, la Devinière n'est plus l'auberge +de la rue Saint-Denis, elle est la bonne auberge +réservée à vous seul, elle est... le logis de Pardaillan...</p> + +<p>Que voulez-vous, lecteur? Cette fidélité, cette constance +d'une si jolie naïveté, cette touchante délicatesse, +cette idée adorable de fermer l'auberge et d'en +faire tout de même une auberge réservée à lui seul... +et puis l'hôtesse était charmante... et puis Pipeau le +sollicitait de ses jappements plaintifs et joyeux... et +puis ce coin lui faisait revivre au coeur toute la poésie +de sa jeunesse... bref, mon cher lecteur, Pardaillan +ouvrit ses bras. Huguette s'y jeta toute tremblante +et pleura longtemps.</p> + +<p>Un mois plus tard eut lieu le mariage d'Huguette, +la bonne hôtesse, avec le chevalier de Pardaillan. Et +Huguette fut glorieuse, et heureuse, et fière et extasiée +d'avoir un tel mari, c'est ce qu'il est à peine +besoin d'affirmer. Quant à Pardaillan, il fut assez +généreux pour se montrer plus heureux encore que +Huguette. Il avait accroché sa rapière dans sa chambre, +et ce n'est que lorsqu'il était seul qu'un soupir +lui échappait parfois, et alors il s'interrogeait, il était +bien forcé de s'avouer que ce bonheur paisible ennuyait +un peu le chevalier errant, l'aventurier, le +chercheur d'inconnu qu'il n'avait cessé d'être...</p> + +<p>Au mois de décembre suivant. Pipeau mourut d'ans +et de félicité. Il mourut des suites d'une indigestion, +ayant un soir dévoré une dinde que, fidèle à ses +vieux instincts de maraudeur, il avait volée dans un +placard...</p> + +<p>La pauvre Huguette ne devait pas jouir longtemps +du bonheur qu'elle s'était créé par sa gentillesse et +sa gracieuse constance. A peu près à l'époque où +mourut Pipeau, elle gagna un refroidissement et déclina +rapidement. Pardaillan s'installa à son chevet +et soigna la bonne hôtesse, non pas même comme un +bon mari ou un bon frère, mais comme un amant +passionné.</p> + +<p>Si bien qu'Huguette eut une agonie merveilleuse de +bonheur. Malgré tout, elle avait jusque-là douté de +l'amour du chevalier. En le voyant si désespéré, si +empressé aux mille soins de sa maladie, toujours là, +toujours s'ingéniant à la consoler, à la faire rire, à +lui prouver qu'elle vivrait et serait heureuse, elle ne +douta plus et, dès lors, elle fut en effet parfaitement +heureuse.</p> + +<p>—Ah! cher ami, murmurait-elle parfois, que ne puis-je +mourir cent fois pour avoir cent agonies pareilles!...</p> + +<p>Elle mourut pourtant, la bonne hôtesse!... Elle +mourut, souriante, le visage extasié de bonheur et +d'amour, elle mourut dans un baiser que son cher, +son grand ami, comme elle disait, imprima sur sa +bouche, à l'instant suprême.</p> + +<p>Le chevalier ferma pieusement ces yeux qui tant +de fois lui avaient souri. Il pleura pendant des jours +et des jours. Un mois après la mort d'Huguette, Pardaillan +ouvrit le testament qu'avait laissé la bonne +hôtesse.</p> + +<p>—Je laisse mes biens, meubles et immeubles, à mon +bien cher époux le chevalier de Pardaillan...</p> + +<p>C'est par ces mots que commençait le testament. +Suivait rémunération desdits biens, meubles et immeubles, +dont le total faisait la somme ronde de +deux cent vingt mille livres.</p> + +<p>Pardaillan parcourut alors ce qui avait été l'auberge +de la Devinière et assembla quelques menus souvenirs, +notamment un petit portrait d'Huguette, qu'il +fit enfermer dans un médaillon d'or. Puis, il se rendit +chez le premier tabellion, lui montra le testament +et lui déclara qu'à son tour il faisait don desdits +biens, meubles et immeubles, aux pauvres du quartier +Saint-Denis.</p> + +<p>L'auberge de la Devinière fut donc transformée en +un hospice pour vieillards et indigents. Pardaillan +avait stipulé que la grande salle et la cuisine demeureraient +intactes et qu'une partie des rentes serait +affectée à la confection quotidienne d'une bonne +soupe qui serait distribuée gratuitement aux misérables +sans feu ni lieu.</p> + +<p>Ayant ainsi arrangé son affaire, Pardaillan monta +à cheval et sortit de Paris.</p> + +<p>C'était par une soirée de février; un petit vent +piquant lui égratignait le visage; il trottait sur la +route, et les sabots de son cheval résonnaient sur la +terre durcie par la gelée.</p> + +<p>Où allait-il?...</p> + +<p>Il ne savait pas... il allait, voilà tout!...</p> + +<p>Quelquefois, il murmurait ce mot qui semblait +contenir toute sa pensée et résumer son passé, son +présent, son avenir... un mot qu'il prononçait sans +amertume, avec une sorte de joie et de fierté:</p> + +<p>«SEUL!...»