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+Project Gutenberg's Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: September 25, 2004 [EBook #13523]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 04, ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+Tome 04
+
+Fausta vaincue
+
+
+
+I
+
+LA FLAGELLATION DE JÉSUS
+
+Une foule immense était rassemblée sur la Grève; elle allait assister au
+départ de la grande procession organisée pour porter au roi Henri III
+les doléances de la bonne ville de Paris.
+
+Pour la grande majorité des Parisiens, il s'agissait de réconcilier le
+roi avec sa capitale.
+
+Pour une autre catégorie, moins nombreuse et initiée à certains projets
+de Mgr de Guise, il s'agissait d'imposer à Henri III une terreur
+salutaire et d'obtenir de lui, moyennant la soumission de Paris et son
+repentir de la journée des Barricades, une guerre à outrance contre les
+huguenots, c'est-à-dire leur extermination.
+
+Pour une troisième catégorie, il s'agissait de s'emparer du roi et de le
+déposer après l'avoir préalablement tondu.
+
+Enfin, pour une quatrième catégorie, réduite à une douzaine d'initiés,
+il s'agissait de tuer Henri III.
+
+Non seulement la Grève était noire de monde, mais encore les rues
+avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la pertuisane d'une main, un
+cierge de l'autre, se disposaient à processionner jusqu'à Chartres.
+
+Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs d'un pareil exode,
+devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait
+disposé trois gîtes d'étape le long du chemin, et qu'à chacun de ces
+gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents moutons pour nourrir le
+peuple en marche.
+
+Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches des paroisses
+de Paris se mirent à carillonner. Sur la place de Grève vinrent
+se ranger, successivement, les délégués de l'Hôtel de Ville, les
+représentants des diverses églises, puis les confréries, les théories de
+moines tels que feuillants, capucins, et enfin les Pénitents blancs.
+
+Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses, on vit dans
+cette procession des choses magnifiques. D'abord les douze apôtres en
+personne, revêtus d'habillements tels qu'on en portait du temps de
+Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant les instruments de
+supplice de Jésus-Christ.
+
+En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par Henri de Bouchage,
+duc de Joyeuse, lequel avait pris l'habit de capucin sous le nom de
+frère Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis
+rentrer encore en religion.
+
+Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on voudra, portait sur ses
+épaules une croix qui, par bonheur, était en carton; sur sa tête, une
+couronne d'épines également en carton peint, et autour du cou, par un
+bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.
+
+Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux grands gaillards qui
+le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait
+dans la foule des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou
+feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme
+plus bizarre encore (mais on n'y regardait pas de si près), les deux
+flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s'écriaient:
+
+--C'est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur Jésus!
+
+--Mort aux parpaillots! reprenait la foule.
+
+A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère Ange, ou duc de Joyeuse,
+marchaient, côte à côte, quatre pénitents qui, se tenant par le bras,
+tête baissée, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs
+énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. Peu à peu, le
+désordre s'étant mis dans les rangs de la procession, ces quatre
+pénitents finirent par se trouver derrière Jésus au moment où celui-ci,
+d'une voix retentissante, criait:
+
+«Mes frères, mort aux huguenots qui m'ont flagellé!...»
+
+Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, ayant essuyé la sueur
+qui coulait de son front, continua:
+
+--Puisque nous allons voir Hérode...
+
+--Le roi! interrompit une voix impérieuse. Dites: le roi, messire,
+puisque Paris se réconcilie avec Sa Majesté!
+
+--C'est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jésus-Christ. Donc, mes
+frères, puisque nous allons voir le roi, nous devons avant tout obtenir
+qu'il renvoie ses Ordinaires!...
+
+--Très juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!
+
+--A mort! A mort! reprit la foule des pénitents.
+
+La procession s'étendait sur une longueur d'une bonne lieue. Bien en
+avant de ce troupeau. Guise, Mayenne et leur frères, à cheval, entourés
+d'une cinquantaine de gentilshommes bien armés, s'entretenaient à voix
+basse de choses mystérieuses.
+
+Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés, ils causaient entre
+eux sans précautions.
+
+--Dis donc, Chalabre, disait l'un, as-tu entendu frère Ange?
+
+--J'ai envie de frotter un peu les côtes de messire Jésus!
+
+--Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes?... Ta blessure?
+
+--Eh! le coup fut bien appliqué. Le cher duc n'y va pas de main morte
+quand il frappe. J'ai cru que j'étais mort. N'importe, je veux que Guise
+reçoive de ma main le même coup qu'il m'a porté!...
+
+--Tu es ingrat, Loignes! dit Montsery. Comment serions-nous sortis de
+Paris s'il n'avait eu l'idée d'aller en procession voir notre sire?...
+
+--Oui, fit sourdement Loignes. Il va à Chartres pour demander nos têtes
+au roi!
+
+--Et les offrir ensuite à Bussi-Leclerc et à Joyeuse! continua
+Sainte-Maline.
+
+--Messieurs, dit Chalabre, Joyeuse a crié tout à l'heure: «Mort aux
+Ordinaires!» Bussi-Leclerc a crié: «Mort aux Quarante-Cinq!...» Joyeuse
+est un misérable fou et ne vaut pas son coup de poignard. Quant à
+Leclerc, il n'arrivera pas à Chartres. Est-ce dit?...
+
+--C'est dit! reprirent les trois autres.
+
+Laissant les quatre spadassins--quatre des Ordinaires d'Henri III--à
+leurs projets de vengeance et de meurtre, nous suivrons la fantastique
+procession en marche sur Chartres, et nous rejoindrons une litière
+fermée qui vient à quelques centaines de toises derrière la colonne.
+
+Cette litière était entourée par une dizaine de cavaliers; dedans se
+trouvaient deux femmes: Fausta et Marie de Montpensier.
+
+--L'homme? demanda Fausta au moment où nous rejoignons la litière.
+
+--Confondu dans la foule des pénitents, il chemine en silence.
+
+--Vous êtes bien sûre que ce moine se trouve dans la procession?
+insistait Fausta.
+
+--Je l'ai vu, répondit la duchesse, vu de mes yeux.
+
+--Pardaillan m'avait dit vrai, soupira Fausta, Jacques Clément, libre,
+marche à sa destinée. Allons! Valois est condamné. Rien ne peut le
+sauver maintenant...
+
+--Que dites-vous, ma belle souveraine? Il me semble que vous avez
+prononcé un nom... celui du sire de Pardaillan...
+
+--Oui! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.
+
+--C'est que, ce nom, mon frère et ses gentilshommes le prononcent bien
+souvent depuis trois ou quatre jours...
+
+--Eh bien, si vous voulez que votre frère ne prononce plus ce nom...
+
+--Moi? Cela m'est égal! fit Marie en riant.
+
+--Oui, cela vous est égal, à vous. Mais il est nécessaire que le duc de
+Guise ait l'esprit libre pour ce qui va être entrepris. Et, pour qu'il
+ait l'esprit libre...
+
+--Eh bien? demanda Marie.
+
+--Dites-lui, faites-lui savoir, dès que nous serons entrés dans
+Chartres, que Pardaillan est mort!... Et, afin qu'il n'ait point de
+doute, dites-lui que c'est moi qui l'ai tué...
+
+Ayant ainsi parlé, Fausta baissa la tête et ferma les yeux comme pour
+indiquer qu'elle voulait se renfermer dans ses pensées. Et ces pensées
+devaient être funèbres, car son visage, dans son immobilité, semblait
+refléter la mort...
+
+Nos personnages sont donc ainsi disposés: en tête de ce long serpent de
+foule qui se déroule sur la route, un groupe de cavaliers: Guise,
+ses frères, ses gentilshommes. Près de lui, Maineville insoucieux
+et Maurevert inquiet. Quant à Bussi-Leclerc, il s'intéresse à la
+procession, sans doute, car il en parcourt les rangs, et on le voit
+tantôt sur un point, tantôt sûr un autre.
+
+Puis, derrière cette bande de seigneurs, à une certaine distance,
+commence la procession.
+
+Puis, presque à la queue de la colonne, un moine marche seul, le
+capuchon sur la figure, et ses mains serrent contre sa poitrine une
+dague solide: c'est Jacques Clément.
+
+Enfin, très en arrière, c'était la litière de Fausta.
+
+Le troisième jour de marche, la procession se reposa dans le village de
+Latrape, l'un des gîtes d'étape organisés par le sieur Crucé, maréchal
+des logis de cet exode. Les pénitents y étaient arrivés vers quatre
+heures, et aussitôt s'étaient mis à table, c'est-à-dire qu'ils avaient
+envahi une immense prairie où ils s'étaient assis dans l'herbe.
+
+Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs logis dans les
+meilleures maisons du village.
+
+Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient, empressés
+à faire bon accueil aux pénitents. Ces braves gens avaient fait cuire
+d'innombrables fournées de pain, mis en perce une trentaine de tonneaux
+de cidre et de vin, et allumé de grands feux dans la prairie. Devant
+ces feux rôtissaient des moutons entiers, des quartiers de boeuf et de
+cochon.
+
+Après cette énorme ripaille, chacun s'enveloppa de son manteau et
+chercha un coin pour dormir. Dix heures sonnèrent au petit clocher du
+village.
+
+A ce moment, dans l'avant-dernière maison en allant vers Chartres, deux
+hommes dormaient côte à côte, étendus sur des bottes de paille de la
+grange.
+
+Ou du moins, si l'un de ces deux hommes, en proie à quelque insomnie,
+soupirait et se retournait sur la paille, l'autre dormait pour deux.
+
+Dans cette même maison, non plus dans la grange ni sur la paille, mais
+dans une chambre assez convenable, dormait un autre personnage. Et qui
+se fût approché de ce dormeur eût reconnu l'un des plus fidèles, des
+plus solides et des plus brillants gentilshommes du duc de Guise,
+c'est-à-dire messire de Bussi-Leclerc en personne.
+
+Comme dix heures venaient de tinter au clocher, quatre hommes
+s'approchèrent de la maison que nous venons de signaler: c'étaient
+les quatre fidèles de Henri III qui, profitant de la procession pour
+rejoindre le roi sans danger d'arrestation, avaient jusque-là voyagé
+avec elle. C'étaient Montsery, Sainte-Maline, Chalabre et Loignes qui
+guettaient l'occasion d'exercer leurs talents de spadassins sur la
+poitrine du sire de Bussi-Leclerc.
+
+--Tu es sûr que c'est là? demanda Sainte-Maline.
+
+--Je ne l'ai pas perdu de vue, répondit Chalabre. Sûrement, nous allons
+trouver le sanglier dans sa bauge.
+
+--Comment allons-nous procéder? demanda Montsery.
+
+--Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline.
+
+--Et s'il te tue?
+
+--Vous me vengerez...
+
+--C'est cela! firent Chalabre et Montsery, bataille!...
+
+--Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez la tête. Parce que
+ce maroufle vous a injuriés de son mieux, quand il vous tenait à la
+Bastille, vous voulez, par-dessus le marché, qu'il vous étripe l'un
+après l'autre...
+
+Loignes était le plus âgé des quatre; c'était un homme sérieux et
+positif, exerçant en conscience son métier d'assassin royal.
+
+Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons dit, manquaient encore
+d'expérience. Devant les sages observations de leur aîné--leur maître en
+guet-apens--ils baissèrent donc la tête.
+
+--Que faut-il faire? demandèrent-ils.
+
+--C'est bien simple. Nous allons l'appeler comme si son duc le mandait à
+l'instant. Nous aurons nos dagues à la main. Et, quand il sortira, nous
+le larderons proprement jusqu'à ce qu'il rende sa belle âme au diable.
+
+Il faut rendre cette justice aux trois jeunes écervelés qu'ils se
+rallièrent instantanément à ce plan si limpide.
+
+Par où entre-t-on? reprit le comte de Loignes.
+
+--Il faut faire le tour, dit Chalabre qui, toute la journée, avait
+guetté pas à pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi, messieurs!
+
+Chalabre enfila aussitôt un sentier, et, à vingt pas de la route, sauta
+lestement par-dessus une porte à claire-voie. Les autres le suivirent.
+Ils se trouvaient alors dans une cour dont le sol disparaissait sous
+le fumier. Derrière eux, ils avaient une grange où, sur la paille,
+dormaient les deux inconnus que nous avons signalés tout à l'heure.
+Devant eux, la maison, ou plutôt la chaumière, divisée en deux parties:
+à droite, le logis assez vaste des maîtres de céans, et à gauche une
+chambre isolée, avec sa porte particulière. Chalabre désigna la porte du
+doigt.
+
+Tous les quatre dégainèrent leurs dagues; Sainte-Maline et Montsery
+se placèrent à gauche de la porte, le long du mur, prêts à bondir sur
+Bussi-Leclerc dès qu'il apparaîtrait. Chalabre se plaça à droite.
+Puis Loignes, ayant jeté un coup d'oeil satisfait sur ce dispositif
+d'attaque, heurta rudement à la porte du pommeau de son épée.
+
+--Holà! holà! messire de Bussi-Leclerc! vociféra le comte de Loignes.
+Vite, éveillez-vous et courez à monseigneur qui vous mande à l'instant!
+
+--Au diable monseigneur! grommela Bussi-Leclerc. Attendez-moi, monsieur,
+je m'habille.
+
+--Non, non! Je cours réveiller M. de Maineville que le duc mande
+également. Hâtez-vous donc!...
+
+Là-dessus, Loignes s'effaça contre le mur, près de Chalabre. Leclerc,
+habitué à ces alertes continuelles, ne pouvait avoir aucune défiance.
+Les quatre, ramassés sur eux-mêmes, la dague à la main, attendaient.
+Tout à coup, ils entendirent le bruit que faisait Bussi-Leclerc en
+commençant à ouvrir la porte.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit à ce moment une voix très calme et sans nulle
+raillerie apparente. Il paraît que vous voulez meurtrir ce bon M. de
+Bussi-Leclerc.
+
+--Ouais! gronda Leclerc, qui, à l'intérieur, s'arrêta d'ouvrir, que veut
+dire cela?
+
+--Trahison! crièrent les quatre spadassins en s'élançant le poignard
+levé sur l'homme qui venait de parler, et qui s'avançait en saluant
+poliment et répétait:
+
+--Bonsoir, messieurs!
+
+Les poignards levés s'abaissèrent; les trois jeunes gens s'arrêtèrent et
+saluèrent très bas. Un rayon de lune se jouait sur le visage audacieux
+et paisible de celui qui venait d'intervenir, et, ce visage, ils
+venaient de le reconnaître...
+
+Loignes, ne comprenant rien à cette scène imprévue, fit un bond pour
+s'élancer sur ce défenseur de Bussi-Leclerc. Mais, en même temps, il se
+sentit saisi à bras-le-corps.
+
+--C'est notre sauveur! dit Chalabre...
+
+--C'est celui qui nous a tirés de la Bastille! dit Montsery.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan! dit Sainte-Maline.
+
+Loignes recula d'un pas, se découvrit et dit:
+
+--Eussiez-vous été le pape que vous eussiez tâté de mon fer pour le mal
+que vous faites ici; mais vous êtes M. de Pardaillan, et je n'ai rien
+à dire. Retirez-vous donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre
+besogne.
+
+--Si je vous laisse faire, maintenant! cria la voix narquoise de
+Bussi-Leclerc, derrière la porte.
+
+--Bon, bon! patiente un peu, et tu verras comme on défonce une porte et
+une poitrine! répondit Loignes. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à
+Pardaillan, c'est Bussi-Leclerc qui est là; c'est votre ennemi autant
+que le nôtre; je pense que, si vous ne voulez pas nous aider, vous nous
+laisserez du moins occire en paix ce sacripant.
+
+--Messieurs, dit Pardaillan, lorsque j'eus le bonheur de vous tirer des
+mains du gouverneur de la Bastille, vous m'avez promis, en échange des
+vôtres, trois vies et trois libertés...
+
+--C'est vrai! firent d'une seule voix Chalabre, Montsery et
+Sainte-Maline.
+
+--J'ai donc l'honneur de vous prier de payer cette nuit le tiers
+de votre dette: je vous demande la vie et la liberté de M. de
+Bussi-Leclerc.
+
+Les trois spadassins, d'un seul mouvement, s'inclinèrent. Loignes
+lui-même rengaina aussitôt sa dague et son épée qu'il avait tirées.
+
+--Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment, nous vous cédons
+Bussi-Leclerc.
+
+--Reste à deux, observa tranquillement le chevalier.
+
+--Très juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole jusqu'au bout.
+
+Les quatre hommes saluèrent et se retirèrent sans répondre à
+Bussi-Leclerc qui, derrière sa porte, criait:
+
+--Au revoir, messieurs! Je vais vous faire préparer un cabanon digne de
+vous, à la Bastille...
+
+Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses pas:
+
+--Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l'indiscrétion à vous
+demander pourquoi vous sauvez ce damné Leclerc qui vous veut autant de
+mal qu'à nous?...
+
+--Aucune, monsieur, répondit Pardaillan. J'ai promis sa revanche à M.
+de Bussi-Leclerc. Or, comment aurais-je tenu ma promesse, si je l'avais
+laissé tuer ce soir?
+
+Sainte-Maline regarda avec étonnement le chevalier qui souriait, salua
+et se hâta de rattraper ses compagnons.
+
+Pardaillan s'était approché de la porte derrière laquelle se trouvait
+Bussi-Leclerc et avait frappé du poing:
+
+--Monsieur! hé! monsieur de Bussi-Leclerc! cria-t-il.
+
+--Que désirez-vous, sire de Pardaillan? demanda Leclerc, goguenard.
+
+--Moi? Rien. Je veux simplement vous dire que, maintenant, je suis seul.
+Alors, s'il vous convient d'essayer de prendre cette revanche après
+laquelle vous courez depuis si longtemps, eh bien, je suis votre homme.
+
+--Bon! je préfère attendre...
+
+--Comme il vous plaira, monsieur, j'ai tant de chances d'être tué par
+d'autres qu'il ne vous en reste guère de me retrouver. Qui sait si
+j'arriverai seulement jusqu'à Chartres?
+
+--Si vous mourez d'ici là, reprît Bussi-Leclerc haineux, soyez sûr que
+je le regretterai, car c'est ma plus douce espérance, maintenant, que de
+penser à l'heureux moment où je vous mettrai les tripes au vent!
+
+--Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empêche, en ce cas, d'essayer de
+satisfaire cette douce envie à l'instant?
+
+--Ah! reprit Leclerc, c'est que je ne suis pas égoïste, moi. Je vais
+vous dire. Nous sommes quatre qui vous haïssons, et nous avons lié
+partie pour vous mettre à mal. Je puis même vous dire comment les choses
+se passeront.
+
+--Je serai flatté de l'apprendre...
+
+--Vous allez voir comme c'est simple: d'abord, je vous passerai mon épée
+au travers du ventre, sans vous tuer toutefois; puis Maineville vous
+attachera à l'aile du premier moulin; c'est une manie, chez lui, vous
+comprenez? Puis, quand vous aurez tourné suffisamment, c'est-à-dire
+jusqu'à ce que mort s'ensuive, Maurevert vous arrachera le coeur, car il
+a fait gageure de le manger sauté aux petits lards; enfin, Mgr de Guise
+abandonnera votre carcasse au bourreau pour la tirer à quatre chevaux.
+
+Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant ainsi, devait écumer.
+Il l'entendit grincer des dents.
+
+--Vous comprenez, reprit Leclerc, que, si je vous tuais tout de suite,
+mes trois associés m'en voudraient la malemort. Tâchez donc de vivre
+encore quelques jours, jusqu'à ce que nous puissions mettre la main sur
+vous...
+
+--Je tâcherai, fit doucement Pardaillan. Mais, vraiment, je vous répète
+que je crains de ne pas arriver vivant jusqu'à Chartres. Vous devriez
+profiter de l'occasion...
+
+--Non! rugit Bussi-Leclerc.
+
+--Allons donc, c'est que tu as peur, Leclerc!
+
+La porte, à l'intérieur, fut labourée de coups de poignard. Il y eut un
+trépignement furieux.
+
+--Bussi-Leclerc a peur! cria Pardaillan à haute voix.
+
+--Truand de sac et de corde! Si Maurevert te mange le coeur, je te
+mangerai le foie!...
+
+Bussi-Leclerc se mit à frapper la porte à coups de dague. Pardaillan
+haussa les épaules, et, dans la cour, sur le fumier, à la clarté de
+la lune, il vit les gens de la chaumière qui, réveillés par le bruit,
+étaient sortis et livides d'effroi, assistaient à cette fantastique
+conversation. Sans s'inquiéter d'eux, sans les voir peut-être, le
+chevalier se dirigea vers la grange et, a l'entrée, trouva son compagnon
+qui, l'épée à la main, attendait les événements.
+
+--Oh! murmurait le jeune duc d'Angoulême, c'est affreux. Les menaces de
+cet homme sont horribles.
+
+--Oui, c'est assez hideux. Partons, monseigneur; l'air de ce village
+est malsain pour nous maintenant. Et. quant à Maurevert, nous le
+retrouverons sûrement à Chartres.
+
+Les deux hommes s'enveloppèrent de leur manteau et d'un pas rapide,
+prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc, la dague et l'épée aux
+poings, sortit et grogna:
+
+--Où est-il?
+
+Un paysan répondit:
+
+--Je ne sais par où il a pris, monseigneur, mais le fait est qu'il a
+fui, et il doit être loin.
+
+--Je le retrouverai, grommela Leclerc.
+
+Il sortit donc en toute hâte de la chaumière, et, par un chemin de
+traverse que lui indiquèrent ses hôtes, gagna la place de l'église, au
+coin de laquelle se dressait un grand calvaire. Autour de ce calvaire,
+quelques tentes avaient été dressées, et le duc de Guise dormait dans
+l'une d'elles sur un lit de camp, tandis que Maurevert et un autre
+officier dormaient sur des bottes de paille. Quant à Maineville, il
+avait, comme Bussi, cherché gîte dans le village.
+
+Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure plus tard, arriva
+en pestant fort contre l'interruption de son sommeil. Alors, il fit
+également réveiller le duc, et, ayant eu la permission d'entrer dans la
+tente, les quatre se trouvèrent réunis. Et Bussi-Leclerc fit le récit
+de ce qui venait de se passer. Guise proféra une imprécation de rage;
+Maineville sortit sa dague et en tâta la pointe; Maurevert prononça ces
+étranges paroles:
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, le voyage à Chartres est inutile:
+nous ferions mieux de retourner à Paris.
+
+--Pourquoi? s'écrièrent Maineville et Bussi-Leclerc.
+
+--Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan est dans là
+procession, la procession est maudite! Parce que ce n'est pas Henri III
+qui sera tué, mais nous!
+
+Et ces quatre hommes, également braves, passèrent le reste de la nuit à
+discuter comment ils se débarrasseraient de l'aventurier. Guise, sombre
+et pensif, écoutait sans rien dire ses trois fidèles conseillers. Mais,
+comme le jour se levait, il donna l'ordre de se mettre en route.
+
+--Pour Paris? demanda Maurevert.
+
+--Pour Chartres! répondit le duc.
+
+Maurevert haussa les épaules et s'assura que sa cotte de mailles était
+solidement bouclée.
+
+La procession se remit en marche et, s'engouffrant par la porte
+Guillaume dans la bonne ville de Chartres, se dirigea vers la
+cathédrale.
+
+Une fois la porte franchie, la tête de la procession se trouva en
+présence d'une nombreuse troupe armée. Guise reconnut Crillon à cheval,
+qui dit en saluant:
+
+--Sa Majesté, pour vous faire honneur, voulait absolument que je vinsse
+à votre rencontre avec huit mille arquebusiers et les trois mille
+cavaliers que nous avons assemblés autour de Chartres. Mais j'ai fait
+observer à Sa Majesté que deux ou trois mille hommes suffisaient pour
+escorter une procession...
+
+--Vous avez bien fait, messire. Où et quand pourrai-je voir le roi avec
+les échevins de Paris?
+
+--Le roi est en ce moment à la cathédrale.
+
+--Allons donc à la cathédrale! dit Guise.
+
+--Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait inutile que ces
+dignes pénitents essayassent d'en trouver un autre. Eh effet, toutes
+les rues sont pleines de nos gens d'armes qu'a attirés une légitime
+curiosité, sans compter les bourgeois de cette bonne ville venus
+acclamer le roi.
+
+--Allez, messire! dit Guise. Nous sommes venus en fidèles sujets, et
+nous joindrons nos acclamations à celles de la ville.
+
+Et, levant sa toque empanachée et ornée d'un triple rang de perles.
+Guise, d'une voix forte, cria:
+
+--Vive le roi!
+
+Mais, derrière lui, une immense acclamation répondit:
+
+--Vive Henri le Saint!...
+
+C'était la procession qui donnait ainsi son avis, si bien que Crillon se
+demanda un instant s'il ne ferait pas mieux de fermer les portes et de
+laisser hors des murs les trois quarts des pénitents qui attendaient.
+Mais Crillon, brave, se dit qu'il serait ridicule d'avoir l'air de
+redouter des porteurs de cierges. Ordonnant donc à ses hommes, d'un coup
+d'oeil, de surveiller étroitement les arrivants, il se dirigea vers la
+cathédrale. Guise suivait avec ses gentilshommes. Derrière ce groupe,
+venait la procession des Parisiens que les gens de la ville, du haut
+de leurs fenêtres, examinaient curieusement et non sans une certaine
+sympathie.
+
+L'apparition de Jésus, suant sous son énorme croix de carton et plus
+flagellé que jamais, fut saluée par un long murmure de pitié.
+
+Devant la cathédrale, la foule était plus serrée, plus nerveuse, et
+Guise put lire sur tous ces visages de bons provinciaux la curiosité
+passionnée qu'il inspirait. En effet, Henri III, après sa fuite, avait
+été accueilli par les habitants de Chartres avec courtoisie, mais sans
+enthousiasme. Là, comme dans tout le royaume, le nom de Guise était
+populaire et celui du roi méprisé ou détesté.
+
+Le duc jeta les yeux autour de lui, comme pour chercher s'il
+n'apercevait pas le moine. A ce moment, les portes de l'immense
+cathédrale s'ouvraient, et une foule de gentilshommes en sortaient,
+refoulant les bourgeois. En même temps les soldats de Grillon, par une
+habile manoeuvre, coupèrent la procession et ne laissèrent autour de
+Guise qu'une dizaine de ses familiers.
+
+--On se méfie de nous, ici! dit le duc en fronçant le sourcil.
+
+--Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs, répondit Grillon.
+
+Joyeuse, quelques-uns de ses apôtres et ses deux flagellants se
+trouvaient dans ce cercle formé par les gens d'armes, les gentilshommes
+royaux et la foule.
+
+--Frappez! Frappez! dit Joyeuse.
+
+Les deux flagellants se mirent à frapper à tour de bras, avec leurs
+fausses lanières.
+
+--Sire! s'écria Jésus, où êtes-vous? Voyez ce que font les huguenots!
+et, pourtant, je ne me plains pas!...
+
+Un grondement de la foule des bourgeois répondit à ces paroles. Et déjà,
+comme à Paris, les cris de: Vive Henri le Saint! éclataient, lorsque
+Jésus, c'est-à-dire Joyeuse, se mit à pousser des lamentations qui,
+cette fois, n'avaient rien de feint. En effet, quatre pénitents venaient
+de s'approcher de lui et s'étaient mis à le flageller, non plus avec
+des lisières de drap ou des lanières de carton, mais avec de bonnes et
+solides étrivières de cuir.
+
+Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats contenaient la
+foule, pendant que Guise, pâle et stupéfait, se demandait s'il n'était
+pas venu se jeter dans la gueule du loup. Les quatre enragés frappaient
+de plus belle.
+
+--Assez! dit tout à coup une voix forte.
+
+Un homme venait de paraître sous le porche de la cathédrale. Les quatre
+flagellants cessèrent aussitôt leur besogne, et, s'étant précipités dans
+l'église ou ils se dépouillèrent de leurs frocs, apparurent sous les
+traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline...
+
+L'homme qui venait de surgir s'avançait avec une sorte de dignité vers
+le malheureux Joyeuse. A son aspect, un grand silence s'établit, les
+gens de Crillon présentèrent les armes. Guise mit pied à terre et, se
+découvrant, s'inclina profondément...
+
+Cet homme, c'était le roi de France.
+
+
+
+II
+
+HENRI III
+
+Le roi, sans faire attention à Guise, s'arrêta devant Joyeuse et,
+s'agenouillant, cria dans le silence:
+
+--Monseigneur Jésus, vous m'avez appelé, moi, pauvre roi que ses sujets
+ont frappé, abandonné, chassé! Me voici, mon doux seigneur Jésus! Et,
+puisque vous avez tant fait que de m'appeler à votre aide, laissez-moi
+essuyer le précieux sang qui coule de vos plaies!...
+
+A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir et se mit à essuyer
+Joyeuse.
+
+La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue du roi s'agenouillant
+devant le figurant qui représentait Jésus, s'incorporant pour ainsi dire
+à la procession parisienne, des applaudissements furieux éclatèrent. Le
+roi leva les bras pour commander le silence.
+
+--Qu'on saisisse ces deux misérables! cria-t-il en désignant les deux
+flagellants effarés; qu'on les jette en prison et puis qu'on les pende
+haut et court!
+
+--Mais, sire, bégaya Joyeuse, Votre Majesté fait erreur... ce ne sont
+pas eux...
+
+--Ainsi seront traités les ennemis de Dieu et de l'Eglise! cria Henri
+III.
+
+Une immense acclamation salua ces paroles, et, cette fois, ce fut un
+grand cri de «Vive le roi!» qui monta jusqu'au ciel; Henri III eut un
+éclair dans les yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise:
+
+--Mon cousin, dit-il, allons louer et bénir le Seigneur de la grande
+joie qu'il nous accorde en ce jour. Et puis, nous écouterons en l'hôtel
+de messieurs les échevins de cette bonne ville les plaintes que nos
+Parisiens vous ont chargé de nous transmettre. Et, tournant le dos à
+Guise, il se dirigea le premier vers le portail central ouvert à deux
+battants.
+
+--Oh! gronda Guise en lui-même, ce fantôme de roi ose me braver et se
+moquer de moi! Et j'hésitais!...
+
+Il suivit avec ses gentilshommes et pénétra dans l'énorme église, où la
+messe d'action de grâces fut aussitôt commencée. Dehors, la foule des
+pénitents parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait de
+cette messe ce qu'elle pouvait en prendre, c'est-à-dire ce qui lui
+arrivait de cantiques et de bénédictions par les portes ouvertes.
+
+Quand la messe fut terminée, Henri III, entouré de gardes, sortit de
+l'église et se dirigea vers l'hôtel des échevins, où il recevait de la
+ville de Chartres une hospitalité sinon royale, du moins très suffisante
+pour un roi sans royaume. Il n'avait pas adressé un mot à Henri de
+Guise.
+
+Sur le parvis, le duc s'était arrêté, incertain de ce qu'il ferait,
+dévorant sa rage et se demandant s'il n'allait pas reprendre à l'instant
+le chemin de Paris.
+
+A ce moment, l'un des gentilshommes d'Henri III s'approcha de lui et,
+l'ayant salué, lui dit:
+
+--Monsieur le duc, le roi mon maître m'a chargé de vous dire qu'il vous
+recevra demain matin à neuf heures, en audience à l'hôtel de ville,
+ainsi que les robins et bourgeois qui vous servent d'escorte...
+
+--Dites à Sa Majesté, répondit-il, que je la remercie de l'audience
+qu'elle veut bien m'accorder et que je m'y trouverai à l'heure dite.
+
+Là-dessus, Guise et ses gens se dirigèrent vers l'hôtellerie du
+Soleil-d'Or. Quant au cardinal de Guise, quant à Mayenne, ils s'y
+étaient rendus directement et ne s'étaient pas montrés depuis l'entrée
+de la procession de Chartres. Au moment où Guise et ses gentilshommes
+entraient dans l'hôtellerie, Maurevert saisit le bras de Maineville près
+de lui, et, lui montrant une figure dans la foule, lui dit en pâlissant:
+
+--Regarde...
+
+--Qu'est-ce? fit Maineville, insoucieux.
+
+--Non, ce n'est pas lui! reprit alors Maurevert en passant la main sur
+son front... mais il m'a semblé d'abord que c'était Pardaillan...
+
+Le duc entendit ces mots et tressaillit.
+
+--Où est-il? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.
+
+--Il est mort! répondit quelqu'un près de lui.
+
+Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d'un même mouvement, se
+retournèrent et virent la duchesse de Montpensier qui souriait. Elle fit
+signe à Guise de la suivre.
+
+--Pardieu! grogna Bussi-Leclerc, s'il est mort, il n'y a pas longtemps!
+
+Le duc, troublé, avait marché jusqu'à l'appartement qui lui était
+destiné, entraîné par sa soeur.
+
+--Mon frère, lui dit celle-ci quand ils furent seuls, vous devez cesser
+de vous enquérir de ce Pardaillan.
+
+--Vous dites qu'il est mort? Comment le savez-vous?
+
+--Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu'ici ne s'est jamais
+trompée, ne nous a jamais trompés...
+
+--Fausta? fit le duc en tressaillant.
+
+--Elle vient de me confirmer la chose.
+
+Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s'était-il trompé?... Fausta, elle,
+ne se trompait jamais! Sans doute, elle savait que Pardaillan était dans
+la procession. Sans doute elle avait établi quelque piège où cette nuit
+même le chevalier était tombé, après sa rencontre avec Leclerc.
+
+Guise dissimula soigneusement ses impressions. Mais le profond soupir
+qui lui échappa prouva à sa soeur quel soulagement il éprouvait de cette
+nouvelle.
+
+--Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit mort ou vif, cela
+m'est égal. Où est l'homme?
+
+--Dans Chartres, répondit tranquillement la duchesse. Il est venu avec
+la procession. Etes-vous prêt, mon frère?
+
+--Prêt?... Qu'entendez-vous par là? fit le duc en frémissant. Je ne
+veux, d'aucune façon, être mêlé à ce qui va se passer. Je suis perdu si
+jamais on apprend...
+
+--Soyez donc tranquille! La mort du roi ne sera qu'un de ces accidents
+que Dieu permet parfois. Nul ne saura. Jacques Clément lui-même ne sait
+pas. Seulement soyez prêt, mon frère!...
+
+--Quand aura lieu... l'accident?
+
+Marie de Montpensier regarda son frère et répondit:
+
+--Demain!...
+
+--Si tôt!... murmura le duc en tressaillant.
+
+--Demain, après l'audience, Valois se rendra à la cathédrale, en
+procession, les pieds nus, un cierge à la main et couvert d'un sac.
+C'est un voeu qu'il a fait s'il se réconciliait avec Paris. Or, demain,
+la réconciliation sera parfaite. Le moine marchera près du roi, car,
+dans ces processions, il est accessible à tous. Le coup sera porté
+devant la cathédrale. Vous, cependant, vous réunirez hors des murs ce
+que vous avez de gentilshommes et de ligueurs... le reste vous regarde!
+
+Le duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le cardinal, conféra
+longtemps avec eux. Puis, vers le soir, il se mit à table, et voulut que
+Maurevert, Leclerc et Maineville prissent place à ses côtés. Et,
+malgré l'acte terrible qui se préparait dans l'ombre, ce fut encore de
+Pardaillan qu'ils causèrent. Bussi-Leclerc se rappela fort à-propos que
+le chevalier lui avait dit:
+
+--Je n'arriverai peut-être pas jusqu'à Chartres!...
+
+Il ne fallait plus en douter: Pardaillan était mort.
+
+Vers cette heure-là, celui qui faisait l'objet de ces pensées sinistres
+dînait tranquillement avec le duc d'Angoulême dans une petite auberge, à
+une table accotée contre une fenêtre. En face de l'auberge se dressait
+un hôtel,, et, de temps à autre, Pardaillan, soulevant les rideaux de la
+fenêtre, jetait un coup d'oeil sur la façade où tout était éteint.
+
+--A qui appartient cet hôtel? demanda Pardaillan à la servante, en
+soulevant encore une fois le rideau.
+
+--Cet hôtel?... Ah! dame... il appartient comme qui dirait à personne.
+C'est-à-dire, dans les temps jadis, c'était l'hôtel des sires de
+Bonneval. Mais, depuis que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela,
+je n'ai vu personne entrer là-dedans, jamais la porte ou les fenêtres
+s'ouvrir.
+
+--Oui, murmura Pardaillan, mais, en ce moment, des gens sont rassemblés
+là-dedans. Et je voudrais bien savoir ce qu'ils font...
+
+--Que voulez-vous qu'ils fassent, cher ami, grommela le duc d'Angoulême,
+si ce n'est de conspirer quelque mauvais coup, puisque c'est la Fausta
+qui les a assemblés là?...
+
+--C'est vrai. J'ai vu ma belle tigresse et ses gens se glisser dans
+l'hôtel par la porte du jardin.
+
+--Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme nous sommes loin
+de...
+
+--De Violetta, hein?... Patience, mon prince. Patience! Il y a deux
+êtres au monde qui peuvent nous faire savoir de quel côté nous devons
+nous tourner: c'est Fausta... et c'est Maurevert. Nous les suivons. Nous
+les tenons. Il faudra bien que l'un ou l'autre tombe dans nos mains. En
+tout cas, notre situation est moins tragique que lorsque j'étais dans la
+nasse.
+
+--Figurez-vous que, cette nasse, au lieu d'être en osier, était en fer,
+un solide treillis en fer, et que, dans chaque maille, je pouvais à
+peine passer les bras... Heureusement, il y avait des cadavres, sans
+quoi je serais encore dans la nasse... C'est une jolie invention de Mme
+Fausta, que Dieu veuille me garder saine et sauve, car j'ai résolu de
+lui rendre épouvante pour épouvante...
+
+Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait, à travers l'explication de
+Pardaillan, une de ces hideuses aventures auxquelles succombent les
+esprits les plus fermes.
+
+Le chevalier n'avait cessé de regarder à travers les petits vitraux
+ronds et verts de la fenêtre. Charles regardait lui aussi, et, dans la
+nuit de la ruelle, vit une ombre qui s'avançait.
+
+Je savais bien qu'il viendrait! Et qu'il viendrait là! murmura
+Pardaillan.
+
+L'ombre se rapprochait de la grande porte de l'hôtel. C'était un homme
+enveloppé d'un manteau qui lui cachait la figure. Mais, sans doute,
+Pardaillan le reconnaissait à la taille et à la démarche, car il répéta:
+
+--C'est lui!
+
+L'homme ne heurta pas le marteau de la porte, mais frappa dans ses
+mains. La grande porte s'entrouvrit aussitôt et l'inconnu se glissa dans
+l'intérieur.
+
+--Qui est-ce? demanda Charles.
+
+--Vous le saurez tout à l'heure, dit Pardaillan. Lorsque je me
+réveillai, j'étais assis, vous le savez, à califourchon sur deux poutres
+dont l'une plongeait dans l'eau et dont l'autre partait en diagonale
+pour aller soutenir le plancher de la salle où se tenait le trou
+carré... l'entrée de la nasse. J'avais dormi. Comment? Je n'en sais
+rien. Je vis qu'il faisait jour; la lumière entrait par-dessous le
+plancher qui était au-dessus de ma tête, et je vis que j'étais entouré
+de poutres qui s'enlaçaient comme les madriers d'un échafaudage:
+«Pardieu! me dis-je, je n'ai qu'à gagner de poutre en poutre jusqu'à
+l'extérieur!» Et je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait
+de la grande ouverture par où coulaient tout à la fois l'eau du fleuve
+et la lumière du jour. Ce fut alors que je me heurtai au treillis de
+fer... J'avais oublié la nasse!...
+
+--Alors j'examinai cette machine à prendre les hommes. Et je vis que
+j'étais perdu. En effet, la nasse formait comme un puits en treillis de
+fer, qui partait du plancher même, pour aller plonger dans l'eau. Je dus
+abandonner l'idée qui m'était venue de me hisser de maille en maille
+pour arriver à passer par-dessus. L'idée inverse me parut la bonne:
+c'est-à-dire que je m'accrochai aux mailles, et que je me mis à
+descendre, dans l'espoir que je pourrais passer par-dessous en
+plongeant. Arrivé au ras de l'eau, je fus heurté de nouveau par les
+cadavres. Comprenant que la folie allait me gagner si je ne sortais
+au plus tôt, je me laissai glisser parmi les cadavres. Et, alors, je
+compris pourquoi les cadavres ne s'en allaient pas, pourquoi ils ne
+plongeaient pas... Lorsque j'eus de l'eau jusqu'aux épaules, je sentis
+avec mes pieds que, de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait
+dans l'eau et que cela formait comme le fond d'une bouteille! Pas moyen
+de sortir par en haut! Pas moyen de sortir par en bas!... Je me hissai
+le long des mailles de fer pour éviter l'attouchement des cadavres,
+et, accroché à une certaine hauteur, je m'arrêtai, et j'eus la pleine
+horreur de ma situation: j'étais destiné à mourir lentement dans ce
+puits de fer!...
+
+--C'est horrible! dit Charles en frémissant.
+
+--Justement. Comme vous dites, c'était horrible. Si bien qu'après
+quelques heures je pris la résolution de grimper jusqu'en haut et de
+frapper au plancher jusqu'à ce qu'on m'entendît, jusqu'à ce qu'on
+achevât de me tuer!
+
+--Et comment êtes-vous sorti?
+
+Pardaillan se mit à rire et répondit:
+
+--C'est bien simple; je suis sorti avec les cadavres. Sans doute, cela
+ne devait pas être fort agréable à Fausta, de dormir au-dessus de ces
+morts. Pour cette raison, ou pour d'autres, il est certain que, si les
+morts étaient prisonniers dans la nasse, Fausta devait avoir la pensée
+de leur rendre la liberté. Et comment rendre libre ces cadavres
+prisonniers? En les repêchant l'un après l'autre? Non, non! Fausta est
+la femme des combinaisons simples! Pour délivrer les morts, il n'y avait
+qu'à les laisser partir au fil de l'eau!
+
+Pardaillan se mit à rire, puis jeta à l'extérieur un coup d'oeil
+inquiet.
+
+--Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme, dit-il, il prend les
+derniers ordres de la belle Fausta... Donc, comme je vous l'ai dit,
+j'étais depuis plusieurs heures accroché au treillis de fer, à demi
+assis sur une poutre, lorsque j'entendis au-dessus de moi une sorte de
+grincement; et, en même temps, de l'autre côté du treillis, je vis une
+chose que je n'avais pas remarquée encore: une corde!... et cette corde
+montait! D'en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis qu'elle
+passait, à travers un trou pratiqué dans le plancher. Alors, d'un coup
+d'oeil, je suivis la corde de haut en bas, et je fus à l'instant même
+rassuré... En effet, monseigneur, la corde soulevait un carrée du
+treillis ménageant une large ouverture. Dans le même instant, je vis les
+cadavres qui s'en allaient en se bousculant comme s'ils eussent eu hâte
+de partir. Au bout de deux minutes, ils étaient tous partis, entraînés
+par le fleuve.
+
+Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta: «Je fis comme eux...
+voilà tout! Je me laissai tomber dans l'eau, je franchis l'ouverture
+d'une brassée frénétique, et me trouvai hors de la nasse. Deux minutes
+plus tard, j'abordai au quai.
+
+Un long silence suivit ces paroles. Charles considérait son compagnon
+avec une sorte d'effroi. Le chevalier sifflotait entre ses dents, et
+regardait toujours par la fenêtre.
+
+--Il est temps de sortir, dit-il enfin. Et, s'adressant à la servante:
+
+--Dites-moi, la belle enfant, mon camarade et moi, nous voudrions
+prendre l'air avant de nous coucher. Comment ferons-nous pour rentrer?
+Je dis: rentrer sans frapper, ni réveiller personne...
+
+--Dame! vous passerez par les écuries, que je laisserai ouvertes; et,
+une fois dans la cour, vous n'aurez qu'à monter l'escalier de bois qui
+est à l'intérieur.
+
+Pardaillan s'était sans doute rendu compte de la disposition des lieux,
+car il approuva d'un signe de tête, et, suivi de Charles, sortit par la
+porte de l'auberge qui, aussitôt, se referma derrière eux. Dans la rue,
+ou plutôt dans la ruelle étroite et tortueuse où ils se trouvaient,
+Pardaillan fit une dizaine de pas, puis s'arrêta dans un renfoncement.
+
+--Attendons ici, murmura-t-il; notre homme ne saurait tarder à sortir.
+
+--Qui est-ce? demanda Charles pour la deuxième fois.
+
+--Vous ne l'avez pas reconnu?... C'est le moine! C'est Jacques Clément!
+C'est l'homme qui, à l'auberge du Pressoir-de-Fer, était assis près de
+nous et nous écoutait...
+
+--L'homme qui a dit qu'il vous vengerait en se vengeant...
+
+--Oui: de Catherine de Médicis!...
+
+--C'est-à-dire en assassinant son fils Henri III, dit froidement le
+chevalier.
+
+--Pardaillan! fit le jeune duc, ceci est affreux.
+
+--Eh quoi! vous vous plaignez! Songez que votre père a été poussé au
+désespoir, à la folie, à la mort par trois êtres qui étaient: sa mère
+Catherine, son frère le duc d'Anjou, aujourd'hui roi de France, et,
+enfin, Mgr le duc de Guise! Vous voulez, vous cherchez un terrible
+châtiment contre le roi?
+
+--Oui. J'ai toujours pensé que mon oncle Henri de France tomberait un
+jour sous la morsure imprévue de l'une de ces douleurs qu'il a semées
+sur la route de sa vie. Mais, si cela dépend de moi. Pardaillan, Jacques
+Clément ne frappera pas le roi. Ce n'est pas cela que je voulais!...
+
+--Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arrêterez le bras du
+moine?
+
+--Je l'arrêterai, dit Charles, sourdement.
+
+Pardaillan hocha la tête:
+
+--Allons! murmura-t-il satisfait, Guise n'est pas encore roi de France!
+
+A ce moment, il saisit le bras du jeune homme qu'il serra fortement.
+D'un signe, il lui montra la porte de l'hôtel qui s'ouvrait à ce moment,
+livrant passage à un moine encapuchonné qui sortait, et, lentement,
+s'avançait vers eux.
+
+--Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez en ce moment le
+sort du royaume et de la chrétienté dans vos mains, monseigneur. Voyez
+cet homme qui vient à nous. S'il passe, il marche au meurtre... demain,
+votre oncle Henri III est poignardé, demain le duc de Guise est roi...
+Monseigneur, voici la destinée qui passe! Un geste de vous, et la
+fortune du monde est changée...
+
+Le moine arrivait à leur hauteur. Pardaillan se renfonça contre le mur
+et se croisa les bras. Le moine passait... Charles d'Angoulême, après
+une hésitation, fit deux pas rapides, posa sa main sur l'épaule de
+l'homme et dit:
+
+--Holà! sire moine, deux mots, s'il vous plaît!...
+
+Le moine s'était arrêté, avait relevé sa tête penchée, et, avec cet
+étonnement dédaigneux de l'homme qui se sait protégé par des destins
+supérieurs, disait:
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je veux vous prier de m'accorder quelques minutes d'entretien.
+
+--Passez donc au large, gronda le moine, car, cette nuit, je ne puis
+avoir d'entretien qu'avec Dieu!...
+
+Pardaillan, à ce moment, s'avança rapidement et, de sa voix la plus
+joyeuse, s'écria:
+
+--Eh quoi! vous vous refusez donc à vous reposer un instant avec des
+amis, messire Jacques Clément?
+
+Le moine tressaillit; une joie profonde détendit ses traits d'ivoire et
+colora son front; il tendit la main.
+
+--Le chevalier de Pardaillan! fit-il d'une voix changée.
+
+--Et Mgr le duc d'Angoulême, dit Pardaillan. Venez donc. Que diable,
+même en temps de procession, un verre de vin n'a jamais fait peur à un
+moine!
+
+Jacques Clément fit signe qu'il acceptait l'invitation, et tous trois
+se dirigèrent vers la petite auberge close, aveugle et muette à cette
+heure. Mais, comme l'avait promis la servante, il n'y eut qu'à pousser
+la porte des écuries voisines. Quelques instants plus tard, ils étaient
+assis autour d'une table qu'éclairait une chandelle fumeuse et sur
+laquelle se trouvaient quelques bouteilles d'un certain vin, très estimé
+dans tout le pays.
+
+Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d'un trait. Jacques
+Clément posa ses lèvres sur les bords de son verre et le laissa presque
+plein... Cependant, ses yeux pâles étaient animés d'une espèce de
+cordialité rayonnante.
+
+--Ce vin réchauffe le coeur, dit-il. Mais, bien plus encore, mon coeur
+se dilate près d'un ami tel que vous, chevalier. Vous le dirais-je? Dans
+ma triste vie, dans mes moments de désespoir, quand je me sentais si
+seul au monde, c'est à vous que je songeais. Moi qui ne portais dans mes
+souvenirs ni l'image d'une mère ni celle d'un père, il me semblait que
+vous aviez été pour moi comme un grand frère... Vous souvenez-vous du
+jour où je fabriquais des aubépines en papier et où vous vous êtes
+arrêté près de moi?
+
+--Certes! fit Pardaillan, ému.
+
+--Vous m'avez encouragé... puis, je vous ai revu le jour terrible... où
+vous m'avez montré la tombe de ma mère; et, de ce jour-là, vos traits
+sont gravés dans mon coeur...
+
+Jacques Clément frissonna, saisit la main de Pardaillan, et ajouta d'une
+voix grave:
+
+--Dans cette nuit qui est sans doute une des dernières de ma vie, si
+près de l'heure où un événement terrible va s'accomplir, c'est une
+étrange rencontre que celle-ci! C'est la volonté de Dieu que j'aie eu
+cette dernière joie de rencontrer le seul homme au monde qui soit pour
+moi toute la famille de mon coeur!... Pardaillan, mon coeur crie malheur
+à ceux qui ont tué ma mère!
+
+--Oui, vous ne l'avez jamais connue, fit Pardaillan pensif; et qui sait
+si, de là, ne vient pas cet amour que vous conservez à sa mémoire!
+
+--Je sais ce que vous voulez dire, gronda le moine en pâlissant. Je vous
+dis que j'ai confessé l'une des femmes de la vieille Catherine! Je vous
+dis que j'ai su toute la vie de ma mère... et ses crimes!
+
+--Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier. Elle fut
+malheureuse, voilà tout.
+
+--N'est-ce pas? s'écria le moine, radieux.
+
+--Certes!... La vieille Médicis fut seule coupable. Quant à votre mère,
+martyre d'un amour, prise dans l'alternative ou d'être méprisée par
+l'homme qu'elle adorait ou de tuer ce même homme, sa vie fut d'une
+admirable défense! Ce qu'elle dépensa de force et d'esprit pour lutter
+contre Catherine n'est pas supposable. Ce qu'elle souffrit dépasse les
+châtiments les plus cruels!...
+
+Jacques Clément avait rabattu son capuchon et on l'entendait sangloter
+doucement.
+
+--Pardaillan, reprit-il au bout de quelques minutes, je comprends votre
+pensée. Vous ne voulez pas dire au fils ce que fut la mère, et vous ne
+voulez pas mentir.
+
+--Nulle femme au monde autant qu'Alice de Lux ne mérita la pitié, dit
+Pardaillan.
+
+Jacques Clément se leva et laissa retomber son capuchon sur ses épaules.
+
+--Chevalier, dit-il d'une voix morne, vous me rappelez à la réalité
+terrible. Demain, ma mère sera vengée. Demain, la vieille Catherine
+connaîtra le désespoir sans issue.
+
+--Ainsi, vous voulez tuer le roi de France?
+
+--C'est un secret entre moi, Dieu et deux de ses anges, dit Jacques
+Clément. Oui, chevalier, demain je tuerai le roi de France!... Demain,
+vous serez vengé du mal que Catherine nous a fait! Demain, vous aussi,
+fils de Charles IX, serez vengé du mal que Catherine et Henri ont fait à
+votre père!...
+
+Le moine demeura quelques instants pensif. Puis, comme il faisait un
+mouvement pour se retirer:
+
+--Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce secret, dit
+Pardaillan, achevez de nous instruire en nous disant comment vous
+comptez procéder...
+
+--Soit! fit le moine après avoir réfléchi. Je ne vois pas pourquoi je
+vous cacherai ces détails, à vous. Demain, donc, à neuf heures du matin,
+Valois recevra le duc de Guise en audience à l'hôtel de ville. Après
+l'audience, il doit se rendre à la cathédrale. Je sais que le roi sera
+prévenu qu'un confesseur doit s'approcher de lui pour lui remettre
+indulgence plénière de ses fautes. Ce confesseur viendra à ses côtés, au
+moment où il entrera dans la cathédrale. Ce confesseur, ce sera moi!...
+
+Charles d'Angoulême frémit et demanda:
+
+--Vous suivrez donc le roi pendant la procession?...
+
+--Non, répondit le moine: je l'attendrai à la porte de la cathédrale.
+Alors seulement je m'approcherai de lui, et quand il s'agenouillera...
+regardez bien alors... Valois s'agenouillera pour ne plus se relever.
+
+Jacques Clément baissa la tête. Puis, d'une voix sourde, il répéta:
+
+--Adieu, priez pour moi!...
+
+Et il se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement pour s'élancer.
+Mais Pardaillan le retint de la main, et, au moment où le moine ouvrait
+déjà la porte:
+
+--Jacques Clément, dit-il, j'ai un service à vous demander!...
+
+Le moine s'arrêta court, tressaillit, revint rapidement sur ses pas et,
+rayonnant de joie, s'écria:
+
+--Aurais-je vraiment ce bonheur de pouvoir être utile avant de mourir!
+Vous avez parlé d'un service... Chevalier?
+
+--Un grand, dit Pardaillan avec une simplicité qui avait je ne sais
+quoi de solennel; voici: j'ai besoin qu'Henri III vive encore quelque
+temps... je vous demande la vie d'Henri de Valois, roi de France...
+
+--Vous avez besoin que Valois vive encore? balbutia Jacques Clément,
+livide.
+
+--Oui. Ma vie est liée à la vie de ce roi que vous voulez tuer. Et,
+puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre rencontre cette nuit, je vous
+dis: Clément... je te demande de me laisser vivre en laissant vivre
+Valois, roi de France!...
+
+--Que maudite soit la minute où je t'ai rencontré! râla Jacques
+Clément...
+
+Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur Pardaillan des yeux
+hagards... Et, si Pardaillan eût pu entendre la pensée de ce moine,
+voici ce qu'il eût entendu:
+
+«La vie du roi! Il me demande cela!... Mais alors... L'ange... l'ange
+d'amour. Elle m'attend à minuit!... J'aurai ma récompense terrestre et
+son amour!... Et Pardaillan me demande de renoncer à cela... à l'amour
+de Marie!...»
+
+Comme Jacques Clément ruminait ces pensées, minuit sonna dans le grand
+silence de la ville endormie... Au premier coup, le moine se releva,
+frissonnant de fièvre. Au sixième coup, il joignit les mains et murmura:
+
+--Grâce, Pardaillan!...
+
+Pardaillan assistait, étonné, à un drame qu'il ne pouvait comprendre. Le
+douzième coup de minuit sonna.
+
+Puis, il y eut un long silence. Alors, le moine se laissa tomber à
+genoux, baissa la tête et murmura:
+
+--Le roi de France vivra!... O ma mère, c'est pour le chevalier de
+Pardaillan!...
+
+--Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de faire un acte
+héroïque!....
+
+
+
+III
+
+HENRI III (suite)
+
+Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de bonne heure dans
+la chambre qu'il occupait en l'hôtel de M. Cheverni, gouverneur de la
+Beauce.
+
+Henri était parti de Paris la mort dans l'âme.
+
+Mais, lorsqu'il eut trouvé dans l'hôtel de ville de Chartres une
+députation de bourgeois venus pour le saluer, lorsqu'il eut passé en
+revue les reîtres de Crillon, il commença à se dire que le métier de roi
+en exil ne serait peut-être pas trop déplaisant.
+
+Plus d'une fois, la pensée lui vint de s'en retourner à Paris, de
+rentrer dans son Louvre et de dire aux Parisiens:
+
+--Me voilà... tâchons de nous entendre!
+
+Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses intimes, comme
+Villequier, d'Epernon et d'O, ne manquaient pas de lui faire observer
+que la reine mère était restée à Paris pour arranger la situation, et
+que le roi gâterait tout par un retour précipité!
+
+Ce matin-là, donc, le roi se leva fort joyeux, passa dans l'appartement
+voisin, où Catherine de Médicis, arrivée depuis huit jours, lui avait
+fait dire qu'elle l'attendait. Il entra gaiement chez sa mère et
+l'embrassa sur les deux joues, contre son habitude.
+
+--Mon fils, dit Catherine, voilà bien longtemps que vous n'aviez
+embrassé ainsi votre vieille mère.
+
+--C'est que je suis bien content, madame; fit Henri en se jetant dans
+un fauteuil. Grâce à vous, ma mère, mes bons Parisiens veulent se
+réconcilier avec moi, et, comme je ne vois pas d'obstacle à cette
+réconciliation, je veux être à Paris sous deux jours et y faire une
+entrée dont il sera parlé, j'ose le dire.
+
+Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement; mais elle vit
+qu'il était sincère.
+
+--Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut le peuple de
+Paris, tout ce qu'attend le peuple de France, je vous étonnerais. Si
+près de la tombe, j'ai jeté un regard plus clairvoyant sur l'univers,
+mais je ne vous dirai rien de tout cela, sire... car vous n'entendriez
+pas sans doute la langue que je parle... Par Notre-Dame, je suis résolue
+à me défendre et à vous défendre. Mon fils, écoutez-moi: vous ne pouvez
+retourner à Paris maintenant.
+
+Henri III bondit. Il connaissait la prudence de Catherine; mais il
+savait aussi qu'elle était mortellement blessée dans son orgueil de
+reine et de mère, qu'elle préparait avec ardeur la rentrée à Paris et le
+châtiment des Parisiens; il savait enfin qu'elle était femme à braver
+tous les dangers. Pour qu'elle se fût décidée à parler ainsi, il fallait
+donc que le retour à Paris fût réellement impossible.
+
+--Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, pourquoi ne
+pourrais-je rentrer à Paris? Ne suis-je donc pas le roi?... Qu'est-ce à
+dire?
+
+--C'est-à-dire, mon fils, qu'on veut vous attirer dans un piège et vous
+massacrer! Vous, moi, mes amis...
+
+Henri III s'écroula dans son fauteuil et essuya son front mouillé de
+sueur, en disant:
+
+--Que faut il faire, ma mère?... Chartres était assez près de Paris pour
+que je pusse m'y rendre d'un bond. Dans la terrible conjoncture que vous
+m'exposez, Chartres est trop près de Paris!...
+
+--Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille mère. Chartres est trop
+près de Paris! eh bien, nous avons Blois avec son château imprenable, où
+l'on soutiendrait au besoin un siège de dix ans!...
+
+--Oui, oui!... Partons, ma mère, partons! s'écria Henri.
+
+Puis, se frappant brusquement le front:
+
+--Et ces gens qui sont là!... Ces misérables!... Ce Guise imposteur!...
+Oh! je ne veux pas les voir!
+
+--Vous allez, mon fils, vous rendre à l'hôtel de ville comme c'est
+convenu, interrompit Catherine. Vous aurez votre air le plus confiant
+pour écouter les doléances des bourgeois de Paris. Et, quand vous verrez
+Guise triomphant, alors vous lui déchargerez le coup que je lui ai
+préparé... Pas de réponse! Le silence! Un mot: un seul!... Et ce mot...
+ce mot qui sera l'écrasement de Guise vous ramènera le royaume presque
+tout entier...
+
+--Dites! dites! ma mère!... Quel sera ce mot?
+
+--Le voici: le roi convoque les états généraux à Blois!... Les états
+généraux! Comprenez-vous? Guise n'est plus rien! Les Parisiens ne sont
+plus rien! Le roi discute avec les ordres assemblés... sans compter que
+nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec un mince sourire.
+
+Henri III respira bruyamment et éclata de rire.
+
+--Pardieu! fit-il, le tour est bien joué... Oui, vous avez raison,
+madame! Les états généraux arrangent tout!
+
+--Allez donc, mon fils, allez porter ce coup à Guise... Et, quant à
+celui qu'on voulait vous porter, à vous, dès ce soir, mes espions auront
+achevé de me renseigner. Allez à l'hôtel de ville, puis faites votre
+procession comme si rien ne vous menaçait...
+
+Henri embrassa de nouveau sa mère et se retira. Il était bien le fils
+de Catherine: s'il ne reculait pas devant un coup d'épée à donner ou à
+recevoir, la ruse lui semblait la meilleure des armes. Il donna l'ordre
+de porter douze cierges à Notre-Dame de Chartres pour la mettre dans
+ses intérêts, puis déclara qu'il était temps de se rendre à l'hôtel de
+ville.
+
+Dix minutes plus tard, le roi, entouré de ses gentilshommes, marchait
+à l'hôtel de ville, dans une double haie de soldats que Crillon avait
+disposés le long du chemin. Derrière chaque haie, la foule silencieuse
+et presque hostile regardait. C'était sinistre.
+
+La route s'acheva sans le moindre incident, et le roi, étant entré à
+l'hôtel de ville, prit place sur un trône qui lui avait été élevé
+dans la grande salle et donna l'ordre d'introduire la députation des
+Parisiens.
+
+Il semblait que Guise eût compris les soupçons et eût voulu rassurer
+complètement le roi. En effet, ce n'était pas à l'hôtel de ville que
+devait se jouer le drame combiné par Fausta: c'était dans la cathédrale
+que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise avait donc rassemblé
+hors des murs tout ce qu'il avait de gens en état de se battre, ligueurs
+et gentilshommes. Aussitôt la réception, il devait les rejoindre et
+attendre le signal: douze coups de la grosse cloche devaient signifier
+que le roi était mort; six coups que Jacques Clément avait manqué son
+attaque.
+
+Le chef de la Ligue entra donc, accompagné seulement de quelques
+bourgeois que conduisait Maineville. A l'aspect de cette si faible
+troupe, le roi respira. Guise traversa la salle dans toute sa longueur.
+Il était calme et grave. Parvenu devant le trône, il s'inclina
+profondément.
+
+--Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que quelque sujet de
+discorde s'est élevé entre mes bons Parisiens et moi. On m'affirme
+que vous avez voulu recueillir les plaintes de mes sujets pour me les
+apporter. Parlez donc hardiment, et soyez sûr que je suis résolu à
+donner pleine satisfaction à toute plainte.
+
+--Oui, sire, répondit Guise; c'est le premier devoir de la noblesse de
+soutenir le roi... C'est pourquoi, sire, je suis resté à Paris pour
+représenter aux bourgeois combien il était nécessaire de rétablir une
+paix durable entre le roi et ses sujets. Là se borne mon rôle. Et, quant
+aux plaintes des Parisiens, je n'ai pas eu à les recueillir. Si j'ai eu
+le bonheur de décider les Parisiens à se réconcilier avec Votre Majesté,
+il ne m'appartient pas de connaître sur quelles bases doit se faire la
+paix...
+
+Ces paroles, à la fois modestes et fières, laissèrent le roi impassible.
+
+--Sire, continua le duc de Guise, voici les députés du corps de ville.
+Ils vous diront, si cela plaît à Votre Majesté, quels sont les désirs de
+votre peuple...
+
+Les députés s'inclinèrent en signe d'assentiment.
+
+--Parlez, messieurs: je suis prêt à vous entendre, dit le roi.
+
+Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme qu'Henri III
+reconnut aussitôt.
+
+--Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlez au nom des Parisiens?
+
+C'était Maineville, en effet. Il s'inclina et dit:
+
+--Sire, la requête que je vais avoir l'honneur de vous soumettre est
+adressée à Votre Majesté par MM. les cardinaux, princes, seigneurs et
+députés de la ville de Paris et autres villes catholiques, associés et
+unis pour la défense de la religion...
+
+Le roi tressaillit. Il ne s'agissait plus de quelques doléances des
+Parisiens. C'était tout le royaume, prélats, seigneurs et peuple, qui
+parlait par la voix de Maineville.
+
+--Voyons la requête, dit le roi d'un ton bref.
+
+--Sire, reprit Maineville, lesdits associés, dont j'ai l'insigne honneur
+d'être ici le représentant, ont décidé et décident de supplier Votre
+Majesté:
+
+--Premièrement, d'éloigner M. le duc d'Epernon comme fauteur d'hérésie,
+perturbateur et dilapidateur de finances.
+
+D'Epernon éclata de rire.
+
+--Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?...
+
+Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire, tourna à demi
+la tête vers d'Epernon et dit:
+
+--Comme il vous plaira, monsieur le duc...
+
+A ces mots, d'Epernon devint livide. Guise regarda le roi avec
+stupéfaction, et les bourgeois députés acclamèrent le roi.
+
+Pâle de rage, d'Epernon saisissait déjà son épée, et il allait se livrer
+à quelque acte de folie, lorsqu'il vit le regard du roi fixé sur lui,
+avec le même sourire. Il comprit ou crut comprendre qu'Henri III jouait
+la comédie.
+
+--Sire, dit-il, je m'en irai, non pas quand il me plaira ni quand il
+plaira aux bourgeois de Paris, mais quand Votre Majesté, pour prix
+de mes services et du sang versé pour elle, m'en donnera l'ordre. En
+attendant, je reste!
+
+--Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.
+
+--Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés supplient Votre
+Majesté:
+
+«Deuxièmement, de marcher de votre personne contre les hérétiques de
+Guyenne et d'envoyer M. le duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné; Sa
+Majesté la reine mère tiendrait Paris en repos pendant l'absence du roi.
+
+«Troisièmement, d'ôter au sieur d'O tout gouvernement ou commandement
+dans la ville de Paris.
+
+«Quatrièmement, d'approuver les élections des nouveaux, échevins et
+prévôts qui ont été faites tant à Paris qu'en diverses villes.
+
+«Cinquièmement, de rentrer en votre dite ville de Paris, et de tenir
+tous gens de guerre éloignés de la capitale d'au moins douze lieues.»
+
+Maineville se tut: son rôle était terminé.
+
+Tout à coup, le roi se redressa dans son fauteuil et jeta sur cette
+assemblée ce coup d'oeil froid et vitreux qu'il tenait de sa mère:
+
+--Monsieur de Maineville, dit-il d'une voix claire, et vous, messieurs
+les bourgeois de Paris, et vous, mon cousin de Guise, écoutez-moi. Ce
+qui vient de nous être exposé ne touche pas seulement aux divisions qui
+ont si malheureusement éclaté entre nous et notre bonne ville de Paris.
+En ce cas, il ne sied pas que je réponde ici: c'est devant tout le
+royaume que le roi doit sa franche réponse...
+
+Ici, Henri III prit un temps, comme pour mieux porter à Guise le coup
+qu'avait préparé Catherine:
+
+--C'est en présence des, députés des trois ordres que nous devons
+parler, reprit le roi d'une voix plus forte. Messieurs, veuillez donc
+porter, en attendant, cette réponse, la seule qui soit digne de nous et
+de notre peuple; le roi assemblera les états généraux...
+
+Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle et se propagea
+au-dehors, où la nouvelle se répandit avec une foudroyante rapidité: le
+roi consent à réunir les états généraux!...
+
+--Les états généraux, continua le roi, auront lieu dans notre ville de
+Blois, et nous en fixons l'ouverture au quinzième de septembre.
+
+--Vive le roi! crièrent les députés avec un sincère enthousiasme.
+
+Et, dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents de Paris
+reprenaient ce cri, avec une sorte d'orgueil: la convocation des états
+généraux, c'était en effet une victoire qu'on n'eût osé espérer.
+
+Dans la rue, les bourgeois de Chartres, les moines et pénitents venus de
+Paris se formèrent en rang. Mais les ligueurs, qui étaient venus armés,
+n'étaient pas là. Bientôt, on vit apparaître Henri III, qui s'avançait
+nu-tête, pieds nus et revêtu d'une longue chemise de toile grossière. Il
+portait le chapelet autour du cou et tenait un grand cierge à la main.
+Il marchait seul dans un vaste espace vide; à quelques pas derrière lui,
+venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.
+
+Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise attendaient. Ils avaient
+réuni là trois ou quatre cents ligueurs bien armés. Le duc de Guise
+arriva au moment où toutes les cloches de la ville se mettaient à
+carillonner. Le cardinal l'interrogea du regard.
+
+--Eh bien! dit le duc en haussant les épaules, il convoque les états
+généraux pour le 15 septembre, à Blois.
+
+--Oh! oh! dit le cardinal, voilà qui pourrait bien sauver Valois si sa
+destinée ne devait s'accomplir aujourd'hui même, dans quelques minutes.
+
+--Comment saurons-nous la chose? demanda Mayenne.
+
+--La grosse cloche sonnera douze coups... Six coups voudront dire que le
+coup est manqué... mais il ne peut manquer!...
+
+--Oh! s'écria à ce moment le cardinal, voici les cloches qui se
+taisent... le roi est à la cathédrale... c'est la minute tragique...
+
+Et tous trois, penchés sur l'encolure de leurs chevaux, écoutèrent ce
+grand silence qui venait de la ville.
+
+Quelques minutes se passèrent... Les trois frères se regardaient.. La
+grosse cloche de la cathédrale se taisait...
+
+--Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour échapper à cette
+impression de terrible attente.
+
+A ce moment, dans le silence de la campagne, une sorte de mugissement
+aux larges et profondes sonorités s'épandit dans les airs... c'était le
+premier coup de la grosse cloche de la cathédrale!... Les trois frères
+demeurèrent pétrifiés.
+
+--Un! murmura le cardinal en tourmentant le manche de sa dague.
+
+--Deux! fit Mayenne, dont les yeux s'exorbitaient.
+
+--Trois!... quatre!... cinq!... comptait le cardinal, livide.
+
+--Six, gronda le duc de Guise. Attention!...
+
+Et, alors, un gémissement râla dans sa gorge; le cardinal baissa la
+tête, Mayenne grommela entre les dents un juron... Et tous les trois,
+se regardant encore, virent qu'ils avaient des visages convulsés de
+criminels qui ont peur!
+
+Le septième coup ne sonnait pas!... La grosse cloche se taisait!...
+Henri III n'était pas mort!... Le moine n'avait pas frappé!...
+
+Pendant près d'une demi-heure encore, les Guise attendirent, muets,
+terribles, immobiles et livides. Enfin, le duc de Guise se maîtrisa,
+les veines de ses tempes se dégonflèrent; ses yeux, striés de fibrilles
+sanglantes, reprirent leur éclat normal; le souffle rauque qui soulevait
+sa poitrine s'apaisa.
+
+--Mes frères, dit-il alors, c'est un immense malheur qui nous frappe...
+
+--D'autant plus que la situation va changer, puisque Valois promet les
+états généraux! dit le cardinal.
+
+--Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, d'examiner cette
+situation avec le courage et la froideur des gens dont la tête ne tient
+plus que par miracle sur les épaules.
+
+--Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours à nous!
+
+--C'est vrai! Allez donc m'attendre au village de Latrape où mes
+gentilshommes doivent me rejoindre.
+
+Là, nous saurons ce qui s'est passé, et nous pourrons alors parler de
+l'avenir avec plus de certitude.
+
+Le cardinal et Mayenne firent un geste d'assentiment et, piquant leurs
+chevaux, s'éloignèrent sur la route de Paris.
+
+Guise s'avança sur les ligueurs, essayant de donner à son visage
+l'expression d'un triomphe qui était bien loin de sa pensée.
+
+--Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa Majesté à un acte qui
+est plus qu'une grande victoire pour Paris: le roi promet d'assembler
+les états généraux...
+
+--Vive le grand Henri!... hurlèrent les ligueurs.
+
+--Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentrée. Sa Majesté
+témoigne une bonne volonté pour laquelle nous lui devons toute notre
+reconnaissance. En une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons
+amis, vous n'avez plus qu'à retourner paisiblement à Paris, pour y
+préparer vos cahiers. Vous savez que je vous aiderai de tout mon coeur,
+lorsqu'il s'agira de les présenter à Sa Majesté...
+
+--Vive Lorraine! Vive le pilier de l'Eglise! vociférèrent avec frénésie
+les ligueurs.
+
+Mais déjà le grand Henri avait mis son cheval au petit galop et
+disparaissait vers le Nord, laissant derrière lui cette ville de
+Chartres, où il était venu chercher une couronne. Il était sombre.
+Bientôt, ce calme qu'il s'était imposé se fondit comme la glace au
+soleil. La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil à un fugitif, il
+courait sur la route. Il labourait de coups d'éperon les flancs de son
+cheval. Au bout d'une heure de cette course folle, la bête s'abattit.
+
+Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses pieds. Ce qui le
+rongeait surtout, c'était de ne pas savoir pourquoi le moine n'avait
+pas frappé. La chose était si bien combinée!... Il avait fallu quelque
+miracle pour sauver Henri III.
+
+Comme il méditait ainsi, une quinzaine de cavaliers apparurent à
+l'horizon et se rapprochèrent de lui, rapidement. Bientôt, il les
+distingua clairement: c'était une partie de ses gentilshommes qui
+le rejoignaient. A leur tête couraient Bussi-Leclerc, Maineville et
+Maurevert. En apercevant le duc de Guise à pied, debout près de son
+cheval fourbu, ils s'arrêtèrent.
+
+L'un des gentilshommes mit pied à terre et céda sa monture au duc, qui
+aussitôt se mit en selle. Toute la troupe repartit en silence. Une
+heure plus tard, on rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors,
+seulement, le duc de Guise interrogea ses familiers.
+
+--Vous étiez à la cathédrale; vous avez tout vu... que s'est-il
+passé?... Le moine...
+
+--Le moine n'est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.
+
+--Il a trahi! Je m'en doutais!...
+
+--Le moine n'a pas trahi! Quelqu'un s'est emparé de lui, cette nuit,..
+
+--Ce quelqu'un, gronda le duc d'une voix tremblante de rage, qui
+est-ce?... Vous ne le savez pas?...
+
+--Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement.
+
+Maurevert s'avança alors, et, avec un étrange sourire qui courait sur
+son visage livide:
+
+--Eh bien, monseigneur, c'est Pardaillan!
+
+
+
+IV
+
+PARDAILLAN ET FAUSTA
+
+Nous avons signalé qu'au moment où la procession royale se mit en marche
+vers la cathédrale, deux capucins vinrent se placer derrière Henri III.
+Et, par les bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous devinons
+que ces frocs couvraient, l'un, la personne gracieuse et quand même
+toujours souriante de la duchesse de Montpensier, l'autre, la personne
+majestueuse, sombre et fatale de Fausta.
+
+Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et, d'ailleurs, le roi
+avait positivement ordonné qu'on ne mît pas de gardes autour de lui
+pendant la procession. Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à
+la main et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc vers la
+cathédrale.
+
+A la porte de l'église, le roi devait trouver un père confesseur qui
+venait en ligne droite de Rome et lui apportait force indulgences
+plénières. Les deux capucins, en approchant de la cathédrale, jetèrent
+un avide regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres
+attendait Sa Majesté.
+
+Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait, immobile, un
+moine dont le chapelet se terminait par une croix d'or, destinée sans
+doute à le faire reconnaître.
+
+--Le voici! murmura Marie de Montpensier.
+
+Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla, Marie sentit ses
+jambes fléchir. Le moment terrible était venu... C'était à l'instant
+précis de l'agenouillement que Jacques Clément devait frapper.
+
+Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour mieux voir... Et, à ce
+moment, une sorte de terreur s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait...
+et le moine ne frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...
+
+Le moine, à voix basse, parlait au roi!...
+
+«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.
+
+Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse tombait à genoux,
+n'ayant plus la force de se soutenir.
+
+Que pensait Fausta pendant cette tragique minute où son regard glacial
+demeurait rivé sur le moine qui ne frappait pas?... Elle regardait le
+moine et songeait:
+
+--Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce moine?... Oh! je le
+saurai!... je veux le savoir!...
+
+La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi se relevait... le
+roi se remettait en marche... Et le moine, s'étant redressé lui aussi,
+demeurait à la même place!...
+
+Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement rauque. Et, comme la
+foule s'écoulait, Fausta marcha au moine... s'arrêta devant lui...
+Une longue minute, ils se regardèrent, tandis que la duchesse de
+Montpensier, affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui donner
+l'ordre de sonner les six coups... le signal de la défaite...
+
+--Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.
+
+En même temps, elle chercha sous son froc le poignard qu'elle portait
+toujours sur elle.
+
+Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, et Fausta perçut
+comme une espèce d'éclat de rire.
+
+--Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai pas besoin de voir
+votre visage! Car votre voix est de celles qu'on n'oublie jamais,
+surtout quand on a été dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je
+suis?... Regardez, madame!
+
+Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, Fausta avait reculé
+de deux pas. Sous son capuchon, son visage devint d'une pâleur de morte.
+Et, pendant que le moine parlait, elle se disait:
+
+--C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa voix que je hais
+et... que j'aime!...
+
+A ce moment, et comme le moine prononçait les derniers mots, il rabattit
+son capuchon, et la tête de Pardaillan apparut. Fausta vit cette
+tête pâle, où éclatait l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la
+bouleversa. Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent en
+elle. Et elle se ramassa comme pour bondir et frapper.
+
+Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était mort
+peut-être!... Cela dura un éclair.
+
+Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.
+
+Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui n'était rien dans le
+gouvernement des hommes, s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir.
+Pardaillan s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus
+d'ironie.
+
+--Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante, laissez-moi vous
+répéter ce que je vous ai dit à notre première rencontre: vous êtes
+belle, vous êtes la jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez
+simplement une femme... et vous trouverez le bonheur.
+
+Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout l'homme. Être reine
+ou papesse, la belle affaire! Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous
+nous débrouiller ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car
+nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez voulu me tuer.
+Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est pourquoi, madame, avant de
+parvenir aux luttes irrémédiables, j'ai voulu vous donner un fraternel
+avis. Plus tard, ma pitié serait un crime...
+
+Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne palpitât en elle.
+Pas un frisson n'agitait les plis rigides de la robe de moine qui
+l'enveloppait tout entière... Qui sait quelles mortelles pensées
+traversaient à ce moment son esprit?... Pardaillan continua:
+
+--A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me suis mis trois choses
+dans la tête: d'abord que M. de Guise ne sera pas roi. Depuis ma
+rencontre avec lui devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec
+lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de Maurevert. Enfin,
+que M. le duc d'Angoulême et la petite Violetta seront unis... Quoi,
+madame, n'avez-vous pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame,
+qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez pas, je serai
+forcé d'en venir à de rudes extrémités...
+
+Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des parfums d'encens
+flottaient encore.
+
+--Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends votre réponse: où est
+la petite bohémienne Violetta?
+
+Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se vit seule, à
+la merci du chevalier. Et comme elle avait résolu de ne pas mourir
+encore...
+
+--Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne m'intéresse
+pas. Elle n'est rien pour moi...
+
+Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix morne:
+
+--Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais nul besoin de
+déguiser la vérité? Ce qu'est devenue cette enfant, je l'ignore depuis
+qu'elle appartient à M. de Maurevert.
