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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13475 ***
+
+OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+PARIS, C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
+
+MDCCCXXI.
+
+
+
+OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE.
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+
+Gumbinnen, 20 juin 1812.
+
+_Premier bulletin de la grande armée_.
+
+A la fin de 1810, la Russie changea de système politique; l'esprit
+anglais reprit son influence; l'ukase sur le commerce en fut le premier
+acte.
+
+En février 1811, cinq divisions de l'armée russe quittèrent à marches
+forcées le Danube, et se portèrent en Pologne. Par ce mouvement, la
+Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie.
+
+Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une protestation
+contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets. La Russie annonça
+par là qu'elle ne voulait pas même garder les apparences. Tous les
+moyens de conciliation furent employés de la part de la France: tout fut
+inutile.
+
+A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que tout ceci ne
+pouvait finir que par la guerre; on s'y prépara. La garnison de Dantzick
+fut portée à vingt mille hommes. Des approvisionnemens de toute espèce,
+canons, fusils, poudre, munitions, équipage de pont, furent dirigés sur
+cette place; des sommes considérables furent mises à la disposition du
+génie, pour en accroître les fortifications.
+
+L'armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le train
+d'artillerie, les équipages militaires furent complétés.
+
+En mars 1812, un traité d'alliance fut conclu avec l'Autriche: le mois
+précédent, un traité avait été conclu avec la Prusse.
+
+En avril, le premier corps de la grande armée se porta sur l'Oder;
+
+Le deuxième corps se porta sur l'Elbe;
+
+Le troisième corps, sur le Bas-Oder;
+
+Le quatrième corps partit de Véronne, traversa le Tyrol, et se rendit en
+Silésie. La garde partit de Paris.
+
+Le 22 avril, l'empereur de Russie prit le commandement de son armée,
+quitta Pétersbourg, et porta son quartier-général à Wilna.
+
+Au commencement de mai, le premier corps arriva sur la Vistule à Elbing
+et à Marienbourg;
+
+Le deuxième corps, à Marienwerder;
+
+Le troisième corps, à Thorn;
+
+Le quatrième et le sixième corps, à Plock;
+
+Le cinquième corps se réunit à Varsovie;
+
+Le huitième corps, sur la droite de Varsovie;
+
+Le septième corps, à Putavy.
+
+L'empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin le 13, l'Elbe
+le 29, et la Vistule le 6 juin.
+
+
+
+Wilkowisky, le 22 juin 1812.
+
+_Deuxième bulletin de la grande armée._
+
+Tout moyen de s'entendre entre les deux empires devenait impossible:
+l'esprit qui dominait le cabinet russe le précipita à la guerre. Le
+général Narbonne, aide-de-camp de l'empereur, fut envoyé à Wilna, et
+ne put y séjourner que peu de jours. On acquérait la preuve que la
+sommation arrogante et tout-à-fait extraordinaire qu'avait présentée le
+prince Kourakin, où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication
+que la France n'eût évacué le territoire de ses propres alliés, pour
+les livrer à la discrétion de la Russie, était le _sine quâ non_ de ce
+cabinet; et il s'en vantait auprès des puissances étrangères.
+
+Le premier corps se porta sur la Prégel. Le prince d'Eckmülh eut son
+quartier-général le 11 juin à Koenigsberg.
+
+Le maréchal duc de Reggio, commandant le deuxième corps, eut son
+quartier-général à Vehlau; le maréchal duc d'Elchingen, commandant le
+troisième corps, à Soldapp; le prince vice-roi, à Rastembourg; le roi
+de Westphalie, à Varsovie; le prince Poniatowski, à Pulstuk; l'empereur
+porta son quartier-général, le 12, sur la Prégel, à Koenigsberg; le 17,
+à Justerburg; le 19, à Gumbinnen.
+
+Un léger espoir de s'entendre existait encore. L'empereur avait donné
+au comte de Lauriston l'instruction de se rendre auprès de l'empereur
+Alexandre, ou de son ministre des affaires étrangères, et de voir s'il
+n'y aurait pas moyen de revenir sur la sommation du prince Kourakin,
+et de concilier l'honneur de la France et l'intérêt de ses alliés avec
+l'ouverture des négociations.
+
+Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha, sous différens
+prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa mission; et l'on vit pour
+la première fois un ambassadeur ne pouvoir approcher ni le souverain, ni
+son ministre dans des circonstances aussi importantes. Le secrétaire de
+légation Prévost apporta ces nouvelles à Gumbinnen, et l'empereur donna
+l'ordre de marcher pour passer le Niémen: «Les vaincus, dit-il, prennent
+le ton de vainqueurs; la fatalité les entraîne, que les destins
+s'accomplissent.» S.M. fit mettre à l'ordre de l'armée la proclamation
+suivante:
+
+Soldats,
+
+La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à
+Friedland et à Tilsitt: à Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à
+la France, et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens!
+Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les
+aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à
+sa discrétion.
+
+La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? ne serions-nous donc
+plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et
+la guerre. Le choix ne saurait être douteux. Marchons donc en avant!
+passons le Niémen: portons la guerre sur son territoire. La seconde
+guerre de Pologne sera glorieuse aux armées françaises, comme la
+première; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa
+garantie, et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la
+Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.
+
+
+
+Kowno, le 26 juin 1812.
+
+_Troisième bulletin de la grande armée._
+
+Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie, porta son
+quartier-général à deux lieues du Niémen, sur la rive gauche. Ce prince
+a sous ses ordres immédiats les corps de cavalerie commandés par les
+généraux comtes Nansouty et Montbrun; l'un composé des divisions aux
+ordres des généraux comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence; l'autre
+composé des divisions aux ordres du général baron Vattier, et des
+généraux comtes Sébastiani et Defrance.
+
+Le maréchal prince Eckmülh, commandant le premier corps, porta son
+quartier-général au débouché de la grande forêt de Pilwiski.
+
+Le deuxième corps et la garde suivirent le mouvement du premier corps.
+
+Le troisième corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi, avec les
+quatrième et sixième corps restés en arrière, se porta sur Kalwary.
+
+Le roi de Westphalie se porta à Novogorod avec les cinquième, septième
+et huitième corps.
+
+Le premier corps d'Autriche, commandé par le prince de Schwartzemberg,
+quitta Lemberg le..., fit un mouvement sur sa gauche, et s'approcha de
+Lublin.
+
+L'équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé, arriva le 23 à
+deux lieues du Niémen.
+
+Le 23, à deux heures du matin, l'empereur arriva aux avant-postes près
+de Kowno, prit une capote et un bonnet polonais d'un des chevau-légers,
+et visita les rives du Niémen, accompagné seulement du général du génie
+Haxo.
+
+A huit heures du soir, l'armée se mit en mouvement. A dix heures,
+le général de division comte Morand fit passer trois compagnies de
+voltigeurs, et au même moment trois ponts furent jetés sur le Niémen.
+A onze heures, trois colonnes débouchèrent sur les trois ponts. A une
+heure un quart le jour commençait déjà à paraître; à midi, le général
+baron Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper Kowno
+par un bataillon.
+
+Le 24, l'empereur se porta à Kowno.
+
+Le maréchal prince d'Eckmülh porta son quartier-général à Roumchicki;
+
+Et le roi de Naples à Eketanoui.
+
+Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l'armée défila sur les
+trois ponts. Le 24 au soir, l'empereur fit jeter un nouveau pont sur la
+Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit passer le maréchal duc de Reggio avec
+le deuxième corps. Les chevau-légers polonais de la garde passèrent à la
+nage. Deux hommes se noyaient, lorsqu'ils furent sauvés par des nageurs
+du vingt-sixième léger. Le colonel Guéhéneuc s'étant imprudemment exposé
+pour les secourir, périssait lui-même; un nageur de son régiment le
+sauva.
+
+Le 25, le duc d'Elchingen se porta à Kormelou; le roi de Naples se porta
+à Jijmoroui: les troupes légères de l'ennemi furent chassées de tous
+côtés.
+
+Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow; le maréchal duc
+d'Elchingen arriva à Sgorouli; les divisions légères de cavalerie
+couvrirent toute la plaine jusqu'à dix lieues de Wilna.
+
+Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le dixième corps, dont
+les Prussiens font partie, a passé le Niémen à Tilsitt, et marche sur
+Rossiena, afin de balayer la rive droite du fleuve et de protéger la
+navigation.
+
+Le maréchal duc de Bellune, commandant le neuvième corps, ayant sous ses
+ordres les divisions Heudelet, Lagrange, Durutte, Partouneaux, occupe le
+pays entre l'Elbe et l'Oder.
+
+Le général de division comte Rapp, gouverneur de Dantzick, a sous ses
+ordres la division Daendels.
+
+Le général de division comte Hogendorp est gouverneur de Koenigsberg.
+
+L'empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une partie de son
+armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki.
+
+Le général russe Bagawout, commandant le deuxième corps, et une partie
+de l'armée russe coupée de Wilna, n'ont trouvé leur salut qu'en se
+dirigeant sur la Dwina.
+
+Le Niémen est navigable pour des bateaux de deux à trois cents tonneaux
+jusqu'à Kowno. Ainsi, les communications par eau sont assurées
+jusqu'à Dantzick et avec la Vistule, l'Oder et l'Elbe. Un immense
+approvisionnement en eau-de-vie, en farine, en biscuit, file de Dantzick
+et de Koenigsberg sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable
+pour de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu'à Wilna. Wilna, capitale
+de la Lithuanie, l'est de toute la Pologne russe. L'empereur de Russie
+est depuis plusieurs mois dans cette ville, avec une partie de sa cour.
+L'occupation de cette place par l'armée française sera le premier
+fruit de la victoire. Plusieurs officiers de cosaques et des officiers
+porteurs de dépêches ont été arrêtés par la cavalerie légère.
+
+
+
+Wilna, le 30 juin 1812.
+
+_Quatrième bulletin de la grande armée._
+
+Le 27, l'empereur arriva aux avant-postes à deux heures après-midi, et
+mit en mouvement l'armée pour s'approcher de Wilna et attaquer, le 28, à
+la pointe du jour, l'armée russe, si elle voulait défendre Wilna ou en
+retarder la prise, pour sauver les immenses magasins qu'elle y avait.
+Une division russe occupait Troki, et une autre division était sur les
+hauteurs de Waka.
+
+A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en mouvement avec
+l'avant-garde et la cavalerie légère du général comte Bruyères. Le
+maréchal prince d'Eckmülh l'appuya avec son corps. Les Russes se
+reployèrent partout. Après avoir échangé quelques coups de canon, ils
+repassèrent en toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna,
+et incendièrent d'immenses magasins, évalués à plusieurs millions de
+roubles; plus de cent cinquante mille quintaux de farine, un immense
+approvisionnement de fourrages et d'avoine, une masse considérable
+d'effets d'habillement furent brûlés. Une grande quantité d'armes, dont
+en général la Russie manque, et de munitions de guerre, furent détruites
+et jetées dans la Vilia.
+
+A midi, l'empereur entra dans Wilna. A trois heures, le pont sur la
+Vilia fut rétabli: tout les charpentiers de la ville s'y étaient portés
+avec empressement, et construisaient un pont en même temps que les
+pontonniers en construisaient un autre.
+
+La division Bruyères suivit l'ennemi sur la rive gauche. Dans une légère
+affaire d'arrière-garde, une cinquantaine de voitures furent enlevées
+aux Russes. Il y eut quelques hommes tués et blessés; parmi ces derniers
+est le capitaine de hussards Ségur. Les chevau-légers polonais de la
+garde firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute,
+poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques.
+
+Le 15, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont jeté près
+de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Jonow, et le 27 sur Chatouï. Ce
+mouvement obligea le prince de Wittgenstein, commandant le premier corps
+de l'armée russe, à évacuer toute la Samogitie et le pays situé entre
+Kowno et la mer, et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par
+deux régimens de la garde.
+
+Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio trouva l'ennemi
+en bataille vis-à-vis Develtovo; La canonnade s'engagea: l'ennemi fut
+chassé de position en position, et repassa avec tant de précipitation le
+pont, qu'il ne put pas le brûler. Il a perdu trois cents prisonniers,
+parmi lesquels plusieurs officiers, et une centaine d'hommes tués ou
+blessés. Notre perte se monte à une cinquantaine d'hommes.
+
+Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère que commande
+le général baron Castex, et du onzième régiment d'infanterie légère,
+composé en entier de Français des départemens au-delà des Alpes. Les
+jeunes conscrits romains ont montré beaucoup d'intrépidité.
+
+L'ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir. Au dernier
+moment, les habitans avaient pillé quelques tonneaux de farine; on est
+parvenu à en recouvrer une partie.
+
+Le 29, le duc d'Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva pour passer
+la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur les chemins de Grodno et
+de la Volhynie, pour marcher à la rencontre des différens corps russes
+coupés et éparpillés.