</p> + +<p>Le soleil se coucha. Le soir tomba. Le paysage était +mélancolique et brumeux. L'espace s'étendait devant +lui... Pardaillan s'enfonça vers les lointains horizons. +Peu à peu, sa silhouette s'effaça au fond de l'inconnu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVI</h3> + +<p>En ce même mois de février, il se passa à Rome un +événement que nous devons signaler. Au château +Saint-Ange, dans une chambre pauvrement meublée, +sur un lit étroit, une femme était couchée. Ses yeux +de mystère songeurs et fixes, les yeux de cette femme +à la tête sculpturale, à l'opulente chevelure noire +dénouée sur les épaules de marbre, les yeux de cette +femme aux attitudes de force et de grandeur, même +dans cette heure où elle gisait, abattue par la nature, +elle qui avait rêvé le triomphe sur l'humanité, ses +yeux de diamants funèbres s'attachaient, graves, profonds, +sur un enfant qui dormait près d'elle, un enfant, +un tout petit être solide, musclé, aux poings +énergiquement fermés. Une servante, penchée sur le +lit, regardait.</p> + +<p>Cette chambre était une prison. Cette servante, +c'était Myrthis. La femme couchée, c'était Fausta. +L'enfant, c'était le fils de Fausta et de Pardaillan.</p> + +<p>Fausta, arrêtée par les sbires de Sixte dans la nuit +de l'incendie du Palais Riant, avait été enfermée au +château Saint-Ange où, pour unique faveur, on lui +avait accordé de garder Myrthis près d'elle.</p> + +<p>Sixte rassembla un concile secret qui eut à juger +la rebelle. Plus de deux cents questions furent posées +à ce tribunal exceptionnel. A toutes les questions, il +fut répondu à l'unanimité que Fausta était coupable. +En conséquence, au mois d'août 1589, elle fut condamnée +à être décapitée, puis brûlée et ses cendres jetées +au vent. Ce fut le 15 août que cette sentence fut communiquée +à Fausta, dans la chambre où elle était +détenue prisonnière. Elle l'écouta sans un frémissement. +L'exécution devait avoir lieu le lendemain +matin.</p> + +<p>Quand les juges se furent retirés, Myrthis s'agenouilla +en sanglotant aux pieds de sa maîtresse et +murmura:</p> + +<p>—Quel horrible supplice! ô maîtresse, est-il possible!...</p> + +<p>Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein +un médaillon d'or qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur +à Myrthis.</p> + +<p>—Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas suppliciée; +ils n'auront que mon cadavre; vois-tu ces grains? Un +suffit pour endormir, et on dort plusieurs jours; deux +endorment aussi, mais on ne se réveille plus; trois +foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide +éclair, et on meurt sans souffrance.</p> + +<p>—Maîtresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne +serait plus qu'une agonie; il y a trois grains pour +vous et trois pour votre fidèle servante.</p> + +<p>—Soit, dit simplement Fausta. Apprête-toi donc à +mourir comme je vais mourir moi-même.</p> + +<p>Fausta versa les trois grains de poison dans une +coupe et trois dans une autre coupe. Myrthis s'apprêta +à verser un peu d'eau dans les coupes... A ce +moment, Fausta devint affreusement pâle, un tressaillement +prolongé la secoua jusqu'au fond de son +être, elle porta les mains à ses flancs, et un cri +rauque, un cri où il y avait de l'angoisse, de la terreur, +de l'étonnement, de l'horreur, jaillit de ses +lèvres blanches...</p> + +<p>—Arrête! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de +mourir encore!...</p> + +<p>Les six grains de poison furent remis dans le médaillon +d'or que Fausta cacha dans son sein.</p> + +<p>Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, écouter en +elle-même, et, doucement, de ses mains, elle caressait +ses flancs; et son visage exprimait tantôt un étonnement +infini, tantôt un sombre désespoir, et tantôt une +sorte de ravissement...</p> + +<p>Le matin, des pas nombreux s'approchèrent de la +porte, et Myrthis, ignorant ce qui se passait dans +l'être de Fausta, se reprit à pleurer, car on venait +chercher sa maîtresse pour la conduire au supplice. +C'étaient les juges, en effet, les juges et les gardes et +le bourreau. L'un des juges déplia un parchemin et +fit une nouvelle lecture de la sentence. Alors, le bourreau +s'avança pour se saisir de Fausta et l'entraîner. +Mais elle l'écarta d'un geste, et, sereine, glaciale, +orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours été, elle +prononça:</p> + +<p>—Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir +ton office. Juges, vous ne pouvez me tuer encore... +Parce que vous ne pouvez tuer deux vies, n'en ayant +condamné qu'une, parce que mes flancs portent une +vie nouvelle qui échappe à votre justice, parce que +je ne suis plus la vierge, parce que je vais être +mère!...