+
+Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter de ce que disait
+Fausta. Il était bien évident qu'elle n'avait eu aucun intérêt à mentir
+dans leur rencontre à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta
+qu'il fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.
+
+--Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion. J'éprouve ici
+une cruelle déception. Mais dois-je vous le dire? Je suis encore heureux
+de savoir que, du moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour
+ennemie.
+
+--Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce moment.
+
+Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur que Pardaillan
+s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et posa sa main sur le bras du
+chevalier.
+
+--Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.
+
+--Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.
+
+Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras du chevalier
+tremblait légèrement.
+
+--Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée, à mon tour,
+voulez-vous?...
+
+Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté d'avoir parlé. Et,
+dans cette minute où un double flot de passions contraires venait se
+heurter en elle, humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de
+divine domination, soulevée par l'amour féminin qu'elle portait dans son
+sein, Fausta comprit avec terreur qu'elle était double, qu'il y avait
+deux êtres en elle...
+
+Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour dévorant. Et, par un
+effort vraiment digne d'admiration, l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu
+l'amour... Ces deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui
+habitaient le même corps se livraient une effroyable bataille. Il
+fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; ils ne pouvaient plus
+coexister.
+
+Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice plus que
+reine,--et il fallait la mort de Pardaillan.
+
+Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une femme--et il fallait
+l'amour de Pardaillan...
+
+Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta se taisait. Une
+dernière lutte se livrait en elle. Puis, peu à peu, cette forme de
+statue s'anima; l'attitude devint féminine, et enfin, Pardaillan,
+avec un étonnement mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta
+sanglotait doucement.
+
+Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la déroute de
+son orgueil. L'amour, une fois de plus dans l'éternelle histoire de
+l'humanité, l'amour était vainqueur.
+
+Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa main se crispa sur son
+bras. Et, dans un murmure d'une douceur désespérée, elle prononça:
+
+--Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui des choses
+définitives. Et, si je te les dis, à toi, alors qu'il me semblait que
+jamais aucun homme ne les entendrait, c'est que tu n'es semblable à
+aucun homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne... Si je dis
+que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est en moi. Pourquoi est-ce
+toi que j'aime? Je ne sais pas. Dans mon palais, je te l'ai dit sans
+crainte... Car, alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant...
+Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te hais! mes lèvres,
+malgré moi, te disent que je t'aime... Me comprends-tu, Pardaillan?
+
+--Hélas! madame, dit Pardaillan.
+
+--Moi aussi, continua Fausta, par les printemps embaumés, jeune, belle,
+adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas? Non, tu n'aimeras pas comme les
+autres femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan. Je t'ai vu et,
+d'une seule secousse, tu m'as ramenée du ciel sur la terre.
+
+Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après quelques secondes de
+silence, il dit doucement:
+
+--Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit. Pourquoi diable
+vouliez-vous chercher le bonheur si haut et si loin, alors qu'il est
+partout autour de vous?
+
+--Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas entendu,
+Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée. Or, écoute-moi; tu m'as
+dit, tu me répètes que je trouverai le bonheur autour de moi si je veux
+renoncer à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan, j'y renonce!
+
+Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.
+
+--Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré. Demain, je dis
+adieu à la France. Je vais chercher au fond de l'Italie la paix, la
+joie, le bonheur et l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me
+conduis!... Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines, des
+richesses. Si tu veux, demain, nous partons, Pardaillan, poursuivit-elle
+avec une espèce de fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus
+jamais ni à toi ni à personne.
+
+Elle était belle... non plus de cette beauté tragique et fatale qui
+inspirait autant d'effroi que d'admiration, mais d'une beauté de
+douleur, d'espoir et d'amour qui la transfigurait. Elle rayonnait et
+palpitait. Pardaillan soupira et songea, frémissant:
+
+«Que de malheur va semer encore cet incomparable esprit de
+malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse! Tu n'étais pas habile aux
+sublimes discours, mais comme un seul regard de tes yeux bleus était
+plus sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est le souvenir de
+ton dernier regard qui me pénètre et me charme, tandis que la flamme de
+ces magnifiques yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»
+
+--Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier comme moi
+réponde aux choses admirables que vous me dites? Que puis-je donc vous
+dire, sinon ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une jolie
+petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle est morte... et je
+l'aime toujours... et toujours l'aimerai...
+
+Il baissa la tête.
+
+Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon sur son visage
+livide. Elle n'ajouta pas un mot et s'éloigna. Quand elle fut à quelques
+pas, elle se retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une sorte
+de rage, une jalousie furieuse contre la morte éclata dans son coeur.
+
+Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était seul et que Fausta
+s'en était allée. Il secoua la tête, et rapidement sortit à son tour.
+
+Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux hôtel qui se
+trouvait en face de l'auberge du Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite
+auberge où Pardaillan et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.
+
+Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter des émotions terribles
+qu'elle venait d'éprouver. Peut-être même, ces émotions, ne les
+éprouvait-elle plus, car, rentrée dans sa chambre, elle murmura
+froidement:
+
+«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la victoire doit me
+rester. Et, pour commencer, frappons le misérable moine qui a trahi!...»
+
+Elle saisit une plume et écrivit en hâte:
+
+«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient qu'un moine de l'ordre
+des Jacobins, nommé Jacques Clément, est venu à Chartres pour tuer le
+roi. C'est un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait pas été
+assassinée pendant la procession.»
+
+Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait cette lettre à
+l'hôtel de Cheverni et disparaissait aussitôt.
+
+
+
+V
+
+L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ
+
+HENRI III, cependant, après avoir accompli ses dévotions à la
+cathédrale, était rentré dans l'hôtel de M. de Cheverni où il se
+mit aussitôt à table et dîna de grand appétit en présence de ses
+gentilshommes les plus intimes.
+
+Lorsque, tout à coup, parut un envoyé de la reine mère qui lui dit
+quelques mots à l'oreille.
+
+--Dites à Madame la reine que je me rendrai auprès d'elle après la
+réfection, répondit Henri III.
+
+Et il continua de dîner, riant et plaisantant. Comme le roi se levait de
+table, le même envoyé de Catherine reparut.
+
+--La reine est impatiente de connaître la déconfiture de M. de Guise,
+dit le roi. Allons, j'y vais...
+
+Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa mère.
+
+--Dieu soit loué! s'écria la vieille reine en le voyant.
+
+--Qu'avez-vous madame? s'écria le roi. Vous voilà toute pâle, comme si
+vous veniez de courir quelque grand risque.
+
+--Le risque était pour vous, mon fils... risque de mort!
+
+Henri III pâlit et regarda autour de lui avec inquiétude. Mais la
+vieille reine le serra dans ses bras en lui disant:
+
+--Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjuré, pour l'instant...
+
+--Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait donc se
+représenter?...
+
+--J'espère que non, si vous écoutez mes avis. Au nom du Ciel, mou fils,
+ne paraissez plus seul et sans armes dans ces processions. Savez-vous
+que vous avez failli être tué tout à l'heure? Lisez ceci, mon fils.
+
+La reine tendit à Henri III la missive qu'elle venait de recevoir.
+
+--Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et un moine de l'ordre
+des jacobins! Je connais le prieur Bourgoing: c'est un homme qui
+est incapable d'avoir trempé dans une aussi noire trahison... Qu'en
+pensez-vous, madame?
+
+--Je pense, dit Catherine, que votre confiance est la chose la plus
+étonnante que j'aie vue. Défendez-vous, mon fils. Chartres, vous l'avez
+dit vous-même, est trop près de Paris. Eh bien! que dès demain, votre
+départ pour Blois se prépare. Une fois en sûreté dans le vieux château,
+vous pourrez avec plus de sang-froid chercher le moyen de sauver la
+religion, le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut à tout
+prix retrouver ce moine, s'il est encore dans Chartres, et en faire un
+exemple terrible.
+
+--Soyez tranquille, ma mère, dit Henri III en se levant. Si l'homme est
+encore dans Chartres, il ne m'échappera pas!
+
+La vieille reine, demeurée seule, pressa son front ridé dans ses doigts
+maigres et jaunes comme de l'ivoire.
+
+«Clément! murmura-t-elle. Où ai-je entendu déjà ce nom?... Il y a
+longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce que ce Clément? Il faut que je
+sache... allons voir Ruggieri!»
+
+Elle traversa deux pièces et aboutit à un escalier qui conduisait aux
+combles de l'hôtel Cheverni.
+
+Là, dans un de ces combles aménagés en chambre, assis à une table
+couverte de papiers, lisait un personnage que nous avons entrevu au
+début de cette histoire: c'était l'astrologue Ruggieri, alors bien
+vieux, bien fatigué, mais travaillant toujours à son rêve, courant
+toujours après la chimère, qui fuyait dès qu'il croyait la tenir
+enfin... La pierre philosophale!... L'élixir de la vie éternelle!...
+
+Ruggieri, ayant levé la tête, vit Catherine assise devant lui et sourit.
+Il aimait la vieille reine. Ces deux existences étaient liées.
+
+--Eh bien. Majesté, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes? Guéri, bien
+guéri, tel qu'il était aux jours où il donnait des rendez-vous à Mme la
+duchesse de Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son coeur:
+une belle haine bien féroce contre le duc...
+
+--Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de Guise, dit la vieille
+reine. Ruggieri, on veut tuer le roi!... On veut me tuer mon fils.
+Pourquoi ne cherche-t-on pas à me percer le coeur? J'ai versé plus de
+larmes que la dernière des malheureuses dans sa chaumière. Mais j'avais
+une consolation. Si on me tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir,
+moi? Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sûre!... Ils ont armé contre
+Henri le bras d'un moine...
+
+--Un moine?...
+
+--Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui. Il n'a pas osé
+peut-être. Mais ce n'est pas cela qui m'épouvante le plus... Ruggieri,
+ce moine, ce jacobin, porte un nom que je crois avoir entendu et
+prononcé moi-même... Où?... Quand?... Ton admirable mémoire va m'aider.
+
+Ruggieri, étonné, considérait la vieille reine qui froissait dans ses
+mains pâles la lettre dénonciatrice.
+
+--Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques Clément... Ce
+nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il rien?
+
+L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus pâle. Il se rapprocha
+de la reine et lui tendit la main, se pencha sur elle, et d'une voix où
+il y avait de la terreur et de la pitié:
+
+--Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez autour de
+vous-même et de votre fils une incessante surveillance!
+
+--Ruggieri, Ruggieri, tu m'épouvantes!... Cet homme! Oh! cet homme!...
+qui est-ce?...
+
+--Je vous épouvante, Catherine. Dans un instant, vous serez plus
+épouvantée encore. Car vous allez savoir! Car cet homme ne vient au nom
+ni des huguenots ni des Lorrains, il vient en son propre nom! Car cet
+homme, madame, vient pour venger sa mère martyrisée et tuée par vous!...
+L'amant d'Alice de Lux s'appelait Clément! Et, Jacques Clément, c'est le
+fils d'Alice de Lux!...
+
+La reine demeura immobile, les yeux exorbités. Puis elle poussa une
+espèce de soupir rauque et râla:
+
+--Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamné!...
+
+Alors, avec un gémissement, elle leva les bras au ciel, et, à pas
+tremblants, elle gagna la porte et disparut.
+
+Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.
+
+Dans le grand vestibule de l'hôtel, une trentaine de gentilshommes
+bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri traversa le vestibule, les
+rires cessèrent. Il traversa les groupes devenus soudain silencieux et
+qui s'écartaient de lui.
+
+Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il produisait, cherchait
+des yeux quelqu'un dans cette foule et, ayant enfin aperçu Chalabre, il
+marcha droit à lui et lui dit:
+
+--Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler, ainsi qu'à vos deux
+amis.
+
+--A vos ordres, seigneur.
+
+Il suivit donc l'astrologue en faisant signe à Sainte-Maline et
+à Montsery de l'accompagner. Dans la rue, les trois jeunes gens
+rejoignirent Ruggieri qui s'arrêta:
+
+--Messieurs, dit-il, je pense que vous êtes dévoués à Sa Majesté... Je
+sais aussi que vous êtes braves, et que vous n'avez pas peur de trouer
+une poitrine humaine...
+
+--Quand c'est pour le service du roi, firent les trois spadassins en
+s'inclinant.
+
+--Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela qu'il s'agit...
+Messieurs, voulez-vous sauver le roi? Un homme est venu à Chartres, dans
+l'intention...
+
+--De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous le savons.
+
+--Et Sa Majesté vient de nous charger de retrouver cet homme! ajouta
+Montsery.
+
+--C'est cela même, fit Chalabre.
+
+--Voilà qui simplifie beaucoup ce que j'avais à vous dire, reprit
+Ruggieri. Messieurs, il faut que ce moine meure!
+
+--C'est ce qui se fera dès que nous aurons mis la main sur lui, seigneur
+astrologue, dit Sainte-Maline.
+
+--Messieurs, fit Ruggieri, encore une question: connaissez-vous l'homme?
+
+--Non!...
+
+--En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je connais le moine,
+moi! S'il est encore dans la ville, je réponds de le trouver. Restez
+donc à l'hôtel, ne vous écartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un
+instant.
+
+Ruggieri, ayant parlé, s'éloigna aussitôt. Pas un instant l'idée ne
+vint aux trois spadassins de s'étonner du ton d'autorité qu'avait pris
+l'astrologue. Ils rentrèrent donc à l'hôtel, et, se conformant aux
+instructions reçues, se mirent à monter la garde devant la porte du roi.
+
+Toute la journée ils attendirent le retour de Ruggieri. La nuit tomba.
+Le roi reçut ses gentilshommes comme d'habitude, et leur annonça le
+départ pour Blois. La présence des trois spadassins qu'il avait chargés
+de retrouver le moine lui fit froncer les sourcils. Mais, habitué à
+garder pour lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.
+
+Le résultat de ses réflexions fut qu'il modifia la date du départ pour
+Blois, et décida que, dès le lendemain, on se mettrait en route. Puis il
+s'alla coucher en recommandant à Crillon de doubler partout les gardes.
+
+A onze heures, Ruggieri parut à l'hôtel et réveilla les trois jeunes
+gens. Chacun s'assura qu'il avait bien son poignard, ils suivirent
+l'astrologue, marchèrent en silence. Ruggieri devant, les trois autres
+venant ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle et
+s'arrêta devant une assez pauvre maison élevée d'un seul étage.
+
+La nuit était noire. Une faible lumière, d'une fenêtre de l'étage,
+jetait dans cette nuit de vagues lueurs qui éclairaient confusément une
+enseigne qui se balançait au bout de sa tringle. Cette maison était une
+auberge, et, cette auberge, c'était celle du Chant-du-Coq... Ruggieri
+leva le bras vers la fenêtre éclairée et dit:
+
+--Il est là...
+
+--Bon! grogna Chalabre, par où entre-t-on?
+
+--Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans une cour. Il y a un
+escalier de bois. En haut de l'escalier, une porte vitrée. C'est là!...
+
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissèrent vers la porte,
+souples, nerveux, leurs poignards à la main. Ruggieri, en les voyant
+disparaître, murmura:
+
+--Jacques Clément est mort!... Un de plus!... Puisque la mère est morte,
+le fils peut bien mourir!..
+
+Il écouta un instant et rentra à l'hôtel de Cheverni où, ayant trouvé la
+reine mère qui veillait, il lui dit:
+
+--Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir, ce ne sera pas de la
+main de Jacques Clément...
+
+--On a tué le moine? demanda la vieille reine.
+
+--On le tue! répondit Ruggieri, qui, alors, regagna les combles de
+l'hôtel.
+
+Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement traversé la cour.
+Ils montèrent l'escalier extérieur sans bruit.
+
+Chalabre, doucement, très doucement, essaya d'ouvrir la porte. Mais
+la porte était fermée au verrou à l'intérieur. Chalabre, d'un coup de
+coude, fit sauter une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte
+s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent irruption dans la
+pièce.
+
+--Voilà, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez les gens! cria une
+voix.
+
+--Monsieur de Pardaillan, murmurèrent les trois spadassins en s'arrêtant
+court, effarés d'étonnement.
+
+--Ça, messieurs, reprit le chevalier, êtes-vous enragés? Ou bien est-ce
+que vous venez me demander à boire? Dans le premier cas, je vais vous
+jeter par la fenêtre; dans le deuxième, asseyez-vous et aidez-moi à
+vider cette dame-jeanne de Beaugency...
+
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient hagards. Assis autour
+d'une table, Pardaillan, Charles d'Angoulême et un troisième personnage
+les regardaient. Pardaillan, qui était placé le dos à la porte, s'était
+retourné vers les assaillants en pivotant sur son escabeau.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous de la façon un
+peu vive avec laquelle nous sommes entrés chez vous; mais ce n'est pas
+vous que nous comptions trouver ici... et ce digne révérend que nous
+voyons là pourrait peut-être nous renseigner sur celui que nous
+cherchons...
+
+--Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi interpellé, tandis que
+Pardaillan faisait signe à Angoulême de se tenir prêt à dégainer.
+
+--Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard coupable de haute
+trahison envers Sa Majesté le roi... un frocard du nom de Jacques
+Clément.
+
+--Et que lui voulez-vous? reprit le moine.
+
+--Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance avec les
+trois dagues que voici.
+
+Le moine se leva et, d'une voix très calme, prononça:
+
+--Jacques Clément, c'est moi!...
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se tournant vers le
+chevalier, êtes-vous fidèle et dévoué à Sa Majesté?
+
+--Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincérité, cela dépend des
+jours... Ainsi, aujourd'hui, j'étais dévoué au roi, puisque j'ai pris la
+précaution de l'accompagner jusqu'à la cathédrale, faute de quoi il lui
+fût sans doute arrivé malheur... Est-ce vrai, messire Clément?
+
+--C'est vrai, fit gravement le moine.
+
+--La nuit dernière, reprit Pardaillan, j'étais encore tout dévoué à
+Sa Majesté, puisque j'ai obtenu la faveur que le roi ne fût point tué
+aujourd'hui. Est-ce vrai, messire?
+
+--C'est vrai, répéta le moine.
+
+--Et maintenant? demandèrent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.
+
+--Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas plus qu'hier, pas plus
+que demain, je ne prends conseil de personne. Messieurs, moi vivant,
+aucun de vous ne touchera un cheveu du révérend jacobin qui est mon
+hôte...
+
+Au même instant, Pardaillan et Charles d'Angoulême furent debout, l'épée
+à la main.
+
+--Une minute, messieurs!... s'écria Sainte-Maline, chevalier, je dois
+vous prévenir que la ville est sillonnée par les patrouilles de M. de
+Crillon. Vainqueur ou non, vous serez pris. Réfléchissez, il en est
+temps encore...
+
+--Ce que vous dites là est plein de sens, fit Pardaillan en abaissant la
+pointe de son épée. J'ai besoin de quitter Chartres au point du jour, et
+je me soucie peu d'être arrêté. Aussi, messieurs, ne me battrai-je
+pas contre vous, à moins que vous ne me forciez à vous tuer, ce dont
+j'aurais le plus vif regret...
+
+--Vous nous laissez donc faire? s'écria Chalabre.
+
+--Non pas!... Seulement, j'avais marqué dans ma tête deux existences que
+je comptais vous demander en paiement de votre dette. Je renonce à
+l'une d'elles, et je vous demande la vie de messire Clément... C'est le
+deuxième tiers de votre dette, messieurs.
+
+En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement sa rapière et reprit
+place à table; il paraissait certain que les spadassins tiendraient
+parole.
+
+Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un signe de leur maître,
+tuaient sans scrupules, étaient gens d'honneur. Devant la soudaine
+requête de Pardaillan, sans la moindre hésitation, les trois assassins
+remirent poignards et épées au fourreau...
+
+--Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait deux existences
+payées!
+
+--Reste à une, dit Pardaillan.
+
+--Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que cette une et dernière que
+vous avez à nous réclamer soit la vôtre!
+
+--Quand je n'aurai plus que ma propre vie à demander c'est que tout ira
+bien... dit-il en hochant la tête.
+
+Et comme les trois faisaient un mouvement pour se retirer:
+
+--Une minute, messieurs! faites-nous donc la grâce de boire avec nous...
+
+Les trois spadassins se regardèrent, puis, prenant leur parti de la
+situation, s'assirent en éclatant de rire. Quelques moments plus tard,
+ils choquaient leurs verres contre celui de l'homme qu'ils étaient venus
+tuer!...
+
+--Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous au roi? Nous ne
+pouvons lui raconter que, venus pour verser le sang, nous nous sommes
+contentés de verser du Beaugency en compagnie de messire Clément?
+
+--Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me permettre?...
+
+--Dites, dites! s'écrièrent les trois, car un homme comme vous doit être
+de précieux conseil...
+
+--Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan. Procurez-nous
+trois bons chevaux. Conduisez-nous jusqu'à la première porte. Et, comme
+vous avez sûrement le mot de passe, faites-nous ouvrir... Alors, nous
+disparaissons... le révérend rentre dans son couvent, vous n'entendez
+plus parler de lui, et il vous est possible de dire au roi que vous
+l'avez débarrassé de Jacques Clément.
+
+--Par Notre-Dame, comme dit Sa Majesté la reine, le conseil est
+excellent! s'écria Sainte-Maline. Qu'en dis-tu, Chalabre?
+
+--Je dis qu'il faut l'exécuter à l'instant même.
+
+L'oeil de Pardaillan brilla d'un éclair malicieux. Chalabre et Montsery
+vidèrent un dernier verre de Beaugency et s'éloignèrent aussitôt.
+Sainte-Maline demeura avec Pardaillan, le duc d'Angoulême et Jacques
+Clément.
+
+--C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne père jacobin n'ait pas
+un habit de cavalier...
+
+Pour toute réponse, Jacques Clément se défit de son froc, le roula et
+le jeta sous le lit. Il apparut alors en cavalier, à sa ceinture était
+passé le poignard que lui avait donné l'ange... le poignard avec lequel
+il devait frapper Henri III. Il était ainsi méconnaissable.
+
+Charles d'Angoulême déposa sur la table un écu d'or en paiement de la
+dépense qu'ils avaient faite. Puis, tous les quatre descendirent sans
+faire de bruit. Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans la
+rue.
+
+---Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune duc à Pardaillan. Nous
+allons à un bon guet-apens. Les deux autres ont été chercher du renfort,
+et nous allons avoir tout à l'heure une vingtaine d'assaillants sur les
+bras.
+
+--Vous faites injure à ces gentilshommes, dit Pardaillan; ce sont des
+assassins au service du roi de France, mais ils sont incapables de
+manquer à la parole donnée.
+
+Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente. Au bout de
+ce temps, deux cavaliers débouchèrent d'une rue voisine. Charles
+d'Angoulême tressaillit et murmura:
+
+--Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...
+
+Chalabre et Montsery étaient à cheval. Montsery conduisait une troisième
+monture par la bride. Les deux spadassins mirent pied à terre.
+Pardaillan, Charles d'Angoulême et Jacques Clément enfourchèrent les
+trois bêtes. Alors Chalabre se détacha en avant et alla parlementer
+avec l'officier du poste qui gardait la porte. Une minute plus tard, on
+entendit le grincement des chaînes du pont-levis, et Chalabre, de loin,
+cria:
+
+--Quand il vous plaira, messieurs!
+
+Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela lui semblait
+exorbitant. Jacques Clément, tout insensible qu'il fût, murmurait une
+prière. Pardaillan souriait:
+
+--Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...
+
+Les trois cavaliers passèrent sous la porte. Quelques instants après,
+Jacques Clément, escorté par Charles d'Angoulême et Pardaillan, galopait
+sur la route de Paris. A l'aube, ils s'arrêtèrent dans un bourg pour
+laisser souffler les chevaux, et entrèrent dans un bouchon.
+
+--Je vous quitte ici, dit Jacques Clément qui n'avait pas ouvert la
+bouche depuis Chartres. Il faut que je rentre en mon couvent. Je n'en
+étais sorti que pour accomplir les ordres de Dieu...
+
+--Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan
+
+--Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clément, de vous mettre
+sur ma route: c'est que l'heure de Valois n'est pas sonnée encore. Je
+rentre donc dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau me
+soit donné. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne me voir...
+
+--Tenez, fit Pardaillan ému, voulez-vous que je vous dise? Vous devriez
+quitter votre couvent, votre cellule, vos prières, vos macérations,
+votre solitude. Vous êtes jeune... vous pouvez aimer... être aimé...
+
+Jacques Clément pâlit horriblement.
+
+--Pardaillan, dit-il en secouant la tête, ma destinée doit s'accomplir.
+Je ne suis pas seulement l'envoyé de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi
+pour débarrasser le monde de ce monstre qu'on nomme Valois, c'est sans
+doute à l'intercession de celle qui a souffert, pleuré, qui est morte en
+maudissant Catherine de Médicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mère
+qui me guide!...
+
+--Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que rien ne saurait vous
+détourner de la voie étroite...
+
+--Rien! dit le moine.
+
+--Seulement, reprit le chevalier, puisque vous êtes décidé à frapper le
+roi de France... car vous êtes décidé plus que jamais?
+
+--Il serait mort à cette heure si vous ne m'aviez dit: «J'ai besoin
+qu'il vive encore...» Valois vivra donc tant que vous aurez besoin de sa
+vie... Je suis patient... j'attendrai!...
+
+--Je vous l'ai dit et vous le répète; la vie du roi de France m'est
+indifférente. Seulement, je ne veux pas que sa mort puisse servir les
+intérêts de M. de Guise.
+
+--Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la mort de Valois, vous ne
+voulez pas que Valois meure!... Mais après, Pardaillan?
+
+--Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou la vie de Valois sera
+le dernier de mes soucis.
+
+--Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine d'une voix solennelle,
+Pardaillan, par la mémoire de ma mère, je vous jure que ce poignard ne
+sortira pas de sa gaine tant que votre main sera étendue sur la tête de
+Valois...
+
+A ces mots, Jacques Clément sauta sur son cheval et s'éloigna rapidement
+dans la direction de Paris.
+
+Sainte-Maline, Chalabre et Montsery étaient rentrés à l'hôtel de
+Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez eux, une porte s'ouvrit dans
+le corridor qu'ils longeaient, et un homme parut. Ils reconnurent
+Ruggieri...
+
+--Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.
+
+--Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent très poliment les trois
+spadassins.
+
+--Eh bien, messieurs... est-ce fait?
+
+--Le moine est trépassé! dit Sainte-Maline.
+
+--Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au bout de quelques
+instants. Car je vous sais gens de précaution...
+
+--Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter, allez le
+redemander aux flots de l'Eure...
+
+--Bien, bien... vous êtes de bons et fidèles serviteurs... Bonsoir,
+messieurs, bonsoir...
+
+Les trois jeunes gens rentrèrent chez eux et se hâtèrent de pousser les
+verrous. Quelques minutes plus tard, la vieille reine était informée que
+le moine Jacques Clément était mort!...
+
+
+
+VI
+
+LA VIE DE COCAGNE
+
+Croasse et Picouic, après les innombrables tribulations que nous avons
+relatées précédemment, venaient de se trouver, l'un et l'autre, sans le
+sou. Ils étaient fort marris... et très affamés, se demandant ce qu'ils
+allaient faire; soudain Croasse eut une idée merveilleuse qu'il expliqua
+à Picouic:
+
+--Dans ce couvent de bénédictines, que tu vois tout près de nous, sur
+la hauteur de Montmartre, il y a une sainte femme à qui j'ai inspiré un
+amour extraordinaire: de par cet amour, c'est bien le moins que soeur
+Philomène me nourrisse!
+
+--Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspiré une telle passion
+à cette Philomène.
+
+--Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.
+
+--Parce que tu es hideux.
+
+--C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime!
+
+Tout en discutant, les deux compères atteignirent le couvent des
+bénédictines et passèrent par la brèche. Cependant, Croasse, la main en
+abat-jour sur les yeux, étudiait attentivement le terrain de culture des
+bénédictines.
+
+Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non celle que désiraient à
+la fois son coeur et son estomac.
+
+Croasse se frappa le front, et désignant l'enclos:
+
+--Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis sûr que nous allons
+trouver là celle que je cherche.
+
+Mais, dans l'intérieur des palissades, il y avait un bâtiment et c'est
+dans ce bâtiment, si l'on s'en souvient, que Croasse avait reçu de
+Belgodère une volée de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oubliée,
+lui. Belgodère était-il encore là?
+
+Ce n'était pas possible, puisque le bohémien n'était là que pour
+surveiller Violetta. Or, Violetta n'y était plus, puisque lui, Croasse,
+avait prévenu le chevalier de Pardaillan qui était parti pour la
+délivrer. Malgré ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte
+qu'avec prudence.
+
+L'enclos était solitaire. Le bâtiment où il avait été rossé paraissait
+abandonné.
+
+--Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomène?... Une chimère de ton
+imagination!...
+
+--Non, de par tous les diables! Elle existe bien, et je suis sûr de sa
+tendresse... Où peut-elle être?
+
+Tout à coup, il tressaillit.
+
+--Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...
+
+--Regarde! répondit lugubrement Croasse.
+
+--Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes filles qui viennent de
+sortir de ce bâtiment...
+
+--Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...
+
+--Attends... elles me tournent le dos... elles se promènent... ou
+plutôt on dirait qu'elles marchent avec précaution... elles semblent
+effrayées... Sur ma foi! on dirait des prisonnières qui cherchent à
+se sauver... ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez du
+couvent!...
+
+Les deux jeunes filles signalées venaient de se retourner.
+
+--Tu l'as reconnue? demanda Croasse.
+
+--Violetta!...
+
+--Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment que la petite Violetta
+est là, Belgodère y est aussi!...
+
+--Qui peut être l'autre? fit Picouic, suivant son idée.
+
+--Peu importe... détalons!...
+
+Croasse allait joindre l'acte à la parole lorsqu'il demeura cloué sur
+place par ces mots prononcés derrière lui par une voix criarde:
+
+--Que faites-vous là?...
+
+Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:
+
+--Philomène!...
+
+C'était en effet Philomène qui, en reconnaissant Croasse, baissa
+pudiquement ses paupières de vieille fille. Mais Philomène n'était pas
+seule: elle était accompagnée d'une vieille, sorte de paysanne mal
+vêtue, aux yeux défiants, à la voix revêche, et c'était elle qui venait
+de crier.
+
+Cette vieille, c'était soeur Mariange.
+
+--Que faites-vous là?
+
+--Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodère, notre excellent ami
+Belgodère... il va bien?
+
+--Belgodère?... Qu'est-ce que Belgodère? fit Mariange d'un air pointu.
+
+--Le bohémien... vous savez bien... qui logeait là...
+
+--Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent est débarrassé de
+ce païen!...
+
+--Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomène, ma chère Philomène, que je
+suis donc heureux de vous revoir!...
+
+Et, avant que Philomène eût pu s'en défendre, il la saisissait, la
+soulevait, l'embrassait sur les deux joues et la reposait ensuite sur le
+sol. Mariange était indignée.
+
+--Sortez, dit-elle, hâtez-vous de sortir des terres du couvent, mauvais
+sacripants que vous êtes...
+
+--Oh! ma soeur, dit doucement Philomène, M. Croasse n'est pas un
+sacripant... il a une si belle voix!...
+
+--Enfin, que faites-vous ici, mauvais drôles? reprit la mégère qui
+pourtant s'apaisait.
+
+--Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant son chapeau.
+
+--Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.
+
+--Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange, voici ce qui m'amène,
+ce qui nous amène... Je dois vous dire que je suis l'ami intime de M.
+Croasse que vous voyez ici, à tel point qu'on nous prend pour les deux
+frères...
+
+--Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne dort plus, ne mange
+plus, il n'est plus que l'ombre de lui-même, et, s'il continue à maigrir
+ainsi, il n'en restera plus rien, pas même l'ombre. Et tout cela,
+demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur, tout cela parce que
+mon ami, mon frère, a oublié ici, en partant, un trésor...
+
+--Un trésor! fit Mariange dont les petits yeux pétillèrent.
+
+--Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laissé entre les mains de la belle
+Philomène ici présente!...
+
+--Quelle infamie! cria soeur Mariange.
+
+--Ma soeur... supplia Philomène palpitante.
+
+Soeur Mariange allait répliquer vertement, lorsque, tout à coup, elle
+s'élança vers la porte de l'enclos qui venait de s'ouvrir, livrant
+passage aux deux jeunes filles.
+
+--Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux païennes vont fuir!
+
+Et elle se mit à courir de toute la force de ses jambes courtes...
+Violetta et sa compagne, légères comme des biches, bondissaient déjà
+vers la brèche... Soeur Philomène et Croasse étaient demeurés sur place,
+pétrifiés.
+
+Picouic, avec le coup d'oeil sûr et prompt de l'homme affamé qui
+entrevoit un moyen de s'assurer le gîte et la pitance, étudia la
+situation.
+
+En un instant, sa décision fut prise: il ouvrit l'immense compas de ses
+jambes, et se mit à arpenter le terrain gagnant sur les deux fugitives
+pour leur couper la retraite. En quelques enjambées, il eut atteint la
+brèche avant qu'elles n'y fussent arrivées elles-mêmes.
+
+Violetta et sa compagne s'arrêtèrent. Une expression de désespoir
+envahit leurs visages; Violetta baissa la tête avec un soupir de
+détresse, et celle qui l'accompagnait se prit à pleurer.
+
+--Holà! coquines! faisait à ce moment Picouic, où couriez-vous si vite?
+On voulait donc fausser compagnie à ces bonnes religieuses pour courir
+la prétantaine?...
+
+--Monsieur... balbutia Violetta...
+
+Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic, elle le reconnut. Et
+elle frissonna de terreur. Non pas que Picouic ou Croasse lui eût jamais
+fait du mal quand elle faisait partie de la troupe vagabonde... Mais,
+du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait supposer que Belgodère
+n'était pas loin...
+
+--Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis perdue... Belgodère rôde
+par ici...
+
+A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait chacune par un
+bras. A voix basse, rapidement, il murmura:
+
+--Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout feignez de me
+considérer comme un ennemi... et pourtant, par le ciel qui nous éclaire,
+je suis votre ami et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidèle
+de M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulême...
+
+Violetta demeura saisie, extasiée... A ce nom que venait de prononcer
+l'hercule, elle poussa un cri de joie.
+
+--Silence! fit Picouic. Ça! reprit-il à haute voix, suivez-moi, que
+je vous remette ès-mains de cette digne, de cette sainte, de cette
+excellente religieuse!
+
+Mariange arrivait à ce moment toute essoufflée.
+
+--Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier, les deux païennes se
+sauvaient, et je ne sais trop ce qui serait advenu de moi...
+
+Picouic, continuant à tenir Jeanne et Violetta chacune par un bras, les
+conduisit jusqu'à la porte de l'enclos, les fit entrer, et referma la
+porte.
+
+Mariange, alors, leva la tête pour apercevoir le visage de Picouic, et
+ce nez pointu, ces yeux en trous de vrille lui plurent sans doute.
+
+--Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.
+
+--Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chère soeur, l'homme le plus
+catholique de tout Paris, à telles enseignes qu'il sait chanter au
+lutrin, en voici la preuve!
+
+Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui n'avait rien de
+désagréable aux oreilles de Mariange, entonna:
+
+«Tantum ergo sacramentum...»
+
+Soeur Mariange joignit les mains avec une béate admiration. A ce moment,
+la voix basse-taille profonde de Croasse se joignait à celle de Picouic.
+
+--Quelle voix! Quelle voix! répétait soeur Philomène.
+
+Soeur Mariange considérait du coin de l'oeil soeur Philomène qui,
+palpitante, ne pouvait détacher son regard de Croasse, lequel relevait
+en croc ses moustaches.
+
+--A coup sûr, songeait soeur Mariange, si je fais accueil à ces deux
+hommes, la pauvre soeur Philomène va être induite en tentation de péché
+mortel... Mais, grâce à ce grand bel homme, les deux païennes n'ont pu
+se sauver.,. Écoutez, maître Picouic... je vois que je m'étais trompée
+sur votre compte. Vous êtes un homme de coeur... En arrêtant ces deux
+malheureuses hérétiques au moment où elles s'enfuyaient, vous avez rendu
+à la révérende supérieure un service qu'elle ne saurait oublier... Je
+vais de ce pas lui en parler, et vous serez récompensés.
+
+--Et quelle sera notre récompense, ma soeur?...
+
+--Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme chantres de notre
+chapelle.
+
+--Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question: quel est le
+paiement accordé à vos chantres?
+
+--Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignité; les ressources du
+couvent sont trop réduites pour le moment; mais le couvent ne saurait
+manquer de devenir très riche dans peu de temps... Alors, vous serez
+payé double...
+
+--Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous le dire tout de
+suite: je suis d'une modestie dont vous n'avez pas idée, je souffre
+d'avance à l'idée de recevoir les éloges de la sainte et révérende mère
+abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...
+
+--Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, chargée de veiller sur
+Violetta, ne tenait nullement à raconter à l'abbesse la tentative de
+fuite due à sa négligence.
+
+--C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse ni moi-même, nous
+ne voudrions accepter les hautes fonctions de chantres, dont nous ne
+sommes pas dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez de nous
+promettre, c'est-à-dire la faveur du ciel, et la vôtre.,.
+
+--Ah! s'écria Croasse, nous ne vous quittons plus!
+
+--Comment, vous ne nous quittez plus! s'écria soeur Mariange
+interloquée.
+
+--Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne craignez rien, ma soeur!
+Vous serez amplement dédommagée de l'hospitalité que vous allez nous
+donner. D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite, nous surveillerons
+étroitement les deux païennes...
+
+Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer de deux
+serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout qui deviendraient deux
+geôliers pour les drôlesses hérétiques dont elle avait la garde.
+
+--C'est dit! fit-elle tout à coup.
+
+--Quoi? s'écria Picouic, vous consentez à nous donner l'hospitalité?
+
+--Certes... et de grand coeur...
+
+--Et à... nous... nourrir?
+
+--Sans aucun doute!...
+
+--Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules ravis.
+
+Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin de la brèche, et
+y entra.
+
+--Voilà, reprit Mariange, vous habiterez là; ce soir, à la nuit, avec
+soeur Philomène, nous vous apporterons de la bonne paille fraîche, que
+nous prendrons dans les écuries de l'abbesse. Vous ne vous montrerez
+pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de plus, vous
+surveillerez l'enclos et la brèche...
+
+--Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous promettre un lit.
+Mais quelle sera notre nourriture?
+
+--Vous mangerez ce que notre industrie nous procure tous les jours, car,
+s'il fallait compter sur les vivres du couvent, il y a longtemps que
+nous serions mortes... Dans un recoin caché, nous élevons des poules...
+Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons le cou à un poulet.
+
+--Admirable! fit Croasse.
+
+--Enfin, nous avons les légumes que nous cultivons, et dont nous faisons
+une soupe presque tous les jours. Quand nous pouvons y joindre un
+quartier de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.
+
+--Et le vin? s'écria tout à coup Picouic.
+
+--Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur Philomène.
+
+Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur Philomène, les yeux
+baissés, ajouta du même ton de modestie:
+
+--J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse... je crois donc que
+nous pouvons espérer au moins une bouteille ou deux par jour...
+
+--Une dernière question, ma soeur?... fit Picouic en extase, à quelle
+heure dînez-vous?
+
+--Peut-être ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua Philomène.
+
+--C'est-à-dire que nous avons fait un magnifique repas, sous un chêne de
+la porte Montmartre, mais comme la course nous a aiguisé l'appétit...
+
+--Ma soeur, dit Philomène, je vais quérir quelques oeufs que
+j'accommoderai et que j'apporterai avec ce restant de venaison dont nous
+fit hier cadeau le révérend frère quêteur.
+
+Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne, Philomène
+s'éloigna rapidement. Un quart d'heure plus tard, elle revenait avec les
+provisions annoncées.
+
+--Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre la nuit pour
+s'en procurer.
+
+Les deux nonnes s'éloignèrent alors pour vaquer à la grande occupation
+qui leur était dévolue, c'est-à-dire pour aller espionner et surveiller
+les deux jeunes filles enfermées dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout
+aussitôt, se mirent à table.
+
+--Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dévorant avec frénésie.
+
+--Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!
+
+--C'est comme cela que je suis... répondit Croasse avec modestie.
+
+--Si nous sommes habiles, notre fortune est faite quand nous nous en
+irons d'ici! fit Picouic.
+
+--Comment cela?...
+
+--Ecoute... la petite Violetta est ici, détenue prisonnière. Si M. le
+chevalier de Pardaillan et M. le duc d'Angoulême sortent de la Bastille,
+comme ils en sont bien capables, notre fortune est faite.
+
+--Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...
+
+--En ce cas, j'aviserai d'autre manière; il faut que je voie la petite
+Violetta et que je l'interroge... J'ai toujours pensé que cette petite
+était de haute famille. Qui sait si cette famille ne la cherche pas?...
+Je te dis que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...
+
+--Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amène?
+
+Picouic haussa les épaules.
+
+--Non, dit-il. Ne te mêle de rien. Laisse-moi faire. Tu m'aideras
+seulement quand il en sera temps... d'ici là, puisque nous sommes en
+pays de cocagne, contente-toi d'engraisser un peu, tu en as besoin.
+
+
+
+VII
+
+MARIE DE MONTPENSIER
+
+Jacques Clément, rentré à Paris, se dirigea tout droit vers son couvent,
+rue Saint-Jacques.
+
+Il était sept heures du soir lorsqu'il arriva devant la porte du
+couvent, ayant accompli dans sa journée les vingt lieues qui séparent
+Chartres de Paris.
+
+Le prieur Bourgoing était à table. Il lisait une lettre qui venait de
+lui être remise et fronçait les sourcils, ce qui ne l'empêchait pas de
+faire honneur à un excellent repas.
+
+Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dérangeât dans une aussi
+importante occupation que le dîner. Mais, lorsqu'il sut que le frère
+Clément était dans son antichambre, il replia vivement la lettre qu'il
+lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune moine.
+
+--Quoi, mon frère! s'écria Bourgoing en apercevant Jacques Clément. Dans
+ce costume si peu conforme aux règles de notre ordre!... Ce n'est pas
+tout. Voilà cinq jours que vous êtes absent du monastère et que je vous
+fais chercher partout dans Paris!... Vous n'avez reçu aucune mission qui
+puisse expliquer une si longue absence...
+
+--Pardon, révérendissime seigneur, dit froidement Jacques Clément, ou
+vos esprits sont frappés d'un trouble que je ne conçois pas, ou vous
+devez vous souvenir...
+
+--Je ne me souviens de rien!
+
+--Quoi! vénérable père... vous ne m'avez pas vous-même donné votre
+bénédiction à mon départ!...
+
+--Le malheureux délire! s'écria Bourgoing en levant les bras au ciel.
+
+--Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amèrement Jacques Clément.
+Quoi!... ne m'avez-vous pas encouragé vous-même, m'affirmant que
+l'Écriture autorise certains actes irréguliers, quand il s'agit du
+service du Seigneur!
+
+--Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant son couteau, de quels
+actes irréguliers voulez-vous parler?
+
+--D'un seul, mon révérend père, d'un seul!
+
+--D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous puisiez dans votre
+imagination malade des pensées qui sont sans aucun doute la suggestion
+du malin esprit...
+
+--C'en est trop! dit Jacques Clément. Je suis parti avec approbation,
+avec votre bénédiction, avec votre absolution! je suis parti, dis-je,
+avec la grande procession de frère Ange, pour rejoindre à Chartres le
+roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...
+
+--Que dites-vous là? Tuer le roi!... Quel crime épouvantable osez-vous
+concevoir!...
+
+--Par le Dieu vivant, mon père, je jure que...
+
+--Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne vous remette au bras
+séculier! Allez, mon frère, allez. Mettez-vous à réciter les psaumes de
+la Pénitence.
+
+Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que, le coup étant manqué,
+Henri III n'ayant pas été tué, le digne prieur voulait garder le silence
+sur cette tentative... Il supposa que le prieur le renvoyait dans sa
+cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre, il trouva
+une douzaine de moines, solides gaillards, qui l'entourèrent. Alors
+seulement Jacques Clément comprit que non seulement on voulait lui
+imposer silence, mais encore qu'on le punissait d'avoir manqué le
+coup!... Il voulut pousser un cri, se débattre... car le cachot de
+pénitence était une oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il
+fut bâillonné, lié, entraîné...
+
+Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des caves du couvent. On
+y descendait par un escalier de quarante marches en spirale. Il y avait
+seulement une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine d'eau et
+un pain.
+
+Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il n'eût vu le
+prieur!...
+
+Il avait été délié et débâillonné au moment où il avait été poussé dans
+le cachot de pénitence. Il était donc libre de ses mouvements. Mais
+l'obscurité était opaque. Jacques Clément demeura donc immobile,
+s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté la cruche et le
+pain, et, la tête sur les genoux, se mit à méditer.
+
+Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire, l'amoureux,
+le vengeur. C'était la triple manifestation d'un coeur passionné.
+
+La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement d'accord dans
+son esprit, son coeur et son âme.
+
+Henri III, tyran de la religion catholique parce qu'il ne consentait
+pas à recommencer la Saint-Barthélémy, Henri III, fils de Catherine de
+Médicis, ne devait mourir que de sa main.
+
+Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux de la répulsion
+qu'il éprouvait à se trouver dans cette tombé, il se dit qu'il n'avait
+rien à redouter puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était,
+lui, désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre tant que
+l'acte ne serait pas accompli.
+
+Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il se sentit faim et
+soif. Il mangea donc une moitié du pain qu'on lui avait laissé, et but à
+la cruche.
+
+Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, du moins exempt de
+crainte. Lorsqu'il se réveilla, il eut encore faim et soif; il mangea
+le reste du pain et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche.
+Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît le moindre bruit.
+
+Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau dans la cruche... Il
+avait faim et soif. Mais ce n'était pas encore la souffrance véritable
+qui tord les entrailles.
+
+Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot. Les ténèbres
+étaient toujours aussi complètes, aussi absolues. Mais, par le toucher,
+par le frôlement de son épaule contre les murailles, par la régularité
+des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance de son cachot
+et il y marchait avec une certaine assurance. Cette marche monotone
+finit par le briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit.
+Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...
+
+--Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se réveillant.
+
+Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre à marcher.
+Et, alors, il s'aperçut que ses jambes lui refusaient tout service. Et,
+alors, il comprit l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim
+et de soif!...
+
+Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait la porte, et
+essaya de frapper; mais ses poings heurtèrent à peine le chêne...
+il retomba épuisé... Alors, la souffrance se déclara avec une sorte
+d'impétuosité... Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier, les
+souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus qu'une infinie faiblesse.
+
+Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et râlant, étendu en
+travers des dalles?... Il n'eût su le dire... Il lui sembla enfin
+qu'il s'endormait, et perdit la notion des choses. Dans cette sorte de
+sommeil, ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une forme. C'était
+Marie de Montpensier qui lui apparaissait.
+
+Il se trouvait dans un appartement où régnait une exquise fraîcheur.
+Il distinguait confusément qu'il était étendu dans un lit d'une rare
+magnificence. Dans cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait,
+légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.
+
+Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait des yeux, extasié,
+tremblant de se réveiller bientôt, ainsi qu'il arrive souvent dans ces
+songes où l'esprit se dédouble.
+
+--Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer à souffrir... puisque
+tout ceci n'est qu'un rêve.
+
+Et il recommença à regarder Marie de Montpensier... Il fit un effort
+pour joindre les mains et, dans ce mouvement, il s'aperçut que ses mains
+froissaient réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans le
+même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient réellement ouverts et
+que cette étoffe c'étaient les draps du lit...
+
+Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles du vieux
+tombeau!... Comment se trouvait-il dans cette chambre?... Quand, comment
+y avait-il été transporté?...
+
+A ce moment, et comme il venait de joindre les mains. Marie se rapprocha
+de lui en souriant. Elle tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de
+l'autre elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique et pourtant
+belle encore du jeune moine.
+
+--Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse et de pitié, en
+présentant à ses lèvres les bords du gobelet.
+
+A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une fraîcheur suave
+l'envahir, en même temps qu'il se ranimait et que la faiblesse se
+dissipait.
+
+Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers il voulut balbutier un
+mot... Mais elle plaça sa main sur sa bouche comme pour lui recommander
+le silence. Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la fit
+frissonner.
+
+--Dormez maintenant, reprit-elle doucement.
+
+Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt tomba dans un profond
+sommeil.
+
+Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé, les membres
+souples. Sur un fauteuil, près de lui, il aperçut les vêtements de
+cavalier qu'il avait lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris.
+Il s'habilla promptement et alors chercha des yeux son poignard; mais le
+poignard avait disparu.
+
+Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition, car à ce
+moment ses yeux tombèrent sur une table toute servie où deux couverts
+étaient dressés, et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de
+Montpensier parut. Avec cette démarche sautillante qui lui servait à
+dissimuler sa boiterie et qui était un charme de plus chez elle, la
+soeur du duc de Guise s'approcha et lui dit en souriant:
+
+--Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?
+
+--Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? L'éternel bonheur a-t-il
+commencé pour moi?...
+
+--Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est tout bonnement
+l'hôtel de Montpensier... et l'ange que vous voyez, messire, bien
+loin d'être un ange, n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin
+d'indulgence... Mais, asseyez-vous là... et moi ici...
+
+La table était admirablement servie en mets et friandises de haut goût,
+en vins généreux. Nul n'était là pour servir les deux convives: c'était
+la duchesse elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse,
+découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait les verres de ses
+blanches mains chargées de diamants.
+
+C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme. Il mangeait et buvait
+sans s'en apercevoir, et peu à peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais
+cette ivresse provenait surtout du spectacle merveilleusement impur
+qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier portait un
+costume que lui eût envié quelque opulente ribaude. C'est à peine si
+les gazes légères qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes
+délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse étincelaient dans ses
+yeux. Cependant, dès l'instant où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis
+à causer de choses qui ne se rattachaient pas à leur principale pensée
+en ce moment--pensée de séduction chez la duchesse, pensée de délire,
+d'enivrement et de défense chez le moine. Toute la scène était pour la
+séduction. Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.
+
+--Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, que vous soyez
+revenu à la vie, et à la santé. Vous voici maintenant hors d'affaire.
+Mais depuis neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...
+
+--Neuf jours!...
+
+--Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... Au surplus la fièvre
+a dû vous faire oublier...
+
+--Je ne me souviens de rien, madame.
+
+--Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant où je vous ai trouvé
+à demi-mort... dans la Cité, derrière Notre-Dame. Il était environ dix
+heures du soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison que vous
+connaissez... Soudain, un de mes porte-torches s'écria qu'il y avait
+un gentilhomme évanoui ou mort sur la chaussée. Je me penchai de ma
+litière... Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais sur
+vous, vous revîntes au sentiment, et vous me dites que des truands vous
+avaient traqué et laissé pour mort...
+
+--Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai parlé?
+
+--La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma litière et transporter
+ici...
+
+Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il admettait sans
+discussion l'événement, le miracle. L'ange l'avait enlevé du cachot
+de pénitence et déposé sur la route où Marie de Montpensier devait
+infailliblement passer.
+
+Jacques Clément passa lentement une de ses mains sur son front: le rêve
+le reprenait.
+
+Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était l'heure présente qui ne
+pouvait être qu'une illusion!...
+
+En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle l'avait trouvé évanoui
+dans la Cité le lendemain soir de la procession, c'est-à-dire au moment
+où il entrait au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins une
+semaine!...
+
+--Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur, je vous supplie
+de rappeler exactement vos souvenirs... C'est bien le lendemain de la
+procession de Chartres que vous m'ayez trouvé?...
+
+--Exactement, messire; le lendemain de ce jour où Valois devait mourir!
+
+Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était pas une
+illusion!... Le roi devait mourir!...
+
+--Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.
+
+--Privé de sens, étendu de votre long, non loin de l'auberge du
+Pressoir-de-Fer.
+
+--La reconnaissance déborde de mon coeur, dit ardemment Jacques Clément;
+mais il n'est pas besoin de cette gratitude pour vous assurer que la vie
+de Valois est seulement prolongée de quelques jours... Ce qui ne s'est
+pas fait à Chartres, madame, se fera ailleurs...
+
+Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore se figea sur ses
+lèvres, et un éclair funeste jaillit de ses yeux. Elle quitta vivement
+sa place, repoussa la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques
+Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils étaient ainsi placés
+comme dans la nuit où le duc de Guise avait surpris sa femme dans les
+bras du comte de Loignes...
+
+Jacques Clément, comme alors, sentait la double ivresse du vin et de
+l'amour monter à son front brûlant. Son coeur battit à grands coups
+sourds; la passion le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son
+âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel grondaient...
+
+--Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée aux ciseaux d'or...
+vraiment? vous seriez prêt à frapper?... Ce n'est donc pas la peur qui
+vous a retenu à Chartres?...
+
+--La peur! gronda Jacques Clément. Non, non, madame, ce n'est pas la
+peur qui m'a empêché de frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus,
+car ni lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...
+
+--Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante et en resserrant son
+étreinte.
+
+--Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que Dieu a voulu prolonger la
+vie du tyran dans un but que seule connaît sa suprême sagesse, car il
+a placé sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon bras et me
+dire: «Clément, je ne veux pas que tu frappes aujourd'hui!...» Cet
+homme, madame! c'est le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma
+vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable agonie, cet
+homme est le seul qui ait eu pitié d'elle!
+
+--Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec une soudaine
+inspiration.
+
+--Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement Jacques Clément.
+Seulement, l'homme dont je parle a étendu sa main sur le roi de France,
+et dès lors le roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection
+s'effacera, et alors, je le jure, le roi de France mourra de ma main!...
+
+--Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous crois...
+
+Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire, elle se leva
+vivement et disparut. Jacques Clément demeura seul, en proie à un
+trouble inexprimable.
+
+La journée se passa sans que la duchesse ne reparût. Il avait essayé de
+sortir, mais il avait trouvé les portes fermées. Peu à peu il reprit
+son sang-froid, n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver le
+poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange dans la chapelle des
+jacobins.
+
+Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table était encore là,
+offrant en vins et en mets des restes estimables. Jacques Clément dîna
+donc tout seul, puis, n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit
+et tomba rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?...
+Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une étrange sensation le
+réveillait... dans le lit, près de lui, se glissait une femme qui
+l'enlaçait de ses bras... il sentait, il reconnaissait son parfum
+préféré!... et, soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et
+douce à en mourir d'un baiser d'amour...
+
+Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux rieurs et
+malicieux de Marie de Montpensier.
+
+Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses paroles sous ses
+baisers...
+
+Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur un souvenir
+impérissable, et il se murmurait à lui-même que, pour une autre nuit
+semblable, pour retrouver celle que ses mains brûlantes de fièvre
+cherchaient encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait son
+âme.
+
+Marie, en effet, avait disparu.
+
+Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques Clément. Près du lit,
+près de lui, sur une petite table, il vit le gobelet d'or, le saisit
+et but, reconnaissant le goût et la reposante fraîcheur de la boisson
+qu'elle lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt après
+avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers et perdit la
+connaissance des choses...
+
+De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans doute une partie
+d'existence dans le fantastique. Rêve ou réalité?... oh! où était le
+rêve?... Où était la réalité?...
+
+Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait sa
+pensée... Il venait d'ouvrir les yeux qu'il promenait sur ce qui
+l'entourait... Et ce n'était plus le cachot de pénitence!... Mais ce
+n'était plus le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de
+volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette. Les
+murs étaient nus. Il apercevait seulement un crucifix, une petite table
+chargée de livres... Et il tressaillit violemment: sur cette table,
+cet objet qui jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il
+reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des jacobins.
+
+Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit sur un escabeau.
+D'un geste rapide, il saisit le poignard et le baisa... Puis il le remit
+dans la gaine qu'il trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture,
+sous le froc.
+
+A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon la règle,
+s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing parut.
+
+--Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma bénédiction, mon
+frère. Cette mauvaise fièvre vous a, donc quitté?... Ah! depuis dix
+jours que vous êtes rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...
+
+--Depuis dix jours? fit Jacques Clément.
+
+--Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le soir où vous êtes
+revenu de ce voyage à Chartres, que vous aviez entrepris pour la plus
+grande gloire du Seigneur...
+
+--Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis mon retour de
+Chartres?...
+
+--Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon frère... Seulement,
+le délire ne vous a pas quitté; mais, grâce au ciel, je vois que c'est
+fini...
+
+--Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques Clément pensif.
+Permettez-moi seulement de vous poser une question... Avant mon entrée
+au cachot... je veux dire avant mon délire, votre haute bienveillance
+m'avait accordé certaines libertés compatibles avec un projet dont je
+crois me rappeler que je vous ai fait part...
+
+--Je ne me souviens nullement de ce projet, dit Bourgoing.
+
+--Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si je jouis encore des
+mêmes privilèges... des mêmes libertés...
+
+--Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur. Vous êtes libre
+d'aller et de venir le jour ou la nuit, de vous absenter du couvent, et
+même sans m'en prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc, mon
+frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés à la chapelle afin de
+louer Dieu de votre heureux retour à la santé et à la raison...
+
+Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et alla s'agenouiller à
+sa place habituelle. Mais, tandis que les moines attaquaient un cantique
+d'actions de grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se
+murmurait:
+
+«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»
+
+
+
+VIII
+
+LE CALVAIRE DE MONTMARTRE
+
+Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême sur
+la route de Chartres à Paris, arrêtés dans une pauvre auberge pour s'y
+restaurer de leur mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles
+ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.
+
+En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun résultat, du moins
+en ce qui concernait l'amour du pauvre petit duc. En effet, la Fausta
+n'avait pu donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan avait
+raconté à Charles la scène de la cathédrale, et flegmatiquement ajouté
+qu'il n'avait aucune raison de supposer que Fausta avait menti. Donc
+toute trace de la petite bohémienne était perdue.
+
+--Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan, pourquoi tant de
+tristesse?... Faites attention, monseigneur, que naguère vous étiez
+enfermé à la Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de Mme
+Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de corps et d'esprit,
+parfaitement capables de réaliser l'impossible, même de retrouver
+Violetta... Que vous faut-il de plus?
+
+--Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc. Comme vous dites,
+Pardaillan, il faudrait pour cela réaliser l'impossible!...
+
+--Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible que de retrouver une
+jeune fille qui, de son côté, ne demande qu'à voler vers vous?
+
+--Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos pas?...
+
+--Nous irons simplement où va Maurevert, dit Pardaillan.
+
+Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était accompli dans
+l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert eût sur Violetta des
+droits de mari.
+
+--Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée du duc de Guise. Or,
+vous pouvez tenir pour certain que Guise est pour quelque chose dans la
+disparition de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement
+nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais sans une imposante escorte?...
+
+--C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...
+
+--Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons facilement Maurevert;
+nous l'attirons dans un endroit à l'abri de tout regard indiscret: et,
+quand nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la gorge et nous lui
+disons: «Mon ami, vous passerez de vie à trépas si vous ne nous
+dites pas ce que votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que
+dites-vous de mon plan?
+
+--Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus généreux, le bras le
+plus terrible, l'esprit le plus fécond en ressources...
+
+--Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin de mettre la main sur
+Maurevert. Je sens que le moment approche où je vais pouvoir liquider
+avec lui une vieille dette.
+
+Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient à marcher au pas ou
+au trot de leurs chevaux, sans se hâter. Le lendemain, ils entraient
+dans Paris et filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent
+sans encombre sur le coup de midi. Huguette était dans la cuisine,
+surveillant, en dépit de son chagrin, les allées et venues des
+domestiques, jetant un coup d'oeil sur les casseroles, encourageant le
+tournebroche.
+
+Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de la Devinière, Elle
+croyait Pardaillan toujours à la Bastille. Pour le sauver, elle avait
+essayé une tentative désespérée. Cette aventure avait avorté comme on va
+le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.
+
+Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce que tout fût en bon
+ordre, et ce fut en passant cette inspection qu'el-le aperçut tout
+à coup Pardaillan, qui la regardait aller et venir avec un sourire
+attendri. Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler. Pardaillan se
+leva, alla à elle, lui saisit les mains.
+
+--Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette toute pâle, je n'ose en
+croire mes yeux.
+
+--Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit Pardaillan qui l'embrassa
+sur les deux joues.
+
+Huguette se mit à rire en même temps que les larmes coulaient de ses
+yeux.
+
+--Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!... Mais comment
+avez-vous pu sortir de la Bastille?
+
+--C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis sorti par la grande
+porte...
+
+--M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...
+
+--Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à M. de Bussi-Leclerc!
+
+Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où il y avait peut-être
+autant l'affection d'une mère retrouvant son enfant que l'humble amour
+d'une amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait bientôt
+une vénérable bouteille couverte de poussière authentique.
+
+--C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père, dit Huguette; il
+n'en reste plus maintenant que cinq bouteilles...
+
+Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres et avança un
+siège pour l'hôtesse.
+
+Huguette pâlit de plaisir.
+
+--Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les verres furent vides,
+vous me parliez tout à l'heure du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez
+donc ce digne gouverneur de la Bastille?
+
+Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet émoi.
+
+--Pourquoi rougissez-vous?
+
+--M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent venu ici avec des
+maîtres d'armes qu'il traitait magnifiquement après les avoir battus en
+quelque passe d'escrime,..
+
+--Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?
+
+--Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... pour vous
+délivrer... Il m'a si souvent affirmé...
+
+--Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut tout me dire, à moi...
+
+--Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...
+
+Elle redressa la tête fièrement.
+
+--Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants, libre de ma
+personne, sinon de mon coeur, j'eusse pu accepter la proposition qu'il
+me fit à diverses reprises et m'engager à être une épouse fidèle... Ma
+vie en eût été un peu plus triste, voilà tout...
+
+Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant pas conscience de
+ce qu'il y avait de sublime dans son dévouement. Le chevalier la
+considérait avec un inexplicable attendrissement.
+
+Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?
+
+--Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus entrer à la
+Bastille. Une sorte d'émeute venait de se produire à Chartres, avec la
+procession de M. de Guise... J'attendais son retour.
+
+--Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois, vous le trouverez
+sûrement.
+
+--Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit Huguette.
+
+Pardaillan et Charles d'Angoulême reprirent dans l'hôtellerie les
+chambres qu'ils y avaient occupées. La journée, la nuit, et encore la
+journée et la nuit se passèrent paisiblement. Ce repos n'était pas de
+trop après les secousses de toute nature qu'avaient subies Pardaillan
+et son compagnon. Il était d'ailleurs nécessaire pour leur permettre
+d'établir un plan d'opérations.
+
+Le troisième jour au matin, ils sortirent de bonne heure. Et, pour
+mettre un peu d'ordre dans la chronologie de ces divers événements qui
+se croisent, il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que, ce
+matin-là, il y avait quatre jours que Jacques Clément se trouvait dans
+le cachot de pénitence du couvent des jacobins.
+
+Pardaillan se précipita vers la vieille rue du Temple.
+
+--Nous allons donc à l'hôtel de Guise? demanda Charles, chemin faisant.
+
+--Sinon à l'hôtel, du moins aux abords, pour y rencontrer, si possible,
+le sire de Maurevert. Celui-ci n'ignore rien de ce que fait, dit ou
+pense le duc de Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde
+sait où se trouve la dame de vos pensées, c'est Guise. Après tout,
+peut-être pensez-vous qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses
+saints. Donc, si vous le voulez, nous allons entrer dans l'hôtel et
+pénétrer jusqu'au duc à travers les deux cents gardes ou gentilshommes
+qu'il a autour de lui.
+
+--Ce que vous dites là est impossible, dit le jeune duc. Mais, enfin
+pourquoi nous adresser de préférence à Maurevert plutôt qu'à tel autre
+familier de Guise?
+
+--Parce que je veux faire coup double, arranger à la fois vos affaires
+et les miennes; vous savez que j'ai un vieux compte avec Maurevert et
+que je cours après lui depuis fort longtemps...
+
+L'explication était plausible, et soulagea le jeune duc de la vague
+inquiétude qu'il commençait à éprouver. Bientôt, les deux compagnons
+arrivèrent près de la grande porte de l'hôtel où stationnait toujours
+une certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant. Dans
+cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulême passèrent parfaitement
+inaperçus et se glissèrent dans un groupe assez épais au centre duquel
+pérorait un homme qui exposait ses idées.
+
+Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc demeurèrent les
+yeux fixés sur cette porte grande ouverte à tout venant, et Charles
+commençait à trouver que l'idée d'aller trouver le duc lui-même n'était
+pas mauvaise, quitte à y laisser ses os, lorsque Pardaillan le poussa
+du coude, et, d'un signe de tête, lui montra trois gentilshommes qui
+entraient dans l'hôtel.
+
+C'était Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert marchait au
+milieu des deux autres. Un terrible sourire crispa les lèvres soudain
+pâlies de Pardaillan. Mais delà les trois avaient disparu dans l'hôtel.
+
+Cependant, le temps s'écoulait. Midi sonna.
+
+--Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou même s'ils ne sont pas déjà
+sortis par une autre porte? murmura Charles.
+
+Comme il disait ces mots, il aperçut Bussi-Leclerc, Maineville et
+Maurevert. Le chevalier les avait vus lui aussi... Dans la rue, les
+trois gentilshommes s'arrêtèrent, causant entre eux à voix basse. Puis,
+Bussi-Leclerc et Maineville, se donnant le bras, s'en allèrent ensemble.
+Maurevert demeura un instant à la même place, puis se mit en marche.
+
+Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci se dirigeait vers
+la porte du Temple... Il la franchit.
+
+Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos aux marécages du
+Carême-Prenant, et, suivant le chemin battu qui contournait l'enceinte
+de Paris, chemin coupé de bosquets et parfois de masures qui
+permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.
+
+Maurevert allait à Montmartre... Lorsqu'il commença à monter la colline,
+un sourire plus livide crispa les lèvres de Pardaillan; Maurevert se
+dirigeait vers le hameau, vers cette partie de la colline où se trouve
+aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'était le chemin qu'il avait
+suivi, seize ans auparavant, avec Loïse, avec le maréchal de
+Montmorency, avec son père mourant dans une voiture!...
+
+C'était près d'un champ de blé qu'on venait de faucher depuis quelques
+jours... qu'il avait arrêté la voiture... là que son père était mort
+dans ses bras... là que Maurevert apparaissant tout à coup avait frappé
+Loïse avec le poignard empoisonné de Catherine de Médicis!... Oui!...
+C'était vers ce point à jamais inoubliable dans la mémoire de Pardaillan
+que Maurevert, ce jour-là, se dirigeait!...
+
+Pardaillan était devenu pâle. D'un geste plus rapide, il s'assura qu'il
+portait sa dague et son pistolet à la ceinture. Il s'arrêta un instant,
+amorça le pistolet.
+
+--Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.
+
+--Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il va essayer de se
+sauver, comme il détale avec une rapidité de cerf... je l'ai vu à
+l'oeuvre... je veux m'assurer qu'il ne nous échappera pas; il suffira de
+lui casser une jambe et nous pourrons alors causer...
+
+Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en marche, et soudain,
+à un détour de roches éboulées, il aperçût la croix de bois qui marquait
+l'endroit où il avait enterré son père.
+
+Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme immobile. Qu'était-ce
+que cette forme... Une femme?... Que faisait-elle là?... Pardaillan n'y
+prêta aucune attention et la vit à peine.
+
+Maurevert, en passant près de la tombe du vieux Pardaillan, s'était
+arrêté. Lui aussi, sans aucun doute, songeait à cette lointaine journée
+d'août, rayonnante comme celle-ci, où, dans ce coin paisible, il avait
+bondi d'un buisson pour frapper Loïse de Montmorency!...
+
+Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la pente où se
+trouverait aujourd'hui la place Ravignan. Là, il vit un cheval attaché
+à un arbre, et, près de ce cheval, une voiture attelée de deux bêtes
+vigoureuses. Un laquais surveillait le tout, assis à l'ombre des
+châtaigniers.
+
+--Bon! fit Maurevert. Tout est prêt!... Dans vingt minutes la petite
+bohémienne est à moi... Ce que j'en ferai? peu importe, pourvu qu'elle
+ne soit ni à l'imbécile duc incapable de me protéger, ni surtout à l'ami
+de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute à cheval...
+Dans quatre jours au plus, je suis à Orléans... et, là nous verrons!...
+Allons! Adieu, Guise! Adieu, Pardaillan!...
+
+En prononçant ces mots, Maurevert s'était retourné vers Paris avec un
+sombre regard...
+
+Pardaillan était devant lui, à vingt pas!
+
+Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulême qui marchait près de lui
+s'arrêta et, saisissant l'intention de son compagnon, se croisa les
+bras, pour exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait être
+témoin et non acteur. Le chevalier continua de s'avancer seul; mais,
+quand il fut à dix pas de Maurevert, il s'arrêta également.
+
+Maurevert était seul... seul en face de Pardaillan!...
+
+Il comprit que toute tentative de défense était vaine, car Pardaillan,
+c'était plus que le Droit et la Justice, c'était la Représaille vivante
+qui se dressait au nom des morts, pour un combat loyal, à armes
+égales!...
+
+Et, dans un combat à armes égales, Maurevert contre Pardaillan, c'était
+le chacal contre le lion.
+
+Maurevert, ayant regardé à droite et à gauche, avec cette expression
+d'épouvanté qui décomposait son visage, murmura quelque chose de confus
+qui voulait dire:
+
+--Que me voulez-vous?...
+
+Pardaillan parla alors,..
+
+--Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapière et ma dague, mais que
+vous avez aussi votre poignard et votre épée... Il est vrai que j'ai un
+pistolet, mais je ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me
+semble-t-il, nous met sur un pied d'égalité parfaite.
+
+Maurevert fit un signe d'assentiment.
+
+--Vous me demandez ce que je vous veux, continua Pardaillan. Je
+veux vous tuer. En vous tuant, monsieur, je crois bien sincèrement
+débarrasser la terre d'un être qui doit lui procurer de l'horreur. Ce
+que vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a prouvé une chose
+dont je pouvais encore douter: c'est que vous êtes un venimeux reptile
+qu'il faut écraser. Je vous jure donc que, trois minutes après vous
+avoir tué, j'aurai oublié jusqu'à votre nom... Je vais donc vous tuer.
+Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner jusqu'à Montfaucon. Vous
+ne voudriez pourtant pas que votre sang tombât comme une rosée maudite
+sur ce coin de terre qui recouvre la dépouille de mon père... Montfaucon
+me paraît un endroit favorable au combat que je vous propose et au repos
+de vos os. Consentez-vous à m'accompagner jusque-là?
+
+Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une espérance se levait
+dans son esprit. La route était assez longue de Montmartre à Montfaucon.
+Peut-être une occasion de fuite se présenterait-elle. En tout cas,
+c'était plus d'une demi-heure de gagnée... un siècle! Ce fut donc avec
+une sorte de joie empressée qu'il répondit:
+
+--Montfaucon, soit! Là où ailleurs, soyez sûr que je ne me laisserai
+pas tuer sans essayer de vous envoyer d'abord rejoindre Monsieur votre
+père...
+
+Un peu rassuré, Maurevert reprenait la forme de courage qui lui
+convenait, c'est-à-dire l'insolence.
+
+--Je ne sais si je succomberai dans le duel que je vous offre, dit
+Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui est sûr, c'est que je vous
+tuerai. Il me paraît donc convenable de vous dire en deux mots pourquoi
+j'ai résolu de vous tuer. En même temps, je vous poserai une question...
+
+--Mille questions, monsieur de Pardaillan, répondit Maurevert.
+
+Au moment même où il prononçait ces mots, il fit un bond terrible en
+arrière et se plaça derrière la croix qui surmontait la tombe du vieux
+Pardaillan. Aussitôt, il se mit à courir frénétiquement vers le cheval
+et la voiture qu'il avait tout à l'heure examinés.
+
+--Ah! misérable! hurla le duc d'Angoulême en s'élançant.
+
+Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert. Il allait lâcher
+le coup... A cet instant, du pied de la croix où elle était accroupie,
+une ombre se dressa, s'interposa entre le canon du pistolet et
+Maurevert...
+
+Cette forme, c'était une femme... Pardaillan eut un regard terrible vers
+le ciel... Son bras retomba...
+
+Toute droite, appuyée à la croix, ses magnifiques cheveux d'or déroulés
+sur ses épaules, elle semblait ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui
+était autour d'elle...
+
+Pardaillan la regarda à peine: ses yeux étaient fixés sur Maurevert qui
+fuyait et sur Charles qui le poursuivait... Maurevert faisait des bonds
+insensés. Tout à coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait à
+son côté, le devançait, se retournait, et, soudain, il trouva devant lui
+le jeune duc qui dégainait en disant:
+
+--Arrière, monsieur, ou vous êtes mort!...
+
+La rapière de Maurevert flamboya au soleil: au même instant, il tomba en
+garde et fonça furieusement. L'épée de Charles le piqua au visage... Il
+recula!...
+
+Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les épées engagées, sans
+un geste... Soudain un bras se détendait... Puis tous deux reprenaient
+la garde.
+
+Mais, à chaque coup porté par Maurevert, Charles, après une parade,
+demeurait en place; tandis qu'à chaque fois que son bras, à lui, se
+détendait, la pointe touchait presque le visage de Maurevert qui
+bondissait en arrière... Et, alors, le jeune duc avançait vivement de
+plusieurs pas... Écumant, livide, d'une pâleur mortelle, Maurevert
+essayait alors de passer à droite ou à gauche... Mais toujours, devant
+son visage, il trouvait la pointe menaçante. Il reculait, il remontait
+vers la croix... et, comme il y arrivait enfin, il entendit un étrange
+éclat de rire qui semblait sortir de la tombe.
+
+Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutôt laissa tomber
+son épée et se retourna: il vit Pardaillan qui n'avait pas bougé d'une
+place... Il vit la femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet
+éclat de rire funèbre...
+
+--Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre à cet homme son épée.
+
+Le duc obéit, ramassa la rapière par la pointe et la présenta par la
+poignée à Maurevert qui la prit machinalement et la rengaina. Alors,
+comme si rien ne se fût passé, comme si rien n'eût interrompu les
+paroles qu'il adressait tout à l'heure à Maurevert, Pardaillan continua:
+
+--La question que j'ai à vous poser, monsieur, la voici: que vous
+avait-elle fait, elle? que vous ayez essayé dix fois, vingt fois, de
+me frapper à mort, c'était tout naturel. Que vous m'ayez cherché dans
+l'hôtel Coligny, que vous ayez lancé contre mon père et moi une troupe
+de tueurs que le grand carnage rendait fous furieux, je le comprends
+encore.
+
+--Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous n'ayez pas eu pitié
+de tant d'innocence, de jeunesse et de beauté, voilà ce que je cherche à
+comprendre depuis seize ans sans y parvenir!
+
+Et si fort qu'il fût, quelle que fût à ce moment la haine qui ravageait
+son coeur, Pardaillan ne put étouffer un râle de détresse et d'amour...
+
+--Voilà ma question, reprit-il au bout de quelques instants. Vous ne
+répondez pas?...
+
+Maurevert se taisait en effet... Et qu'eût-il pu dire?...
+
+Pardaillan s'approcha de lui jusqu'à le toucher presque. Maurevert
+laissa échapper un sourd gémissement. Il oubliait que Pardaillan lui
+offrait un combat loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...
+
+--Vous ne répondez pas, dit alors Pardaillan. Eh bien, il faut que je
+vous le dise: c'est pour cela... que j'ai résolu de vous tuer. Tout le
+reste vous est pardonné. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier par
+seize ans d'épouvante. Et aujourd'hui je trouve que vous ayez assez eu
+peur de la mort pour mourir enfin; et, puisque je vous rencontre sous
+mon pied, je vous écrase...
+
+Maurevert s'abattit à genoux, leva son front ruisselant de sueur glacée
+et gronda d'une voix rauque:
+
+--Laissez-moi vivre... Faites-moi grâce de la vie!... Grâce! Grâce!...
+Au nom de Loïse! Ne me tuez pas!...
+
+Pardaillan, à ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le duc d'Angoulême un
+regard que le jeune duc eût trouvé sublime s'il eût connu le sacrifice
+qu'exprimait ce regard:
+
+--Relevez-vous... dit-il, écoutez-moi... peut-être puis-je vous faire
+grâce comme vous me le demandez...
+
+D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispées se serrèrent
+convulsivement l'une contre l'autre.
+
+--Oh! râla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez! Oui, vous avez
+droit de vie et de mort sur moi! Oui, j'ai été infâme!... Mais vous...
+vous dont on dit que vous êtes le dernier chevalier de notre âge...
+vous qui êtes la bravoure et la générosité... oh! vous serez aussi le
+pardon!...
+
+Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire étrangement funèbre de
+cette femme debout, appuyée à la croix, retentit de nouveau... Et
+Pardaillan tressaillit...
+
+--Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la tête. Je puis faire
+grâce, mais non pardonner. Voici ce que je puis faire...
+
+Ici, un soupir s'étrangla dans la gorge de Pardaillan. Mais, reprenant
+toute sa volonté, il continua:
+
+--Vous avez assassiné une jeune fille... Il en est une autre à laquelle
+vous pouvez rendre la vie et le bonheur: contre la vie de Violetta, je
+vous fais grâce pour la mort de Loïse.
+
+Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du chevalier, et, le
+coeur débordant, murmura:
+
+--Pardaillan!... mon frère!...
+
+--Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je vous rends Violetta,
+vous me faites grâce de la vie?...
+
+--Je le dis, répondit simplement Pardaillan. Parlez donc: où est cette
+jeune fille?
+
+--Maurevert répondit:
+
+--Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore où est cette jeune
+fille... mais...
+
+A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui sentait le désespoir
+l'envahir, se reprit à espérer. Et tous deux s'écrièrent:
+
+--Mais?... Vous savez donc quelque chose?...
+
+--Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut savoir où est la
+bohémienne?...
+
+C'était la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi. Mais ni Pardaillan
+ni le duc d'Angoulême ne firent attention à elle...
+
+Maurevert, pantelant, avait fermé les yeux pour ne pas laisser éclater
+la joie frénétique et la pensée infernale qui était la source de cette
+joie.
+
+--Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque chose... Je puis...
+par une trahison, il est vrai... mais qu'importe une trahison, puisque
+vous me faites grâce!...
+
+Maurevert baissa la tête... Il n'avait qu'une peur à ce moment: c'est
+que l'accent de sa voix ne parût pas assez émouvant, c'est que son geste
+ne révélât la joie hideuse qui l'inondait...
+
+--Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez où se trouve cette
+jeune fille?
+
+--Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.
+
+--Mais vous dites que vous pouvez le savoir?
+
+--Dès ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu'à moi!... Oh! que n'ai-je
+eu la précaution de m'en enquérir avant de sortir de Paris!
+
+--Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.
+
+--Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se tordant les mains, je
+vous jure sur mon âme que je puis vous donner cette satisfaction...
+Tenez!... que l'un de vous m'accompagne!...
+
+Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles, qu'il vit bouleversé
+d'espoir et de désespoir...
+
+--Calmez-vous, monsieur, dit-il.
+
+--Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...
+
+--Si ce que vous dites est vrai...
+
+--Je le jure sur le paradis!...
+
+--Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en effet vous accompagner,
+M. le duc d'Angoulême et moi, nous sommes résolus à ne plus mettre les
+pieds dans Paris où il y a trop de dangers pour nous...
+
+Maurevert écoutait avec une profonde attention.