+
+Wilna est une ville de vingt-cinq à trente mille ames, ayant un grand
+nombre de couvens, de beaux établissemens et des habitans pleins de
+patriotisme. Quatre ou cinq cents jeunes gens de l'Université, ayant
+plus de dix-huit ans, et appartenant aux meilleures familles, ont
+demandé à former un régiment.
+
+L'ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d'officiers
+d'état-major et d'estafettes tombent à chaque instant dans nos mains.
+Nous acquérons la preuve de l'exagération de tout ce que la Russie a
+publié sur l'immensité de ses moyens. Deux bataillons seulement par
+régiment sont à l'armée; les troisièmes bataillons, dont beaucoup
+d'états de situation ont été interceptés dans la correspondance des
+officiers des dépôts avec les régimens, ne se montent pour la plupart
+qu'à cent vingt ou deux cents hommes.
+
+La cour est partie de Wilna vingt-quatre heures après avoir appris notre
+passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie sont presque entièrement
+délivrées. La centralisation de Bagration vers le nord a fort affaibli
+les troupes qui devaient défendre la Volhynie.
+
+Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski, le septième
+et le huitième corps, doit être entré le 29 à Grodno.
+
+Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs du corps de
+Bagration, qui, le 20, a reçu l'ordre de se rendre à marche forcée
+de Proujanoui sur Wilna, et dont la tête était déjà arrivée à quatre
+journées de marche de cette dernière ville, mais que les événement ont
+forcée de rétrograder et que l'on poursuit.
+
+Jusqu'à cette heure, la campagne n'a pas été sanglante; il n'y a eu que
+des manoeuvres: nous avons fait en tout mille prisonniers; mais l'ennemi
+a déjà perdu la capitale et la plus grande partie des provinces
+polonaises, qui s'insurgent. Tous les magasins de première, de deuxième
+et de troisième lignes, résultat de deux années de soins, et évalués
+plus de vingt millions de roubles, sont consumés par les flammes ou
+tombés en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l'armée française
+est dans le lieu où était la cour depuis six semaines.
+
+Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque les deux
+suivantes; l'une de l'intendant de l'armée russe, qui fait connaître que
+déjà la Russie ayant perdu tous ses magasins de première, de deuxième et
+de troisième lignes, est réduite à en former en toute hâte de nouveaux;
+l'autre, du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu'après peu de
+jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées en état
+de guerre.
+
+Dans la situation présente des choses, si l'armée russe croyait avoir
+quelque chance de victoire, la défense de Wilna valait une bataille; et
+dans tous les pays, mais surtout dans celui où nous nous trouvons, la
+conservation d'une triple ligne de magasins aurait dû décider un général
+à en risquer les chances.
+
+Des manoeuvres ont donc seules mis au pouvoir de l'armée française une
+bonne partie des provinces polonaises, la capitale et trois lignes
+de magasins. Le feu a été mis aux magasins de Wilna avec tant de
+précipitation, qu'on a pu sauver beaucoup de choses.
+
+
+
+Au quartier général impérial de Wilna, le 1er juillet 1812.
+
+_Ordre du jour sur l'organisation de la Lithuanie._
+
+Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie, composé de sept
+membres et d'un secrétaire-général. La commission du gouvernement
+provisoire de la Lithuanie sera chargée de l'administration des
+finances, des subsistances, de l'organisation des troupes du pays, de la
+formation des gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura
+auprès de la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie un
+commissaire impérial.
+
+Chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock sera
+administré par une commission de trois membres, présidée par un
+intendant. Ces commissions administratives seront sous les ordres de la
+commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
+
+L'administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet.
+
+Il y aura, pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints et un
+conseil municipal composé de douze membres. Cette administration sera
+chargée de la gestion des biens de la ville, de la surveillance des
+établissemens de bienfaisance et de la police municipale.
+
+Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de deux bataillons.
+Chaque bataillon sera de six compagnies. La force des deux bataillons
+sera de quatre cent cinquante hommes.
+
+Il y aura dans chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et
+Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel ayant sous ses
+ordres; savoir: ceux des gouvernemens de Wilna et de Minsk, deux chefs
+d'escadron; ceux des gouvernemens de Grodno et de Byalistock, un chef
+d'escadron. Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque
+compagnie sera composée de cent sept hommes.
+
+Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du gouvernement. La
+résidence des officiers et l'emplacement des brigades seront déterminés
+par la commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
+
+Les officiers, sous-officiers et volontaires gendarmes, seront pris
+parmi les gentilshommes propriétaires du district: aucun ne pourra s'en
+dispenser. Il seront nommés; savoir: les officiers, par la commission
+provisoire de gouvernement de la Lithuanie; les sous-officiers et
+volontaires gendarmes, par les commissions administratives des
+gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock.
+
+L'uniforme de la gendarmerie sera l'uniforme polonais.
+
+La gendarmerie fera le service de police; elle prêtera main-forte
+à l'autorité publique; elle arrêtera les traînards, maraudeurs et
+déserteurs, de quelque armée qu'ils soient. Notre ordre du jour, en date
+du ... juin dernier, sera publié dans chaque gouvernement, et il y sera,
+en conséquence, établi une commission militaire.
+
+Le major-général nommera un officier-général ou supérieur, français ou
+polonais, des troupes de ligne, pour commander chaque gouvernement.
+Il aura sous ses ordres les gardes nationales, la gendarmerie et les
+troupes du pays.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Wilna, le 6 juillet 1812.
+
+_Cinquième bulletin de la grande armée._
+
+L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante au
+commencement des hostilités:
+
+Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein, composé des
+cinquième et quatrième divisions d'infanterie, et d'une division de
+cavalerie, formant en tout dix-huit cents hommes, artillerie et sapeurs
+compris, avait été long-temps à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena,
+et était le 24 juin à Keydanoui.
+
+Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout, composé des
+quatrième et dix-septième divisions d'infanterie, et d'une division de
+cavalerie présentant la même force, occupait Kowno.
+
+Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff, composé de la
+première division de grenadiers, d'une division d'infanterie et d'une
+division de cavalerie, formant vingt-quatre mille hommes, occupait
+New-Troki.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff, composé des
+onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie et d'une division de
+cavalerie, formant dix-huit mille hommes, était placé depuis New-Troki
+jusqu'à Lida.
+
+La garde impériale était à Wilna.
+
+Le sixième corps, commandé par le général Doctorow, composé de deux
+divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant dix-huit
+mille hommes, avait fait partie de l'armée du prince Bagration. Au
+milieu de juin, il arriva à Lida, venant de la Volhynie pour renforcer
+la première armée. Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et
+Grodno.
+
+Le cinquième corps, composé de la deuxième division de grenadiers, des
+douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions d'infanterie, et
+de deux divisions de cavalerie, était le 30 à Wolkowisk. Le prince
+Bagration commandait ce corps, qui pouvait être de quarante mille
+hommes.
+
+Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et une division
+de cavalerie, commandées par le général Markow, se trouvaient dans le
+fond de la Volhynie.
+
+Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche du duc de
+Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent le corps de Wittgenstein
+à se porter sur Wilkomir et sur la gauche, et le corps de Bagawout
+à gagner Dunabourg par Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se
+trouvaient ainsi coupés de Wilna.
+
+Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale russe, se
+portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui et Vidzoui. Le roi de
+Naples les poussa vivement sur les deux rives de la Vilia. Le dixième
+régiment de hussards polonais, tenant la tête de colonne de la division
+du comte Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques de
+la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde, et le chargea
+tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une douzaine de prisonniers.
+Les troupes polonaises, qui jusqu'à cette heure ont chargé, ont montré
+une rare détermination. Elles sont animées par l'enthousiasme et la
+passion.
+
+Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui, et y a
+atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre au général
+Montbrun de la faire charger; mais les Russes n'ont point attendu, et se
+sont retirés avec une telle précipitation, qu'un escadron de hulans,
+qui revenait d'une reconnaissance du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos
+postes. Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement pris
+ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux. Les Polonais
+qui se trouvaient parmi ces prisonniers ont demandé à servir, et ont
+pris rang, tout montés, dans les troupes polonaises.
+
+Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à Swentzianoui: le
+maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui, et le maréchal duc de
+Reggio à Avanta.
+
+Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena; il s'est
+porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.
+
+Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie ont été
+brûlés par eux; perte énorme, non-seulement pour leurs finances, mais
+encore pour la subsistance des peuples.
+
+Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième corps, était
+encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait aucun mouvement. Le 28,
+il se réunit et se mit en marche pour se porter sur la Dwina par une
+marche de flanc. Le 30, son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut
+chargée par la cavalerie légère du général baron Bordesoult, et chassée
+de la ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta sur
+Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade de cavalerie
+légère, au moment où l'avant-garde de Doctorow y entrait. Le général
+Pajol le fit charger; l'ennemi fut sabré et culbuté dans la ville. Il a
+perdu soixante hommes tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a
+eu cinq hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par le
+neuvième régiment de lanciers polonais.
+
+Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda sur Olchanoui.
+Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une division d'infanterie, les
+cuirassiers de la division du comte Valence et le deuxième régiment
+de chevau-légers de la garde, se porta sur Ochmiana pour soutenir le
+général Pajol.
+
+Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi, continua de
+longer à droite, à marches forcées, en faisant le sacrifice de ses
+bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki, d'où il s'est porté
+sur la Dwina. Ce mouvement avait été prévu. Le général comte Nansouty,
+avec une division de cuirassiers, la division de cavalerie du général
+comte Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
+portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à Swir,
+lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit bon nombre de
+traînards, et l'obligea à abandonner quelques centaines de voitures de
+bagages.
+
+L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches qu'ont
+faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées, ont dû les faire
+beaucoup souffrir.
+
+Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures sans
+interruption.
+
+D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un froid très-vif.
+Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet de cette transition
+subite. Des convois d'artillerie ont été arrêtés dans les boues.
+
+Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les chevaux, a
+nécessairement retardé notre marche, et le corps de Doctorow, qui a
+donné successivement dans les colonnes du général Bordesoult, du général
+Pajol et du général Nansouty, a été près de sa destruction.
+
+Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus en arrière,
+marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de Wolkowski pour se rendre
+sur Minsk.
+
+Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La division
+Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow se trouvait encore à
+Grodno avec ses cosaques. Chargés par la cavalerie légère du prince
+Poniatowski, les cosaques ont été éparpillés: on leur a tué deux
+cents hommes et fait soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une
+manutention propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques
+restes de magasins.
+
+Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina en se
+rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général de division
+comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il était le 3 à Traboui. Le
+maréchal prince d'Eckmülh, renforcé de deux divisions, était le 4 à
+Wichnew. Si le prince Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du
+corps de Bagration, ce corps se trouvera compromis.
+
+Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude, L'hetman
+Platow ignorait, le 30 juin, que depuis deux jours Wilna fût occupé par
+les Français. Il se dirigea sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea
+de route et se porta sur le midi.
+
+Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout s'organise
+à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande quantité de monde
+qui s'y est précipitée pendant la durée de l'orage. Il y avait une
+manutention russe pour soixante mille rations. On en à établi une autre
+pour une égale quantité de rations. On forme des magasins. La tête des
+convois arrive à Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
+un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de Dantzick.
+
+
+
+Wilna, le 13 juillet 1812.
+
+_Sixième bulletin de la grande armée._
+
+Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie. Le 5, il
+a rencontré la cavalerie ennemie en position sur la Dziana; il l'a fait
+charger par la brigade de cavalerie légère, que commande le général
+baron Subervic. Les régimens prussiens, wurtembergeois et polonais
+qui font partie de cette brigade, ont chargé avec la plus grande
+intrépidité. Ils ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes,
+et ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés. Arrivé
+au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut défendre le
+passage. Le générai comte Montbrun fit alors avancer ses cinq batteries
+d'artillerie légère, qui, pendant plusieurs heures, portèrent le ravage
+dans les rangs ennemis. La perte des Russes a été considérable.
+
+Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui, d'où
+l'empereur de Russie était parti la veille.
+
+Notre avant-garde est sur la Dwina.
+
+Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui. Il se porta,
+pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la droite du roi de
+Naples. Le général de brigade Roussel, avec le neuvième régiment de
+chevau-légers polonais et le deuxième régiment de hussards prussiens,
+passa la rivière, culbuta six escadrons russes, en sabra un bon nombre
+et fit quarante-cinq prisonniers avec plusieurs officiers. Le général
+Nansouty se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
+le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens, le
+sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a accordé la décoration
+de la Légion-d'Honneur au général Roussel, aux officiers et au
+sous-officier ci-dessus nommés.
+
+Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards et dragons
+russes montés.
+
+Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno et Vilna par
+Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques, chassé de Grodno, se
+présenta sur Lida, et y trouva les avant-postes français. Il descendit
+sur Ivie le 5.
+
+Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui et Soubonicki. Le
+général baron Pajol était à Perckaï; le généra! baron Bordesoult était à
+Blakchtoui; le maréchal prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski,
+poussant des têtes de colonne partout.
+
+Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.
