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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Pardaillan -4 -- Fausta vaincue</title>
+ <meta name="author" content="Michel Zévaco">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13523 ***</div>
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-4</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>Fausta vaincue</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LA FLAGELLATION DE JÉSUS</h3>
+
+<p>Une foule immense était rassemblée sur la Grève;
+elle allait assister au départ de la grande procession
+organisée pour porter au roi Henri III les doléances
+de la bonne ville de Paris.</p>
+
+<p>Pour la grande majorité des Parisiens, il s'agissait
+de réconcilier le roi avec sa capitale.</p>
+
+<p>Pour une autre catégorie, moins nombreuse et initiée
+à certains projets de Mgr de Guise, il s'agissait
+d'imposer à Henri III une terreur salutaire et d'obtenir
+de lui, moyennant la soumission de Paris et son
+repentir de la journée des Barricades, une guerre à
+outrance contre les huguenots, c'est-à-dire leur extermination.</p>
+
+<p>Pour une troisième catégorie, il s'agissait de s'emparer
+du roi et de le déposer après l'avoir préalablement
+tondu.</p>
+
+<p>Enfin, pour une quatrième catégorie, réduite à une
+douzaine d'initiés, il s'agissait de tuer Henri III.</p>
+
+<p>Non seulement la Grève était noire de monde, mais
+encore les rues avoisinantes regorgeaient de bourgeois
+qui, la pertuisane d'une main, un cierge de l'autre,
+se disposaient à processionner jusqu'à Chartres.</p>
+
+<p>Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs
+d'un pareil exode, devait durer quatre jours.
+Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait disposé
+trois gîtes d'étape le long du chemin, et qu'à chacun
+de ces gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents
+moutons pour nourrir le peuple en marche.</p>
+
+<p>Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches
+des paroisses de Paris se mirent à carillonner.
+Sur la place de Grève vinrent se ranger, successivement,
+les délégués de l'Hôtel de Ville, les représentants
+des diverses églises, puis les confréries, les théories
+de moines tels que feuillants, capucins, et enfin
+les Pénitents blancs.</p>
+
+<p>Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses,
+on vit dans cette procession des choses magnifiques.
+D'abord les douze apôtres en personne,
+revêtus d'habillements tels qu'on en portait du temps
+de Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant
+les instruments de supplice de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par
+Henri de Bouchage, duc de Joyeuse, lequel avait pris
+l'habit de capucin sous le nom de frère Ange, et devait
+plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis
+rentrer encore en religion.</p>
+
+<p>Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on
+voudra, portait sur ses épaules une croix qui, par
+bonheur, était en carton; sur sa tête, une couronne
+d'épines également en carton peint, et autour du cou,
+par un bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.</p>
+
+<p>Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux
+grands gaillards qui le fouettaient ou faisaient semblant
+de le fouetter, ce qui soulevait dans la foule
+des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou
+feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par
+un anachronisme plus bizarre encore (mais on n'y
+regardait pas de si près), les deux flagellants, tous
+les quinze ou vingt pas, s'écriaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur
+Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux parpaillots! reprenait la foule.</p>
+
+<p>A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère
+Ange, ou duc de Joyeuse, marchaient, côte à côte,
+quatre pénitents qui, se tenant par le bras, tête baissée,
+capuchon sur le visage, se faisaient remarquer
+par leurs énormes chapelets et par leur piété extraordinaire.
+Peu à peu, le désordre s'étant mis dans
+les rangs de la procession, ces quatre pénitents finirent
+par se trouver derrière Jésus au moment où
+celui-ci, d'une voix retentissante, criait:</p>
+
+<p>«Mes frères, mort aux huguenots qui m'ont flagellé!...»</p>
+
+<p>Une acclamation salua ces paroles du Christ qui,
+ayant essuyé la sueur qui coulait de son front, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous allons voir Hérode...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! interrompit une voix impérieuse. Dites:
+le roi, messire, puisque Paris se réconcilie avec Sa
+Majesté!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jésus-Christ.
+Donc, mes frères, puisque nous allons voir
+le roi, nous devons avant tout obtenir qu'il renvoie
+ses Ordinaires!...</p>
+
+<p>&mdash;Très juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort! reprit la foule des pénitents.</p>
+
+<p>La procession s'étendait sur une longueur d'une
+bonne lieue. Bien en avant de ce troupeau. Guise,
+Mayenne et leur frères, à cheval, entourés d'une cinquantaine
+de gentilshommes bien armés, s'entretenaient
+à voix basse de choses mystérieuses.</p>
+
+<p>Quant aux quatre pénitents que nous avons signalés,
+ils causaient entre eux sans précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Chalabre, disait l'un, as-tu entendu
+frère Ange?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de frotter un peu les côtes de messire
+Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien rétabli, mon cher Loignes?... Ta blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le coup fut bien appliqué. Le cher duc n'y
+va pas de main morte quand il frappe. J'ai cru que
+j'étais mort. N'importe, je veux que Guise reçoive
+de ma main le même coup qu'il m'a porté!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ingrat, Loignes! dit Montsery. Comment
+serions-nous sortis de Paris s'il n'avait eu l'idée d'aller
+en procession voir notre sire?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit sourdement Loignes. Il va à Chartres
+pour demander nos têtes au roi!</p>
+
+<p>&mdash;Et les offrir ensuite à Bussi-Leclerc et à Joyeuse!
+continua Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Chalabre, Joyeuse a crié tout à
+l'heure: «Mort aux Ordinaires!» Bussi-Leclerc a
+crié: «Mort aux Quarante-Cinq!...» Joyeuse est un
+misérable fou et ne vaut pas son coup de poignard.
+Quant à Leclerc, il n'arrivera pas à Chartres. Est-ce
+dit?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit! reprirent les trois autres.</p>
+
+<p>Laissant les quatre spadassins&mdash;quatre des Ordinaires
+d'Henri III&mdash;à leurs projets de vengeance
+et de meurtre, nous suivrons la fantastique procession
+en marche sur Chartres, et nous rejoindrons
+une litière fermée qui vient à quelques centaines de
+toises derrière la colonne.</p>
+
+<p>Cette litière était entourée par une dizaine de
+cavaliers; dedans se trouvaient deux femmes:
+Fausta et Marie de Montpensier.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme? demanda Fausta au moment où nous
+rejoignons la litière.</p>
+
+<p>&mdash;Confondu dans la foule des pénitents, il chemine
+en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien sûre que ce moine se trouve dans
+la procession? insistait Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, répondit la duchesse, vu de mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan m'avait dit vrai, soupira Fausta, Jacques
+Clément, libre, marche à sa destinée. Allons!
+Valois est condamné. Rien ne peut le sauver maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, ma belle souveraine? Il me semble
+que vous avez prononcé un nom... celui du sire
+de Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, ce nom, mon frère et ses gentilshommes
+le prononcent bien souvent depuis trois ou quatre
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous voulez que votre frère ne prononce
+plus ce nom...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Cela m'est égal! fit Marie en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela vous est égal, à vous. Mais il est nécessaire
+que le duc de Guise ait l'esprit libre pour ce
+qui va être entrepris. Et, pour qu'il ait l'esprit libre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui, faites-lui savoir, dès que nous serons
+entrés dans Chartres, que Pardaillan est mort!... Et,
+afin qu'il n'ait point de doute, dites-lui que c'est moi
+qui l'ai tué...</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, Fausta baissa la tête et ferma
+les yeux comme pour indiquer qu'elle voulait se renfermer
+dans ses pensées. Et ces pensées devaient être
+funèbres, car son visage, dans son immobilité, semblait
+refléter la mort...</p>
+
+<p>Nos personnages sont donc ainsi disposés: en
+tête de ce long serpent de foule qui se déroule sur la
+route, un groupe de cavaliers: Guise, ses frères, ses
+gentilshommes. Près de lui, Maineville insoucieux et
+Maurevert inquiet. Quant à Bussi-Leclerc, il s'intéresse
+à la procession, sans doute, car il en parcourt
+les rangs, et on le voit tantôt sur un point, tantôt
+sûr un autre.</p>
+
+<p>Puis, derrière cette bande de seigneurs, à une certaine
+distance, commence la procession.</p>
+
+<p>Puis, presque à la queue de la colonne, un moine
+marche seul, le capuchon sur la figure, et ses mains
+serrent contre sa poitrine une dague solide: c'est
+Jacques Clément.</p>
+
+<p>Enfin, très en arrière, c'était la litière de Fausta.</p>
+
+<p>Le troisième jour de marche, la procession se reposa
+dans le village de Latrape, l'un des gîtes d'étape
+organisés par le sieur Crucé, maréchal des logis de
+cet exode. Les pénitents y étaient arrivés vers quatre
+heures, et aussitôt s'étaient mis à table, c'est-à-dire
+qu'ils avaient envahi une immense prairie où ils
+s'étaient assis dans l'herbe.</p>
+
+<p>Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs
+logis dans les meilleures maisons du village.</p>
+
+<p>Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient,
+empressés à faire bon accueil aux pénitents.
+Ces braves gens avaient fait cuire d'innombrables
+fournées de pain, mis en perce une trentaine de tonneaux
+de cidre et de vin, et allumé de grands feux
+dans la prairie. Devant ces feux rôtissaient des moutons
+entiers, des quartiers de boeuf et de cochon.</p>
+
+<p>Après cette énorme ripaille, chacun s'enveloppa de
+son manteau et chercha un coin pour dormir. Dix
+heures sonnèrent au petit clocher du village.</p>
+
+<p>A ce moment, dans l'avant-dernière maison en allant
+vers Chartres, deux hommes dormaient côte à
+côte, étendus sur des bottes de paille de la grange.</p>
+
+<p>Ou du moins, si l'un de ces deux hommes, en proie
+à quelque insomnie, soupirait et se retournait sur la
+paille, l'autre dormait pour deux.</p>
+
+<p>Dans cette même maison, non plus dans la grange
+ni sur la paille, mais dans une chambre assez convenable,
+dormait un autre personnage. Et qui se fût approché
+de ce dormeur eût reconnu l'un des plus fidèles,
+des plus solides et des plus brillants gentilshommes
+du duc de Guise, c'est-à-dire messire de
+Bussi-Leclerc en personne.</p>
+
+<p>Comme dix heures venaient de tinter au clocher,
+quatre hommes s'approchèrent de la maison que
+nous venons de signaler: c'étaient les quatre fidèles
+de Henri III qui, profitant de la procession pour rejoindre
+le roi sans danger d'arrestation, avaient jusque-là
+voyagé avec elle. C'étaient Montsery, Sainte-Maline,
+Chalabre et Loignes qui guettaient l'occasion
+d'exercer leurs talents de spadassins sur la poitrine
+du sire de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es sûr que c'est là? demanda Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas perdu de vue, répondit Chalabre.
+Sûrement, nous allons trouver le sanglier dans sa
+bauge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allons-nous procéder? demanda Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il te tue?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me vengerez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! firent Chalabre et Montsery, bataille!...</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez
+la tête. Parce que ce maroufle vous a injuriés de
+son mieux, quand il vous tenait à la Bastille, vous
+voulez, par-dessus le marché, qu'il vous étripe l'un
+après l'autre...</p>
+
+<p>Loignes était le plus âgé des quatre; c'était un
+homme sérieux et positif, exerçant en conscience son
+métier d'assassin royal.</p>
+
+<p>Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons
+dit, manquaient encore d'expérience. Devant les sages
+observations de leur aîné&mdash;leur maître en guet-apens&mdash;ils
+baissèrent donc la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demandèrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. Nous allons l'appeler comme
+si son duc le mandait à l'instant. Nous aurons nos
+dagues à la main. Et, quand il sortira, nous le larderons
+proprement jusqu'à ce qu'il rende sa belle âme
+au diable.</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice aux trois jeunes écervelés
+qu'ils se rallièrent instantanément à ce plan si
+limpide.</p>
+
+<p>Par où entre-t-on? reprit le comte de Loignes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire le tour, dit Chalabre qui, toute la
+journée, avait guetté pas à pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi,
+messieurs!</p>
+
+<p>Chalabre enfila aussitôt un sentier, et, à vingt pas
+de la route, sauta lestement par-dessus une porte à
+claire-voie. Les autres le suivirent. Ils se trouvaient
+alors dans une cour dont le sol disparaissait sous le
+fumier. Derrière eux, ils avaient une grange où, sur
+la paille, dormaient les deux inconnus que nous avons
+signalés tout à l'heure. Devant eux, la maison, ou plutôt
+la chaumière, divisée en deux parties: à droite,
+le logis assez vaste des maîtres de céans, et à gauche
+une chambre isolée, avec sa porte particulière. Chalabre
+désigna la porte du doigt.</p>
+
+<p>Tous les quatre dégainèrent leurs dagues; Sainte-Maline
+et Montsery se placèrent à gauche de la porte,
+le long du mur, prêts à bondir sur Bussi-Leclerc dès
+qu'il apparaîtrait. Chalabre se plaça à droite. Puis
+Loignes, ayant jeté un coup d'oeil satisfait sur ce dispositif
+d'attaque, heurta rudement à la porte du
+pommeau de son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! holà! messire de Bussi-Leclerc! vociféra
+le comte de Loignes. Vite, éveillez-vous et courez à
+monseigneur qui vous mande à l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Au diable monseigneur! grommela Bussi-Leclerc.
+Attendez-moi, monsieur, je m'habille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! Je cours réveiller M. de Maineville
+que le duc mande également. Hâtez-vous donc!...</p>
+
+<p>Là-dessus, Loignes s'effaça contre le mur, près de
+Chalabre. Leclerc, habitué à ces alertes continuelles,
+ne pouvait avoir aucune défiance. Les quatre,
+ramassés sur eux-mêmes, la dague à la main, attendaient.
+Tout à coup, ils entendirent le bruit que faisait
+Bussi-Leclerc en commençant à ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs! dit à ce moment une voix
+très calme et sans nulle raillerie apparente. Il paraît
+que vous voulez meurtrir ce bon M. de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! gronda Leclerc, qui, à l'intérieur, s'arrêta
+d'ouvrir, que veut dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Trahison! crièrent les quatre spadassins en
+s'élançant le poignard levé sur l'homme qui venait
+de parler, et qui s'avançait en saluant poliment et
+répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs!</p>
+
+<p>Les poignards levés s'abaissèrent; les trois jeunes
+gens s'arrêtèrent et saluèrent très bas. Un rayon de
+lune se jouait sur le visage audacieux et paisible de
+celui qui venait d'intervenir, et, ce visage, ils venaient
+de le reconnaître...</p>
+
+<p>Loignes, ne comprenant rien à cette scène imprévue,
+fit un bond pour s'élancer sur ce défenseur de
+Bussi-Leclerc. Mais, en même temps, il se sentit saisi
+à bras-le-corps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre sauveur! dit Chalabre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui nous a tirés de la Bastille! dit
+Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chevalier de Pardaillan! dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>Loignes recula d'un pas, se découvrit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eussiez-vous été le pape que vous eussiez tâté de
+mon fer pour le mal que vous faites ici; mais vous
+êtes M. de Pardaillan, et je n'ai rien à dire. Retirez-vous
+donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous laisse faire, maintenant! cria la voix
+narquoise de Bussi-Leclerc, derrière la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! patiente un peu, et tu verras comme
+on défonce une porte et une poitrine! répondit Loignes.
+Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Pardaillan,
+c'est Bussi-Leclerc qui est là; c'est votre ennemi
+autant que le nôtre; je pense que, si vous ne voulez
+pas nous aider, vous nous laisserez du moins occire
+en paix ce sacripant.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan, lorsque j'eus le bonheur
+de vous tirer des mains du gouverneur de la
+Bastille, vous m'avez promis, en échange des vôtres,
+trois vies et trois libertés...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! firent d'une seule voix Chalabre,
+Montsery et Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donc l'honneur de vous prier de payer cette
+nuit le tiers de votre dette: je vous demande la vie
+et la liberté de M. de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>Les trois spadassins, d'un seul mouvement, s'inclinèrent.
+Loignes lui-même rengaina aussitôt sa dague
+et son épée qu'il avait tirées.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment,
+nous vous cédons Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Reste à deux, observa tranquillement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Très juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Les quatre hommes saluèrent et se retirèrent sans
+répondre à Bussi-Leclerc qui, derrière sa porte,
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, messieurs! Je vais vous faire préparer
+un cabanon digne de vous, à la Bastille...</p>
+
+<p>Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses
+pas:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l'indiscrétion
+à vous demander pourquoi vous sauvez ce
+damné Leclerc qui vous veut autant de mal qu'à
+nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, monsieur, répondit Pardaillan. J'ai promis
+sa revanche à M. de Bussi-Leclerc. Or, comment
+aurais-je tenu ma promesse, si je l'avais laissé tuer
+ce soir?</p>
+
+<p>Sainte-Maline regarda avec étonnement le chevalier
+qui souriait, salua et se hâta de rattraper ses compagnons.</p>
+
+<p>Pardaillan s'était approché de la porte derrière laquelle
+se trouvait Bussi-Leclerc et avait frappé du
+poing:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! hé! monsieur de Bussi-Leclerc! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, sire de Pardaillan? demanda
+Leclerc, goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Rien. Je veux simplement vous dire que,
+maintenant, je suis seul. Alors, s'il vous convient d'essayer
+de prendre cette revanche après laquelle vous
+courez depuis si longtemps, eh bien, je suis votre
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je préfère attendre...</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, monsieur, j'ai tant de
+chances d'être tué par d'autres qu'il ne vous en reste
+guère de me retrouver. Qui sait si j'arriverai seulement
+jusqu'à Chartres?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous mourez d'ici là, reprît Bussi-Leclerc haineux,
+soyez sûr que je le regretterai, car c'est ma
+plus douce espérance, maintenant, que de penser à
+l'heureux moment où je vous mettrai les tripes au
+vent!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empêche,
+en ce cas, d'essayer de satisfaire cette douce envie à
+l'instant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Leclerc, c'est que je ne suis pas
+égoïste, moi. Je vais vous dire. Nous sommes quatre
+qui vous haïssons, et nous avons lié partie pour vous
+mettre à mal. Je puis même vous dire comment les
+choses se passeront.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai flatté de l'apprendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir comme c'est simple: d'abord,
+je vous passerai mon épée au travers du ventre, sans
+vous tuer toutefois; puis Maineville vous attachera à
+l'aile du premier moulin; c'est une manie, chez lui,
+vous comprenez? Puis, quand vous aurez tourné suffisamment,
+c'est-à-dire jusqu'à ce que mort s'ensuive,
+Maurevert vous arrachera le coeur, car il a fait gageure
+de le manger sauté aux petits lards; enfin,
+Mgr de Guise abandonnera votre carcasse au bourreau
+pour la tirer à quatre chevaux.</p>
+
+<p>Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant
+ainsi, devait écumer. Il l'entendit grincer des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, reprit Leclerc, que, si je vous
+tuais tout de suite, mes trois associés m'en voudraient
+la malemort. Tâchez donc de vivre encore
+quelques jours, jusqu'à ce que nous puissions mettre
+la main sur vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, fit doucement Pardaillan. Mais, vraiment,
+je vous répète que je crains de ne pas arriver
+vivant jusqu'à Chartres. Vous devriez profiter de
+l'occasion...</p>
+
+<p>&mdash;Non! rugit Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, c'est que tu as peur, Leclerc!</p>
+
+<p>La porte, à l'intérieur, fut labourée de coups de
+poignard. Il y eut un trépignement furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bussi-Leclerc a peur! cria Pardaillan à haute
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Truand de sac et de corde! Si Maurevert te
+mange le coeur, je te mangerai le foie!...</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc se mit à frapper la porte à coups de
+dague. Pardaillan haussa les épaules, et, dans la cour,
+sur le fumier, à la clarté de la lune, il vit les gens de
+la chaumière qui, réveillés par le bruit, étaient sortis
+et livides d'effroi, assistaient à cette fantastique conversation.
+Sans s'inquiéter d'eux, sans les voir peut-être,
+le chevalier se dirigea vers la grange et, a l'entrée,
+trouva son compagnon qui, l'épée à la main, attendait
+les événements.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmurait le jeune duc d'Angoulême, c'est
+affreux. Les menaces de cet homme sont horribles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est assez hideux. Partons, monseigneur;
+l'air de ce village est malsain pour nous maintenant.
+Et. quant à Maurevert, nous le retrouverons sûrement
+à Chartres.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'enveloppèrent de leur manteau
+et d'un pas rapide, prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc,
+la dague et l'épée aux poings, sortit et grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>Un paysan répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais par où il a pris, monseigneur, mais le
+fait est qu'il a fui, et il doit être loin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le retrouverai, grommela Leclerc.</p>
+
+<p>Il sortit donc en toute hâte de la chaumière, et, par
+un chemin de traverse que lui indiquèrent ses hôtes,
+gagna la place de l'église, au coin de laquelle se dressait
+un grand calvaire. Autour de ce calvaire, quelques
+tentes avaient été dressées, et le duc de Guise
+dormait dans l'une d'elles sur un lit de camp, tandis
+que Maurevert et un autre officier dormaient sur des
+bottes de paille. Quant à Maineville, il avait, comme
+Bussi, cherché gîte dans le village.</p>
+
+<p>Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure
+plus tard, arriva en pestant fort contre l'interruption
+de son sommeil. Alors, il fit également réveiller
+le duc, et, ayant eu la permission d'entrer dans
+la tente, les quatre se trouvèrent réunis. Et Bussi-Leclerc
+fit le récit de ce qui venait de se passer.
+Guise proféra une imprécation de rage; Maineville
+sortit sa dague et en tâta la pointe; Maurevert prononça
+ces étranges paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, le voyage à
+Chartres est inutile: nous ferions mieux de retourner
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? s'écrièrent Maineville et Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan
+est dans là procession, la procession est maudite!
+Parce que ce n'est pas Henri III qui sera tué,
+mais nous!</p>
+
+<p>Et ces quatre hommes, également braves, passèrent
+le reste de la nuit à discuter comment ils se débarrasseraient
+de l'aventurier. Guise, sombre et pensif,
+écoutait sans rien dire ses trois fidèles conseillers.
+Mais, comme le jour se levait, il donna l'ordre de se
+mettre en route.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Paris? demanda Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Chartres! répondit le duc.</p>
+
+<p>Maurevert haussa les épaules et s'assura que sa
+cotte de mailles était solidement bouclée.</p>
+
+<p>La procession se remit en marche et, s'engouffrant
+par la porte Guillaume dans la bonne ville de Chartres,
+se dirigea vers la cathédrale.</p>
+
+<p>Une fois la porte franchie, la tête de la procession
+se trouva en présence d'une nombreuse troupe armée.
+Guise reconnut Crillon à cheval, qui dit en saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté, pour vous faire honneur, voulait absolument
+que je vinsse à votre rencontre avec huit
+mille arquebusiers et les trois mille cavaliers que
+nous avons assemblés autour de Chartres. Mais j'ai
+fait observer à Sa Majesté que deux ou trois mille
+hommes suffisaient pour escorter une procession...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, messire. Où et quand pourrai-je
+voir le roi avec les échevins de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est en ce moment à la cathédrale.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc à la cathédrale! dit Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait
+inutile que ces dignes pénitents essayassent d'en trouver
+un autre. Eh effet, toutes les rues sont pleines
+de nos gens d'armes qu'a attirés une légitime curiosité,
+sans compter les bourgeois de cette bonne ville
+venus acclamer le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messire! dit Guise. Nous sommes venus
+en fidèles sujets, et nous joindrons nos acclamations
+à celles de la ville.</p>
+
+<p>Et, levant sa toque empanachée et ornée d'un triple
+rang de perles. Guise, d'une voix forte, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi!</p>
+
+<p>Mais, derrière lui, une immense acclamation répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Henri le Saint!...</p>
+
+<p>C'était la procession qui donnait ainsi son avis, si
+bien que Crillon se demanda un instant s'il ne ferait
+pas mieux de fermer les portes et de laisser hors des
+murs les trois quarts des pénitents qui attendaient.
+Mais Crillon, brave, se dit qu'il serait ridicule d'avoir
+l'air de redouter des porteurs de cierges. Ordonnant
+donc à ses hommes, d'un coup d'oeil, de surveiller
+étroitement les arrivants, il se dirigea vers la cathédrale.
+Guise suivait avec ses gentilshommes. Derrière
+ce groupe, venait la procession des Parisiens que les
+gens de la ville, du haut de leurs fenêtres, examinaient
+curieusement et non sans une certaine sympathie.</p>
+
+<p>L'apparition de Jésus, suant sous son énorme croix
+de carton et plus flagellé que jamais, fut saluée par
+un long murmure de pitié.</p>
+
+<p>Devant la cathédrale, la foule était plus serrée, plus
+nerveuse, et Guise put lire sur tous ces visages de
+bons provinciaux la curiosité passionnée qu'il inspirait.
+En effet, Henri III, après sa fuite, avait été accueilli
+par les habitants de Chartres avec courtoisie,
+mais sans enthousiasme. Là, comme dans tout le
+royaume, le nom de Guise était populaire et celui
+du roi méprisé ou détesté.</p>
+
+<p>Le duc jeta les yeux autour de lui, comme pour
+chercher s'il n'apercevait pas le moine. A ce moment,
+les portes de l'immense cathédrale s'ouvraient, et une
+foule de gentilshommes en sortaient, refoulant les
+bourgeois. En même temps les soldats de Grillon,
+par une habile manoeuvre, coupèrent la procession
+et ne laissèrent autour de Guise qu'une dizaine de ses
+familiers.</p>
+
+<p>&mdash;On se méfie de nous, ici! dit le duc en fronçant
+le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs,
+répondit Grillon.</p>
+
+<p>Joyeuse, quelques-uns de ses apôtres et ses deux
+flagellants se trouvaient dans ce cercle formé par les
+gens d'armes, les gentilshommes royaux et la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Frappez! Frappez! dit Joyeuse.</p>
+
+<p>Les deux flagellants se mirent à frapper à tour de
+bras, avec leurs fausses lanières.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! s'écria Jésus, où êtes-vous? Voyez ce que
+font les huguenots! et, pourtant, je ne me plains
+pas!...</p>
+
+<p>Un grondement de la foule des bourgeois répondit
+à ces paroles. Et déjà, comme à Paris, les cris de:
+Vive Henri le Saint! éclataient, lorsque Jésus, c'est-à-dire
+Joyeuse, se mit à pousser des lamentations qui,
+cette fois, n'avaient rien de feint. En effet, quatre
+pénitents venaient de s'approcher de lui et s'étaient
+mis à le flageller, non plus avec des lisières de drap
+ou des lanières de carton, mais avec de bonnes et
+solides étrivières de cuir.</p>
+
+<p>Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats
+contenaient la foule, pendant que Guise, pâle et
+stupéfait, se demandait s'il n'était pas venu se jeter
+dans la gueule du loup. Les quatre enragés frappaient
+de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit tout à coup une voix forte.</p>
+
+<p>Un homme venait de paraître sous le porche de la
+cathédrale. Les quatre flagellants cessèrent aussitôt
+leur besogne, et, s'étant précipités dans l'église ou
+ils se dépouillèrent de leurs frocs, apparurent sous
+les traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline...</p>
+
+<p>L'homme qui venait de surgir s'avançait avec une
+sorte de dignité vers le malheureux Joyeuse. A son
+aspect, un grand silence s'établit, les gens de Crillon
+présentèrent les armes. Guise mit pied à terre et, se
+découvrant, s'inclina profondément...</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le roi de France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>HENRI III</h3>
+
+<p>Le roi, sans faire attention à Guise, s'arrêta devant
+Joyeuse et, s'agenouillant, cria dans le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur Jésus, vous m'avez appelé, moi, pauvre
+roi que ses sujets ont frappé, abandonné, chassé!
+Me voici, mon doux seigneur Jésus! Et, puisque vous
+avez tant fait que de m'appeler à votre aide, laissez-moi
+essuyer le précieux sang qui coule de vos
+plaies!...</p>
+
+<p>A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir
+et se mit à essuyer Joyeuse.</p>
+
+<p>La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue
+du roi s'agenouillant devant le figurant qui représentait
+Jésus, s'incorporant pour ainsi dire à la procession
+parisienne, des applaudissements furieux éclatèrent.
+Le roi leva les bras pour commander le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on saisisse ces deux misérables! cria-t-il en
+désignant les deux flagellants effarés; qu'on les jette
+en prison et puis qu'on les pende haut et court!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, bégaya Joyeuse, Votre Majesté fait
+erreur... ce ne sont pas eux...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi seront traités les ennemis de Dieu et de
+l'Eglise! cria Henri III.</p>
+
+<p>Une immense acclamation salua ces paroles, et,
+cette fois, ce fut un grand cri de «Vive le roi!» qui
+monta jusqu'au ciel; Henri III eut un éclair dans les
+yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, dit-il, allons louer et bénir le Seigneur
+de la grande joie qu'il nous accorde en ce jour.
+Et puis, nous écouterons en l'hôtel de messieurs les
+échevins de cette bonne ville les plaintes que nos
+Parisiens vous ont chargé de nous transmettre. Et,
+tournant le dos à Guise, il se dirigea le premier vers
+le portail central ouvert à deux battants.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gronda Guise en lui-même, ce fantôme de
+roi ose me braver et se moquer de moi! Et j'hésitais!...</p>
+
+<p>Il suivit avec ses gentilshommes et pénétra dans
+l'énorme église, où la messe d'action de grâces fut
+aussitôt commencée. Dehors, la foule des pénitents
+parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait
+de cette messe ce qu'elle pouvait en prendre,
+c'est-à-dire ce qui lui arrivait de cantiques et de bénédictions
+par les portes ouvertes.</p>
+
+<p>Quand la messe fut terminée, Henri III, entouré de
+gardes, sortit de l'église et se dirigea vers l'hôtel des
+échevins, où il recevait de la ville de Chartres une
+hospitalité sinon royale, du moins très suffisante
+pour un roi sans royaume. Il n'avait pas adressé un
+mot à Henri de Guise.</p>
+
+<p>Sur le parvis, le duc s'était arrêté, incertain de ce
+qu'il ferait, dévorant sa rage et se demandant s'il
+n'allait pas reprendre à l'instant le chemin de Paris.</p>
+
+<p>A ce moment, l'un des gentilshommes d'Henri III
+s'approcha de lui et, l'ayant salué, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, le roi mon maître m'a chargé
+de vous dire qu'il vous recevra demain matin à neuf
+heures, en audience à l'hôtel de ville, ainsi que les
+robins et bourgeois qui vous servent d'escorte...</p>
+
+<p>&mdash;Dites à Sa Majesté, répondit-il, que je la remercie
+de l'audience qu'elle veut bien m'accorder et que
+je m'y trouverai à l'heure dite.</p>
+
+<p>Là-dessus, Guise et ses gens se dirigèrent vers l'hôtellerie
+du Soleil-d'Or. Quant au cardinal de Guise,
+quant à Mayenne, ils s'y étaient rendus directement
+et ne s'étaient pas montrés depuis l'entrée de la procession
+de Chartres. Au moment où Guise et ses gentilshommes
+entraient dans l'hôtellerie, Maurevert
+saisit le bras de Maineville près de lui, et, lui montrant
+une figure dans la foule, lui dit en pâlissant:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit Maineville, insoucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas lui! reprit alors Maurevert en
+passant la main sur son front... mais il m'a semblé
+d'abord que c'était Pardaillan...</p>
+
+<p>Le duc entendit ces mots et tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! répondit quelqu'un près de lui.</p>
+
+<p>Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d'un
+même mouvement, se retournèrent et virent la duchesse
+de Montpensier qui souriait. Elle fit signe à
+Guise de la suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! grogna Bussi-Leclerc, s'il est mort, il
+n'y a pas longtemps!</p>
+
+<p>Le duc, troublé, avait marché jusqu'à l'appartement
+qui lui était destiné, entraîné par sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, lui dit celle-ci quand ils furent seuls,
+vous devez cesser de vous enquérir de ce Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites qu'il est mort? Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu'ici
+ne s'est jamais trompée, ne nous a jamais trompés...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta? fit le duc en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient de me confirmer la chose.</p>
+
+<p>Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s'était-il
+trompé?... Fausta, elle, ne se trompait jamais! Sans
+doute, elle savait que Pardaillan était dans la procession.
+Sans doute elle avait établi quelque piège où
+cette nuit même le chevalier était tombé, après sa
+rencontre avec Leclerc.</p>
+
+<p>Guise dissimula soigneusement ses impressions.
+Mais le profond soupir qui lui échappa prouva à
+sa soeur quel soulagement il éprouvait de cette nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit
+mort ou vif, cela m'est égal. Où est l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Dans Chartres, répondit tranquillement la duchesse.
+Il est venu avec la procession. Etes-vous prêt,
+mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;Prêt?... Qu'entendez-vous par là? fit le duc en
+frémissant. Je ne veux, d'aucune façon, être mêlé à
+ce qui va se passer. Je suis perdu si jamais on apprend...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille! La mort du roi ne sera
+qu'un de ces accidents que Dieu permet parfois. Nul
+ne saura. Jacques Clément lui-même ne sait pas. Seulement
+soyez prêt, mon frère!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand aura lieu... l'accident?</p>
+
+<p>Marie de Montpensier regarda son frère et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain!...</p>
+
+<p>&mdash;Si tôt!... murmura le duc en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, après l'audience, Valois se rendra à la
+cathédrale, en procession, les pieds nus, un cierge à
+la main et couvert d'un sac. C'est un voeu qu'il a fait
+s'il se réconciliait avec Paris. Or, demain, la réconciliation
+sera parfaite. Le moine marchera près du roi,
+car, dans ces processions, il est accessible à tous. Le
+coup sera porté devant la cathédrale. Vous, cependant,
+vous réunirez hors des murs ce que vous avez
+de gentilshommes et de ligueurs... le reste vous
+regarde!</p>
+
+<p>Le duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le
+cardinal, conféra longtemps avec eux. Puis, vers le
+soir, il se mit à table, et voulut que Maurevert, Leclerc
+et Maineville prissent place à ses côtés. Et, malgré
+l'acte terrible qui se préparait dans l'ombre, ce
+fut encore de Pardaillan qu'ils causèrent. Bussi-Leclerc
+se rappela fort à-propos que le chevalier lui
+avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'arriverai peut-être pas jusqu'à Chartres!...</p>
+
+<p>Il ne fallait plus en douter: Pardaillan était mort.</p>
+
+<p>Vers cette heure-là, celui qui faisait l'objet de ces
+pensées sinistres dînait tranquillement avec le duc
+d'Angoulême dans une petite auberge, à une table
+accotée contre une fenêtre. En face de l'auberge se
+dressait un hôtel,, et, de temps à autre, Pardaillan,
+soulevant les rideaux de la fenêtre, jetait un coup
+d'oeil sur la façade où tout était éteint.</p>
+
+<p>&mdash;A qui appartient cet hôtel? demanda Pardaillan
+à la servante, en soulevant encore une fois le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;Cet hôtel?... Ah! dame... il appartient comme
+qui dirait à personne. C'est-à-dire, dans les temps
+jadis, c'était l'hôtel des sires de Bonneval. Mais, depuis
+que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela, je n'ai
+vu personne entrer là-dedans, jamais la porte ou les
+fenêtres s'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Pardaillan, mais, en ce moment,
+des gens sont rassemblés là-dedans. Et je voudrais
+bien savoir ce qu'ils font...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous qu'ils fassent, cher ami, grommela
+le duc d'Angoulême, si ce n'est de conspirer
+quelque mauvais coup, puisque c'est la Fausta qui les
+a assemblés là?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. J'ai vu ma belle tigresse et ses gens
+se glisser dans l'hôtel par la porte du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme
+nous sommes loin de...</p>
+
+<p>&mdash;De Violetta, hein?... Patience, mon prince. Patience!
+Il y a deux êtres au monde qui peuvent nous
+faire savoir de quel côté nous devons nous tourner:
+c'est Fausta... et c'est Maurevert. Nous les suivons.
+Nous les tenons. Il faudra bien que l'un ou l'autre
+tombe dans nos mains. En tout cas, notre situation
+est moins tragique que lorsque j'étais dans la nasse.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous que, cette nasse, au lieu d'être en
+osier, était en fer, un solide treillis en fer, et que,
+dans chaque maille, je pouvais à peine passer les
+bras... Heureusement, il y avait des cadavres, sans
+quoi je serais encore dans la nasse... C'est une jolie
+invention de Mme Fausta, que Dieu veuille me garder
+saine et sauve, car j'ai résolu de lui rendre épouvante
+pour épouvante...</p>
+
+<p>Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait, à travers l'explication
+de Pardaillan, une de ces hideuses aventures
+auxquelles succombent les esprits les plus fermes.</p>
+
+<p>Le chevalier n'avait cessé de regarder à travers les
+petits vitraux ronds et verts de la fenêtre. Charles
+regardait lui aussi, et, dans la nuit de la ruelle, vit
+une ombre qui s'avançait.</p>
+
+<p>Je savais bien qu'il viendrait! Et qu'il viendrait
+là! murmura Pardaillan.</p>
+
+<p>L'ombre se rapprochait de la grande porte de l'hôtel.
+C'était un homme enveloppé d'un manteau qui
+lui cachait la figure. Mais, sans doute, Pardaillan le
+reconnaissait à la taille et à la démarche, car il
+répéta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!</p>
+
+<p>L'homme ne heurta pas le marteau de la porte,
+mais frappa dans ses mains. La grande porte s'entrouvrit
+aussitôt et l'inconnu se glissa dans l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez tout à l'heure, dit Pardaillan.
+Lorsque je me réveillai, j'étais assis, vous le savez,
+à califourchon sur deux poutres dont l'une plongeait
+dans l'eau et dont l'autre partait en diagonale pour
+aller soutenir le plancher de la salle où se tenait le
+trou carré... l'entrée de la nasse. J'avais dormi. Comment?
+Je n'en sais rien. Je vis qu'il faisait jour; la
+lumière entrait par-dessous le plancher qui était au-dessus
+de ma tête, et je vis que j'étais entouré de
+poutres qui s'enlaçaient comme les madriers d'un
+échafaudage: «Pardieu! me dis-je, je n'ai qu'à gagner
+de poutre en poutre jusqu'à l'extérieur!» Et
+je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait
+de la grande ouverture par où coulaient tout à
+la fois l'eau du fleuve et la lumière du jour. Ce fut
+alors que je me heurtai au treillis de fer... J'avais oublié
+la nasse!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'examinai cette machine à prendre les
+hommes. Et je vis que j'étais perdu. En effet, la
+nasse formait comme un puits en treillis de fer, qui
+partait du plancher même, pour aller plonger dans
+l'eau. Je dus abandonner l'idée qui m'était venue de
+me hisser de maille en maille pour arriver à passer
+par-dessus. L'idée inverse me parut la bonne: c'est-à-dire
+que je m'accrochai aux mailles, et que je me mis
+à descendre, dans l'espoir que je pourrais passer par-dessous
+en plongeant. Arrivé au ras de l'eau, je fus
+heurté de nouveau par les cadavres. Comprenant que
+la folie allait me gagner si je ne sortais au plus tôt, je
+me laissai glisser parmi les cadavres. Et, alors, je
+compris pourquoi les cadavres ne s'en allaient pas,
+pourquoi ils ne plongeaient pas... Lorsque j'eus de
+l'eau jusqu'aux épaules, je sentis avec mes pieds que,
+de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait dans
+l'eau et que cela formait comme le fond d'une bouteille!
+Pas moyen de sortir par en haut! Pas moyen
+de sortir par en bas!... Je me hissai le long des
+mailles de fer pour éviter l'attouchement des cadavres,
+et, accroché à une certaine hauteur, je m'arrêtai,
+et j'eus la pleine horreur de ma situation:
+j'étais destiné à mourir lentement dans ce puits de
+fer!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! dit Charles en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Comme vous dites, c'était horrible.
+Si bien qu'après quelques heures je pris la résolution
+de grimper jusqu'en haut et de frapper au plancher
+jusqu'à ce qu'on m'entendît, jusqu'à ce qu'on achevât
+de me tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment êtes-vous sorti?</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à rire et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple; je suis sorti avec les cadavres.
+Sans doute, cela ne devait pas être fort agréable à
+Fausta, de dormir au-dessus de ces morts. Pour cette
+raison, ou pour d'autres, il est certain que, si les
+morts étaient prisonniers dans la nasse, Fausta devait
+avoir la pensée de leur rendre la liberté. Et comment
+rendre libre ces cadavres prisonniers? En les repêchant
+l'un après l'autre? Non, non! Fausta est la
+femme des combinaisons simples! Pour délivrer les
+morts, il n'y avait qu'à les laisser partir au fil de
+l'eau!</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à rire, puis jeta à l'extérieur un
+coup d'oeil inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme,
+dit-il, il prend les derniers ordres de la belle Fausta...
+Donc, comme je vous l'ai dit, j'étais depuis plusieurs
+heures accroché au treillis de fer, à demi assis sur
+une poutre, lorsque j'entendis au-dessus de moi une
+sorte de grincement; et, en même temps, de l'autre
+côté du treillis, je vis une chose que je n'avais pas
+remarquée encore: une corde!... et cette corde montait!
+D'en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis
+qu'elle passait, à travers un trou pratiqué dans le
+plancher. Alors, d'un coup d'oeil, je suivis la corde de
+haut en bas, et je fus à l'instant même rassuré... En
+effet, monseigneur, la corde soulevait un carrée du
+treillis ménageant une large ouverture. Dans le même
+instant, je vis les cadavres qui s'en allaient en se bousculant
+comme s'ils eussent eu hâte de partir. Au bout
+de deux minutes, ils étaient tous partis, entraînés par
+le fleuve.</p>
+
+<p>Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta:
+«Je fis comme eux... voilà tout! Je me laissai tomber
+dans l'eau, je franchis l'ouverture d'une brassée
+frénétique, et me trouvai hors de la nasse. Deux minutes
+plus tard, j'abordai au quai.»</p>
+
+<p>Un long silence suivit ces paroles. Charles considérait
+son compagnon avec une sorte d'effroi. Le chevalier
+sifflotait entre ses dents, et regardait toujours par
+la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de sortir, dit-il enfin. Et, s'adressant
+à la servante:</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, la belle enfant, mon camarade et moi,
+nous voudrions prendre l'air avant de nous coucher.
+Comment ferons-nous pour rentrer? Je dis: rentrer
+sans frapper, ni réveiller personne...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! vous passerez par les écuries, que je
+laisserai ouvertes; et, une fois dans la cour, vous
+n'aurez qu'à monter l'escalier de bois qui est à l'intérieur.</p>
+
+<p>Pardaillan s'était sans doute rendu compte de la
+disposition des lieux, car il approuva d'un signe de
+tête, et, suivi de Charles, sortit par la porte de l'auberge
+qui, aussitôt, se referma derrière eux. Dans la
+rue, ou plutôt dans la ruelle étroite et tortueuse où
+ils se trouvaient, Pardaillan fit une dizaine de pas,
+puis s'arrêta dans un renfoncement.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons ici, murmura-t-il; notre homme ne saurait
+tarder à sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Charles pour la deuxième
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez pas reconnu?... C'est le moine!
+C'est Jacques Clément! C'est l'homme qui, à l'auberge
+du Pressoir-de-Fer, était assis près de nous et
+nous écoutait...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a dit qu'il vous vengerait en se
+vengeant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: de Catherine de Médicis!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire en assassinant son fils Henri III, dit
+froidement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! fit le jeune duc, ceci est affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous vous plaignez! Songez que votre
+père a été poussé au désespoir, à la folie, à la mort
+par trois êtres qui étaient: sa mère Catherine, son
+frère le duc d'Anjou, aujourd'hui roi de France, et,
+enfin, Mgr le duc de Guise! Vous voulez, vous cherchez
+un terrible châtiment contre le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai toujours pensé que mon oncle Henri de
+France tomberait un jour sous la morsure imprévue
+de l'une de ces douleurs qu'il a semées sur la route de
+sa vie. Mais, si cela dépend de moi. Pardaillan, Jacques
+Clément ne frappera pas le roi. Ce n'est pas cela
+que je voulais!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arrêterez
+le bras du moine?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'arrêterai, dit Charles, sourdement.</p>
+
+<p>Pardaillan hocha la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! murmura-t-il satisfait, Guise n'est pas
+encore roi de France!</p>
+
+<p>A ce moment, il saisit le bras du jeune homme qu'il
+serra fortement. D'un signe, il lui montra la porte de
+l'hôtel qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à
+un moine encapuchonné qui sortait, et, lentement,
+s'avançait vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez
+en ce moment le sort du royaume et de la chrétienté
+dans vos mains, monseigneur. Voyez cet homme qui
+vient à nous. S'il passe, il marche au meurtre... demain,
+votre oncle Henri III est poignardé, demain le
+duc de Guise est roi... Monseigneur, voici la destinée
+qui passe! Un geste de vous, et la fortune du monde
+est changée...</p>
+
+<p>Le moine arrivait à leur hauteur. Pardaillan se renfonça
+contre le mur et se croisa les bras. Le moine
+passait... Charles d'Angoulême, après une hésitation,
+fit deux pas rapides, posa sa main sur l'épaule de
+l'homme et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! sire moine, deux mots, s'il vous plaît!...</p>
+
+<p>Le moine s'était arrêté, avait relevé sa tête penchée,
+et, avec cet étonnement dédaigneux de l'homme
+qui se sait protégé par des destins supérieurs, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous prier de m'accorder quelques minutes d'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Passez donc au large, gronda le moine, car, cette
+nuit, je ne puis avoir d'entretien qu'avec Dieu!...</p>
+
+<p>Pardaillan, à ce moment, s'avança rapidement et, de
+sa voix la plus joyeuse, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous vous refusez donc à vous reposer
+un instant avec des amis, messire Jacques Clément?</p>
+
+<p>Le moine tressaillit; une joie profonde détendit
+ses traits d'ivoire et colora son front; il tendit la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! fit-il d'une voix changée.</p>
+
+<p>&mdash;Et Mgr le duc d'Angoulême, dit Pardaillan. Venez
+donc. Que diable, même en temps de procession,
+un verre de vin n'a jamais fait peur à un moine!</p>
+
+<p>Jacques Clément fit signe qu'il acceptait l'invitation,
+et tous trois se dirigèrent vers la petite auberge
+close, aveugle et muette à cette heure. Mais, comme
+l'avait promis la servante, il n'y eut qu'à pousser la
+porte des écuries voisines. Quelques instants plus
+tard, ils étaient assis autour d'une table qu'éclairait
+une chandelle fumeuse et sur laquelle se trouvaient
+quelques bouteilles d'un certain vin, très estimé dans
+tout le pays.</p>
+
+<p>Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d'un
+trait. Jacques Clément posa ses lèvres sur les bords
+de son verre et le laissa presque plein... Cependant,
+ses yeux pâles étaient animés d'une espèce de cordialité
+rayonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vin réchauffe le coeur, dit-il. Mais, bien plus
+encore, mon coeur se dilate près d'un ami tel que vous,
+chevalier. Vous le dirais-je? Dans ma triste vie, dans
+mes moments de désespoir, quand je me sentais si
+seul au monde, c'est à vous que je songeais. Moi qui
+ne portais dans mes souvenirs ni l'image d'une mère
+ni celle d'un père, il me semblait que vous aviez été
+pour moi comme un grand frère... Vous souvenez-vous
+du jour où je fabriquais des aubépines en papier et
+où vous vous êtes arrêté près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! fit Pardaillan, ému.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez encouragé... puis, je vous ai revu
+le jour terrible... où vous m'avez montré la tombe de
+ma mère; et, de ce jour-là, vos traits sont gravés
+dans mon coeur...</p>
+
+<p>Jacques Clément frissonna, saisit la main de Pardaillan,
+et ajouta d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette nuit qui est sans doute une des dernières
+de ma vie, si près de l'heure où un événement
+terrible va s'accomplir, c'est une étrange rencontre
+que celle-ci! C'est la volonté de Dieu que j'aie eu
+cette dernière joie de rencontrer le seul homme au
+monde qui soit pour moi toute la famille de mon
+coeur!... Pardaillan, mon coeur crie malheur à ceux
+qui ont tué ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous ne l'avez jamais connue, fit Pardaillan
+pensif; et qui sait si, de là, ne vient pas cet amour
+que vous conservez à sa mémoire!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous voulez dire, gronda le moine
+en pâlissant. Je vous dis que j'ai confessé l'une des
+femmes de la vieille Catherine! Je vous dis que j'ai su
+toute la vie de ma mère... et ses crimes!</p>
+
+<p>&mdash;Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier.
+Elle fut malheureuse, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? s'écria le moine, radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... La vieille Médicis fut seule coupable.
+Quant à votre mère, martyre d'un amour, prise dans
+l'alternative ou d'être méprisée par l'homme qu'elle
+adorait ou de tuer ce même homme, sa vie fut d'une
+admirable défense! Ce qu'elle dépensa de force et
+d'esprit pour lutter contre Catherine n'est pas supposable.
+Ce qu'elle souffrit dépasse les châtiments les
+plus cruels!...</p>
+
+<p>Jacques Clément avait rabattu son capuchon et on
+l'entendait sangloter doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, reprit-il au bout de quelques minutes,
+je comprends votre pensée. Vous ne voulez pas dire au
+fils ce que fut la mère, et vous ne voulez pas mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Nulle femme au monde autant qu'Alice de Lux
+ne mérita la pitié, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Jacques Clément se leva et laissa retomber son
+capuchon sur ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-il d'une voix morne, vous me rappelez
+à la réalité terrible. Demain, ma mère sera vengée.
+Demain, la vieille Catherine connaîtra le désespoir
+sans issue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous voulez tuer le roi de France?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret entre moi, Dieu et deux de ses
+anges, dit Jacques Clément. Oui, chevalier, demain je
+tuerai le roi de France!... Demain, vous serez vengé du
+mal que Catherine nous a fait! Demain, vous aussi,
+fils de Charles IX, serez vengé du mal que Catherine
+et Henri ont fait à votre père!...</p>
+
+<p>Le moine demeura quelques instants pensif. Puis,
+comme il faisait un mouvement pour se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce
+secret, dit Pardaillan, achevez de nous instruire en
+nous disant comment vous comptez procéder...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit le moine après avoir réfléchi. Je ne vois
+pas pourquoi je vous cacherai ces détails, à vous.
+Demain, donc, à neuf heures du matin, Valois recevra
+le duc de Guise en audience à l'hôtel de ville. Après
+l'audience, il doit se rendre à la cathédrale. Je sais
+que le roi sera prévenu qu'un confesseur doit s'approcher
+de lui pour lui remettre indulgence plénière de
+ses fautes. Ce confesseur viendra à ses côtés, au moment
+où il entrera dans la cathédrale. Ce confesseur,
+ce sera moi!...</p>
+
+<p>Charles d'Angoulême frémit et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous suivrez donc le roi pendant la procession?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le moine: je l'attendrai à la porte
+de la cathédrale. Alors seulement je m'approcherai
+de lui, et quand il s'agenouillera... regardez bien alors...
+Valois s'agenouillera pour ne plus se relever.</p>
+
+<p>Jacques Clément baissa la tête. Puis, d'une voix
+sourde, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, priez pour moi!...</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement
+pour s'élancer. Mais Pardaillan le retint de la
+main, et, au moment où le moine ouvrait déjà la
+porte:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Clément, dit-il, j'ai un service à vous demander!...</p>
+
+<p>Le moine s'arrêta court, tressaillit, revint rapidement
+sur ses pas et, rayonnant de joie, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Aurais-je vraiment ce bonheur de pouvoir être
+utile avant de mourir! Vous avez parlé d'un service...
+Chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand, dit Pardaillan avec une simplicité qui
+avait je ne sais quoi de solennel; voici: j'ai besoin
+qu'Henri III vive encore quelque temps... je vous demande
+la vie d'Henri de Valois, roi de France...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez besoin que Valois vive encore? balbutia
+Jacques Clément, livide.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ma vie est liée à la vie de ce roi que vous
+voulez tuer. Et, puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre
+rencontre cette nuit, je vous dis: Clément... je te
+demande de me laisser vivre en laissant vivre Valois,
+roi de France!...</p>
+
+<p>&mdash;Que maudite soit la minute où je t'ai rencontré!
+râla Jacques Clément...</p>
+
+<p>Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur
+Pardaillan des yeux hagards... Et, si Pardaillan eût pu
+entendre la pensée de ce moine, voici ce qu'il eût
+entendu:</p>
+
+<p>«La vie du roi! Il me demande cela!... Mais alors...
+L'ange... l'ange d'amour. Elle m'attend à minuit!...
+J'aurai ma récompense terrestre et son amour!... Et
+Pardaillan me demande de renoncer à cela... à l'amour
+de Marie!...»</p>
+
+<p>Comme Jacques Clément ruminait ces pensées, minuit
+sonna dans le grand silence de la ville endormie...
+Au premier coup, le moine se releva, frissonnant de
+fièvre. Au sixième coup, il joignit les mains et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, Pardaillan!...</p>
+
+<p>Pardaillan assistait, étonné, à un drame qu'il ne
+pouvait comprendre. Le douzième coup de minuit
+sonna.</p>
+
+<p>Puis, il y eut un long silence. Alors, le moine se
+laissa tomber à genoux, baissa la tête et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France vivra!... O ma mère, c'est pour
+le chevalier de Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de
+faire un acte héroïque!....</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>HENRI III (suite)</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, le roi Henri III se réveilla de
+bonne heure dans la chambre qu'il occupait en l'hôtel
+de M. Cheverni, gouverneur de la Beauce.</p>
+
+<p>Henri était parti de Paris la mort dans l'âme.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'il eut trouvé dans l'hôtel de ville de
+Chartres une députation de bourgeois venus pour le
+saluer, lorsqu'il eut passé en revue les reîtres de
+Crillon, il commença à se dire que le métier de roi en
+exil ne serait peut-être pas trop déplaisant.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, la pensée lui vint de s'en retourner
+à Paris, de rentrer dans son Louvre et de dire aux
+Parisiens:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà... tâchons de nous entendre!</p>
+
+<p>Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses
+intimes, comme Villequier, d'Epernon et d'O, ne manquaient
+pas de lui faire observer que la reine mère
+était restée à Paris pour arranger la situation, et que
+le roi gâterait tout par un retour précipité!</p>
+
+<p>Ce matin-là, donc, le roi se leva fort joyeux, passa
+dans l'appartement voisin, où Catherine de Médicis,
+arrivée depuis huit jours, lui avait fait dire qu'elle
+l'attendait. Il entra gaiement chez sa mère et l'embrassa
+sur les deux joues, contre son habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit Catherine, voilà bien longtemps que
+vous n'aviez embrassé ainsi votre vieille mère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis bien content, madame; fit Henri
+en se jetant dans un fauteuil. Grâce à vous, ma mère,
+mes bons Parisiens veulent se réconcilier avec moi,
+et, comme je ne vois pas d'obstacle à cette réconciliation,
+je veux être à Paris sous deux jours et y faire
+une entrée dont il sera parlé, j'ose le dire.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis regarda son fils avec étonnement;
+mais elle vit qu'il était sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut
+le peuple de Paris, tout ce qu'attend le peuple de
+France, je vous étonnerais. Si près de la tombe, j'ai
+jeté un regard plus clairvoyant sur l'univers, mais je
+ne vous dirai rien de tout cela, sire... car vous n'entendriez
+pas sans doute la langue que je parle... Par
+Notre-Dame, je suis résolue à me défendre et à vous
+défendre. Mon fils, écoutez-moi: vous ne pouvez retourner
+à Paris maintenant.</p>
+
+<p>Henri III bondit. Il connaissait la prudence de Catherine;
+mais il savait aussi qu'elle était mortellement
+blessée dans son orgueil de reine et de mère, qu'elle
+préparait avec ardeur la rentrée à Paris et le châtiment
+des Parisiens; il savait enfin qu'elle était
+femme à braver tous les dangers. Pour qu'elle se fût
+décidée à parler ainsi, il fallait donc que le retour à
+Paris fût réellement impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation,
+pourquoi ne pourrais-je rentrer à Paris? Ne suis-je
+donc pas le roi?... Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, mon fils, qu'on veut vous attirer dans
+un piège et vous massacrer! Vous, moi, mes amis...</p>
+
+<p>Henri III s'écroula dans son fauteuil et essuya son
+front mouillé de sueur, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que faut il faire, ma mère?... Chartres était assez
+près de Paris pour que je pusse m'y rendre d'un bond.
+Dans la terrible conjoncture que vous m'exposez,
+Chartres est trop près de Paris!...</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille mère.
+Chartres est trop près de Paris! eh bien, nous avons
+Blois avec son château imprenable, où l'on soutiendrait
+au besoin un siège de dix ans!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... Partons, ma mère, partons! s'écria
+Henri.</p>
+
+<p>Puis, se frappant brusquement le front:</p>
+
+<p>&mdash;Et ces gens qui sont là!... Ces misérables!... Ce
+Guise imposteur!... Oh! je ne veux pas les voir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez, mon fils, vous rendre à l'hôtel de
+ville comme c'est convenu, interrompit Catherine.
+Vous aurez votre air le plus confiant pour écouter les
+doléances des bourgeois de Paris. Et, quand vous
+verrez Guise triomphant, alors vous lui déchargerez le
+coup que je lui ai préparé... Pas de réponse! Le silence!
+Un mot: un seul!... Et ce mot... ce mot qui
+sera l'écrasement de Guise vous ramènera le royaume
+presque tout entier...</p>
+
+<p>&mdash;Dites! dites! ma mère!... Quel sera ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici: le roi convoque les états généraux à
+Blois!... Les états généraux! Comprenez-vous? Guise
+n'est plus rien! Les Parisiens ne sont plus rien! Le
+roi discute avec les ordres assemblés... sans compter
+que nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec
+un mince sourire.</p>
+
+<p>Henri III respira bruyamment et éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! fit-il, le tour est bien joué... Oui, vous
+avez raison, madame! Les états généraux arrangent
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, mon fils, allez porter ce coup à
+Guise... Et, quant à celui qu'on voulait vous porter, à
+vous, dès ce soir, mes espions auront achevé de me
+renseigner. Allez à l'hôtel de ville, puis faites votre
+procession comme si rien ne vous menaçait...</p>
+
+<p>Henri embrassa de nouveau sa mère et se retira. Il
+était bien le fils de Catherine: s'il ne reculait pas
+devant un coup d'épée à donner ou à recevoir, la ruse
+lui semblait la meilleure des armes. Il donna l'ordre
+de porter douze cierges à Notre-Dame de Chartres
+pour la mettre dans ses intérêts, puis déclara qu'il
+était temps de se rendre à l'hôtel de ville.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, le roi, entouré de ses gentilshommes,
+marchait à l'hôtel de ville, dans une double
+haie de soldats que Crillon avait disposés le long
+du chemin. Derrière chaque haie, la foule silencieuse
+et presque hostile regardait. C'était sinistre.</p>
+
+<p>La route s'acheva sans le moindre incident, et le roi,
+étant entré à l'hôtel de ville, prit place sur un trône
+qui lui avait été élevé dans la grande salle et donna
+l'ordre d'introduire la députation des Parisiens.</p>
+
+<p>Il semblait que Guise eût compris les soupçons et
+eût voulu rassurer complètement le roi. En effet, ce
+n'était pas à l'hôtel de ville que devait se jouer le
+drame combiné par Fausta: c'était dans la cathédrale
+que Jacques Clément devait frapper Henri III. Guise
+avait donc rassemblé hors des murs tout ce qu'il avait
+de gens en état de se battre, ligueurs et gentilshommes.
+Aussitôt la réception, il devait les rejoindre et
+attendre le signal: douze coups de la grosse cloche
+devaient signifier que le roi était mort; six coups que
+Jacques Clément avait manqué son attaque.</p>
+
+<p>Le chef de la Ligue entra donc, accompagné seulement
+de quelques bourgeois que conduisait Maineville.
+A l'aspect de cette si faible troupe, le roi respira.
+Guise traversa la salle dans toute sa longueur. Il était
+calme et grave. Parvenu devant le trône, il s'inclina
+profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, dit gracieusement le roi, il paraît que
+quelque sujet de discorde s'est élevé entre mes bons
+Parisiens et moi. On m'affirme que vous avez voulu
+recueillir les plaintes de mes sujets pour me les apporter.
+Parlez donc hardiment, et soyez sûr que je suis
+résolu à donner pleine satisfaction à toute plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, répondit Guise; c'est le premier devoir
+de la noblesse de soutenir le roi... C'est pourquoi, sire,
+je suis resté à Paris pour représenter aux bourgeois
+combien il était nécessaire de rétablir une paix durable
+entre le roi et ses sujets. Là se borne mon rôle.
+Et, quant aux plaintes des Parisiens, je n'ai pas eu à
+les recueillir. Si j'ai eu le bonheur de décider les Parisiens
+à se réconcilier avec Votre Majesté, il ne
+m'appartient pas de connaître sur quelles bases doit se
+faire la paix...</p>
+
+<p>Ces paroles, à la fois modestes et fières, laissèrent
+le roi impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, continua le duc de Guise, voici les députés
+du corps de ville. Ils vous diront, si cela plaît à Votre
+Majesté, quels sont les désirs de votre peuple...</p>
+
+<p>Les députés s'inclinèrent en signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, messieurs: je suis prêt à vous entendre,
+dit le roi.</p>
+
+<p>Alors, du groupe des bourgeois, se détacha un homme
+qu'Henri III reconnut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlez au
+nom des Parisiens?</p>
+
+<p>C'était Maineville, en effet. Il s'inclina et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, la requête que je vais avoir l'honneur de vous
+soumettre est adressée à Votre Majesté par MM. les
+cardinaux, princes, seigneurs et députés de la ville de
+Paris et autres villes catholiques, associés et unis pour
+la défense de la religion...</p>
+
+<p>Le roi tressaillit. Il ne s'agissait plus de quelques
+doléances des Parisiens. C'était tout le royaume, prélats,
+seigneurs et peuple, qui parlait par la voix de
+Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la requête, dit le roi d'un ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, reprit Maineville, lesdits associés, dont j'ai
+l'insigne honneur d'être ici le représentant, ont décidé
+et décident de supplier Votre Majesté:</p>
+
+<p>«Premièrement, d'éloigner M. le duc d'Epernon
+comme fauteur d'hérésie, perturbateur et dilapidateur
+de finances.»</p>
+
+<p>D'Epernon éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?...</p>
+
+<p>Il se fit un silence terrible. Le roi eut un pâle sourire,
+tourna à demi la tête vers d'Epernon et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, monsieur le duc...</p>
+
+<p>A ces mots, d'Epernon devint livide. Guise regarda
+le roi avec stupéfaction, et les bourgeois députés
+acclamèrent le roi.</p>
+
+<p>Pâle de rage, d'Epernon saisissait déjà son épée, et
+il allait se livrer à quelque acte de folie, lorsqu'il vit
+le regard du roi fixé sur lui, avec le même sourire.
+Il comprit ou crut comprendre qu'Henri III jouait la
+comédie.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, je m'en irai, non pas quand il me plaira
+ni quand il plaira aux bourgeois de Paris, mais quand
+Votre Majesté, pour prix de mes services et du sang
+versé pour elle, m'en donnera l'ordre. En attendant,
+je reste!</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et députés
+supplient Votre Majesté:</p>
+
+<p>«Deuxièmement, de marcher de votre personne
+contre les hérétiques de Guyenne et d'envoyer M. le
+duc de Mayenne contre ceux du Dauphiné; Sa Majesté
+la reine mère tiendrait Paris en repos pendant l'absence
+du roi.</p>
+
+<p>«Troisièmement, d'ôter au sieur d'O tout gouvernement
+ou commandement dans la ville de Paris.</p>
+
+<p>«Quatrièmement, d'approuver les élections des nouveaux,
+échevins et prévôts qui ont été faites tant à
+Paris qu'en diverses villes.</p>
+
+<p>«Cinquièmement, de rentrer en votre dite ville de
+Paris, et de tenir tous gens de guerre éloignés de la
+capitale d'au moins douze lieues.»</p>
+
+<p>Maineville se tut: son rôle était terminé.</p>
+
+<p>Tout à coup, le roi se redressa dans son fauteuil
+et jeta sur cette assemblée ce coup d'oeil froid et vitreux
+qu'il tenait de sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maineville, dit-il d'une voix claire, et
+vous, messieurs les bourgeois de Paris, et vous, mon
+cousin de Guise, écoutez-moi. Ce qui vient de nous
+être exposé ne touche pas seulement aux divisions qui
+ont si malheureusement éclaté entre nous et notre
+bonne ville de Paris. En ce cas, il ne sied pas que je
+réponde ici: c'est devant tout le royaume que le roi
+doit sa franche réponse...</p>
+
+<p>Ici, Henri III prit un temps, comme pour mieux
+porter à Guise le coup qu'avait préparé Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;C'est en présence des, députés des trois ordres que
+nous devons parler, reprit le roi d'une voix plus
+forte. Messieurs, veuillez donc porter, en attendant,
+cette réponse, la seule qui soit digne de nous et de
+notre peuple; le roi assemblera les états généraux...</p>
+
+<p>Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la
+salle et se propagea au-dehors, où la nouvelle se répandit
+avec une foudroyante rapidité: le roi consent
+à réunir les états généraux!...</p>
+
+<p>&mdash;Les états généraux, continua le roi, auront lieu
+dans notre ville de Blois, et nous en fixons l'ouverture
+au quinzième de septembre.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! crièrent les députés avec un sincère
+enthousiasme.</p>
+
+<p>Et, dans la ville, bourgeois de Chartres et pénitents
+de Paris reprenaient ce cri, avec une sorte d'orgueil:
+la convocation des états généraux, c'était en effet une
+victoire qu'on n'eût osé espérer.</p>
+
+<p>Dans la rue, les bourgeois de Chartres, les moines
+et pénitents venus de Paris se formèrent en rang.
+Mais les ligueurs, qui étaient venus armés, n'étaient
+pas là. Bientôt, on vit apparaître Henri III, qui s'avançait
+nu-tête, pieds nus et revêtu d'une longue chemise
+de toile grossière. Il portait le chapelet autour du
+cou et tenait un grand cierge à la main. Il marchait
+seul dans un vaste espace vide; à quelques pas derrière
+lui, venaient deux moines soigneusement encapuchonnés.</p>
+
+<p>Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise
+attendaient. Ils avaient réuni là trois ou quatre cents
+ligueurs bien armés. Le duc de Guise arriva au moment
+où toutes les cloches de la ville se mettaient à
+carillonner. Le cardinal l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le duc en haussant les épaules, il
+convoque les états généraux pour le 15 septembre, à
+Blois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit le cardinal, voilà qui pourrait bien
+sauver Valois si sa destinée ne devait s'accomplir aujourd'hui
+même, dans quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment saurons-nous la chose? demanda
+Mayenne.</p>
+
+<p>&mdash;La grosse cloche sonnera douze coups... Six coups
+voudront dire que le coup est manqué... mais il ne
+peut manquer!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria à ce moment le cardinal, voici les
+cloches qui se taisent... le roi est à la cathédrale...
+c'est la minute tragique... »</p>
+
+<p>Et tous trois, penchés sur l'encolure de leurs chevaux,
+écoutèrent ce grand silence qui venait de la
+ville.</p>
+
+<p>Quelques minutes se passèrent... Les trois frères se
+regardaient.. La grosse cloche de la cathédrale se
+taisait...</p>
+
+<p>&mdash;Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour
+échapper à cette impression de terrible attente.</p>
+
+<p>A ce moment, dans le silence de la campagne, une
+sorte de mugissement aux larges et profondes sonorités
+s'épandit dans les airs... c'était le premier coup
+de la grosse cloche de la cathédrale!... Les trois frères
+demeurèrent pétrifiés.</p>
+
+<p>&mdash;Un! murmura le cardinal en tourmentant le
+manche de sa dague.</p>
+
+<p>&mdash;Deux! fit Mayenne, dont les yeux s'exorbitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Trois!... quatre!... cinq!... comptait le cardinal,
+livide.</p>
+
+<p>&mdash;Six, gronda le duc de Guise. Attention!...</p>
+
+<p>Et, alors, un gémissement râla dans sa gorge; le
+cardinal baissa la tête, Mayenne grommela entre les
+dents un juron... Et tous les trois, se regardant encore,
+virent qu'ils avaient des visages convulsés de
+criminels qui ont peur!</p>
+
+<p>Le septième coup ne sonnait pas!... La grosse cloche
+se taisait!... Henri III n'était pas mort!... Le moine
+n'avait pas frappé!...</p>
+
+<p>Pendant près d'une demi-heure encore, les Guise
+attendirent, muets, terribles, immobiles et livides.
+Enfin, le duc de Guise se maîtrisa, les veines de ses
+tempes se dégonflèrent; ses yeux, striés de fibrilles
+sanglantes, reprirent leur éclat normal; le souffle
+rauque qui soulevait sa poitrine s'apaisa.</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, dit-il alors, c'est un immense malheur
+qui nous frappe...</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que la situation va changer, puisque
+Valois promet les états généraux! dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et nous avons besoin de nous recueillir,
+d'examiner cette situation avec le courage et la froideur
+des gens dont la tête ne tient plus que par miracle
+sur les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours à nous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Allez donc m'attendre au village de
+Latrape où mes gentilshommes doivent me rejoindre.</p>
+
+<p>Là, nous saurons ce qui s'est passé, et nous pourrons
+alors parler de l'avenir avec plus de certitude.</p>
+
+<p>Le cardinal et Mayenne firent un geste d'assentiment
+et, piquant leurs chevaux, s'éloignèrent sur la
+route de Paris.</p>
+
+<p>Guise s'avança sur les ligueurs, essayant de donner
+à son visage l'expression d'un triomphe qui était bien
+loin de sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons amis, dit-il, nous venons de décider Sa
+Majesté à un acte qui est plus qu'une grande victoire
+pour Paris: le roi promet d'assembler les états généraux...</p>
+
+<p>&mdash;Vive le grand Henri!... hurlèrent les ligueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentrée.
+Sa Majesté témoigne une bonne volonté pour laquelle
+nous lui devons toute notre reconnaissance. En
+une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons
+amis, vous n'avez plus qu'à retourner paisiblement à
+Paris, pour y préparer vos cahiers. Vous savez que je
+vous aiderai de tout mon coeur, lorsqu'il s'agira de les
+présenter à Sa Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Vive Lorraine! Vive le pilier de l'Eglise! vociférèrent
+avec frénésie les ligueurs.</p>
+
+<p>Mais déjà le grand Henri avait mis son cheval au
+petit galop et disparaissait vers le Nord, laissant derrière
+lui cette ville de Chartres, où il était venu chercher
+une couronne. Il était sombre. Bientôt, ce calme
+qu'il s'était imposé se fondit comme la glace au soleil.
+La fureur se déchaîna en lui. Seul, pareil à un fugitif,
+il courait sur la route. Il labourait de coups d'éperon
+les flancs de son cheval. Au bout d'une heure de cette
+course folle, la bête s'abattit.</p>
+
+<p>Guise, cavalier consommé, sauta, se retrouva sur ses
+pieds. Ce qui le rongeait surtout, c'était de ne pas
+savoir pourquoi le moine n'avait pas frappé. La chose
+était si bien combinée!... Il avait fallu quelque miracle
+pour sauver Henri III.</p>
+
+<p>Comme il méditait ainsi, une quinzaine de cavaliers
+apparurent à l'horizon et se rapprochèrent de lui,
+rapidement. Bientôt, il les distingua clairement:
+c'était une partie de ses gentilshommes qui le rejoignaient.
+A leur tête couraient Bussi-Leclerc, Maineville
+et Maurevert. En apercevant le duc de Guise à
+pied, debout près de son cheval fourbu, ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>L'un des gentilshommes mit pied à terre et céda sa
+monture au duc, qui aussitôt se mit en selle. Toute la
+troupe repartit en silence. Une heure plus tard, on
+rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors, seulement,
+le duc de Guise interrogea ses familiers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez à la cathédrale; vous avez tout vu... que
+s'est-il passé?... Le moine...</p>
+
+<p>&mdash;Le moine n'est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Il a trahi! Je m'en doutais!...</p>
+
+<p>&mdash;Le moine n'a pas trahi! Quelqu'un s'est emparé
+de lui, cette nuit,..</p>
+
+<p>&mdash;Ce quelqu'un, gronda le duc d'une voix tremblante
+de rage, qui est-ce?... Vous ne le savez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement.</p>
+
+<p>Maurevert s'avança alors, et, avec un étrange sourire
+qui courait sur son visage livide:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, c'est Pardaillan!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>PARDAILLAN ET FAUSTA</h3>
+
+<p>Nous avons signalé qu'au moment où la procession
+royale se mit en marche vers la cathédrale, deux capucins
+vinrent se placer derrière Henri III. Et, par les
+bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous
+devinons que ces frocs couvraient, l'un, la personne
+gracieuse et quand même toujours souriante de la
+duchesse de Montpensier, l'autre, la personne majestueuse,
+sombre et fatale de Fausta.</p>
+
+<p>Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et,
+d'ailleurs, le roi avait positivement ordonné qu'on ne
+mît pas de gardes autour de lui pendant la procession.
+Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à la main
+et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc
+vers la cathédrale.</p>
+
+<p>A la porte de l'église, le roi devait trouver un père
+confesseur qui venait en ligne droite de Rome et lui
+apportait force indulgences plénières. Les deux capucins,
+en approchant de la cathédrale, jetèrent un avide
+regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres
+attendait Sa Majesté.</p>
+
+<p>Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait,
+immobile, un moine dont le chapelet se terminait
+par une croix d'or, destinée sans doute à le faire
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! murmura Marie de Montpensier.</p>
+
+<p>Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla,
+Marie sentit ses jambes fléchir. Le moment
+terrible était venu... C'était à l'instant précis de l'agenouillement
+que Jacques Clément devait frapper.</p>
+
+<p>Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour
+mieux voir... Et, à ce moment, une sorte de terreur
+s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait... et le moine ne
+frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...</p>
+
+<p>Le moine, à voix basse, parlait au roi!...</p>
+
+<p>«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.</p>
+
+<p>Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse
+tombait à genoux, n'ayant plus la force de se soutenir.</p>
+
+<p>Que pensait Fausta pendant cette tragique minute
+où son regard glacial demeurait rivé sur le moine qui
+ne frappait pas?... Elle regardait le moine et songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce
+moine?... Oh! je le saurai!... je veux le savoir!...</p>
+
+<p>La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi
+se relevait... le roi se remettait en marche... Et le
+moine, s'étant redressé lui aussi, demeurait à la même
+place!...</p>
+
+<p>Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement
+rauque. Et, comme la foule s'écoulait, Fausta marcha
+au moine... s'arrêta devant lui... Une longue minute,
+ils se regardèrent, tandis que la duchesse de Montpensier,
+affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui
+donner l'ordre de sonner les six coups... le signal de
+la défaite...</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.</p>
+
+<p>En même temps, elle chercha sous son froc le poignard
+qu'elle portait toujours sur elle.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement,
+et Fausta perçut comme une espèce d'éclat de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai
+pas besoin de voir votre visage! Car votre voix est de
+celles qu'on n'oublie jamais, surtout quand on a été
+dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je suis?...
+Regardez, madame!»</p>
+
+<p>Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix,
+Fausta avait reculé de deux pas. Sous son capuchon,
+son visage devint d'une pâleur de morte. Et, pendant
+que le moine parlait, elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa
+voix que je hais et... que j'aime!...</p>
+
+<p>A ce moment, et comme le moine prononçait les
+derniers mots, il rabattit son capuchon, et la tête de
+Pardaillan apparut. Fausta vit cette tête pâle, où éclatait
+l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la bouleversa.
+Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent
+en elle. Et elle se ramassa comme pour
+bondir et frapper.</p>
+
+<p>Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était
+mort peut-être!... Cela dura un éclair.</p>
+
+<p>Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui
+n'était rien dans le gouvernement des hommes,
+s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir. Pardaillan
+s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus
+d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante,
+laissez-moi vous répéter ce que je vous ai dit à notre
+première rencontre: vous êtes belle, vous êtes la
+jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez simplement
+une femme... et vous trouverez le bonheur.</p>
+
+<p>Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout
+l'homme. Être reine ou papesse, la belle affaire!
+Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous nous débrouiller
+ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car
+nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez
+voulu me tuer. Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est
+pourquoi, madame, avant de parvenir aux luttes irrémédiables,
+j'ai voulu vous donner un fraternel avis.
+Plus tard, ma pitié serait un crime...</p>
+
+<p>Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne
+palpitât en elle. Pas un frisson n'agitait les plis rigides
+de la robe de moine qui l'enveloppait tout entière...
+Qui sait quelles mortelles pensées traversaient à ce
+moment son esprit?... Pardaillan continua:</p>
+
+<p>&mdash;A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me
+suis mis trois choses dans la tête: d'abord que M. de
+Guise ne sera pas roi. Depuis ma rencontre avec lui
+devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec
+lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de
+Maurevert. Enfin, que M. le duc d'Angoulême et la
+petite Violetta seront unis... Quoi, madame, n'avez-vous
+pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame,
+qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez
+pas, je serai forcé d'en venir à de rudes extrémités...</p>
+
+<p>Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des
+parfums d'encens flottaient encore.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends
+votre réponse: où est la petite bohémienne Violetta?</p>
+
+<p>Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se
+vit seule, à la merci du chevalier. Et comme elle avait
+résolu de ne pas mourir encore...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne
+m'intéresse pas. Elle n'est rien pour moi...</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix
+morne:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais
+nul besoin de déguiser la vérité? Ce qu'est devenue
+cette enfant, je l'ignore depuis qu'elle appartient à
+M. de Maurevert.</p>
+
+<p>Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter
+de ce que disait Fausta. Il était bien évident qu'elle
+n'avait eu aucun intérêt à mentir dans leur rencontre
+à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta qu'il
+fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion.
+J'éprouve ici une cruelle déception. Mais dois-je
+vous le dire? Je suis encore heureux de savoir que, du
+moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour
+ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce
+moment.</p>
+
+<p>Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur
+que Pardaillan s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et
+posa sa main sur le bras du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.</p>
+
+<p>Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras
+du chevalier tremblait légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée,
+à mon tour, voulez-vous?...</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté
+d'avoir parlé. Et, dans cette minute où un double
+flot de passions contraires venait se heurter en elle,
+humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de
+divine domination, soulevée par l'amour féminin
+qu'elle portait dans son sein, Fausta comprit avec
+terreur qu'elle était double, qu'il y avait deux êtres
+en elle...</p>
+
+<p>Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour
+dévorant. Et, par un effort vraiment digne d'admiration,
+l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu l'amour... Ces
+deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui
+habitaient le même corps se livraient une effroyable
+bataille. Il fallait le triomphe de l'un ou de l'autre;
+ils ne pouvaient plus coexister.</p>
+
+<p>Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice
+plus que reine,&mdash;et il fallait la mort de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une
+femme&mdash;et il fallait l'amour de Pardaillan...</p>
+
+<p>Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta
+se taisait. Une dernière lutte se livrait en elle. Puis,
+peu à peu, cette forme de statue s'anima; l'attitude
+devint féminine, et enfin, Pardaillan, avec un étonnement
+mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta
+sanglotait doucement.</p>
+
+<p>Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la
+déroute de son orgueil. L'amour, une fois de plus dans
+l'éternelle histoire de l'humanité, l'amour était vainqueur.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa
+main se crispa sur son bras. Et, dans un murmure
+d'une douceur désespérée, elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui
+des choses définitives. Et, si je te les dis, à toi,
+alors qu'il me semblait que jamais aucun homme ne
+les entendrait, c'est que tu n'es semblable à aucun
+homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne...