+
+--Nous nous sommes installés à la Ville-l'Évêque, continua Pardaillan.
+Non pas ce soir, car la nuit est traîtresse, mais demain, en plein jour,
+à dix heures du matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant
+laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous, monsieur?...
+
+--Je viendrai! fit résolument Maurevert blême de joie, comme, tout à
+l'heure il avait été blême de terreur!
+
+--C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous êtes libre.
+
+Pour la troisième fois s'éleva le rire de la femme aux cheveux d'or,,.
+Maurevert souleva son chapeau, salua du même geste Pardaillan et Charles
+immobiles et il s'éloigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards
+des deux hommes, il put, par un effort de volonté, marcher d'un pas
+calme et mesuré. Mais, dès qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il
+se mit à bondir d'une course insensée.
+
+--Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulême.
+
+--Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.
+
+Et Charles était si heureux qu'il lui eût été impossible de comprendre
+tout ce qu'il y avait d'amertume dans le soupir de cet homme qui venait
+de renoncer à une haine vieille de seize ans pour assurer le bonheur de
+son jeune ami...
+
+--Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que nous étions installés
+à la Ville-l'Évêque, et que nous n'entrerions plus dans Paris?...
+
+--Précaution suprême... Maurevert viendra... Maurevert ne trahira pas
+ceux qui viennent de lui donner vie sauve... je le crois!... Mais,
+enfin, est-ce qu'on sait?...
+
+Ils demeurèrent quelques minutes pensifs. Charles se demandait si
+Maurevert viendrait au rendez-vous. Pardaillan n'avait aucun doute à cet
+égard. Là sincérité de Maurevert lui semblait évidente. En tout cas,
+si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan, saurait le
+retrouver...
+
+En songeant ainsi, il s'était rapproché de la tombe et, chapeau bas,
+la tête penchée, se disait à lui-même des choses par quoi il espérait
+atténuer la douleur de son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il
+vit la femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.
+
+Alors seulement il la reconnut. C'était Saïzuma la bohémienne. C'était
+la mère de Violetta... Charles d'Angoulême, lui aussi, l'avait reconnue
+et s'était approché.
+
+Peut-être le lecteur n'a-t-il pas oublié qu'après sa première visite
+au couvent des bénédictines Pardaillan avait amené la bohémienne à
+l'auberge de la Devinière, où il l'avait confiée aux soins de dame
+Huguette. Mais, dès le soir même du jour où le chevalier s'était rendu
+au duc de Guise, Saïzuma avait disparu de l'auberge.
+
+Avait-elle été effrayée par le tumulte? Qu'était-elle devenue depuis ce
+temps? Comment avait-elle vécu?... Où avait-elle trouvé un gîte?...
+
+Saïzuma le regardait en souriant. Il était évident qu'elle le
+reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement de la scène de
+l'auberge de l'Espérance.
+
+--Prenez garde au traître! dit-elle d'une voix douce. Prenez garde à
+ceux qui font des serments!
+
+--Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est pas séant qu'une
+Montaigues soit ainsi errante par les chemins...
+
+--Montaigues! fit-elle frémissante. Quel est ce nom?...
+
+--Léonore, baronne de Montaigues, c'est le vôtre!
+
+--Léonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait ainsi!... Elle est
+morte!...
+
+La bohémienne était devenue toute blanche. Charles saisit, une de ses
+mains et la pressa dans les siennes.
+
+--Vous êtes Léonore, répétait-il, vous êtes la mère de celle que
+j'aime!... Ah! madame. Écoutez-nous... rappelez-vous!... Souvenez-vous
+du pavillon de l'abbaye où nous vous avons trouvée... Vous étiez avec
+celui qui vous a aimée... avec celui qui nous a dit votre nom et le
+sien... le prince Farnèse... l'évêque!...
+
+Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison éclaira ses yeux
+splendides... car, dans ces yeux, il y avait de la haine!... Charles la
+fixait avec angoisse.
+
+Reconquérir la raison de cette infortunée! Retrouver Léonore de
+Montaigues dans la bohémienne Saïzuma! Et rendre sa mère à Violetta,
+retrouvée elle-même...
+
+--Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre fille!... Votre
+Violetta!...
+
+--Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.
+
+Charles laissa retomber sa main et détourna son regard vers Pardaillan
+comme pour lui dire:
+
+--Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison, puisque le nom de sa
+fille la laisse indifférente?...
+
+En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans le pavillon de
+l'abbaye, le vrai nom de la bohémienne et qu'elle était la mère de
+Violetta, ils ignoraient encore en quelles terribles circonstances
+l'enfant était née... Folle avant d'être mère, Léonore s'était réveillée
+en prison sans savoir qu'elle était mère!...
+
+Elle s'était appuyée à la croix, ses yeux regardaient au loin sur la
+campagne solitaire, et elle était bien ainsi, toute raide, adossée à
+cette croix, d'une beauté tragique, émouvante, qui faisait frissonner
+les deux hommes immobiles.
+
+--Qui a crié ainsi? reprit-elle. De quel abîme de honte et de désespoir
+a jailli ce cri atroce que j'entendrai toujours?... C'est là, dans la
+vaste cathédrale, qu'a retenti cette clameur... Malheur à la sorcière!
+Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis... plus rien!
+Rien que le silence de la tombe, la nuit du cachot... le délire de
+l'agonie... Et puis, tout à coup, elle revoit le jour, un jour sombre
+où le ciel voile sa face... Et voici la bohémienne que l'on conduit
+là-bas... vers la hideuse machine de mort... et là... là... au pied du
+poteau terrible, qui a encore crié?...
+
+Saïzuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lèvres décolorées, ce rire
+que Pardaillan avait entendu tout à l'heure, ce même rire funèbre
+éclata.
+
+--Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de suivre la
+bohémienne, car sa route est celle du malheur.
+
+A ces mots, elle s'éloigna de son pas majestueux. Hors de lui, haletant,
+le duc d'Angoulême s'élança en criant:
+
+--Léonore!
+
+Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:
+
+--Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez Léonore, allez au
+pied du gibet.
+
+--Le gibet! balbutia Charles éperdu, cloué sur place. Pourquoi la mère
+de Violetta parle-t-elle du gibet?
+
+A ce moment, Saïzuma disparut derrière les roches éboulées. Les deux
+amis s'élancèrent sur le sentier qu'avait pris Saïzuma pour s'éloigner.
+Mais, lorsqu'ils eurent contourné les roches, ils ne la virent plus.
+Charles d'Angoulême et Pardaillan battirent en vain les environs.
+Saïzuma demeura introuvable. Alors, ils reprirent le chemin de Paris où
+ils rentrèrent par la porte Montmartre.
+
+Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de toute alerte et,
+le lendemain, à la première heure, se rendirent au rendez-vous que
+Maurevert avait accepté, mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la
+Ville-l'Évêque; Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu
+dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, bien que Maurevert
+eût accumulé les serments, il pouvait bien, en une nuit, les avoir
+oubliés. C'est pourquoi, sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit
+position avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes. Vers neuf
+heures et demie, ils aperçurent un cavalier qui s'avançait rapidement.
+
+--C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.
+
+--C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert fut pleinement
+visible.
+
+--Avançons, dit Pardaillan.
+
+Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. Bientôt
+Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il se découvrit et dit:
+
+--Me voici, messieurs...
+
+
+
+IX
+
+LA PAROLE DE MAUREVERT
+
+Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa rencontre avec
+Pardaillan, Maurevert s'était mis à parcourir la ville, au hasard, pour
+le besoin de marcher.
+
+Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. D'autres fois,
+au contraire, venant à reconstituer cette minute horrible où il s'était
+vu en face de Pardaillan, il éprouvait le choc en retour de l'épouvante
+et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier cabaret,
+buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur la table une pièce de
+monnaie, puis reprenait sa marche...
+
+Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!
+
+Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait de Pardaillan. Il le
+tenait!...
+
+Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert allait
+toujours, passant et repassant vingt fois par les mêmes rues sans s'en
+apercevoir. Il se dirigea vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même
+temps qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait grand
+appétit.
+
+Il entra donc à l'auberge au moment où on allait fermer les portes. Et,
+comme la Roussette lui faisait observer que l'heure du couvre-feu était
+passée, Maurevert répondit par ce même signe mystérieux qu'avait fait
+Jacques Clément. Puis il ajouta:
+
+--Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte, et me préparer un bon
+souper, car je meurs de faim.
+
+La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par le signe, se hâtèrent
+d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant leurs feux, s'empressèrent de
+préparer un dîner que Maurevert dépêcha de grand appétit.
+
+Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille, et tomba dans une
+sombre méditation.
+
+Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà la Roussette se
+précipitait pour lui ouvrir la porte. Mais il l'arrêta d'un geste en
+disant:
+
+--Ce n'est pas par là que je m'en vais...
+
+Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant Maurevert et
+parvint à cette salle qui communiquait avec le palais de Fausta...
+Maurevert frappa sur les clous disposés en forme de croix... Là porte
+s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait toujours en
+cette pièce, Maurevert aperçut les deux suivantes favorites Myrthis et
+Léa.
+
+--Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. Est-elle
+endormie?
+
+Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il eût été étrange de
+supposer que Fausta pût se reposer et dormir. Et, en effet, à peine
+avait-il fini de parler que Fausta parut et prit place dans son
+fauteuil. Les deux suivantes disparurent à l'instant.
+
+--Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de Maurevert, dit-elle.
+Vous deviez attendre mes ordres à Orléans.
+
+--C'est vrai, madame...
+
+--Un cheval et une voiture vous attendaient sur les pentes de
+Montmartre: la voiture pour elle, le cheval pour vous.
+
+--J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils
+
+étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.
+
+--Je vous avais fait donner une mission par M. de Guise, afin que vous
+soyez libre de toute entrave, et puissiez gagner huit jours.
+
+--C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la route de Blois où j'ai
+ordre de noter l'installation du roi et les forces dont il peut disposer
+à l'occasion.
+
+--Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer votre absence et
+préparer votre départ. Je fais disposer pour vous vos relais pour une
+marche rapide, Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici!
+Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.
+
+--C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce moment est dangereuse.
+Ma vie n'a tenu qu'à un fil aujourd'hui, et peut-être demain serai-je
+mort. Sur les pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais vers
+l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.
+
+-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait une violente
+émotion. Elle demeura quelques instants silencieuse, sans doute pour que
+sa voix ne trahît pas son trouble.
+
+--Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle froidement. Il vous a
+vu?
+
+--Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame, je vois dans vos
+yeux l'étonnement de me voir vivant. Je vais vous étonner davantage:
+Pardaillan est à nous!
+
+Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez Fausta qu'elle
+ne songea pas à la déguiser.
+
+--Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer un sentiment que
+Maurevert prit pour de la joie, et où il y avait en effet de la joie.
+
+Maurevert secoua la tête.
+
+--Expliquez-vous...
+
+--Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui éclata alors la haine.
+Demain, à dix heures, nous n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de
+combiner une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...
+
+Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors comprit comme elle ne
+l'avait pas encore compris...
+
+--Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet après-midi... je ris
+comme jamais je n'ai pu rire depuis seize ans!... Écoutez-moi, madame,
+nous n'avons qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes solides et
+bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se doute de rien. Sa confiance,
+voyez-vous, est prodigieuse; au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné
+rendez-vous, demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque; le reste nous
+regarde!...
+
+Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive, considérait cette
+manifestation de haine avec une curiosité effrayante.
+
+--Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre, continua
+Maurevert, car ils n'osent rentrer dans Paris. Ils sont à la recherche
+de la petite bohémienne. Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye...
+et, tout à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir,
+madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la peur, la hideuse peur
+qui me tient depuis tant d'années, m'a mordu au coeur et je suis tombé
+à genoux... et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela à ma
+haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce que j'avais pu supposer:
+il m'a fait grâce.
+
+Fausta eut un bref tressaillement.
+
+--Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert. Et, je vous le dis,
+madame, cela manquait à ma haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que
+je puisse lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...
+
+Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable rire.
+
+«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures... à la Ville-l'Evêque.»
+
+Elle songeait... elle cherchait une solution...
+
+Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui l'occupait!...
+Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? C'était facile en l'occurrence!...
+Quels que fussent le courage, la force et la ruse de Pardaillan, il
+succomberait infailliblement!...
+
+Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution qu'elle
+cherchait était intérieure...
+
+Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail étrange se
+faisait dans le coeur de cette femme. Il y avait en elle de la haine et
+de l'amour à poids égaux...
+
+La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.
+
+Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le moyen de s'emparer de
+Pardaillan, Fausta songeait a le tuer. Une seconde après que Maurevert
+eut parlé, cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes
+qui suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer encore
+Pardaillan, et elle comprit avec une terrible angoisse qu'elle n'était
+plus maîtresse d'elle-même.
+
+Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!... Aimer?... Tuer, et
+reprendre son rôle d'ange, de vierge de statue?... Sauver Pardaillan...
+et vivre dans la honte de cette défaite?...
+
+Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet de ses pensées.
+Tout à coup, Fausta releva la tête... Et, alors, Maurevert frémit.
+L'éclair qui jaillit une seconde des yeux de Fausta lui donna
+l'impression qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et
+c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait de condamner
+Pardaillan!...
+
+Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit un instant pâle
+comme une morte...
+
+Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement, elle combina le
+lieu de la mort et le mode... En finir d'un coup!... Et, en même temps,
+débarrasser le duc de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait.
+Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si terriblement
+lucide... Oui, faire disparaître d'un coup, dans la même catastrophe,
+tout ce qui entravait sa marche au grand triomphe. Pardaillan et le
+duc d'Angoulême!... Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!... Et le
+bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!
+
+Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte, plus puissante,
+son orgueil fortifié par cette victoire, reprendre le vaste projet de
+domination. Devenir à la fois reine de France en épousant Guise, roi
+par la mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse de la
+chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez reçu une mission du
+duc de Guise?
+
+--Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.
+
+--Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous allez prendre le
+chemin de Blois. Vous étudierez le château, les forces de Crillon et
+leur disposition... l'installation du roi et les précautions qu'on a pu
+prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main... Quand vous aurez vu
+tout cela, vous reviendrez en rendre compte à votre maître...
+
+Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec une sorte de rage.
+
+Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit jours, mettons dix...
+
+--Madame, gronda Maurevert, je crois que vous n'avez pas...
+
+--Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre tête tient à peine
+sur vos épaules et que je puis la faire tomber rien qu'en la désignant à
+M. le duc...
+
+--J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma tête que vous menacez,
+madame, je la donne!... Oui, je consens à mourir pourvu que je le voie
+d'abord mourir, lui!...
+
+--Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...
+
+--Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert haletant.
+
+--Eh bien, vous irez... Vous irez seul...
+
+Maurevert frissonna.
+
+--Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de l'homme que vous
+voulez tuer soit absolue... Puisque votre voyage à Blois durera huit
+jours... mettons dix... eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils
+veulent revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver, le dixième
+jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte Montmartre, d'où vous les
+conduirez...
+
+--Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.
+
+--A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si glaciale que Maurevert
+fut secoué d'un frisson.
+
+--Quelle heure devrai-je désigner?...
+
+--Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion. Vous pouvez leur
+faire serment, cette fois sans parjure, qu'ils verront Violetta...
+
+A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert eût pu ajouter un
+mot, disparut. Les suivantes, Myrthis et Léa, entrèrent et lui firent
+signe de les suivre. Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert
+se trouva dans la rue.
+
+Maurevert regagna son logis, entra sans faire de bruit à l'écurie, sella
+son cheval et, laissant les portes ouvertes derrière lui, s'éloigna,
+traînant la bête par la bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva
+dans la campagne, galopant éperdument pour se briser de fatigue, repris
+d'une crise d'allégresse effrayante comme celle de la veille...
+
+Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous approchait,
+il se mit à trotter dans la direction de la Ville-l'Evêque. Il vit alors
+combien une embuscade eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan
+et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet, arrivaient sur le
+sentier.
+
+Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour Maurevert. Qui sait
+si Pardaillan ne s'était pas repenti de sa générosité!... Il marcha
+cependant et, étant arrivé près d'eux, mit pied à terre en disant:
+
+--Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous m'aviez assigné doit
+vous prouver que j'ai songé, à tenir ma parole.
+
+Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot, un geste
+d'approbation. Mais Pardaillan demeurait dans la même immobilité.
+
+--Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre merci, je m'engageais
+ou à vous donner satisfaction, ou à revenir me mettre à votre
+disposition. Je dois vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi
+complètement que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne m'accordez
+un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...
+
+Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers mots de
+Maurevert, le regarda avec étonnement.
+
+--Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses, dit-il avec une
+sorte de douceur. Vous disiez que vous n'aviez pas entièrement réussi.
+Ceci laisse supposer que vous avez réussi tout au moins en partie.
+
+Le jeune duc était haletant.
+
+--Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que j'ai pu savoir, et
+ce que je n'ai pas pu savoir: la jeune fille dont vous me parliez n'est
+plus à Paris; cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc
+l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir. Et pourtant,
+messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.
+
+--Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.
+
+--Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion, vous pouvez croire
+que je n'ai aucun motif de haine contre cette jeune fille. Laissez-moi
+donc vous dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...
+
+--Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!
+
+--Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers Pardaillan, je vous
+appartiens; pensez-vous que nous devons nous battre, ou bien
+m'accordez-vous un nouveau crédit de quelques jour?
+
+--Parlez, dit Pardaillan.
+
+--Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, dans dix jours, non
+seulement de vous dire où se trouve la jeune fille, mais de vous mettre
+en sa présence... Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler long.
+Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller dans une ville où je
+suis sûr de trouver l'indication cherchée, et d'en revenir.
+
+--Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.
+
+--C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus naturel. L'homme à qui
+la jeune fille a été confiée est à Blois. Ceci, messieurs, est un secret
+politique. Or, si je puis trahir le duc sur une question d'amour,
+j'aimerais mieux être tué sur place que de le trahir sur une question
+d'Etat...
+
+--Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté de Maurevert.
+
+--Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert, j'en doute.
+Mais à Blois, messieurs, je trouverai l'homme qui sait. Or, cet homme,
+messieurs, n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit que ma vie
+dépend du renseignement que je lui demande, à l'instant même j'aurai
+l'indication voulue...
+
+Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait dire:
+
+--Il n'y a pas à hésiter...
+
+C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:
+
+--Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux environs de la porte
+Montmartre, nous y serons, monsieur.
+
+--Je puis donc partir, messieurs?
+
+--Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette voix rude qu'il avait
+depuis quelques minutes.
+
+Maurevert sauta en selle.
+
+--A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi, dit-il alors.
+J'entreprends une besogne difficile et périlleuse. Mais y eût-il
+mille difficultés, mille dangers, ce serait encore avec joie que je
+l'entreprendrais, car le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera
+jamais de mon coeur.
+
+Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna pour rejoindre
+directement la route de Blois. Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il
+put le voir.
+
+--Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune duc.
+
+--Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son front, que cet
+homme est moins mauvais que je n'avais supposé...
+
+--Il prend bien la route de Blois...
+
+--La route du pardon! murmura Pardaillan.
+
+
+
+X
+
+LE CARDINAL
+
+Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en route sur Blois, Fausta
+sortit de son palais en litière fermée, sans escorte. Elle portait un
+vêtement sombre.
+
+La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du fleuve. Fausta, sans
+prendre les précautions dont elle s'entourait toujours, marcha vers la
+maison où nous avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle
+heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'un homme vint
+ouvrir. Cet homme, ce n'était pas celui qu'elle avait placé là, naguère;
+dans la maison, il n'y avait plus une créature à elle...
+
+--Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le cardinal Farnèse...
+
+Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:
+
+--Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites n'est pas ici. Il n'y
+a d'ailleurs dans toute la maison que moi qui suis chargé de la garder.
+
+--Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre maître que je viens
+lui parler de Léonore de Montaigues...
+
+Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du porche, quelqu'un se
+détacha, s'approcha lentement, écarta le serviteur, et d'une voix qui
+tremblait:
+
+--Daignez entrer, madame, dit-il.
+
+Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux yeux pleins de
+feu et de passion, mais aux cheveux et à la barbe devenus entièrement
+blancs, c'était le prince Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui
+s'y appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage, dans cette
+large salle spacieuse qui donnait sur la place de Grève.
+
+Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le fauteuil d'ébène
+recouvert d'un dais.
+
+--Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain vous essayez de me
+fuir. Oh! Je sais que vous ne craignez pas la mort. Vous avez voulu
+vivre pour la revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?...
+Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait condamné. Je
+n'avais qu'à vous laisser mourir... Et, cependant, je vous ai rendu à
+la liberté... C'est que je vous aimais encore malgré votre trahison,
+Farnèse...
+
+Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:
+
+--D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le pouvais,
+cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait depuis
+que, presque mort de faim, je vous ai fait ouvrir la porte de votre
+prison?... Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière...
+Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage que je fis à Chartres,
+vous avez trouvé sans doute que la rue de la Calandre était trop près du
+palais Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas supposer que
+vous chercheriez un refuge ici même... chez moi!... et, voyant la maison
+vide, vous êtes venu l'occuper.
+
+--De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura sourdement le cardinal.
+
+--Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche. J'ai seulement
+voulu vous prouver qu'il était inutile de vous garder contre moi.
+
+Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:
+
+--Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue seule, en sorte que vous
+pourriez facilement me tuer... Vous me tueriez peut-être?
+
+Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.
+
+--J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai dit que j'avais à
+vous entretenir de Léonore...
+
+--Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.
+
+--Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon d'amour peut faire fondre
+cette glace qui pèse sur votre coeur... Que Léonore revienne à la
+santé... qu'elle vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de vos
+voeux religieux...
+
+Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense étonnement le stupéfiait,
+le paralysait...
+
+Revoir Léonore! murmura-t-il.
+
+Un éclair illumina l'oeil de Fausta.
+
+Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un coup décisif. Cet
+homme était donc encore ce qu'il avait toujours été... le faible qui
+n'ose prendre de décision.
+
+--Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous écraser sous une
+générosité qui n'existe pas; si je vous ai laissé vivre, si je vous
+offre de vous rendre Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que
+j'ai besoin de vous.
+
+--Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...
+
+Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra dans ce coeur. Car il
+connaissait l'orgueil et l'ambition de Fausta, et il fallait, en effet,
+qu'elle eut bien besoin de lui pour parler comme elle venait de faire.
+
+--Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.
+
+--Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse! Tandis que je suis
+ici, tandis que je prépare les grand événements que vous connaissez.
+Sixte, rentré en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre
+plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard pour nous
+déclarer, ce plan est renversé... D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite,
+ce qui se passe en Italie nous oblige à précipiter les choses... En
+France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt ce royaume aura
+le roi de notre choix.
+
+--C'est donc en Italie que ma faible puissance pourrait vous être
+utile?... demanda Farnèse, très attentif.
+
+--Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux ont fait leur
+soumission au Vatican. Une grande quantité d'évêques demeurent dans
+l'attente, prêts à se retourner contre moi au premier coup qui me
+frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné la plupart de ces
+évêques et de ces cardinaux... C'est lorsqu'ils vous ont vu séparé de
+moi qu'ils ont tourné leur sourire vers le vieux Sixte.
+
+Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine du cardinal. Oui,
+tout cela était vrai!
+
+--Voici donc ce que je suis venue vous demander... Il s'agirait,
+cardinal, de vous rendre en Italie, de voir les hésitants, et surtout
+ceux qui se déclarent contre nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils
+ont tous reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur
+salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte vérité...
+
+Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.
+
+--Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte: même si nous devions
+être ennemis, les secrets que vous me confiez demeureront scellés dans
+mon coeur.
+
+--Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces prêtres orgueilleux et
+rebelles, dites-leur d'abord ce que vous savez déjà: qu'Henri de Valois
+va mourir! qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il va
+répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi, la reine de ce
+grand et puissant royaume!... Mais dites-leur aussi une chose que vous
+ignorez... Alexandre Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une
+armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue depuis la grande
+armée de Charles Quint!... Ces troupes devaient être embarquées à bord
+des vaisseaux de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre...
+Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à entrer en France... il
+attend... et, dès que Valois sera mort, ses troupes viendront se joindre
+aux troupes de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la terreur
+que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en Italie... Dites-leur donc
+qu'il m'est tout dévoué! Que ce torrent, je le précipiterai sur
+l'Italie!
+
+Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué par cette
+femme, courba la tête et murmura, vaincu.
+
+--Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses ordres: ils seront
+exécutés...
+
+--Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes donc de nouveau avec
+nous, vous rentrez donc dans le giron de notre Eglise?
+
+--Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis de vous obéir, mais
+c'est parce que vous m'avez promis, vous, de me donner le moyen de
+sortir de cette Eglise.
+
+--C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion est plus forte
+chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes donc résolu à partir pour
+l'Italie?...
+
+--Dès que vous m'en donnerez l'ordre.
+
+--Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre. Vous vous
+demandez pourquoi le vingt-deuxième jour de ce mois, n'est-ce pas,
+cardinal?
+
+--Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais vous m'avez fait tout à
+l'heure une promesse.
+
+--Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je m'explique, Farnèse:
+je ne prétends pas vous rendre la pauvre folle que le bohémien
+Belgodère, un jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha à
+sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse, c'est Léonore de
+Montaigues, c'est la fiancée du prince Farnèse... Je connais le moyen de
+rappeler la raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon qu'elle
+vous accordera... Quant à ramener l'amour dans son coeur, ceci vous
+regarde!...
+
+--Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.
+
+--Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une sorte de gravité, et,
+avec elle, je vous rendrai cette enfant qui est comme un trait d'union
+entre vous et celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième
+d'octobre... mais vous ne partez pas seul... vous partez avec elles!...
+Et, si j'ai choisi ce jour-là pour votre départ, c'est que le vingt et
+un d'octobre sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de vos
+voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui vous dira: voici ton
+épouse, voici ta fille!...
+
+Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de Fausta et y appuya ses
+lèvres... Et il éclata en sanglots...
+
+Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné, éperdu de
+bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui bientôt disparut. Alors il
+poussa un profond soupir et remonta dans la pièce du premier étage.
+Un homme était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était maître
+Claude.
+
+--Vous avez entendu? demanda Farnèse.
+
+--Tout! dit Claude d'une voix sombre.
+
+L'ancien bourreau regarda le cardinal:
+
+--Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante tristesse,
+vous êtes plus jeune de vingt ans...
+
+--Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!... ma fiancée... ma
+fille... Toutes deux les emmener!...
+
+--Et me laisser, moi, dans mon enfer!...
+
+--Que voulez-vous dire?...
+
+--La vérité, monseigneur! dit humblement maître Claude. Vous allez
+partir avec celle que vous adorez... et, ajouta-t-il avec un soupir
+étouffé, avec elle... avec l'enfant...
+
+--Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me pardonne. N'est-il
+pas juste que je connaisse une heure de joie après tant d'années de
+désespoir?
+
+--Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne à vous qui avez fait le
+mal. Mais il ne me pardonne pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci
+est juste...
+
+Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. Claude se fit plus
+humble encore:
+
+--Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... qui est ma
+fille... vous partez avec elle... vous me l'enlevez... Monseigneur,
+n'avez-vous rien à me dire?...
+
+--Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le cardinal, sinon que je
+compatis à votre douleur...
+
+--Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus d'humilité encore, est-ce
+vraiment tout ce que vous trouvez comme consolation?... Cette enfant,
+dès que je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer!
+Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!... Pourquoi
+voulez-vous m'arracher le coeur en m'arrachant ma fille?...
+
+--Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... Qu'avez-vous espéré?
+
+--Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que le bonheur vous
+rendrait généreux, monseigneur! Que vous auriez une minute assez de
+courage pour me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es le
+vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et prends ta part de
+bonheur!...
+
+--Jamais! gronda violemment le prince Farnèse... Maître, perds-tu la
+tête? Oublies-tu ce que tu as été?
+
+--Monseigneur, vous me dites ce que je me suis dit maintes fois. Mais
+sachez qu'elle sait, vous dis-je, ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas
+repoussé...
+
+--Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur à voir ma fille te
+donner la main...
+
+--Monseigneur... vous ne me comprenez pas... Qu'est-ce que je
+demande?... d'être simplement un de vos serviteurs. Je ne vivrais même
+pas dans votre palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver vos
+jardins...
+
+--Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez à ces idées. Vous-même
+vous sentez et comprenez que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut
+vivre auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses serviteurs...
+Seulement, je m'engage sur le salut de mon âme à vous faire tenir tous
+les trois ou six mois une lettre qui vous parlera d'elle...
+
+--Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est tout? Vous dites que jamais
+vous ne consentiriez à me laisser vivre près de mon enfant?
+
+--Jamais!
+
+Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal put croire qu'il
+avait dompté le bourreau. Mais maître Claude, les sourcils contractés,
+semblait faire un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et
+poussa les verrous.
+
+Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre par le poignard.
+Mais, au lieu de marcher sur lui, Claude s'adossa à la porte, les bras
+croisés et, d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y avait une
+menace contenue, il prononça:
+
+--Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je vous ai signé de mon
+sang! Voici maintenant, monseigneur, le papier que vous m'avez signé,
+vous!... Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! Me suis-je
+bien conformé à ce que j'avais signé de mon sang?...
+
+--Oui! répondit Farnèse sourdement.
+
+--Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par votre réconciliation
+avec la femme nommée Fausta, suis-je bien dans mon droit en vous
+rappelant que vous m'appartenez, quels que soient le jour et l'heure?...
+
+--Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.
+
+Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant Farnèse, sans le
+toucher, et prononça:
+
+--Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. Vous m'appartenez, et
+je vais user de mon droit!...
+
+--Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche désespoir... puisque
+vous avez acquis droit de vie et de mort sur moi.., tuez-moi!
+
+--Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur...
+répondit simplement Claude.
+
+--Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.
+
+--Fausta! dit Claude.
+
+--Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...
+
+--Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant
+Fausta je ne fais qu'exécuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous
+avons convenu que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, je
+tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous
+laisserai vivre.
+
+--Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...
+
+--Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de
+Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce
+jour-là, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté...
+Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Léonore et
+Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura
+pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce
+que Fausta sera morte!...
+
+Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'épaule.
+
+--Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.
+
+--Me faites-vous grâce, vous?...
+
+--Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.
+
+--Vous consentez donc?
+
+--Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde!...
+
+Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard où il y
+avait une interrogation suprême... Claude, lui, avait baissé les yeux.
+D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse étranges,
+il murmura:
+
+--Je vous remercie, monseigneur!...
+
+--Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! Ma fille vivant avec
+le bourreau!...
+
+Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait à ceci:
+
+--Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la
+honte de vivre près du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur!
+Que je te voie une fois resplendissante de ta félicité près du jeune
+prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour
+toujours... je disparaîtrai... dans la mort!...
+
+
+
+XI
+
+LA MÈRE
+
+La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner à la vieille
+abbaye aux murs à demi écroulés. Dans les fourrés des pentes de
+Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient à
+coeur joie.
+
+Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les rampes de la colline,
+était sourde à ces cris des oiseaux.
+
+Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller
+sonner à la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques
+chaumières qui s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, et
+entra dans une pauvre maison. L'intérieur était aussi misérable que
+l'annonçait l'extérieur de cette chaumière.
+
+Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta,
+cette femme se leva précipitamment:
+
+--La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.
+
+--Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Déjà de si bonne
+heure à l'ouvrage?
+
+--Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà que je me fais vieille et
+que l'heure approche où il faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors,
+je file mon linceul.
+
+Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son
+étonnement.
+
+--Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce aux pièces d'or que
+vous m'avez données, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera
+encore assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires au
+salut de mon âme, et encore il en restera assez pour la layette de
+l'enfant que ma fille va mettre au monde...
+
+--Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous
+fait ce que je vous ai demandé?
+
+--Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, mon fils ne quitte plus
+la bohémienne; il la suit pas à pas, selon vos ordres, sans se montrer à
+elle, c'est entendu...
+
+--Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de cette montagne?...
+
+--Non. La bohémienne rôde autour de la sainte abbaye sans jamais y
+entrer, mais sans jamais s'en éloigner non plus... Quand elle a faim,
+elle vient ici.
+
+--Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.
+
+--Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les
+trois ou quatre écus d'or que lui tendait la visiteuse.
+
+--Et où est maintenant la bohémienne? demanda Fausta.
+
+--Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent à se
+reposer auprès de cette croix noire que vous n'aurez pas manqué de
+remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.
+
+--C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un à la recherche
+de votre fils?
+
+La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots à un
+marmot qui partit en courant.
+
+Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.
+
+--Où est la bohémienne? demanda Fausta.
+
+--Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras dans la direction du
+couvent.
+
+--Conduis-moi auprès d'elle...
+
+Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant Fausta. Il contourna les
+murs du couvent et parvint à la brèche située près du pavillon. Là,
+Fausta aperçut Saïzuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les
+terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.
+
+--Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.
+
+Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne parût prendre
+garde à elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers
+Saïzuma, et d'une voix très douce:
+
+--Pauvre femme... pauvre mère...
+
+Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la
+reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans
+la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la
+reconnut.
+
+--Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est vous qui m'avez parlé
+de l'évêque!...
+
+Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de ce qu'elle prenait
+pour un accès de lucidité.
+
+--Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parlé de
+l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon.
+Mais je croyais que, peut-être, vous l'aimiez encore...
+
+--L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix sourde.
+
+Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle pourrait dire pour
+éveiller une étincelle de raison dans ce cerveau.
+
+--Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est mort?
+
+--Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité farouche. Sans quoi,
+serais-je vivante, moi?...
+
+--Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-être. Mais
+écoutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...
+
+--Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Saïzuma avec
+douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre âme... Comme
+vous êtes belle!
+
+--Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta.
+Vous avez souffert dans votre coeur, Léonore! et c'est pourquoi vous
+ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est
+encore possible pour vous!
+
+--Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne qui va par le
+monde, lisant dans la main des gens...
+
+--Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse...
+Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque est mort! Oui, celui-là ne te fera
+plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te
+cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as aimé...
+
+--Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.
+
+--Jean...
+
+Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une voix qui lui eût
+parlé de très loin.
+
+--Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je crois que j'ai
+entendu ce nom...
+
+--Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.
+
+Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.
+
+--Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.
+
+--Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta avec autorité. Jean de
+Kervilliers, c'est celui qui devait être ton époux... Tu vois bien
+que tu l'aimes encore, puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom...
+Souviens-toi, Léonore...
+
+--Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse lorsque tu
+l'attendais... lorsque, du balcon du vieil hôtel de Montaigues, tu
+guettais son arrivée.
+
+--Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un souffle.
+
+--Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais
+défaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une
+fatalité vous a séparés, il en a souffert autant que toi. Lui-même me
+l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le
+voir?...
+
+Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte de Fausta, les avait
+placées devant ses yeux comme si une lumière trop vive les eût éblouis.
+Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de
+son passé lui revenaient par lambeaux.
+
+Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui éclairait bien les
+recoins ténébreux de son esprit.
+
+Fausta la considérait avec l'attention passionnée qu'elle apportait à
+tout ce qu'elle entreprenait.
+
+--Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, tu reverras celui
+que tu aimes.
+
+Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait sur elle un
+prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui était ce Jean de
+Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur
+mêlée de joie.
+
+Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit en tremblant.
+
+--Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si vous avez pitié
+de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.
+
+--Et Jean de Kervilliers?...
+
+Un sourire illumina le charmant visage de la folle:
+
+--Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je
+dois l'avoir connu...
+
+--Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, écoute-moi, Léonore...
+Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta
+fille... comprends-tu... ta fille...
+
+--Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi...
+Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voilà
+qui est étrange...
+
+--Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquiétude.
+
+--Oui. Mais je ne les ai pas crus.
+
+--Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom
+et son image sont dans ton coeur...
+
+Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.
+
+--Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce
+nom... Si mon père entrait tout à coup... S'il entendait!... Il faudrait
+donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...
+
+--Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... Mais combien
+plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vérité que tu
+caches...
+
+Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. Un faible cri
+jaillit de ses lèvres.
+
+--Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon
+front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez
+jamais...
+
+--Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur,
+Léonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches à ton père, mais
+que tu as dit à celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère,
+Léonore!...
+
+Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense stupéfaction se lisait sur
+son visage bouleversé.
+
+--Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?
+
+--N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?...
+et qu'il va t'épouser...
+
+--Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas que mon père
+connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chérubin, si vous
+saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il
+sera fier.
+
+--Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!...
+Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, Léonore!... Souviens-toi: la place
+noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres
+qui te soutiennent...
+
+--Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, jusque dans un angle
+du pavillon...
+
+Toute à son infernale besogne, toute à son projet, transformée en
+tourmenteuse sans pitié, Fausta courut à elle et la releva:
+
+--Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...
+
+--Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que
+s'est-il passé en moi?...
+
+--Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que l'enfant de
+Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant
+innocente, on t'a fait grâce!...
+
+--Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...
+
+Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; et, presque
+aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être cette scène qui venait de
+se dérouler sortait-elle déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait
+fortement, c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle avait une
+fille...
+
+--Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant,
+Léonore de Montaigues?...
+
+--Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle à travers ses sanglots.
+Je ne savais pas que j'étais mère.
+
+--Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il
+qu'elle n'est pas avec moi?...
+
+--Je le sais, moi! dit Fausta.
+
+--Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma d'une voix plus naturelle,
+et sûrement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous
+donc?
+
+--Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu me demandes qui je suis?
+Une femme qui a pitié, voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les
+secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres que j'ai
+voulu mettre en ta présence: ton amant et ta fille... Vous êtes devenue
+mère en un temps où la douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez
+en prison...
+
+--Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.
+
+--Des méchants s'emparèrent de votre enfant...
+
+--Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...
+
+--Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. Il se trouva un
+homme de bien, qui put soustraire l'enfant à ses persécuteurs et qui
+l'éleva comme sa propre fille...
+
+--Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bénisse?
+
+--Il est mort, dit Fausta.
+
+--Mort!...
+
+--Il est mort misérable, au fond d'une prison...
+
+Saïzuma baissa la tête en pleurant.
+
+--Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.
+
+--Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...
+
+--Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans mon coeur pour
+toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui
+fut cause de son malheur?...
+
+--Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hélas! Car elle
+adorait celui qu'elle croyait son père... Le procureur Fourcaud, ce
+digne homme, voulut élever votre fille dans une religion qui était la
+vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...
+
+--Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...
+
+--Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud
+voulut donc que Jeanne... votre fille, fût élevée dans la religion
+des huguenots, qui était celle de votre père et la vôtre.. religion
+proscrite...
+
+--Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!
+
+--C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme hérétique, et jeté en
+prison où il est mort...
+
+--Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... J'irais lui
+arracher le coeur!
+
+--Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, dit alors lentement
+Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune
+fille...
+
+--C'est atroce!
+
+--Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut
+supplicié... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...
+
+--Et vous dites que vous la connaissez?
+
+--Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de ces filles sans feu
+ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohèmes...
+son nom est Violetta...
+
+--Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...
+
+--C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas
+inconnu?...
+
+--Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix sombre. J'ai vécu avec
+elle. Car, moi-même, je suivais cette troupe de bohèmes. Elle chantait.
+Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais,
+envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de
+moi...
+
+--Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit sourdement Fausta.
+Une de ces filles qui n'ont pitié de rien ni de personne, puisqu'elle
+n'avait pas pitié de votre malheur...
+
+--C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait que ce fût une
+créature bien perverse pour dénoncer le bienfaiteur de ma fille...
+Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...
+
+--Elle mérite pourtant un châtiment!...
+
+--Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à cette fille du démon si
+mon enfant a souffert par elle!...
+
+--Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été en prison!... Elle
+vous le dira...
+
+--Elle me le dira! Je la verrai donc!...
+
+--Je vous l'ai promis...
+
+--Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je pouvais seulement
+savoir le jour...
+
+--Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques
+jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite...
+Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que,
+pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne
+pour l'amener... il est nécessaire qu'on ne vous voie pas... vous
+comprenez?...
+
+--Je resterai cachée sur le haut de la montagne, je connais de braves
+gens qui me donnent à manger et qui me laissent dormir la nuit chez
+eux... C'est là que je me retirerai...
+
+--Et c'est là que je vous amènerai votre fille Jeanne!
+
+--Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, venez que je vous
+montre la demeure de ces gens...
+
+La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et arriva à la chaumière
+où Fausta était entrée tout à l'heure...
+
+«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois que Dieu même ne
+pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...»
+
+
+
+XII
+
+LA FILLE
+
+Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire chez l'abbesse,
+laquelle la reçut comme toujours avec ce mélange d'inquiétude et de
+respect qu'elle avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans le
+secret de la grande conspiration. Elle savait que Valois était condamné
+et que le duc de Guise devait régner. De l'avènement de Guise devait
+dater sa fortune et celle de son couvent.
+
+Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait richement dotée
+par le nouveau roi. Elle savait d'autre part l'influence certaine
+de Fausta sur le duc de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour
+témoigner à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance très
+sincères.
+
+Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était en train d'établir
+ses comptes. Et, navrée, elle constatait qu'il lui manquait six mille
+livres pour arriver à gagner la fin de l'année.
+
+Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la révérence.
+
+--Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.
+
+--Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même un fauteuil dans
+lequel Fausta s'assit, je révisais les comptes de l'abbaye...
+
+--Et vous trouviez?...
+
+--Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement s'il ne nous tombe
+quelque manne du ciel...
+
+--Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, vous disiez qu'il vous
+manquait...
+
+--Je ne le disais pas, madame, mais il me manque six mille livres...
+
+--En sorte que, si je mettais encore à votre disposition une vingtaine
+de mille livres...
+
+--Ah! madame! je serais sauvée...
+
+--Et vous pourriez attendre le grand événement!...
+
+--Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer, ajouta Claudine
+en riant.
+
+--Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de jours.... prenons une date:
+le vingt-deux octobre, par exemple...
+
+--Ce jour me convient, madame.
+
+--Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme sûr, il vous rapportera les
+deux cent mille livres convenues.
+
+Claudine fit un bond.
+
+--Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.
+
+--Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais c'est une erreur.
+
+--J'ai dit deux cent mille livres.
+
+--Cette somme... cette somme énorme...
+
+--Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition que, la veille
+de ce jour... c'est-à-dire le vingt et unième d'octobre, vous m'aidiez
+dans une petite opération que j'ai résolu de mener à bien.
+
+--Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens pas tous les jours!...
+
+--N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je vous expliquerai mon
+opération et vous assignerai votre rôle. Pour le moment, veuillez
+m'envoyez chercher celle de vos petites prisonnières qui s'appelle
+Jeanne.
+
+Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques minutes plus tard,
+elle revenait, conduisant par la main la compagne de captivité de
+Violetta, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud.
+
+Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent, Jeanne Fourcaud
+s'attendait toujours à voir apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on
+le lui avait promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste
+histoire et sa merveilleuse délivrance.
+
+Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une nuit, dans son cachot de
+la Bastille, elle avait vu soudain entrer des gens; elle avait cru
+que sa dernière heure était venue et qu'on venait la chercher pour la
+conduire au supplice. Mais une femme, un ange descendu dans cet enfer,
+où la pitié l'avait guidée, s'était penchée sur elle en disant:
+
+--Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non seulement vous vivrez,
+mais encore vous êtes libre...
+
+--Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.
+
+--Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée et en sûreté...
+
+Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On l'avait
+conduite jusqu'à une litière qui se trouvait dans la sombre cour de la
+forteresse; on l'avait fait monter dans cette litière; un homme s'était
+installé près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était
+arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... là, on l'avait
+enfermée dans le pavillon de l'enclos...
+
+Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue qui l'avait
+délivrée. Qui était cette femme?
+
+Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle ne la reconnut pas,
+puisque Fausta portait un masque la nuit où elle était descendue dans
+les cachots de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle
+était bien jolie aussi.
+
+--Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue dans votre
+cachot de la Bastille et vous a délivrée...
+
+Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent. Elle s'avança
+rapidement, saisit une main de Fausta et la baisa...
+
+--Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis heureuse de pouvoir vous
+remercier!
+
+Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur Fausta ses yeux noyés
+de larmes.
+
+--Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec une douceur qui
+bouleversa la pauvre petite.
+
+--Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous devez être bonne... je
+puis donc vous dire que, si je vous ai bénie depuis cette nuit-là,
+j'ai beaucoup pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je la
+retrouver?
+
+Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la pensée qui la
+guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.
+
+--Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... mais, mon enfant,
+je suis venue vous trouver ici, où je vous ai mise à l'abri, pour vous
+entretenir d'un sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre
+père?...
+
+--Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui éclata en sanglots, comment
+pourrais-je l'avoir oublié, alors qu'il y a quatre mois à peine mon
+pauvre père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses, à ma
+soeur et à moi?...
+
+--Et votre mère?
+
+--Madame, vous ne savez donc pas que ma mère est morte peu de temps
+après m'avoir donné le jour?
+
+Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans doute vous parler
+d'elle...
+
+--Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était votre mère?...
+Belle, n'est-ce pas?
+
+--Très belle, madame; Madeleine me disait que notre mère était d'une
+admirable beauté...
+
+--N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands cheveux blonds?...
+
+--C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé Madeleine... Mais,
+madame... auriez-vous connu ma mère?...
+
+--Je la connais, dit Fausta simplement.
+
+--Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère n'était pas morte depuis
+de longues années déjà...
+
+--Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que votre père vous
+parlait de votre mère?...
+
+--Jamais, madame...
+
+Fausta eut un tressaillement de joie.
+
+--Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter de lui de pénibles
+souvenirs.
+
+--Et si je vous disais qu'il y a une autre explication plus naturelle
+au silence de votre père?... Si je vous disais que votre mère n'est
+pas morte? Supposez qu'à la suite d'une grande terreur votre mère
+soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par exemple... devenue
+folle...
+
+Jeanne frémissait de tout son être.
+
+--Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la suite de quelque
+catastrophe, a perdu la raison, si votre père a désespéré de la guérir,
+si enfin dans un accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père,
+après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la retrouver, n'est-il
+pas naturel qu'il vous ait fait croire qu'elle était morte?... Eh bien,
+Jeanne, tout ce que je viens de vous dire est l'exacte vérité!...
+
+Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement. Fausta se
+pencha vers Jeanne Fourcaud, la releva et lui dit doucement:
+
+--Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui, pleurez... car
+votre mère, hélas! n'est pas encore guérie... Seulement je sais, moi, le
+moyen de lui rendre la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est
+vous, vous seule, qui pouvez guérir votre mère...
+
+
+
+XIII
+
+FIN DE LA VIE DE COCAGNE
+
+Quelques jours se passèrent et l'on arriva à la veille de ce vingt
+et unième d'octobre où Fausta devait détruire d'un seul coup ses
+ennemis--et Violetta!
+
+Pardaillan et le duc d'Angoulême devaient être amenés à midi par
+Maurevert et succomber sous les coups des gens d'armes de Guise.
+
+Fausta se réservait de faire prévenir à onze heures le duc de Guise que
+le chevalier et son compagnon se trouvaient à Montmartre; les gens
+de Guise arriveraient à l'abbaye presque en même temps que les deux
+gentilshommes.
+
+Fausta avait parfaitement calculé son affaire: prévenir le duc plus tôt,
+c'était le mettre en présence de Violetta vivante encore, et Guise,
+amoureux de la petite bohémienne, était tout à fait capable de la
+sauver.
+
+L'exécution de Violetta était fixée à dix heures, en présence de son
+père et de sa mère, Fausta le voulait ainsi. Fausta comptait que la mort
+de Violetta serait aussi la mort du cardinal Farnèse et de Léonore.
+
+Après cette hécatombe, il ne resterait plus à Fausta qu'à consoler le
+duc de Guise de la mort de Violetta, chose facile, pensait-elle.
+
+Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'était la mort de Henri
+III. Alors, c'était la royauté de Guise... le triomphe de la Ligue...
+l'entrée en France d'Alexandre Farnèse... la marche sur l'Italie,
+l'écrasement de Sixte-Quint... la souveraineté assurée sur le monde
+chrétien!...
+
+La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et Croasse virent avec
+étonnement un certain nombre d'ouvriers pénétrer dans le terrain de
+culture. Depuis quelques jours, à leur grande surprise, l'une des deux
+petites prisonnières avait disparu. Nos lecteurs ont vu que Jeanne
+Fourcaud avait été conduite à Fausta. Que devint cette jeune fille
+pendant ces quelques jours? Il est vraisemblable qu'elle fut menée à
+Saïzuma dans la chaumière où habitait celle-ci.
+
+Picouic avait mis dans sa tête que Violetta serait l'instrument de sa
+fortune. Il avait donc tout intérêt à s'opposer à une fuite de la jeune
+fille, mais, s'il la surveillait étroitement, c'est qu'il voulait la
+garder pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite chanteuse
+à Pardaillan il espérait se faire payer très cher son dévouement.
+
+Malheureusement pour la pauvre petite Violetta, Picouic ne mit aucune
+hâte à réaliser les espérances qu'il fondait sur elle. A quoi bon?...
+Tant qu'il aurait le vivre et le couvert assurés, pourquoi eût-il
+contrarié le destin?...
+
+Quant à Croasse, il nageait en pleine félicité.
+
+Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquiétude de Picouic,
+lorsque, la veille du vingt et un octobre, il aperçut des ouvriers
+maçons se diriger vers la brèche et commencer à la boucher très
+convenablement au moyen de grosses pierres cimentées.
+
+--Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il à Croasse.
+
+Les deux compères s'étaient placés de façon à tout voir sans être vus.
+Lorsque la brèche fut entièrement bouchée, ils durent constater qu'en
+effet ils ne pouvaient plus s'en aller, sinon par la grande porte du
+couvent.
+
+Les murs de cette abbaye étaient ce qu'étaient alors tous les murs: de
+véritables fortifications. S'il était possible à Picouic de franchir
+les murailles, il lui serait sans doute presque impossible de les faire
+escalader à Violetta.
+
+Cette impossibilité d'emmener avec lui la jeune fille qui devait assurer
+sa fortune devint une évidence lorsque Picouic aperçut six hommes
+d'armes portant des piques se diriger vers l'enclos où était enfermée la
+petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrêtèrent à la porte de l'enclos,
+deux autres se mirent à faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux
+derniers, enfin, se placèrent à la porte même de la bâtisse qui servait
+de prison.
+
+Cette fois, Picouic pâlit. Il se passait quelque chose de nouveau
+et d'anormal dans le couvent. Alors il décida d'aller observer les
+événements.
+
+Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas à gagner le pavillon, et
+le contourna avec sa prudence habituelle. Un étrange spectacle frappa
+alors ses yeux. Derrière le pavillon, une vingtaine d'ouvriers
+s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse Claudine de
+Beauvilliers elle-même, à diverses besognes.
+
+Il se prépare ici une fête religieuse...
+
+Telle fut la première pensée de Picouic. En effet, voici ce qui se
+passait.
+
+Derrière le pavillon, s'étendait une esplanade bordée d'un côté par le
+pavillon lui-même, d'un autre par le mur d'enceinte, et bordée au fond
+par un massif de cyprès entourant le cimetière des bénédictines.
+
+Sur le derrière du pavillon, s'ouvrait une porte; en sorte qu'une
+personne entrée dans ce vieux bâtiment par la porte située près de
+la brèche (maintenant bouchée) pouvait, par cette porte de derrière,
+aboutir directement sur cette esplanade face au massif de cyprès
+clôturant le cimetière.
+
+Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-même n'était que le
+prolongement ou pour mieux dire le vestibule d'une bâtisse plus vaste,
+qui avait dû jadis s'élever sur cette esplanade.
+
+Cette bâtisse avait disparu; elle s'en était allée en ruine. Mais
+quelques débris encore debout permettaient de supposer que le bâtiment,
+ruiné par le temps et l'incurie, avait dû être sans doute affecté au
+service religieux.
+
+Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les restes d'un haussement
+dallé de marbre, et qui avait peut-être supporté le maître-autel!... Il
+regarda avec anxiété.
+
+Or, à quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers dont Picouic suivait
+les faits et gestes? Une partie d'entre eux raclait l'herbe qui avait
+poussé, nettoyait les marches de marbre, et cette sorte d'estrade dallée
+sur laquelle sans doute s'était élevé le maître-autel. Ils raclaient
+également et lavaient à grande eau une stalle de marbre... une de ces
+stalles réservées à l'officiant, dans les grandes cérémonies.
+
+Au-dessus de cette stalle, de ce siège marmoréen, d'autres ouvriers
+dressaient un dais en étoffe brochée. Et la stupéfaction de Picouic fut
+à son comble et confina à la terreur lorsqu'il eut constaté que, sur
+la retombée de ce dais, se croisaient les clefs symboliques de saint
+Pierre...
+
+Qui allait donc s'asseoir là?... et cette terreur du brave Picouic
+devint plus aiguë lorsque l'abbesse dit à ceux qui travaillaient sous
+ses ordres:
+
+--Maintenant, suivez-moi au cimetière...
+
+Picouic, poussé par la curiosité, se glissa vers le rideau de cyprès. Le
+soir enveloppait maintenant la colline de Montmartre, et les premières
+étoiles commençaient à clignoter dans le ciel pâle. Deux torches
+s'allumèrent, et ce fut à la lueur de ces torches que Picouic put
+assister au travail bizarre qui se faisait dans le cimetière.
+
+Au centre du cimetière, s'élevait une grande croix de bois qui étendait
+dans l'ombre ses larges bras moussus verdis par l'eau du ciel... C'était
+cette croix que déplantaient les travailleurs nocturnes, à la lueur des
+torches. Elle fut transportée sur l'esplanade qu'on venait de si bien
+nettoyer, et on la dressa debout, contre le mur du pavillon, près de la
+porte.
+
+--Creusez là le trou! commanda alors l'abbesse.
+
+L'endroit qu'elle désignait était juste en face la porte de derrière
+du pavillon, et à quelques pas sur le flanc de la stalle de marbre. La
+croix fut alors portée au trou qui venait d'être creusé, et essayée;
+elle s'y tenait parfaitement debout, et, l'ayant déplantée, les
+travailleurs de cette scène nocturne la couchèrent sur le sol.
+
+Quand tous ces préparatifs furent achevés, les ouvriers macabres
+disparurent, et l'abbesse elle-même regagna les bâtiments de l'abbaye.
+
+Pour si peu disposé à la rêverie que fût Picouic, il demeura longtemps
+à la même place, se demandant s'il ne rêvait pas. Alors, il se décida à
+regagner l'endroit où il avait laissé Croasse, et le trouva étendu
+dans l'herbe. Picouic avait son idée, comme on va voir. Il frappa sur
+l'épaule de son compagnon.
+
+--Il faut fuir, dit-il.
+
+--Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons la nuit dans l'enclos.
+
+Picouic jeta un coup d'oeil vers le bâtiment où Violetta était enfermée,
+et le vit éclairé. Alors, il songea à ces six hommes armés, qui étaient
+venus prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se juxtaposa pour
+ainsi dire à celui des préparatifs sinistres auxquels il avait assisté
+derrière le pavillon...
+
+--Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...
+
+--Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse en regardant avec
+inquiétude autour de lui.
+
+--Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant à l'enclos, il n'y faut pas
+songer. Il est gardé...
+
+Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement son compère
+qui, traversant avec rapidité le terrain de culture, parvint au mur
+d'enceinte.
+
+--Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce mur, tu me feras la
+courte échelle; après quoi, je te hisserai en haut, et nous n'aurons
+qu'à nous laisser tomber de l'autre côté.
+
+Croasse prit la position indiquée par Picouic, lequel, en quelques
+instants, se trouva hissé sur ses épaules, du haut desquelles il put en
+effet atteindre, non sans peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit
+à cheval.
+
+A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends les mains.
+
+--Excellent moyen de me faire retomber à l'intérieur, dit tranquillement
+Picouic; tâche de trouver une issue; quant à moi, il faut que je parte à
+l'instant; mais, sois tranquille, je reviendrai te délivrer.
+
+Là-dessus, laissant son compagnon stupéfait, Picouic, se suspendant
+par les mains, se laissa tomber de l'autre côté du mur, et se mit à
+descendre bon train la colline.
+
+
+
+XIV
+
+MONSIEUR PERETTI
+
+Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de franchir la
+Porte-Neuve un peu après le coucher du soleil, se dirigeait vers le
+moulin de la butte Saint-Roch, où nous avons eu naguère occasion de
+conduire le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le cavalier
+descendit de sa monture, qu'il attacha à un arbre.
+
+--Halte-là! fit une voix tout à coup.
+
+Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet surgit d'une haie, et
+braqua le canon de son arme sur le cavalier, qui pour toute réponse
+montra sa main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.
+
+--C'est bien, passez, dit alors respectueusement la sentinelle, après
+avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.
+
+Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer dans le moulin, le
+cavalier fut arrêté de cette façon, et, à chaque fois, grâce à l'anneau,
+il put continuer son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une
+pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées sous des
+rideaux épais.
+
+A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux faits et gestes du
+cavalier eût reconnu en lui l'un des principaux acolytes de Fausta.
+C'était le cardinal Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait
+lu l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.
+
+Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard était enfoui au
+fond d'un vaste fauteuil. Replié sur lui-même, très pâle, secoué par des
+accès de toux, le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal
+Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, s'agenouilla et
+murmura:
+
+--Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...
+
+--Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix bien faible le
+vieillard, et causons en bons amis...
+
+Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans cette pièce même,
+avait eu, sous le nom de M. Peretti, un entretien avec le chevalier de
+Pardaillan. C'était Sixte-Quint...
+
+--J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur suprême, et voilà que la
+tiare m'écrase... Ah! si je pouvais déposer le pouvoir!... mais il est
+trop tard maintenant.
+
+--Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement pour
+l'Eglise, dit Rovenni.
+
+Sixte-Quint haussa les épaules.
+
+--Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai devant moi... et
+encore!... Et tant d'affaires à arranger!... Cette conspiration dans
+laquelle vous vous êtes laissé entraîner...
+
+--Saint-Père!...
+
+--Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez péché que par ma
+faute... je me suis montré un peu dur... je croyais bien faire... n'en
+parlons plus! Il faut donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à
+Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la Maison.
+
+Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus d'attention.
+
+--Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.
+
+Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que Rovenni se leva pour
+appeler du secours.
+
+--Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six mois... je crains
+d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est que j'écrase cette conspiration
+avant de mourir, et puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en
+sera digne...
+
+Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.
+
+--Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est un de vos
+amis... votre meilleur ami...
+
+--Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de joie.
+
+--Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je destine à me
+remplacer, interrompit le pape avec un sourire; j'ai seulement dit que
+c'était votre meilleur ami...
+
+--Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...
+
+--Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez trahi?... Per bacco,
+d'abord cela prouve que vous avez de l'énergie, et j'aime les gens
+énergiques, moi! Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la
+véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi, si vous avez
+fréquenté des traîtres!... Mon successeur, termina le pape, sera celui
+qui m'aura aidé à vaincre la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or,
+c'est vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie inespérée...
+
+Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en frémissant d'espoir.
+
+--Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.
+
+--Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de supposer que vous
+êtes aux portes de Paris. Elle a connu votre entrevue avec le roi de
+Navarre et en a usé avec une grande habileté pour décider le duc de
+Guise.
+
+--Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!
+
+--Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu de tout droit à quelque
+trône ou principauté que ce soit!...
+
+--Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique rentrait dans
+le sein de l'Eglise!... Si Henri de Béarn abjurait, l'excommunication
+serait levée, entendez-vous, Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous
+ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de France... mais
+j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...
+
+--Vos vues sont sages et profondes, murmura Rovenni.
+
+--Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc leur promettre ample
+glandée si on veut les faire rentrer, au soir... Le soir est venu pour
+moi, Rovenni. Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de me
+coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. Vous dites donc qu'elle
+ne sait pas que je n'ai pas quitté la France?
+
+--Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.
+
+--Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, que peut-être une
+occasion pouvait se présenter... tandis qu'elle me croit bien loin...
+J'ai la tête si faible...
+
+--Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal Rovenni, qu'une
+circonstance devait se présenter bientôt où Votre Sainteté pourrait
+trouver les conspirateurs rassemblés pour y préparer les événements que
+vous connaissez...
+
+--C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement des Guise au trône
+de France.
+
+--Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre les conspirateurs,
+cardinaux ou évêques, doivent s'assembler pour une de ces cérémonies
+qu'elle sait organiser avec son infernal talent. Vous saurez que nul
+comme elle ne s'entend à frapper l'imagination de ceux qui l'entourent.
+
+--Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut aux hommes du
+théâtre, des spectacles magnifiques ou terribles. N'oubliez pas cela
+quand vous serez pape, Rovenni...
+
+--Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les mains, que dit là
+Votre Sainteté?...
+
+--Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez que je n'ai rien dit...
+poursuivez, mon bon ami...
+
+--Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait plus facile que de
+profiter de cette réunion...
+
+--Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil duquel s'alluma un éclair.
+
+--Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie avec ses gentilshommes et
+ses gens d'armes... Or, savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi,
+Saint-Père!
+
+--Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà compris.
+
+--Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!... Toute la question
+est de savoir si Votre Sainteté pourra...
+
+--Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, Dieu fera un
+miracle et me rendra les forces nécessaires.
+
+--Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce à moi, la plupart des
+conspirateurs sont maintenant hésitants, et qu'il faudrait bien peu de
+chose pour les ramener à vous...
+
+--Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette réunion?... Dans
+Paris?...
+
+--Non, heureusement; dans un endroit solitaire, assez éloigné: à
+l'abbaye de Montmartre.
+
+--Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi qui vous portera mes
+instructions.
+
+--A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?
+
+--Il portera au doigt un anneau semblable à celui que je vous ai
+donné... Il ne vous restera plus, mon bon Rovenni, qu'à me prévenir du
+jour...
+
+--C'est de cela que je suis venu vous informer, Saint-Père... C'est
+demain! fit Rovenni triomphant. Si demain, vers dix heures du matin.
+Votre Sainteté entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera
+rassemblés autour de la révoltée des cardinaux qui persistent encore en
+ce schisme étrange.
+
+Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. Rovenni s'était
+levé, et ce ne fut pas sans angoisse qu'il demanda:
+
+--Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le devoir, devrons-nous
+attendre Votre Sainteté?
+
+--Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que je serais plus malade
+encore. Dieu fera un miracle... j'irai!
+
+Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction de Sixte-Quint,
+puis, se relevant, sortit du moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il
+retrouva son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin qui se
+profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:
+
+--Pape!... Avant deux mois je serai pape!...
+
+A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où M. Peretti l'avait
+reçu que le vieillard affaissé dans son fauteuil redressa sa taille,
+puis se releva et ricana:
+
+--C'est trop facile décidément de jouer les hommes! Avec une promesse,
+on leur ferait trahir Dieu... Toi, pape!... Allons donc!... Et puis...
+patience! je ne suis pas mort!...
+
+
+
+XV
+
+LE 21 OCTOBRE 1588
+
+Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait dans la maison de
+la place de Grève l'envoyé de Fausta. Maître Claude, sombre et pensif,
+allait et venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand manteau
+de voyage agrafé aux épaules, il était prêt pour le départ. Parfois,
+sa main, machinalement, s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait
+suspendue à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon; dans
+le flacon, il y avait du poison.
+
+«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon vivre dans ce bonheur
+qui va commencer pour elle et qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en
+suis pas moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême, s'il
+apprend la chose, verrait des taches de sang sur les mains de la petite,
+parce que je les ai tenues dans mes mains... Tandis que moi mort...
+oui... mais pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et
+libre...
+
+Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte, rêvait. Il allait
+revoir Léonore et Violetta, partir avec elles.
+
+Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux sur la robe
+rouge, sur les insignes cardinalices qu'il avait revêtus selon la
+recommandation de Fausta. Cette robe, il allait la dépouiller pour
+toujours!
+
+Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de la destinée, le meilleur
+était poussé à la mort, tandis que l'autre atteignait au bonheur. Tout à
+coup, le cardinal se leva.
+
+--Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant de joie.
+
+Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la fenêtre, vit une
+litière qui s'arrêtait devant la porte de la maison. Quelques instants
+plus tard, ils étaient sur la place, et un homme remettait à Farnèse un
+billet qui contenait ces mots:
+
+Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous à ses indications.
+
+Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui se mit aussitôt en
+route. Mais, au lieu de se diriger vers le palais Fausta, comme l'avait
+pensé le cardinal, elle gagna la porte Montmartre et commença à monter
+vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le silence d'une belle
+matinée. La litière arriva sans incident à l'abbaye et s'arrêta devant
+le grand portail surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à terre,
+se dirigea vers la porte.
+
+--Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à Farnèse.
+
+Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait vu Léonore. Il
+poussa la porte en tremblant et se vit en présence d'une quinzaine
+de personnages qu'il connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques
+violets, ils avaient tous des visages d'une gravité funèbre. Il chercha
+des yeux Fausta et ne la vit pas. Avec un vague sourire où commençait
+à percer de l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais leur
+silence était effrayant, et leurs regards fixes pesaient sur lui comme
+une réprobation.
+
+--Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire d'angoisse,
+j'attendais... j'espérais une autre réception, et je m'étonne de trouver
+des visages aussi sévères...
+
+L'un d'eux, alors, se leva et dit:
+
+--Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que vous voyez sur nos
+visages: c'est de la tristesse, et n'est-elle pas bien naturelle à
+l'heure où le plus distingué, le plus énergique de nous tous va nous
+quitter pour toujours?...
+
+Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce qu'il voyait...
+
+--Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; la présence du
+très révérend Rovenni est nécessaire pour la cérémonie de renonciation
+qui nous assemble ici...
+
+Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte qu'il n'avait pas
+encore remarquée dans le fond du pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il
+était pâle; Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient de lui
+être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les assistants se levèrent et
+s'éloignèrent lentement, à l'exception du cardinal Farnèse.
+
+--Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté? Elle seule a
+qualité pour...
+
+--Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... Ce qui est dit
+est dit. Si nous sommes restés seuls, Farnèse, c'est que j'ai à vous
+demander tout d'abord si vous avez bien consulté votre conscience.
+
+--Je suis décidé, répondit fermement le cardinal. Celle qui est la
+maîtresse de nos destinées a dû vous dire qu'à cette condition et à
+d'autres qu'elle connaît j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre
+en Italie...
+
+Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une grande attention. Il se
+rapprocha de Farnèse, et murmura:
+
+--Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, d'autre part, qu'il
+est impossible à un prêtre de sortir de l'Eglise avec le consentement de
+l'Eglise même...
+
+Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux: elle inaugure là une
+oeuvre de maléfice qu'aucun pape n'a osé consommer... Soyez franc,
+poursuivit Rovenni en jetant un regard vers la porte. Pour quelle
+mission êtes-vous envoyé en Italie?...
+
+--Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés, réveiller leur zèle,
+faire des promesses et des menaces à ceux qui semblent vouloir revenir à
+Sixte.
+
+--Et, contre votre aide en cette circonstance, que vous a-t-on promis?
+
+Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait maintenant.
+
+--Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le bras. Dans un
+instant, il sera trop tard.
+
+--Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...
+
+A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors... un cri qui
+traversa l'espace comme une plainte... puis tout retomba au silence.
+
+--Trop tard! murmura Rovenni.
+
+--Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.
+
+--Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu rentrer dans le devoir
+et implorer ton pardon de Sixte?...
+
+Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse, qui répéta:
+
+--N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...
+
+--C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. Bientôt, Sixte va
+mourir. Je sais qui sera désigné aux votes du conclave dans le testament
+de Sixte! Farnèse, il en est temps. Fais ta paix avec le pape mourant et
+avec celui qui va le remplacer!
+
+Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa une main sur son
+front et murmura:
+
+--Que me proposez-vous?...
+
+--Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta ne peut rien te
+donner, et tu l'avais bien compris, puisque le premier tu l'as quittée!
+Un mot!... Un seul!... Hâte-toi...
+
+--Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me fait époux en me rendant
+celle que j'adore, puisqu'elle me fait père en me rendant ma fille!...
+
+--Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si glaciale que Farnèse en
+frissonna.
+
+--Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...
+
+--La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta et en sa parole
+sacrée!... Eh bien, écoute!...
+
+Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le silence.
+
+--Le glas! murmura Farnèse éperdu.
+
+--Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.
+
+Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent en un chant de
+deuil... un chant aux larges modulations, qui tantôt semblait se
+perdre en gémissements d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en
+imprécations menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse, se dégagea
+de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla son épouvante:
+
+--Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui meurt ici?... Qui
+est mort?...
+
+--Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie terrible, la souveraine
+Fausta t'attend là, derrière cette porte... Va donc lui demander ton
+amante et ta fille!...
+
+Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage poussée,
+l'ouvrit toute grande. En un instant, il demeura hagard, les cheveux
+hérissés, pris de vertige.
+
+Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, soulevant les bras
+vers la suppliciée, d'une voix sans accent humain, il hurla le même mot:
+
+--Ma fille!...
+
+Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était bien pour sa
+fille que tintait le glas, comme jadis en place de Grève il avait tinté
+pour Léonore!...
+
+Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de marbre à demi en
+ruine, sur laquelle s'étaient rangés les cardinaux et les évêques du
+schisme; et, au centre de cette assemblée, lui faisant un entourage
+d'une solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé d'or, en son
+costume de somptuosité orientale, belle, fatale, terrible, ses yeux
+de velours étrangement calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui
+montrait Violetta la suppliciée!...
+
+Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par la mousse des
+pluies... la croix du cimetière. Et, sur cette croix, attachée par les
+poignets et les chevilles, couronnée de fleurs, toute blanche dans sa
+robe de suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle, probablement
+déjà étourdie par quelque narcotique, évanouie... morte peut-être...
+c'était Violetta! c'était sa fille!...
+
+Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en scène somptueuse et
+tragique, passèrent dans l'oeil de Farnèse avec la rapidité fantastique
+d'un rêve.
+
+A cet instant, une femme, placée près de cette sorte de trône sur lequel
+était assise Fausta, se retourna vers lui... Et cette femme, d'un bond,
+fut sur le cardinal, lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis
+sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux mains crispées
+s'appesantirent sur les épaules de Farnèse... Car, cette femme, c'était
+Léonore de Montaigues.
+
+Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore, belle comme une
+lionne déchaînée, planta son regard dans les yeux de Farnèse... Puis, ce
+regard, avec une stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine,
+du doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, agenouillée,
+écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...
+
+--Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement bref. Votre fille...
+Jean Farnèse!... notre fille... la voici!...
+
+--La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers la suppliciée....
+
+--Violetta!...
+
+--C'est ta fille!...
+
+--La petite chanteuse que je repoussais?
+
+--C'est ta fille!...
+
+Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levèrent,
+et, d'une voix faible, dans un gémissement très doux, elle balbutia:
+
+--Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je
+te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi à la descendre
+de là, peut-être n'est-elle pas morte...
+
+Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. L'effort qu'il faisait
+pour se mettre en marche était énorme; mais il demeurait sur place; il
+lui semblait qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de
+vivant en lui que les yeux...
+
+Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée qui l'avait
+reconnue!... Léonore, il ne voyait que Léonore!...
+
+La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en étreindre,
+c'est-à-dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gémissait
+pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize
+ans; elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables petits
+pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de
+toutes ses forces décuplées, elle tentait de secouer la croix, de
+l'arracher du trou.
+
+--Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et,
+si elle est morte, je la réchaufferai. Je suis sa mère... Messieurs,
+ayez pitié... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que
+c'était elle.
+
+Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, brisa ses
+forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout à coup, elle se leva
+toute droite, dans le même instant retomba en arrière de toute sa
+hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés vers
+sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...
+
+Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette minute d'horreur qui
+suivit son entrée sur l'esplanade.
+
+Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur ce choc qui lui
+apprenait qu'elle était morte, il lui sembla que ses jambes se déliaient
+enfin... Il se traîna vers elle, se pencha et dit:
+
+--Morte!...
+
+Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en arrière du trône
+de marbre frissonnèrent et que les cardinaux parjures baissèrent la
+tête. Seule l'effroyable statue blanche et noire, seule Fausta demeura
+immobile.
+
+Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté de la croix.
+Son bras se tendit vers Fausta, et un long hurlement jaillit de ses
+lèvres tuméfiées:
+
+Maudite!... Maudite!... A ton tour!...
+
+Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait frapper Fausta...
+En réalité, il demeura sur place; encore une fois, il comprit que
+tout mourait en lui. Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le
+poignard, se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non loin
+de Léonore.
+
+Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient à cette scène,
+un frémissement d'horreur parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un
+autre sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; leurs regards
+pleins d'une sourde anxiété allaient de Fausta au cardinal Rovenni, qui,
+lui-même, pâle et frémissant, jetait avidement les yeux du côté des
+bâtiments de l'abbaye et murmurait:
+
+--Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme qui devait le
+précéder ici, porteur de son anneau?...
+
+Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal Farnèse, avait eu un
+mystérieux sourire et prononcé en elle-même:
+
+--Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les autres! Que Guise
+arrive, et tout est fini!...
+
+Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, elle se leva
+lentement sous l'éclatant soleil de cette matinée, toute droite dans
+son lourd et somptueux costume: ce n'était plus une femme, ni même la
+souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle incarnait la
+Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. D'une voix où il n'y avait ni
+pitié, ni colère, ni agitation, elle prononça:
+
+--Prions pour les âmes de ces deux malheureux, et demandons au Très-Haut
+de pardonner à la trahison du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper
+les traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi périront tous
+ceux qui...
+
+Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent blanches. Un
+tressaillement la parcourut tout entière, son regard noir se fixa sur
+un point du mur d'enceinte, et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de
+rage.
+
+--Pardaillan!...
+
+Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur; presque aussitôt, Charles
+d'Angoulême sauta derrière lui...
+
+--Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux hommes!...
+
+Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers s'élancèrent.
+Pardaillan porta la main à la garde de son épée.
+
+--Il paraît, madame...
+
+Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui venait de reconnaître
+Violetta sur la croix et qui, fou d'horreur et de désespoir, se ruait
+sur l'instrument de supplice...
+
+--...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan sans se
+retourner, je suis destiné à vous prendre en flagrant délit de meurtre!
+Arrière, vous autres! tonna-t-il en tirant sa rapière.
+
+Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait Rovenni directement
+devant lui. Il tomba en garde, et il allait de la pointe de sa rapière
+porter quelques coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile
+et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait très bas devant
+lui!... Sur quelques mots brefs du cardinal, les hallebardiers
+reculaient!... Et Rovenni murmurait:
+
+--Quels sont vos ordres?... Dites vite!...
+
+Que se passait-il?
+
+Il se passait simplement ceci: qu'au moment où Pardaillan était tombé en
+garde, les yeux de Rovenni s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à
+l'index de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint seul
+pouvait lui avoir donné!...
+
+Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux de tous ceux qui
+entouraient Fausta, tout prêts à la trahir, Pardaillan était l'homme
+envoyé par le pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti,
+il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin de la butte
+Saint-Roch.
+
+--Vos ordres! répéta Rovenni.
+
+--Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...
+
+--Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard: maintenez cette femme, en
+attendant...
+
+Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle entrevoyait,
+descendit de son trône et marcha sur Pardaillan; mais, dans ce moment,
+un chant éclata parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté.
+Et c'était le _Domine, salvum fac Sixtum Quintum..._
+
+Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux lancèrent des éclairs.
+Un frisson convulsif l'agita...
+
+«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.
+
+A ce moment, au fond du terrain de culture, une fanfare de trompettes
+éclata, une trentaine d'hommes d'armes apparurent, s'avançant à grands
+pas...
+
+--Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...
+
+--Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté Sixte-Quint!
+_Domine, salvum fac Sixtum Quintum!_...
+
+Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où il y avait une
+malédiction suprême, puis elle baissa la tête; et, immobile,
+dédaigneuse, redevenue la statue impassible, elle ne prononça plus un
+mot...
+
+Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan s'était laissé glisser
+du haut de la muraille, avait duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut
+constaté la soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des
+gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina tranquillement
+sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa le terrible spectacle qu'il
+avait sous les yeux: les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix,
+la jeune fille attachée par les poignets et les chevilles; au pied de la
+croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait à la renverse...
+
+Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses deux bras
+puissants, la secoua, cherchant à la soulever, à arracher le pied de son
+alvéole... La croix basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où
+un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée, plus violemment
+les cardinaux et les évêques prosternés tonnaient:
+
+ «Domine, salvum fac pontificem nostrum!»
+
+Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent avec ceux de
+Sixte-Quint...
+
+--A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts...
+bénédiction ou malédiction.
+
+--Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, ce front
+d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.
+
+A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. Pardaillan
+la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un
+instant, il eut coupé les cordes qui attachaient les poignets et les
+chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...
+
+A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, à genoux, se traînait
+vers Violetta.
+
+Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»
+
+Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette idée: fuir ce lieu
+maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan, il souleva la jeune fille dans
+ses bras et se mit en marche, dans la direction des bâtiments de
+l'abbaye.
+
+Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la grande porte
+d'entrée, il comprit que ses forces allaient l'abandonner; un brouillard
+s'étendit sur ses yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas
+et qu'il tombait.
+
+
+
+XVI
+
+DEVANT L'ABBAYE
+
+Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu que Fausta trouvât
+un exécuteur, un bourreau secret; ce bourreau, elle l'avait sous la
+main... c'était le bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui
+s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.
+
+Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et inculte du bohémien cet
+éveil de paternité que nous avons constaté, point n'était besoin d'y
+faire appel pour décider Belgodère: sa haine contre Claude suffisait...
+
+Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière le vieux pavillon
+à l'heure précise qui lui avait été fixée. On avait amené Violetta, ou
+plutôt on l'avait apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson
+qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se soutenir. Belgodère, avec
+un mouvement de joie hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait
+couchée sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras et les
+pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, la croix avait été
+plantée dans le trou préparé la veille par les gens de l'abbesse.
+
+Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine de gardes sur
+l'esplanade. Léonore et Jeanne Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans
+le pavillon avec Rovenni et les autres schismatiques. Une fois que
+l'effroyable besogne fut terminée:
+
+--C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te retirer. Va m'attendre
+devant la porte du couvent.
+
+--Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard sanglant sur Fausta.
+
+Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait plus voulu la
+quitter!... Elle comprit que cet homme la tuerait sûrement si elle ne
+tenait parole!... Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au
+bohémien.
+
+--Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à l'endroit que je
+te dis, et, dans une heure, tu verras celle que tu me demandes.
+
+A ce moment même, Belgodère vit une litière s'arrêter devant le portail.
+Il reconnut aussitôt les deux hommes qui en descendirent: c'étaient
+Famèse et maître Claude.
+
+Or, tandis que le cardinal seul était entré dans l'abbaye, Claude
+s'était retiré sous l'ombrage d'un grand chêne, attendant que le
+cardinal reparût avec Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien
+gronda:
+
+--Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais... la mère de mes
+filles... ma pauvre Magda!... Voilà celui qui a refusé à un père de lui
+dire où se trouvaient ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je assez
+souffert! ai-je assez attendu cette minute!...
+
+--Je le tiens!...
+
+Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête sauvage et s'avança
+vers Claude. Le bourreau, en le voyant s'arrêter devant lui, eut un
+tressaillement et pâlit.
+
+--Que veux-tu? demanda-t-il rudement.
+
+--Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.
+
+Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues énormes, tous
+deux formidables, livides tous deux.
+
+--Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur humiliée, s'il s'agit
+de vos filles, je vous ai expliqué...
+
+--Bon! ricana Belgodère, voilà que tu m'appelles monsieur tout comme si
+j'étais gentilhomme...