+
+Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet de
+Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté dans sa route.
+Il est retourné sur ses pas pour gagner Minsk; prévenu par le prince
+d'Eckmühl, il a changé de direction, a renoncé à se porter sur la Dwina,
+et se porte sur le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de
+la Bérésina.
+
+Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il y a trouvé des
+magasins considérables en farine, en avoine, en effets d'habillement,
+etc. Bagration était déjà arrivé à Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il
+envoya l'ordre de brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui
+en a pas donné le temps.
+
+Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général Reynier, à
+Slonim. Des magasins, des voitures de bagages, des pharmacies, des
+hommes isolés ou coupés tombent à chaque moment dans nos mains. Les
+divisions russes errent dans ces contrées sans directions prévues,
+poursuivies partout, perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins,
+détruisant leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.
+
+Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin de trois mille
+quintaux de farine, de cent mille rations de biscuit, etc. Il a trouvé
+aussi à Vileika une caisse de vingt mille francs en monnaie de cuivre.
+
+Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à l'armée française:
+depuis que la campagne est ouverte, on compte à peine, dans tous les
+corps réunis, trente hommes tués, une centaine de blessés et dix
+prisonniers, tandis que nous avons déjà deux mille à deux mille cinq
+cents prisonniers russes.
+
+Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin, a poursuivi
+l'ennemi dans ses différentes directions, et s'est emparé de plusieurs
+voitures de bagages. Le prince de Schwartzenberg se loue de l'accueil
+qu'il reçoit des habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces
+contrées.
+
+Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes sont
+sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant quatre millions d'hommes
+de population, est conquise. Les mouvemens de guerre ont commencé au
+passage de la Vistule. Les projets de l'empereur étaient dès-lors
+démasqués, et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
+Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage de ce
+fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina, car il y a
+plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina à Moscou et a
+Pétersbourg.
+
+Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent le
+projet de nous attendre et de nous livrer bataille avant de rentrer dans
+leurs anciennes provinces, après avoir abandonné sans combat la Pologne,
+comme s'ils étaient pressés par la justice, et qu'ils voulussent
+restituer un pays mal acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités,
+ni par le droit de conquête.
+
+La chaleur continue à être très-forte.
+
+Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée
+partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance
+de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des
+paysans du grand-duché, qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la
+liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens.
+Les paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble pas
+devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent avec transport
+l'espérance que la fin de la lutte sera le rétablissement de leur
+liberté. Les paysans du grand-duché ont gagné à la liberté, non qu'ils
+soient plus riches, mais que les propriétaires sont obligés d'être
+modérés, justes et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront
+leurs terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
+ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le paysan gagne
+beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance pour le coeur de l'empereur,
+que d'être témoin, en traversant le grand-duché, des transports de joie
+et de reconnaissance qu'excite le bienfait de la liberté accordée à
+quatre millions d'hommes.
+
+Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être décrétés en
+Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent d'être offerts par
+la noblesse.
+
+
+
+Wilna, le 16 juillet 1812.
+
+_Septième bulletin de la grande armée._
+
+S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché fermé
+par des redoutes, et fait construire une citadelle sur la montagne où
+était l'ancien palais des Jagellons. On travaille à établir deux ponts
+de pilotis sur la Vilia. Trois ponts de radeaux existent déjà sur cette
+rivière.
+
+Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde, composée des
+divisions Laborde et Roguet, que commande le maréchal duc de Trévise,
+et de la vieille garde, que commande le maréchal duc de Dantzick, sur
+l'emplacement du camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité
+l'admiration générale.
+
+Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général de
+Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des plus belles et des plus
+fertiles provinces de la Pologne, le général de brigade baron Ricard,
+avec une partie de la septième division, pour se porter sur Poniewiez;
+le général prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
+sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une autre
+brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans sont arrivés à leur
+destination. Le général Kleist n'a pu atteindre qu'un hussard russe,
+l'ennemi ayant évacué en toute hâte Chawli, après avoir incendié les
+magasins.
+
+Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez. Il a eu
+le bonheur de sauver les magasins qui s'y trouvaient, et qui contenaient
+trente mille quintaux de farine. Il a fait cent soixante prisonniers,
+parmi lesquels sont quatre officiers. Cette petite expédition fait le
+plus grand honneur au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
+en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
+au commandant, au lieutenant de Raven, aux sous-officiers Werner et
+Pommereit, et au brigadier Grabouski, qui se sont distingués dans cette
+affaire.
+
+Les habitans de la province de Samogitie se distinguent par leur
+patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres Polonais: ils
+étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage; mais leurs
+destinées ont changé avec la chute de la Pologne. Les plus belles terres
+ayant été données par Catherine aux Soubow, les paysans, de libres
+qu'ils étaient, ont dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait
+l'armée sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
+intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille chevaux
+sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie. Des
+magasins considérables ont été conservés. La marche de l'armée de Kowno
+sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et sur Minsk, a obligé l'ennemi
+à abandonner les rives du Niémen, et a rendu libre cette rivière, par
+laquelle de nombreux convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment
+plus de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
+rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande quantité
+d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc. Les convois se
+succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert de bateaux.
+
+Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré à Wilna le
+38. La première armée de l'Ouest, commandée par l'empereur Alexandre,
+est composée de neuf divisions d'infanterie et de quatre divisions de
+cavalerie. Poussée de poste en poste, elle occupe aujourd'hui le camp
+retranché de Drissa, où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux
+ducs Elchingen et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps, et
+les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun, la contient.
+La seconde armée, commandée par le prince Bagration, était encore,
+le premier juillet, à Kobrin, où elle se réunissait. Les neuvième et
+quinzième divisions étaient plus loin, sous les ordres du général
+Tormazow. A la première nouvelle du passage du Niémen, Bagration se
+mit en mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec les
+cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé à la hauteur
+d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était fermé. Il reconnut
+que l'exécution des ordres qu'il avait serait téméraire et entraînerait
+sa perte, Soubotnicki, Traboui, Witchnew, Volojink, étant occupés par
+les corps du général comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal
+prince d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
+mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le prince
+d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois: de Newij il
+marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk, où il n'aura
+d'autre ressource que de passer le Borysthène. Ainsi, les deux armées
+sont entièrement coupées, et séparées entre elles par un espace de cent
+lieues.
+
+Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow sur la
+Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces de canon de siège,
+des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir. Des magasins considérables ont
+été incendiés une partie cependant a été sauvée.
+
+Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division de cavalerie
+légère, commandée par le général Rozniecki, sur Mir. Elle a rencontré
+l'arrière-garde ennemie à peu de distance de cette ville. Un engagement
+très-vif eut lieu. Malgré l'infériorité du nombre de la division
+polonaise, le champ lui est resté. Le général de cosaques Gregoriew a
+été tué, et quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a
+été de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise s'est
+battue avec la plus grande intrépidité, et son courage a suppléé au
+nombre. Nous sommes entrés le même jour à Mir.
+
+Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à Nesvy.
+
+Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.
+
+Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr, ont
+passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna. La division Deroy et la
+division de Wrede étaient très-belles. Ces troupes se sont mises en
+marche pour Sloubokoe.
+
+La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération générale de
+Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski son président. Ce prince,
+âgé de quatre-vingts ans, a été, il y a cinquante ans, maréchal d'une
+diète de Pologne. Le premier acte de la confédération a été de déclarer
+le royaume de Pologne rétabli.
+
+Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur à
+Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection l'acte de
+confédération.
+
+
+
+_Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin Wibicki,
+président de la députation de la confédération générale de Pologne._
+
+MM. les députés de la confédération de Pologne, J'ai entendu avec
+intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais; je penserais et
+j'agirais comme vous; j'aurais volé comme vous dans l'assemblée de
+Varsovie: l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme
+civilisé.
+
+Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien des devoirs
+à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième
+partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir.
+Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois
+à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec
+empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler
+encore le sang de mes sujets.
+
+J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats à mes côtés,
+sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.
+
+J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les efforts que
+vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
+résolutions, je le ferai.
+
+Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire
+vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées si
+éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de
+la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de
+succès.
+
+Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
+Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
+l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune
+manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible
+possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
+Lithuanie, la Samogitie, Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie,
+l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
+grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la sainteté
+de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie, qui vous
+a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime
+et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
+circonstances.
+
+
+
+Glonbokoé, le 22 juillet 1812.
+
+_Huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
+d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes; des
+cosaques de Platow, formant six mille chevaux, et de quatre à cinq mille
+hommes de cavalerie. Deux divisions de son corps (la neuvième et la
+onzième) voulaient le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et
+obligées de rentrer en Volhoynie.
+
+Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde de
+Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski y avait son
+quartier-général.
+
+Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général Rozniecki,
+commandant la cavalerie légère du quatrième corps de cavalerie, a
+perdu six cents hommes tués ou blessés, ou faits prisonniers. On n'a à
+regretter aucun officier supérieur. Le général Rozniecki assure que l'on
+a reconnu sur le champ de bataille, les corps du général de division
+russe comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.
+
+Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général à
+Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la position importante
+de Pinsk, par un détachement, qui a pris quelques hommes et des magasins
+assez considérables. Douze houlans autrichiens ont chargé quarante-six
+cosaques, les ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris
+six. Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.
+
+Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir le duché
+de Varsovie d'une incursion, et observer les deux divisions ennemies
+rentrées en Volhynie.
+
+Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé le capitaine
+Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui. Ce détachement a pris là un
+parc de deux cents voitures du corps de Bagration, a fait prisonniers
+six officiers, deux canonniers, trois cents hommes du train, et a pris
+huit cents beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
+éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener ce
+convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés et les hommes.
+
+Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général Pajol était à
+Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce qu'apprenant, Bagration a
+renoncé à se porter sur Bobruisk, et s'est jeté quinze lieues plus bas
+du côté de Mozier.
+
+Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.
+
+Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il a envoyé sur
+Star-Lepel, y a pris des magasins considérables, et deux compagnies de
+mineurs de huit officiers et de deux cents hommes.
+
+Le 18, ce général était à Kokanow.
+
+Le même jour, à deux heures du matin, le général baron Colbert est entré
+à Orcha, où il s'est emparé d'immenses magasins de farine, d'avoine,
+d'effets d'habillement. Il a passé de suite le Borysthène, et s'est mis
+à la poursuite d'un convoi d'artillerie.
+
+Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un officier envoyé par
+l'empereur pour faire évacuer les magasins d'Orcha, a été fort étonné de
+trouver la place au pouvoir des Français; cet officier a été pris avec
+ses dépêches.
+
+Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa retraite, prévenu
+dans ses projets, séparé et éloigné de la grande armée, la grande armée,
+commandée par l'empereur Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le
+général Sébastiani, suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
+cosaques et arriva à Drouïa.
+
+Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla d'assez belles
+baraques que l'ennemi avait fait construire, fit lever le plan des
+ouvrages, brûla des magasins et fit cent cinquante prisonniers. Après
+cette diversion sur la droite, il marcha sur Drouïa.
+
+Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché de Drissa, au
+nombre de cent à cent vingt mille hommes, instruit que notre cavalerie
+légère se gardait mal, fit jeter un pont, fit passer cinq mille hommes
+d'infanterie et cinq mille hommes de cavalerie, attaqua le général
+Sébastiani à l'improviste, le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver
+une perte d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers, parmi
+lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant du onzième
+de chasseurs. Le général de brigade baron Saint-Geniès, blessé
+mortellement, est resté au pouvoir de l'ennemi.
+
+Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la garde à pied
+et de la garde à cheval, et la cavalerie légère bavaroise, arriva à
+Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié le 17.
+
+Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.
+
+Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient à Ouchatsch; le
+vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.
+
+Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa, consistant en
+une douzaine de redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert et
+de trois mille toises de développement dans l'enfoncement de la rivière.
+Ces ouvrages ont coûté une année de travail; nous les avons rasés.
+
+Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés ou jetés dans
+l'eau.
+
+Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.
+
+Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis Polotsk.
+
+Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la rive droite
+par sa cavalerie.
+
+Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre le passage
+de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il formait à grands frais
+depuis trois ans, ont été détruits. Il est tels de ses ouvrages qui, au
+dire des gens du pays, ont coûté dans une année six mille hommes aux
+Russes. On ne sait sur quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les
+attaquer dans des camps qu'ils avaient retranchés.
+
+Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch et sur
+Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula. Cette rivière est réunie
+par un canal à la Bérésina, qui se jette dans le Borysthène; ainsi, nous
+sommes maîtres de la communication de la Baltique à la mer Noire.
+
+Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses bagages, de
+jeter dans les rivières son artillerie, ses armes. Tout ce qui est
+Polonais profite de ces retraites précipitées pour déserter et rester
+dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français. On peut évaluer vingt
+mille les déserteurs polonais qu'a eus l'armée russe.
+
+Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive sur la
+Vistule.
+
+Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour prendre le
+commandement du onzième corps.