+Si je dis que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est
+en moi. Pourquoi est-ce toi que j'aime? Je ne sais pas.
+Dans mon palais, je te l'ai dit sans crainte... Car,
+alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant...
+Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te
+hais! mes lèvres, malgré moi, te disent que je t'aime...
+Me comprends-tu, Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, continua Fausta, par les printemps
+embaumés, jeune, belle, adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas?
+Non, tu n'aimeras pas comme les autres
+femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan.
+Je t'ai vu et, d'une seule secousse, tu m'as ramenée
+du ciel sur la terre.</p>
+
+<p>Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après
+quelques secondes de silence, il dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit.
+Pourquoi diable vouliez-vous chercher le bonheur
+si haut et si loin, alors qu'il est partout autour de
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas
+entendu, Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée.
+Or, écoute-moi; tu m'as dit, tu me répètes que je
+trouverai le bonheur autour de moi si je veux renoncer
+à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan,
+j'y renonce!</p>
+
+<p>Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré.
+Demain, je dis adieu à la France. Je vais chercher
+au fond de l'Italie la paix, la joie, le bonheur et
+l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me conduis!...
+Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines,
+des richesses. Si tu veux, demain, nous partons,
+Pardaillan, poursuivit-elle avec une espèce de
+fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus jamais
+ni à toi ni à personne.</p>
+
+<p>Elle était belle... non plus de cette beauté tragique
+et fatale qui inspirait autant d'effroi que d'admiration,
+mais d'une beauté de douleur, d'espoir et d'amour
+qui la transfigurait. Elle rayonnait et palpitait. Pardaillan
+soupira et songea, frémissant:</p>
+
+<p>«Que de malheur va semer encore cet incomparable
+esprit de malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse!
+Tu n'étais pas habile aux sublimes discours, mais
+comme un seul regard de tes yeux bleus était plus
+sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est
+le souvenir de ton dernier regard qui me pénètre et
+me charme, tandis que la flamme de ces magnifiques
+yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier
+comme moi réponde aux choses admirables
+que vous me dites? Que puis-je donc vous dire, sinon
+ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une
+jolie petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle
+est morte... et je l'aime toujours... et toujours l'aimerai...</p>
+
+<p>Il baissa la tête.</p>
+
+<p>Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon
+sur son visage livide. Elle n'ajouta pas un mot
+et s'éloigna. Quand elle fut à quelques pas, elle se
+retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une
+sorte de rage, une jalousie furieuse contre la morte
+éclata dans son coeur.</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était
+seul et que Fausta s'en était allée. Il secoua la tête,
+et rapidement sortit à son tour.</p>
+
+<p>Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux
+hôtel qui se trouvait en face de l'auberge du
+Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite auberge où Pardaillan
+et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.</p>
+
+<p>Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter
+des émotions terribles qu'elle venait d'éprouver. Peut-être
+même, ces émotions, ne les éprouvait-elle plus,
+car, rentrée dans sa chambre, elle murmura froidement:</p>
+
+<p>«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la
+victoire doit me rester. Et, pour commencer, frappons
+le misérable moine qui a trahi!...»</p>
+
+<p>Elle saisit une plume et écrivit en hâte:</p>
+
+<p>«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient
+qu'un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Jacques
+Clément, est venu à Chartres pour tuer le roi. C'est
+un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait
+pas été assassinée pendant la procession.»</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait
+cette lettre à l'hôtel de Cheverni et disparaissait
+aussitôt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ</h3>
+
+<p>HENRI III, cependant, après avoir accompli ses dévotions
+à la cathédrale, était rentré dans l'hôtel de
+M. de Cheverni où il se mit aussitôt à table et dîna
+de grand appétit en présence de ses gentilshommes
+les plus intimes.</p>
+
+<p>Lorsque, tout à coup, parut un envoyé de la reine
+mère qui lui dit quelques mots à l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à Madame la reine que je me rendrai auprès
+d'elle après la réfection, répondit Henri III.</p>
+
+<p>Et il continua de dîner, riant et plaisantant. Comme
+le roi se levait de table, le même envoyé de Catherine
+reparut.</p>
+
+<p>&mdash;La reine est impatiente de connaître la déconfiture
+de M. de Guise, dit le roi. Allons, j'y vais...</p>
+
+<p>Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! s'écria la vieille reine en le voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous madame? s'écria le roi. Vous voilà
+toute pâle, comme si vous veniez de courir quelque
+grand risque.</p>
+
+<p>&mdash;Le risque était pour vous, mon fils... risque de
+mort!</p>
+
+<p>Henri III pâlit et regarda autour de lui avec inquiétude.
+Mais la vieille reine le serra dans ses bras
+en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjuré,
+pour l'instant...</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait
+donc se représenter?...</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que non, si vous écoutez mes avis. Au
+nom du Ciel, mou fils, ne paraissez plus seul et sans
+armes dans ces processions. Savez-vous que vous avez
+failli être tué tout à l'heure? Lisez ceci, mon fils.</p>
+
+<p>La reine tendit à Henri III la missive qu'elle venait
+de recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et
+un moine de l'ordre des jacobins! Je connais le prieur
+Bourgoing: c'est un homme qui est incapable d'avoir
+trempé dans une aussi noire trahison... Qu'en pensez-vous,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit Catherine, que votre confiance est
+la chose la plus étonnante que j'aie vue. Défendez-vous,
+mon fils. Chartres, vous l'avez dit vous-même,
+est trop près de Paris. Eh bien! que dès demain,
+votre départ pour Blois se prépare. Une fois en sûreté
+dans le vieux château, vous pourrez avec plus de
+sang-froid chercher le moyen de sauver la religion,
+le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut à
+tout prix retrouver ce moine, s'il est encore dans
+Chartres, et en faire un exemple terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, ma mère, dit Henri III en se
+levant. Si l'homme est encore dans Chartres, il ne
+m'échappera pas!</p>
+
+<p>La vieille reine, demeurée seule, pressa son front
+ridé dans ses doigts maigres et jaunes comme de
+l'ivoire.</p>
+
+<p>«Clément! murmura-t-elle. Où ai-je entendu déjà ce
+nom?... Il y a longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce
+que ce Clément? Il faut que je sache... allons voir
+Ruggieri!»</p>
+
+<p>Elle traversa deux pièces et aboutit à un escalier
+qui conduisait aux combles de l'hôtel Cheverni.</p>
+
+<p>Là, dans un de ces combles aménagés en chambre,
+assis à une table couverte de papiers, lisait un personnage
+que nous avons entrevu au début de cette histoire:
+c'était l'astrologue Ruggieri, alors bien vieux,
+bien fatigué, mais travaillant toujours à son rêve,
+courant toujours après la chimère, qui fuyait dès
+qu'il croyait la tenir enfin... La pierre philosophale!...
+L'élixir de la vie éternelle!...</p>
+
+<p>Ruggieri, ayant levé la tête, vit Catherine assise
+devant lui et sourit. Il aimait la vieille reine. Ces deux
+existences étaient liées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien. Majesté, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes?
+Guéri, bien guéri, tel qu'il était aux jours où
+il donnait des rendez-vous à Mme la duchesse de
+Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son
+coeur: une belle haine bien féroce contre le duc...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de
+Guise, dit la vieille reine. Ruggieri, on veut tuer le
+roi!... On veut me tuer mon fils. Pourquoi ne cherche-t-on
+pas à me percer le coeur? J'ai versé plus de
+larmes que la dernière des malheureuses dans sa
+chaumière. Mais j'avais une consolation. Si on me
+tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir, moi?
+Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sûre!... Ils ont
+armé contre Henri le bras d'un moine...</p>
+
+<p>&mdash;Un moine?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui.
+Il n'a pas osé peut-être. Mais ce n'est pas cela
+qui m'épouvante le plus... Ruggieri, ce moine, ce jacobin,
+porte un nom que je crois avoir entendu et prononcé
+moi-même... Où?... Quand?... Ton admirable
+mémoire va m'aider.</p>
+
+<p>Ruggieri, étonné, considérait la vieille reine qui
+froissait dans ses mains pâles la lettre dénonciatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques
+Clément... Ce nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il
+rien?</p>
+
+<p>L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus pâle.
+Il se rapprocha de la reine et lui tendit la main, se
+pencha sur elle, et d'une voix où il y avait de la
+terreur et de la pitié:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez
+autour de vous-même et de votre fils une incessante
+surveillance!</p>
+
+<p>&mdash;Ruggieri, Ruggieri, tu m'épouvantes!... Cet homme!
+Oh! cet homme!... qui est-ce?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous épouvante, Catherine. Dans un instant,
+vous serez plus épouvantée encore. Car vous allez
+savoir! Car cet homme ne vient au nom ni des huguenots
+ni des Lorrains, il vient en son propre nom!
+Car cet homme, madame, vient pour venger sa mère
+martyrisée et tuée par vous!... L'amant d'Alice de
+Lux s'appelait Clément! Et, Jacques Clément, c'est le
+fils d'Alice de Lux!...</p>
+
+<p>La reine demeura immobile, les yeux exorbités.
+Puis elle poussa une espèce de soupir rauque et râla:</p>
+
+<p>&mdash;Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamné!...</p>
+
+<p>Alors, avec un gémissement, elle leva les bras au
+ciel, et, à pas tremblants, elle gagna la porte et disparut.</p>
+
+<p>Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.</p>
+
+<p>Dans le grand vestibule de l'hôtel, une trentaine de
+gentilshommes bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri
+traversa le vestibule, les rires cessèrent. Il traversa
+les groupes devenus soudain silencieux et qui
+s'écartaient de lui.</p>
+
+<p>Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il
+produisait, cherchait des yeux quelqu'un dans cette
+foule et, ayant enfin aperçu Chalabre, il marcha droit
+à lui et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler,
+ainsi qu'à vos deux amis.</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, seigneur. »</p>
+
+<p>Il suivit donc l'astrologue en faisant signe à Sainte-Maline
+et à Montsery de l'accompagner. Dans la rue,
+les trois jeunes gens rejoignirent Ruggieri qui s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je pense que vous êtes dévoués
+à Sa Majesté... Je sais aussi que vous êtes braves, et
+que vous n'avez pas peur de trouer une poitrine
+humaine...</p>
+
+<p>&mdash;Quand c'est pour le service du roi, firent les trois
+spadassins en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela
+qu'il s'agit... Messieurs, voulez-vous sauver le roi?
+Un homme est venu à Chartres, dans l'intention...</p>
+
+<p>&mdash;De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous
+le savons.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Majesté vient de nous charger de retrouver
+cet homme! ajouta Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même, fit Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui simplifie beaucoup ce que j'avais à
+vous dire, reprit Ruggieri. Messieurs, il faut que ce
+moine meure!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui se fera dès que nous aurons mis
+la main sur lui, seigneur astrologue, dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, fit Ruggieri, encore une question:
+connaissez-vous l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je
+connais le moine, moi! S'il est encore dans la ville,
+je réponds de le trouver. Restez donc à l'hôtel, ne
+vous écartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un
+instant.</p>
+
+<p>Ruggieri, ayant parlé, s'éloigna aussitôt. Pas un instant
+l'idée ne vint aux trois spadassins de s'étonner
+du ton d'autorité qu'avait pris l'astrologue. Ils rentrèrent
+donc à l'hôtel, et, se conformant aux instructions
+reçues, se mirent à monter la garde devant la porte
+du roi.</p>
+
+<p>Toute la journée ils attendirent le retour de
+Ruggieri. La nuit tomba. Le roi reçut ses gentilshommes
+comme d'habitude, et leur annonça le départ
+pour Blois. La présence des trois spadassins
+qu'il avait chargés de retrouver le moine lui fit
+froncer les sourcils. Mais, habitué à garder pour
+lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.</p>
+
+<p>Le résultat de ses réflexions fut qu'il modifia la
+date du départ pour Blois, et décida que, dès le lendemain,
+on se mettrait en route. Puis il s'alla coucher
+en recommandant à Crillon de doubler partout
+les gardes.</p>
+
+<p>A onze heures, Ruggieri parut à l'hôtel et réveilla
+les trois jeunes gens. Chacun s'assura qu'il avait bien
+son poignard, ils suivirent l'astrologue, marchèrent
+en silence. Ruggieri devant, les trois autres venant
+ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle
+et s'arrêta devant une assez pauvre maison élevée
+d'un seul étage.</p>
+
+<p>La nuit était noire. Une faible lumière, d'une fenêtre
+de l'étage, jetait dans cette nuit de vagues lueurs
+qui éclairaient confusément une enseigne qui se balançait
+au bout de sa tringle. Cette maison était une
+auberge, et, cette auberge, c'était celle du Chant-du-Coq...
+Ruggieri leva le bras vers la fenêtre éclairée
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! grogna Chalabre, par où entre-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans
+une cour. Il y a un escalier de bois. En haut de l'escalier,
+une porte vitrée. C'est là!...</p>
+
+<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissèrent
+vers la porte, souples, nerveux, leurs poignards à la
+main. Ruggieri, en les voyant disparaître, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Clément est mort!... Un de plus!... Puisque
+la mère est morte, le fils peut bien mourir!..</p>
+
+<p>Il écouta un instant et rentra à l'hôtel de Cheverni
+où, ayant trouvé la reine mère qui veillait, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir,
+ce ne sera pas de la main de Jacques Clément...</p>
+
+<p>&mdash;On a tué le moine? demanda la vieille reine.</p>
+
+<p>&mdash;On le tue! répondit Ruggieri, qui, alors, regagna
+les combles de l'hôtel.</p>
+
+<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement
+traversé la cour. Ils montèrent l'escalier extérieur
+sans bruit.</p>
+
+<p>Chalabre, doucement, très doucement, essaya d'ouvrir
+la porte. Mais la porte était fermée au verrou à
+l'intérieur. Chalabre, d'un coup de coude, fit sauter
+une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte
+s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent
+irruption dans la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez
+les gens! cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, murmurèrent les trois
+spadassins en s'arrêtant court, effarés d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, messieurs, reprit le chevalier, êtes-vous enragés?
+Ou bien est-ce que vous venez me demander
+à boire? Dans le premier cas, je vais vous jeter par
+la fenêtre; dans le deuxième, asseyez-vous et aidez-moi
+à vider cette dame-jeanne de Beaugency...</p>
+
+<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient
+hagards. Assis autour d'une table, Pardaillan, Charles
+d'Angoulême et un troisième personnage les regardaient.
+Pardaillan, qui était placé le dos à la porte,
+s'était retourné vers les assaillants en pivotant sur
+son escabeau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous
+de la façon un peu vive avec laquelle nous
+sommes entrés chez vous; mais ce n'est pas vous
+que nous comptions trouver ici... et ce digne révérend
+que nous voyons là pourrait peut-être nous renseigner
+sur celui que nous cherchons...</p>
+
+<p>&mdash;Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi
+interpellé, tandis que Pardaillan faisait signe à Angoulême
+de se tenir prêt à dégainer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard
+coupable de haute trahison envers Sa Majesté
+le roi... un frocard du nom de Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui voulez-vous? reprit le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance
+avec les trois dagues que voici.</p>
+
+<p>Le moine se leva et, d'une voix très calme, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Clément, c'est moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se
+tournant vers le chevalier, êtes-vous fidèle et dévoué
+à Sa Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincérité,
+cela dépend des jours... Ainsi, aujourd'hui, j'étais
+dévoué au roi, puisque j'ai pris la précaution de l'accompagner
+jusqu'à la cathédrale, faute de quoi il lui
+fût sans doute arrivé malheur... Est-ce vrai, messire
+Clément?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit gravement le moine.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit dernière, reprit Pardaillan, j'étais encore
+tout dévoué à Sa Majesté, puisque j'ai obtenu
+la faveur que le roi ne fût point tué aujourd'hui. Est-ce
+vrai, messire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répéta le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? demandèrent Chalabre, Montsery
+et Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas
+plus qu'hier, pas plus que demain, je ne prends conseil
+de personne. Messieurs, moi vivant, aucun de
+vous ne touchera un cheveu du révérend jacobin qui
+est mon hôte...</p>
+
+<p>Au même instant, Pardaillan et Charles d'Angoulême
+furent debout, l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, messieurs!... s'écria Sainte-Maline,
+chevalier, je dois vous prévenir que la ville est sillonnée
+par les patrouilles de M. de Crillon. Vainqueur
+ou non, vous serez pris. Réfléchissez, il en est
+temps encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est plein de sens, fit Pardaillan
+en abaissant la pointe de son épée. J'ai besoin
+de quitter Chartres au point du jour, et je me
+soucie peu d'être arrêté. Aussi, messieurs, ne me
+battrai-je pas contre vous, à moins que vous ne me
+forciez à vous tuer, ce dont j'aurais le plus vif regret...</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous laissez donc faire? s'écria Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas!... Seulement, j'avais marqué dans ma
+tête deux existences que je comptais vous demander
+en paiement de votre dette. Je renonce à l'une d'elles,
+et je vous demande la vie de messire Clément... C'est
+le deuxième tiers de votre dette, messieurs.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement
+sa rapière et reprit place à table; il paraissait certain
+que les spadassins tiendraient parole.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un
+signe de leur maître, tuaient sans scrupules, étaient
+gens d'honneur. Devant la soudaine requête de
+Pardaillan, sans la moindre hésitation, les trois assassins
+remirent poignards et épées au fourreau...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait
+deux existences payées!</p>
+
+<p>&mdash;Reste à une, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que
+cette une et dernière que vous avez à nous réclamer
+soit la vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je n'aurai plus que ma propre vie à demander
+c'est que tout ira bien...» dit-il en hochant
+la tête.</p>
+
+<p>Et comme les trois faisaient un mouvement pour
+se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, messieurs! faites-nous donc la
+grâce de boire avec nous...</p>
+
+<p>Les trois spadassins se regardèrent, puis, prenant
+leur parti de la situation, s'assirent en éclatant de
+rire. Quelques moments plus tard, ils choquaient
+leurs verres contre celui de l'homme qu'ils étaient
+venus tuer!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous
+au roi? Nous ne pouvons lui raconter que, venus
+pour verser le sang, nous nous sommes contentés
+de verser du Beaugency en compagnie de messire
+Clément?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me
+permettre?...</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites! s'écrièrent les trois, car un homme
+comme vous doit être de précieux conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan.
+Procurez-nous trois bons chevaux. Conduisez-nous
+jusqu'à la première porte. Et, comme vous
+avez sûrement le mot de passe, faites-nous ouvrir...
+Alors, nous disparaissons... le révérend rentre dans
+son couvent, vous n'entendez plus parler de lui, et
+il vous est possible de dire au roi que vous l'avez
+débarrassé de Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Par Notre-Dame, comme dit Sa Majesté la reine,
+le conseil est excellent! s'écria Sainte-Maline. Qu'en
+dis-tu, Chalabre?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il faut l'exécuter à l'instant même.</p>
+
+<p>L'oeil de Pardaillan brilla d'un éclair malicieux.
+Chalabre et Montsery vidèrent un dernier verre de
+Beaugency et s'éloignèrent aussitôt. Sainte-Maline demeura
+avec Pardaillan, le duc d'Angoulême et Jacques
+Clément.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne
+père jacobin n'ait pas un habit de cavalier...</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Jacques Clément se défit de
+son froc, le roula et le jeta sous le lit. Il apparut
+alors en cavalier, à sa ceinture était passé le poignard
+que lui avait donné l'ange... le poignard avec lequel il
+devait frapper Henri III. Il était ainsi méconnaissable.</p>
+
+<p>Charles d'Angoulême déposa sur la table un écu
+d'or en paiement de la dépense qu'ils avaient faite.
+Puis, tous les quatre descendirent sans faire de bruit.
+Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans
+la rue.</p>
+
+<p>&mdash;-Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune
+duc à Pardaillan. Nous allons à un bon guet-apens.
+Les deux autres ont été chercher du renfort, et nous
+allons avoir tout à l'heure une vingtaine d'assaillants
+sur les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites injure à ces gentilshommes, dit Pardaillan;
+ce sont des assassins au service du roi de
+France, mais ils sont incapables de manquer à la parole
+donnée.</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente.
+Au bout de ce temps, deux cavaliers débouchèrent
+d'une rue voisine. Charles d'Angoulême tressaillit
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...</p>
+
+<p>Chalabre et Montsery étaient à cheval. Montsery
+conduisait une troisième monture par la bride. Les
+deux spadassins mirent pied à terre. Pardaillan,
+Charles d'Angoulême et Jacques Clément enfourchèrent
+les trois bêtes. Alors Chalabre se détacha en
+avant et alla parlementer avec l'officier du poste qui
+gardait la porte. Une minute plus tard, on entendit
+le grincement des chaînes du pont-levis, et Chalabre,
+de loin, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il vous plaira, messieurs!</p>
+
+<p>Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela
+lui semblait exorbitant. Jacques Clément, tout insensible
+qu'il fût, murmurait une prière. Pardaillan souriait:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...</p>
+
+<p>Les trois cavaliers passèrent sous la porte. Quelques
+instants après, Jacques Clément, escorté par
+Charles d'Angoulême et Pardaillan, galopait sur la
+route de Paris. A l'aube, ils s'arrêtèrent dans un bourg
+pour laisser souffler les chevaux, et entrèrent dans
+un bouchon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte ici, dit Jacques Clément qui n'avait
+pas ouvert la bouche depuis Chartres. Il faut que je
+rentre en mon couvent. Je n'en étais sorti que pour
+accomplir les ordres de Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan</p>
+
+<p>&mdash;Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clément,
+de vous mettre sur ma route: c'est que l'heure
+de Valois n'est pas sonnée encore. Je rentre donc
+dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau
+me soit donné. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne
+me voir...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, fit Pardaillan ému, voulez-vous que je
+vous dise? Vous devriez quitter votre couvent, votre
+cellule, vos prières, vos macérations, votre solitude.
+Vous êtes jeune... vous pouvez aimer... être aimé...</p>
+
+<p>Jacques Clément pâlit horriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, dit-il en secouant la tête, ma destinée
+doit s'accomplir. Je ne suis pas seulement l'envoyé
+de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi pour débarrasser
+le monde de ce monstre qu'on nomme Valois,
+c'est sans doute à l'intercession de celle qui a souffert,
+pleuré, qui est morte en maudissant Catherine
+de Médicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mère qui
+me guide!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que
+rien ne saurait vous détourner de la voie étroite...</p>
+
+<p>&mdash;Rien! dit le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit le chevalier, puisque vous êtes
+décidé à frapper le roi de France... car vous êtes décidé
+plus que jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait mort à cette heure si vous ne m'aviez
+dit: «J'ai besoin qu'il vive encore...» Valois vivra
+donc tant que vous aurez besoin de sa vie... Je suis
+patient... j'attendrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit et vous le répète; la vie du roi de
+France m'est indifférente. Seulement, je ne veux pas
+que sa mort puisse servir les intérêts de M. de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la
+mort de Valois, vous ne voulez pas que Valois meure!...
+Mais après, Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou
+la vie de Valois sera le dernier de mes soucis.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine
+d'une voix solennelle, Pardaillan, par la mémoire de
+ma mère, je vous jure que ce poignard ne sortira pas
+de sa gaine tant que votre main sera étendue sur la
+tête de Valois...</p>
+
+<p>A ces mots, Jacques Clément sauta sur son cheval
+et s'éloigna rapidement dans la direction de Paris.</p>
+
+<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery étaient rentrés
+à l'hôtel de Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez
+eux, une porte s'ouvrit dans le corridor qu'ils longeaient,
+et un homme parut. Ils reconnurent Ruggieri...</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent très poliment
+les trois spadassins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs... est-ce fait?</p>
+
+<p>&mdash;Le moine est trépassé! dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au
+bout de quelques instants. Car je vous sais gens de
+précaution...</p>
+
+<p>&mdash;Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter,
+allez le redemander aux flots de l'Eure...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... vous êtes de bons et fidèles serviteurs...
+Bonsoir, messieurs, bonsoir... »</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens rentrèrent chez eux et se hâtèrent
+de pousser les verrous. Quelques minutes plus
+tard, la vieille reine était informée que le moine Jacques
+Clément était mort!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA VIE DE COCAGNE</h3>
+
+<p>Croasse et Picouic, après les innombrables tribulations
+que nous avons relatées précédemment, venaient
+de se trouver, l'un et l'autre, sans le sou. Ils étaient
+fort marris... et très affamés, se demandant ce qu'ils
+allaient faire; soudain Croasse eut une idée merveilleuse
+qu'il expliqua à Picouic:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce couvent de bénédictines, que tu vois tout
+près de nous, sur la hauteur de Montmartre, il y a
+une sainte femme à qui j'ai inspiré un amour extraordinaire:
+de par cet amour, c'est bien le moins que
+soeur Philomène me nourrisse!</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspiré
+une telle passion à cette Philomène.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu es hideux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être pour cela qu'elle m'aime!</p>
+
+<p>Tout en discutant, les deux compères atteignirent
+le couvent des bénédictines et passèrent par la brèche.
+Cependant, Croasse, la main en abat-jour sur les
+yeux, étudiait attentivement le terrain de culture des
+bénédictines.</p>
+
+<p>Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non
+celle que désiraient à la fois son coeur et son estomac.</p>
+
+<p>Croasse se frappa le front, et désignant l'enclos:</p>
+
+<p>&mdash;Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis
+sûr que nous allons trouver là celle que je cherche.</p>
+
+<p>Mais, dans l'intérieur des palissades, il y avait un
+bâtiment et c'est dans ce bâtiment, si l'on s'en souvient,
+que Croasse avait reçu de Belgodère une volée
+de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oubliée,
+lui. Belgodère était-il encore là?</p>
+
+<p>Ce n'était pas possible, puisque le bohémien n'était
+là que pour surveiller Violetta. Or, Violetta n'y était
+plus, puisque lui, Croasse, avait prévenu le chevalier
+de Pardaillan qui était parti pour la délivrer. Malgré
+ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte
+qu'avec prudence.</p>
+
+<p>L'enclos était solitaire. Le bâtiment où il avait été
+rossé paraissait abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomène?...
+Une chimère de ton imagination!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, de par tous les diables! Elle existe bien,
+et je suis sûr de sa tendresse... Où peut-elle être?</p>
+
+<p>Tout à coup, il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...</p>
+
+<p>&mdash;Regarde! répondit lugubrement Croasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes
+filles qui viennent de sortir de ce bâtiment...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...</p>
+
+<p>&mdash;Attends... elles me tournent le dos... elles se promènent...
+ou plutôt on dirait qu'elles marchent avec
+précaution... elles semblent effrayées... Sur ma foi!
+on dirait des prisonnières qui cherchent à se sauver...
+ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez
+du couvent!...</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles signalées venaient de se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as reconnue? demanda Croasse.</p>
+
+<p>&mdash;Violetta!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment
+que la petite Violetta est là, Belgodère y est aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut être l'autre? fit Picouic, suivant son
+idée.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe... détalons!...</p>
+
+<p>Croasse allait joindre l'acte à la parole lorsqu'il
+demeura cloué sur place par ces mots prononcés derrière
+lui par une voix criarde:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là?...</p>
+
+<p>Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Philomène!...</p>
+
+<p>C'était en effet Philomène qui, en reconnaissant
+Croasse, baissa pudiquement ses paupières de vieille
+fille. Mais Philomène n'était pas seule: elle était accompagnée
+d'une vieille, sorte de paysanne mal vêtue,
+aux yeux défiants, à la voix revêche, et c'était elle
+qui venait de crier.</p>
+
+<p>Cette vieille, c'était soeur Mariange.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodère,
+notre excellent ami Belgodère... il va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Belgodère?... Qu'est-ce que Belgodère? fit Mariange
+d'un air pointu.</p>
+
+<p>&mdash;Le bohémien... vous savez bien... qui logeait là...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent
+est débarrassé de ce païen!...</p>
+
+<p>&mdash;Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomène, ma
+chère Philomène, que je suis donc heureux de vous
+revoir!...</p>
+
+<p>Et, avant que Philomène eût pu s'en défendre, il la
+saisissait, la soulevait, l'embrassait sur les deux joues
+et la reposait ensuite sur le sol. Mariange était indignée.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, dit-elle, hâtez-vous de sortir des terres du
+couvent, mauvais sacripants que vous êtes...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma soeur, dit doucement Philomène,
+M. Croasse n'est pas un sacripant... il a une si belle
+voix!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que faites-vous ici, mauvais drôles? reprit
+la mégère qui pourtant s'apaisait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant
+son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange,
+voici ce qui m'amène, ce qui nous amène... Je dois
+vous dire que je suis l'ami intime de M. Croasse que
+vous voyez ici, à tel point qu'on nous prend pour les
+deux frères...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne
+dort plus, ne mange plus, il n'est plus que l'ombre
+de lui-même, et, s'il continue à maigrir ainsi, il n'en
+restera plus rien, pas même l'ombre. Et tout cela,
+demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur,
+tout cela parce que mon ami, mon frère, a oublié ici,
+en partant, un trésor...</p>
+
+<p>&mdash;Un trésor! fit Mariange dont les petits yeux pétillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laissé entre les
+mains de la belle Philomène ici présente!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle infamie! cria soeur Mariange.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur... supplia Philomène palpitante.</p>
+
+<p>Soeur Mariange allait répliquer vertement, lorsque,
+tout à coup, elle s'élança vers la porte de l'enclos qui
+venait de s'ouvrir, livrant passage aux deux jeunes
+filles.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux païennes vont
+fuir!</p>
+
+<p>Et elle se mit à courir de toute la force de ses jambes courtes...
+Violetta et sa compagne, légères comme
+des biches, bondissaient déjà vers la brèche... Soeur
+Philomène et Croasse étaient demeurés sur place, pétrifiés.</p>
+
+<p>Picouic, avec le coup d'oeil sûr et prompt de l'homme
+affamé qui entrevoit un moyen de s'assurer le gîte
+et la pitance, étudia la situation.</p>
+
+<p>En un instant, sa décision fut prise: il ouvrit l'immense
+compas de ses jambes, et se mit à arpenter
+le terrain gagnant sur les deux fugitives pour leur
+couper la retraite. En quelques enjambées, il eut atteint
+la brèche avant qu'elles n'y fussent arrivées
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>Violetta et sa compagne s'arrêtèrent. Une expression
+de désespoir envahit leurs visages; Violetta baissa
+la tête avec un soupir de détresse, et celle qui l'accompagnait
+se prit à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! coquines! faisait à ce moment Picouic, où
+couriez-vous si vite? On voulait donc fausser compagnie
+à ces bonnes religieuses pour courir la prétantaine?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... balbutia Violetta...</p>
+
+<p>Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic,
+elle le reconnut. Et elle frissonna de terreur. Non pas
+que Picouic ou Croasse lui eût jamais fait du mal
+quand elle faisait partie de la troupe vagabonde...
+Mais, du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait
+supposer que Belgodère n'était pas loin...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis
+perdue... Belgodère rôde par ici...</p>
+
+<p>A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait
+chacune par un bras. A voix basse, rapidement, il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout
+feignez de me considérer comme un ennemi... et pourtant,
+par le ciel qui nous éclaire, je suis votre ami
+et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidèle de
+M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulême...</p>
+
+<p>Violetta demeura saisie, extasiée... A ce nom que
+venait de prononcer l'hercule, elle poussa un cri de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Picouic. Ça! reprit-il à haute voix,
+suivez-moi, que je vous remette ès-mains de cette digne,
+de cette sainte, de cette excellente religieuse!</p>
+
+<p>Mariange arrivait à ce moment toute essoufflée.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier,
+les deux païennes se sauvaient, et je ne sais trop ce
+qui serait advenu de moi...</p>
+
+<p>Picouic, continuant à tenir Jeanne et Violetta chacune
+par un bras, les conduisit jusqu'à la porte de
+l'enclos, les fit entrer, et referma la porte.</p>
+
+<p>Mariange, alors, leva la tête pour apercevoir le visage
+de Picouic, et ce nez pointu, ces yeux en trous
+de vrille lui plurent sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chère
+soeur, l'homme le plus catholique de tout Paris, à telles
+enseignes qu'il sait chanter au lutrin, en voici la
+preuve!</p>
+
+<p>Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui
+n'avait rien de désagréable aux oreilles de Mariange,
+entonna:</p>
+
+<p>«Tantum ergo sacramentum...»</p>
+
+<p>Soeur Mariange joignit les mains avec une béate admiration.
+A ce moment, la voix basse-taille profonde
+de Croasse se joignait à celle de Picouic.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle voix! Quelle voix! répétait soeur Philomène.</p>
+
+<p>Soeur Mariange considérait du coin de l'oeil soeur
+Philomène qui, palpitante, ne pouvait détacher son
+regard de Croasse, lequel relevait en croc ses moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;A coup sûr, songeait soeur Mariange, si je fais
+accueil à ces deux hommes, la pauvre soeur Philomène
+va être induite en tentation de péché mortel... Mais,
+grâce à ce grand bel homme, les deux païennes n'ont
+pu se sauver.,. Écoutez, maître Picouic... je vois que
+je m'étais trompée sur votre compte. Vous êtes un
+homme de coeur... En arrêtant ces deux malheureuses
+hérétiques au moment où elles s'enfuyaient, vous
+avez rendu à la révérende supérieure un service
+qu'elle ne saurait oublier... Je vais de ce pas lui en
+parler, et vous serez récompensés.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle sera notre récompense, ma soeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme
+chantres de notre chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question:
+quel est le paiement accordé à vos chantres?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignité;
+les ressources du couvent sont trop réduites
+pour le moment; mais le couvent ne saurait manquer
+de devenir très riche dans peu de temps... Alors, vous
+serez payé double...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous
+le dire tout de suite: je suis d'une modestie dont
+vous n'avez pas idée, je souffre d'avance à l'idée de
+recevoir les éloges de la sainte et révérende mère
+abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, chargée
+de veiller sur Violetta, ne tenait nullement à raconter
+à l'abbesse la tentative de fuite due à sa négligence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse
+ni moi-même, nous ne voudrions accepter les hautes
+fonctions de chantres, dont nous ne sommes pas
+dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez
+de nous promettre, c'est-à-dire la faveur du ciel, et
+la vôtre.,.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Croasse, nous ne vous quittons plus!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne nous quittez plus! s'écria
+soeur Mariange interloquée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne
+craignez rien, ma soeur! Vous serez amplement dédommagée
+de l'hospitalité que vous allez nous donner.
+D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite,
+nous surveillerons étroitement les deux païennes...</p>
+
+<p>Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer
+de deux serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout
+qui deviendraient deux geôliers pour les drôlesses
+hérétiques dont elle avait la garde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit! fit-elle tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? s'écria Picouic, vous consentez à nous
+donner l'hospitalité?</p>
+
+<p>&mdash;Certes... et de grand coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Et à... nous... nourrir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute!...</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules
+ravis.</p>
+
+<p>Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin
+de la brèche, et y entra.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, reprit Mariange, vous habiterez là; ce soir,
+à la nuit, avec soeur Philomène, nous vous apporterons
+de la bonne paille fraîche, que nous prendrons
+dans les écuries de l'abbesse. Vous ne vous montrerez
+pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de
+plus, vous surveillerez l'enclos et la brèche...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous
+promettre un lit. Mais quelle sera notre nourriture?</p>
+
+<p>&mdash;Vous mangerez ce que notre industrie nous procure
+tous les jours, car, s'il fallait compter sur les
+vivres du couvent, il y a longtemps que nous serions
+mortes... Dans un recoin caché, nous élevons des
+poules... Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons
+le cou à un poulet.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable! fit Croasse.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous avons les légumes que nous cultivons,
+et dont nous faisons une soupe presque tous
+les jours. Quand nous pouvons y joindre un quartier
+de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vin? s'écria tout à coup Picouic.</p>
+
+<p>&mdash;Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur
+Philomène.</p>
+
+<p>Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur
+Philomène, les yeux baissés, ajouta du même ton de
+modestie:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse...
+je crois donc que nous pouvons espérer au moins une
+bouteille ou deux par jour...</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière question, ma soeur?... fit Picouic
+en extase, à quelle heure dînez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua
+Philomène.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que nous avons fait un magnifique
+repas, sous un chêne de la porte Montmartre, mais
+comme la course nous a aiguisé l'appétit...</p>
+
+<p>&mdash;Ma soeur, dit Philomène, je vais quérir quelques
+oeufs que j'accommoderai et que j'apporterai avec ce
+restant de venaison dont nous fit hier cadeau le révérend
+frère quêteur.</p>
+
+<p>Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne,
+Philomène s'éloigna rapidement. Un quart
+d'heure plus tard, elle revenait avec les provisions
+annoncées.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre
+la nuit pour s'en procurer.</p>
+
+<p>Les deux nonnes s'éloignèrent alors pour vaquer à
+la grande occupation qui leur était dévolue, c'est-à-dire
+pour aller espionner et surveiller les deux jeunes
+filles enfermées dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout
+aussitôt, se mirent à table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dévorant
+avec frénésie.</p>
+
+<p>&mdash;Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela que je suis... répondit Croasse
+avec modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous sommes habiles, notre fortune est faite
+quand nous nous en irons d'ici! fit Picouic.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute... la petite Violetta est ici, détenue
+prisonnière. Si M. le chevalier de Pardaillan et
+M. le duc d'Angoulême sortent de la Bastille, comme
+ils en sont bien capables, notre fortune est
+faite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j'aviserai d'autre manière; il faut que
+je voie la petite Violetta et que je l'interroge... J'ai
+toujours pensé que cette petite était de haute famille.
+Qui sait si cette famille ne la cherche pas?... Je te dis
+que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amène?</p>
+
+<p>Picouic haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il. Ne te mêle de rien. Laisse-moi faire.
+Tu m'aideras seulement quand il en sera temps... d'ici
+là, puisque nous sommes en pays de cocagne, contente-toi
+d'engraisser un peu, tu en as besoin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>MARIE DE MONTPENSIER</h3>
+
+<p>Jacques Clément, rentré à Paris, se dirigea tout droit
+vers son couvent, rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Il était sept heures du soir lorsqu'il arriva devant
+la porte du couvent, ayant accompli dans sa journée
+les vingt lieues qui séparent Chartres de Paris.</p>
+
+<p>Le prieur Bourgoing était à table. Il lisait une lettre
+qui venait de lui être remise et fronçait les sourcils,
+ce qui ne l'empêchait pas de faire honneur à un
+excellent repas.</p>
+
+<p>Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dérangeât
+dans une aussi importante occupation que le dîner.
+Mais, lorsqu'il sut que le frère Clément était
+dans son antichambre, il replia vivement la lettre
+qu'il lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune
+moine.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon frère! s'écria Bourgoing en apercevant
+Jacques Clément. Dans ce costume si peu conforme
+aux règles de notre ordre!... Ce n'est pas tout.
+Voilà cinq jours que vous êtes absent du monastère
+et que je vous fais chercher partout dans Paris!...
+Vous n'avez reçu aucune mission qui puisse expliquer
+une si longue absence...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, révérendissime seigneur, dit froidement
+Jacques Clément, ou vos esprits sont frappés d'un
+trouble que je ne conçois pas, ou vous devez vous
+souvenir...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens de rien!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vénérable père... vous ne m'avez pas vous-même
+donné votre bénédiction à mon départ!...</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux délire! s'écria Bourgoing en levant
+les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amèrement
+Jacques Clément. Quoi!... ne m'avez-vous pas
+encouragé vous-même, m'affirmant que l'Écriture autorise
+certains actes irréguliers, quand il s'agit du service
+du Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant
+son couteau, de quels actes irréguliers voulez-vous
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;D'un seul, mon révérend père, d'un seul!</p>
+
+<p>&mdash;D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous
+puisiez dans votre imagination malade des pensées
+qui sont sans aucun doute la suggestion du malin
+esprit...</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop! dit Jacques Clément. Je suis parti
+avec approbation, avec votre bénédiction, avec votre
+absolution! je suis parti, dis-je, avec la grande procession
+de frère Ange, pour rejoindre à Chartres le
+roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là? Tuer le roi!... Quel crime
+épouvantable osez-vous concevoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Par le Dieu vivant, mon père, je jure que...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne
+vous remette au bras séculier! Allez, mon frère, allez.
+Mettez-vous à réciter les psaumes de la Pénitence.</p>
+
+<p>Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que,
+le coup étant manqué, Henri III n'ayant pas été tué,
+le digne prieur voulait garder le silence sur cette tentative...
+Il supposa que le prieur le renvoyait dans
+sa cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre,
+il trouva une douzaine de moines, solides
+gaillards, qui l'entourèrent. Alors seulement Jacques
+Clément comprit que non seulement on voulait lui
+imposer silence, mais encore qu'on le punissait
+d'avoir manqué le coup!... Il voulut pousser un cri,
+se débattre... car le cachot de pénitence était une
+oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il
+fut bâillonné, lié, entraîné...</p>
+
+<p>Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des
+caves du couvent. On y descendait par un escalier de
+quarante marches en spirale. Il y avait seulement
+une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine
+d'eau et un pain.</p>
+
+<p>Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il
+n'eût vu le prieur!...</p>
+
+<p>Il avait été délié et débâillonné au moment où il
+avait été poussé dans le cachot de pénitence. Il était
+donc libre de ses mouvements. Mais l'obscurité était
+opaque. Jacques Clément demeura donc immobile,
+s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté
+la cruche et le pain, et, la tête sur les genoux, se mit
+à méditer.</p>
+
+<p>Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire,
+l'amoureux, le vengeur. C'était la triple manifestation
+d'un coeur passionné.</p>
+
+<p>La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement
+d'accord dans son esprit, son coeur et son
+âme.</p>
+
+<p>Henri III, tyran de la religion catholique parce
+qu'il ne consentait pas à recommencer la Saint-Barthélémy,
+Henri III, fils de Catherine de Médicis, ne
+devait mourir que de sa main.</p>
+
+<p>Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux
+de la répulsion qu'il éprouvait à se trouver dans
+cette tombé, il se dit qu'il n'avait rien à redouter
+puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était, lui,
+désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre
+tant que l'acte ne serait pas accompli.</p>
+
+<p>Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il
+se sentit faim et soif. Il mangea donc une moitié du
+pain qu'on lui avait laissé, et but à la cruche.</p>
+
+<p>Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible,
+du moins exempt de crainte. Lorsqu'il se réveilla, il
+eut encore faim et soif; il mangea le reste du pain
+et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche.
+Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît
+le moindre bruit.</p>
+
+<p>Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau
+dans la cruche... Il avait faim et soif. Mais ce n'était
+pas encore la souffrance véritable qui tord les entrailles.</p>
+
+<p>Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot.
+Les ténèbres étaient toujours aussi complètes,
+aussi absolues. Mais, par le toucher, par le frôlement
+de son épaule contre les murailles, par la régularité
+des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance
+de son cachot et il y marchait avec une certaine
+assurance. Cette marche monotone finit par le
+briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit.
+Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se
+réveillant.</p>
+
+<p>Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre
+à marcher. Et, alors, il s'aperçut que ses jambes
+lui refusaient tout service. Et, alors, il comprit
+l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim
+et de soif!...</p>
+
+<p>Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait
+la porte, et essaya de frapper; mais ses poings
+heurtèrent à peine le chêne... il retomba épuisé... Alors,
+la souffrance se déclara avec une sorte d'impétuosité...
+Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier,
+les souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus
+qu'une infinie faiblesse.</p>
+
+<p>Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et
+râlant, étendu en travers des dalles?... Il n'eût su
+le dire... Il lui sembla enfin qu'il s'endormait, et perdit
+la notion des choses. Dans cette sorte de sommeil,
+ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une
+forme. C'était Marie de Montpensier qui lui apparaissait.</p>
+
+<p>Il se trouvait dans un appartement où régnait une
+exquise fraîcheur. Il distinguait confusément qu'il
+était étendu dans un lit d'une rare magnificence. Dans
+cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait,
+légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.</p>
+
+<p>Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait
+des yeux, extasié, tremblant de se réveiller bientôt,
+ainsi qu'il arrive souvent dans ces songes où l'esprit
+se dédouble.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer
+à souffrir... puisque tout ceci n'est qu'un rêve.</p>
+
+<p>Et il recommença à regarder Marie de Montpensier...
+Il fit un effort pour joindre les mains et, dans
+ce mouvement, il s'aperçut que ses mains froissaient
+réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans
+le même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient
+réellement ouverts et que cette étoffe c'étaient les
+draps du lit...</p>
+
+<p>Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles
+du vieux tombeau!... Comment se trouvait-il dans
+cette chambre?... Quand, comment y avait-il été
+transporté?...</p>
+
+<p>A ce moment, et comme il venait de joindre les
+mains. Marie se rapprocha de lui en souriant. Elle
+tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de l'autre
+elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique
+et pourtant belle encore du jeune moine.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse
+et de pitié, en présentant à ses lèvres les bords du
+gobelet.</p>
+
+<p>A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une
+fraîcheur suave l'envahir, en même temps qu'il se
+ranimait et que la faiblesse se dissipait.</p>
+
+<p>Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers
+il voulut balbutier un mot... Mais elle plaça sa main
+sur sa bouche comme pour lui recommander le silence.
+Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la
+fit frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;Dormez maintenant, reprit-elle doucement.</p>
+
+<p>Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt
+tomba dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé,
+les membres souples. Sur un fauteuil, près de
+lui, il aperçut les vêtements de cavalier qu'il avait
+lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris. Il
+s'habilla promptement et alors chercha des yeux son
+poignard; mais le poignard avait disparu.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition,
+car à ce moment ses yeux tombèrent sur une
+table toute servie où deux couverts étaient dressés,
+et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de Montpensier
+parut. Avec cette démarche sautillante qui lui
+servait à dissimuler sa boiterie et qui était un charme
+de plus chez elle, la soeur du duc de Guise s'approcha
+et lui dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel?
+L'éternel bonheur a-t-il commencé pour moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est
+tout bonnement l'hôtel de Montpensier... et l'ange
+que vous voyez, messire, bien loin d'être un ange,
+n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin d'indulgence...
+Mais, asseyez-vous là... et moi ici...</p>
+
+<p>La table était admirablement servie en mets et
+friandises de haut goût, en vins généreux. Nul n'était
+là pour servir les deux convives: c'était la duchesse
+elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse,
+découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait
+les verres de ses blanches mains chargées de
+diamants.</p>
+
+<p>C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme.
+Il mangeait et buvait sans s'en apercevoir, et peu à
+peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais cette ivresse
+provenait surtout du spectacle merveilleusement impur
+qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier
+portait un costume que lui eût envié quelque
+opulente ribaude. C'est à peine si les gazes légères
+qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes
+délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse
+étincelaient dans ses yeux. Cependant, dès l'instant
+où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis à causer de
+choses qui ne se rattachaient pas à leur principale
+pensée en ce moment&mdash;pensée de séduction chez la
+duchesse, pensée de délire, d'enivrement et de défense
+chez le moine. Toute la scène était pour la séduction.
+Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier,
+que vous soyez revenu à la vie, et à la santé.
+Vous voici maintenant hors d'affaire. Mais depuis
+neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...</p>
+
+<p>&mdash;Neuf jours!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?...
+Au surplus la fièvre a dû vous faire oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens de rien, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant
+où je vous ai trouvé à demi-mort... dans la Cité,
+derrière Notre-Dame. Il était environ dix heures du
+soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison
+que vous connaissez... Soudain, un de mes porte-torches
+s'écria qu'il y avait un gentilhomme évanoui ou
+mort sur la chaussée. Je me penchai de ma litière...
+Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais
+sur vous, vous revîntes au sentiment, et vous
+me dites que des truands vous avaient traqué et
+laissé pour mort...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai
+parlé?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma
+litière et transporter ici...</p>
+
+<p>Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il
+admettait sans discussion l'événement, le miracle.
+L'ange l'avait enlevé du cachot de pénitence et déposé
+sur la route où Marie de Montpensier devait infailliblement
+passer.</p>
+
+<p>Jacques Clément passa lentement une de ses mains
+sur son front: le rêve le reprenait.</p>
+
+<p>Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était
+l'heure présente qui ne pouvait être qu'une illusion!...</p>
+
+<p>En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle
+l'avait trouvé évanoui dans la Cité le lendemain soir
+de la procession, c'est-à-dire au moment où il entrait
+au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins
+une semaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur,
+je vous supplie de rappeler exactement vos souvenirs...
+C'est bien le lendemain de la procession de
+Chartres que vous m'ayez trouvé?...</p>
+
+<p>&mdash;Exactement, messire; le lendemain de ce jour
+où Valois devait mourir!</p>
+
+<p>Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était
+pas une illusion!... Le roi devait mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Privé de sens, étendu de votre long, non loin de
+l'auberge du Pressoir-de-Fer.</p>
+
+<p>&mdash;La reconnaissance déborde de mon coeur, dit
+ardemment Jacques Clément; mais il n'est pas besoin
+de cette gratitude pour vous assurer que la vie
+de Valois est seulement prolongée de quelques jours...
+Ce qui ne s'est pas fait à Chartres, madame, se fera
+ailleurs...</p>
+
+<p>Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore
+se figea sur ses lèvres, et un éclair funeste jaillit
+de ses yeux. Elle quitta vivement sa place, repoussa
+la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques
+Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils
+étaient ainsi placés comme dans la nuit où le duc de
+Guise avait surpris sa femme dans les bras du comte
+de Loignes...</p>
+
+<p>Jacques Clément, comme alors, sentait la double
+ivresse du vin et de l'amour monter à son front brûlant.
+Son coeur battit à grands coups sourds; la passion
+le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son
+âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel
+grondaient...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée
+aux ciseaux d'or... vraiment? vous seriez prêt à frapper?...
+Ce n'est donc pas la peur qui vous a retenu
+à Chartres?...</p>
+
+<p>&mdash;La peur! gronda Jacques Clément. Non, non,
+madame, ce n'est pas la peur qui m'a empêché de
+frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus, car ni
+lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante
+et en resserrant son étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que
+Dieu a voulu prolonger la vie du tyran dans un but
+que seule connaît sa suprême sagesse, car il a placé
+sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon
+bras et me dire: «Clément, je ne veux pas que tu
+frappes aujourd'hui!...» Cet homme, madame! c'est
+le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma
+vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable
+agonie, cet homme est le seul qui ait eu pitié
+d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec
+une soudaine inspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement
+Jacques Clément. Seulement, l'homme dont je parle a
+étendu sa main sur le roi de France, et dès lors le
+roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection s'effacera,
+et alors, je le jure, le roi de France mourra
+de ma main!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous
+crois...</p>
+
+<p>Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire,
+elle se leva vivement et disparut. Jacques Clément
+demeura seul, en proie à un trouble inexprimable.</p>
+
+<p>La journée se passa sans que la duchesse ne reparût.
+Il avait essayé de sortir, mais il avait trouvé les portes
+fermées. Peu à peu il reprit son sang-froid,
+n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver
+le poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange
+dans la chapelle des jacobins.</p>
+
+<p>Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table
+était encore là, offrant en vins et en mets des restes
+estimables. Jacques Clément dîna donc tout seul, puis,
+n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit et tomba
+rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?...
+Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une
+étrange sensation le réveillait... dans le lit, près de
+lui, se glissait une femme qui l'enlaçait de ses bras...
+il sentait, il reconnaissait son parfum préféré!... et,
+soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et
+douce à en mourir d'un baiser d'amour...</p>
+
+<p>Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux
+rieurs et malicieux de Marie de Montpensier.</p>
+
+<p>Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses
+paroles sous ses baisers...</p>
+
+<p>Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur
+un souvenir impérissable, et il se murmurait à lui-même
+que, pour une autre nuit semblable, pour retrouver
+celle que ses mains brûlantes de fièvre cherchaient
+encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait
+son âme.</p>
+
+<p>Marie, en effet, avait disparu.</p>
+
+<p>Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques
+Clément. Près du lit, près de lui, sur une petite table,
+il vit le gobelet d'or, le saisit et but, reconnaissant
+le goût et la reposante fraîcheur de la boisson qu'elle
+lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt
+après avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers
+et perdit la connaissance des choses...</p>
+
+<p>De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans
+doute une partie d'existence dans le fantastique.
+Rêve ou réalité?... oh! où était le rêve?... Où était
+la réalité?...</p>
+
+<p>Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait
+sa pensée... Il venait d'ouvrir les yeux
+qu'il promenait sur ce qui l'entourait... Et ce n'était
+plus le cachot de pénitence!... Mais ce n'était plus
+le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de
+volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette.
+Les murs étaient nus. Il apercevait seulement
+un crucifix, une petite table chargée de livres... Et il
+tressaillit violemment: sur cette table, cet objet qui
+jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il
+reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des
+jacobins.</p>
+
+<p>Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit
+sur un escabeau. D'un geste rapide, il saisit le poignard
+et le baisa... Puis il le remit dans la gaine qu'il
+trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture, sous
+le froc.</p>
+
+<p>A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon
+la règle, s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing
+parut.</p>
+
+<p>&mdash;Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma
+bénédiction, mon frère. Cette mauvaise fièvre vous a,
+donc quitté?... Ah! depuis dix jours que vous êtes
+rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis dix jours? fit Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le
+soir où vous êtes revenu de ce voyage à Chartres, que
+vous aviez entrepris pour la plus grande gloire du
+Seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis
+mon retour de Chartres?...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon
+frère... Seulement, le délire ne vous a pas quitté;
+mais, grâce au ciel, je vois que c'est fini...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques
+Clément pensif. Permettez-moi seulement de
+vous poser une question... Avant mon entrée au cachot...
+je veux dire avant mon délire, votre haute
+bienveillance m'avait accordé certaines libertés compatibles
+avec un projet dont je crois me rappeler
+que je vous ai fait part...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens nullement de ce projet, dit
+Bourgoing.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si
+je jouis encore des mêmes privilèges... des mêmes
+libertés...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur.
+Vous êtes libre d'aller et de venir le jour ou la nuit,
+de vous absenter du couvent, et même sans m'en
+prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc,
+mon frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés
+à la chapelle afin de louer Dieu de votre heureux retour
+à la santé et à la raison...</p>
+
+<p>Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et
+alla s'agenouiller à sa place habituelle. Mais, tandis
+que les moines attaquaient un cantique d'actions de
+grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se
+murmurait:</p>
+
+<p>«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LE CALVAIRE DE MONTMARTRE</h3>
+
+<p>Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc
+d'Angoulême sur la route de Chartres à Paris, arrêtés
+dans une pauvre auberge pour s'y restaurer de leur
+mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles
+ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.</p>
+
+<p>En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun
+résultat, du moins en ce qui concernait l'amour
+du pauvre petit duc. En effet, la Fausta n'avait pu
+donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan
+avait raconté à Charles la scène de la cathédrale, et
+flegmatiquement ajouté qu'il n'avait aucune raison
+de supposer que Fausta avait menti. Donc toute trace
+de la petite bohémienne était perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan,
+pourquoi tant de tristesse?... Faites attention,
+monseigneur, que naguère vous étiez enfermé à la
+Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de
+Mme Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de
+corps et d'esprit, parfaitement capables de réaliser
+l'impossible, même de retrouver Violetta... Que vous
+faut-il de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc.
+Comme vous dites, Pardaillan, il faudrait pour cela
+réaliser l'impossible!...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible
+que de retrouver une jeune fille qui, de son côté, ne
+demande qu'à voler vers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons simplement où va Maurevert, dit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était
+accompli dans l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert
+eût sur Violetta des droits de mari.</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée
+du duc de Guise. Or, vous pouvez tenir pour certain
+que Guise est pour quelque chose dans la disparition
+de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement
+nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais
+sans une imposante escorte?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons
+facilement Maurevert; nous l'attirons dans un endroit
+à l'abri de tout regard indiscret: et, quand
+nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la
+gorge et nous lui disons: «Mon ami, vous passerez
+de vie à trépas si vous ne nous dites pas ce que
+votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que
+dites-vous de mon plan?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus
+généreux, le bras le plus terrible, l'esprit le plus
+fécond en ressources...</p>
+
+<p>&mdash;Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin
+de mettre la main sur Maurevert. Je sens que le
+moment approche où je vais pouvoir liquider avec
+lui une vieille dette.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient
+à marcher au pas ou au trot de leurs chevaux, sans
+se hâter. Le lendemain, ils entraient dans Paris et
+filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent
+sans encombre sur le coup de midi. Huguette était
+dans la cuisine, surveillant, en dépit de son chagrin,
+les allées et venues des domestiques, jetant un coup
+d'oeil sur les casseroles, encourageant le tournebroche.</p>
+
+<p>Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de
+la Devinière, Elle croyait Pardaillan toujours à la
+Bastille. Pour le sauver, elle avait essayé une tentative
+désespérée. Cette aventure avait avorté comme
+on va le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.</p>
+
+<p>Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce
+que tout fût en bon ordre, et ce fut en passant cette
+inspection qu'el-le aperçut tout à coup Pardaillan,
+qui la regardait aller et venir avec un sourire attendri.
+Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler.
+Pardaillan se leva, alla à elle, lui saisit les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette
+toute pâle, je n'ose en croire mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit
+Pardaillan qui l'embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>Huguette se mit à rire en même temps que les
+larmes coulaient de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!...
+Mais comment avez-vous pu sortir de la Bastille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis
+sorti par la grande porte...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à
+M. de Bussi-Leclerc!</p>
+
+<p>Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où
+il y avait peut-être autant l'affection d'une mère retrouvant
+son enfant que l'humble amour d'une
+amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait
+bientôt une vénérable bouteille couverte de poussière
+authentique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père,
+dit Huguette; il n'en reste plus maintenant que cinq
+bouteilles...</p>
+
+<p>Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres
+et avança un siège pour l'hôtesse.</p>
+
+<p>Huguette pâlit de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les
+verres furent vides, vous me parliez tout à l'heure
+du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez donc ce
+digne gouverneur de la Bastille?</p>
+
+<p>Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet
+émoi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi rougissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent
+venu ici avec des maîtres d'armes qu'il traitait
+magnifiquement après les avoir battus en quelque
+passe d'escrime,..</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui...
+pour vous délivrer... Il m'a si souvent affirmé...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut
+tout me dire, à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...</p>
+
+<p>Elle redressa la tête fièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants,
+libre de ma personne, sinon de mon coeur,
+j'eusse pu accepter la proposition qu'il me fit à diverses
+reprises et m'engager à être une épouse fidèle...
+Ma vie en eût été un peu plus triste, voilà
+tout...</p>
+
+<p>Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant
+pas conscience de ce qu'il y avait de sublime dans son
+dévouement. Le chevalier la considérait avec un inexplicable
+attendrissement.</p>
+
+<p>Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus
+entrer à la Bastille. Une sorte d'émeute venait de
+se produire à Chartres, avec la procession de M. de
+Guise... J'attendais son retour.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois,
+vous le trouverez sûrement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit
+Huguette.</p>
+
+<p>Pardaillan et Charles d'Angoulême reprirent dans
+l'hôtellerie les chambres qu'ils y avaient occupées. La
+journée, la nuit, et encore la journée et la nuit se
+passèrent paisiblement. Ce repos n'était pas de trop
+après les secousses de toute nature qu'avaient subies
+Pardaillan et son compagnon. Il était d'ailleurs nécessaire
+pour leur permettre d'établir un plan d'opérations.</p>
+
+<p>Le troisième jour au matin, ils sortirent de bonne
+heure. Et, pour mettre un peu d'ordre dans la chronologie
+de ces divers événements qui se croisent,
+il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que,
+ce matin-là, il y avait quatre jours que Jacques Clément
+se trouvait dans le cachot de pénitence du couvent
+des jacobins.</p>
+
+<p>Pardaillan se précipita vers la vieille rue du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc à l'hôtel de Guise? demanda
+Charles, chemin faisant.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon à l'hôtel, du moins aux abords, pour y
+rencontrer, si possible, le sire de Maurevert. Celui-ci
+n'ignore rien de ce que fait, dit ou pense le duc de
+Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde
+sait où se trouve la dame de vos pensées, c'est Guise.
+Après tout, peut-être pensez-vous qu'il vaut mieux
+s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Donc, si vous le
+voulez, nous allons entrer dans l'hôtel et pénétrer
+jusqu'au duc à travers les deux cents gardes ou gentilshommes
+qu'il a autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est impossible, dit le jeune
+duc. Mais, enfin pourquoi nous adresser de préférence
+à Maurevert plutôt qu'à tel autre familier de
+Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je veux faire coup double, arranger
+à la fois vos affaires et les miennes; vous savez que
+j'ai un vieux compte avec Maurevert et que je cours
+après lui depuis fort longtemps...</p>
+
+<p>L'explication était plausible, et soulagea le jeune
+duc de la vague inquiétude qu'il commençait à éprouver.
+Bientôt, les deux compagnons arrivèrent près de
+la grande porte de l'hôtel où stationnait toujours une
+certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant.
+Dans cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulême
+passèrent parfaitement inaperçus et se glissèrent
+dans un groupe assez épais au centre duquel
+pérorait un homme qui exposait ses idées.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc
+demeurèrent les yeux fixés sur cette porte grande ouverte
+à tout venant, et Charles commençait à trouver
+que l'idée d'aller trouver le duc lui-même n'était pas
+mauvaise, quitte à y laisser ses os, lorsque Pardaillan
+le poussa du coude, et, d'un signe de tête, lui montra
+trois gentilshommes qui entraient dans l'hôtel.</p>
+
+<p>C'était Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert
+marchait au milieu des deux autres. Un terrible
+sourire crispa les lèvres soudain pâlies de Pardaillan.
+Mais delà les trois avaient disparu dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Cependant, le temps s'écoulait. Midi sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou même s'ils
+ne sont pas déjà sortis par une autre porte? murmura
+Charles.</p>
+
+<p>Comme il disait ces mots, il aperçut Bussi-Leclerc,
+Maineville et Maurevert. Le chevalier les avait vus
+lui aussi... Dans la rue, les trois gentilshommes s'arrêtèrent,
+causant entre eux à voix basse. Puis, Bussi-Leclerc
+et Maineville, se donnant le bras, s'en allèrent
+ensemble. Maurevert demeura un instant à la même
+place, puis se mit en marche.</p>
+
+<p>Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci
+se dirigeait vers la porte du Temple... Il la franchit.</p>
+
+<p>Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos
+aux marécages du Carême-Prenant, et, suivant le
+chemin battu qui contournait l'enceinte de Paris, chemin
+coupé de bosquets et parfois de masures qui
+permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.</p>
+
+<p>Maurevert allait à Montmartre... Lorsqu'il commença
+à monter la colline, un sourire plus livide crispa
+les lèvres de Pardaillan; Maurevert se dirigeait vers
+le hameau, vers cette partie de la colline où se trouve
+aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'était le chemin
+qu'il avait suivi, seize ans auparavant, avec Loïse,
+avec le maréchal de Montmorency, avec son père mourant
+dans une voiture!...</p>
+
+<p>C'était près d'un champ de blé qu'on venait de faucher
+depuis quelques jours... qu'il avait arrêté la
+voiture... là que son père était mort dans ses bras...
+là que Maurevert apparaissant tout à coup avait
+frappé Loïse avec le poignard empoisonné de Catherine
+de Médicis!... Oui!... C'était vers ce point à jamais
+inoubliable dans la mémoire de Pardaillan que
+Maurevert, ce jour-là, se dirigeait!...</p>
+
+<p>Pardaillan était devenu pâle. D'un geste plus rapide,
+il s'assura qu'il portait sa dague et son pistolet
+à la ceinture. Il s'arrêta un instant, amorça le pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il
+va essayer de se sauver, comme il détale avec une
+rapidité de cerf... je l'ai vu à l'oeuvre... je veux m'assurer
+qu'il ne nous échappera pas; il suffira de lui
+casser une jambe et nous pourrons alors causer...</p>
+
+<p>Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en
+marche, et soudain, à un détour de roches éboulées,
+il aperçût la croix de bois qui marquait l'endroit où
+il avait enterré son père.</p>
+
+<p>Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme
+immobile. Qu'était-ce que cette forme... Une femme?...
+Que faisait-elle là?... Pardaillan n'y prêta aucune
+attention et la vit à peine.</p>
+
+<p>Maurevert, en passant près de la tombe du vieux
+Pardaillan, s'était arrêté. Lui aussi, sans aucun doute,
+songeait à cette lointaine journée d'août, rayonnante
+comme celle-ci, où, dans ce coin paisible, il avait
+bondi d'un buisson pour frapper Loïse de Montmorency!...</p>
+
+<p>Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la
+pente où se trouverait aujourd'hui la place Ravignan.
+Là, il vit un cheval attaché à un arbre, et, près de ce
+cheval, une voiture attelée de deux bêtes vigoureuses.
+Un laquais surveillait le tout, assis à l'ombre des châtaigniers.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Maurevert. Tout est prêt!... Dans vingt
+minutes la petite bohémienne est à moi... Ce que j'en
+ferai? peu importe, pourvu qu'elle ne soit ni à l'imbécile
+duc incapable de me protéger, ni surtout à l'ami
+de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute
+à cheval... Dans quatre jours au plus, je suis à Orléans...
+et, là nous verrons!... Allons! Adieu, Guise!
+Adieu, Pardaillan!...</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, Maurevert s'était retourné
+vers Paris avec un sombre regard...</p>
+
+<p>Pardaillan était devant lui, à vingt pas!</p>
+
+<p>Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulême
+qui marchait près de lui s'arrêta et, saisissant l'intention
+de son compagnon, se croisa les bras, pour
+exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait
+être témoin et non acteur. Le chevalier continua de
+s'avancer seul; mais, quand il fut à dix pas de Maurevert,
+il s'arrêta également.</p>
+
+<p>Maurevert était seul... seul en face de Pardaillan!...</p>
+
+<p>Il comprit que toute tentative de défense était vaine,
+car Pardaillan, c'était plus que le Droit et la Justice,
+c'était la Représaille vivante qui se dressait au nom
+des morts, pour un combat loyal, à armes égales!...</p>
+
+<p>Et, dans un combat à armes égales, Maurevert contre
+Pardaillan, c'était le chacal contre le lion.</p>
+
+<p>Maurevert, ayant regardé à droite et à gauche, avec
+cette expression d'épouvanté qui décomposait son
+visage, murmura quelque chose de confus qui voulait
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous?...</p>
+
+<p>Pardaillan parla alors,..</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapière
+et ma dague, mais que vous avez aussi votre poignard
+et votre épée... Il est vrai que j'ai un pistolet, mais je
+ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me
+semble-t-il, nous met sur un pied d'égalité parfaite.</p>
+
+<p>Maurevert fit un signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez ce que je vous veux, continua
+Pardaillan. Je veux vous tuer. En vous tuant, monsieur,
+je crois bien sincèrement débarrasser la terre
+d'un être qui doit lui procurer de l'horreur. Ce que
+vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a
+prouvé une chose dont je pouvais encore douter:
+c'est que vous êtes un venimeux reptile qu'il faut écraser.
+Je vous jure donc que, trois minutes après vous
+avoir tué, j'aurai oublié jusqu'à votre nom... Je vais
+donc vous tuer. Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner
+jusqu'à Montfaucon. Vous ne voudriez
+pourtant pas que votre sang tombât comme une rosée
+maudite sur ce coin de terre qui recouvre la dépouille
+de mon père... Montfaucon me paraît un endroit favorable
+au combat que je vous propose et au repos de
+vos os. Consentez-vous à m'accompagner jusque-là?</p>
+
+<p>Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une
+espérance se levait dans son esprit. La route était
+assez longue de Montmartre à Montfaucon. Peut-être
+une occasion de fuite se présenterait-elle. En tout
+cas, c'était plus d'une demi-heure de gagnée... un
+siècle! Ce fut donc avec une sorte de joie empressée
+qu'il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Montfaucon, soit! Là où ailleurs, soyez sûr que
+je ne me laisserai pas tuer sans essayer de vous envoyer
+d'abord rejoindre Monsieur votre père...</p>
+
+<p>Un peu rassuré, Maurevert reprenait la forme de
+courage qui lui convenait, c'est-à-dire l'insolence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je succomberai dans le duel que je
+vous offre, dit Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui
+est sûr, c'est que je vous tuerai. Il me paraît donc
+convenable de vous dire en deux mots pourquoi j'ai
+résolu de vous tuer. En même temps, je vous poserai
+une question...</p>
+
+<p>&mdash;Mille questions, monsieur de Pardaillan, répondit
+Maurevert.</p>
+
+<p>Au moment même où il prononçait ces mots, il fit
+un bond terrible en arrière et se plaça derrière la
+croix qui surmontait la tombe du vieux Pardaillan.
+Aussitôt, il se mit à courir frénétiquement vers le
+cheval et la voiture qu'il avait tout à l'heure examinés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable! hurla le duc d'Angoulême en
+s'élançant.</p>
+
+<p>Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert.
+Il allait lâcher le coup... A cet instant, du pied de
+la croix où elle était accroupie, une ombre se dressa,
+s'interposa entre le canon du pistolet et Maurevert...</p>
+
+<p>Cette forme, c'était une femme... Pardaillan eut un
+regard terrible vers le ciel... Son bras retomba...</p>
+
+<p>Toute droite, appuyée à la croix, ses magnifiques
+cheveux d'or déroulés sur ses épaules, elle semblait
+ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui était autour
+d'elle...</p>
+
+<p>Pardaillan la regarda à peine: ses yeux étaient
+fixés sur Maurevert qui fuyait et sur Charles qui le
+poursuivait... Maurevert faisait des bonds insensés.
+Tout à coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait
+à son côté, le devançait, se retournait, et, soudain,
+il trouva devant lui le jeune duc qui dégainait en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, monsieur, ou vous êtes mort!...</p>
+
+<p>La rapière de Maurevert flamboya au soleil: au
+même instant, il tomba en garde et fonça furieusement.
+L'épée de Charles le piqua au visage... Il recula!...</p>
+
+<p>Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les
+épées engagées, sans un geste... Soudain un bras se
+détendait... Puis tous deux reprenaient la garde.</p>
+
+<p>Mais, à chaque coup porté par Maurevert, Charles,
+après une parade, demeurait en place; tandis qu'à
+chaque fois que son bras, à lui, se détendait, la pointe
+touchait presque le visage de Maurevert qui bondissait
+en arrière... Et, alors, le jeune duc avançait vivement
+de plusieurs pas... Écumant, livide, d'une pâleur
+mortelle, Maurevert essayait alors de passer à
+droite ou à gauche... Mais toujours, devant son visage,
+il trouvait la pointe menaçante. Il reculait, il
+remontait vers la croix... et, comme il y arrivait enfin,
+il entendit un étrange éclat de rire qui semblait
+sortir de la tombe.</p>
+
+<p>Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutôt
+laissa tomber son épée et se retourna: il vit Pardaillan
+qui n'avait pas bougé d'une place... Il vit la
+femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet
+éclat de rire funèbre...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre à cet
+homme son épée.</p>
+
+<p>Le duc obéit, ramassa la rapière par la pointe et la
+présenta par la poignée à Maurevert qui la prit machinalement
+et la rengaina. Alors, comme si rien ne se
+fût passé, comme si rien n'eût interrompu les paroles
+qu'il adressait tout à l'heure à Maurevert, Pardaillan
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;La question que j'ai à vous poser, monsieur, la
+voici: que vous avait-elle fait, elle? que vous ayez
+essayé dix fois, vingt fois, de me frapper à mort,
+c'était tout naturel. Que vous m'ayez cherché dans
+l'hôtel Coligny, que vous ayez lancé contre mon père
+et moi une troupe de tueurs que le grand carnage
+rendait fous furieux, je le comprends encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous
+n'ayez pas eu pitié de tant d'innocence, de jeunesse
+et de beauté, voilà ce que je cherche à comprendre
+depuis seize ans sans y parvenir!</p>
+
+<p>Et si fort qu'il fût, quelle que fût à ce moment la
+haine qui ravageait son coeur, Pardaillan ne put étouffer
+un râle de détresse et d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ma question, reprit-il au bout de quelques
+instants. Vous ne répondez pas?...</p>
+
+<p>Maurevert se taisait en effet... Et qu'eût-il pu dire?...</p>
+
+<p>Pardaillan s'approcha de lui jusqu'à le toucher presque.
+Maurevert laissa échapper un sourd gémissement.
+Il oubliait que Pardaillan lui offrait un combat
+loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne répondez pas, dit alors Pardaillan. Eh
+bien, il faut que je vous le dise: c'est pour cela...
+que j'ai résolu de vous tuer. Tout le reste vous est
+pardonné. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier
+par seize ans d'épouvante. Et aujourd'hui je trouve
+que vous ayez assez eu peur de la mort pour mourir
+enfin; et, puisque je vous rencontre sous mon pied,
+je vous écrase...</p>
+
+<p>Maurevert s'abattit à genoux, leva son front ruisselant
+de sueur glacée et gronda d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vivre... Faites-moi grâce de la vie!...
+Grâce! Grâce!... Au nom de Loïse! Ne me tuez
+pas!...</p>
+
+<p>Pardaillan, à ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le
+duc d'Angoulême un regard que le jeune duc eût
+trouvé sublime s'il eût connu le sacrifice qu'exprimait
+ce regard:</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous... dit-il, écoutez-moi... peut-être puis-je
+vous faire grâce comme vous me le demandez...</p>
+
+<p>D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispées
+se serrèrent convulsivement l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! râla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez!
+Oui, vous avez droit de vie et de mort sur moi!
+Oui, j'ai été infâme!... Mais vous... vous dont on dit
+que vous êtes le dernier chevalier de notre âge... vous
+qui êtes la bravoure et la générosité... oh! vous serez
+aussi le pardon!...</p>
+
+<p>Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire étrangement
+funèbre de cette femme debout, appuyée à la
+croix, retentit de nouveau... Et Pardaillan tressaillit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la
+tête. Je puis faire grâce, mais non pardonner. Voici
+ce que je puis faire...</p>
+
+<p>Ici, un soupir s'étrangla dans la gorge de Pardaillan.
+Mais, reprenant toute sa volonté, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez assassiné une jeune fille... Il en est une
+autre à laquelle vous pouvez rendre la vie et le bonheur:
+contre la vie de Violetta, je vous fais grâce
+pour la mort de Loïse.</p>
+
+<p>Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du
+chevalier, et, le coeur débordant, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!... mon frère!...</p>
+
+<p>&mdash;Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je
+vous rends Violetta, vous me faites grâce de la vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le dis, répondit simplement Pardaillan. Parlez
+donc: où est cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore où
+est cette jeune fille... mais...</p>
+
+<p>A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui
+sentait le désespoir l'envahir, se reprit à espérer. Et
+tous deux s'écrièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Mais?... Vous savez donc quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut
+savoir où est la bohémienne?...</p>
+
+<p>C'était la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi.
+Mais ni Pardaillan ni le duc d'Angoulême ne firent
+attention à elle...</p>
+
+<p>Maurevert, pantelant, avait fermé les yeux pour ne
+pas laisser éclater la joie frénétique et la pensée infernale
+qui était la source de cette joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque
+chose... Je puis... par une trahison, il est vrai... mais
+qu'importe une trahison, puisque vous me faites
+grâce!...</p>
+
+<p>Maurevert baissa la tête... Il n'avait qu'une peur à ce
+moment: c'est que l'accent de sa voix ne parût pas
+assez émouvant, c'est que son geste ne révélât la joie
+hideuse qui l'inondait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez où se
+trouve cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous dites que vous pouvez le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Dès ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu'à moi!...
+Oh! que n'ai-je eu la précaution de m'en enquérir
+avant de sortir de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se
+tordant les mains, je vous jure sur mon âme que je
+puis vous donner cette satisfaction... Tenez!... que
+l'un de vous m'accompagne!...</p>
+
+<p>Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles,
+qu'il vit bouleversé d'espoir et de désespoir...</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous dites est vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure sur le paradis!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en
+effet vous accompagner, M. le duc d'Angoulême et
+moi, nous sommes résolus à ne plus mettre les pieds
+dans Paris où il y a trop de dangers pour nous...</p>
+
+<p>Maurevert écoutait avec une profonde attention.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes installés à la Ville-l'Évêque,
+continua Pardaillan. Non pas ce soir, car la nuit est
+traîtresse, mais demain, en plein jour, à dix heures du
+matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant
+laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous,
+monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai! fit résolument Maurevert blême de
+joie, comme, tout à l'heure il avait été blême de
+terreur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous êtes libre.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois s'éleva le rire de la femme
+aux cheveux d'or,,. Maurevert souleva son chapeau,
+salua du même geste Pardaillan et Charles immobiles
+et il s'éloigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards
+des deux hommes, il put, par un effort de volonté,
+marcher d'un pas calme et mesuré. Mais, dès
+qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il se mit à
+bondir d'une course insensée.</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulême.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.</p>
+
+<p>Et Charles était si heureux qu'il lui eût été impossible
+de comprendre tout ce qu'il y avait d'amertume
+dans le soupir de cet homme qui venait de renoncer
+à une haine vieille de seize ans pour assurer
+le bonheur de son jeune ami...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que
+nous étions installés à la Ville-l'Évêque, et que nous
+n'entrerions plus dans Paris?...</p>
+
+<p>&mdash;Précaution suprême... Maurevert viendra... Maurevert
+ne trahira pas ceux qui viennent de lui donner
+vie sauve... je le crois!... Mais, enfin, est-ce qu'on
+sait?...</p>
+
+<p>Ils demeurèrent quelques minutes pensifs. Charles
+se demandait si Maurevert viendrait au rendez-vous.
+Pardaillan n'avait aucun doute à cet égard. Là sincérité
+de Maurevert lui semblait évidente. En tout cas,
+si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan,
+saurait le retrouver...</p>
+
+<p>En songeant ainsi, il s'était rapproché de la tombe
+et, chapeau bas, la tête penchée, se disait à lui-même
+des choses par quoi il espérait atténuer la douleur de
+son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il vit la
+femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.</p>
+
+<p>Alors seulement il la reconnut. C'était Saïzuma la
+bohémienne. C'était la mère de Violetta... Charles
+d'Angoulême, lui aussi, l'avait reconnue et s'était approché.</p>
+
+<p>Peut-être le lecteur n'a-t-il pas oublié qu'après sa
+première visite au couvent des bénédictines Pardaillan
+avait amené la bohémienne à l'auberge de la Devinière,
+où il l'avait confiée aux soins de dame Huguette.
+Mais, dès le soir même du jour où le chevalier
+s'était rendu au duc de Guise, Saïzuma avait disparu
+de l'auberge.</p>
+
+<p>Avait-elle été effrayée par le tumulte? Qu'était-elle
+devenue depuis ce temps? Comment avait-elle vécu?...
+Où avait-elle trouvé un gîte?...</p>
+
+<p>Saïzuma le regardait en souriant. Il était évident
+qu'elle le reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement
+de la scène de l'auberge de l'Espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde au traître! dit-elle d'une voix douce.
+Prenez garde à ceux qui font des serments!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est
+pas séant qu'une Montaigues soit ainsi errante par les
+chemins...</p>
+
+<p>&mdash;Montaigues! fit-elle frémissante. Quel est ce
+nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Léonore, baronne de Montaigues, c'est le vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Léonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait
+ainsi!... Elle est morte!...</p>
+
+<p>La bohémienne était devenue toute blanche. Charles
+saisit, une de ses mains et la pressa dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Léonore, répétait-il, vous êtes la mère
+de celle que j'aime!... Ah! madame. Écoutez-nous...