+
+--Je vous ai expliqué, dis-je, qu'en les confiant au procureur Fourcaud,
+je croyais agir pour le mieux de leur bien... Hélas! pouvais-je prévoir
+ce qui devait arriver à ce digne homme! Mais, maintenant que j'ai subi
+vos reproches, passez votre chemin, croyez-moi...
+
+--Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher au père ses deux
+enfants!...
+
+--Oui, murmura Claude, comme s'il se fût parlé, à lui-même, là fut
+peut-être le crime que j'ai expié par tant de désolation.
+
+--Ton crime, dit Belgodère dans un rauque grondement, tu as bien dit le
+mot, cette fois: ce fut ton crime!
+
+--Ne m'as-tu pas enlevé Violetta comme je t'avais enlevé Flora et
+Stella?...
+
+--Ce n'est pas assez.
+
+--N'ai-je pas subi la douleur même que tu as subie? N'es-tu pas assez
+vengé pour avoir livré mon enfant à celle que tu sais, le jour même où
+je la retrouverais?...
+
+--Ce n'est pas assez!...
+
+A mesure qu'il faisait ces réponses, Belgodère s'était redressé, sa voix
+avait fini par rugir.
+
+--Parle donc, dit maître Claude. Dis-moi ce qu'il te faut. Ce que tu me
+demanderas, je te l'accorderai!...
+
+--Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour mort!...
+
+--Sois donc satisfait. Car, bientôt, je ne serai plus!...
+
+--Tu plaisantes, bourreau! Ah! ça, que veux-tu que ta mort me fasse?
+Maître Claude, le supplice de Flora appelle le supplice de Violetta!...
+
+Claude saisit une branche de chêne qui pendait au-dessus de sa tête, la
+brisa, la tordit, l'arracha, et, monstrueux, terrible, grogna:
+
+--Va-t'en...
+
+--Je m'en irai tout à l'heure, dit Belgodère, quand ma fille Stella
+sortira de ce couvent. Car je puis bien te l'annoncer: on va me rendre
+ma fille... Et, quant à la petite chanteuse...
+
+--Je te conseille de ne pas proférer ici des menaces contre elle.
+
+--Des menaces! hurla Belgodère avec un éclat de rire. Tu ne me connais
+pas, Claude! Je ne menace pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il
+me fallait le supplice de ta Violetta, c'est qu'à cette heure elle est
+suppliciée!
+
+Claude rejeta sa branche de chêne. Sa main énorme s'abattit sur l'épaule
+du bohémien qui ne plia pas et continua à le regarder les yeux dans les
+yeux.
+
+--Tu dis? fit-il presque à voix basse.
+
+--Je dis, rugit Belgodère, que j'ai attaché ta fille sur la croix, que
+vingt hommes d'armes gardent cette croix, et qu'à cette heure elle
+expire! Ecoute!... Voici le glas qui sonne!
+
+La parole expira soudain sur ses lèvres. Claude venait de le saisir à
+la gorge. Ses deux mains, tenailles vivantes, s'incrustèrent dans les
+chairs... Le bohémien, vigoureux et trapu, ses forces décuplées par la
+haine, essayait, par violentes secousses, d'échapper à l'étreinte. Et
+lui aussi empoigna le bourreau à la gorge; ses deux bras nerveux, dans
+un geste foudroyant, se levèrent, ses doigts velus s'enfoncèrent dans la
+gorge de Claude...
+
+Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de Belgodère se
+desserrèrent... sa tête tomba sur ses; épaules. Il était mort.
+
+Les tintements funèbres de la cloche de l'abbaye arrêtèrent l'attention
+de Claude; mais il ne comprenait pas encore pourquoi sonnait cette
+cloche. Brusquement un reflux de la mémoire le ramena dans la réalité.
+
+--Le glas! rugit-il.
+
+Et il se rua vers la porte du couvent.
+
+--Halte-là! cria une sentinelle en voyant arriver Claude, hagard,
+échevelé, hurlant et lancé en bonds furieux.
+
+Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans s'arrêter, simplement en
+le heurtant. Et presque aussitôt il s'arrêta, avec une atroce clameur de
+mortel désespoir.
+
+Il venait de reconnaître Violetta dans les bras du duc d'Angoulême qui
+l'emportait. Violetta, blanche comme une morte. Morte sans aucun doute!.
+
+A ce moment, le petit duc chancelait... il allait tomber... Claude
+ouvrit ses bras de géant, et reçut le double fardeau: Charles
+d'Angoulême portant Violetta...
+
+Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux, s'élança au
+dehors, ses yeux rouges fixés sur Violetta, mordant ses lèvres jusqu'au
+sang pour ne pas crier, courant, bondissant d'instinct vers la petite
+source du calvaire... la source près de laquelle, jadis, Loïse de
+Montmorency avait été frappée par Maurevert...
+
+Et, là, il les déposait tous deux sur le gazon, s'agenouillait, trempait
+ses mains dans l'eau et baignait le front de la jeune fille qui, presque
+au même instant, poussait un soupir, et, dans un sourire, murmurait:
+
+--Mon père... mon bon petit papa Claude!
+
+Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour Violetta et pour
+Charles, promptement revenu de son évanouissement, d'intraduisibles
+minutes d'extase.
+
+Pour Charles et pour Violetta, la situation était rayonnante; leur
+félicité les enivrait, ils resplendissaient de leur pure joie comme le
+soleil resplendissait dans le ciel. Pour Claude elle était sombre...
+
+Puisque Violetta était sauvée, puisqu'elle était réunie enfin à celui
+qu'elle aimait, l'heure de disparaître allait sonner pour lui... l'heure
+de mourir!...
+
+--Mon père, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi, en un pareil moment,
+n'êtes-vous pas rayonnant de joie? Vous pleurez, père!... Vous
+sanglotez!
+
+--C'est la joie!... Je te le jure...
+
+--Non, dit-elle avec une fermeté pleine de douceur, tandis qu'elle
+pâlissait légèrement; non, non, père, ce n'est pas la joie qui vous fait
+pleurer en ce moment... c'est la douleur... Mon père, continua Violetta,
+c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans vos bras protecteurs,
+qui m'avez consacré votre vie et donné le meilleur de vous-même...
+Monseigneur, je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni ma
+destinée à la vôtre... Je ne pense pas que je puisse jamais vous
+oublier, et je crois que, s'il fallait jamais nous séparer,
+ajouta-t-elle d'une voix altérée, je serais bientôt morte...
+
+--O mon enfant! fille adorée de mon coeur! sanglota maître Claude.
+
+--Nous séparer! balbutia le duc d'Angoulême en frissonnant. Chère
+fiancée, vous voulez donc que je meure?...
+
+--C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta, s'il fallait que
+mon bonheur fût au prix du malheur de mon père!... Écoutez, mon cher
+seigneur, mon père s'appelle maître Claude...
+
+--Mon enfant... par pitié!... oui, par pitié pour ton vieux père
+Claude... tais-toi!...
+
+--Mon père, continua Violetta, mon père est un bourgeois de Paris. Le
+voici. Je n'en connais pas d'autre. C'est lui qui m'a élevée... Si je
+vis, c'est à lui que je le dois... Or, après une longue séparation,
+quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver ma vie... Quand je
+voulus savoir quel chagrin il y avait dans l'existence de ce juste, il
+m'apprit qu'il n'était pas digne de s'appeler mon père, parce qu'il
+était autrefois bourreau juré de la ville de Paris. Monseigneur,
+regardez-moi, je suis la fille de maître Claude!...
+
+Charles d'Angoulême, livide, frissonnant, recula de deux pas, et jeta
+une sorte de gémissement lamentable:
+
+--Le bourreau!...
+
+--Puissances du Ciel, je puis mourir heureux! cria en lui-même maître
+Claude, transfiguré, le visage rayonnant d'une joie surhumaine...
+
+A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison qu'il portait dans
+son aumônière et en avala le contenu. Violetta, les yeux fixés sur
+Charles, n'avait pas vu ce geste!...
+
+Pendant quelques secondes, ses yeux fermés sous ses mains, demeurèrent
+pourtant comme éblouis par de sinistres lueurs... Quand il laissa
+retomber ses mains, quand son regard se posa sur Violetta, la jeune
+fille poussa un grand cri de joie éperdue... Car, dans les yeux de
+son fiancé, elle venait de voir que l'amour était vainqueur de la
+révélation.
+
+Dans le même instant, les deux amants étaient dans les bras l'un de
+l'autre... Charles prit une main de Violetta dans sa main, s'avança vers
+Claude, et pâle encore, mais la physionomie rayonnante de mâle loyauté,
+prononça:
+
+--Monsieur, laissez-moi saluer en vous le père de celle que j'adore et à
+qui, devant vous, je consacre ma vie... Ce que vous fûtes, je l'ignore.
+Ce secret s'est déjà évanoui de mon coeur. Voici ma main!...
+
+Charles tendit sa main en frémissant malgré lui.
+
+Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:
+
+--Maintenant, je suis sûr du bonheur de ma fille!...
+
+--O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme je vous bénis!... O bon
+père... tu auras donc, toi aussi, ta part de bonheur!...
+
+Claude sourit d'un sourire qui contenait sûrement tout le bonheur et
+tout l'amour... Presque au même instant, il sentit une sueur glaciale
+pointer à la racine de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux,
+puis, comme tout se mettait à tourner autour de lui, il s'allongea sur
+le sol, les mains crispées sur l'herbe.
+
+--Père! père! cria Violetta en s'agenouillant.
+
+--Ne t'inquiète pas... c'est... c'est la joie...
+
+--Oh! bégaya la jeune fille épouvantée, mais son visage se décompose...
+ses mains se glacent... Seigneur! est-ce que mon père va mourir?...
+
+Claude se raidit. Un sourire illumina son visage monstrueux et, d'une
+voix infiniment douce, il répondit:
+
+--Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs de joie... quelle
+belle et heureuse fin! Monseigneur, ma bénédiction vous accompagnera
+dans la vie... Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon
+enfant...
+
+Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta... Il l'appuya sur
+ses lèvres et ferma les yeux...
+
+Et comme Violetta, affaissée sur elle-même, étouffait ses sanglots dans
+un pan de son manteau ramené sur son visage, le duc d'Angoulême, jetant
+les yeux autour de lui, aperçut le petit flacon qui avait roulé presque
+au bord de la source. Il tressaillit et jeta sur le mort un regard de
+pitié profonde...
+
+Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne fût pas vu de sa fiancée,
+pour qu'elle pût garder à jamais cette touchante illusion qu'avait voulu
+créer le bourreau, il plongea la frêle capsule dans l'eau pure de la
+source...
+
+A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye, s'arrêta un instant non
+loin du chêne sous lequel gisait Belgodère étranglé, jeta autour d'elle
+des yeux égarés, et, apercevant enfin Charles d'Angoulême et Violetta,
+descendit d'un pas affolé par la terreur, et se pencha sur Violetta:
+
+--Chère et douce compagne de captivité, murmura-t-elle. Nous sommes donc
+libres!... Au prix de quelles horreurs, hélas!...
+
+Violetta, levant son visage baigné de larmes, reconnut Jeanne Fourcaud,
+se leva et se jeta dans ses bras:
+
+--Mon père est mort!... sanglota-t-elle.
+
+C'était en effet la fille de Belgodère!
+
+Le duc d'Angoulême vit un secours dans l'arrivée de cette belle enfant
+qu'il ne connaissait pas, mais qui semblait aimer tendrement sa
+fiancée. Il glissa quelques mots à l'oreille de Jeanne Fourcaud, qui
+entraîna Violetta loin du pauvre corps du bourreau.
+
+Quelques paysans du hameau s'étaient approchés... Charles leur fit signe
+et, moyennant une pièce d'or, obtint qu'ils enlevassent le cadavre,
+qui fut déposé dans une chaumière. Quant à celui de Belgodère, il fut
+enterré à l'endroit même où il était tombé.
+
+Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumière où reposait le corps
+de maître Claude, essayait de consoler Violetta, Charles d'Angoulême
+s'était rapproché de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pénétrer
+dans l'intérieur du couvent lorsqu'il le vit apparaître.
+
+Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait bien cette
+physionomie. Et, à certains signes, il vit que Pardaillan devait être
+bouleversé par quelque violente émotion. Il se contenta donc de le
+mettre au courant de ce qui venait de se passer près de la source.
+
+--Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tête, vous n'avez plus,
+monseigneur, qu'à conduire votre fiancée à Orléans.
+
+--Et vous, cher ami?... Je vous préviens que je ne pars pas sans vous...
+
+--Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre séparation ne sera
+pas longue. Dès que j'aurai terminé à Paris certaine affaire qui m'y
+retient, je viendrai vous chercher à Orléans.
+
+Après une brève discussion, Charles dut se rendre à l'évidence. Il
+fallait, de toute nécessité, mettre Violetta en sûreté parfaite; et, sur
+la promesse que le chevalier viendrait le chercher bientôt à Orléans,
+il se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis regagna la
+chaumière où Violetta pleurait près du corps de Claude.
+
+Le duc d'Angoulême passa cette journée à se procurer une litière pour sa
+fiancée et un cheval pour lui. Le lendemain matin, au lever du soleil,
+maître Claude fut enterré. Charles, après la cérémonie, fit monter
+Violetta dans la litière où Jeanne Fourcaud prit également place.
+Lui-même sauta en selle. Et la petite troupe se mit en route pour
+contourner Paris et rejoindre la route d'Orléans.
+
+Comme la litière s'ébranlait, le duc d'Angoulême vit surgir deux grands
+diables qu'il reconnut, surtout Picouic, grâce auquel il avait pu sauver
+Violetta.
+
+Picouic, en effet, avait eu la pensée de se rendre à tout hasard à
+l'auberge de la Devinière et, étant entré dans Paris à l'ouverture
+des portes, il avait trouvé dans l'auberge Pardaillan et Charles qui
+s'apprêtaient déjà en vue du rendez-vous que Maurevert leur avait
+assigné pour ce jour-là même... Et Picouic leur avait appris tout ce qui
+se passait à l'abbaye de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au
+plus vite.
+
+Picouic et Croasse, donc, après la scène terrible qui s'était déroulée
+près du pavillon de l'abbaye, s'étaient rejoints, et, lorsqu'ils virent
+le jeune duc prêt à partir, s'approchèrent de lui.
+
+--Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez pas!...
+
+Charles fut ému de pitié... et, après tout, c'était à Picouic qu'il
+devait en partie son bonheur présent.
+
+--Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant quelque argent,
+voici pour faire la route d'ici à Orléans. Une fois à Orléans, venez
+me trouver, et, si mon service vous plaît, eh bien, vous resterez avec
+moi...
+
+
+
+XVII
+
+LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA
+
+Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan avait été de suivre le
+jeune duc. En effet, Violetta sauvée, le reste ne le regardait plus. Une
+pensée, à cet instant, fulgura dans son cerveau:
+
+«Maurevert!...»
+
+Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait se passer dans
+l'abbaye!... Maurevert lui avait donné rendez-vous pour ce jour-là, à
+midi, près de la porte Montmartre, et lui avait dit:
+
+«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite chanteuse, mais je
+vous conduirai à elle... vous la verrez!»
+
+Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de la porte Montmartre,
+c'était pour le conduire à l'abbaye! Si le rendez-vous était à midi,
+c'était pour qu'il arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert,
+lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... mais ils ne
+devaient la voir que vers une heure de l'après-midi, alors qu'elle
+aurait été crucifiée à neuf heures du matin!...
+
+Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son cerveau à la pensée
+de cette trahison si misérable. A ce moment, son regard se reporta sur
+Fausta et sur l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé par
+ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut M. Peretti... le meunier
+dont il avait sauvé les sacs d'or!...
+
+«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse en présence!...»
+
+--A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa dextre menaçante, à
+genoux! ou je te fais saisir et attacher sur cette croix!...
+
+Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête orgueilleuse dont
+le calme faisait un étrange contraste avec le visage du vieillard,
+bouleversé de fureur... Du bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait
+tout au moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber ces mots:
+
+--Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! Fais-moi mettre à mort
+si tu l'oses; je ne te précéderai que de peu dans la tombe; mais tu
+n'obtiendras pas de moi la soumission que tu espères!
+
+Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris. En prononçant les
+derniers mots, elle remonta sans hâte les degrés de marbre et reprit sa
+place sur son trône.
+
+--Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace de l'hérésie!
+voilà le frénétique orgueil du schisme! Gardes!... que cette femme
+meure!...
+
+Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et les hallebardiers de
+Fausta s'avancèrent précipitamment sur l'estrade de marbre... Fausta,
+dans cette suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas un
+geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des poignards, elle
+entendit le hurlement de la meute qui se ruait sur elle...
+
+Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme elle avait vécu, en
+une attitude d'indestructible orgueil, un homme, d'un bond, venait de se
+jeter devant elle...
+
+Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent l'effroi de là mort aux
+multitudes, tirait du fourreau une longue, large et solide rapière;
+la pointe de cette rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de
+Sixte-Quint debout sur la dernière marche de l'estrade, et cet homme
+disait:
+
+--Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais, si vous n'arrêtez
+cette bande de loups, vous êtes mort!...
+
+Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent net, n'osant
+plus faire ni un pas ni un geste, car il était trop évident que l'homme
+à la rapière n'avait qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du
+pape...
+
+--Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de joie, d'espoir, de
+renaissance à la vie, et d'admiration.
+
+--Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous frapper le suprême
+pontife de la Chrétienté!...
+
+--Aussi vrai que vous osez frapper cette femme!...
+
+Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du pape, tandis que les
+gardes cherchaient s'ils ne pourraient le frapper à l'improviste sans
+danger pour Sixte.
+
+--Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera cette querelle au
+mieux de ses intérêts!...
+
+--C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends pas que les
+hommes se veuillent à toute force mêler des intérêts de Dieu... Madame,
+veuillez descendre... Pas un geste, vous autres... écartez-vous!...
+Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée, obéissait.)
+Bien... Gagnez maintenant la porte de ce pavillon. Vous y êtes?...
+Attention, vous autres!...
+
+Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint. D'un saut, il fut en bas
+de l'estrade. Vingt poignards se levèrent; vingt piques ou hallebardes
+se croisèrent...
+
+Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans les foules, c'est-à-dire
+droit devant lui, sans un mot, la pointe de l'épée partout à la fois;
+devant, à gauche, à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages
+retentirent, et, presque dans la même seconde, le chevalier, sans
+une blessure, mais son pourpoint déchiré en deux ou trois endroits,
+atteignait la porte du pavillon, se ruait à l'intérieur, et
+s'enfermait... barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de
+quelques minutes.
+
+Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui avaient été placés là
+pour les cardinaux, et, ramenant son voile sur son visage, en proie
+à cette terrible émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de
+Chartres, méditait...
+
+Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis qu'au dehors les cris
+de mort retentissaient plus violents et que déjà les gardes de Sixte
+cherchaient à enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné au
+moins une heure de répit, Pardaillan se mit à frapper sur la porte en
+criant d'une voix qui couvrit les hurlements de mort:
+
+--Un peu de silence, que diable! on ne s'entend pas! Je veux parler à
+votre maître!...
+
+Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, bientôt, le silence se
+rétablit par degrés.
+
+--Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan, êtes-vous
+là?
+
+--Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne connaissait pas et qui
+était celle de Rovenni.
+
+--Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement rappeler à M.
+Peretti qu'en certaine circonstance et en certain moulin il n'a pas eu à
+se plaindre de moi...
+
+--Le service que cet homme nous rendit alors est aboli par son insolence
+et ses criminelles menaces d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal,
+demandez-lui si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez qu'en
+reconnaissance de ce service passé je lui accorde une heure pour dire
+ses prières...
+
+--Vous avez entendu? gronda Rovenni.
+
+--Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures que vous mettrez
+certainement à défoncer cette porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent
+sera envahi, par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père
+tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore un service que je
+rends à Sa Sainteté!
+
+--Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni. Gardes, enfoncez cette
+porte!...
+
+Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta court.
+
+--J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace incarnée. Au
+moulin de la butte Saint-Roch, il a accompli des prodiges. Partons!
+Rovenni, je vous attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous
+gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites à vos compagnons
+qu'il y a pour tous indulgence plénière... sans compter le reste. Quant
+à vous, vous savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il serait
+horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la douleur de voir les
+meilleurs d'entre les nôtres égorgés par des truands!...
+
+Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.
+
+--Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...
+
+--Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit Pardaillan.
+
+--Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule vengeance que je veuille
+exercer contre vous. Adieu. Si les hasards de votre vie aventureuse vous
+conduisent un jour à Rome et que je sois encore de ce monde, venez sans
+crainte frapper aux portes du Vatican. A défaut de Sixte-Quint, vous y
+trouverez sûrement M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...
+
+--Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie votre bénédiction,
+mais avec plus de plaisir encore l'invitation de M. Peretti, que j'ai
+toujours considéré comme un très habile homme!
+
+--Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, ne put s'empêcher de
+sourire.
+
+Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, tandis
+que le choeur des schismatiques enfin réconciliés, Rovenni en tête,
+entonnait avec plus d'ardeur que jamais le _Domine, salvum fac
+pontificem_...
+
+En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but de Sixte-Quint était
+atteint: il venait de détruire le schisme en le frappant au coeur même.
+
+Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan, n'entendant plus
+rien, se hasarda à démolir en partie les fortifications qu'il avait
+élevées dans le pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que
+l'esplanade et l'estrade étaient également vides. Alors, il sortit,
+inspecta l'étendue du terrain de culture et ne vit plus personne.
+
+Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de la croix couchée
+sur le sol... la croix sur laquelle Fausta avait fait attacher Violetta
+par Belgodère.
+
+--Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. Pourquoi un tel
+supplice. Elle n'est coupable que d'être trop jolie...
+
+Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme extraordinaire
+semblait n'éprouver aucune émotion ni des scènes tragiques qui venaient
+de se dérouler, ni du danger auquel elle venait d'échapper.
+
+Fausta le considéra quelques instants, cherchant peut-être à percer
+du regard cette enveloppe d'ironie et d'insouciance, qui masquait la
+physionomie du chevalier.
+
+--Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?
+
+Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons du soleil
+mettaient à ce moment une sorte d'auréole.
+
+--Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si nous sortons de la
+folie furieuse des hérésies, des mises en croix, si nous échappons au
+cauchemar devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre (il montrait
+les cadavres de Léonore et de Farnèse), si nous rentrons enfin dans
+le naturel, je vous répondrai seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on
+allait tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de mort sur un
+être sans défense, et, sans me demander ni pourquoi ni comment, je me
+suis trouvé le fer au poing devant les fauves...
+
+--Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se fût trouvée à ma
+place, vous l'eussiez défendue.
+
+--Sans doute! dit Pardaillan.
+
+Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher la pâleur qui
+envahissait son visage.
+
+--Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre
+de vous poser à mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le
+sire de Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui à midi, près
+de la porte Montmartre?...
+
+--Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit Fausta avec calme; parce
+que Maurevert devait vous amener ici à un moment où mon triomphe était
+assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez été enveloppé
+ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent
+laissant votre cadavre près de ces deux corps...
+
+Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur se déchaîna la furieuse
+envie de sauter sur cette femme, et de lui écraser la tête comme à une
+vipère...
+
+Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la
+tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa
+figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan
+se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, répondit:
+
+--Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas été
+mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être
+bon en quoi que ce soit?
+
+Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais
+souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui
+lui apparut comme un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses cils.
+
+Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle eût voulu tuer et
+qu'elle adorait. Le souvenir de la cathédrale de Chartres passa comme la
+foudre dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:
+
+«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au monde, vivante
+toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous
+aimerai...»
+
+Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se figèrent sur ses
+lèvres blanches. Elle demeura glacée dans son attitude d'orgueil... Et
+la haine, avec la honte de sa défaite, une fois de plus triompha en
+elle.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet
+un dernier service à vous demander: je crains que le départ des gens de
+Sixte ne soit un piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais
+pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque
+dans Paris?...
+
+--Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.
+
+--Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc
+m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans
+quelques instants...
+
+Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis,
+d'un pas tranquille, sans retourner la tête, il s'éloigna et traversa le
+terrain de culture.
+
+Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit les deux corps
+abattus près de la croix: Farnèse et Léonore enlacés dans l'étreinte du
+suprême baiser qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper
+ses lèvres.
+
+«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la trahison, murmura-t-elle.
+Quant aux autres, quant à ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces
+fous, trois fois fous...»
+
+A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute pâle et
+tremblante.
+
+--Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes
+vaincues!...
+
+--Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis
+être vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre
+l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mémoire de ce que je dois...
+Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident
+recule de quelques jours l'exécution de mes projets. Envoyez donc
+quelqu'un à mon palais dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera
+remise...
+
+Claudine s'inclina avec un cri de joie:
+
+--Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous êtes la
+générosité!
+
+--Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes
+dettes, d'argent, d'amitié... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps
+et veillez à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...
+
+Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida
+elle-même à se dévêtir de son lourd et splendide costume, à la fois
+religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de
+l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.
+
+La litière, qui avait amené le prince Farnèse et maître Claude, était
+toujours là. Le cheval de l'homme, qui était venu les chercher, était
+attaché à un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans
+la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors
+des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fixé sur le
+chevalier, qui se tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il,
+oserait-il entrer dans Paris?...
+
+On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous
+la voûte. Alors, Fausta, un éclair de joie aux yeux, retomba sur les
+coussins en murmurant:
+
+«L'insensé!...»
+
+
+
+XVIII
+
+MAUREVERT
+
+Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la colline, il avait
+regardé au loin et inspecté les abords de la porte Montmartre. L'heure
+que Maurevert lui avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait
+pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui s'était passé
+à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris de ne pas apercevoir
+Maurevert.
+
+Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre la rue
+Montmartre. Au moment où il disparaissait sous la voûte, une tête
+pâle surgit d'entre les touffes d'un buisson, deux yeux flamboyants
+l'escortèrent quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite,
+demeura immobile, agité par un tressaillement de joie sauvage.
+
+C'était Maurevert...
+
+Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:
+
+«L'insensé!...»
+
+Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y avait rempli la
+besogne d'espionnage que Guise lui avait confiée. Puis, une fois en
+possession de renseignements précis sur la garnison du château, sur les
+habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un coup de main à
+tenter contre la personne et l'entourage du roi, il avait repris le
+chemin de Paris de façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux
+environs de la porte Montmartre.
+
+Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain matin, il
+s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand il fut habillé, revêtu de
+sa cotte de mailles sous le pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le
+pourpoint, quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre
+heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place et, étant sorti, il
+gagna directement la porte Montmartre et choisit un endroit d'où il
+pouvait tout voir sans être vu.
+
+S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se ménagea une
+ouverture à travers les feuillages épais, et dès lors ne bougea plus,
+son regard fixé sur la porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à
+compter le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait la
+scène...
+
+Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant... et lui, marchant à
+leur rencontre, le visage empreint d'une gravité convenable, et disant:
+
+--Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à midi, je me trouverais
+ici... m'y voici! Je vous ai promis que vous verriez aujourd'hui celle
+que vous cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...
+
+Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye... il y entrait... et
+là, que se passerait-il? Il ne savait pas... Mais, ce qu'il savait bien,
+c'est que Fausta avait dû préparer un traquenard où Pardaillan devait
+succomber.
+
+A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et faillit jeter un cri:
+trois hommes venaient de sortir de la porte Montmartre et s'élançaient
+vers l'abbaye!...
+
+Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était Pardaillan et Charles
+d'Angoulême; quant au troisième, il ne le connaissait pas, et c'est à
+peine d'ailleurs s'il le vit...
+
+Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce qu'il entrevoyait. Si
+Pardaillan se montrait à cette, heure, bien avant le rendez-vous, ce
+n'était pas pour le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette
+abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était donc prévenu!...
+
+«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, c'est à devenir fou! Le
+démon m'échapperait encore!...»
+
+Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme Pardaillan avait
+disparu, il se leva, sortit de sa cachette et à son tour s'élança vers
+l'abbaye.
+
+Lorsque deux heures plus tard il redescendit les pentes de Montmartre,
+Maurevert pleurait... La secousse était terrible. Il se sentait faible
+comme un enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...
+
+Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans ce buisson où il
+s'était abrité le matin? Qu'espérait-il encore?... Tout à coup, il
+aperçut Pardaillan, escortant la litière de Fausta!
+
+Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et Pardaillan rentraient
+ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan franchir la porte, il rentra dans
+Paris; un héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre de son
+cheval, sauta en selle, et, ventre à terre, prit le chemin de l'hôtel de
+Guise.
+
+Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert écarta violemment
+gardes et domestiques, ouvrit la porte, s'avança vers Guise stupéfait,
+et dit:
+
+--Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!
+
+Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces mots.
+
+--Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi acharné, celui à qui vous
+devez votre défaite de Chartres, vient d'entrer dans Paris...
+
+--Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.
+
+--Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, Maurevert, précise:
+quand, comment l'as-tu rencontré?... Et d'abord, depuis quand es-tu de
+retour?...
+
+--Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais ici lorsque je vis
+Pardaillan qui cheminait le plus paisiblement du monde, venait de la
+porte Montmartre qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur, vous pouvez
+croire que j'ai dû me faire violence pour ne pas provoquer sur-le-champ
+ce démon... mais j'ai pensé que ce gibier vous appartenait...
+
+Guise grinça des dents. Cette insolente audace de Pardaillan pénétrant
+dans Paris en plein jour et sans se donner la peine de se cacher
+l'humiliait et l'exaspérait.
+
+A ce moment, un valet de chambre du duc entra et annonça:
+
+--Un homme est là, chargé d'un important message de Mme la princesse
+Fausta.
+
+Maurevert recula de quelques pas en frémissant. Si le duc connaissait
+ses secrètes accointances avec Fausta, il était perdu. Guise avait fait
+un signe. L'homme annoncé pénétra dans la pièce et s'inclina devant le
+duc.
+
+--Parle! dit celui-ci.
+
+--Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse est sortie ce
+matin de Paris pour une affaire que j'ignore. Selon la coutume, divers
+serviteurs étaient échelonnés de distance en distance sur le trajet que
+devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un ordre à recevoir. J'étais posté
+près de la porte Montmartre (Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu
+revenir la litière de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas bougé.
+Mais, lorsque la litière est passée près de moi, j'ai vu les rideaux
+s'entrouvrir, et ce papier roulé en boule est tombé à mes pieds, en même
+temps que ces mots me parvenaient: Hôtel de Guise!... Alors, je suis
+venu, monseigneur, et voici le papier...
+
+Guise déroula rapidement le papier, et lut ces mots:
+
+«Faites cerner la Cité: j'y conduis Pardaillan!...»
+
+--Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'écria Guise. En chasse donc!...
+Bussi, prends cent hommes au Châtelet, postes-en cinquante au pont
+Notre-Dame, et cinquante au Petit-Pont!... Maineville, prends cent
+hommes à l'Arsenal: cinquante au pont aux Changeurs, cinquante au pont
+Saint-Michel... Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu mettras
+cinquante au nouveau pont, et cinquante au pont des Colombes. Moi, je
+vais me poster sur le parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde
+ici. Le drôle est dans la Cité... Dusse-je démolir l'île entière, cette
+fois il ne m'échappera pas!...
+
+
+
+XIX
+
+L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ
+
+Pendant que le duc de Guise mettait sur pied près de quatre cents gens
+d'armes pour s'emparer d'un seul homme, que devenait le chevalier de
+Pardaillan, cause involontaire de toute cette émotion?
+
+Pardaillan avait traversé Paris, chevauchant toujours à une quinzaine de
+pas devant la litière de Fausta. Il était entré dans la Cité et avait
+fini par s'arrêter devant la sinistre maison de fer. Il sauta en bas
+de sa monture et tendit le bras pour que Fausta pût s'y appuyer en
+descendant de sa litière.
+
+Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit. Fausta regarda
+fixement Pardaillan.
+
+--Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer quelques instants en
+mon logis?
+
+Une seconde, Pardaillan fut tenté de pousser la bravade jusqu'au bout;
+mais, décidément, le souvenir assez hideux de la nasse en treillis de
+fer ne lui inspirait que des réflexions de défiance.
+
+--Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long, je connais déjà
+l'intérieur de ce magnifique palais, je ne gagnerais donc rien à une
+nouvelle visite, et, d'ailleurs, depuis certaine aventure qui m'arriva
+justement dans une maison de la Cité, vous n'avez pas idée comme j'ai
+horreur d'être enfermé; c'est à un tel point que je passe maintenant mes
+nuits à la belle étoile... Que dois-je faire de ce cheval?
+
+--Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amitié, du moins en souvenir
+de moi.
+
+Pardaillan attacha la bête à un anneau et répondit:
+
+--Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans maison ni
+écurie... J'ai déjà une monture équipée; si j'acceptais celle que vous
+voulez bien m'offrir, je serais forcé de la laisser mourir de faim. Sur
+ce, madame, daignez me permettre de prendre congé...
+
+--Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta. Adieu, et soyez
+remercié!...
+
+Pardaillan s'inclina profondément, tandis que Fausta rentrait à
+l'intérieur de son palais.
+
+Pardaillan longeait sans hâte maintenant les bords du fleuve, et ce fut
+ainsi qu'il parvint non loin du pont Notre-Dame, au moment même où une
+troupe d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce pont.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous, à tout hasard!»
+
+Il fit donc un crochet à gauche et parvint dans la rue de la Juiverie,
+d'où il put constater que le pont Notre-Dame était gardé. Il était
+d'ailleurs bien loin de supposer que c'était à lui qu'on en voulait. Il
+fit volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea vers le
+Petit-Pont. A cent pas il s'arrêta. Là encore, il y avait une troupe de
+cavaliers, et la chaîne était tendue!
+
+Sans autre inquiétude que celle du temps perdu, il se dirigea donc vers
+la rue de la Barillerie; de ce côté, il pourrait déboucher soit sur le
+quai de la Mégisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la rue de la
+Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut pas sans frémissement que le
+chevalier vit ces deux pont également barrés.
+
+Enfin, lorsqu'il eut constaté qu'il n'y avait pas davantage moyen de
+passer par le pont aux Colombes, ni même par les échafaudages des
+constructions du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il était prisonnier
+dans la Cité.
+
+Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des hommes d'armes s'étaient
+détachés et s'échelonnaient de façon à former une haie.
+
+A ce moment même, Pardaillan s'aperçut que, de toutes parts, ces troupes
+pénétraient dans les rues de la Cité... Non seulement, il était cerné,
+mais il allait être reconnu!...
+
+Il était évident qu'on traquait quelqu'un.
+
+Une foule s'amassait peu à peu pour voir saisir et peut-être pendre ou
+brûler les individus recherchés.
+
+Pardaillan marchait, poussé par ce flot humain qui montait et débordait.
+Et ce fut à ce moment qu'il entendit prononcer son nom. Son nom prononcé
+d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opération le fut
+ensuite par un autre, puis par un autre encore!...
+
+Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'était lui qu'on
+recherchait! C'était pour lui que la Cité était envahie, c'était contre
+lui que retentissaient les cris de mort!...
+
+Il jeta un regard à droite, à gauche, devant et derrière. Devant,
+c'était une troupe qui s'avançait lentement, s'arrêtant de logis en
+logis. Derrière, c'était une troupe pareille devant laquelle il fuyait.
+A gauche, c'était les maisons de la rue de la Calandre, avec des gens
+penchés aux fenêtres. A droite, enfin, c'était un terrain vague, pelé,
+galeux, à l'herbe rare, au fond duquel se dressait l'arrière-bâtisse
+du Marché-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague, s'élevait une
+maison solitaire aux fenêtres hermétiquement closes.
+
+Mais, de son coup d'oeil sûr et prompt, Pardaillan remarqua aussitôt
+que, si les fenêtres de ce logis étaient fermées, il n'en était pas de
+même de la porte, qui était entrebâillée... Il s'y dirigea de son pas le
+plus tranquille. La situation était affreuse... Et, de l'effort qu'il
+faisait pour paraître paisible et ne pas se précipiter, Pardaillan
+sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes... Mais il
+s'était trouvé déjà à plus d'une aventure de ce genre et savait
+conserver une allure et un visage de sang-froid, alors même que son
+coeur battait la chamade.
+
+Au moment où il atteignait la porte entrebâillée de cette singulière
+maison, les gens d'en face le virent de leurs fenêtres et lui crièrent;
+
+--Prenez garde! N'entrez pas!...
+
+Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte, pénétra dans une
+sorte de vestibule, et, ayant tranquillement poussé la porte derrière
+lui, cria;
+
+--Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...
+
+Aucune réponse ne lui parvint. Alors, il se décida à ouvrir; il se
+trouva dans une pièce assez vaste, garnie de quelques meubles d'aspect
+sévère; pour tout ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.
+
+«C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame, songea Pardaillan. Si
+ce brave prêtre rentre, je suppose qu'il ne me trahira pas...»
+
+Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua qu'une épaisse
+couche de poussière couvrait les meubles. Il y avait d'ailleurs un
+certain désordre dans cette pièce. Il y régnait une atmosphère de
+moisi...
+
+Pardaillan sentait une sorte d'angoisse étreindre son coeur. Enfin, ne
+pouvant plus supporter cette pesante tristesse qui semblait descendre
+des murs nus de cette pièce, il se secoua et alla pousser une porte par
+où il pénétra dans une chambre voisine. Cette chambre était plus claire
+que la première. En effet, dans la pièce qu'il venait de quitter, les
+fenêtres fermées ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.
+
+Dans celle où il venait d'entrer, il n'y avait pas de fenêtre, mais
+un oeil-de-boeuf placé très haut et que, du dehors, on ne pouvait
+certainement pas atteindre. La lumière arrivait par là sans obstacle.
+
+«Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'étouffais! C'est sans doute
+l'oratoire de ce chanoine... ici, au contraire, devait être son lieu de
+récréation...»
+
+Comme il murmurait ces mots, son regard tomba sur un certain nombre
+d'objets qui garnissaient les murs. Car si, dans la première pièce, il
+n'y avait aux murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles étaient
+très ornées... Mais ces ornements firent pâlir le chevalier.
+
+C'était toute une collection de haches. C'étaient des couteaux d'une
+certaine forme, larges et effilés comme des couteaux de boucher.
+C'étaient des masses de fer, hérissées de clous. C'étaient des
+paquets de corde accrochés en bon ordre. C'étaient enfin de bizarres
+instruments, des pinces, des tenailles. Tout cela méthodiquement rangé,
+et d'ailleurs couvert d'une épaisse couche de poussière.
+
+Pardaillan se sentit tressaillir, et un étrange malaise s'empara de lui.
+Sur une table, au milieu de cette pièce, quelques parchemins étaient
+demeurés.
+
+A ce moment, un murmure confus de la foule se rapprocha de la maison
+solitaire. Mais Pardaillan n'entendait rien... Il s'approcha de la table
+poussiéreuse sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient l'un
+sur l'autre une trentaine de parchemins... Et, ayant jeté les yeux sur
+celui de ces parchemins qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait
+le sceau de la grande prévôté.
+
+Sous la poussière, il put déchiffrer les premiers mots... Et, alors, il
+recula, pris d'un frisson... La maison solitaire et triste venait de lui
+révéler son secret!... Ces parchemins, c'étaient des ordres d'exécution!
+Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'étaient des instruments de
+supplice! Cette maison, c'était le logis du bourreau!
+
+Comme il reculait, frémissant, n'ayant plus qu'une idée: sortir... comme
+il atteignait le vestibule, des coups violents ébranlèrent la porte
+d'entrée, et une voix, dehors, dominant le tumulte, cria:
+
+--Il est là, monseigneur! Nous le tenons!
+
+Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...
+
+--Qu'on cerne cette maison! commanda une autre voix, que le chevalier
+reconnut pour être celle de Guise.
+
+Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle était solide,
+heureusement. Il comprit qu'il avait quelques minutes devant lui pour
+prendre une décision. D'un bond, il fut dans la pièce où il était entré
+d'abord, courut à la fenêtre, leva le châssis, et, par une fente des
+lourds volets fermés, put voir ce qui se passait dehors:
+
+Guise à cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers. Devant la porte,
+une vingtaine de gens d'armes qui soulevaient un madrier pour s'en
+servir comme d'un bélier. Maurevert était là!... C'était lui qui
+dirigeait l'opération.
+
+Près de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et Maineville, Derrière
+cette troupe de cavaliers, c'était la foule...
+
+Pardaillan revint dans le vestibule au moment où un grand cri, dehors,
+saluait un coup de madrier qui venait de fendre la porte du haut en bas.
+
+--Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser ici mes os... Et
+quand je pense que ce Maurevert...
+
+Il s'arrêta court, les poings crispés; une pâleur de désespoir s'étendit
+sur son visage...
+
+Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une étroite pièce qui
+servait de cuisine à la servante du bourreau. La cuisine s'ouvrait sur
+une cour entourée de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se
+dressait une échelle.
+
+Pardaillan monta. De la tête, il dépassa la crête du mur... Il vit
+alors qu'il dominait une infecte et étroite ruelle, un boyau qui se
+subdivisait en deux brandies dont l'une faisait communiquer la rue de
+la Calandre avec le Marché-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire à
+ce dernier, s'enfonçait vers Notre-Dame et contournait le parvis pour
+aboutir à la Seine.
+
+Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit aussi qu'une
+dizaine de gens d'armes gardaient la ruelle. Alors, il redescendit,
+rentra dans la maison du bourreau, et, quelques instants après, reparut,
+une hache à la main. Presque aussitôt il se trouva de nouveau en haut de
+l'échelle.
+
+A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse clameur s'éleva:
+la porte était défoncée; les troupes de Guise se ruaient dans la
+maison... mais Maurevert n'était pas entré!... Derrière lui, Pardaillan
+entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte des pas
+précipités...
+
+--A mort! hurlait la foule.
+
+Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...
+
+--Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.
+
+Les gardes postés là, un instant stupéfaits, cherchèrent à se réunir, et
+déjà Pardaillan se ruait sur le groupe, la hache levée s'abattit, toute
+rouge, une trouée se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de mourir,
+fonce à travers la meute, Pardaillan passa...
+
+D'un bond, il s'écarta, se rua en avant, et, se retournant tout à coup,
+lança sa hache à toute volée... Trois hommes tombèrent, blessés ou
+morts...
+
+--Alerte! alerte! vociféraient les gardes.
+
+En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la Calandre
+envahissaient la ruelle; du haut du mur de la maison de Claude, d'autres
+se lançaient... Le boyau, en quelques secondes, fut rempli de gens qui
+se heurtaient, se pressaient, s'étouffaient...
+
+Pardaillan s'était élancé d'un bon pas. Il avait mis l'épée à la main,
+et marchait droit devant lui, sans tourner la tête...
+
+Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la meute hurlante,
+Pardaillan déboucha tout à coup derrière Notre-Dame. La meute était sur
+ses talons, il sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se disait:
+
+--Si je fais un faux pas, si je m'arrête, si je me retourne, je suis
+mort!
+
+Et, pourtant, il fallait que cela finît!... La Cité tout entière était
+cernée; les berges gardées... ou aller?... Il n'avait qu'une ressource
+unique: descendre sur une berge, et passer coûte que coûte, se jeter
+dans la Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pût-il même se jeter
+à l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris aussitôt!...
+
+Comme il débouchait du boyau dont l'étroitesse même l'avait sauvé, il
+comprit que, sur cet espace plus large, il allait être enveloppé par les
+poursuivants et qu'il allait tomber là, avec cette dernière espérance
+de se faire tuer plutôt que de retomber aux mains de Guise et de
+Maurevert... Le désespoir l'envahit.
+
+Dans ce suprême regard d'adieu au monde qu'il jetait autour de lui,
+il se vit devant une maison sinistre à la porte de fer. Le palais
+Fausta!... Il était venu mourir devant le palais de Fausta!...
+
+Un éclat de rire insensé gronda sur ses lèvres blanches, et il fit un
+dernier bond vers l'auberge du Pressoir-de-Fer, escalada les marches,
+renversa a coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient le
+passage, et, toujours droit devant lui, de pièce en pièce, il fonça...
+sans savoir, éperdu, enragé de mourir avant Maurevert!...
+
+Dans le même moment, l'auberge fut pleine de tumulte... Les poursuivants
+s'y jetaient tous ensemble... De pièce en pièce, les hurlements
+frénétiques poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui était
+impossible... déjà, il avait senti les rapières ou les piques des plus
+avancés le heurter... Une clameur de mort, sinistre, affreuse, emplit
+ses oreilles... et, acculé dans la dernière pièce de l'auberge,
+continuant sa course éperdue, il vit une fenêtre ouverte, l'enjamba...
+sauta dans le vide!...
+
+A la fenêtre, des coups d'arquebuse éclatèrent. Quelques instants,
+l'auberge fut pleine de vociférations, puis toute cette foule reflua,
+l'auberge se vida rapidement, et tous se précipitèrent au bord de l'eau.
+
+A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide, sa dague à la main.
+Derrière lui, le duc de Guise survint et gronda:
+
+--Où est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrêté?...
+
+--Monseigneur, cria un officier, des bords de la Seine, le sire de
+Pardaillan s'est jeté dans la Seine; il est d'ailleurs blessé.
+
+--Qu'on détache toutes ces barques, ordonna Guise; qu'on surveille le
+fleuve, et, dès que l'homme apparaîtra, un bon coup d'arquebuse dans la
+tête!...
+
+Et, se tournant vers Maurevert:
+
+--Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!
+
+Maurevert ne répondit pas. Un sourire crispa ses lèvres, et, l'un des
+premiers, il se jeta dans une barque avec trois ou quatre hommes armés
+d'arquebuses. Quelques secondes après la chute, ou plutôt le saut de
+Pardaillan, la Seine était sillonnée de barques, tandis que, sur les
+rives, la foule attendait. Trois ou quatre cents hommes étaient prêts a
+faire feu sur Pardaillan dès qu'il se montrerait à la surface de l'eau.
+
+Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut évident pour tous
+qu'il s'était noyé et que son corps roulé par le courant avait dû aller
+se perdre plus loin.
+
+
+
+XX
+
+OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE
+
+Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fenêtre de l'auberge, ne se doutait
+pas qu'elle donnait sur la Seine. En se sentant s'enfoncer dans l'eau,
+la pensée lui vint qu'il pourrait peut-être essayer de remonter le
+courant et de prendre pied sur les berges de l'île Notre-Dame (île
+Saint-Louis).
+
+Mais, dans cette rapide seconde où l'eau bourdonnait dans ses oreilles,
+où ses vêtements collés à son corps le paralysaient, et où déjà la
+nécessité de remonter respirer lui apparaissait imminente et terrible,
+car, remonter à la surface, c'était courir au-devant des balles, dans
+cette seconde, disons-nous, ses mouvements devinrent désordonnés; de
+tout son effort, il lutta à la fois contre le courant qui l'entraînait
+et contre la poussée naturelle de bas en haut; il suffoquait; il
+tournoyait sur lui-même, pris dans le remous du fleuve venant se briser
+à cette pointe de la Cité... Bientôt, la respiration lui manqua... et il
+étendit les bras, dans un dernier spasme...
+
+Dans cet instant, il éprouva le violent tressaillement de l'homme qui va
+mourir et qui entrevoit un moyen de salut... En effet, dans ce mouvement
+suprême que ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispée
+venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi... c'était un
+poteau enfoncé dans le fleuve... Ses doigts raidis s'amarrèrent à cette
+chose, et, tout aussitôt, il s'y cramponna... En même temps, il se
+laissa remonter, se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou de
+cette poutre, et l'instant d'après, toujours cramponné à la poutre, il
+émergea...
+
+Son premier regard fut pour chercher la fenêtre d'où il s'était jeté
+et essayer une dernière défense... Mais il ne vit rien au-dessus de sa
+tête... rien qu'un plancher de bois...
+
+Pardaillan étouffa un rugissement de joie; il comprit que, dans la lutte
+contre le courant, il s'était jeté sous la prison du palais Fausta! sous
+cette pièce où il y avait un trou par où Fausta faisait jeter dans l'eau
+les cadavres des condamnés! Au même moment, il aperçut un treillis de
+fer... la nasse où il avait failli périr!...
+
+Pardaillan se hissa le long de la poutre à laquelle il s'était accroché,
+sortit complètement de l'eau, et s'assit sur la première bifurcation de
+poteaux. Il était sauvé...
+
+Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les cris de ceux qui le
+cherchaient et à qui, naturellement, l'idée ne pouvait venir de remonter
+le courant... En effet, peu à peu, les cris s'éloignèrent. Pardaillan
+eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frappé par une idée qui
+lui traversait le cerveau.
+
+En effet, il se doutait bien que la Seine allait être surveillée dans
+son cours et sur ses berges, et qu'il lui serait très difficile de
+s'éloigner du refuge où il se trouvait. D'autre part, la pensée pouvait
+parfaitement venir à ceux qui le cherchaient de venir voir sous ce
+plancher qui surplombait la Seine. Et comme, chez lui, l'exécution
+suivait toujours de près la pensée, Pardaillan, de poutre en poutre,
+gagna le treillis de fer... la nasse de Fausta.
+
+Il constata que le panneau qui formait ouverture était relevé; il
+l'était sans doute depuis le jour où l'on avait ouvert le passage aux
+cadavres... Redescendant le long du treillis avec la fermeté d'une
+résolution bien arrêtée, il plongea, et, bientôt, se retrouva dans
+l'intérieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en haut, jusqu'au
+plancher même.
+
+Cramponné d'un bras à la poutre à laquelle il s'accrochait, de l'autre
+bras allongé, il parvint à soulever la trappe qui fermait le trou carré.
+Alors, il se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par un tour
+de force musculaire. Quelques secondes plus tard, il était dans la
+pièce où il s'était battu contre les gens de Fausta, dans la salie des
+supplices. Elle était obscure, silencieuse...
+
+La première pensée de Pardaillan fut de refermer la trappe. Puis il se
+secoua, s'ébroua, se défit de son pourpoint, prit toutes les mesures
+propres à le sécher autant qu'il était possible de le faire en pareille
+situation.
+
+Plusieurs heures se passèrent ainsi... Pardaillan rhabillé, à peu près
+séché, commençait à sentir la faim le gagner. En effet, sorti le matin
+de bonne heure de la Devinière, il n'avait rien pris de la journée.
+
+La nuit vint. Dans le mystérieux palais, aucun bruit ne se faisait
+entendre. Deux plans se présentaient au chevalier. Le premier, c'était
+de profiter de la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord. Le
+deuxième, c'était purement et simplement sortir du palais Fausta par
+la porte. S'il ne restait là que quelques domestiques, Pardaillan se
+faisait fort de les obliger à ouvrir cette porte! Il attendit donc deux
+ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le décida à agir.
+
+Se mettant donc en marche, sur la pointe des pieds, il gagna la porte de
+la salle des supplices. Elle était ouverte... Pardaillan traversa cette
+pièce qui ressemblait à l'avant-cachot de la mort... Après quoi, il se
+trouva dans une galerie qu'il se mit à suivre.
+
+Cependant, il était plongé dans une obscurité profonde et marchait vers
+une vague de lumière, qu'il apercevait à une quinzaine de pas devant
+lui, dans la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumière, il
+s'aperçut qu'il venait de l'entrebâillement d'un double rideau de
+velours qui formait une large baie, ouverte à cet endroit. Pardaillan
+glissa un regard par cet entrebâillement, et vit une vaste salle,
+éclairée par quelques flambeaux, allumés de place en place.
+
+Cette salle, il la reconnut aussitôt... C'était la magnifique pièce aux
+colonnades, aux statues, aux torchères d'or... la salle du trône!...
+
+Il allait s'éloigner et continuer son excursion, lorsqu'il demeura cloué
+sur place... Il lui semblait qu'il venait d'entendre comme un léger
+bruit de pas.
+
+Ce bruit venait de la grande salle du trône. Pardaillan colla son oeil à
+la fente des rideaux, et aperçut une sorte de fantôme vêtu de blanc qui
+marchait, ou plutôt glissait d'un pas majestueux.
+
+«Fausta!»
+
+C'était Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme à son habitude.
+Derrière elle, venait un homme qui, en entrant dans la salle, laissa
+retomber le manteau dont il se couvrait à demi le visage.
+
+«Le duc de Guise!»
+
+Fausta s'était arrêtée vers le milieu de la salle, et, prenant place
+dans un fauteuil, avait indiqué un siège à Guise, qui s'assit lui-même.
+
+«Voilà donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya, voilà la femme
+qui a voulu me tuer à chacune de nos rencontres... et aujourd'hui même!
+Voici l'homme qui a jeté une meute à mes trousses et a bouleversé la
+Cité pour me faire assassiner!... Je les tiens là, tous deux... ils
+sont seuls... Si je me montrais tout à coup, et si, profitant de leur
+stupeur, je les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce pas
+mon droit?»
+
+
+Pardaillan tourmentait le manche de son poignard. Mais, bientôt sa
+physionomie s'apaisa, sa main retomba, et, pensif, il murmura:
+
+«Ce serait mon droit peut-être... mais, alors, j'aurais mérité ce mot
+dont Guise m'a souffleté rue Saint-Denis... je serais un lâche! Non, ce
+n'est pas ainsi que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir...
+Il en mourra. Je l'ai juré... mais il faut qu'il sache qu'un Pardaillan
+ne frappe pas à l'improviste, et par derrière!...»
+
+Fausta, au moment où elle avait quitté Pardaillan, sur le seuil de son
+palais, avait pu, à une lointaine rumeur, se douter que Guise avait bien
+pris ses précautions contre Pardaillan.
+
+Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court répit dans la douleur
+affreuse qu'elle était parvenue jusque-là à cacher sous un visage
+immuable. Mais, à peine fut-elle enfermée, verrouillée dans sa chambre,
+seule, sa physionomie se décomposa, et des imprécations tordirent ses
+lèvres. Tout ce que la rage et la fureur à leur paroxysme peuvent
+suggérer à un esprit affolé de blasphèmes, de menaces, de projets
+hideux, Fausta le jura dans sa pensée, Fausta le bégaya en paroles
+rauques.
+
+Elle s'était jetée tout habillée sur son lit, et la tête dans les
+dentelles des oreillers qu'elle déchirait de ses ongles et de ses dents,
+elle luttait contre la crise de désespoir qui s'abattait sur elle et la
+terrassait. Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnèse, de Violetta, de
+Pardaillan se succédaient parmi des cris inarticulés, des invectives,
+des larmes, des gestes de folie...
+
+Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le matin même,
+tremblaient devant elle, il avait suffi que Sixte apparût pour qu'ils
+tournassent contre elle les épées qu'elle avait solennellement
+distribuées en les bénissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient à
+ses pieds!... avec quelle lâche ardeur ils avaient entonné le _Domine,
+salvum fac Sixtum_...
+
+Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota, se tordit dans la
+crise.
+
+Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte à goutte.
+
+Fausta redevint plus femme, peut-être, et, rejetée du rang des anges,
+reprit sa place dans l'humanité. Lorsqu'elle remonta de cette descente
+aux enfers, Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle songea
+à l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement établir:
+
+Elle venait de subir une défaite: elle perdait du coup toute possibilité
+de réaliser son rêve. Jamais elle ne serait à Rome la grande prêtresse
+reprenant la tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait
+être la papesse, elle pouvait, elle devait être reine...
+
+Reine de France, c'était encore un magnifique et rutilant hochet, pour
+une imagination pareille! Reine de France par Guise, roi de France!...
+Et, plus tard, peut-être, reine absolue par la mort de Guise!...
+
+D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moitié de la royauté. Puis,
+la mort de Guise lui donnant la royauté tout entière. Et, en attendant,
+c'était la vengeance assurée!... Avec Guise, avec Alexandre Farnèse,
+elle entreprenait la conquête de l'Italie, enfermait le pape dans Rome,
+ne lui laissant qu'une puissance illusoire... tout le rêve de Machiavel,
+de César Borgia, de tant de penseurs et de tant de reîtres conquérants.
+
+Elle sauta à bas de son lit, s'assit devant une glace, chef-d'oeuvre des
+fabriques de Venise, et, pendant une heure, par des lotions réitérées,
+par le secours des fards auxquels elle recourait bien rarement, s'étudia
+à effacer de son visage ravagé jusqu'à la moindre trace de larmes.
+
+Lorsqu'elle y fut parvenue, elle écrivit une lettre qui fut aussitôt
+portée à l'hôtel de Guise. Deux heures plus tard, le duc, de Guise était
+au palais de Fausta.
+
+--Je vous écoute, madame, dit le duc de Guise lorsqu'il eut pris place
+dans le fauteuil que Fausta venait de lui désigner. Mais, avant de
+commencer ce grave entretien, peut-être serait-il bon que je m'assure...
+que nous sommes bien seuls.
+
+Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les coins d'ombre amassés
+au fond de la vaste salle presque funèbre dans sa somptuosité, mais
+aussi le visage de Fausta.
+
+--Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien que vous avez eu
+avec la reine Catherine, où vous vous êtes cru bien seul, où vous avez
+dit tout ce que vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-être,
+moi aussi, j'ai posté derrière un rideau quelque Sixte qui recueillera
+vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes ici sous le regard de Dieu,
+qui, seul, peut nous voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua
+Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vîntes à Rome pour
+implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa Sainteté vous donna sa
+bénédiction... moi, je vous donnai deux millions en vieil or un peu
+bruni par le temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous me
+demandâtes alors ce que je voulais en échange, et je vous répondis:
+«Plus tard, vous le saurez!...»
+
+--C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...
+
+--Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons de nos intérêts... Je
+continue. A notre deuxième entrevue, vous m'exposâtes vos espérances.
+Vous vouliez être roi!...
+
+Guise pâlit et jeta autour de lui des regards inquiets.
+
+--Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une pointe de dédain et
+d'impatience. Donc, vous vouliez être roi. Et vous n'osiez pas!... Ce
+que vous n'osiez pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils ténus de la
+Ligue, je les ai rassemblés. J'ai jeté mes agents sur la France. En même
+temps, je vous montrais ce que coûtait chaque homme, chaque dévouement,
+chaque pensée acquise; en sorte qu'avec les deux millions que je vous
+ai remis à Rome vous savez maintenant que vous m'êtes redevable de dix
+millions...
+
+--C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son front.
+
+--Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demandé ce que j'exigeais en
+retour. Je vous ai répondu: «Vous le saurez plus tard!...» Et, si vous
+n'êtes pas déjà sur le trône, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre!...
+
+--C'est encore vrai, dit le duc en frémissant.
+
+--Après la fuite de Henri de Valois, reconnaissant que vous me deviez
+votre victoire et votre future couronne, vous m'avez encore demandé quel
+était mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai répondu: «Vous
+le saurez quand l'heure sera venue...» L'heure est venue!
+
+--Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux de vous l'offrir.
+
+--Votre vie, duc, vous est à vous trop précieuse et me serait à moi de
+trop peu d'utilité. Gardez-la donc... Ce que j'ai à vous demander, en
+revanche de tout ce que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra
+vous sembler plus difficile à donner que votre vie. Vous avez noblement
+patienté des années... vous pouvez bien patienter encore quelques
+minutes. Voici d'abord mes preuves. Vous voulez être roi. Pour cela, il
+faut d'abord que le roi régnant meure; ensuite que vous puissiez écarter
+le prétendant naturel et légitime, qui est Henri de Bourbon, roi de
+Navarre; enfin, que vous puissiez éviter une guerre civile et régner
+avec l'assentiment des parlements de Paris et des provinces. Tout cela
+est-il juste?
+
+--Parfaitement juste, madame!
+
+--Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun de ces événements ne
+peut arriver que par mon assentiment exprès et que, si je le veux, vous
+ne serez pas roi de France; que, si je le veux, vous serez traité comme
+rebelle et soumis au châtiment qui frappe les rebelles en ce beau pays
+de France... Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous faut,
+d'abord, la mort du roi régnant... Eh bien, si je veux, Henri de Valois
+ne mourra pas. En effet, si je ne leur donne pas contrordre, deux
+cavaliers vont partir à la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre pour
+Nantes. Je vous le répète, ces deux cavaliers, si je ne les vois pas
+moi-même cette nuit, si je ne leur retire pas leurs missives, seront en
+route dans quelques heures. Le premier porte au roi de France la preuve
+que vous le voulez assassiner...
+
+Guise grinça des dents; et, si son regard eût pu foudroyer Fausta, elle
+fût tombée à l'instant.
+
+--Le deuxième, poursuivit Fausta imperturbable, est à destination de
+Nantes, où se trouve le roi de Navarre, avec douze mille fantassins,
+six mille cavaliers et trente canons. Ma dépêche le prévient de vos
+intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour lui de conserver
+la couronne à la mort de Henri III. C'est de s'unir au roi de France
+et de marcher avec lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous
+d'hommes et d'argent pour résister aux deux armées combinées?...
+
+--Très forte! grommela Pardaillan qui ne perdait ni un mot, ni un geste,
+ni un battement de paupières.
+
+--Mais, madame, en vérité, je crois que vous me menacez... souffla
+péniblement le duc.
+
+--Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons maintenant Valois
+supprimé par un de ces accidents que la Providence met parfois sur la
+route des rois... et des prétendants. Supposons aussi que Henri de
+Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez qu'à vous laisser couronner...
+si toutefois vos droits sont établis...
+
+Guise se mit à marcher à grands pas dans la direction de la baie
+derrière les rideaux de laquelle se trouvait Pardaillan. Le Balafré
+était sombre. Et, de ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il était
+évident qu'une pensée de meurtre hantait cette tête violente.
+
+«Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais pas un denier de la vie de
+la belle Fausta... si je n'étais là!... Mais je suis là, et je ne veux
+pas qu'on me la tue...»
+
+A tout hasard, il se prépara et, la dague au poing, attendit le
+moment d'intervenir. Pendant cette seconde terrible où Fausta comprit
+parfaitement que sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne fit pas un
+mouvement...
+
+Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours, et Pardaillan sentit
+sur son visage le souffle rauque de cet homme qui débattait en lui-même
+la mort de Fausta. Mais, sans doute, le Balafré comprit qu'en tuant
+Fausta il se tuait lui-même; car, ayant fait demi-tour, et étant revenu
+à elle, il s'assit à la place qu'il occupait et gronda:
+
+--Vous me traitez un peu durement, madame, et les précautions que vous
+avez prises contre moi m'enlèvent tout le plaisir que j'aurais eu à
+m'acquitter de bon coeur envers vous.
+
+--Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit Fausta. Et maintenant
+que je vous ai montré l'abîme où vous roulerez si vous cessez de vous
+appuyer sur la main que je vous offre, je vais vous montrer la gloire
+éblouissante qui vous attend si nous unissons à jamais nos forces... Dès
+le lendemain de la mort de Valois, Alexandre Farnèse entre en France.
+
+--Farnèse! fit le duc en tressaillant.
+
+--C'est-à-dire l'armée qui devait débarquer en Angleterre et qui,
+l'invincible Armada étant détruite, attend des ordres du roi
+d'Espagne... à moins que je n'envoie, moi, les miens à Farnèse!...
+
+L'oeil de Guise étincela.
+
+--Je crois que nous commençons à nous entendre, dit Fausta. Donc, Valois
+mort, Farnèse vous apporte son épée, appuyée de cinq mille lances, douze
+mille mousquets, dix mille estramaçons de cavalerie, et soixante-dix
+canons... ce qui, joint aux troupes royales dont vous devenez seul
+chef, vous constitué l'armée qui vous permet de vous emparer du roi de
+Navarre. Henri de Béarn pris et... exécuté comme fauteur d'hérésie, vous
+gagnez les chefs huguenots, en leur promettant quelques privilèges...
+Alors, vous êtes à la tête de la plus formidable armée de l'Europe!...
+Alors, vous allez à Reims vous faire couronner dans la vieille
+basilique!...
+
+Guise haletant. Guise, transporté, ébloui, fasciné, prêt à s'agenouiller
+devant cette femme qu'il rêvait de poignarder quelques minutes avant.
+Guise s'écria:
+
+--Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai méconnue!...
+
+A ces mots, le Balafré jeta sa dague, s'agenouilla, courba la tête, et
+dit:
+
+--Ordonnez, je suis prêt à obéir!...
+
+Ce rêve éblouissant que Fausta venait de faire miroiter à ses yeux,
+il était certes capable de le réaliser s'il en avait les moyens,
+c'est-à-dire l'armée et l'argent. Fausta lui ouvrait la barrière
+derrière laquelle il était enfermé;
+
+--Duc, répondit Fausta, en acceptant l'hommage du Balafré avec cette
+sérénité majestueuse qui lui était particulière, duc, ce n'est pas votre
+obéissance que je vous demande.
+
+--Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.
+
+--Votre nom! répondit Fausta.
+
+--Mon nom?...
+
+--La moitié de votre puissance. La moitié de votre gloire. M'asseoir
+près de vous sur le trône où vous allez prendre place!... Etre enfin la
+reine, comme vous allez être le roi!... Écoutez-moi: vous avez, il me
+semble, des motifs de répudier Catherine de Clèves... puisqu'elle vit
+encore!... Il vous faut un mois pour obtenir cette répudiation... Dans
+les huit jours qui suivent, notre mariage sera célébré. Et c'est moi,
+duc, qui établirai le contrat que vous aurez à signer...
+
+--Notre mariage! balbutia le duc.
+
+--Le lendemain de notre mariage, continua Fausta, nous partons pour
+Blois... le reste me regarde... tout le reste me regarde... tout le
+reste, duc, jusqu'au jour où, placé à la tête de la triple armée de
+Farnèse, de Henri III et de Henri de Béarn, vous prendrez le chemin de
+l'Italie en laissant la régence à la reine de France couronnée comme
+vous... sacrée comme vous... à jamais liée à vos intérêts, à votre
+ambition et à votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour vous
+décider...
+
+Le Balafré répondit:
+
+--La réflexion est toute faite, madame!...
+
+Fausta ne put s'empêcher de tressaillir. Car, ce mot, elle l'espérait
+ardemment. Le duc de Guise s'était incliné. Il saisit une main de
+Fausta, la porta à ses lèvres.
+
+--Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez l'hommage de votre
+époux, de votre roi, qui ne veut être que le premier de vos sujets...
+
+--Duc, répondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement que vous
+prenez par ces paroles.
+
+Étourdi, fasciné... réellement dompté par cette simplicité autant qu'il
+l'avait été par les menaces et par les promesses. Guise s'inclina de
+nouveau très bas. Fausta s'était levée; elle saisit un flambeau et se
+mit à marcher devant le Balafré.
+
+--Que faites-vous, madame? s'écria Guise.
+
+--C'est un privilège royal que d'être éclairé par le maître de la
+maison, répondit Fausta. Vous êtes le roi: je vous montre le chemin,
+sire!
+
+Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta avait une autre idée que
+celle de lui rendre un royal hommage. En arrivant dans le vestibule,
+elle posa son flambeau sur un meuble, fit signe à un laquais d'ouvrir
+la porte, et se tourna alors vers Guise comme pour prendre congé. Guise
+tressaillit... il comprit qu'il allait apprendre quelque nouvelle...
+
+--Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant votre départ, je
+serais heureuse de savoir ce qu'est devenu l'homme qui a été poursuivi
+aujourd'hui...
+
+--Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.
+
+--Cet homme a mérité son châtiment, dit-elle.
+
+Guise franchissait la porte, et, déjà, faisait signe à ses gens de lui
+approcher son cheval. Alors, Fausta, avec la même simplicité, ajouta:
+
+--Il a d'autant plus mérité la mort qu'aujourd'hui même, sous mes yeux,
+il a tué d'un coup de dague au coeur une pauvre jeune fille innocente...
+une chanteuse... une bohémienne nommée Violetta...
+
+Et la porte, à cet instant, se referma!... La porte de fer séparait
+maintenant ces deux êtres: Fausta et Guise. Mais, s'ils avaient pu se
+voir, peut-être eussent-ils eu pitié l'un de l'autre.
+
+«Pardaillan est mort!»
+
+«Morte!... Violetta morte!...»
+
+Ces deux pensées de douleur palpitèrent ensemble. Et, tandis que Fausta,
+accablée par cette mort qu'elle avait pourtant voulue, regagnait en
+chancelant sa chambre à coucher, le duc demeurait devant la maison,
+comme frappé d'un coup de foudre.
+
+
+
+XXI
+
+LA LETTRE
+
+Le duc avait passé la nuit, les coudes sur la table devant laquelle
+il s'était assis, la tête dans les deux mains. Au bruit que fit le
+serviteur, il se réveilla de cette longue torpeur et vit qu'il faisait
+grand jour.
+
+«Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse, amour!... Tout cela
+est mort!... Pensées d'amour et de jeunesse, éteignez-vous comme ces
+flambeaux, et laissez la place aux rêves d'ambition!... Le duc de Guise
+amoureux de la petite bohémienne n'est plus... Guise le conquérant.
+Guise roi de France et empereur, à l'oeuvre!»
+
+Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule de ses
+gentilshommes y entra.
+
+--Messieurs, dit le Balafré d'une voix forte. Sa Majesté le roi à
+convoqué les états généraux. Il me semble donc que notre place est
+non pas à Paris mais à Blois, où de grands événements nous attendent
+peut-être. A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une heure!...
+
+Les courtisans se retirèrent, empressés, pour faire leurs préparatifs de
+départ. Le duc s'assit alors, et écrivit la lettre suivante:
+
+«Madame,
+
+Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas attendre une minute
+pour commencer l'exécution de l'admirable plan que vous m'avez
+développé. Ce n'est donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me
+rendrai à Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc à Blois même que
+j'aurai l'honneur de vous attendre, afin de hâter ces deux événements
+que je souhaite avec une égale ardeur: la mort de qui vous savez et
+l'union des deux puissances que vous connaissez.--Henri, duc de
+Guise... pour le moment.»
+
+Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui, ne vit que
+Maurevert.
+
+--Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous êtes là, vous?
+
+--Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous m'avez ordonné qu'en
+dehors des missions qu'il vous plairait de me confier je me tienne
+constamment près de vous...
+
+--Maurevert, je vous ai envoyé à Blois. Savez-vous pourquoi? demanda le
+duc.
+
+--Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de Montmartre, n'est-ce pas,
+monseigneur?
+
+--C'est vrai! dit Guise en pâlissant.
+
+--Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la confiance de mon
+maître...
+
+--Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!... Maurevert, si je n'ai
+plus de soupçons, si vous êtes libre d'aller à Montmartre à votre
+convenance... c'est que... elle n'est plus!...
+
+Le visage de Maurevert n'exprima que de l'étonnement, et non cette
+douleur que le duc attendait.
+
+--Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?
+
+--Elle est morte, te dis-je!...
+
+--Ah! ah!... s'écria Maurevert de plus en plus étonné, mais sans donner
+le moindre signe de regret.
+
+--Morte!... fit Guise en étouffant un sanglot. Morte, mon bon ami...
+assassinée par l'infernal Pardaillan...
+
+--Ah! ah! répéta Maurevert stupéfait.
+
+--Heureusement, le sacripant est puni... son corps servira de pâture aux
+poissons... mais ce n'est pas ainsi que j'eusse voulu le frapper... la
+mort est trop douce pour lui...
+
+--Monseigneur, malgré toutes les recherches, le corps de Pardaillan n'a
+pas été retrouvé. Or, tant que je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux,
+je m'attendrai toujours à voir le truand reparaître au moment où on
+l'attendra le moins...
+
+--La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter, mon pauvre ami.
+Mais n'y pensons plus. Prends cette missive. Au palais de la Cité, le
+plus tôt possible. Et qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!
+
+--Monseigneur, je place votre lettre dans mon pourpoint, je saute à
+cheval, et, dans un quart d'heure, la missive sera à son adresse...
+
+Maurevert, dès qu'il ne fut plus en vue de l'hôtel, passa du galop au
+trot, et du trot au pas.
+
+«Imbécile! gronda-t-il, tandis qu'un double éclair de haine jaillissait
+de ses yeux. Monseigneur me rend sa confiance!... Vraiment!... Et tout
+est dit!... Il oublie les humiliations dont il m'a abreuvé! Ah! si
+j'étais sûr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me reverras plus. Guise.»
+
+Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non pas la Cité, où il eût
+dû se rendre directement, mais son propre logis. Ayant mis son cheval à
+l'écurie, il monta à son appartement, s'enferma à double tour, alluma
+un flambeau et, saisissant la lettre destinée à Fausta, se mit à
+l'examiner, en la tournant en tous sens.
+
+Alors, il commença à se livrer à un singulier travail au moyen d'une
+pince légère et d'un couteau à lame très fine. Au bout de cinq minutes,
+la lettre était ouverte, son cachet intact.
+
+Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace désappointée,
+puis avec un battement de coeur, puis avec la sourde joie de l'homme qui
+a déchiffré une énigme...
+
+Alors, il commença à se livrer à une autre opération: il recopiait la
+missive, lettre par lettre, recommençant dix fois sa copie, jusqu'à ce
+qu'enfin il eût obtenu une imitation parfaite de l'écriture de Guise.
+Puis, il brûla les mauvaises copies, et écrasa de son pied les cendres
+légères qu'elles faisaient. Puis, après un travail qui amena à son front
+des gouttes de sueur, il finit par enlever le cachet de la vraie lettre
+et l'adapta sur la fausse.
+
+«Ceci pour Fausta», dit-il en recachetant la fausse lettre.
+
+Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre, celle qui était
+de la main de Guise:
+
+«Et ceci... Ce sera pour le roi de France!»
+
+Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche secrète de son
+pourpoint; et, tenant à la main la copie qu'il venait de faire,
+descendit, sauta à cheval, et se rendit tout droit au palais de la Cité.
+Quelques instants plus tard, la fausse lettre était entre les mains de
+Fausta...
+
+
+
+XXII
+
+LA ROUTE DE DUNKERQUE
+
+Pardaillan, après le départ de Fausta et de Guise, était demeuré à sa
+place, dans la galerie, assez abasourdi de ce qu'il venait d'entendre.
+
+«Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette femme soit pétrie de
+méchanceté! Du courage, de grandes pensées, une éclatante beauté... quel
+admirable type de conquérante!»
+
+Il en était là de ses réflexions lorsqu'il vit entrer Fausta dans la
+salle du trône.
+
+«Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer et de lui reprocher la
+vilenie qu'elle a commise à mon égard!... Mais que diable fait-elle?,..
+Elle pleure?... Pourquoi?...»
+
+Fausta, en effet, était tombée sur un siège et le bruit d'un sanglot
+parvenait au chevalier. En proie à une émotion étrange, Pardaillan
+allait peut-être s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la tête,
+appela en frappant du marteau sur un timbre.
+
+Un laquais parut aussitôt. Alors Fausta se mit à écrire. Sans doute
+ce qu'elle écrivait était grave et difficile à dire, car souvent elle
+s'arrêtait, pensive.
+
+La lettre était longue. Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Fausta la
+cacheta. Alors elle se tourna vers le laquais, ou du moins l'homme qui
+semblait être un laquais.
+
+--Où est le comte?
+
+--A son poste: près de la basilique de Saint-Denis.
+
+--Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain matin à huit
+heures. Qu'il se mette aussitôt en route. Qu'il gagne Dunkerque
+directement. Et qu'il remette la missive à Alexandre Farnèse.
+
+L'homme disparut.
+
+«Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne à Farnèse de tenir
+son armée prête à entrer en France!
+
+Bientôt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout de quelques minutes,
+un autre laquais parut qui éteignit les flambeaux.
+
+Alors, Pardaillan, sa dague à la main, se mit en route. Il marchait au
+hasard, et avec de telles précautions qu'une demi-heure s'écoula entre
+le moment où il quitta son poste d'observation et celui où il parvint
+dans une pièce assez vaste qu'éclairait faiblement une lanterne
+accrochée au mur. Pardaillan reconnut aussitôt cette pièce. C'était le
+vestibule du palais Fausta.
+
+La porte, que du dehors on eût été obligé d'enfoncer, était au contraire
+facile à ouvrir du dedans. Les énormes verrous qui la barricadaient,
+soigneusement entretenus, glissaient bien et sans bruit; en quelques
+minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et se trouva dehors.
+
+A ce moment la demie de minuit sonnait à Notre-Dame. Pardaillan prit
+d'un bon pas le chemin de la Devinière, où il arriva sans encombre.
+
+L'auberge était fermée. Mais, bien que tout y parût plongé dans un
+profond sommeil, Pardaillan avait une manière à lui de frapper. Et il
+paraît que cette manière était la bonne, car, au bout de dix minutes,
+une servante mal réveillée lui ouvrit.
+
+--A dîner! fit le chevalier qui mourait de faim.
+
+--Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil, fit la pauvre servante.
+
+Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant constaté que vraiment
+elle ne mentait pas:
+
+--Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement, te charges-tu
+de me réveiller à six heures du matin?
+
+--Oui-da, puisque je me lève. à cinq!
+
+Le chevalier, pénétrant dans la cuisine, alluma deux flambeaux; puis il
+se défit de son épée, ôta son pourpoint et sa casaque de cuir. Comme
+il connaissait admirablement la maison, il descendit à la cave et en
+remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au bûcher et en revint
+avec un fagot qu'il jeta dans l'âtre et auquel il mit le feu. La flamme
+pétilla.
+
+«Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc et Maineville... tous
+ceux qui courent et ont couru après moi pour me tuer, qui n'ont pas
+assez de pistolets, de rapières, de dagues et d'arquebuses pour me faire
+la chasse, qui mettent une armée sur pied pour me prendre mort ou vif,
+s'ils me voyaient, dis-je, en bras de chemise, allumant le feu et me
+préparant à faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur éclat de
+rire!...»
+
+Et Pardaillan, son poêlon à la main, se mit à rire... A ce moment,
+derrière lui, comme un écho éclata un autre rire...
+
+--Hein! s'écria Pardaillan qui se retourna prêt a sauter sur son épée.
+
+Mais il se rassura aussitôt. Le rire était clair. Et il ne pouvait
+sortir que d'une bouche jeune et amie. En effet, c'était Huguette qui,
+arrêtée sur le seuil de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de
+tout son coeur...
+
+--Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avançant et en arrachant le
+poêlon des mains de Pardaillan.
+
+--Ma chère amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il faut renvoyer en ce
+cas. Car c'est moi qui ai forcé la pauvre fille à aller dormir. Mais
+laissez-moi faire...
+
+--Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui commande.
+
+En un tour de main, Huguette eut mis le couvert sur une petite table
+qu'elle approcha de la grande flambée de l'âtre. Quelques minutes plus
+tard, Pardaillan, avec son bel appétit, attaquait l'omelette que lui
+servait Huguette, et vidait le verre que la bonne hôtesse venait de lui
+remplir ras bord.
+
+Ce fut un dîner complet. Un des meilleurs qu'eût jamais fait Pardaillan,
+qui en avait fait de si bons dans sa vie. La cuisine était toute claire
+de la flambée. Le vin exquis. L'hôtesse, en jupe courte, allait et
+venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un tel bien-être
+l'envahir peu à peu...
+
+Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce regard était à ce
+moment plutôt celui d'une amie, d'une soeur, que d'une amante, Huguette
+avait bien pu, dans une terrible circonstance, laisser échapper le
+secret de son amour, mais, le calme revenu, elle redevenait ce qu'elle
+était en réalité, c'est-à-dire la bonne hôtesse.