+
+Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert de superbes
+récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux et de grands couvens. Dans
+le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvens qui peuvent contenir
+chacun douze cent malades.
+
+
+
+Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.
+
+_Neuvième bulletin de la grande aimée._
+
+L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen, en passant par
+Ouchatsack.
+
+Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont de
+Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux envoyée sur
+Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de hussards russes et deux de
+cosaques, les a charges et leur a pris ou tué une douzaine d'hommes,
+dont un officier. Le chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la
+reconnaissance, se loue des capitaines Rossi et Ferreri.
+
+Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
+A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un pont sur la Dwina.
+L'ennemi a voulu disputer le passage; son artillerie a été démontée. Le
+colonel Lacroix, aide-de-camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une
+balle.
+
+L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures après midi.
+La division de cavalerie du général comte Bruyères et la division du
+général comte Saint-Germain ont été envoyées sur la route de Witepsk;
+elles ont couché à mi-chemin.
+
+Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux mille hommes,
+qui formaient la garnison de cette ville, ont eu la témérité de vouloir
+se défendre; ils ont été écharpés par la cavalerie légère. Le 21, trois
+mille cosaques ont attaqué les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était
+l'avant-garde du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon du
+quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère, et l'a
+repoussée au loin. Bagration parait avoir profité du peu d'activité avec
+laquelle il était poursuivi, pour se porter sur Bobruisk, et de là il
+est revenu sur Mohilow.
+
+Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous marchons sur Witepsk,
+où il parait que l'armée russe est réunie.
+
+
+
+Witepsk, le 3e juillet 1812.
+
+_Dixième bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté l'armée et
+se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée russe a quitté le camp
+retranché de Drissa, et s'est portée sur Polotsk et Witepsk. L'armée
+russe qui était à Drissa consistait en cinq corps d'armée, chacun de
+deux divisions et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée,
+celui du prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
+quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive
+gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une partie de la
+cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à pointe du jour, et
+s'est porté sur Ostrovno.
+
+_Combat d'Ostrovno._
+
+Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions Bruyères et
+Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie légère, se rencontra
+avec l'ennemi à deux lieues en avant d'Ostrovno. Le combat s'engagea.
+Diverses charges de cavalerie eurent lieu. Toutes furent favorables aux
+Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples
+cite, comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
+huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie russe,
+dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que
+l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L'infanterie
+russe, qui s'avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée
+par notre cavalerie légère.
+
+Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la division
+Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze à vingt mille
+hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno. Les Russes furent
+chassés de position en position. Les bois furent enlevés à la
+baïonnette.
+
+Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron
+Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie légère, les
+quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième régimens de ligne, et le
+premier régiment Croates, se sont fait remarquer.
+
+Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute la journée à
+la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes,
+un éclaireur le prit pour ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le
+crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de
+bataille de la main de l'ennemi.
+
+Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la
+division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie légère et la
+brigade de cavalerie légère du baron Piré tournèrent par la droite. La
+division Broussier passa par le grand chemin, et fit réparer un
+petit pont que l'ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut
+l'arrière-garde ennemie, forte de dix mille hommes de cavalerie,
+échelonnée dans la plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à
+un bois garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
+prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième régiment, en
+attendant que toute sa division eût passé le défilé. Deux compagnies de
+voltigeurs avaient pris les devants, seules; elles longèrent la rive
+du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un
+mouvement en avant, enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut
+perdus, et qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent
+avec le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure entière,
+investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de trois cents
+cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie
+française le temps de déboucher.
+
+La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
+l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins d'une heure,
+toutes les positions de l'ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans
+la plaine, au-delà d'une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous
+Witepsk, L'armée prit position sur les bords de cette rivière, à une
+lieue de la ville.
+
+L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie et
+soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une bataille pour le
+lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L'empereur
+passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses
+dispositions pour le lendemain; mais, à la pointe du jour, l'armée russe
+avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur
+Smolensk.
+
+L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs
+qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie,
+frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils
+étaient. Ils répondirent: "_Du neuvième, et les trois-quarts enfans de
+Paris!--Dites-leur, dit l'empereur, que ce sont de braves gens; ils
+méritent tous la croix!_"
+
+Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces de canon
+russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt caissons de
+munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six mille Russes tués ou
+blessés. Notre perte se monte à deux cents hommes tués, neuf cents
+blessés, et une cinquantaine de prisonniers.
+
+Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré
+et Ornano, du colonel Radziwil, commandant le neuvième de lanciers
+polonais, officier d'une rare intrépidité.
+
+Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils ont perdu
+quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers. Les Russes ont eu
+trois généraux tués ou blessés; bon nombre de colonels et d'officiers
+supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille.
+
+Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk, ville
+de trente mille habitans. Il y a vingt couvens. Nous y avons trouvé
+quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué quinze
+millions.
+
+Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince d'Eckmühl était
+attaqué à Mohilow.
+
+Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur Novoi-Bickow. Le
+23, à la pointe du jour, trois mille cosaques attaquèrent le troisième
+de chasseurs, et lui prirent cent hommes, au nombre desquels se trouvent
+le colonel et quatre officiers, tous blessés. La générale battit: on en
+vint aux mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
+commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du
+soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes
+voulaient forcer. A cinq heures, le prince d'Eckmühl fit avancer trois
+bataillons d'élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva
+leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des
+Russes est évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze
+cents prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou blessés.
+Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène,
+pour se porter sur Smolensk.
+
+Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans et honorables
+pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé que la moitié des forces
+que l'ennemi a présentées; le terrain ne comportait pas d'autres
+développemens.
+
+
+
+Witepsk, le 4 août 1812.
+
+_Onzième bulletin de la grande armée._
+
+Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des pertes qu'a
+faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de l'énorme désertion
+qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était polonais est resté dans le
+pays; de sorte que ce corps qui, en y comprenant les cosaques de Platow,
+était de cinquante mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente
+mille hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk, à la
+grande armée.
+
+La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:
+
+Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la Dwina;
+
+Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché et Ousviath;
+
+Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps de cavalerie;
+
+Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl, est à
+l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène, avec deux ponts sur ce
+dernier fleuve, un pont sur la Bérésina, et des doubles têtes de pont;
+
+Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen, est à
+Liozna;
+
+Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est à Orcha, avec
+deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
+
+Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, est à Mohilow,
+avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
+
+Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, est sur la
+Drissa, en avant de Polotsk, sur la route de Sebej;
+
+Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;
+
+Le septième corps est sur Rozanna;
+
+Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
+commandé par le général comte Latour-Maubourg, est devant Bobruisk et
+Mozier;
+
+Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est devant Dunabourg
+et Riga;
+
+Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se réunit à Tilsitt;
+
+Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione, est à Stettin.
+
+S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La chaleur est
+excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre est à vingt-six et
+vingt-sept degrés: les nuits même sont chaudes.
+
+Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de Bagration, ayant
+été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre, est rentré en
+Volhynie, s'est réuni à des divisions de recrues commandées par le
+général Tormazow, et a marché sur le septième corps; il a surpris et
+cerné le général de brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une
+avant-garde de deux bataillons et de deux escadrons du régiment du
+prince Clément. Après six heures de résistance, la plus grande partie de
+cette avant-garde a été tuée ou prise: le général comte Reynier n'a pu
+venir que deux heures après à son secours. Le prince Schwartzemberg
+s'est mis le 30 juillet en marche pour rejoindre le général Reynier et
+pousser vivement la guerre contre les divisions ennemies.
+
+Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à Ekan en
+Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents prisonniers et leur
+a tué bon nombre d'hommes. Le général Grawert se loue du major Stiern,
+qui, avec le premier régiment de dragons prussiens, a eu une grande
+part a l'affaire. Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé
+vivement l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de pont.
+
+Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie légère
+italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre bataillons de dépôt qui
+se rendaient à Twer, les ont rompus, ont fait quatre cents prisonniers
+et pris cent voitures chargées de munitions de guerre.
+
+Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de dragons de
+la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à Ousviath, a fait
+prisonniers un capitaine et quarante hommes, et s'est emparé de deux
+cents voitures chargées de farine.
+
+Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur Sebej. Il s'est
+rencontré avec le général Wittgenstein, dont le corps avait été renforcé
+de celui du prince Repnin. Un combat s'est engagé près du château de
+Jacoubovo. Le vingt-sixième régiment d'infanterie légère s'est couvert
+de gloire. La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout le
+corps ennemi.
+
+Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le duc de Reggio
+par son flanc pendant sa marche. Le maréchal a pris position derrière la
+Drissa.
+
+Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa, et de se
+placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc de Reggio a laissé
+passer la rivière à la moitié du corps ennemi, et quand il a vu environ
+quinze mille hommes et quatorze pièces de canon au-delà de la rivière,
+il a démasqué une batterie de quarante pièces de canon qui ont tiré
+pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les
+divisions Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la baïonnette
+en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans la rivière. Tous
+les canons et caissons pris, trois mille prisonniers, parmi lesquels
+beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp du général Wittgenstein, et
+trois mille cinq cents hommes tués ou noyés sont le résultat de cette
+affaire.
+
+
+
+Witepsk, 7 août 1812.
+
+_Douzième bulletin de la grande armée._
+
+Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier de troupes
+légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux ont été blessés;
+quatre colonels ont été tués.
+
+Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg le 1er août.
+Il y a trouvé huit pièces de canon; tout le reste avait été évacué.
+Le duc de Tarente a dû s'y porter le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi
+travaillait à fortifier depuis cinq ans, où il a dépensé plusieurs
+millions, qui a coûté la vie à plus de vingt mille hommes de troupes
+russes pendant la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un
+coup de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages de
+l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à Drissa.
+
+En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné qu'un équipage
+de cent bouches à feu qu'il avait fait former à Magdebourg, et qu'il
+avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât sur Dantzick et fût mis en
+dépôt dans cette place. Au commencement de la campagne, on avait préparé
+deux équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre Riga.
+
+Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux s'organisent;
+les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de repos sont extrêmement
+utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs excessive. Nous ayons ici
+plus chaud que nous ne l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes;
+il paraît que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
+mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles que dans huit ou
+dix jours.
+
+S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle occupe à
+Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive gauche de la Dwina.
+Tous les matins a six heures il y a grande parade, où se trouvent tous
+les officiers de la garde. Une des brigades de la garde, en grande
+tenue, défile alternativement.
+
+
+
+Smolensk, 21 août 1812.
+
+_Treizième bulletin de la grande armée._
+
+Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince d'Eckmühl sur
+le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de l'ennemi a été
+considérable.
+
+Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg, au lieu
+de huit qui avaient été annoncées. Il a fait retirer de l'eau plusieurs
+bâtimens chargés de plus de quarante mille bombes et autres projectiles.
+Une immense quantité de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi.
+L'ignorance des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans les
+ouvrages de Dunabourg et de Drissa.
+
+S. M. a donné le commandement de sa droite au prince Schwartzenberg, en
+mettant sous ses ordres le septième corps. Ce prince a marché contre le
+général Tormazow, l'a rencontré le 12, et l'a battu. Il fait le
+plus grand éloge des troupes autrichiennes et saxonnes. Le prince
+Schwartzenberg a montré dans cette circonstance autant d'activité que de
+talent. L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
+pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.
+
+Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:
+
+Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps, occupant par
+des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch. Le roi de Naples était à
+Nikoulino, avec la cavalerie, occupant Inkovo.
+
+Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième corps, était à
+Liozna.
+
+Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier corps, était à
+Donbrowna.
+
+Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, était à Mohilow.
+
+Le quartier-général était à Witepsk.
+
+Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, était sur la
+Drissa.
+
+Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était sur Dunabourg et
+Riga.
+
+Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent sur Inkovo et
+attaquèrent la division du général comte Sébastiani, qui fut obligé de
+battre en retraite l'espace d'une demi-lieue pendant toute la journée,
+en éprouvant et faisant éprouver à l'ennemi des pertes à peu près
+égales. Une compagnie de voltigeurs du vingt-quatrième régiment
+d'infanterie légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui
+avait été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a
+été prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et blessés;
+l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.
+
+Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par différentes
+directions, avec autant de lenteur que d'hésitation, sur Porietch et
+Nadra.
+
+Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de s'emparer de
+Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène. Le roi de Naples
+et le maréchal duc d'Elchingen partirent de Liozna, et se rendirent sur
+le Borysthène, près de l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino,
+où, dans la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
+Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski et
+Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.
+
+Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna le 13.
+
+Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie à
+Rasasna le 12.
+
+Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.
+
+Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna le 13.
+
+Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13 à Romanow.
+
+Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha sur Liadié; il
+en chassa deux régimens de cosaques, et s'y réunit avec le corps de
+cavalerie du général comte Nansouty.