+rappelez-vous!... Souvenez-vous du pavillon de l'abbaye
+où nous vous avons trouvée... Vous étiez avec
+celui qui vous a aimée... avec celui qui nous a dit
+votre nom et le sien... le prince Farnèse... l'évêque!...</p>
+
+<p>Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison
+éclaira ses yeux splendides... car, dans ces yeux,
+il y avait de la haine!... Charles la fixait avec angoisse.</p>
+
+<p>Reconquérir la raison de cette infortunée! Retrouver
+Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma!
+Et rendre sa mère à Violetta, retrouvée elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre
+fille!... Votre Violetta!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.</p>
+
+<p>Charles laissa retomber sa main et détourna son
+regard vers Pardaillan comme pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison,
+puisque le nom de sa fille la laisse indifférente?...</p>
+
+<p>En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans
+le pavillon de l'abbaye, le vrai nom de la bohémienne
+et qu'elle était la mère de Violetta, ils ignoraient encore
+en quelles terribles circonstances l'enfant était
+née... Folle avant d'être mère, Léonore s'était réveillée
+en prison sans savoir qu'elle était mère!...</p>
+
+<p>Elle s'était appuyée à la croix, ses yeux regardaient
+au loin sur la campagne solitaire, et elle était bien
+ainsi, toute raide, adossée à cette croix, d'une beauté
+tragique, émouvante, qui faisait frissonner les deux
+hommes immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a crié ainsi? reprit-elle. De quel abîme de
+honte et de désespoir a jailli ce cri atroce que j'entendrai
+toujours?... C'est là, dans la vaste cathédrale,
+qu'a retenti cette clameur... Malheur à la sorcière!
+Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis...
+plus rien! Rien que le silence de la tombe, la nuit du
+cachot... le délire de l'agonie... Et puis, tout à coup,
+elle revoit le jour, un jour sombre où le ciel voile sa
+face... Et voici la bohémienne que l'on conduit là-bas...
+vers la hideuse machine de mort... et là... là...
+au pied du poteau terrible, qui a encore crié?...</p>
+
+<p>Saïzuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lèvres
+décolorées, ce rire que Pardaillan avait entendu tout
+à l'heure, ce même rire funèbre éclata.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de
+suivre la bohémienne, car sa route est celle du malheur.</p>
+
+<p>A ces mots, elle s'éloigna de son pas majestueux.
+Hors de lui, haletant, le duc d'Angoulême s'élança en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Léonore!</p>
+
+<p>Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez
+Léonore, allez au pied du gibet.</p>
+
+<p>&mdash;Le gibet! balbutia Charles éperdu, cloué sur
+place. Pourquoi la mère de Violetta parle-t-elle du
+gibet?</p>
+
+<p>A ce moment, Saïzuma disparut derrière les roches
+éboulées. Les deux amis s'élancèrent sur le sentier
+qu'avait pris Saïzuma pour s'éloigner. Mais, lorsqu'ils
+eurent contourné les roches, ils ne la virent plus.
+Charles d'Angoulême et Pardaillan battirent en vain
+les environs. Saïzuma demeura introuvable. Alors, ils
+reprirent le chemin de Paris où ils rentrèrent par la
+porte Montmartre.</p>
+
+<p>Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de
+toute alerte et, le lendemain, à la première heure, se
+rendirent au rendez-vous que Maurevert avait accepté,
+mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la Ville-l'Évêque;
+Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu
+dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais,
+bien que Maurevert eût accumulé les serments, il
+pouvait bien, en une nuit, les avoir oubliés. C'est pourquoi,
+sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit position
+avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes.
+Vers neuf heures et demie, ils aperçurent un cavalier
+qui s'avançait rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert
+fut pleinement visible.</p>
+
+<p>&mdash;Avançons, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier.
+Bientôt Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il
+se découvrit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, messieurs...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA PAROLE DE MAUREVERT</h3>
+
+<p>Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa
+rencontre avec Pardaillan, Maurevert s'était mis à
+parcourir la ville, au hasard, pour le besoin de marcher.</p>
+
+<p>Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait.
+D'autres fois, au contraire, venant à reconstituer
+cette minute horrible où il s'était vu en face de Pardaillan,
+il éprouvait le choc en retour de l'épouvante
+et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier
+cabaret, buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur
+la table une pièce de monnaie, puis reprenait sa
+marche...</p>
+
+<p>Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!</p>
+
+<p>Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait
+de Pardaillan. Il le tenait!...</p>
+
+<p>Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert
+allait toujours, passant et repassant vingt fois
+par les mêmes rues sans s'en apercevoir. Il se dirigea
+vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même temps
+qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait
+grand appétit.</p>
+
+<p>Il entra donc à l'auberge au moment où on allait
+fermer les portes. Et, comme la Roussette lui faisait
+observer que l'heure du couvre-feu était passée, Maurevert
+répondit par ce même signe mystérieux
+qu'avait fait Jacques Clément. Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte,
+et me préparer un bon souper, car je meurs de
+faim.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par
+le signe, se hâtèrent d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant
+leurs feux, s'empressèrent de préparer un dîner
+que Maurevert dépêcha de grand appétit.</p>
+
+<p>Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille,
+et tomba dans une sombre méditation.</p>
+
+<p>Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà
+la Roussette se précipitait pour lui ouvrir la porte.
+Mais il l'arrêta d'un geste en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas par là que je m'en vais...</p>
+
+<p>Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant
+Maurevert et parvint à cette salle qui communiquait
+avec le palais de Fausta... Maurevert frappa
+sur les clous disposés en forme de croix... Là porte
+s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait
+toujours en cette pièce, Maurevert aperçut les deux
+suivantes favorites Myrthis et Léa.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il.
+Est-elle endormie?</p>
+
+<p>Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il
+eût été étrange de supposer que Fausta pût se reposer
+et dormir. Et, en effet, à peine avait-il fini de
+parler que Fausta parut et prit place dans son fauteuil.
+Les deux suivantes disparurent à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de
+Maurevert, dit-elle. Vous deviez attendre mes ordres
+à Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Un cheval et une voiture vous attendaient sur les
+pentes de Montmartre: la voiture pour elle, le cheval
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils</p>
+
+<p>étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais fait donner une mission par M. de
+Guise, afin que vous soyez libre de toute entrave, et
+puissiez gagner huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la
+route de Blois où j'ai ordre de noter l'installation du
+roi et les forces dont il peut disposer à l'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer
+votre absence et préparer votre départ. Je fais
+disposer pour vous vos relais pour une marche rapide,
+Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici!
+Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce
+moment est dangereuse. Ma vie n'a tenu qu'à un fil
+aujourd'hui, et peut-être demain serai-je mort. Sur les
+pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais
+vers l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.</p>
+
+<p>-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait
+une violente émotion. Elle demeura quelques instants
+silencieuse, sans doute pour que sa voix ne trahît pas
+son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle
+froidement. Il vous a vu?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame,
+je vois dans vos yeux l'étonnement de me voir
+vivant. Je vais vous étonner davantage: Pardaillan
+est à nous!</p>
+
+<p>Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez
+Fausta qu'elle ne songea pas à la déguiser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer
+un sentiment que Maurevert prit pour de la joie, et
+où il y avait en effet de la joie.</p>
+
+<p>Maurevert secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui
+éclata alors la haine. Demain, à dix heures, nous
+n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de combiner
+une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...</p>
+
+<p>Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors
+comprit comme elle ne l'avait pas encore compris...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet
+après-midi... je ris comme jamais je n'ai pu rire depuis
+seize ans!... Écoutez-moi, madame, nous n'avons
+qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes
+solides et bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se
+doute de rien. Sa confiance, voyez-vous, est prodigieuse;
+au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné rendez-vous,
+demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque;
+le reste nous regarde!...</p>
+
+<p>Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive,
+considérait cette manifestation de haine avec une curiosité
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre,
+continua Maurevert, car ils n'osent rentrer dans
+Paris. Ils sont à la recherche de la petite bohémienne.
+Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye... et, tout
+à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir,
+madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la
+peur, la hideuse peur qui me tient depuis tant d'années,
+m'a mordu au coeur et je suis tombé à genoux...
+et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela
+à ma haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce
+que j'avais pu supposer: il m'a fait grâce.</p>
+
+<p>Fausta eut un bref tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert.
+Et, je vous le dis, madame, cela manquait à ma
+haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que je puisse
+lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...</p>
+
+<p>Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable
+rire.</p>
+
+<p>«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures...
+à la Ville-l'Evêque.»</p>
+
+<p>Elle songeait... elle cherchait une solution...</p>
+
+<p>Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui
+l'occupait!... Prendre Pardaillan? S'emparer de lui?
+C'était facile en l'occurrence!... Quels que fussent le
+courage, la force et la ruse de Pardaillan, il succomberait
+infailliblement!...</p>
+
+<p>Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution
+qu'elle cherchait était intérieure...</p>
+
+<p>Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail
+étrange se faisait dans le coeur de cette femme.
+Il y avait en elle de la haine et de l'amour à poids
+égaux...</p>
+
+<p>La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.</p>
+
+<p>Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le
+moyen de s'emparer de Pardaillan, Fausta songeait a
+le tuer. Une seconde après que Maurevert eut parlé,
+cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes qui
+suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer
+encore Pardaillan, et elle comprit avec une terrible
+angoisse qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même.</p>
+
+<p>Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!...
+Aimer?... Tuer, et reprendre son rôle d'ange, de
+vierge de statue?... Sauver Pardaillan... et vivre dans
+la honte de cette défaite?...</p>
+
+<p>Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet
+de ses pensées. Tout à coup, Fausta releva la tête...
+Et, alors, Maurevert frémit. L'éclair qui jaillit une
+seconde des yeux de Fausta lui donna l'impression
+qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et
+c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait
+de condamner Pardaillan!...</p>
+
+<p>Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit
+un instant pâle comme une morte...</p>
+
+<p>Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement,
+elle combina le lieu de la mort et le mode... En finir
+d'un coup!... Et, en même temps, débarrasser le duc
+de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait.
+Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si
+terriblement lucide... Oui, faire disparaître d'un coup,
+dans la même catastrophe, tout ce qui entravait sa
+marche au grand triomphe. Pardaillan et le duc d'Angoulême!...
+Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!...
+Et le bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!</p>
+
+<p>Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte,
+plus puissante, son orgueil fortifié par cette victoire,
+reprendre le vaste projet de domination. Devenir à la
+fois reine de France en épousant Guise, roi par la
+mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse
+de la chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez
+reçu une mission du duc de Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous
+allez prendre le chemin de Blois. Vous étudierez le
+château, les forces de Crillon et leur disposition...
+l'installation du roi et les précautions qu'on a pu
+prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main...
+Quand vous aurez vu tout cela, vous reviendrez en
+rendre compte à votre maître...</p>
+
+<p>Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec
+une sorte de rage.</p>
+
+<p>Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit
+jours, mettons dix...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, gronda Maurevert, je crois que vous
+n'avez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre
+tête tient à peine sur vos épaules et que je puis
+la faire tomber rien qu'en la désignant à M. le
+duc...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma
+tête que vous menacez, madame, je la donne!... Oui,
+je consens à mourir pourvu que je le voie d'abord
+mourir, lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert
+haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous irez... Vous irez seul...</p>
+
+<p>Maurevert frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de
+l'homme que vous voulez tuer soit absolue... Puisque
+votre voyage à Blois durera huit jours... mettons dix...
+eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils veulent
+revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver,
+le dixième jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte
+Montmartre, d'où vous les conduirez...</p>
+
+<p>&mdash;Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si
+glaciale que Maurevert fut secoué d'un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure devrai-je désigner?...</p>
+
+<p>&mdash;Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion.
+Vous pouvez leur faire serment, cette fois sans
+parjure, qu'ils verront Violetta...</p>
+
+<p>A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert
+eût pu ajouter un mot, disparut. Les suivantes, Myrthis
+et Léa, entrèrent et lui firent signe de les suivre.
+Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert se
+trouva dans la rue.</p>
+
+<p>Maurevert regagna son logis, entra sans faire de
+bruit à l'écurie, sella son cheval et, laissant les portes
+ouvertes derrière lui, s'éloigna, traînant la bête par la
+bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva dans
+la campagne, galopant éperdument pour se briser de
+fatigue, repris d'une crise d'allégresse effrayante comme
+celle de la veille...</p>
+
+<p>Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous
+approchait, il se mit à trotter dans la direction
+de la Ville-l'Evêque. Il vit alors combien une embuscade
+eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan
+et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet,
+arrivaient sur le sentier.</p>
+
+<p>Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour
+Maurevert. Qui sait si Pardaillan ne s'était pas repenti
+de sa générosité!... Il marcha cependant et, étant arrivé
+près d'eux, mit pied à terre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous
+m'aviez assigné doit vous prouver que j'ai songé, à tenir
+ma parole.</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot,
+un geste d'approbation. Mais Pardaillan demeurait
+dans la même immobilité.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre
+merci, je m'engageais ou à vous donner satisfaction,
+ou à revenir me mettre à votre disposition. Je dois
+vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi complètement
+que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne
+m'accordez un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...</p>
+
+<p>Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers
+mots de Maurevert, le regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses,
+dit-il avec une sorte de douceur. Vous disiez que vous
+n'aviez pas entièrement réussi. Ceci laisse supposer
+que vous avez réussi tout au moins en partie.</p>
+
+<p>Le jeune duc était haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que
+j'ai pu savoir, et ce que je n'ai pas pu savoir: la
+jeune fille dont vous me parliez n'est plus à Paris;
+cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc
+l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir.
+Et pourtant, messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion,
+vous pouvez croire que je n'ai aucun motif de
+haine contre cette jeune fille. Laissez-moi donc vous
+dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers
+Pardaillan, je vous appartiens; pensez-vous que nous
+devons nous battre, ou bien m'accordez-vous un nouveau
+crédit de quelques jour?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort,
+dans dix jours, non seulement de vous dire où se
+trouve la jeune fille, mais de vous mettre en sa présence...
+Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler
+long. Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller
+dans une ville où je suis sûr de trouver l'indication
+cherchée, et d'en revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus
+naturel. L'homme à qui la jeune fille a été confiée est
+à Blois. Ceci, messieurs, est un secret politique. Or,
+si je puis trahir le duc sur une question d'amour, j'aimerais
+mieux être tué sur place que de le trahir sur
+une question d'Etat...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté
+de Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert,
+j'en doute. Mais à Blois, messieurs, je trouverai
+l'homme qui sait. Or, cet homme, messieurs,
+n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit
+que ma vie dépend du renseignement que je lui
+demande, à l'instant même j'aurai l'indication voulue...</p>
+
+<p>Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas à hésiter...</p>
+
+<p>C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux
+environs de la porte Montmartre, nous y serons, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis donc partir, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette
+voix rude qu'il avait depuis quelques minutes.</p>
+
+<p>Maurevert sauta en selle.</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi,
+dit-il alors. J'entreprends une besogne difficile et périlleuse.
+Mais y eût-il mille difficultés, mille dangers,
+ce serait encore avec joie que je l'entreprendrais, car
+le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera jamais
+de mon coeur.</p>
+
+<p>Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna
+pour rejoindre directement la route de Blois.
+Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il put le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune
+duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son
+front, que cet homme est moins mauvais que je
+n'avais supposé...</p>
+
+<p>&mdash;Il prend bien la route de Blois...</p>
+
+<p>&mdash;La route du pardon! murmura Pardaillan.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LE CARDINAL</h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en
+route sur Blois, Fausta sortit de son palais en litière
+fermée, sans escorte. Elle portait un vêtement sombre.</p>
+
+<p>La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du
+fleuve. Fausta, sans prendre les précautions dont elle
+s'entourait toujours, marcha vers la maison où nous
+avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle
+heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce
+qu'un homme vint ouvrir. Cet homme, ce n'était pas
+celui qu'elle avait placé là, naguère; dans la maison,
+il n'y avait plus une créature à elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le
+cardinal Farnèse...</p>
+
+<p>Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites
+n'est pas ici. Il n'y a d'ailleurs dans toute la maison
+que moi qui suis chargé de la garder.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre
+maître que je viens lui parler de Léonore de Montaigues...</p>
+
+<p>Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du
+porche, quelqu'un se détacha, s'approcha lentement,
+écarta le serviteur, et d'une voix qui tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Daignez entrer, madame, dit-il.</p>
+
+<p>Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux
+yeux pleins de feu et de passion, mais aux cheveux et
+à la barbe devenus entièrement blancs, c'était le prince
+Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui s'y
+appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage,
+dans cette large salle spacieuse qui donnait sur la
+place de Grève.</p>
+
+<p>Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le
+fauteuil d'ébène recouvert d'un dais.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain
+vous essayez de me fuir. Oh! Je sais que vous ne
+craignez pas la mort. Vous avez voulu vivre pour la
+revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?...
+Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait
+condamné. Je n'avais qu'à vous laisser mourir... Et,
+cependant, je vous ai rendu à la liberté... C'est que je
+vous aimais encore malgré votre trahison, Farnèse...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le
+pouvais, cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce
+que vous avez fait depuis que, presque mort de faim,
+je vous ai fait ouvrir la porte de votre prison?...
+Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière...
+Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage
+que je fis à Chartres, vous avez trouvé sans doute
+que la rue de la Calandre était trop près du palais
+Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas
+supposer que vous chercheriez un refuge ici même...
+chez moi!... et, voyant la maison vide, vous êtes venu
+l'occuper.</p>
+
+<p>&mdash;De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura
+sourdement le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche.
+J'ai seulement voulu vous prouver qu'il était
+inutile de vous garder contre moi.</p>
+
+<p>Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue
+seule, en sorte que vous pourriez facilement me tuer...
+Vous me tueriez peut-être?</p>
+
+<p>Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai
+dit que j'avais à vous entretenir de Léonore...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon
+d'amour peut faire fondre cette glace qui pèse sur
+votre coeur... Que Léonore revienne à la santé... qu'elle
+vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de
+vos voeux religieux...</p>
+
+<p>Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense
+étonnement le stupéfiait, le paralysait...</p>
+
+<p>Revoir Léonore! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Un éclair illumina l'oeil de Fausta.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un
+coup décisif. Cet homme était donc encore ce qu'il
+avait toujours été... le faible qui n'ose prendre de décision.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous
+écraser sous une générosité qui n'existe pas; si je
+vous ai laissé vivre, si je vous offre de vous rendre
+Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que j'ai
+besoin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...</p>
+
+<p>Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra
+dans ce coeur. Car il connaissait l'orgueil et l'ambition
+de Fausta, et il fallait, en effet, qu'elle eut bien besoin
+de lui pour parler comme elle venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse!
+Tandis que je suis ici, tandis que je prépare les
+grand événements que vous connaissez. Sixte, rentré
+en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre
+plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard
+pour nous déclarer, ce plan est renversé...
+D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite, ce qui se passe
+en Italie nous oblige à précipiter les choses... En
+France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt
+ce royaume aura le roi de notre choix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc en Italie que ma faible puissance
+pourrait vous être utile?... demanda Farnèse, très
+attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux
+ont fait leur soumission au Vatican. Une grande
+quantité d'évêques demeurent dans l'attente, prêts à
+se retourner contre moi au premier coup qui me
+frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné
+la plupart de ces évêques et de ces cardinaux... C'est
+lorsqu'ils vous ont vu séparé de moi qu'ils ont tourné
+leur sourire vers le vieux Sixte.</p>
+
+<p>Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine
+du cardinal. Oui, tout cela était vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc ce que je suis venue vous demander...
+Il s'agirait, cardinal, de vous rendre en Italie, de voir
+les hésitants, et surtout ceux qui se déclarent contre
+nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils ont tous
+reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur
+salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte
+vérité...</p>
+
+<p>Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte:
+même si nous devions être ennemis, les secrets que
+vous me confiez demeureront scellés dans mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces
+prêtres orgueilleux et rebelles, dites-leur d'abord ce
+que vous savez déjà: qu'Henri de Valois va mourir!
+qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il
+va répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi,
+la reine de ce grand et puissant royaume!... Mais
+dites-leur aussi une chose que vous ignorez... Alexandre
+Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une
+armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue
+depuis la grande armée de Charles Quint!... Ces troupes
+devaient être embarquées à bord des vaisseaux
+de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre...
+Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à
+entrer en France... il attend... et, dès que Valois sera
+mort, ses troupes viendront se joindre aux troupes
+de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la
+terreur que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en
+Italie... Dites-leur donc qu'il m'est tout dévoué! Que
+ce torrent, je le précipiterai sur l'Italie!</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué
+par cette femme, courba la tête et murmura,
+vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses
+ordres: ils seront exécutés...</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes
+donc de nouveau avec nous, vous rentrez donc dans
+le giron de notre Eglise?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis
+de vous obéir, mais c'est parce que vous m'avez
+promis, vous, de me donner le moyen de sortir de
+cette Eglise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion
+est plus forte chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes
+donc résolu à partir pour l'Italie?...</p>
+
+<p>&mdash;Dès que vous m'en donnerez l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre.
+Vous vous demandez pourquoi le vingt-deuxième
+jour de ce mois, n'est-ce pas, cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais
+vous m'avez fait tout à l'heure une promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je
+m'explique, Farnèse: je ne prétends pas vous rendre
+la pauvre folle que le bohémien Belgodère, un
+jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha
+à sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse,
+c'est Léonore de Montaigues, c'est la fiancée du
+prince Farnèse... Je connais le moyen de rappeler la
+raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon
+qu'elle vous accordera... Quant à ramener l'amour
+dans son coeur, ceci vous regarde!...</p>
+
+<p>&mdash;Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une
+sorte de gravité, et, avec elle, je vous rendrai cette
+enfant qui est comme un trait d'union entre vous et
+celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième
+d'octobre... mais vous ne partez pas seul...
+vous partez avec elles!... Et, si j'ai choisi ce jour-là
+pour votre départ, c'est que le vingt et un d'octobre
+sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de
+vos voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui
+vous dira: voici ton épouse, voici ta fille!...</p>
+
+<p>Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de
+Fausta et y appuya ses lèvres... Et il éclata en sanglots...</p>
+
+<p>Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné,
+éperdu de bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui
+bientôt disparut. Alors il poussa un profond soupir
+et remonta dans la pièce du premier étage. Un homme
+était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était
+maître Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu? demanda Farnèse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout! dit Claude d'une voix sombre.</p>
+
+<p>L'ancien bourreau regarda le cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante
+tristesse, vous êtes plus jeune de vingt ans...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!...
+ma fiancée... ma fille... Toutes deux les emmener!...</p>
+
+<p>&mdash;Et me laisser, moi, dans mon enfer!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?...</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, monseigneur! dit humblement maître
+Claude. Vous allez partir avec celle que vous adorez...
+et, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, avec elle...
+avec l'enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me
+pardonne. N'est-il pas juste que je connaisse une
+heure de joie après tant d'années de désespoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne
+à vous qui avez fait le mal. Mais il ne me pardonne
+pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci est juste...</p>
+
+<p>Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot.
+Claude se fit plus humble encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore...
+qui est ma fille... vous partez avec elle... vous
+me l'enlevez... Monseigneur, n'avez-vous rien à me
+dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le
+cardinal, sinon que je compatis à votre douleur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus
+d'humilité encore, est-ce vraiment tout ce que vous
+trouvez comme consolation?... Cette enfant, dès que
+je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer!
+Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!...
+Pourquoi voulez-vous m'arracher le coeur
+en m'arrachant ma fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?...
+Qu'avez-vous espéré?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que
+le bonheur vous rendrait généreux, monseigneur!
+Que vous auriez une minute assez de courage pour
+me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es
+le vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et
+prends ta part de bonheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! gronda violemment le prince Farnèse...
+Maître, perds-tu la tête? Oublies-tu ce que tu as été?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous me dites ce que je me suis
+dit maintes fois. Mais sachez qu'elle sait, vous dis-je,
+ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas repoussé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur
+à voir ma fille te donner la main...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... vous ne me comprenez pas...
+Qu'est-ce que je demande?... d'être simplement un
+de vos serviteurs. Je ne vivrais même pas dans votre
+palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver
+vos jardins...</p>
+
+<p>&mdash;Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez
+à ces idées. Vous-même vous sentez et comprenez
+que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut vivre
+auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses
+serviteurs... Seulement, je m'engage sur le salut de
+mon âme à vous faire tenir tous les trois ou six mois
+une lettre qui vous parlera d'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est
+tout? Vous dites que jamais vous ne consentiriez à
+me laisser vivre près de mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal
+put croire qu'il avait dompté le bourreau. Mais
+maître Claude, les sourcils contractés, semblait faire
+un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et
+poussa les verrous.</p>
+
+<p>Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre
+par le poignard. Mais, au lieu de marcher sur
+lui, Claude s'adossa à la porte, les bras croisés et,
+d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y
+avait une menace contenue, il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je
+vous ai signé de mon sang! Voici maintenant, monseigneur,
+le papier que vous m'avez signé, vous!...
+Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre!
+Me suis-je bien conformé à ce que j'avais signé de
+mon sang?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Farnèse sourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par
+votre réconciliation avec la femme nommée Fausta,
+suis-je bien dans mon droit en vous rappelant que
+vous m'appartenez, quels que soient le jour et
+l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.</p>
+
+<p>Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant
+Farnèse, sans le toucher, et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus.
+Vous m'appartenez, et je vais user de mon droit!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche
+désespoir... puisque vous avez acquis droit de vie
+et de mort sur moi.., tuez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer.
+Vous faites erreur... répondit simplement Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! dit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je veux que vous viviez, monseigneur!
+Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le
+pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu
+que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur,
+je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais,
+vous, je vous laisserai vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...</p>
+
+<p>&mdash;Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher
+de la part de Fausta, continua Claude, pour
+vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez
+Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le
+lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris
+avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le
+vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul
+ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce
+que Fausta sera morte!...</p>
+
+<p>Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large
+main sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Me faites-vous grâce, vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je
+l'accorde!...</p>
+
+<p>Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un
+regard où il y avait une interrogation suprême...
+Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue
+humble, avec une douceur et une tristesse étranges,
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse!
+Ma fille vivant avec le bourreau!...</p>
+
+<p>Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait
+à ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute
+pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!...
+Que j'assure seulement ton bonheur! Que je
+te voie une fois resplendissante de ta félicité près
+du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de
+moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai...
+dans la mort!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LA MÈRE</h3>
+
+<p>La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner
+à la vieille abbaye aux murs à demi écroulés.
+Dans les fourrés des pentes de Montmartre, les rouges-gorges,
+les pinsons et les moineaux chantaient à
+coeur joie.</p>
+
+<p>Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les
+rampes de la colline, était sourde à ces cris des oiseaux.</p>
+
+<p>Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit.
+Mais, au lieu d'aller sonner à la grande porte de l'abbaye,
+elle se dirigea vers ces quelques chaumières qui
+s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines,
+et entra dans une pauvre maison. L'intérieur était
+aussi misérable que l'annonçait l'extérieur de cette
+chaumière.</p>
+
+<p>Une femme, assise à la porte, filait une quenouille.
+A la vue de Fausta, cette femme se leva précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse.
+Déjà de si bonne heure à l'ouvrage?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà
+que je me fais vieille et que l'heure approche où il
+faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors, je file
+mon linceul.</p>
+
+<p>Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise
+de son étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce
+aux pièces d'or que vous m'avez données, mon linceul
+sera du plus beau lin, et il me restera encore
+assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires
+au salut de mon âme, et encore il en restera
+assez pour la layette de l'enfant que ma fille va mettre
+au monde...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais,
+dites-moi, avez-vous fait ce que je vous ai demandé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie,
+mon fils ne quitte plus la bohémienne; il la suit pas
+à pas, selon vos ordres, sans se montrer à elle, c'est
+entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de
+cette montagne?...</p>
+
+<p>&mdash;Non. La bohémienne rôde autour de la sainte
+abbaye sans jamais y entrer, mais sans jamais s'en
+éloigner non plus... Quand elle a faim, elle vient ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en
+saisissant les trois ou quatre écus d'or que lui tendait
+la visiteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est maintenant la bohémienne? demanda
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et
+aime souvent à se reposer auprès de cette croix noire
+que vous n'aurez pas manqué de remarquer, ma noble
+dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer
+quelqu'un à la recherche de votre fils?</p>
+
+<p>La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit
+quelques mots à un marmot qui partit en courant.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la bohémienne? demanda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras
+dans la direction du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Conduis-moi auprès d'elle...</p>
+
+<p>Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant
+Fausta. Il contourna les murs du couvent et parvint
+à la brèche située près du pavillon. Là, Fausta aperçut Saïzuma,
+qui, assise sur une pierre et dominant
+ainsi les terrains de culture du couvent, regardait
+fixement devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.</p>
+
+<p>Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne
+parût prendre garde à elle. Quand elle fut
+dans le jardin, elle se retourna vers Saïzuma, et d'une
+voix très douce:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme... pauvre mère...</p>
+
+<p>Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui
+parlait ainsi, et la reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait
+vu Fausta que peu d'instants dans la chambre de
+l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle
+la reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est
+vous qui m'avez parlé de l'évêque!...</p>
+
+<p>Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de
+ce qu'elle prenait pour un accès de lucidité.</p>
+
+<p>&mdash;Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui
+vous ai parlé de l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite
+vers lui, dans ce pavillon. Mais je croyais que,
+peut-être, vous l'aimiez encore...</p>
+
+<p>&mdash;L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix
+sourde.</p>
+
+<p>Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle
+pourrait dire pour éveiller une étincelle de raison
+dans ce cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité
+farouche. Sans quoi, serais-je vivante, moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez raison plus que vous ne
+croyez peut-être. Mais écoutez-moi, pauvre femme...
+Vous avez bien souffert dans votre vie...</p>
+
+<p>&mdash;Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager,
+dit Saïzuma avec douceur, et il suffit que vous
+m'ayez plainte avec votre âme... Comme vous êtes
+belle!</p>
+
+<p>&mdash;Léonore, vous avez été plus belle encore, vous!
+dit sourdement Fausta. Vous avez souffert dans votre coeur,
+Léonore! et c'est pourquoi vous ne croyez
+plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur
+est encore possible pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne
+qui va par le monde, lisant dans la main
+des gens...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu
+seras heureuse... Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque
+est mort! Oui, celui-là ne te fera plus souffrir... Mais
+il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te cherche
+et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as
+aimé...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Jean...</p>
+
+<p>Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une
+voix qui lui eût parlé de très loin.</p>
+
+<p>&mdash;Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je
+crois que j'ai entendu ce nom...</p>
+
+<p>&mdash;Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.</p>
+
+<p>Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta
+avec autorité. Jean de Kervilliers, c'est celui qui devait
+être ton époux... Tu vois bien que tu l'aimes encore,
+puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom... Souviens-toi,
+Léonore...</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse
+lorsque tu l'attendais... lorsque, du balcon du
+vieil hôtel de Montaigues, tu guettais son arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un
+souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras
+et comme tu te sentais défaillir sous ses baisers. Jean
+de Kervilliers t'adorait... et, si une fatalité vous a séparés,
+il en a souffert autant que toi. Lui-même me
+l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne
+veux-tu pas le voir?...</p>
+
+<p>Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte
+de Fausta, les avait placées devant ses yeux comme
+si une lumière trop vive les eût éblouis. Elle
+palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses
+images de son passé lui revenaient par lambeaux.</p>
+
+<p>Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui
+éclairait bien les recoins ténébreux de son esprit.</p>
+
+<p>Fausta la considérait avec l'attention passionnée
+qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt,
+tu reverras celui que tu aimes.</p>
+
+<p>Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait
+sur elle un prodigieux ascendant. Elle ne savait
+pas exactement qui était ce Jean de Kervilliers. Mais
+elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur
+mêlée de joie.</p>
+
+<p>Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit
+en tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si
+vous avez pitié de moi, faites que jamais plus je ne
+le revoie.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jean de Kervilliers?...</p>
+
+<p>Un sourire illumina le charmant visage de la folle:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais
+pas... et je dois l'avoir connu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant,
+écoute-moi, Léonore... Ce n'est pas seulement Jean de
+Kervilliers que tu verras, mais ta fille... comprends-tu...
+ta fille...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je
+n'ai pas de fille, moi... Les deux gentilshommes m'ont
+dit aussi que j'avais une fille... Voilà qui est étrange...</p>
+
+<p>&mdash;Les deux gentilshommes? interrogea Fausta
+avec une sourde inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais je ne les ai pas crus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean
+de Kervilliers... son nom et son image sont dans ton
+coeur...</p>
+
+<p>Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et
+frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse.
+Ne prononcez plus ce nom... Si mon père entrait tout
+à coup... S'il entendait!... Il faudrait donc lui jurer
+encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!...
+Mais combien plus terrible encore si le vieux baron
+se doutait de la vérité que tu caches...</p>
+
+<p>Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage.
+Un faible cri jaillit de ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge
+comme la honte de mon front!... Je l'ai perdu!...
+Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est
+ton bonheur, Léonore!... Ton secret, ton cher secret
+que tu caches à ton père, mais que tu as dit à celui
+que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère, Léonore!...</p>
+
+<p>Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense
+stupéfaction se lisait sur son visage bouleversé.</p>
+
+<p>&mdash;Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que
+Jean le sait?... et qu'il va t'épouser...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas
+que mon père connaisse notre faute. Mon enfant, madame,
+mon pauvre chérubin, si vous saviez comme je
+l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont
+il sera fier.</p>
+
+<p>&mdash;Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi!
+fais un effort!... Mère! tu l'as été!... Souviens-toi,
+Léonore!... Souviens-toi: la place noire de monde,
+la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres
+qui te soutiennent...</p>
+
+<p>&mdash;Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée,
+jusque dans un angle du pavillon...</p>
+
+<p>Toute à son infernale besogne, toute à son projet,
+transformée en tourmenteuse sans pitié, Fausta courut
+à elle et la releva:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je
+vis!... mais que s'est-il passé en moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que
+l'enfant de Jean de Kervilliers est venu au monde!...
+Et que, pour cette enfant innocente, on t'a fait
+grâce!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...</p>
+
+<p>Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres;
+et, presque aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être
+cette scène qui venait de se dérouler sortait-elle
+déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait fortement,
+c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle
+avait une fille...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas
+voir votre enfant, Léonore de Montaigues?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle
+à travers ses sanglots. Je ne savais pas que j'étais
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment
+se fait-il qu'elle n'est pas avec moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, moi! dit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma
+d'une voix plus naturelle, et sûrement une lueur de
+raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu
+me demandes qui je suis? Une femme qui a pitié,
+voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les secrets
+de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres
+que j'ai voulu mettre en ta présence: ton amant et
+ta fille... Vous êtes devenue mère en un temps où la
+douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez en
+prison...</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Des méchants s'emparèrent de votre enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse.
+Il se trouva un homme de bien, qui put soustraire
+l'enfant à ses persécuteurs et qui l'éleva comme
+sa propre fille...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, madame! Son nom, pour que je le
+bénisse?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, dit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort misérable, au fond d'une prison...</p>
+
+<p>Saïzuma baissa la tête en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...</p>
+
+<p>&mdash;Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans
+mon coeur pour toujours... Mais comment un homme
+si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui fut cause de
+son malheur?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente,
+hélas! Car elle adorait celui qu'elle croyait son
+père... Le procureur Fourcaud, ce digne homme,
+voulut élever votre fille dans une religion qui était
+la vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...</p>
+
+<p>&mdash;Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le
+procureur Fourcaud voulut donc que Jeanne... votre
+fille, fût élevée dans la religion des huguenots, qui
+était celle de votre père et la vôtre.. religion proscrite...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme
+hérétique, et jeté en prison où il est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!...
+J'irais lui arracher le coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé,
+dit alors lentement Fausta. Ce ne fut pas
+par un homme, mais par une femme... une jeune
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;C'est atroce!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre
+Fourcaud fut supplicié... on l'attacha sur une
+croix... et on l'y laissa mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de
+ces filles sans feu ni lieu... une sorte de chanteuse
+qui suivait une troupe de bohèmes... son nom est
+Violetta...</p>
+
+<p>&mdash;Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur
+une croix?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta
+ne vous soit pas inconnu?...</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix
+sombre. J'ai vécu avec elle. Car, moi-même, je suivais
+cette troupe de bohèmes. Elle chantait. Sa voix m'allait
+au coeur. Quelquefois, quand je la regardais,
+j'avais, envie de la serrer dans mes bras... mais elle
+semblait avoir peur de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit
+sourdement Fausta. Une de ces filles qui n'ont pitié
+de rien ni de personne, puisqu'elle n'avait pas pitié
+de votre malheur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait
+que ce fût une créature bien perverse pour dénoncer
+le bienfaiteur de ma fille... Tenez, madame, ne parlons
+plus d'elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle mérite pourtant un châtiment!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à
+cette fille du démon si mon enfant a souffert par
+elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été
+en prison!... Elle vous le dira...</p>
+
+<p>&mdash;Elle me le dira! Je la verrai donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai promis...</p>
+
+<p>&mdash;Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je
+pouvais seulement savoir le jour...</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement
+d'ici quelques jours... Je vous jure que vous
+reverrez aussi la Violetta maudite... Seulement, il
+faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que,
+pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher
+votre Jeanne pour l'amener... il est nécessaire
+qu'on ne vous voie pas... vous comprenez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai cachée sur le haut de la montagne,
+je connais de braves gens qui me donnent à manger
+et qui me laissent dormir la nuit chez eux... C'est là
+que je me retirerai...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est là que je vous amènerai votre fille
+Jeanne!</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée,
+venez que je vous montre la demeure de ces gens...</p>
+
+<p>La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et
+arriva à la chaumière où Fausta était entrée tout à
+l'heure...</p>
+
+<p>«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois
+que Dieu même ne pourrait pas les sauver.., je les
+tiens tous!...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LA FILLE</h3>
+
+<p>Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire
+chez l'abbesse, laquelle la reçut comme toujours
+avec ce mélange d'inquiétude et de respect qu'elle
+avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans
+le secret de la grande conspiration. Elle savait que
+Valois était condamné et que le duc de Guise devait
+régner. De l'avènement de Guise devait dater sa fortune
+et celle de son couvent.</p>
+
+<p>Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait
+richement dotée par le nouveau roi. Elle savait
+d'autre part l'influence certaine de Fausta sur le duc
+de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour témoigner
+à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance
+très sincères.</p>
+
+<p>Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était
+en train d'établir ses comptes. Et, navrée, elle constatait
+qu'il lui manquait six mille livres pour arriver
+à gagner la fin de l'année.</p>
+
+<p>Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la
+révérence.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même
+un fauteuil dans lequel Fausta s'assit, je révisais
+les comptes de l'abbaye...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous trouviez?...</p>
+
+<p>&mdash;Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement
+s'il ne nous tombe quelque manne du ciel...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie,
+vous disiez qu'il vous manquait...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le disais pas, madame, mais il me manque
+six mille livres...</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que, si je mettais encore à votre disposition
+une vingtaine de mille livres...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! je serais sauvée...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pourriez attendre le grand événement!...</p>
+
+<p>&mdash;Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer,
+ajouta Claudine en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de
+jours.... prenons une date: le vingt-deux octobre, par
+exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour me convient, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme
+sûr, il vous rapportera les deux cent mille livres convenues.</p>
+
+<p>Claudine fit un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais
+c'est une erreur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit deux cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Cette somme... cette somme énorme...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition
+que, la veille de ce jour... c'est-à-dire le vingt
+et unième d'octobre, vous m'aidiez dans une petite
+opération que j'ai résolu de mener à bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens
+pas tous les jours!...</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je
+vous expliquerai mon opération et vous assignerai
+votre rôle. Pour le moment, veuillez m'envoyez chercher
+celle de vos petites prisonnières qui s'appelle
+Jeanne.</p>
+
+<p>Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques
+minutes plus tard, elle revenait, conduisant par la
+main la compagne de captivité de Violetta, c'est-à-dire
+Jeanne Fourcaud.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent,
+Jeanne Fourcaud s'attendait toujours à voir
+apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on le lui avait
+promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste
+histoire et sa merveilleuse délivrance.</p>
+
+<p>Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une
+nuit, dans son cachot de la Bastille, elle avait vu soudain
+entrer des gens; elle avait cru que sa dernière
+heure était venue et qu'on venait la chercher pour
+la conduire au supplice. Mais une femme, un ange
+descendu dans cet enfer, où la pitié l'avait guidée,
+s'était penchée sur elle en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non
+seulement vous vivrez, mais encore vous êtes libre...</p>
+
+<p>&mdash;Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée
+et en sûreté...</p>
+
+<p>Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On
+l'avait conduite jusqu'à une litière qui se trouvait
+dans la sombre cour de la forteresse; on l'avait fait
+monter dans cette litière; un homme s'était installé
+près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était
+arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre...
+là, on l'avait enfermée dans le pavillon de l'enclos...</p>
+
+<p>Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue
+qui l'avait délivrée. Qui était cette femme?</p>
+
+<p>Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle
+ne la reconnut pas, puisque Fausta portait un masque
+la nuit où elle était descendue dans les cachots
+de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle
+était bien jolie aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue
+dans votre cachot de la Bastille et vous a délivrée...</p>
+
+<p>Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent.
+Elle s'avança rapidement, saisit une main de Fausta
+et la baisa...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis
+heureuse de pouvoir vous remercier!</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur
+Fausta ses yeux noyés de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec
+une douceur qui bouleversa la pauvre petite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous
+devez être bonne... je puis donc vous dire que, si je
+vous ai bénie depuis cette nuit-là, j'ai beaucoup
+pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je
+la retrouver?</p>
+
+<p>Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la
+pensée qui la guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle...
+mais, mon enfant, je suis venue vous trouver ici, où
+je vous ai mise à l'abri, pour vous entretenir d'un
+sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre père?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui
+éclata en sanglots, comment pourrais-je l'avoir oublié,
+alors qu'il y a quatre mois à peine mon pauvre
+père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses,
+à ma soeur et à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous ne savez donc pas que ma mère
+est morte peu de temps après m'avoir donné le jour?</p>
+
+<p>Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans
+doute vous parler d'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était
+votre mère?... Belle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Très belle, madame; Madeleine me disait que
+notre mère était d'une admirable beauté...</p>
+
+<p>&mdash;N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands
+cheveux blonds?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé
+Madeleine... Mais, madame... auriez-vous connu ma
+mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, dit Fausta simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère
+n'était pas morte depuis de longues années déjà...</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que
+votre père vous parlait de votre mère?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, madame...</p>
+
+<p>Fausta eut un tressaillement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter
+de lui de pénibles souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais qu'il y a une autre explication
+plus naturelle au silence de votre père?... Si je
+vous disais que votre mère n'est pas morte? Supposez
+qu'à la suite d'une grande terreur votre mère
+soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par
+exemple... devenue folle...</p>
+
+<p>Jeanne frémissait de tout son être.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la
+suite de quelque catastrophe, a perdu la raison, si
+votre père a désespéré de la guérir, si enfin dans un
+accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père,
+après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la
+retrouver, n'est-il pas naturel qu'il vous ait fait croire
+qu'elle était morte?... Eh bien, Jeanne, tout ce que je
+viens de vous dire est l'exacte vérité!...</p>
+
+<p>Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement.
+Fausta se pencha vers Jeanne Fourcaud, la
+releva et lui dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui,
+pleurez... car votre mère, hélas! n'est pas encore guérie...
+Seulement je sais, moi, le moyen de lui rendre
+la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est vous,
+vous seule, qui pouvez guérir votre mère...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>FIN DE LA VIE DE COCAGNE</h3>
+
+<p>Quelques jours se passèrent et l'on arriva à la veille
+de ce vingt et unième d'octobre où Fausta devait détruire
+d'un seul coup ses ennemis&mdash;et Violetta!</p>
+
+<p>Pardaillan et le duc d'Angoulême devaient être amenés
+à midi par Maurevert et succomber sous les
+coups des gens d'armes de Guise.</p>
+
+<p>Fausta se réservait de faire prévenir à onze heures
+le duc de Guise que le chevalier et son compagnon se
+trouvaient à Montmartre; les gens de Guise arriveraient
+à l'abbaye presque en même temps que les
+deux gentilshommes.</p>
+
+<p>Fausta avait parfaitement calculé son affaire: prévenir
+le duc plus tôt, c'était le mettre en présence de
+Violetta vivante encore, et Guise, amoureux de la petite
+bohémienne, était tout à fait capable de la sauver.</p>
+
+<p>L'exécution de Violetta était fixée à dix heures, en
+présence de son père et de sa mère, Fausta le voulait
+ainsi. Fausta comptait que la mort de Violetta
+serait aussi la mort du cardinal Farnèse et de Léonore.</p>
+
+<p>Après cette hécatombe, il ne resterait plus à Fausta
+qu'à consoler le duc de Guise de la mort de Violetta,
+chose facile, pensait-elle.</p>
+
+<p>Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'était la
+mort de Henri III. Alors, c'était la royauté de Guise...
+le triomphe de la Ligue... l'entrée en France d'Alexandre Farnèse...
+la marche sur l'Italie, l'écrasement de
+Sixte-Quint... la souveraineté assurée sur le monde
+chrétien!...</p>
+
+<p>La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et
+Croasse virent avec étonnement un certain nombre
+d'ouvriers pénétrer dans le terrain de culture. Depuis
+quelques jours, à leur grande surprise, l'une des deux
+petites prisonnières avait disparu. Nos lecteurs ont
+vu que Jeanne Fourcaud avait été conduite à Fausta.
+Que devint cette jeune fille pendant ces quelques
+jours? Il est vraisemblable qu'elle fut menée à Saïzuma
+dans la chaumière où habitait celle-ci.</p>
+
+<p>Picouic avait mis dans sa tête que Violetta serait
+l'instrument de sa fortune. Il avait donc tout intérêt
+à s'opposer à une fuite de la jeune fille, mais, s'il la
+surveillait étroitement, c'est qu'il voulait la garder
+pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite
+chanteuse à Pardaillan il espérait se faire payer très
+cher son dévouement.</p>
+
+<p>Malheureusement pour la pauvre petite Violetta,
+Picouic ne mit aucune hâte à réaliser les espérances
+qu'il fondait sur elle. A quoi bon?... Tant qu'il aurait
+le vivre et le couvert assurés, pourquoi eût-il contrarié
+le destin?...</p>
+
+<p>Quant à Croasse, il nageait en pleine félicité.</p>
+
+<p>Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquiétude
+de Picouic, lorsque, la veille du vingt et un octobre,
+il aperçut des ouvriers maçons se diriger vers
+la brèche et commencer à la boucher très convenablement
+au moyen de grosses pierres cimentées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il à
+Croasse.</p>
+
+<p>Les deux compères s'étaient placés de façon à tout
+voir sans être vus. Lorsque la brèche fut entièrement
+bouchée, ils durent constater qu'en effet ils ne pouvaient
+plus s'en aller, sinon par la grande porte du
+couvent.</p>
+
+<p>Les murs de cette abbaye étaient ce qu'étaient
+alors tous les murs: de véritables fortifications. S'il
+était possible à Picouic de franchir les murailles, il
+lui serait sans doute presque impossible de les faire
+escalader à Violetta.</p>
+
+<p>Cette impossibilité d'emmener avec lui la jeune
+fille qui devait assurer sa fortune devint une évidence
+lorsque Picouic aperçut six hommes d'armes
+portant des piques se diriger vers l'enclos où était
+enfermée la petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrêtèrent
+à la porte de l'enclos, deux autres se mirent
+à faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux derniers,
+enfin, se placèrent à la porte même de la bâtisse qui
+servait de prison.</p>
+
+<p>Cette fois, Picouic pâlit. Il se passait quelque chose
+de nouveau et d'anormal dans le couvent. Alors il
+décida d'aller observer les événements.</p>
+
+<p>Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas à gagner
+le pavillon, et le contourna avec sa prudence
+habituelle. Un étrange spectacle frappa alors ses
+yeux. Derrière le pavillon, une vingtaine d'ouvriers
+s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse
+Claudine de Beauvilliers elle-même, à diverses
+besognes.</p>
+
+<p>Il se prépare ici une fête religieuse...</p>
+
+<p>Telle fut la première pensée de Picouic. En effet,
+voici ce qui se passait.</p>
+
+<p>Derrière le pavillon, s'étendait une esplanade
+bordée d'un côté par le pavillon lui-même, d'un autre
+par le mur d'enceinte, et bordée au fond par
+un massif de cyprès entourant le cimetière des
+bénédictines.</p>
+
+<p>Sur le derrière du pavillon, s'ouvrait une porte; en
+sorte qu'une personne entrée dans ce vieux bâtiment
+par la porte située près de la brèche (maintenant
+bouchée) pouvait, par cette porte de derrière, aboutir
+directement sur cette esplanade face au massif de
+cyprès clôturant le cimetière.</p>
+
+<p>Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-même
+n'était que le prolongement ou pour mieux
+dire le vestibule d'une bâtisse plus vaste, qui avait
+dû jadis s'élever sur cette esplanade.</p>
+
+<p>Cette bâtisse avait disparu; elle s'en était allée en
+ruine. Mais quelques débris encore debout permettaient
+de supposer que le bâtiment, ruiné par le
+temps et l'incurie, avait dû être sans doute affecté
+au service religieux.</p>
+
+<p>Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les
+restes d'un haussement dallé de marbre, et qui avait
+peut-être supporté le maître-autel!... Il regarda avec
+anxiété.</p>
+
+<p>Or, à quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers
+dont Picouic suivait les faits et gestes? Une partie
+d'entre eux raclait l'herbe qui avait poussé, nettoyait
+les marches de marbre, et cette sorte d'estrade
+dallée sur laquelle sans doute s'était élevé le maître-autel.
+Ils raclaient également et lavaient à grande eau
+une stalle de marbre... une de ces stalles réservées à
+l'officiant, dans les grandes cérémonies.</p>
+
+<p>Au-dessus de cette stalle, de ce siège marmoréen,
+d'autres ouvriers dressaient un dais en étoffe brochée.
+Et la stupéfaction de Picouic fut à son comble et
+confina à la terreur lorsqu'il eut constaté que, sur la
+retombée de ce dais, se croisaient les clefs symboliques
+de saint Pierre...</p>
+
+<p>Qui allait donc s'asseoir là?... et cette terreur du
+brave Picouic devint plus aiguë lorsque l'abbesse dit
+à ceux qui travaillaient sous ses ordres:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, suivez-moi au cimetière...</p>
+
+<p>Picouic, poussé par la curiosité, se glissa vers le
+rideau de cyprès. Le soir enveloppait maintenant la
+colline de Montmartre, et les premières étoiles commençaient
+à clignoter dans le ciel pâle. Deux torches
+s'allumèrent, et ce fut à la lueur de ces torches que
+Picouic put assister au travail bizarre qui se faisait
+dans le cimetière.</p>
+
+<p>Au centre du cimetière, s'élevait une grande croix
+de bois qui étendait dans l'ombre ses larges bras
+moussus verdis par l'eau du ciel... C'était cette croix
+que déplantaient les travailleurs nocturnes, à la lueur
+des torches. Elle fut transportée sur l'esplanade qu'on
+venait de si bien nettoyer, et on la dressa debout,
+contre le mur du pavillon, près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Creusez là le trou! commanda alors l'abbesse.</p>
+
+<p>L'endroit qu'elle désignait était juste en face la
+porte de derrière du pavillon, et à quelques pas sur le
+flanc de la stalle de marbre. La croix fut alors portée
+au trou qui venait d'être creusé, et essayée; elle s'y
+tenait parfaitement debout, et, l'ayant déplantée, les
+travailleurs de cette scène nocturne la couchèrent sur
+le sol.</p>
+
+<p>Quand tous ces préparatifs furent achevés, les
+ouvriers macabres disparurent, et l'abbesse elle-même
+regagna les bâtiments de l'abbaye.</p>
+
+<p>Pour si peu disposé à la rêverie que fût Picouic,
+il demeura longtemps à la même place, se demandant
+s'il ne rêvait pas. Alors, il se décida à regagner
+l'endroit où il avait laissé Croasse, et le trouva étendu
+dans l'herbe. Picouic avait son idée, comme on va
+voir. Il frappa sur l'épaule de son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut fuir, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons
+la nuit dans l'enclos.</p>
+
+<p>Picouic jeta un coup d'oeil vers le bâtiment où
+Violetta était enfermée, et le vit éclairé. Alors, il
+songea à ces six hommes armés, qui étaient venus
+prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se
+juxtaposa pour ainsi dire à celui des préparatifs
+sinistres auxquels il avait assisté derrière le pavillon...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse
+en regardant avec inquiétude autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant à l'enclos,
+il n'y faut pas songer. Il est gardé...</p>
+
+<p>Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement
+son compère qui, traversant avec rapidité le
+terrain de culture, parvint au mur d'enceinte.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce
+mur, tu me feras la courte échelle; après quoi, je te
+hisserai en haut, et nous n'aurons qu'à nous laisser
+tomber de l'autre côté.</p>
+
+<p>Croasse prit la position indiquée par Picouic, lequel,
+en quelques instants, se trouva hissé sur ses épaules,
+du haut desquelles il put en effet atteindre, non sans
+peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit à cheval.</p>
+
+<p>A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent moyen de me faire retomber à l'intérieur,
+dit tranquillement Picouic; tâche de trouver
+une issue; quant à moi, il faut que je parte à l'instant;
+mais, sois tranquille, je reviendrai te délivrer.</p>
+
+<p>Là-dessus, laissant son compagnon stupéfait,
+Picouic, se suspendant par les mains, se laissa tomber
+de l'autre côté du mur, et se mit à descendre bon
+train la colline.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>MONSIEUR PERETTI</h3>
+
+<p>Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de
+franchir la Porte-Neuve un peu après le coucher du
+soleil, se dirigeait vers le moulin de la butte Saint-Roch,
+où nous avons eu naguère occasion de conduire
+le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le
+cavalier descendit de sa monture, qu'il attacha à
+un arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là! fit une voix tout à coup.</p>
+
+<p>Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet
+surgit d'une haie, et braqua le canon de son arme
+sur le cavalier, qui pour toute réponse montra sa
+main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, passez, dit alors respectueusement la
+sentinelle, après avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.</p>
+
+<p>Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer
+dans le moulin, le cavalier fut arrêté de cette façon,
+et, à chaque fois, grâce à l'anneau, il put continuer
+son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une
+pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées
+sous des rideaux épais.</p>
+
+<p>A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux
+faits et gestes du cavalier eût reconnu en lui l'un des
+principaux acolytes de Fausta. C'était le cardinal
+Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait lu
+l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.</p>
+
+<p>Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard
+était enfoui au fond d'un vaste fauteuil. Replié sur
+lui-même, très pâle, secoué par des accès de toux,
+le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal
+Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina,
+s'agenouilla et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix
+bien faible le vieillard, et causons en bons amis...</p>
+
+<p>Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans
+cette pièce même, avait eu, sous le nom de M. Peretti,
+un entretien avec le chevalier de Pardaillan. C'était
+Sixte-Quint...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur
+suprême, et voilà que la tiare m'écrase... Ah! si je
+pouvais déposer le pouvoir!... mais il est trop tard
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement
+pour l'Eglise, dit Rovenni.</p>
+
+<p>Sixte-Quint haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai
+devant moi... et encore!... Et tant d'affaires à arranger!...
+Cette conspiration dans laquelle vous vous êtes
+laissé entraîner...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez
+péché que par ma faute... je me suis montré un peu
+dur... je croyais bien faire... n'en parlons plus! Il faut
+donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à
+Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la
+Maison.</p>
+
+<p>Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus
+d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.</p>
+
+<p>Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que
+Rovenni se leva pour appeler du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six
+mois... je crains d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est
+que j'écrase cette conspiration avant de mourir, et
+puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en
+sera digne...</p>
+
+<p>Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est
+un de vos amis... votre meilleur ami...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je
+destine à me remplacer, interrompit le pape avec un
+sourire; j'ai seulement dit que c'était votre meilleur
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez
+trahi?... Per bacco, d'abord cela prouve que vous avez
+de l'énergie, et j'aime les gens énergiques, moi!
+Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la
+véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi,
+si vous avez fréquenté des traîtres!... Mon successeur,
+termina le pape, sera celui qui m'aura aidé à vaincre
+la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or, c'est
+vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie
+inespérée...</p>
+
+<p>Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en
+frémissant d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de
+supposer que vous êtes aux portes de Paris. Elle a
+connu votre entrevue avec le roi de Navarre et en
+a usé avec une grande habileté pour décider le duc
+de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu
+de tout droit à quelque trône ou principauté que ce
+soit!...</p>
+
+<p>&mdash;Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique
+rentrait dans le sein de l'Eglise!... Si Henri de
+Béarn abjurait, l'excommunication serait levée, entendez-vous,
+Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous
+ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de
+France... mais j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...</p>
+
+<p>&mdash;Vos vues sont sages et profondes, murmura
+Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc
+leur promettre ample glandée si on veut les faire
+rentrer, au soir... Le soir est venu pour moi, Rovenni.
+Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de
+me coucher. Mais laissons Navarre pour le moment.
+Vous dites donc qu'elle ne sait pas que je n'ai pas
+quitté la France?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni,
+que peut-être une occasion pouvait se présenter...
+tandis qu'elle me croit bien loin... J'ai la tête si faible...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal
+Rovenni, qu'une circonstance devait se présenter
+bientôt où Votre Sainteté pourrait trouver les conspirateurs
+rassemblés pour y préparer les événements
+que vous connaissez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement
+des Guise au trône de France.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre
+les conspirateurs, cardinaux ou évêques, doivent s'assembler
+pour une de ces cérémonies qu'elle sait
+organiser avec son infernal talent. Vous saurez que
+nul comme elle ne s'entend à frapper l'imagination
+de ceux qui l'entourent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut
+aux hommes du théâtre, des spectacles magnifiques ou
+terribles. N'oubliez pas cela quand vous serez pape,
+Rovenni...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les
+mains, que dit là Votre Sainteté?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez
+que je n'ai rien dit... poursuivez, mon bon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait
+plus facile que de profiter de cette réunion...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil
+duquel s'alluma un éclair.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie
+avec ses gentilshommes et ses gens d'armes... Or,
+savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi, Saint-Père!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà
+compris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!...
+Toute la question est de savoir si Votre Sainteté
+pourra...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance,
+Dieu fera un miracle et me rendra les forces
+nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce
+à moi, la plupart des conspirateurs sont maintenant
+hésitants, et qu'il faudrait bien peu de chose pour les
+ramener à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette
+réunion?... Dans Paris?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, heureusement; dans un endroit solitaire,
+assez éloigné: à l'abbaye de Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi
+qui vous portera mes instructions.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?</p>
+
+<p>&mdash;Il portera au doigt un anneau semblable à celui
+que je vous ai donné... Il ne vous restera plus, mon
+bon Rovenni, qu'à me prévenir du jour...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de cela que je suis venu vous informer,
+Saint-Père... C'est demain! fit Rovenni triomphant. Si
+demain, vers dix heures du matin. Votre Sainteté
+entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera rassemblés
+autour de la révoltée des cardinaux qui
+persistent encore en ce schisme étrange.</p>
+
+<p>Un imperceptible tressaillement agita le vieillard.
+Rovenni s'était levé, et ce ne fut pas sans angoisse
+qu'il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le
+devoir, devrons-nous attendre Votre Sainteté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que
+je serais plus malade encore. Dieu fera un miracle...
+j'irai!</p>
+
+<p>Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction
+de Sixte-Quint, puis, se relevant, sortit du
+moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il retrouva
+son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin
+qui se profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pape!... Avant deux mois je serai pape!...</p>
+
+<p>A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où
+M. Peretti l'avait reçu que le vieillard affaissé dans
+son fauteuil redressa sa taille, puis se releva et
+ricana:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop facile décidément de jouer les hommes!
+Avec une promesse, on leur ferait trahir Dieu... Toi,
+pape!... Allons donc!... Et puis... patience! je ne suis
+pas mort!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LE 21 OCTOBRE 1588</h3>
+
+<p>Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait
+dans la maison de la place de Grève l'envoyé de
+Fausta. Maître Claude, sombre et pensif, allait et
+venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand
+manteau de voyage agrafé aux épaules, il était prêt
+pour le départ. Parfois, sa main, machinalement,
+s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait suspendue
+à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon;
+dans le flacon, il y avait du poison.</p>
+
+<p>«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon
+vivre dans ce bonheur qui va commencer pour elle et
+qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en suis pas
+moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême,
+s'il apprend la chose, verrait des taches de sang
+sur les mains de la petite, parce que je les ai tenues
+dans mes mains... Tandis que moi mort... oui... mais
+pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et
+libre...»</p>
+
+<p>Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte,
+rêvait. Il allait revoir Léonore et Violetta, partir avec
+elles.</p>
+
+<p>Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux
+sur la robe rouge, sur les insignes cardinalices qu'il
+avait revêtus selon la recommandation de Fausta.
+Cette robe, il allait la dépouiller pour toujours!</p>
+
+<p>Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de
+la destinée, le meilleur était poussé à la mort, tandis
+que l'autre atteignait au bonheur. Tout à coup, le
+cardinal se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant
+de joie.</p>
+
+<p>Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la
+fenêtre, vit une litière qui s'arrêtait devant la porte
+de la maison. Quelques instants plus tard, ils étaient
+sur la place, et un homme remettait à Farnèse un
+billet qui contenait ces mots:</p>
+
+<p>Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous
+à ses indications.</p>
+
+<p>Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui
+se mit aussitôt en route. Mais, au lieu de se diriger
+vers le palais Fausta, comme l'avait pensé le cardinal,
+elle gagna la porte Montmartre et commença à monter
+vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le
+silence d'une belle matinée. La litière arriva sans
+incident à l'abbaye et s'arrêta devant le grand portail
+surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à
+terre, se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à
+Farnèse.</p>
+
+<p>Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait
+vu Léonore. Il poussa la porte en tremblant et se vit
+en présence d'une quinzaine de personnages qu'il
+connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques
+violets, ils avaient tous des visages d'une gravité
+funèbre. Il chercha des yeux Fausta et ne la vit pas.
+Avec un vague sourire où commençait à percer de
+l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais
+leur silence était effrayant, et leurs regards fixes
+pesaient sur lui comme une réprobation.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire
+d'angoisse, j'attendais... j'espérais une autre réception,
+et je m'étonne de trouver des visages aussi sévères...</p>
+
+<p>L'un d'eux, alors, se leva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que
+vous voyez sur nos visages: c'est de la tristesse, et
+n'est-elle pas bien naturelle à l'heure où le plus distingué,
+le plus énergique de nous tous va nous quitter
+pour toujours?...</p>
+
+<p>Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce
+qu'il voyait...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait;
+la présence du très révérend Rovenni est nécessaire
+pour la cérémonie de renonciation qui nous assemble
+ici...</p>
+
+<p>Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte
+qu'il n'avait pas encore remarquée dans le fond du
+pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il était pâle;
+Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient
+de lui être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les
+assistants se levèrent et s'éloignèrent lentement, à
+l'exception du cardinal Farnèse.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté?
+Elle seule a qualité pour...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience...
+Ce qui est dit est dit. Si nous sommes restés seuls,
+Farnèse, c'est que j'ai à vous demander tout d'abord
+si vous avez bien consulté votre conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis décidé, répondit fermement le cardinal.
+Celle qui est la maîtresse de nos destinées a dû vous
+dire qu'à cette condition et à d'autres qu'elle connaît
+j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre en
+Italie...</p>
+
+<p>Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une
+grande attention. Il se rapprocha de Farnèse, et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas,
+d'autre part, qu'il est impossible à un prêtre de sortir
+de l'Eglise avec le consentement de l'Eglise même...</p>
+
+<p>Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux:
+elle inaugure là une oeuvre de maléfice qu'aucun pape
+n'a osé consommer... Soyez franc, poursuivit Rovenni
+en jetant un regard vers la porte. Pour quelle mission
+êtes-vous envoyé en Italie?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés,
+réveiller leur zèle, faire des promesses et des menaces
+à ceux qui semblent vouloir revenir à Sixte.</p>
+
+<p>&mdash;Et, contre votre aide en cette circonstance, que
+vous a-t-on promis?</p>
+
+<p>Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le
+bras. Dans un instant, il sera trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...</p>
+
+<p>A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors...
+un cri qui traversa l'espace comme une
+plainte... puis tout retomba au silence.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard! murmura Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu
+rentrer dans le devoir et implorer ton pardon de
+Sixte?...</p>
+
+<p>Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse,
+qui répéta:</p>
+
+<p>&mdash;N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni.
+Bientôt, Sixte va mourir. Je sais qui sera désigné aux
+votes du conclave dans le testament de Sixte! Farnèse,
+il en est temps. Fais ta paix avec le pape
+mourant et avec celui qui va le remplacer!</p>
+
+<p>Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa
+une main sur son front et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Que me proposez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta
+ne peut rien te donner, et tu l'avais bien compris,
+puisque le premier tu l'as quittée! Un mot!... Un
+seul!... Hâte-toi...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me
+fait époux en me rendant celle que j'adore, puisqu'elle
+me fait père en me rendant ma fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si
+glaciale que Farnèse en frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...</p>
+
+<p>&mdash;La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta
+et en sa parole sacrée!... Eh bien, écoute!...</p>
+
+<p>Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Le glas! murmura Farnèse éperdu.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.</p>
+
+<p>Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent
+en un chant de deuil... un chant aux larges modulations,
+qui tantôt semblait se perdre en gémissements
+d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en imprécations
+menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse,
+se dégagea de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla
+son épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui
+meurt ici?... Qui est mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie
+terrible, la souveraine Fausta t'attend là, derrière
+cette porte... Va donc lui demander ton amante et
+ta fille!...</p>
+
+<p>Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage
+poussée, l'ouvrit toute grande. En un instant,
+il demeura hagard, les cheveux hérissés, pris de
+vertige.</p>
+
+<p>Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et,
+soulevant les bras vers la suppliciée, d'une voix sans
+accent humain, il hurla le même mot:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!...</p>
+
+<p>Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était
+bien pour sa fille que tintait le glas, comme jadis en
+place de Grève il avait tinté pour Léonore!...</p>
+
+<p>Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de
+marbre à demi en ruine, sur laquelle s'étaient rangés
+les cardinaux et les évêques du schisme; et, au centre
+de cette assemblée, lui faisant un entourage d'une
+solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé
+d'or, en son costume de somptuosité orientale, belle,
+fatale, terrible, ses yeux de velours étrangement
+calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui montrait
+Violetta la suppliciée!...</p>
+
+<p>Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par
+la mousse des pluies... la croix du cimetière. Et, sur
+cette croix, attachée par les poignets et les chevilles,
+couronnée de fleurs, toute blanche dans sa robe de
+suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle,
+probablement déjà étourdie par quelque narcotique,
+évanouie... morte peut-être... c'était Violetta! c'était
+sa fille!...</p>
+
+<p>Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en
+scène somptueuse et tragique, passèrent dans l'oeil de
+Farnèse avec la rapidité fantastique d'un rêve.</p>
+
+<p>A cet instant, une femme, placée près de cette sorte
+de trône sur lequel était assise Fausta, se retourna
+vers lui... Et cette femme, d'un bond, fut sur le cardinal,
+lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis
+sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux
+mains crispées s'appesantirent sur les épaules de
+Farnèse... Car, cette femme, c'était Léonore de Montaigues.</p>
+
+<p>Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore,
+belle comme une lionne déchaînée, planta son regard
+dans les yeux de Farnèse... Puis, ce regard, avec une
+stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine, du
+doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud,
+agenouillée, écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement
+bref. Votre fille... Jean Farnèse!... notre fille... la
+voici!...</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers
+la suppliciée....</p>
+
+<p>&mdash;Violetta!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta fille!...</p>
+
+<p>&mdash;La petite chanteuse que je repoussais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta fille!...</p>
+
+<p>Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes
+se levèrent, et, d'une voix faible, dans un
+gémissement très doux, elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui,
+c'est toi... je te reconnais!... Ma fille... mon enfant!...
+Oh! aidez-moi à la descendre de là, peut-être n'est-elle
+pas morte...</p>
+
+<p>Le cardinal Farnèse demeurait à la même place.
+L'effort qu'il faisait pour se mettre en marche était
+énorme; mais il demeurait sur place; il lui semblait
+qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de
+vivant en lui que les yeux...</p>
+
+<p>Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée
+qui l'avait reconnue!... Léonore, il ne voyait
+que Léonore!...</p>
+
+<p>La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle
+pouvait en étreindre, c'est-à-dire le bas du corps; elle
+ne pleurait pas, elle ne gémissait pas; elle disait en
+quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize ans;
+elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables
+petits pieds que le&amp; cordes faisaient enfler et
+marbraient de noir. Et, de toutes ses forces décuplées,
+elle tentait de secouer la croix, de l'arracher du trou.</p>
+
+<p>&mdash;Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est
+pas morte, et, si elle est morte, je la réchaufferai. Je
+suis sa mère... Messieurs, ayez pitié... je n'ai jamais
+vu mon enfant... je ne savais pas que c'était elle.</p>
+
+<p>Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même,
+brisa ses forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout
+à coup, elle se leva toute droite, dans le même instant
+retomba en arrière de toute sa hauteur, sans un
+mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés
+vers sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours,
+elle fut immobile...</p>
+
+<p>Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette
+minute d'horreur qui suivit son entrée sur l'esplanade.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur
+ce choc qui lui apprenait qu'elle était morte, il lui
+sembla que ses jambes se déliaient enfin... Il se traîna
+vers elle, se pencha et dit:</p>
+
+<p>Morte!... »</p>
+
+<p>Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en
+arrière du trône de marbre frissonnèrent et que les
+cardinaux parjures baissèrent la tête. Seule l'effroyable
+statue blanche et noire, seule Fausta demeura
+immobile.</p>
+
+<p>Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté
+de la croix. Son bras se tendit vers Fausta, et un long
+hurlement jaillit de ses lèvres tuméfiées:</p>
+
+<p>Maudite!... Maudite!... A ton tour!...</p>
+
+<p>Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait
+frapper Fausta... En réalité, il demeura sur place;
+encore une fois, il comprit que tout mourait en lui.
+Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le poignard,
+se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non
+loin de Léonore.</p>
+
+<p>Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient
+à cette scène, un frémissement d'horreur
+parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un autre
+sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques;
+leurs regards pleins d'une sourde anxiété allaient de
+Fausta au cardinal Rovenni, qui, lui-même, pâle et
+frémissant, jetait avidement les yeux du côté des
+bâtiments de l'abbaye et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme
+qui devait le précéder ici, porteur de son anneau?...</p>
+
+<p>Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal
+Farnèse, avait eu un mystérieux sourire et prononcé
+en elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les
+autres! Que Guise arrive, et tout est fini!...</p>
+
+<p>Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres,
+elle se leva lentement sous l'éclatant soleil de cette
+matinée, toute droite dans son lourd et somptueux
+costume: ce n'était plus une femme, ni même la
+souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle
+incarnait la Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain.
+D'une voix où il n'y avait ni pitié, ni colère, ni agitation,
+elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Prions pour les âmes de ces deux malheureux,
+et demandons au Très-Haut de pardonner à la trahison
+du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper les
+traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi
+périront tous ceux qui...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent
+blanches. Un tressaillement la parcourut tout entière,
+son regard noir se fixa sur un point du mur d'enceinte,
+et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de
+rage.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!...</p>
+
+<p>Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur;
+presque aussitôt, Charles d'Angoulême sauta derrière
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux
+hommes!...</p>
+
+<p>Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers
+s'élancèrent. Pardaillan porta la main à la garde de
+son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, madame...</p>
+
+<p>Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui
+venait de reconnaître Violetta sur la croix et qui,
+fou d'horreur et de désespoir, se ruait sur l'instrument
+de supplice...</p>
+
+<p>&mdash;...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan
+sans se retourner, je suis destiné à vous prendre
+en flagrant délit de meurtre! Arrière, vous autres!
+tonna-t-il en tirant sa rapière.</p>
+
+<p>Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait
+Rovenni directement devant lui. Il tomba en garde,
+et il allait de la pointe de sa rapière porter quelques
+coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile
+et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait
+très bas devant lui!... Sur quelques mots brefs du
+cardinal, les hallebardiers reculaient!... Et Rovenni
+murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos ordres?... Dites vite!...</p>
+
+<p>Que se passait-il?</p>
+
+<p>Il se passait simplement ceci: qu'au moment où
+Pardaillan était tombé en garde, les yeux de Rovenni
+s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à l'index
+de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint
+seul pouvait lui avoir donné!...</p>
+
+<p>Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux
+de tous ceux qui entouraient Fausta, tout prêts à
+la trahir, Pardaillan était l'homme envoyé par le
+pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti,
+il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin
+de la butte Saint-Roch.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres! répéta Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard:
+maintenez cette femme, en attendant...</p>
+
+<p>Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle
+entrevoyait, descendit de son trône et marcha sur
+Pardaillan; mais, dans ce moment, un chant éclata
+parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté.
+Et c'était le <i>Domine, salvum fac Sixtum
+Quintum...</i></p>
+
+<p>Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux
+lancèrent des éclairs. Un frisson convulsif l'agita...</p>
+
+<p>«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.</p>
+
+<p>A ce moment, au fond du terrain de culture, une
+fanfare de trompettes éclata, une trentaine d'hommes
+d'armes apparurent, s'avançant à grands pas...</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...</p>
+
+<p>&mdash;Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté
+Sixte-Quint! <i>Domine, salvum fac Sixtum Quintum!</i>...</p>
+
+<p>Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où
+il y avait une malédiction suprême, puis elle baissa
+la tête; et, immobile, dédaigneuse, redevenue la statue
+impassible, elle ne prononça plus un mot...</p>
+
+<p>Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan
+s'était laissé glisser du haut de la muraille, avait
+duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut constaté la
+soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des
+gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina
+tranquillement sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa
+le terrible spectacle qu'il avait sous les yeux:
+les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix, la
+jeune fille attachée par les poignets et les chevilles;
+au pied de la croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait
+à la renverse...</p>
+
+<p>Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses
+deux bras puissants, la secoua, cherchant à la soulever,
+à arracher le pied de son alvéole... La croix
+basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où
+un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée,
+plus violemment les cardinaux et les évêques prosternés
+tonnaient:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> «Domine, salvum fac pontificem nostrum!»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent
+avec ceux de Sixte-Quint...</p>
+
+<p>&mdash;A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant
+ses trois doigts... bénédiction ou malédiction.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant,
+ce front d'orgueil ne se courbera que sous la
+hache de ton bourreau.</p>
+
+<p>A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait.
+Pardaillan la soutenait dans ses bras, et
+doucement la posait sur le sol. En un instant, il eut
+coupé les cordes qui attachaient les poignets et les
+chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de
+la jeune fille...</p>
+
+<p>A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard,
+à genoux, se traînait vers Violetta.</p>
+
+<p>Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»</p>
+
+<p>Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette
+idée: fuir ce lieu maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan,
+il souleva la jeune fille dans ses bras et se mit
+en marche, dans la direction des bâtiments de l'abbaye.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la
+grande porte d'entrée, il comprit que ses forces
+allaient l'abandonner; un brouillard s'étendit sur ses
+yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas
+et qu'il tombait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>DEVANT L'ABBAYE</h3>
+
+<p>Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu
+que Fausta trouvât un exécuteur, un bourreau secret;
+ce bourreau, elle l'avait sous la main... c'était le
+bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui
+s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.</p>
+
+<p>Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et
+inculte du bohémien cet éveil de paternité que nous
+avons constaté, point n'était besoin d'y faire appel
+pour décider Belgodère: sa haine contre Claude
+suffisait...</p>
+
+<p>Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière
+le vieux pavillon à l'heure précise qui lui avait été
+fixée. On avait amené Violetta, ou plutôt on l'avait
+apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson
+qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se
+soutenir. Belgodère, avec un mouvement de joie
+hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait couchée
+sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras
+et les pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers,
+la croix avait été plantée dans le trou préparé
+la veille par les gens de l'abbesse.</p>
+
+<p>Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine
+de gardes sur l'esplanade. Léonore et Jeanne
+Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans le pavillon
+avec Rovenni et les autres schismatiques. Une
+fois que l'effroyable besogne fut terminée:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te
+retirer. Va m'attendre devant la porte du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard
+sanglant sur Fausta.</p>
+
+<p>Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait
+plus voulu la quitter!... Elle comprit que cet homme
+la tuerait sûrement si elle ne tenait parole!...
+Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au
+bohémien.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à
+l'endroit que je te dis, et, dans une heure, tu verras
+celle que tu me demandes.</p>
+
+<p>A ce moment même, Belgodère vit une litière
+s'arrêter devant le portail. Il reconnut aussitôt les
+deux hommes qui en descendirent: c'étaient Famèse
+et maître Claude.</p>
+
+<p>Or, tandis que le cardinal seul était entré dans
+l'abbaye, Claude s'était retiré sous l'ombrage d'un
+grand chêne, attendant que le cardinal reparût avec
+Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien
+gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais...
+la mère de mes filles... ma pauvre Magda!... Voilà
+celui qui a refusé à un père de lui dire où se trouvaient
+ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je
+assez souffert! ai-je assez attendu cette minute!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens!...</p>
+
+<p>Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête
+sauvage et s'avança vers Claude. Le bourreau, en le
+voyant s'arrêter devant lui, eut un tressaillement et
+pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? demanda-t-il rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.</p>
+
+<p>Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues
+énormes, tous deux formidables, livides tous
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur
+humiliée, s'il s'agit de vos filles, je vous ai expliqué...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ricana Belgodère, voilà que tu m'appelles
+monsieur tout comme si j'étais gentilhomme...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai expliqué, dis-je, qu'en les confiant
+au procureur Fourcaud, je croyais agir pour le mieux
+de leur bien... Hélas! pouvais-je prévoir ce qui devait
+arriver à ce digne homme! Mais, maintenant
+que j'ai subi vos reproches, passez votre chemin,
+croyez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher
+au père ses deux enfants!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Claude, comme s'il se fût parlé,
+à lui-même, là fut peut-être le crime que j'ai expié
+par tant de désolation.</p>
+
+<p>&mdash;Ton crime, dit Belgodère dans un rauque grondement,
+tu as bien dit le mot, cette fois: ce fut
+ton crime!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu pas enlevé Violetta comme je t'avais
+enlevé Flora et Stella?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas subi la douleur même que tu as
+subie? N'es-tu pas assez vengé pour avoir livré mon
+enfant à celle que tu sais, le jour même où je la
+retrouverais?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez!...</p>
+
+<p>A mesure qu'il faisait ces réponses, Belgodère
+s'était redressé, sa voix avait fini par rugir.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, dit maître Claude. Dis-moi ce qu'il
+te faut. Ce que tu me demanderas, je te l'accorderai!...</p>
+
+<p>&mdash;Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc satisfait. Car, bientôt, je ne serai
+plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes, bourreau! Ah! ça, que veux-tu
+que ta mort me fasse? Maître Claude, le supplice
+de Flora appelle le supplice de Violetta!...</p>
+
+<p>Claude saisit une branche de chêne qui pendait
+au-dessus de sa tête, la brisa, la tordit, l'arracha, et,
+monstrueux, terrible, grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en irai tout à l'heure, dit Belgodère, quand
+ma fille Stella sortira de ce couvent. Car je puis
+bien te l'annoncer: on va me rendre ma fille... Et,
+quant à la petite chanteuse...</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de ne pas proférer ici des menaces
+contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces! hurla Belgodère avec un éclat
+de rire. Tu ne me connais pas, Claude! Je ne menace
+pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il me fallait
+le supplice de ta Violetta, c'est qu'à cette heure
+elle est suppliciée!</p>
+
+<p>Claude rejeta sa branche de chêne. Sa main énorme
+s'abattit sur l'épaule du bohémien qui ne plia
+pas et continua à le regarder les yeux dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis? fit-il presque à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, rugit Belgodère, que j'ai attaché ta
+fille sur la croix, que vingt hommes d'armes gardent
+cette croix, et qu'à cette heure elle expire! Ecoute!...