+
+--Savez-vous, ma chère Huguette, dit Pardaillan, que votre auberge est
+un véritable paradis?... Voici que je commence à me rouiller quelque
+peu... je suis las de la vie d'aventure!...
+
+--Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant, si cela
+était!...
+
+--Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence à me peser;
+toujours à cheval, toujours par monts et par vaux, par la pluie, par le
+vent, par le soleil, ne jamais savoir le matin où l'on couchera le soir,
+eh bien, à la longue, cela devient fatigant!...
+
+--Que ne vous reposez-vous? s'écria Huguette palpitante de joie.
+L'auberge est bonne, l'hôtesse pas méchante. Restez-y.
+
+--Ah! Huguette, avec le bon dîner que vous venez de m'octroyer, vous
+m'en faites venir l'eau à la bouche!... A tel point que j'aurai toutes
+les peines du monde à reprendre le collier et à me mettre en selle
+demain matin!
+
+--Demain matin! murmura Huguette qui pâlit.
+
+--Il faut qu'à sept heures je sois à Saint-Denis... j'ai envie de
+visiter la basilique où dorment nos vieux rois...
+
+--Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont les beaux yeux tendres se
+remplirent de larmes, vous m'avez trompée... vous me laissiez espérer...
+c'est mal... vous reprenez la campagne!...
+
+--Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais écoutez-moi. Je suis obligé
+pour mon honneur et aussi pour autre chose... pour une vieille dette à
+régler... je suis obligé de reprendre campagne. Mais j'espère que cette
+campagne sera courte... Et puis, si j'en reviens, si le besoin de
+repos se fait sentir, si je suis debout encore après ce que je vais
+entreprendre, je vous promets de ne pas chercher gîte ailleurs qu'à la
+Devinière. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il plus doucement, que
+vous êtes tout ce que j'aime au monde, maintenant. Vous êtes mon passé,
+ma jeunesse... Ici, mon père a vécu... ici, j'ai... mais voici que je
+me laisse entraîner, et il faut que demain matin à six heures je sois
+debout...
+
+--Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.
+
+--Bonsoir, ma chère hôtesse... dit gaiement le chevalier.
+
+Quelques instants plus tard, il était couché.
+
+A six heures, la servante réveilla Pardaillan qui commença par aller
+seller et brider son cheval, puis déjeuna d'une tranche de pâté et d'une
+demi-bouteille de vin, puis fit ses adieux à Huguette en lui répétant
+qu'il viendrait vieillir au coin du feu de la Devinière. Puis il se mit
+en selle.
+
+«Le reverrai-je jamais?» murmura Huguette.
+
+Un peu après sept heures, Pardaillan s'arrêtait près de la basilique de
+Saint-Denis, attachait son cheval à un anneau, et pour ne pas se
+faire remarquer entrait dans un bouchon d'où il se mit à surveiller
+attentivement la route.
+
+--A sept heures et demie il vit arriver un cavalier venant de Paris,
+cavalier armé en guerre, et ayant toute la tournure d'un gentilhomme. Il
+le reconnut à l'instant. C'était le laquais à qui Fausta avait remis la
+lettre destinée à Alexandre Farnèse.
+
+Le cavalier s'arrêta comme s'était arrêté Pardaillan. Ayant mis pied à
+terre à une centaine de pas du bouchon, il entra dans une maison où il
+resta près d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en selle et reprit
+le chemin de Paris.
+
+«Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les mains du messager.
+Attendons le messager!»
+
+Dix minutes après le départ du cavalier, la porte charretière de la
+maison s'ouvrit, laissant le passage à un homme qui sortit tout à cheval
+et prit au pas la route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se
+mit à le suivre de loin.
+
+«Le messager qui va à Dunkerque, songea-t-il. Celui que Fausta appelle
+le comte. Comte, bon! Mais comte de quoi?...»
+
+Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot, tout en se
+maintenant à distance. Cependant le cavalier ne paraissait pas très
+pressé.
+
+A un moment, cet homme s'aperçut sans doute qu'il était suivi; mais, au
+lieu de piquer son cheval, il s'arrêta court. Pardaillan s'arrêta. Le
+cavalier repartit au galop pour passer au trot quelques instants plus
+tard: Pardaillan exécuta les mêmes manoeuvres. Dès lors il fut évident
+pour le cavalier que Pardaillan le suivait.
+
+Il ne s'arrêta pas à Dammartin et poussa jusqu'à Senlis. Là, le messager
+mit pied à terre devant le Tonneau-de-Bacchus, vieille hôtellerie
+renommée. Pardaillan entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager dînait
+dans la grande salle. Pardaillan dîna dans la grande salle. Puis le
+messager se retira dans sa chambre en ordonnant qu'on le laissât dormir
+jusqu'à huit heures du matin.
+
+«Bon! pensa Pardaillan, je veux être pendu si mon homme n'est pas debout
+à cinq heures!...»
+
+Et, se retirant à son tour, il donna l'ordre qu'on tînt son cheval prêt
+pour cinq heures. Avant de s'endormir, Pardaillan se mit à méditer sur
+sa situation. Que voulait-il au bout du compte?...
+
+«La lettre destinée à Farnèse, pas davantage», se répondit-il.
+
+Pardaillan dormit d'une traite jusqu'à cinq heures du matin, moment
+auquel on vint le réveiller.
+
+«Je suis sûr que mon homme ne va pas tarder à sortir», songeait-il.
+
+Mais Pardaillan était habillé depuis longtemps et l'homme ne paraissait
+pas.
+
+A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant l'hôte:
+
+--J'espère, dit-il, que vous n'oublierez pas de réveiller à huit heures
+ce digne gentilhomme.
+
+--Quel gentilhomme? fit l'hôte.
+
+--Mais celui qui est arrivé hier en même temps, ou plutôt un peu avant
+moi. Je m'ennuie seul en route, et je serais fort désireux de chevaucher
+botte à botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout à fait...
+
+--En ce cas, monsieur, je suis contrarié vraiment...
+
+--Qu'est-ce à dire?...
+
+--Ce gentilhomme s'est ravisé...
+
+--Et alors?...
+
+--Eh bien, il est parti à trois heures du matin!...
+
+Pardaillan retint un juron, s'élança sur son cheval qui l'attendait
+depuis cinq heures, selon ses ordres, et prit à franc étrier la route
+d'Amiens.
+
+En grommelant il poussait son cheval d'une pression des genoux. Le
+cheval filait comme le vent. Mais Pardaillan s'aperçut bien vite qu'à ce
+train-là la pauvre bête serait rapidement épuisée. Une fois démonté, il
+n'était pas sûr de pouvoir acheter un autre cheval, outre qu'il tenait
+fort au sien, outre enfin que sa bourse ne lui permettait pas de
+dépenses exagérées.
+
+Toutes ces raisons firent que Pardaillan résolut d'abandonner la
+poursuite directe, et de tâcher d'arriver à Dunkerque par des voies de
+traverse qui abrégeraient son chemin. Mais, à Montdidier, où il s'arrêta
+pour laisser reposer une heure son cheval, il apprit qu'un cavalier
+venait précisément de se rafraîchir dans la guinguette où il entra. A
+la description qu'il provoqua par ses questions, il reconnut que ce
+cavalier ne pouvait être que le messager de Fausta... Il sut en outre
+que son homme n'avait guère qu'une demi-heure d'avance sur lui.
+
+«C'est le moment de prendre ma revanche du tour qu'il m'a joué!» pensa
+Pardaillan.
+
+Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui furent employées à
+bouchonner vigoureusement son cheval, il reprit sa course furieuse, au
+risque, cette fois, de tuer sa bête.
+
+Mais, lorsqu'il aperçut au loin dans la plaine les clochers et les toits
+d'Amiens, il n'avait pas rejoint le cavalier!
+
+Le soir venait. Pardaillan s'arrêta pour réfléchir: Le résultat de ses
+réflexions fut qu'il se remit en route au petit trot, ce dont sa monture
+témoigna sa satisfaction en s'ébrouant et en faisant sauter l'écume
+autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens, Pardaillan se
+mit à en faire le tour en grommelant:
+
+«Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien de ta fenêtre tout ce qui
+entre dans Amiens...»
+
+Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapprochée de la porte
+de Paris, caché derrière les rideaux de sa fenêtre. Et il riait en
+lui-même du bon tour qu'il lui préparait. Lorsque, après avoir contourné
+la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord, c'est-à-dire la route
+de Doullens et Saint-Pol, il mit son cheval au pas et poursuivit son
+chemin jusqu'au bourg de Villiers. La nuit était tout à fait noire
+lorsqu'il y arriva.
+
+Villiers était à cheval sur la route. Au milieu de la grand-rue, il y
+avait une auberge. Un cavalier venant d'Amiens et allant à Saint-Pol
+était forcé de passer devant cette auberge.
+
+Pardaillan mit pied à terre, fit conduire son cheval à l'écurie, le fit
+bouchonner devant lui, et, lorsqu'il eut vu la brave bête bien séchée,
+les pieds dans une bonne litière, le nez dans la mangeoire bien garnie,
+il songea enfin à lui-même. Il tombait de fatigue et de faim. Un bon
+dîner eut raison de la faim. Mais, après la faim, Pardaillan avait la
+fatigue à vaincre. Or, son intention était de surveiller la route toute
+la nuit s'il le fallait.
+
+Il se fit conduire à sa chambre, qui donnait sur la route. Et il jeta un
+regard d'envie sur l'excellent lit qui l'attendait.
+
+--Veux-tu gagner deux écus? dit-il tout à coup au garçon qui lui avait
+indiqué la chambre.
+
+Ce garçon, avec une figure assez niaise, ouvrit de grands yeux à la
+proposition du voyageur.
+
+--Deux écus! s'écria-t-il.
+
+--Deux écus de six livres. Les voici, dit Pardaillan qui exhiba les deux
+pièces d'argent. Ton service est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus
+personne dans l'auberge...
+
+--J'ai encore à fermer les portes des étables et des écuries.
+
+--Va donc, et reviens vite...
+
+Au bout de dix minutes, le jeune paysan était de retour.
+
+--Où dors-tu? fit Pardaillan.
+
+--Dans l'écurie, sur la paille.
+
+--Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette chambre, sur cette
+chaise que je mets près de la fenêtre, tu auras les deux écus... Ce
+n'est pas tout. Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une nuit
+sur cette chaise, tu t'amuseras à écouter dans la rue... Et, s'il
+passait un cheval, à n'importe quelle heure, tu me réveillerais... un
+cheval venant d'Amiens et allant sur Doullens...
+
+--J'ai compris! dit le garçon.
+
+Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux vitraux de la
+fenêtre:
+
+--Me voici à mon poste, dit-il. Je vous garantis que, d'ici demain, il
+ne passera personne que vous n'en soyez aussitôt prévenu.
+
+Pardaillan posa son pistolet d'arçon sur une table près de lui et sa
+rapière debout à la tête du lit, sur lequel il se jeta tout habillé avec
+un soupir de satisfaction. Il s'endormit aussitôt. Le paysan veilla
+scrupuleusement, et, au petit jour, réveilla le chevalier, comme c'était
+convenu.
+
+--Il n'est passé personne? demanda Pardaillan qui se mit sur pied et
+remit au garçon les deux écus.
+
+--Personne, si ce n'est quelques charrettes.
+
+Pardaillan déjeuna près de la fenêtre et fit boire au garçon un grand
+verre de vin, honneur dont le digne Picard se montra touché.
+
+Puis, le jour étant tout à fait venu, Pardaillan sella son cheval et,
+posté dans la salle de l'auberge, attendit tranquillement.
+
+Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de la rue, Pardaillan se
+mit à rire... Ce cavalier, c'était celui qu'il attendait, le messager
+envoyé par Fausta à Alexandre Farnèse! La revanche de Pardaillan était
+aussi complète qu'il l'avait rêvée.
+
+Il laissa passer le messager qui s'en allait à un petit trot
+raisonnable, comme un homme sûr d'avoir dépisté l'importun suiveur, puis
+il se mit en selle à son tour. Cette fois, il eut bien soin de garder
+une distance suffisante pour ne pas être vu.
+
+On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis Saint-Omer. Le cavalier
+passa la nuit dans cette dernière ville, et Pardaillan ne trouva rien de
+mieux que de se loger dans la même hôtellerie en prenant les précautions
+nécessaires pour ne pas être vu. Mais. le lendemain matin, comme il
+reprenait sa poursuite, il dut sans doute commettre quelque imprudence
+et se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit au nord,
+bifurqua brusquement sur Calais en cherchant à tirer au large.
+
+Pardaillan était résolu à l'aborder coûte que coûte. Il avait, pendant
+tout ce voyage, inutilement cherche un moyen de se faire remettre la
+lettre... Il la lui fallait pourtant!...
+
+Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait à rattraper
+l'homme qui, laissant la ville sur sa gauche, se mit à galoper sur la
+route qui suivait la côte d'ailleurs toute droite.
+
+Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en plus du messager.
+Tout à coup, celui-ci s'arrêta net et, faisant volte-face, le pistolet
+au poing, attendit de pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit
+au trot, puis au pas, et enfin, arrivant à quelques pas du messager,
+s'arrêta de son côté, ôta son chapeau, et se mit à sourire de son air le
+plus engageant.
+
+Le messager de Fausta demeura stupéfait. Il était impossible
+d'accueillir à coups de feu un homme qui se présentait avec une telle
+politesse, et qui, devant le canon du pistolet braqué sur lui à cinq
+pas, souriait si candidement et sans esquisser le moindre geste de
+défense.
+
+Le messager salua donc à son tour avec courtoisie et remit son pistolet
+dans l'une des fontes de sa selle.
+
+--Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello, comte toscan. Et vous?
+
+--Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency, comte français.
+
+--Serait-il indiscret, demanda le comte italien au bout de quelques
+instants qu'il employa à examiner son compagnon, serait-il indiscret de
+vous demander d'où vous venez?
+
+--Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement de Paris, et
+plus spécialement de l'île de la Cité...
+
+A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et, regardant son
+compagnon avec fixité, esquissa dans l'air un signe avec sa main.
+Pardaillan sourit.
+
+--Monsieur le comte, dit-il, je ne répondrai pas au signe de
+reconnaissance que vous me faites, pour la raison bien simple que
+j'ignore le signal de réponse que vous attendez sans doute: je ne suis
+pas des vôtres.
+
+--Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant pour me dire où
+vous allez?...
+
+--Mais... à Dunkerque où vous allez vous-même.
+
+Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au camp de votre
+illustre compatriote le généralissime Alexandre Farnèse.
+
+Le messager devint pensif. Cet étranger qui le poursuivait était-il un
+affilié de Fausta?... mais alors, pourquoi ne connaissait-il pas le
+signe?... Et, d'autre part, comment était-il si bien informé?...
+
+--Monsieur, reprit-il résolument, vous répondez à mes questions
+avec tant de bonne grâce que je me hasarderai à vous en poser une
+troisième... Pourquoi me suivez-vous depuis Dammartin?...
+
+--Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.
+
+--Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis êtes-vous sur ma route?
+
+--Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous, d'abord!
+
+--Comment pouviez-vous savoir que j'allais au camp de Farnèse?
+
+--Parce que je l'ai entendu dire à la très noble signora Fausta, reprit
+paisiblement le chevalier.
+
+--Ah! ah! fit le messager, abasourdi.
+
+Puis il reprit:
+
+--Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement à me rattraper
+venait du désir que vous aviez de voyager en ma compagnie... d'abord. Il
+y a donc un autre motif?...
+
+--Monsieur le comte, fit Pardaillan, à mon tour de vous questionner,
+voulez-vous? Savez-vous ce que contient la lettre qui vous a été
+remise à Saint-Denis de la part de la signora Fausta et à destination
+d'Alexandre Farnèse.
+
+Le messager fut atterré. Il n'y avait plus de doute dans son esprit.
+L'étranger n'était pas, ne pouvait pas être un envoyé de Fausta, c'était
+un ennemi dangereux qui avait surpris de redoutables secrets.
+
+Il regarda autour de lui. A sa droite, c'étaient les champs. A sa
+gauche, les falaises, au-delà desquelles on entendait se lamenter la
+mer. La solitude était complète, et l'endroit excellent pour se défendre
+d'un gêneur.
+
+--Monsieur, dit-il, il me serait difficile de répondre à votre question,
+parce que, n'étant porteur d'aucune lettre, je ne puis vous dire le
+contenu d'une missive qui n'existe pas.
+
+--Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous récompensez mal ma
+franchise!
+
+--Eh bien, gronda le messager en pâlissant, j'ai une lettre, c'est vrai.
+Après?...
+
+--Je vous demande si vous savez son contenu...
+
+--Non. Et quand je le saurais...
+
+--Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais vous ne le savez pas. Et
+je vais vous le dire...
+
+--Qui êtes-vous, monsieur?...
+
+--Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai répondu que je m'appelle le
+comte de Margency. La lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un
+ordre de la signora Fausta au généralissime d'avoir à se tenir prêt à
+entrer en France et à marcher sur Paris avec son armée au premier signe
+qui lui en sera fait.
+
+--Après? gronda le messager en pâlissant.
+
+--Après? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux pas que cette lettre
+arrive au camp de Farnèse, voilà tout!
+
+--Vous ne... voulez pas?...
+
+A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan en fit autant.
+
+--Réfléchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.
+
+Et il braqua le canon du pistolet sur le messager. Celui-ci haussa les
+épaules:
+
+--Vous ne songez pas à une chose, dit-il avec un calme que Pardaillan
+admira. Mais je tiens à vous dire avant de vous tuer...
+
+--Je suis tout oreilles.
+
+--Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la lettre, que
+j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur, vous remettre la missive,
+et transmettre l'ordre de vive voix...
+
+--Non, fit Pardaillan, car le généralissime n'obéira qu'à un ordre
+écrit...
+
+--En ce cas, vociféra le messager, je vous tue!...
+
+En même temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup d'éperon, fit faire à
+son cheval un écart qui eût désarçonné un cavalier ordinaire. La balle
+passa à deux pouces de sa tête. Presque aussitôt, il fit feu à son tour,
+non pas sur le cavalier, mais sur la monture: la bête, frappée au crâne,
+s'affaissa. Dans le même instant, le messager sauta et se trouva à pied,
+l'épée à la main. Pardaillan avait sauté aussi et tiré sa rapière.
+
+--Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos deux fers, veuillez
+m'écouter un instant. Je me suis nommé comte de Margency, et j'en ai
+le droit. Mais je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de
+Pardaillan...
+
+--Ah! ah! je m'en étais douté un instant! grommela furieusement le
+messager.
+
+--Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux. Cela nous évitera les
+longs discours. Puisque vous me connaissez, monsieur le comte, vous
+devez savoir que votre maîtresse, votre souveraine, a voulu trois ou
+quatre fois déjà me faire assassiner. La dernière fois, il n'y a pas
+longtemps, je venais de lui sauver la vie; en signe de gratitude, elle a
+jeté à mes trousses tous les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me
+tuerez pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre arrive,
+comme enfin vous êtes le serviteur d'une femme qui veut ma mort, c'est
+moi qui vais vous tuer!...
+
+En même temps, Pardaillan tomba en garde. Les fers se croisèrent...
+
+Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la défensive. En somme,
+il ne s'agissait pas pour lui de tuer et de remporter une victoire. Il
+s'agissait simplement d'écarter ou d'arrêter un adversaire.
+
+Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une série de coups droits
+foudroyants. Le messager ne dut son salut qu'à une marche en arrière.
+Mais, tout en rompant, il se défendait avec courage et habileté.
+
+--Monsieur, dit tout à coup Pardaillan, vous me paraissez homme de
+coeur, et je vous dois mes excuses...
+
+--De quoi? fit le comte Luigi.
+
+--De vous avoir prié de me remettre votre lettre. J'aurais dû prévoir
+qu'un homme comme vous peut être vaincu par la fortune, mais qu'il ne
+courbe pas volontairement la tête...
+
+--Merci, monsieur, dit le messager, en prenant vivement une nouvelle
+attaque.
+
+--Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes excuses pour la
+proposition incongrue que je vous ai faite, et tous mes regrets d'être
+forcé de vous traiter en ennemi...
+
+En même temps, il se fendit à fond. Le messager jeta un cri rauque,
+laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et s'abattit...
+
+--Holà! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment été assez maladroit pour
+le tuer?...
+
+Il s'agenouilla, défit le pourpoint du comte toscan et examina la
+blessure en hochant la tête. A ce moment, le blessé ouvrit les yeux.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan, je suis maître du champ. Je puis donc vous
+prendre la missive que vous portez, Mais je serais au désespoir de vous
+quitter en ennemi, car vous êtes un brave... Voulez-vous, de bonne
+volonté, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que nous nous
+séparions amis?...
+
+Le blessé fit péniblement un geste de la main pour désigner une poche
+intérieure de son pourpoint. Pardaillan prit la lettre. Les yeux du
+blessé indiquèrent un profond désespoir.
+
+--Voyons, dit Pardaillan, ému de pitié, qu'est-ce que cela peut vous
+faire, au bout du compte?... Vous ne craignez pas, je suppose, que j'use
+de cette lettre comme d'une arme contre la signorita Fausta?
+
+--Je le crains, murmura le blessé d'une voix à peine intelligible...
+Vous allez... porter... cette lettre au roi de France... je suis un
+homme.... déshonoré.
+
+--Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela? Vous ne redoutez que
+cela? Et si je vous prouve que vous vous trompez? que je ne rendrai
+nullement cette missive à Valois?...
+
+--Pas de preuve... possible! murmura le blessé.
+
+--Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!
+
+A ces mots, sans l'ouvrir, sans la décacheter, sans jeter un coup d'oeil
+sur la suscription, Pardaillan se mit à déchirer la lettre en petits
+morceaux. Lorsqu'elle eut été ainsi réduite en miettes certainement
+illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en l'air.
+
+Pendant cette opération, le comte Luigi avait tenu attachés sur
+Pardaillan ses yeux pleins de stupéfaction. Puis, l'étonnement fit
+place à une sorte d'admiration. Et, d'un ton qui traduisit toute sa
+reconnaissance, il murmura:
+
+--Merci, monsieur!...
+
+Pardaillan haussa les épaules.
+
+--Je vous ai prévenu que j'avais seulement l'intention de jouer un tour
+à votre Fausta. C'est fait. Quant à me servir d'une lettre tombée en
+mon pouvoir pour faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes
+habitudes. Cette lettre détruite n'existe plus, même dans mon souvenir.
+Êtes-vous rassuré?...
+
+--Oui, monsieur... et je vous bénis... de m'avoir donné... une pareille
+assurance... avant de mourir...
+
+--Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!
+
+Le blessé secoua tristement la tête. Puis, épuisé par les efforts qu'il
+venait de faire, il s'évanouit.
+
+Pardaillan alla à son cheval et fouilla vivement l'une des fontes. Là,
+sous le pistolet, il y avait des bandages, de la charpie, enfin tout ce
+qu'il faut à un homme pour panser provisoirement une blessure. Puis il
+se mit à dégringoler la falaise par un sentier presque à pic, mouilla
+dans l'eau de mer un fort tampon de charpie, remonta au pas de charge,
+lava la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout le plus
+proprement du monde.
+
+--C'est de l'eau salée, dit Pardaillan. Cela pique. Mais ce n'en est que
+meilleur. Maintenant, monsieur, attention. Je vais vous soulever et vous
+placer sur mon cheval...
+
+Pardaillan se baissa, plaça ses mains sous les reins du blessé et,
+agissant à la fois avec douceur et avec force, le souleva et l'assit sur
+le cheval.
+
+--Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu'à Gravelines? dit-il.
+
+--Je le crois...
+
+--En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.
+
+Et, traînant son cheval par la bride, se retournant tous les deux pas
+pour examiner son blessé, Pardaillan se mit en chemin au petit pas.
+Vingt minutes plus tard, il atteignait les premières maisons du village.
+
+Gravelines ne se composait que d'une trentaine de cabanes de pêcheurs.
+Mais l'entrée de ce cheval ramenant un blessé avait attiré autour de
+Pardaillan quelques bonnes femmes et une bande effarée de marmots.
+
+--L'auberge? demanda Pardaillan.
+
+--Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.
+
+--Qui d'entre vous veut gagner dix écus? reprit alors Pardaillan.
+
+--Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est pour loger et soigner
+ce cavalier, je m'en charge.
+
+Le blessé fut transporté à quelques pas devant une chaumière, et couché
+sur un matelas de varech.
+
+--Y a-t-il un chirurgien? un médecin? demanda Pardaillan.
+
+--Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui sait tout, qui guérit
+les fièvres, et sait soigner les blessures.
+
+A ce moment, celui que, dans le village, on appelait le sorcier, prévenu
+sans doute de l'événement, faisait son entrée dans la chaumière. C'était
+un vieillard à physionomie intelligente, à l'oeil vif et malicieux. Sans
+rien dire, il s'agenouilla près du blessé et défit les bandages, puis se
+mit à examiner la plaie.
+
+--Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.
+
+--Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.
+
+--Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.
+
+Mais aussitôt une pensée se fit jour dans sa tête. Si le blessé en
+revenait, il irait trouver Farnèse, et lui raconterait ce qui s'était
+passé en lui donnant oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce
+qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le sorcier dans un
+coin.
+
+--Vous êtes sûr, fit-il, qu'il en reviendra?
+
+--Très sûr!
+
+--Mais c'est que je voudrais bien que mon ami puisse continuer son
+voyage...
+
+Le sorcier secoua la tête:
+
+--S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il meurt, dit-il. S'il
+essaie de marcher avant un mois, tout sera remis en question. S'il monte
+à cheval avant deux mois, je ne réponds de rien!...
+
+Deux mois!...
+
+C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Pardaillan.
+
+Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout de quatre jours
+il put positivement déclarer le blessé hors de tout danger. Ces quatre
+jours, Pardaillan les avait passés dans la chaumière. Sûr que le comte
+Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soigné, certain d'autre
+part qu'il ne pourrait rejoindre et prévenir Farnèse, le chevalier, un
+beau matin, fit ses adieux à celui qu'il avait à moitié tué, et reprit
+à petites journées le chemin de Paris. Il avait une double tâche à
+accomplir. Retrouver Maurevert, d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer
+Guise...
+
+
+
+XXIII
+
+BLOIS
+
+Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque et s'emparait
+de la lettre destinée à Farnèse, le duc de Guise, au milieu d'une
+imposante escorte, s'avançait vers Blois où, de tous les points de
+la France, accouraient les députés de la noblesse, du clergé et du
+Tiers-État pour cette suprême conférence à laquelle Henri III avait
+convié son peuple, et qu'on appelle les états généraux de Blois.
+
+La sécurité de Guise était absolue, Maurevert lui avait rendu un compte
+exact des forces dont Henri III pouvait disposer, soit environ quarante
+mille hommes.
+
+Ces forces considérables étaient sous la main d'un hardi capitaine qui
+avait fait ses preuves sur plus d'un champ de bataille. C'était le brave
+Crillon. Les troupes de Crillon occupaient le château et la ville.
+
+Le roi était donc défendu, bien défendu. Malgré cela, la sécurité de
+Guise était complète.
+
+Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante gentilshommes qui
+l'accompagnaient avait mis en lui toutes ses espérances et toute sa
+fortune future. Il n'en était donc pas un qui ne fût prêt à se faire
+massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre qu'une fois arrivé à
+Blois il allait trouver les députés des trois ordres, et que, parmi ces
+députés, seigneurs, bourgeois, prêtres, il n'en était pas un qui ne lui
+fût dévoué corps et âme. En réalité donc, il allait être le véritable
+maître aux états généraux.
+
+C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant sa dernière
+journée de marche. Il était entouré à ce moment de huit ou dix de ses
+plus intimes qui, formant peloton, marchaient en avant du gros de
+l'escorte. Et, peu à peu, dans ce groupe d'intimes, une sélection
+s'était faite, en sorte que le duc avait fini par se trouver en avant,
+entre Bussi-Leclerc et Maineville, ses inséparables, ceux pour qui il
+n'avait rien de caché.
+
+Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses deux fidèles
+agents, il était tout naturellement question de Pardaillan.
+
+--Enfin, disait Maineville, nous voilà débarrassés du quidam. Mais, pour
+mon compte, j'en éprouve quelque regret. La noyade fut trop douce pour
+lui...
+
+--C'est vrai, renchérit Bussi-Leclerc, et, quant à moi, j'eusse éprouvé
+quelque plaisir à lui rendre...
+
+--La leçon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville en riant.
+
+--Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te rappelles-tu pas que
+je le désarmai dans la Bastille?
+
+--Je n'y étais pas... ainsi...
+
+--Mais Maurevert y était!... Est-ce vrai. Maurevert?
+
+--Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait derrière Guise. Tu lui
+fis sauter l'épée des mains par trois fois, et le truand dut s'avouer
+vaincu...
+
+Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et remercia Maurevert
+d'un regard.
+
+On arrivait au village de Villerbon...
+
+--Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre, ne parlons plus des
+morts... Bussi, pique donc au galop jusqu'à ces cavaliers que tu vois
+là-bas, et sache ce qu'ils veulent.
+
+Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine de cavaliers,
+en effet, étaient arrêtés... mais Bussi-Leclerc n'eut pas le temps
+d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient
+d'apercevoir la troupe de Guise et galopaient à sa rencontre. Un
+instant. Guise se troubla et sa main descendit jusqu'à l'épée de fer de
+sa rapière. L'idée que Henri III lui avait ménagé un guet-apens passa
+dans son esprit comme un éclair. Mais il se rassura aussitôt. Les
+cavaliers étaient sur lui et criaient:
+
+--Monseigneur, vous êtes le bienvenu!...
+
+C'était une troupe de gentilshommes députée par les seigneurs assemblés
+dans Blois pour aller a sa rencontre, le saluer et l'assurer de toute
+fidélité...
+
+A ce moment, le roi de France, pâle et nerveux, se trouvait dans
+l'appartement qu'il occupait au premier étage du château. Henri III,
+avec une agitation qui contrastait avec son indolence habituelle, allait
+et venait, s'approchait souvent d'une fenêtre d'où il pouvait voir la
+cour carrée et le porche majestueux du château.
+
+Henri III attendait le duc de Guise!...
+
+Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait cinquante
+gentilshommes armés en guerre. Une compagnie de Suisses occupait la cour
+carrée. Le grand escalier était plein de seigneurs royalistes dont le
+sombre visage annonçait qu'ils n'attendaient rien de bon de l'arrivée du
+duc. Toutes les autres cours et les autres escaliers du château étaient
+occupés par des gens d'armes.
+
+Dans le salon lui-même, une vingtaine de gentilshommes attendaient,
+silencieux et les yeux fixés sur le roi. Dans un coin, Catherine de
+Médicis, causant avec son confesseur, contrastait par sa sérénité et sa
+gaieté avec toute cette sombre impatience.
+
+--Où est Biron? est-il de retour? fit tout à coup Henri III.
+
+--Sire, me voici, fit le maréchal de Biron Armand de Gontaut, baron de
+Biron, était alors âgé de soixante-quatre ans; mais il portait encore la
+cuirasse avec une facilité que lui enviaient de plus jeunes.
+
+--Ah! te voilà, mon vieux brave! dit Henri III Je craignais que tu ne
+fusses pas ici aujourd'hui, car je t'avais donne congé pour huit jours.
+
+--Oui, mais j'ai appris l'arrivée de M. le duc. Peste sire, je n'aurais
+eu garde de manquer une si belle occasion de lui présenter mes
+respects!... Et sire vous voyez que je suis arrivé à temps...
+
+Le roi se mit à rire, les gentilshommes éclatèrent.
+
+En effet, à ce moment même, une rumeur montait de la cour carrée:
+c'était un bruit de chevaux qui passaient sous le porche, un cliquetis
+d'armes et d'éperons de cavaliers mettant pied à terre... Henri III
+pâlit.
+
+--Comte de Loignes, dit-il d'une voix altérée, voyez donc ce qui se
+passe dans la cour.
+
+Il le savait très bien. Il devinait que c'était Guise qui arrivait. Et,
+avant d'avoir reçu aucune réponse il se dirigea vers un grand fauteuil
+placé sur une estrade et formant trône. Il s'y assit et, d'un geste
+rageur enfonça son chapeau sur son front.
+
+--Sire! s'écria Chalabre qui s'était précipité à la fenêtre en même
+temps que Loignes, c'est M. le duc de Guise, que Dieu le tienne en sa
+garde!
+
+--A moins que le diable ne l'emporte! murmura Montsery près du roi.
+
+--Ah! fit Henri III d'un ton d'indifférence si parfaitement jouée qu'il
+stupéfia sa mère... Tiens! le duc de Guise?... Et que peut-il venir
+faire céans?...
+
+--Nous allons le savoir, sire, car le voici qui monte le grand
+escalier...
+
+C'était vrai. Dans le grand escalier, on entendait la rumeur confuse
+d'une foule qui monte. Cette foule, c'était toute l'escorte du duc qui
+l'accompagnait jusqu'à la porte du roi... Il y avait là une menace qui
+n'échappa point à Crillon. Arrivé devant la porte du salon, il se tourna
+vers les gentilshommes guisards et dit:
+
+--Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur le cardinal, le roi
+m'a chargé de vous faire savoir qu'il vous accorde audience. Quant à
+vous, messieurs, veuillez attendre...
+
+L'escorte demeura donc échelonnée dans l'escalier. Et, comme cet
+escalier était déjà occupé par un grand nombre de seigneurs royalistes
+et de gens d'armes, il en résulta qu'il se trouva plein de gens qui se
+regardaient de travers et qui, sur un mot, se fussent rués les uns sur
+les autres.
+
+Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs de Lorraine et
+soigneusement refermé lui-même la porte.
+
+Les trois frères s'avancèrent vers le fauteuil où Henri III, le chapeau
+sur la tête, les regardait venir sans un geste, sans un tressaillement
+de la physionomie.
+
+Le duc de Guise, moins habile que Henri III à dissimuler ses sentiments,
+n'avait pu s'empêcher de pâlir devant la réception glaciale qui lui
+était faite. Il s'arrêta à trois pas du trône et s'inclina profondément,
+ainsi que ses frères.
+
+Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de sa voix légèrement
+nasillante, d'une rare impertinence quand il le voulait, il demanda:
+
+--C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous à nous dire?...
+
+
+
+XXIV
+
+RÉCONCILIATION
+
+Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les assistants, tous
+royalistes: et les trois frères purent entendre le frémissement des
+épées qui se heurtaient comme des feuilles d'acier.
+
+--Sire, dit le duc d'une voix assurée, vous savez que mon frère le
+cardinal est président du clergé en même temps que Mgr le cardinal de
+Bourbon. Il n'y a donc rien que de naturel à sa présence aux États que
+Votre Majesté a daigné convoquer en cette ville...
+
+--Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec la même impertinence.
+
+--Sire, continua Guise, vous savez que mon frère Mayenne est président
+de la noblesse en même temps que M. le maréchal comte de Brissac...
+
+--Maréchal de barricades, comme M. de Bourbon est cardinal de
+conspiration! dit sourdement le roi.
+
+Et, cette fois. Guise pâlit. Car l'attaque était directe, et sûrement
+l'orage allait crever...
+
+--Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux frères. Il s'agit de
+vous. Je suis bien aise de les voir près de vous... de vous voir
+tous trois ensemble... mais je vous demande spécialement à vous: que
+venez-vous faire ici?...
+
+A ce moment, Catherine de Médicis se rapprocha du roi et se tint debout
+près de l'estrade. Cette sombre figure de spectre qui apparut soudain
+à Guise lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe. Il jeta
+autour de lui un rapide regard, il vit les seigneurs royalistes prêts
+à sauter sur lui, et peu s'en fallut qu'il n'eût à ce moment la parole
+irrévocable.
+
+«S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement, j'appelle mes
+gentilshommes... et... bataille!...»
+
+Il résolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et répondit:
+
+--Sire, je pourrais vous dire que, député de la noblesse au même titre
+que tant d'autres seigneurs, j'ai pu, j'ai dû me rendre à la convocation
+que Votre Majesté...
+
+--Il ne s'agit pas de votre présence aux états généraux, interrompit
+le roi qui avait l'obstination froide, terrible et parfois cruelle. Il
+s'agit de votre présence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous
+faire?...
+
+Ces paroles étaient effrayantes. La situation l'était plus encore.
+Guise, éperdu, balbutia quelques paroles confuses. Son frère, le
+cardinal, lui marcha rudement sur le pied, d'un air qui voulait dire:
+
+--Qu'attendez-vous? Dégainons, morbleu!...
+
+L'angoisse qui pesait sur cette scène d'une terrible violence fut portée
+à son comble par ces paroles que Henri III, plus nasillant que jamais,
+ajouta tout à coup:
+
+--En tout cas, j'ai pu voir que vous êtes venus en bonne et nombreuse
+compagnie. Peste! je vous en fais mon compliment!
+
+--Sire... intervint la reine mère.
+
+--Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un roi; il n'y a qu'un
+roi; et, quand le roi parle, tout le monde doit se taire, même vous,
+madame!... Mon cher cousin, je vous faisais donc compliment sur votre
+escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y manque quelqu'un...
+
+--Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant livide.
+
+--Mais... le moine qui devait m'occire en la cathédrale de Chartres.
+L'avez-vous donc oublié à Paris?
+
+Ces paroles éclatèrent comme un coup de tonnerre.
+
+Déjà, le duc de Guise se tournait vers la porte, il allait pousser le
+cri de rescousse, et qui peut savoir ce qui se fût alors passé?...
+lorsque, tout à coup, Catherine de Médicis, allongeant son bras maigre,
+laissa tomber ces mots, de cette voix de suprême autorité dont elle
+usait bien rarement:
+
+--Messieurs de Lorraine, écoutez-moi, écoutez la reine! Le roi veut bien
+que je parle. N'est-ce pas que vous le voulez, mon fils?
+
+Les personnages qui assistaient à cette scène demeurèrent figés dans
+l'attitude qu'ils venaient de prendre. Seul, le duc de Guise fit un
+demi-tour vers la reine mère. Alors, Catherine de Médicis continua:
+
+--Monsieur le duc, vous ignorez sûrement que nous avons découvert à
+Chartres un complot contre Sa Majesté; un moine, en effet, un moine
+s'était vanté de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils aîné
+de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que ce moine, pour
+pénétrer dans Chartres, s'était glissé à notre insu dans les rangs de la
+grande procession... C'est cela que Sa Majesté a voulu dire...
+
+--J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pût y avoir dans tout le
+royaume un être assez criminel, assez insensé pour oser porter la main
+sur la personne royale...
+
+--Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux sourire, le roi
+ayant accordé audience à notre cher cousin, lui demande simplement quel
+est le but spécial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre
+portée.
+
+Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir été trop loin et de
+n'être pas en mesure de sortir d'un mauvais pas, fit un signe de tête
+affirmatif. Une détente se produisit dans l'assemblée, on comprit que le
+roi venait de reculer.
+
+--Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous, madame et reine,
+l'audience que Votre Majesté a bien voulu nous accorder a, en effet, un
+but spécial. Je suis venu non pas à Blois, mais précisément au château
+de Blois. Je suis venu non pas aux conférences, mais justement chez Sa
+Majesté. Et, si j'ai prié mes deux frères de m'accompagner, si j'ai
+invité tout ce que je connaisse de gentilshommes amis à me suivre ici,
+c'est que j'avais à dire des paroles solennelles... et j'eusse voulu que
+toute la noblesse de France fût présente dans ce salon...
+
+--Qu'à cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on ouvre les portes, et
+qu'on fasse entrer tout le monde!...
+
+Cet ordre fut immédiatement exécuté. La porte du salon ouverte à double
+battant, un huissier cria:
+
+--Messieurs, le roi veut vous voir!
+
+Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier et sur la
+terrasse entrèrent. Le salon fut bientôt bondé. Ceux qui ne purent
+entrer s'arrêtèrent sur le palier et jusque sur les marches de
+l'escalier. Une intense curiosité pesait sur cette foule assemblée.
+
+--Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire à souhait.
+Parlez donc hardiment.
+
+--Je parlerai avec plus de franchise encore que de hardiesse, dit le duc
+de Guise. Sire, lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Chartres, je
+vous ai dit que votre ville de Paris réclamait à grands cris la
+présence de son roi dont elle ne peut se passer, sous peine de dépérir.
+Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le royaume entier qui réclame la fin
+des discordes, et supplie Sa Majesté de reprendre visiblement les rênes
+du gouvernement. A tort, bien à tort, sire, moi, Henri Ier de Lorraine,
+duc de Guise, j'ai été considéré comme brandon de guerre civile. A mon
+grand regret, ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume ont
+espéré trouver en moi un chef de révolte, alors que je suis seulement
+le chef de l'une des armées royales. Ces espérances des fauteurs de
+troubles seraient encouragées par moi si, d'une voix haute je n'y
+mettais un terme. Sire, je suis venu loyalement déposer mon épée à vos
+pieds et vous proposer une réconciliation solennelle, si toutefois il y
+a jamais eu de véritable querelle...
+
+--Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mère.
+
+Il serait difficile de donner une idée exacte de la stupéfaction qui se
+peignit sur le visage des gentilshommes tant guisards que royalistes,
+lorsque le duc de Guise eut achevé de parler. Pour les uns, c'était
+l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqué d'une conspiration
+qui durait depuis quinze ans. Pour les autres, c'était une instinctive
+méfiance devant une attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.
+
+Quant à Henri III, s'il fut étonné, joyeux ou non, nul ne put le savoir,
+car son visage demeura impénétrable. Seulement, il regarda sa mère, qui
+lui fit signe et dit:
+
+--Voilà de nobles paroles que vient de prononcer là notre cousin! Quel
+dommage qu'une scène aussi attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu
+pour témoin!...
+
+Le roi était dès longtemps habitué à comprendre sa mère à demi-mot. Se
+levant donc:
+
+--Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous disposé à répéter ces
+paroles devant le Saint-Sacrement?
+
+Le duc eut une hésitation inappréciable, puis répondit:
+
+--Certainement, sire! Quand Votre Majesté voudra...
+
+--Ainsi, vous seriez prêt à faire serment de réconciliation sur le
+Saint-Sacrement exposé à l'autel?...
+
+--Je suis prêt, sire... Dès que nous serons rentrés à Paris, s'il plaît
+à Votre Majesté, nous irons à Notre-Dame, et...
+
+--Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout des autels, et
+partout on trouve Dieu quand on le cherche. La cathédrale de Blois me
+paraît tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel serment...
+
+--Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre Majesté voudra... dès
+demain!
+
+--Demain!... qui sait où nous serons demain? C'est tout de suite,
+monsieur le duc, c'est dans l'heure qui commence que nous devons aller
+au pied de l'autel...
+
+Guise eut une nouvelle hésitation; et, cette fois, si courte qu'elle eût
+été, Catherine, qui le dévorait des yeux, la remarqua. Mais déjà le duc
+répondait d'une voix ferme:
+
+--Tout de suite, si cela plaît à Votre Majesté!
+
+--Crillon, dit le roi, nous allons à la cathédrale. Messieurs; vous en
+êtes tous. Il faut que ce soit un spectacle dont il soit parlé dans tout
+le royaume, et dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant, qu'on
+me laisse seul.
+
+Tout le monde sortit. La reine mère demeura seule auprès de Henri III.
+
+--Eh bien, ma mère? dit gaiement le roi, nous allons donc rentrer à
+Paris?... Dès que les conférences seront terminées, nous nous mettrons
+en route.
+
+--Oui, dit alors la vieille reine, voilà ce qui vous tient le plus au
+coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre vos amusements favoris dans le
+Louvre et ailleurs, préparer fêtes sur fêtes, au risque de voir se
+déchaîner encore les bourgeois las de payer vos folies! La belle avance
+de rentrer au Louvre, si vous y rentrez diminué, fantôme de roi,
+n'ayant plus qu'une ombre de pouvoir!... Vous croyez donc à cette
+réconciliation?
+
+--Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure sur le
+Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincérité qui fit sourire
+amèrement Catherine.
+
+--Prenez garde, mon fils!...
+
+--Oh! madame, fit le roi, se méprenant au sens de cet avertissement,
+Crillon aura certainement pris les précautions nécessaires... et
+justement le voici! ajouta-t-il pour couper court à l'entretien...
+
+Catherine de Médicis poussa un soupir, jeta un profond regard sur son
+fils et se retira lentement, tandis que Crillon faisait en effet son
+entrée dans le salon et annonçait au roi qu'on n'attendait plus que son
+bon plaisir pour se mettre en route vers la cathédrale...
+
+Le roi descendit aussitôt dans la cour carrée et sourît à la vue de ces
+gentilshommes qui formaient une masse imposante, à la vue plus imposante
+encore des gens d'armes que Crillon avait disposés. Il monta à cheval.
+Tous l'imitèrent aussitôt.
+
+Le roi sortit du château, précédé d'une fanfare de trompettes, d'une
+compagnie de mousquetaires, et encadré par un triple rang de ses
+gentilshommes. Le duc de Guise venait immédiatement derrière lui et
+se trouvait ainsi séparé de ses partisans. Toute cette formidable et
+brillante cavalcade se dirigea vers la cathédrale dans une sorte de
+recueillement inquiet. On n'osait parler. Chacun se demandait si cette
+cérémonie ne cachait pas un guet-apens.
+
+Le chapitre de la cathédrale, prévenu en toute hâte, s'était réuni, et,
+revêtu de ses ornements sacerdotaux, attendait Sa Majesté.
+
+Le roi mit pied à terre devant l'église où il entra aussitôt, toujours
+silencieux, et suivi par cette foule non moins silencieuse. Guise
+marchait près de lui, un peu en arrière.
+
+En un instant, la cathédrale se trouva remplie. Le roi et Guise
+marchèrent jusqu'au maître'autel. Le curé doyen de la cathédrale
+s'agenouilla alors, entouré de ses vicaires, fit une courte oraison.
+Puis, il monta les degrés de l'autel, ouvrit le tabernacle, découvrit
+l'ostensoir d'or et, tandis que les prêtres entonnaient le _Tantum
+ergo_, il se retourna en soulevant l'emblème dans ses mains levées.
+
+Toute l'assistance était tombée à genoux; le roi avait le premier donné
+l'exemple. Enfin, l'ostensoir ayant été exposé sur l'autel, le roi se
+releva et regarda fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme,
+monta les degrés de l'autel et étendit la main droite.
+
+--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc d'une voix que tout
+le monde put entendre, tant en mon nom qu'au nom de la Ligue dont je
+suis lieutenant général, je jure réconciliation et parfaite amitié à Sa
+Majesté le Roi...
+
+Henri III qui, jusque-là, avait conservé un doute, rayonna de joie, et,
+montant à son tour, il étendit la main et dit:
+
+--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure réconciliation et
+parfaite amitié à mon féal cousin duc de Guise et à messieurs de la
+Ligue...
+
+Alors, des vivats éclatèrent parmi les royalistes, tandis que les
+gentilshommes guisards demeuraient sombres et silencieux. Le roi tendit
+la main au duc qui, profondément, s'inclina. La réconciliation était
+scellée.
+
+
+
+XXV
+
+CATHERINE REÇOIT LA LETTRE...
+
+Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au château, les gens
+de la Ligue montrèrent un visage serein, joyeux, et même quelque peu
+moqueur quand leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.
+
+Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son habitude, ne
+remarquait nullement ce qu'il y avait de singulier dans cette attitude
+des guisards. Mais d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces
+autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de Médicis.
+
+L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un cabinet percé d'un
+invisible judas à travers lequel il pouvait tout voir. Catherine l'avait
+mis là en lui recommandant d'étudier la physionomie des Guise. Jamais la
+vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille. Il y avait un malheur
+dans l'air.
+
+A la table du roi avaient pris place le maréchal de Biron, Villequier,
+d'Aumont, du Guast, Crillon, les trois Lorrains et quelques seigneurs de
+la Ligue. Les convives étaient fraternellement mêlés les uns aux autres,
+et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un peu plus élevé que,
+les autres, on ne l'eût pas distingué de ses invités.
+
+
+--Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant, j'ai fait cadeau d'une
+belle chape de drap d'or! s'écriait à un moment le roi de France, je
+voudrais bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais s'il nous
+voyait réunis à la même table!... J'en ris rien que d'y penser!...
+
+Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata aussi, puis toute la
+tablée, puis tous les seigneurs debout.
+
+--Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il en pousserait un
+Ventre-Saint-Gris!...
+
+Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en imitant si bien son
+accent gascon que, cette fois, les rires partirent d'eux-mêmes et de bon
+coeur.
+
+--A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? demanda le
+cardinal de Guise. Eh bien, il est retourné à La Rochelle où il va
+présider l'assemblée générale des protestants.
+
+--Quelque chose comme les états généraux de la huguenoterie, fit le roi.
+Nous ne le craignons plus. Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous
+marcherons contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre ami
+(il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.
+
+--Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté, nous
+préparerons cette expédition...
+
+--Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons pas de repos tant
+que La Rochelle sera aux mains des huguenots.
+
+Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous les convives
+l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce dîner, où il fut question
+de tout, excepté des états généraux pour lesquels tout ce monde était
+réuni.
+
+Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa faiblesse, était restée
+jusqu'à la fin. Quand elle fut seule, elle entra dans la salle à manger
+et se dirigea vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce
+moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se dressa près d'elle.
+
+--Maurevert! dit sourdement la reine.
+
+--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.
+
+Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:
+
+--Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny ce coup d'arquebuse
+que vous n'avez pas oublié, sans doute. Ces temps sont lointains, et je
+craignais fort que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir de
+Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est rien...
+
+Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur l'homme qui lui parlait
+avec une sorte d'insolente familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert
+qu'elle voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain par la
+présence de cet homme. Elle examina plus attentivement Maurevert et dit:
+
+--Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez fait beaucoup pour mon
+fils Charles IX.
+
+--Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous ce que j'ai fait...
+
+Catherine demeura pensive devant cette insistance. Elle connaissait
+Maurevert pour un des plus mystérieux et des plus terribles serviteurs
+qui eussent évolué jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait
+rien sans motif.
+
+--Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où étiez-vous le jour
+des Barricades?
+
+--Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai servi le duc de Guise.
+Je l'ai servi avec ardeur et fidélité. J'ai fait, pour la réussite de
+ses projets, autant que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis
+le jour des Barricades, je suis donc un ennemi du roi votre fils et de
+vous-même. Et, si, par hasard, le roi se décidait à faire couper le cou
+à M. de Guise, il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu.
+C'est bien là la pensée de Votre Majesté?
+
+--Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes toujours très
+intelligent, dit la reine avec un sourire mortel. Mais, enfin, je
+suppose que ce n'est pas pour me prouver votre intelligence que vous
+m'êtes venu trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.
+
+--J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert. Voici donc,
+madame, ce que je suis venu vous dire. Lorsque nous exterminâmes les
+huguenots, lorsque, pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, ma
+vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, Votre Majesté m'a
+fait certaines promesses... J'en ai attendu l'exécution pendant dix ans.
+Un jour, je me mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre
+que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire, madame, pourquoi je me suis
+jeté dans le parti de la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir
+les prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi enfin je
+suis devenu un ennemi de la fortune des Valois...
+
+--Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire cela?
+
+--Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, maintenant que je me suis
+soulagé. Votre Majesté peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si
+je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé, vous!
+
+--Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il faut bien que votre
+Guise soit redoutable pour que vous osiez parler ainsi à votre reine! Je
+ne vous fais pas arrêter... mais je vous chasse!
+
+A ce moment, une voix à la fois grave, humble et caressante se fit
+entendre:
+
+--Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose m'interposer entre
+votre auguste colère et ce gentilhomme. Restez, monsieur de Maurevert.
+La reine vous y autorise...
+
+C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu de son cabinet...
+Il fit un signe rapide à Catherine de Médicis. Et la reine, toujours
+maîtresse de ses passions, prononça:
+
+--Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que votre attitude et vos
+paroles ont pu avoir d'étrange...
+
+Maurevert mit un genou à terre et dit:
+
+--Je crois maintenant que je puis dire à la reine tout ce que j'étais
+venu lui dire.
+
+--Vous avez donc encore quelque chose sur le coeur, mon cher monsieur de
+Maurevert?...
+
+--Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur le coeur de ne pas
+avoir été récompensé selon son mérite. Et il faut le récompenser, ce
+digne gentilhomme.
+
+Maurevert s'inclina.
+
+--Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir une récompense
+digne de vous, continua l'astrologue, vous apportez quelque chose à la
+reine?...
+
+--En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à Sa Majesté... Je lui
+apporte... ce que je lui apportai jadis au Louvre, le dimanche soir de
+Saint-Barthélémy...
+
+--Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine pâlissait.
+
+--Une tête, répondit Maurevert.
+
+--Suivez-moi, ordonna Catherine.
+
+La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait sur son
+appartement. Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, se trouvait
+juste au-dessous de l'appartement du roi, et en reproduisait la
+disposition.
+
+Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert dans un petit
+oratoire et, ayant renvoyé ses suivantes, prit place dans un fauteuil.
+
+--Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant son regard sur
+Maurevert.
+
+--Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté veut-elle me
+permettre de placer ici un mot? Eh bien, il me semble qu'avant de
+demander à ce gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander ce
+qu'il donne...
+
+Catherine secoua la tête.
+
+--Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.
+
+--Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me contenterai de trois cent
+mille livres. Et il ajouta:
+
+--Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant que trois
+cent mille livres, j'estime donc à sept cent mille livres le plaisir que
+j'ai à servir les intérêts de Votre Majesté...
+
+--Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il paraît que tu as une
+rude dent contre le Guise, et qu'au besoin tu le trahirais pour rien...
+
+--Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce meuble... là... le
+troisième tiroir... et donne-moi l'un de ces parchemins que tu vois...
+
+Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine, un des parchemins
+demandés. Ces parchemins, c'étaient des bons sur la cassette royale tout
+préparés d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés de sa main.
+La reine le remplit, et la feuille se trouva ainsi libellée:
+
+«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que notre trésorier
+versera, au vu des présentes, ès mains du sire de Maurevert, pour
+services particuliers rendus à nous...»
+
+Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas un tressaillement,
+bien qu'il eût aussitôt remarque la majoration énorme de la somme qu'il
+avait indiquée lui-même.
+
+--Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il de dire.
+
+Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement. En effet, le
+libellé du bon portait au bas cette formule écrite d'avance:
+
+Ladite somme payable à... le...
+
+Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis par Catherine
+de Médicis. Dès lors, le bon n'avait aucune valeur. Catherine qui, des
+yeux, suivait attentivement la physionomie de Maurevert, sourit et dit:
+
+
+
+
+--Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai oublié...
+
+--En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin sur la table. Votre
+Majesté a omis la date et le lieu du paiement...
+
+--Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de Maurevert? demanda la
+reine avec un charmant sourire.
+
+--Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...
+
+--A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable à Paris... Reste la
+date... Quand voulez-vous être payé?...
+
+--Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.
+
+--Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien. Voyez: j'indique la
+date la plus rapprochée possible, c'est-à-dire le jour même où le roi
+pourra disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...
+
+Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés, la
+physionomie devenue soudain terrible, acheva d'écrire:
+
+Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE DUC DE GUISE.
+
+Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine venait d'écrire. Il
+prit le bon, le plia froidement, le fit disparaître dans une poche de
+son pourpoint, et dit:
+
+--Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique me convient
+parfaitement.
+
+--Cette date est donc bien rapprochée? demanda la reine palpitante.
+
+--Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car moi, je ne suis ni Dieu
+pour décréter la mort de Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à
+l'échafaud...
+
+--L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se redressa, livide...
+
+Ruggieri considérait ardemment Maurevert.
+
+--Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue... Il ne s'agit
+donc pas...
+
+--D'une arquebusade dans le genre de celle que j'envoyai à Coligny? fit
+Maurevert. Nullement. Aussi, au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de
+la mort», Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable le lendemain
+de l'exécution de M. de Guise.»
+
+--Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais donc vraiment le
+moyen de porter quelque terrible accusation contre le duc?... Parle, mon
+ami!...
+
+--Papier pour papier, dit Maurevert.
+
+A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit à la reine.
+Catherine y jeta un avide regard et murmura:
+
+«L'écriture de Guise...»
+
+Catherine et Ruggieri se penchèrent en même temps sur la lettre posée
+sur la table.
+
+Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait remise à Maurevert
+pour Fausta, Maurevert avait copié la lettre, remis la copie
+parfaitement imitée à Fausta et gardé l'original pour lui. La signature
+«Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait l'aveu échappé à la
+prudence du duc. Ce mot éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était
+le roi!...
+
+Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non pour en découvrir
+le sens, car ce sens lui apparaissait très clair, à elle, mais pour y
+chercher la possibilité d'accabler le duc sous une accusation capitale,
+elle demanda:
+
+--A qui était adressée cette lettre?
+
+--A la princesse Fausta... dit Maurevert.
+
+--Donc, elle ne l'a pas reçue?...
+
+--Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la lettre... ou une copie
+de la lettre.
+
+Catherine le regarda avec une certaine admiration.
+
+--Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette lettre? reprit-elle.
+
+--Parfaitement sûr madame!...
+
+Catherine appuya son coude sur la table, sa tête sur sa main, et les
+yeux fixés sur le papier, se plongea en une profonde rêverie.
+
+«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.
+
+A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...
+
+
+
+XXVI
+
+PARDAILLAN AU COUVENT
+
+Quelques jours se sont passés depuis le départ du duc de Guise. Paris
+est inquiet.
+
+Au palais Fausta, une douzaine de jours après le départ des Lorrains,
+un mouvement se produit. Fausta a lu la lettre que Guise lui a fait
+remettre par Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre le duc
+à Blois.
+
+Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière attend devant la porte.
+Douze hommes d'armes recrutés depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta
+monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis et Léa.
+
+Au moment du départ, Fausta jette un long regard sur ce palais où elle
+a pensé, aimé, souffert, calculé, combiné la plus formidable des
+conspirations. L'image de Pardaillan passe dans son esprit assombri.
+Mais elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...
+
+Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par la porte
+Notre-Dame-des-Champs, après une courte station au couvent des jacobins
+situé dans le voisinage de cette porte, le chevalier de Pardaillan
+rentrait dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par
+l'extrémité opposée.
+
+Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il s'était arrêté
+deux jours. Il éprouvait une certaine lassitude. Solitude d'âme et de
+corps... Il était seul dans la vie...
+
+En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord frapper Maurevert.
+Ensuite, faire rentrer dans la gorge du duc, moyennant sa bonne rapière,
+les insultes que Guise avait proférées contre lui, le jour où, pour
+sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.
+
+«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, et Guise, et Fausta.
+Que ferai-je après?»
+
+Voilà où était la question... Que faire de sa vie?... Il s'ennuyait et
+s'ennuyait tout simplement parce que la vieille cicatrice de son coeur
+n'était pas fermée encore et parce qu'il ne savait où aller quand il
+aurait enfin réglé ses comptes,--s'il y arrivait.
+
+«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité au petit duc,
+et me laisserai-je vieillir dans l'espoir d'enseigner les mystères du
+contre de sixte aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès
+d'Huguette?»
+
+Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée avec un inexprimable
+attendrissement.
+
+«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des grandes routes en
+France et ailleurs. Il y aura toujours des arbres le long de ces routes,
+du soleil dans l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»
+
+Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, il n'avait en somme
+décidé qu'une chose; c'est qu'il surveillerait de près les faits et
+gestes de M. de Guise. Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où
+Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le premier bourgeois
+venu que le duc de Guise était à Blois, Pardaillan se dit:
+
+«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»
+
+Mais sans doute une réflexion qui traversa son esprit le fit changer
+d'idée. Seulement, il évita de passer par la rue Saint-Denis; il ne
+voulait pas s'arrêter à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être
+retenu par Huguette.
+
+Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont Notre-Dame. Tout en
+haut de la rue Saint-Jacques et près des remparts, il arrêta son cheval
+devant le porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et heurta le
+marteau de la porte.
+
+Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère portier lui demanda ce
+qu'il voulait, l'informant aussitôt qu'on ne recevait ni pèlerins ni
+voyageurs dans ce couvent.
+
+Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement faire visite au
+révérend frère Jacques Clément, le portier, avec un empressement qui lui
+parut bizarre, ouvrit la porte et le pria d'entrer.
+
+--Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère Clément va être
+prévenu.
+
+Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement, ce ne fut pas vers
+la cellule de Jacques Clément qu'il se dirigea, mais vers l'appartement
+du prieur Bourgoing, à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le frère
+Clément.
+
+Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur ne fût un homme envoyé
+dans le but de s'aboucher avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre,
+c'est-à-dire l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre non pas de
+faire venir frère Jacques au parloir, mais bien de conduire le visiteur
+à la cellule du révérend.
+
+Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu surpris Pardaillan,
+et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre attention. Lorsque le
+frère portier revint, il se contenta donc de suivre le moine qui le
+conduisait.
+
+Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta devant la porte
+entrebâillée d'une cellule et dit:
+
+--C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...
+
+Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques Clément qui, assis à
+une petite table, écrivait.
+
+
+Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, l'aperçut, cacha
+précipitamment sous un livre ce qu'il écrivait, et une vive rougeur
+envahit ses joues pâles. Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les
+mains tendues.
+
+--Que Dieu soit loué! dit-il.
+
+--Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du moine, qu'on a donc
+du mal à parvenir jusqu'à vous!... et jetant un regard autour de lui:
+comment pouvez-vous vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau
+anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les choses trop-à
+coeur.
+
+Clément eut un sourire amer.
+
+--Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un rayon de soleil qui
+entrerait dans une tombe. Dès que vous paraissez, tout s'éclaire et
+sourit... C'est si triste, ici!
+
+--Pourquoi y restez-vous?
+
+--Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans un couvent, j'ai
+vécu au couvent, comme le lierre vit attaché à l'arbre au pied duquel il
+est né.
+
+---Que faisiez-vous donc quand je suis entré? reprit curieusement
+Pardaillan au bout d'un instant de silence.
+
+Jacques Clément rougit encore.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous demande pas vos
+secrets.
+
+Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur le bas de la feuille
+que le moine avait cachée, et qui dépassait sous le livre. Et il eut un
+sourire de stupéfaction.
+
+--Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez poète!
+
+En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.
+
+--Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon, avait saisi la
+feuille et la parcourait, quel zèle... religieux! Or, ça... quelle est
+cette Marie?...
+
+Le moine avait pâli.
+
+--Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements profanes...
+
+Le chevalier tournait et retournait le papier en tous sens. Soudain, il
+tressaillit et murmura:
+
+--Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse de Montpensier
+qu'il fait ces déclarations enflammées!... Tenez, ajouta-t-il tout
+haut en rendant le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère en
+poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il faudra que la personne
+à qui ils sont destinés soit bien difficile de n'être pas de mon avis...
+
+Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, cette fois, dans son
+sein.
+
+--Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu abandonné ces idées
+effrayantes qui vous bouleversaient quand nous nous rencontrâmes à
+Chartres?
+
+Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un coup de dague.
+
+--Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une voix basse, mais ferme
+et tranquille, de ma résolution de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je
+renoncé?... Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude
+que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution. Mais cette heure
+viendra!...
+
+Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la voix du moine une
+effrayante résolution.
+
+--Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez demandé d'attendre.
+Mais à votre tour, quand vos desseins sur Guise seront accomplis,
+laissez-moi marcher à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère...
+Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... Et rien, rien,
+entendez-vous, ne peut le sauver si vous êtes venu me dire: «Allez! la
+vie de Valois m'est à cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous
+êtes venu me dire, chevalier?...
+
+--Non, répondit Pardaillan; pas encore!...
+
+A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la galerie, sur laquelle
+s'ouvraient les portes des cellules, et, à pas étouffés, s'approcha de
+façon à écouter ce qui se disait chez Jacques Clément.
+
+--J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. Mais les paroles
+que vous m'apporterez seront le signal de la mort de Valois.
+
+--C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. Ce gentilhomme est de
+la conspiration, et c'est sans doute lui qui doit donner le signal!...
+
+--Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire une proposition. Je
+souhaite qu'elle vous agrée...
+
+--Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.
+
+--C'est de m'accompagner à Blois où je me rends tout de ce pas...
+
+--Parfait! songea le prieur dans la galerie.
+
+--A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.
+
+--Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que je m'ennuie depuis
+quelque temps. Alors, pour me distraire, j'ai entrepris de voyager.
+
+--A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.
+
+--Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais pourquoi à Blois, me
+direz-vous?... D'abord on y voit le roi...
+
+--Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de plus en plus persuadé
+que le visiteur cherchait à entraîner le moine à l'exécution de l'acte
+attendu.
+
+--Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la noblesse du royaume
+assemblée pour les états généraux. Enfin, on y voit M. de Guise,
+l'illustre duc de Guise...
+
+--Brave gentilhomme! murmura le prieur.
+
+--Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, une suite brillante,
+spirituelle, sans compter de belles et nobles dames comme la duchesse de
+Montpensier!...
+
+Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de rire. Jacques Clément
+pâlit affreusement, saisit la main du chevalier et murmura d'une voix
+éteinte:
+
+--Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...
+
+--Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle soit? Allons,
+laissez-vous emmener par moi. Nous nous distrairons l'un l'autre...
+Mais, au fait, j'y songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré
+sortir d'ici?...
+
+A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec un large sourire de
+bienveillance. C'était le prieur.
+
+--Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?... Oui, je vois
+que vous êtes content. Je suis certain que ce gentilhomme a dû vous
+donner d'excellents conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut
+écouter ce gentilhomme.
+
+--Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.
+
+--Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, j'en suis sûr, n'a pu que
+vous conseiller des choses excellentes...
+
+--Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement étonné, lui aussi,
+je lui conseillais tout simplement de voyager...
+
+--Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel côté?
+
+--Je lui conseillais d'aller à Blois.
+
+--C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est sublime. Du moins,
+on me l'a assuré. Or, notre cher frère est malade, très malade... il lui
+faut un air pur et fortifiant...
+
+--C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.
+
+--Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous entendez, mon frère? Je
+vous ordonne de vous conformer à tous les conseils de ce gentilhomme.
+Faites donc à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais
+commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de route. Recevez ma
+bénédiction, mon frère, et vous aussi, monsieur.
+
+Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait, se hâta de
+sortir en murmurant:
+
+--Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine que j'aie
+rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?
+
+Pardaillan éclata de rire.
+
+--Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.
+
+--Le grand jour est proche...
+
+Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan était descendu, le
+moine parut, vêtu de cet habit de cavalier qu'il portait pendant son
+voyage à Chartres. Devant la porte du couvent, un cheval attendait
+sellé, près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine se mirent
+en selle.
+
+
+
+XXVII
+
+MOURIR OU TUER?
+
+Peut-être Pardaillan avait-il une idée de derrière la tête en entraînant
+Jacques Clément à Blois. Toujours est-il qu'ils sortirent ensemble de
+Paris et prirent aussitôt le chemin de Chartres pour, de là, se rendre,
+au but de leur voyage.
+
+Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitté le couvent des jacobins
+lorsqu'un cavalier en sortit à son tour. Ce cavalier n'était autre que
+le frère portier en personne, lequel, monté sur une excellente mule,
+s'en allait à Blois pour le compte du prieur Bourgoing.
+
+Le moine portait une lettre cachée sous son froc. La lettre était à
+l'adresse de la duchesse de Montpensier.
+
+Ceci posé, nous laisserons Jacques Clément et Pardaillan. La scène que
+nous allons retracer se passait une semaine après la remise à Catherine
+de Médicis de la lettre payée à Maurevert cinq cent mille livres.
+
+Ce jour-là, donc, c'était le dimanche 12 novembre. Un épais brouillard
+montait de la Loire, à l'assaut de la colline sur laquelle s'étagent
+les rues de Blois. Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre, le
+château était encombré de seigneurs.
+
+Un courrier venait d'arriver de La Rochelle, au grand étonnement des
+courtisans royalistes ou guisards unis dans une haine commune contre les
+huguenots. Que pouvait bien vouloir le Béarnais?...
+
+Comme preuve de confiance et de grande amitié, le roi avait ouvert
+devant tous la missive d'Henri de Navarre. Et il la lut à haute voix.
+En résumé, le Béarnais, parlant au nom des protestants rassemblés à La
+Rochelle, faisait une double demande:
+
+1° Il demandait qu'on restituât aux huguenots les biens qui leur avaient
+été confisqués; 2° il réclamait pour eux la liberté de conscience.
+
+Cette lecture, faite, comme nous avons dit, à haute voix par le roi
+lui-même, fut accueillie par des huées, des rires, des menaces contre le
+messager qui, très calme et très digne, attendait la réponse.
+
+--Que dois-je répondre au roi mon maître? demanda le huguenot quand la
+tempête des rires et des menaces se fut un peu apaisée.
+
+--Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous réfléchirons aux
+questions qu'il nous soumet, et que, quand nous aurons pris une
+décision, c'est M. le duc de Guise, lieutenant général de nos armées,
+qui lui portera notre réponse...
+
+Cette réponse devait avoir d'incalculables conséquences.
+
+C'est en effet après l'avoir reçue que Henri de Navarre prit la campagne
+avec son armée, résolu à conquérir, les armes à la main, ce qu'on lui
+refusait de bonne foi.
+
+Voilà quels événements s'étaient passés en cette soirée de novembre.
+
+Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations qui avaient accueilli
+sa réponse, était resté jusqu'à dix heures, causant de préférence avec
+les gentilshommes de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses
+au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite avait été donné. Les
+appartements royaux s'étaient vidés. Le roi était dans sa chambre.
+
+A ce moment, la reine mère entra. Henri III, qui ne la voyait jamais en
+tête-à-tête qu'avec ennui ou avec une sourde terreur, ne put s'empêcher
+de faire une grimace.
+
+Catherine de Médicis s'était assise silencieusement.
+
+--Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse et presque
+tremblante, bientôt, je n'y serai plus. Alors, vous me regretterez
+peut-être. Alors, peut-être, vous rendrez justice au sentiment qui m'a
+toujours guidée et qui est celui d'une affection... indestructible,
+puisque votre ingratitude n'a pu l'atténuer...
+
+--Je sais que vous m'aimez, ma mère, dit Henri III d'une voix
+caressante.
+
+--Ma mère! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement de m'appeler
+ainsi, Henri, et ce mot est doux à mon coeur. Oui, je vous aime, et
+profondément. Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouvé plus
+d'affection chez Charles et chez François, que je n'aimais guère, vous
+le savez... et pourtant, ajouta-t-elle sourdement, je les ai... laissés
+mourir... parce que je voulais vous voir sur le trône...
+
+Catherine baissa la tète, et plus sourdement, ajouta:
+
+--Henri!... savez-vous le premier mot que me dit votre père lorsqu'il
+m'épousa?...
+
+--Non, madame, mais je pense que ce fut une parole d'amour... fit Henri
+en bâillant.
+
+--J'étais jeune... presque une enfant. J'arrivais d'Italie tout
+enfiévrée par la joie de voir Paris, d'être la reine dans ce grand beau
+royaume de France... J'étais belle... Je venais, décidée à aimer de
+tout mon coeur cet époux qui était un si grand roi! et qu'on disait si
+aimable... Je le vois encore... Il était habillé tout de satin blanc...
+Il s'approcha donc, m'examina cinq minutes. Je défaillis presque... Et
+quand il m'eut bien examinée, il se pencha sur moi et me dit: Mais,
+madame, vous sentez la mort!... Et votre père sortit de la chambre
+nuptiale. Ce fut une triste vie que la mienne jusqu'au jour où le coup
+de lance de Montgomery me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse est
+aussi triste que le fut ma jeunesse...
+
+--Madame, balbutia Henri III, ma mère...
+
+Catherine l'arrêta d'un geste.
+
+--Je sais quels sont vos sentiments. Épargnez-vous toute contrainte.
+Votre père me l'a dit: «Je sens la mort», et toute ma vie s'est résumée
+dans cette question qui s'est dressée devant moi tous les jours: tuer ou
+être tuée!...
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Henri, pris de cette sorte de terreur
+que lui inspirait si souvent sa mère.
+
+--Je veux dire que toute ma vie, j'ai dû tuer pour ne pas l'être... il
+faut que je tue encore pour que vous ne mouriez pas, vous que j'aime...
+vous, mon fils!...
+
+--Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix étranglée. On veut donc me
+tuer!...
+
+--Vous l'eussiez été cent fois déjà, si je n'avais été là!...
+
+Henri III fut secoué par un frisson; sa mère ne l'ennuyait plus... elle
+l'épouvantait.
+
+--Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque votre père a
+déclaré que je sens la mort, je ne dois pas le faire mentir.
+
+En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri la considérait
+avec une admiration mêlée d'effroi.
+
+--Que disions-nous? reprît Catherine. Oui... que je ne voulais pas
+faire mentir votre père. Je dois répandre autour de moi de la mort. Et
+aujourd'hui encore, la terrible question revient plus pressante, plus
+âpre que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous mourir?
+Voulez-vous tuer?... Choisissez!...
+
+--Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en faisant un signe de croix,
+expliquez-vous, ma mère!
+
+Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs qui l'enveloppaient
+et le tendit à Henri, qui le saisit avidement, s'approcha d'un flambeau
+et se mit à lire. Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa
+mère. Il était livide, et ses mains tremblaient.
+
+--Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgré son serment
+d'amitié?
+
+Catherine fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.
+
+--Un serviteur de Guise, un traître,, car il a ses traîtres comme nous
+avons eu les nôtres... le sire de Maurevert.
+
+--Il faut récompenser cet homme, madame!
+
+--C'est fait.
+
+--Et depuis quand avez-vous cette lettre?
+
+--Depuis huit jours, répondit Catherine.
+
+Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle s'en repentit... En
+effet, le roi s'était écrié:
+
+--Huit jours!... La lettre est donc antérieure au serment d'amitié!...
+
+--Oui! répondit Catherine. Mais qu'importe! Si vous croyez que Guise a
+voulu vous tuer, qu'importe le moment où il l'a voulu!...
+
+--Madame, dit froidement Henri III, vos soupçons vous égarent. Rien
+dans cette lettre ne prouve positivement que le duc a pu concevoir ce
+forfait. Et l'eût-il conçu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas
+voulu le tuer moi-même?... Cela m'empêche-t-il de tenir mon serment de
+bonne foi?
+
+--Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez de me croire, mon
+fils!
+
+--Je crois, dit Henri fermement, que votre affection vous rend injuste.
+Croyez-vous, madame, que j'éprouve une amitié pour le duc? Il est fort,
+il tient le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer à Paris en roi, je
+dois plier aujourd'hui, quitte à prendre ma revanche plus tard. Quant
+à supposer qu'il veuille se parjurer, ceci, madame, est tout à fait
+impossible.
+
+--Et si je vous le prouvais, Henri?...
+
+--Oh! malheur à lui, en ce cas!
+
+--Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande trois jours; dans
+trois jours, je vous apporterai la preuve!
+
+--Malheur! répéta le roi. Malheur sur lui!
+
+
+
+XXVIII
+
+LES FOSSÉS DU CHÂTEAU
+
+Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser la soirée, tandis
+que se passaient les événements que nous venons de raconter, une autre
+scène bien différente se déroulait dans une autre partie de la ville.
+
+Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à l'heure où la
+nuit commençait à tomber et où, déjà, le crépuscule s'étendait sur la
+campagne de Blois, un moine monté sur une mule s'approchait au petit
+trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que le frère
+portier du couvent des jacobins, celui-là même que le prieur Bourgoing
+avait chargé d'une mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.
+
+Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de messager au prieur
+Bourgoing, et il avait mainte expédition sur ses états de service.
+C'était un ancien reître qui avait fait les guerres de religion et
+n'avait pas encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire
+qu'il avait conservé des habitudes de paillard, qui lui avaient été fort
+chères dans sa jeunesse.
+
+Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse soirée de novembre,
+le soleil venait de se coucher, et la nuit venait rapidement, en sorte
+qu'il entra dans la ville comme on allait fermer les portes.
+
+Notre homme avisa une auberge qui se trouvait placée, par son enseigne,
+sous la protection du grand saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la
+fenêtre grillée du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la grande salle,
+il poussa un soupir en constatant que cette auberge n'était point le
+fait d'un pauvre moine.
+
+Autour des tables chargées de venaisons fumantes, de pâtés, de volailles
+dorées, de cruches de vin, une quarantaine de gentilshommes avaient
+pris place, et, jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge
+déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient joyeuse
+ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la suite de Guise, et leur
+conversation qui roulait tantôt sur les états généraux, tantôt sur le
+roi lui-même, était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse de
+Henri III.
+
+Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages illuminés par le
+vin, les pourpoints qui se dégrafaient, les mâchoires qui fonctionnaient
+avec frénésie, et il se disait:
+
+--Ce doit être bien bon!...
+
+A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir et qu'il allait se
+remettre en quête d'une auberge plus modeste, il tressaillit, et ses
+yeux se fixèrent sur un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table où
+cinq ou six couverts étaient dressés, attendait sans doute des convives
+pour commencer à dîner.
+
+--Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas ce bon M. de
+Maurevert? C'est bien lui, de par saint Matthieu, patron de cette
+auberge!... Je puis très bien me confier à M. de Maurevert qui est un de
+nos fidèles, un intime du révérend Bourgoing; je vais lui demander où je
+pourrai bien trouver la duchesse de Montpensier... Et comme il m'estime,
+peut-être m'invitera-t-il à partager avec lui les choses succulentes
+dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce soir... Allons!...
+
+Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité d'ancien reître et de
+moine était doublement imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux du
+perron, entra majestueusement dans la salle et, le visage épanoui se
+dirigea droit sur Maurevert.
+
+Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies avec le prieur
+Bourgoing, de même que les gentilshommes du service de Guise, reconnut
+parfaitement le frère portier des jacobins.
+
+--Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença le moine, la bouche en
+coeur et les yeux luisants.
+
+--Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.
+
+--Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...
+
+--Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.
+
+Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert paierait l'écot de
+son dîner, ne se laissa pas intimider par cet accueil sévère. Tirant
+donc à lui un escabeau, il s'assit sans y être invité.
+
+--Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend Bourgoing
+serait bien heureux s'il apprenait, en ce moment, en quelle excellente
+compagnie je me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.
+
+En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du moine, fronçait déjà
+les sourcils et s'apprêtait à lui faire rudement sentir la distance qui
+sépare un frocard d'un gentilhomme, se dérida soudainement au nom de
+Bourgoing et prêta l'oreille.
+
+--Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler les intentions du
+frère portier, que le prieur vous adresse à moi?...
+
+--Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre, mon gentilhomme,
+je meurs de soif.
+
+En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux bords et le vida
+d'un seul trait.
+
+--A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en clignant de
+l'oeil, et à la mort du tyran!...
+
+Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et d'une voix basse,
+rapide:
+
+--Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...
+
+Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait apte à
+concilier son désir de bien dîner et sa complète ignorance de la mission
+dont il était chargé... il portait une lettre, voilà tout. Mais cette
+réponse, Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.
+
+Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le désir de passer
+le plus tôt possible chez le trésorier royal lui faisait souhaiter
+ardemment la mort du duc.
+
+On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à ses yeux frère
+Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire d'un ligueur enragé.
+
+--Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix très adoucie.
+
+--Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de faim. Songez donc,
+messire, que j'ai fait en moins de quatre jours le voyage de Paris à
+Blois... Cette fois, songea-t-il, tu m'invites à dîner!