+
+Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal duc d'Elchingen,
+arriva à Krasnoi. La vingt-septième division ennemie, forte de cinq
+mille hommes d'infanterie, soutenue par deux mille chevaux et douze
+pièces de canon, était en position devant cette ville. Elle fut attaquée
+et dépostée en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
+régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi à
+la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des charges
+admirables. Le général de brigade baron Bordesoult et le troisième
+régiment de chasseurs se distinguèrent. La prise de huit pièces
+d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes, et de quatorze caissons
+attelés, quinze cents prisonniers, un champ de bataille jonché de
+plus de mille cadavres russes, tels furent les avantages du combat de
+Krasnoi, où la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
+moitié de son monde.
+
+S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza. Le 16,
+au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées; la ville présenta
+à nos yeux une enceinte de murailles de quatre mille toises de tour,
+épaisses de dix pieds et hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours,
+dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre.
+
+Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que les corps
+ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs pas pour défendre
+Smolensk. On savait que les généraux ennemis avaient des ordres réitérés
+de leur maître de livrer la bataille et de sauver Smolensk. L'empereur
+reconnut la ville, et plaça son armée, qui fut en position dans la
+journée du 16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant
+au Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le prince
+Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au centre; le
+vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous les ordres du roi
+de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès, avec le huitième corps,
+s'était égaré et avait fait un faux mouvement.
+
+Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta en
+observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi occupait
+Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de son armée se formait
+sur les belles positions de la rive droite du fleuve, vis-à-vis la
+ville, communiquant par trois ponts. Smolensk est considéré par les
+Russes comme ville forte et comme le boulevard de Moscou.
+
+Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi n'avait pas
+débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et qu'il refusait la
+bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et la belle position
+qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk, et sa gauche au cours du
+Borysthène, le général ennemi manquait de résolution, l'empereur se
+porta sur la droite, et ordonna au prince Poniatowski de faire un
+changement de front, la droite en avant, et de placer sa droite au
+Borysthène, en occupant un des faubourgs par des postes et des batteries
+pour détruire le pont et intercepter la communication de la ville avec
+la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal prince d'Eckmühl eut ordre
+de faire attaquer deux faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux
+cents toises de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou
+huit mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général comte
+Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant sa droite au
+corps du prince Poniatowski, et sa gauche à la droite de l'attaque que
+faisait le prince d'Eckmühl.
+
+A deux heures après midi, la division de cavalerie du comte Bruyères,
+ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui
+se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de soixante pièces
+d'artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la
+partie de l'armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière,
+ce qui obligea bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette
+position.
+
+L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de canon à un
+couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui
+tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl confia l'attaque du faubourg
+de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au
+général comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à quatre
+heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures, les
+divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de
+l'ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque
+sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes.
+
+Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position que l'ennemi
+avait hors de la ville, s'empara de cette position, et poursuivit
+l'ennemi jusque sur le glacis.
+
+A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint
+difficile, et ne se fit plus que par des hommes isolés.
+
+Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées contre les
+murailles, à six heures du soir, l'une par la division Friant, et les
+deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l'ennemi des
+tours qu'il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général
+d'artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation
+de ses chemins couverts, par des batteries d'enfilade.
+
+Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu'il
+s'aperçut qu'on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux
+divisions et deux régimens d'infanterie de la garde pour renforcer
+les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies
+composaient la moitié de l'armée russe. Le combat continua toute la
+nuit: les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande
+activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.
+
+Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit d'août,
+Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre aux habitans de
+Naples une éruption du Vésuve.
+
+A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville, et repassa la
+rivière. A deux heures, les premiers grenadiers qui montèrent à l'assaut
+ne trouvèrent plus de résistance; la place était évacuée; deux cents
+pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles
+villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute
+l'armée ennemie.
+
+Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler bataille,
+puisque cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûte aux
+Russes la perte de quatre mille sept cents hommes restés sur le champ de
+bataille, de deux mille prisonniers, la plupart blessés, et de sept a
+huit mille blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes.
+Notre perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
+mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué;
+les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les
+troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ de bataille a offert aux
+yeux de deux cent mille personnes qui peuvent l'attester, le spectacle
+d'un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant
+les Russes ont été, pendant une partie des journées du 16 et du 17,
+retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux.
+
+Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi avait
+brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville
+que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec
+activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et
+mourans.
+
+Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux
+divisions ont été entamées et défaites aux combats d'Ostrowno; deux
+l'ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n'y a
+que deux divisions et la garde qui soient restées entières.
+
+Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont distingué tant de
+soldats au combat de Smolensk, seront l'objet d'un rapport particulier.
+Jamais l'armée française n'a montré plus d'intrépidité que dans cette
+campagne.
+
+
+
+Smolensk, 23 août 1813.
+
+_Quatorzième bulletin de la grande armée._
+
+Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie.
+Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a
+consumé d'immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de
+toute espèce, cette ville eût été d'une grande ressource pour l'armée.
+Même dans l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité
+sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
+de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province de Smolensk est
+très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les
+subsistances et les fourrages.
+
+Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre, lever une
+milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises piques. Il y en
+avait déjà cinq mille réunis ici; c'était un objet de dérision et de
+raillerie pour l'armée russe elle-même. On avait fait mettre à l'ordre
+du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l'on
+avait jugé convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
+devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie
+entre nos mains.
+
+La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de
+la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part.
+
+La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à vingt-six
+degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.
+
+
+_Combat de Polotsk._
+
+Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général
+ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze troisièmes bataillons de
+la garnison de Dunabourg, et voulant l'attirer à un combat en-deçà
+du défilé sous Polotsk, vint ranger les deuxième et sixième corps en
+bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le
+16 et le 17, et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de
+Wrede, du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
+Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer
+l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par un biscayen. Sa
+blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire transporter à Wilna; mais
+il ne paraît pas qu'elle doive être inquiétante pour les suites.
+
+Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement des deuxième
+et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi s'était retiré au-delà du
+défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a été
+reconnu général de division, et l'a remplacé dans le commandement de sa
+division. Notre perte est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La
+perte des Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.
+
+Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
+commandant les deuxième et sixième corps, a débouché sur l'ennemi, en
+faisant attaquer sa droite par la division bavaroise du comte de Wrede.
+Le combat s'est engagé sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une
+déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
+l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont restés au
+pouvoir de l'armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.
+
+
+_Combat de Valontina._
+
+Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc
+d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit
+l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de
+l'arrière-garde ennemie; C'était une division de cinq à six mille hommes
+placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par
+le quatrième régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième
+de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ
+de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en
+notre pouvoir.
+
+Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui était placé
+sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par
+le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre heures après-midi,
+la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde de l'ennemi qui
+présentait environ quinze mille hommes. Le duc d'Abrantès avait passé
+le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait
+déboucher sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
+décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre difficile
+la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de
+l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la
+rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre
+divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre
+autres les divisions de grenadiers qui jusqu'à présent n'avaient pas
+donné; cinq à six mille hommes de cavalerie formaient leur droite,
+tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de
+tirailleurs. L'ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette
+position le plus long-temps possible; elle était très-belle et
+paraissait inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
+lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
+nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
+l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné lieu au
+combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire
+militaire.
+
+À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée pour
+soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on s'était aperçu du grand
+secours que l'ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en
+colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la
+division du général Ledru, et, après une heure de combat, enleva la
+position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès
+le commencement de l'action, atteint par un boulet qui lui a emporté la
+cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général
+Gudin était un des officiers les plus distingués de l'armée; il était
+recommandable par ses qualités morales, autant que par sa bravoure
+et son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa
+division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou
+blessés; un général a été fait prisonnier.
+
+Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua sur le
+champ de bataille des récompenses à tous les régimens qui s'étaient
+distingués; et comme le cent-vingt-septième, qui est un nouveau
+régiment, s'était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d'avoir
+un aigle, droit que ce régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé
+jusqu'à présent à aucune bataille. Ces récompenses données sur le
+champ de bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
+trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et
+imposant.
+
+L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite, que dans la
+journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de
+cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards.
+
+Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts et deux
+mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste le champ
+de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la
+plupart blessés.
+
+Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été entamées
+aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk,
+l'ont été au combat de Valontina.
+
+Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en toute hâte sur
+Moscou; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et
+qu'elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en
+disant: vous nous avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous
+maintenant d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
+russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la
+proximité de leurs villages pour déserter et aller se reposer dans leur
+pays.
+
+La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l'ennemi
+s'était persuadé que c'était la garde impériale. C'est d'un mot faire
+le plus bel éloge du septième régiment d'infanterie légère, douzième,
+vingt-unième et cent-vingt-septième de ligne qui composent cette
+division.
+
+Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille, puisque
+plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont trouvés engagés. C'est du
+moins une affaire d'avant-garde du premier ordre.
+
+Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina,
+a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris
+trois ambulances contenant neuf cents blessés.
+
+Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents malades
+wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait pas évacués sur Witepsk.
+
+Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de
+chanter des _Te Deum;_ ils convertissent tout en victoire; mais malgré
+l'ignorance et l'abrutissement de ces peuples, cela commence à leur
+paraître ridicule et par trop grossier.
+
+
+
+Slawkova, le 27 août 1812.
+
+_Quinzième bulletin de la grande armée._
+
+Le général de division Zayoncheick, commandant une division polonaise
+au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais à
+Smolensk a étonné les Russes, accoutumé à les mépriser; ils ont été
+frappés de leur constance et de la supériorité qu'ils ont déployée sur
+eux dans cette circonstance.
+
+Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi a perdu vingt
+généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très-grande quantité
+d'officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces
+différentes affaires, peut se monter à vingt-cinq ou trente mille
+hommes.
+
+Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux douzième
+et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne, et septième régiment
+d'infanterie légère, un certain nombre de décorations de la
+légion-d'honneur pour des capitaines, pour des lieutenans et
+sous-lieutenans, et pour des sous-officiers et soldats. Le choix en a
+été fait sur-le-champ, au cercle devant l'empereur, et confirmé avec
+acclamation par les troupes.
+
+L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste les routes,
+pour retarder autant qu'elle peut la marche de l'armée française. Le 21,
+elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement
+par notre avant-garde.
+
+Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur
+le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes ont mis le feu à ce
+faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d'une
+heure. On n'a jamais fait la guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes
+traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est
+beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.
+
+Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg;
+des bois de construction, des palissades, des débris de blockhaus, qui
+étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l'honneur du 15
+août.
+
+Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que son avant-garde
+a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin, qu'il lui a fait quelques
+centaines de prisonniers, et l'a obligé à brûler ses bagages. Cependant
+le général Bianchi, commandant l'avant-garde, est parvenu à saisir luit
+cents chariots de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
+L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.
+
+L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se
+porter sur la Dwina.
+
+Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute de
+l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave
+général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d'honneur, âgé de
+soixante-douze ans, et ayant près de soixante ans de service: S. M. l'a
+nommé comte de l'empire, avec une dotation de trente mille francs de
+revenu. Le corps bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S.
+M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d'armée.
+
+L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son ordinaire,
+remué de la terre et construit des batteries; l'armée s'étant montrée
+en bataille, l'empereur s'y est porté; mais le général s'est ravisé, a
+battu en retraite, et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de dix
+mille âmes; il y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans
+cette ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur Viazma.
+
+Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route;
+le prince d'Eckmühl sur la grande route; le prince Poniatowski sur la
+rive gauche de L'Osma.
+
+La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l'esprit
+des Russes. C'est _Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,_ la _clef de
+Moscou,_ et mille autres dictons populaires. _Qui a Smolensk, a Moscou,_
+disent les paysans.
+
+La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.
+
+Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente mille hommes,
+est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.
+
+
+
+Viazma, le 31 août 1812.
+
+_Seizième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo, le 28 près de
+Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30
+à Viazma; l'armée marchant sur trois colonnes, la gauche formée par le
+vice-roi, se dirigeant par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et
+Novoé; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
+prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde, marchant sur
+la grande route; et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la
+rive gauche de l'Osma, par Volosk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.
+
+Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma, vis-à-vis
+du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde. Le roi de
+Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l'ennemi, qui montra sept à
+huit mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges eurent lieu, toutes à
+notre avantage. Un bataillon fut enfoncé par le quatrième régiment de
+lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite
+affaire. Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
+précipiter sa retraite.
+
+Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes
+françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi; elles
+échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi fut poussé partout.
+
+Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la pointe du jour.
+
+L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de
+la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans; il y a quatre
+mille bourgeois, marchands et artisans; on y compte trente-deux églises.
+On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en
+drogues, etc., et de grands magasins d'eau-de-vie.
+
+Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la
+ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du vingt-cinquième
+se sont employés avec beaucoup d'activité à l'éteindre. On est parvenu à
+le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant
+de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux
+habitans que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner sous
+leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si barbare.
+Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu'il y a
+aujourd'hui un million cinq cent mille âmes réunies dans cette grande
+ville; on craint les résultats de ces rassemblemens. Les habitans disent
+que le général Kutusow a été nommé général en chef de l'armée russe, et
+qu'il a pris le commandement le 28.
+
+Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant tombé malade,
+l'a quittée.