+Voici le glas qui sonne!</p>
+
+<p>La parole expira soudain sur ses lèvres. Claude
+venait de le saisir à la gorge. Ses deux mains, tenailles
+vivantes, s'incrustèrent dans les chairs... Le bohémien,
+vigoureux et trapu, ses forces décuplées par
+la haine, essayait, par violentes secousses, d'échapper
+à l'étreinte. Et lui aussi empoigna le bourreau
+à la gorge; ses deux bras nerveux, dans un geste
+foudroyant, se levèrent, ses doigts velus s'enfoncèrent
+dans la gorge de Claude...</p>
+
+<p>Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de
+Belgodère se desserrèrent... sa tête tomba sur ses;
+épaules. Il était mort.</p>
+
+<p>Les tintements funèbres de la cloche de l'abbaye
+arrêtèrent l'attention de Claude; mais il ne comprenait
+pas encore pourquoi sonnait cette cloche. Brusquement
+un reflux de la mémoire le ramena dans
+la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Le glas! rugit-il.</p>
+
+<p>Et il se rua vers la porte du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là! cria une sentinelle en voyant arriver
+Claude, hagard, échevelé, hurlant et lancé en bonds
+furieux.</p>
+
+<p>Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans
+s'arrêter, simplement en le heurtant. Et presque
+aussitôt il s'arrêta, avec une atroce clameur de mortel
+désespoir.</p>
+
+<p>Il venait de reconnaître Violetta dans les bras du
+duc d'Angoulême qui l'emportait. Violetta, blanche
+comme une morte. Morte sans aucun doute!.</p>
+
+<p>A ce moment, le petit duc chancelait... il allait
+tomber... Claude ouvrit ses bras de géant, et reçut
+le double fardeau: Charles d'Angoulême portant
+Violetta...</p>
+
+<p>Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux,
+s'élança au dehors, ses yeux rouges fixés sur Violetta,
+mordant ses lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier,
+courant, bondissant d'instinct vers la petite source
+du calvaire... la source près de laquelle, jadis, Loïse
+de Montmorency avait été frappée par Maurevert...</p>
+
+<p>Et, là, il les déposait tous deux sur le gazon,
+s'agenouillait, trempait ses mains dans l'eau et baignait
+le front de la jeune fille qui, presque au
+même instant, poussait un soupir, et, dans un sourire,
+murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père... mon bon petit papa Claude!</p>
+
+<p>Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour
+Violetta et pour Charles, promptement revenu de
+son évanouissement, d'intraduisibles minutes d'extase.</p>
+
+<p>Pour Charles et pour Violetta, la situation était
+rayonnante; leur félicité les enivrait, ils resplendissaient
+de leur pure joie comme le soleil resplendissait
+dans le ciel. Pour Claude elle était sombre...</p>
+
+<p>Puisque Violetta était sauvée, puisqu'elle était
+réunie enfin à celui qu'elle aimait, l'heure de disparaître
+allait sonner pour lui... l'heure de mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi,
+en un pareil moment, n'êtes-vous pas rayonnant de
+joie? Vous pleurez, père!... Vous sanglotez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la joie!... Je te le jure...</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle avec une fermeté pleine de douceur,
+tandis qu'elle pâlissait légèrement; non, non,
+père, ce n'est pas la joie qui vous fait pleurer en
+ce moment... c'est la douleur... Mon père, continua
+Violetta, c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans
+vos bras protecteurs, qui m'avez consacré votre vie
+et donné le meilleur de vous-même... Monseigneur,
+je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni
+ma destinée à la vôtre... Je ne pense pas que je
+puisse jamais vous oublier, et je crois que, s'il fallait
+jamais nous séparer, ajouta-t-elle d'une voix
+altérée, je serais bientôt morte...</p>
+
+<p>&mdash;O mon enfant! fille adorée de mon coeur! sanglota
+maître Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Nous séparer! balbutia le duc d'Angoulême en
+frissonnant. Chère fiancée, vous voulez donc que je
+meure?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta,
+s'il fallait que mon bonheur fût au prix du malheur
+de mon père!... Écoutez, mon cher seigneur, mon
+père s'appelle maître Claude...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant... par pitié!... oui, par pitié pour
+ton vieux père Claude... tais-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, continua Violetta, mon père est un
+bourgeois de Paris. Le voici. Je n'en connais pas
+d'autre. C'est lui qui m'a élevée... Si je vis, c'est à
+lui que je le dois... Or, après une longue séparation,
+quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver
+ma vie... Quand je voulus savoir quel chagrin il y
+avait dans l'existence de ce juste, il m'apprit qu'il
+n'était pas digne de s'appeler mon père, parce qu'il
+était autrefois bourreau juré de la ville de Paris.
+Monseigneur, regardez-moi, je suis la fille de maître
+Claude!...</p>
+
+<p>Charles d'Angoulême, livide, frissonnant, recula de
+deux pas, et jeta une sorte de gémissement lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau!...</p>
+
+<p>&mdash;Puissances du Ciel, je puis mourir heureux!
+cria en lui-même maître Claude, transfiguré, le visage
+rayonnant d'une joie surhumaine...</p>
+
+<p>A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison
+qu'il portait dans son aumônière et en avala le
+contenu. Violetta, les yeux fixés sur Charles, n'avait
+pas vu ce geste!...</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, ses yeux fermés sous
+ses mains, demeurèrent pourtant comme éblouis par
+de sinistres lueurs... Quand il laissa retomber ses
+mains, quand son regard se posa sur Violetta, la
+jeune fille poussa un grand cri de joie éperdue...
+Car, dans les yeux de son fiancé, elle venait de voir
+que l'amour était vainqueur de la révélation.</p>
+
+<p>Dans le même instant, les deux amants étaient
+dans les bras l'un de l'autre... Charles prit une main
+de Violetta dans sa main, s'avança vers Claude, et
+pâle encore, mais la physionomie rayonnante de mâle
+loyauté, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, laissez-moi saluer en vous le père
+de celle que j'adore et à qui, devant vous, je consacre
+ma vie... Ce que vous fûtes, je l'ignore. Ce
+secret s'est déjà évanoui de mon coeur. Voici ma
+main!...</p>
+
+<p>Charles tendit sa main en frémissant malgré lui.</p>
+
+<p>Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je suis sûr du bonheur de ma fille!...</p>
+
+<p>&mdash;O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme
+je vous bénis!... O bon père... tu auras donc, toi
+aussi, ta part de bonheur!...</p>
+
+<p>Claude sourit d'un sourire qui contenait sûrement
+tout le bonheur et tout l'amour... Presque au même
+instant, il sentit une sueur glaciale pointer à la racine
+de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux,
+puis, comme tout se mettait à tourner autour de lui,
+il s'allongea sur le sol, les mains crispées sur l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Père! père! cria Violetta en s'agenouillant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas... c'est... c'est la joie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bégaya la jeune fille épouvantée, mais
+son visage se décompose... ses mains se glacent... Seigneur!
+est-ce que mon père va mourir?...</p>
+
+<p>Claude se raidit. Un sourire illumina son visage
+monstrueux et, d'une voix infiniment douce, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs
+de joie... quelle belle et heureuse fin! Monseigneur,
+ma bénédiction vous accompagnera dans la vie...
+Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon
+enfant...</p>
+
+<p>Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta...
+Il l'appuya sur ses lèvres et ferma les yeux...</p>
+
+<p>Et comme Violetta, affaissée sur elle-même, étouffait
+ses sanglots dans un pan de son manteau ramené
+sur son visage, le duc d'Angoulême, jetant
+les yeux autour de lui, aperçut le petit flacon qui
+avait roulé presque au bord de la source. Il tressaillit
+et jeta sur le mort un regard de pitié profonde...</p>
+
+<p>Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne fût
+pas vu de sa fiancée, pour qu'elle pût garder à
+jamais cette touchante illusion qu'avait voulu créer
+le bourreau, il plongea la frêle capsule dans l'eau
+pure de la source...</p>
+
+<p>A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye,
+s'arrêta un instant non loin du chêne sous lequel
+gisait Belgodère étranglé, jeta autour d'elle des yeux
+égarés, et, apercevant enfin Charles d'Angoulême et
+Violetta, descendit d'un pas affolé par la terreur, et
+se pencha sur Violetta:</p>
+
+<p>&mdash;Chère et douce compagne de captivité, murmura-t-elle.
+Nous sommes donc libres!... Au prix de quelles
+horreurs, hélas!...</p>
+
+<p>Violetta, levant son visage baigné de larmes, reconnut
+Jeanne Fourcaud, se leva et se jeta dans ses
+bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est mort!... sanglota-t-elle.</p>
+
+<p>C'était en effet la fille de Belgodère!</p>
+
+<p>Le duc d'Angoulême vit un secours dans l'arrivée
+de cette belle enfant qu'il ne connaissait pas,
+mais qui semblait aimer tendrement sa fiancée. Il
+glissa quelques mots à l'oreille de Jeanne Fourcaud,
+qui entraîna Violetta loin du pauvre corps du bourreau.</p>
+
+<p>Quelques paysans du hameau s'étaient approchés...
+Charles leur fit signe et, moyennant une pièce d'or,
+obtint qu'ils enlevassent le cadavre, qui fut déposé
+dans une chaumière. Quant à celui de Belgodère, il fut
+enterré à l'endroit même où il était tombé.</p>
+
+<p>Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumière où
+reposait le corps de maître Claude, essayait de consoler
+Violetta, Charles d'Angoulême s'était rapproché
+de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pénétrer
+dans l'intérieur du couvent lorsqu'il le vit apparaître.</p>
+
+<p>Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait
+bien cette physionomie. Et, à certains signes,
+il vit que Pardaillan devait être bouleversé par quelque
+violente émotion. Il se contenta donc de le mettre
+au courant de ce qui venait de se passer près de
+la source.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tête, vous
+n'avez plus, monseigneur, qu'à conduire votre fiancée
+à Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, cher ami?... Je vous préviens que je ne
+pars pas sans vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre séparation
+ne sera pas longue. Dès que j'aurai terminé à
+Paris certaine affaire qui m'y retient, je viendrai vous
+chercher à Orléans.</p>
+
+<p>Après une brève discussion, Charles dut se rendre
+à l'évidence. Il fallait, de toute nécessité, mettre Violetta
+en sûreté parfaite; et, sur la promesse que le
+chevalier viendrait le chercher bientôt à Orléans, il
+se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis
+regagna la chaumière où Violetta pleurait près du
+corps de Claude.</p>
+
+<p>Le duc d'Angoulême passa cette journée à se procurer
+une litière pour sa fiancée et un cheval pour
+lui. Le lendemain matin, au lever du soleil, maître
+Claude fut enterré. Charles, après la cérémonie, fit
+monter Violetta dans la litière où Jeanne Fourcaud
+prit également place. Lui-même sauta en selle. Et la
+petite troupe se mit en route pour contourner Paris
+et rejoindre la route d'Orléans.</p>
+
+<p>Comme la litière s'ébranlait, le duc d'Angoulême vit
+surgir deux grands diables qu'il reconnut, surtout
+Picouic, grâce auquel il avait pu sauver Violetta.</p>
+
+<p>Picouic, en effet, avait eu la pensée de se rendre à
+tout hasard à l'auberge de la Devinière et, étant entré
+dans Paris à l'ouverture des portes, il avait trouvé
+dans l'auberge Pardaillan et Charles qui s'apprêtaient
+déjà en vue du rendez-vous que Maurevert leur
+avait assigné pour ce jour-là même... Et Picouic
+leur avait appris tout ce qui se passait à l'abbaye
+de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au
+plus vite.</p>
+
+<p>Picouic et Croasse, donc, après la scène terrible qui
+s'était déroulée près du pavillon de l'abbaye, s'étaient
+rejoints, et, lorsqu'ils virent le jeune duc prêt à partir,
+s'approchèrent de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez
+pas!...</p>
+
+<p>Charles fut ému de pitié... et, après tout, c'était à
+Picouic qu'il devait en partie son bonheur présent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant
+quelque argent, voici pour faire la route d'ici à Orléans.
+Une fois à Orléans, venez me trouver, et, si
+mon service vous plaît, eh bien, vous resterez avec
+moi...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan
+avait été de suivre le jeune duc. En effet, Violetta
+sauvée, le reste ne le regardait plus. Une pensée, à
+cet instant, fulgura dans son cerveau:</p>
+
+<p>«Maurevert!...»</p>
+
+<p>Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait
+se passer dans l'abbaye!... Maurevert lui avait donné
+rendez-vous pour ce jour-là, à midi, près de la porte
+Montmartre, et lui avait dit:</p>
+
+<p>«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite
+chanteuse, mais je vous conduirai à elle... vous la
+verrez!»</p>
+
+<p>Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de
+la porte Montmartre, c'était pour le conduire à l'abbaye!
+Si le rendez-vous était à midi, c'était pour qu'il
+arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert,
+lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse...
+mais ils ne devaient la voir que vers une heure de
+l'après-midi, alors qu'elle aurait été crucifiée à neuf
+heures du matin!...</p>
+
+<p>Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son
+cerveau à la pensée de cette trahison si misérable. A
+ce moment, son regard se reporta sur Fausta et sur
+l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé
+par ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut
+M. Peretti... le meunier dont il avait sauvé les sacs
+d'or!...</p>
+
+
+<p>«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse
+en présence!...»</p>
+
+<p>&mdash;A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa
+dextre menaçante, à genoux! ou je te fais saisir et
+attacher sur cette croix!...</p>
+
+<p>Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête
+orgueilleuse dont le calme faisait un étrange contraste
+avec le visage du vieillard, bouleversé de fureur... Du
+bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait tout au
+moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber
+ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui!
+Fais-moi mettre à mort si tu l'oses; je ne te précéderai
+que de peu dans la tombe; mais tu n'obtiendras
+pas de moi la soumission que tu espères!</p>
+
+<p>Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris.
+En prononçant les derniers mots, elle remonta
+sans hâte les degrés de marbre et reprit sa place sur
+son trône.</p>
+
+<p>&mdash;Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace
+de l'hérésie! voilà le frénétique orgueil du
+schisme! Gardes!... que cette femme meure!...</p>
+
+<p>Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et
+les hallebardiers de Fausta s'avancèrent précipitamment
+sur l'estrade de marbre... Fausta, dans cette
+suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas
+un geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des
+poignards, elle entendit le hurlement de la meute qui
+se ruait sur elle...</p>
+
+<p>Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme
+elle avait vécu, en une attitude d'indestructible orgueil,
+un homme, d'un bond, venait de se jeter devant
+elle...</p>
+
+<p>Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent
+l'effroi de là mort aux multitudes, tirait du fourreau
+une longue, large et solide rapière; la pointe de cette
+rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de Sixte-Quint
+debout sur la dernière marche de l'estrade, et
+cet homme disait:</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais,
+si vous n'arrêtez cette bande de loups, vous êtes
+mort!...</p>
+
+<p>Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent
+net, n'osant plus faire ni un pas ni un geste, car
+il était trop évident que l'homme à la rapière n'avait
+qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du pape...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de
+joie, d'espoir, de renaissance à la vie, et d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous
+frapper le suprême pontife de la Chrétienté!...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que vous osez frapper cette
+femme!...</p>
+
+<p>Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du
+pape, tandis que les gardes cherchaient s'ils ne pourraient
+le frapper à l'improviste sans danger pour
+Sixte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera
+cette querelle au mieux de ses intérêts!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends
+pas que les hommes se veuillent à toute force
+mêler des intérêts de Dieu... Madame, veuillez descendre...
+Pas un geste, vous autres... écartez-vous!...
+Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée,
+obéissait.) Bien... Gagnez maintenant la porte
+de ce pavillon. Vous y êtes?... Attention, vous autres!...</p>
+
+<p>Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint.
+D'un saut, il fut en bas de l'estrade. Vingt poignards
+se levèrent; vingt piques ou hallebardes se croisèrent...</p>
+
+<p>Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans
+les foules, c'est-à-dire droit devant lui, sans un mot,
+la pointe de l'épée partout à la fois; devant, à gauche,
+à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages
+retentirent, et, presque dans la même seconde,
+le chevalier, sans une blessure, mais son pourpoint
+déchiré en deux ou trois endroits, atteignait la porte
+du pavillon, se ruait à l'intérieur, et s'enfermait...
+barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de
+quelques minutes.</p>
+
+<p>Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui
+avaient été placés là pour les cardinaux, et, ramenant
+son voile sur son visage, en proie à cette terrible
+émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de Chartres,
+méditait...</p>
+
+<p>Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis
+qu'au dehors les cris de mort retentissaient plus violents
+et que déjà les gardes de Sixte cherchaient à
+enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné
+au moins une heure de répit, Pardaillan se mit à
+frapper sur la porte en criant d'une voix qui couvrit
+les hurlements de mort:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de silence, que diable! on ne s'entend
+pas! Je veux parler à votre maître!...</p>
+
+<p>Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car,
+bientôt, le silence se rétablit par degrés.</p>
+
+<p>&mdash;Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan,
+êtes-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne
+connaissait pas et qui était celle de Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement
+rappeler à M. Peretti qu'en certaine circonstance
+et en certain moulin il n'a pas eu à se plaindre
+de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Le service que cet homme nous rendit alors est
+aboli par son insolence et ses criminelles menaces
+d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal, demandez-lui
+si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez
+qu'en reconnaissance de ce service passé je lui accorde
+une heure pour dire ses prières...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu? gronda Rovenni.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures
+que vous mettrez certainement à défoncer cette
+porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent sera envahi,
+par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père
+tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore
+un service que je rends à Sa Sainteté!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni.
+Gardes, enfoncez cette porte!...</p>
+
+<p>Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta
+court.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace
+incarnée. Au moulin de la butte Saint-Roch, il
+a accompli des prodiges. Partons! Rovenni, je vous
+attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous
+gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites
+à vos compagnons qu'il y a pour tous indulgence
+plénière... sans compter le reste. Quant à vous, vous
+savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il
+serait horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la
+douleur de voir les meilleurs d'entre les nôtres égorgés
+par des truands!... »</p>
+
+<p>Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...</p>
+
+<p>&mdash;Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule
+vengeance que je veuille exercer contre vous. Adieu.
+Si les hasards de votre vie aventureuse vous conduisent
+un jour à Rome et que je sois encore de ce
+monde, venez sans crainte frapper aux portes du Vatican.
+A défaut de Sixte-Quint, vous y trouverez sûrement
+M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie
+votre bénédiction, mais avec plus de plaisir encore
+l'invitation de M. Peretti, que j'ai toujours considéré
+comme un très habile homme!</p>
+
+<p>&mdash;Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant,
+ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes,
+tandis que le choeur des schismatiques
+enfin réconciliés, Rovenni en tête, entonnait avec plus
+d'ardeur que jamais le <i>Domine, salvum fac pontificem</i>...</p>
+
+<p>En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but
+de Sixte-Quint était atteint: il venait de détruire le
+schisme en le frappant au coeur même.</p>
+
+<p>Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan,
+n'entendant plus rien, se hasarda à démolir en
+partie les fortifications qu'il avait élevées dans le
+pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que l'esplanade
+et l'estrade étaient également vides. Alors, il
+sortit, inspecta l'étendue du terrain de culture et ne
+vit plus personne.</p>
+
+<p>Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de
+la croix couchée sur le sol... la croix sur laquelle
+Fausta avait fait attacher Violetta par Belgodère.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri.
+Pourquoi un tel supplice. Elle n'est coupable que
+d'être trop jolie...</p>
+
+<p>Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme
+extraordinaire semblait n'éprouver aucune émotion
+ni des scènes tragiques qui venaient de se dérouler,
+ni du danger auquel elle venait d'échapper.</p>
+
+<p>Fausta le considéra quelques instants, cherchant
+peut-être à percer du regard cette enveloppe d'ironie
+et d'insouciance, qui masquait la physionomie du
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?</p>
+
+<p>Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons
+du soleil mettaient à ce moment une sorte d'auréole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si
+nous sortons de la folie furieuse des hérésies, des
+mises en croix, si nous échappons au cauchemar
+devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre
+(il montrait les cadavres de Léonore et de Farnèse),
+si nous rentrons enfin dans le naturel, je vous répondrai
+seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on allait
+tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de
+mort sur un être sans défense, et, sans me demander
+ni pourquoi ni comment, je me suis trouvé le fer au
+poing devant les fauves...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se
+fût trouvée à ma place, vous l'eussiez défendue.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher
+la pâleur qui envahissait son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous
+me permettre de vous poser à mon tour une
+question?... Oui?... La voici: pourquoi le sire de
+Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui
+à midi, près de la porte Montmartre?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit
+Fausta avec calme; parce que Maurevert devait vous
+amener ici à un moment où mon triomphe était
+assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez
+été enveloppé ici par des gens de Guise; et,
+qu'enfin je devais sortir de ce couvent laissant votre
+cadavre près de ces deux corps...</p>
+
+<p>Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur
+se déchaîna la furieuse envie de sauter sur cette
+femme, et de lui écraser la tête comme à une vipère...</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, Fausta put croire que
+Pardaillan allait la tuer... Pourtant, il ne bougeait
+pas... il ne faisait pas un geste... Sa figure reprit son
+apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan
+se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment au regret, madame, que vos
+voeux n'aient pas été mieux accueillis par le Ciel.
+Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi
+que ce soit?</p>
+
+<p>Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il
+n'avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette
+générosité simple et souriante, qui lui apparut comme
+un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses
+cils.</p>
+
+<p>Une force inconnue la poussait vers cet homme
+qu'elle eût voulu tuer et qu'elle adorait. Le souvenir
+de la cathédrale de Chartres passa comme la foudre
+dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:</p>
+
+<p>«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au
+monde, vivante toujours dans mon coeur! Et vous,
+je ne vous aime ni jamais ne vous aimerai...»</p>
+
+<p>Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se
+figèrent sur ses lèvres blanches. Elle demeura glacée
+dans son attitude d'orgueil... Et la haine, avec la
+honte de sa défaite, une fois de plus triompha en
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire,
+j'aurais en effet un dernier service à vous demander:
+je crains que le départ des gens de Sixte ne soit un
+piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais
+pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas
+m'accompagner jusque dans Paris?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement.
+Veuillez donc m'attendre devant le portail de
+cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans quelques
+instants...</p>
+
+<p>Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais
+sans s'incliner; puis, d'un pas tranquille, sans retourner
+la tête, il s'éloigna et traversa le terrain de
+culture.</p>
+
+<p>Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit
+les deux corps abattus près de la croix: Farnèse et
+Léonore enlacés dans l'étreinte du suprême baiser
+qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper
+ses lèvres.</p>
+
+<p>«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la
+trahison, murmura-t-elle. Quant aux autres, quant à
+ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces fous,
+trois fois fous...»</p>
+
+<p>A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers,
+parut, toute pâle et tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues...
+nous sommes vaincues!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta.
+Est-ce que je puis être vaincue!... Allons, ma pauvre
+fille, la terreur vous fait perdre l'esprit. Mais, moi, je
+ne perds pas la mémoire de ce que je dois... Vous
+m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un
+incident recule de quelques jours l'exécution de
+mes projets. Envoyez donc quelqu'un à mon palais
+dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera
+remise...</p>
+
+<p>Claudine s'inclina avec un cri de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle,
+vous êtes la générosité!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je
+sais seulement payer mes dettes, d'argent, d'amitié...
+ou de haine. Prenez soin de ces deux corps et veillez
+à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...</p>
+
+<p>Fausta se dirigea alors vers l'appartement de
+l'abbesse qui l'aida elle-même à se dévêtir de son
+lourd et splendide costume, à la fois religieux
+et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail
+de l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.</p>
+
+<p>La litière, qui avait amené le prince Farnèse et
+maître Claude, était toujours là. Le cheval de l'homme,
+qui était venu les chercher, était attaché à un anneau.
+Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans
+la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que
+l'on fut hors des murs, Fausta, par une fente des
+rideaux, tint son regard fixé sur le chevalier, qui se
+tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il, oserait-il
+entrer dans Paris?...</p>
+
+<p>On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis,
+et passa sous la voûte. Alors, Fausta, un éclair
+de joie aux yeux, retomba sur les coussins en murmurant:</p>
+
+<p>«L'insensé!...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>MAUREVERT</h3>
+
+<p>Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la
+colline, il avait regardé au loin et inspecté les abords
+de la porte Montmartre. L'heure que Maurevert lui
+avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait
+pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui
+s'était passé à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris
+de ne pas apercevoir Maurevert.</p>
+
+<p>Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre
+la rue Montmartre. Au moment où il disparaissait
+sous la voûte, une tête pâle surgit d'entre les touffes
+d'un buisson, deux yeux flamboyants l'escortèrent
+quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite,
+demeura immobile, agité par un tressaillement de
+joie sauvage.</p>
+
+<p>C'était Maurevert...</p>
+
+<p>Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:</p>
+
+<p>«L'insensé!...»</p>
+
+<p>Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y
+avait rempli la besogne d'espionnage que Guise lui
+avait confiée. Puis, une fois en possession de renseignements
+précis sur la garnison du château, sur les
+habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un
+coup de main à tenter contre la personne et l'entourage
+du roi, il avait repris le chemin de Paris de
+façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux environs
+de la porte Montmartre.</p>
+
+<p>Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain
+matin, il s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand
+il fut habillé, revêtu de sa cotte de mailles sous le
+pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le pourpoint,
+quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre
+heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place
+et, étant sorti, il gagna directement la porte Montmartre
+et choisit un endroit d'où il pouvait tout voir
+sans être vu.</p>
+
+<p>S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se
+ménagea une ouverture à travers les feuillages épais,
+et dès lors ne bougea plus, son regard fixé sur la
+porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à compter
+le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait
+la scène...</p>
+
+<p>Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant...
+et lui, marchant à leur rencontre, le visage empreint
+d'une gravité convenable, et disant:</p>
+
+<p>«Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à
+midi, je me trouverais ici... m'y voici! Je vous ai
+promis que vous verriez aujourd'hui celle que vous
+cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...»</p>
+
+<p>Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye...
+il y entrait... et là, que se passerait-il? Il ne savait
+pas... Mais, ce qu'il savait bien, c'est que Fausta avait
+dû préparer un traquenard où Pardaillan devait succomber.</p>
+
+<p>A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et
+faillit jeter un cri: trois hommes venaient de sortir
+de la porte Montmartre et s'élançaient vers l'abbaye!...</p>
+
+<p>Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était
+Pardaillan et Charles d'Angoulême; quant au troisième,
+il ne le connaissait pas, et c'est à peine d'ailleurs
+s'il le vit...</p>
+
+<p>Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce
+qu'il entrevoyait. Si Pardaillan se montrait à cette,
+heure, bien avant le rendez-vous, ce n'était pas pour
+le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette
+abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était
+donc prévenu!...</p>
+
+<p>«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings,
+c'est à devenir fou! Le démon m'échapperait encore!...»</p>
+
+<p>Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme
+Pardaillan avait disparu, il se leva, sortit de sa cachette
+et à son tour s'élança vers l'abbaye.</p>
+
+<p>Lorsque deux heures plus tard il redescendit les
+pentes de Montmartre, Maurevert pleurait... La secousse
+était terrible. Il se sentait faible comme un
+enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...</p>
+
+<p>Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans
+ce buisson où il s'était abrité le matin? Qu'espérait-il
+encore?... Tout à coup, il aperçut Pardaillan, escortant
+la litière de Fausta!</p>
+
+<p>Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et
+Pardaillan rentraient ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan
+franchir la porte, il rentra dans Paris; un
+héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre
+de son cheval, sauta en selle, et, ventre à
+terre, prit le chemin de l'hôtel de Guise.</p>
+
+<p>Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert
+écarta violemment gardes et domestiques, ouvrit
+la porte, s'avança vers Guise stupéfait, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!</p>
+
+<p>Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces
+mots.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi
+acharné, celui à qui vous devez votre défaite de Chartres,
+vient d'entrer dans Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons,
+Maurevert, précise: quand, comment l'as-tu rencontré?...
+Et d'abord, depuis quand es-tu de retour?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais
+ici lorsque je vis Pardaillan qui cheminait le plus
+paisiblement du monde, venait de la porte Montmartre
+qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur,
+vous pouvez croire que j'ai dû me faire violence pour
+ne pas provoquer sur-le-champ ce démon... mais j'ai
+pensé que ce gibier vous appartenait...</p>
+
+<p>Guise grinça des dents. Cette insolente audace de
+Pardaillan pénétrant dans Paris en plein jour et sans
+se donner la peine de se cacher l'humiliait et l'exaspérait.</p>
+
+<p>A ce moment, un valet de chambre du duc entra et
+annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme est là, chargé d'un important message
+de Mme la princesse Fausta.</p>
+
+<p>Maurevert recula de quelques pas en frémissant.
+Si le duc connaissait ses secrètes accointances avec
+Fausta, il était perdu. Guise avait fait un signe.
+L'homme annoncé pénétra dans la pièce et s'inclina
+devant le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! dit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse
+est sortie ce matin de Paris pour une affaire
+que j'ignore. Selon la coutume, divers serviteurs
+étaient échelonnés de distance en distance sur le
+trajet que devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un
+ordre à recevoir. J'étais posté près de la porte Montmartre
+(Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu revenir
+la litière de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas
+bougé. Mais, lorsque la litière est passée près de moi,
+j'ai vu les rideaux s'entrouvrir, et ce papier roulé en
+boule est tombé à mes pieds, en même temps que ces
+mots me parvenaient: Hôtel de Guise!... Alors, je
+suis venu, monseigneur, et voici le papier...</p>
+
+<p>Guise déroula rapidement le papier, et lut ces
+mots:</p>
+
+<p>«Faites cerner la Cité: j'y conduis Pardaillan!...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'écria
+Guise. En chasse donc!... Bussi, prends cent hommes
+au Châtelet, postes-en cinquante au pont Notre-Dame,
+et cinquante au Petit-Pont!... Maineville,
+prends cent hommes à l'Arsenal: cinquante au pont
+aux Changeurs, cinquante au pont Saint-Michel...
+Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu
+mettras cinquante au nouveau pont, et cinquante au
+pont des Colombes. Moi, je vais me poster sur le
+parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde
+ici. Le drôle est dans la Cité... Dusse-je démolir l'île
+entière, cette fois il ne m'échappera pas!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ</h3>
+
+<p>Pendant que le duc de Guise mettait sur pied près
+de quatre cents gens d'armes pour s'emparer d'un
+seul homme, que devenait le chevalier de Pardaillan,
+cause involontaire de toute cette émotion?</p>
+
+<p>Pardaillan avait traversé Paris, chevauchant toujours
+à une quinzaine de pas devant la litière de
+Fausta. Il était entré dans la Cité et avait fini par
+s'arrêter devant la sinistre maison de fer. Il sauta
+en bas de sa monture et tendit le bras pour que
+Fausta pût s'y appuyer en descendant de sa litière.</p>
+
+<p>Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit.
+Fausta regarda fixement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer
+quelques instants en mon logis?</p>
+
+<p>Une seconde, Pardaillan fut tenté de pousser la
+bravade jusqu'au bout; mais, décidément, le souvenir
+assez hideux de la nasse en treillis de fer ne lui inspirait
+que des réflexions de défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long,
+je connais déjà l'intérieur de ce magnifique palais, je
+ne gagnerais donc rien à une nouvelle visite, et, d'ailleurs,
+depuis certaine aventure qui m'arriva justement
+dans une maison de la Cité, vous n'avez pas
+idée comme j'ai horreur d'être enfermé; c'est à un
+tel point que je passe maintenant mes nuits à la
+belle étoile... Que dois-je faire de ce cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amitié,
+du moins en souvenir de moi.</p>
+
+<p>Pardaillan attacha la bête à un anneau et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme
+sans maison ni écurie... J'ai déjà une monture
+équipée; si j'acceptais celle que vous voulez bien
+m'offrir, je serais forcé de la laisser mourir de faim.
+Sur ce, madame, daignez me permettre de prendre
+congé...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta.
+Adieu, et soyez remercié!...</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina profondément, tandis que
+Fausta rentrait à l'intérieur de son palais.</p>
+
+<p>Pardaillan longeait sans hâte maintenant les bords
+du fleuve, et ce fut ainsi qu'il parvint non loin du
+pont Notre-Dame, au moment même où une troupe
+d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce
+pont.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous,
+à tout hasard! »</p>
+
+<p>Il fit donc un crochet à gauche et parvint dans la
+rue de la Juiverie, d'où il put constater que le pont
+Notre-Dame était gardé. Il était d'ailleurs bien loin
+de supposer que c'était à lui qu'on en voulait. Il fit
+volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea
+vers le Petit-Pont. A cent pas il s'arrêta. Là encore,
+il y avait une troupe de cavaliers, et la chaîne était
+tendue!</p>
+
+<p>Sans autre inquiétude que celle du temps perdu, il
+se dirigea donc vers la rue de la Barillerie; de ce
+côté, il pourrait déboucher soit sur le quai de la
+Mégisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la
+rue de la Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut
+pas sans frémissement que le chevalier vit ces deux
+pont également barrés.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'il eut constaté qu'il n'y avait pas
+davantage moyen de passer par le pont aux Colombes,
+ni même par les échafaudages des constructions
+du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il était prisonnier
+dans la Cité.</p>
+
+<p>Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des
+hommes d'armes s'étaient détachés et s'échelonnaient
+de façon à former une haie.</p>
+
+<p>A ce moment même, Pardaillan s'aperçut que, de
+toutes parts, ces troupes pénétraient dans les rues
+de la Cité... Non seulement, il était cerné, mais il allait
+être reconnu!...</p>
+
+<p>Il était évident qu'on traquait quelqu'un.</p>
+
+<p>Une foule s'amassait peu à peu pour voir saisir et
+peut-être pendre ou brûler les individus recherchés.</p>
+
+<p>Pardaillan marchait, poussé par ce flot humain qui
+montait et débordait. Et ce fut à ce moment qu'il
+entendit prononcer son nom. Son nom prononcé
+d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opération
+le fut ensuite par un autre, puis par un autre
+encore!...</p>
+
+<p>Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'était lui
+qu'on recherchait! C'était pour lui que la Cité était
+envahie, c'était contre lui que retentissaient les cris
+de mort!...</p>
+
+<p>Il jeta un regard à droite, à gauche, devant et
+derrière. Devant, c'était une troupe qui s'avançait
+lentement, s'arrêtant de logis en logis. Derrière,
+c'était une troupe pareille devant laquelle il fuyait.
+A gauche, c'était les maisons de la rue de la Calandre,
+avec des gens penchés aux fenêtres. A droite,
+enfin, c'était un terrain vague, pelé, galeux, à l'herbe
+rare, au fond duquel se dressait l'arrière-bâtisse du
+Marché-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague,
+s'élevait une maison solitaire aux fenêtres hermétiquement
+closes.</p>
+
+<p>Mais, de son coup d'oeil sûr et prompt, Pardaillan
+remarqua aussitôt que, si les fenêtres de ce logis
+étaient fermées, il n'en était pas de même de la porte,
+qui était entrebâillée... Il s'y dirigea de son pas le
+plus tranquille. La situation était affreuse... Et, de
+l'effort qu'il faisait pour paraître paisible et ne pas
+se précipiter, Pardaillan sentait la sueur couler de
+son front à grosses gouttes... Mais il s'était trouvé
+déjà à plus d'une aventure de ce genre et savait
+conserver une allure et un visage de sang-froid, alors
+même que son coeur battait la chamade.</p>
+
+<p>Au moment où il atteignait la porte entrebâillée de
+cette singulière maison, les gens d'en face le virent de
+leurs fenêtres et lui crièrent;</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! N'entrez pas!...</p>
+
+<p>Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte,
+pénétra dans une sorte de vestibule, et, ayant tranquillement
+poussé la porte derrière lui, cria;</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...</p>
+
+<p>Aucune réponse ne lui parvint. Alors, il se décida à
+ouvrir; il se trouva dans une pièce assez vaste, garnie
+de quelques meubles d'aspect sévère; pour tout
+ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.</p>
+
+<p>«C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame,
+songea Pardaillan. Si ce brave prêtre rentre, je suppose
+qu'il ne me trahira pas...»</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua
+qu'une épaisse couche de poussière couvrait
+les meubles. Il y avait d'ailleurs un certain désordre
+dans cette pièce. Il y régnait une atmosphère de
+moisi...</p>
+
+<p>Pardaillan sentait une sorte d'angoisse étreindre
+son coeur. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pesante
+tristesse qui semblait descendre des murs nus
+de cette pièce, il se secoua et alla pousser une porte
+par où il pénétra dans une chambre voisine. Cette
+chambre était plus claire que la première. En effet,
+dans la pièce qu'il venait de quitter, les fenêtres fermées
+ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.</p>
+
+<p>Dans celle où il venait d'entrer, il n'y avait pas de
+fenêtre, mais un oeil-de-boeuf placé très haut et que,
+du dehors, on ne pouvait certainement pas atteindre.
+La lumière arrivait par là sans obstacle.</p>
+
+<p>«Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'étouffais!
+C'est sans doute l'oratoire de ce chanoine... ici, au
+contraire, devait être son lieu de récréation...»</p>
+
+<p>Comme il murmurait ces mots, son regard tomba
+sur un certain nombre d'objets qui garnissaient les
+murs. Car si, dans la première pièce, il n'y avait aux
+murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles
+étaient très ornées... Mais ces ornements firent pâlir le
+chevalier.</p>
+
+<p>C'était toute une collection de haches. C'étaient des
+couteaux d'une certaine forme, larges et effilés
+comme des couteaux de boucher. C'étaient des masses
+de fer, hérissées de clous. C'étaient des paquets
+de corde accrochés en bon ordre. C'étaient enfin de
+bizarres instruments, des pinces, des tenailles. Tout
+cela méthodiquement rangé, et d'ailleurs couvert
+d'une épaisse couche de poussière.</p>
+
+<p>Pardaillan se sentit tressaillir, et un étrange malaise
+s'empara de lui. Sur une table, au milieu de
+cette pièce, quelques parchemins étaient demeurés.</p>
+
+<p>A ce moment, un murmure confus de la foule se
+rapprocha de la maison solitaire. Mais Pardaillan
+n'entendait rien... Il s'approcha de la table poussiéreuse
+sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient
+l'un sur l'autre une trentaine de parchemins...
+Et, ayant jeté les yeux sur celui de ces parchemins
+qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait le sceau
+de la grande prévôté.</p>
+
+<p>Sous la poussière, il put déchiffrer les premiers
+mots... Et, alors, il recula, pris d'un frisson... La maison
+solitaire et triste venait de lui révéler son secret!...
+Ces parchemins, c'étaient des ordres d'exécution!
+Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'étaient
+des instruments de supplice! Cette maison, c'était le
+logis du bourreau!</p>
+
+<p>Comme il reculait, frémissant, n'ayant plus qu'une
+idée: sortir... comme il atteignait le vestibule, des
+coups violents ébranlèrent la porte d'entrée, et une
+voix, dehors, dominant le tumulte, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, monseigneur! Nous le tenons!</p>
+
+<p>Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on cerne cette maison! commanda une autre
+voix, que le chevalier reconnut pour être celle de
+Guise.</p>
+
+<p>Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle était
+solide, heureusement. Il comprit qu'il avait quelques
+minutes devant lui pour prendre une décision. D'un
+bond, il fut dans la pièce où il était entré d'abord,
+courut à la fenêtre, leva le châssis, et, par une fente
+des lourds volets fermés, put voir ce qui se passait
+dehors:</p>
+
+<p>Guise à cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers.
+Devant la porte, une vingtaine de gens d'armes qui
+soulevaient un madrier pour s'en servir comme d'un
+bélier. Maurevert était là!... C'était lui qui dirigeait
+l'opération.</p>
+
+<p>Près de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et
+Maineville, Derrière cette troupe de cavaliers, c'était
+la foule...</p>
+
+<p>Pardaillan revint dans le vestibule au moment où
+un grand cri, dehors, saluait un coup de madrier
+qui venait de fendre la porte du haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser
+ici mes os... Et quand je pense que ce Maurevert...</p>
+
+<p>Il s'arrêta court, les poings crispés; une pâleur de
+désespoir s'étendit sur son visage...</p>
+
+<p>Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une
+étroite pièce qui servait de cuisine à la servante du
+bourreau. La cuisine s'ouvrait sur une cour entourée
+de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se
+dressait une échelle.</p>
+
+<p>Pardaillan monta. De la tête, il dépassa la crête du
+mur... Il vit alors qu'il dominait une infecte et étroite
+ruelle, un boyau qui se subdivisait en deux brandies
+dont l'une faisait communiquer la rue de la Calandre
+avec le Marché-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire
+à ce dernier, s'enfonçait vers Notre-Dame et contournait
+le parvis pour aboutir à la Seine.</p>
+
+<p>Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit
+aussi qu'une dizaine de gens d'armes gardaient la
+ruelle. Alors, il redescendit, rentra dans la maison du
+bourreau, et, quelques instants après, reparut, une
+hache à la main. Presque aussitôt il se trouva de
+nouveau en haut de l'échelle.</p>
+
+<p>A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse
+clameur s'éleva: la porte était défoncée; les
+troupes de Guise se ruaient dans la maison... mais
+Maurevert n'était pas entré!... Derrière lui, Pardaillan
+entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte
+des pas précipités...</p>
+
+<p>&mdash;A mort! hurlait la foule.</p>
+
+<p>Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...</p>
+
+<p>&mdash;Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.</p>
+
+<p>Les gardes postés là, un instant stupéfaits, cherchèrent
+à se réunir, et déjà Pardaillan se ruait sur
+le groupe, la hache levée s'abattit, toute rouge, une
+trouée se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de
+mourir, fonce à travers la meute, Pardaillan passa...</p>
+
+<p>D'un bond, il s'écarta, se rua en avant, et, se retournant
+tout à coup, lança sa hache à toute volée...
+Trois hommes tombèrent, blessés ou morts...</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! alerte! vociféraient les gardes.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la
+Calandre envahissaient la ruelle; du haut du mur de
+la maison de Claude, d'autres se lançaient... Le boyau,
+en quelques secondes, fut rempli de gens qui se heurtaient,
+se pressaient, s'étouffaient...</p>
+
+<p>Pardaillan s'était élancé d'un bon pas. Il avait mis
+l'épée à la main, et marchait droit devant lui, sans
+tourner la tête...</p>
+
+<p>Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la
+meute hurlante, Pardaillan déboucha tout à coup derrière
+Notre-Dame. La meute était sur ses talons, il
+sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si je fais un faux pas, si je m'arrête, si je me
+retourne, je suis mort!</p>
+
+<p>Et, pourtant, il fallait que cela finît!... La Cité tout
+entière était cernée; les berges gardées... ou aller?...
+Il n'avait qu'une ressource unique: descendre sur
+une berge, et passer coûte que coûte, se jeter dans la
+Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pût-il même
+se jeter à l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris
+aussitôt!...</p>
+
+<p>Comme il débouchait du boyau dont l'étroitesse
+même l'avait sauvé, il comprit que, sur cet espace
+plus large, il allait être enveloppé par les poursuivants
+et qu'il allait tomber là, avec cette dernière espérance
+de se faire tuer plutôt que de retomber aux mains
+de Guise et de Maurevert... Le désespoir l'envahit.</p>
+
+<p>Dans ce suprême regard d'adieu au monde qu'il
+jetait autour de lui, il se vit devant une maison
+sinistre à la porte de fer. Le palais Fausta!... Il
+était venu mourir devant le palais de Fausta!...</p>
+
+<p>Un éclat de rire insensé gronda sur ses lèvres blanches,
+et il fit un dernier bond vers l'auberge du
+Pressoir-de-Fer, escalada les marches, renversa a
+coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient
+le passage, et, toujours droit devant lui, de
+pièce en pièce, il fonça... sans savoir, éperdu, enragé
+de mourir avant Maurevert!...</p>
+
+<p>Dans le même moment, l'auberge fut pleine de
+tumulte... Les poursuivants s'y jetaient tous ensemble...
+De pièce en pièce, les hurlements frénétiques
+poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui était
+impossible... déjà, il avait senti les rapières ou les
+piques des plus avancés le heurter... Une clameur de
+mort, sinistre, affreuse, emplit ses oreilles... et, acculé
+dans la dernière pièce de l'auberge, continuant sa
+course éperdue, il vit une fenêtre ouverte, l'enjamba...
+sauta dans le vide!...</p>
+
+<p>A la fenêtre, des coups d'arquebuse éclatèrent.
+Quelques instants, l'auberge fut pleine de vociférations,
+puis toute cette foule reflua, l'auberge se vida
+rapidement, et tous se précipitèrent au bord de l'eau.</p>
+
+<p>A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide,
+sa dague à la main. Derrière lui, le duc de Guise
+survint et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Où est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrêté?...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, cria un officier, des bords de la
+Seine, le sire de Pardaillan s'est jeté dans la Seine;
+il est d'ailleurs blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on détache toutes ces barques, ordonna
+Guise; qu'on surveille le fleuve, et, dès que l'homme
+apparaîtra, un bon coup d'arquebuse dans la tête!...</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Maurevert:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!</p>
+
+<p>Maurevert ne répondit pas. Un sourire crispa ses
+lèvres, et, l'un des premiers, il se jeta dans une barque
+avec trois ou quatre hommes armés d'arquebuses.
+Quelques secondes après la chute, ou plutôt le
+saut de Pardaillan, la Seine était sillonnée de barques,
+tandis que, sur les rives, la foule attendait. Trois ou
+quatre cents hommes étaient prêts a faire feu sur
+Pardaillan dès qu'il se montrerait à la surface de
+l'eau.</p>
+
+<p>Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut
+évident pour tous qu'il s'était noyé et que son corps
+roulé par le courant avait dû aller se perdre plus
+loin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE</h3>
+
+<p>Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fenêtre de l'auberge,
+ne se doutait pas qu'elle donnait sur la Seine. En se
+sentant s'enfoncer dans l'eau, la pensée lui vint qu'il
+pourrait peut-être essayer de remonter le courant et
+de prendre pied sur les berges de l'île Notre-Dame
+(île Saint-Louis).</p>
+
+<p>Mais, dans cette rapide seconde où l'eau bourdonnait
+dans ses oreilles, où ses vêtements collés à son
+corps le paralysaient, et où déjà la nécessité de remonter
+respirer lui apparaissait imminente et terrible,
+car, remonter à la surface, c'était courir au-devant
+des balles, dans cette seconde, disons-nous, ses mouvements
+devinrent désordonnés; de tout son effort,
+il lutta à la fois contre le courant qui l'entraînait et
+contre la poussée naturelle de bas en haut; il suffoquait;
+il tournoyait sur lui-même, pris dans le remous
+du fleuve venant se briser à cette pointe de la Cité...
+Bientôt, la respiration lui manqua... et il étendit les
+bras, dans un dernier spasme...</p>
+
+<p>Dans cet instant, il éprouva le violent tressaillement
+de l'homme qui va mourir et qui entrevoit un moyen
+de salut... En effet, dans ce mouvement suprême que
+ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispée
+venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi...
+c'était un poteau enfoncé dans le fleuve... Ses doigts
+raidis s'amarrèrent à cette chose, et, tout aussitôt, il
+s'y cramponna... En même temps, il se laissa remonter,
+se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou
+de cette poutre, et l'instant d'après, toujours cramponné
+à la poutre, il émergea...</p>
+
+<p>Son premier regard fut pour chercher la fenêtre
+d'où il s'était jeté et essayer une dernière défense...
+Mais il ne vit rien au-dessus de sa tête... rien qu'un
+plancher de bois...</p>
+
+<p>Pardaillan étouffa un rugissement de joie; il comprit
+que, dans la lutte contre le courant, il s'était jeté
+sous la prison du palais Fausta! sous cette pièce
+où il y avait un trou par où Fausta faisait jeter dans
+l'eau les cadavres des condamnés! Au même moment,
+il aperçut un treillis de fer... la nasse où il
+avait failli périr!...</p>
+
+<p>Pardaillan se hissa le long de la poutre à laquelle
+il s'était accroché, sortit complètement de l'eau, et
+s'assit sur la première bifurcation de poteaux. Il était
+sauvé...</p>
+
+<p>Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les
+cris de ceux qui le cherchaient et à qui, naturellement,
+l'idée ne pouvait venir de remonter le courant...
+En effet, peu à peu, les cris s'éloignèrent. Pardaillan
+eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frappé
+par une idée qui lui traversait le cerveau.</p>
+
+<p>En effet, il se doutait bien que la Seine allait être
+surveillée dans son cours et sur ses berges, et qu'il
+lui serait très difficile de s'éloigner du refuge où il
+se trouvait. D'autre part, la pensée pouvait parfaitement
+venir à ceux qui le cherchaient de venir voir
+sous ce plancher qui surplombait la Seine. Et comme,
+chez lui, l'exécution suivait toujours de près la pensée,
+Pardaillan, de poutre en poutre, gagna le treillis
+de fer... la nasse de Fausta.</p>
+
+<p>Il constata que le panneau qui formait ouverture
+était relevé; il l'était sans doute depuis le jour où
+l'on avait ouvert le passage aux cadavres... Redescendant
+le long du treillis avec la fermeté d'une résolution
+bien arrêtée, il plongea, et, bientôt, se retrouva
+dans l'intérieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en
+haut, jusqu'au plancher même.</p>
+
+<p>Cramponné d'un bras à la poutre à laquelle il
+s'accrochait, de l'autre bras allongé, il parvint à soulever
+la trappe qui fermait le trou carré. Alors, il
+se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par
+un tour de force musculaire. Quelques secondes plus
+tard, il était dans la pièce où il s'était battu contre
+les gens de Fausta, dans la salie des supplices. Elle
+était obscure, silencieuse...</p>
+
+<p>La première pensée de Pardaillan fut de refermer
+la trappe. Puis il se secoua, s'ébroua, se défit de son
+pourpoint, prit toutes les mesures propres à le sécher
+autant qu'il était possible de le faire en pareille
+situation.</p>
+
+<p>Plusieurs heures se passèrent ainsi... Pardaillan
+rhabillé, à peu près séché, commençait à sentir la
+faim le gagner. En effet, sorti le matin de bonne
+heure de la Devinière, il n'avait rien pris de la journée.</p>
+
+<p>La nuit vint. Dans le mystérieux palais, aucun
+bruit ne se faisait entendre. Deux plans se présentaient
+au chevalier. Le premier, c'était de profiter de
+la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord.
+Le deuxième, c'était purement et simplement sortir
+du palais Fausta par la porte. S'il ne restait là que
+quelques domestiques, Pardaillan se faisait fort de
+les obliger à ouvrir cette porte! Il attendit donc
+deux ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le
+décida à agir.</p>
+
+<p>Se mettant donc en marche, sur la pointe des
+pieds, il gagna la porte de la salle des supplices. Elle
+était ouverte... Pardaillan traversa cette pièce qui
+ressemblait à l'avant-cachot de la mort... Après quoi,
+il se trouva dans une galerie qu'il se mit à suivre.</p>
+
+<p>Cependant, il était plongé dans une obscurité profonde
+et marchait vers une vague de lumière, qu'il
+apercevait à une quinzaine de pas devant lui, dans
+la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumière, il
+s'aperçut qu'il venait de l'entrebâillement d'un double
+rideau de velours qui formait une large baie, ouverte
+à cet endroit. Pardaillan glissa un regard par cet
+entrebâillement, et vit une vaste salle, éclairée par
+quelques flambeaux, allumés de place en place.</p>
+
+<p>Cette salle, il la reconnut aussitôt... C'était la
+magnifique pièce aux colonnades, aux statues, aux
+torchères d'or... la salle du trône!...</p>
+
+<p>Il allait s'éloigner et continuer son excursion, lorsqu'il
+demeura cloué sur place... Il lui semblait qu'il
+venait d'entendre comme un léger bruit de pas.</p>
+
+<p>Ce bruit venait de la grande salle du trône. Pardaillan
+colla son oeil à la fente des rideaux, et aperçut
+une sorte de fantôme vêtu de blanc qui marchait,
+ou plutôt glissait d'un pas majestueux.</p>
+
+<p>«Fausta!»</p>
+
+<p>C'était Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme
+à son habitude. Derrière elle, venait un homme qui,
+en entrant dans la salle, laissa retomber le manteau
+dont il se couvrait à demi le visage.</p>
+
+<p>«Le duc de Guise!»</p>
+
+<p>Fausta s'était arrêtée vers le milieu de la salle, et,
+prenant place dans un fauteuil, avait indiqué un siège
+à Guise, qui s'assit lui-même.</p>
+
+<p>«Voilà donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya,
+voilà la femme qui a voulu me tuer à chacune
+de nos rencontres... et aujourd'hui même! Voici
+l'homme qui a jeté une meute à mes trousses et a
+bouleversé la Cité pour me faire assassiner!... Je les
+tiens là, tous deux... ils sont seuls... Si je me montrais
+tout à coup, et si, profitant de leur stupeur, je
+les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce
+pas mon droit?»</p>
+
+
+<p>Pardaillan tourmentait le manche de son poignard.
+Mais, bientôt sa physionomie s'apaisa, sa main
+retomba, et, pensif, il murmura:</p>
+
+<p>«Ce serait mon droit peut-être... mais, alors, j'aurais
+mérité ce mot dont Guise m'a souffleté rue Saint-Denis...
+je serais un lâche! Non, ce n'est pas ainsi
+que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir...
+Il en mourra. Je l'ai juré... mais il faut qu'il
+sache qu'un Pardaillan ne frappe pas à l'improviste,
+et par derrière!...»</p>
+
+<p>Fausta, au moment où elle avait quitté Pardaillan,
+sur le seuil de son palais, avait pu, à une lointaine
+rumeur, se douter que Guise avait bien pris ses précautions
+contre Pardaillan.</p>
+
+<p>Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court
+répit dans la douleur affreuse qu'elle était parvenue
+jusque-là à cacher sous un visage immuable. Mais,
+à peine fut-elle enfermée, verrouillée dans sa chambre,
+seule, sa physionomie se décomposa, et des imprécations
+tordirent ses lèvres. Tout ce que la rage et la
+fureur à leur paroxysme peuvent suggérer à un esprit
+affolé de blasphèmes, de menaces, de projets hideux,
+Fausta le jura dans sa pensée, Fausta le bégaya en
+paroles rauques.</p>
+
+<p>Elle s'était jetée tout habillée sur son lit, et la
+tête dans les dentelles des oreillers qu'elle déchirait
+de ses ongles et de ses dents, elle luttait contre la
+crise de désespoir qui s'abattait sur elle et la terrassait.
+Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnèse, de
+Violetta, de Pardaillan se succédaient parmi des cris
+inarticulés, des invectives, des larmes, des gestes de
+folie...</p>
+
+<p>Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le
+matin même, tremblaient devant elle, il avait suffi que
+Sixte apparût pour qu'ils tournassent contre elle les
+épées qu'elle avait solennellement distribuées en les
+bénissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient à ses
+pieds!... avec quelle lâche ardeur ils avaient entonné
+le <i>Domine, salvum fac Sixtum</i>...</p>
+
+<p>Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota,
+se tordit dans la crise.</p>
+
+<p>Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte à goutte.</p>
+
+<p>Fausta redevint plus femme, peut-être, et, rejetée
+du rang des anges, reprit sa place dans l'humanité.
+Lorsqu'elle remonta de cette descente aux enfers,
+Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle
+songea à l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement
+établir:</p>
+
+<p>Elle venait de subir une défaite: elle perdait du
+coup toute possibilité de réaliser son rêve. Jamais
+elle ne serait à Rome la grande prêtresse reprenant la
+tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait
+être la papesse, elle pouvait, elle devait être reine...</p>
+
+<p>Reine de France, c'était encore un magnifique et
+rutilant hochet, pour une imagination pareille! Reine
+de France par Guise, roi de France!... Et, plus tard,
+peut-être, reine absolue par la mort de Guise!...</p>
+
+<p>D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moitié
+de la royauté. Puis, la mort de Guise lui donnant la
+royauté tout entière. Et, en attendant, c'était la vengeance
+assurée!... Avec Guise, avec Alexandre Farnèse,
+elle entreprenait la conquête de l'Italie, enfermait le
+pape dans Rome, ne lui laissant qu'une puissance illusoire...
+tout le rêve de Machiavel, de César Borgia,
+de tant de penseurs et de tant de reîtres conquérants.</p>
+
+<p>Elle sauta à bas de son lit, s'assit devant une
+glace, chef-d'oeuvre des fabriques de Venise, et, pendant
+une heure, par des lotions réitérées, par le
+secours des fards auxquels elle recourait bien rarement,
+s'étudia à effacer de son visage ravagé jusqu'à
+la moindre trace de larmes.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle y fut parvenue, elle écrivit une lettre
+qui fut aussitôt portée à l'hôtel de Guise. Deux heures
+plus tard, le duc, de Guise était au palais de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame, dit le duc de Guise
+lorsqu'il eut pris place dans le fauteuil que Fausta
+venait de lui désigner. Mais, avant de commencer ce
+grave entretien, peut-être serait-il bon que je m'assure...
+que nous sommes bien seuls. »</p>
+
+<p>Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les
+coins d'ombre amassés au fond de la vaste salle
+presque funèbre dans sa somptuosité, mais aussi le
+visage de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien
+que vous avez eu avec la reine Catherine, où vous
+vous êtes cru bien seul, où vous avez dit tout ce que
+vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-être,
+moi aussi, j'ai posté derrière un rideau quelque Sixte
+qui recueillera vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes
+ici sous le regard de Dieu, qui, seul, peut nous
+voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua
+Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vîntes à
+Rome pour implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa
+Sainteté vous donna sa bénédiction... moi, je vous
+donnai deux millions en vieil or un peu bruni par le
+temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous
+me demandâtes alors ce que je voulais en échange,
+et je vous répondis: «Plus tard, vous le saurez!...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons
+de nos intérêts... Je continue. A notre deuxième entrevue,
+vous m'exposâtes vos espérances. Vous vouliez
+être roi!...»</p>
+
+<p>Guise pâlit et jeta autour de lui des regards
+inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une
+pointe de dédain et d'impatience. Donc, vous vouliez
+être roi. Et vous n'osiez pas!... Ce que vous n'osiez
+pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils ténus de la Ligue,
+je les ai rassemblés. J'ai jeté mes agents sur la
+France. En même temps, je vous montrais ce que
+coûtait chaque homme, chaque dévouement, chaque
+pensée acquise; en sorte qu'avec les deux millions
+que je vous ai remis à Rome vous savez maintenant
+que vous m'êtes redevable de dix millions...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demandé
+ce que j'exigeais en retour. Je vous ai répondu: «Vous
+le saurez plus tard!...» Et, si vous n'êtes pas déjà sur
+le trône, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai, dit le duc en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Après la fuite de Henri de Valois, reconnaissant
+que vous me deviez votre victoire et votre future
+couronne, vous m'avez encore demandé quel était
+mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai
+répondu: «Vous le saurez quand l'heure sera
+venue...» L'heure est venue!</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux
+de vous l'offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre vie, duc, vous est à vous trop précieuse et
+me serait à moi de trop peu d'utilité. Gardez-la donc...
+Ce que j'ai à vous demander, en revanche de tout ce
+que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra vous
+sembler plus difficile à donner que votre vie. Vous
+avez noblement patienté des années... vous pouvez
+bien patienter encore quelques minutes. Voici d'abord
+mes preuves. Vous voulez être roi. Pour cela, il faut
+d'abord que le roi régnant meure; ensuite que
+vous puissiez écarter le prétendant naturel et légitime,
+qui est Henri de Bourbon, roi de Navarre; enfin, que
+vous puissiez éviter une guerre civile et régner avec
+l'assentiment des parlements de Paris et des provinces.
+Tout cela est-il juste?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement juste, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun
+de ces événements ne peut arriver que par mon
+assentiment exprès et que, si je le veux, vous ne
+serez pas roi de France; que, si je le veux, vous
+serez traité comme rebelle et soumis au châtiment
+qui frappe les rebelles en ce beau pays de France...
+Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous
+faut, d'abord, la mort du roi régnant... Eh bien, si
+je veux, Henri de Valois ne mourra pas. En effet, si je
+ne leur donne pas contrordre, deux cavaliers vont
+partir à la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre
+pour Nantes. Je vous le répète, ces deux cavaliers,
+si je ne les vois pas moi-même cette nuit, si je ne
+leur retire pas leurs missives, seront en route dans
+quelques heures. Le premier porte au roi de France la
+preuve que vous le voulez assassiner...</p>
+
+<p>Guise grinça des dents; et, si son regard eût pu
+foudroyer Fausta, elle fût tombée à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Le deuxième, poursuivit Fausta imperturbable, est
+à destination de Nantes, où se trouve le roi de
+Navarre, avec douze mille fantassins, six mille cavaliers
+et trente canons. Ma dépêche le prévient de vos
+intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour
+lui de conserver la couronne à la mort de Henri III.
+C'est de s'unir au roi de France et de marcher avec
+lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous
+d'hommes et d'argent pour résister aux deux armées
+combinées?...</p>
+
+<p>&mdash;Très forte! grommela Pardaillan qui ne perdait
+ni un mot, ni un geste, ni un battement de paupières.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, en vérité, je crois que vous me
+menacez... souffla péniblement le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons
+maintenant Valois supprimé par un de ces
+accidents que la Providence met parfois sur la route
+des rois... et des prétendants. Supposons aussi que
+Henri de Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez
+qu'à vous laisser couronner... si toutefois vos droits
+sont établis...</p>
+
+<p>Guise se mit à marcher à grands pas dans la direction
+de la baie derrière les rideaux de laquelle se
+trouvait Pardaillan. Le Balafré était sombre. Et, de
+ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il était évident
+qu'une pensée de meurtre hantait cette tête violente.</p>
+
+<p>«Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais
+pas un denier de la vie de la belle Fausta... si je
+n'étais là!... Mais je suis là, et je ne veux pas
+qu'on me la tue...</p>
+
+<p>A tout hasard, il se prépara et, la dague au poing,
+attendit le moment d'intervenir. Pendant cette
+seconde terrible où Fausta comprit parfaitement que
+sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne fit pas un mouvement...</p>
+
+<p>Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours,
+et Pardaillan sentit sur son visage le souffle rauque
+de cet homme qui débattait en lui-même la mort de
+Fausta. Mais, sans doute, le Balafré comprit qu'en
+tuant Fausta il se tuait lui-même; car, ayant fait
+demi-tour, et étant revenu à elle, il s'assit à la place
+qu'il occupait et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me traitez un peu durement, madame, et les
+précautions que vous avez prises contre moi m'enlèvent
+tout le plaisir que j'aurais eu à m'acquitter de
+bon coeur envers vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit
+Fausta. Et maintenant que je vous ai montré l'abîme
+où vous roulerez si vous cessez de vous appuyer sur
+la main que je vous offre, je vais vous montrer la
+gloire éblouissante qui vous attend si nous unissons
+à jamais nos forces... Dès le lendemain de la mort
+de Valois, Alexandre Farnèse entre en France.</p>
+
+<p>&mdash;Farnèse! fit le duc en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire l'armée qui devait débarquer en
+Angleterre et qui, l'invincible Armada étant détruite,
+attend des ordres du roi d'Espagne... à moins que je
+n'envoie, moi, les miens à Farnèse!...</p>
+
+<p>L'oeil de Guise étincela.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous commençons à nous entendre,
+dit Fausta. Donc, Valois mort, Farnèse vous apporte
+son épée, appuyée de cinq mille lances, douze mille
+mousquets, dix mille estramaçons de cavalerie, et
+soixante-dix canons... ce qui, joint aux troupes royales
+dont vous devenez seul chef, vous constitué l'armée
+qui vous permet de vous emparer du roi de Navarre.
+Henri de Béarn pris et... exécuté comme fauteur
+d'hérésie, vous gagnez les chefs huguenots, en leur
+promettant quelques privilèges... Alors, vous êtes à
+la tête de la plus formidable armée de l'Europe!...
+Alors, vous allez à Reims vous faire couronner dans
+la vieille basilique!...</p>
+
+<p>Guise haletant. Guise, transporté, ébloui, fasciné,
+prêt à s'agenouiller devant cette femme qu'il rêvait
+de poignarder quelques minutes avant. Guise
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai méconnue!...</p>
+
+<p>A ces mots, le Balafré jeta sa dague, s'agenouilla,
+courba la tête, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, je suis prêt à obéir!...</p>
+
+<p>Ce rêve éblouissant que Fausta venait de faire
+miroiter à ses yeux, il était certes capable de le réaliser
+s'il en avait les moyens, c'est-à-dire l'armée et
+l'argent. Fausta lui ouvrait la barrière derrière laquelle
+il était enfermé;</p>
+
+<p>&mdash;Duc, répondit Fausta, en acceptant l'hommage du
+Balafré avec cette sérénité majestueuse qui lui était
+particulière, duc, ce n'est pas votre obéissance que je
+vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom! répondit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom?...</p>
+
+<p>&mdash;La moitié de votre puissance. La moitié de votre
+gloire. M'asseoir près de vous sur le trône où vous
+allez prendre place!... Etre enfin la reine, comme vous
+allez être le roi!... Écoutez-moi: vous avez, il me
+semble, des motifs de répudier Catherine de Clèves...
+puisqu'elle vit encore!... Il vous faut un mois pour
+obtenir cette répudiation... Dans les huit jours qui
+suivent, notre mariage sera célébré. Et c'est moi,
+duc, qui établirai le contrat que vous aurez à
+signer...</p>
+
+<p>&mdash;Notre mariage! balbutia le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain de notre mariage, continua Fausta,
+nous partons pour Blois... le reste me regarde... tout
+le reste me regarde... tout le reste, duc, jusqu'au jour
+où, placé à la tête de la triple armée de Farnèse,
+de Henri III et de Henri de Béarn, vous prendrez le
+chemin de l'Italie en laissant la régence à la reine de
+France couronnée comme vous... sacrée comme vous...
+à jamais liée à vos intérêts, à votre ambition et à
+votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour
+vous décider...</p>
+
+<p>Le Balafré répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La réflexion est toute faite, madame!...</p>
+
+<p>Fausta ne put s'empêcher de tressaillir. Car, ce mot,
+elle l'espérait ardemment. Le duc de Guise s'était
+incliné. Il saisit une main de Fausta, la porta à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez
+l'hommage de votre époux, de votre roi, qui ne veut
+être que le premier de vos sujets...</p>
+
+<p>&mdash;Duc, répondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement
+que vous prenez par ces paroles.</p>
+
+<p>Étourdi, fasciné... réellement dompté par cette simplicité
+autant qu'il l'avait été par les menaces et par
+les promesses. Guise s'inclina de nouveau très bas.
+Fausta s'était levée; elle saisit un flambeau et se mit
+à marcher devant le Balafré.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous, madame? s'écria Guise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un privilège royal que d'être éclairé par le
+maître de la maison, répondit Fausta. Vous êtes le
+roi: je vous montre le chemin, sire!</p>
+
+<p>Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta
+avait une autre idée que celle de lui rendre un royal
+hommage. En arrivant dans le vestibule, elle posa
+son flambeau sur un meuble, fit signe à un laquais
+d'ouvrir la porte, et se tourna alors vers Guise comme
+pour prendre congé. Guise tressaillit... il comprit qu'il
+allait apprendre quelque nouvelle...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant
+votre départ, je serais heureuse de savoir ce qu'est
+devenu l'homme qui a été poursuivi aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a mérité son châtiment, dit-elle.</p>
+
+<p>Guise franchissait la porte, et, déjà, faisait signe à
+ses gens de lui approcher son cheval. Alors, Fausta,
+avec la même simplicité, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il a d'autant plus mérité la mort qu'aujourd'hui
+même, sous mes yeux, il a tué d'un coup de dague
+au coeur une pauvre jeune fille innocente... une chanteuse...
+une bohémienne nommée Violetta...</p>
+
+<p>Et la porte, à cet instant, se referma!... La porte de
+fer séparait maintenant ces deux êtres: Fausta et
+Guise. Mais, s'ils avaient pu se voir, peut-être eussent-ils
+eu pitié l'un de l'autre.</p>
+
+<p>«Pardaillan est mort!»</p>
+
+<p>«Morte!... Violetta morte!...»</p>
+
+<p>Ces deux pensées de douleur palpitèrent ensemble.
+Et, tandis que Fausta, accablée par cette mort qu'elle
+avait pourtant voulue, regagnait en chancelant sa
+chambre à coucher, le duc demeurait devant la maison,
+comme frappé d'un coup de foudre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LA LETTRE</h3>
+
+<p>Le duc avait passé la nuit, les coudes sur la table
+devant laquelle il s'était assis, la tête dans les deux
+mains. Au bruit que fit le serviteur, il se réveilla de
+cette longue torpeur et vit qu'il faisait grand jour.</p>
+
+<p>«Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse,
+amour!... Tout cela est mort!... Pensées d'amour et
+de jeunesse, éteignez-vous comme ces flambeaux, et
+laissez la place aux rêves d'ambition!... Le duc de
+Guise amoureux de la petite bohémienne n'est plus...
+Guise le conquérant. Guise roi de France et empereur,
+à l'oeuvre!»</p>
+
+<p>Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule
+de ses gentilshommes y entra.</p>
+
+<p>«Messieurs, dit le Balafré d'une voix forte. Sa
+Majesté le roi à convoqué les états généraux. Il me
+semble donc que notre place est non pas à Paris mais
+à Blois, où de grands événements nous attendent peut-être.
+A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une
+heure!...»</p>
+
+<p>Les courtisans se retirèrent, empressés, pour faire
+leurs préparatifs de départ. Le duc s'assit alors, et
+écrivit la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas
+attendre une minute pour commencer l'exécution de
+l'admirable plan que vous m'avez développé. Ce n'est
+donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me
+rendrai à Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc
+à Blois même que j'aurai l'honneur de vous attendre,
+afin de hâter ces deux événements que je souhaite
+avec une égale ardeur: la mort de qui vous savez
+et l'union des deux puissances que vous connaissez.
+&mdash;Henri, duc de Guise... pour le moment.»</p>
+
+<p>Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui,
+ne vit que Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous êtes là,
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous
+m'avez ordonné qu'en dehors des missions qu'il vous
+plairait de me confier je me tienne constamment
+près de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, je vous ai envoyé à Blois. Savez-vous
+pourquoi? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de
+Montmartre, n'est-ce pas, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Guise en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la
+confiance de mon maître...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!...
+Maurevert, si je n'ai plus de soupçons, si vous êtes
+libre d'aller à Montmartre à votre convenance... c'est
+que... elle n'est plus!...</p>
+
+<p>Le visage de Maurevert n'exprima que de l'étonnement,
+et non cette douleur que le duc attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, te dis-je!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... s'écria Maurevert de plus en plus
+étonné, mais sans donner le moindre signe de regret.</p>
+
+<p>&mdash;Morte!... fit Guise en étouffant un sanglot. Morte,
+mon bon ami... assassinée par l'infernal Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! répéta Maurevert stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, le sacripant est puni... son corps
+servira de pâture aux poissons... mais ce n'est pas
+ainsi que j'eusse voulu le frapper... la mort est trop
+douce pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, malgré toutes les recherches, le
+corps de Pardaillan n'a pas été retrouvé. Or, tant que
+je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux, je m'attendrai
+toujours à voir le truand reparaître au moment où
+on l'attendra le moins...</p>
+
+<p>&mdash;La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter,
+mon pauvre ami. Mais n'y pensons plus. Prends cette
+missive. Au palais de la Cité, le plus tôt possible. Et
+qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je place votre lettre dans mon
+pourpoint, je saute à cheval, et, dans un quart d'heure,
+la missive sera à son adresse...</p>
+
+<p>Maurevert, dès qu'il ne fut plus en vue de l'hôtel,
+passa du galop au trot, et du trot au pas.</p>
+
+<p>«Imbécile! gronda-t-il, tandis qu'un double éclair
+de haine jaillissait de ses yeux. Monseigneur me rend
+sa confiance!... Vraiment!... Et tout est dit!... Il
+oublie les humiliations dont il m'a abreuvé! Ah! si
+j'étais sûr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me
+reverras plus. Guise.»</p>
+
+<p>Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non
+pas la Cité, où il eût dû se rendre directement, mais
+son propre logis. Ayant mis son cheval à l'écurie, il
+monta à son appartement, s'enferma à double tour,
+alluma un flambeau et, saisissant la lettre destinée à
+Fausta, se mit à l'examiner, en la tournant en tous
+sens.</p>
+
+<p>Alors, il commença à se livrer à un singulier travail
+au moyen d'une pince légère et d'un couteau à
+lame très fine. Au bout de cinq minutes, la lettre
+était ouverte, son cachet intact.</p>
+
+<p>Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace
+désappointée, puis avec un battement de coeur,
+puis avec la sourde joie de l'homme qui a déchiffré
+une énigme...</p>
+
+<p>Alors, il commença à se livrer à une autre opération:
+il recopiait la missive, lettre par lettre, recommençant
+dix fois sa copie, jusqu'à ce qu'enfin il eût
+obtenu une imitation parfaite de l'écriture de Guise.
+Puis, il brûla les mauvaises copies, et écrasa de son
+pied les cendres légères qu'elles faisaient. Puis, après
+un travail qui amena à son front des gouttes de sueur,
+il finit par enlever le cachet de la vraie lettre et
+l'adapta sur la fausse.</p>
+
+<p>«Ceci pour Fausta», dit-il en recachetant la fausse
+lettre.</p>
+
+<p>Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre,
+celle qui était de la main de Guise:</p>
+
+<p>«Et ceci... Ce sera pour le roi de France!»</p>
+
+<p>Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche
+secrète de son pourpoint; et, tenant à la main la
+copie qu'il venait de faire, descendit, sauta à cheval,
+et se rendit tout droit au palais de la Cité. Quelques
+instants plus tard, la fausse lettre était entre les
+mains de Fausta...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LA ROUTE DE DUNKERQUE</h3>
+
+<p>Pardaillan, après le départ de Fausta et de Guise,
+était demeuré à sa place, dans la galerie, assez abasourdi
+de ce qu'il venait d'entendre.</p>
+
+<p>«Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette
+femme soit pétrie de méchanceté! Du courage, de
+grandes pensées, une éclatante beauté... quel admirable
+type de conquérante!»</p>
+
+<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu'il vit entrer
+Fausta dans la salle du trône.</p>
+
+<p>«Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer
+et de lui reprocher la vilenie qu'elle a commise à
+mon égard!... Mais que diable fait-elle?,.. Elle
+pleure?... Pourquoi?...»</p>
+
+<p>Fausta, en effet, était tombée sur un siège et le
+bruit d'un sanglot parvenait au chevalier. En proie
+à une émotion étrange, Pardaillan allait peut-être
+s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la
+tête, appela en frappant du marteau sur un timbre.</p>
+
+<p>Un laquais parut aussitôt. Alors Fausta se mit à
+écrire. Sans doute ce qu'elle écrivait était grave et
+difficile à dire, car souvent elle s'arrêtait, pensive.</p>
+
+<p>La lettre était longue. Ce ne fut qu'au bout d'une
+heure que Fausta la cacheta. Alors elle se tourna
+vers le laquais, ou du moins l'homme qui semblait
+être un laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le comte?</p>
+
+<p>&mdash;A son poste: près de la basilique de Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain
+matin à huit heures. Qu'il se mette aussitôt en route.
+Qu'il gagne Dunkerque directement. Et qu'il remette
+la missive à Alexandre Farnèse.</p>
+
+<p>L'homme disparut.</p>
+
+<p>«Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne
+à Farnèse de tenir son armée prête à entrer en
+France!»</p>
+
+<p>Bientôt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout
+de quelques minutes, un autre laquais parut qui
+éteignit les flambeaux.</p>
+
+<p>Alors, Pardaillan, sa dague à la main, se mit en
+route. Il marchait au hasard, et avec de telles précautions
+qu'une demi-heure s'écoula entre le moment
+où il quitta son poste d'observation et celui
+où il parvint dans une pièce assez vaste qu'éclairait
+faiblement une lanterne accrochée au mur. Pardaillan
+reconnut aussitôt cette pièce. C'était le vestibule
+du palais Fausta.</p>
+
+<p>La porte, que du dehors on eût été obligé d'enfoncer,
+était au contraire facile à ouvrir du dedans.
+Les énormes verrous qui la barricadaient, soigneusement
+entretenus, glissaient bien et sans bruit; en
+quelques minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et
+se trouva dehors.</p>
+
+<p>A ce moment la demie de minuit sonnait à Notre-Dame.
+Pardaillan prit d'un bon pas le chemin de la
+Devinière, où il arriva sans encombre.</p>
+
+<p>L'auberge était fermée. Mais, bien que tout y parût
+plongé dans un profond sommeil, Pardaillan avait
+une manière à lui de frapper. Et il paraît que cette
+manière était la bonne, car, au bout de dix minutes,
+une servante mal réveillée lui ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;A dîner! fit le chevalier qui mourait de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil,
+fit la pauvre servante.</p>
+
+<p>Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant
+constaté que vraiment elle ne mentait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement,
+te charges-tu de me réveiller à six heures du
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, puisque je me lève. à cinq!</p>
+
+<p>Le chevalier, pénétrant dans la cuisine, alluma deux
+flambeaux; puis il se défit de son épée, ôta son
+pourpoint et sa casaque de cuir. Comme il connaissait
+admirablement la maison, il descendit à la cave
+et en remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au
+bûcher et en revint avec un fagot qu'il jeta dans
+l'âtre et auquel il mit le feu. La flamme pétilla.</p>
+
+<p>«Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc
+et Maineville... tous ceux qui courent et ont couru
+après moi pour me tuer, qui n'ont pas assez de pistolets,
+de rapières, de dagues et d'arquebuses pour me
+faire la chasse, qui mettent une armée sur pied pour
+me prendre mort ou vif, s'ils me voyaient, dis-je, en
+bras de chemise, allumant le feu et me préparant à
+faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur éclat
+de rire!...»</p>
+
+<p>Et Pardaillan, son poêlon à la main, se mit à rire...
+A ce moment, derrière lui, comme un écho éclata
+un autre rire...</p>
+
+<p>&mdash;Hein! s'écria Pardaillan qui se retourna prêt a
+sauter sur son épée.</p>
+
+<p>Mais il se rassura aussitôt. Le rire était clair. Et
+il ne pouvait sortir que d'une bouche jeune et amie.