</p> + +<p>Les juges s'inclinèrent et sortirent. C'était en effet +une loi sacrée, dominant toutes les lois dans tous les +pays d'Europe, qu'une femme enceinte ne pût être +exécutée... Sixte-Quint obtint du tribunal qui avait +condamné la rebelle qu'il ne lui fût pas fait grâce +de la vie, mais qu'il fût sursis à l'exécution jusqu'à +la naissance de l'enfant. Cette sentence nouvelle fut +communiquée à Fausta vers la fin de septembre: elle +l'accueillit en souriant...</p> + +<p>Il y avait trois jours que l'enfant était né. Tout, +dans ce petit être, dénonçait une étrange vigueur, un +furieux appétit de la vie; il fermait les poings, se +raidissait, criait comme d'autres enfants à trois mois;</p> + +<p>Fausta fit signe de la tête que c'était bien, jeta un +coup d'oeil sur le verre de poison qui était sur une +petite table à portée de sa main, et alors, pour la +première fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant +s'éveilla et ses yeux clignotants parurent regarder... +et alors Fausta lui parla:</p> + +<p>—Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?... +Te dresseras-tu un jour devant ton père?... Seras-tu +le vengeur de ta mère?... Fils de Fausta et de Pardaillan, +puisses-tu avoir le coeur cuirassé d'un triple +airain! Puisse ton âme inaccessible ignorer à jamais +la pitié, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage! +Puisses-tu passer dans la vie comme un +brûlant météore que pousse la fatalité! Adieu, fils +de Pardaillan!</p> + +<p>En même temps, elle saisit la coupe de poison, la +vida d'un trait, la rejeta, et, violemment, dans le +spasme suprême de la mort, imprima son baiser +comme une morsure indélébile sur le front de +l'enfant...</p> + +<p>Et elle retomba sur l'oreiller... elle était morte.</p> + +<p>Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de +deux êtres de force et de vie intense, aussi formidables +l'un que l'autre, mais l'un, type de chevalerie, +synthèse de générosité; l'autre, type d'ambition, synthèse +d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit +de deux figures si dissemblables, l'enfant qui trouvait +l'effroyable imprécation d'une Fausta au seuil de la +vie, qui héritait peut-être l'incalculable force de, mal +qui résidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait +peut-être l'âme magnanime de Pardaillan?...</p> + + + +<p>TABLE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> I.—La flagellation de Jésus</p> +<p> II.—Henri III</p> +<p> III.—Henri III (suite)</p> +<p> IV.—Pardaillan et Fausta</p> +<p> V.—L'auberge du Chant-du-Coq</p> +<p> VI.—La vie de Cocagne</p> +<p> VIL.—Marie de Montpensier</p> +<p> VIII.—Le calvaire de Montmartre</p> +<p> IX.—La parole de Maurevert</p> +<p> X.—Le cardinal</p> +<p> XI.—La mère</p> +<p> XII.—La fille</p> +<p> XIII.—Fin de la vie de Cocagne</p> +<p> XIV.—Monsieur Peretti</p> +<p> XV.—Le 21 octobre 1588</p> +<p> XVI.—Devant l'abbaye</p> +<p> XVII.—La reconnaissance de Fausta</p> +<p> XVIII.—Maurevert</p> +<p> XIX.—L'échauffourée de la Cité</p> +<p> XX.—Où Fausta se contente d'une couronne</p> +<p> XXI.—La lettre</p> +<p> XXII.—La route de Dunkerque</p> +<p> XXIII.—Blois</p> +<p> XXIV.—Réconciliation</p> +<p> XXV.—Catherine reçoit la lettre</p> +<p> XXVI.—Pardaillan au couvent</p> +<p> XXVII.—Mourir ou tuer?</p> +<p> XXVIII.—Les fossés du château</p> +<p> XXIX.—Les clefs du château</p> +<p> XXX.—Aux approches de Noël</p> +<p> XXXI.—Aux approches de Noël (suite)</p> +<p> XXXII.—Aux approches de Noël (fin)</p> +<p> XXXIII.—Duchesse de Guise</p> +<p> XXXIV.—L'effondrement</p> +<p> XXXV.—Le dernier geste de Fausta</p> +<p> XXXVI.—La poursuite</p> +<p> XXXVII.—La forêt de Marchenoir</p> +<p> XXXVIII.—Un spectre qui s'évanouit</p> +<p> XXXIX.—Les frais de route de Pardaillan</p> +<p> XL.—Le palais Riant</p> +<p> XLI.—Fin du palais Riant</p> +<p> XLII.—Ventre saint-gris</p> +<p> XLIII.—Deux dynasties en présence</p> +<p> XLIV.—Jacques Clément</p> +<p> XLV.—La bonne hôtesse</p> +<p> XLVI.—</p> + </div> </div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue +by Michel Zévaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 04, *** + +***** This file should be named 13523-h.htm or 13523-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/5/2/13523/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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