+
+Et un troisième clignement des yeux indiqua toute l'importance de la
+mission que le moine venait remplir à Blois.
+
+--C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit à cette idée que
+Guise, peut-être, allait agir le premier... Au nom des grands intérêts
+que vous connaissez, si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier. Et
+si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en prie...
+
+--Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, c'est bien vous que je
+cherchais, car voilà quatre heures que je cours après vous. Le révérend
+prieur m'a expressément recommandé de ne rien faire sans vos amis. Je
+parlerai donc. Mais je vous avoue qu'avant dîner, mes idées ne sont
+jamais bien nettes...
+
+--Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva et gagna rapidement la
+porte, de façon qu'on vît qu'il ne sortait pas en compagnie du moine.
+
+Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta un dernier regard
+navré du côté de la cuisine, acheva par acquit de conscience le pot de
+vin qui était devant lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement
+remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique, s'apprêta à
+suivre Maurevert qui l'attendait.
+
+--Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos mérites, c'est-à-dire
+beaucoup mieux qu'en cette auberge. Suivez-moi donc à quelques pas, car
+il importe qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?
+
+--Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au même instant une figure
+rayonnante.
+
+La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de Blois étaient
+plongées dans les ténèbres que le brouillard faisait plus intenses.
+Maurevert montait une ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus
+destinés à aider la descente des chevaux.
+
+«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave, je le saurai,
+réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai la vieille Médicis. Alors, de
+deux choses l'une: ou c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise
+qui tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un immense service
+à la monarchie, et il faudra bien qu'on m'en tienne compte. Dans le
+deuxième cas, j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion de
+prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément comme un valet. Et
+comme il ne sait rien, comme il ne peut rien savoir, je demeure son
+intime!»
+
+Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre apparence. C'est là
+qu'il avait son logis. Timothée fit la grimace et soupira:
+
+--L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait infiniment
+respectable.
+
+--Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert d'un ton qui, un
+instant, donna le frisson à Timothée. Je vous ai promis de vous traiter
+selon vos mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez donc,
+faites mettre votre mule à l'écurie, puis traversez la salle, montez
+l'escalier qui se trouve au fond, et faites-vous donner la chambre n° 3.
+
+Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi Maurevert. Il éprouvait
+un étrange malaise. En somme, il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal
+dîner. Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.
+
+Il se conforma donc aux instructions qu'il venait de recevoir.
+
+L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira en emportant la
+bénédiction du moine qui demeura seul. Une demi-heure se passa.
+
+«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce M. de Maurevert se
+moquerait de moi?»
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, en mettant un doigt
+sur sa bouche. Le moine se contenta de suivre Maurevert qui, par un
+deuxième geste, l'invitait à venir avec lui.
+
+Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient diverses
+chambres de l'hôtellerie, et pénétra dans le logement situé juste en
+face de celui du moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna
+plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint incandescent.
+
+En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert venait d'entrer,
+une table toute dressée offrait aux regards les éléments d'un dîner
+près duquel ceux du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples
+hors-d'oeuvre.
+
+--Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et usez sans façon d'une
+hospitalité qui vous est offerte de même...
+
+--En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me gêne pour manger!
+
+En même temps, le digne frère portier, ayant jeté son froc en travers du
+lit, apparut en jaquette de cuir et s'assit résolument, le couteau au
+poing, jetant sur un pâté un regard de défi.
+
+--Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que vous avez conservé
+quelques habitudes de votre ancien métier, puisque vous portez jaquette
+de cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...
+
+--Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... énuméra le moine
+en brandissant son couteau.
+
+Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. Tout à fait revenu
+de ses préventions, le moine mangeait comme deux hommes raisonnables et
+buvait comme quatre.
+
+Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son convive était juste dans
+l'état d'esprit où il avait désiré.
+
+--Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend Bourgoing vous
+adressait à moi?
+
+--Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de Montpensier.
+
+--Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant un nouveau flacon.
+
+--Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais rien.
+
+--Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas pour lui faire une
+déclaration d'amour?
+
+--Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le moine avec
+l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais enfin, la vérité est que je lui
+porte une lettre et que j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que
+j'ignore où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et que j'ai
+compté sur vous pour...
+
+--Remettre la lettre? Je m'en charge!
+
+--Non, non, s'écria le moine. Le très révérend Bourgoing m'a dit:
+«Timothée, plutôt que de parler à qui que ce soit de cette lettre,
+arrachez-vous la langue!...»
+
+--Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!
+
+--Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son propre mensonge,
+jugea convenable de ne pas entendre cette interruption... il a ajouté:
+«Timothée, plutôt que de vous laisser prendre cette lettre, faites-vous
+tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!» Je ne puis donc, mon
+gentilhomme, ni vous montrer ni vous remettre cette missive qui est là,
+cousue à l'intérieur de mon froc...
+
+--Alors, que voulez-vous de moi?
+
+--Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...
+
+--Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle dort en ce moment...
+
+--Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il suffira que je la
+puisse voir après-demain...
+
+--Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la tête.
+
+--Demain matin, alors!
+
+--Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois demain matin. Je le
+tiens de M. le duc de Guise lui-même Bah! vous en serez quitte pour
+attendre son retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas plus
+d'un mois ou deux absente...
+
+--Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant le geste de s'arracher
+les cheveux. Que vais-je dire au révérend?... Il va me chasser! ou
+peut-être, pis encore!
+
+--C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais voyons, votre chagrin
+me fend le coeur. Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger... Ce
+serait de voir la duchesse tout de suite. Je suis assez bien en cour
+pour prendre sur moi de la faire réveiller.
+
+--Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?
+
+--Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez votre froc, et
+prenez courage: je me charge de tout.
+
+--Mais comment allons-nous sortir?
+
+--Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant le couloir après
+avoir éteint les flambeaux, pénétra dans la chambre qui portait le
+numéro 3, c'est-à-dire la chambre que le moine, sur sa recommandation,
+avait demandée.
+
+Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée put se rendre
+compte qu'un de ces escaliers extérieurs, comme il y en avait à bien des
+maisons, partait de cette fenêtre pour aboutir à la rue.
+
+Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses pensées et par le vin,
+il eût pu s'étonner que Maurevert lui eût justement recommandé cette
+chambre et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il descendit
+et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre ouverte derrière lui.
+
+A ce moment-là, il était près de minuit. Dans les rues de Blois, pas un
+être vivant ne se montrait. Frère Timothée marchait gravement près de
+Maurevert qui gagna les abords du château, et se mit à contourner les
+fossés remplis d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:
+
+--Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans l'intérieur de
+votre froc?
+
+--Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin qui viendrait la
+chercher là!
+
+--Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la donneriez à personne
+au monde?...
+
+--Pas même... à vous!...
+
+--Et bien, tu me la donneras tout de même! gronda sourdement Maurevert.
+
+En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa dague traversa l'espace.
+Au même instant, le moine jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de
+Maurevert avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus de la
+cuirasse...
+
+Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... Le cri du
+malheureux moine, s'il avait été entendu, n'avait éveillé aucune alerte.
+Froidement, Maurevert se baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira
+l'étoffé du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant le
+cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il le poussa dans l'eau du
+fossé. Quant au froc, il l'emporta chez lui.
+
+C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa gourmandise et de
+son dévouement.
+
+Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement la lettre et se
+mit à la lire. Voici ce qu'elle contenait:
+
+« Madame,
+
+«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse Royale que notre homme
+s'est soudainement décidé à se mettre en route pour Blois. Il emporte
+le poignard, le fameux poignard qui lui fut octroyé par l'ange que vous
+connaissez.
+
+«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il ait le diable au
+corps. Je ne sais si l'homme aura le courage de vous venir voir, et
+c'est pourquoi je vous préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse
+Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers scrupules, s'il
+en a: je crois qu'un regard de vous y suffira.
+
+«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un gentilhomme qui, sans
+aucun doute, est des nôtres. Grand, robuste, fière tournure, l'oeil
+froid et moqueur, ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités
+d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour le grand acte.
+
+«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très dévoué serviteur.»
+
+La lettre portait comme signature un signe sans doute convenu et servant
+de pseudonyme.
+
+Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre, la plaça dans son
+pourpoint, s'enveloppa de sa cape, éteignit le flambeau qu'il avait
+allumé, et murmura:
+
+«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite... d'abord parce
+que cette lettre complète la première, ensuite parce qu'il faut que je
+m'en débarrasse à l'instant... Allons au château.»
+
+Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans les ténèbres,
+enveloppé de son manteau, il réfléchissait profondément.
+
+«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une pensée insensée
+qui m'a traversé l'esprit quand j'ai lu ces mots...»
+
+Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se remit à lire.
+Il ne relisait qu'un passage, toujours le même, et tout ce qui était
+relatif au meurtre du roi lui était indifférent.
+
+Un bruit dans le couloir, une planche qui venait de craquer sans doute,
+le fit tressaillir violemment. Il se leva d'un bond, la dague au poing,
+l'oeil exorbité, la sueur au front.
+
+«On a marché là!... qui vient de marcher?...»
+
+Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il de sa
+trahison?...
+
+Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans les ténèbres...
+c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida enfin à se remettre en
+route, bas, très bas, comme s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il
+murmura:
+
+«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un gentilhomme... l'oeil
+froid et moqueur... fière tournure... grand... robuste... qui est ce
+gentilhomme?...»
+
+Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait à la chambre
+n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas dans la rue, il s'arrêta encore et
+haussa violemment les épaules:
+
+«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!... Pourquoi serait-ce
+lui?...»
+
+Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel il s'était
+machinalement dirigé sans doute, la même préoccupation n'avait cessé de
+le hanter jusqu'à lui faire oublier le motif de sa visite nocturne, car
+il prononça sourdement:
+
+«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard n'eût pas trouvé le
+moyen d'en sortir. La Seine était surveillée. Près de quatre cents
+hommes sont restés sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il
+est mort...»
+
+Furieusement, il crispa les poings et gronda:
+
+«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé le cadavre?...»
+
+--Au large! cria une voix dans la nuit.
+
+C'était la sentinelle placée devant le porche, qui venait d'apercevoir
+Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa de son manteau jusqu'à
+cacher son visage et, de sa place, dit tranquillement:
+
+«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour Sa Majesté.»
+
+Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous le commandement
+direct de Crillon, veillait à la sûreté du château.
+
+La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de lanternes. Et
+enfin, au bout d'une demi-heure, le capitaine Larchant parut, s'approcha
+de Maurevert et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.
+
+--Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage et changeant de
+voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté la reine mère qu'il lui arrive
+une nouvelle missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit
+jours.
+
+--Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous moquez-vous de moi?
+Voir Sa Majesté à cette heure?
+
+--C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement. Car, si demain il
+arrive un malheur dans le château, je dirai que vous m'avez empêché de
+prévenir Sa Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!
+
+--Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous préviens que si la
+reine ne vous reçoit pas, et qu'elle soit mécontente d'être éveillée à
+deux heures du matin, je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de
+garde.
+
+Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.
+
+--Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement, venez et excusez-moi.
+La reine vous attend...
+
+Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine de Médicis dans
+l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui tendit la lettre en disant:
+
+--Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de Montpensier...
+
+La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais elle garda pour
+elle ses impressions.
+
+--Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté cette missive, dit-elle
+simplement.
+
+--C'est fait, madame.
+
+--Où est-il?...
+
+--Dans les fossés du château, où il boit de l'eau par sa gorge ouverte
+pour avoir bu trop de vin chez moi.
+
+La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur Maurevert.
+
+Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait dans la chambre
+du roi, le réveillait, et, lui mettant sous les yeux la lettre de
+Bourgoing, lui disait:
+
+--Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous apporter la preuve.
+Trois heures m'ont suffi. Maintenant, il n'y a plus une minute à
+perdre!...
+
+
+
+XXIX
+
+LES CLEFS DU CHÂTEAU
+
+Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi, séance solennelle des
+états généraux. Après la messe qui fut célébrée par le vieux cardinal de
+Bourbon, Henri III se rendit à la salle des séances.
+
+Comme pour bien marquer un contraste avec le duc de Guise, qui ne venait
+jamais au château qu'avec une imposante escorte, le roi avait donné
+l'ordre de placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement
+exigé par l'étiquette.
+
+Le roi prit place sur son trône, et Guise, en sa qualité de
+grand-maître, s'assit devant lui, au pied des degrés. Alors, le roi
+commença un assez long discours dans lequel il établit en substance que
+le royaume était fatigué de ces luttes intestines, et qu'il fallait en
+finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider à pacifier les
+consciences, et pour preuve de cette pacification des consciences, se
+déclara prêt à entreprendre l'extermination de l'hérésie.
+
+En quittant la salle des séances, le roi avait regagné ses appartements
+et tenu réception dans le salon d'honneur qu'on montre encore aux
+voyageurs visitant le château de Blois.
+
+Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous ces ennemis mortels
+qui lui souriaient. Et il ne lui fallait pas peu de courage pour se
+montrer paisible.
+
+Il était d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme de Catherine,
+qui ne le quittait pas des yeux.
+
+Son plan était admirable. Il consistait à inspirer à Guise une sécurité
+absolue.
+
+Le roi commença par prendre à part le duc de Mayenne et lui promit
+le gouvernement du Lyonnais. Mayenne se confondit en remerciements
+sincères. Au cardinal de Guise, Henri III promit la légation d'Avignon.
+
+Rencontrant Maineville, il ajouta:
+
+--Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul me serait un garant
+si je n'avais, pour vous la même estime. Monsieur de Maineville, j'ai
+donné l'ordre à ma chancellerie de préparer votre brevet de nomination
+au Conseil d'État.
+
+Pendant une heure, selon une liste arrêtée dans la nuit même, le roi fit
+pleuvoir les faveurs autour de lui...
+
+Enfin, après avoir évolué, souri, chuchoté des promesses, distribué des
+rentes, Henri III, sur un signe de sa mère, porta le dernier coup.
+
+--Monsieur le duc? dit-il à haute voix.
+
+A l'appel du roi, le Balafré s'élança et s'inclina devant Sa Majesté.
+
+--Vous êtes grand-maître, duc? fit le roi.
+
+--Je le suis, en effet, répondit Guise.
+
+--Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne jouissiez pas pleinement de
+toutes les prérogatives attachées à votre dignité?...
+
+--Sire, je ne comprends pas, dit le Balafré sur ses gardes.
+
+--Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces défiances finissent!
+Je ne veux plus de ces suspicions qui me rompent la tête, et puisque
+c'est le grand-maître qui doit tenir les clefs du château, dès ce soir,
+duc, vous aurez les clefs!...
+
+A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque aussitôt un grand
+murmure où il y avait de la stupéfaction chez les royalistes, une joie
+sourde chez les guisards, et presque de l'admiration pour tant de
+confiance.
+
+C'était en effet une des prérogatives du grand-maître que de détenir et
+d'emporter tous les soirs les clefs du château. Mais, jamais Guise n'eût
+osé la réclamer, cette prérogative, sous peine d'avouer ouvertement
+qu'il avait de mauvais desseins contre le roi.
+
+On peut dire que c'était là un coup d'une prodigieuse habileté.
+
+Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler, dut faire un violent
+effort sur lui-même pour ne trahir ni la joie ni l'incertitude qui
+l'envahissaient à la fois. En conséquence, il s'inclina et dit:
+
+--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je
+garderai les clefs du château, puisque le roi le veut!
+
+Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler le capitaine
+Larchant, lui donna l'ordre de remettre tous les soirs au duc de Guise
+les clefs de la forteresse.
+
+
+
+XXX
+
+AUX APPROCHES DE NOËL
+
+Le 15 décembre 1588, il gela à pierre fendre. Le roi fit annoncer qu'il
+était malade et qu'il n'y aurait point conseil. En conséquence, le
+duc de Guise, qui, au matin, s'était présenté comme d'habitude aux
+appartements royaux, s'en retourna chez lui avec ses frères.
+
+Dans la chambre du roi, un bon feu de hêtre flambait au fond de la
+cheminée monumentale. Henri III, pensif et pâle, était assis près de
+la cheminée; parfois, il jetait un regard sur la fenêtre comme pour
+interroger le silence extérieur. Il était assis à droite du feu, face à
+la fenêtre. A gauche de la cheminée était assise Catherine de Médicis,
+plus immobile, plus pâle dans ses voiles noirs, plus spectrale que
+jamais.
+
+Un gentilhomme entra. Il était si bien enveloppé dans son manteau qu'il
+eût été impossible de voir son visage.
+
+--C'est pour bientôt, dit le gentilhomme à voix basse.
+
+--Quand? demanda Catherine.
+
+--Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fixé. Mais ce sera avant
+Noël. Dès que le jour sera fixé, vous le saurez, Majestés.
+
+Le roi remercia de la tête, sans un mot. Et la reine dit:
+
+--Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit escalier...
+
+Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi murmura:
+
+--Un fier sacripant, ce Maurevert!...
+
+La reine, cependant, s'était levée et avait ouvert une porte. Le roi
+n'avait pas bougé de son coin de cheminée, et tendait ses mains vers le
+feu, bien qu'en réalité il fît chaud dans la chambre. Alors, un certain
+nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrèrent chez le roi,
+et la vieille reine elle-même referma la porte.
+
+Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer et dit:
+
+--Asseyez-vous, messieurs...
+
+Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine Larchant,
+Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes, Deseffrenat, Biron, Du
+Guast, d'Aumont et d'autres. Quand ils furent tous assis, le roi les
+regarda un moment et dit d'une voix très calme:
+
+--Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...
+
+Il serait difficile de donner une idée de l'effet produit par ces
+paroles. Pourtant, tous savaient depuis longtemps quelle était la
+crainte du roi. Bien mieux, ils savaient que cela allait leur être dit,
+avant d'entrer dans la chambre. Et pourtant, ils se regardèrent, tout
+pâles, et quelques-uns d'entre eux, se levant, dégainèrent comme si le
+duc de Guise eût été là... Le roi les calma d'un geste et ajouta:
+
+--Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer les yeux, je me suis
+refusé à croire à la méditation d'un tel crime chez un homme que j'ai
+comblé de mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je prenne
+une décision, car je dois être tué avant la Noël... Or, je vous ai
+réunis pour vous demander votre aide et vos avis. Parle le premier,
+Crillon.
+
+--Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me semble que cela
+regarde vos gens de loi...
+
+--Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le duc devant une
+cour de justice?
+
+--C'est ainsi que l'on procède pour tous les criminels, sire.
+
+Brion et quelques autres appuyèrent d'un geste.
+
+--A moins, dit Henri III avec un pâle sourire, à moins que les amis de
+l'accusé ne l'enlèvent pendant le jugement et n'exécutent l'accusateur.
+Votre conseil ne vaut rien, Crillon!
+
+--Sire, je suis soldat...
+
+--Donc, reprit le roi après un moment de silence, en dehors du jugement,
+vous ne voyez pas ce qu'on peut faire à un traître, à un félon qui
+conspire contre la vie de son roi?
+
+--Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime est énorme, plus il
+est de l'intérêt du roi de le faire éclater au grand jour.
+
+--Mauvais conseil, répéta Henri III de sa voix lente et basse. Ce qu'il
+faut faire, je vais vous le dire, moi!... Celui qui veut tuer, on le
+tue!... Vous en chargez-vous, Crillon?
+
+Le rude capitaine s'inclina, secoua la tête, et dit:
+
+--Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise. Je le provoquerai
+au milieu de ses gentilshommes. Et quand nous aurons croisé le fer, en
+plein jour, devant tous. Dieu décidera entre sa cause et la mienne...
+
+Le roi, ébranlé, jeta un regard à Catherine de Médicis qui fit un signe
+imperceptible.
+
+--Non, reprît-il alors, non, mon brave Crillon. Je ne veux pas vous
+exposer, précieux que vous êtes à ma couronne. Allez, Crillon, je vous
+donne congé.
+
+Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III se tourna vers
+Biron:
+
+--Et vous, Biron, que me conseillez-vous?
+
+--Votre Majesté est-elle parfaitement sûre des méchants desseins de M.
+de Guise? dit le maréchal.
+
+--Aussi sûr que vous l'êtes vous-même. Car tous, autant que vous êtes
+ici, vous savez mieux que moi qu'un serment sur les autels n'est pas
+fait pour arrêter le duc de Guise...
+
+--Eh bien, c'est vrai, Majesté. Et je n'ai pas été le dernier à vous
+conseiller de vous mettre en garde. Je dis donc que je suis de l'avis de
+Crillon: que le duc soit jugé et qu'il soit tiré un terrible châtiment
+de sa félonie...
+
+--Et qui le jugera? fit amèrement le roi.
+
+--Le Parlement de Paris.
+
+--Paris se lèvera en masse pour le délivrer, dit Catherine de Médicis;
+on mettra le feu au Palais de Justice, on démolira le Louvre pour en
+faire des barricades, on nous pillera et nous tuera tous, maréchal,
+depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...
+
+Biron baissa la tête, tandis qu'un frémissement parcourait les autres
+membres de cet étrange et terrible conseil privé.
+
+--Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je comprends vos
+scrupules, puisque je les ai eus. Mais l'heure des scrupules est passée.
+Veuillez donc vous retirer.
+
+--Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas m'éloigner. A partir
+de cette minute, je ne quitte plus votre antichambre; la nuit, je
+dormirai en travers de la porte; homme ou diable, il faudra me passer
+sur le ventre pour arriver à Votre Majesté...
+
+Après Biron, d'Aumont, interrogé à son tour, fit des réponses
+semblables, et se retira également. Puis ce fut Matignon qui sortit.
+
+Il est à noter que Henri III avait une confiance illimitée dans ces
+quatre hommes, et que cette confiance était pleinement justifiée. S'il y
+avait bataille ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu'à la mort.
+Ils n'étaient pas pour le guet-apens, voilà tout.
+
+Après le départ de Matignon, personne ne sortit: tous ceux qui restaient
+étaient d'accord. En effet, le comte de Loignes ayant été interrogé à
+son tour par le roi, répondit tranquillement:
+
+--Sire, je ne m'élèverai pas contre les avis qui viennent d'être donnés
+à Votre Majesté. Ce sont de bons et fidèles serviteurs que ceux qui
+sortent d'ici, et on peut être assuré qu'ils veilleront sur les jours du
+roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une! En fait de juges,
+je n'en connais qu'un! Le voici...
+
+En même temps, il tira son poignard.
+
+--A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les morts qui ne
+frappent pas!
+
+--Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline à son tour, que nous nous
+chargerons et du jugement et de l'exécution...
+
+Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre du roi une rumeur
+assourdie, chacun voulant dire son mot, chacun proposant son plan
+d'attaque. Enfin, Catherine de Médicis, qui avait écouté toute cette
+explosion en souriant, les calma d'un geste et dit:
+
+--Mes braves amis, vous êtes de hardis compagnons, tous, et le roi vous
+devra la vie... il ne l'oubliera pas...
+
+--Oui, oui! Nous marchons pour notre compte autant que pour celui du
+roi!...
+
+La reine savait parfaitement de quelle haine étaient animés ces
+gentilshommes. Mais il ne lui déplaisait pas d'en avoir provoqué
+l'explosion. Elle reprit:
+
+--Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que Guise meure?...
+
+Le roi s'était tourné vers le feu et chauffait ses mains pâles.
+
+--Qu'il meure!...
+
+Il semblait se désintéresser de l'effrayante question qui s'agitait
+autour de lui.
+
+Il reste donc à savoir où, quand, comment le scélérat félon sera frappé,
+continua Catherine.
+
+--Tout de suite! s'écria Montsery.
+
+--Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est pas le tout que de
+tailler. Il faut encore savoir recoudre. C'est à quoi le roi et moi nous
+devons songer. Il faut donc que toutes nos précautions soient prises
+pour l'heure même qui suivra la mort du duc. Or, nous avons encore deux
+ou trois jours devant nous. Ne précipitons rien et faisons les choses
+raisonnablement. Nous avons trois points à élucider: où? quand?
+comment?... Où?... Ni chez lui, ni dans la rue: c'est ici même, dans
+l'appartement du roi, que doit se faire la chose. Quand? Nous le
+saurons peut-être demain matin. Comment? C'est le plan que je vais vous
+exposer...
+
+
+
+XXXI
+
+AUX APPROCHES DE NOËL (suite)
+
+Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent prises chez le roi,
+nous pénétrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine
+le château, et qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.
+
+Dans une chambre du premier étage, le chevalier de Pardaillan allait et
+venait, à la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'être là que
+pour mieux montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée et
+toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un convive. C'est-à-dire
+que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou
+quatre bons mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier dès
+qu'il traitait quelqu'un.
+
+Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit
+aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou trois flambeaux. Alors, à la
+lumière plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan--son
+convive--apparut, et ayant laissé tomber son manteau, montra les rudes
+moustaches et le front cicatrisé couturé de balafres, et le regard loyal
+du brave Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!
+
+Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.
+
+Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la chambre royale,
+pour ne pas assister aux préparatifs d'un guet-apens qu'il réprouvait.
+Crillon avait soigneusement visité les postes. Il renforça les points
+faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu'à partir de ce
+moment, le château ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit
+des armes.
+
+Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les consignes, Crillon
+sortit du château dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer
+qu'aucun coup de main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade
+qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le suivait à
+distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.
+
+Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était rapproché de Crillon
+et marchait droit sur lui, enveloppé dans sa cape jusqu'aux yeux, car le
+froid était violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.
+
+--Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu'à deux
+pas, est-ce à moi que vous en voulez?
+
+--Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.
+
+Mais en même temps, cet homme laissa son visage à découvert et se mit à
+regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa
+main d'un mouvement cordial.
+
+--Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...
+
+--Lui-même, capitaine, et qui court après vous... pour vous rappeler une
+promesse que vous me fîtes...
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de me présenter au roi.
+
+--Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit Crillon avec un large
+sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous
+avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être présenté
+à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je
+dois vous prévenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas
+le roi, le roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté la
+manière dont vous m'avez aidé à sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau
+fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapière et donnant
+le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier:
+Trompettes, sonnez la marche royale!...
+
+--Vous me voyez bien content de votre amitié, fit gravement le
+chevalier; bien content et bien honoré, car ce n'est pas en vain qu'on
+vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous
+attendrai ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.
+
+--L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais cela; on y boit
+d'excellent Andrésy.
+
+--A quelle heure vous attendrai-je?
+
+--Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est-à-dire que
+je serai libre environ de six à sept heures du soir. Nous arrêterons le
+jour où vous désirez être présenté à Sa Majesté...
+
+Là-dessus les deux hommes se serrèrent les mains, et Crillon continua sa
+ronde autour du château.
+
+Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. Dans sa chambre, un
+homme l'attendait, assis auprès du feu qu'il regardait fixement, comme
+s'il eût cherché dans les braises ardentes un signe quelconque de sa
+destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. Il portait ce costume de
+drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'élégance
+funèbre. A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la tête et
+sourit.
+
+--Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.
+
+--Comment le saurais-je, mon ami?
+
+--Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire le gouverneur du
+château de Blois.
+
+Négligemment, il ajouta:
+
+--Crillon doit me présenter au roi...
+
+Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour
+l'interroger, puis baissant sa tête pensive:
+
+--Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne
+comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frère portier des jacobins
+était venu faire à Blois?
+
+--Ça, je n'en sais rien, mon ami...
+
+--Pardaillan, qui a tué frère Timothée?
+
+--D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des fossés fût celui de ce
+digne moine?
+
+--Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que
+vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...
+
+--Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.
+
+--Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, que le frère
+portier courait après moi et avait des instructions à me donner. Qui
+sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le
+moine avant sa mort...
+
+--Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.
+
+--Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! d'une voix morne,
+tout, excepté les désespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air
+de mépris elle m'a reçu!...
+
+--La duchesse de Montpensier?
+
+Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il avait laissé tomber sa
+tête dans ses mains, et, le regard fixé sur le feu dont les reflets
+coloraient sa tête pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il
+continua:
+
+--On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité à frapper, et on me
+rejette. Tout m'échappe à la fois: et l'amour et la vengeance.
+
+--Je comprends que l'amour vous échappe, dit Pardaillan. D'après ce que
+vous m'avez raconté de votre visite, cette jolie diablesse que vous
+appelez un ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous dire que
+vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...
+
+---Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.
+
+--Que vous ne la perdez pas--malheureusement pour nous--, qu'elle vous
+reviendra!...
+
+--Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer
+encore!
+
+Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt Pardaillan mangea pour
+deux. Quant à Jacques Clément, il était plongé en des idées funèbres, et
+bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira dans sa chambre.
+
+Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer profondément.
+Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il
+recommençait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut
+avec un sourire de complaisance et murmura:
+
+--Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.
+
+Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, c'était
+le menu du dîner du soir. Il appela donc l'hôte et lui donna les
+instructions nécessaires pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement.
+Aussi, lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée et servie.
+
+--Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que vous me voulez traiter
+comme un prince.
+
+--Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais...
+Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi là, devant
+vous.
+
+Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous
+n'en suivrons pas les péripéties, nous contentant de noter l'entretien
+des deux convives... En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur,
+bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hôte par
+ces mots jetés froidement et tout à coup:
+
+--A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que
+cela vous étonne?
+
+--Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prévenir
+que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid à
+espions, votre tête sera fort menacée...
+
+--On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes
+parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le
+roi soit tué!
+
+--Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer
+notre souverain?
+
+--Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez donc que j'ai
+assisté à la dernière réunion des gens qui veulent assassiner le roi.
+
+--Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.
+
+--Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas;
+mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui
+les résume: le duc de Guise...
+
+--Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni à boire ni a
+manger, vous dites que ces gens se sont réunis?...
+
+--Pour décider la mort du roi, oui!...
+
+--Et que vous avez tout vu, tout entendu?...
+
+--C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, mon cher Crillon,
+et c'est aussi pour cela que je vous ai prié à dîner, outre le plaisir
+et l'honneur de vous avoir à ma table.
+
+Crillon demeura pensif quelques minutes.
+
+--Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous voulez être présenté
+au roi?
+
+--Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour aller raconter à Sa
+Majesté ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son
+affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que
+je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi j'interviens...
+Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa
+Majesté, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que
+d'une seule manière: en me présentant... non pas au roi, comme je
+le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu
+importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un
+des siens me voit rôder autour des appartements royaux, cela pourra
+peut-être contrarier mon projet...
+
+--Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez
+là?
+
+--J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité de la chose...
+ainsi!...
+
+--Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?
+
+--Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans
+crainte de me vexer...
+
+--Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez
+pas autrement.
+
+--Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous
+préviens que, si vous ne m'introduisez pas au château, je serai force
+d'y entrer tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade de ce
+genre, j'eusse préféré vous avoir comme ami...
+
+--Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie à vous
+entièrement. Que voulez-vous?
+
+--Entrer au château aux jour et heure qui seront nécessaires, y entrer
+secrètement, et être placé de telle sorte que, pour arriver au roi, il
+faille d'abord me rencontrer.
+
+--Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je
+prévenu de ce jour et de cette heure?...
+
+--Je vous enverrai quelqu'un de confiance.
+
+Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:
+
+--Voici le moment d'aller établir le service de nuit... Si, avant de
+recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous
+voir ou de vous parler?...
+
+--Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.
+
+Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main en s'assurant de
+leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clément entra.
+
+--Vous avez entendu? demanda Pardaillan.
+
+--Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.
+
+
+
+XXXII
+
+AUX APPROCHES DE NOËL (suite)
+
+Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore à Blois, il y
+avait en cette soirée une réunion brillante par la qualité des gens qui
+la composaient, mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient
+soigneusement surveillés par une triple chaîne de sentinelles perdues,
+c'est-à-dire de gentilshommes disposés de distance en distance.
+
+Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du soir, sortit de cette
+mauvaise Hôtellerie où le malheureux frère Timothée avait fait son
+dernier repas que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps de
+digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait avec d'étranges
+précautions. Sous son manteau, il tenait sa dague à la main. Il sondait
+pour ainsi dire le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres
+glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté par quelque
+ennemi ou truand.
+
+Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la sueur qui coulait de
+son front. Quelquefois, il haussait les épaules et murmurait:
+
+--Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre du prieur, je
+l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de fond en comble...
+
+En même temps, Maurevert distingua une ombre qui barrait le passage de
+l'étroite rue. Maurevert avait bondi; mais en reconnaissant que cette
+voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle qu'il attendait, il
+se rassura aussitôt et répondit:
+
+--Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa l'aurait défendu?
+
+--Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous allez.
+
+--Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.
+
+Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue et donna un deuxième
+mot de passe. Enfin, à la porte de l'hôtel où avait lieu la réunion que
+nous avons citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.
+
+Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul ne s'occupa de
+lui: du moment qu'il était parvenu jusque-là, il devait connaître
+parfaitement la maison. D'ailleurs, à peine le vestibule du
+rez-de-chaussée franchi, Maurevert ne trouva personne pour le guider.
+Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être guidé, car il monta
+hardiment le large escalier monumental qui s'ouvrait presque sur le
+vestibule.
+
+Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond silence.
+
+Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout, même silence et mêmes
+ténèbres.
+
+Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna les combles. Là,
+du fond du couloir, sortait une sorte de rumeur confuse comme celle de
+plusieurs personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir que se
+dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce, étroite, sombre, qui ne
+devait guère être habitée que par les souris ou les araignées.
+
+Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans le mur, à peu près à
+hauteur d'homme, il dérangea une brique. Et alors un rayon de lumière
+tamisée passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre salle par
+un treillis qui se confondait avec les tapisseries.
+
+Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse, mais qu'en revanche
+elle était fort brillante par la qualité des gens qui s'y trouvaient.
+C'était d'abord la duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu. Les
+trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne et le cardinal. Puis le
+duc de Bourbon. Plus la duchesse de Montpensier.
+
+Au moment même où Maurevert dérangeait la brique, la duchesse de
+Nemours, le cardinal de Bourbon, le duc de Mayenne et le cardinal
+de Guise se retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie de
+Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit,
+et dit:
+
+--Vous pouvez entrer, messieurs...
+
+Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels Espinac et d'autres
+pénétrèrent aussitôt dans le grenier.
+
+--Nous sommes au complet? dit le duc.
+
+--Il manque Maurevert, fit Maineville.
+
+--Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier, je ne l'ai pas convoqué
+et ne lui ai pas fait parvenir les mots de passe. Il a depuis longtemps
+de singulières attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...
+
+Maineville eut une légère contraction des sourcils. Ce n'est pas
+qu'il s'indignât de l'accusation portée contre son ami; mais il s'en
+inquiétait, car il avait lui-même, dans la journée, donné les mots
+à Maurevert. Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses
+appréhensions.
+
+--Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu des renseignements du
+château. Il paraît qu'il y a chez Sa Majesté de forts soupçons contre
+moi, et ce, malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au roi...
+Que devons-nous faire en pareille occurrence?
+
+--Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement la duchesse en agitant
+ses ciseaux d'or.
+
+--Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le chef suprême de la
+Ligue venait à périr, faute d'un peu de patience, que deviendrions-nous,
+tous autant que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur, je
+vous supplie de quitter Blois, dès demain, car je crois en mon âme et
+conscience que le danger de mort, à cette heure, est aussi grand pour
+vous que pour Valois...
+
+--Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer par cette
+fenêtre, ce ne serait pas une raison pour que je sorte par cette porte.
+Valois a des soupçons, mais il ne peut prendre contre moi aucune
+résolution mortelle...
+
+--Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en prendrait-il pas contre
+vous?
+
+--Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe assurance qui était le
+fond de son caractère. Messieurs, ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?
+
+Tous étendirent la main.
+
+--A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.
+
+--Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.
+
+--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire que le jour et
+l'heure sont désormais arrêtés et que rien maintenant ne saurait
+empêcher Henri de Valois de succomber le 23 de décembre, à dix heures
+du soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment il sera
+procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté entre mes frères et moi.
+Chacun de vous, messieurs, est chef d'une compagnie de gentilshommes
+dont vous aurez la liste à l'instant...
+
+La duchesse de Montpensier remit à chacun des assistants une feuille de
+papier sur laquelle étaient inscrits des noms.
+
+--Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez soigneusement ces
+listes, et vous en ôterez de votre pleine volonté ceux qui ne vous
+semblent pas décidés à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun
+de trente à quarante gentilshommes sous vos ordres. Vous les préviendrez
+dans l'après-midi du 23 décembre qu'ils aient à se tenir prêts à huit
+heures du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie. Ces endroits
+ne sont pas encore convenus, messieurs. Chacun de vous les connaîtra le
+23 à midi...
+
+Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies que donne l'émotion
+des choses irrévocables. Le Balafré continua:
+
+--L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc trois corps
+d'attaque: un sous les ordres du cardinal, un autre dirigé par Mayenne,
+et le troisième commandé par moi. Lorsque chacune de vos compagnies
+seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez avec quel corps
+chacun de vous devra marcher.
+
+Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:
+
+--L'exécution de ce plan nous a été inspirée par ce fait que les clefs
+du château sont en notre pouvoir tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à
+entrer... et...
+
+--Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer tout!... Mort du diable! la
+belle tuerie que nous allons voir!
+
+Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait tout vu, tout
+entendu. Aux derniers mots du Balafré, il comprit que la conférence
+allait être terminée. Il remit donc en place la brique qu'il avait
+dérangée, s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement. Dans le
+vestibule, il eut à donner pour sortir un mot de passe qui n'était pas
+celui qu'on donnait pour entrer.
+
+La rue était libre. Maurevert regagna en courant son hôtellerie où il
+entra sans réveiller personne, grâce à l'escalier extérieur. Il se
+coucha à tâtons, sans allumer de flambeau, et le coude sur le traversin
+de son lit, l'oreille tendue, il écouta...
+
+Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet, après quelques mots
+que Guise avait ajoutés, les conjurés s'étaient dispersés. Maineville,
+en sortant du mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers
+l'hôtellerie où logeait Maurevert.
+
+Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire aussitôt à la
+chambre de Maurevert. La porte n'était pas fermée à clef. Il ouvrit
+brusquement et entrant une lampe à la main, jeta un regard avide sur le
+lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert... Mais Maurevert
+était là... profondément endormi.
+
+Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la table, et,
+s'approchant du lit, examina un instant son compagnon d'armes dont il
+était l'ami depuis si longtemps. Évidemment, Maurevert était couché
+depuis le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement d'un
+sommeil paisible. Maineville songea:
+
+«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe à trahir. Et pourquoi
+trahirait-il? Pauvre Maurevert! Après tout, il m'a rendu plus
+d'un service, et je ne veux pas qu'il lui arrive de mal... Holà,
+Maurevert!...»
+
+Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se faire appeler
+plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant, et ne témoigna même pas de
+surprise. Il se contenta de dire:
+
+--Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...
+
+--Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas venu à la réunion de
+ce soir?
+
+--Quelle réunion?...
+
+--Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe, ce matin!...
+
+--Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été... Est-ce que mon
+absence a été remarquée?
+
+--Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée... par le duc.
+
+--Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux dire au cher duc qu'il
+remarquera mon absence plus d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas
+convoqué comme les autres?
+
+--Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?
+
+--Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas un blanc pour le
+savoir. Le duc, plusieurs fois déjà, m'a battu froid, puis il est
+revenu. Il reviendra cette fois encore.
+
+--Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.
+
+--Soupçonné?... Et de quoi donc?
+
+--De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une accusation précise. On
+dit simplement qu'il faut se défier de toi!... un conseil: tu avais fort
+envie de voyager; eh bien, voyage.
+
+--Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je fuir?...
+
+--Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même, mon bon ami.
+
+--Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?
+
+--Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton cheval, ta rapière et tes
+pistolets d'arçon.
+
+--Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les deux mille livres que le
+duc me doit et qu'il me devra longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma
+paye d'officier qui est en retard de cinq mois?
+
+Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un soupir et proféra
+enfin:
+
+--Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents pistoles qui s'ennuient
+dans mon portemanteau. Fais-les voyager, cela nous rendra service à tous
+les trois: à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront du
+pays, et à moi qui ne serai plus tenté de jouer à la bassette.
+
+--Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi auront abouti dix ans de
+bons services. Je suis obligé de fuir comme un vrai félon, comme un
+traître!
+
+--Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville, avec vivacité.
+Je prouverai ton innocence. Et le danger écarté, tu reviendras. Est-ce
+dit?... Pars-tu?...
+
+--Il le faut bien, mort au diable!
+
+--C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux cents pistoles.
+
+--Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... tiens: j'irai à
+Chambord, et je t'attendrai là.
+
+Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement sur lui divers papiers
+et notamment le bon de cinq cent mille livres payables le lendemain de
+la mort de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait les deux cents
+pistoles. Maurevert en prit cent. Les deux amis s'embrassèrent, puis
+descendirent ensemble.
+
+--As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la porte? demanda
+Maineville.
+
+--Non... Je ne me souviens même pas de ceux que tu me donnas dans la
+matinée.
+
+--Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si par hasard il
+t'arrivait un accident avant d'atteindre la porte, songe que tu ne m'as
+pas vu...
+
+Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans la rue pleine de
+ténèbres, s'éloigna rapidement en se glissant le long des murailles.
+
+Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que son
+ami s'était réellement éloigné. Alors à son tour, il se mit en route.
+Seulement, ce ne fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea,
+mais vers le château. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se frappa le
+front et revint en grommelant:
+
+--Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville saura que je ne suis pas
+parti. Et s'il va demander demain matin si quelqu'un a franchi la porte
+pendant la nuit?
+
+Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied jusqu'au château,
+en traînant la bête par la bride. Un quart d'heure plus tard, il se
+trouvait dans l'oratoire de la reine. Catherine de Médicis, réveillée
+sur son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après un mot convenu),
+ne tarda pas à se montrer et l'interrogea du regard.
+
+--Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure et comment la chose
+doit se faire.
+
+Catherine eut un tremblement d'émotion.
+
+--Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait une telle
+nouvelle.
+
+--Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté de faire sortir de
+Blois dès cet instant même un officier quelconque qui devra monter le
+cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et se couvrir de ce manteau.
+Il est essentiel pour moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.
+
+--Larchant! appela la reine.
+
+Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait dans un coin
+d'ombre.
+
+--Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a des rassemblements de
+huguenots du côté de Tours. Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr
+pour voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne huitaine.
+Votre messager trouvera un cheval tout sellé dans la cour carrée... et
+voici un manteau pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.
+
+Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et sortit passivement,
+sans un mot.
+
+--Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je sors de Blois et
+que je fuis, il faut que Votre Majesté m'assure pour quelques jours
+l'hospitalité dans le château.
+
+--Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière satisfaction à
+Maurevert.
+
+Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le sourcil, lorsque
+l'astrologue parut en disant:
+
+--On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.
+
+--Ruggieri, où es-tu logé?
+
+--Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles, c'est-à-dire le plus
+loin possible de la terre et le plus près possible des étoiles.
+
+--Es-tu souvent espionné là-haut?
+
+Ruggieri sourit:
+
+--Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il n'y est forcé.
+Vous savez que je passe pour un esprit malfaisant, capable de jeter un
+mauvais sort.
+
+--En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu cacheras ce gentilhomme
+dans tes appartements et il y sera mieux à l'abri de la curiosité que
+dans l'appartement du roi...
+
+Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. A ce moment la
+reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil. Ses yeux se révulsèrent. Un
+tremblement mortel agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit
+vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber quelques gouttes de
+son contenu sur les lèvres de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus
+librement.
+
+--Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est la fin qui
+approche... Ruggieri, est-ce que je vais mourir? Dis-le sans crainte.
+
+--Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. La mort n'est pas
+encore dans ce château...
+
+--Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui revenir. Ce n'est
+encore qu'une alerte. Mais je suis bien faible!
+
+Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant toute cette
+scène, était demeuré immobile et silencieux.
+
+--Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler maintenant...
+
+Maurevert commença son rapport qui dura une heure environ et que
+Catherine écouta la tête dans les deux mains sans donner le moindre
+signe d'étonnement ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle releva
+lentement la tête et dit:
+
+--Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore jusqu'au 23 décembre?
+
+--Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra avant elle, dit
+l'astrologue.
+
+--Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes huit jours de plus
+que je ne demandais... Allez, monsieur de Maurevert, suivez Ruggieri.
+Vous serez bien caché là où il vous mettra!
+
+La reine rentra dans sa chambre et se remit au lit avec les premiers
+symptômes de la fièvre. Maurevert suivit Ruggieri, qui lui fit monter
+des escaliers interminables et parvint enfin dans les combles.
+L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à une chambre fort spacieuse
+et fort bien meublée.
+
+--On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur ce rayon des
+livres, dans cette armoire quelques flacons de bon vin. Le jour, vous
+aurez encore pour vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire.
+Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...
+
+Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre des nouvelles de la
+reine, qui ne se ressentait plus, en apparence du moins, de sa crise
+nocturne. En remontant chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda
+poliment, le salua et lui dit:
+
+--Voici: pour des raisons que vous saurez plus tard, mais qui concernent
+le service et la sûreté du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques
+jours dans le château un homme à moi... un mien parent. Comme je sais
+que vous vivez retiré et que nul ne vient vous déranger, j'avais pensé
+que votre appartement ferait justement l'affaire...
+
+Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son étonnement, et il se
+contenta de penser:
+
+--Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent du brave Crillon, et
+j'aurai deux hôtes au lieu d'un. Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout
+haut. Amenez-moi votre homme, capitaine.
+
+--Et vous vous faites fort de le cacher?
+
+--Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence de votre parent au
+château ne sera connue de personne.
+
+--Merci, mon digne astrologue.
+
+--Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.
+
+Dans la journée, Crillon sortit du château et se rendit à l'hôtellerie
+où il avait dîné avec Pardaillan. Comme il l'avait dit, le chevalier ne
+bougeait plus de l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits
+coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, en voyant entrer
+Crillon, se contenta de prendre un verre qu'il posa devant le capitaine
+et qu'il remplit.
+
+--Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.
+
+--Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de m'introduire au château
+et de m'y tenir caché?
+
+--C'est cela même. Et quand vous voudrez...
+
+--Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+--Si cela peut vous être utile.
+
+--A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que je vous ai dit...
+
+--Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous donc sur le
+coup de six heures devant la porte du château; je me charge du reste.
+
+Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en cette saison,
+Pardaillan, soigneusement enveloppé, faisait les cent pas devant le
+porche du château. Bientôt Crillon arriva.
+
+--Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me jurez que...
+
+--Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je vous répète seulement
+deux choses: la première, c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième,
+c'est que je ne veux pas qu'on le tue.
+
+--Venez!...
+
+Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, causant gaiement
+avec lui, franchit le porche, tandis que les sentinelles lui
+présentaient les armes. Ils montèrent par un escalier dérobé, et au
+second étage seulement Crillon s'écria:
+
+--Maintenant, nous sommes sauvés!
+
+--Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.
+
+--Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous faire tirer votre
+horoscope, si le coeur vous en dit.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon poussa une porte, et
+Pardaillan, dans la pièce sévèrement meublée, aperçut l'astrologue qui
+lisait.
+
+Crillon présenta le chevalier comme son parent, et il ajouta à l'oreille
+de Ruggieri qu'il comptait fort sur ce parent-là pour le service du roi.
+Puis il se retira.
+
+Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond regard. Mais soit
+que la physionomie du chevalier eût bien changé depuis seize ans, soit
+que l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir, il ne reconnut
+pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui dont jadis il avait essayé de
+faire couler le sang pour l'oeuvre de transfusion hermétique.
+
+--Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.
+
+Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui disant:
+
+--Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur mon cabinet de travail
+que nous venons de quitter; celle-ci donne sur le couloir; cette
+troisième, enfin, est condamnée et donne sur une chambre semblable à
+celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à garder le secret
+rigoureux, je vous engage à ne pas faire de bruit, car justement, dans
+cette chambre, j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache
+quelques jours dans le château.
+
+Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.
+
+--Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme qui comme moi a
+besoin de se cacher ici?
+
+
+
+XXXIII
+
+DUCHESSE DE GUISE
+
+L scène qui va suivre se passe dans la nuit du 24 décembre 1588, en cet
+hôtel si bien gardé où nous avons vu Maurevert assister à une réunion de
+conjurés.
+
+Au premier étage, un immense salon occupait presque toute la longueur de
+l'hôtel, avec six fenêtres donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce
+salon se trouvait une pièce de modestes dimensions. C'est là que nous
+pénétrons, vers dix heures du soir.
+
+Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait avec un homme debout
+devant elle. L'homme venait de fournir une longue course. Ses habits
+étaient tachés de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme, c'était
+Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui arrivait de Rome.
+
+--Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur de vos instructions
+orales et écrites. Faut-il vous dire quelles démarches j'ai dû faire?
+
+--Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.
+
+--Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois jours, m'introduisit
+auprès de Sixte. Je n'avais pas le choix des moyens et je dus accepter
+l'aide que m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se
+réconcilier avec vous.
+
+---Peu importe qui t'a aidé...
+
+--Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de suite. La première
+fois, lorsque je lui ai dit que j'étais votre envoyé, il commença par me
+faire saisir et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant
+de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du château Saint-Ange... Là,
+Sixte vint me voir le lendemain et, brusquement, me demanda ce que la
+révoltée, rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui communiquer.
+Je lui répondis que j'apportais la paix, mais que je ne dirais rien tant
+que je serais détenu prisonnier, et que, vous représentant, je voulais
+traiter de puissance à puissance.
+
+---Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?
+
+--Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il crève comme un
+chien!...» Mais, le lendemain, des gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus
+conduit dans un oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps,
+puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...» Alors j'exposai
+votre renonciation. Je répétai vos offres. Il écouta attentivement. Je
+l'assurai que, jamais, vous ne reviendriez en Italie, et que vous
+feriez tous vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle ou
+spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous attendiez en retour, et je
+lui répondis: «Une chose unique, une bulle de divorce cassant le mariage
+du duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut pas surpris...
+Il me dit de revenir trois jours plus tard. Au jour dit, je me présentai
+au Vatican, et je revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une
+cassette, en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin et
+le mit sous mes yeux... C'était la bulle de divorce... Puis il remit le
+parchemin dans l'étui, et me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus
+confiant que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va me chercher
+les papiers que tu m'as promis...» Je sortis alors du Vatican, et
+bientôt je repris à franc étrier la route de France.
+
+En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le tapis, comme il avait
+fait devant le pape, sortit de son pourpoint un étui d'argent qu'il
+portait attaché par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit
+l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était satisfaite, ou
+simplement émue.
+
+--C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu as agi en
+fidèle serviteur et en bon diplomate.
+
+Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet étui d'argent d'un
+regard morne et comme s'il eût contenu sa condamnation. Enfin, elle
+l'ouvrit, en tira un parchemin scellé aux armes pontificales de
+Sixte-Quint, et le lut attentivement par deux fois.
+
+C'était bien ce que le messager avait annoncé: l'acte cassant le mariage
+du duc de Guise et de Catherine de Clèves. Il n'y manquait que la
+signature du duc.
+
+Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela. Sa suivante
+Myrthis parut.
+
+--Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.
+
+--Pas encore, répondit la suivante.
+
+--Et le vieux Bourbon?
+
+--Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.
+
+--Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi que Mayenne et le
+cardinal de Guise. Je pense que tout a été apprêté dans le grand salon?
+Dès que le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres là...
+
+Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui ouvrait sur le
+grand salon. Deux flambeaux étaient allumés. Mais cette faible lumière
+suffisait sans doute à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle
+déserte.
+
+Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte avec beaucoup de
+soin, et revint se placer dans le fauteuil qu'elle occupait tout à
+l'heure.
+
+--Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.
+
+Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui s'inclinait devant
+elle. Il était nerveux, agité. Cette fièvre spéciale qui saisit les
+grands criminels au moment de l'action irréparable mettait une flamme
+sombre dans son regard, et, sur son front couvert d'une ardente rougeur,
+la large cicatrice de sa blessure apparaissait livide.
+
+--Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une voix où perçait une
+sourde impatience. Mais vraiment n'eût-il pas mieux valu ne plus nous
+voir jusqu'au jour...
+
+--Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva la Fausta avec une
+froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle, jusqu'au jour ou je
+dois unir ma destinée à la vôtre, duc!
+
+Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les paroles qu'elle
+venait de prononcer, Fausta reprit:
+
+--Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le filet est bien tendu.
+Valois doit mourir. J'ai distribué à chacun son rôle.
+
+--Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, d'une voix altérée, et
+ses sourcils se froncèrent. C'est vrai; là où nous autres hommes nous
+hésitions, vous avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode
+d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout agencé dans les
+moindres détails. Je le confesse, madame...
+
+--Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit Fausta. Mais vous
+savez que ce n'est pas tout. Vous savez que j'ai envoyé un courrier à
+Alexandre Farnèse. D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre
+Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et marche sur Paris. J'ai
+donc fait plus que de déblayer le trône: je vous donne une armée...
+
+--C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous pas déjà convenu ce que
+nous devons faire de cette armée?
+
+--Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots qui sont
+de rudes soldats, entreprendre la conquête de l'Italie d'abord, des
+Flandres ensuite...
+
+L'oeil de Guise étincela.
+
+--Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! Roi de France,
+je me sens de taille à soulever un monde...
+
+Fausta reprit doucement:
+
+--Et moi, duc, quelle sera ma part?...
+
+--Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je pas juré que vous
+seriez reine dans ce royaume dont je serai roi?...
+
+--C'est vrai, duc... mais quand?...
+
+--Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de France, j'aurai répudié
+Catherine de Clèves.
+
+--C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez ma franchise.
+J'ai peur... vous pouvez m'oublier...
+
+--J'ai juré! dit le duc.
+
+--Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, je ne crois pas aux
+serments des princes... Dites-vous seulement que j'ai appris à lire dans
+le coeur des hommes...
+
+--Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc avec un livide sourire.
+
+--Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi bien frapper
+Fausta!...
+
+--Madame...
+
+--Que l'instrument peut être brisé quand il a servi!... Que ma part
+peut vous sembler trop belle quand je vous aurai couvert de la pourpre!
+Alors, vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans ce sang d'où
+émergera le trône sur lequel vous serez assis! Voilà ce que j'ai lu dans
+votre coeur!...
+
+--Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes sens.
+
+
+--Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles. Duc, la minute est
+effroyable pour vous. Je puis d'un mot vous rejeter à l'abîme. Valois,
+si je veux, sera prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est pas
+sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.
+
+--Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre la fureur,
+l'étonnement et l'épouvante. Que vous faut-il donc?...
+
+--Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma part, à moi, tient dans ce
+mot: oui ou non suis-je dès cet instant duchesse de Guise?...
+
+--Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves est vivante encore!
+
+--Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves n'est plus votre
+femme. Duc, voici la bulle de divorce qui casse votre mariage: c'est le
+cadeau de noces que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape par
+la grâce de Dieu!...
+
+En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin, le déploya
+et le tendit au duc de Guise. Celui-ci le saisit d'une main tremblante,
+rapprocha violemment un flambeau et se mit à lire. Quand il eut
+achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin aux armes
+pontificales était parfaitement authentique, il le laissa tomber sur la
+table et baissa la tête dans un morne silence. Le coup était terrible.
+
+Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta au duc de Guise,
+qui la saisit machinalement. Puis, posant son doigt à l'endroit du
+parchemin réservé pour la signature de Guise, elle dit:
+
+--Signez...
+
+Le Balafré la considéra un instant avec des yeux hagards. Il était en
+proie à une de ces rages froides qui, lorsqu'elles éclatent, tuent.
+Non qu'il regrettât de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et
+faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais il se voyait
+deviné par la terrible Fausta, et il était dès lors en son pouvoir.
+
+Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:
+
+--Signez! Dans quelques minutes, il serait trop tard!
+
+Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement sur la table, et, de
+sa grosse écriture violente, signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte
+du grand salon à double battant. Et le salon immense apparut, vivement
+éclairé.
+
+Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce n'était plus un salon,
+c'était une chapelle!... Sur l'autel, près du tabernacle, le vieux
+cardinal de Bourbon attendait, prêt à célébrer la messe.
+
+Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, la
+duchesse de Montpensier étaient assis dans des fauteuils et semblaient
+attendre une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors Fausta se
+tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il voyait et devinait, et elle
+dit:
+
+--Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la à l'autel!...
+
+Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...
+
+Ils marchèrent à l'autel.
+
+Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal de Bourbon la
+bulle de divorce. Et, alors, la messe commença... la messe de mariage
+qui unissait Fausta au duc de Guise!...
+
+
+
+XXXIV
+
+L'EFFONDREMENT
+
+La chambre du roi donnait sur la cour carrée. En avant, il y avait une
+antichambre. Et en avant de cette antichambre, c'était le salon dans
+lequel nous avons introduit le lecteur. Ainsi donc, après avoir franchi
+le porche du château de Blois et monté le grand escalier, on arrivait à
+ce salon.
+
+En entrant dans le salon et en allant chercher la porte du fond,
+à droite, on se trouvait dans l'antichambre du roi. C'est cette
+antichambre qui devient en ce moment le centre de notre scène. Il s'y
+ouvrait trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer et qui
+ouvrait sur le salon. La deuxième, en face, qui ouvrait sur la chambre
+à coucher du roi. La troisième, à gauche, qui ouvrait sur un cabinet
+donnant sur une cour intérieure.
+
+A la suite de ce cabinet, qui était vaste et spacieux, il y avait
+une autre pièce qui donnait sur un escalier intérieur. Cet escalier
+aboutissait en haut aux combles du château, et en bas à l'appartement de
+Catherine de Médicis. Lorsque le Balafré gagnait l'antichambre royale
+après avoir fait entrer son escorte dans le salon, il demandait:
+
+--Où est Sa Majesté?
+
+Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la porte de la chambre
+à coucher, soit la porte du cabinet de travail. Selon l'une ou l'autre
+indication, le Balafré traversait l'antichambre, soit droit devant lui
+pour aller à la chambre du roi, soit en obliquant à gauche pour gagner
+le cabinet. Et il entrait familièrement, car le roi le lui avait
+commandé une fois pour toutes.
+
+Ce matin-là, comme de coutume, les postes furent relevés et changés par
+le capitaine Larchant. Seulement, on ne plaça que des postes simples. En
+sorte que le château semblait dégarni de ses ordinaires défenses.
+
+Seulement, celui qui eût jeté un coup d'oeil sur la cour intérieure que
+l'on voyait par la fenêtre du cabinet de travail, eût aperçu là trois
+cents hommes d'armes immobiles et silencieux. Tous étaient armés
+d'arquebuses.
+
+Seulement, aussi, celui qui eût pu entrer dans une vaste salle située
+près du corps de garde et qui servait ordinairement de magasin d'armes,
+eût aperçu là quatre couleuvrines de campagne, montées sur leurs affûts.
+Les couleuvrines étaient chargées. Autour de chacune d'elles, les quatre
+servants étaient à leur poste.
+
+Traversons maintenant le salon et pénétrons dans cette antichambre,
+centre de la scène que nous essayons de mettre en place. Là, une
+trentaine de gentilshommes attendent--de ceux que le roi appelait
+ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les Quarante-cinq
+assassins. Ils sont vêtus comme d'habitude. Mais, sous le pourpoint de
+soie ou de velours, tous ont endossé la cuirasse de cuir ou la cotte de
+mailles.
+
+Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir où les grandes décisions
+ont été prises, Henri III est assis près du feu vers lequel il tend ses
+mains pâles.
+
+Debout près de lui, Catherine de Médicis, pareille à un spectre noir,
+Catherine livide sous ses voiles de deuil.
+
+Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie tristesse, un large
+silence pesant sur toutes choses.
+
+Catherine de Médicis et le roi--deux fantômes--se parlent. Ils se
+parlent à voix basse et lente.
+
+--C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le jour de votre
+délivrance, mon fils. Ce soir, à dix heures, comme une bande de loups
+rués dans les ténèbres, les gens de Guise doivent se précipiter sur ce
+château dont ils ont les clefs. Ce soir, à dix heures, on égorgera tout
+ce qui tentera de s'opposer à la marche des assassins... on enfoncera la
+porte de cette chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la
+mère du roi ne veillait!... Mais elle veille!...
+
+Elle éclate de rire... d'un rire silencieux et fantastique sur cette
+figure livide de spectre.
+
+--Henri, reprend-elle, es-tu prêt, mon fils?...
+
+--Oui, ma mère! répond le roi, d'une voix tragique.
+
+Pâle et chancelant, Henri III se lève. Sa mère le prend dans ses bras
+et, longuement, frénétiquement, d'une sauvage étreinte où éclate la
+seule passion sincère de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.
+
+--Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu entends?
+
+--Oui, ma mère, balbutie Henri III.
+
+--Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprême à ces gentilshommes
+qui attendent là... le reste me regarde!...
+
+Alors, elle desserre son étreinte. Lentement, elle va ouvrir la porte.
+Les trente qui attendent dans l'antichambre frémissent. Le roi s'avance
+jusqu'à la porte et dit:
+
+--Messieurs, je vous commande d'obéir à la reine mère dans tout ce
+qu'elle vous dira...
+
+Puis, il recule jusqu'à la fenêtre de sa chambre en frissonnant, soulève
+les rideaux et se met à regarder dans la cour carrée, les yeux fixés sur
+le porche du château. Catherine de Médicis passe en revue, d'un regard
+rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle en touche un à la
+poitrine, puis un autre... elle en touche dix. Et, à ces dix, elle dit:
+
+--Votre poste est dans la chambre du roi. L'épée et la dague à la main,
+messieurs!
+
+Les dix obéissent.
+
+--Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous. Quoi que vous
+entendiez, ne bougez pas. Et, s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au
+dernier avant qu'on ne touche au roi. Jurez!...
+
+--Nous jurons! répondent les dix d'une voix sourde.
+
+Les dix pénètrent dans la chambre royale, l'épée et la dague à la main.
+Un instant plus tard, on les entend qui, à l'intérieur, barricadent la
+porte. Catherine pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence
+son inspection. Elle touche un gentilhomme à la poitrine, puis un autre;
+elle en touche dix.
+
+--Vous, dit-elle, dans le salon... Dès qu'il sera dans l'antichambre,
+fermez la porte et placez-vous devant, l'épée et la dague à la main. Si
+on essaie de forcer la porte de l'antichambre, si le salon est envahi,
+mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!
+
+--Nous jurons! répondent les dix.
+
+Les dix passent dans le salon, et, tout aussitôt, s'y disposent par
+petits groupes, riant et causant de choses indifférentes. Alors,
+Catherine touche trois des gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce
+sont Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.
+
+--Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.
+
+Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissent aussitôt et passent dans
+le grand cabinet de travail. Dans l'antichambre, il ne reste plus que
+sept gentilshommes, parmi lesquels Déseffrenat et le comte de Loignes.
+
+--Vous, dit Catherine, écoutez: il entrera ici, ne trouvant pas le
+roi dans le salon, et il vous demandera: «Où est Sa Majesté?...» Vous
+répondrez:
+
+«Sa Majesté est dans son cabinet, monseigneur.»
+
+--Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achèverez l'homme. Si on ne
+vous appelle pas, vous resterez ici. Au cas où ceux du salon seraient
+attaqués, vous barricaderez la porte et vous mourrez jusqu'au dernier
+avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!
+
+--Nous jurons, répondirent les sept.
+
+Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil, la vieille
+reine passe dans le grand cabinet où attendent Chalabre, Montsery et
+Sainte-Maline.
+
+--Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le duc vous a
+embastillés. Le duc vous a menacés de mort. Est-ce vrai?
+
+Les trois s'inclinèrent.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez été choisis parce qu'on a
+supposé qu'à votre dévouement pour le roi se joignait en vous une haine
+naturelle contre celui qui a voulu vous mettre à mort. Eh bien, il va
+venir. Le salon est gardé. L'antichambre est gardée. La chambre du roi
+est gardée. Le duc doit aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte
+vivant...
+
+Les trois se regardèrent, les yeux flamboyants, les lèvres crispées par
+ces sourires terribles qu'on a dans les moments suprêmes. Catherine les
+vit décidés. Elle demanda:
+
+--Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?
+
+Ils tirèrent leurs dagues d'un mouvement spontané.
+
+--Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.
+
+--C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va venir! Adieu,
+messieurs.
+
+Elle passa devant les trois gentilshommes inclinés, et disparut dans le
+petit escalier intérieur.
+
+Là-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et Montsery prenaient
+leurs dispositions--ce qu'on pourrait appeler le branle-bas de
+l'assassinat. Ils poussèrent la table contre la fenêtre. Ils entassèrent
+chaises et fauteuils dans un angle, de façon que la pièce fût
+entièrement libre, et que Guise ne trouvât rien derrière quoi s'abriter
+et se défendre. Alors, ils convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le
+plus hardi des trois, prit naturellement la direction du combat.
+
+--Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi, Chalabre, tu te
+tiens ici, au milieu du cabinet. Toi, Montsery, tu te places ici contre
+la porte. J'ouvre donc et je dis: «Entrez, monseigneur.» Et je recule.
+Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et tu mets le
+verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons par devant. Et toi, tu sautes
+sur lui par derrière. Est-ce convenu?
+
+--Convenu...
+
+--Chacun à notre place, donc, et ne bougeons plus.
+
+--Diable! fit tout à coup Montsery, et la porte du petit escalier?
+
+--Il n'y a qu'à pousser le verrou, dit Sainte-Maline. Vas-y, Chalabre,
+et reprends ta place.
+
+Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier. Comme il
+mettait la main sur le verrou, la porte s'ouvrit et un homme entra en
+disant:
+
+--Bonjour, messieurs!...
+
+--Pardaillan! s'écria sourdement Chalabre en reculant.
+
+--Pardaillan! répétèrent les deux autres.
+
+Pardaillan était entré. Il avait fermé la porte, tranquillement.
+
+--Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait d'impatience,
+sortez à l'instant, quoi que vous ayez à nous dire, il nous est
+impossible de vous écouter en ce moment.
+
+--Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafré n'entre ici, nous avons bien
+quelques minutes. Vous m'écouterez... Les trois hommes échangèrent un
+regarda de rage folle.
+
+--Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards tranquilles. Si vous
+m'attaquez, je suis capable de vous tuer tous les trois, et, alors,
+vous ne pourrez pas tuer le duc. De plus, je vous préviens que, si je
+n'arrive pas à vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette fenêtre,
+et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il est attendu. Et alors,
+messieurs, celui qui entendra ce cri se précipitera au-devant du Balafré
+et lui criera: «N'entrez pas au château, car on veut vous tuer...» Et
+rien, messieurs, ne pourra empêcher mon ami de prévenir le duc, car mon
+ami est à Blois pour sauver le duc et tuer le roi... vous le connaissez!
+Vous l'avez vu à Chartres! Il s'appelle Jacques Clément!...
+
+Les trois devinrent livides. Jacques Clément, qu'ils avaient juré de
+tuer! Jacques Clément, qu'ils avaient affirmé mort sous leurs coups...
+En mettant les choses au mieux, en supposant que le roi ne serait pas
+tué, Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques Clément vivait.
+C'était pour eux la potence ou l'échafaud!
+
+--Parlez donc! dit Chalabre en grinçant des dents. Que voulez-vous?
+
+--Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore une vie. Je viens vous
+réclamer le paiement immédiat de votre dette. Je viens vous demander
+cette vie.
+
+--La vie de qui? rugit Sainte-Maline.
+
+--La vie de Henri de Guise, répondit simplement Pardaillan.
+
+Sainte-Maline baissa la tête et pleura.
+
+Chalabre et Montsery restèrent silencieux.
+
+--Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous êtes décidés à payer. Mais
+je vois aussi que c'est trop vous demander. Je vais donc vous proposer
+un arrangement. Au lieu de vous réclamer la vie de Guise, je me contente
+de ne vous demander que dix minutes de cette vie.
+
+Ils le regardèrent, hagards, sans comprendre.
+
+--Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques mots au duc de
+Guise. Cet entretien durera dix minutes. Après quoi, je vous tiendrai
+quittes. Ecoutez-moi. Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?
+
+--Oui, firent-ils haletants.
+
+--Vous admettez qu'une fois entré il ne peut plus sortir par
+l'antichambre?
+
+--Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...
+
+--Eh bien, justement. Vous allez vous placer tous les trois dans le
+petit escalier. Donc, toute retraite est coupée... et...
+
+A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'épées qui se heurtent, de
+cliquetis d'éperons se fit entendre.
+
+--C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs, sortez!... A la
+dixième minute, au plus tard. Guise vous appartient... Mais, pendant ces
+dix minutes, il est à moi... Sortez!
+
+Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle flamme dans son
+regard, une si sombre et si violente volonté sur sa physionomie, une
+telle autorité dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que
+l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible; et que cet
+entretien qu'il voulait avoir avec le duc était un entretien de vie ou
+de mort.
+
+Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants devant cette
+force, ils reculèrent, franchirent la porte et se postèrent dans le
+petit escalier.
+
+--Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.
+
+--Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.
+
+Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un long soupir et
+un sourire. Et, les bras croisés, il se tourna vers la porte de
+l'antichambre au moment où les bruits lointains s'éteignaient et où une
+voix, dans l'antichambre, disait:
+
+--Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majesté vous attend dans le cabinet.
+
+Puis, un silence effrayant pesa sur le château. Pardaillan entendit le
+pas lourd et violent qui traversait l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le
+duc de Guise parut, fit deux pas.
+
+En une seconde. Guise vit que le roi n'était pas dans le cabinet. Il vit
+Pardaillan debout, immobile, les bras croisés. Il pâlit légèrement et,
+d'un mouvement rapide, se retourna vers la porte pour sortir. Au même
+instant, cette porte se referma et Guise sentit qu'on la retenait
+fermée, de l'antichambre. Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa
+son buste, rejeta la tête en arrière par un mouvement de dédain qui lui
+était habituel, et dit:
+
+--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous là?
+
+--Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me reconnaissez. Je suis
+celui qui, dans la cour de l'hôtel Coligny, voici seize ans de cela,
+vous a souffleté. Je suis celui qui, sur la place de Grève, voici huit
+mois de cela, vous a crié devant dix mille personnes que vous vous
+appeliez Henri le Souffleté, et non Henri le Balafré...
+
+--Enfer! rugit Guise.
+
+--Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour sauver une pauvre
+femme, s'est rendu à vous, celui que vous avez appelé lâche, celui qui
+vous a déclaré alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et que
+vous ne péririez que de sa main... Henri de Guise! Henri le Souffleté!
+Ce que je veux? Ton sang pour laver l'insulte!... Henri de Guise!
+Assassin de Coligny et de tant de malheureux seigneurs, ce que je fais
+ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal, épée contre épée,
+dague contre dague, coeur contre coeur!...
+
+--Vous êtes fou, mon maître! grinça le duc. Holà! Du monde pour arrêter
+ce fou!...
+
+Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrière cette porte, il
+entendit des voix rauques;
+
+--Tue! Tue! Mort à Guise! Hardi, Chalabre! Hardi, Sainte-Maline!...
+
+Guise devint livide... dans un éclair il comprit tout!...
+
+--Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un espoir; c'est de
+sortir par cet escalier en tuant les trois gentilshommes qui vous y
+attendent.. après m'avoir tué moi-même, toutefois... Décidez! Je vous
+offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces portes, je laisse
+entrer les bandes d'assassins, et je leur crie: «Tuez cet homme! Il est
+trop lâche pour se défendre!...
+
+Le Balafré eut autour de lui ce regard morne qui semble attendre,
+appeler une intervention surnaturelle. Dans cet instant tragique, il
+comprit quel guet-apens avait été préparé contre lui. Il éprouva le
+regret désespéré de n'avoir pas agi plus tôt... le roi le devançait...
+il était perdu!
+
+Sans dire un mot, il tira son épée et fondit sur Pardaillan, dans
+l'espoir que celui-ci n'aurait pas le temps de dégainer. Pardaillan se
+rejeta d'un bond en arrière et, dans le même instant. Guise le vit en
+garde, la rapière au poing.
+
+Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans une feinte, sans un
+battement, risquant vie pour vie, se fendit d'un coup droit, un seul
+coup furieux, irrésistible, et le Balafré lâcha son épée, battit l'air
+de ses bras et tomba en arrière: il avait la poitrine traversée de part
+en part... Alors Pardaillan rengaina sa rapière, et, s'étant assuré,
+d'un dernier regard, que le duc était bien mort, ouvrit la porte du
+petit escalier.
+
+--Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas écoulées. N'importe,
+vous pouvez entrer. Je vous tiens quittes de votre dette, et je vous
+rends le duc de Guise.
+
+Et il se mit à monter tranquillement l'escalier. Chalabre Sainte-Maline
+et Montsery se ruèrent dans le cabinet, le poignard à la main. Ils
+virent le duc étendu, sans mouvement et perdant son sang par sa
+blessure.
+
+Que s'était-il donc passé entre Pardaillan et le duc?
+
+Mais, à ce moment, le duc fit un mouvement... Guise n'était pas mort!...
+Il ouvrit les yeux, essaya de se soulever, poussa un gémissement et
+parvint à murmurer:
+
+--A moi!... On me tue!...
+
+Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et, alors, les sept qui
+étaient là aux aguets se mirent à hurler:
+
+--Tue! Tue! Achève!...
+
+Et, alors, une frénésie s'empara des trois spadassins. D'un même
+mouvement, ils se jetèrent sur le duc et le labourèrent de coups de
+poignard.
+
+--Messieurs... messieurs... put encore bégayer le duc, qui, d'un suprême
+effort, essaya de se traîner.
+
+Les trois se mirent à vociférer. Et la contagion de la frénésie gagna
+l'antichambre. La porte fut violemment ouverte. Loignes, Déseffrenat et
+les autres se ruèrent.
+
+Alors, l'horreur emplit cette pièce. La haine accumulée, la rage des
+terreurs passées, la vue du sang déchaînèrent en ces hommes l'esprit des
+tigres qui s'acharnent sur la proie. Guise n'était plus qu'un cadavre.
+Et toujours ils frappaient...
+
+Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi accoururent. Ce fut une
+effroyable mêlée d'insultes, de hurlements, un bondissement de démons,
+une ruée fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang aux mains
+et au visage. Ils le traînèrent dans l'antichambre.
+
+Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:
+
+--Comme il est grand!... Mort, il apparaît plus grand que lorsqu'il
+vivait...
+
+Brusquement, il posa son pied sur la tête du cadavre et dit:
+
+--Maintenant, je suis seul roi de France!...
+
+Pendant ce temps, Catherine de Médicis râlait dans son lit, agonisante,
+comme si elle n'eût attendu que ce dernier coup de son effroyable génie
+pour mourir...
+
+Pardaillan, avons-nous dit, avait remonté l'escalier. Sans se soucier
+du tumulte qui se déchaînait dans le château, il montait sans hâte, et,
+bientôt, il parvint à sa chambre. Tout droit, sans s'arrêter, il alla à
+la porte qui faisait communiquer cette chambre et passa dans la pièce
+voisine.
+
+Là, sur le lit, un homme était étendu, bâillonné, garrotté, dans
+l'impossibilité de faire un mouvement. C'était Maurevert.
+
+Pardaillan délia les jambes d'abord, puis les bras de Maurevert. Puis il
+lui retira son bâillon.
+
+--Levez-vous, dit Pardaillan.
+
+Maurevert obéit. Il tremblait de tous ses membres. Pardaillan était
+étrangement calme. Mais sa voix frémissait, et un frisson, par moments,
+passait sur son visage. Il tira son poignard et le montra à Maurevert.
+
+--Grâce! dit celui-ci d'une voix si faible qu'à peine on l'entendait.
+
+--Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.
+
+Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'épouvante, ne bougeait pas, il
+lui prit le bras et le mit sous son bras gauche. De la main droite,
+il tenait son poignard sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses
+épaules.
+
+--Là, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un mot, pas un geste!
+C'est dans votre intérêt.
+
+Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert fit signe qu'il
+obéirait. Pardaillan se mit en marche, traînant Maurevert.
+
+Il se mit à descendre, mais, cette fois, par le grand escalier. Le
+château était plein de rumeurs sauvages. Dans ce tumulte, Pardaillan et
+Maurevert, enlacés, passèrent comme des spectres.
+
+Dans la cour carrée, Maurevert eut un commencement de mouvement.
+Pardaillan s'arrêta et le regarda en face, en souriant. Ce sourire était
+terrible... Maurevert baissa la tête et poussa un faible gémissement.
+
+--Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.
+
+Près du porche, Crillon, l'épée à la main, criait des ordres. Des
+soldats croisèrent la pique devant Pardaillan.
+
+--Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je sorte.
+
+Crillon regarda Pardaillan une minute avec une sorte d'effroi et
+d'étonnement mêlés. Puis, il se découvrit et prononça:
+
+--Laissez passer la justice royale!...
+
+Les gardes se rangèrent et présentèrent les armes. Pardaillan franchit
+le porche, entraînant et soutenant Maurevert...
+
+Sur l'esplanade, à vingt pas du porche, un homme se plaça près de
+Maurevert et se mit à marcher sans dire un mot. Tous trois--Maurevert
+encadré entre Pardaillan et le nouveau venu--franchirent la porte de
+Russy, passèrent le pont et se mirent à remonter la Loire.
+
+A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrêtèrent devant une masure
+abandonnée. Deux chevaux tout sellés étaient attachés à un restant
+de palissade qui avait dû entourer un jardinet attenant à la masure.
+Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique pièce. L'inconnu entra
+derrière eux et ferma la porte.
+
+--Asseyez-vous, dit Pardaillan à Maurevert en lui désignant un
+escabeau. Maurevert obéit. Pardaillan lui lia les jambes solidement, et,
+dès lors, une lueur d'espoir se fit jour dans l'esprit de Maurevert,
+car, du moment qu'on le liait, c'est qu'on ne devait pas le tuer tout de
+suite.
+
+--Messire Clément, dit alors Pardaillan, puis-je vraiment compter sur
+vous?
+
+--Cher ami, dit Jacques Clément, soyez tranquille, et allez sans crainte
+à vos affaires. Je jure Dieu que vous retrouverez l'homme où vous le
+laissez.
+
+Pardaillan fit un signe de tête comme pour dire qu'il avait confiance
+dans ce serment. Il sortit sans jeter un regard à Maurevert et reprit
+en toute hâte le chemin de Blois. Jacques Clément tira son poignard et
+s'assit devant Maurevert.
+
+
+
+XXXV
+
+LE DERNIER GESTE DE FAUSTA
+
+FAUSTA, dès le matin, avait pris ses dernières dispositions. Elle avait
+expédié divers courriers et, entre autres, un cavalier chargé de courir
+au-devant de Farnèse pour lui dire de hâter sa marche sur Paris, car
+elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnèse ne fût entré en France
+depuis plusieurs jours déjà.
+
+Puis, elle avait tout fait préparer pour son départ le soir même. En
+effet, elle avait convenu avec Guise qu'aussitôt après le meurtre du
+roi, c'est-à-dire dans la nuit même, ils marcheraient sur Beaugency,
+Orléans et, de là, sur Paris. Ce devait être une marche triomphante,
+pendant laquelle le duc de Guise devait proclamer ses droits à la
+couronne.
+
+A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise devait, dans
+Notre-Dame, présenter Fausta comme la reine de France.
+
+Tout à coup, des bruits confus parvinrent jusqu'à elle. Et, d'abord,
+elle n'y prêta pas attention, car les bourgeois criaient souvent par
+les rues. Puis, brusquement, elle se dressa. Des coups d'arquebuse
+éclataient. Elle entendait des piétinements de chevaux, des cris de
+terreur, des hurlements de bataille. Une sueur froide pointa à son
+front. Que se passait-il? Haletante, pâle comme une morte, à demi
+penchée, elle écoutait ces bruits de dehors; des paroles lui
+parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...