+
+Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui
+incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau; il se
+soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre; ce qui donne encore
+quarante jours de campagne.
+
+
+
+Ghjat, le 5 septembre 1812.
+
+_Dix-septième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le 1er et le 2
+septembre, a Ghjat.
+
+Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
+à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à deux lieues sur la
+gauche, à la même hauteur; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur
+la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de
+sabre, et l'on a fait quelques centaines de prisonniers.
+
+La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le
+pendant des eaux qui descendent vers la mer Caspienne. La Ghjat est
+navigable jusqu'au Volga.
+
+La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population; il y a
+beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs clochers et
+quelques fabriques de toile. On s'aperçoit que l'agriculture a fait de
+grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en
+rien aux descriptions qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et
+les choux y sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
+en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
+d'octobre.
+
+Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde s'accorde à
+dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l'armée russe,
+qui est divisée d'opinions et qui a fait des pertes énormes dans les
+différens combats. Une partie des généraux a été changée; il paraît que
+l'opinion de l'armée n'est pas favorable aux plans du général Barclay de
+Tolly; on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.
+
+Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes fuient devant lui.
+
+Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les Prussiens ont
+toujours eu l'avantage.
+
+Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent compte des
+combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Il paraît par ces
+bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu'il a reçue à Moscou,
+qu'il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par
+des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis
+au faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont établi
+sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Wiazma, a Ghjat;
+les Français sont parvenus à l'éteindre. Cela se conçoit facilement.
+Les Français n'ont pas d'intérêt à mettre le feu à des villes qui leur
+appartiennent, et à se priver des ressources qu'elles leur offrent.
+Partout on a trouvé des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de
+toutes sortes d'objets utiles à l'armée.
+
+Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le comporte la
+guerre, la faute en est aux Russes.
+
+L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.
+
+On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en avant de
+Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.
+
+Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième de chevau-légers, a
+été blessé d'un coup de baïonnette à la tête de son régiment, au milieu
+d'un carré d'infanterie russe qu'il avait enfoncé avec une grande
+intrépidité.
+
+Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.
+
+
+
+Mojaïsk, 12 septembre 1812.
+
+_Dix-huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de
+Gritueva.
+
+Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement. A deux heures
+après midi, on découvrit l'armée russe placée, la droite du côté de la
+Moskwa, la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha. A
+douze cents toises en avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à
+fortifier un beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
+mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne pas différer
+un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna au roi de Naples de
+passer la Kologha avec la division Compans et la cavalerie. Le prince
+Poniatowski, qui était venu par la droite, se trouva en mesure de
+tourner la position. A quatre heures, l'attaque commença. En une heure
+de temps, la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
+chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers de son
+monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir, le feu cessa.
+
+Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
+ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une
+position très-resserrée. Sa gauche était fort affaiblie par la perte de
+la position de la veille; elle était appuyée à un grand bois, soutenue
+par un beau mamelon couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de
+canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un de
+l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village que l'ennemi
+avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie et d'infanterie, et y
+appuyer son centre. Sa droite passait derrière la Kologha en arrière du
+village de Borodino, et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de
+redoutes et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il
+était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais cela
+aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement forte
+qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer que les
+redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu profond, non palissadé ni
+fraisé. On évaluait les forces de l'ennemi à cent vingt ou cent trente
+mille hommes. Nos forces étaient égales; mais la supériorité de nos
+troupes n'était pas douteuse.
+
+Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré des maréchaux à
+la position prise l'avant-veille. A cinq heures et demie, le soleil
+se leva sans nuages; la veille il avait plu: «C'est le soleil
+d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au mois de septembre, il faisait
+aussi froid qu'en décembre en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On
+battit un ban, et on lut l'ordre du jour suivant:
+
+Soldats,
+
+«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
+dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance,
+de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie!
+Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk,
+et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
+dans cette journée: que l'on dise de vous: _Il était à cette grande
+bataille sous les murs de Moscou!_
+
+«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux
+heures du matin.»
+
+L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur
+lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes du combat de
+l'avant-veille.
+
+Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en mouvement pour
+tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait sa gauche. Le prince
+d'Eckmühl se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en
+tête. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la
+position de l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.
+
+A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
+droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.
+Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit la tête de la
+division Compans (quatrième du premier corps), qui longea le bois,
+tournant la tête de la position de l'ennemi. A six heures et demie, le
+général Compans est blessé. A sept heures, le prince d'Eckmühl a son
+cheval tué. L'attaque avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi,
+qui formait notre gauche, attaque et prend le village de Borodino que
+l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive gauche de la
+Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se met en mouvement,
+et sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher
+avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
+centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.
+
+A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses redoutes
+prises, et notre artillerie couronne ses mamelons. L'avantage de
+position qu'avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous
+appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant
+l'attaque redeviennent pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue,
+qu'il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise,
+le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
+il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer avec toutes ses
+masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder. Trois cents pièces de
+canon françaises placées sur ces hauteurs foudroient ses masses, et ses
+soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés
+les jours précédens avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.
+
+Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc
+d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d'intrépidité que de
+sang-froid. L'empereur ordonne une charge de front, la droite en avant:
+ce mouvement nous rend maîtres des trois parts du champ de bataille. Le
+prince Poniatowski se bat dans le bois avec des succès variés.
+
+Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte Morand
+y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous
+côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès,
+fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la
+fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur
+lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il
+n'enlève le village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt
+pièces de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les
+colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la
+mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à
+l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il
+fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre par les brèches
+que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des
+Russes et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous
+côtés. Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des pages
+de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers, culbute
+tout, entre dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment, plus
+d'incertitude, la bataille est gagnée: il tourne contre les ennemis les
+vingt-une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte
+Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge,
+avait terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet: mort
+glorieuse et digne d'envie!
+
+Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi: la
+bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour sa
+retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire.
+
+La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes et huit
+à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur le champ de bataille;
+soixante pièces de canon et cinq mille prisonniers sont restés en notre
+pouvoir.
+
+Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le triple de blessés.
+Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes: celle de
+l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ de
+bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes.
+Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le général
+Bagration a été blessé.
+
+Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup
+de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le
+remplacer, tué d'un même coup une heure après.
+
+Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués;
+sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince
+d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de
+gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.
+
+Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa, donnée
+à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou,
+près de la petite rivière de la Moskwa. Nous avons tiré soixante mille
+coups de canon, qui sont déjà remplacés par l'arrivée de huit cents
+voitures d'artillerie qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille.
+Tous les bois et les villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici,
+sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts
+ou amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.
+
+L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied, ni à cheval, n'a
+pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été
+incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les
+reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a
+détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le
+feu de nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
+perdu. C'est la cause de son immense perte.
+
+Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc d'Elchingen se
+sont fait remarquer.
+
+L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée. Des
+rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré cette
+journée.
+
+De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.
+
+_Aux évêques de France._
+
+Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la Dwina, du
+Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa, de Polotsk, de
+Smolensk, enfin, la bataille de la _Moskwa_, sont autant de motifs pour
+adresser des actions de grâces au Dieu des armées. Notre intention est
+donc qu'à la réception de la présente, vous vous concertiez avec qui de
+droit. Réunissez mon peuple dans les églises pour chanter des
+prières, conformément à l'usage et aux règles de l'église en pareille
+circonstance. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Moscou, 16 septembre 1812.
+
+_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi l'ennemi
+sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod et de Kalouga sur Moscou.
+
+Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à Rouza; le
+prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général est parti de Mojaïsk
+le 12; et a été porté à Peselina; le 13, il était au château de Berwska;
+le 14, à midi, nous sommes entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la
+montagne des Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
+abandonnées.
+
+La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une ville
+extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de
+l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu ruiner cette belle
+ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait. Il a armé trois
+mille malfaiteurs qu'il a fait sortir des cachots; il a appelé également
+six mille satellites et leur a fait distribuer des armes de l'arsenal.
+
+Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie par une
+fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre en batterie
+quelques pièces de canon, dissipa cette canaille, et s'empara du
+Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal soixante-mille fusils neufs et
+cent vingt pièces de canon sur leurs affûts. La plus complète anarchie
+régnait dans la ville; des forcenés ivres couraient dans les quartiers,
+et mettaient le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
+tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on aurait pu
+rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et Allemands avaient
+été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait eu la précaution de faire
+enlever les pompiers avec les pompes: aussi l'anarchie la plus complète
+a désolé cette grande et belle ville, et les flammes la consument. Nous
+y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce.
+
+L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la ville, comme une
+espèce de citadelle entourée de hautes murailles. Trente mille blessés
+ou malades russes sont dans les hôpitaux, abandonnés, sans secours et
+sans nourriture.
+
+Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes à la bataille de
+la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à mort. On a fait le relevé
+des généraux russes blessés ou tués à la bataille: il se monte de
+quarante-cinq à cinquante.
+
+
+
+Moscou, le 17 septembre 1812.
+
+_Vingtième bulletin de la grande armée._
+
+On a chanté des _Te Deum_ en Russie pour le combat de Polotsk; on en a
+chanté pour les combats de Riga, pour le combat d'Ostrowno, pour celui
+de Smolensk; partout, selon les relations des Russes, ils étaient
+vainqueurs, et l'on avait repoussé les Français loin du champ de
+bataille; c'est donc au bruit des _Te Deum_ russes que l'armée est
+arrivée à Moscou. On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car
+les gens instruits savaient ce qui se passait.
+
+Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins étaient
+immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées de tout pour huit
+mois. Ce n'était que de la veille et du jour même de notre entrée,
+que le danger avait été bien connu. On a trouvé dans la maison de ce
+misérable Rostopchin, des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est
+sauvé sans l'achever.
+
+Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du monde n'existe
+plus. Dans la journée du 14, le feu a été mis par les Russes à la
+bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16, un vent violent s'est élevé;
+trois à quatre cents brigands ont mis le feu dans la ville en cinq cents
+endroits à la fois, par l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq
+sixièmes des maisons sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse
+rapidité; c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
+cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque tout a
+été consumé. On a préservé le Kremlin.
+
+Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce, pour sa
+noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas l'évaluer trop haut que
+de la porter à plusieurs milliards.
+
+On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous ont déclaré
+qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur Rostopchin, et du
+directeur de la police.
+
+Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les plus riches
+maisons de commerce de la Russie se trouvent ruinées: la secousse doit
+être considérable; les effets d'habillement, magasins et fournitures de
+l'armée russe ont été brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu
+évacuer, parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
+d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple. Lorsqu'on a tout
+vu dans la main des Français, on a conçu l'horrible projet de brûler
+cette première capitale, cette ville sainte, centre de l'empire, et l'on
+a réduit deux cent mille bons habitans à la mendicité. C'est le crime de
+Rostopchin, exécuté par des scélérats délivrés des prisons.
+
+Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
+cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup de choses. Toutes
+les caves sont à l'abri du feu, et les habitans, dans les vingt-quatre
+dernières heures, avaient enfoui beaucoup d'objets. On a lutté contre le
+feu; mais le gouverneur avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de
+faire briser toutes les pompes.
+
+L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain, des
+pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes, des salaisons, du
+vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin des provisions de toute
+espèce.
+
+L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan, par laquelle
+se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française est sur la route de
+Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a personne.
+
+La température est encore celle de l'automne: le soldat a trouvé et
+trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour l'hiver. Moscou en est
+le magasin.
+
+
+
+Moscou, 20 septembre 1812.
+
+_Vingt-unième bulletin de la grande armée._
+
+Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient armés
+d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux de bois; ils
+avaient aussi des artifices qu'ils jetaient sur les toits. Ce misérable
+Rostopchin avait fait confectionner ces artifices en faisant croire
+aux habitans qu'il voulait faire un ballon qu'il lancerait, plein de
+matières incendiaires, sur l'armée française. Il réunissait, sous ce
+prétexte, les artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de
+son projet.
+
+Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies ont cessé. Les
+trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres le beau palais de
+Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus le quart des maisons.
+
+Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville, il laissait
+soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon, plus de cent
+mille boulets et bombes, quinze cent mille cartouches, quatre cent
+milliers de poudre, quatre cent milliers de salpêtre et de soufre. Ce
+n'est que le 19 qu'on a découvert les quatre cent milliers de salpêtre
+et de soufre, dans un bel établissement situé à une demi-lieue de
+la ville; cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
+campagnes.
+
+On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.
+
+Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles sont détruites.
+L'incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans.
+
+Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie de l'armée est
+casernée dans Moscou.
+
+
+
+Moscou, 27 septembre 1812.
+
+_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._
+
+Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la province de
+Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs commissions, toutes
+composées de gens du pays.
+
+Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les jours des
+magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.
+
+L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula. Toula renferme
+la plus grande fabrique d'armes qu'ait la Russie. Notre avant-garde est
+sur la Pakra.
+
+L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a trouvé au
+Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des empereurs, et tous les
+drapeaux pris aux Turcs depuis cent ans.