+En effet, c'était Huguette qui, arrêtée sur le seuil
+de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de
+tout son coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avançant et en
+arrachant le poêlon des mains de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il
+faut renvoyer en ce cas. Car c'est moi qui ai forcé la
+pauvre fille à aller dormir. Mais laissez-moi faire...</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui
+commande.</p>
+
+<p>En un tour de main, Huguette eut mis le couvert
+sur une petite table qu'elle approcha de la grande
+flambée de l'âtre. Quelques minutes plus tard, Pardaillan,
+avec son bel appétit, attaquait l'omelette
+que lui servait Huguette, et vidait le verre que la
+bonne hôtesse venait de lui remplir ras bord.</p>
+
+<p>Ce fut un dîner complet. Un des meilleurs qu'eût
+jamais fait Pardaillan, qui en avait fait de si bons
+dans sa vie. La cuisine était toute claire de la flambée.
+Le vin exquis. L'hôtesse, en jupe courte, allait et
+venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un
+tel bien-être l'envahir peu à peu...</p>
+
+<p>Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce
+regard était à ce moment plutôt celui d'une amie,
+d'une soeur, que d'une amante, Huguette avait bien
+pu, dans une terrible circonstance, laisser échapper
+le secret de son amour, mais, le calme revenu, elle
+redevenait ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire la
+bonne hôtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, ma chère Huguette, dit Pardaillan,
+que votre auberge est un véritable paradis?... Voici
+que je commence à me rouiller quelque peu... je suis
+las de la vie d'aventure!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant,
+si cela était!...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence
+à me peser; toujours à cheval, toujours par
+monts et par vaux, par la pluie, par le vent, par le
+soleil, ne jamais savoir le matin où l'on couchera
+le soir, eh bien, à la longue, cela devient fatigant!...</p>
+
+<p>&mdash;Que ne vous reposez-vous? s'écria Huguette palpitante
+de joie. L'auberge est bonne, l'hôtesse pas
+méchante. Restez-y.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Huguette, avec le bon dîner que vous venez
+de m'octroyer, vous m'en faites venir l'eau à la bouche!...
+A tel point que j'aurai toutes les peines du
+monde à reprendre le collier et à me mettre en selle
+demain matin!</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin! murmura Huguette qui pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'à sept heures je sois à Saint-Denis...
+j'ai envie de visiter la basilique où dorment nos vieux
+rois...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont
+les beaux yeux tendres se remplirent de larmes, vous
+m'avez trompée... vous me laissiez espérer... c'est
+mal... vous reprenez la campagne!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais écoutez-moi.
+Je suis obligé pour mon honneur et aussi
+pour autre chose... pour une vieille dette à régler...
+je suis obligé de reprendre campagne. Mais j'espère
+que cette campagne sera courte... Et puis, si j'en
+reviens, si le besoin de repos se fait sentir, si je
+suis debout encore après ce que je vais entreprendre,
+je vous promets de ne pas chercher gîte ailleurs
+qu'à la Devinière. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il
+plus doucement, que vous êtes tout ce que j'aime
+au monde, maintenant. Vous êtes mon passé, ma jeunesse...
+Ici, mon père a vécu... ici, j'ai... mais voici
+que je me laisse entraîner, et il faut que demain matin
+à six heures je sois debout...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, ma chère hôtesse... dit gaiement le
+chevalier.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, il était couché.</p>
+
+<p>A six heures, la servante réveilla Pardaillan qui
+commença par aller seller et brider son cheval, puis
+déjeuna d'une tranche de pâté et d'une demi-bouteille
+de vin, puis fit ses adieux à Huguette en lui
+répétant qu'il viendrait vieillir au coin du feu de
+la Devinière. Puis il se mit en selle.</p>
+
+<p>«Le reverrai-je jamais?» murmura Huguette.</p>
+
+<p>Un peu après sept heures, Pardaillan s'arrêtait
+près de la basilique de Saint-Denis, attachait son
+cheval à un anneau, et pour ne pas se faire remarquer
+entrait dans un bouchon d'où il se mit à surveiller
+attentivement la route.</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures et demie il vit arriver un cavalier
+venant de Paris, cavalier armé en guerre, et ayant
+toute la tournure d'un gentilhomme. Il le reconnut
+à l'instant. C'était le laquais à qui Fausta avait remis
+la lettre destinée à Alexandre Farnèse.</p>
+
+<p>Le cavalier s'arrêta comme s'était arrêté Pardaillan.
+Ayant mis pied à terre à une centaine de pas
+du bouchon, il entra dans une maison où il resta
+près d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en
+selle et reprit le chemin de Paris.</p>
+
+<p>«Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les
+mains du messager. Attendons le messager!»</p>
+
+<p>Dix minutes après le départ du cavalier, la porte
+charretière de la maison s'ouvrit, laissant le passage à
+un homme qui sortit tout à cheval et prit au pas la
+route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se
+mit à le suivre de loin.</p>
+
+<p>«Le messager qui va à Dunkerque, songea-t-il. Celui
+que Fausta appelle le comte. Comte, bon! Mais comte
+de quoi?...»</p>
+
+<p>Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot,
+tout en se maintenant à distance. Cependant le cavalier
+ne paraissait pas très pressé.</p>
+
+<p>A un moment, cet homme s'aperçut sans doute
+qu'il était suivi; mais, au lieu de piquer son cheval,
+il s'arrêta court. Pardaillan s'arrêta. Le cavalier
+repartit au galop pour passer au trot quelques instants
+plus tard: Pardaillan exécuta les mêmes manoeuvres.
+Dès lors il fut évident pour le cavalier que
+Pardaillan le suivait.</p>
+
+<p>Il ne s'arrêta pas à Dammartin et poussa jusqu'à
+Senlis. Là, le messager mit pied à terre devant le
+Tonneau-de-Bacchus, vieille hôtellerie renommée. Pardaillan
+entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager
+dînait dans la grande salle. Pardaillan dîna dans la
+grande salle. Puis le messager se retira dans sa chambre
+en ordonnant qu'on le laissât dormir jusqu'à huit
+heures du matin.</p>
+
+<p>«Bon! pensa Pardaillan, je veux être pendu si
+mon homme n'est pas debout à cinq heures!...»</p>
+
+<p>Et, se retirant à son tour, il donna l'ordre qu'on
+tînt son cheval prêt pour cinq heures. Avant de
+s'endormir, Pardaillan se mit à méditer sur sa situation.
+Que voulait-il au bout du compte?...</p>
+
+<p>«La lettre destinée à Farnèse, pas davantage»,
+se répondit-il.</p>
+
+<p>Pardaillan dormit d'une traite jusqu'à cinq heures
+du matin, moment auquel on vint le réveiller.</p>
+
+<p>«Je suis sûr que mon homme ne va pas tarder
+à sortir», songeait-il.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan était habillé depuis longtemps et
+l'homme ne paraissait pas.</p>
+
+<p>A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant
+l'hôte:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, dit-il, que vous n'oublierez pas de réveiller
+à huit heures ce digne gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel gentilhomme? fit l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui qui est arrivé hier en même temps,
+ou plutôt un peu avant moi. Je m'ennuie seul en
+route, et je serais fort désireux de chevaucher botte
+à botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout
+à fait...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, je suis contrarié vraiment...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentilhomme s'est ravisé...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est parti à trois heures du matin!...»</p>
+
+<p>Pardaillan retint un juron, s'élança sur son cheval
+qui l'attendait depuis cinq heures, selon ses ordres,
+et prit à franc étrier la route d'Amiens.</p>
+
+<p>En grommelant il poussait son cheval d'une pression
+des genoux. Le cheval filait comme le vent.
+Mais Pardaillan s'aperçut bien vite qu'à ce train-là
+la pauvre bête serait rapidement épuisée. Une fois
+démonté, il n'était pas sûr de pouvoir acheter un
+autre cheval, outre qu'il tenait fort au sien, outre
+enfin que sa bourse ne lui permettait pas de dépenses
+exagérées.</p>
+
+<p>Toutes ces raisons firent que Pardaillan résolut
+d'abandonner la poursuite directe, et de tâcher d'arriver
+à Dunkerque par des voies de traverse qui
+abrégeraient son chemin. Mais, à Montdidier, où il
+s'arrêta pour laisser reposer une heure son cheval,
+il apprit qu'un cavalier venait précisément de se
+rafraîchir dans la guinguette où il entra. A la description
+qu'il provoqua par ses questions, il reconnut
+que ce cavalier ne pouvait être que le messager
+de Fausta... Il sut en outre que son homme n'avait
+guère qu'une demi-heure d'avance sur lui.</p>
+
+<p>«C'est le moment de prendre ma revanche du
+tour qu'il m'a joué!» pensa Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui
+furent employées à bouchonner vigoureusement son
+cheval, il reprit sa course furieuse, au risque, cette
+fois, de tuer sa bête.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'il aperçut au loin dans la plaine les
+clochers et les toits d'Amiens, il n'avait pas rejoint
+le cavalier!</p>
+
+<p>Le soir venait. Pardaillan s'arrêta pour réfléchir:
+Le résultat de ses réflexions fut qu'il se remit en
+route au petit trot, ce dont sa monture témoigna sa
+satisfaction en s'ébrouant et en faisant sauter l'écume
+autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens,
+Pardaillan se mit à en faire le tour en grommelant:</p>
+
+<p>«Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien
+de ta fenêtre tout ce qui entre dans Amiens...»</p>
+
+<p>Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapprochée
+de la porte de Paris, caché derrière les
+rideaux de sa fenêtre. Et il riait en lui-même du bon
+tour qu'il lui préparait. Lorsque, après avoir contourné
+la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord,
+c'est-à-dire la route de Doullens et Saint-Pol, il mit
+son cheval au pas et poursuivit son chemin jusqu'au
+bourg de Villiers. La nuit était tout à fait noire
+lorsqu'il y arriva.</p>
+
+<p>Villiers était à cheval sur la route. Au milieu de
+la grand-rue, il y avait une auberge. Un cavalier
+venant d'Amiens et allant à Saint-Pol était forcé de
+passer devant cette auberge.</p>
+
+<p>Pardaillan mit pied à terre, fit conduire son cheval
+à l'écurie, le fit bouchonner devant lui, et, lorsqu'il
+eut vu la brave bête bien séchée, les pieds
+dans une bonne litière, le nez dans la mangeoire
+bien garnie, il songea enfin à lui-même. Il tombait
+de fatigue et de faim. Un bon dîner eut raison de
+la faim. Mais, après la faim, Pardaillan avait la fatigue
+à vaincre. Or, son intention était de surveiller la route
+toute la nuit s'il le fallait.</p>
+
+<p>Il se fit conduire à sa chambre, qui donnait sur
+la route. Et il jeta un regard d'envie sur l'excellent
+lit qui l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu gagner deux écus? dit-il tout à coup
+au garçon qui lui avait indiqué la chambre.</p>
+
+<p>Ce garçon, avec une figure assez niaise, ouvrit de
+grands yeux à la proposition du voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Deux écus! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Deux écus de six livres. Les voici, dit Pardaillan
+qui exhiba les deux pièces d'argent. Ton service
+est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus personne dans
+l'auberge...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore à fermer les portes des étables et
+des écuries.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, et reviens vite...</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, le jeune paysan était de
+retour.</p>
+
+<p>&mdash;Où dors-tu? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'écurie, sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette
+chambre, sur cette chaise que je mets près de la
+fenêtre, tu auras les deux écus... Ce n'est pas tout.
+Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une
+nuit sur cette chaise, tu t'amuseras à écouter dans
+la rue... Et, s'il passait un cheval, à n'importe quelle
+heure, tu me réveillerais... un cheval venant d'Amiens
+et allant sur Doullens...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris! dit le garçon.</p>
+
+<p>Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux
+vitraux de la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici à mon poste, dit-il. Je vous garantis
+que, d'ici demain, il ne passera personne que vous
+n'en soyez aussitôt prévenu.</p>
+
+<p>Pardaillan posa son pistolet d'arçon sur une table
+près de lui et sa rapière debout à la tête du lit, sur
+lequel il se jeta tout habillé avec un soupir de satisfaction.
+Il s'endormit aussitôt. Le paysan veilla scrupuleusement,
+et, au petit jour, réveilla le chevalier,
+comme c'était convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est passé personne? demanda Pardaillan qui
+se mit sur pied et remit au garçon les deux écus.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, si ce n'est quelques charrettes.</p>
+
+<p>Pardaillan déjeuna près de la fenêtre et fit boire
+au garçon un grand verre de vin, honneur dont le
+digne Picard se montra touché.</p>
+
+<p>Puis, le jour étant tout à fait venu, Pardaillan sella
+son cheval et, posté dans la salle de l'auberge, attendit
+tranquillement.</p>
+
+<p>Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de
+la rue, Pardaillan se mit à rire... Ce cavalier, c'était
+celui qu'il attendait, le messager envoyé par Fausta
+à Alexandre Farnèse! La revanche de Pardaillan était
+aussi complète qu'il l'avait rêvée.</p>
+
+<p>Il laissa passer le messager qui s'en allait à un petit
+trot raisonnable, comme un homme sûr d'avoir dépisté
+l'importun suiveur, puis il se mit en selle à son
+tour. Cette fois, il eut bien soin de garder une distance
+suffisante pour ne pas être vu.</p>
+
+<p>On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis
+Saint-Omer. Le cavalier passa la nuit dans cette dernière
+ville, et Pardaillan ne trouva rien de mieux que
+de se loger dans la même hôtellerie en prenant les
+précautions nécessaires pour ne pas être vu. Mais.
+le lendemain matin, comme il reprenait sa poursuite,
+il dut sans doute commettre quelque imprudence et
+se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit
+au nord, bifurqua brusquement sur Calais en cherchant
+à tirer au large.</p>
+
+<p>Pardaillan était résolu à l'aborder coûte que coûte.
+Il avait, pendant tout ce voyage, inutilement cherche
+un moyen de se faire remettre la lettre... Il la lui
+fallait pourtant!...</p>
+
+<p>Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait
+à rattraper l'homme qui, laissant la ville sur sa
+gauche, se mit à galoper sur la route qui suivait la
+côte d'ailleurs toute droite.</p>
+
+<p>Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en
+plus du messager. Tout à coup, celui-ci s'arrêta net
+et, faisant volte-face, le pistolet au poing, attendit de
+pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit au trot,
+puis au pas, et enfin, arrivant à quelques pas du messager,
+s'arrêta de son côté, ôta son chapeau, et se mit
+à sourire de son air le plus engageant.</p>
+
+<p>Le messager de Fausta demeura stupéfait. Il était
+impossible d'accueillir à coups de feu un homme qui
+se présentait avec une telle politesse, et qui, devant
+le canon du pistolet braqué sur lui à cinq pas, souriait
+si candidement et sans esquisser le moindre
+geste de défense.</p>
+
+<p>Le messager salua donc à son tour avec courtoisie
+et remit son pistolet dans l'une des fontes de sa selle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello,
+comte toscan. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency,
+comte français.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il indiscret, demanda le comte italien au
+bout de quelques instants qu'il employa à examiner
+son compagnon, serait-il indiscret de vous demander
+d'où vous venez?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement
+de Paris, et plus spécialement de l'île de la
+Cité...</p>
+
+<p>A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et,
+regardant son compagnon avec fixité, esquissa dans
+l'air un signe avec sa main. Pardaillan sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit-il, je ne répondrai pas au
+signe de reconnaissance que vous me faites, pour la
+raison bien simple que j'ignore le signal de réponse
+que vous attendez sans doute: je ne suis pas des
+vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant
+pour me dire où vous allez?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... à Dunkerque où vous allez vous-même.</p>
+
+<p>Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au
+camp de votre illustre compatriote le généralissime
+Alexandre Farnèse.</p>
+
+<p>Le messager devint pensif. Cet étranger qui le poursuivait
+était-il un affilié de Fausta?... mais alors, pourquoi
+ne connaissait-il pas le signe?... Et, d'autre part,
+comment était-il si bien informé?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit-il résolument, vous répondez à
+mes questions avec tant de bonne grâce que je me
+hasarderai à vous en poser une troisième... Pourquoi
+me suivez-vous depuis Dammartin?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis êtes-vous sur
+ma route?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous,
+d'abord!</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouviez-vous savoir que j'allais au
+camp de Farnèse?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'ai entendu dire à la très noble
+signora Fausta, reprit paisiblement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le messager, abasourdi.</p>
+
+<p>Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement
+à me rattraper venait du désir que vous aviez
+de voyager en ma compagnie... d'abord. Il y a donc
+un autre motif?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, fit Pardaillan, à mon tour de
+vous questionner, voulez-vous? Savez-vous ce que
+contient la lettre qui vous a été remise à Saint-Denis
+de la part de la signora Fausta et à destination
+d'Alexandre Farnèse»</p>
+
+<p>Le messager fut atterré. Il n'y avait plus de doute
+dans son esprit. L'étranger n'était pas, ne pouvait pas
+être un envoyé de Fausta, c'était un ennemi dangereux
+qui avait surpris de redoutables secrets.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui. A sa droite, c'étaient les
+champs. A sa gauche, les falaises, au-delà desquelles
+on entendait se lamenter la mer. La solitude était
+complète, et l'endroit excellent pour se défendre d'un
+gêneur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, il me serait difficile de répondre
+à votre question, parce que, n'étant porteur d'aucune
+lettre, je ne puis vous dire le contenu d'une missive
+qui n'existe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous récompensez
+mal ma franchise!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, gronda le messager en pâlissant, j'ai
+une lettre, c'est vrai. Après?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si vous savez son contenu...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Et quand je le saurais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais
+vous ne le savez pas. Et je vais vous le dire...</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai
+répondu que je m'appelle le comte de Margency. La
+lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un ordre
+de la signora Fausta au généralissime d'avoir à se
+tenir prêt à entrer en France et à marcher sur Paris
+avec son armée au premier signe qui lui en sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Après? gronda le messager en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Après? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux
+pas que cette lettre arrive au camp de Farnèse, voilà
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne... voulez pas?...</p>
+
+<p>A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan
+en fit autant.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.</p>
+
+<p>Et il braqua le canon du pistolet sur le messager.
+Celui-ci haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne songez pas à une chose, dit-il avec un
+calme que Pardaillan admira. Mais je tiens à vous
+dire avant de vous tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la
+lettre, que j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur,
+vous remettre la missive, et transmettre l'ordre de
+vive voix...</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Pardaillan, car le généralissime n'obéira
+qu'à un ordre écrit...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vociféra le messager, je vous tue!...</p>
+
+<p>En même temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup
+d'éperon, fit faire à son cheval un écart qui eût
+désarçonné un cavalier ordinaire. La balle passa à
+deux pouces de sa tête. Presque aussitôt, il fit feu à
+son tour, non pas sur le cavalier, mais sur la monture:
+la bête, frappée au crâne, s'affaissa. Dans le
+même instant, le messager sauta et se trouva à pied,
+l'épée à la main. Pardaillan avait sauté aussi et tiré
+sa rapière.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos
+deux fers, veuillez m'écouter un instant. Je me suis
+nommé comte de Margency, et j'en ai le droit. Mais
+je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de
+Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je m'en étais douté un instant! grommela
+furieusement le messager.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux.
+Cela nous évitera les longs discours. Puisque vous me
+connaissez, monsieur le comte, vous devez savoir que
+votre maîtresse, votre souveraine, a voulu trois ou
+quatre fois déjà me faire assassiner. La dernière fois,
+il n'y a pas longtemps, je venais de lui sauver la vie;
+en signe de gratitude, elle a jeté à mes trousses tous
+les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me tuerez
+pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre
+arrive, comme enfin vous êtes le serviteur d'une
+femme qui veut ma mort, c'est moi qui vais vous
+tuer!...</p>
+
+<p>En même temps, Pardaillan tomba en garde. Les
+fers se croisèrent...</p>
+
+<p>Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la
+défensive. En somme, il ne s'agissait pas pour lui de
+tuer et de remporter une victoire. Il s'agissait simplement
+d'écarter ou d'arrêter un adversaire.</p>
+
+<p>Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une
+série de coups droits foudroyants. Le messager ne
+dut son salut qu'à une marche en arrière. Mais, tout
+en rompant, il se défendait avec courage et habileté.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit tout à coup Pardaillan, vous me
+paraissez homme de coeur, et je vous dois mes
+excuses...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? fit le comte Luigi.</p>
+
+<p>&mdash;De vous avoir prié de me remettre votre lettre.
+J'aurais dû prévoir qu'un homme comme vous peut
+être vaincu par la fortune, mais qu'il ne courbe pas
+volontairement la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit le messager, en prenant
+vivement une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes
+excuses pour la proposition incongrue que je vous
+ai faite, et tous mes regrets d'être forcé de vous traiter
+en ennemi...</p>
+
+<p>En même temps, il se fendit à fond. Le messager
+jeta un cri rauque, laissa échapper son épée, tourna
+sur lui-même et s'abattit...</p>
+
+<p>&mdash;Holà! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment
+été assez maladroit pour le tuer?...</p>
+
+<p>Il s'agenouilla, défit le pourpoint du comte toscan
+et examina la blessure en hochant la tête. A ce moment,
+le blessé ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan, je suis maître du champ.
+Je puis donc vous prendre la missive que vous portez,
+Mais je serais au désespoir de vous quitter en ennemi,
+car vous êtes un brave... Voulez-vous, de bonne
+volonté, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que
+nous nous séparions amis?...</p>
+
+<p>Le blessé fit péniblement un geste de la main pour
+désigner une poche intérieure de son pourpoint. Pardaillan
+prit la lettre. Les yeux du blessé indiquèrent
+un profond désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Pardaillan, ému de pitié, qu'est-ce que
+cela peut vous faire, au bout du compte?... Vous ne
+craignez pas, je suppose, que j'use de cette lettre
+comme d'une arme contre la signorita Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, murmura le blessé d'une voix
+à peine intelligible... Vous allez... porter... cette
+lettre au roi de France... je suis un homme.... déshonoré.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela?
+Vous ne redoutez que cela? Et si je vous prouve que
+vous vous trompez? que je ne rendrai nullement
+cette missive à Valois?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de preuve... possible! murmura le blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!</p>
+
+<p>A ces mots, sans l'ouvrir, sans la décacheter, sans
+jeter un coup d'oeil sur la suscription, Pardaillan se
+mit à déchirer la lettre en petits morceaux. Lorsqu'elle
+eut été ainsi réduite en miettes certainement
+illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en
+l'air.</p>
+
+<p>Pendant cette opération, le comte Luigi avait tenu
+attachés sur Pardaillan ses yeux pleins de stupéfaction.
+Puis, l'étonnement fit place à une sorte d'admiration.
+Et, d'un ton qui traduisit toute sa reconnaissance,
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur!...</p>
+
+<p>Pardaillan haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai prévenu que j'avais seulement l'intention
+de jouer un tour à votre Fausta. C'est fait. Quant
+à me servir d'une lettre tombée en mon pouvoir pour
+faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes
+habitudes. Cette lettre détruite n'existe plus, même
+dans mon souvenir. Êtes-vous rassuré?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... et je vous bénis... de m'avoir
+donné... une pareille assurance... avant de mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!</p>
+
+<p>Le blessé secoua tristement la tête. Puis, épuisé par
+les efforts qu'il venait de faire, il s'évanouit.</p>
+
+<p>Pardaillan alla à son cheval et fouilla vivement l'une
+des fontes. Là, sous le pistolet, il y avait des bandages,
+de la charpie, enfin tout ce qu'il faut à un
+homme pour panser provisoirement une blessure.
+Puis il se mit à dégringoler la falaise par un sentier
+presque à pic, mouilla dans l'eau de mer un fort
+tampon de charpie, remonta au pas de charge, lava
+la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout
+le plus proprement du monde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'eau salée, dit Pardaillan. Cela pique.
+Mais ce n'en est que meilleur. Maintenant, monsieur,
+attention. Je vais vous soulever et vous placer sur
+mon cheval...</p>
+
+<p>Pardaillan se baissa, plaça ses mains sous les reins
+du blessé et, agissant à la fois avec douceur et avec
+force, le souleva et l'assit sur le cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu'à Gravelines?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois...</p>
+
+<p>&mdash;En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.</p>
+
+<p>Et, traînant son cheval par la bride, se retournant
+tous les deux pas pour examiner son blessé, Pardaillan
+se mit en chemin au petit pas. Vingt minutes
+plus tard, il atteignait les premières maisons du
+village.</p>
+
+<p>Gravelines ne se composait que d'une trentaine de
+cabanes de pêcheurs. Mais l'entrée de ce cheval ramenant
+un blessé avait attiré autour de Pardaillan
+quelques bonnes femmes et une bande effarée de
+marmots.</p>
+
+<p>&mdash;L'auberge? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui d'entre vous veut gagner dix écus? reprit
+alors Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est
+pour loger et soigner ce cavalier, je m'en charge.</p>
+
+<p>Le blessé fut transporté à quelques pas devant une
+chaumière, et couché sur un matelas de varech.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un chirurgien? un médecin? demanda
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui
+sait tout, qui guérit les fièvres, et sait soigner les
+blessures.</p>
+
+<p>A ce moment, celui que, dans le village, on appelait
+le sorcier, prévenu sans doute de l'événement, faisait
+son entrée dans la chaumière. C'était un vieillard à
+physionomie intelligente, à l'oeil vif et malicieux.
+Sans rien dire, il s'agenouilla près du blessé et défit
+les bandages, puis se mit à examiner la plaie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Mais aussitôt une pensée se fit jour dans sa tête.
+Si le blessé en revenait, il irait trouver Farnèse, et
+lui raconterait ce qui s'était passé en lui donnant
+oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce
+qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le
+sorcier dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr, fit-il, qu'il en reviendra?</p>
+
+<p>&mdash;Très sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que je voudrais bien que mon ami
+puisse continuer son voyage...</p>
+
+<p>Le sorcier secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il
+meurt, dit-il. S'il essaie de marcher avant un mois,
+tout sera remis en question. S'il monte à cheval avant
+deux mois, je ne réponds de rien!...</p>
+
+<p>Deux mois!...</p>
+
+<p>C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Pardaillan.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout
+de quatre jours il put positivement déclarer le blessé
+hors de tout danger. Ces quatre jours, Pardaillan les
+avait passés dans la chaumière. Sûr que le comte
+Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soigné,
+certain d'autre part qu'il ne pourrait rejoindre
+et prévenir Farnèse, le chevalier, un beau matin, fit
+ses adieux à celui qu'il avait à moitié tué, et reprit
+à petites journées le chemin de Paris. Il avait une
+double tâche à accomplir. Retrouver Maurevert,
+d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer Guise...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>BLOIS</h3>
+
+<p>Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque
+et s'emparait de la lettre destinée à Farnèse,
+le duc de Guise, au milieu d'une imposante escorte,
+s'avançait vers Blois où, de tous les points de la
+France, accouraient les députés de la noblesse, du
+clergé et du Tiers-État pour cette suprême conférence
+à laquelle Henri III avait convié son peuple, et qu'on
+appelle les états généraux de Blois.</p>
+
+<p>La sécurité de Guise était absolue, Maurevert lui
+avait rendu un compte exact des forces dont
+Henri III pouvait disposer, soit environ quarante
+mille hommes.</p>
+
+<p>Ces forces considérables étaient sous la main d'un
+hardi capitaine qui avait fait ses preuves sur plus
+d'un champ de bataille. C'était le brave Crillon. Les
+troupes de Crillon occupaient le château et la ville.</p>
+
+<p>Le roi était donc défendu, bien défendu. Malgré
+cela, la sécurité de Guise était complète.</p>
+
+<p>Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante
+gentilshommes qui l'accompagnaient avait mis en lui
+toutes ses espérances et toute sa fortune future. Il
+n'en était donc pas un qui ne fût prêt à se faire
+massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre
+qu'une fois arrivé à Blois il allait trouver les députés
+des trois ordres, et que, parmi ces députés, seigneurs,
+bourgeois, prêtres, il n'en était pas un qui ne lui fût
+dévoué corps et âme. En réalité donc, il allait être
+le véritable maître aux états généraux.</p>
+
+<p>C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant
+sa dernière journée de marche. Il était entouré
+à ce moment de huit ou dix de ses plus intimes qui,
+formant peloton, marchaient en avant du gros de
+l'escorte. Et, peu à peu, dans ce groupe d'intimes,
+une sélection s'était faite, en sorte que le duc avait
+fini par se trouver en avant, entre Bussi-Leclerc et
+Maineville, ses inséparables, ceux pour qui il n'avait
+rien de caché.</p>
+
+<p>Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses
+deux fidèles agents, il était tout naturellement question
+de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, disait Maineville, nous voilà débarrassés
+du quidam. Mais, pour mon compte, j'en éprouve
+quelque regret. La noyade fut trop douce pour
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, renchérit Bussi-Leclerc, et, quant à
+moi, j'eusse éprouvé quelque plaisir à lui rendre...</p>
+
+<p>&mdash;La leçon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville
+en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te
+rappelles-tu pas que je le désarmai dans la Bastille?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y étais pas... ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Maurevert y était!... Est-ce vrai. Maurevert?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait
+derrière Guise. Tu lui fis sauter l'épée des mains par
+trois fois, et le truand dut s'avouer vaincu...</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et
+remercia Maurevert d'un regard.</p>
+
+<p>On arrivait au village de Villerbon...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre,
+ne parlons plus des morts... Bussi, pique donc au
+galop jusqu'à ces cavaliers que tu vois là-bas, et
+sache ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine
+de cavaliers, en effet, étaient arrêtés... mais
+Bussi-Leclerc n'eut pas le temps d'exécuter l'ordre
+qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient d'apercevoir
+la troupe de Guise et galopaient à sa rencontre.
+Un instant. Guise se troubla et sa main descendit
+jusqu'à l'épée de fer de sa rapière. L'idée que
+Henri III lui avait ménagé un guet-apens passa dans
+son esprit comme un éclair. Mais il se rassura aussitôt.
+Les cavaliers étaient sur lui et criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous êtes le bienvenu!...</p>
+
+<p>C'était une troupe de gentilshommes députée par
+les seigneurs assemblés dans Blois pour aller a sa
+rencontre, le saluer et l'assurer de toute fidélité...</p>
+
+<p>A ce moment, le roi de France, pâle et nerveux, se
+trouvait dans l'appartement qu'il occupait au premier
+étage du château. Henri III, avec une agitation qui
+contrastait avec son indolence habituelle, allait et
+venait, s'approchait souvent d'une fenêtre d'où il
+pouvait voir la cour carrée et le porche majestueux
+du château.</p>
+
+<p>Henri III attendait le duc de Guise!...</p>
+
+<p>Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait
+cinquante gentilshommes armés en guerre. Une compagnie
+de Suisses occupait la cour carrée. Le grand
+escalier était plein de seigneurs royalistes dont le
+sombre visage annonçait qu'ils n'attendaient rien de
+bon de l'arrivée du duc. Toutes les autres cours et
+les autres escaliers du château étaient occupés par
+des gens d'armes.</p>
+
+<p>Dans le salon lui-même, une vingtaine de gentilshommes
+attendaient, silencieux et les yeux fixés sur
+le roi. Dans un coin, Catherine de Médicis, causant
+avec son confesseur, contrastait par sa sérénité et
+sa gaieté avec toute cette sombre impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Biron? est-il de retour? fit tout à coup
+Henri III.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, me voici, fit le maréchal de Biron
+Armand de Gontaut, baron de Biron, était alors
+âgé de soixante-quatre ans; mais il portait encore la
+cuirasse avec une facilité que lui enviaient de plus
+jeunes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, mon vieux brave! dit Henri III Je
+craignais que tu ne fusses pas ici aujourd'hui, car
+je t'avais donne congé pour huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai appris l'arrivée de M. le duc. Peste
+sire, je n'aurais eu garde de manquer une si belle
+occasion de lui présenter mes respects!... Et sire
+vous voyez que je suis arrivé à temps...</p>
+
+<p>Le roi se mit à rire, les gentilshommes éclatèrent.</p>
+
+<p>En effet, à ce moment même, une rumeur montait
+de la cour carrée: c'était un bruit de chevaux qui
+passaient sous le porche, un cliquetis d'armes et
+d'éperons de cavaliers mettant pied à terre...
+Henri III pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Comte de Loignes, dit-il d'une voix altérée, voyez
+donc ce qui se passe dans la cour.»</p>
+
+<p>Il le savait très bien. Il devinait que c'était Guise
+qui arrivait. Et, avant d'avoir reçu aucune réponse il
+se dirigea vers un grand fauteuil placé sur une estrade
+et formant trône. Il s'y assit et, d'un geste rageur
+enfonça son chapeau sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! s'écria Chalabre qui s'était précipité à la
+fenêtre en même temps que Loignes, c'est M. le duc
+de Guise, que Dieu le tienne en sa garde!</p>
+
+<p>&mdash;A moins que le diable ne l'emporte! murmura
+Montsery près du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Henri III d'un ton d'indifférence si parfaitement
+jouée qu'il stupéfia sa mère... Tiens! le duc
+de Guise?... Et que peut-il venir faire céans?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons le savoir, sire, car le voici qui
+monte le grand escalier...</p>
+
+<p>C'était vrai. Dans le grand escalier, on entendait
+la rumeur confuse d'une foule qui monte. Cette foule,
+c'était toute l'escorte du duc qui l'accompagnait jusqu'à
+la porte du roi... Il y avait là une menace qui
+n'échappa point à Crillon. Arrivé devant la porte du
+salon, il se tourna vers les gentilshommes guisards
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur
+le cardinal, le roi m'a chargé de vous faire
+savoir qu'il vous accorde audience. Quant à vous,
+messieurs, veuillez attendre...</p>
+
+<p>L'escorte demeura donc échelonnée dans l'escalier.
+Et, comme cet escalier était déjà occupé par un
+grand nombre de seigneurs royalistes et de gens
+d'armes, il en résulta qu'il se trouva plein de gens
+qui se regardaient de travers et qui, sur un mot, se
+fussent rués les uns sur les autres.</p>
+
+<p>Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs
+de Lorraine et soigneusement refermé lui-même la
+porte.</p>
+
+<p>Les trois frères s'avancèrent vers le fauteuil où
+Henri III, le chapeau sur la tête, les regardait venir
+sans un geste, sans un tressaillement de la physionomie.</p>
+
+<p>Le duc de Guise, moins habile que Henri III à
+dissimuler ses sentiments, n'avait pu s'empêcher de
+pâlir devant la réception glaciale qui lui était faite.
+Il s'arrêta à trois pas du trône et s'inclina profondément,
+ainsi que ses frères.</p>
+
+<p>Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de
+sa voix légèrement nasillante, d'une rare impertinence
+quand il le voulait, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous à
+nous dire?...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>RÉCONCILIATION</h3>
+
+<p>Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les
+assistants, tous royalistes: et les trois frères purent
+entendre le frémissement des épées qui se heurtaient
+comme des feuilles d'acier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le duc d'une voix assurée, vous savez
+que mon frère le cardinal est président du clergé en
+même temps que Mgr le cardinal de Bourbon. Il n'y
+a donc rien que de naturel à sa présence aux États
+que Votre Majesté a daigné convoquer en cette ville...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec
+la même impertinence.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, continua Guise, vous savez que mon frère
+Mayenne est président de la noblesse en même temps
+que M. le maréchal comte de Brissac...</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal de barricades, comme M. de Bourbon
+est cardinal de conspiration! dit sourdement le roi.</p>
+
+<p>Et, cette fois. Guise pâlit. Car l'attaque était directe,
+et sûrement l'orage allait crever...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux
+frères. Il s'agit de vous. Je suis bien aise de les voir
+près de vous... de vous voir tous trois ensemble...
+mais je vous demande spécialement à vous: que
+venez-vous faire ici?...</p>
+
+<p>A ce moment, Catherine de Médicis se rapprocha
+du roi et se tint debout près de l'estrade. Cette sombre
+figure de spectre qui apparut soudain à Guise
+lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe.
+Il jeta autour de lui un rapide regard, il vit les
+seigneurs royalistes prêts à sauter sur lui, et peu
+s'en fallut qu'il n'eût à ce moment la parole irrévocable.</p>
+
+<p>«S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement,
+j'appelle mes gentilshommes... et... bataille!...»</p>
+
+<p>Il résolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je pourrais vous dire que, député de la
+noblesse au même titre que tant d'autres seigneurs,
+j'ai pu, j'ai dû me rendre à la convocation que Votre
+Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de votre présence aux états
+généraux, interrompit le roi qui avait l'obstination
+froide, terrible et parfois cruelle. Il s'agit de votre
+présence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous
+faire?...</p>
+
+<p>Ces paroles étaient effrayantes. La situation l'était
+plus encore. Guise, éperdu, balbutia quelques paroles
+confuses. Son frère, le cardinal, lui marcha rudement
+sur le pied, d'un air qui voulait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attendez-vous? Dégainons, morbleu!...</p>
+
+<p>L'angoisse qui pesait sur cette scène d'une terrible
+violence fut portée à son comble par ces paroles que
+Henri III, plus nasillant que jamais, ajouta tout à
+coup:</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, j'ai pu voir que vous êtes venus en
+bonne et nombreuse compagnie. Peste! je vous en
+fais mon compliment!</p>
+
+<p>&mdash;Sire... intervint la reine mère.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un
+roi; il n'y a qu'un roi; et, quand le roi parle, tout
+le monde doit se taire, même vous, madame!... Mon
+cher cousin, je vous faisais donc compliment sur
+votre escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y
+manque quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant
+livide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... le moine qui devait m'occire en la cathédrale
+de Chartres. L'avez-vous donc oublié à Paris?</p>
+
+<p>Ces paroles éclatèrent comme un coup de tonnerre.</p>
+
+<p>Déjà, le duc de Guise se tournait vers la porte, il
+allait pousser le cri de rescousse, et qui peut savoir
+ce qui se fût alors passé?... lorsque, tout à coup,
+Catherine de Médicis, allongeant son bras maigre,
+laissa tomber ces mots, de cette voix de suprême
+autorité dont elle usait bien rarement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs de Lorraine, écoutez-moi, écoutez la
+reine! Le roi veut bien que je parle. N'est-ce pas
+que vous le voulez, mon fils?</p>
+
+<p>Les personnages qui assistaient à cette scène demeurèrent
+figés dans l'attitude qu'ils venaient de
+prendre. Seul, le duc de Guise fit un demi-tour vers
+la reine mère. Alors, Catherine de Médicis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, vous ignorez sûrement que nous
+avons découvert à Chartres un complot contre Sa
+Majesté; un moine, en effet, un moine s'était vanté
+de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils aîné
+de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que
+ce moine, pour pénétrer dans Chartres, s'était glissé
+à notre insu dans les rangs de la grande procession...
+C'est cela que Sa Majesté a voulu dire...</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pût y
+avoir dans tout le royaume un être assez criminel,
+assez insensé pour oser porter la main sur la personne
+royale...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux
+sourire, le roi ayant accordé audience à notre
+cher cousin, lui demande simplement quel est le but
+spécial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre
+portée.</p>
+
+<p>Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir été
+trop loin et de n'être pas en mesure de sortir d'un
+mauvais pas, fit un signe de tête affirmatif. Une
+détente se produisit dans l'assemblée, on comprit
+que le roi venait de reculer.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous,
+madame et reine, l'audience que Votre Majesté a bien
+voulu nous accorder a, en effet, un but spécial. Je suis
+venu non pas à Blois, mais précisément au château
+de Blois. Je suis venu non pas aux conférences, mais
+justement chez Sa Majesté. Et, si j'ai prié mes deux
+frères de m'accompagner, si j'ai invité tout ce que
+je connaisse de gentilshommes amis à me suivre ici,
+c'est que j'avais à dire des paroles solennelles... et
+j'eusse voulu que toute la noblesse de France fût
+présente dans ce salon...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on
+ouvre les portes, et qu'on fasse entrer tout le
+monde!...</p>
+
+<p>Cet ordre fut immédiatement exécuté. La porte du
+salon ouverte à double battant, un huissier cria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, le roi veut vous voir! »</p>
+
+<p>Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier
+et sur la terrasse entrèrent. Le salon fut bientôt
+bondé. Ceux qui ne purent entrer s'arrêtèrent sur
+le palier et jusque sur les marches de l'escalier. Une
+intense curiosité pesait sur cette foule assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire
+à souhait. Parlez donc hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai avec plus de franchise encore que de
+hardiesse, dit le duc de Guise. Sire, lorsque j'ai eu
+l'honneur de vous voir à Chartres, je vous ai dit que
+votre ville de Paris réclamait à grands cris la présence
+de son roi dont elle ne peut se passer, sous
+peine de dépérir. Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le
+royaume entier qui réclame la fin des discordes, et
+supplie Sa Majesté de reprendre visiblement les
+rênes du gouvernement. A tort, bien à tort, sire, moi,
+Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, j'ai été considéré
+comme brandon de guerre civile. A mon grand regret,
+ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume
+ont espéré trouver en moi un chef de révolte, alors
+que je suis seulement le chef de l'une des armées royales.
+Ces espérances des fauteurs de troubles seraient
+encouragées par moi si, d'une voix haute je n'y mettais
+un terme. Sire, je suis venu loyalement déposer
+mon épée à vos pieds et vous proposer une réconciliation
+solennelle, si toutefois il y a jamais eu de véritable
+querelle...</p>
+
+<p>&mdash;Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mère.</p>
+
+<p>Il serait difficile de donner une idée exacte de la
+stupéfaction qui se peignit sur le visage des gentilshommes
+tant guisards que royalistes, lorsque le duc
+de Guise eut achevé de parler. Pour les uns, c'était
+l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqué d'une
+conspiration qui durait depuis quinze ans. Pour les
+autres, c'était une instinctive méfiance devant une
+attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.</p>
+
+<p>Quant à Henri III, s'il fut étonné, joyeux ou non,
+nul ne put le savoir, car son visage demeura impénétrable.
+Seulement, il regarda sa mère, qui lui fit
+signe et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de nobles paroles que vient de prononcer
+là notre cousin! Quel dommage qu'une scène aussi
+attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu pour
+témoin!...</p>
+
+<p>Le roi était dès longtemps habitué à comprendre
+sa mère à demi-mot. Se levant donc:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous disposé
+à répéter ces paroles devant le Saint-Sacrement?</p>
+
+<p>Le duc eut une hésitation inappréciable, puis répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, sire! Quand Votre Majesté voudra...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous seriez prêt à faire serment de réconciliation
+sur le Saint-Sacrement exposé à l'autel?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, sire... Dès que nous serons rentrés
+à Paris, s'il plaît à Votre Majesté, nous irons à Notre-Dame, et...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout
+des autels, et partout on trouve Dieu quand
+on le cherche. La cathédrale de Blois me paraît
+tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel
+serment...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre
+Majesté voudra... dès demain!</p>
+
+<p>&mdash;Demain!... qui sait où nous serons demain?
+C'est tout de suite, monsieur le duc, c'est dans
+l'heure qui commence que nous devons aller au pied
+de l'autel...</p>
+
+<p>Guise eut une nouvelle hésitation; et, cette fois,
+si courte qu'elle eût été, Catherine, qui le dévorait
+des yeux, la remarqua. Mais déjà le duc répondait
+d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si cela plaît à Votre Majesté!</p>
+
+<p>&mdash;Crillon, dit le roi, nous allons à la cathédrale.
+Messieurs; vous en êtes tous. Il faut que ce soit un
+spectacle dont il soit parlé dans tout le royaume, et
+dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant,
+qu'on me laisse seul. »</p>
+
+<p>Tout le monde sortit. La reine mère demeura seule
+auprès de Henri III.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mère? dit gaiement le roi, nous allons
+donc rentrer à Paris?... Dès que les conférences
+seront terminées, nous nous mettrons en route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit alors la vieille reine, voilà ce qui vous
+tient le plus au coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre
+vos amusements favoris dans le Louvre et ailleurs,
+préparer fêtes sur fêtes, au risque de voir se déchaîner
+encore les bourgeois las de payer vos folies! La
+belle avance de rentrer au Louvre, si vous y rentrez
+diminué, fantôme de roi, n'ayant plus qu'une ombre
+de pouvoir!... Vous croyez donc à cette réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure
+sur le Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincérité
+qui fit sourire amèrement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, fit le roi, se méprenant au sens
+de cet avertissement, Crillon aura certainement pris
+les précautions nécessaires... et justement le voici!
+ajouta-t-il pour couper court à l'entretien...</p>
+
+<p>Catherine de Médicis poussa un soupir, jeta un
+profond regard sur son fils et se retira lentement,
+tandis que Crillon faisait en effet son entrée dans le
+salon et annonçait au roi qu'on n'attendait plus que
+son bon plaisir pour se mettre en route vers la
+cathédrale...</p>
+
+<p>Le roi descendit aussitôt dans la cour carrée et
+sourît à la vue de ces gentilshommes qui formaient
+une masse imposante, à la vue plus imposante encore
+des gens d'armes que Crillon avait disposés. Il monta
+à cheval. Tous l'imitèrent aussitôt.</p>
+
+<p>Le roi sortit du château, précédé d'une fanfare de
+trompettes, d'une compagnie de mousquetaires, et
+encadré par un triple rang de ses gentilshommes. Le
+duc de Guise venait immédiatement derrière lui et
+se trouvait ainsi séparé de ses partisans. Toute cette
+formidable et brillante cavalcade se dirigea vers la
+cathédrale dans une sorte de recueillement inquiet.
+On n'osait parler. Chacun se demandait si cette cérémonie
+ne cachait pas un guet-apens.</p>
+
+<p>Le chapitre de la cathédrale, prévenu en toute
+hâte, s'était réuni, et, revêtu de ses ornements sacerdotaux,
+attendait Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le roi mit pied à terre devant l'église où il entra
+aussitôt, toujours silencieux, et suivi par cette foule
+non moins silencieuse. Guise marchait près de lui, un
+peu en arrière.</p>
+
+<p>En un instant, la cathédrale se trouva remplie. Le
+roi et Guise marchèrent jusqu'au maître'autel. Le
+curé doyen de la cathédrale s'agenouilla alors, entouré
+de ses vicaires, fit une courte oraison. Puis, il
+monta les degrés de l'autel, ouvrit le tabernacle,
+découvrit l'ostensoir d'or et, tandis que les prêtres
+entonnaient le <i>Tantum ergo</i>, il se retourna en soulevant
+l'emblème dans ses mains levées.</p>
+
+<p>Toute l'assistance était tombée à genoux; le roi
+avait le premier donné l'exemple. Enfin, l'ostensoir
+ayant été exposé sur l'autel, le roi se releva et regarda
+fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme,
+monta les degrés de l'autel et étendit la main droite.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc
+d'une voix que tout le monde put entendre, tant en
+mon nom qu'au nom de la Ligue dont je suis lieutenant général,
+je jure réconciliation et parfaite amitié
+à Sa Majesté le Roi...</p>
+
+<p>Henri III qui, jusque-là, avait conservé un doute,
+rayonna de joie, et, montant à son tour, il étendit
+la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure réconciliation
+et parfaite amitié à mon féal cousin duc
+de Guise et à messieurs de la Ligue...</p>
+
+<p>Alors, des vivats éclatèrent parmi les royalistes,
+tandis que les gentilshommes guisards demeuraient
+sombres et silencieux. Le roi tendit la main au duc
+qui, profondément, s'inclina. La réconciliation était
+scellée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>CATHERINE REÇOIT LA LETTRE...</h3>
+
+<p>Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au
+château, les gens de la Ligue montrèrent un visage
+serein, joyeux, et même quelque peu moqueur quand
+leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.</p>
+
+<p>Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son
+habitude, ne remarquait nullement ce qu'il y avait
+de singulier dans cette attitude des guisards. Mais
+d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces
+autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de
+Médicis.</p>
+
+<p>L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un
+cabinet percé d'un invisible judas à travers lequel il
+pouvait tout voir. Catherine l'avait mis là en lui recommandant
+d'étudier la physionomie des Guise.
+Jamais la vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille.
+Il y avait un malheur dans l'air.</p>
+
+<p>A la table du roi avaient pris place le maréchal de
+Biron, Villequier, d'Aumont, du Guast, Crillon, les
+trois Lorrains et quelques seigneurs de la Ligue. Les
+convives étaient fraternellement mêlés les uns aux
+autres, et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un
+peu plus élevé que, les autres, on ne l'eût pas distingué
+de ses invités.</p>
+
+
+<p>&mdash;Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant,
+j'ai fait cadeau d'une belle chape de drap d'or!
+s'écriait à un moment le roi de France, je voudrais
+bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais
+s'il nous voyait réunis à la même table!... J'en ris
+rien que d'y penser!...</p>
+
+<p>Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata
+aussi, puis toute la tablée, puis tous les seigneurs
+debout.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il
+en pousserait un Ventre-Saint-Gris!...</p>
+
+<p>Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en
+imitant si bien son accent gascon que, cette fois, les
+rires partirent d'eux-mêmes et de bon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment?
+demanda le cardinal de Guise. Eh bien, il est
+retourné à La Rochelle où il va présider l'assemblée
+générale des protestants.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose comme les états généraux de la
+huguenoterie, fit le roi. Nous ne le craignons plus.
+Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous marcherons
+contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre
+ami (il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté,
+nous préparerons cette expédition...</p>
+
+<p>&mdash;Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons
+pas de repos tant que La Rochelle sera aux
+mains des huguenots.</p>
+
+<p>Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous
+les convives l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce
+dîner, où il fut question de tout, excepté des états
+généraux pour lesquels tout ce monde était réuni.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa
+faiblesse, était restée jusqu'à la fin. Quand elle fut
+seule, elle entra dans la salle à manger et se dirigea
+vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce
+moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se
+dressa près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert! dit sourdement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.</p>
+
+<p>Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny
+ce coup d'arquebuse que vous n'avez pas oublié, sans
+doute. Ces temps sont lointains, et je craignais fort
+que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir
+de Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est
+rien...</p>
+
+<p>Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur
+l'homme qui lui parlait avec une sorte d'insolente
+familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert qu'elle
+voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain
+par la présence de cet homme. Elle examina plus
+attentivement Maurevert et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez
+fait beaucoup pour mon fils Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous
+ce que j'ai fait...</p>
+
+<p>Catherine demeura pensive devant cette insistance.
+Elle connaissait Maurevert pour un des plus mystérieux
+et des plus terribles serviteurs qui eussent évolué
+jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait
+rien sans motif.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où
+étiez-vous le jour des Barricades?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai
+servi le duc de Guise. Je l'ai servi avec ardeur et
+fidélité. J'ai fait, pour la réussite de ses projets, autant
+que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis
+le jour des Barricades, je suis donc un ennemi
+du roi votre fils et de vous-même. Et, si, par hasard,
+le roi se décidait à faire couper le cou à M. de Guise,
+il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu.
+C'est bien là la pensée de Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes
+toujours très intelligent, dit la reine avec un sourire
+mortel. Mais, enfin, je suppose que ce n'est pas pour
+me prouver votre intelligence que vous m'êtes venu
+trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert.
+Voici donc, madame, ce que je suis venu vous
+dire. Lorsque nous exterminâmes les huguenots, lorsque,
+pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang,
+ma vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter,
+Votre Majesté m'a fait certaines promesses... J'en ai
+attendu l'exécution pendant dix ans. Un jour, je me
+mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre
+que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire,
+madame, pourquoi je me suis jeté dans le parti de
+la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir les
+prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi
+enfin je suis devenu un ennemi de la fortune
+des Valois...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et,
+maintenant que je me suis soulagé. Votre Majesté
+peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si
+je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé,
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il
+faut bien que votre Guise soit redoutable pour que
+vous osiez parler ainsi à votre reine! Je ne vous fais
+pas arrêter... mais je vous chasse!</p>
+
+<p>A ce moment, une voix à la fois grave, humble et
+caressante se fit entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose
+m'interposer entre votre auguste colère et ce gentilhomme.
+Restez, monsieur de Maurevert. La reine vous
+y autorise...</p>
+
+<p>C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu
+de son cabinet... Il fit un signe rapide à Catherine de
+Médicis. Et la reine, toujours maîtresse de ses passions,
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que
+votre attitude et vos paroles ont pu avoir d'étrange...</p>
+
+<p>Maurevert mit un genou à terre et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois maintenant que je puis dire à la reine
+tout ce que j'étais venu lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc encore quelque chose sur le
+coeur, mon cher monsieur de Maurevert?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur
+le coeur de ne pas avoir été récompensé selon son
+mérite. Et il faut le récompenser, ce digne gentilhomme.</p>
+
+<p>Maurevert s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir
+une récompense digne de vous, continua l'astrologue,
+vous apportez quelque chose à la reine?...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à
+Sa Majesté... Je lui apporte... ce que je lui apportai
+jadis au Louvre, le dimanche soir de Saint-Barthélémy...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine
+pâlissait.</p>
+
+<p>&mdash;Une tête, répondit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, ordonna Catherine.</p>
+
+<p>La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait
+sur son appartement. Cet appartement, situé
+au rez-de-chaussée, se trouvait juste au-dessous de
+l'appartement du roi, et en reproduisait la disposition.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert
+dans un petit oratoire et, ayant renvoyé ses
+suivantes, prit place dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant
+son regard sur Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté
+veut-elle me permettre de placer ici un mot?
+Eh bien, il me semble qu'avant de demander à ce
+gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander
+ce qu'il donne...</p>
+
+<p>Catherine secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me
+contenterai de trois cent mille livres. Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant
+que trois cent mille livres, j'estime donc à
+sept cent mille livres le plaisir que j'ai à servir les
+intérêts de Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il
+paraît que tu as une rude dent contre le Guise, et
+qu'au besoin tu le trahirais pour rien...</p>
+
+<p>&mdash;Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce
+meuble... là... le troisième tiroir... et donne-moi l'un
+de ces parchemins que tu vois...</p>
+
+<p>Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine,
+un des parchemins demandés. Ces parchemins,
+c'étaient des bons sur la cassette royale tout préparés
+d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés
+de sa main. La reine le remplit, et la feuille se trouva
+ainsi libellée:</p>
+
+<p>«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que
+notre trésorier versera, au vu des présentes, ès mains
+du sire de Maurevert, pour services particuliers rendus à nous...»</p>
+
+<p>Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas
+un tressaillement, bien qu'il eût aussitôt remarque
+la majoration énorme de la somme qu'il avait indiquée
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il
+de dire.</p>
+
+<p>Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement.
+En effet, le libellé du bon portait au bas cette
+formule écrite d'avance:</p>
+
+<p>Ladite somme payable à... le...</p>
+
+<p>Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis
+par Catherine de Médicis. Dès lors, le bon n'avait
+aucune valeur. Catherine qui, des yeux, suivait attentivement
+la physionomie de Maurevert, sourit et dit:</p>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai
+oublié...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin
+sur la table. Votre Majesté a omis la date et le
+lieu du paiement...</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de
+Maurevert? demanda la reine avec un charmant sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable
+à Paris... Reste la date... Quand voulez-vous être
+payé?...</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien.
+Voyez: j'indique la date la plus rapprochée possible,
+c'est-à-dire le jour même où le roi pourra
+disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...</p>
+
+<p>Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés,
+la physionomie devenue soudain terrible,
+acheva d'écrire:</p>
+
+<p>Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE
+DUC DE GUISE.</p>
+
+<p>Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine
+venait d'écrire. Il prit le bon, le plia froidement,
+le fit disparaître dans une poche de son pourpoint,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique
+me convient parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Cette date est donc bien rapprochée? demanda
+la reine palpitante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car
+moi, je ne suis ni Dieu pour décréter la mort de
+Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à l'échafaud...</p>
+
+<p>&mdash;L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se
+redressa, livide...</p>
+
+<p>Ruggieri considérait ardemment Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue...
+Il ne s'agit donc pas...</p>
+
+<p>&mdash;D'une arquebusade dans le genre de celle que
+j'envoyai à Coligny? fit Maurevert. Nullement. Aussi,
+au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de la mort»,
+Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable
+«le lendemain de l'exécution de M. de Guise.»</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais
+donc vraiment le moyen de porter quelque terrible
+accusation contre le duc?... Parle, mon ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Papier pour papier, dit Maurevert.</p>
+
+<p>A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit
+à la reine. Catherine y jeta un avide regard et
+murmura:</p>
+
+<p>«L'écriture de Guise...»</p>
+
+<p>Catherine et Ruggieri se penchèrent en même
+temps sur la lettre posée sur la table.</p>
+
+<p>Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait
+remise à Maurevert pour Fausta, Maurevert avait
+copié la lettre, remis la copie parfaitement imitée à
+Fausta et gardé l'original pour lui. La signature
+«Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait
+l'aveu échappé à la prudence du duc. Ce mot
+éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était le
+roi!...</p>
+
+<p>Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non
+pour en découvrir le sens, car ce sens lui apparaissait
+très clair, à elle, mais pour y chercher la possibilité
+d'accabler le duc sous une accusation capitale,
+elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;A qui était adressée cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;A la princesse Fausta... dit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, elle ne l'a pas reçue?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la
+lettre... ou une copie de la lettre.</p>
+
+<p>Catherine le regarda avec une certaine admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette
+lettre? reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr madame!...</p>
+
+<p>Catherine appuya son coude sur la table, sa tête
+sur sa main, et les yeux fixés sur le papier, se plongea
+en une profonde rêverie.</p>
+
+<p>«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.</p>
+
+<p>A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>PARDAILLAN AU COUVENT</h3>
+
+<p>Quelques jours se sont passés depuis le départ du
+duc de Guise. Paris est inquiet.</p>
+
+<p>Au palais Fausta, une douzaine de jours après le
+départ des Lorrains, un mouvement se produit. Fausta
+a lu la lettre que Guise lui a fait remettre par
+Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre
+le duc à Blois.</p>
+
+<p>Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière
+attend devant la porte. Douze hommes d'armes recrutés
+depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta
+monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis
+et Léa.</p>
+
+<p>Au moment du départ, Fausta jette un long regard
+sur ce palais où elle a pensé, aimé, souffert, calculé,
+combiné la plus formidable des conspirations. L'image
+de Pardaillan passe dans son esprit assombri. Mais
+elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...</p>
+
+<p>Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par
+la porte Notre-Dame-des-Champs, après une courte
+station au couvent des jacobins situé dans le voisinage
+de cette porte, le chevalier de Pardaillan rentrait
+dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par
+l'extrémité opposée.</p>
+
+<p>Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il
+s'était arrêté deux jours. Il éprouvait une certaine
+lassitude. Solitude d'âme et de corps... Il était seul
+dans la vie...</p>
+
+<p>En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord
+frapper Maurevert. Ensuite, faire rentrer dans la
+gorge du duc, moyennant sa bonne rapière, les insultes
+que Guise avait proférées contre lui, le jour où,
+pour sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.</p>
+
+<p>«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert,
+et Guise, et Fausta. Que ferai-je après?»</p>
+
+<p>Voilà où était la question... Que faire de sa vie?...
+Il s'ennuyait et s'ennuyait tout simplement parce
+que la vieille cicatrice de son coeur n'était pas fermée
+encore et parce qu'il ne savait où aller quand il
+aurait enfin réglé ses comptes,&mdash;s'il y arrivait.</p>
+
+<p>«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité
+au petit duc, et me laisserai-je vieillir dans
+l'espoir d'enseigner les mystères du contre de sixte
+aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès
+d'Huguette?»</p>
+
+<p>Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée
+avec un inexprimable attendrissement.</p>
+
+<p>«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des
+grandes routes en France et ailleurs. Il y aura toujours
+des arbres le long de ces routes, du soleil dans
+l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris,
+il n'avait en somme décidé qu'une chose; c'est qu'il
+surveillerait de près les faits et gestes de M. de Guise.
+Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où
+Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le
+premier bourgeois venu que le duc de Guise était à
+Blois, Pardaillan se dit:</p>
+
+<p>«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»</p>
+
+<p>Mais sans doute une réflexion qui traversa son
+esprit le fit changer d'idée. Seulement, il évita de
+passer par la rue Saint-Denis; il ne voulait pas s'arrêter
+à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être
+retenu par Huguette.</p>
+
+<p>Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont
+Notre-Dame. Tout en haut de la rue Saint-Jacques et
+près des remparts, il arrêta son cheval devant le
+porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et
+heurta le marteau de la porte.</p>
+
+<p>Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère
+portier lui demanda ce qu'il voulait, l'informant aussitôt
+qu'on ne recevait ni pèlerins ni voyageurs dans
+ce couvent.</p>
+
+<p>Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement
+faire visite au révérend frère Jacques Clément, le
+portier, avec un empressement qui lui parut bizarre,
+ouvrit la porte et le pria d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère
+Clément va être prévenu.</p>
+
+<p>Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement,
+ce ne fut pas vers la cellule de Jacques Clément qu'il
+se dirigea, mais vers l'appartement du prieur Bourgoing,
+à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le
+frère Clément.</p>
+
+<p>Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur
+ne fût un homme envoyé dans le but de s'aboucher
+avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre, c'est-à-dire
+l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre
+non pas de faire venir frère Jacques au parloir,
+mais bien de conduire le visiteur à la cellule du
+révérend.</p>
+
+<p>Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu
+surpris Pardaillan, et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre
+attention. Lorsque le frère portier revint, il se
+contenta donc de suivre le moine qui le conduisait.</p>
+
+<p>Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta
+devant la porte entrebâillée d'une cellule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...</p>
+
+<p>Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques
+Clément qui, assis à une petite table, écrivait.</p>
+
+
+<p>Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna,
+l'aperçut, cacha précipitamment sous un livre ce qu'il
+écrivait, et une vive rougeur envahit ses joues pâles.
+Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu soit loué! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du
+moine, qu'on a donc du mal à parvenir jusqu'à vous!...
+et jetant un regard autour de lui: comment pouvez-vous
+vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau
+anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les
+choses trop-à coeur.</p>
+
+<p>Clément eut un sourire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un
+rayon de soleil qui entrerait dans une tombe. Dès que
+vous paraissez, tout s'éclaire et sourit... C'est si triste,
+ici!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi y restez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans
+un couvent, j'ai vécu au couvent, comme le lierre vit
+attaché à l'arbre au pied duquel il est né.</p>
+
+<p>&mdash;-Que faisiez-vous donc quand je suis entré?
+reprit curieusement Pardaillan au bout d'un instant
+de silence.</p>
+
+<p>Jacques Clément rougit encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous
+demande pas vos secrets.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur
+le bas de la feuille que le moine avait cachée, et qui
+dépassait sous le livre. Et il eut un sourire de stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que
+vous étiez poète!</p>
+
+<p>En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon,
+avait saisi la feuille et la parcourait, quel zèle... religieux!
+Or, ça... quelle est cette Marie?...</p>
+
+<p>Le moine avait pâli.</p>
+
+<p>&mdash;Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements
+profanes...</p>
+
+<p>Le chevalier tournait et retournait le papier en tous
+sens. Soudain, il tressaillit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse
+de Montpensier qu'il fait ces déclarations enflammées!...
+Tenez, ajouta-t-il tout haut en rendant
+le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère
+en poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il
+faudra que la personne à qui ils sont destinés soit
+bien difficile de n'être pas de mon avis...</p>
+
+<p>Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha,
+cette fois, dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu
+abandonné ces idées effrayantes qui vous bouleversaient
+quand nous nous rencontrâmes à Chartres?</p>
+
+<p>Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un
+coup de dague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une
+voix basse, mais ferme et tranquille, de ma résolution
+de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je renoncé?...
+Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude
+que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution.
+Mais cette heure viendra!...</p>
+
+<p>Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la
+voix du moine une effrayante résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez
+demandé d'attendre. Mais à votre tour, quand vos
+desseins sur Guise seront accomplis, laissez-moi marcher
+à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère...
+Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!...
+Et rien, rien, entendez-vous, ne peut le sauver si vous
+êtes venu me dire: «Allez! la vie de Valois m'est à
+cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous êtes
+venu me dire, chevalier?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Pardaillan; pas encore!...</p>
+
+<p>A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la
+galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes des cellules,
+et, à pas étouffés, s'approcha de façon à écouter ce
+qui se disait chez Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai.
+Mais les paroles que vous m'apporterez seront le signal
+de la mort de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce que je pensais! songea le prieur.
+Ce gentilhomme est de la conspiration, et c'est sans
+doute lui qui doit donner le signal!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire
+une proposition. Je souhaite qu'elle vous agrée...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de m'accompagner à Blois où je me rends
+tout de ce pas...</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! songea le prieur dans la galerie.</p>
+
+<p>&mdash;A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que
+je m'ennuie depuis quelque temps. Alors, pour me
+distraire, j'ai entrepris de voyager.</p>
+
+<p>&mdash;A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais
+pourquoi à Blois, me direz-vous?... D'abord on y voit
+le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de
+plus en plus persuadé que le visiteur cherchait à entraîner
+le moine à l'exécution de l'acte attendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la
+noblesse du royaume assemblée pour les états généraux.
+Enfin, on y voit M. de Guise, l'illustre duc de
+Guise...</p>
+
+<p>&mdash;Brave gentilhomme! murmura le prieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan,
+une suite brillante, spirituelle, sans compter de belles
+et nobles dames comme la duchesse de Montpensier!...</p>
+
+<p>Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de
+rire. Jacques Clément pâlit affreusement, saisit la
+main du chevalier et murmura d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...</p>
+
+<p>&mdash;Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle
+soit? Allons, laissez-vous emmener par moi. Nous
+nous distrairons l'un l'autre... Mais, au fait, j'y
+songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré sortir
+d'ici?...</p>
+
+<p>A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec
+un large sourire de bienveillance. C'était le prieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?...
+Oui, je vois que vous êtes content. Je suis certain
+que ce gentilhomme a dû vous donner d'excellents
+conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut écouter
+ce gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme,
+j'en suis sûr, n'a pu que vous conseiller des choses
+excellentes...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement
+étonné, lui aussi, je lui conseillais tout simplement
+de voyager...</p>
+
+<p>&mdash;Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel
+côté?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui conseillais d'aller à Blois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est
+sublime. Du moins, on me l'a assuré. Or, notre cher
+frère est malade, très malade... il lui faut un air pur
+et fortifiant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous
+entendez, mon frère? Je vous ordonne de vous conformer
+à tous les conseils de ce gentilhomme. Faites donc
+à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais
+commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de
+route. Recevez ma bénédiction, mon frère, et vous
+aussi, monsieur.</p>
+
+<p>Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait,
+se hâta de sortir en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine
+que j'aie rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?</p>
+
+<p>Pardaillan éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand jour est proche...</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan
+était descendu, le moine parut, vêtu de cet habit de
+cavalier qu'il portait pendant son voyage à Chartres.
+Devant la porte du couvent, un cheval attendait sellé,
+près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine
+se mirent en selle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>MOURIR OU TUER?</h3>
+
+<p>Peut-être Pardaillan avait-il une idée de derrière la
+tête en entraînant Jacques Clément à Blois. Toujours
+est-il qu'ils sortirent ensemble de Paris et prirent
+aussitôt le chemin de Chartres pour, de là, se rendre,
+au but de leur voyage.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitté le
+couvent des jacobins lorsqu'un cavalier en sortit à
+son tour. Ce cavalier n'était autre que le frère portier
+en personne, lequel, monté sur une excellente mule,
+s'en allait à Blois pour le compte du prieur Bourgoing.</p>
+
+<p>Le moine portait une lettre cachée sous son froc.
+La lettre était à l'adresse de la duchesse de Montpensier.</p>
+
+<p>Ceci posé, nous laisserons Jacques Clément et Pardaillan.
+La scène que nous allons retracer se passait
+une semaine après la remise à Catherine de Médicis
+de la lettre payée à Maurevert cinq cent mille livres.</p>
+
+<p>Ce jour-là, donc, c'était le dimanche 12 novembre.
+Un épais brouillard montait de la Loire, à l'assaut de
+la colline sur laquelle s'étagent les rues de Blois.
+Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre,
+le château était encombré de seigneurs.</p>
+
+<p>Un courrier venait d'arriver de La Rochelle,
+au grand étonnement des courtisans royalistes
+ou guisards unis dans une haine commune contre
+les huguenots. Que pouvait bien vouloir le Béarnais?...</p>
+
+<p>Comme preuve de confiance et de grande amitié, le
+roi avait ouvert devant tous la missive d'Henri de
+Navarre. Et il la lut à haute voix. En résumé, le Béarnais,
+parlant au nom des protestants rassemblés à La
+Rochelle, faisait une double demande:</p>
+
+<p>1° Il demandait qu'on restituât aux huguenots les
+biens qui leur avaient été confisqués; 2° il réclamait
+pour eux la liberté de conscience.</p>
+
+<p>Cette lecture, faite, comme nous avons dit, à haute
+voix par le roi lui-même, fut accueillie par des huées,
+des rires, des menaces contre le messager qui, très
+calme et très digne, attendait la réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je répondre au roi mon maître? demanda
+le huguenot quand la tempête des rires et des menaces
+se fut un peu apaisée.</p>
+
+<p>&mdash;Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous
+réfléchirons aux questions qu'il nous soumet, et que,
+quand nous aurons pris une décision, c'est M. le duc
+de Guise, lieutenant général de nos armées, qui lui
+portera notre réponse...</p>
+
+<p>Cette réponse devait avoir d'incalculables conséquences.</p>
+
+<p>C'est en effet après l'avoir reçue que Henri de
+Navarre prit la campagne avec son armée, résolu à
+conquérir, les armes à la main, ce qu'on lui refusait
+de bonne foi.</p>
+
+<p>Voilà quels événements s'étaient passés en cette
+soirée de novembre.</p>
+
+<p>Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations
+qui avaient accueilli sa réponse, était resté jusqu'à
+dix heures, causant de préférence avec les gentilshommes
+de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses
+au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite
+avait été donné. Les appartements royaux s'étaient
+vidés. Le roi était dans sa chambre.</p>
+
+<p>A ce moment, la reine mère entra. Henri III, qui ne
+la voyait jamais en tête-à-tête qu'avec ennui ou avec
+une sourde terreur, ne put s'empêcher de faire une
+grimace.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis s'était assise silencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse
+et presque tremblante, bientôt, je n'y serai plus.
+Alors, vous me regretterez peut-être. Alors, peut-être,
+vous rendrez justice au sentiment qui m'a toujours
+guidée et qui est celui d'une affection... indestructible,
+puisque votre ingratitude n'a pu l'atténuer...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous m'aimez, ma mère, dit Henri III
+d'une voix caressante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement
+de m'appeler ainsi, Henri, et ce mot est doux
+à mon coeur. Oui, je vous aime, et profondément.
+Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouvé
+plus d'affection chez Charles et chez François, que
+je n'aimais guère, vous le savez... et pourtant, ajouta-t-elle
+sourdement, je les ai... laissés mourir... parce
+que je voulais vous voir sur le trône...</p>
+
+<p>Catherine baissa la tète, et plus sourdement, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Henri!... savez-vous le premier mot que me dit
+votre père lorsqu'il m'épousa?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, mais je pense que ce fut une parole
+d'amour... fit Henri en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais jeune... presque une enfant. J'arrivais
+d'Italie tout enfiévrée par la joie de voir Paris, d'être
+la reine dans ce grand beau royaume de France...
+J'étais belle... Je venais, décidée à aimer de tout mon
+coeur cet époux qui était un si grand roi! et qu'on
+disait si aimable... Je le vois encore... Il était habillé
+tout de satin blanc... Il s'approcha donc, m'examina
+cinq minutes. Je défaillis presque... Et quand il m'eut
+bien examinée, il se pencha sur moi et me dit: Mais,
+madame, vous sentez la mort!... Et votre père sortit
+de la chambre nuptiale. Ce fut une triste vie que la
+mienne jusqu'au jour où le coup de lance de Montgomery
+me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse
+est aussi triste que le fut ma jeunesse...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia Henri III, ma mère...</p>
+
+<p>Catherine l'arrêta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais quels sont vos sentiments. Épargnez-vous
+toute contrainte. Votre père me l'a dit: «Je sens la
+mort», et toute ma vie s'est résumée dans cette
+question qui s'est dressée devant moi tous les jours:
+tuer ou être tuée!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria Henri, pris de cette
+sorte de terreur que lui inspirait si souvent sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que toute ma vie, j'ai dû tuer pour
+ne pas l'être... il faut que je tue encore pour que
+vous ne mouriez pas, vous que j'aime... vous, mon
+fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix étranglée.
+On veut donc me tuer!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'eussiez été cent fois déjà, si je n'avais été
+là!...</p>
+
+<p>Henri III fut secoué par un frisson; sa mère ne
+l'ennuyait plus... elle l'épouvantait.</p>
+
+<p>&mdash;Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque
+votre père a déclaré que je sens la mort, je ne
+dois pas le faire mentir.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri
+la considérait avec une admiration mêlée d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Que disions-nous? reprît Catherine. Oui... que je
+ne voulais pas faire mentir votre père. Je dois répandre
+autour de moi de la mort. Et aujourd'hui encore,
+la terrible question revient plus pressante, plus âpre
+que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous
+mourir? Voulez-vous tuer?... Choisissez!...</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en
+faisant un signe de croix, expliquez-vous, ma mère!</p>
+
+<p>Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs
+qui l'enveloppaient et le tendit à Henri, qui le saisit
+avidement, s'approcha d'un flambeau et se mit à lire.
+Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa
+mère. Il était livide, et ses mains tremblaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgré
+son serment d'amitié?</p>
+
+<p>Catherine fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.</p>
+
+<p>&mdash;Un serviteur de Guise, un traître,, car il a ses
+traîtres comme nous avons eu les nôtres... le sire de
+Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut récompenser cet homme, madame!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand avez-vous cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis huit jours, répondit Catherine.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle
+s'en repentit... En effet, le roi s'était écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours!... La lettre est donc antérieure au
+serment d'amitié!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Catherine. Mais qu'importe! Si
+vous croyez que Guise a voulu vous tuer, qu'importe
+le moment où il l'a voulu!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit froidement Henri III, vos soupçons
+vous égarent. Rien dans cette lettre ne prouve positivement
+que le duc a pu concevoir ce forfait. Et
+l'eût-il conçu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas
+voulu le tuer moi-même?... Cela m'empêche-t-il de tenir
+mon serment de bonne foi?</p>
+
+<p>&mdash;Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez
+de me croire, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Henri fermement, que votre affection
+vous rend injuste. Croyez-vous, madame, que
+j'éprouve une amitié pour le duc? Il est fort, il tient
+le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer à Paris
+en roi, je dois plier aujourd'hui, quitte à prendre ma
+revanche plus tard. Quant à supposer qu'il veuille
+se parjurer, ceci, madame, est tout à fait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous le prouvais, Henri?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malheur à lui, en ce cas!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande
+trois jours; dans trois jours, je vous apporterai la
+preuve!</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! répéta le roi. Malheur sur lui!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>LES FOSSÉS DU CHÂTEAU</h3>
+
+<p>Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser
+la soirée, tandis que se passaient les événements
+que nous venons de raconter, une autre scène
+bien différente se déroulait dans une autre partie
+de la ville.</p>
+
+<p>Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à
+l'heure où la nuit commençait à tomber et où, déjà,
+le crépuscule s'étendait sur la campagne de Blois,
+un moine monté sur une mule s'approchait au petit
+trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que
+le frère portier du couvent des jacobins, celui-là
+même que le prieur Bourgoing avait chargé d'une
+mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.</p>
+
+<p>Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de
+messager au prieur Bourgoing, et il avait mainte expédition
+sur ses états de service. C'était un ancien reître
+qui avait fait les guerres de religion et n'avait pas
+encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire
+qu'il avait conservé des habitudes de paillard,
+qui lui avaient été fort chères dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse
+soirée de novembre, le soleil venait de se coucher, et la
+nuit venait rapidement, en sorte qu'il entra dans la
+ville comme on allait fermer les portes.</p>
+
+<p>Notre homme avisa une auberge qui se trouvait
+placée, par son enseigne, sous la protection du grand
+saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la fenêtre grillée
+du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la
+grande salle, il poussa un soupir en constatant que
+cette auberge n'était point le fait d'un pauvre
+moine.</p>
+
+<p>Autour des tables chargées de venaisons fumantes,
+de pâtés, de volailles dorées, de cruches de vin, une
+quarantaine de gentilshommes avaient pris place, et,
+jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge
+déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient
+joyeuse ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la
+suite de Guise, et leur conversation qui roulait tantôt
+sur les états généraux, tantôt sur le roi lui-même,
+était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse
+de Henri III.</p>
+
+<p>Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages
+illuminés par le vin, les pourpoints qui se dégrafaient,
+les mâchoires qui fonctionnaient avec frénésie,
+et il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être bien bon!...</p>
+
+<p>A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir
+et qu'il allait se remettre en quête d'une auberge
+plus modeste, il tressaillit, et ses yeux se fixèrent sur
+un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table
+où cinq ou six couverts étaient dressés, attendait
+sans doute des convives pour commencer à
+dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas
+ce bon M. de Maurevert? C'est bien lui, de par saint
+Matthieu, patron de cette auberge!... Je puis très bien
+me confier à M. de Maurevert qui est un de nos fidèles,
+un intime du révérend Bourgoing; je vais lui
+demander où je pourrai bien trouver la duchesse de
+Montpensier... Et comme il m'estime, peut-être m'invitera-t-il
+à partager avec lui les choses succulentes
+dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce
+soir... Allons!...</p>
+
+<p>Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité
+d'ancien reître et de moine était doublement
+imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux
+du perron, entra majestueusement dans la salle
+et, le visage épanoui se dirigea droit sur Maurevert.</p>
+
+<p>Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies
+avec le prieur Bourgoing, de même que les gentilshommes
+du service de Guise, reconnut parfaitement
+le frère portier des jacobins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença
+le moine, la bouche en coeur et les yeux luisants.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.</p>
+
+<p>Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert
+paierait l'écot de son dîner, ne se laissa pas intimider
+par cet accueil sévère. Tirant donc à lui un escabeau,
+il s'assit sans y être invité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend
+Bourgoing serait bien heureux s'il apprenait, en
+ce moment, en quelle excellente compagnie je
+me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.</p>
+
+<p>En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du
+moine, fronçait déjà les sourcils et s'apprêtait à lui
+faire rudement sentir la distance qui sépare un frocard
+d'un gentilhomme, se dérida soudainement au
+nom de Bourgoing et prêta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler
+les intentions du frère portier, que le prieur vous
+adresse à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre,
+mon gentilhomme, je meurs de soif.</p>
+
+<p>En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux
+bords et le vida d'un seul trait.</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en
+clignant de l'oeil, et à la mort du tyran!...</p>
+
+<p>Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et
+d'une voix basse, rapide:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...</p>
+
+<p>Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait
+apte à concilier son désir de bien dîner et sa
+complète ignorance de la mission dont il était chargé...
+il portait une lettre, voilà tout. Mais cette réponse,
+Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.</p>
+
+<p>Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le
+désir de passer le plus tôt possible chez le trésorier
+royal lui faisait souhaiter ardemment la mort du
+duc.</p>
+
+<p>On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à
+ses yeux frère Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire
+d'un ligueur enragé.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix
+très adoucie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de
+faim. Songez donc, messire, que j'ai fait en moins de
+quatre jours le voyage de Paris à Blois... Cette fois,
+songea-t-il, tu m'invites à dîner!</p>
+
+<p>Et un troisième clignement des yeux indiqua toute
+l'importance de la mission que le moine venait remplir
+à Blois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit
+à cette idée que Guise, peut-être, allait agir le premier...
+Au nom des grands intérêts que vous connaissez,
+si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier.