+
+Près de deux heures s'écoulèrent. Les bruits, peu à peu,
+s'éloignaient... Fausta frappa fortement sur un timbre et un laquais
+apparut. Et, comme elle allait lui donner l'ordre de s'enquérir de la
+cause de ces bruits qui agitaient la ville, le laquais lui dit:
+
+--Madame, un gentilhomme est là, qui ne veut pas dire son nom et veut
+parler à Votre Seigneurie.
+
+--Qu'il entre!
+
+Au même instant, Pardaillan entra dans le salon. Fausta fut secouée
+d'une sorte de frisson nerveux et fixa sur lui des yeux exorbités par
+une indicible épouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche
+demeura entrouverte, sans proférer aucun son.
+
+Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau à la main, s'inclina
+profondément et dit:
+
+--Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je viens de tuer M. le duc
+de Guise...
+
+Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle se sentait mourir.
+Pardaillan vivant! Elle rêvait... C'était un rêve hideux, inconcevable,
+mais ce n'était qu'un rêve... Sûrement elle allait se réveiller!
+
+--Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que c'était une légitime
+satisfaction que je me donnais à moi-même en venant vous annoncer ce que
+j'ai fait. Je vous avais prévenu jadis, que, moi vivant. Guise ne serait
+pas roi, et que vous ne seriez pas reine.
+
+Un sourd gémissement s'échappa des lèvres blêmes de Fausta et elle put
+murmurer:
+
+--Pardaillan!
+
+--Moi-même, madame. Je conçois votre étonnement, puisque, après, avoir
+voulu m'assassiner un certain nombre de fois, vous m'avez livré aux gens
+de Guise le jour même où je vous arrachais aux griffes de Sixte.
+
+--Pardaillan! répéta Fausta dans un souffle.
+
+--En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez, je vais vous dire.
+Dans l'abbaye de Montmartre, le jour où vous avez crucifié la pauvre
+petite Violetta, je vous ai vue si courageuse au milieu des traîtres, si
+orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-là, je vous aurais
+pardonné tout le reste, et, par la même occasion, j'eusse pardonné à
+Guise. Mais vous m'avez obligé à faire un deuxième voyage dans la nasse.
+Cela n'était pas de jeu, madame. J'ai compris que vous étiez une force
+inhumaine, et qu'il fallait vous écraser. Eh bien, je vous écrase, un
+mot y suffit: Guise est mort, madame, mort quelques heures avant d'être
+roi et de vous couronner reine. Et c'est moi qui l'ai tué...
+
+Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pénible, comme si les mots
+eussent eu de la peine à sortir.
+
+Elle dit à peu près ceci:
+
+--Puisque vous vivez, vous, il n'est pas étonnant que je sois écrasée,
+moi, et que, du haut de la plus étincelante destinée entrevue, je sois
+précipitée dans un abîme de honte et de douleur...
+
+Elle s'arrêta, grelottante; une flamme de folie passa dans ses yeux.
+
+Mon malheur est complet, reprit-elle. J'étais tout. Je ne suis plus
+rien. Que faites-vous ici? Dehors! J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru
+que vous étiez un homme. Vous êtes un laquais qui, par-derrière et dans
+l'ombre, a frappé un maître, et je vous chasse. Dehors! Allez demander à
+Valois le prix de votre assassinat!
+
+Elle parlait d'une voix rauque et si précipitée qu'à peine elle était
+intelligible. Son bras tendu vers la porte tremblait. Pardaillan avait
+baissé la tête, pensif.
+
+Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait sur lui, le poignard
+à la main. Il la laissa s'approcher. Et, au moment où elle levait
+le bras, il n'eut qu'un geste: il saisit le poignet de Fausta et le
+maintint rudement dans ses doigts.
+
+--Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me tue pas ainsi, moi!
+Car mon heure n'est pas venue. Tenez, je vous lâche: osez me frapper!
+
+Il la lâcha et se croisa les bras. Fausta le regarda. Elle le vit si
+calme, si étincelant de bravoure, vraiment plus fort que la mort, et
+avec une telle pitié dans les yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle
+recula et éclata en sanglots.
+
+Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur, la scène de la
+cathédrale de Chartres est vivante dans mon esprit: vos lèvres ont
+touché mes lèvres, et c'est pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous
+dire qu'en venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire que vous
+ne serez pas reine. Ensuite, madame, au château, j'ai vu arrêter, sous
+mes yeux, le cardinal de Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et
+d'autres. Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier à M. d'Aumont qui
+l'arrêtait: «C'est une trahison de la Fausta...» J'ai pensé, madame,
+qu'on viendrait vous saisir, vous aussi, et, cette épée qui a brisé
+votre royaume, je me suis dit que je devais la mettre au service de
+votre vie et de votre liberté. Car vous êtes jeune et belle. Vous
+pouvez, vous devez vous refaire une existence, et, si vous n'avez pas
+trouvé le pouvoir, peut-être trouverez-vous le bonheur. A une lieue
+de Blois, j'ai préparé deux chevaux, un pour vous, un pour quelque
+serviteur qui vous accompagnera. Hâtez-vous de me suivre, tandis qu'il
+en est encore temps...
+
+A mesure que Pardaillan parlait, les passions déchaînées dans l'âme de
+Fausta prenaient un autre cours. Avec l'extraordinaire promptitude
+de décision qui la rendait si supérieure, elle prenait son parti de
+l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise de son esprit,
+et la souveraineté de ses espérances.
+
+Il ne serait pas juste de dire que la passion pour Pardaillan se
+réveillait, car, en réalité, elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Mais
+qui savait s'il ne l'aimait pas, lui, à présent?... Qui savait si
+ce n'était pas une jalousie inavouée qui avait armé son bras contre
+Guise?...
+
+Ainsi, une espérance nouvelle battait des ailes, éperdument, dans
+l'imagination de Fausta... Tout à coup, des coups sourds ébranlèrent la
+porte du vieil hôtel.
+
+Elle bondit vers l'une des fenêtres qui donnaient sur la cour
+intérieure. En quelques instants, la porte céda et une troupe nombreuse
+envahit la cour, sous la conduite du capitaine Larchant qui cria:
+
+--Qu'on fouille cet hôtel, et qu'on arrête tout ce qui s'y trouve,
+hommes et femmes!
+
+Fausta s'élança vers le chevalier, saisit ses deux mains, et, d'une voix
+ardente, murmura:
+
+--Tout à l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je veux vivre encore!
+Pardaillan, sauvez-moi!...
+
+--Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit Pardaillan.
+
+Mais, ces paroles, il les prononça avec une si glaciale froideur qu'elle
+sentit le désespoir l'envahir.
+
+--Pouvez-vous monter à cheval? demanda-t-il.
+
+--Je suis prête!
+
+--Où trouverai-je des chevaux?
+
+--Dans l'angle gauche de la cour et de l'écurie. Il y a quatre chevaux
+tout sellés, et une litière attelée.
+
+En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que, dès le matin, son
+départ fût préparé. Elle s'était vêtue en cavalier, comme elle en avait
+l'habitude toutes les fois qu'elle prévoyait une expédition. Ce costume,
+d'ailleurs, lui seyait à merveille, et elle portait l'épée au côté.
+
+--Y a-t-il quelque escalier dérobé qui nous permette de gagner l'écurie?
+reprit Pardaillan.
+
+Elle secoua négativement la tête.
+
+--Soit!
+
+Cependant, la troupe de Larchant pénétrait avec prudence dans l'hôtel;
+les soldats avaient commencé par visiter le rez-de-chaussée. Ils y
+avaient trouvé quelques laquais et quelques femmes, notamment Myrthis et
+Léa. Femmes et laquais avaient été aussitôt saisis et emmenés hors de
+l'hôtel.
+
+--Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je vais tenter de faire
+une trouée parmi ces soudards qui montent l'escalier. Serrez-moi de
+près. A peine dans la cour, gagnez l'écurie, sortez-en deux de vos
+chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous prête?
+
+Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au moment de l'action,
+resserra sa ceinture de cuir, assura son chapeau, dégagea un peu sa
+rapière, et se dirigea sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil,
+il embrassa l'escalier où une vingtaine de soldats montaient. A
+l'apparition de Pardaillan, le capitaine Larchant s'était arrêté, à dix
+ou douze marches du palier.
+
+--Holà, monsieur! cria Pardaillan, êtes-vous Espagnol et sommes-nous
+donc en ville conquise? Que faites-vous céans?
+
+--Au nom du roi, monsieur! répondit Larchant.
+
+--Ah! c'est différent. Vous venez au nom du roi?...
+
+--Oui, monsieur, pour arrêter ici une femme accusée de haute trahison et
+tentative de meurtre envers la personne royale. Je vous somme donc, si
+vous êtes de ses gens, de me rendre votre épée, si vous ne voulez être
+arrêté comme complice!
+
+--Très bien, monsieur. Et moi, je vous somme de vous retirer à
+l'instant!
+
+--Vous faites donc rébellion au roi! hurla le capitaine.
+
+--Vous faites bien rébellion à moi! répondit Pardaillan.
+
+--Gardes, en avant! vociféra Larchant.
+
+--Gardes, gare à vous! tonna Pardaillan.
+
+En même temps, il saisit dans ses bras puissants la banquette du palier,
+banquette en chêne massif, longue et large, et pesante; et il la
+souleva, la mit debout. A l'instant où les soldats, à la suite de
+Larchant, s'élançaient à l'assaut, Pardaillan imprima une violente
+poussée à la banquette et, à toute volée, l'envoya dans l'escalier.
+
+La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement d'imprécations
+sauvages. Larchant avait bondi en arrière et, aplati contre le mur,
+avait vu passer à quelques pouces de son visage le formidable engin.
+Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des gardes gisait, le
+crâne fracassé, et que quatre autres, contus, moulus, se retiraient de
+la bagarre en gémissant.
+
+Fausta avait assisté à cette débandade avec un étrange sourire. Elle
+vit les gardes se reformer. Et de nouveau la ruée des gardes à l'assaut
+remplit l'escalier de vociférations. Alors, elle assista à ceci:
+
+Pardaillan se retournait vers l'une des statues de marbre qui
+garnissaient le palier, statue presque de grandeur nature. Elle
+représentait Pallas, déesse de la sagesse.
+
+Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait de son socle,
+la soulevait dans ses bras, et brusquement, au moment où les gardes
+allaient atteindre le palier, Pallas décrivait dans l'air une parabole,
+rebondissait, sautait de marche en marche, et finalement se brisait
+à grand fracas, parmi les plaintes des éclopés, les rugissements de
+Larchant, la fuite affolée des survivants...
+
+Pardaillan se pencha. La troupe à demi décimée s'était massée au bas de
+l'escalier.
+
+--Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous nous laisser
+sortir? Je vous préviens que j'ai encore un Bacchus, un Mercure et un
+Jupiter à vous briser sur la tête.
+
+--Monsieur, répondait Larchant, tout ce que je puis faire pour vous, en
+estime de votre courage, c'est de vous prendre mort pour ne pas vous
+livrer vivant au bourreau!
+
+--Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillité.
+
+Ivre de fureur, Larchant se mit à ranger ses hommes et leur donna ses
+instructions, Il finissait à peine qu'un horrible fracas retentit
+au-dessus de sa tête; une chose énorme tombait en se heurtant à la
+rampe... c'était un lampadaire.
+
+Cette magnifique pièce de l'art Renaissance consistait en un fût de
+colonne supportant sept branches; le fût était vissé au tournant de
+rampe du palier; et Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine,
+s'était mis à dévisser le monstre de bronze.
+
+Au moment où Larchant achevait de ranger ses hommes, Pardaillan imprima
+une secousse violente au lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil à un
+gigantesque oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable...
+Larchant s'abattit, une jambe brisée, trois hommes s'affaissèrent, tués
+net, quatre autres, blessés, se mirent à hurler, et les derniers, après
+un moment de stupeur épouvantée, reculèrent en désordre jusque dans la
+cour.
+
+--Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.
+
+Il s'élança, la rapière au poing, et Fausta derrière lui. En quelques
+secondes, ils furent dans la cour.
+
+--Aux chevaux! cria Pardaillan à Fausta.
+
+En même temps, il fonçait sur les dix ou douze gardes rassemblés dans la
+cour.
+
+--Tue! tue! vociféra Larchant en essayant de se soulever.
+
+Fausta bondit jusqu'à l'écurie, en sortit deux chevaux et sauta sur l'un
+d'eux.
+
+--A sac! à mort! hurlaient les gardes en tâchant d'entourer Pardaillan.
+
+Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapière voltigeait, cinglait,
+piquait... Tout à coup, il sauta en selle, et, piquant des deux, bondit
+au milieu des gardes.
+
+--La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine Larchant.
+
+Mais déjà Pardaillan l'avait franchie, en assénant un dernier coup de
+pommeau à un garde qui saisissait la bride de son cheval. Il s'élança
+à fond de train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe de quarante
+hommes d'armes, commandés par Crillon en personne, apparaissait à un
+bout de la rue.
+
+Crillon, prévenu de la résistance opposée aux gens du roi dans l'hôtel
+de Fausta, était accouru. Dans la cour, il vit le désordre des gardes
+effarés.
+
+--Un damné! gronda Larchant. Un démon! Un fou furieux! Je crois bien,
+monsieur de Crillon, que c'est votre protégé!...
+
+--Pardaillan!...
+
+--C'est cela même! Ah! l'infernal truand!... Courez...
+
+--Bah! fit Crillon, il est loin!...
+
+--Monsieur... dit une voix près de lui.
+
+Crillon se retourna et dit:
+
+--Que vous plaît-il, monsieur de Maineville?...
+
+--Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes vos prisonniers,
+n'est-ce pas? Vous nous conduisez à Loches?
+
+--Oui. Après?...
+
+--Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et moi, Maineville, qui
+avons déjà un vieux compte à régler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous
+courir après lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de revenir
+nous rendre prisonniers, et vous rapporterons la tête du truand...
+
+--Crillon! Crillon! vociféra Larchant, laissez courir ces gentilshommes.
+Je me porte caution!
+
+--Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard, et tâchez de
+vaincre!
+
+Maineville et Bussi-Leclerc s'élancèrent. Alors, Crillon se baissa vers
+Larchant:
+
+--Si le hasard voulait qu'ils ramènent Pardaillan prisonnier, que
+comptes-tu en faire?
+
+--Pardieu! le faire pendre haut et court aux créneaux du donjon!
+
+--Diable! Tu veux faire pendre un connétable?
+
+--Ça! devenez-vous fou... ou bien ai-je le délire?... Pardaillan
+connétable?...
+
+--Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher pour le créer
+connétable. Parce que, si le roi est vivant, si le roi est encore roi,
+c'est à Pardaillan qu'il le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tué
+le duc de Guise!...
+
+Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'était lancé vers la porte de
+la ville qu'il franchit sans obstacle, et avait enfilé le pont de la
+Loire.
+
+Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en lui sa vie... Et sa
+voix parut âpre, violente, amère, et douce, lorsque, s'arrêtant tout à
+coup, elle prononça:
+
+--Avant d'aller plus loin, chevalier, écoutez-moi.
+
+Pardaillan s'arrêta. Ils étaient au milieu du pont. Devant eux, de
+l'autre côté de la Loire, c'était l'espace libre.
+
+--Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que nous devons piquer au
+contraire. On peut nous poursuivre...
+
+--Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit Fausta.
+
+Elle baissa la tête. Sans doute l'instant était suprême pour elle, car
+Pardaillan la vit frissonner. Tout à coup, cette tête pâle, si belle,
+si orgueilleuse, et, en ce moment, pleine d'une sorte de sérénité
+majestueuse, se redressa, et ses yeux noirs se fixèrent sur les yeux de
+Pardaillan.
+
+--Chevalier, dit-elle, vous aviez préparé, m'avez-vous dit, deux chevaux
+pour ma fuite?...
+
+--Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont inutiles. Je les
+garderai donc pour moi.
+
+--Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en avait un pour moi,
+n'est-ce pas?
+
+--Certes, madame.
+
+--Et l'autre? dit Fausta avec un étrange frémissement. L'autre, pour qui
+était-il, selon vos prévisions?...
+
+--Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs... je vous l'ai dit.
+
+--Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'était pas pour vous?...
+
+Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta. Une minute, leurs
+regards se croisèrent. Fausta était pâle comme la mort.
+
+--Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne m'est plus. Je ne suis
+vivante qu'en vous. M'acceptez-vous telle que je suis dans votre pensée,
+dans votre coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle,
+peut-être, hideuse, sans doute, capable sûrement d'inspirer l'effroi
+et l'horreur par mes actes, car mes actes viennent de pensées
+incompréhensibles. Telle que je suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis!
+Vous écartez-vous de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas même: un
+geste. Si je dois vivre, tendez-moi la main...
+
+Le visage de Pardaillan se fit plus fermé, plus glacial.
+
+Cette pensée foudroyante venait de traverser son cerveau:
+
+«Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut! C'est la mienne...»
+
+Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce. Elle leva vers
+le ciel noir et chargé de neige ses yeux profonds. Et, au fond de ses
+paupières, Pardaillan vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se
+volatilisèrent au feu de ses joues enfiévrées...
+
+En même temps, Fausta rassembla les rênes de son cheval. Puis,
+brusquement, elle frappa la bête d'un coup d'éperon furieux, en le
+maintenant tête au parapet du pont. Elle lâcha les rênes. Le cheval se
+cabra, hennit de douleur, et, dans le même instant, franchit le parapet,
+sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde qui suivit, Fausta disparut
+dans les tourbillons de la Loire...
+
+--Fausta! hurla Pardaillan.
+
+Et, ce nom qu'il prononçait pour la première fois, ce nom retentit en
+lui-même comme un coup de tonnerre qui suit l'éclair. Or, à la lueur de
+cet éclair qui incendiait sa pensée, Pardaillan lut dans son esprit ce
+sentiment qui l'accabla de stupeur et d'épouvanté:
+
+«Je ne veux pas qu'elle meure!»
+
+Dans le même moment, il sauta par-dessus le parapet, dans le vide...
+dans la Loire!... Pardaillan alla d'abord au fond de l'eau. Mais il
+garda la conscience précise de tous ses faits et gestes.
+
+L'eau grondait à ses oreilles. Il était aveuglé. Ses vêtements le
+gênaient. Mais, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à la surface;
+un remous le prit alors, et, pendant quelques instants, il disparut
+encore sous les eaux grises,.. puis sa tête se montra, il jeta un
+rapide regard devant lui, et vit le cheval de Fausta qui, nageant
+vigoureusement, essayait de se diriger vers le bord...
+
+Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette même voix
+d'angoisse qui l'avait épouvanté, il cria éperdument:
+
+--Fausta!...
+
+Tout à coup, il la vit!... Elle se laissait entraîner. On ne voyait en
+elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont tous ceux qui se noient,
+même quand ils ont voulu fortement la mort. Peut-être était-elle morte
+déjà...
+
+Pardaillan se mit à nager vers elle, dans une telle ruée, dans une si
+violente volonté de la rejoindre, qu'il semblait fendre les eaux. Au
+moment où Fausta allait s'abîmer tout à fait sous les flots, il la
+saisit par un bras...
+
+Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un rivage bas et
+sablonneux, non loin de l'endroit où le cheval de Fausta venait lui-même
+de regagner le bord et se secouait. Fausta n'était pas évanouie. Elle
+venait d'ouvrir les yeux et considérait Pardaillan avec une mortelle
+expression de désespoir et de reproche.
+
+--Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empêchée de mourir?...
+demanda-t-elle.
+
+--Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec une grande douceur,
+avec une voix que Fausta ne lui connaissait pas. Appuyez-vous sur mon
+bras, et je vous conduirai jusqu'à cette cabane de mariniers... nous
+nous sécherons.
+
+Ce fut tout. Fausta se mit à pleurer. Elle mit son bras sur le bras de
+Pardaillan et s'appuya sur lui comme il avait dit. Ils tremblaient tous
+les deux. En marchant, ou plutôt en se laissant traîner, elle pleurait,
+et il lui semblait que c'était toute sa vie passée qui s'en allait avec
+ses larmes. Parfois, elle levait les yeux sur Pardaillan... non plus
+ses yeux de diamants noirs, mais des yeux où il y avait comme une
+timidité...
+
+Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle fut convaincue,
+lorsqu'elle eut compris qu'un grand bouleversement s'était fait dans
+l'âme de Pardaillan, Fausta, tout à coup, éclata en sanglots, murmura:
+«Seigneur!...» et s'évanouit...
+
+Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de vierge aux formes si
+pures... la tête de Fausta retomba sur son épaule et, fermant les yeux
+avec un long frissonnement, il approcha ses lèvres de son front...
+Alors, il marcha à la cabane qu'il avait aperçue, déposa Fausta devant
+le foyer, offrit une pièce d'or aux habitants de la masure, et les pria
+de faire un grand feu qui bientôt flamba...
+
+Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, complètement sèches, étaient
+assis devant la haute flamme claire du foyer.
+
+--Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens de Blois pourraient
+avoir envie de vous poursuivre.
+
+--Où irais-je?
+
+--Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai diverses affaires à
+régler en France.
+
+--Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome est un séjour
+dangereux pour moi, à cause de Sixte qui ne pardonne pas. Mais j'ai
+un palais à Florence. Le palais Borgia. Je vous attendrai là, si vous
+voulez.
+
+--A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan. Mais cette route
+est longue... ne craignez-vous pas... Ah! fit-il tout à coup. Et de
+l'argent?...
+
+Elle sourit.
+
+--J'ai de l'argent à Orléans, dit-elle; j'en ai à Lyon; j'en ai
+à Avignon. Une seule chose me gêne. On a arrêté mes deux pauvres
+suivantes...
+
+--Je les ferai relâcher, dit vivement le chevalier.
+
+--Si cela est, qu'elles me rejoignent à Orléans où je les attendrai cinq
+jours... elles savent où.
+
+Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hôte, un homme et une
+jeune femme, de pauvres gens. Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant
+rien, défit la boucle de sa ceinture et la tendit à la femme du marinier
+stupéfaite... La boucle était en diamants et valait cent mille livres.
+
+--Ma chère, dit Fausta, quand je reviendrai en France, je vous
+demanderai un service.
+
+--Tout à vos ordres, madame, dit la femme, éblouie.
+
+--Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane. Je vous la paierai
+cent mille livres, elle vaut pour moi cent fois cette somme...
+
+Et, laissant les pauvres gens stupéfaits, elle se dirigea rapidement
+vers son cheval qui, après avoir pris terre, mordillait des ronces
+d'hiver le long d'un champ. Légèrement, elle se mit en selle, laissa
+tomber un long regard sur Pardaillan, et dit:
+
+--A Florence, palais Borgia...
+
+Pardaillan inclina la tête...
+
+Ils ne se touchèrent pas la main. Elle partit au pas, sans tourner la
+tête, puis se mit au trot, puis prit le galop et disparut sur la route,
+au loin.
+
+Pardaillan était demeuré à la même place, immobile, comme pétrifié...
+Pendant une heure, il demeura là, en tête-à-tête avec lui-même.
+
+Tout à coup, une main se posa sur son épaule. Pardaillan tressaillit
+violemment, sortit de son rêve, regarda autour de lui. Et il vit
+Bussi-Leclerc avec Maineville.
+
+
+
+XXXVI
+
+LA POURSUITE
+
+A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauvée de l'ambition, débarrassée
+de cet ulcère, cette femme devient un être d'amour et de beauté. Quant à
+ce qu'elle éprouve pour moi, bientôt elle aura oublié... Entre elle et
+moi, une belle amitié peut remplacer la haine... c'est tout!
+
+Ce fut à cet instant que Maineville lui posa la main sur l'épaule.
+
+--Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.
+
+--Mes saluts à mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.
+
+--Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que puis-je pour votre
+service?
+
+--Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.
+
+--Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement Maineville.
+
+--Et où cela, messieurs?...
+
+--A Blois, où on vous cherche pour acte de rébellion, dit Bussi-Leclerc.
+Suivez-nous, monsieur, vous êtes notre prisonnier.
+
+--Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre, mais non à Blois.
+Ce sera plutôt dans la direction de ce joli moulin dont on voit d'ici
+tourner les ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte
+Saint-Roch.
+
+Maineville eut un pâle sourire plein de menaces, et Bussi-Leclerc se mit
+à sacrer comme un païen.
+
+--Décidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous au moulin?
+Je vous suis. Voulez-vous aller à Blois? Je vous tire ma révérence, car
+je suis pressé.
+
+--Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous ne nous suivez, je
+vais vous charger!
+
+--Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans le même moment, tira sa
+rapière et tomba en garde.
+
+Bussi-Leclerc dégaina et Maineville en fit autant. Tous deux attaquèrent
+furieusement, sans nulle honte, d'ailleurs, d'être à deux contre un.
+Mais à peine les fers s'étaient-ils baissés que Bussi jeta un cri de
+rage: pour la troisième fois, depuis ses diverses rencontres avec
+Pardaillan, son épée venait de lui sauter de la main et, décrivant une
+large parabole, allait tomber dans un fossé.
+
+--Ton poignard, Bussi! cria Maineville.
+
+Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur et blême de
+honte, n'entendit rien et courait ramasser son épée. En deux bonds, il
+l'eut reprise, au fond du fossé, se releva et bondit: à ce moment, il
+vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait lourdement,
+vomissant un flot de sang par la bouche. Un instant, il se tordit,
+frappa le sol du talon, laboura la poussière de ses ongles, puis il
+demeura immobile: Maineville était mort...
+
+Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme hébété. Puis il se rua sur
+Pardaillan qui l'attendait de pied ferme.
+
+--Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre épée dans la Loire...
+
+Et, en effet, il achevait à peine de parler que le fer de Bussi sauta et
+alla tomber non pas dans l'eau, mais sur le bord du rivage.
+
+--Ramassez! dit Pardaillan.
+
+Bussi-Leclerc s'assit au rebord du fossé, mit sa tête dans les deux
+mains et pleura. Pardaillan rengaina sa rapière.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais, à chacune de nos rencontres, vous
+avez voulu me tuer; moi, je n'ai fait qu'exercer vos jambes, avouez que
+j'en use sans haine avec vous et pardonnez-moi d'être plus agile que
+vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez pas ainsi, le seul
+témoin de votre défaite est mort.
+
+--Je suis déshonoré! gronda Bussi-Leclerc.
+
+--Si vous voulez que nous recommencions, peut-être serez-vous plus
+heureux, dit Pardaillan dans la sincérité de son âme.
+
+Bussi lui jeta un regard furieux.
+
+--Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en veux pas. J'ai sept ou
+huit manières de faire sauter une épée. Si vous voulez, je vous les
+enseignerai, et alors nous serons à armes égales pour une prochaine
+rencontre...
+
+--Dites-vous vrai? s'écria Bussi qui se releva, haletant.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante pas avec une
+chose aussi sérieuse qu'une passe d'armes d'où la vie d'un homme peut
+dépendre. Quand vous voudrez, je vous montrerai mes sept manières...
+vous en savez une, déjà.
+
+--Par tous les diables, s'écria Bussi, vous êtes un honnête homme,
+monsieur; et c'est grand dommage que nous ne vous ayons pas eu avec
+nous. Votre main, s'il vous plaît?
+
+Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra avec une sorte
+d'admiration mêlée d'effroi.
+
+--Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le chevalier en souriant.
+
+--Non! Et même, si vous le permettez, je me déclare votre ami. Mais vous
+me promettez...
+
+--De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu, je les tiens de
+mon père qui, sans avoir votre réputation, n'en avait pas moins appris
+le fin du métier des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai à
+Paris...
+
+Là-dessus, Pardaillan salua et s'éloigna à grand pas en remontant le
+cours de la Loire.
+
+«A Maurevert, maintenant!» murmura-t-il.
+
+
+Et il hâta le pas vers la masure dans laquelle il avait laissé Maurevert
+sous la garde de Jacques Clément. Comme il n'était plus qu'à deux ou
+trois cents pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le pas de
+la porte, allait et venait avec agitation. Bientôt, il reconnut que, cet
+homme, c'était Jacques Clément. Il prit le pas de course et rejoignit
+Jacques Clément qui fit un signe de désespoir.
+
+--Maurevert! hurla Pardaillan.
+
+--Échappé! répondit Jacques Clément.
+
+Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle était vide. Il
+ressortit, et vit que l'un des deux chevaux attachés à la haie n'y était
+plus!... Une effrayante expression de colère désespérée--peut-être le
+premier mouvement de colère qu'il eût eu de sa vie--bouleversa son
+visage.
+
+--Quel malheur! fit Jacques Clément. Ah! mon ami, je ne me pardonnerai
+Jamais!...
+
+--C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan. Mais comment
+a-t-il pu arriver?...
+
+--C'est d'une terrible simplicité, dit Jacques Clément... Je m'étais
+assis devant le misérable, mon poignard à la main. Vous savez qu'il
+avait les pieds liés, mais les mains libres... J'attendais... A force
+d'attendre... et puis la physionomie livide de cet homme finissait
+par me faire mal... à force d'attendre, donc, j'ai voulu voir si vous
+arriviez. Je tenais mon poignard à la main. Je le déposai machinalement
+sur cette table... Je me levai, j'allai jusqu'à la porte... à peine y
+restai-je quelques instants...
+
+--Oui, fit Pardaillan, j'aurai dû prévoir qu'un homme qui veut se sauver
+guette avec plus d'ardeur et de patience que l'homme qui garde... Il a
+pris le poignard et a coupé ses liens, n'est-ce pas?...
+
+--Oui!.., Au moment où je me retournais pour rentrer, j'ai reçu sur
+la tête un coup violent, et une poussée m'a envoyé rouler dans la
+poussière... Quand je me suis relevé, j'ai vu Maurevert qui sautait sur
+l'un des chevaux et partait ventre à terre...
+
+--C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner ensemble à Paris,
+retournez-y seul. Je vous y reverrai.
+
+--Vous courez à sa poursuite?
+
+--Parbleu!... fit Pardaillan en détachant et en enfourchant le cheval
+restant; quelle direction a-t-il prise?
+
+--Il s'est élancé vers Beaugency... Où vous retrouverai-je?...
+
+--Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!
+
+--Un dernier mot, fit Jacques Clément, dont la sombre figure s'illumina
+d'un éclair. Suis-je libre, maintenant?...
+
+--Libre de quoi?...
+
+--De tuer Valois!...»
+
+Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif, puis murmura:
+
+--Accomplissez donc votre destinée, puisqu'il le fau!...
+
+Pardaillan piqua des deux et se lança dans un galop effréné.
+
+A deux lieues de là, il rencontra un paysan qui conduisait une
+charrette. Pardaillan interrogea le paysan en lui faisant une
+description exacte de Maurevert et de son costume. Le paysan lui montra
+à cent pas en avant une route qui s'éloignait perpendiculairement à la
+Loire.
+
+--J'ai rencontré le cavalier que vous dites sur cette route que je
+viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce de cinq lieues dans les
+terres, puis tourne à droite, et conduit à Tours...
+
+Pardaillan jeta une pièce d'argent au paysan, alla rejoindre la route
+qui venait de lui être signalée et reprit son allure de galop furieux.
+
+Bientôt le chevalier dut modérer son allure, sous peine de crever son
+cheval. Lorsqu'il atteignît le croisement des routes signalé par le
+paysan, la pauvre bête était déjà bien fatiguée par un temps de galop
+d'environ six heures.
+
+Pardaillan mit donc pied à terre, devant une misérable auberge
+qui, placée au carrefour, s'appelait l'auberge des Quatre-Chemins.
+L'aubergiste, interrogé, prît un air très étonné et répondit hardiment
+qu'il n'avait vu passer aucun cavalier.
+
+Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer de lui. Il ne
+dit rien, pourtant, et, s'étant occupé de faire donner des soins à son
+cheval, s'assit près du feu et commanda qu'on lui servît à manger. La
+nuit venait, le temps était triste. Pardaillan résolut de passer la nuit
+dans cette auberge... Tout en mangeant, il examinait du coin de l'oeil
+l'aubergiste, et se disait:
+
+«Quelle figure de truand est-ce là?...»
+
+En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De plus, il y avait deux
+garçons dans l'auberge, luxe insolite pour ce malheureux bouchon perdu
+en pleine campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de ces
+physionomies louches, qui inspirent tout de suite au voyageur la pensée
+d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il eut fini de manger, Pardaillan
+s'accouda à la table, les bottes au feu. L'aubergiste plaça sur la table
+une chandelle fumeuse, et se retira.
+
+Pardaillan vit qu'il était seul. Il était las. Sa pensée si vivante
+d'ordinaire, et si méthodique, devenait lourde. Peu à peu, il
+s'assoupissait. Et, comme il faisait un effort pour garder les yeux
+ouverts, son regard, tout à coup, tomba sur un fragment de miroir
+accroché devant lui.
+
+Ce miroir réfléchissait la salle vaguement éclairée par le feu mourant
+et par la chandelle. Comme il allait refermer les yeux, il vit dans le
+miroir s'entrouvrir doucement la porte du fond de la salle.
+
+La porte s'était ouverte sans bruit. Il sembla à Pardaillan qu'il
+apercevait alors la figure louche de l'aubergiste, dont les yeux de
+braise étaient fixés sur lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur
+la table, la tête sur la main. Pendant une longue minute, il eut la
+sensation de ces yeux fixés sur lui par derrière.
+
+Tout à coup, il vit que l'aubergiste se mettait en mouvement. Il devait
+être pieds nus, car le chevalier n'entendit pas le moindre bruit. Et
+voici que, derrière le maître de l'auberge, apparurent les deux garçons,
+autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan entendit ceci:
+
+--Il dort... c'est le moment...
+
+Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui, et, à cet instant,
+il lui sembla que quelque chose comme un couteau ou un poignard venait
+de jeter une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste se levait.
+
+«Je crois en effet que c'est le moment!» pensa-t-il.
+
+Au même instant, il se leva brusquement, se retourna et renversa la
+table d'une violente poussée. Aux dernières lueurs de l'âtre, il vit
+l'aubergiste, un couteau à la main et ses deux garçons portant des
+cordes. Les trois hommes étaient demeurés pétrifiés de stupeur.
+
+--Eh bien, fit Pardaillan qui éclata de rire, qu'attendez-vous pour
+me garrotter, vous deux?... Et vous, est-ce bien le moment de me
+saigner?...
+
+En même temps, il s'élança et projeta ses deux poings en avant; les deux
+garçons poussèrent un cri de douleur, et déjà Pardaillan se retournait
+vers l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba à genoux
+et s'écria:
+
+--Grâce, monseigneur, je vous dirai tout!...
+
+--Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas seulement l'intention
+de me voler?
+
+--Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit piteusement
+l'aubergiste.
+
+--J'entends bien. Mais pour me voler...
+
+--Hum! sans doute... Mais aussi pour obéir à un gentilhomme qui m'a
+payé.
+
+--Ah! ha! voilà qui devient intéressant. Relève-toi, l'ami; et vous
+deux, maroufles, disparaissez, car vous saignez du nez comme des gorets
+égorgés...
+
+Les deux garçons obéirent à cet ordre avec un évident plaisir et se
+précipitèrent au dehors. L'aubergiste se releva en disant:
+
+--Vous ne me ferez pas de mal?
+
+--Si tu dis la vérité. Mais, si je m'aperçois que tu mens, je te coupe
+les oreilles. Maintenant, rallume la chandelle et va chercher du vin...
+
+L'aubergiste exécuta ces deux ordres avec promptitude.
+
+--Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut installé devant son
+verre plein.
+
+--Eh bien, monseigneur, voici la vérité pure: j'ai vu, en effet, ce
+gentilhomme dont vous m'avez parlé en arrivant...
+
+--Quand cela?...
+
+--Environ cinq heures avant vous.
+
+--Il est entré, continua l'aubergiste, s'est assis à cette table même
+que vous venez de renverser et, après m'avoir fait boire avec lui, il
+m'a fait de Votre Seigneurie une si exacte portraiture que je vous
+ai reconnu à l'instant même où vous avez mis pied à terre devant
+l'auberge...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, il m'a affirmé que vous me demanderiez par où il était passé,
+et il m'a donné trois écus pour vous répondre que je ne l'avais pas
+vu...
+
+--Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas chargé de m'assassiner? Car
+c'est, au fond, un digne gentilhomme, incapable d'une méchante action...
+
+--Lui! s'écria l'aubergiste. J'ai deviné tout de suite que ce
+gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle. Et, en effet, après
+avoir longtemps tourné autour du pot, il a fini par sortir de sa
+ceinture cinq écus d'or et m'a chargé, sinon de vous tuer, du moins de
+vous blesser, de façon que vous soyez retenu une bonne quinzaine ici...
+
+Pardaillan demeura silencieux quelques minutes. Discuter avec cette
+brute lui parut oeuvre-inutile.
+
+--Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je pense que vous avez
+confiance dans ce que je vous ai dit?... Je vous vois réfléchir... et...
+
+--Et tu crois que je me demande si je ne dois pas achever de
+t'étrangler? Eh bien, rassure-toi, je te donne vie sauve, à condition
+que tu me dises par où il est parti.
+
+--Ma foi, s'écria l'aubergiste, vaille que vaille, je vous dirai la
+vérité. Car j'ai plus de sympathie pour vous que pour ce gentilhomme.
+
+--Merci. Pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes l'homme le plus fort que j'ai jamais vu. Eh bien,
+il m'a chargé de vous dire, au cas où vous me rosseriez au lieu de vous
+laisser tuer... qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe à ma
+porte.
+
+--Tandis qu'au contraire?
+
+--Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...
+
+--Y a-t-il, à Beaugency, un pont sur la Loire?
+
+--Il y a le bac, monseigneur.
+
+--C'est bien. Prépare-moi un lit, si c'est possible. Et, demain matin,
+tu me réveilleras à l'aube.
+
+L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus tard, il vint
+annoncer à Pardaillan que son lit était prêt. Le chevalier suivit
+l'homme et pénétra dans une chambre qu'il fut étonné de trouver assez
+propre.
+
+L'aubergiste montra à Pardaillan qu'il y avait un fort verrou à la
+porte.
+
+--Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu me réveiller si je ne
+laisse pas la porte ouverte?...
+
+L'aubergiste se retira, ébahi.
+
+Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le temps d'étudier
+l'aubergiste. Car, bien qu'il eût laissé sa porte ouverte, non seulement
+cet homme ne fit aucune tentative contre lui, mais encore il monta la
+garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes n'essayassent
+d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement, sous la garde de
+l'homme que Maurevert avait payé pour l'assassiner. Vers sept heures
+du matin, il se remit en route, non sans avoir sondé une dernière fois
+l'aubergiste:
+
+--Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour un peu d'argent,
+as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a jamais fait aucun mal?
+
+--Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste, on ne mange pas tous
+les jours à sa faim; la misère est dure. Pillé par les huguenots, pillé
+par les catholiques, j'en suis tombé à essayer de tous les métiers.
+
+--Y compris celui d'assassin à gages. Voici un écu pour toi, outre
+l'écot que je t'ai payé.
+
+En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander à quel diable d'homme il
+avait eu affaire, Pardaillan prit d'un bon trot le sentier qui lui avait
+été indiqué.
+
+Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin qu'il avait quitté
+la veille. Il piqua sur Beaugency.
+
+Comme il passait près d'un gros bouquet de bouleaux et d'ormes, une
+détonation éclata soudain, sur sa droite, et la balle de l'arquebuse
+brisa une branche près de lui, Pardaillan sauta à terre et s'élança
+sous bois, dans la direction de la fumée, qui, à vingt pas de là, se
+dissipait lentement. Mais il eut beau battre les environs, il ne trouva
+personne.
+
+Qui avait tiré? Était-ce l'un de ces innombrables malandrins qui
+infestaient les routes? Maurevert avait-il payé et aposté l'un de ces
+brigands de grand chemin, en prévision que Pardaillan pût échapper à
+l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il était impossible de
+savoir.
+
+Il se remit donc en selle et se lança au galop jusqu'à ce qu'il se
+trouvât en face de Beaugency. Comme on le lui avait dit, il y avait un
+bac, à cet endroit. Le passeur se trouvait justement sur la rive où
+était Pardaillan lui-même. Il n'eut donc qu'à embarquer. Et le passeur
+commença à haler sur la corde.
+
+Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille au soir,
+franchi la Loire? Le passeur répondit qu'aucun cavalier n'avait franchi
+le fleuve: mais que, se trouvant la veille au soir sur la rive gauche,
+il avait été interpellé par un gentilhomme fait comme celui dont il
+lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait demandé si la route se
+prolongeait bien jusqu'à Orléans...
+
+«Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive droite Orléans, tandis
+qu'il aura rejoint par la rive gauche.»
+
+Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait à ce moment au beau
+milieu de la Loire, le passeur imprima au bac un mouvement si maladroit
+que le cheval de Pardaillan fut précipité à l'eau.
+
+Pardaillan était resté à cheval comme le faisaient les cavaliers pressés
+sur ces larges bateaux plats. En sentant que son cheval s'enfonçait, il
+se débarrassa vivement des étriers et l'accrocha à la crinière du cheval
+qui, libre de ses mouvements se mit à nager vigoureusement vers la rive
+droite.
+
+Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu au-dessous de
+Beaugency. Pourtant, au moment où Pardaillan, ayant d'abord plongé,
+revint à la surface et s'accrocha à la crinière, deux coups d'arquebuse
+partirent de la rive droite, et le cheval, frappé à la tête, disparut
+sous les flots.
+
+Pardaillan plongea. Il éprouvait une colère furieuse, car il lui
+semblait manifeste que les arquebusiers avaient été apostés par
+Maurevert, et que le passeur était complice.
+
+Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et, entraîné par un
+courant très rapide, ne reparut à la surface que cinquante pieds plus
+bas.
+
+Un regard jeté sur la rive la lui montra déserte comme précédemment.
+Dans ce même coup d'oeil, il vit que le passeur s'était arrêté au milieu
+du fleuve et examinait cette scène sans manifester aucune intention de
+lui porter secours. La complicité du passeur était évidente.
+
+--Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serrées, toi, tu me paieras ta
+trahison!
+
+Il nageait avec effort, gêné qu'il était par ses habits, mais, suivant
+une diagonale allongée, il se rapprochait tout de même de la rive,
+lorsque deux nouveaux coups de feu éclatèrent... L'eau, frappée par les
+balles, rejaillit autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara de lui.
+
+Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder au plus tôt.
+Il se mit à nager furieusement, coupant, cette fois, le plus droit qu'il
+pouvait.
+
+Une fois encore, après un temps pendant lequel les assassins avaient
+rechargé leurs armes, deux détonations éclatèrent, sans qu'il fût
+atteint... Il touchait presque au rivage et, en trois brasses, il prit
+pied. Il s'élança, se secoua furieusement et regarda au loin dans la
+direction des coups de feu. Mais il ne vit personne!... Alors, il se
+dirigea vers Beaugency.
+
+Dans la première auberge qu'il rencontra, il entra tout mouillé, et,
+s'étant fait donner une chambre, se déshabilla et fit sécher ses
+vêtements devant un grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabillé, il
+sortit de la petite ville, non sans avoir vidé, pour combattre l'effet
+du bain, une bouteille de ce vin de Beaugency qui jouissait alors d'une
+excellente réputation.
+
+
+
+XXXVII
+
+LA FORET DE MARCHENOIR
+
+Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage du bac sur la rive
+droite, à un quart de lieue environ. De loin, il put constater que
+le passeur se trouvait à ce moment sur la rive gauche, attendant des
+clients.
+
+Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une petite charrette
+attelée d'un âne, se présentèrent pour passer.
+
+Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau commença sa
+traversée le long de la corde. Lorsqu'il fut sur le point de toucher
+terre, Pardaillan accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac
+au moment où les deux paysans s'en éloignaient. Le passeur le reconnut,
+et, devenant très pâle, se mit à trembler.
+
+--Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi sur l'autre
+bord et tâche d'être plus adroit que tout à l'heure sans quoi je ne te
+paierai pas; au contraire, je te ferai payer mon cheval.
+
+--Ah! monsieur, s'écria le passeur, entièrement rassuré, ce ne fut pas
+de ma faute, allez, et je puis dire que j'ai eu bien peur pour vous,
+surtout quand j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espère, puisque vous
+voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces deux misérables?...
+
+--Tiens! Comment sais-tu qu'ils étaient deux?...
+
+--Je les ai aperçus, balbutia le passeur, interloqué.
+
+--Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir et les deux
+scélérats m'ont échappé...
+
+Entièrement rassuré, le passeur se mit à manoeuvrer, et Pardaillan
+s'assit sur un banc, très indifférent en apparence. Seulement, lorsque
+le bac fut à peu près au milieu du fleuve, c'est-à-dire à l'endroit même
+où cheval et cavalier avaient été précipités dans l'eau, Pardaillan se
+leva, marcha résolument sur l'homme, le poussa violemment par-dessus
+bord. Au même instant, il le saisit par le collet, et le maintint plongé
+dans l'eau jusqu'au cou.
+
+--Grâce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi remonter, je ne
+sais pas nager!...
+
+--Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer...
+
+--Non! gémit le passeur, fou d'épouvante.
+
+Pardaillan lui plongea la tête dans l'eau, puis le retira à demi
+suffoqué.
+
+--Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebusé!
+
+--Non! Non!... je...
+
+Un nouveau plongeon interrompit l'infortuné. Cependant, étant parvenu à
+redresser la tête hors de l'eau, il râla:
+
+--Grâce! Je dirai tout!...
+
+--Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.
+
+--Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert m'a dit!...
+
+--Tu le connais donc?
+
+--Depuis huit ans que je fais partie de la sainte Ligue, dit le passeur
+en essayant d'esquisser un signe de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint
+hier, et me parla d'un terrible parpaillot qui avait tenté d'assassiner
+notre grand Henri... Il paraît que vous avez manqué votre coup.
+Là-dessus, M. de Maurevert et d'autres se sont mis en campagne pour vous
+rattraper et ont donné le mot d'ordre à tous les fidèles ligueurs. Vous
+voyez bien qu'en tout cas ce n'était pas un péché que de vous noyer...
+
+--Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le passeur à remonter dans
+son bac. Mais, dis-moi, Maurevert s'est-il dirigé sur Orléans comme tu
+le prétendais?
+
+--Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation, la vérité, c'est
+que je l'ai passé et qu'il est entré dans Beaugency où je sais qu'il a
+passé la nuit au Lion-d'Or.
+
+--Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix rauque.
+
+--Vers Beaugency?...
+
+--Oui!...
+
+Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter du passeur, Pardaillan
+courait vers la ville et se mettait en quête de l'auberge du Lion-d'Or.
+Il apprit qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la
+direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course.
+Nul, d'ailleurs, ne fit attention à lui; la ville, depuis quelques
+instants, s'était emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre
+que le duc de Guise avait été tué.
+
+Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. Là, comme dans toute
+la ville, l'émotion était à son comble. Pardaillan se dirigea droit sur
+l'hôtesse, vigoureuse commère qui pérorait au milieu d'un groupe de
+bourgeois.
+
+--Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de Guise a été tué...
+
+Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner des détails, raconta
+en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu'il était chargé de
+courir après l'un des meurtriers, et fit une description si exacte de
+Maurevert que l'hôtesse s'écria:
+
+--Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart d'heure... Ah! le
+misérable! Je comprends pourquoi il s'est enfui précipitamment à
+cheval!...
+
+--Comment cela?
+
+--Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui
+parler mystérieusement et aussitôt il a fait seller son cheval.
+
+Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient autres que ceux qui
+l'avaient arquebuse.
+
+--Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme.
+Quelle direction a-t-il prise?...
+
+--La route de Châteaudun...
+
+--Avez-vous un bon cheval contre les cinquante écus de six livres que
+voici?...
+
+--Et un fameux, qui file comme le vent!...
+
+Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait sur un cheval que,
+d'un coup d'oeil, il reconnut bon coureur.
+
+Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers plans d'une masse
+d'arbres dépouillés de leur feuillage et dont les branches nues se
+tordaient dans le ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt
+de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à l'autre.
+
+Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois. La forêt de hêtres
+et d'ormes s'animait, autour de lui, d'une vie fantastique. Les bouleaux
+fuyaient derrière lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le
+cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.
+
+Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête et devint pâle comme
+un mort: à une faible distance devant lui, derrière un tournant du bois,
+il entendit un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut
+le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, féroce,
+effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier, c'était Maurevert!...
+
+Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait poursuivi. Il
+savait qu'il allait mourir!... Il galopait, ou plutôt se laissait
+entraîner par son cheval qu'il ne frappait même plus...
+
+Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois d'effrayantes
+contractions... et, parfois aussi, il lui semblait que son coeur
+s'arrêtait de battre, puis, brusquement, ce coeur se mettait à frapper
+des coups terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé, éperdu...
+
+Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de Pardaillan! Non pas
+peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non
+pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan.
+
+Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, buta et tomba.
+Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.
+
+Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses lèvres blanches
+tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan, à trente pas de lui, qui
+mettait pied à terre.
+
+Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il se baissa vivement,
+tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou à terre et visa
+Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et,
+quand il fut à dix pas, il dit:
+
+--Tire, mais tu vas me manquer...
+
+Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte
+de nuage flamboyant où il ne distinguait que l'éclair des deux yeux et
+l'effrayante menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait
+manqué Pardaillan!...
+
+Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au tronc, et demeura
+immobile, ses yeux exorbités fixés sur Pardaillan.
+
+--Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t'avais fait
+grâce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essayé encore de m'assassiner?...
+
+Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:
+
+--Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste des Quatre-Chemins
+pour m'égorger, payé des gens pour m'arquebuser, payé le passeur pour
+me noyer, réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute la
+souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse le soin de
+déterminer ton châtiment Réponds.
+
+Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan le
+considéra un instant.
+
+--Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai ton supplice. Et le
+voici...
+
+A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert,
+à l'endroit où il voyait battre le coeur. A ce contact, ce coeur eut un
+sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux
+se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre, sur ses jambes
+fléchissantes, et il semblait n'être plus maintenu que par le doigt de
+Pardaillan appuyé sur sa poitrine.
+
+--Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il durera des années,
+il durera tant que tu vivras; c'est un supplice de honte; toute ta
+vie, tu te diras que, t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint,
+t'ayant tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te laisser
+vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin de Loïse, voici ton
+châtiment, Pardaillan te fait grâce!
+
+A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina sur le côté et
+s'affaissa mollement...
+
+Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une sorte d'étonnement
+mystérieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert était mort!...
+
+Mort!...
+
+Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s'était reculé...
+Maurevert était mort depuis quelques instants déjà... Maurevert était
+mort à l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé sur sa
+poitrine... ce contact avait foudroyé son coeur...
+
+Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert eût sans doute trouvé
+qu'il avait succombé à la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant à
+nous, nous dirons simplement que Maurevert était mort de peur.
+
+
+
+XXXVIII
+
+UN SPECTRE QUI S'ÉVANOUIT
+
+Pardaillan demeura une heure immobile près de ce cadavre. Une profonde
+rêverie l'emportait vers les lointains horizons de sa jeunesse. C'était
+Maurevert qu'il avait sous les yeux et c'était Loïse qu'il voyait.
+
+Il la voyait telle qu'il l'avait vue à la minute de sa mort, au moment
+où la pauvre petite avait, dans un dernier effort, jeté ses bras autour
+de son cou et avait fixé sur lui ses yeux désespérés et radieux...
+contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur et tout le
+désespoir de l'éternelle séparation...
+
+Et, maintenant, l'assassin de Loïse gisait à ses pieds. Maurevert était
+mort!...
+
+Alors, il sembla à Pardaillan qu'il n'avait plus rien à faire dans
+la vie. Mortes ses amours, mortes ses haines, il se voyait seul,
+affreusement seul, n'ayant plus rien pour le soutenir...
+
+Un instant, l'image de Fausta passa devant ses yeux, mais, cette image,
+il la regarda passer avec une morne indifférence. Puis, ce fut Violetta,
+le petit duc d'Angoulême, et quelque chose comme un triste sourire erra
+sur ses lèvres...
+
+Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne hôtesse, et
+Pardaillan murmura:
+
+--Là, peut-être, trouverai-je réellement la pierre où le voyageur repose
+sa tête fatiguée...
+
+Le pas alourdi d'un bûcheron le tira de sa rêverie.
+
+Il se réveilla, se secoua, et appelant le bûcheron, le pria de lui
+prêter sa pioche, et lui offrit un écu en récompense. Le bûcheron,
+apercevant le cadavre, obéit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse
+dans la terre dure de gelée. Quand elle fut assez profonde, il y plaça
+le cadavre de son ennemi, le recouvrit avec la couverture de selle du
+cheval de Maurevert; puis il combla la fosse et rendit la pioche au
+bûcheron, qui lui dit:
+
+--Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?
+
+--Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus besoin.
+
+Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette halte prolongée
+avait reposé; il passa la bride sous son bras; et, à pied, suivi par la
+bête, suivit la route; une lieue plus loin, il se remit en selle et,
+d'un temps de trot, gagna Châteaudun.
+
+Il s'arrêta dans une bonne auberge et y passa la nuit.
+
+Le lendemain matin, étant remonté à cheval, il reprit le chemin de
+Blois, où la première figure qu'il vit en entrant fut celle de Crillon,
+le brave Crillon, occupé à refouler une foule de bourgeois qui criaient
+à tue-tête:
+
+--Mort à Valois! Vengeons notre duc!...
+
+--Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il vit que la besogne
+était terminée et que la rue était libre.
+
+Crillon aperçut Pardaillan et, poussant vers lui son cheval, lui tendit
+la main.
+
+--J'ai un service à vous demander, fit Pardaillan.
+
+--Dix, si vous voulez!
+
+--Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant. On a arrêté
+l'autre jour, dans l'hôtel de la signora Fausta, deux pauvres filles qui
+n'y doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur liberté...
+
+--Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.
+
+--Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire qu'on les attend à
+Orléans, elles savent où...
+
+--Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne ami, prenez garde à
+Larchant.
+
+--Bah! Il veut donc être éclopé des deux jambes?...
+
+--D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majesté vous protégerait au besoin.
+Venez, je vais vous présenter...
+
+--Pourquoi faire?...
+
+--Mais, fit Crillon stupéfait, parce que le roi veut vous voir et
+récompenser celui qui...
+
+--Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il a une triste figure.
+Monsieur de Crillon, si on vous parle de moi, rendez-moi le service de
+dire que vous ne m'avez pas vu.
+
+--Soit! fit Crillon ébahi.
+
+Ils se serrèrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement l'intérieur
+de la ville, où régnait un grand silence.
+
+Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Château où on se rappelle
+qu'il avait loge. Il y chercha Jacques Clément, et ne l'y trouva pas.
+
+--Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...
+
+Et il reprit la chambre qu'il avait occupée précédemment, avec l'idée de
+se remettre en route après deux jours de halte.
+
+Pardaillan se donnait à lui-même comme prétexte qu'il avait besoin
+de repos. En réalité, il avait surtout besoin de réfléchir, de se
+retrouver, de voir clair en lui-même et de prendre une décision d'où il
+sentait que sa vie à venir allait dépendre.
+
+En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de Montpensier avait pu
+fuir, que le duc de Mayenne s'était également échappé de Blois, ainsi
+que tous les seigneurs de marque qui avaient afflué dans la ville au
+moment des états généraux. Ainsi, Henri III n'avait pas profité de sa
+victoire.
+
+Seul, le cardinal de Guise avait succombé; il avait été lardé de coups
+de poignard le jour même où Pardaillan rentra dans Blois.
+
+Le surlendemain de sa rentrée à Blois, Pardaillan apprit que le roi
+était parti pour Amboise.
+
+Pardaillan, lui, après s'être promis de partir au bout de quarante
+heures, resta. D'abord parce qu'il était indécis, irrésolu, et
+qu'il écartait de sa pensée ce point d'interrogation formidable qui
+l'obsédait:
+
+--Irai-je ou n'irai-je pas à Florence?
+
+Quelques jours s'écoulèrent. La fin de l'année se passa dans une
+tranquillité relative. Cependant, on apprit, le 3 janvier, que Mayenne
+avait réuni une armée et qu'il se dirigeait sur Paris, acclamé tout le
+long du chemin par les populations révoltées. Crillon avait environ
+dix mille hommes de troupe campés sous Blois. Il se tint prêt à tout
+événement... mais le roi ne rentrait toujours pas.
+
+Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, étant descendu dans la grande
+salle pour se rendre ensuite au château où, tous les jours, il allait
+voir Crillon, apprit que le roi était revenu dans la nuit. Du moins,
+c'était la rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait sortir,
+il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui communiquait avec
+l'escalier du premier étage, un moine qui, le capuchon rabattu sur le
+visage, s'avançait vers la porte de sortie.
+
+«Je connais cette tournure-là!» fit en lui-même Pardaillan, qui
+tressaillit.
+
+Et il se plaça devant le moine qui traversait la salle. Le moine
+s'arrêta un instant, puis murmura:
+
+--Venez...
+
+Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clément!...
+
+--Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister à quelque grand
+événement. Il y a sous cette robe de bure un poignard qui, en prenant
+contact avec la poitrine de Valois, pourrait bien changer l'histoire de
+la monarchie. Il faut que je voie cela!
+
+Et il se mit à suivre Jacques Clément, qui était sorti. Sur la place, à
+vingt pas du porche du château, Jacques Clément s'arrêta.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous êtes revenu à Blois?
+
+--Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix sombre; je ne me suis
+pas éloigné un instant de ma chambre; je savais que vous étiez dans
+l'auberge; mais j'ai voulu être seul... Pardaillan, l'heure est venue...
+Rien ni personne ne pourra m'empêcher de tuer Valois ce matin. Voilà
+quinze jours que je guette son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et
+Dieu a voulu aussi vous faire rester à Blois afin que vous m'aidiez...
+Pardaillan, il faut que vous me fassiez entrer au château. Présentez-moi
+à Crillon comme un de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut
+que j'entre...
+
+--Ainsi, vous avez compté sur moi pour vous aider à tuer le roi?
+
+Pardaillan devint grave et réfléchit une minute, non sur la décision
+qu'il allait prendre, mais sur la manière de communiquer cette décision
+à Jacques Clément.
+
+--Mon cher ami, dit-il enfin, écoutez-moi bien. Si vous me disiez: «Tout
+à l'heure, je me bats en duel, veuillez vous aligner avec le témoin de
+mon adversaire», je vous répondrais: «Très bien, allons nous couper la
+gorge avec cet inconnu.» Si vous étiez attaqué, fût-ce par dix rois,
+et que vous m'appeliez à l'aide, je tomberais sur les dix rois à bras
+raccourcis, et, si Valois était dans le tas, peut-être aurait-il à se
+repentir d'avoir porté la main sur vous. Mais vous me demandez de vous
+conduire par la main jusqu'à celui que vous voulez tuer. Cela me dérange
+de mes habitudes...
+
+--Vous refusez?
+
+--De vous aider dans un assassinat, oui!
+
+Jacques Clément demeura atterré.
+
+--Malédiction! murmura-t-il sourdement.
+
+A ce moment précis, Pardaillan vit Crillon sortir du porche et avancer
+vivement vers lui.
+
+--Vous connaissez ce révérend père? dit le capitaine en rejoignant le
+chevalier.
+
+--Je le connais, dit Pardaillan.
+
+--Cela suffit, reprit Crillon. Mon père, ajouta-t-il en se tournant
+vers Jacques Clément, le chapelain n'est pas au château. La reine mère,
+malade, demande un confesseur à l'instant même. Suivez-moi, je vous
+prie...
+
+Jacques Clément saisit le bras de Pardaillan stupéfait, et, d'une voix
+qui le fit frissonner:
+
+--C'est Dieu qui m'envoie!...
+
+Et le moine, à grands pas, suivit Crillon.
+
+Jacques Clément entra dans le château à la suite de Crillon, qui,
+rapidement, se dirigeait vers l'appartement de Catherine de Médicis,
+situé au rez-de-chaussée.
+
+Chose étrange: personne ne semblait se préoccuper de cette maladie de la
+vieille reine, qui, pourtant, devait être bien grave, puisque Catherine
+voulait un confesseur.
+
+Ce fut une chose effrayante que cette indifférence de tous devant
+l'agonie de Catherine de Médicis. Seul, Ruggieri lui demeura fidèle
+jusqu'au bout.
+
+Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui avait tenu dans sa
+main la destinée du royaume, s'éteignait sans que nul songeât à elle...
+
+Jacques Clément, en approchant de l'appartement de la reine, remarqua
+parfaitement cette solitude, cette indifférence, tandis que le reste
+du château retentissait du bruit des armes, des conversations et même
+d'éclats de rire.
+
+Crillon avait introduit le moine dans une pièce obscure où pesait une
+infinie tristesse. Bien qu'il fît jour au dehors, les rideaux étaient
+fermés et un flambeau de cire se consumait sur la cheminée.
+
+Au bout de quelques instants, le moine vit un lit... et, dans ce lit,
+une femme vieille, ridée, livide, qui le regardait de ses grands yeux
+étrangement lumineux.
+
+Autour du lit, il y avait comme une magnifique irradiation de terreur,
+et les ténèbres amoncelées dans les angles vibraient de l'épouvante.
+Mais Jacques Clément était alors inaccessible à la peur... Il songeait
+seulement ceci:
+
+La mère de Henri III meurt; et celui qui la voit mourir, c'est le fils
+d'Alice de Lux...
+
+Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha brusquement à sa
+rêverie. D'un geste lent de sa main affaiblie, Catherine lui faisait
+signe d'approcher. Elle murmura:
+
+--Plus près, mon père, plus près...
+
+Il vint à pas lents et s'arrêta tout contre elle, au chevet du lit.
+Catherine de Médicis le regarda, et, dans son souffle haletant, reprit:
+
+--Vous n'êtes pas le chapelain du château...
+
+--Non, madame, le chapelain est absent; je passais par hasard, et c'est
+moi qu'on a appelé...
+
+--Mon fils? demanda la mourante. Où est mon fils?...
+
+--Le roi est à Amboise, madame...
+
+Elle demeura une minute silencieuse, les yeux fermés. De ces paupières
+soudées descendaient des larmes qui suivaient le sillon des rides... Et
+elle dit:
+
+--Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils n'est pas là...
+
+Puis elle se mit à parler d'une voix rapide et indistincte. Le moine,
+penché sur elle, ne put saisir au passage que quelques mots, des noms
+plutôt...
+
+--Diane de France... Montgomery... ce n'est pas vrai... puis, vous,
+Coligny... je ne veux pas... écoute, Maurevert...
+
+Jacques Clément écoutait ardemment. Tout à coup, Catherine s'arrêta.
+Elle ouvrit des yeux étonnés et, s'arrangeant sur ses oreillers, dans un
+retour d'énergie vitale:
+
+--Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.
+
+--Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise à Votre Majesté de
+me confier les secrets de son âme.
+
+La vieille reine se souleva, avec un long frisson. Elle fixa sur le
+confesseur un regard ardent:
+
+--Mon père, dit-elle, si je me repens de mes fautes, Dieu me les
+pardonnera-t-il?...
+
+--Si vous les avouez, oui!
+
+--Écoutez donc, puisqu'il le faut.
+
+Le moine se recueillit, s'immobilisa, à demi penché pour recueillir les
+suprêmes aveux de la reine.
+
+--Voilà, dit l'agonisante dans un râle, à peine perceptible, j'ai tué ou
+fait tuer quelques douzaines de pauvres diables, qui s'obstinaient à ne
+pas écouter mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison,
+j'ai dû employer tous ces moyens. J'avoue que J'eusse pu éviter ces
+meurtres, mais au détriment du bon gouvernement de l'Etat...
+
+--Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de chose...
+
+Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus d'hésitation:
+
+--Montgomery tua mon époux Henri deuxième... j'avoue que ce coup de
+lance malheureux n'était pas tout à fait dû au hasard...
+
+--Le roi votre époux vous a fait subir mille avanies; quelque énorme
+que soit le crime, il se conçoit et je crois que vous pouvez passer à
+d'autres événements...
+
+Catherine respira, soulagée.
+
+--Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une fièvre qui la prit
+soudain au Louvre; j'avoue que, si je ne lui avais pas envoyé certaine
+boîte de gants, la fièvre n'eût peut-être pas été mortelle...
+
+--Passez, madame! gronda le moine.
+
+--Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX eût peut-être
+longtemps vécu si je n'avais eu un ardent désir de voir Henri sur le
+trône...
+
+Un sanglot expira sur les lèvres de la reine en même temps qu'elle
+prononçait le nom d'Henri...
+
+--Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus lointaine; oh!
+que de gens l'entourent; ils sont des centaines... mon père... ils sont
+des milliers... c'est moi qui les fis mourir... mais c'était pour sauver
+l'Eglise!
+
+--Ensuite? demanda le moine.
+
+--C'est tout! râla Catherine, dont la tête se perdait. C'est tout!...
+
+--Ensuite! gronda le moine en se redressant.
+
+--C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine, en essayant de se
+soulever, mon père, par grâce! par pitié!... L'absolution, ou je meurs
+maudite!...
+
+--Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs maudite, sous mes yeux!
+Meurs sans absolution! Meurs pour subir les affres éternelles de
+l'éternel châtiment!...
+
+--Miséricorde! murmura la reine dans le hoquet de l'agonie. Que dit ce
+moine!... Damnée! Maudite!
+
+--Damnée et maudite à jamais! Car, de tous les crimes plus nombreux que
+les grains de sable dont parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font
+de ton âme une cour des Miracles de la scélératesse, écoute, reine! tu
+as oublié le plus hideux, le plus atroce!...
+
+--Oh! hurla la reine, démente de terreur et d'angoisse, qui es-tu?... Au
+nom de quel spectre viens-tu?... Que m'annonces-tu?...
+
+--Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide que la mourante. Je
+t'annonce ceci: que ton fils, ton bien-aimé Henri, va mourir!... Mourir
+de ma main! Mourir maudît comme toi!...
+
+Un cri déchirant, lugubre, insensé, jaillit des lèvres de l'agonisante.
+Elle tenta un suprême effort pour se jeter sur le moine, et retomba,
+avec un hoquet funèbre.
+
+--Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu au paroxysme de
+l'exaltation. Au nom de l'une de tes victimes! La plus belle! la plus
+innocente! Celle dont tu as broyé le coeur, celle que tu as assassinée
+par la plus effroyable torture... Alice de Lux!... Qui je suis! acheva
+Clément en rabattant son capuchon. Regarde! Je suis celui qui, seul,
+pouvait te refuser l'absolution, te déclarer maudite et damnée au nom
+du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux portes de l'enfer.
+Catherine de Médicis, je suis le justicier! Je suis le vengeur de ma
+mère! Je suis Jacques Clément, fils d'Alice de Lux!...
+
+Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille reine... Dans le
+sursaut de l'agonie, elle se leva presque droite, retomba sur le lit, le
+visage convulsé par le délire des angoisses sans nom; elle balbutia:
+
+--Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur, j'ai mérité cette
+expiation! Seigneur, je meurs... je meurs maudite...
+
+Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint à jamais immobile.
+Catherine de Médicis était morte...
+
+Henri III revint à Blois le lendemain. Lorsqu'on lui apprit la mort de
+sa mère, il répondit:
+
+--Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.
+
+Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit aucun soin des
+funérailles, et que, pendant la nuit, elle fut jetée comme une charogne
+(sic) dans un bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et on y
+enterra la reine mère. Ce ne fut qu'en 1609 que son corps fut retiré de
+là, transporté à Saint-Denis et placé dans le magnifique tombeau que
+Catherine s'était fait construire dans la basilique.
+
+Jacques Clément, lorsqu'il eut vu que la vieille reine était morte,
+sortit de la chambre funèbre. A ce moment, un homme y entra,
+s'agenouilla près du lit, et se prit à sangloter. C'était Ruggieri...
+le seul qui eût aimé Catherine de Médicis. Le soir même de ce jour,
+l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut plus jamais de
+nouvelles.
+
+Jacques Clément sortit du château sans être inquiété. Sur la place, il
+retrouva Pardaillan, qui ne lui posa aucune question et se contenta de
+lui dire:
+
+--Le roi n'est pas à Blois...
+
+--Je sais: il est encore à Amboise, dit Jacques Clément.
+
+--Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que vient de m'apprendre
+Crillon, c'est que l'armée royale va se mettre en marche sur Paris et
+tâcher de rencontrer l'armée de Mayenne.
+
+--J'irai donc à Paris, fit simplement le moine.
+
+Pardaillan était rentré tout songeur dans l'auberge du Château. Quelques
+minutes plus tard, il ressortait, traînant son cheval par la bride.
+Crillon, installé sous le porche en cas d'alerte bourgeoise, l'aperçut
+et vint à lui.
+
+--Vous partez?...
+
+--Je pars! dit Pardaillan. Je m'ennuie, la grande route me distraira.
+
+--Restez! Le roi vous donnera un régiment à commander.
+
+--Bah! j'ai déjà bien du mal à me commander moi-même...
+
+--Adieu, donc! Où allez-vous?...
+
+--Tiens! Au fait! fit Pardaillan. Où vais-je?...
+
+Il ôta son chapeau et l'éleva en l'air au bout de son bras.
+
+--Connaissez-vous la rose des vents? dit-il. Faites-moi l'amitié de me
+dire de quel côté le vent pousse la plume de mon chapeau.
+
+--Ah! ah! dit le brave Crillon, les yeux écarquillés de surprise.
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, donc, voici... Voyons, de ce côté, Paris... par là,
+Orléans... par là, Tours... et de ce côté-ci... monsieur de Pardaillan,
+la plume de votre chapeau va vers l'Italie.
+
+--L'Italie? fit Pardaillan avec un rire étrange. Eh bien, pourquoi pas?
+Va pour l'Italie!
+
+Et Pardaillan, ayant remis son chapeau sur sa tête, serra les mains du
+brave capitaine, sauta légèrement en selle et s'éloigna en sifflant une
+fanfare du temps du roi Charles IX.
+
+
+
+XXXIX
+
+LES FRAIS DE ROUTE DE PARDAILLAN
+
+Pardaillan avait quitté Blois au moment où Henri III s'en approchait,
+revenant d'Amboise.
+
+Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allégement, sans remords.
+Il venait de régler deux vieux comptes de haine qui, pendant seize
+ans, avaient pesé sur sa vie: le duc de Guise tué en combat loyal, et
+Maurevert mort dans la forêt de Marchenoir.
+
+Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait à pleins poumons la
+joyeuse ivresse de s'en aller libre, indépendant de tout et de tous, au
+seul gré de sa fantaisie.
+
+Excitant donc parfois son cheval d'un appel de langue, il suivait la
+route qui, de Blois, allait à Beaugency, Meung et Orléans, par la rive
+droite de la Loire. Arrivé à Orléans, Pardaillan se dirigea tout droit
+sur l'hôtel d'Angoulême, et ce fut avec un battement de coeur qu'il
+approcha de la maison amie, où il allait revoir ce petit duc auquel il
+s'était si bien attaché, cette Violetta qu'il avait arraché à la mort,
+et cette poétique Marie Touchet, à laquelle il rattachait le charme de
+ses souvenirs de jeunesse.
+
+C'était une maison de briques rouges à encadrement de pierre blanche,
+avec des balcons de fer forgé, aux courbes gracieuses.
+
+Pardaillan mit pied à terre dans la cour; sur un signe que fit un suisse
+majestueux deux laquais s'élancèrent pour s'emparer de son cheval et le
+conduire aux écuries. Alors, seulement, le suisse de cet hospitalier
+logis s'enquit du nom du visiteur.
+
+Le chevalier, sans répondre, regardait autour de lui, lorsque d'une
+porte surgit un être immense, porteur d'une superbe livrée toute
+galonnée, bouffi de graisse, avec des bras gros comme des cuisses, et
+des cuisses grosses comme des fûts de colonne. Cet être, en apercevant
+Pardaillan, ôta son chapeau, s'approcha en donnant tous les signes d'une
+respectueuse jubilation, et, d'une voix de basse-taille, s'écria:
+
+--Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier lui-même!...
+
+Pardaillan considéra le phénomène sans le reconnaître.
+
+--Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas! continua le
+phénomène. Surtout, nous avons fait la guerre ensemble. En avons-nous
+donné de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch, à
+l'abbaye de Montmartre, à l'auberge de la Devinière, en avons-nous
+taillé en pièces et mis en déroute!
+
+--J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais à la voix, monsieur de
+Croasse. C'est que vous étiez maigre, il y a quelques mois, tandis que
+maintenant...
+
+--Oui, fit Croasse avec désinvolture, la maison est bonne. Dieu merci.
+Plus de sabres à avaler, ni de cailloux, ni d'étoupes enflammées, mais
+de bons gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de bons...
+
+Pardaillan écoutait avec une inaltérable complaisance. Et il eût écouté
+longtemps sans doute si un deuxième géant, mais un géant maigre, cette
+fois, ne fût brusquement apparu: c'était Picouic.
+
+--Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez pardonner le
+bavardage de cet imbécile que la vie de cocagne a rendu positivement
+idiot, et qui laisse dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.
+
+Picouic, se précipitant, montra le chemin à Pardaillan, et laissa
+Croasse en butte aux sarcasmes du suisse. Pardaillan, donc, suivant son
+conducteur, traversa un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau
+duquel se détachait un portrait en pied du roi Charles IX, monta un bel
+escalier de chêne ciré, et entra dans une petite pièce où il y avait
+comme un parfum d'intimité charmante.
+
+Un jeune homme qui écrivait à une petite table, le dos tourné à la
+porte, se leva précipitamment, se tourna, tout pâle, vers le chevalier,
+demeura un instant immobile, puis courut se jeter dans les bras de
+Pardaillan, qui, doucement ému par cette joie visible, par ce bonheur et
+cette amitié, rendit étreinte pour étreinte...
+
+--Vous, enfin! s'écria alors Charles d'Angoulême. Cher ami... mon bon,
+mon grand frère, vous venez donc enfin contempler le bonheur qui est
+votre oeuvre!...
+
+--C'est-à-dire, fit le chevalier en souriant, je passais par Orléans,
+venant d'un désert et allant à un autre désert... j'ai voulu m'arrêter
+dans une oasis...
+
+Déjà, le jeune duc s'était élancé en appelant, et, quelques instants
+plus tard, Violetta entrait, toute rosé d'émotion, s'approchait de
+Pardaillan, et lui tendait son front en murmurant:
+
+--Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon noble époux et au mien,
+puisque vous voici!...
+
+Pardaillan, plus ému et plus étonné au fond qu'il n'eût voulu l'être de
+cette explosion de gratitude et de fraternelle amitié, embrassa sur les
+deux joues la gracieuse jeune femme. Au même instant, apparut Marie
+Touchet, la mère de Charles, et, comme Pardaillan s'inclinait
+profondément, elle fit trois pas rapides, le saisit dans ses bras, et,
+les larmes aux yeux, l'étreignit sur son coeur en disant:
+
+--Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de pouvoir vous dire tout
+haut ce que je dis tout bas à Dieu dans mes prières de chaque soir:
+«Que le Seigneur protège le dernier représentant de la vieille
+chevalerie!...»
+
+Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX, plus petit que
+celui du salon:
+
+--Hélas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas là pour remercier le
+sauveur de son enfant. Mais je vous aimerai pour deux, chevalier!
+
+--Madame, dit le chevalier, en cherchant à dissimuler la joie puissante
+que lui procurait cette adorable minute. Madame, je me trouve royalement
+récompensé, puisque je vois un rayon de bonheur dans vos yeux, et un
+sourire sur vos lèvres...
+
+Après les premiers moments d'effusion, ces quatre personnages
+s'assirent, et Pardaillan, accablé de questions, dut raconter ce qui lui
+était arrivé depuis la scène de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec
+cette simplicité qui donnait un si grand prix à ses récits, raconta
+la mort de Guise, celle de Maurevert, et enfin celle de Catherine de
+Médicis, mais ne dit pas un mot de Fausta.
+
+Il y eut le soir dîner de gala auquel furent invités les notables
+seigneurs d'Orléans. A table, Pardaillan, malgré sa résistance, fût
+placé dans le fauteuil du maître.
+
+Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soirée. Mais, le lendemain,
+lorsque Charles d'Angoulême pénétra dans la chambre du chevalier pour
+lui annoncer qu'il avait préparé à son intention une partie de chasse,
+Pardaillan répondit qu'il allait partir.
+
+--Partir! fit le jeune duc en pâlissant, mais pour quelques heures sans
+doute?... Car vous nous restez? Vous vous établissez ici... Nous ne nous
+séparons plus...
+
+--Un jour, peut-être, viendrai-je vous demander une plus longue
+hospitalité, répondit Pardaillan; pour le moment, il faut que je vous
+dise adieu...
+
+Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes de Violetta, ne
+purent retenir le chevalier. Pardaillan, violemment ému, serra leurs
+mains, en disant:
+
+--Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous promets que, si jamais
+je me trouve malheureux, c'est ici que je viendrai reposer ma tête, et
+chercher la consolation de mes vieux jours...
+
+Il les serra dans ses bras, et partit.
+
+«Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je puis me vanter d'avoir
+vu de près ce que c'est que le bonheur.»
+
+A midi, il s'arrêta dans une auberge pour dîner et faire reposer son
+cheval. Ayant alors fouillé sa ceinture de cuir, il constata qu'il ne
+lui restait plus que sept écus de six livres pour faire le voyage qu'il
+entreprenait.
+
+«Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut qu'avec cela j'aille
+jusqu'à Florence... et que j'en revienne!...»
+
+Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes, il y trouva une
+boîte assez volumineuse qui contenait une miniature, une lettre, et cinq
+rouleaux de monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata qu'ils
+étaient de deux cents écus d'or chacun. Il regarda la miniature: c'était
+un portrait de Marie Touchet, du temps où elle habitait dans la rue
+des Barrés. Ce portrait se trouvait placé dans un cadre de vieil or où
+s'enchâssaient douze diamants: c'était un présent de Charles IX. Alors,
+Pardaillan ouvrit la lettre, et voici ce qu'il lut:
+
+--Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils, mon coeur a pensé
+que j'avais le droit de veiller à vos frais de route, comme j'ai, en
+d'autres circonstances, veillé aux frais de route de mon autre fils,
+votre frère Charles. Quant au portrait, il m'a été donné en cette année
+1572, que vous avez peut-être oubliée, mais dont je garde l'impérissable
+mémoire. C'est le plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent à
+celui que j'ai aimé. Je vous le donne, car il vous était destiné comme
+étant, selon mon coeur, l'aîné de mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce
+me sera grande joie et consolation de vous revoir avant de mourir...
+Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous avez gardés...
+
+Pardaillan demeura une heure, cette lettre à la main, dans le coin
+d'écurie où cela se passait, absorbé dans une profonde rêverie. Le
+garçon d'auberge qui vint le chercher pour lui dire que son dîner était
+à point le vit immobile, la tête penchée sur la poitrine, et des larmes
+aux yeux.
+
+
+
+XL
+
+LE PALAIS RIANT
+
+Pardaillan arriva à Florence à la fin d'avril, ce qui prouve qu'il
+prit le chemin des écoliers--le plus long, mais aussi le plus amusant.