+
+Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris. Il pleut un
+peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On assure que la Moskwa et
+les rivières du pays ne gèlent point avant la mi-novembre.
+
+La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou, où elle se
+remet de ses fatigues.
+
+
+
+Moscou, 9 octobre 1812.
+
+_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
+
+L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur la Nara, à vingt
+lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur Kalouga. Des escarmouches ont
+lieu tous les jours. Le roi de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a
+toujours chassé l'ennemi de ses positions.
+
+Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent cinquante
+dragons de la garde, commandée par le major Marthod, est tombée dans
+une embuscade de cosaques, entre le chemin de Moscou et de Kalouga. Les
+dragons en ont sabré trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en
+vingt hommes restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
+lesquels le major, blessé grièvement.
+
+Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du vice-roi est à
+Troitsa, sur la route de Dmitrow.
+
+Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes guerres,
+et plusieurs choses curieuses trouvées dans la Kremlin, sont partis pour
+Paris. On a trouvé une madone enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée
+à Paris.
+
+Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son
+château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un poteau:
+
+«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au
+sein de ma famille. Les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept
+cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma
+maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.--Français,
+je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier d'un
+demi-million de roubles.--Ici, vous ne trouverez que des cendres.» Signé
+comte FEDOR ROSTOPCHIN.
+
+Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu à sauver de
+l'incendie. Le général comte Nansouty y est logé.
+
+On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux et des
+maisons incendiées une partie des malades russes. Il reste encore
+environ quatre mille de ces malheureux. Le nombre de ceux qui ont péri
+dans l'incendie est extrêmement considérable.
+
+Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à Paris dans
+cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans le Nord.
+
+Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement rétabli.
+
+Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures qu'il a
+reçues à la bataille de la Moskwa.
+
+L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs de cet attentat
+sont en horreur aux Russes. Ils regardent Rostopchin comme une espèce
+de Marat. Il a pu se consoler dans la société du commissaire anglais
+Wilson.
+
+L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk et de la
+bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux qui se sont distingués.
+
+On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon, et l'on a
+construit des flèches à tous les rentrans. Il forme une forteresse. Les
+fours et les magasins y sont établis.
+
+
+
+Moscou, 14 octobre 1812.
+
+_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._
+
+Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi de Naples est
+à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi, qui est occupé à
+refaire son armée, en la complétant par des milices.
+
+Le temps est encore beau. La première neige est tombée hier. Dans vingt
+jours il faudra être en quartiers d'hiver.
+
+Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le général
+Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga. Elles sont sorties et
+ont attaqué le dixième corps. Elles ont été battues; trois mille hommes
+ont été faits prisonniers. On n'a pas encore la relation officielle de
+ce brillant combat, qui fait tant d'honneur au général d'Yorck.
+
+Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et Mohilow. Un grand
+nombre sont rétablis et ont rejoint leurs corps.
+
+Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
+et Moscou font bien connaître la situation de cet empire. Le projet
+d'incendier Moscou ayant été tenu secret, la plupart des seigneurs et
+des particuliers n'avaient rien enlevé.
+
+Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant les maisons
+qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que l'on n'est parvenu
+à sauver du feu que la dixième partie de la ville. Les neuf-dixièmes
+n'existent plus.
+
+
+
+A Noilskoë, le 20 octobre 1812.
+
+_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
+
+Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont été évacués
+dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18 sur Mojaïsk et Smolensk.
+Les caissons d'artillerie, les munitions prises, et une grande quantité
+de choses curieuses, et des trophées, ont été emballés et sont partis le
+15. L'armée a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de
+se tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou le
+19. Le quartier-général était le même jour à Desna.
+
+D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le même temps,
+on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient que l'empereur veut
+marcher sur Toula et Kalouga pour passer l'hiver dans ces provinces, en
+occupant Moscou par une garnison dans le Kremlin.
+
+Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin et brûler les
+établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera de cent
+lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers d'hiver dans un pays
+ami, et être à portée de recevoir tout ce qui existe dans les magasins
+de Dantzick, de Kowno, de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues
+de la guerre: ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de
+Pétersbourg de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis qu'il
+n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues; qu'il y a de
+Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis qu'il n'y a de Smolensk
+à Kiow que cent douze lieues, d'où l'on conclut que Moscou n'est pas une
+position militaire; or, Moscou n'a plus d'importance politique, puisque
+cette ville est brûlée et ruinée pour cent ans.
+
+L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la cavalerie:
+l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de Vinkovo, a été
+surprise par une horde de ces cosaques; ils étaient dans le camp avant
+qu'on pût être à cheval. Ils ont pris un parc du général Sébastiani de
+cent voitures de bagages, et fait une centaine de prisonniers. Le roi de
+Naples est monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et
+apercevant une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons, que
+l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée, rompue et
+taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp du roi, officier brave,
+a été tué dans cette charge, qui honore les carabiniers.
+
+Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en marche.
+
+Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une garnison.
+
+Le temps est très-beau, comme en France en octobre, peut-être un peu
+plus chaud. Mais dans les premiers jours de novembre on aura des froids.
+Tout indique qu'il faut songer aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie,
+surtout, en a besoin. L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est
+très-bien portante.
+
+
+
+Borowsk, 23 octobre 1812.
+
+_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
+
+Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit position à
+une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs redoutes pour
+défendre la ville; il s'y tint, espérant sans doute en imposer jusqu'au
+dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l'armée française marcher à
+lui, il prit son parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il
+traversa cette ville avec son quartier-général à neuf heures du matin.
+Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.
+
+Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on le laissât
+défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais au Kremlin, la
+canaille armée par le gouverneur, fit résistance et fut sur-le-champ
+dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours
+suivans, ramassés dans la ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât
+du pillage: c'étaient d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le
+nombre des prisonniers.
+
+Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde russe dit que
+l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus se battre, et parla
+beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre
+avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskwa.
+Pendant ce temps, l'armée russe quitta la route de Kolomna et prit celle
+de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la
+ville, à six lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de
+flammes et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était
+sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes: on assure
+qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus profond silence
+régnait dans toute l'armée comme dans la prière.
+
+On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc d'Istrie se porta
+à Desna avec un corps d'observation.
+
+Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite se porta
+sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique
+le roi n'eût avec lui que l'avant-garde, l'ennemi ne se donna que le
+temps d'évacuer les retranchemens qu'il avait faits, et se porta six
+lieues en arrière, après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le
+prince Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
+l'Istia.
+
+Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général russe le 5
+octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et
+ceux de l'ennemi, qui convinrent entre eux de ne pas s'attaquer sans
+se prévenir trois heures d'avance; mais le 18, à sept heures du matin,
+quatre mille cosaques sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon
+du général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde, qui
+n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent un houra
+sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était à pied à la
+distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu'à un
+quart de lieue plus loin. Cependant l'ennemi pénétrant par cette trouée,
+un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général
+Sébastiani fut pris dans un ravin, avec des voitures de bagages, au
+nombre de trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
+l'on avait portées dans le dernier bulletin.
+
+Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et deux colonnes
+d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles espéraient gagner le bois
+et le défilé de Voconosvo avant nous; mais le roi de Naples était là: il
+était à cheval. Il marcha, et enfonça la cavalerie de ligne russe
+dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six
+bataillons ennemis commandée par le lieutenant-général Muller,
+la chargea et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le
+lieutenant-général Muller a été tué.
+
+Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une
+division russe avec succès. Le général polonais Fischer a été tué d'un
+boulet.
+
+L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre; mais
+il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde, ce qu'on ne vit
+presque jamais. Notre perte se monte à huit cents hommes tués, blessés
+ou pris; celle de l'ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont
+été pris: deux de leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans
+cette journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la valeur
+et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce
+prince s'est montré digne du rang suprême où il est.
+
+Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer son camp
+retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour
+pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses
+quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour
+l'exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné, le 17, par le
+général Lauriston, à son avant-garde, de se placer derrière le défilé de
+Winkowo, afin que ses mouvemens ne pussent pas être aperçus. Depuis que
+Moscou avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
+cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le Kremlin avec trois
+mille hommes; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas
+jugé assez fort pour être abandonné vingt ou trente jours à ses propres
+forces; il aurait affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans
+donner un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou contre les
+mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes. Moscou est
+aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de deux
+cent mille âmes, errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient
+sur ses décombres chercher quelques débris et quelques légumes de
+jardins pour vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit
+pour un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
+aujourd'hui devenu sans importance politique.
+
+Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec
+soin, les autres évacués, l'empereur fit miner le Kremlin. Le duc de
+Trévise le fit sauter le 23, à deux heures du matin: l'arsenal, les
+casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle,
+qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des
+czars, ont été! Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja.
+L'aide-de-camp de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
+percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et fait
+prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.
+
+Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe; il y
+séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à Fominskoi, toute
+l'armée ayant fait deux marches de flanc, et le 21 à Borowsk.
+
+L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner la Dwina,
+et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de
+Pétersbourg et de Wilna, double avantage, c'est-à-dire plus près de
+vingt marches des moyens et du but.
+
+De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou, il n'en
+restait plus que deux cents. On a dit qu'il en restait le quart,
+parce qu'on y a compris huit cents églises, encore une partie en est
+endommagée. De huit mille maisons de bois, il en restait à peu près cinq
+cents. On proposa à l'empereur de faire brûler le reste de la ville pour
+servir les Russes comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour
+de Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de campagne
+ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de deux cents
+hommes chacune, et de les charger d'incendier tout à vingt lieues à la
+ronde. Cela apprendra aux Russes, disait-on, à faire la guerre en règle
+et non en Tartares. S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur
+répondre en leur en brûlant cent.
+
+L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé les
+malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires dont on
+aurait brûlé les châteaux, cent peut-être sont des sectateurs du Marat
+de la Russie; mais huit mille neuf cents sont de braves gens déjà
+trop victimes de l'intrigue de quelques misérables. Pour punir cent
+coupables, on en aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que
+l'on aurait mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres serfs
+innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté d'ordonner la
+destruction des citadelles et établissemens militaires, selon les
+usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers, déjà trop
+malheureux par les suites de cette guerre.
+
+Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il fait depuis
+vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du voyage de
+Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut
+se comparer aux meilleurs de la France et de l'Allemagne.
+
+
+
+Vereia, le 27 octobre 1812.
+
+_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
+
+Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23, l'armée allait
+suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi, on apprit que l'ennemi
+avait quitté son camp retranché, et se portait sur la petite ville de
+Maloiaroslawetz. On jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.
+
+Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons arriva le
+23, à six heures du soir, sur la rive gauche, s'empara du pont, et le
+fit rétablir.
+
+Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent dans la ville
+et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite, qui sont extrêmement
+favorables.
+
+Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant ce temps,
+l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre position derrière la
+ville: les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne
+furent successivement engagées. Ce combat fait le plus grand honneur au
+vice-roi et au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
+de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la ville
+fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi fut si
+précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces de canon dans la
+rivière.
+
+Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec son corps; et
+toute l'armée se trouva en bataille avec son artillerie, le 25, sur la
+position que l'ennemi occupait la veille.
+
+L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de Ghorodnia. A
+sept heures du matin, six mille cosaques, qui s'étaient glissés dans
+les bois, firent un houra général sur les derrières de la position, et
+enlevèrent six pièces de canon qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se
+porta au galop avec toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée,
+ramenée et jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle
+avait prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents de
+ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes de la garde
+ont été blessés, et trois tués. Le général de division comte Rapp a eu
+un cheval tué sous lui: l'intrépidité dont ce général a donné tant de
+preuves, se montre dans toutes les occasions. Au commencement de
+la charge, les officiers de cosaques appelaient la garde, qu'ils
+reconnaissaient, _muscadins de Paris_. Le major des dragons Letort
+s'était fait remarquer. A huit heures, l'ordre était rétabli.
+
+L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position de l'ennemi,
+et ordonna l'attaque pour le lendemain; mais dans la nuit l'ennemi a
+battu en retraite. Le prince d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues;
+l'empereur alors l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.
+
+Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia. Le prince
+d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal duc d'Elchingen à Mojaïsk.
+
+Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le reste de
+l'automne: ce temps durera encore huit jours, et à cette époque nous
+serons rendus dans nos nouvelles positions.
+
+Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est distinguée;
+elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général baron Delzons,
+officier distingué, a été tué de trois balles. Notre perte est de quinze
+cents hommes tués ou blessés; celle des ennemis est de six à sept mille.
+On a trouvé sur le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi
+lesquels onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
+deux mois de service.
+
+L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a quelque
+consistance que par les nombreux renforts de cosaques récemment arrivés
+du Don. Des gens instruits assurent qu'il n'y a dans l'infanterie russe
+que le premier rang composé de soldats, et que les deuxième et troisième
+rangs sont remplis par des recrues et des milices, que, malgré la parole
+qu'on leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu trois
+généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement blessé.
+
+
+
+Smolensk, le 11 novembre 1812.