+Et si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en
+prie...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine,
+c'est bien vous que je cherchais, car voilà quatre
+heures que je cours après vous. Le révérend prieur
+m'a expressément recommandé de ne rien faire sans
+vos amis. Je parlerai donc. Mais je vous avoue
+qu'avant dîner, mes idées ne sont jamais bien
+nettes...</p>
+
+<p>&mdash;Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva
+et gagna rapidement la porte, de façon qu'on vît qu'il
+ne sortait pas en compagnie du moine.</p>
+
+<p>Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta
+un dernier regard navré du côté de la cuisine, acheva
+par acquit de conscience le pot de vin qui était devant
+lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement
+remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique,
+s'apprêta à suivre Maurevert qui l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos
+mérites, c'est-à-dire beaucoup mieux qu'en cette auberge.
+Suivez-moi donc à quelques pas, car il importe
+qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au
+même instant une figure rayonnante.</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de
+Blois étaient plongées dans les ténèbres que le brouillard
+faisait plus intenses. Maurevert montait une
+ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus destinés
+à aider la descente des chevaux.</p>
+
+<p>«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave,
+je le saurai, réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai
+la vieille Médicis. Alors, de deux choses l'une: ou
+c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise qui
+tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un
+immense service à la monarchie, et il faudra bien
+qu'on m'en tienne compte. Dans le deuxième cas,
+j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion
+de prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément
+comme un valet. Et comme il ne sait rien,
+comme il ne peut rien savoir, je demeure son intime!»</p>
+
+<p>Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre
+apparence. C'est là qu'il avait son logis. Timothée fit
+la grimace et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait
+infiniment respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert
+d'un ton qui, un instant, donna le frisson à Timothée.
+Je vous ai promis de vous traiter selon vos
+mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez
+donc, faites mettre votre mule à l'écurie,
+puis traversez la salle, montez l'escalier qui se
+trouve au fond, et faites-vous donner la chambre
+n° 3.</p>
+
+<p>Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi
+Maurevert. Il éprouvait un étrange malaise. En somme,
+il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal dîner.
+Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.</p>
+
+<p>Il se conforma donc aux instructions qu'il venait
+de recevoir.</p>
+
+<p>L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira
+en emportant la bénédiction du moine qui demeura
+seul. Une demi-heure se passa.</p>
+
+<p>«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce
+M. de Maurevert se moquerait de moi?»</p>
+
+<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut,
+en mettant un doigt sur sa bouche. Le moine se contenta
+de suivre Maurevert qui, par un deuxième
+geste, l'invitait à venir avec lui.</p>
+
+<p>Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient
+diverses chambres de l'hôtellerie, et pénétra
+dans le logement situé juste en face de celui du
+moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna
+plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint
+incandescent.</p>
+
+<p>En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert
+venait d'entrer, une table toute dressée offrait
+aux regards les éléments d'un dîner près duquel ceux
+du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples
+hors-d'oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et
+usez sans façon d'une hospitalité qui vous est offerte
+de même...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me
+gêne pour manger!</p>
+
+<p>En même temps, le digne frère portier, ayant
+jeté son froc en travers du lit, apparut en jaquette
+de cuir et s'assit résolument, le couteau
+au poing, jetant sur un pâté un regard de
+défi.</p>
+
+<p>&mdash;Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que
+vous avez conservé quelques habitudes de votre
+ancien métier, puisque vous portez jaquette de
+cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras...
+énuméra le moine en brandissant son couteau.</p>
+
+<p>Le repas se continua parmi ces propos et d'autres.
+Tout à fait revenu de ses préventions, le moine mangeait
+comme deux hommes raisonnables et buvait
+comme quatre.</p>
+
+<p>Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son
+convive était juste dans l'état d'esprit où il avait
+désiré.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend
+Bourgoing vous adressait à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de
+Montpensier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant
+un nouveau flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas
+pour lui faire une déclaration d'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le
+moine avec l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais
+enfin, la vérité est que je lui porte une lettre et que
+j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que j'ignore
+où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et
+que j'ai compté sur vous pour...</p>
+
+<p>&mdash;Remettre la lettre? Je m'en charge!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria le moine. Le très révérend
+Bourgoing m'a dit: «Timothée, plutôt que de parler
+à qui que ce soit de cette lettre, arrachez-vous la
+langue!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!</p>
+
+<p>&mdash;Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son
+propre mensonge, jugea convenable de ne pas entendre
+cette interruption... il a ajouté: «Timothée,
+plutôt que de vous laisser prendre cette lettre,
+faites-vous tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!»
+Je ne puis donc, mon gentilhomme, ni vous montrer
+ni vous remettre cette missive qui est là, cousue à
+l'intérieur de mon froc...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle
+dort en ce moment...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il
+suffira que je la puisse voir après-demain...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois
+demain matin. Je le tiens de M. le duc de Guise lui-même
+Bah! vous en serez quitte pour attendre son
+retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas
+plus d'un mois ou deux absente...</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant
+le geste de s'arracher les cheveux. Que vais-je dire
+au révérend?... Il va me chasser! ou peut-être, pis
+encore!</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais
+voyons, votre chagrin me fend le coeur. Peut-être y
+a-t-il un moyen de tout arranger... Ce serait de voir
+la duchesse tout de suite. Je suis assez bien
+en cour pour prendre sur moi de la faire réveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez
+votre froc, et prenez courage: je me charge
+de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment allons-nous sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant
+le couloir après avoir éteint les flambeaux, pénétra
+dans la chambre qui portait le numéro 3, c'est-à-dire
+la chambre que le moine, sur sa recommandation,
+avait demandée.</p>
+
+<p>Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée
+put se rendre compte qu'un de ces escaliers
+extérieurs, comme il y en avait à bien des maisons,
+partait de cette fenêtre pour aboutir à la
+rue.</p>
+
+<p>Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses
+pensées et par le vin, il eût pu s'étonner que Maurevert
+lui eût justement recommandé cette chambre
+et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il
+descendit et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre
+ouverte derrière lui.</p>
+
+<p>A ce moment-là, il était près de minuit. Dans
+les rues de Blois, pas un être vivant ne se
+montrait. Frère Timothée marchait gravement
+près de Maurevert qui gagna les abords du château,
+et se mit à contourner les fossés remplis
+d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans
+l'intérieur de votre froc?</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin
+qui viendrait la chercher là!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la
+donneriez à personne au monde?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas même... à vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, tu me la donneras tout de même!
+gronda sourdement Maurevert.</p>
+
+<p>En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa
+dague traversa l'espace. Au même instant, le moine
+jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de Maurevert
+avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus
+de la cuirasse...</p>
+
+<p>Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait...
+Le cri du malheureux moine, s'il avait été entendu,
+n'avait éveillé aucune alerte. Froidement, Maurevert se
+baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira l'étoffé
+du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant
+le cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il
+le poussa dans l'eau du fossé. Quant au froc, il l'emporta
+chez lui.</p>
+
+<p>C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa
+gourmandise et de son dévouement.</p>
+
+<p>Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement
+la lettre et se mit à la lire. Voici ce qu'elle
+contenait:</p>
+
+<p>« Madame,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse
+Royale que notre homme s'est soudainement décidé
+à se mettre en route pour Blois. Il emporte le poignard,
+le fameux poignard qui lui fut octroyé par
+l'ange que vous connaissez.</p>
+
+<p>«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il
+ait le diable au corps. Je ne sais si l'homme aura le
+courage de vous venir voir, et c'est pourquoi je vous
+préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse
+Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers
+scrupules, s'il en a: je crois qu'un regard de
+vous y suffira.</p>
+
+<p>«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un
+gentilhomme qui, sans aucun doute, est des nôtres.
+Grand, robuste, fière tournure, l'oeil froid et moqueur,
+ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités
+d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour
+le grand acte.</p>
+
+<p>«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très
+dévoué serviteur.»</p>
+
+<p>La lettre portait comme signature un signe sans
+doute convenu et servant de pseudonyme.</p>
+
+<p>Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre,
+la plaça dans son pourpoint, s'enveloppa de sa cape,
+éteignit le flambeau qu'il avait allumé, et murmura:</p>
+
+<p>«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite...
+d'abord parce que cette lettre complète la première,
+ensuite parce qu'il faut que je m'en débarrasse à
+l'instant... Allons au château.»</p>
+
+<p>Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans
+les ténèbres, enveloppé de son manteau, il réfléchissait
+profondément.</p>
+
+<p>«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une
+pensée insensée qui m'a traversé l'esprit quand j'ai
+lu ces mots...»</p>
+
+<p>Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se
+remit à lire. Il ne relisait qu'un passage, toujours le
+même, et tout ce qui était relatif au meurtre du roi
+lui était indifférent.</p>
+
+<p>Un bruit dans le couloir, une planche qui venait
+de craquer sans doute, le fit tressaillir violemment.
+Il se leva d'un bond, la dague au poing, l'oeil exorbité,
+la sueur au front.</p>
+
+<p>«On a marché là!... qui vient de marcher?...»</p>
+
+<p>Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il
+de sa trahison?...</p>
+
+<p>Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans
+les ténèbres... c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida
+enfin à se remettre en route, bas, très bas, comme
+s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il murmura:</p>
+
+<p>«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un
+gentilhomme... l'oeil froid et moqueur... fière tournure...
+grand... robuste... qui est ce gentilhomme?...»</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait
+à la chambre n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas
+dans la rue, il s'arrêta encore et haussa violemment
+les épaules:</p>
+
+<p>«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!...
+Pourquoi serait-ce lui?...»</p>
+
+<p>Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel
+il s'était machinalement dirigé sans doute, la même
+préoccupation n'avait cessé de le hanter jusqu'à lui
+faire oublier le motif de sa visite nocturne, car il
+prononça sourdement:</p>
+
+<p>«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard
+n'eût pas trouvé le moyen d'en sortir. La Seine était
+surveillée. Près de quatre cents hommes sont restés
+sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il
+est mort...»</p>
+
+<p>Furieusement, il crispa les poings et gronda:</p>
+
+<p>«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé
+le cadavre?...»</p>
+
+<p>&mdash;Au large! cria une voix dans la nuit.</p>
+
+<p>C'était la sentinelle placée devant le porche, qui
+venait d'apercevoir Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa
+de son manteau jusqu'à cacher son visage et,
+de sa place, dit tranquillement:</p>
+
+<p>«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour
+Sa Majesté.»</p>
+
+<p>Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous
+le commandement direct de Crillon, veillait à la
+sûreté du château.</p>
+
+<p>La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de
+lanternes. Et enfin, au bout d'une demi-heure, le
+capitaine Larchant parut, s'approcha de Maurevert
+et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage
+et changeant de voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté
+la reine mère qu'il lui arrive une nouvelle
+missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous
+moquez-vous de moi? Voir Sa Majesté à cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement.
+Car, si demain il arrive un malheur dans le château,
+je dirai que vous m'avez empêché de prévenir Sa
+Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous
+préviens que si la reine ne vous reçoit pas, et qu'elle
+soit mécontente d'être éveillée à deux heures du matin,
+je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de garde.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement,
+venez et excusez-moi. La reine vous attend...</p>
+
+<p>Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine
+de Médicis dans l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui
+tendit la lettre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de
+Montpensier...</p>
+
+<p>La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais
+elle garda pour elle ses impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté
+cette missive, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans les fossés du château, où il boit de l'eau
+par sa gorge ouverte pour avoir bu trop de vin chez
+moi.</p>
+
+<p>La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur
+Maurevert.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait
+dans la chambre du roi, le réveillait, et, lui mettant
+sous les yeux la lettre de Bourgoing, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous
+apporter la preuve. Trois heures m'ont suffi. Maintenant,
+il n'y a plus une minute à perdre!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>LES CLEFS DU CHÂTEAU</h3>
+
+<p>Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi,
+séance solennelle des états généraux. Après la messe
+qui fut célébrée par le vieux cardinal de Bourbon,
+Henri III se rendit à la salle des séances.</p>
+
+<p>Comme pour bien marquer un contraste avec le duc
+de Guise, qui ne venait jamais au château qu'avec
+une imposante escorte, le roi avait donné l'ordre de
+placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement
+exigé par l'étiquette.</p>
+
+<p>Le roi prit place sur son trône, et Guise, en sa
+qualité de grand-maître, s'assit devant lui, au pied
+des degrés. Alors, le roi commença un assez long discours
+dans lequel il établit en substance que le royaume
+était fatigué de ces luttes intestines, et qu'il fallait
+en finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider
+à pacifier les consciences, et pour preuve de cette
+pacification des consciences, se déclara prêt à entreprendre
+l'extermination de l'hérésie.</p>
+
+<p>En quittant la salle des séances, le roi avait regagné
+ses appartements et tenu réception dans le salon
+d'honneur qu'on montre encore aux voyageurs visitant
+le château de Blois.</p>
+
+<p>Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous
+ces ennemis mortels qui lui souriaient. Et il ne lui
+fallait pas peu de courage pour se montrer paisible.</p>
+
+<p>Il était d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme
+de Catherine, qui ne le quittait pas des yeux.</p>
+
+<p>Son plan était admirable. Il consistait à inspirer
+à Guise une sécurité absolue.</p>
+
+<p>Le roi commença par prendre à part le duc de
+Mayenne et lui promit le gouvernement du Lyonnais.
+Mayenne se confondit en remerciements sincères. Au
+cardinal de Guise, Henri III promit la légation d'Avignon.</p>
+
+<p>Rencontrant Maineville, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul
+me serait un garant si je n'avais, pour vous la même
+estime. Monsieur de Maineville, j'ai donné l'ordre à
+ma chancellerie de préparer votre brevet de nomination
+au Conseil d'État.</p>
+
+<p>Pendant une heure, selon une liste arrêtée dans la
+nuit même, le roi fit pleuvoir les faveurs autour de
+lui...</p>
+
+<p>Enfin, après avoir évolué, souri, chuchoté des promesses,
+distribué des rentes, Henri III, sur un signe
+de sa mère, porta le dernier coup.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc? dit-il à haute voix.</p>
+
+<p>A l'appel du roi, le Balafré s'élança et s'inclina devant
+Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes grand-maître, duc? fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, en effet, répondit Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne
+jouissiez pas pleinement de toutes les prérogatives
+attachées à votre dignité?...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne comprends pas, dit le Balafré sur ses
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces
+défiances finissent! Je ne veux plus de ces suspicions
+qui me rompent la tête, et puisque c'est le
+grand-maître qui doit tenir les clefs du château, dès
+ce soir, duc, vous aurez les clefs!...</p>
+
+<p>A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque
+aussitôt un grand murmure où il y avait de la stupéfaction
+chez les royalistes, une joie sourde chez les
+guisards, et presque de l'admiration pour tant de
+confiance.</p>
+
+<p>C'était en effet une des prérogatives du grand-maître
+que de détenir et d'emporter tous les soirs les
+clefs du château. Mais, jamais Guise n'eût osé la
+réclamer, cette prérogative, sous peine d'avouer ouvertement
+qu'il avait de mauvais desseins contre le
+roi.</p>
+
+<p>On peut dire que c'était là un coup d'une prodigieuse
+habileté.</p>
+
+<p>Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler,
+dut faire un violent effort sur lui-même pour ne
+trahir ni la joie ni l'incertitude qui l'envahissaient à
+la fois. En conséquence, il s'inclina et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle
+veut bien me faire. Je garderai les clefs du château,
+puisque le roi le veut!</p>
+
+<p>Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler
+le capitaine Larchant, lui donna l'ordre de remettre
+tous les soirs au duc de Guise les clefs de la forteresse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<h3>AUX APPROCHES DE NOËL</h3>
+
+<p>Le 15 décembre 1588, il gela à pierre fendre. Le roi
+fit annoncer qu'il était malade et qu'il n'y aurait
+point conseil. En conséquence, le duc de Guise, qui,
+au matin, s'était présenté comme d'habitude aux appartements
+royaux, s'en retourna chez lui avec ses
+frères.</p>
+
+<p>Dans la chambre du roi, un bon feu de hêtre flambait
+au fond de la cheminée monumentale. Henri III,
+pensif et pâle, était assis près de la cheminée; parfois,
+il jetait un regard sur la fenêtre comme pour
+interroger le silence extérieur. Il était assis à droite
+du feu, face à la fenêtre. A gauche de la cheminée
+était assise Catherine de Médicis, plus immobile,
+plus pâle dans ses voiles noirs, plus spectrale que
+jamais.</p>
+
+<p>Un gentilhomme entra. Il était si bien enveloppé
+dans son manteau qu'il eût été impossible de voir
+son visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour bientôt, dit le gentilhomme à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fixé.
+Mais ce sera avant Noël. Dès que le jour sera fixé,
+vous le saurez, Majestés.</p>
+
+<p>Le roi remercia de la tête, sans un mot. Et la reine
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit
+escalier...</p>
+
+<p>Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Un fier sacripant, ce Maurevert!...</p>
+
+<p>La reine, cependant, s'était levée et avait ouvert
+une porte. Le roi n'avait pas bougé de son coin de
+cheminée, et tendait ses mains vers le feu, bien qu'en
+réalité il fît chaud dans la chambre. Alors, un certain
+nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrèrent
+chez le roi, et la vieille reine elle-même referma
+la porte.</p>
+
+<p>Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, messieurs...</p>
+
+<p>Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine
+Larchant, Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes,
+Deseffrenat, Biron, Du Guast, d'Aumont et d'autres.
+Quand ils furent tous assis, le roi les regarda un
+moment et dit d'une voix très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...</p>
+
+<p>Il serait difficile de donner une idée de l'effet produit
+par ces paroles. Pourtant, tous savaient depuis
+longtemps quelle était la crainte du roi. Bien mieux,
+ils savaient que cela allait leur être dit, avant d'entrer
+dans la chambre. Et pourtant, ils se regardèrent,
+tout pâles, et quelques-uns d'entre eux, se levant,
+dégainèrent comme si le duc de Guise eût été là... Le
+roi les calma d'un geste et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer
+les yeux, je me suis refusé à croire à la méditation
+d'un tel crime chez un homme que j'ai comblé de
+mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je
+prenne une décision, car je dois être tué avant la
+Noël... Or, je vous ai réunis pour vous demander votre
+aide et vos avis. Parle le premier, Crillon.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me
+semble que cela regarde vos gens de loi...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le
+duc devant une cour de justice?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que l'on procède pour tous les criminels,
+sire.</p>
+
+<p>Brion et quelques autres appuyèrent d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;A moins, dit Henri III avec un pâle sourire, à
+moins que les amis de l'accusé ne l'enlèvent pendant
+le jugement et n'exécutent l'accusateur. Votre conseil
+ne vaut rien, Crillon!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je suis soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit le roi après un moment de silence,
+en dehors du jugement, vous ne voyez pas ce qu'on
+peut faire à un traître, à un félon qui conspire contre
+la vie de son roi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime
+est énorme, plus il est de l'intérêt du roi de le faire
+éclater au grand jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais conseil, répéta Henri III de sa voix lente
+et basse. Ce qu'il faut faire, je vais vous le dire, moi!...
+Celui qui veut tuer, on le tue!... Vous en chargez-vous,
+Crillon?</p>
+
+<p>Le rude capitaine s'inclina, secoua la tête, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise.
+Je le provoquerai au milieu de ses gentilshommes. Et
+quand nous aurons croisé le fer, en plein jour, devant
+tous. Dieu décidera entre sa cause et la mienne...</p>
+
+<p>Le roi, ébranlé, jeta un regard à Catherine de Médicis
+qui fit un signe imperceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprît-il alors, non, mon brave Crillon. Je
+ne veux pas vous exposer, précieux que vous êtes à
+ma couronne. Allez, Crillon, je vous donne congé.</p>
+
+<p>Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III
+se tourna vers Biron:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Biron, que me conseillez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est-elle parfaitement sûre des méchants
+desseins de M. de Guise? dit le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi sûr que vous l'êtes vous-même. Car tous,
+autant que vous êtes ici, vous savez mieux que moi
+qu'un serment sur les autels n'est pas fait pour arrêter
+le duc de Guise...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est vrai, Majesté. Et je n'ai pas été
+le dernier à vous conseiller de vous mettre en garde.
+Je dis donc que je suis de l'avis de Crillon: que le duc
+soit jugé et qu'il soit tiré un terrible châtiment de sa
+félonie...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui le jugera? fit amèrement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le Parlement de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Paris se lèvera en masse pour le délivrer, dit
+Catherine de Médicis; on mettra le feu au Palais de
+Justice, on démolira le Louvre pour en faire des barricades,
+on nous pillera et nous tuera tous, maréchal,
+depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...</p>
+
+<p>Biron baissa la tête, tandis qu'un frémissement parcourait
+les autres membres de cet étrange et terrible
+conseil privé.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je
+comprends vos scrupules, puisque je les ai eus. Mais
+l'heure des scrupules est passée. Veuillez donc vous
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas
+m'éloigner. A partir de cette minute, je ne quitte plus
+votre antichambre; la nuit, je dormirai en travers
+de la porte; homme ou diable, il faudra me passer
+sur le ventre pour arriver à Votre Majesté...</p>
+
+<p>Après Biron, d'Aumont, interrogé à son tour, fit des
+réponses semblables, et se retira également. Puis ce
+fut Matignon qui sortit.</p>
+
+<p>Il est à noter que Henri III avait une confiance
+illimitée dans ces quatre hommes, et que cette confiance
+était pleinement justifiée. S'il y avait bataille
+ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu'à la
+mort. Ils n'étaient pas pour le guet-apens, voilà tout.</p>
+
+<p>Après le départ de Matignon, personne ne sortit:
+tous ceux qui restaient étaient d'accord. En effet, le
+comte de Loignes ayant été interrogé à son tour par
+le roi, répondit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne m'élèverai pas contre les avis qui
+viennent d'être donnés à Votre Majesté. Ce sont de
+bons et fidèles serviteurs que ceux qui sortent d'ici,
+et on peut être assuré qu'ils veilleront sur les jours
+du roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une!
+En fait de juges, je n'en connais qu'un! Le voici...</p>
+
+<p>En même temps, il tira son poignard.</p>
+
+<p>&mdash;A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les
+morts qui ne frappent pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline à son tour,
+que nous nous chargerons et du jugement et de l'exécution...</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre
+du roi une rumeur assourdie, chacun voulant dire
+son mot, chacun proposant son plan d'attaque. Enfin,
+Catherine de Médicis, qui avait écouté toute cette explosion
+en souriant, les calma d'un geste et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes braves amis, vous êtes de hardis compagnons,
+tous, et le roi vous devra la vie... il ne l'oubliera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! Nous marchons pour notre compte
+autant que pour celui du roi!...</p>
+
+<p>La reine savait parfaitement de quelle haine étaient
+animés ces gentilshommes. Mais il ne lui déplaisait
+pas d'en avoir provoqué l'explosion. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que
+Guise meure?...</p>
+
+<p>Le roi s'était tourné vers le feu et chauffait ses
+mains pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il meure!...</p>
+
+<p>Il semblait se désintéresser de l'effrayante question
+qui s'agitait autour de lui.</p>
+
+<p>Il reste donc à savoir où, quand, comment le scélérat
+félon sera frappé, continua Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite! s'écria Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est
+pas le tout que de tailler. Il faut encore savoir recoudre.
+C'est à quoi le roi et moi nous devons songer. Il
+faut donc que toutes nos précautions soient prises
+pour l'heure même qui suivra la mort du duc. Or,
+nous avons encore deux ou trois jours devant nous.
+Ne précipitons rien et faisons les choses raisonnablement.
+Nous avons trois points à élucider: où?
+quand? comment?... Où?... Ni chez lui, ni dans la
+rue: c'est ici même, dans l'appartement du roi, que
+doit se faire la chose. Quand? Nous le saurons peut-être
+demain matin. Comment? C'est le plan que je
+vais vous exposer...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<h3>AUX APPROCHES DE NOËL (suite)</h3>
+
+<p>Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent
+prises chez le roi, nous pénétrons dans une auberge
+d'assez pauvre apparence, qui avoisine le château, et
+qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.</p>
+
+<p>Dans une chambre du premier étage, le chevalier
+de Pardaillan allait et venait, à la lueur d'une chandelle
+fumeuse qui semblait n'être là que pour mieux
+montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée
+et toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un
+convive. C'est-à-dire que sur cette table, il y avait
+de quoi apaiser la fringale de trois ou quatre bons
+mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier
+dès qu'il traitait quelqu'un.</p>
+
+<p>Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une
+servante fit aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou
+trois flambeaux. Alors, à la lumière plus vive qui
+inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan&mdash;son
+convive&mdash;apparut, et ayant laissé tomber son manteau,
+montra les rudes moustaches et le front cicatrisé
+couturé de balafres, et le regard loyal du brave
+Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!</p>
+
+<p>Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.</p>
+
+<p>Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la
+chambre royale, pour ne pas assister aux préparatifs
+d'un guet-apens qu'il réprouvait. Crillon avait soigneusement
+visité les postes. Il renforça les points
+faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte
+qu'à partir de ce moment, le château ne retentit plus
+que du pas des soldats et du bruit des armes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les
+consignes, Crillon sortit du château dans l'intention
+d'en faire le tour et de s'assurer qu'aucun coup de
+main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade
+qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le
+suivait à distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.</p>
+
+<p>Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était
+rapproché de Crillon et marchait droit sur lui, enveloppé
+dans sa cape jusqu'aux yeux, car le froid était
+violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu
+ne fut plus qu'à deux pas, est-ce à moi que vous en
+voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement
+l'homme.</p>
+
+<p>Mais en même temps, cet homme laissa son visage
+à découvert et se mit à regarder Crillon en souriant.
+Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa main d'un
+mouvement cordial.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, capitaine, et qui court après vous...
+pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de me présenter au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit
+Crillon avec un large sourire de bienveillance. Peu
+m'importent les motifs pour lesquels vous avez besoin
+de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être
+présenté à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui
+m'en charge. Seulement, je dois vous prévenir d'une
+chose... c'est que si vous ne connaissez pas le roi, le
+roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté
+la manière dont vous m'avez aidé à sortir de
+Paris. Mordieu! ce fut un beau fait d'armes! Je vous
+vois encore levant haut votre rapière et donnant le
+signal de la marche en avant. Je vous entends encore
+crier: Trompettes, sonnez la marche royale!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez bien content de votre amitié, fit
+gravement le chevalier; bien content et bien honoré,
+car ce n'est pas en vain qu'on vous appelle le Brave
+Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous attendrai
+ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez
+d'ici l'enseigne.</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais
+cela; on y boit d'excellent Andrésy.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure vous attendrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mais entre le service de jour et le service de
+nuit, c'est-à-dire que je serai libre environ de six à
+sept heures du soir. Nous arrêterons le jour où vous
+désirez être présenté à Sa Majesté...</p>
+
+<p>Là-dessus les deux hommes se serrèrent les
+mains, et Crillon continua sa ronde autour du
+château.</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie.
+Dans sa chambre, un homme l'attendait, assis auprès
+du feu qu'il regardait fixement, comme s'il eût cherché
+dans les braises ardentes un signe quelconque
+de sa destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément.
+Il portait ce costume de drap noir que nous lui avons
+vu et qui lui donnait une sorte d'élégance funèbre.
+A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la
+tête et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le saurais-je, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire
+le gouverneur du château de Blois. »</p>
+
+<p>Négligemment, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Crillon doit me présenter au roi...</p>
+
+<p>Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le
+chevalier comme pour l'interroger, puis baissant sa
+tête pensive:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des
+choses que je ne comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce
+que le frère portier des jacobins était venu faire à
+Blois?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je n'en sais rien, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, qui a tué frère Timothée?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des
+fossés fût celui de ce digne moine?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan,
+l'avez reconnu, bien que vous n'ayez vu cet homme
+que peu d'instants...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément,
+que le frère portier courait après moi et avait
+des instructions à me donner. Qui sait si ce qui m'arrive
+aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le
+moine avant sa mort...</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément!
+d'une voix morne, tout, excepté les désespoirs
+d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air de mépris
+elle m'a reçu!...</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse de Montpensier?</p>
+
+<p>Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il
+avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et, le regard
+fixé sur le feu dont les reflets coloraient sa tête
+pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il continua:</p>
+
+<p>&mdash;On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité
+à frapper, et on me rejette. Tout m'échappe à
+la fois: et l'amour et la vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que l'amour vous échappe, dit
+Pardaillan. D'après ce que vous m'avez raconté de
+votre visite, cette jolie diablesse que vous appelez un
+ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous
+dire que vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois
+vous la perdez...</p>
+
+<p>&mdash;-Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne la perdez pas&mdash;malheureusement
+pour nous&mdash;, qu'elle vous reviendra!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la
+revoir!... l'aimer encore!</p>
+
+<p>Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt
+Pardaillan mangea pour deux. Quant à Jacques
+Clément, il était plongé en des idées funèbres, et
+bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer
+profondément. Il prenait des notes sur un morceau
+de papier; il raturait; il recommençait. Quand enfin
+il eut fini ce singulier travail, il relut avec un sourire
+de complaisance et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.</p>
+
+<p>Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention,
+c'était le menu du dîner du soir. Il appela
+donc l'hôte et lui donna les instructions nécessaires
+pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement. Aussi,
+lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée
+et servie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que
+vous me voulez traiter comme un prince.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse
+pas mis en frais... Asseyez-vous donc ici, mon cher
+sire, le dos au feu, et moi là, devant vous.</p>
+
+<p>Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait
+Pardaillan. Nous n'en suivrons pas les péripéties,
+nous contentant de noter l'entretien des deux convives...
+En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur,
+bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan
+attaquait son hôte par ces mots jetés froidement
+et tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le
+roi?... On dirait que cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement,
+je dois vous prévenir que si on vous entend
+parler ainsi, et cette auberge est un nid à espions,
+votre tête sera fort menacée...</p>
+
+<p>&mdash;On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit;
+nous sommes parfaitement seuls. Or, si l'on veut
+tuer le roi, je ne veux pas que le roi soit tué!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous
+qu'on veut tuer notre souverain?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez
+donc que j'ai assisté à la dernière réunion des
+gens qui veulent assassiner le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne
+vous les dirais pas; mais comme vous les savez aussi
+bien que moi, je vous en dirai un qui les résume:
+le duc de Guise...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus
+ni à boire ni a manger, vous dites que ces gens se
+sont réunis?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour décider la mort du roi, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous avez tout vu, tout entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché,
+mon cher Crillon, et c'est aussi pour cela que
+je vous ai prié à dîner, outre le plaisir et l'honneur
+de vous avoir à ma table.</p>
+
+<p>Crillon demeura pensif quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous
+voulez être présenté au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour
+aller raconter à Sa Majesté ce que j'ai pu entendre.
+M. de Guise veut tuer le roi. C'est son affaire... Et
+cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est
+que je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi
+j'interviens... Je veux vous persuader simplement
+que je puis et que je dois sauver Sa Majesté,
+si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider
+que d'une seule manière: en me présentant...
+non pas au roi, comme je le disais, mais chez le roi...
+En me cachant ou sans me cacher, peu importe. Seulement,
+il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un
+des siens me voit rôder autour des appartements
+royaux, cela pourra peut-être contrarier mon
+projet...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce
+que vous me demandez là?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité
+de la chose... ainsi!...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas
+beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel...
+Parlez sans crainte de me vexer...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer
+le roi que vous n'agiriez pas autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Dame... je comprends et approuve votre doute...
+Seulement, je vous préviens que, si vous ne m'introduisez
+pas au château, je serai force d'y entrer
+tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade
+de ce genre, j'eusse préféré vous avoir comme
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons.
+Je me fie à vous entièrement. Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Entrer au château aux jour et heure qui seront
+nécessaires, y entrer secrètement, et être placé de
+telle sorte que, pour arriver au roi, il faille d'abord
+me rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement,
+comment serai-je prévenu de ce jour et de
+cette heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous enverrai quelqu'un de confiance.</p>
+
+<p>Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le moment d'aller établir le service de
+nuit... Si, avant de recevoir la visite de votre homme
+de confiance, j'avais besoin de vous voir ou de vous
+parler?...</p>
+
+<p>&mdash;Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.</p>
+
+<p>Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la
+main en s'assurant de leur mutuelle estime. Lorsque
+Crillon fut parti, Jacques Clément entra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>AUX APPROCHES DE NOËL (suite)</h3>
+
+<p>Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore
+à Blois, il y avait en cette soirée une réunion
+brillante par la qualité des gens qui la composaient,
+mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient
+soigneusement surveillés par une triple chaîne de
+sentinelles perdues, c'est-à-dire de gentilshommes disposés
+de distance en distance.</p>
+
+<p>Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du
+soir, sortit de cette mauvaise Hôtellerie où le malheureux
+frère Timothée avait fait son dernier repas
+que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps
+de digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait
+avec d'étranges précautions. Sous son manteau,
+il tenait sa dague à la main. Il sondait pour ainsi dire
+le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres
+glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté
+par quelque ennemi ou truand.</p>
+
+<p>Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la
+sueur qui coulait de son front. Quelquefois, il haussait
+les épaules et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre
+du prieur, je l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de
+fond en comble...</p>
+
+<p>En même temps, Maurevert distingua une ombre
+qui barrait le passage de l'étroite rue. Maurevert
+avait bondi; mais en reconnaissant que cette
+voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle
+qu'il attendait, il se rassura aussitôt et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa
+l'aurait défendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous
+allez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.</p>
+
+<p>Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue
+et donna un deuxième mot de passe. Enfin, à la porte
+de l'hôtel où avait lieu la réunion que nous avons
+citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.</p>
+
+<p>Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul
+ne s'occupa de lui: du moment qu'il était parvenu
+jusque-là, il devait connaître parfaitement la maison.
+D'ailleurs, à peine le vestibule du rez-de-chaussée franchi,
+Maurevert ne trouva personne pour le guider.
+Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être
+guidé, car il monta hardiment le large escalier
+monumental qui s'ouvrait presque sur le vestibule.</p>
+
+<p>Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond
+silence.</p>
+
+<p>Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout,
+même silence et mêmes ténèbres.</p>
+
+<p>Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna
+les combles. Là, du fond du couloir, sortait une
+sorte de rumeur confuse comme celle de plusieurs
+personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir
+que se dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce,
+étroite, sombre, qui ne devait guère être habitée que
+par les souris ou les araignées.</p>
+
+<p>Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans
+le mur, à peu près à hauteur d'homme, il dérangea
+une brique. Et alors un rayon de lumière tamisée
+passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre
+salle par un treillis qui se confondait avec les tapisseries.</p>
+
+<p>Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse,
+mais qu'en revanche elle était fort brillante par la
+qualité des gens qui s'y trouvaient. C'était d'abord la
+duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu.
+Les trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne
+et le cardinal. Puis le duc de Bourbon. Plus la duchesse
+de Montpensier.</p>
+
+<p>Au moment même où Maurevert dérangeait la brique,
+la duchesse de Nemours, le cardinal de Bourbon,
+le duc de Mayenne et le cardinal de Guise se
+retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie
+de Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une
+porte qu'elle ouvrit, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez entrer, messieurs...</p>
+
+<p>Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels
+Espinac et d'autres pénétrèrent aussitôt dans
+le grenier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes au complet? dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il manque Maurevert, fit Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier,
+je ne l'ai pas convoqué et ne lui ai pas fait parvenir
+les mots de passe. Il a depuis longtemps de singulières
+attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...</p>
+
+<p>Maineville eut une légère contraction des sourcils.
+Ce n'est pas qu'il s'indignât de l'accusation portée
+contre son ami; mais il s'en inquiétait, car il avait
+lui-même, dans la journée, donné les mots à Maurevert.
+Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses
+appréhensions.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu
+des renseignements du château. Il paraît qu'il y a
+chez Sa Majesté de forts soupçons contre moi, et ce,
+malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au
+roi... Que devons-nous faire en pareille occurrence?</p>
+
+<p>&mdash;Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement
+la duchesse en agitant ses ciseaux d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le
+chef suprême de la Ligue venait à périr, faute d'un
+peu de patience, que deviendrions-nous, tous autant
+que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur,
+je vous supplie de quitter Blois, dès demain,
+car je crois en mon âme et conscience que le danger
+de mort, à cette heure, est aussi grand pour vous
+que pour Valois...</p>
+
+<p>&mdash;Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer
+par cette fenêtre, ce ne serait pas une raison
+pour que je sorte par cette porte. Valois a des soupçons,
+mais il ne peut prendre contre moi aucune résolution
+mortelle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en
+prendrait-il pas contre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe
+assurance qui était le fond de son caractère. Messieurs,
+ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>Tous étendirent la main.</p>
+
+<p>&mdash;A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire
+que le jour et l'heure sont désormais arrêtés et que
+rien maintenant ne saurait empêcher Henri de Valois
+de succomber le 23 de décembre, à dix heures du
+soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment
+il sera procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté
+entre mes frères et moi. Chacun de vous, messieurs,
+est chef d'une compagnie de gentilshommes dont
+vous aurez la liste à l'instant...</p>
+
+<p>La duchesse de Montpensier remit à chacun des
+assistants une feuille de papier sur laquelle étaient
+inscrits des noms.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez
+soigneusement ces listes, et vous en ôterez de votre
+pleine volonté ceux qui ne vous semblent pas décidés
+à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun de
+trente à quarante gentilshommes sous vos ordres.
+Vous les préviendrez dans l'après-midi du 23 décembre
+qu'ils aient à se tenir prêts à huit heures
+du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie.
+Ces endroits ne sont pas encore convenus,
+messieurs. Chacun de vous les connaîtra le 23 à
+midi...</p>
+
+<p>Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies
+que donne l'émotion des choses irrévocables. Le Balafré
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc
+trois corps d'attaque: un sous les ordres du cardinal,
+un autre dirigé par Mayenne, et le troisième commandé
+par moi. Lorsque chacune de vos compagnies
+seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez
+avec quel corps chacun de vous devra marcher.</p>
+
+<p>Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:</p>
+
+<p>&mdash;L'exécution de ce plan nous a été inspirée par
+ce fait que les clefs du château sont en notre pouvoir
+tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à entrer...
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer
+tout!... Mort du diable! la belle tuerie que nous allons
+voir!</p>
+
+<p>Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait
+tout vu, tout entendu. Aux derniers mots du Balafré,
+il comprit que la conférence allait être terminée. Il
+remit donc en place la brique qu'il avait dérangée,
+s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement.
+Dans le vestibule, il eut à donner pour sortir un mot
+de passe qui n'était pas celui qu'on donnait pour entrer.</p>
+
+<p>La rue était libre. Maurevert regagna en courant
+son hôtellerie où il entra sans réveiller personne, grâce
+à l'escalier extérieur. Il se coucha à tâtons, sans allumer
+de flambeau, et le coude sur le traversin de
+son lit, l'oreille tendue, il écouta...</p>
+
+<p>Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet,
+après quelques mots que Guise avait ajoutés, les
+conjurés s'étaient dispersés. Maineville, en sortant du
+mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers l'hôtellerie
+où logeait Maurevert.</p>
+
+<p>Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire
+aussitôt à la chambre de Maurevert. La porte
+n'était pas fermée à clef. Il ouvrit brusquement et
+entrant une lampe à la main, jeta un regard avide
+sur le lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert...
+Mais Maurevert était là... profondément endormi.</p>
+
+<p>Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la
+table, et, s'approchant du lit, examina un instant son
+compagnon d'armes dont il était l'ami depuis si longtemps.
+Évidemment, Maurevert était couché depuis
+le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement
+d'un sommeil paisible. Maineville songea:</p>
+
+<p>«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe
+à trahir. Et pourquoi trahirait-il? Pauvre Maurevert!
+Après tout, il m'a rendu plus d'un service, et je
+ne veux pas qu'il lui arrive de mal...» Holà, Maurevert!...</p>
+
+<p>Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se
+faire appeler plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant,
+et ne témoigna même pas de surprise. Il se contenta
+de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas
+venu à la réunion de ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle réunion?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe,
+ce matin!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été...
+Est-ce que mon absence a été remarquée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée...
+par le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux
+dire au cher duc qu'il remarquera mon absence plus
+d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas convoqué
+comme les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas
+un blanc pour le savoir. Le duc, plusieurs fois déjà,
+m'a battu froid, puis il est revenu. Il reviendra cette
+fois encore.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.</p>
+
+<p>&mdash;Soupçonné?... Et de quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une
+accusation précise. On dit simplement qu'il faut se
+défier de toi!... un conseil: tu avais fort envie de
+voyager; eh bien, voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je
+fuir?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même,
+mon bon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton
+cheval, ta rapière et tes pistolets d'arçon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les
+deux mille livres que le duc me doit et qu'il me devra
+longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma paye
+d'officier qui est en retard de cinq mois?</p>
+
+<p>Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un
+soupir et proféra enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents
+pistoles qui s'ennuient dans mon portemanteau. Fais-les
+voyager, cela nous rendra service à tous les trois:
+à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront
+du pays, et à moi qui ne serai plus tenté de
+jouer à la bassette.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi
+auront abouti dix ans de bons services. Je suis
+obligé de fuir comme un vrai félon, comme un
+traître!</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville,
+avec vivacité. Je prouverai ton innocence. Et
+le danger écarté, tu reviendras. Est-ce dit?... Pars-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, mort au diable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux
+cents pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai...
+tiens: j'irai à Chambord, et je t'attendrai là.</p>
+
+<p>Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement
+sur lui divers papiers et notamment le bon de cinq
+cent mille livres payables le lendemain de la mort
+de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait
+les deux cents pistoles. Maurevert en prit cent.
+Les deux amis s'embrassèrent, puis descendirent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la
+porte? demanda Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je ne me souviens même pas de ceux que
+tu me donnas dans la matinée.</p>
+
+<p>&mdash;Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si
+par hasard il t'arrivait un accident avant d'atteindre
+la porte, songe que tu ne m'as pas vu...</p>
+
+<p>Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans
+la rue pleine de ténèbres, s'éloigna rapidement en se
+glissant le long des murailles.</p>
+
+<p>Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût
+bien sûr que son ami s'était réellement éloigné. Alors
+à son tour, il se mit en route. Seulement, ce ne
+fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea,
+mais vers le château. Il n'avait pas fait dix
+pas qu'il se frappa le front et revint en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville
+saura que je ne suis pas parti. Et s'il va demander
+demain matin si quelqu'un a franchi la porte pendant
+la nuit?»</p>
+
+<p>Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied
+jusqu'au château, en traînant la bête par la bride.
+Un quart d'heure plus tard, il se trouvait dans l'oratoire
+de la reine. Catherine de Médicis, réveillée sur
+son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après
+un mot convenu), ne tarda pas à se montrer et l'interrogea
+du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure
+et comment la chose doit se faire.</p>
+
+<p>Catherine eut un tremblement d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait
+une telle nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté
+de faire sortir de Blois dès cet instant
+même un officier quelconque qui devra monter
+le cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et
+se couvrir de ce manteau. Il est essentiel pour
+moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Larchant! appela la reine.</p>
+
+<p>Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait
+dans un coin d'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a
+des rassemblements de huguenots du côté de Tours.
+Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr pour
+voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne
+huitaine. Votre messager trouvera un cheval
+tout sellé dans la cour carrée... et voici un manteau
+pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.</p>
+
+<p>Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et
+sortit passivement, sans un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je
+sors de Blois et que je fuis, il faut que Votre Majesté
+m'assure pour quelques jours l'hospitalité dans
+le château.</p>
+
+<p>&mdash;Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière
+satisfaction à Maurevert.</p>
+
+<p>Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le
+sourcil, lorsque l'astrologue parut en disant:</p>
+
+<p>&mdash;On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ruggieri, où es-tu logé?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles,
+c'est-à-dire le plus loin possible de la terre et le plus
+près possible des étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu souvent espionné là-haut?</p>
+
+<p>Ruggieri sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il
+n'y est forcé. Vous savez que je passe pour un esprit
+malfaisant, capable de jeter un mauvais sort.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu
+cacheras ce gentilhomme dans tes appartements et
+il y sera mieux à l'abri de la curiosité que dans l'appartement
+du roi...</p>
+
+<p>Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris.
+A ce moment la reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil.
+Ses yeux se révulsèrent. Un tremblement mortel
+agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit
+vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber
+quelques gouttes de son contenu sur les lèvres
+de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus librement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est
+la fin qui approche... Ruggieri, est-ce que je vais
+mourir? Dis-le sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous.
+La mort n'est pas encore dans ce château...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui
+revenir. Ce n'est encore qu'une alerte. Mais je suis
+bien faible!</p>
+
+<p>Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant
+toute cette scène, était demeuré immobile et
+silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler
+maintenant...</p>
+
+<p>Maurevert commença son rapport qui dura une
+heure environ et que Catherine écouta la tête dans
+les deux mains sans donner le moindre signe d'étonnement
+ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle
+releva lentement la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore
+jusqu'au 23 décembre?</p>
+
+<p>&mdash;Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra
+avant elle, dit l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes
+huit jours de plus que je ne demandais... Allez, monsieur
+de Maurevert, suivez Ruggieri. Vous serez bien
+caché là où il vous mettra!</p>
+
+<p>La reine rentra dans sa chambre et se remit au
+lit avec les premiers symptômes de la fièvre. Maurevert
+suivit Ruggieri, qui lui fit monter des escaliers
+interminables et parvint enfin dans les combles.
+L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à
+une chambre fort spacieuse et fort bien meublée.</p>
+
+<p>&mdash;On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur
+ce rayon des livres, dans cette armoire quelques flacons
+de bon vin. Le jour, vous aurez encore pour
+vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire.
+Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...</p>
+
+<p>Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre
+des nouvelles de la reine, qui ne se ressentait plus, en
+apparence du moins, de sa crise nocturne. En remontant
+chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda
+poliment, le salua et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici: pour des raisons que vous saurez plus
+tard, mais qui concernent le service et la sûreté
+du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques
+jours dans le château un homme à moi... un
+mien parent. Comme je sais que vous vivez retiré
+et que nul ne vient vous déranger, j'avais
+pensé que votre appartement ferait justement l'affaire...</p>
+
+<p>Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son
+étonnement, et il se contenta de penser:</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent
+du brave Crillon, et j'aurai deux hôtes au lieu d'un.
+Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout haut. Amenez-moi
+votre homme, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous faites fort de le cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence
+de votre parent au château ne sera connue de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon digne astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.</p>
+
+<p>Dans la journée, Crillon sortit du château et se
+rendit à l'hôtellerie où il avait dîné avec Pardaillan.
+Comme il l'avait dit, le chevalier ne bougeait plus de
+l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits
+coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan,
+en voyant entrer Crillon, se contenta de prendre
+un verre qu'il posa devant le capitaine et qu'il
+remplit.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de
+m'introduire au château et de m'y tenir caché?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même. Et quand vous voudrez...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela peut vous être utile.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que
+je vous ai dit...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous
+donc sur le coup de six heures devant la porte
+du château; je me charge du reste.</p>
+
+<p>Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en
+cette saison, Pardaillan, soigneusement enveloppé,
+faisait les cent pas devant le porche du château. Bientôt
+Crillon arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me
+jurez que...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je
+vous répète seulement deux choses: la première,
+c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième, c'est que
+je ne veux pas qu'on le tue.</p>
+
+<p>&mdash;Venez!...</p>
+
+<p>Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et,
+causant gaiement avec lui, franchit le porche, tandis
+que les sentinelles lui présentaient les armes. Ils montèrent
+par un escalier dérobé, et au second étage seulement
+Crillon s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous sommes sauvés!</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous
+faire tirer votre horoscope, si le coeur vous en
+dit.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon
+poussa une porte, et Pardaillan, dans la pièce sévèrement
+meublée, aperçut l'astrologue qui lisait.</p>
+
+<p>Crillon présenta le chevalier comme son parent, et
+il ajouta à l'oreille de Ruggieri qu'il comptait fort sur
+ce parent-là pour le service du roi. Puis il se retira.</p>
+
+<p>Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond
+regard. Mais soit que la physionomie du chevalier
+eût bien changé depuis seize ans, soit que
+l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir,
+il ne reconnut pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui
+dont jadis il avait essayé de faire couler le sang pour
+l'oeuvre de transfusion hermétique.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.</p>
+
+<p>Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur
+mon cabinet de travail que nous venons de quitter;
+celle-ci donne sur le couloir; cette troisième, enfin,
+est condamnée et donne sur une chambre semblable
+à celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à
+garder le secret rigoureux, je vous engage à ne pas
+faire de bruit, car justement, dans cette chambre,
+j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache
+quelques jours dans le château.</p>
+
+<p>Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme
+qui comme moi a besoin de se cacher
+ici?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<h3>DUCHESSE DE GUISE</h3>
+
+<p>L scène qui va suivre se passe dans la nuit du
+24 décembre 1588, en cet hôtel si bien gardé où nous
+avons vu Maurevert assister à une réunion de conjurés.</p>
+
+<p>Au premier étage, un immense salon occupait
+presque toute la longueur de l'hôtel, avec six fenêtres
+donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce salon
+se trouvait une pièce de modestes dimensions.
+C'est là que nous pénétrons, vers dix heures du soir.</p>
+
+<p>Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait
+avec un homme debout devant elle. L'homme venait
+de fournir une longue course. Ses habits étaient tachés
+de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme,
+c'était Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui
+arrivait de Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur
+de vos instructions orales et écrites. Faut-il
+vous dire quelles démarches j'ai dû faire?</p>
+
+<p>&mdash;Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois
+jours, m'introduisit auprès de Sixte. Je n'avais pas
+le choix des moyens et je dus accepter l'aide que
+m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se
+réconcilier avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;-Peu importe qui t'a aidé...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de
+suite. La première fois, lorsque je lui ai dit que
+j'étais votre envoyé, il commença par me faire saisir
+et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant
+de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du
+château Saint-Ange... Là, Sixte vint me voir le lendemain
+et, brusquement, me demanda ce que la révoltée,
+rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui
+communiquer. Je lui répondis que j'apportais la paix,
+mais que je ne dirais rien tant que je serais détenu
+prisonnier, et que, vous représentant, je voulais traiter
+de puissance à puissance.</p>
+
+<p>&mdash;-Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?</p>
+
+<p>&mdash;Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il
+crève comme un chien!...» Mais, le lendemain, des
+gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus conduit dans un
+oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps,
+puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...»
+Alors j'exposai votre renonciation. Je répétai vos offres.
+Il écouta attentivement. Je l'assurai que, jamais,
+vous ne reviendriez en Italie, et que vous feriez tous
+vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle
+ou spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous
+attendiez en retour, et je lui répondis: «Une chose
+unique, une bulle de divorce cassant le mariage du
+duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut
+pas surpris... Il me dit de revenir trois jours plus
+tard. Au jour dit, je me présentai au Vatican, et je
+revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une cassette,
+en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin
+et le mit sous mes yeux... C'était la bulle de
+divorce... Puis il remit le parchemin dans l'étui, et
+me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus confiant
+que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va
+me chercher les papiers que tu m'as promis...»
+Je sortis alors du Vatican, et bientôt je repris à franc
+étrier la route de France.</p>
+
+<p>En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le
+tapis, comme il avait fait devant le pape, sortit de
+son pourpoint un étui d'argent qu'il portait attaché
+par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit
+l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était
+satisfaite, ou simplement émue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu
+as agi en fidèle serviteur et en bon diplomate.</p>
+
+<p>Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet
+étui d'argent d'un regard morne et comme s'il eût
+contenu sa condamnation. Enfin, elle l'ouvrit, en tira
+un parchemin scellé aux armes pontificales de Sixte-Quint,
+et le lut attentivement par deux fois.</p>
+
+<p>C'était bien ce que le messager avait annoncé:
+l'acte cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine
+de Clèves. Il n'y manquait que la signature
+du duc.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela.
+Sa suivante Myrthis parut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit la suivante.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vieux Bourbon?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi
+que Mayenne et le cardinal de Guise. Je pense que
+tout a été apprêté dans le grand salon? Dès que
+le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres
+là...</p>
+
+<p>Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui
+ouvrait sur le grand salon. Deux flambeaux étaient
+allumés. Mais cette faible lumière suffisait sans doute
+à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle
+déserte.</p>
+
+<p>Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte
+avec beaucoup de soin, et revint se placer dans le
+fauteuil qu'elle occupait tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.</p>
+
+<p>Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui
+s'inclinait devant elle. Il était nerveux, agité. Cette
+fièvre spéciale qui saisit les grands criminels au moment
+de l'action irréparable mettait une flamme
+sombre dans son regard, et, sur son front couvert
+d'une ardente rougeur, la large cicatrice de sa blessure
+apparaissait livide.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une
+voix où perçait une sourde impatience. Mais vraiment
+n'eût-il pas mieux valu ne plus nous voir jusqu'au
+jour...</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva
+la Fausta avec une froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle,
+jusqu'au jour ou je dois unir ma destinée
+à la vôtre, duc!</p>
+
+<p>Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les
+paroles qu'elle venait de prononcer, Fausta reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le
+filet est bien tendu. Valois doit mourir. J'ai distribué
+à chacun son rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise,
+d'une voix altérée, et ses sourcils se froncèrent. C'est
+vrai; là où nous autres hommes nous hésitions, vous
+avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode
+d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout
+agencé dans les moindres détails. Je le confesse, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit
+Fausta. Mais vous savez que ce n'est pas tout. Vous
+savez que j'ai envoyé un courrier à Alexandre Farnèse.
+D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre
+Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et
+marche sur Paris. J'ai donc fait plus que de déblayer
+le trône: je vous donne une armée...</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous
+pas déjà convenu ce que nous devons faire de cette
+armée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots
+qui sont de rudes soldats, entreprendre la
+conquête de l'Italie d'abord, des Flandres ensuite...</p>
+
+<p>L'oeil de Guise étincela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame!
+Roi de France, je me sens de taille à soulever
+un monde...</p>
+
+<p>Fausta reprit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, duc, quelle sera ma part?...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je
+pas juré que vous seriez reine dans ce royaume dont
+je serai roi?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, duc... mais quand?...</p>
+
+<p>&mdash;Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de
+France, j'aurai répudié Catherine de Clèves.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez
+ma franchise. J'ai peur... vous pouvez m'oublier...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré! dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible,
+je ne crois pas aux serments des princes... Dites-vous
+seulement que j'ai appris à lire dans le coeur
+des hommes...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc
+avec un livide sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi
+bien frapper Fausta!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Que l'instrument peut être brisé quand il a
+servi!... Que ma part peut vous sembler trop belle
+quand je vous aurai couvert de la pourpre! Alors,
+vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans
+ce sang d'où émergera le trône sur lequel vous serez
+assis! Voilà ce que j'ai lu dans votre coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes
+sens.</p>
+
+
+<p>&mdash;Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles.
+Duc, la minute est effroyable pour vous. Je puis d'un
+mot vous rejeter à l'abîme. Valois, si je veux, sera
+prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est
+pas sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre
+la fureur, l'étonnement et l'épouvante. Que vous
+faut-il donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma
+part, à moi, tient dans ce mot: oui ou non suis-je
+dès cet instant duchesse de Guise?...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves
+est vivante encore!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves
+n'est plus votre femme. Duc, voici la bulle de divorce
+qui casse votre mariage: c'est le cadeau de noces
+que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape
+par la grâce de Dieu!...</p>
+
+<p>En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin,
+le déploya et le tendit au duc de Guise. Celui-ci
+le saisit d'une main tremblante, rapprocha violemment
+un flambeau et se mit à lire. Quand il eut
+achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin
+aux armes pontificales était parfaitement
+authentique, il le laissa tomber sur la table et
+baissa la tête dans un morne silence. Le coup était
+terrible.</p>
+
+<p>Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta
+au duc de Guise, qui la saisit machinalement. Puis,
+posant son doigt à l'endroit du parchemin réservé
+pour la signature de Guise, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Signez...</p>
+
+<p>Le Balafré la considéra un instant avec des yeux
+hagards. Il était en proie à une de ces rages froides
+qui, lorsqu'elles éclatent, tuent. Non qu'il regrettât
+de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et
+faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais
+il se voyait deviné par la terrible Fausta, et il était
+dès lors en son pouvoir.</p>
+
+<p>Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Signez! Dans quelques minutes, il serait trop
+tard!</p>
+
+<p>Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement
+sur la table, et, de sa grosse écriture violente,
+signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte du grand
+salon à double battant. Et le salon immense apparut,
+vivement éclairé.</p>
+
+<p>Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce
+n'était plus un salon, c'était une chapelle!... Sur l'autel,
+près du tabernacle, le vieux cardinal de Bourbon
+attendait, prêt à célébrer la messe.</p>
+
+<p>Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours,
+la duchesse de Montpensier
+étaient assis dans des fauteuils et semblaient attendre
+une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors
+Fausta se tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il
+voyait et devinait, et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la
+à l'autel!...</p>
+
+<p>Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...</p>
+
+<p>Ils marchèrent à l'autel.</p>
+
+<p>Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal
+de Bourbon la bulle de divorce. Et, alors, la
+messe commença... la messe de mariage qui unissait
+Fausta au duc de Guise!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<h3>L'EFFONDREMENT</h3>
+
+<p>La chambre du roi donnait sur la cour carrée. En
+avant, il y avait une antichambre. Et en avant de
+cette antichambre, c'était le salon dans lequel nous
+avons introduit le lecteur. Ainsi donc, après avoir
+franchi le porche du château de Blois et monté le
+grand escalier, on arrivait à ce salon.</p>
+
+<p>En entrant dans le salon et en allant chercher la
+porte du fond, à droite, on se trouvait dans l'antichambre
+du roi. C'est cette antichambre qui devient
+en ce moment le centre de notre scène. Il s'y ouvrait
+trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer
+et qui ouvrait sur le salon. La deuxième, en face, qui
+ouvrait sur la chambre à coucher du roi. La troisième,
+à gauche, qui ouvrait sur un cabinet donnant
+sur une cour intérieure.</p>
+
+<p>A la suite de ce cabinet, qui était vaste et spacieux,
+il y avait une autre pièce qui donnait sur un
+escalier intérieur. Cet escalier aboutissait en haut
+aux combles du château, et en bas à l'appartement
+de Catherine de Médicis. Lorsque le Balafré gagnait
+l'antichambre royale après avoir fait entrer son escorte
+dans le salon, il demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Où est Sa Majesté?</p>
+
+<p>Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la
+porte de la chambre à coucher, soit la porte du cabinet
+de travail. Selon l'une ou l'autre indication, le
+Balafré traversait l'antichambre, soit droit devant lui
+pour aller à la chambre du roi, soit en obliquant à
+gauche pour gagner le cabinet. Et il entrait familièrement,
+car le roi le lui avait commandé une fois pour
+toutes.</p>
+
+<p>Ce matin-là, comme de coutume, les postes furent
+relevés et changés par le capitaine Larchant. Seulement,
+on ne plaça que des postes simples. En sorte
+que le château semblait dégarni de ses ordinaires
+défenses.</p>
+
+<p>Seulement, celui qui eût jeté un coup d'oeil sur la
+cour intérieure que l'on voyait par la fenêtre du cabinet
+de travail, eût aperçu là trois cents hommes
+d'armes immobiles et silencieux. Tous étaient armés
+d'arquebuses.</p>
+
+<p>Seulement, aussi, celui qui eût pu entrer dans une
+vaste salle située près du corps de garde et qui servait
+ordinairement de magasin d'armes, eût aperçu
+là quatre couleuvrines de campagne, montées sur
+leurs affûts. Les couleuvrines étaient chargées. Autour
+de chacune d'elles, les quatre servants étaient à
+leur poste.</p>
+
+<p>Traversons maintenant le salon et pénétrons dans
+cette antichambre, centre de la scène que nous essayons
+de mettre en place. Là, une trentaine de gentilshommes
+attendent&mdash;de ceux que le roi appelait
+ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les
+Quarante-cinq assassins. Ils sont vêtus comme d'habitude.
+Mais, sous le pourpoint de soie ou de velours,
+tous ont endossé la cuirasse de cuir ou la cotte de
+mailles.</p>
+
+<p>Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir où
+les grandes décisions ont été prises, Henri III est
+assis près du feu vers lequel il tend ses mains pâles.</p>
+
+<p>Debout près de lui, Catherine de Médicis, pareille
+à un spectre noir, Catherine livide sous ses voiles de
+deuil.</p>
+
+<p>Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie
+tristesse, un large silence pesant sur toutes choses.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis et le roi&mdash;deux fantômes&mdash;se
+parlent. Ils se parlent à voix basse et lente.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le
+jour de votre délivrance, mon fils. Ce soir, à dix
+heures, comme une bande de loups rués dans les ténèbres,
+les gens de Guise doivent se précipiter sur ce
+château dont ils ont les clefs. Ce soir, à dix heures,
+on égorgera tout ce qui tentera de s'opposer à la
+marche des assassins... on enfoncera la porte de cette
+chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la
+mère du roi ne veillait!... Mais elle veille!... »</p>
+
+<p>Elle éclate de rire... d'un rire silencieux et fantastique
+sur cette figure livide de spectre.</p>
+
+<p>&mdash;Henri, reprend-elle, es-tu prêt, mon fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère! répond le roi, d'une voix tragique.</p>
+
+<p>Pâle et chancelant, Henri III se lève. Sa mère le
+prend dans ses bras et, longuement, frénétiquement,
+d'une sauvage étreinte où éclate la seule passion sincère
+de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu
+entends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère, balbutie Henri III.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprême
+à ces gentilshommes qui attendent là... le reste
+me regarde!...</p>
+
+<p>Alors, elle desserre son étreinte. Lentement, elle va
+ouvrir la porte. Les trente qui attendent dans l'antichambre
+frémissent. Le roi s'avance jusqu'à la porte
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous commande d'obéir à la reine
+mère dans tout ce qu'elle vous dira...</p>
+
+<p>Puis, il recule jusqu'à la fenêtre de sa chambre en
+frissonnant, soulève les rideaux et se met à regarder
+dans la cour carrée, les yeux fixés sur le porche du
+château. Catherine de Médicis passe en revue, d'un regard
+rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle
+en touche un à la poitrine, puis un autre... elle en
+touche dix. Et, à ces dix, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre poste est dans la chambre du roi. L'épée
+et la dague à la main, messieurs!</p>
+
+<p>Les dix obéissent.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous.
+Quoi que vous entendiez, ne bougez pas. Et,
+s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au dernier avant
+qu'on ne touche au roi. Jurez!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous jurons! répondent les dix d'une voix
+sourde.</p>
+
+<p>Les dix pénètrent dans la chambre royale, l'épée
+et la dague à la main. Un instant plus tard, on les
+entend qui, à l'intérieur, barricadent la porte. Catherine
+pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence
+son inspection. Elle touche un gentilhomme
+à la poitrine, puis un autre; elle en touche dix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit-elle, dans le salon... Dès qu'il sera dans
+l'antichambre, fermez la porte et placez-vous devant,
+l'épée et la dague à la main. Si on essaie de forcer la
+porte de l'antichambre, si le salon est envahi, mourez
+jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous jurons! répondent les dix.</p>
+
+<p>Les dix passent dans le salon, et, tout aussitôt, s'y
+disposent par petits groupes, riant et causant de choses
+indifférentes. Alors, Catherine touche trois des
+gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce sont
+Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.</p>
+
+<p>Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissent aussitôt
+et passent dans le grand cabinet de travail. Dans
+l'antichambre, il ne reste plus que sept gentilshommes,
+parmi lesquels Déseffrenat et le comte de Loignes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit Catherine, écoutez: il entrera ici, ne
+trouvant pas le roi dans le salon, et il vous demandera:
+«Où est Sa Majesté?...» Vous répondrez:</p>
+
+<p>«Sa Majesté est dans son cabinet, monseigneur.»</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achèverez
+l'homme. Si on ne vous appelle pas, vous resterez ici.
+Au cas où ceux du salon seraient attaqués, vous barricaderez
+la porte et vous mourrez jusqu'au dernier
+avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous jurons, répondirent les sept.</p>
+
+<p>Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil,
+la vieille reine passe dans le grand cabinet où attendent
+Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le
+duc vous a embastillés. Le duc vous a menacés de
+mort. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Les trois s'inclinèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez été
+choisis parce qu'on a supposé qu'à votre dévouement
+pour le roi se joignait en vous une haine naturelle
+contre celui qui a voulu vous mettre à mort. Eh bien,
+il va venir. Le salon est gardé. L'antichambre est
+gardée. La chambre du roi est gardée. Le duc doit
+aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte vivant...</p>
+
+<p>Les trois se regardèrent, les yeux flamboyants, les
+lèvres crispées par ces sourires terribles qu'on a dans
+les moments suprêmes. Catherine les vit décidés. Elle
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?</p>
+
+<p>Ils tirèrent leurs dagues d'un mouvement spontané.</p>
+
+<p>&mdash;Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va
+venir! Adieu, messieurs.</p>
+
+<p>Elle passa devant les trois gentilshommes inclinés,
+et disparut dans le petit escalier intérieur.</p>
+
+<p>Là-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et
+Montsery prenaient leurs dispositions&mdash;ce qu'on
+pourrait appeler le branle-bas de l'assassinat. Ils poussèrent
+la table contre la fenêtre. Ils entassèrent chaises
+et fauteuils dans un angle, de façon que la pièce
+fût entièrement libre, et que Guise ne trouvât rien
+derrière quoi s'abriter et se défendre. Alors, ils
+convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le plus
+hardi des trois, prit naturellement la direction du
+combat.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi,
+Chalabre, tu te tiens ici, au milieu du cabinet. Toi,
+Montsery, tu te places ici contre la porte. J'ouvre
+donc et je dis: «Entrez, monseigneur.» Et je recule.
+Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et
+tu mets le verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons
+par devant. Et toi, tu sautes sur lui par derrière.
+Est-ce convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Convenu...</p>
+
+<p>&mdash;Chacun à notre place, donc, et ne bougeons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit tout à coup Montsery, et la porte du
+petit escalier?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'à pousser le verrou, dit Sainte-Maline.
+Vas-y, Chalabre, et reprends ta place. »</p>
+
+<p>Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier.
+Comme il mettait la main sur le verrou, la
+porte s'ouvrit et un homme entra en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! s'écria sourdement Chalabre en reculant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! répétèrent les deux autres.</p>
+
+<p>Pardaillan était entré. Il avait fermé la porte, tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait
+d'impatience, sortez à l'instant, quoi que vous
+ayez à nous dire, il nous est impossible de vous
+écouter en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafré n'entre
+ici, nous avons bien quelques minutes. Vous m'écouterez...
+Les trois hommes échangèrent un regarda de rage
+folle.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards
+tranquilles. Si vous m'attaquez, je suis capable de
+vous tuer tous les trois, et, alors, vous ne pourrez pas
+tuer le duc. De plus, je vous préviens que, si je n'arrive
+pas à vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette
+fenêtre, et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il
+est attendu. Et alors, messieurs, celui qui entendra ce
+cri se précipitera au-devant du Balafré et lui criera:
+«N'entrez pas au château, car on veut vous tuer...»
+Et rien, messieurs, ne pourra empêcher mon ami de
+prévenir le duc, car mon ami est à Blois pour sauver
+le duc et tuer le roi... vous le connaissez! Vous l'avez
+vu à Chartres! Il s'appelle Jacques Clément!...</p>
+
+<p>Les trois devinrent livides. Jacques Clément, qu'ils
+avaient juré de tuer! Jacques Clément, qu'ils avaient
+affirmé mort sous leurs coups... En mettant les choses
+au mieux, en supposant que le roi ne serait pas tué,
+Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques
+Clément vivait. C'était pour eux la potence ou l'échafaud!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc! dit Chalabre en grinçant des dents.
+Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore
+une vie. Je viens vous réclamer le paiement immédiat
+de votre dette. Je viens vous demander cette vie.</p>
+
+<p>&mdash;La vie de qui? rugit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;La vie de Henri de Guise, répondit simplement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Sainte-Maline baissa la tête et pleura.</p>
+
+<p>Chalabre et Montsery restèrent silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous êtes
+décidés à payer. Mais je vois aussi que c'est trop vous
+demander. Je vais donc vous proposer un arrangement.
+Au lieu de vous réclamer la vie de Guise, je me
+contente de ne vous demander que dix minutes de
+cette vie.</p>
+
+<p>Ils le regardèrent, hagards, sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques
+mots au duc de Guise. Cet entretien durera dix minutes.
+Après quoi, je vous tiendrai quittes. Ecoutez-moi.
+Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, firent-ils haletants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous admettez qu'une fois entré il ne peut plus
+sortir par l'antichambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, justement. Vous allez vous placer
+tous les trois dans le petit escalier. Donc, toute retraite
+est coupée... et...</p>
+
+<p>A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'épées
+qui se heurtent, de cliquetis d'éperons se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs,
+sortez!... A la dixième minute, au plus tard. Guise vous
+appartient... Mais, pendant ces dix minutes, il est à
+moi... Sortez!</p>
+
+<p>Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle
+flamme dans son regard, une si sombre et si violente
+volonté sur sa physionomie, une telle autorité
+dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que
+l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible;
+et que cet entretien qu'il voulait avoir avec le duc
+était un entretien de vie ou de mort.</p>
+
+<p>Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants
+devant cette force, ils reculèrent, franchirent
+la porte et se postèrent dans le petit escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un
+long soupir et un sourire. Et, les bras croisés, il se
+tourna vers la porte de l'antichambre au moment où
+les bruits lointains s'éteignaient et où une voix, dans
+l'antichambre, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majesté vous
+attend dans le cabinet.</p>
+
+<p>Puis, un silence effrayant pesa sur le château. Pardaillan
+entendit le pas lourd et violent qui traversait
+l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le duc de Guise
+parut, fit deux pas.</p>
+
+<p>En une seconde. Guise vit que le roi n'était pas
+dans le cabinet. Il vit Pardaillan debout, immobile,
+les bras croisés. Il pâlit légèrement et, d'un mouvement
+rapide, se retourna vers la porte pour sortir.
+Au même instant, cette porte se referma et Guise
+sentit qu'on la retenait fermée, de l'antichambre.
+Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa son buste,
+rejeta la tête en arrière par un mouvement de dédain
+qui lui était habituel, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me
+reconnaissez. Je suis celui qui, dans la cour de l'hôtel
+Coligny, voici seize ans de cela, vous a souffleté.
+Je suis celui qui, sur la place de Grève, voici huit mois
+de cela, vous a crié devant dix mille personnes que
+vous vous appeliez Henri le Souffleté, et non Henri le
+Balafré...</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! rugit Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour
+sauver une pauvre femme, s'est rendu à vous, celui
+que vous avez appelé lâche, celui qui vous a déclaré
+alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et
+que vous ne péririez que de sa main... Henri de Guise!
+Henri le Souffleté! Ce que je veux? Ton sang pour
+laver l'insulte!... Henri de Guise! Assassin de Coligny
+et de tant de malheureux seigneurs, ce que je
+fais ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal,
+épée contre épée, dague contre dague, coeur contre
+coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, mon maître! grinça le duc. Holà!
+Du monde pour arrêter ce fou!...</p>
+
+<p>Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrière
+cette porte, il entendit des voix rauques;</p>
+
+<p>&mdash;Tue! Tue! Mort à Guise! Hardi, Chalabre! Hardi,
+Sainte-Maline!...</p>
+
+<p>Guise devint livide... dans un éclair il comprit
+tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un
+espoir; c'est de sortir par cet escalier en tuant les
+trois gentilshommes qui vous y attendent.. après
+m'avoir tué moi-même, toutefois... Décidez! Je vous
+offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces
+portes, je laisse entrer les bandes d'assassins, et je
+leur crie: «Tuez cet homme! Il est trop lâche pour
+se défendre!...»</p>
+
+<p>Le Balafré eut autour de lui ce regard morne qui
+semble attendre, appeler une intervention surnaturelle.
+Dans cet instant tragique, il comprit quel guet-apens
+avait été préparé contre lui. Il éprouva le regret
+désespéré de n'avoir pas agi plus tôt... le roi le
+devançait... il était perdu!</p>
+
+<p>Sans dire un mot, il tira son épée et fondit sur
+Pardaillan, dans l'espoir que celui-ci n'aurait pas le
+temps de dégainer. Pardaillan se rejeta d'un bond en
+arrière et, dans le même instant. Guise le vit en
+garde, la rapière au poing.</p>
+
+<p>Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans
+une feinte, sans un battement, risquant vie pour vie,
+se fendit d'un coup droit, un seul coup furieux, irrésistible,
+et le Balafré lâcha son épée, battit l'air de
+ses bras et tomba en arrière: il avait la poitrine
+traversée de part en part... Alors Pardaillan rengaina
+sa rapière, et, s'étant assuré, d'un dernier regard, que
+le duc était bien mort, ouvrit la porte du petit
+escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas écoulées.
+N'importe, vous pouvez entrer. Je vous tiens
+quittes de votre dette, et je vous rends le duc de
+Guise.</p>
+
+<p>Et il se mit à monter tranquillement l'escalier. Chalabre
+Sainte-Maline et Montsery se ruèrent dans le
+cabinet, le poignard à la main. Ils virent le duc étendu,
+sans mouvement et perdant son sang par sa
+blessure.</p>
+
+<p>Que s'était-il donc passé entre Pardaillan et le duc?</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, le duc fit un mouvement...
+Guise n'était pas mort!... Il ouvrit les yeux, essaya de
+se soulever, poussa un gémissement et parvint à murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;A moi!... On me tue!...</p>
+
+<p>Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et,
+alors, les sept qui étaient là aux aguets se mirent à
+hurler:</p>
+
+<p>&mdash;Tue! Tue! Achève!...</p>
+
+<p>Et, alors, une frénésie s'empara des trois spadassins.
+D'un même mouvement, ils se jetèrent sur le
+duc et le labourèrent de coups de poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs... messieurs... put encore bégayer le
+duc, qui, d'un suprême effort, essaya de se traîner.</p>
+
+<p>Les trois se mirent à vociférer. Et la contagion de
+la frénésie gagna l'antichambre. La porte fut violemment
+ouverte. Loignes, Déseffrenat et les autres se
+ruèrent.</p>
+
+<p>Alors, l'horreur emplit cette pièce. La haine accumulée,
+la rage des terreurs passées, la vue du sang
+déchaînèrent en ces hommes l'esprit des tigres qui
+s'acharnent sur la proie. Guise n'était plus qu'un cadavre.
+Et toujours ils frappaient...</p>
+
+<p>Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi
+accoururent. Ce fut une effroyable mêlée d'insultes,
+de hurlements, un bondissement de démons, une ruée
+fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang
+aux mains et au visage. Ils le traînèrent dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est grand!... Mort, il apparaît plus grand
+que lorsqu'il vivait...</p>
+
+<p>Brusquement, il posa son pied sur la tête du cadavre
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je suis seul roi de France!...</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Catherine de Médicis râlait dans
+son lit, agonisante, comme si elle n'eût attendu que
+ce dernier coup de son effroyable génie pour mourir...</p>
+
+<p>Pardaillan, avons-nous dit, avait remonté l'escalier.
+Sans se soucier du tumulte qui se déchaînait dans le
+château, il montait sans hâte, et, bientôt, il parvint à
+sa chambre. Tout droit, sans s'arrêter, il alla à la
+porte qui faisait communiquer cette chambre et passa
+dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>Là, sur le lit, un homme était étendu, bâillonné,
+garrotté, dans l'impossibilité de faire un mouvement.
+C'était Maurevert.</p>
+
+<p>Pardaillan délia les jambes d'abord, puis les bras de
+Maurevert. Puis il lui retira son bâillon.</p>
+
+<p>&mdash;Levez-vous, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Maurevert obéit. Il tremblait de tous ses membres.
+Pardaillan était étrangement calme. Mais sa voix frémissait,
+et un frisson, par moments, passait sur son
+visage. Il tira son poignard et le montra à Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! dit celui-ci d'une voix si faible qu'à peine
+on l'entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'épouvante,
+ne bougeait pas, il lui prit le bras et le mit sous
+son bras gauche. De la main droite, il tenait son poignard
+sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Là, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un
+mot, pas un geste! C'est dans votre intérêt.</p>
+
+<p>Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert
+fit signe qu'il obéirait. Pardaillan se mit en marche,
+traînant Maurevert.</p>
+
+<p>Il se mit à descendre, mais, cette fois, par le grand
+escalier. Le château était plein de rumeurs sauvages.
+Dans ce tumulte, Pardaillan et Maurevert, enlacés,
+passèrent comme des spectres.</p>
+
+<p>Dans la cour carrée, Maurevert eut un commencement
+de mouvement. Pardaillan s'arrêta et le regarda
+en face, en souriant. Ce sourire était terrible... Maurevert
+baissa la tête et poussa un faible gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.</p>
+
+<p>Près du porche, Crillon, l'épée à la main, criait des
+ordres. Des soldats croisèrent la pique devant Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je
+sorte.</p>
+
+<p>Crillon regarda Pardaillan une minute avec une
+sorte d'effroi et d'étonnement mêlés. Puis, il se découvrit
+et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer la justice royale!...</p>
+
+<p>Les gardes se rangèrent et présentèrent les armes.
+Pardaillan franchit le porche, entraînant et soutenant
+Maurevert...</p>
+
+<p>Sur l'esplanade, à vingt pas du porche, un homme
+se plaça près de Maurevert et se mit à marcher sans
+dire un mot. Tous trois&mdash;Maurevert encadré entre
+Pardaillan et le nouveau venu&mdash;franchirent la porte
+de Russy, passèrent le pont et se mirent à remonter
+la Loire.</p>
+
+<p>A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrêtèrent
+devant une masure abandonnée. Deux chevaux
+tout sellés étaient attachés à un restant de palissade
+qui avait dû entourer un jardinet attenant à la masure.
+Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique
+pièce. L'inconnu entra derrière eux et ferma la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous», dit Pardaillan à Maurevert en lui
+désignant un escabeau. Maurevert obéit. Pardaillan
+lui lia les jambes solidement, et, dès lors, une lueur
+d'espoir se fit jour dans l'esprit de Maurevert, car,
+du moment qu'on le liait, c'est qu'on ne devait pas le
+tuer tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Messire Clément, dit alors Pardaillan, puis-je vraiment
+compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, dit Jacques Clément, soyez tranquille,
+et allez sans crainte à vos affaires. Je jure Dieu que
+vous retrouverez l'homme où vous le laissez.</p>
+
+<p>Pardaillan fit un signe de tête comme pour dire
+qu'il avait confiance dans ce serment. Il sortit sans
+jeter un regard à Maurevert et reprit en toute hâte
+le chemin de Blois. Jacques Clément tira son poignard
+et s'assit devant Maurevert.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<h3>LE DERNIER GESTE DE FAUSTA</h3>
+
+<p>FAUSTA, dès le matin, avait pris ses dernières dispositions.
+Elle avait expédié divers courriers et, entre
+autres, un cavalier chargé de courir au-devant de Farnèse
+pour lui dire de hâter sa marche sur Paris, car
+elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnèse ne fût
+entré en France depuis plusieurs jours déjà.</p>
+
+<p>Puis, elle avait tout fait préparer pour son départ le
+soir même. En effet, elle avait convenu avec Guise
+qu'aussitôt après le meurtre du roi, c'est-à-dire dans
+la nuit même, ils marcheraient sur Beaugency, Orléans
+et, de là, sur Paris. Ce devait être une marche
+triomphante, pendant laquelle le duc de Guise devait
+proclamer ses droits à la couronne.</p>
+
+<p>A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise
+devait, dans Notre-Dame, présenter Fausta comme la
+reine de France.</p>
+
+<p>Tout à coup, des bruits confus parvinrent jusqu'à
+elle. Et, d'abord, elle n'y prêta pas attention, car les
+bourgeois criaient souvent par les rues. Puis, brusquement,
+elle se dressa. Des coups d'arquebuse éclataient.