+Voyager, c'était pour lui une joie: se rendre d'un point à un autre
+n'était que le côté subalterne du voyage...
+
+Le lendemain de son arrivée, il se rendit au palais que lui avait
+indiqué Fausta. Il trouva à la porte d'entrée une sorte de suisse qui
+lui demanda s'il était bien l'illustre seigneur de Pardaillan. Le
+chevalier répondit qu'il avait en effet l'honneur d'être le sire de
+Pardaillan, bien qu'il ignorât qu'il fût illustre. Ce à quoi le brave
+gardien du palais ne répliqua rien; mais, allant. à un meuble qu'il
+ouvrit, il sortit d'un tiroir une missive cachetée, que le chevalier
+ouvrit séance tenante. Elle ne contenait que ces quatre mots:
+
+«Rome. Palais Riant.--Fausta.»
+
+Fausta l'attendait donc à Rome!
+
+«Que diable suis-je donc venu faire en Italie? grommelait-il le
+lendemain en chevauchant le long d'une jolie route embaumée par les
+premières fleurs et inondée par les rayons du soleil de mai. Eh!... qui
+m'empêche de tourner bride et de reprendre le chemin d'Orléans où je
+serais si bien l'hiver, les pieds au feu, l'automne à chasser le cerf,
+et l'été à écrire mes mémoires à l'ombre des grands tilleuls?»
+
+Pardaillan se mit à rire à l'idée d'écrire ses mémoires. Il devait
+pourtant les écrire, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui
+auraient la pensée de les feuilleter, et pour la plus grande joie de
+l'auteur de ce récit, qui devait y trouver de précieuses pages.
+
+Pardaillan fit son entrée dans Rome par une magnifique soirée du 14 mai
+de l'an 1589. Il prit gîte à l'auberge du Franc-Parisien, mots qui,
+écrits en français sur l'enseigne, lui parurent de bon augure. L'hôte,
+en effet, était Français et demi, c'est-à-dire Parisien de la rue
+Montmartre; il était établi depuis quinze ans à Rome, où il faisait
+tout doucement fortune en faisant manger aux Romains de la cuisine
+parisienne, et aux Français qui tombaient chez lui de la cuisine
+romaine, ce qui, prétendait-il, devait infailliblement amener, tôt ou
+tard, une alliance entre les peuples de Paris à Rome.
+
+Le chevalier dormit tout d'une traite jusqu'à huit heures du matin,
+s'habilla soigneusement, et, après dîner, s'enquit de la situation du
+Palais Riant, où Fausta lui avait donné rendez-vous. L'hôte lui indiqua
+le chemin à suivre et ajouta:
+
+--Un monument qui a dû être bien beau dans le temps, mais qui tombe en
+ruine; depuis Lucrèce Borgia, il est inhabité.
+
+Mais, déjà, Pardaillan était en route, et, suivant une rue parallèle au
+cours du Tibre, il ne tarda pas à se trouver devant le Palais Riant,
+magnifique édifice, rutilant et sombre comme un caprice de Lucrèce
+Borgia, orné de statues et de bas-reliefs qui en faisaient la splendeur,
+et couvert de poussière, les fenêtres fermées, le grand atrium extérieur
+ravagé, la porte murée.
+
+«Il me semble, murmura Pardaillan, que c'est ici la répétition du Palais
+de la Cité... Pourvu qu'il n'y ait pas de salle des supplices, ni de
+nasse de fer!...»
+
+Comme il était là, assez embarrassé, puisque là porte était murée, un
+homme passa près de lui, le toucha légèrement du coude et murmura:
+
+--Suivez-moi...
+
+«Il paraît que j'étais attendu», murmura Pardaillan qui se mit à suivre
+sans faire d'observation, mais qui, en même temps, s'assura rapidement
+que sa dague était à sa place, à sa ceinture.
+
+L'homme enfila une sorte d'étroit passage qui limitait le Palais. Riant
+sur son côté droit et aboutissait au Tibre. Vers le milieu du passage,
+il disparut par une porte basse, et Pardaillan entra derrière lui. L'un
+marchant devant et l'autre suivant, toujours silencieux, ils longèrent
+un long couloir et débouchèrent enfin dans un immense vestibule qui,
+évidemment, occupait tout le rez-de-chaussée de la façade. Ce n'était
+qu'un désert de marbre, peuplé par des statues impassibles qui, toutes,
+avaient subi quelque convulsion populaire, car, à l'une il-manquait un
+bras, à l'autre la tête. Des lampadaires tordus, des corniches ruinées,
+des colonnes jetées bas, les murs noircis par des traces de flammes
+semblaient indiquer que quelque drame avait dû dérouler là ses sombres
+péripéties.
+
+Pardaillan, à la suite de son conducteur, pénétra dans une partie
+du palais où se retrouvaient toute la magnificence et tout le faste
+grandiose dont la princesse Fausta aimait à s'entourer. Il s'arrêta et
+s'aperçut soudain que son conducteur avait disparu. Il attendit donc,
+les yeux fixés sur un tableau de Raphaël Urbain qui représentait une
+jeune femme d'une éclatante beauté, à l'oeil noir, au sourire impérieux,
+aux formes à la fois délicates et empreintes de majesté: c'était un
+portrait de Lucrèce Borgia... l'aïeule de Fausta. Comme il rêvait devant
+l'image de cette fille de pape, il entendit derrière lui un léger bruit
+se retourna, et, dans l'encadrement de velours d'une portière, il vit
+une jeune femme qui le contemplait; et c'était la même beauté fatale,
+les mêmes yeux de mystère que la femme du tableau,..
+
+--Vous regardez mon aïeule? dit Fausta en s'avançant alors, sans autre
+bienvenue qu'une légère inclination de la tête. Par d'autres voies que
+les miennes, par des moyens plus sûrs, elle a pu, pendant quelques
+années, réaliser mon rêve. Quelle vie enivrante c'eût été là, si
+j'avais pu, moi aussi, monter au faîte de la puissance, et si, sous la
+protection d'une épée invincible, d'un homme fort et brave entre les
+hommes, j'habitais ce palais en souveraine redoutée, non en proscrite
+qui se cache!...
+
+Fausta avait pris place dans un fauteuil et, d'un signe, avait invité
+Pardaillan à s'asseoir également.
+
+--Madame, dit le chevalier, il me semblait que les terribles expériences
+que vous venez de faire au-delà des Alpes avaient dû pour toujours
+arracher de votre pensée ce levain d'ambition qui vous ronge et vous
+tuera. A quoi bon se tant démener pour dominer, c'est-à-dire pour faire
+le malheur des autres? Je m'arrête, madame: j'aurais l'air de prêcher.
+De tout ce que vous venez de dire, je ne veux donc retenir qu'une chose:
+c'est que vous êtes ici, vous cachant, et proscrite... Je croyais que
+vous aviez fait votre paix avec Sixte?
+
+Fausta secoua la tête avec une amertume désespérée.
+
+--Entre Sixte et moi, dit-elle, c'est un duel à mort. J'ai cru un moment
+que tout était fini. Mais, en mettant le pied sur la terre d'Italie,
+j'ai compris que< j'étais toujours la petite-fille de Lucrèce, et que
+je ne pouvais rien oublier. Vaincue, soit, je l'ai été! Vaincue surtout
+parce que vous vous êtes trouvé sur mon chemin... Mais si vous n'étiez
+plus contre moi! Si vous étiez avec moi! Oh! je recommencerais la
+lutte... et, cette fois, je serais victorieuse...
+
+Fausta s'arrêta un instant, comme pour attendre un mot, un signe
+d'approbation. Mais Pardaillan demeura glacial.
+
+--Quant à Sixte, reprit Fausta, même si j'avais pour toujours renoncé à
+la lutte, il n'aurait pas, lui, renoncé à sa vengeance. Vous êtes-vous
+demandé pourquoi je ne vous ai pas attendu à Florence?
+
+--Je ne me suis rien demandé, madame, vous m'attendiez à Rome, je suis
+venu à Rome... j'eusse été au bout du monde.
+
+Si Fausta avait bien connu Pardaillan, cette banale hyperbole lui eût
+justement démontré la froideur du chevalier. Mais, tressaillant de joie,
+elle continua d'une voix ardente:
+
+--Si ce que vous dites est vrai, je puis espérer encore. Nous pouvons,
+ensemble, accomplir de grandes choses. Mais, sachez d'abord que, si j'ai
+quitté Florence où je vous attendais, c'est que j'y étais traquée par
+les sbires de Sixte. A Florence, mon palais a été cerné, j'étais sur le
+point d'être prise... j'ai fui.
+
+--Et c'est à Rome que vous avez cherché un refuge!...
+
+--Oui, dit simplement Fausta. Je serai cherchée partout, excepté dans
+l'ombre du château de Saint-Ange. Sixte jette au loin son regard pour
+deviner ma retraite, il oubliera de regarder à ses pieds.
+
+--Bien joué, fit Pardaillan, qui ne put s'empêcher de rire.
+
+Et, pourtant, il éprouvait un inexprimable malaise. Cette femme si belle
+en vérité, cette vierge trop vierge et si peu femme, qui, vaincue,
+méditait quelque terrible revanche, celle enfin pour qui, sur le pont
+de Blois, il avait senti, ne fût-ce qu'un instant, battre son coeur...
+Fausta ne lui inspirait maintenant qu'une sorte de répulsion.
+
+--Chevalier, reprit Fausta avec douceur, lorsque j'ai su que vous aviez
+tué le duc de Guise, lorsque j'ai compris que vous étiez une de ces
+forces de la nature contre lesquelles on ne peut rien, j'ai cru que ma
+destinée était finie. Sur le pont de Blois, j'ai voulu mourir, et vous
+m'avez arrachée à la mort. Dans cette heure-là, chevalier, il s'est
+passé entre nous un événement grave... et, sur cet événement, j'ai
+rebâti mon avenir. Ne protestez pas, taisez-vous... Quand j'aurai parlé,
+vous direz oui ou non...
+
+Fausta se recueillit une minute, puis, fixant son regard de flamme sur
+le chevalier:
+
+--Voici, dit-elle. J'ai un peu partout, en Italie, des amis puissants.
+Épars, disséminés, découragés par le triomphe de Sixte, ils deviendront
+une formidable armée prête à tout entreprendre si je remporte ici une
+seule victoire. A Rome, deux mille hommes d'armes sont prêts à former le
+premier noyau de cette armée, et j'ai des intelligences dans le château
+Saint-Ange même. Que Sixte vienne à mourir... ou simplement que je
+m'empare de lui, que je le tienne ici prisonnier, et je suis maîtresse
+absolue de la situation. Chevalier, j'ai compté sur vous pour prendre
+Sixte dans son Vatican, le faire prisonnier de guerre, et me l'amener
+ici. Ni l'argent ni les hommes ne vous manqueront pour mener à bien
+cette tentative. Vous paraît-elle possible?
+
+--Tout est possible, madame.
+
+--Bien, dit Fausta, dont l'oeil s'illumina d'un éclair. Une fois Sixte
+pris, avec mes deux mille reîtres, vous tenez Rome, et, moi, je prends
+possession du Vatican. Les amis dont je vous parlais se rallient alors,
+et m'amènent chacun leur contingent: au bout d'un mois, nous avons dans
+la campagne romaine une armée que j'évalue à trente mille fantassins,
+quinze mille cavaliers et quarante canons. Avec cette armée, chevalier,
+je puis rentrer en France et y prendre une décisive revanche... mais, à
+cette armée, il faut un chef. Ce chef, je l'ai trouvé: c'est vous... Que
+dites-vous de cela?
+
+--Je dis, madame, que tout est possible, répéta Pardaillan, mais, cette
+fois, avec une si visible froideur que Fausta se sentit mordue au coeur
+par un doute effroyable.
+
+Elle demeura quelques instants plongée dans une sombre rêverie. Puis,
+lentement, elle reprit:
+
+--Tout cet échafaudage est bâti sur un sentiment...
+
+«Nous y voici, attention!» songea Pardaillan.
+
+Fausta se leva. Elle tremblait légèrement. Elle était pâle. Enfin,
+prenant une soudaine décision:
+
+--Chevalier, dit-elle, tout dépend de la réponse que vous devez me
+faire. Cette réponse, je ne la veux pas tout de suite. Revenez dans
+trois jours et je parlerai. Si vous dites oui, mon triomphe et le vôtre
+sont assurés. Si vous dites non, vous reprendrez le chemin de la France,
+et nous serons à jamais séparés... oh! taisez-vous, maintenant... trois
+jours... encore trois jours de rêve...
+
+Elle allait se laisser entraîner. Elle se domina et, plus froidement,
+ajouta:
+
+--J'ai besoin de ces trois jours pour prendre mes dernières
+dispositions. Vous en avez besoin, vous, pour réfléchir avant de vous
+engager... dans trois jours, au moment de la nuit, chevalier... adieu!
+
+A ces mots, elle disparut derrière une tenture, et Pardaillan vit entrer
+Myrthis, qui lui fit signe de la suivre. Il obéit, étourdi de ce qu'il
+venait d'entendre. Quelques minutes plus tard, il était dans la rue et
+regagnait l'auberge du Franc-Parisien.
+
+«Que diable suis-je venu faire ici? murmura-t-il quand il fut seul et
+enfermé dans sa chambre. La tigresse est restée tigresse. J'aurais dû
+m'en douter... Trois jours! Je ferais bien de les mettre à profit pour
+prendre du champ... Bah! j'aurais l'air de fuir!...»
+
+Cependant, Fausta s'était jetée sur un lit de repos, et, la tête enfouie
+dans les coussins, livide de l'effort qu'elle venait de faire pour se
+contenir, grondait:
+
+--Rien! Rien! Rien! Pas un battement, pas un tressaillement!... Oh! oui,
+qu'il réfléchisse, car c'est sa vie qui est en jeu! Qu'il réfléchisse et
+prenne garde! Car, maintenant, c'est moi qui le tiens!...
+
+Que se passa-t-il au Palais Riant pendant ces trois journées? Quels
+préparatifs y furent faits? Quels ordres donna Fausta?... Dans le
+courant du troisième jour, d'étranges allées et venues se produisirent
+au rez-de-chaussée. Le soir venu, les vingt serviteurs qui étaient
+enfermés dans le palais, hommes ou femmes, en sortirent comme d'un lieu
+pestiféré, et s'éloignèrent en hâte. Dans le Palais Riant, il n'y eut
+que Fausta et sa suivante Myrthis.
+
+La nuit venue, Pardaillan, selon sa promesse, se présenta à la petite
+porte du passage, et fut introduit par Myrthis. Seulement, cette fois,
+on lui fit monter un escalier dérobé, et on le conduisit au premier
+étage.
+
+
+
+XLI
+
+FIN DU PALAIS RIANT
+
+--Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de Fausta, je vous
+dois une explication aussi franche que celles que nous avons eues déjà
+à diverses reprises. Je commence par vous dire ceci: demain matin, je
+reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: pendant ces trois
+jours, je me suis interrogé en toute conscience à l'égard des offres
+que vous avez bien voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis
+répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait semblé sur le pont
+de Blois, d'abord, et ensuite chez ces pêcheurs de la Loire à qui
+vous fîtes un si magnifique présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un
+bouleversement s'était fait en vous, et qu'un rayon de lumière avait
+enfin pénétré les ténèbres de cette âme que je ne comprends pas. J'ai
+mal vu. J'ai mal pensé. J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une
+influence sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement à la
+bonté, je pouvais éviter bien des malheurs à vous-même et à d'autres.
+Non, je n'irai pas au château de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte.
+Non, je ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir Rome sous
+votre pouvoir. Non, je ne serai pas le chef de l'armée que vous comptez
+rassembler. Et, les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de ces
+gens qui se mettent à la tête de cinquante ou soixante mille hommes
+pour piller, tuer, ravager, incendier, traverser des contrées comme des
+météores après le passage desquels il n'y a plus que dévastation.
+
+--Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique tel que le vôtre
+doit tenir en piètre estime. Ce sont pourtant mes raisons. J'en ai
+d'autres. Et, si je passe du général au simple, si j'envisage le fait
+d'armes que vous me proposez, j'ai horreur de préparer un guet-apens
+contre un vieillard qui ne gêne en rien ma vie et ma liberté. Sa
+querelle avec vous ne me regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger
+de Guise, je l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit:
+«Défends-toi...» Et Guise, madame, comme Maurevert, savait tenir une
+épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, pour quelle injure, pour quel
+attentat contre moi lui voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à
+ajouter: c'est que je partirai heureux si je sais que nous nous séparons
+amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise me vaut vôtre haine. Je ne
+serai jamais, moi, votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la
+nasse de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses, et tout le
+reste, pour me souvenir seulement du pont de Blois.
+
+Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait à son front.
+
+Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas un frémissement
+n'avait agité le marbre de ce front pur, demeuré aussi serein que si
+elle eût entendu quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement,
+lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les yeux, et, d'un
+geste nonchalant, frappa sur un timbre. Myrthis apparut aussitôt.
+
+--Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.
+
+Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que ses lèvres s'agitaient
+comme pour une réponse: un regard, foudroyant de Fausta arrêta cette
+réponse, prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur le
+chevalier, puis elle s'éloigna.
+
+Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt à tout événement.
+Une pensée rapide comme l'éclair venait d'illuminer son cerveau, et il
+se disait que Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans aucun
+doute, il allait voir entrer une douzaine de spadassins chargés de le
+dépêcher...
+
+Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit lointain.
+
+--Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais basse et menaçante,
+quel est cet ordre que doit exécuter votre servante?
+
+Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna vers le chevalier
+un visage qu'il ne reconnut pas...
+
+Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une femme peut avoir de
+splendide et d'affolant, de radieux et de terrible, éclatait, flamboyait
+sur ce visage; le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre,
+tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la lave du regard
+brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse et hautaine, par une
+transformation effrayante de soudaineté, devenait la plus impure et la
+plus rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber sa robe
+de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité apparut aux yeux de
+Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu, comme la sublime création de quelque
+Michel-Ange en délire...
+
+Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur étrange, rauque
+d'amour, haletante, brûlante...
+
+--Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... Je t'aime, et
+tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la Vierge qui portait dans son âme
+orgueilleuse le souverain mépris de l'homme... je t'aime et je me donne
+à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout entière, et
+j'ai juré que, pour une heure, tu serais à moi tout entier.
+
+Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...
+
+«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette passion qui le pénétrait
+comme le plus subtil des Poisons.
+
+Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant, dans un sinistre
+éclair de sa raison, le chevalier entrevit qu'il courait un effroyable
+danger... Mais, plus étroitement, avec une sorte de rudesse farouche,
+elle l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le chevalier
+haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au monde. L'amour, pour une
+minute, l'amour pareil à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu
+ferait éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de vertige,
+s'empara de sa pensée, de son coeur, de son âme et de son corps...
+
+--Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, j'obtiens dans ma
+défaite la plus éclatante victoire... écoute... Sais-tu ce que j'ai fait
+pour te posséder?...
+
+--Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve qui s'ouvre à mes yeux
+éblouis efface tous les rêves...
+
+--Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, ta mort dans le
+premier baiser de passion que la vierge immaculée offre à un homme...
+Hier... oh! écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la salle
+de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... Et, maintenant,
+ce palais brûle!... Myrthis est sortie en fermant toutes les portes...
+conçois-tu?... et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus
+d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un somptueux brasier
+d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... Tu m'aimes?...
+
+--Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... Soit!...
+Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est passer d'un rêve à des rêves
+inconnus...
+
+Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une heure, peut-être...
+Pardaillan n'en eut pas conscience.
+
+Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui, Pardaillan
+jeta des yeux hagards dans la chambre et il vit qu'une acre fumée
+l'emplissait en pénétrant par les fissures des portes. Il chercha Fausta
+près de lui et, avec un rire étrange, murmura:
+
+--Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et les flammes!... Ce sera
+une belle fin de ma vie tourmentée!...
+
+Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son rire étouffé répondit
+un éclat de rire strident. Alors la raison rentra à flots pressés dans
+son esprit et, avec la raison, la terreur.
+
+Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les sifflements de
+l'incendie, les craquements des poutres, le grondement des rumeurs
+lointaines; et, dans le palais même, sous ces bruits énormes, le silence
+de toute créature vivante...
+
+La hideuse vérité se présenta à lui tout entière... Il était enfermé
+avec Fausta dans le Palais Riant! Et le palais brûlait!... Il était seul
+avec elle! Et ils allaient mourir!...
+
+Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il suffoquait, ce fut
+une pensée de pitié, une pensée de pardon et et de dévouement qui se fit
+jour en lui et éclata dans ce cri:
+
+--Fausta!... Fausta!...
+
+La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa mort, qui le tuait,
+mais qui s'était donnée à lui!...
+
+Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et tout à coup il la
+vit... Il la vit dans la fumée, au fond d'une vapeur rousse et noire,
+pareille à un être de mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit
+comme dans un éloignement, avec des lignes imprécises, un visage à
+peine deviné où flamboyaient les deux diamants noirs, les deux diamants
+funèbres de ses yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable,
+enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant, à demi aveuglé, et
+râla:
+
+--Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu vivras!...
+
+Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair de ses yeux, sortit la
+voix de Fausta, la voix calme, glaciale, impérieuse, douce et rude, la
+voix souveraine:
+
+--Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu meurs!... Vaincue tout
+à l'heure encore une dernière fois, je prends ma revanche, et c'est mon
+baiser d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à l'acier!...
+Adieu, Pardaillan!...
+
+A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner, se confondre
+avec la fumée, se fondre dans le nuage, et sa voix elle-même
+s'affaiblissait... Au dernier mot, elle disparut tout à fait.
+
+Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! oui! Car la
+fumée le suffoquait, les flammes rampaient sous la porte par laquelle il
+était rentré, et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer le
+séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan marcha résolument
+vers les flammes. Au moment où il allait atteindre la porte par où il
+avait pénétré dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il recula...
+
+Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise rouge d'un escalier
+qui brûlait...
+
+A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes après la disparition
+de Fausta, à cet instant où Pardaillan comprenait qu'il allait sombrer,
+à cet instant un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce choc
+énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier s'écroulait!...
+
+Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait sa tête tourner
+et où le vertige de la mort s'emparait de lui, tout à coup il respira
+plus facilement, comme si un grand coup de vent eût dissipé la fumée...
+et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme de l'escalier écroulé,
+sur un pan de mur noirci, il vit une fenêtre dont les vitraux venaient
+de sauter, dont les châssis venaient de tomber en même temps que
+l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il calcula l'espace qui le
+séparait de cette fenêtre...
+
+Ce fut un instant d'horreur indescriptible.
+
+Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint et recula jusqu'à la
+porte de fer... Et il s'élança!... Il s'élança au moment où le jet des
+flammes montait en se tordant en spirales pourpres...
+
+L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord intérieur de la
+fenêtre...
+
+Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment? par quelle
+prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement tendus, par quel élan
+de folie admirablement calculée?...
+
+Il était sur la fenêtre...
+
+Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme grouillait, et ce
+fut, à ses yeux, dans cette tragique seconde, le panorama sublime,
+exorbitant, mystérieux et flamboyant de Rome, des clochers, des
+coupoles, des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre dans la nuit
+noire... En dedans, c'était la cage de l'escalier, la fournaise,
+le palais qui flambait, les torrents de fumée noire et rouge, les
+crépitements les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les
+grondements de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... la fin, la
+destruction de ce qui avait été le Palais Riant!...
+
+Pardaillan posa les pieds sur une large corniche qui régnait le long des
+fenêtres à l'extérieur. Il respirait à pleins poumons.
+
+Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le vide, il avançait de
+côté... il allait... il s'écartait du foyer central... de plus en
+plus, le sang-froid lui revenait... il ne regardait pas le vide, il ne
+regardait rien. Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche,
+et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit qu'il dominait le
+Tibre...
+
+--Je suis sauvé, murmura-t-il.
+
+Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais Riant n'était pas
+encore atteinte par les flammes; à la première fenêtre qu'il rencontra,
+Pardaillan fit sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il
+descendit en quelques bonds et se trouva dans une vaste salle dallée
+dont la porte du fond donnait sur le Tibre...
+
+Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il abordait à une sorte
+de petit quai, et, un quart d'heure après, il rentrait à l'hostellerie
+du Franc-Parisien: tout le monde avait été voir l'incendie. Pardaillan
+put se glisser jusqu'à sa chambre, sans être vu...
+
+Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit d'un sommeil de plomb.
+
+Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le chevalier l'envoya
+lui procurer un pourpoint, une rapière, un chapeau et lui demanda
+sa note. Le Parisien s'acquitta des commissions et revint avec une
+cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son choix, tout en
+expliquant qu'il avait, dans la nuit, perdu ces objets de nécessité en
+se défendant contre une troupe de malandrins.
+
+--Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui assistait au grand
+lever du chevalier.
+
+--Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et trois livres que
+porte votre note. Et, maintenant, voici un noble d'or pour que vous me
+racontiez l'incendie, car vous contez à merveille.
+
+L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan écouta très
+attentivement.
+
+--Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, figurez-vous
+que ce palais qu'on croyait désert depuis Lucrèce Borgia, était
+habité... et, qui plus est, habité par une femme... une femme, monsieur,
+sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui était une façon de
+rebelle, en révolte ouverte contre l'autorité de notre Saint-Père...
+
+--Vous dites «qui était»...
+
+--C'est que cette femme a péri dans les flammes monsieur, à ce que tout
+le monde assure.
+
+Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte continuait son
+élégante narration.
+
+Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle. Ainsi, Fausta était
+morte!... Morte de cette mort effrayante dans le brasier allumé par elle
+pour lui!...
+
+Il secoua la tête en murmurant:
+
+«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder dans l'avenir!»
+
+Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même le coup de l'étrier,
+un verre d'un certain vin de Bourgogne qu'il gardait pour les grandes
+circonstances. Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le
+chemin du retour.
+
+Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où Pardaillan s'éloignait de
+Rome, elle était enfermée et gardée à vue dans une chambre du château
+Saint-Ange avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir mis le feu
+aux fascines accumulées au rez-de-chaussée, était sortie en fermant les
+portes, selon les instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu sa
+maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche que le feu ne
+pouvait que difficilement gagner. L'incendie se déclara, et Myrthis se
+désespérait lorsque la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...
+
+A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour de la suivante,
+s'approchèrent vivement, enveloppèrent les deux femmes, et l'un d'eux,
+passant sa main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix basse:
+
+--Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours nous surveillons le
+palais. Au nom de Sa Sainteté, madame, je vous arrête. Veuillez nous
+suivre sans scandale, si vous voulez garder quelque chance de vous
+entendre avec le Saint-Père.
+
+Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant où l'incendie
+mettait l'effroyable splendeur de son immense lueur de brasier... en
+même temps, elle fut entraînée.
+
+
+
+XLII
+
+VENTRE SAINT-GRIS
+
+Plus il s'éloignait de Rome, plus Pardaillan reprenait cet esprit
+d'insouciance raisonnée qui le faisait si fort dans la vie. Lorsqu'il
+rentra en France, la scène du Palais Riant ne vivait plus en lui que
+comme un rêve lointain. D'ailleurs, les étranges nouvelles qu'il
+recueillait en route, à mesure qu'il avançait, suffisaient à elles
+seules à donner un nouveau cours à ses pensées.
+
+Il apprit que le vieux cardinal de Bourbon avait été proclamé roi de
+France sous le nom de Charles X, que Mayenne tenait Paris, qu'Henri III
+était aux abois, que le roi de Navarre tenait la campagne vers Saumur
+avec une forte armée, que Chartres, Le Mans, Angers, Rouen, Evreux,
+Lisieux, Saint-Lô, Alençon et d'autres villes étaient en état de révolte
+armée contre le roi légitime: bref, le royaume était à feu et à sang, et
+la grande bataille, la bataille définitive, commençait pour savoir à qui
+serait ce royaume.
+
+Vers le 20 juin, il était à Blois. Là, il apprit que le roi, avec une
+armée bien réduite, campait entre Tours et Amboise. Le lendemain, il se
+mit donc à descendre la Loire et, au-delà d'Amboise, rencontra un
+fort détachement de royalistes battant l'estrade. A la tête de ce
+détachement, il reconnut Crillon à son cimier et piqua vers lui. Le
+brave capitaine poussa un cri de joie en revoyant le chevalier; il
+confia sa troupe à l'un de ses officiers et proposa à Pardaillan de le
+suivre au camp royal, ce qu'accepta le chevalier.
+
+Il me paraît, capitaine, dit Pardaillan, que vous n'êtes pas
+parfaitement heureux?
+
+--Si fait, mort diable, je suis heureux au contraire. Nous commençons la
+campagne, il va y avoir des coups à donner et à recevoir!
+
+--Alors, vous soupirez de joie?
+
+--Non, par la mortboeuf!
+
+--Alors, vous êtes amoureux?
+
+Crillon souleva la visière de son casque et montra au chevalier un
+visage tout couturé d'entailles.
+
+--Avec cette figure-là? fit-il en éclatant de rire. Non, chevalier, je
+soupire parce que je vois les affaires de mon pauvre Valois en fort
+vilaine posture. Ah! si vous vouliez, chevalier...
+
+--Si je voulais quoi, capitaine?
+
+--Eh bien, dit Crillon, les hommes de haute bravoure manquent autour du
+pauvre Valois que tout abandonne. Chevalier, si vous vouliez entrer au
+service du roi...
+
+--Merci, dit Pardaillan, de la bonne opinion que vous avez de moi, mais
+je veux rester libre.
+
+--C'est votre dernier mot?...
+
+Pardaillan s'inclina. Crillon demeura tout soucieux.
+
+--Mais, reprit alors le chevalier, puisque tout le royaume est soulevé
+contre Valois, puisque, avec ses faibles ressources, il ne peut tenir
+tête à Mayenne, je sais bien ce que je ferais à sa place. Je chercherais
+des alliances. Henri de Béarn a une solide armée...
+
+--Eh! pardieu! Valois ne le sait que trop, et ce n'est pas l'envie qui
+lui manque de crier au secours. Mais il a peur. Un refus du Béarnais
+serait une telle honte!... Chevalier, savez-vous que j'ai pensé à aller
+trouver moi-même le Béarnais? Mais s'il me refuse... le refus atteindra
+le roi, car je suis au roi!
+
+--J'irais, moi, si cela peut vous plaire. Vous m'avez rendu service en
+me faisant accorder l'hospitalité par Ruggieri: mon tour est venu.
+
+--Oh! vous êtes en avance, et je vous dois plus que vous ne me devez,
+dit Crillon. Mais, enfin, si vous consentiez...
+
+--Je m'en charge, dit Pardaillan avec fermeté. Les propositions
+viendront du Béarnais à Valois...
+
+--Mortboeuf! Si vous faisiez une chose pareille!... Le roi serait
+sauvé!...
+
+--Vous croyez? fit Pardaillan avec un étrange sourire. J'y vais de ce
+pas. A une condition, pourtant: c'est que vous n'en parlerez pas au roi.
+Je me charge de mettre les deux Majestés en présence, voilà tout.
+
+Dans la même journée, Pardaillan atteignit le camp du Béarnais qui,
+n'ayant pu entrer dans Saumur, s'était avancé dans la direction de
+Tours, pour surveiller de plus près les événements. Comme il approchait
+du camp, il vit deux officiers subalternes à tenue toute râpée et
+rapiécée qui, venant sans doute de pousser une reconnaissance,
+regagnaient leurs tentes au pas de leurs chevaux.
+
+L'un d'eux, surtout, paraissait plus minable; il n'avait pas d'armure
+comme son compagnon; sa jaquette était trouée aux coudes; le pourpoint
+était usé aux épaules, sans doute par l'usage de la cuirasse; il portait
+un haut-de-chausses de velours feuille-morte, aussi usé que le reste du
+costume; seulement, deux détails apparaissaient dans cet ensemble
+et tranchaient sur le reste: ce cavalier portait, en effet, sur les
+épaules, un grand manteau écarlate, et, sur la tête, un chapeau gris à
+panache blanc.
+
+L'autre cavalier portait sur la cuirasse une écharpe blanche, mais
+n'avait pas de panache à son casque.
+
+Pardaillan s'était approché de ces deux officiers dans l'intention de
+leur demander le moyen de pénétrer dans le camp et de voir le roi de
+Béarn. Ils continuaient leur chemin sans faire attention à lui et
+causaient vivement entre eux avec cet accent pimenté qui ferait
+reconnaître un Gascon au milieu d'une armée.
+
+--Messieurs, dit le chevalier en mettant sa monture à hauteur des deux
+hommes et en soulevant son chapeau, je désirerais pénétrer dans le camp.
+
+Le cavalier au panache se retourna vers Pardaillan, qui le reconnut
+alors...
+
+«Le roi de Béarn!» murmura-t-il en lui-même.
+
+Le futur Henri IV jeta sur Pardaillan un regard plus rusé que profond.
+
+--Pourquoi voulez-vous entrer au camp? fit-il d'un ton bref.
+
+--Pour voir Sa Majesté le roi de Navarre.
+
+--Et que lui voulez-vous, à Sa Majesté? fit le Béarnais d'un ton
+narquois.
+
+--Lui faire une proposition qui l'intéresse seul.
+
+--De quelle part?
+
+--De ma part, monsieur, dit Pardaillan.
+
+Le roi de Navarre tressaillit et considéra le chevalier avec plus
+d'attention. Sans doute cette physionomie à la fois étincelante et calme
+lui produisit une heureuse impression, car il reprit:
+
+--Venez donc. Et je vous présenterai au roi, monsieur?...
+
+--Le chevalier de Pardaillan qui vous rend mille grâces...
+
+Le Béarnais fit un signe de tête et se mit à marcher. Pardaillan suivit.
+Au bout de dix minutes, le roi s'arrêta devant une grande tente, mit
+pied à terre et invita le chevalier à entrer avec lui.
+
+--Monsieur, dit le Béarnais lorsqu'ils furent seuls, on ne parle pas
+ainsi au roi. Mais, si vous voulez me dire quelle est la proposition que
+vous voulez faire à Sa Majesté, je me charge de la lui transmettre.
+
+--Sire, répondit Pardaillan qui s'inclina avec cette sorte de hautaine
+politesse qui n'était qu'à lui, je vois que nous sommes seuls. Je crois
+me connaître en courage. Je me permets donc, sire, de vous faire mon
+compliment, car, enfin, je pouvais être animé de mauvaises intentions...
+
+--Ainsi, vous m'avez reconnu?
+
+--A ce panache blanc auquel se rallient les braves dans la bataille,
+oui, sire.
+
+Le roi eut un sourire, déposa le fameux chapeau de feutre gris sur une
+mauvaise table, s'assit sur une caisse, et reprit:
+
+--Et, maintenant que je n'ai plus le panache, me reconnaissez-vous?
+
+--Oui, sire, à la pauvreté de votre costume, à la richesse des pensées
+que je lis dans vos yeux.
+
+--Ventre-Saint-Gris! fit le Béarnais, vous me plaisez fort, monsieur de
+Pardaillan.
+
+--Sire, en 72, voilà de cela seize ans passés, j'ai entendu votre
+illustre mère, Mme d'Albret, m'honorer d'une bonne parole à peu près
+semblable à celle que vous venez de prononcer.
+
+Le Béarnais se leva, plus ému qu'on n'eût pu l'attendre de lui.
+
+--Ma mère, fit-il... l'an 1572... Pardaillan... attendez donc... Oh!
+seriez-vous ce Pardaillan qui, un jour d'émeute, sauva Mme d'Albret et
+qui...
+
+--Sire, dit Pardaillan en souriant à son tour, je vois que vous m'avez
+reconnu aussi...
+
+--Touchez là, monsieur! dit le roi de Navarre avec cette familiarité
+qui, plus tard, devait faire le plus clair de sa popularité.
+
+Pardaillan serra dans la sienne la main que lui tendait le roi de
+Navarre, qui se mit à crier:
+
+--Agrippa!... Holà!... Aubigné!...
+
+L'officier qui escortait le roi au moment où Pardaillan les avait
+rencontrés apparut dans la tente.
+
+--Agrippa, dit le Béarnais, fais-moi donc envoyer, s'il te plaît, une
+bonne bouteille de saumurois, afin que j'aie le plaisir de choquer mon
+verre contre celui de Monsieur que voici, et qui est un ami à moi, un
+ami de Madame ma mère...
+
+L'officier jeta un regard d'étonnement sur Pardaillan et sortit.
+Bientôt, un soldat entra, déposa sur la table une bouteille et deux
+verres, puis disparut. Le Béarnais saisit lui-même la bouteille et,
+remplit les deux verres.
+
+--Que pensez-vous, monsieur? demanda le roi.
+
+--Que, si Votre Majesté est coutumière de cette simplicité royale, votre
+fortune est assurée, sire.
+
+--Il serait temps que je fisse fortune, ventre-saint-gris! A votre
+santé, monsieur!
+
+--A la vôtre, sire! dit Pardaillan.
+
+--Fameux! dit le roi en claquant la langue, mais nous avons mieux aux
+environs de Nérac.
+
+--J'en doute, sire, dit Pardaillan avec flegme; les vins de votre Midi
+sont jaunes, épais, et de lourde fumée au cerveau; ce petit Saumur tout
+pétillant et mousseux est une merveille... le vrai vin de France, sire!
+
+--Ah! oui... un vin français! fit le Béarnais avec un sourire. Un vin
+qui ne sera jamais à moi!
+
+--Il ne tient qu'à vous, sire!
+
+--Et comment?... Voyons, vous êtes un hardi compère, à tel point
+que vous pouvez vous vanter d'avoir étonné le Béarnais. Parlez donc
+franchement. Si loin qu'aille votre franchise, ajouta-t-il, l'ombre
+de Jeanne d'Albret vous couvrirait. Ainsi donc, quelle est cette
+proposition?
+
+--Sire, dit Pardaillan, je vous apporte la couronne de France et le
+droit d'attacher à vos domaines les vignobles de Saumur qui sont bien
+supérieurs à ceux de Nérac.
+
+
+
+XLIII
+
+DEUX DYNASTIES EN PRÉSENCE
+
+--Expliquez-vous, monsieur, dit le Béarnais lorsqu'il fut un peu revenu
+de la stupeur que les derniers mots de Pardaillan lui avaient causée.
+
+--Sire, dit Pardaillan, l'explication sera courte. Vous avez une
+armée assez forte par le nombre et par l'enthousiasme de vos soldats.
+Sûrement, ces officiers et ces soldats déguenillés sont capables de se
+faire tuer jusqu'au dernier à cause de votre panache blanc. Mais ils ne
+sont pas capables de vous conquérir le royaume de France, ou, l'ayant
+conquis, de vous le garder.
+
+--Pourquoi, monsieur?...
+
+--Parce qu'une armée telle que la vôtre peut détruire une armée, celle
+de Henri III, par exemple, puis une autre armée, celle de M. de Mayenne,
+puis d'autres armées encore. Mais, plus elle en détruira, plus il y en
+aura à détruire. Si bien qu'à la fin il ne vous restera plus de soldats,
+à moins que vous ne détruisiez jusqu'au dernier paysan de France, et,
+alors, sur quoi régnerez-vous?
+
+--Mais pourquoi? Pourquoi, monsieur?
+
+--Parce que vous vous heurtez à une passion, à la plus terrible, à la
+plus irréductible des passions: la passion religieuse.
+
+Le Béarnais poussa un soupir et baissa la tête.
+
+--Je crois, reprit Pardaillan, que Votre Majesté m'a compris.
+
+--C'est d'une politique simple et large comme toute politique de vérité.
+Jamais je ne régnerai en France.
+
+--Si fait, sire, vous régnerez, mais à deux conditions. La première:
+Henri de Valois représente en France un principe. On pourra tuer le roi,
+mais le principe a encore la vie dure. Même si on le découronne, la
+parole du roi de France aura force de loi pour une foule de seigneurs
+et de bourgeois disséminés un peu partout sur la surface du royaume. Si
+Henri III déclare que vous êtes apte à lui succéder, s'il vous désigne,
+demain, sire, la moitié de la France sera pour vous.
+
+--Monsieur, dit le Béarnais qui se leva et se promena avec agitation,
+vous m'expliquez avec une aveuglante clarté des choses que je me suis
+dites mille fois avec des réticences. Mais enfin, pour que Valois me
+désigne, que faudrait-il faire?
+
+--Profiter de sa situation embarrassée pour lui offrir une aide
+spontanée: aller le trouver et lui dire: «Mon frère, vous êtes
+malheureux, je viens à votre secours; vous n'avez pas de soldats, je
+vous amène les miens.
+
+--Et vous croyez que le roi de France accueillerait une telle ouverture?
+Monsieur, soyez franc. Oui ou non, venez-vous de la part de Henri III?
+
+--Sire, dit Pardaillan, je viens de ma part, et c'est bien assez. Mais
+je réponds que le roi de France vous accueillera, et que, dans sa joie,
+il vous désignera pour son successeur... et Henri III, sire, est bien
+malade.
+
+--Oh! si j'en étais sûr, murmura le Béarnais.
+
+--Sire, je m'engage à vous accompagner jusqu'auprès de Henri III. Si vos
+offres sont repoussées, je consens à être passé par les armes!
+
+--Soit!... Eh bien, supposons la chose faite. Me voici l'allié du roi de
+France. Il me désigne. Il meurt. J'ai pour moi la moitié de la France,
+comme vous disiez. Mais l'autre moitié! Devrai-je donc passer ma vie à
+faire la guerre civile?
+
+--La guerre civile cessera quand l'autre moitié de la France vous
+acceptera; et cette deuxième moitié vous acceptera quand vous voudrez,
+fit tranquille ment le chevalier.
+
+--Comment! comment! s'écria le Béarnais avec impétuosité.
+
+--Sire, quand vous aurez été proclamé roi de France, quand vous aurez
+la moitié de la France pour vous, quand vous aurez bien constaté que la
+guerre civile n'avance pas vos affaires, alors, sire, vous vous ferez
+catholique.
+
+--Jamais! dit le Béarnais, avec plus de force apparente que de
+conviction réelle: Renoncer à la religion de mes pères!...
+
+--Pour assurer une couronne à vos enfants!
+
+--Capituler ainsi devant ces Parisiens!...
+
+--Eh! sire! Paris vaut bien une messe!
+
+--Ventre-saint-gris! fit le Béarnais en éclatant de rire. Je répéterai
+le mot!...
+
+--Quand vous irez à Notre-Dame!...
+
+--Chut!... Ne parlons pas de cela... Parlons des secours que je puis
+porter à Henri III.
+
+«Bon! pensa Pardaillan. Il est déjà converti. Et dire que le dernier
+garde d'écurie de ce roi se ferait hacher menu plutôt que de renoncer à
+la religion de ses pères, comme il disait!»
+
+--Monsieur, reprit le roi, vous êtes mon hôte pour quelques jours. Je
+vais expédier M. d'Aubigné au camp du roi de France.
+
+--Bon!... Il me garde prisonnier. Mais je m'en irai si je veux...
+Oui, mais je veux voir la fin de la comédie. Sire, ajouta tout haut
+Pardaillan, j'accepte l'hospitalité que Votre Majesté veut bien m'offrir
+jusqu'au moment où elle se sera entendue avec l'autre Majesté...
+
+Une heure plus tard. Agrippa d'Aubigné partait pour le camp de Henri
+III, porteur des propositions d'alliance du Béarnais. Le lendemain soir,
+il était de retour et apportait la réponse de Valois: le roi de France
+donnait rendez-vous au roi de Navarre au château de Plessy-lès-Tours.
+
+La nouvelle se répandit aussitôt dans le camp huguenot. Le Béarnais prit
+immédiatement ses dispositions. Il annonça qu'il partirait avec vingt
+officiers et cent hommes d'armes. Le reste de l'armée suivrait sans se
+hâter. Le roi, le lendemain, partit avec la faible escorte qu'il avait
+indiquée, tandis que son armée s'ébranlait lentement. Pardaillan
+trottait parmi les officiers du roi. Le roi, parfois, l'appelait près de
+lui et l'interrogeait.
+
+Lorsqu'on arriva devant le château de Plessis, on vit que toute l'armée
+de Henri III était campée là.
+
+Henri III attendait dans le jardin, vêtu d'un magnifique costume de
+satin blanc, portant au cou le grand collier de l'ordre dont il était le
+fondateur, appuyant sa main sur une poignée d'épée toute constellée de
+diamants, et les épaules couvertes d'un court manteau de soie cerise.
+Derrière lui, sur quinze ou vingt rangs de profondeur, ses courtisans et
+ses officiers, revêtus de leurs habits de cérémonie, lui formaient un
+cadre d'une splendeur étrange. En arrière de cette masse de costumes
+chatoyants, à gauche et à droite, un double rang de hallebardiers en
+costume de cour, majestueux et imposants, fermaient trois côtés
+d'un grand carre dont un seul était ouvert. Enfin, derrière les
+hallebardiers, trois régiments en tenue de campagne: au fond, les
+arquebusiers; à droite et à gauche, les pertuisaniers. Au milieu de
+cette énorme mise en scène que contemplait la foule, Henri III, seul
+dans un espace vide, attendait immobile.
+
+Le Béarnais s'avança, suivi de son escorte de trois hommes poussiéreux
+de la route qu'ils venaient de faire. D'un geste, il arrêta ses trois
+compagnons, et s'avança seul.
+
+Un silence de plomb s'abattit sur toute cette cour et sur le peuple
+attentif, lorsque le Béarnais s'arrêta à trois pas de Henri III,
+tout seul, avec son vieux pourpoint usé, son chapeau gris orné d'une
+médaille, ses bottes aux semelles éculées, aux éperons rouillés.
+
+Brusquement, le Béarnais ouvrit ses bras. Henri de Valois, la poitrine
+oppressée, fit trois pas rapides et s'y jeta en murmurant:
+
+--Mon frère! Ah! mon frère!... je suis bien malheureux!...
+
+A ce spectacle, un frémissement prolongé parcourut les rangs de la cour
+et des soldats, gagna le peuple, s'accentua comme le bruit des feuilles
+quand vient le coup de vent, monta, gonfla et, soudain, tandis que
+toutes les têtes se découvraient, éclata une immense acclamation: «Vive
+le Roi!...» Et alors, à ce cri qu'il n'avait pas entendu depuis bien
+longtemps, Henri III se mit à pleurer.
+
+--Eh! ventre-saint-gris! fit joyeusement le roi de Navarre, prenez
+courage, mon frère! Avec l'aide de mes montagnards, je vous ramènerai
+dans Paris, jusque dans votre Louvre.
+
+L'alliance était consommée; cette alliance devait conduire le Béarnais
+sur le trône et instaurer la dynastie des Bourbons.
+
+Trois jours plus tard, les deux armées combinées marchaient ensemble,
+repoussaient à Tours les troupes de Mayenne, marchaient sur Paris, et
+établissaient leurs quartiers depuis Saint-Cloud jusqu'à Vaugirard.
+Paris, terrifié de ces succès foudroyants, allait succomber...
+
+
+
+XLIV
+
+JACQUES CLÉMENT
+
+Pardaillan avait suivi jusqu'à Saint-Cloud les alliés en spectateur
+indépendant et curieux d'examiner quelque temps le résultat d'une
+alliance qui était son oeuvre.
+
+Mais c'est en vain que le Béarnais et Henri III le firent chercher.
+Le Béarnais, par du Bartas, lui fit offrir un poste dans son conseil
+intime. Et il le lui offrit, dit du Bartas, comme au plus fin et au plus
+loyal diplomate qu'il eût connu. Pardaillan se mit à rire et répondit
+qu'il avait déjà assez de mal à se conseiller lui-même. Henri III lui
+fit offrir par Crillon une épée de maréchal dans ses armées. Mais
+Pardaillan répondit qu'il prétendait se contenter de sa bonne rapière.
+
+Le 2 août, après avoir dîné avec Crillon et du Bartas, Pardaillan leur
+fit ses adieux en leur disant qu'il partait pour un lointain pays. Les
+deux officiers le pressèrent en vain de rester et, voyant qu'il était
+inébranlable, le serrèrent dans leurs bras. Pardaillan monta à cheval
+et, franchissant le pont de Saint-Cloud, se dirigea vers Paris, sans
+savoir du reste s'il y pourrait rentrer. D'ailleurs, sa pensée n'était
+pas fixée. S'il parvenait à entrer dans Paris, il comptait simplement se
+reposer deux ou trois mois à l'auberge de la Devinière. Il était riche
+grâce à Marie Touchet.
+
+Pardaillan, donc, s'en allait au pas de son cheval, tout pensif, tantôt
+rêvant à son passé si rempli, et tantôt a cet avenir qui se trouvait si
+vide.
+
+A ce moment, et comme le soleil déclinait à l'horizon, son cheval fit
+tout à coup un écart. Jetant les yeux autour de lui, il vit que, ce qui
+avait effrayé sa bête c'était un homme qui venait de s'arrêter devant
+lui et lui souriait. Cet homme portait le costume des Jacobins.
+Pardaillan tressaillit en reconnaissait Jacques Clément.
+
+--Où allez-vous ainsi, cher ami? s'écria Jacques Clément d'une voix si
+claire, si sonore et joyeuse que Pardaillan en fut stupéfait et songea:
+
+--Allons, il a renoncé! Je vais à paris, fit-il tout haut. Jamais je ne
+vous ai vu un pareil sourire aux lèvres. Vous êtes donc heureux?
+
+--Au-delà de toute expression, mon ami, mon cher ami...
+
+--Ah! ah! fit le chevalier étourdi, et d'où venez-vous ainsi?
+
+--De l'amour, dit Jacques Clément
+
+--Mort diable, à la bonne heure!... Et où allez-vous de ce pas?
+
+--A la mort, dit Jacques Clément.
+
+Pardaillan demeura soudain glacé. Il regarda mieux le moine. Et dans ses
+yeux brillants, il entrevit un abîme. Sous cette coloration du visage,
+il vit la pâleur spectrale d'un homme qui fait le sacrifice de sa vie.
+
+--Mais, reprit Jacques Clément en clignant des yeux d'un air malicieux,
+comment entrerez-vous à Paris? Allons, laissez-moi vous rendre un tout
+petit service Prenez cette médaille; avec cela, non seulement vous
+pourrez franchir les portes, mais passer partout dans Paris.
+
+Pardaillan prit la médaille. Il posa sa main sur l'épaule du moine;
+
+--Écoutez-moi, dit-il.
+
+--Taisez-vous! interrompit sourdement Jacques Clément dont les yeux
+s'éteignirent soudain et devinrent vitreux. Rien au monde, rien,
+entendez-vous, ne peut m'empêcher d'aller où je vais!
+
+Pardaillan jeta un coup d'oeil sur le moine et, sur ce visage enflammé,
+lut une si implacable résolution qu'il comprit qu'en effet toute parole
+serait vaine. Il fit donc en peu de mots ses adieux à Jacques Clément,
+remonta sur son cheval et se mit en route vers Paris, où ce fut en effet
+grâce à la médaille du moine qu'il put entrer sans difficulté.
+
+Il faut savoir que le Parlement de Paris avait été arrêté en masse un
+mois environ après la mort du duc de Guise.
+
+Or, pendant les mois qui suivirent, les malheureux conseillers, n'ayant
+plus d'espoir d'être mis en liberté par le roi, passèrent leur temps
+a essayer de correspondre avec lui. Mais ils étaient étroitement
+surveillés. Enfin, à la fin de juillet, un conseiller malade demanda
+un confesseur. Ce confesseur fut un capucin que le conseiller sonda
+adroitement. Le capucin avoua qu'il était au roi dans l'âme. Le
+conseiller avoua alors qu'il n'était pas malade, et demanda au
+confesseur s'il voulait se charger de faire parvenir au roi un certain
+nombre de lettres.
+
+Le capucin accepta avec enthousiasme, partit en cachant les lettres sous
+son froc et... les porta tout droit chez Mayenne où se tenait un conseil
+auquel assistait la duchesse de Montpensier. Ceci se passait le 31
+juillet. Le duc de Mayenne lut tout haut les lettres, et ajouta qu'il
+fallait les brûler.
+
+--Il faut les envoyer à Valois! s'écria la duchesse de Montpensier.
+Messieurs, je réponds que nous sommes sauvés, que dans trois jours Paris
+ne sera plus assiégé, et que demain nous pourrons prier le diable pour
+l'âme d'Hérode!
+
+Dans la soirée même, Jacques Clément avait les lettres. Marie de
+Montpensier resta avec lui cette nuit-là et une partie de la journée du
+lendemain, et sans doute elle employa activement ces heures à développer
+un plan de meurtre que le jeune moine finit par comprendre, car il se
+mit en route...
+
+Ce sont ces lettres des conseillers toujours enfermés à la Bastille que
+Jacques Clément portait à Saint-Cloud. Mais il portait aussi le poignard
+que, sur le coup de minuit, dans la chapelle des Jacobins, un ange avait
+jeté à ses pieds.
+
+Arrivé à Saint-Cloud, le premier soin de Jacques Clément fut de
+s'enquérir du roi. Le roi était à Meudon ou le Béarnais avait établi son
+quartier Le moine se fit montrer la maison qu'habitait Henri de Valois.
+L'entrée en était gardée par cinquante hommes.
+
+Jacques Clément attendit non loin de cette porte jusqu'à onze heures du
+soir, heure à laquelle il vit déboucher dans la rue une nombreuse troupe
+de cavalerie précédée et flanquée de porteurs de torches Cette troupe
+s'avança au grand trot, dans un grand bruit de sabots et d'armes...
+Jacques Clément vit tout à coup le roi qui mettait pied à terre; sa
+figure fardée lui apparut dans la lumière des torches, tandis que
+les gens de l'escorte se rangeaient en demi-cercle et rendaient les
+honneurs.
+
+Le moine, tout fiévreux, coucha cette nuit-là dans une grange voisine.
+
+A l'aube, comme les trompettes sonnaient, comme tout s'ébrouait et
+s'éveillait dans le vaste camp Jacques Clément se leva. Il grelottait et
+claquait des dents. Il s'aperçut alors que cette grange où il venait
+de passer la nuit attenait à une auberge. Il entra dans la salle de
+l'auberge, où une servante allumait le feu, et se fit servir une
+bouteille dont il but la moitié. Puis, ayant payé, il sortit et se mit à
+errer dans Saint-Cloud.
+
+Vers neuf heures du matin, il se trouvait devant la porte du logis
+royal. A chaque instant, des courriers y arrivaient ou en sortaient.
+Jacques Clément demeura une heure à considérer ces allées et venues, ce
+mouvement qui se faisait autour de la maison. Il marcha à la porte du
+logis.
+
+--Au large! cria la sentinelle en croisant sa pique.
+
+--Je veux voir le roi! cria Jacques.
+
+A ce moment, Henri III passait dans l'entrée de la maison, d'une pièce à
+l'autre.
+
+--Que veut cet homme? demanda-t-il à un officier.
+
+--Je vais m'en enquérir, sire, répondit l'officier.
+
+--Que voulez-vous, mon digne père? demanda l'officier en s'approchant de
+Jacques Clément.
+
+--Parler au roi, dit le moine d'une voix ferme.
+
+--On n'entre pas ainsi chez Sa Majesté.
+
+--Je viens de Paris, dit alors Jacques Clément; au péril de ma vie,
+j'apporte au roi des lettres importantes.
+
+--Des lettres de Paris! Oh! c'est différent!... Donnez, messire,
+donnez!...
+
+Jacques Clément tira de son froc un paquet de sept ou huit lettres, en
+prit une au hasard et la tendit à l'officier en lui disant:
+
+--Que le roi lise celle-ci. S'il trouve que cela en vaille la peine,
+il m'appellera; mais je jure que c'est moi seul qui lui remettrai les
+autres.
+
+L'officier, persuadé que le moine ne voulait pas manquer une bonne
+occasion de récompense, approuva d'un signe de tête et porta la lettre à
+Henri III... Quelques minutes, Jacques Clément demeura devant l'entrée,
+sous l'oeil des gardes. L'officier reparut et lui fit signe... le moine
+se redressa.
+
+Dans la pièce où on l'introduisit, il vit Henri III assis dans un
+fauteuil et entouré d'une dizaine de ses principaux officiers. Le roi
+jeta à peine un coup d'oeil sur le moine, et, d'un ton nonchalant,
+demanda:
+
+--Il paraît que vous avez d'autres lettres? Donnez.
+
+--Sire, fit Jacques Clément d'une voix contrainte, basse et rauque, une
+voix qui fit frissonner les assistants, sire, les lettres ne sont rien,
+ce que j'ai à vous dire est tout.
+
+--Parlez donc... vous venez de Paris?... vous êtes entré à la Bastille?
+
+--Sire, je ne puis parler que seul à seul avec Votre Majesté. Ce que
+j'ai à dire est d'une importance mortelle...
+
+Henri III fit un geste. Les officiers hésitèrent. Mais le roi, muet,
+répéta le geste; ils sortirent Jacques Clément les suivit des yeux... la
+porte se ferma.
+
+--Voici les lettres, sire, dit Jacques Clément qui tendit un paquet.
+
+Le roi commença à décacheter et à lire la première en disant:
+
+--Bien... très bien... Oh! mais c'est admirable... Et vous, messire,
+qu'aviez-vous à ajouter?... Je vous...
+
+Un cri terrible jaillit de la gorge du roi, interrompant sa phrase: il
+venait de voir un poignard dans la main du moine, et le moine, le visage
+convulsé, effrayant, se penchait sur lui en grondant:
+
+--Hérode! J'ai à te dire de par Dieu que ta dernière heure est venue!...
+
+Au même instant, Henri III sentit comme un froid le pénétrer au ventre.
+Il voulut se lever et retomba en même temps, il s'aperçut qu'il était
+inondé de sang et qu'il portait au bas-ventre un poignard enfoncé
+jusqu'au manche; le moine n'avait fait qu'un geste et s'était reculé,
+les bras croisés...
+
+Tout cela, depuis la remise des lettres, avait à peine duré trente
+secondes, et déjà, au cri poussé par le roi, la chambre se remplissait
+d'officiers et de gardes qui saisissaient le moine.
+
+--Sire! demanda Crillon, qu'y a-t-il? Cet homme vous a-J-il insulté?
+
+Alors tous virent ce qu'ils n'avaient pas aperçu d'abord, le poignard
+enfoncé dans le ventre du roi qui, d'une voix éteinte, murmura:
+
+--Ah! le méchant moine!... il m'a tué!...
+
+Dans le même moment, Jacques Clément tomba, assommé par un coup de masse
+que lui porta un garde: un autre lui déchargea son pistolet à bout
+portant dans l'oreille, trois ou quatre, autres le lardèrent de coups
+d'épée; en une minute, ce corps ne fut plus qu'une plaie affreuse, et,
+tout pantelant encore, fût traîné dehors, livré à la foule énorme qui
+accourait, déchiqueté, démembré, réduit en bouillie.
+
+Cependant, des courriers partaient dans toutes les directions; une heure
+plus tard, le roi de Navarre arrivait, ventre à terre, et sautait d'un
+bond dans la chambre où Henri III, étendu sur un lit de camp, était
+évanoui, tandis que deux chirurgiens pansaient la blessure...
+
+Alors, un morne silence tomba sur le camp...
+
+Ce ne fut que dans la soirée que Henri III reprit connaissance. Il
+déclara courageusement à tous ceux qui l'entouraient que ce n'était
+rien, qu'il avait la vie dure et qu'il en reviendrait. Puis, il ordonna
+qu'on le laissât seul avec le roi de Navarre et qu'on lui apportât de
+quoi écrire.
+
+--Sire, dit Henri d'une voix ferme...
+
+--Mon frère! interrompit le Béarnais en pleurant.
+
+--Sire!... écoutez-moi. Je vais mourir. J'ai une heure de vie environ.
+C'est suffisant pour rédiger l'acte qui vous désigne pour mon unique
+successeur au trône de France!...
+
+Et, saisissant la plume, il ajouta avec un sourire:
+
+--Le roi va mourir... vive le roi!...
+
+
+
+XLV
+
+LA BONNE HÔTESSE
+
+Pardaillan, comme nous l'avons dit, était entré dans Paris, et, grâce à
+la médaille que lui avait remise Jacques Clément, avait pu circuler. Il
+put parvenir jusqu'aux Deux-morts-qui-parlent, un cabaret qu'il avait
+autrefois fréquenté, lorsqu'il était tenu par la digne Catho. C'était
+une auberge de bas étage et très mal famée. Ribaudes et coupe-jarrets,
+telle était sa clientèle.
+
+Il demeura deux jours enfermé là, riant et plaisantant avec les hôtes
+peu recommandables de l'endroit, et réfléchissant parfois à ce qu'il
+allait devenir.
+
+Au fond, Pardaillan se sentait sollicité par deux résolutions qui ne
+le satisfaisaient ni l'une ni l'autre; la première, c'était d'accepter
+l'hospitalité qui lui avait été offerte à Orléans par Charles
+d'Angoulême et sa mère; la deuxième, c'était, comme il l'avait promis
+à Huguette, et comme il y songeait lui-même, d'aller se reposer à la
+Devinière. Il écarta promptement la première solution. Et, quant à la
+deuxième, il demeura en suspens.
+
+Le matin du troisième jour, Pardaillan sortit à pied et s'en alla à la
+Devinière. Paris était en rumeur.
+
+Une joie énorme éclatait par les rues. On dansait, on tirait des
+bombardes; les gens portaient des écharpes vertes, couleur d'espérance,
+qui avaient été distribuées par Mme de Nemours et sa fille, la duchesse
+de Montpensier... Cette joie, ces écharpes vertes, ces danses, ces
+clameurs, cette ivresse de tout un peuple, c'était Paris qui portait
+le deuil de la dynastie des Valois. Aux premiers cris qu'il entendit,
+Pardaillan comprit que c'était fait. On vendait des placards où était
+imprimé le portrait de Jacques Clément, martyr et sauveur du peuple.
+
+--Pauvre malheureux! songea le chevalier, en voilà un qui aura payé cher
+quelques baisers de la boiteuse... oh! oh! que diable s'est-il passé à
+la Devinière?
+
+Il était arrivé rue Saint-Denis, devant le perron de la fameuse auberge.
+La porte de la cuisine était murée. Au lieu de la porte vitrée qui
+surmontait le perron, c'était une belle porte en chêne plein, ornée de
+clous. Le perron lui-même était modifié et enrichi d'une belle rampe
+en fer forgé; l'enseigne avait disparu; la maison repeinte, avec des
+fenêtres neuves, tout avait un air bourgeois des plus cossus. Pardaillan
+demeura dix minutes tout étourdi et quelque peu chagrin.
+
+«La Devinière n'est plus! fit-il dans un soupir. Voilà bien la gloire de
+ce monde!...»
+
+Il allait se retirer, tout triste, lorsque, sur le côté gauche de la
+belle porte en chêne, il remarqua une plaque de marbre sur laquelle
+était gravée une inscription. Il s'approcha curieusement et lut ces
+mots:
+
+LOGIS PARDAILLAN
+
+--Logis Pardaillan! répéta le chevalier avec stupeur. Ah ça! j'ai un
+logis à Paris, moi? Et je n'en savais rien!
+
+Il escalada le perron et heurta le marteau. Une accorte servante ouvrit
+aussitôt, l'examina un instant et le pria d'entrer.
+
+Et il entra dans la grande salle où une nouvelle surprise le fit cligner
+des yeux: en effet, si l'auberge n'était plus auberge à l'extérieur,
+elle l'était encore et plus que jamais à l'intérieur: rien n'était
+changé à la grande salle. C'étaient les mêmes tables en chêne noirci
+par le temps, les mêmes chaises à dossiers sculptés, les mêmes cuivres
+accrochés et reluisant comme de l'or; et, au fond, la même cuisine, avec
+le même âtre où flambait un bon feu; Pipeau, le vieux chien Pipeau,
+se roulait à ses pieds et se lamentait de joie, et Huguette, la bonne
+hôtesse, apparaissait, souriante, les bras nus, l'accueillait en bonne
+hôtesse en lui disant:
+
+--Ah! monsieur le chevalier, c'est donc vous?... Vite, Margot, une bonne
+omelette pour M. le chevalier qui doit avoir faim; vite, Gillette, à la
+cave, car M. le chevalier doit avoir soif...
+
+Et Huguette s'avançait, les mains tendues, vers Pardaillan, qui
+l'embrassa sur les deux joues.
+
+--Voyons, chère amie, dit alors le chevalier, je n'ai pas faim et je ne
+mangerai pas votre omelette; je n'ai pas soif et je ne boirai pas votre
+vin; mais je suis affamé, assoiffé de curiosité, expliquez-moi donc...
+
+--Tout ce que vous voudrez, fit Huguette en souriant.
+
+Et, tout à coup, elle rougit, puis elle pâlit, son sourire devint triste
+et inquiet; et ce fut d'une voix plus tremblante qu'elle ajouta;
+
+--Voyons, que voulez-vous savoir?
+
+--Vous avez donc fermé la Devinière?
+
+--Mon Dieu, oui, monseigneur... J'ai acquis une honnête aisance, et j'ai
+pensé... cette idée-là m'est venue un soir, au coin du feu, en regardant
+Pipeau... j'ai pensé que je ne voulais, plus être l'hôtesse dont le
+logis est ouvert à tout venant. Mais, si la Devinière n'existe plus pour
+personne au monde, j'ai voulu qu'elle existât toujours et que toujours,
+moi vivante, elle fût le bon gîte pour quelqu'un qui m'a promis de venir
+s'y reposer... Monsieur le chevalier, ajouta-t-elle en relevant la tête
+et en fixant sur lui ses beaux yeux humides de larmes, la Devinière
+n'est plus l'auberge de la rue Saint-Denis, elle est la bonne auberge
+réservée à vous seul, elle est... le logis de Pardaillan...
+
+Que voulez-vous, lecteur? Cette fidélité, cette constance d'une si jolie
+naïveté, cette touchante délicatesse, cette idée adorable de fermer
+l'auberge et d'en faire tout de même une auberge réservée à lui seul...
+et puis l'hôtesse était charmante... et puis Pipeau le sollicitait
+de ses jappements plaintifs et joyeux... et puis ce coin lui faisait
+revivre au coeur toute la poésie de sa jeunesse... bref, mon cher
+lecteur, Pardaillan ouvrit ses bras. Huguette s'y jeta toute tremblante
+et pleura longtemps.
+
+
+Un mois plus tard eut lieu le mariage d'Huguette, la bonne hôtesse, avec
+le chevalier de Pardaillan. Et Huguette fut glorieuse, et heureuse, et
+fière et extasiée d'avoir un tel mari, c'est ce qu'il est à peine besoin
+d'affirmer. Quant à Pardaillan, il fut assez généreux pour se montrer
+plus heureux encore que Huguette. Il avait accroché sa rapière dans sa
+chambre, et ce n'est que lorsqu'il était seul qu'un soupir lui échappait
+parfois, et alors il s'interrogeait, il était bien forcé de s'avouer que
+ce bonheur paisible ennuyait un peu le chevalier errant, l'aventurier,
+le chercheur d'inconnu qu'il n'avait cessé d'être...
+
+Au mois de décembre suivant. Pipeau mourut d'ans et de félicité. Il
+mourut des suites d'une indigestion, ayant un soir dévoré une dinde
+que, fidèle à ses vieux instincts de maraudeur, il avait volée dans un
+placard...
+
+La pauvre Huguette ne devait pas jouir longtemps du bonheur qu'elle
+s'était créé par sa gentillesse et sa gracieuse constance. A peu près
+à l'époque où mourut Pipeau, elle gagna un refroidissement et déclina
+rapidement. Pardaillan s'installa à son chevet et soigna la bonne
+hôtesse, non pas même comme un bon mari ou un bon frère, mais comme un
+amant passionné.
+
+Si bien qu'Huguette eut une agonie merveilleuse de bonheur. Malgré tout,
+elle avait jusque-là douté de l'amour du chevalier. En le voyant si
+désespéré, si empressé aux mille soins de sa maladie, toujours là,
+toujours s'ingéniant à la consoler, à la faire rire, à lui prouver
+qu'elle vivrait et serait heureuse, elle ne douta plus et, dès lors,
+elle fut en effet parfaitement heureuse.
+
+--Ah! cher ami, murmurait-elle parfois, que ne puis-je mourir cent fois
+pour avoir cent agonies pareilles!...
+
+Elle mourut pourtant, la bonne hôtesse!... Elle mourut, souriante, le
+visage extasié de bonheur et d'amour, elle mourut dans un baiser que
+son cher, son grand ami, comme elle disait, imprima sur sa bouche, à
+l'instant suprême.
+
+Le chevalier ferma pieusement ces yeux qui tant de fois lui avaient
+souri. Il pleura pendant des jours et des jours. Un mois après la mort
+d'Huguette, Pardaillan ouvrit le testament qu'avait laissé la bonne
+hôtesse.
+
+--Je laisse mes biens, meubles et immeubles, à mon bien cher époux le
+chevalier de Pardaillan...
+
+C'est par ces mots que commençait le testament. Suivait rémunération
+desdits biens, meubles et immeubles, dont le total faisait la somme
+ronde de deux cent vingt mille livres.
+
+Pardaillan parcourut alors ce qui avait été l'auberge de la Devinière
+et assembla quelques menus souvenirs, notamment un petit portrait
+d'Huguette, qu'il fit enfermer dans un médaillon d'or. Puis, il se
+rendit chez le premier tabellion, lui montra le testament et lui déclara
+qu'à son tour il faisait don desdits biens, meubles et immeubles, aux
+pauvres du quartier Saint-Denis.
+
+L'auberge de la Devinière fut donc transformée en un hospice pour
+vieillards et indigents. Pardaillan avait stipulé que la grande salle
+et la cuisine demeureraient intactes et qu'une partie des rentes serait
+affectée à la confection quotidienne d'une bonne soupe qui serait
+distribuée gratuitement aux misérables sans feu ni lieu.
+
+Ayant ainsi arrangé son affaire, Pardaillan monta à cheval et sortit de
+Paris.
+
+C'était par une soirée de février; un petit vent piquant lui égratignait
+le visage; il trottait sur la route, et les sabots de son cheval
+résonnaient sur la terre durcie par la gelée.
+
+Où allait-il?...
+
+Il ne savait pas... il allait, voilà tout!...
+
+Quelquefois, il murmurait ce mot qui semblait contenir toute sa pensée
+et résumer son passé, son présent, son avenir... un mot qu'il prononçait
+sans amertume, avec une sorte de joie et de fierté:
+
+«SEUL!...»
+
+Le soleil se coucha. Le soir tomba. Le paysage était mélancolique et
+brumeux. L'espace s'étendait devant lui... Pardaillan s'enfonça vers
+les lointains horizons. Peu à peu, sa silhouette s'effaça au fond de
+l'inconnu.
+
+
+
+XLVI
+
+En ce même mois de février, il se passa à Rome un événement que nous
+devons signaler. Au château Saint-Ange, dans une chambre pauvrement
+meublée, sur un lit étroit, une femme était couchée. Ses yeux de mystère
+songeurs et fixes, les yeux de cette femme à la tête sculpturale, à
+l'opulente chevelure noire dénouée sur les épaules de marbre, les yeux
+de cette femme aux attitudes de force et de grandeur, même dans cette
+heure où elle gisait, abattue par la nature, elle qui avait rêvé le
+triomphe sur l'humanité, ses yeux de diamants funèbres s'attachaient,
+graves, profonds, sur un enfant qui dormait près d'elle, un enfant, un
+tout petit être solide, musclé, aux poings énergiquement fermés. Une
+servante, penchée sur le lit, regardait.
+
+Cette chambre était une prison. Cette servante, c'était Myrthis. La
+femme couchée, c'était Fausta. L'enfant, c'était le fils de Fausta et de
+Pardaillan.
+
+Fausta, arrêtée par les sbires de Sixte dans la nuit de l'incendie du
+Palais Riant, avait été enfermée au château Saint-Ange où, pour unique
+faveur, on lui avait accordé de garder Myrthis près d'elle.
+
+Sixte rassembla un concile secret qui eut à juger la rebelle. Plus de
+deux cents questions furent posées à ce tribunal exceptionnel. A toutes
+les questions, il fut répondu à l'unanimité que Fausta était coupable.
+En conséquence, au mois d'août 1589, elle fut condamnée à être
+décapitée, puis brûlée et ses cendres jetées au vent. Ce fut le 15 août
+que cette sentence fut communiquée à Fausta, dans la chambre où
+elle était détenue prisonnière. Elle l'écouta sans un frémissement.
+L'exécution devait avoir lieu le lendemain matin.
+
+Quand les juges se furent retirés, Myrthis s'agenouilla en sanglotant
+aux pieds de sa maîtresse et murmura:
+
+--Quel horrible supplice! ô maîtresse, est-il possible!...
+
+Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein un médaillon d'or
+qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur à Myrthis.
+
+--Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas suppliciée; ils n'auront que
+mon cadavre; vois-tu ces grains? Un suffit pour endormir, et on dort
+plusieurs jours; deux endorment aussi, mais on ne se réveille plus;
+trois foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide éclair, et
+on meurt sans souffrance.
+
+--Maîtresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne serait plus qu'une
+agonie; il y a trois grains pour vous et trois pour votre fidèle
+servante.
+
+--Soit, dit simplement Fausta. Apprête-toi donc à mourir comme je vais
+mourir moi-même.
+
+Fausta versa les trois grains de poison dans une coupe et trois dans une
+autre coupe. Myrthis s'apprêta à verser un peu d'eau dans les coupes...
+A ce moment, Fausta devint affreusement pâle, un tressaillement prolongé
+la secoua jusqu'au fond de son être, elle porta les mains à ses flancs,
+et un cri rauque, un cri où il y avait de l'angoisse, de la terreur, de
+l'étonnement, de l'horreur, jaillit de ses lèvres blanches...
+
+--Arrête! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de mourir encore!...
+
+Les six grains de poison furent remis dans le médaillon d'or que Fausta
+cacha dans son sein.
+
+Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, écouter en elle-même, et,
+doucement, de ses mains, elle caressait ses flancs; et son visage
+exprimait tantôt un étonnement infini, tantôt un sombre désespoir, et
+tantôt une sorte de ravissement...
+
+Le matin, des pas nombreux s'approchèrent de la porte, et Myrthis,
+ignorant ce qui se passait dans l'être de Fausta, se reprit à pleurer,
+car on venait chercher sa maîtresse pour la conduire au supplice.
+C'étaient les juges, en effet, les juges et les gardes et le bourreau.
+L'un des juges déplia un parchemin et fit une nouvelle lecture de la
+sentence. Alors, le bourreau s'avança pour se saisir de Fausta et
+l'entraîner. Mais elle l'écarta d'un geste, et, sereine, glaciale,
+orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours été, elle prononça:
+
+--Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir ton office. Juges, vous
+ne pouvez me tuer encore... Parce que vous ne pouvez tuer deux vies,
+n'en ayant condamné qu'une, parce que mes flancs portent une vie
+nouvelle qui échappe à votre justice, parce que je ne suis plus la
+vierge, parce que je vais être mère!...
+
+Les juges s'inclinèrent et sortirent. C'était en effet une loi sacrée,
+dominant toutes les lois dans tous les pays d'Europe, qu'une femme
+enceinte ne pût être exécutée... Sixte-Quint obtint du tribunal qui
+avait condamné la rebelle qu'il ne lui fût pas fait grâce de la vie,
+mais qu'il fût sursis à l'exécution jusqu'à la naissance de l'enfant.
+Cette sentence nouvelle fut communiquée à Fausta vers la fin de
+septembre: elle l'accueillit en souriant...
+
+Il y avait trois jours que l'enfant était né. Tout, dans ce petit être,
+dénonçait une étrange vigueur, un furieux appétit de la vie; il fermait
+les poings, se raidissait, criait comme d'autres enfants à trois mois;
+
+Fausta fit signe de la tête que c'était bien, jeta un coup d'oeil sur le
+verre de poison qui était sur une petite table à portée de sa main, et
+alors, pour la première fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant
+s'éveilla et ses yeux clignotants parurent regarder... et alors Fausta
+lui parla:
+
+--Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?... Te
+dresseras-tu un jour devant ton père?... Seras-tu le vengeur de ta
+mère?... Fils de Fausta et de Pardaillan, puisses-tu avoir le coeur
+cuirassé d'un triple airain! Puisse ton âme inaccessible ignorer à
+jamais la pitié, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage!
+Puisses-tu passer dans la vie comme un brûlant météore que pousse la
+fatalité! Adieu, fils de Pardaillan!
+
+En même temps, elle saisit la coupe de poison, la vida d'un trait, la
+rejeta, et, violemment, dans le spasme suprême de la mort, imprima son
+baiser comme une morsure indélébile sur le front de l'enfant...
+
+Et elle retomba sur l'oreiller... elle était morte.
+
+Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de deux êtres de force
+et de vie intense, aussi formidables l'un que l'autre, mais l'un,
+type de chevalerie, synthèse de générosité; l'autre, type d'ambition,
+synthèse d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit de deux figures
+si dissemblables, l'enfant qui trouvait l'effroyable imprécation d'une
+Fausta au seuil de la vie, qui héritait peut-être l'incalculable force
+de, mal qui résidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait
+peut-être l'âme magnanime de Pardaillan?...
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--La flagellation de Jésus
+ II.--Henri III
+ III.--Henri III (suite)
+ IV.--Pardaillan et Fausta
+ V.--L'auberge du Chant-du-Coq
+ VI.--La vie de Cocagne
+ VIL.--Marie de Montpensier
+ VIII.--Le calvaire de Montmartre
+ IX.--La parole de Maurevert
+ X.--Le cardinal
+ XI.--La mère
+ XII.--La fille
+ XIII.--Fin de la vie de Cocagne
+ XIV.--Monsieur Peretti
+ XV.--Le 21 octobre 1588
+ XVI.--Devant l'abbaye
+ XVII.--La reconnaissance de Fausta
+ XVIII.--Maurevert
+ XIX.--L'échauffourée de la Cité
+ XX.--Où Fausta se contente d'une couronne
+ XXI.--La lettre
+ XXII.--La route de Dunkerque
+ XXIII.--Blois
+ XXIV.--Réconciliation
+ XXV.--Catherine reçoit la lettre
+ XXVI.--Pardaillan au couvent
+ XXVII.--Mourir ou tuer?
+ XXVIII.--Les fossés du château
+ XXIX.--Les clefs du château
+ XXX.--Aux approches de Noël
+ XXXI.--Aux approches de Noël (suite)
+ XXXII.--Aux approches de Noël (fin)
+ XXXIII.--Duchesse de Guise
+ XXXIV.--L'effondrement
+ XXXV.--Le dernier geste de Fausta
+ XXXVI.--La poursuite
+ XXXVII.--La forêt de Marchenoir
+ XXXVIII.--Un spectre qui s'évanouit
+ XXXIX.--Les frais de route de Pardaillan
+ XL.--Le palais Riant
+ XLI.--Fin du palais Riant
+ XLII.--Ventre saint-gris
+ XLIII.--Deux dynasties en présence
+ XLIV.--Jacques Clément
+ XLV.--La bonne hôtesse
+ XLVI.--
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue
+by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 04, ***
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+Produced by Renald Levesque
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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