+Elle entendait des piétinements de chevaux,
+des cris de terreur, des hurlements de bataille.
+Une sueur froide pointa à son front. Que se passait-il?
+Haletante, pâle comme une morte, à demi penchée,
+elle écoutait ces bruits de dehors; des paroles lui
+parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...</p>
+
+<p>Près de deux heures s'écoulèrent. Les bruits, peu à
+peu, s'éloignaient... Fausta frappa fortement sur un
+timbre et un laquais apparut. Et, comme elle allait lui
+donner l'ordre de s'enquérir de la cause de ces bruits
+qui agitaient la ville, le laquais lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, un gentilhomme est là, qui ne veut pas
+dire son nom et veut parler à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre!</p>
+
+<p>Au même instant, Pardaillan entra dans le salon.
+Fausta fut secouée d'une sorte de frisson nerveux et
+fixa sur lui des yeux exorbités par une indicible
+épouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche
+demeura entrouverte, sans proférer aucun son.</p>
+
+<p>Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau à la main,
+s'inclina profondément et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je
+viens de tuer M. le duc de Guise...</p>
+
+<p>Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle
+se sentait mourir. Pardaillan vivant! Elle rêvait...
+C'était un rêve hideux, inconcevable, mais ce n'était
+qu'un rêve... Sûrement elle allait se réveiller!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que
+c'était une légitime satisfaction que je me donnais à
+moi-même en venant vous annoncer ce que j'ai fait.
+Je vous avais prévenu jadis, que, moi vivant. Guise
+ne serait pas roi, et que vous ne seriez pas reine.</p>
+
+<p>Un sourd gémissement s'échappa des lèvres blêmes
+de Fausta et elle put murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, madame. Je conçois votre étonnement,
+puisque, après, avoir voulu m'assassiner un certain
+nombre de fois, vous m'avez livré aux gens de
+Guise le jour même où je vous arrachais aux griffes
+de Sixte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! répéta Fausta dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez,
+je vais vous dire. Dans l'abbaye de Montmartre, le
+jour où vous avez crucifié la pauvre petite Violetta,
+je vous ai vue si courageuse au milieu des traîtres, si
+orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-là,
+je vous aurais pardonné tout le reste, et, par la
+même occasion, j'eusse pardonné à Guise. Mais vous
+m'avez obligé à faire un deuxième voyage dans la
+nasse. Cela n'était pas de jeu, madame. J'ai compris
+que vous étiez une force inhumaine, et qu'il fallait
+vous écraser. Eh bien, je vous écrase, un mot y suffit:
+Guise est mort, madame, mort quelques heures
+avant d'être roi et de vous couronner reine. Et c'est
+moi qui l'ai tué...</p>
+
+<p>Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pénible,
+comme si les mots eussent eu de la peine à sortir.</p>
+
+<p>Elle dit à peu près ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous vivez, vous, il n'est pas étonnant
+que je sois écrasée, moi, et que, du haut de la plus
+étincelante destinée entrevue, je sois précipitée dans
+un abîme de honte et de douleur...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, grelottante; une flamme de folie passa
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>Mon malheur est complet, reprit-elle. J'étais tout.
+Je ne suis plus rien. Que faites-vous ici? Dehors!
+J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru que vous étiez un
+homme. Vous êtes un laquais qui, par-derrière et dans
+l'ombre, a frappé un maître, et je vous chasse. Dehors!
+Allez demander à Valois le prix de votre assassinat!</p>
+
+<p>Elle parlait d'une voix rauque et si précipitée qu'à
+peine elle était intelligible. Son bras tendu vers la
+porte tremblait. Pardaillan avait baissé la tête, pensif.</p>
+
+<p>Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait
+sur lui, le poignard à la main. Il la laissa s'approcher.
+Et, au moment où elle levait le bras, il n'eut qu'un
+geste: il saisit le poignet de Fausta et le maintint
+rudement dans ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me
+tue pas ainsi, moi! Car mon heure n'est pas venue.
+Tenez, je vous lâche: osez me frapper!</p>
+
+<p>Il la lâcha et se croisa les bras. Fausta le regarda.
+Elle le vit si calme, si étincelant de bravoure, vraiment
+plus fort que la mort, et avec une telle pitié dans les
+yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle recula et
+éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur,
+la scène de la cathédrale de Chartres est vivante dans
+mon esprit: vos lèvres ont touché mes lèvres, et c'est
+pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous dire qu'en
+venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire
+que vous ne serez pas reine. Ensuite, madame, au
+château, j'ai vu arrêter, sous mes yeux, le cardinal de
+Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et d'autres.
+Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier à M. d'Aumont
+qui l'arrêtait: «C'est une trahison de la Fausta...»
+J'ai pensé, madame, qu'on viendrait vous saisir,
+vous aussi, et, cette épée qui a brisé votre royaume,
+je me suis dit que je devais la mettre au service
+de votre vie et de votre liberté. Car vous êtes jeune
+et belle. Vous pouvez, vous devez vous refaire une
+existence, et, si vous n'avez pas trouvé le pouvoir,
+peut-être trouverez-vous le bonheur. A une lieue de
+Blois, j'ai préparé deux chevaux, un pour vous, un
+pour quelque serviteur qui vous accompagnera. Hâtez-vous
+de me suivre, tandis qu'il en est encore
+temps...</p>
+
+<p>A mesure que Pardaillan parlait, les passions déchaînées
+dans l'âme de Fausta prenaient un autre
+cours. Avec l'extraordinaire promptitude de décision
+qui la rendait si supérieure, elle prenait son parti de
+l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise
+de son esprit, et la souveraineté de ses espérances.</p>
+
+<p>Il ne serait pas juste de dire que la passion pour
+Pardaillan se réveillait, car, en réalité, elle n'avait jamais
+cessé de l'aimer. Mais qui savait s'il ne l'aimait
+pas, lui, à présent?... Qui savait si ce n'était pas une
+jalousie inavouée qui avait armé son bras contre
+Guise?...</p>
+
+<p>Ainsi, une espérance nouvelle battait des ailes, éperdument,
+dans l'imagination de Fausta... Tout à coup,
+des coups sourds ébranlèrent la porte du vieil hôtel.</p>
+
+<p>Elle bondit vers l'une des fenêtres qui donnaient
+sur la cour intérieure. En quelques instants, la porte
+céda et une troupe nombreuse envahit la cour, sous
+la conduite du capitaine Larchant qui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fouille cet hôtel, et qu'on arrête tout ce qui
+s'y trouve, hommes et femmes!</p>
+
+<p>Fausta s'élança vers le chevalier, saisit ses deux
+mains, et, d'une voix ardente, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je
+veux vivre encore! Pardaillan, sauvez-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Mais, ces paroles, il les prononça avec une si glaciale
+froideur qu'elle sentit le désespoir l'envahir.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous monter à cheval? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête!</p>
+
+<p>&mdash;Où trouverai-je des chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'angle gauche de la cour et de l'écurie. Il
+y a quatre chevaux tout sellés, et une litière attelée.</p>
+
+<p>En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que,
+dès le matin, son départ fût préparé. Elle s'était vêtue
+en cavalier, comme elle en avait l'habitude toutes les
+fois qu'elle prévoyait une expédition. Ce costume,
+d'ailleurs, lui seyait à merveille, et elle portait l'épée
+au côté.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il quelque escalier dérobé qui nous permette
+de gagner l'écurie? reprit Pardaillan.</p>
+
+<p>Elle secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Soit!</p>
+
+<p>Cependant, la troupe de Larchant pénétrait avec
+prudence dans l'hôtel; les soldats avaient commencé
+par visiter le rez-de-chaussée. Ils y avaient trouvé
+quelques laquais et quelques femmes, notamment
+Myrthis et Léa. Femmes et laquais avaient été aussitôt
+saisis et emmenés hors de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je
+vais tenter de faire une trouée parmi ces soudards
+qui montent l'escalier. Serrez-moi de près. A peine
+dans la cour, gagnez l'écurie, sortez-en deux de vos
+chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous
+prête?</p>
+
+<p>Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au
+moment de l'action, resserra sa ceinture de cuir, assura
+son chapeau, dégagea un peu sa rapière, et se dirigea
+sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil, il embrassa
+l'escalier où une vingtaine de soldats
+montaient. A l'apparition de Pardaillan, le capitaine
+Larchant s'était arrêté, à dix ou douze marches du
+palier.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, monsieur! cria Pardaillan, êtes-vous Espagnol
+et sommes-nous donc en ville conquise? Que
+faites-vous céans?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi, monsieur! répondit Larchant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est différent. Vous venez au nom du roi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, pour arrêter ici une femme accusée
+de haute trahison et tentative de meurtre envers
+la personne royale. Je vous somme donc, si vous êtes
+de ses gens, de me rendre votre épée, si vous ne
+voulez être arrêté comme complice!</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monsieur. Et moi, je vous somme de
+vous retirer à l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites donc rébellion au roi! hurla le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien rébellion à moi! répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Gardes, en avant! vociféra Larchant.</p>
+
+<p>&mdash;Gardes, gare à vous! tonna Pardaillan.</p>
+
+<p>En même temps, il saisit dans ses bras puissants la
+banquette du palier, banquette en chêne massif, longue
+et large, et pesante; et il la souleva, la mit debout.
+A l'instant où les soldats, à la suite de Larchant,
+s'élançaient à l'assaut, Pardaillan imprima une violente
+poussée à la banquette et, à toute volée, l'envoya
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement
+d'imprécations sauvages. Larchant avait bondi
+en arrière et, aplati contre le mur, avait vu passer à
+quelques pouces de son visage le formidable engin.
+Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des
+gardes gisait, le crâne fracassé, et que quatre autres,
+contus, moulus, se retiraient de la bagarre en gémissant.</p>
+
+<p>Fausta avait assisté à cette débandade avec un
+étrange sourire. Elle vit les gardes se reformer. Et de
+nouveau la ruée des gardes à l'assaut remplit l'escalier
+de vociférations. Alors, elle assista à ceci:</p>
+
+<p>Pardaillan se retournait vers l'une des statues de
+marbre qui garnissaient le palier, statue presque de
+grandeur nature. Elle représentait Pallas, déesse de la
+sagesse.</p>
+
+<p>Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait
+de son socle, la soulevait dans ses bras, et brusquement,
+au moment où les gardes allaient atteindre le
+palier, Pallas décrivait dans l'air une parabole, rebondissait,
+sautait de marche en marche, et finalement se
+brisait à grand fracas, parmi les plaintes des éclopés,
+les rugissements de Larchant, la fuite affolée des survivants...</p>
+
+<p>Pardaillan se pencha. La troupe à demi décimée
+s'était massée au bas de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous
+nous laisser sortir? Je vous préviens que j'ai encore
+un Bacchus, un Mercure et un Jupiter à vous briser
+sur la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondait Larchant, tout ce que je
+puis faire pour vous, en estime de votre courage, c'est
+de vous prendre mort pour ne pas vous livrer vivant
+au bourreau!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillité.</p>
+
+<p>Ivre de fureur, Larchant se mit à ranger ses hommes
+et leur donna ses instructions, Il finissait à peine
+qu'un horrible fracas retentit au-dessus de sa tête;
+une chose énorme tombait en se heurtant à la rampe...
+c'était un lampadaire.</p>
+
+<p>Cette magnifique pièce de l'art Renaissance consistait
+en un fût de colonne supportant sept branches;
+le fût était vissé au tournant de rampe du palier; et
+Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine, s'était
+mis à dévisser le monstre de bronze.</p>
+
+<p>Au moment où Larchant achevait de ranger ses
+hommes, Pardaillan imprima une secousse violente au
+lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil à un gigantesque
+oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable...
+Larchant s'abattit, une jambe brisée, trois hommes
+s'affaissèrent, tués net, quatre autres, blessés, se mirent
+à hurler, et les derniers, après un moment de
+stupeur épouvantée, reculèrent en désordre jusque
+dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.</p>
+
+<p>Il s'élança, la rapière au poing, et Fausta derrière
+lui. En quelques secondes, ils furent dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Aux chevaux! cria Pardaillan à Fausta.</p>
+
+<p>En même temps, il fonçait sur les dix ou douze
+gardes rassemblés dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Tue! tue! vociféra Larchant en essayant de se
+soulever.</p>
+
+<p>Fausta bondit jusqu'à l'écurie, en sortit deux chevaux
+et sauta sur l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;A sac! à mort! hurlaient les gardes en tâchant
+d'entourer Pardaillan.</p>
+
+<p>Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapière voltigeait,
+cinglait, piquait... Tout à coup, il sauta en selle,
+et, piquant des deux, bondit au milieu des gardes.</p>
+
+<p>&mdash;La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine
+Larchant.</p>
+
+<p>Mais déjà Pardaillan l'avait franchie, en assénant un
+dernier coup de pommeau à un garde qui saisissait
+la bride de son cheval. Il s'élança à fond de
+train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe
+de quarante hommes d'armes, commandés par
+Crillon en personne, apparaissait à un bout de la
+rue.</p>
+
+<p>Crillon, prévenu de la résistance opposée aux gens
+du roi dans l'hôtel de Fausta, était accouru. Dans la
+cour, il vit le désordre des gardes effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Un damné! gronda Larchant. Un démon! Un fou
+furieux! Je crois bien, monsieur de Crillon, que c'est
+votre protégé!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même! Ah! l'infernal truand!... Courez...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Crillon, il est loin!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... dit une voix près de lui.</p>
+
+<p>Crillon se retourna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous plaît-il, monsieur de Maineville?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes
+vos prisonniers, n'est-ce pas? Vous nous conduisez à
+Loches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Après?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et
+moi, Maineville, qui avons déjà un vieux compte à
+régler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous courir après
+lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de
+revenir nous rendre prisonniers, et vous rapporterons
+la tête du truand...</p>
+
+<p>&mdash;Crillon! Crillon! vociféra Larchant, laissez courir
+ces gentilshommes. Je me porte caution!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard,
+et tâchez de vaincre!</p>
+
+<p>Maineville et Bussi-Leclerc s'élancèrent. Alors, Crillon
+se baissa vers Larchant:</p>
+
+<p>&mdash;Si le hasard voulait qu'ils ramènent Pardaillan prisonnier,
+que comptes-tu en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! le faire pendre haut et court aux créneaux
+du donjon!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Tu veux faire pendre un connétable?</p>
+
+<p>&mdash;Ça! devenez-vous fou... ou bien ai-je le délire?...
+Pardaillan connétable?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher
+pour le créer connétable. Parce que, si le roi est
+vivant, si le roi est encore roi, c'est à Pardaillan qu'il
+le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tué le duc de
+Guise!...</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'était lancé
+vers la porte de la ville qu'il franchit sans obstacle,
+et avait enfilé le pont de la Loire.</p>
+
+<p>Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en
+lui sa vie... Et sa voix parut âpre, violente, amère, et
+douce, lorsque, s'arrêtant tout à coup, elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'aller plus loin, chevalier, écoutez-moi.</p>
+
+<p>Pardaillan s'arrêta. Ils étaient au milieu du pont.
+Devant eux, de l'autre côté de la Loire, c'était l'espace
+libre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que
+nous devons piquer au contraire. On peut nous poursuivre...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit
+Fausta.</p>
+
+<p>Elle baissa la tête. Sans doute l'instant était suprême
+pour elle, car Pardaillan la vit frissonner.
+Tout à coup, cette tête pâle, si belle, si orgueilleuse,
+et, en ce moment, pleine d'une sorte de sérénité majestueuse,
+se redressa, et ses yeux noirs se fixèrent
+sur les yeux de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-elle, vous aviez préparé, m'avez-vous
+dit, deux chevaux pour ma fuite?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont
+inutiles. Je les garderai donc pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en
+avait un pour moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre? dit Fausta avec un étrange frémissement.
+L'autre, pour qui était-il, selon vos prévisions?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs...
+je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'était
+pas pour vous?...</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta.
+Une minute, leurs regards se croisèrent. Fausta était
+pâle comme la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne
+m'est plus. Je ne suis vivante qu'en vous. M'acceptez-vous
+telle que je suis dans votre pensée, dans votre
+coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle,
+peut-être, hideuse, sans doute, capable sûrement d'inspirer
+l'effroi et l'horreur par mes actes, car mes actes
+viennent de pensées incompréhensibles. Telle que je
+suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis! Vous écartez-vous
+de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas
+même: un geste. Si je dois vivre, tendez-moi la
+main...</p>
+
+<p>Le visage de Pardaillan se fit plus fermé, plus glacial.</p>
+
+<p>Cette pensée foudroyante venait de traverser son
+cerveau:</p>
+
+<p>«Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut!
+C'est la mienne...»</p>
+
+<p>Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce.
+Elle leva vers le ciel noir et chargé de neige ses
+yeux profonds. Et, au fond de ses paupières, Pardaillan
+vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se
+volatilisèrent au feu de ses joues enfiévrées...</p>
+
+<p>En même temps, Fausta rassembla les rênes de son
+cheval. Puis, brusquement, elle frappa la bête d'un
+coup d'éperon furieux, en le maintenant tête au parapet
+du pont. Elle lâcha les rênes. Le cheval se cabra,
+hennit de douleur, et, dans le même instant, franchit
+le parapet, sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde
+qui suivit, Fausta disparut dans les tourbillons
+de la Loire...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, ce nom qu'il prononçait pour la première fois,
+ce nom retentit en lui-même comme un coup de tonnerre
+qui suit l'éclair. Or, à la lueur de cet éclair qui
+incendiait sa pensée, Pardaillan lut dans son esprit
+ce sentiment qui l'accabla de stupeur et d'épouvanté:</p>
+
+<p>«Je ne veux pas qu'elle meure!»</p>
+
+<p>Dans le même moment, il sauta par-dessus le parapet,
+dans le vide... dans la Loire!... Pardaillan alla
+d'abord au fond de l'eau. Mais il garda la conscience
+précise de tous ses faits et gestes.</p>
+
+<p>L'eau grondait à ses oreilles. Il était aveuglé. Ses
+vêtements le gênaient. Mais, d'un vigoureux coup de
+talon, il remonta à la surface; un remous le prit
+alors, et, pendant quelques instants, il disparut encore
+sous les eaux grises,.. puis sa tête se montra,
+il jeta un rapide regard devant lui, et vit le cheval
+de Fausta qui, nageant vigoureusement, essayait de
+se diriger vers le bord...</p>
+
+<p>Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette
+même voix d'angoisse qui l'avait épouvanté, il cria
+éperdument:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!...</p>
+
+<p>Tout à coup, il la vit!... Elle se laissait entraîner. On
+ne voyait en elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont
+tous ceux qui se noient, même quand ils ont voulu
+fortement la mort. Peut-être était-elle morte déjà...</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à nager vers elle, dans une telle
+ruée, dans une si violente volonté de la rejoindre,
+qu'il semblait fendre les eaux. Au moment où Fausta
+allait s'abîmer tout à fait sous les flots, il la saisit
+par un bras...</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un
+rivage bas et sablonneux, non loin de l'endroit où le
+cheval de Fausta venait lui-même de regagner le bord
+et se secouait. Fausta n'était pas évanouie. Elle venait
+d'ouvrir les yeux et considérait Pardaillan avec une
+mortelle expression de désespoir et de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empêchée
+de mourir?... demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec
+une grande douceur, avec une voix que Fausta ne lui
+connaissait pas. Appuyez-vous sur mon bras, et je
+vous conduirai jusqu'à cette cabane de mariniers...
+nous nous sécherons.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Fausta se mit à pleurer. Elle mit son
+bras sur le bras de Pardaillan et s'appuya sur lui
+comme il avait dit. Ils tremblaient tous les deux. En
+marchant, ou plutôt en se laissant traîner, elle pleurait,
+et il lui semblait que c'était toute sa vie passée
+qui s'en allait avec ses larmes. Parfois, elle levait les
+yeux sur Pardaillan... non plus ses yeux de diamants
+noirs, mais des yeux où il y avait comme une timidité...</p>
+
+<p>Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle
+fut convaincue, lorsqu'elle eut compris qu'un grand
+bouleversement s'était fait dans l'âme de Pardaillan,
+Fausta, tout à coup, éclata en sanglots, murmura:
+«Seigneur!...» et s'évanouit...</p>
+
+<p>Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de
+vierge aux formes si pures... la tête de Fausta retomba
+sur son épaule et, fermant les yeux avec un long frissonnement,
+il approcha ses lèvres de son front... Alors,
+il marcha à la cabane qu'il avait aperçue, déposa
+Fausta devant le foyer, offrit une pièce d'or aux habitants
+de la masure, et les pria de faire un grand feu
+qui bientôt flamba...</p>
+
+<p>Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, complètement
+sèches, étaient assis devant la haute flamme
+claire du foyer.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens
+de Blois pourraient avoir envie de vous poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Où irais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai
+diverses affaires à régler en France.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome
+est un séjour dangereux pour moi, à cause de Sixte
+qui ne pardonne pas. Mais j'ai un palais à Florence.
+Le palais Borgia. Je vous attendrai là, si vous
+voulez.</p>
+
+<p>&mdash;A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan.
+Mais cette route est longue... ne craignez-vous pas...
+Ah! fit-il tout à coup. Et de l'argent?...</p>
+
+<p>Elle sourit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de l'argent à Orléans, dit-elle; j'en ai à Lyon;
+j'en ai à Avignon. Une seule chose me gêne. On a
+arrêté mes deux pauvres suivantes...</p>
+
+<p>&mdash;Je les ferai relâcher, dit vivement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, qu'elles me rejoignent à Orléans où
+je les attendrai cinq jours... elles savent où.</p>
+
+<p>Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hôte,
+un homme et une jeune femme, de pauvres gens.
+Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant rien, défit
+la boucle de sa ceinture et la tendit à la femme du
+marinier stupéfaite... La boucle était en diamants et
+valait cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, dit Fausta, quand je reviendrai en
+France, je vous demanderai un service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à vos ordres, madame, dit la femme,
+éblouie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane.
+Je vous la paierai cent mille livres, elle vaut pour moi
+cent fois cette somme...</p>
+
+<p>Et, laissant les pauvres gens stupéfaits, elle se dirigea
+rapidement vers son cheval qui, après avoir pris
+terre, mordillait des ronces d'hiver le long d'un
+champ. Légèrement, elle se mit en selle, laissa tomber
+un long regard sur Pardaillan, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;A Florence, palais Borgia...</p>
+
+<p>Pardaillan inclina la tête...</p>
+
+<p>Ils ne se touchèrent pas la main. Elle partit au pas,
+sans tourner la tête, puis se mit au trot, puis prit le
+galop et disparut sur la route, au loin.</p>
+
+<p>Pardaillan était demeuré à la même place, immobile,
+comme pétrifié... Pendant une heure, il demeura là,
+en tête-à-tête avec lui-même.</p>
+
+<p>Tout à coup, une main se posa sur son épaule.
+Pardaillan tressaillit violemment, sortit de son rêve,
+regarda autour de lui. Et il vit Bussi-Leclerc avec
+Maineville.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>LA POURSUITE</h3>
+
+<p>A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauvée de
+l'ambition, débarrassée de cet ulcère, cette femme devient
+un être d'amour et de beauté. Quant à ce qu'elle
+éprouve pour moi, bientôt elle aura oublié... Entre
+elle et moi, une belle amitié peut remplacer la haine...
+c'est tout!</p>
+
+<p>Ce fut à cet instant que Maineville lui posa la main
+sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Mes saluts à mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que
+puis-je pour votre service?</p>
+
+<p>&mdash;Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement
+Maineville.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela, messieurs?...</p>
+
+<p>&mdash;A Blois, où on vous cherche pour acte de rébellion,
+dit Bussi-Leclerc. Suivez-nous, monsieur, vous
+êtes notre prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre,
+mais non à Blois. Ce sera plutôt dans la direction
+de ce joli moulin dont on voit d'ici tourner les
+ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte
+Saint-Roch.</p>
+
+<p>Maineville eut un pâle sourire plein de menaces, et
+Bussi-Leclerc se mit à sacrer comme un païen.</p>
+
+<p>&mdash;Décidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous
+au moulin? Je vous suis. Voulez-vous aller
+à Blois? Je vous tire ma révérence, car je suis
+pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous
+ne nous suivez, je vais vous charger!</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans
+le même moment, tira sa rapière et tomba en
+garde.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc dégaina et Maineville en fit autant.
+Tous deux attaquèrent furieusement, sans nulle honte,
+d'ailleurs, d'être à deux contre un. Mais à peine les
+fers s'étaient-ils baissés que Bussi jeta un cri de rage:
+pour la troisième fois, depuis ses diverses rencontres
+avec Pardaillan, son épée venait de lui sauter de
+la main et, décrivant une large parabole, allait tomber
+dans un fossé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton poignard, Bussi! cria Maineville.</p>
+
+<p>Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur
+et blême de honte, n'entendit rien et courait ramasser
+son épée. En deux bonds, il l'eut reprise, au
+fond du fossé, se releva et bondit: à ce moment, il
+vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait
+lourdement, vomissant un flot de sang par la
+bouche. Un instant, il se tordit, frappa le sol du talon,
+laboura la poussière de ses ongles, puis il demeura
+immobile: Maineville était mort...</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme
+hébété. Puis il se rua sur Pardaillan qui l'attendait de
+pied ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre épée dans
+la Loire...</p>
+
+<p>Et, en effet, il achevait à peine de parler que le fer
+de Bussi sauta et alla tomber non pas dans l'eau,
+mais sur le bord du rivage.</p>
+
+<p>&mdash;Ramassez! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc s'assit au rebord du fossé, mit sa tête
+dans les deux mains et pleura. Pardaillan rengaina sa
+rapière.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais, à chacune de
+nos rencontres, vous avez voulu me tuer; moi, je n'ai
+fait qu'exercer vos jambes, avouez que j'en use sans
+haine avec vous et pardonnez-moi d'être plus agile
+que vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez
+pas ainsi, le seul témoin de votre défaite est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis déshonoré! gronda Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez que nous recommencions, peut-être
+serez-vous plus heureux, dit Pardaillan dans la
+sincérité de son âme.</p>
+
+<p>Bussi lui jeta un regard furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en
+veux pas. J'ai sept ou huit manières de faire sauter
+une épée. Si vous voulez, je vous les enseignerai, et
+alors nous serons à armes égales pour une prochaine
+rencontre...</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous vrai? s'écria Bussi qui se releva, haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante
+pas avec une chose aussi sérieuse qu'une passe
+d'armes d'où la vie d'un homme peut dépendre. Quand
+vous voudrez, je vous montrerai mes sept manières...
+vous en savez une, déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Par tous les diables, s'écria Bussi, vous êtes un
+honnête homme, monsieur; et c'est grand dommage
+que nous ne vous ayons pas eu avec nous. Votre main,
+s'il vous plaît?</p>
+
+<p>Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra
+avec une sorte d'admiration mêlée d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le
+chevalier en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Et même, si vous le permettez, je me déclare
+votre ami. Mais vous me promettez...</p>
+
+<p>&mdash;De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu,
+je les tiens de mon père qui, sans avoir votre
+réputation, n'en avait pas moins appris le fin du métier
+des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai
+à Paris...</p>
+
+<p>Là-dessus, Pardaillan salua et s'éloigna à grand pas
+en remontant le cours de la Loire.</p>
+
+<p>«A Maurevert, maintenant!» murmura-t-il.</p>
+
+
+<p>Et il hâta le pas vers la masure dans laquelle il
+avait laissé Maurevert sous la garde de Jacques Clément.
+Comme il n'était plus qu'à deux ou trois cents
+pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le
+pas de la porte, allait et venait avec agitation. Bientôt,
+il reconnut que, cet homme, c'était Jacques Clément.
+Il prit le pas de course et rejoignit Jacques
+Clément qui fit un signe de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Échappé! répondit Jacques Clément.</p>
+
+<p>Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle était
+vide. Il ressortit, et vit que l'un des deux chevaux
+attachés à la haie n'y était plus!... Une effrayante expression
+de colère désespérée&mdash;peut-être le premier
+mouvement de colère qu'il eût eu de sa vie&mdash;bouleversa
+son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! fit Jacques Clément. Ah! mon ami,
+je ne me pardonnerai Jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan.
+Mais comment a-t-il pu arriver?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'une terrible simplicité, dit Jacques Clément...
+Je m'étais assis devant le misérable, mon poignard
+à la main. Vous savez qu'il avait les pieds liés,
+mais les mains libres... J'attendais... A force d'attendre...
+et puis la physionomie livide de cet homme finissait
+par me faire mal... à force d'attendre, donc,
+j'ai voulu voir si vous arriviez. Je tenais mon poignard
+à la main. Je le déposai machinalement sur
+cette table... Je me levai, j'allai jusqu'à la porte... à
+peine y restai-je quelques instants...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Pardaillan, j'aurai dû prévoir qu'un homme
+qui veut se sauver guette avec plus d'ardeur et de
+patience que l'homme qui garde... Il a pris le poignard
+et a coupé ses liens, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!.., Au moment où je me retournais pour
+rentrer, j'ai reçu sur la tête un coup violent, et une
+poussée m'a envoyé rouler dans la poussière... Quand
+je me suis relevé, j'ai vu Maurevert qui sautait sur
+l'un des chevaux et partait ventre à terre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner
+ensemble à Paris, retournez-y seul. Je vous y reverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous courez à sa poursuite?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... fit Pardaillan en détachant et en enfourchant
+le cheval restant; quelle direction a-t-il
+prise?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est élancé vers Beaugency... Où vous retrouverai-je?...</p>
+
+<p>&mdash;Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, fit Jacques Clément, dont la
+sombre figure s'illumina d'un éclair. Suis-je libre,
+maintenant?...</p>
+
+<p>&mdash;Libre de quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;De tuer Valois!...»</p>
+
+<p>Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Accomplissez donc votre destinée, puisqu'il le
+fau!...</p>
+
+<p>Pardaillan piqua des deux et se lança dans un galop effréné.</p>
+
+<p>A deux lieues de là, il rencontra un paysan qui
+conduisait une charrette. Pardaillan interrogea le paysan
+en lui faisant une description exacte de Maurevert
+et de son costume. Le paysan lui montra à cent
+pas en avant une route qui s'éloignait perpendiculairement à
+la Loire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rencontré le cavalier que vous dites sur cette
+route que je viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce
+de cinq lieues dans les terres, puis tourne
+à droite, et conduit à Tours...</p>
+
+<p>Pardaillan jeta une pièce d'argent au paysan, alla
+rejoindre la route qui venait de lui être signalée et
+reprit son allure de galop furieux.</p>
+
+<p>Bientôt le chevalier dut modérer son allure, sous
+peine de crever son cheval. Lorsqu'il atteignît le croisement
+des routes signalé par le paysan, la pauvre
+bête était déjà bien fatiguée par un temps de galop
+d'environ six heures.</p>
+
+<p>Pardaillan mit donc pied à terre, devant une misérable
+auberge qui, placée au carrefour, s'appelait l'auberge
+des Quatre-Chemins. L'aubergiste, interrogé,
+prît un air très étonné et répondit hardiment qu'il
+n'avait vu passer aucun cavalier.</p>
+
+<p>Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer
+de lui. Il ne dit rien, pourtant, et, s'étant occupé
+de faire donner des soins à son cheval, s'assit près
+du feu et commanda qu'on lui servît à manger. La
+nuit venait, le temps était triste. Pardaillan résolut
+de passer la nuit dans cette auberge... Tout en mangeant,
+il examinait du coin de l'oeil l'aubergiste, et se
+disait:</p>
+
+<p>«Quelle figure de truand est-ce là?...»</p>
+
+<p>En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De
+plus, il y avait deux garçons dans l'auberge, luxe insolite
+pour ce malheureux bouchon perdu en pleine
+campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de
+ces physionomies louches, qui inspirent tout de suite
+au voyageur la pensée d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il
+eut fini de manger, Pardaillan s'accouda à la
+table, les bottes au feu. L'aubergiste plaça sur la table
+une chandelle fumeuse, et se retira.</p>
+
+<p>Pardaillan vit qu'il était seul. Il était las. Sa pensée
+si vivante d'ordinaire, et si méthodique, devenait lourde.
+Peu à peu, il s'assoupissait. Et, comme il faisait un
+effort pour garder les yeux ouverts, son regard, tout
+à coup, tomba sur un fragment de miroir accroché
+devant lui.</p>
+
+<p>Ce miroir réfléchissait la salle vaguement éclairée
+par le feu mourant et par la chandelle. Comme il
+allait refermer les yeux, il vit dans le miroir
+s'entrouvrir doucement la porte du fond de la
+salle.</p>
+
+<p>La porte s'était ouverte sans bruit. Il sembla à
+Pardaillan qu'il apercevait alors la figure louche de
+l'aubergiste, dont les yeux de braise étaient fixés sur
+lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur la table, la
+tête sur la main. Pendant une longue minute, il
+eut la sensation de ces yeux fixés sur lui par
+derrière.</p>
+
+<p>Tout à coup, il vit que l'aubergiste se mettait en
+mouvement. Il devait être pieds nus, car le chevalier
+n'entendit pas le moindre bruit. Et voici que, derrière
+le maître de l'auberge, apparurent les deux garçons,
+autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan
+entendit ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Il dort... c'est le moment...</p>
+
+<p>Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui,
+et, à cet instant, il lui sembla que quelque chose
+comme un couteau ou un poignard venait de jeter
+une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste
+se levait.</p>
+
+<p>«Je crois en effet que c'est le moment!» pensa-t-il.</p>
+
+<p>Au même instant, il se leva brusquement, se retourna
+et renversa la table d'une violente poussée.
+Aux dernières lueurs de l'âtre, il vit l'aubergiste, un
+couteau à la main et ses deux garçons portant des
+cordes. Les trois hommes étaient demeurés pétrifiés
+de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Pardaillan qui éclata de rire, qu'attendez-vous
+pour me garrotter, vous deux?... Et vous,
+est-ce bien le moment de me saigner?...</p>
+
+<p>En même temps, il s'élança et projeta ses deux
+poings en avant; les deux garçons poussèrent un cri
+de douleur, et déjà Pardaillan se retournait vers
+l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba
+à genoux et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, monseigneur, je vous dirai tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas
+seulement l'intention de me voler?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit
+piteusement l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien. Mais pour me voler...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! sans doute... Mais aussi pour obéir à un
+gentilhomme qui m'a payé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ha! voilà qui devient intéressant. Relève-toi,
+l'ami; et vous deux, maroufles, disparaissez, car vous
+saignez du nez comme des gorets égorgés...</p>
+
+<p>Les deux garçons obéirent à cet ordre avec un évident
+plaisir et se précipitèrent au dehors. L'aubergiste
+se releva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me ferez pas de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dis la vérité. Mais, si je m'aperçois que tu
+mens, je te coupe les oreilles. Maintenant, rallume la
+chandelle et va chercher du vin...</p>
+
+<p>L'aubergiste exécuta ces deux ordres avec promptitude.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut installé
+devant son verre plein.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, voici la vérité pure: j'ai
+vu, en effet, ce gentilhomme dont vous m'avez parlé
+en arrivant...</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Environ cinq heures avant vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il est entré, continua l'aubergiste, s'est assis à
+cette table même que vous venez de renverser et,
+après m'avoir fait boire avec lui, il m'a fait de Votre
+Seigneurie une si exacte portraiture que je vous ai
+reconnu à l'instant même où vous avez mis pied à
+terre devant l'auberge...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il m'a affirmé que vous me demanderiez
+par où il était passé, et il m'a donné trois écus pour
+vous répondre que je ne l'avais pas vu...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas chargé de
+m'assassiner? Car c'est, au fond, un digne gentilhomme,
+incapable d'une méchante action...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'écria l'aubergiste. J'ai deviné tout de suite
+que ce gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle.
+Et, en effet, après avoir longtemps tourné autour
+du pot, il a fini par sortir de sa ceinture cinq écus
+d'or et m'a chargé, sinon de vous tuer, du moins de
+vous blesser, de façon que vous soyez retenu une
+bonne quinzaine ici...</p>
+
+<p>Pardaillan demeura silencieux quelques minutes.
+Discuter avec cette brute lui parut oeuvre-inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je
+pense que vous avez confiance dans ce que je vous ai
+dit?... Je vous vois réfléchir... et...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que je me demande si je ne dois pas
+achever de t'étrangler? Eh bien, rassure-toi, je te
+donne vie sauve, à condition que tu me dises par où
+il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, s'écria l'aubergiste, vaille que vaille, je
+vous dirai la vérité. Car j'ai plus de sympathie pour
+vous que pour ce gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes l'homme le plus fort que j'ai
+jamais vu. Eh bien, il m'a chargé de vous dire, au
+cas où vous me rosseriez au lieu de vous laisser tuer...
+qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe
+à ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'au contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il, à Beaugency, un pont sur la Loire?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le bac, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Prépare-moi un lit, si c'est possible.
+Et, demain matin, tu me réveilleras à l'aube.</p>
+
+<p>L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus
+tard, il vint annoncer à Pardaillan que son lit était
+prêt. Le chevalier suivit l'homme et pénétra dans une
+chambre qu'il fut étonné de trouver assez propre.</p>
+
+<p>L'aubergiste montra à Pardaillan qu'il y avait un
+fort verrou à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu
+me réveiller si je ne laisse pas la porte ouverte?...</p>
+
+<p>L'aubergiste se retira, ébahi.</p>
+
+<p>Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le
+temps d'étudier l'aubergiste. Car, bien qu'il eût laissé
+sa porte ouverte, non seulement cet homme ne fit aucune
+tentative contre lui, mais encore il monta la
+garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes
+n'essayassent d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement,
+sous la garde de l'homme que Maurevert
+avait payé pour l'assassiner. Vers sept heures du matin,
+il se remit en route, non sans avoir sondé une
+dernière fois l'aubergiste:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour
+un peu d'argent, as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a
+jamais fait aucun mal?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste,
+on ne mange pas tous les jours à sa faim; la misère
+est dure. Pillé par les huguenots, pillé par les catholiques,
+j'en suis tombé à essayer de tous les métiers.</p>
+
+<p>&mdash;Y compris celui d'assassin à gages. Voici un écu
+pour toi, outre l'écot que je t'ai payé.</p>
+
+<p>En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander à
+quel diable d'homme il avait eu affaire, Pardaillan
+prit d'un bon trot le sentier qui lui avait été indiqué.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin
+qu'il avait quitté la veille. Il piqua sur Beaugency.</p>
+
+<p>Comme il passait près d'un gros bouquet de bouleaux
+et d'ormes, une détonation éclata soudain, sur
+sa droite, et la balle de l'arquebuse brisa une branche
+près de lui, Pardaillan sauta à terre et s'élança sous
+bois, dans la direction de la fumée, qui, à vingt pas
+de là, se dissipait lentement. Mais il eut beau battre
+les environs, il ne trouva personne.</p>
+
+<p>Qui avait tiré? Était-ce l'un de ces innombrables
+malandrins qui infestaient les routes? Maurevert
+avait-il payé et aposté l'un de ces brigands de grand
+chemin, en prévision que Pardaillan pût échapper à
+l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il était
+impossible de savoir.</p>
+
+<p>Il se remit donc en selle et se lança au galop jusqu'à
+ce qu'il se trouvât en face de Beaugency. Comme
+on le lui avait dit, il y avait un bac, à cet endroit. Le
+passeur se trouvait justement sur la rive où était
+Pardaillan lui-même. Il n'eut donc qu'à embarquer.
+Et le passeur commença à haler sur la corde.</p>
+
+<p>Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille
+au soir, franchi la Loire? Le passeur répondit qu'aucun
+cavalier n'avait franchi le fleuve: mais que, se
+trouvant la veille au soir sur la rive gauche, il avait
+été interpellé par un gentilhomme fait comme celui
+dont il lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait
+demandé si la route se prolongeait bien jusqu'à
+Orléans...</p>
+
+<p>«Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive
+droite Orléans, tandis qu'il aura rejoint par la rive
+gauche.»</p>
+
+<p>Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait
+à ce moment au beau milieu de la Loire, le passeur
+imprima au bac un mouvement si maladroit que le
+cheval de Pardaillan fut précipité à l'eau.</p>
+
+<p>Pardaillan était resté à cheval comme le faisaient
+les cavaliers pressés sur ces larges bateaux plats. En
+sentant que son cheval s'enfonçait, il se débarrassa
+vivement des étriers et l'accrocha à la crinière du
+cheval qui, libre de ses mouvements se mit à nager
+vigoureusement vers la rive droite.</p>
+
+<p>Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu
+au-dessous de Beaugency. Pourtant, au moment où
+Pardaillan, ayant d'abord plongé, revint à la surface
+et s'accrocha à la crinière, deux coups d'arquebuse
+partirent de la rive droite, et le cheval, frappé à la
+tête, disparut sous les flots.</p>
+
+<p>Pardaillan plongea. Il éprouvait une colère furieuse,
+car il lui semblait manifeste que les arquebusiers
+avaient été apostés par Maurevert, et que le passeur
+était complice.</p>
+
+<p>Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et,
+entraîné par un courant très rapide, ne reparut à la
+surface que cinquante pieds plus bas.</p>
+
+<p>Un regard jeté sur la rive la lui montra déserte
+comme précédemment. Dans ce même coup d'oeil, il
+vit que le passeur s'était arrêté au milieu du fleuve
+et examinait cette scène sans manifester aucune intention
+de lui porter secours. La complicité du passeur
+était évidente.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serrées,
+toi, tu me paieras ta trahison!</p>
+
+<p>Il nageait avec effort, gêné qu'il était par ses habits,
+mais, suivant une diagonale allongée, il se rapprochait
+tout de même de la rive, lorsque deux nouveaux coups
+de feu éclatèrent... L'eau, frappée par les balles, rejaillit
+autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara
+de lui.</p>
+
+<p>Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder
+au plus tôt. Il se mit à nager furieusement, coupant,
+cette fois, le plus droit qu'il pouvait.</p>
+
+<p>Une fois encore, après un temps pendant lequel les
+assassins avaient rechargé leurs armes, deux détonations
+éclatèrent, sans qu'il fût atteint... Il touchait
+presque au rivage et, en trois brasses, il prit pied. Il
+s'élança, se secoua furieusement et regarda au
+loin dans la direction des coups de feu. Mais il
+ne vit personne!... Alors, il se dirigea vers Beaugency.</p>
+
+<p>Dans la première auberge qu'il rencontra, il entra
+tout mouillé, et, s'étant fait donner une chambre, se
+déshabilla et fit sécher ses vêtements devant un
+grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabillé, il sortit
+de la petite ville, non sans avoir vidé, pour combattre
+l'effet du bain, une bouteille de ce vin de
+Beaugency qui jouissait alors d'une excellente réputation.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<h3>LA FORET DE MARCHENOIR</h3>
+
+<p>Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage
+du bac sur la rive droite, à un quart de lieue environ.
+De loin, il put constater que le passeur se trouvait à
+ce moment sur la rive gauche, attendant des clients.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une
+petite charrette attelée d'un âne, se présentèrent pour
+passer.</p>
+
+<p>Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau
+commença sa traversée le long de la corde.
+Lorsqu'il fut sur le point de toucher terre, Pardaillan
+accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac
+au moment où les deux paysans s'en éloignaient. Le
+passeur le reconnut, et, devenant très pâle, se mit à
+trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi
+sur l'autre bord et tâche d'être plus adroit que
+tout à l'heure sans quoi je ne te paierai pas; au
+contraire, je te ferai payer mon cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria le passeur, entièrement
+rassuré, ce ne fut pas de ma faute, allez, et je puis
+dire que j'ai eu bien peur pour vous, surtout quand
+j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espère, puisque
+vous voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces
+deux misérables?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Comment sais-tu qu'ils étaient deux?...</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai aperçus, balbutia le passeur, interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir
+et les deux scélérats m'ont échappé...</p>
+
+<p>Entièrement rassuré, le passeur se mit à manoeuvrer,
+et Pardaillan s'assit sur un banc, très indifférent
+en apparence. Seulement, lorsque le bac fut à peu
+près au milieu du fleuve, c'est-à-dire à l'endroit même
+où cheval et cavalier avaient été précipités dans l'eau,
+Pardaillan se leva, marcha résolument sur l'homme,
+le poussa violemment par-dessus bord. Au même instant,
+il le saisit par le collet, et le maintint plongé
+dans l'eau jusqu'au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi
+remonter, je ne sais pas nager!...</p>
+
+<p>&mdash;Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer...</p>
+
+<p>&mdash;Non! gémit le passeur, fou d'épouvante.</p>
+
+<p>Pardaillan lui plongea la tête dans l'eau, puis le
+retira à demi suffoqué.</p>
+
+<p>&mdash;Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebusé!</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non!... je...</p>
+
+<p>Un nouveau plongeon interrompit l'infortuné. Cependant,
+étant parvenu à redresser la tête hors de
+l'eau, il râla:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Je dirai tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert
+m'a dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis huit ans que je fais partie de la sainte
+Ligue, dit le passeur en essayant d'esquisser un signe
+de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint hier, et me
+parla d'un terrible parpaillot qui avait tenté d'assassiner
+notre grand Henri... Il paraît que vous avez
+manqué votre coup. Là-dessus, M. de Maurevert et
+d'autres se sont mis en campagne pour vous rattraper
+et ont donné le mot d'ordre à tous les fidèles
+ligueurs. Vous voyez bien qu'en tout cas ce n'était
+pas un péché que de vous noyer...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le
+passeur à remonter dans son bac. Mais, dis-moi, Maurevert
+s'est-il dirigé sur Orléans comme tu le prétendais?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation,
+la vérité, c'est que je l'ai passé et qu'il est entré
+dans Beaugency où je sais qu'il a passé la nuit au
+Lion-d'Or.</p>
+
+<p>&mdash;Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix
+rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Vers Beaugency?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!...</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter
+du passeur, Pardaillan courait vers la ville et se mettait
+en quête de l'auberge du Lion-d'Or. Il apprit
+qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la
+direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency
+au pas de course. Nul, d'ailleurs, ne fit attention
+à lui; la ville, depuis quelques instants, s'était
+emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre
+que le duc de Guise avait été tué.</p>
+
+<p>Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or.
+Là, comme dans toute la ville, l'émotion était à son
+comble. Pardaillan se dirigea droit sur l'hôtesse, vigoureuse
+commère qui pérorait au milieu d'un groupe
+de bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de
+Guise a été tué...</p>
+
+<p>Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner
+des détails, raconta en quelques mots le meurtre de
+Guise. Il ajouta qu'il était chargé de courir après
+l'un des meurtriers, et fit une description si exacte
+de Maurevert que l'hôtesse s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart
+d'heure... Ah! le misérable! Je comprends pourquoi
+il s'est enfui précipitamment à cheval!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans
+doute, sont venus lui parler mystérieusement et aussitôt
+il a fait seller son cheval.</p>
+
+<p>Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient
+autres que ceux qui l'avaient arquebuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape
+cet homme. Quelle direction a-t-il prise?...</p>
+
+<p>&mdash;La route de Châteaudun...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un bon cheval contre les cinquante
+écus de six livres que voici?...</p>
+
+<p>&mdash;Et un fameux, qui file comme le vent!...</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait
+sur un cheval que, d'un coup d'oeil, il reconnut bon
+coureur.</p>
+
+<p>Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers
+plans d'une masse d'arbres dépouillés de leur feuillage
+et dont les branches nues se tordaient dans le
+ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt
+de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à
+l'autre.</p>
+
+<p>Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois.
+La forêt de hêtres et d'ormes s'animait, autour de lui,
+d'une vie fantastique. Les bouleaux fuyaient derrière
+lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le
+cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.</p>
+
+<p>Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête
+et devint pâle comme un mort: à une faible distance
+devant lui, derrière un tournant du bois, il entendit
+un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut
+le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible,
+féroce, effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier,
+c'était Maurevert!...</p>
+
+<p>Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait
+poursuivi. Il savait qu'il allait mourir!... Il galopait,
+ou plutôt se laissait entraîner par son cheval qu'il ne
+frappait même plus...</p>
+
+<p>Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois
+d'effrayantes contractions... et, parfois aussi, il lui
+semblait que son coeur s'arrêtait de battre, puis, brusquement,
+ce coeur se mettait à frapper des coups
+terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé,
+éperdu...</p>
+
+<p>Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de
+Pardaillan! Non pas peur de la mort, mais peur de
+la mort que lui donnerait Pardaillan; non pas
+peur de se battre, mais peur de se battre avec
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus,
+buta et tomba. Maurevert ne se fit pas de mal en
+tombant. Il put se relever.</p>
+
+<p>Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses
+lèvres blanches tremblaient convulsivement. Il vit
+Pardaillan, à trente pas de lui, qui mettait pied à
+terre.</p>
+
+<p>Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il
+se baissa vivement, tira un pistolet des fontes de sa
+selle, mit un genou à terre et visa Pardaillan. Le
+chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et,
+quand il fut à dix pas, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tire, mais tu vas me manquer...</p>
+
+<p>Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui
+apparut dans une sorte de nuage flamboyant où il
+ne distinguait que l'éclair des deux yeux et l'effrayante
+menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait
+manqué Pardaillan!...</p>
+
+<p>Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au
+tronc, et demeura immobile, ses yeux exorbités fixés
+sur Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre,
+je t'avais fait grâce, dit Pardaillan. Pourquoi
+as-tu essayé encore de m'assassiner?...</p>
+
+<p>Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste
+des Quatre-Chemins pour m'égorger, payé des gens
+pour m'arquebuser, payé le passeur pour me noyer,
+réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute
+la souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse
+le soin de déterminer ton châtiment Réponds.</p>
+
+<p>Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan
+le considéra un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai
+ton supplice. Et le voici...</p>
+
+<p>A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la
+poitrine de Maurevert, à l'endroit où il voyait battre
+le coeur. A ce contact, ce coeur eut un sursaut terrible.
+Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux
+se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre,
+sur ses jambes fléchissantes, et il semblait n'être plus
+maintenu que par le doigt de Pardaillan appuyé sur
+sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il
+durera des années, il durera tant que tu vivras; c'est
+un supplice de honte; toute ta vie, tu te diras que,
+t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint, t'ayant
+tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te
+laisser vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin
+de Loïse, voici ton châtiment, Pardaillan te
+fait grâce!</p>
+
+<p>A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina
+sur le côté et s'affaissa mollement...</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une
+sorte d'étonnement mystérieux, et alors, seulement,
+il vit que Maurevert était mort!...</p>
+
+<p>Mort!...</p>
+
+<p>Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan
+s'était reculé... Maurevert était mort depuis
+quelques instants déjà... Maurevert était mort à
+l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé
+sur sa poitrine... ce contact avait foudroyé son
+coeur...</p>
+
+<p>Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert
+eût sans doute trouvé qu'il avait succombé à la rupture
+de quelque vaisseau sanguin. Quant à nous, nous
+dirons simplement que Maurevert était mort de peur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>UN SPECTRE QUI S'ÉVANOUIT</h3>
+
+
+<p>Pardaillan demeura une heure immobile près de ce
+cadavre. Une profonde rêverie l'emportait vers les
+lointains horizons de sa jeunesse. C'était Maurevert
+qu'il avait sous les yeux et c'était Loïse qu'il voyait.</p>
+
+<p>Il la voyait telle qu'il l'avait vue à la minute de sa
+mort, au moment où la pauvre petite avait, dans un
+dernier effort, jeté ses bras autour de son cou et
+avait fixé sur lui ses yeux désespérés et radieux...
+contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur
+et tout le désespoir de l'éternelle séparation...</p>
+
+<p>Et, maintenant, l'assassin de Loïse gisait à ses pieds.
+Maurevert était mort!...</p>
+
+<p>Alors, il sembla à Pardaillan qu'il n'avait plus rien
+à faire dans la vie. Mortes ses amours, mortes ses
+haines, il se voyait seul, affreusement seul, n'ayant
+plus rien pour le soutenir...</p>
+
+<p>Un instant, l'image de Fausta passa devant ses
+yeux, mais, cette image, il la regarda passer avec une
+morne indifférence. Puis, ce fut Violetta, le petit duc
+d'Angoulême, et quelque chose comme un triste sourire
+erra sur ses lèvres...</p>
+
+<p>Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne
+hôtesse, et Pardaillan murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Là, peut-être, trouverai-je réellement la pierre où
+le voyageur repose sa tête fatiguée...</p>
+
+<p>Le pas alourdi d'un bûcheron le tira de sa rêverie.</p>
+
+<p>Il se réveilla, se secoua, et appelant le bûcheron, le
+pria de lui prêter sa pioche, et lui offrit un écu en
+récompense. Le bûcheron, apercevant le cadavre,
+obéit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse dans
+la terre dure de gelée. Quand elle fut assez profonde,
+il y plaça le cadavre de son ennemi, le recouvrit
+avec la couverture de selle du cheval de Maurevert;
+puis il combla la fosse et rendit la pioche au bûcheron,
+qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus
+besoin.</p>
+
+<p>Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette
+halte prolongée avait reposé; il passa la bride sous
+son bras; et, à pied, suivi par la bête, suivit la route;
+une lieue plus loin, il se remit en selle et, d'un
+temps de trot, gagna Châteaudun.</p>
+
+<p>Il s'arrêta dans une bonne auberge et y passa la
+nuit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, étant remonté à cheval, il
+reprit le chemin de Blois, où la première figure qu'il
+vit en entrant fut celle de Crillon, le brave Crillon,
+occupé à refouler une foule de bourgeois qui criaient
+à tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mort à Valois! Vengeons notre duc!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il
+vit que la besogne était terminée et que la rue
+était libre.</p>
+
+<p>Crillon aperçut Pardaillan et, poussant vers lui son
+cheval, lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un service à vous demander, fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dix, si vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant.
+On a arrêté l'autre jour, dans l'hôtel
+de la signora Fausta, deux pauvres filles qui n'y
+doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur
+liberté...</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire
+qu'on les attend à Orléans, elles savent où...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne
+ami, prenez garde à Larchant.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Il veut donc être éclopé des deux jambes?...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majesté vous protégerait
+au besoin. Venez, je vais vous présenter...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Crillon stupéfait, parce que le roi veut
+vous voir et récompenser celui qui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il
+a une triste figure. Monsieur de Crillon, si on vous
+parle de moi, rendez-moi le service de dire que vous
+ne m'avez pas vu.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit Crillon ébahi.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement
+l'intérieur de la ville, où régnait un grand
+silence.</p>
+
+<p>Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Château
+où on se rappelle qu'il avait loge. Il y chercha Jacques
+Clément, et ne l'y trouva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...</p>
+
+<p>Et il reprit la chambre qu'il avait occupée précédemment,
+avec l'idée de se remettre en route après
+deux jours de halte.</p>
+
+<p>Pardaillan se donnait à lui-même comme prétexte
+qu'il avait besoin de repos. En réalité, il avait surtout
+besoin de réfléchir, de se retrouver, de voir clair en
+lui-même et de prendre une décision d'où il sentait
+que sa vie à venir allait dépendre.</p>
+
+<p>En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de
+Montpensier avait pu fuir, que le duc de Mayenne
+s'était également échappé de Blois, ainsi que tous les
+seigneurs de marque qui avaient afflué dans la ville
+au moment des états généraux. Ainsi, Henri III
+n'avait pas profité de sa victoire.</p>
+
+<p>Seul, le cardinal de Guise avait succombé; il avait
+été lardé de coups de poignard le jour même où
+Pardaillan rentra dans Blois.</p>
+
+<p>Le surlendemain de sa rentrée à Blois, Pardaillan
+apprit que le roi était parti pour Amboise.</p>
+
+<p>Pardaillan, lui, après s'être promis de partir au
+bout de quarante heures, resta. D'abord parce
+qu'il était indécis, irrésolu, et qu'il écartait de
+sa pensée ce point d'interrogation formidable qui
+l'obsédait:</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je ou n'irai-je pas à Florence?</p>
+
+<p>Quelques jours s'écoulèrent. La fin de l'année se
+passa dans une tranquillité relative. Cependant, on
+apprit, le 3 janvier, que Mayenne avait réuni une
+armée et qu'il se dirigeait sur Paris, acclamé tout le
+long du chemin par les populations révoltées. Crillon
+avait environ dix mille hommes de troupe campés
+sous Blois. Il se tint prêt à tout événement... mais le
+roi ne rentrait toujours pas.</p>
+
+<p>Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, étant descendu
+dans la grande salle pour se rendre ensuite au château
+où, tous les jours, il allait voir Crillon, apprit que le
+roi était revenu dans la nuit. Du moins, c'était la
+rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait
+sortir, il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui
+communiquait avec l'escalier du premier étage, un
+moine qui, le capuchon rabattu sur le visage, s'avançait
+vers la porte de sortie.</p>
+
+<p>«Je connais cette tournure-là!» fit en lui-même
+Pardaillan, qui tressaillit.</p>
+
+<p>Et il se plaça devant le moine qui traversait la
+salle. Le moine s'arrêta un instant, puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Venez...</p>
+
+<p>Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clément!...</p>
+
+<p>&mdash;Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister à
+quelque grand événement. Il y a sous cette robe de
+bure un poignard qui, en prenant contact avec la poitrine
+de Valois, pourrait bien changer l'histoire de la
+monarchie. Il faut que je voie cela!</p>
+
+<p>Et il se mit à suivre Jacques Clément, qui était
+sorti. Sur la place, à vingt pas du porche du château,
+Jacques Clément s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous êtes revenu
+à Blois?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix
+sombre; je ne me suis pas éloigné un instant de ma
+chambre; je savais que vous étiez dans l'auberge;
+mais j'ai voulu être seul... Pardaillan, l'heure est
+venue... Rien ni personne ne pourra m'empêcher de
+tuer Valois ce matin. Voilà quinze jours que je guette
+son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et Dieu a
+voulu aussi vous faire rester à Blois afin que vous
+m'aidiez... Pardaillan, il faut que vous me fassiez
+entrer au château. Présentez-moi à Crillon comme un
+de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut
+que j'entre...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous avez compté sur moi pour vous aider
+à tuer le roi?</p>
+
+<p>Pardaillan devint grave et réfléchit une minute, non
+sur la décision qu'il allait prendre, mais sur la manière
+de communiquer cette décision à Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il enfin, écoutez-moi bien. Si
+vous me disiez: «Tout à l'heure, je me bats en
+duel, veuillez vous aligner avec le témoin de mon
+adversaire», je vous répondrais: «Très bien, allons
+nous couper la gorge avec cet inconnu.» Si vous
+étiez attaqué, fût-ce par dix rois, et que vous m'appeliez
+à l'aide, je tomberais sur les dix rois à bras
+raccourcis, et, si Valois était dans le tas, peut-être
+aurait-il à se repentir d'avoir porté la main sur vous.
+Mais vous me demandez de vous conduire par la
+main jusqu'à celui que vous voulez tuer. Cela me
+dérange de mes habitudes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;De vous aider dans un assassinat, oui!</p>
+
+<p>Jacques Clément demeura atterré.</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! murmura-t-il sourdement.</p>
+
+<p>A ce moment précis, Pardaillan vit Crillon sortir du
+porche et avancer vivement vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ce révérend père? dit le capitaine
+en rejoignant le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, reprit Crillon. Mon père, ajouta-t-il
+en se tournant vers Jacques Clément, le chapelain
+n'est pas au château. La reine mère, malade, demande
+un confesseur à l'instant même. Suivez-moi, je vous
+prie...</p>
+
+<p>Jacques Clément saisit le bras de Pardaillan stupéfait,
+et, d'une voix qui le fit frissonner:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui m'envoie!...</p>
+
+<p>Et le moine, à grands pas, suivit Crillon.</p>
+
+<p>Jacques Clément entra dans le château à la suite
+de Crillon, qui, rapidement, se dirigeait vers l'appartement
+de Catherine de Médicis, situé au rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Chose étrange: personne ne semblait se préoccuper
+de cette maladie de la vieille reine, qui, pourtant, devait
+être bien grave, puisque Catherine voulait un
+confesseur.</p>
+
+<p>Ce fut une chose effrayante que cette indifférence
+de tous devant l'agonie de Catherine de Médicis. Seul,
+Ruggieri lui demeura fidèle jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui
+avait tenu dans sa main la destinée du royaume,
+s'éteignait sans que nul songeât à elle...</p>
+
+<p>Jacques Clément, en approchant de l'appartement
+de la reine, remarqua parfaitement cette solitude,
+cette indifférence, tandis que le reste du château
+retentissait du bruit des armes, des conversations et
+même d'éclats de rire.</p>
+
+<p>Crillon avait introduit le moine dans une pièce
+obscure où pesait une infinie tristesse. Bien qu'il fît
+jour au dehors, les rideaux étaient fermés et un
+flambeau de cire se consumait sur la cheminée.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, le moine vit un lit...
+et, dans ce lit, une femme vieille, ridée, livide, qui
+le regardait de ses grands yeux étrangement lumineux.</p>
+
+<p>Autour du lit, il y avait comme une magnifique
+irradiation de terreur, et les ténèbres amoncelées dans
+les angles vibraient de l'épouvante. Mais Jacques Clément
+était alors inaccessible à la peur... Il songeait
+seulement ceci:</p>
+
+<p>La mère de Henri III meurt; et celui qui la voit
+mourir, c'est le fils d'Alice de Lux...</p>
+
+<p>Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha
+brusquement à sa rêverie. D'un geste lent de
+sa main affaiblie, Catherine lui faisait signe d'approcher.
+Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Plus près, mon père, plus près...</p>
+
+<p>Il vint à pas lents et s'arrêta tout contre elle, au
+chevet du lit. Catherine de Médicis le regarda, et,
+dans son souffle haletant, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas le chapelain du château...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, le chapelain est absent; je passais
+par hasard, et c'est moi qu'on a appelé...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils? demanda la mourante. Où est mon
+fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est à Amboise, madame...</p>
+
+<p>Elle demeura une minute silencieuse, les yeux fermés.
+De ces paupières soudées descendaient des
+larmes qui suivaient le sillon des rides... Et elle
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils
+n'est pas là...</p>
+
+<p>Puis elle se mit à parler d'une voix rapide et
+indistincte. Le moine, penché sur elle, ne put saisir
+au passage que quelques mots, des noms plutôt...</p>
+
+<p>&mdash;Diane de France... Montgomery... ce n'est pas
+vrai... puis, vous, Coligny... je ne veux pas... écoute,
+Maurevert...</p>
+
+<p>Jacques Clément écoutait ardemment. Tout à coup,
+Catherine s'arrêta. Elle ouvrit des yeux étonnés et,
+s'arrangeant sur ses oreillers, dans un retour d'énergie
+vitale:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise
+à Votre Majesté de me confier les secrets de son
+âme.</p>
+
+<p>La vieille reine se souleva, avec un long frisson.
+Elle fixa sur le confesseur un regard ardent:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle, si je me repens de mes fautes,
+Dieu me les pardonnera-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous les avouez, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez donc, puisqu'il le faut.</p>
+
+<p>Le moine se recueillit, s'immobilisa, à demi penché
+pour recueillir les suprêmes aveux de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit l'agonisante dans un râle, à peine perceptible,
+j'ai tué ou fait tuer quelques douzaines de
+pauvres diables, qui s'obstinaient à ne pas écouter
+mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison,
+j'ai dû employer tous ces moyens. J'avoue que
+J'eusse pu éviter ces meurtres, mais au détriment du
+bon gouvernement de l'Etat...</p>
+
+<p>&mdash;Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de
+chose...</p>
+
+<p>Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus
+d'hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Montgomery tua mon époux Henri deuxième...
+j'avoue que ce coup de lance malheureux n'était pas
+tout à fait dû au hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi votre époux vous a fait subir mille avanies;
+quelque énorme que soit le crime, il se conçoit
+et je crois que vous pouvez passer à d'autres événements...</p>
+
+<p>Catherine respira, soulagée.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une
+fièvre qui la prit soudain au Louvre; j'avoue que, si
+je ne lui avais pas envoyé certaine boîte de gants, la
+fièvre n'eût peut-être pas été mortelle...</p>
+
+<p>&mdash;Passez, madame! gronda le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX
+eût peut-être longtemps vécu si je n'avais eu un ardent
+désir de voir Henri sur le trône...</p>
+
+<p>Un sanglot expira sur les lèvres de la reine en
+même temps qu'elle prononçait le nom d'Henri...</p>
+
+<p>&mdash;Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus
+lointaine; oh! que de gens l'entourent; ils sont des centaines...
+mon père... ils sont des milliers... c'est moi qui
+les fis mourir... mais c'était pour sauver l'Eglise!</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite? demanda le moine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout! râla Catherine, dont la tête se perdait.
+C'est tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite! gronda le moine en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine,
+en essayant de se soulever, mon père, par grâce! par
+pitié!... L'absolution, ou je meurs maudite!...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs
+maudite, sous mes yeux! Meurs sans absolution!
+Meurs pour subir les affres éternelles de l'éternel
+châtiment!...</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! murmura la reine dans le hoquet
+de l'agonie. Que dit ce moine!... Damnée! Maudite!</p>
+
+<p>&mdash;Damnée et maudite à jamais! Car, de tous les
+crimes plus nombreux que les grains de sable dont
+parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font de ton
+âme une cour des Miracles de la scélératesse, écoute,
+reine! tu as oublié le plus hideux, le plus atroce!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! hurla la reine, démente de terreur et d'angoisse,
+qui es-tu?... Au nom de quel spectre viens-tu?... Que
+m'annonces-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide
+que la mourante. Je t'annonce ceci: que ton fils, ton
+bien-aimé Henri, va mourir!... Mourir de ma main!
+Mourir maudît comme toi!...</p>
+
+<p>Un cri déchirant, lugubre, insensé, jaillit des lèvres
+de l'agonisante. Elle tenta un suprême effort pour se
+jeter sur le moine, et retomba, avec un hoquet
+funèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu
+au paroxysme de l'exaltation. Au nom de l'une
+de tes victimes! La plus belle! la plus innocente!
+Celle dont tu as broyé le coeur, celle que tu as assassinée
+par la plus effroyable torture... Alice de Lux!...
+Qui je suis! acheva Clément en rabattant son capuchon.
+Regarde! Je suis celui qui, seul, pouvait te refuser
+l'absolution, te déclarer maudite et damnée au
+nom du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux
+portes de l'enfer. Catherine de Médicis, je
+suis le justicier! Je suis le vengeur de ma mère! Je
+suis Jacques Clément, fils d'Alice de Lux!...</p>
+
+<p>Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille
+reine... Dans le sursaut de l'agonie, elle se leva presque
+droite, retomba sur le lit, le visage convulsé par
+le délire des angoisses sans nom; elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur,
+j'ai mérité cette expiation! Seigneur, je meurs... je
+meurs maudite...</p>
+
+<p>Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint
+à jamais immobile. Catherine de Médicis était morte...</p>
+
+<p>Henri III revint à Blois le lendemain. Lorsqu'on lui
+apprit la mort de sa mère, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.</p>
+
+<p>Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit
+aucun soin des funérailles, et que, pendant la nuit,
+elle fut jetée comme une charogne (sic) dans un
+bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et
+on y enterra la reine mère. Ce ne fut qu'en 1609 que
+son corps fut retiré de là, transporté à Saint-Denis et
+placé dans le magnifique tombeau que Catherine
+s'était fait construire dans la basilique.</p>
+
+<p>Jacques Clément, lorsqu'il eut vu que la vieille
+reine était morte, sortit de la chambre funèbre. A
+ce moment, un homme y entra, s'agenouilla près du
+lit, et se prit à sangloter. C'était Ruggieri... le seul
+qui eût aimé Catherine de Médicis. Le soir même de
+ce jour, l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut
+plus jamais de nouvelles.</p>
+
+<p>Jacques Clément sortit du château sans être inquiété.
+Sur la place, il retrouva Pardaillan, qui ne
+lui posa aucune question et se contenta de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi n'est pas à Blois...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais: il est encore à Amboise, dit Jacques
+Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que
+vient de m'apprendre Crillon, c'est que l'armée royale
+va se mettre en marche sur Paris et tâcher de rencontrer
+l'armée de Mayenne.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai donc à Paris, fit simplement le moine.</p>
+
+<p>Pardaillan était rentré tout songeur dans l'auberge
+du Château. Quelques minutes plus tard, il ressortait,
+traînant son cheval par la bride. Crillon, installé sous
+le porche en cas d'alerte bourgeoise, l'aperçut et vint
+à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pars! dit Pardaillan. Je m'ennuie, la grande
+route me distraira.</p>
+
+<p>&mdash;Restez! Le roi vous donnera un régiment à
+commander.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! j'ai déjà bien du mal à me commander
+moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, donc! Où allez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Au fait! fit Pardaillan. Où vais-je?...</p>
+
+<p>Il ôta son chapeau et l'éleva en l'air au bout de son
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous la rose des vents? dit-il. Faites-moi
+l'amitié de me dire de quel côté le vent pousse
+la plume de mon chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le brave Crillon, les yeux écarquillés
+de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, voici... Voyons, de ce côté, Paris...
+par là, Orléans... par là, Tours... et de ce côté-ci...
+monsieur de Pardaillan, la plume de votre chapeau
+va vers l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;L'Italie? fit Pardaillan avec un rire étrange. Eh
+bien, pourquoi pas? Va pour l'Italie!</p>
+
+<p>Et Pardaillan, ayant remis son chapeau sur sa tête,
+serra les mains du brave capitaine, sauta légèrement
+en selle et s'éloigna en sifflant une fanfare du temps
+du roi Charles IX.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>LES FRAIS DE ROUTE DE PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Pardaillan avait quitté Blois au moment où Henri III
+s'en approchait, revenant d'Amboise.</p>
+
+<p>Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allégement,
+sans remords. Il venait de régler deux vieux
+comptes de haine qui, pendant seize ans, avaient pesé
+sur sa vie: le duc de Guise tué en combat loyal, et
+Maurevert mort dans la forêt de Marchenoir.</p>
+
+<p>Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait à pleins
+poumons la joyeuse ivresse de s'en aller libre, indépendant
+de tout et de tous, au seul gré de sa fantaisie.</p>
+
+<p>Excitant donc parfois son cheval d'un appel de
+langue, il suivait la route qui, de Blois, allait à Beaugency,
+Meung et Orléans, par la rive droite de la
+Loire. Arrivé à Orléans, Pardaillan se dirigea tout
+droit sur l'hôtel d'Angoulême, et ce fut avec un battement
+de coeur qu'il approcha de la maison amie, où
+il allait revoir ce petit duc auquel il s'était si bien
+attaché, cette Violetta qu'il avait arraché à la mort, et
+cette poétique Marie Touchet, à laquelle il rattachait
+le charme de ses souvenirs de jeunesse.</p>
+
+<p>C'était une maison de briques rouges à encadrement
+de pierre blanche, avec des balcons de fer forgé, aux
+courbes gracieuses.</p>
+
+<p>Pardaillan mit pied à terre dans la cour; sur un
+signe que fit un suisse majestueux deux laquais
+s'élancèrent pour s'emparer de son cheval et le conduire
+aux écuries. Alors, seulement, le suisse de cet
+hospitalier logis s'enquit du nom du visiteur.</p>
+
+<p>Le chevalier, sans répondre, regardait autour de lui,
+lorsque d'une porte surgit un être immense, porteur
+d'une superbe livrée toute galonnée, bouffi de graisse,
+avec des bras gros comme des cuisses, et des cuisses
+grosses comme des fûts de colonne. Cet être, en
+apercevant Pardaillan, ôta son chapeau, s'approcha
+en donnant tous les signes d'une respectueuse jubilation,
+et, d'une voix de basse-taille, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier
+lui-même!...</p>
+
+<p>Pardaillan considéra le phénomène sans le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas!
+continua le phénomène. Surtout, nous
+avons fait la guerre ensemble. En avons-nous donné
+de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch,
+à l'abbaye de Montmartre, à l'auberge de la
+Devinière, en avons-nous taillé en pièces et mis en
+déroute!</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais à la
+voix, monsieur de Croasse. C'est que vous étiez maigre,
+il y a quelques mois, tandis que maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Croasse avec désinvolture, la maison
+est bonne. Dieu merci. Plus de sabres à avaler,
+ni de cailloux, ni d'étoupes enflammées, mais de bons
+gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de
+bons...</p>
+
+<p>Pardaillan écoutait avec une inaltérable complaisance.
+Et il eût écouté longtemps sans doute si un
+deuxième géant, mais un géant maigre, cette fois, ne
+fût brusquement apparu: c'était Picouic.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez
+pardonner le bavardage de cet imbécile que la vie
+de cocagne a rendu positivement idiot, et qui laisse
+dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.</p>
+
+<p>Picouic, se précipitant, montra le chemin à Pardaillan,
+et laissa Croasse en butte aux sarcasmes du
+suisse. Pardaillan, donc, suivant son conducteur, traversa
+un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau
+duquel se détachait un portrait en pied du roi Charles IX,
+monta un bel escalier de chêne ciré, et entra
+dans une petite pièce où il y avait comme un parfum
+d'intimité charmante.</p>
+
+<p>Un jeune homme qui écrivait à une petite table, le
+dos tourné à la porte, se leva précipitamment, se
+tourna, tout pâle, vers le chevalier, demeura un
+instant immobile, puis courut se jeter dans les bras
+de Pardaillan, qui, doucement ému par cette joie
+visible, par ce bonheur et cette amitié, rendit étreinte
+pour étreinte...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, enfin! s'écria alors Charles d'Angoulême.
+Cher ami... mon bon, mon grand frère, vous venez
+donc enfin contempler le bonheur qui est votre
+oeuvre!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, fit le chevalier en souriant, je passais
+par Orléans, venant d'un désert et allant à un autre
+désert... j'ai voulu m'arrêter dans une oasis...</p>
+
+<p>Déjà, le jeune duc s'était élancé en appelant, et,
+quelques instants plus tard, Violetta entrait, toute
+rosé d'émotion, s'approchait de Pardaillan, et lui
+tendait son front en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon
+noble époux et au mien, puisque vous voici!...</p>
+
+<p>Pardaillan, plus ému et plus étonné au fond qu'il
+n'eût voulu l'être de cette explosion de gratitude et
+de fraternelle amitié, embrassa sur les deux joues la
+gracieuse jeune femme. Au même instant, apparut
+Marie Touchet, la mère de Charles, et, comme Pardaillan
+s'inclinait profondément, elle fit trois pas
+rapides, le saisit dans ses bras, et, les larmes aux
+yeux, l'étreignit sur son coeur en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de
+pouvoir vous dire tout haut ce que je dis tout bas
+à Dieu dans mes prières de chaque soir: «Que le
+Seigneur protège le dernier représentant de la vieille
+chevalerie!...»</p>
+
+<p>Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX,
+plus petit que celui du salon:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas là
+pour remercier le sauveur de son enfant. Mais je vous
+aimerai pour deux, chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le chevalier, en cherchant à dissimuler
+la joie puissante que lui procurait cette adorable
+minute. Madame, je me trouve royalement
+récompensé, puisque je vois un rayon de bonheur dans
+vos yeux, et un sourire sur vos lèvres...</p>
+
+<p>Après les premiers moments d'effusion, ces quatre
+personnages s'assirent, et Pardaillan, accablé de questions,
+dut raconter ce qui lui était arrivé depuis la
+scène de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec cette
+simplicité qui donnait un si grand prix à ses récits,
+raconta la mort de Guise, celle de Maurevert, et
+enfin celle de Catherine de Médicis, mais ne dit pas un
+mot de Fausta.</p>
+
+<p>Il y eut le soir dîner de gala auquel furent invités
+les notables seigneurs d'Orléans. A table, Pardaillan,
+malgré sa résistance, fût placé dans le fauteuil du
+maître.</p>
+
+<p>Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soirée. Mais,
+le lendemain, lorsque Charles d'Angoulême pénétra
+dans la chambre du chevalier pour lui annoncer qu'il
+avait préparé à son intention une partie de chasse,
+Pardaillan répondit qu'il allait partir.</p>
+
+<p>&mdash;Partir! fit le jeune duc en pâlissant, mais pour quelques
+heures sans doute?... Car vous nous restez? Vous
+vous établissez ici... Nous ne nous séparons plus...</p>
+
+<p>&mdash;Un jour, peut-être, viendrai-je vous demander
+une plus longue hospitalité, répondit Pardaillan; pour
+le moment, il faut que je vous dise adieu...</p>
+
+<p>Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes
+de Violetta, ne purent retenir le chevalier. Pardaillan,
+violemment ému, serra leurs mains, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous
+promets que, si jamais je me trouve malheureux, c'est
+ici que je viendrai reposer ma tête, et chercher la
+consolation de mes vieux jours...</p>
+
+<p>Il les serra dans ses bras, et partit.</p>
+
+<p>«Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je
+puis me vanter d'avoir vu de près ce que c'est que le
+bonheur.»</p>
+
+<p>A midi, il s'arrêta dans une auberge pour dîner
+et faire reposer son cheval. Ayant alors fouillé sa
+ceinture de cuir, il constata qu'il ne lui restait plus
+que sept écus de six livres pour faire le voyage qu'il
+entreprenait.</p>
+
+<p>«Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut
+qu'avec cela j'aille jusqu'à Florence... et que j'en
+revienne!...»</p>
+
+<p>Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes,
+il y trouva une boîte assez volumineuse qui contenait
+une miniature, une lettre, et cinq rouleaux de
+monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata
+qu'ils étaient de deux cents écus d'or chacun. Il
+regarda la miniature: c'était un portrait de Marie
+Touchet, du temps où elle habitait dans la rue des
+Barrés. Ce portrait se trouvait placé dans un cadre
+de vieil or où s'enchâssaient douze diamants: c'était
+un présent de Charles IX. Alors, Pardaillan ouvrit la
+lettre, et voici ce qu'il lut:</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils,
+mon coeur a pensé que j'avais le droit de veiller à
+vos frais de route, comme j'ai, en d'autres circonstances,
+veillé aux frais de route de mon autre fils, votre
+frère Charles. Quant au portrait, il m'a été donné en
+cette année 1572, que vous avez peut-être oubliée,
+mais dont je garde l'impérissable mémoire. C'est le
+plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent
+à celui que j'ai aimé. Je vous le donne, car il vous
+était destiné comme étant, selon mon coeur, l'aîné de
+mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce me sera grande
+joie et consolation de vous revoir avant de mourir...
+Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous
+avez gardés...»</p>
+
+<p>Pardaillan demeura une heure, cette lettre à la
+main, dans le coin d'écurie où cela se passait, absorbé
+dans une profonde rêverie. Le garçon d'auberge qui
+vint le chercher pour lui dire que son dîner était à
+point le vit immobile, la tête penchée sur la poitrine,
+et des larmes aux yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<h3>LE PALAIS RIANT</h3>
+
+<p>Pardaillan arriva à Florence à la fin d'avril, ce qui
+prouve qu'il prit le chemin des écoliers&mdash;le plus long,
+mais aussi le plus amusant. Voyager, c'était pour lui
+une joie: se rendre d'un point à un autre n'était que
+le côté subalterne du voyage...</p>
+
+<p>Le lendemain de son arrivée, il se rendit au palais
+que lui avait indiqué Fausta. Il trouva à la porte
+d'entrée une sorte de suisse qui lui demanda s'il était
+bien l'illustre seigneur de Pardaillan. Le chevalier
+répondit qu'il avait en effet l'honneur d'être le sire
+de Pardaillan, bien qu'il ignorât qu'il fût illustre. Ce
+à quoi le brave gardien du palais ne répliqua rien;
+mais, allant. à un meuble qu'il ouvrit, il sortit d'un
+tiroir une missive cachetée, que le chevalier ouvrit
+séance tenante. Elle ne contenait que ces quatre
+mots:</p>
+
+<p>«Rome. Palais Riant.&mdash;Fausta.»</p>
+
+<p>Fausta l'attendait donc à Rome!</p>
+
+<p>«Que diable suis-je donc venu faire en Italie?
+grommelait-il le lendemain en chevauchant le long
+d'une jolie route embaumée par les premières fleurs
+et inondée par les rayons du soleil de mai. Eh!... qui
+m'empêche de tourner bride et de reprendre le chemin
+d'Orléans où je serais si bien l'hiver, les pieds au feu,
+l'automne à chasser le cerf, et l'été à écrire mes
+mémoires à l'ombre des grands tilleuls?»</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à rire à l'idée d'écrire ses mémoires.
+Il devait pourtant les écrire, pour le plus grand
+plaisir des lecteurs qui auraient la pensée de les
+feuilleter, et pour la plus grande joie de l'auteur de
+ce récit, qui devait y trouver de précieuses pages.</p>
+
+<p>Pardaillan fit son entrée dans Rome par une magnifique
+soirée du 14 mai de l'an 1589. Il prit gîte à
+l'auberge du Franc-Parisien, mots qui, écrits en français
+sur l'enseigne, lui parurent de bon augure. L'hôte,
+en effet, était Français et demi, c'est-à-dire Parisien de
+la rue Montmartre; il était établi depuis quinze ans à
+Rome, où il faisait tout doucement fortune en faisant
+manger aux Romains de la cuisine parisienne, et aux
+Français qui tombaient chez lui de la cuisine romaine,
+ce qui, prétendait-il, devait infailliblement amener,
+tôt ou tard, une alliance entre les peuples de Paris à
+Rome.</p>
+
+<p>Le chevalier dormit tout d'une traite jusqu'à huit
+heures du matin, s'habilla soigneusement, et, après
+dîner, s'enquit de la situation du Palais Riant, où
+Fausta lui avait donné rendez-vous. L'hôte lui indiqua
+le chemin à suivre et ajouta:</p>
+
+<p>«Un monument qui a dû être bien beau dans le
+temps, mais qui tombe en ruine; depuis Lucrèce
+Borgia, il est inhabité.»</p>
+
+<p>Mais, déjà, Pardaillan était en route, et, suivant une
+rue parallèle au cours du Tibre, il ne tarda pas à se
+trouver devant le Palais Riant, magnifique édifice,
+rutilant et sombre comme un caprice de Lucrèce
+Borgia, orné de statues et de bas-reliefs qui en faisaient
+la splendeur, et couvert de poussière, les fenêtres
+fermées, le grand atrium extérieur ravagé, la
+porte murée.</p>
+
+<p>«Il me semble, murmura Pardaillan, que c'est
+ici la répétition du Palais de la Cité... Pourvu
+qu'il n'y ait pas de salle des supplices, ni de nasse
+de fer!...»</p>
+
+<p>Comme il était là, assez embarrassé, puisque là
+porte était murée, un homme passa près de lui, le
+toucha légèrement du coude et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi...</p>
+
+<p>«Il paraît que j'étais attendu», murmura Pardaillan
+qui se mit à suivre sans faire d'observation,
+mais qui, en même temps, s'assura rapidement que sa
+dague était à sa place, à sa ceinture.</p>
+
+<p>L'homme enfila une sorte d'étroit passage qui limitait
+le Palais. Riant sur son côté droit et aboutissait
+au Tibre. Vers le milieu du passage, il disparut par
+une porte basse, et Pardaillan entra derrière lui. L'un
+marchant devant et l'autre suivant, toujours silencieux,
+ils longèrent un long couloir et débouchèrent
+enfin dans un immense vestibule qui, évidemment,
+occupait tout le rez-de-chaussée de la façade. Ce n'était
+qu'un désert de marbre, peuplé par des statues impassibles
+qui, toutes, avaient subi quelque convulsion
+populaire, car, à l'une il-manquait un bras, à l'autre
+la tête. Des lampadaires tordus, des corniches ruinées,
+des colonnes jetées bas, les murs noircis par des
+traces de flammes semblaient indiquer que quelque
+drame avait dû dérouler là ses sombres péripéties.</p>
+
+<p>Pardaillan, à la suite de son conducteur, pénétra
+dans une partie du palais où se retrouvaient toute
+la magnificence et tout le faste grandiose dont la
+princesse Fausta aimait à s'entourer. Il s'arrêta et
+s'aperçut soudain que son conducteur avait disparu.
+Il attendit donc, les yeux fixés sur un tableau de
+Raphaël Urbain qui représentait une jeune femme
+d'une éclatante beauté, à l'oeil noir, au sourire impérieux,
+aux formes à la fois délicates et empreintes
+de majesté: c'était un portrait de Lucrèce Borgia...
+l'aïeule de Fausta. Comme il rêvait devant l'image
+de cette fille de pape, il entendit derrière lui un léger
+bruit se retourna, et, dans l'encadrement de velours
+d'une portière, il vit une jeune femme qui le contemplait;
+et c'était la même beauté fatale, les mêmes
+yeux de mystère que la femme du tableau,..</p>
+
+<p>&mdash;Vous regardez mon aïeule? dit Fausta en s'avançant
+alors, sans autre bienvenue qu'une légère inclination
+de la tête. Par d'autres voies que les miennes,
+par des moyens plus sûrs, elle a pu, pendant quelques
+années, réaliser mon rêve. Quelle vie enivrante c'eût
+été là, si j'avais pu, moi aussi, monter au faîte de la
+puissance, et si, sous la protection d'une épée invincible,
+d'un homme fort et brave entre les hommes,
+j'habitais ce palais en souveraine redoutée, non en
+proscrite qui se cache!...</p>
+
+<p>Fausta avait pris place dans un fauteuil et, d'un
+signe, avait invité Pardaillan à s'asseoir également.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le chevalier, il me semblait que les
+terribles expériences que vous venez de faire au-delà
+des Alpes avaient dû pour toujours arracher de votre
+pensée ce levain d'ambition qui vous ronge et vous
+tuera. A quoi bon se tant démener pour dominer,
+c'est-à-dire pour faire le malheur des autres? Je
+m'arrête, madame: j'aurais l'air de prêcher. De tout
+ce que vous venez de dire, je ne veux donc retenir
+qu'une chose: c'est que vous êtes ici, vous cachant,
+et proscrite... Je croyais que vous aviez fait votre
+paix avec Sixte?</p>
+
+<p>Fausta secoua la tête avec une amertume désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Entre Sixte et moi, dit-elle, c'est un duel à mort.
+J'ai cru un moment que tout était fini. Mais, en
+mettant le pied sur la terre d'Italie, j'ai compris
+que< j'étais toujours la petite-fille de Lucrèce, et que
+je ne pouvais rien oublier. Vaincue, soit, je l'ai été!
+Vaincue surtout parce que vous vous êtes trouvé sur
+mon chemin... Mais si vous n'étiez plus contre moi!
+Si vous étiez avec moi! Oh! je recommencerais la
+lutte... et, cette fois, je serais victorieuse...</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta un instant, comme pour attendre
+un mot, un signe d'approbation. Mais Pardaillan
+demeura glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à Sixte, reprit Fausta, même si j'avais pour
+toujours renoncé à la lutte, il n'aurait pas, lui, renoncé
+à sa vengeance. Vous êtes-vous demandé pourquoi je
+ne vous ai pas attendu à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis rien demandé, madame, vous
+m'attendiez à Rome, je suis venu à Rome... j'eusse été
+au bout du monde.</p>
+
+<p>Si Fausta avait bien connu Pardaillan, cette banale
+hyperbole lui eût justement démontré la froideur du
+chevalier. Mais, tressaillant de joie, elle continua d'une
+voix ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous dites est vrai, je puis espérer
+encore. Nous pouvons, ensemble, accomplir de grandes
+choses. Mais, sachez d'abord que, si j'ai quitté
+Florence où je vous attendais, c'est que j'y étais traquée
+par les sbires de Sixte. A Florence, mon palais
+a été cerné, j'étais sur le point d'être prise... j'ai fui.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à Rome que vous avez cherché un
+refuge!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit simplement Fausta. Je serai cherchée
+partout, excepté dans l'ombre du château de Saint-Ange.
+Sixte jette au loin son regard pour deviner ma
+retraite, il oubliera de regarder à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Bien joué, fit Pardaillan, qui ne put s'empêcher
+de rire.</p>
+
+<p>Et, pourtant, il éprouvait un inexprimable malaise.
+Cette femme si belle en vérité, cette vierge trop
+vierge et si peu femme, qui, vaincue, méditait quelque
+terrible revanche, celle enfin pour qui, sur le pont de
+Blois, il avait senti, ne fût-ce qu'un instant, battre
+son coeur... Fausta ne lui inspirait maintenant qu'une
+sorte de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, reprit Fausta avec douceur, lorsque j'ai
+su que vous aviez tué le duc de Guise, lorsque j'ai
+compris que vous étiez une de ces forces de la nature
+contre lesquelles on ne peut rien, j'ai cru que ma
+destinée était finie. Sur le pont de Blois, j'ai voulu
+mourir, et vous m'avez arrachée à la mort. Dans cette
+heure-là, chevalier, il s'est passé entre nous un événement
+grave... et, sur cet événement, j'ai rebâti mon
+avenir. Ne protestez pas, taisez-vous... Quand j'aurai
+parlé, vous direz oui ou non...</p>
+
+<p>Fausta se recueillit une minute, puis, fixant son
+regard de flamme sur le chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit-elle. J'ai un peu partout, en Italie, des
+amis puissants. Épars, disséminés, découragés par le
+triomphe de Sixte, ils deviendront une formidable
+armée prête à tout entreprendre si je remporte ici une
+seule victoire. A Rome, deux mille hommes d'armes
+sont prêts à former le premier noyau de cette armée,
+et j'ai des intelligences dans le château Saint-Ange
+même. Que Sixte vienne à mourir... ou simplement
+que je m'empare de lui, que je le tienne ici prisonnier,
+et je suis maîtresse absolue de la situation.
+Chevalier, j'ai compté sur vous pour prendre Sixte
+dans son Vatican, le faire prisonnier de guerre, et me
+l'amener ici. Ni l'argent ni les hommes ne vous manqueront
+pour mener à bien cette tentative. Vous
+paraît-elle possible?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Fausta, dont l'oeil s'illumina d'un éclair.
+Une fois Sixte pris, avec mes deux mille reîtres, vous
+tenez Rome, et, moi, je prends possession du Vatican.
+Les amis dont je vous parlais se rallient alors, et
+m'amènent chacun leur contingent: au bout d'un
+mois, nous avons dans la campagne romaine une
+armée que j'évalue à trente mille fantassins, quinze
+mille cavaliers et quarante canons. Avec cette armée,
+chevalier, je puis rentrer en France et y prendre une
+décisive revanche... mais, à cette armée, il faut un
+chef. Ce chef, je l'ai trouvé: c'est vous... Que dites-vous
+de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, madame, que tout est possible, répéta
+Pardaillan, mais, cette fois, avec une si visible froideur
+que Fausta se sentit mordue au coeur par un doute
+effroyable.</p>
+
+<p>Elle demeura quelques instants plongée dans une
+sombre rêverie. Puis, lentement, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cet échafaudage est bâti sur un sentiment...</p>
+
+<p>«Nous y voici, attention!» songea Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta se leva. Elle tremblait légèrement. Elle était
+pâle. Enfin, prenant une soudaine décision:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-elle, tout dépend de la réponse que
+vous devez me faire. Cette réponse, je ne la veux pas
+tout de suite. Revenez dans trois jours et je parlerai.
+Si vous dites oui, mon triomphe et le vôtre sont
+assurés. Si vous dites non, vous reprendrez le chemin
+de la France, et nous serons à jamais séparés... oh!
+taisez-vous, maintenant... trois jours... encore trois
+jours de rêve...</p>
+
+<p>Elle allait se laisser entraîner. Elle se domina et,
+plus froidement, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de ces trois jours pour prendre mes
+dernières dispositions. Vous en avez besoin, vous,
+pour réfléchir avant de vous engager... dans trois jours,
+au moment de la nuit, chevalier... adieu!</p>
+
+<p>A ces mots, elle disparut derrière une tenture, et
+Pardaillan vit entrer Myrthis, qui lui fit signe de la
+suivre. Il obéit, étourdi de ce qu'il venait d'entendre.
+Quelques minutes plus tard, il était dans la rue et
+regagnait l'auberge du Franc-Parisien.</p>
+
+<p>«Que diable suis-je venu faire ici? murmura-t-il
+quand il fut seul et enfermé dans sa chambre.
+La tigresse est restée tigresse. J'aurais dû m'en douter...
+Trois jours! Je ferais bien de les mettre à profit
+pour prendre du champ... Bah! j'aurais l'air de
+fuir!...»</p>
+
+<p>Cependant, Fausta s'était jetée sur un lit de repos,
+et, la tête enfouie dans les coussins, livide de l'effort
+qu'elle venait de faire pour se contenir, grondait:</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Rien! Rien! Pas un battement, pas un
+tressaillement!... Oh! oui, qu'il réfléchisse, car c'est
+sa vie qui est en jeu! Qu'il réfléchisse et prenne
+garde! Car, maintenant, c'est moi qui le tiens!...»</p>
+
+<p>Que se passa-t-il au Palais Riant pendant ces trois
+journées? Quels préparatifs y furent faits? Quels
+ordres donna Fausta?... Dans le courant du troisième
+jour, d'étranges allées et venues se produisirent au
+rez-de-chaussée. Le soir venu, les vingt serviteurs qui
+étaient enfermés dans le palais, hommes ou femmes,
+en sortirent comme d'un lieu pestiféré, et s'éloignèrent
+en hâte. Dans le Palais Riant, il n'y eut que
+Fausta et sa suivante Myrthis.</p>
+
+<p>La nuit venue, Pardaillan, selon sa promesse, se présenta
+à la petite porte du passage, et fut introduit
+par Myrthis. Seulement, cette fois, on lui fit monter
+un escalier dérobé, et on le conduisit au premier
+étage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<h3>FIN DU PALAIS RIANT</h3>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de
+Fausta, je vous dois une explication aussi franche
+que celles que nous avons eues déjà à diverses reprises.
+Je commence par vous dire ceci: demain matin,
+je reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute:
+pendant ces trois jours, je me suis interrogé en toute
+conscience à l'égard des offres que vous avez bien
+voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis
+répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait
+semblé sur le pont de Blois, d'abord, et ensuite chez
+ces pêcheurs de la Loire à qui vous fîtes un si magnifique
+présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un bouleversement
+s'était fait en vous, et qu'un rayon de
+lumière avait enfin pénétré les ténèbres de cette âme
+que je ne comprends pas. J'ai mal vu. J'ai mal pensé.
+J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une influence
+sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement
+à la bonté, je pouvais éviter bien des malheurs
+à vous-même et à d'autres. Non, je n'irai pas au château
+de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte. Non, je
+ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir
+Rome sous votre pouvoir. Non, je ne serai pas le
+chef de l'armée que vous comptez rassembler. Et,
+les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de
+ces gens qui se mettent à la tête de cinquante ou
+soixante mille hommes pour piller, tuer, ravager,
+incendier, traverser des contrées comme des météores
+après le passage desquels il n'y a plus que
+dévastation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique
+tel que le vôtre doit tenir en piètre estime. Ce
+sont pourtant mes raisons. J'en ai d'autres. Et, si je
+passe du général au simple, si j'envisage le fait d'armes
+que vous me proposez, j'ai horreur de préparer
+un guet-apens contre un vieillard qui ne gêne en rien
+ma vie et ma liberté. Sa querelle avec vous ne me
+regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger de Guise, je
+l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit: «Défends-toi...»
+Et Guise, madame, comme Maurevert, savait
+tenir une épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit,
+pour quelle injure, pour quel attentat contre moi lui
+voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à ajouter:
+c'est que je partirai heureux si je sais que nous
+nous séparons amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise
+me vaut vôtre haine. Je ne serai jamais, moi,
+votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la nasse
+de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses,
+et tout le reste, pour me souvenir seulement du pont
+de Blois.</p>
+
+<p>Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait
+à son front.</p>
+
+<p>Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas
+un frémissement n'avait agité le marbre de ce front
+pur, demeuré aussi serein que si elle eût entendu
+quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement,
+lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les
+yeux, et, d'un geste nonchalant, frappa sur un timbre.
+Myrthis apparut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.</p>
+
+<p>Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que
+ses lèvres s'agitaient comme pour une réponse: un
+regard, foudroyant de Fausta arrêta cette réponse,
+prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur
+le chevalier, puis elle s'éloigna.</p>
+
+<p>Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt
+à tout événement. Une pensée rapide comme l'éclair
+venait d'illuminer son cerveau, et il se disait que
+Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans
+aucun doute, il allait voir entrer une douzaine de
+spadassins chargés de le dépêcher...</p>
+
+<p>Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit
+lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais
+basse et menaçante, quel est cet ordre que doit exécuter
+votre servante?</p>
+
+<p>Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna
+vers le chevalier un visage qu'il ne reconnut pas...</p>
+
+<p>Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une
+femme peut avoir de splendide et d'affolant, de radieux
+et de terrible, éclatait, flamboyait sur ce visage;
+le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre,
+tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la
+lave du regard brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse
+et hautaine, par une transformation effrayante
+de soudaineté, devenait la plus impure et la plus
+rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber
+sa robe de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité
+apparut aux yeux de Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu,
+comme la sublime création de quelque Michel-Ange en
+délire...</p>
+
+<p>Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur
+étrange, rauque d'amour, haletante, brûlante...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses...
+Je t'aime, et tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la
+Vierge qui portait dans son âme orgueilleuse le souverain
+mépris de l'homme... je t'aime et je me donne
+à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout
+entière, et j'ai juré que, pour une heure, tu serais à
+moi tout entier.</p>
+
+<p>Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...</p>
+
+<p>«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette
+passion qui le pénétrait comme le plus subtil des
+Poisons.</p>
+
+<p>Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant,
+dans un sinistre éclair de sa raison, le chevalier
+entrevit qu'il courait un effroyable danger... Mais, plus
+étroitement, avec une sorte de rudesse farouche, elle
+l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le
+chevalier haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au
+monde. L'amour, pour une minute, l'amour pareil
+à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu ferait
+éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de
+vertige, s'empara de sa pensée, de son coeur, de son
+âme et de son corps...</p>
+
+<p>«Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi,
+j'obtiens dans ma défaite la plus éclatante victoire...
+écoute... Sais-tu ce que j'ai fait pour te posséder?...»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve
+qui s'ouvre à mes yeux éblouis efface tous les
+rêves...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui,
+ta mort dans le premier baiser de passion que la
+vierge immaculée offre à un homme... Hier... oh!
+écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la
+salle de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?...
+Et, maintenant, ce palais brûle!... Myrthis
+est sortie en fermant toutes les portes... conçois-tu?...
+et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus
+d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un
+somptueux brasier d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!...
+Tu m'aimes?...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!...
+Soit!... Mourir ainsi, ce n'est pas mourir,
+c'est passer d'un rêve à des rêves inconnus...</p>
+
+<p>Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une
+heure, peut-être... Pardaillan n'en eut pas conscience.</p>
+
+<p>Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui,
+Pardaillan jeta des yeux hagards dans la chambre et
+il vit qu'une acre fumée l'emplissait en pénétrant
+par les fissures des portes. Il chercha Fausta près
+de lui et, avec un rire étrange, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et
+les flammes!... Ce sera une belle fin de ma vie tourmentée!...</p>
+
+<p>Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son
+rire étouffé répondit un éclat de rire strident. Alors
+la raison rentra à flots pressés dans son esprit et,
+avec la raison, la terreur.</p>
+
+<p>Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les
+sifflements de l'incendie, les craquements des poutres,
+le grondement des rumeurs lointaines; et, dans le
+palais même, sous ces bruits énormes, le silence de
+toute créature vivante...</p>
+
+<p>La hideuse vérité se présenta à lui tout entière...
+Il était enfermé avec Fausta dans le Palais Riant!
+Et le palais brûlait!... Il était seul avec elle! Et ils
+allaient mourir!...</p>
+
+<p>Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il
+suffoquait, ce fut une pensée de pitié, une pensée
+de pardon et et de dévouement qui se fit jour en
+lui et éclata dans ce cri:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!... Fausta!...</p>
+
+<p>La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa
+mort, qui le tuait, mais qui s'était donnée à lui!...</p>
+
+<p>Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et
+tout à coup il la vit... Il la vit dans la fumée, au fond
+d'une vapeur rousse et noire, pareille à un être de
+mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit comme
+dans un éloignement, avec des lignes imprécises,
+un visage à peine deviné où flamboyaient les deux
+diamants noirs, les deux diamants funèbres de ses
+yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable,
+enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant,
+à demi aveuglé, et râla:</p>
+
+<p>&mdash;Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu
+vivras!...</p>
+
+<p>Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair
+de ses yeux, sortit la voix de Fausta, la voix calme,
+glaciale, impérieuse, douce et rude, la voix souveraine:</p>
+
+<p>&mdash;Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu
+meurs!... Vaincue tout à l'heure encore une dernière
+fois, je prends ma revanche, et c'est mon baiser
+d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à
+l'acier!... Adieu, Pardaillan!...</p>
+
+<p>A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner,
+se confondre avec la fumée, se fondre dans le nuage,
+et sa voix elle-même s'affaiblissait... Au dernier mot,
+elle disparut tout à fait.</p>
+
+<p>Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir!
+oui! Car la fumée le suffoquait, les flammes
+rampaient sous la porte par laquelle il était rentré,
+et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer
+le séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan
+marcha résolument vers les flammes. Au moment
+où il allait atteindre la porte par où il avait pénétré
+dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il
+recula...</p>
+
+<p>Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise
+rouge d'un escalier qui brûlait...</p>
+
+<p>A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes
+après la disparition de Fausta, à cet instant où Pardaillan
+comprenait qu'il allait sombrer, à cet instant
+un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce
+choc énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier
+s'écroulait!...</p>
+
+<p>Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait
+sa tête tourner et où le vertige de la mort s'emparait
+de lui, tout à coup il respira plus facilement,
+comme si un grand coup de vent eût dissipé la
+fumée... et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme
+de l'escalier écroulé, sur un pan de mur noirci, il
+vit une fenêtre dont les vitraux venaient de sauter,
+dont les châssis venaient de tomber en même temps
+que l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il
+calcula l'espace qui le séparait de cette fenêtre...</p>
+
+<p>Ce fut un instant d'horreur indescriptible.</p>
+
+<p>Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint
+et recula jusqu'à la porte de fer... Et il s'élança!...
+Il s'élança au moment où le jet des flammes montait
+en se tordant en spirales pourpres...</p>
+
+<p>L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord
+intérieur de la fenêtre...</p>
+
+<p>Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment?
+par quelle prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement
+tendus, par quel élan de folie admirablement
+calculée?...</p>
+
+<p>Il était sur la fenêtre...</p>
+
+<p>Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme
+grouillait, et ce fut, à ses yeux, dans cette tragique
+seconde, le panorama sublime, exorbitant, mystérieux
+et flamboyant de Rome, des clochers, des coupoles,
+des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre
+dans la nuit noire... En dedans, c'était la cage de
+l'escalier, la fournaise, le palais qui flambait, les
+torrents de fumée noire et rouge, les crépitements
+les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les grondements
+de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient...
+la fin, la destruction de ce qui avait été le
+Palais Riant!...</p>
+
+<p>Pardaillan posa les pieds sur une large corniche
+qui régnait le long des fenêtres à l'extérieur. Il respirait
+à pleins poumons.</p>
+
+<p>Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le
+vide, il avançait de côté... il allait... il s'écartait du
+foyer central... de plus en plus, le sang-froid lui revenait...
+il ne regardait pas le vide, il ne regardait rien.
+Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche,
+et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit
+qu'il dominait le Tibre...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sauvé, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais
+Riant n'était pas encore atteinte par les flammes;
+à la première fenêtre qu'il rencontra, Pardaillan fit
+sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il descendit
+en quelques bonds et se trouva dans une vaste
+salle dallée dont la porte du fond donnait sur le
+Tibre...</p>
+
+<p>Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il
+abordait à une sorte de petit quai, et, un quart
+d'heure après, il rentrait à l'hostellerie du Franc-Parisien:
+tout le monde avait été voir l'incendie.
+Pardaillan put se glisser jusqu'à sa chambre, sans
+être vu...</p>
+
+<p>Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit
+d'un sommeil de plomb.</p>
+
+<p>Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le
+chevalier l'envoya lui procurer un pourpoint, une
+rapière, un chapeau et lui demanda sa note. Le
+Parisien s'acquitta des commissions et revint avec
+une cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son
+choix, tout en expliquant qu'il avait, dans la nuit,
+perdu ces objets de nécessité en se défendant contre
+une troupe de malandrins.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui
+assistait au grand lever du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et
+trois livres que porte votre note. Et, maintenant,
+voici un noble d'or pour que vous me racontiez l'incendie,
+car vous contez à merveille.</p>
+
+<p>L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan
+écouta très attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant,
+figurez-vous que ce palais qu'on croyait désert
+depuis Lucrèce Borgia, était habité... et, qui plus
+est, habité par une femme... une femme, monsieur,
+sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui
+était une façon de rebelle, en révolte ouverte contre
+l'autorité de notre Saint-Père...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites «qui était»...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cette femme a péri dans les flammes
+monsieur, à ce que tout le monde assure.</p>
+
+<p>Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte
+continuait son élégante narration.</p>
+
+<p>Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle.
+Ainsi, Fausta était morte!... Morte de cette mort
+effrayante dans le brasier allumé par elle pour lui!...</p>
+
+<p>Il secoua la tête en murmurant:</p>
+
+<p>«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder
+dans l'avenir!»</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même
+le coup de l'étrier, un verre d'un certain vin de Bourgogne
+qu'il gardait pour les grandes circonstances.
+Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le
+chemin du retour.</p>
+
+<p>Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où
+Pardaillan s'éloignait de Rome, elle était enfermée et
+gardée à vue dans une chambre du château Saint-Ange
+avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir
+mis le feu aux fascines accumulées au rez-de-chaussée,
+était sortie en fermant les portes, selon les
+instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu
+sa maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche
+que le feu ne pouvait que difficilement gagner. L'incendie
+se déclara, et Myrthis se désespérait lorsque
+la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...</p>
+
+<p>A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour
+de la suivante, s'approchèrent vivement, enveloppèrent
+les deux femmes, et l'un d'eux, passant sa
+main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours
+nous surveillons le palais. Au nom de Sa Sainteté,
+madame, je vous arrête. Veuillez nous suivre sans
+scandale, si vous voulez garder quelque chance de
+vous entendre avec le Saint-Père.</p>
+
+<p>Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant
+où l'incendie mettait l'effroyable splendeur
+de son immense lueur de brasier... en même temps,
+elle fut entraînée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>VENTRE SAINT-GRIS</h3>
+
+<p>Plus il s'éloignait de Rome, plus Pardaillan reprenait
+cet esprit d'insouciance raisonnée qui le faisait
+si fort dans la vie. Lorsqu'il rentra en France, la
+scène du Palais Riant ne vivait plus en lui que
+comme un rêve lointain. D'ailleurs, les étranges nouvelles
+qu'il recueillait en route, à mesure qu'il avançait,
+suffisaient à elles seules à donner un nouveau
+cours à ses pensées.</p>
+
+<p>Il apprit que le vieux cardinal de Bourbon avait
+été proclamé roi de France sous le nom de Charles X,
+que Mayenne tenait Paris, qu'Henri III était aux
+abois, que le roi de Navarre tenait la campagne vers
+Saumur avec une forte armée, que Chartres, Le
+Mans, Angers, Rouen, Evreux, Lisieux, Saint-Lô, Alençon
+et d'autres villes étaient en état de révolte
+armée contre le roi légitime: bref, le royaume était
+à feu et à sang, et la grande bataille, la bataille
+définitive, commençait pour savoir à qui serait ce
+royaume.</p>
+
+<p>Vers le 20 juin, il était à Blois. Là, il apprit que
+le roi, avec une armée bien réduite, campait entre
+Tours et Amboise. Le lendemain, il se mit donc à
+descendre la Loire et, au-delà d'Amboise, rencontra
+un fort détachement de royalistes battant l'estrade.
+A la tête de ce détachement, il reconnut Crillon à
+son cimier et piqua vers lui. Le brave capitaine
+poussa un cri de joie en revoyant le chevalier; il
+confia sa troupe à l'un de ses officiers et proposa à
+Pardaillan de le suivre au camp royal, ce qu'accepta
+le chevalier.</p>
+
+<p>Il me paraît, capitaine, dit Pardaillan, que vous
+n'êtes pas parfaitement heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mort diable, je suis heureux au contraire.
+Nous commençons la campagne, il va y avoir des
+coups à donner et à recevoir!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous soupirez de joie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par la mortboeuf!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes amoureux? »</p>
+
+<p>Crillon souleva la visière de son casque et montra
+au chevalier un visage tout couturé d'entailles.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette figure-là? fit-il en éclatant de rire.
+Non, chevalier, je soupire parce que je vois les affaires
+de mon pauvre Valois en fort vilaine posture.
+Ah! si vous vouliez, chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais quoi, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Crillon, les hommes de haute bravoure
+manquent autour du pauvre Valois que tout
+abandonne. Chevalier, si vous vouliez entrer au service
+du roi...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Pardaillan, de la bonne opinion que
+vous avez de moi, mais je veux rester libre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot?...</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina. Crillon demeura tout soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit alors le chevalier, puisque tout le
+royaume est soulevé contre Valois, puisque, avec
+ses faibles ressources, il ne peut tenir tête à Mayenne,
+je sais bien ce que je ferais à sa place. Je chercherais
+des alliances. Henri de Béarn a une solide
+armée...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! Valois ne le sait que trop, et ce
+n'est pas l'envie qui lui manque de crier au secours.
+Mais il a peur. Un refus du Béarnais serait une
+telle honte!... Chevalier, savez-vous que j'ai pensé
+à aller trouver moi-même le Béarnais? Mais s'il
+me refuse... le refus atteindra le roi, car je suis
+au roi!</p>
+
+<p>&mdash;J'irais, moi, si cela peut vous plaire. Vous
+m'avez rendu service en me faisant accorder l'hospitalité
+par Ruggieri: mon tour est venu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes en avance, et je vous dois plus
+que vous ne me devez, dit Crillon. Mais, enfin, si vous
+consentiez...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, dit Pardaillan avec fermeté. Les
+propositions viendront du Béarnais à Valois...</p>
+
+<p>&mdash;Mortboeuf! Si vous faisiez une chose pareille!...
+Le roi serait sauvé!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit Pardaillan avec un étrange
+sourire. J'y vais de ce pas. A une condition, pourtant:
+c'est que vous n'en parlerez pas au roi. Je me charge
+de mettre les deux Majestés en présence, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Dans la même journée, Pardaillan atteignit le camp
+du Béarnais qui, n'ayant pu entrer dans Saumur,
+s'était avancé dans la direction de Tours,
+pour surveiller de plus près les événements.
+Comme il approchait du camp, il vit deux officiers
+subalternes à tenue toute râpée et rapiécée
+qui, venant sans doute de pousser une reconnaissance,
+regagnaient leurs tentes au pas de leurs
+chevaux.</p>
+
+<p>L'un d'eux, surtout, paraissait plus minable; il
+n'avait pas d'armure comme son compagnon; sa
+jaquette était trouée aux coudes; le pourpoint était
+usé aux épaules, sans doute par l'usage de la cuirasse;
+il portait un haut-de-chausses de velours
+feuille-morte, aussi usé que le reste du costume;
+seulement, deux détails apparaissaient dans cet ensemble
+et tranchaient sur le reste: ce cavalier portait,
+en effet, sur les épaules, un grand manteau
+écarlate, et, sur la tête, un chapeau gris à panache
+blanc.</p>
+
+<p>L'autre cavalier portait sur la cuirasse une écharpe
+blanche, mais n'avait pas de panache à son casque.</p>
+
+<p>Pardaillan s'était approché de ces deux officiers
+dans l'intention de leur demander le moyen de pénétrer
+dans le camp et de voir le roi de Béarn. Ils
+continuaient leur chemin sans faire attention à lui
+et causaient vivement entre eux avec cet accent pimenté
+qui ferait reconnaître un Gascon au milieu
+d'une armée.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le chevalier en mettant sa monture
+à hauteur des deux hommes et en soulevant son chapeau,
+je désirerais pénétrer dans le camp.</p>
+
+<p>Le cavalier au panache se retourna vers Pardaillan,
+qui le reconnut alors...</p>
+
+<p>«Le roi de Béarn!» murmura-t-il en lui-même.</p>
+
+<p>Le futur Henri IV jeta sur Pardaillan un regard
+plus rusé que profond.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous entrer au camp? fit-il d'un
+ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir Sa Majesté le roi de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui voulez-vous, à Sa Majesté? fit le Béarnais
+d'un ton narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Lui faire une proposition qui l'intéresse seul.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle part?</p>
+
+<p>&mdash;De ma part, monsieur, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre tressaillit et considéra le chevalier
+avec plus d'attention. Sans doute cette physionomie
+à la fois étincelante et calme lui produisit une
+heureuse impression, car il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc. Et je vous présenterai au roi, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan qui vous rend mille
+grâces...</p>
+
+<p>Le Béarnais fit un signe de tête et se mit à marcher.
+Pardaillan suivit. Au bout de dix minutes, le
+roi s'arrêta devant une grande tente, mit pied à terre
+et invita le chevalier à entrer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le Béarnais lorsqu'ils furent seuls,
+on ne parle pas ainsi au roi. Mais, si vous voulez
+me dire quelle est la proposition que vous voulez
+faire à Sa Majesté, je me charge de la lui transmettre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Pardaillan qui s'inclina avec cette
+sorte de hautaine politesse qui n'était qu'à lui, je
+vois que nous sommes seuls. Je crois me connaître
+en courage. Je me permets donc, sire, de vous faire
+mon compliment, car, enfin, je pouvais être animé
+de mauvaises intentions...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous m'avez reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;A ce panache blanc auquel se rallient les braves
+dans la bataille, oui, sire.</p>
+
+<p>Le roi eut un sourire, déposa le fameux chapeau
+de feutre gris sur une mauvaise table, s'assit sur une
+caisse, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et, maintenant que je n'ai plus le panache, me
+reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, à la pauvreté de votre costume, à la
+richesse des pensées que je lis dans vos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-Saint-Gris! fit le Béarnais, vous me plaisez
+fort, monsieur de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, en 72, voilà de cela seize ans passés, j'ai
+entendu votre illustre mère, Mme d'Albret, m'honorer
+d'une bonne parole à peu près semblable à celle que
+vous venez de prononcer.</p>
+
+<p>Le Béarnais se leva, plus ému qu'on n'eût pu l'attendre
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, fit-il... l'an 1572... Pardaillan... attendez
+donc... Oh! seriez-vous ce Pardaillan qui, un jour
+d'émeute, sauva Mme d'Albret et qui...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan en souriant à son tour, je
+vois que vous m'avez reconnu aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là, monsieur! dit le roi de Navarre
+avec cette familiarité qui, plus tard, devait faire le
+plus clair de sa popularité.</p>
+
+<p>Pardaillan serra dans la sienne la main que lui
+tendait le roi de Navarre, qui se mit à crier:</p>
+
+<p>&mdash;Agrippa!... Holà!... Aubigné!...</p>
+
+<p>L'officier qui escortait le roi au moment où
+Pardaillan les avait rencontrés apparut dans la
+tente.</p>
+
+<p>&mdash;Agrippa, dit le Béarnais, fais-moi donc envoyer,
+s'il te plaît, une bonne bouteille de saumurois, afin
+que j'aie le plaisir de choquer mon verre contre celui
+de Monsieur que voici, et qui est un ami à moi, un
+ami de Madame ma mère...</p>
+
+<p>L'officier jeta un regard d'étonnement sur Pardaillan
+et sortit. Bientôt, un soldat entra, déposa sur la
+table une bouteille et deux verres, puis disparut. Le
+Béarnais saisit lui-même la bouteille et, remplit les
+deux verres.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous, monsieur? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Que, si Votre Majesté est coutumière de cette
+simplicité royale, votre fortune est assurée, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait temps que je fisse fortune, ventre-saint-gris!
+A votre santé, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;A la vôtre, sire! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Fameux! dit le roi en claquant la langue, mais
+nous avons mieux aux environs de Nérac.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute, sire, dit Pardaillan avec flegme; les
+vins de votre Midi sont jaunes, épais, et de lourde
+fumée au cerveau; ce petit Saumur tout pétillant et
+mousseux est une merveille... le vrai vin de France,
+sire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... un vin français! fit le Béarnais avec
+un sourire. Un vin qui ne sera jamais à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?... Voyons, vous êtes un hardi
+compère, à tel point que vous pouvez vous vanter
+d'avoir étonné le Béarnais. Parlez donc franchement.
+Si loin qu'aille votre franchise, ajouta-t-il, l'ombre de
+Jeanne d'Albret vous couvrirait. Ainsi donc, quelle est
+cette proposition?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan, je vous apporte la couronne
+de France et le droit d'attacher à vos domaines les
+vignobles de Saumur qui sont bien supérieurs à ceux
+de Nérac.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<h3>DEUX DYNASTIES EN PRÉSENCE</h3>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur, dit le Béarnais lorsqu'il
+fut un peu revenu de la stupeur que les derniers
+mots de Pardaillan lui avaient causée.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan, l'explication sera courte.
+Vous avez une armée assez forte par le nombre et
+par l'enthousiasme de vos soldats. Sûrement, ces officiers
+et ces soldats déguenillés sont capables de se
+faire tuer jusqu'au dernier à cause de votre panache
+blanc. Mais ils ne sont pas capables de vous conquérir
+le royaume de France, ou, l'ayant conquis, de vous le
+garder.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'une armée telle que la vôtre peut détruire
+une armée, celle de Henri III, par exemple,
+puis une autre armée, celle de M. de Mayenne, puis
+d'autres armées encore. Mais, plus elle en détruira,
+plus il y en aura à détruire. Si bien qu'à la fin il ne
+vous restera plus de soldats, à moins que vous ne
+détruisiez jusqu'au dernier paysan de France, et, alors,
+sur quoi régnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? Pourquoi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous vous heurtez à une passion, à la
+plus terrible, à la plus irréductible des passions: la
+passion religieuse.</p>
+
+<p>Le Béarnais poussa un soupir et baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, reprit Pardaillan, que Votre Majesté m'a
+compris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'une politique simple et large comme
+toute politique de vérité. Jamais je ne régnerai en
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, sire, vous régnerez, mais à deux conditions.
+La première: Henri de Valois représente en
+France un principe. On pourra tuer le roi, mais le
+principe a encore la vie dure. Même si on le découronne,
+la parole du roi de France aura force de loi
+pour une foule de seigneurs et de bourgeois disséminés
+un peu partout sur la surface du royaume. Si
+Henri III déclare que vous êtes apte à lui succéder,
+s'il vous désigne, demain, sire, la moitié de la France
+sera pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le Béarnais qui se leva et se promena
+avec agitation, vous m'expliquez avec une aveuglante
+clarté des choses que je me suis dites mille
+fois avec des réticences. Mais enfin, pour que Valois
+me désigne, que faudrait-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Profiter de sa situation embarrassée pour lui
+offrir une aide spontanée: aller le trouver et lui
+dire: «Mon frère, vous êtes malheureux, je viens à
+votre secours; vous n'avez pas de soldats, je vous
+amène les miens.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que le roi de France accueillerait
+une telle ouverture? Monsieur, soyez franc. Oui ou
+non, venez-vous de la part de Henri III?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan, je viens de ma part, et c'est
+bien assez. Mais je réponds que le roi de France vous
+accueillera, et que, dans sa joie, il vous désignera
+pour son successeur... et Henri III, sire, est bien
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si j'en étais sûr, murmura le Béarnais.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je m'engage à vous accompagner jusqu'auprès
+de Henri III. Si vos offres sont repoussées, je
+consens à être passé par les armes!</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... Eh bien, supposons la chose faite. Me
+voici l'allié du roi de France. Il me désigne. Il meurt.
+J'ai pour moi la moitié de la France, comme vous
+disiez. Mais l'autre moitié! Devrai-je donc passer ma
+vie à faire la guerre civile?</p>
+
+<p>&mdash;La guerre civile cessera quand l'autre moitié de
+la France vous acceptera; et cette deuxième moitié
+vous acceptera quand vous voudrez, fit tranquille
+ment le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! s'écria le Béarnais avec
+impétuosité.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, quand vous aurez été proclamé roi de
+France, quand vous aurez la moitié de la France
+pour vous, quand vous aurez bien constaté que la
+guerre civile n'avance pas vos affaires, alors, sire,
+vous vous ferez catholique.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! dit le Béarnais, avec plus de force apparente
+que de conviction réelle: Renoncer à la religion
+de mes pères!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour assurer une couronne à vos enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Capituler ainsi devant ces Parisiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire! Paris vaut bien une messe!</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! fit le Béarnais en éclatant
+de rire. Je répéterai le mot!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous irez à Notre-Dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... Ne parlons pas de cela... Parlons des
+secours que je puis porter à Henri III. »</p>
+
+<p>«Bon! pensa Pardaillan. Il est déjà converti. Et
+dire que le dernier garde d'écurie de ce roi se ferait
+hacher menu plutôt que de renoncer à la religion de
+ses pères, comme il disait!»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit le roi, vous êtes mon hôte pour
+quelques jours. Je vais expédier M. d'Aubigné au
+camp du roi de France.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... Il me garde prisonnier. Mais je m'en irai
+si je veux... Oui, mais je veux voir la fin de la comédie.
+Sire, ajouta tout haut Pardaillan, j'accepte l'hospitalité
+que Votre Majesté veut bien m'offrir jusqu'au
+moment où elle se sera entendue avec l'autre
+Majesté...</p>
+
+<p>Une heure plus tard. Agrippa d'Aubigné partait pour
+le camp de Henri III, porteur des propositions d'alliance
+du Béarnais. Le lendemain soir, il était de
+retour et apportait la réponse de Valois: le roi de
+France donnait rendez-vous au roi de Navarre au
+château de Plessy-lès-Tours.</p>
+
+<p>La nouvelle se répandit aussitôt dans le camp huguenot.
+Le Béarnais prit immédiatement ses dispositions.
+Il annonça qu'il partirait avec vingt officiers
+et cent hommes d'armes. Le reste de l'armée suivrait
+sans se hâter. Le roi, le lendemain, partit avec la
+faible escorte qu'il avait indiquée, tandis que son
+armée s'ébranlait lentement. Pardaillan trottait parmi
+les officiers du roi. Le roi, parfois, l'appelait près de
+lui et l'interrogeait.</p>
+
+<p>Lorsqu'on arriva devant le château de Plessis, on
+vit que toute l'armée de Henri III était campée là.</p>
+
+<p>Henri III attendait dans le jardin, vêtu d'un magnifique
+costume de satin blanc, portant au cou le grand
+collier de l'ordre dont il était le fondateur, appuyant
+sa main sur une poignée d'épée toute constellée de
+diamants, et les épaules couvertes d'un court manteau
+de soie cerise. Derrière lui, sur quinze ou vingt
+rangs de profondeur, ses courtisans et ses officiers,
+revêtus de leurs habits de cérémonie, lui formaient
+un cadre d'une splendeur étrange. En arrière de cette
+masse de costumes chatoyants, à gauche et à droite,
+un double rang de hallebardiers en costume de cour,
+majestueux et imposants, fermaient trois côtés
+d'un grand carre dont un seul était ouvert. Enfin,
+derrière les hallebardiers, trois régiments en tenue
+de campagne: au fond, les arquebusiers; à droite
+et à gauche, les pertuisaniers. Au milieu de
+cette énorme mise en scène que contemplait la
+foule, Henri III, seul dans un espace vide, attendait
+immobile.</p>
+
+<p>Le Béarnais s'avança, suivi de son escorte de trois
+hommes poussiéreux de la route qu'ils venaient de
+faire. D'un geste, il arrêta ses trois compagnons, et
+s'avança seul.</p>
+
+<p>Un silence de plomb s'abattit sur toute cette cour
+et sur le peuple attentif, lorsque le Béarnais s'arrêta
+à trois pas de Henri III, tout seul, avec son vieux
+pourpoint usé, son chapeau gris orné d'une médaille,
+ses bottes aux semelles éculées, aux éperons rouillés.</p>
+
+<p>Brusquement, le Béarnais ouvrit ses bras. Henri de
+Valois, la poitrine oppressée, fit trois pas rapides et
+s'y jeta en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! Ah! mon frère!... je suis bien malheureux!...</p>
+
+<p>A ce spectacle, un frémissement prolongé parcourut
+les rangs de la cour et des soldats, gagna le peuple,
+s'accentua comme le bruit des feuilles quand
+vient le coup de vent, monta, gonfla et, soudain, tandis
+que toutes les têtes se découvraient, éclata une
+immense acclamation: «Vive le Roi!...» Et alors, à
+ce cri qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps,
+Henri III se mit à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ventre-saint-gris! fit joyeusement le roi de
+Navarre, prenez courage, mon frère! Avec l'aide de
+mes montagnards, je vous ramènerai dans Paris, jusque
+dans votre Louvre.</p>
+
+<p>L'alliance était consommée; cette alliance devait
+conduire le Béarnais sur le trône et instaurer la
+dynastie des Bourbons.</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, les deux armées combinées
+marchaient ensemble, repoussaient à Tours les troupes
+de Mayenne, marchaient sur Paris, et établissaient
+leurs quartiers depuis Saint-Cloud jusqu'à Vaugirard.
+Paris, terrifié de ces succès foudroyants, allait succomber...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<h3>JACQUES CLÉMENT</h3>
+
+<p>Pardaillan avait suivi jusqu'à Saint-Cloud les alliés
+en spectateur indépendant et curieux d'examiner
+quelque temps le résultat d'une alliance qui était son
+oeuvre.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain que le Béarnais et Henri III le
+firent chercher. Le Béarnais, par du Bartas, lui fit
+offrir un poste dans son conseil intime. Et il le lui
+offrit, dit du Bartas, comme au plus fin et au plus
+loyal diplomate qu'il eût connu. Pardaillan se mit à
+rire et répondit qu'il avait déjà assez de mal à se
+conseiller lui-même. Henri III lui fit offrir par Crillon
+une épée de maréchal dans ses armées. Mais Pardaillan
+répondit qu'il prétendait se contenter de sa
+bonne rapière.</p>
+
+<p>Le 2 août, après avoir dîné avec Crillon et du Bartas,
+Pardaillan leur fit ses adieux en leur disant qu'il
+partait pour un lointain pays. Les deux officiers le
+pressèrent en vain de rester et, voyant qu'il était
+inébranlable, le serrèrent dans leurs bras. Pardaillan
+monta à cheval et, franchissant le pont de Saint-Cloud,
+se dirigea vers Paris, sans savoir du reste
+s'il y pourrait rentrer. D'ailleurs, sa pensée n'était
+pas fixée. S'il parvenait à entrer dans Paris, il comptait
+simplement se reposer deux ou trois mois à l'auberge
+de la Devinière. Il était riche grâce à Marie
+Touchet.</p>
+
+<p>Pardaillan, donc, s'en allait au pas de son cheval,
+tout pensif, tantôt rêvant à son passé si rempli, et
+tantôt a cet avenir qui se trouvait si vide.</p>
+
+<p>A ce moment, et comme le soleil déclinait à l'horizon,
+son cheval fit tout à coup un écart. Jetant les
+yeux autour de lui, il vit que, ce qui avait effrayé sa
+bête c'était un homme qui venait de s'arrêter devant
+lui et lui souriait. Cet homme portait le costume des
+Jacobins. Pardaillan tressaillit en reconnaissait Jacques
+Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous ainsi, cher ami? s'écria Jacques
+Clément d'une voix si claire, si sonore et joyeuse
+que Pardaillan en fut stupéfait et songea:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il a renoncé! Je vais à paris, fit-il tout
+haut. Jamais je ne vous ai vu un pareil sourire aux
+lèvres. Vous êtes donc heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Au-delà de toute expression, mon ami, mon cher
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le chevalier étourdi, et d'où venez-vous
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;De l'amour, dit Jacques Clément</p>
+
+<p>&mdash;Mort diable, à la bonne heure!... Et où allez-vous
+de ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A la mort, dit Jacques Clément.</p>
+
+<p>Pardaillan demeura soudain glacé. Il regarda mieux
+le moine. Et dans ses yeux brillants, il entrevit un
+abîme. Sous cette coloration du visage, il vit la pâleur
+spectrale d'un homme qui fait le sacrifice de
+sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Jacques Clément en clignant des yeux
+d'un air malicieux, comment entrerez-vous à Paris?
+Allons, laissez-moi vous rendre un tout petit service
+Prenez cette médaille; avec cela, non seulement vous
+pourrez franchir les portes, mais passer partout dans
+Paris.</p>
+
+<p>Pardaillan prit la médaille. Il posa sa main sur
+l'épaule du moine;</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! interrompit sourdement Jacques
+Clément dont les yeux s'éteignirent soudain et devinrent
+vitreux. Rien au monde, rien, entendez-vous, ne
+peut m'empêcher d'aller où je vais!</p>
+
+<p>Pardaillan jeta un coup d'oeil sur le moine et, sur
+ce visage enflammé, lut une si implacable résolution
+qu'il comprit qu'en effet toute parole serait vaine. Il
+fit donc en peu de mots ses adieux à Jacques Clément,
+remonta sur son cheval et se mit en route vers Paris,
+où ce fut en effet grâce à la médaille du moine qu'il
+put entrer sans difficulté.</p>
+
+<p>Il faut savoir que le Parlement de Paris avait été
+arrêté en masse un mois environ après la mort du
+duc de Guise.</p>
+
+<p>Or, pendant les mois qui suivirent, les malheureux
+conseillers, n'ayant plus d'espoir d'être mis
+en liberté par le roi, passèrent leur temps a essayer
+de correspondre avec lui. Mais ils étaient
+étroitement surveillés. Enfin, à la fin de juillet,
+un conseiller malade demanda un confesseur. Ce
+confesseur fut un capucin que le conseiller sonda
+adroitement. Le capucin avoua qu'il était au roi
+dans l'âme. Le conseiller avoua alors qu'il n'était
+pas malade, et demanda au confesseur s'il voulait
+se charger de faire parvenir au roi un certain nombre
+de lettres.</p>
+
+<p>Le capucin accepta avec enthousiasme, partit en
+cachant les lettres sous son froc et... les porta tout
+droit chez Mayenne où se tenait un conseil
+auquel assistait la duchesse de Montpensier. Ceci
+se passait le 31 juillet. Le duc de Mayenne
+lut tout haut les lettres, et ajouta qu'il fallait les
+brûler.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les envoyer à Valois! s'écria la duchesse
+de Montpensier. Messieurs, je réponds que nous sommes
+sauvés, que dans trois jours Paris ne sera plus
+assiégé, et que demain nous pourrons prier le diable
+pour l'âme d'Hérode!</p>
+
+<p>Dans la soirée même, Jacques Clément avait les
+lettres. Marie de Montpensier resta avec lui
+cette nuit-là et une partie de la journée du lendemain,
+et sans doute elle employa activement
+ces heures à développer un plan de meurtre que
+le jeune moine finit par comprendre, car il se mit
+en route...</p>
+
+<p>Ce sont ces lettres des conseillers toujours enfermés
+à la Bastille que Jacques Clément portait à Saint-Cloud.
+Mais il portait aussi le poignard que, sur le
+coup de minuit, dans la chapelle des Jacobins, un
+ange avait jeté à ses pieds.</p>
+
+<p>Arrivé à Saint-Cloud, le premier soin de Jacques
+Clément fut de s'enquérir du roi. Le roi était à Meudon
+ou le Béarnais avait établi son quartier Le
+moine se fit montrer la maison qu'habitait Henri de
+Valois. L'entrée en était gardée par cinquante hommes.</p>
+
+<p>Jacques Clément attendit non loin de cette porte
+jusqu'à onze heures du soir, heure à laquelle il vit
+déboucher dans la rue une nombreuse troupe de cavalerie
+précédée et flanquée de porteurs de torches
+Cette troupe s'avança au grand trot, dans un grand
+bruit de sabots et d'armes... Jacques Clément vit tout
+à coup le roi qui mettait pied à terre; sa figure fardée
+lui apparut dans la lumière des torches, tandis
+que les gens de l'escorte se rangeaient en demi-cercle
+et rendaient les honneurs.</p>
+
+<p>Le moine, tout fiévreux, coucha cette nuit-là dans
+une grange voisine.</p>
+
+<p>A l'aube, comme les trompettes sonnaient, comme
+tout s'ébrouait et s'éveillait dans le vaste camp Jacques
+Clément se leva. Il grelottait et claquait des
+dents. Il s'aperçut alors que cette grange où il venait
+de passer la nuit attenait à une auberge. Il entra dans
+la salle de l'auberge, où une servante allumait le feu,
+et se fit servir une bouteille dont il but la moitié.
+Puis, ayant payé, il sortit et se mit à errer dans
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du matin, il se trouvait devant la
+porte du logis royal. A chaque instant, des courriers
+y arrivaient ou en sortaient. Jacques Clément demeura
+une heure à considérer ces allées et venues,
+ce mouvement qui se faisait autour de la maison. Il
+marcha à la porte du logis.</p>
+
+<p>&mdash;Au large! cria la sentinelle en croisant sa pique.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir le roi! cria Jacques.</p>
+
+<p>A ce moment, Henri III passait dans l'entrée de la
+maison, d'une pièce à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut cet homme? demanda-t-il à un officier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'en enquérir, sire, répondit l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon digne père? demanda
+l'officier en s'approchant de Jacques Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Parler au roi, dit le moine d'une voix ferme.</p>
+
+<p>&mdash;On n'entre pas ainsi chez Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Paris, dit alors Jacques Clément;
+au péril de ma vie, j'apporte au roi des lettres importantes.</p>
+
+<p>&mdash;Des lettres de Paris! Oh! c'est différent!... Donnez,
+messire, donnez!...</p>
+
+<p>Jacques Clément tira de son froc un paquet de sept
+ou huit lettres, en prit une au hasard et la tendit à
+l'officier en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que le roi lise celle-ci. S'il trouve que cela en
+vaille la peine, il m'appellera; mais je jure que c'est
+moi seul qui lui remettrai les autres.</p>
+
+<p>L'officier, persuadé que le moine ne voulait
+pas manquer une bonne occasion de récompense,
+approuva d'un signe de tête et porta la lettre
+à Henri III... Quelques minutes, Jacques Clément
+demeura devant l'entrée, sous l'oeil des
+gardes. L'officier reparut et lui fit signe... le moine
+se redressa.</p>
+
+<p>Dans la pièce où on l'introduisit, il vit Henri III
+assis dans un fauteuil et entouré d'une dizaine de
+ses principaux officiers. Le roi jeta à peine un
+coup d'oeil sur le moine, et, d'un ton nonchalant,
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que vous avez d'autres lettres? Donnez.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, fit Jacques Clément d'une voix contrainte,
+basse et rauque, une voix qui fit frissonner les assistants,
+sire, les lettres ne sont rien, ce que j'ai à vous
+dire est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc... vous venez de Paris?... vous êtes
+entré à la Bastille?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je ne puis parler que seul à seul avec Votre
+Majesté. Ce que j'ai à dire est d'une importance mortelle...</p>
+
+<p>Henri III fit un geste. Les officiers hésitèrent.
+Mais le roi, muet, répéta le geste; ils sortirent
+Jacques Clément les suivit des yeux... la porte se
+ferma.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les lettres, sire, dit Jacques Clément qui
+tendit un paquet.</p>
+
+<p>Le roi commença à décacheter et à lire la première
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bien... très bien... Oh! mais c'est admirable... Et
+vous, messire, qu'aviez-vous à ajouter?... Je vous...</p>
+
+<p>Un cri terrible jaillit de la gorge du roi, interrompant
+sa phrase: il venait de voir un poignard dans
+la main du moine, et le moine, le visage convulsé,
+effrayant, se penchait sur lui en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Hérode! J'ai à te dire de par Dieu que ta dernière
+heure est venue!...</p>
+
+<p>Au même instant, Henri III sentit comme un froid
+le pénétrer au ventre. Il voulut se lever et retomba
+en même temps, il s'aperçut qu'il était inondé de sang
+et qu'il portait au bas-ventre un poignard enfoncé
+jusqu'au manche; le moine n'avait fait qu'un geste
+et s'était reculé, les bras croisés...</p>
+
+<p>Tout cela, depuis la remise des lettres, avait à peine
+duré trente secondes, et déjà, au cri poussé par le
+roi, la chambre se remplissait d'officiers et de gardes
+qui saisissaient le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! demanda Crillon, qu'y a-t-il? Cet homme
+vous a-J-il insulté?</p>
+
+<p>Alors tous virent ce qu'ils n'avaient pas aperçu
+d'abord, le poignard enfoncé dans le ventre du roi
+qui, d'une voix éteinte, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le méchant moine!... il m'a tué!...</p>
+
+<p>Dans le même moment, Jacques Clément tomba,
+assommé par un coup de masse que lui porta un
+garde: un autre lui déchargea son pistolet à bout
+portant dans l'oreille, trois ou quatre, autres le lardèrent
+de coups d'épée; en une minute, ce corps
+ne fut plus qu'une plaie affreuse, et, tout pantelant
+encore, fût traîné dehors, livré à la foule
+énorme qui accourait, déchiqueté, démembré, réduit
+en bouillie.</p>
+
+<p>Cependant, des courriers partaient dans toutes les
+directions; une heure plus tard, le roi de Navarre
+arrivait, ventre à terre, et sautait d'un bond dans la
+chambre où Henri III, étendu sur un lit de camp,
+était évanoui, tandis que deux chirurgiens pansaient
+la blessure...</p>
+
+<p>Alors, un morne silence tomba sur le camp...</p>
+
+<p>Ce ne fut que dans la soirée que Henri III reprit
+connaissance. Il déclara courageusement à tous
+ceux qui l'entouraient que ce n'était rien, qu'il avait
+la vie dure et qu'il en reviendrait. Puis, il ordonna
+qu'on le laissât seul avec le roi de Navarre et qu'on
+lui apportât de quoi écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Henri d'une voix ferme...</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! interrompit le Béarnais en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... écoutez-moi. Je vais mourir. J'ai une
+heure de vie environ. C'est suffisant pour rédiger
+l'acte qui vous désigne pour mon unique successeur
+au trône de France!...</p>
+
+<p>Et, saisissant la plume, il ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi va mourir... vive le roi!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>LA BONNE HÔTESSE</h3>
+
+<p>Pardaillan, comme nous l'avons dit, était entré dans
+Paris, et, grâce à la médaille que lui avait remise
+Jacques Clément, avait pu circuler. Il put parvenir
+jusqu'aux Deux-morts-qui-parlent, un cabaret qu'il
+avait autrefois fréquenté, lorsqu'il était tenu par la
+digne Catho. C'était une auberge de bas étage et très
+mal famée. Ribaudes et coupe-jarrets, telle était sa
+clientèle.</p>
+
+<p>Il demeura deux jours enfermé là, riant et plaisantant
+avec les hôtes peu recommandables de l'endroit,
+et réfléchissant parfois à ce qu'il allait devenir.</p>
+
+<p>Au fond, Pardaillan se sentait sollicité par deux
+résolutions qui ne le satisfaisaient ni l'une ni l'autre;
+la première, c'était d'accepter l'hospitalité qui lui
+avait été offerte à Orléans par Charles d'Angoulême
+et sa mère; la deuxième, c'était, comme il l'avait
+promis à Huguette, et comme il y songeait lui-même,
+d'aller se reposer à la Devinière. Il écarta promptement
+la première solution. Et, quant à la deuxième,
+il demeura en suspens.</p>
+
+<p>Le matin du troisième jour, Pardaillan sortit à
+pied et s'en alla à la Devinière. Paris était en rumeur.</p>
+
+<p>Une joie énorme éclatait par les rues. On dansait,
+on tirait des bombardes; les gens portaient des
+écharpes vertes, couleur d'espérance, qui avaient été
+distribuées par Mme de Nemours et sa fille, la duchesse
+de Montpensier... Cette joie, ces écharpes vertes,
+ces danses, ces clameurs, cette ivresse de tout un
+peuple, c'était Paris qui portait le deuil de la dynastie
+des Valois. Aux premiers cris qu'il entendit, Pardaillan
+comprit que c'était fait. On vendait des placards
+où était imprimé le portrait de Jacques Clément,
+martyr et sauveur du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre malheureux! songea le chevalier, en voilà
+un qui aura payé cher quelques baisers de la boiteuse...
+oh! oh! que diable s'est-il passé à la Devinière?</p>
+
+<p>Il était arrivé rue Saint-Denis, devant le perron de
+la fameuse auberge. La porte de la cuisine était murée.
+Au lieu de la porte vitrée qui surmontait le
+perron, c'était une belle porte en chêne plein, ornée
+de clous. Le perron lui-même était modifié et enrichi
+d'une belle rampe en fer forgé; l'enseigne avait disparu;
+la maison repeinte, avec des fenêtres neuves,
+tout avait un air bourgeois des plus cossus. Pardaillan
+demeura dix minutes tout étourdi et quelque peu
+chagrin.</p>
+
+<p>«La Devinière n'est plus! fit-il dans un soupir.
+Voilà bien la gloire de ce monde!...»</p>
+
+<p>Il allait se retirer, tout triste, lorsque, sur le côté
+gauche de la belle porte en chêne, il remarqua une
+plaque de marbre sur laquelle était gravée une inscription.
+Il s'approcha curieusement et lut ces mots:</p>
+
+<p> LOGIS PARDAILLAN</p>
+
+<p>&mdash;Logis Pardaillan! répéta le chevalier avec stupeur.
+Ah ça! j'ai un logis à Paris, moi? Et je n'en
+savais rien!</p>
+
+<p>Il escalada le perron et heurta le marteau. Une
+accorte servante ouvrit aussitôt, l'examina un instant
+et le pria d'entrer.</p>
+
+<p>Et il entra dans la grande salle où une nouvelle
+surprise le fit cligner des yeux: en effet, si l'auberge
+n'était plus auberge à l'extérieur, elle l'était encore
+et plus que jamais à l'intérieur: rien n'était changé
+à la grande salle. C'étaient les mêmes tables en chêne
+noirci par le temps, les mêmes chaises à dossiers
+sculptés, les mêmes cuivres accrochés et reluisant
+comme de l'or; et, au fond, la même cuisine, avec
+le même âtre où flambait un bon feu; Pipeau, le vieux
+chien Pipeau, se roulait à ses pieds et se lamentait
+de joie, et Huguette, la bonne hôtesse, apparaissait,
+souriante, les bras nus, l'accueillait en bonne hôtesse
+en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, c'est donc vous?...
+Vite, Margot, une bonne omelette pour M. le chevalier
+qui doit avoir faim; vite, Gillette, à la cave, car
+M. le chevalier doit avoir soif...</p>
+
+<p>Et Huguette s'avançait, les mains tendues, vers
+Pardaillan, qui l'embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, chère amie, dit alors le chevalier, je n'ai
+pas faim et je ne mangerai pas votre omelette; je
+n'ai pas soif et je ne boirai pas votre vin; mais je
+suis affamé, assoiffé de curiosité, expliquez-moi donc...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, fit Huguette en souriant.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, elle rougit, puis elle pâlit, son
+sourire devint triste et inquiet; et ce fut d'une voix
+plus tremblante qu'elle ajouta;</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que voulez-vous savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc fermé la Devinière?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monseigneur... J'ai acquis une
+honnête aisance, et j'ai pensé... cette idée-là m'est
+venue un soir, au coin du feu, en regardant Pipeau...
+j'ai pensé que je ne voulais, plus être l'hôtesse dont
+le logis est ouvert à tout venant. Mais, si la Devinière
+n'existe plus pour personne au monde, j'ai voulu
+qu'elle existât toujours et que toujours, moi vivante,
+elle fût le bon gîte pour quelqu'un qui m'a promis
+de venir s'y reposer... Monsieur le chevalier, ajouta-t-elle
+en relevant la tête et en fixant sur lui ses beaux
+yeux humides de larmes, la Devinière n'est plus l'auberge
+de la rue Saint-Denis, elle est la bonne auberge
+réservée à vous seul, elle est... le logis de Pardaillan...</p>
+
+<p>Que voulez-vous, lecteur? Cette fidélité, cette constance
+d'une si jolie naïveté, cette touchante délicatesse,
+cette idée adorable de fermer l'auberge et d'en
+faire tout de même une auberge réservée à lui seul...
+et puis l'hôtesse était charmante... et puis Pipeau le
+sollicitait de ses jappements plaintifs et joyeux... et
+puis ce coin lui faisait revivre au coeur toute la poésie
+de sa jeunesse... bref, mon cher lecteur, Pardaillan
+ouvrit ses bras. Huguette s'y jeta toute tremblante
+et pleura longtemps.</p>
+
+<p>Un mois plus tard eut lieu le mariage d'Huguette,
+la bonne hôtesse, avec le chevalier de Pardaillan. Et
+Huguette fut glorieuse, et heureuse, et fière et extasiée
+d'avoir un tel mari, c'est ce qu'il est à peine
+besoin d'affirmer. Quant à Pardaillan, il fut assez
+généreux pour se montrer plus heureux encore que
+Huguette. Il avait accroché sa rapière dans sa chambre,
+et ce n'est que lorsqu'il était seul qu'un soupir
+lui échappait parfois, et alors il s'interrogeait, il était
+bien forcé de s'avouer que ce bonheur paisible ennuyait
+un peu le chevalier errant, l'aventurier, le
+chercheur d'inconnu qu'il n'avait cessé d'être...</p>
+
+<p>Au mois de décembre suivant. Pipeau mourut d'ans
+et de félicité. Il mourut des suites d'une indigestion,
+ayant un soir dévoré une dinde que, fidèle à ses
+vieux instincts de maraudeur, il avait volée dans un
+placard...</p>
+
+<p>La pauvre Huguette ne devait pas jouir longtemps
+du bonheur qu'elle s'était créé par sa gentillesse et
+sa gracieuse constance. A peu près à l'époque où
+mourut Pipeau, elle gagna un refroidissement et déclina
+rapidement. Pardaillan s'installa à son chevet
+et soigna la bonne hôtesse, non pas même comme un
+bon mari ou un bon frère, mais comme un amant
+passionné.</p>
+
+<p>Si bien qu'Huguette eut une agonie merveilleuse de
+bonheur. Malgré tout, elle avait jusque-là douté de
+l'amour du chevalier. En le voyant si désespéré, si
+empressé aux mille soins de sa maladie, toujours là,
+toujours s'ingéniant à la consoler, à la faire rire, à
+lui prouver qu'elle vivrait et serait heureuse, elle ne
+douta plus et, dès lors, elle fut en effet parfaitement
+heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher ami, murmurait-elle parfois, que ne puis-je
+mourir cent fois pour avoir cent agonies pareilles!...</p>
+
+<p>Elle mourut pourtant, la bonne hôtesse!... Elle
+mourut, souriante, le visage extasié de bonheur et
+d'amour, elle mourut dans un baiser que son cher,
+son grand ami, comme elle disait, imprima sur sa
+bouche, à l'instant suprême.</p>
+
+<p>Le chevalier ferma pieusement ces yeux qui tant
+de fois lui avaient souri. Il pleura pendant des jours
+et des jours. Un mois après la mort d'Huguette, Pardaillan
+ouvrit le testament qu'avait laissé la bonne
+hôtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je laisse mes biens, meubles et immeubles, à mon
+bien cher époux le chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>C'est par ces mots que commençait le testament.
+Suivait rémunération desdits biens, meubles et immeubles,
+dont le total faisait la somme ronde de
+deux cent vingt mille livres.</p>
+
+<p>Pardaillan parcourut alors ce qui avait été l'auberge
+de la Devinière et assembla quelques menus souvenirs,
+notamment un petit portrait d'Huguette, qu'il
+fit enfermer dans un médaillon d'or. Puis, il se rendit
+chez le premier tabellion, lui montra le testament
+et lui déclara qu'à son tour il faisait don desdits
+biens, meubles et immeubles, aux pauvres du quartier
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>L'auberge de la Devinière fut donc transformée en
+un hospice pour vieillards et indigents. Pardaillan
+avait stipulé que la grande salle et la cuisine demeureraient
+intactes et qu'une partie des rentes serait
+affectée à la confection quotidienne d'une bonne
+soupe qui serait distribuée gratuitement aux misérables
+sans feu ni lieu.</p>
+
+<p>Ayant ainsi arrangé son affaire, Pardaillan monta
+à cheval et sortit de Paris.</p>
+
+<p>C'était par une soirée de février; un petit vent
+piquant lui égratignait le visage; il trottait sur la
+route, et les sabots de son cheval résonnaient sur la
+terre durcie par la gelée.</p>
+
+<p>Où allait-il?...</p>
+
+<p>Il ne savait pas... il allait, voilà tout!...</p>
+
+<p>Quelquefois, il murmurait ce mot qui semblait
+contenir toute sa pensée et résumer son passé, son
+présent, son avenir... un mot qu'il prononçait sans
+amertume, avec une sorte de joie et de fierté:</p>
+
+<p>«SEUL!...»</p>
+
+<p>Le soleil se coucha. Le soir tomba. Le paysage était
+mélancolique et brumeux. L'espace s'étendait devant
+lui... Pardaillan s'enfonça vers les lointains horizons.
+Peu à peu, sa silhouette s'effaça au fond de l'inconnu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p>En ce même mois de février, il se passa à Rome un
+événement que nous devons signaler. Au château
+Saint-Ange, dans une chambre pauvrement meublée,
+sur un lit étroit, une femme était couchée. Ses yeux
+de mystère songeurs et fixes, les yeux de cette femme
+à la tête sculpturale, à l'opulente chevelure noire
+dénouée sur les épaules de marbre, les yeux de cette
+femme aux attitudes de force et de grandeur, même
+dans cette heure où elle gisait, abattue par la nature,
+elle qui avait rêvé le triomphe sur l'humanité, ses
+yeux de diamants funèbres s'attachaient, graves, profonds,
+sur un enfant qui dormait près d'elle, un enfant,
+un tout petit être solide, musclé, aux poings
+énergiquement fermés. Une servante, penchée sur le
+lit, regardait.</p>
+
+<p>Cette chambre était une prison. Cette servante,
+c'était Myrthis. La femme couchée, c'était Fausta.
+L'enfant, c'était le fils de Fausta et de Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta, arrêtée par les sbires de Sixte dans la nuit
+de l'incendie du Palais Riant, avait été enfermée au
+château Saint-Ange où, pour unique faveur, on lui
+avait accordé de garder Myrthis près d'elle.</p>
+
+<p>Sixte rassembla un concile secret qui eut à juger
+la rebelle. Plus de deux cents questions furent posées
+à ce tribunal exceptionnel. A toutes les questions, il
+fut répondu à l'unanimité que Fausta était coupable.
+En conséquence, au mois d'août 1589, elle fut condamnée
+à être décapitée, puis brûlée et ses cendres jetées
+au vent. Ce fut le 15 août que cette sentence fut communiquée
+à Fausta, dans la chambre où elle était
+détenue prisonnière. Elle l'écouta sans un frémissement.
+L'exécution devait avoir lieu le lendemain
+matin.</p>
+
+<p>Quand les juges se furent retirés, Myrthis s'agenouilla
+en sanglotant aux pieds de sa maîtresse et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quel horrible supplice! ô maîtresse, est-il possible!...</p>
+
+<p>Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein
+un médaillon d'or qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur
+à Myrthis.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas suppliciée;
+ils n'auront que mon cadavre; vois-tu ces grains? Un
+suffit pour endormir, et on dort plusieurs jours; deux
+endorment aussi, mais on ne se réveille plus; trois
+foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide
+éclair, et on meurt sans souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Maîtresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne
+serait plus qu'une agonie; il y a trois grains pour
+vous et trois pour votre fidèle servante.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit simplement Fausta. Apprête-toi donc à
+mourir comme je vais mourir moi-même.</p>
+
+<p>Fausta versa les trois grains de poison dans une
+coupe et trois dans une autre coupe. Myrthis s'apprêta
+à verser un peu d'eau dans les coupes... A ce
+moment, Fausta devint affreusement pâle, un tressaillement
+prolongé la secoua jusqu'au fond de son
+être, elle porta les mains à ses flancs, et un cri
+rauque, un cri où il y avait de l'angoisse, de la terreur,
+de l'étonnement, de l'horreur, jaillit de ses
+lèvres blanches...</p>
+
+<p>&mdash;Arrête! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de
+mourir encore!...</p>
+
+<p>Les six grains de poison furent remis dans le médaillon
+d'or que Fausta cacha dans son sein.</p>
+
+<p>Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, écouter en
+elle-même, et, doucement, de ses mains, elle caressait
+ses flancs; et son visage exprimait tantôt un étonnement
+infini, tantôt un sombre désespoir, et tantôt une
+sorte de ravissement...</p>
+
+<p>Le matin, des pas nombreux s'approchèrent de la
+porte, et Myrthis, ignorant ce qui se passait dans
+l'être de Fausta, se reprit à pleurer, car on venait
+chercher sa maîtresse pour la conduire au supplice.
+C'étaient les juges, en effet, les juges et les gardes et
+le bourreau. L'un des juges déplia un parchemin et
+fit une nouvelle lecture de la sentence. Alors, le bourreau
+s'avança pour se saisir de Fausta et l'entraîner.
+Mais elle l'écarta d'un geste, et, sereine, glaciale,
+orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours été, elle
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir
+ton office. Juges, vous ne pouvez me tuer encore...
+Parce que vous ne pouvez tuer deux vies, n'en ayant
+condamné qu'une, parce que mes flancs portent une
+vie nouvelle qui échappe à votre justice, parce que
+je ne suis plus la vierge, parce que je vais être
+mère!...</p>
+
+<p>Les juges s'inclinèrent et sortirent. C'était en effet
+une loi sacrée, dominant toutes les lois dans tous les
+pays d'Europe, qu'une femme enceinte ne pût être
+exécutée... Sixte-Quint obtint du tribunal qui avait
+condamné la rebelle qu'il ne lui fût pas fait grâce
+de la vie, mais qu'il fût sursis à l'exécution jusqu'à
+la naissance de l'enfant. Cette sentence nouvelle fut
+communiquée à Fausta vers la fin de septembre: elle
+l'accueillit en souriant...</p>
+
+<p>Il y avait trois jours que l'enfant était né. Tout,
+dans ce petit être, dénonçait une étrange vigueur, un
+furieux appétit de la vie; il fermait les poings, se
+raidissait, criait comme d'autres enfants à trois mois;</p>
+
+<p>Fausta fit signe de la tête que c'était bien, jeta un
+coup d'oeil sur le verre de poison qui était sur une
+petite table à portée de sa main, et alors, pour la
+première fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant
+s'éveilla et ses yeux clignotants parurent regarder...
+et alors Fausta lui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?...
+Te dresseras-tu un jour devant ton père?... Seras-tu
+le vengeur de ta mère?... Fils de Fausta et de Pardaillan,
+puisses-tu avoir le coeur cuirassé d'un triple
+airain! Puisse ton âme inaccessible ignorer à jamais
+la pitié, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage!
+Puisses-tu passer dans la vie comme un
+brûlant météore que pousse la fatalité! Adieu, fils
+de Pardaillan!</p>
+
+<p>En même temps, elle saisit la coupe de poison, la
+vida d'un trait, la rejeta, et, violemment, dans le
+spasme suprême de la mort, imprima son baiser
+comme une morsure indélébile sur le front de
+l'enfant...</p>
+
+<p>Et elle retomba sur l'oreiller... elle était morte.</p>
+
+<p>Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de
+deux êtres de force et de vie intense, aussi formidables
+l'un que l'autre, mais l'un, type de chevalerie,
+synthèse de générosité; l'autre, type d'ambition, synthèse
+d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit
+de deux figures si dissemblables, l'enfant qui trouvait
+l'effroyable imprécation d'une Fausta au seuil de la
+vie, qui héritait peut-être l'incalculable force de, mal
+qui résidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait
+peut-être l'âme magnanime de Pardaillan?...</p>
+
+
+
+<p>TABLE</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> I.&mdash;La flagellation de Jésus</p>
+<p> II.&mdash;Henri III</p>
+<p> III.&mdash;Henri III (suite)</p>
+<p> IV.&mdash;Pardaillan et Fausta</p>
+<p> V.&mdash;L'auberge du Chant-du-Coq</p>
+<p> VI.&mdash;La vie de Cocagne</p>
+<p> VIL.&mdash;Marie de Montpensier</p>
+<p> VIII.&mdash;Le calvaire de Montmartre</p>
+<p> IX.&mdash;La parole de Maurevert</p>
+<p> X.&mdash;Le cardinal</p>
+<p> XI.&mdash;La mère</p>
+<p> XII.&mdash;La fille</p>
+<p> XIII.&mdash;Fin de la vie de Cocagne</p>
+<p> XIV.&mdash;Monsieur Peretti</p>
+<p> XV.&mdash;Le 21 octobre 1588</p>
+<p> XVI.&mdash;Devant l'abbaye</p>
+<p> XVII.&mdash;La reconnaissance de Fausta</p>
+<p> XVIII.&mdash;Maurevert</p>
+<p> XIX.&mdash;L'échauffourée de la Cité</p>
+<p> XX.&mdash;Où Fausta se contente d'une couronne</p>
+<p> XXI.&mdash;La lettre</p>
+<p> XXII.&mdash;La route de Dunkerque</p>
+<p> XXIII.&mdash;Blois</p>
+<p> XXIV.&mdash;Réconciliation</p>
+<p> XXV.&mdash;Catherine reçoit la lettre</p>
+<p> XXVI.&mdash;Pardaillan au couvent</p>
+<p> XXVII.&mdash;Mourir ou tuer?</p>
+<p> XXVIII.&mdash;Les fossés du château</p>
+<p> XXIX.&mdash;Les clefs du château</p>
+<p> XXX.&mdash;Aux approches de Noël</p>
+<p> XXXI.&mdash;Aux approches de Noël (suite)</p>
+<p> XXXII.&mdash;Aux approches de Noël (fin)</p>
+<p> XXXIII.&mdash;Duchesse de Guise</p>
+<p> XXXIV.&mdash;L'effondrement</p>
+<p> XXXV.&mdash;Le dernier geste de Fausta</p>
+<p> XXXVI.&mdash;La poursuite</p>
+<p> XXXVII.&mdash;La forêt de Marchenoir</p>
+<p> XXXVIII.&mdash;Un spectre qui s'évanouit</p>
+<p> XXXIX.&mdash;Les frais de route de Pardaillan</p>
+<p> XL.&mdash;Le palais Riant</p>
+<p> XLI.&mdash;Fin du palais Riant</p>
+<p> XLII.&mdash;Ventre saint-gris</p>
+<p> XLIII.&mdash;Deux dynasties en présence</p>
+<p> XLIV.&mdash;Jacques Clément</p>
+<p> XLV.&mdash;La bonne hôtesse</p>
+<p> XLVI.&mdash;</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13523 ***</div>
+</body>
+</html>