+
+_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à Viazma, et le 9
+à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au 6; mais, le 7, l'hiver a
+commencé, la terre s'est couverte de neige. Les chemins sont devenus
+très-glissans et très-difficiles pour les chevaux de trait. Nous en
+avons perdu beaucoup par le froid et les fatigues; les bivouacs de la
+nuit leur nuisent beaucoup.
+
+Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait pas vu
+l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les Arabes, rôdent sur les
+flancs et voltigent pour inquiéter.
+
+Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes d'infanterie russe,
+couverts par une nuée de cosaques, coupèrent la route, à une lieue de
+Viasma, entre le prince d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et
+le vice-roi firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin,
+la culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec bon
+nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de canon; depuis on
+n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement des cosaques.
+
+Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de trois mille
+chevaux de trait, et près de cent de nos caissons ont été détruits.
+
+Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions russes de
+Finlande et par un grand nombre de troupes de milice, a attaqua le
+18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr; il a été repoussé par ce
+maréchal et par le général de Wrede, qui lui ont fait trois mille
+prisonniers, et ont couvert le champ de bataille de ses morts.
+
+Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que le maréchal duc
+de Bellune, avec le neuvième corps, marchait pour le renforcer, repassa
+la Dwina, et se porta à sa rencontre pour, sa jonction opérée avec
+lui, battre Wittgenstein et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
+suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. Le
+colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie légère a été
+blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle au pied. Le maréchal duc de
+Reggio est venu le remplacer, et a repris le commandement du deuxième
+corps.
+
+La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.
+
+
+
+Molodetschino, le 3 décembre 1812.
+
+_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l'armée
+s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 9; dès
+ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux,
+qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu
+bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
+
+L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite
+quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit pour pivot de ses
+opérations la ligne de Varsovie. L'empereur apprit à Smolensk, le 9, ce
+changement de ligne d'opérations, et présuma ce que ferait l'ennemi.
+Quelque dur qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si
+cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait
+arriver à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi; il partit
+le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le froid, qui avait
+commencé le 7, s'accrut subitement, et, du 14 au 15 et au 16, le
+thermomètre marqua seize et dix-huit degrés au-dessous de glace.
+Les chemins furent couverts de verglas; les chevaux de cavalerie,
+d'artillerie, de train périssaient toutes les nuits, non par centaines,
+mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de
+trente mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva
+toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans
+attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos
+pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.
+
+Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14, presque
+sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous
+ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans
+artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre
+de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraint à une
+bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il
+fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans
+cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
+un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Les
+hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus
+de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés,
+perdirent leur gaîté, leur bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et
+catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
+gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des
+difficultés différentes à surmonter.
+
+L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse
+calamité qui frappait l'armée française, chercha à en profiter. Il
+enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient,
+comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui
+s'écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit, et
+n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit
+redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se
+repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre;
+il fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé, et y
+perdit beaucoup de monde.
+
+Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
+l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut
+cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira avec cette
+intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi éloigné de lui
+pendant toute la journée du 18, et l'avoir constamment repoussé, à la
+nuit, il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène, et
+déjoua tous les calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène
+à Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa
+là ses tentatives.
+
+L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk, et marchait sur
+Borisow. Le général Dombrowski défendit la tête de pont de Borisow avec
+trois mille hommes. Le 23, il fut forcé, et obligé d'évacuer cette
+position. L'ennemi passa alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la
+division Lambert faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par
+le duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de se porter
+sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de la Bérésina. Le 24, le
+duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisow,
+l'attaqua, la battit, lui fit deux mille prisonniers, lui prit six
+pièces de canon, cinq cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie,
+et rejeta l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai
+Berkeim, avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une belle
+charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le pont, qui a plus
+de trois cents toises.
+
+Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina; cette
+rivière est large de quarante toises; elle charriait assez de glaces;
+mais ses bords sont couverts de marais de trois cents toises de long, ce
+qui la rend un obstacle difficile à franchir.
+
+Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différens
+débouchés où il présumait que l'armée française voudrait passer.
+
+Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir trompé l'ennemi par
+divers mouvemens faits dans la journée du 25, se porta sur le village
+de Studzianca, et fit aussitôt, malgré une division ennemie, et en sa
+présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa,
+attaqua l'ennemi, et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira
+sur la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du premier
+mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée
+du 26 et du 27 l'armée passa.
+
+Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait reçu ordre de
+suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l'arrière-garde, et
+de contenir l'armée russe de la Dwina qui le suivait. La division
+Partouneaux faisait l'arrière-garde de ce corps. Le 27 à midi, le duc de
+Bellune arriva avec deux divisions au pont de Studzianca.
+
+La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de
+cette division qui formait l'arrière-garde, et qui était chargée de
+brûler les ponts, partit à sept heures du soir; elle arriva entre dix et
+onze heures; elle chercha sa première brigade et son général de division
+qui étaient partis deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés
+en route. Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
+Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première brigade,
+partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à droite au lieu de
+prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction;
+que dans la nuit, et transie de froid, elle s'est ralliée aux feux de
+l'ennemi, qu'elle a pris pour ceux de l'armée française; entourée ainsi,
+elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
+deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois pièces
+d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division n'était
+pas avec sa colonne, et avait marché isolément.
+
+Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gardait la
+tête de pont sur la rive gauche; le duc de Reggio, et derrière lui toute
+l'armée, était sur la rive droite.
+
+Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de Volhynie
+communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du
+jour, le duc de Reggio fit prévenir l'empereur qu'il était attaqué; une
+demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée
+prit les armes. Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio,
+et le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat devint vif;
+l'ennemi voulut déborder notre droite; le général Doumerc, commandant
+la cinquième division de cuirassiers, et qui faisait partie du deuxième
+corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
+et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion de la
+Vistule s'engageait dans les bois pour percer le centre de l'ennemi,
+qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent
+successivement six carrés d'infanterie, et mirent en déroute la
+cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie: six mille
+prisonniers, deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre
+pouvoir.
+
+De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l'ennemi, le
+battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le tint hors la portée
+du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.
+
+Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a beaucoup souffert.
+Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure n'est pas dangereuse; c'est
+une balle qu'il a reçue dans le côté.
+
+Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à
+choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Wilna. La route de
+Minsk passe au milieu d'une forêt et de marais incultes, et il eût été
+impossible à l'armée de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire,
+passe dans de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en
+munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant
+à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin
+d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi;
+le 1er décembre à Slaiki, et le 3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les
+premiers convois de Wilna.
+
+Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
+bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.
+
+Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de
+remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel, c'est le résultat
+de l'exposé qui vient d'être fait. Le repos est son premier besoin. Le
+matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de
+vingt mille chevaux de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a
+déjà réparé ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
+beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu
+leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux; quelques-uns
+par le fait des embuscades des cosaques. Les cosaques ont pris nombre
+d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes qui levaient les positions, et
+d'officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des
+risques plutôt que de marcher posément et dans les convois.
+
+Les rapports des officiers-généraux commandant les corps feront
+connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et
+les détails de tous ces mémorables événemens.
+
+Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché au milieu de
+sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d'Istrie, et
+l'infanterie, commandée par le duc de Dantzick. S. M. a été satisfaite
+du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à
+se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les
+circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et
+qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
+
+Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer et tous les
+aides-de-camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur,
+ont toujours accompagné sa Majesté.
+
+Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les
+officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre
+compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient
+les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers.
+Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres
+du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses
+mouvemens.
+
+La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.
+
+
+
+Paris, 18 décembre 1812.
+
+_Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur à Paris._
+
+Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de Smorgony, le roi
+de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel, et les maréchaux ducs
+d'Elchingen, de Dantzick, de Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc
+d'Istrie, et leur fit connaître qu'il avait nommé le roi de Naples son
+lieutenant-général pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.
+
+S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs heures à M. le duc
+de Bassano.
+
+S. M. voyagea _incognito_ dans un seul traîneau, avec et sous le nom du
+_duc de Vicence_. Elle visita les fortifications de Praga, parcourut
+Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue. Deux heures avant son
+départ, elle fit chercher le comte Potocki et le ministre des finances
+du grand-duché, qu'elle entretint long-temps.
+
+S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et descendit chez
+le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint long-temps avec le roi
+de Saxe, et repartit immédiatement, prenant la route de Leipsick et de
+Mayence.
+
+
+
+Paris, 20 décembre 1812.
+
+_Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du conseil d'état,
+envoyées pour le féliciter sur son retour de Russie._
+
+_Au Sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la gloire et la
+puissance de la France; mais mes premières pensées sont pour tout ce
+qui peut perpétuer la tranquillité intérieure, et mettre à jamais
+mes peuples à l'abri des déchiremens des factions et des horreurs de
+l'anarchie. C'est sur ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai
+fondé, avec la volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont
+attachées désormais les destinées de la patrie.
+
+«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des nations; mais
+des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du
+trône, et l'ordre social lui-même.
+
+«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au champ
+d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant le
+souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse encore.
+
+«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai demandé à la
+Providence un nombre d'années déterminé. On détruit dans un moment, mais
+on ne peut réédifier sans le secours du temps. Le plus grand besoin de
+l'état est celui de magistrats courageux.
+
+«Nos pères avaient pour cri de ralliement: _Le roi est mort, vive le
+roi!_ Ce peu de mots contient les principaux avantages de la monarchie.
+Je crois avoir bien étudié l'esprit que mes peuples ont montré dans les
+différens siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes
+époques de notre histoire: j'y penserai encore.
+
+«La guerre que je soutiens contre la Russie est une guerre politique.
+Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu lui épargner les maux
+qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu armer la plus grande partie de sa
+population contre elle-même, en proclamant la liberté des esclaves:
+un grand nombre de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
+l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, je me suis
+refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles
+supplices bien des familles. Mon armée a essuyé des pertes, mais c'est
+par la rigueur prématurée de la saison.
+
+«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»
+
+
+
+_Au conseil d'état._
+
+«Conseillers d'état,
+
+«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve une bien vive
+satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est
+qu'il est convaincu, par sentiment, des bienfaits de la monarchie.
+
+«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en
+recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases
+fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la
+connaissance du coeur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut
+attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces
+erreurs devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de
+sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un
+devoir? qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il
+était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le respect des
+lois, en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice,
+de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la
+volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance
+des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et
+militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un état, ce sont des
+principes constamment opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le
+coeur humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages et
+les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes que
+le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais perdre de vue; il
+doit y joindre un courage à toute épreuve; et, à l'exemple des présidens
+Harlay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et
+les lois.
+
+«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état m'a données
+dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»
+
+
+
+Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au Sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses éclatantes
+les services qui nous ont été rendus, spécialement dans cette dernière
+campagne, par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen.
+
+«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer le souvenir
+honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances où nos armées
+nous ont donné tant de preuves signalées de leur bravoure et de leur
+dévouement, et que tout ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire
+dans la postérité était conforme à la gloire et aux intérêts de notre
+couronne.
+
+«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous le titre de
+principauté de la Moskwa, le château de Rivoli, département du Pô, et
+les terres qui en dépendent, pour être possédés par notre cousin le
+maréchal duc d'Elchingen et ses descendans, aux closes et conditions
+portées aux lettres patentes que nous avons ordonné à notre cousin le
+prince archi-chancelier de l'empire de faire expédier par le conseil du
+sceau des titres.
+
+«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
+principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire et ses
+descendans puissent soutenir dignement le nouveau titre que nous
+conférons, et ce, au moyen des dispositions qui nous sont compétentes.
+
+«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos
+lettres-patentes, que la principauté que nous avons érigée en faveur de
+notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne donne à lui et à ses
+descendans d'autres rang et prérogatives que ceux dont jouissent les
+ducs parmi lesquels ils prendront rang selon la date de l'érection du
+titre.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 14 février 1813.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif._
+
+«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,
+
+«La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une occasion
+favorable aux projets des Anglais sur la péninsule. Ils ont fait de
+grands efforts. Toutes leurs espérances ont été déçues.... Leur armée
+a échoué devant la citadelle de Burgos, et a dû, après avoir essuyé de
+grandes pertes, évacuer le territoire de toutes les Espagnes.
+
+«Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises ont été
+constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno, de Polotsk, de Mohilow,
+de Smolensk, de la Moskwa, de Maloiaroslawetz. Nulle part les armées
+russes n'ont pu tenir devant nos aigles; _Moscou est tombé en notre
+pouvoir._
+
+«Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées, et que
+l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares ont
+tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de ce
+vaste empire qu'ils avaient été appelés à défendre. Ils ont, en peu de
+semaines, malgré les larmes et le désespoir des infortunés Moscovites,
+incendié plus de quatre mille de leurs plus beau villages, plus de
+cinquante de leurs plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne
+haine, et sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant
+d'un désert. _Nous avons triomphé de tous ces obstacles!_ L'incendie
+même de Moscou où, en quatre jours, ils ont anéanti le fruit des travaux
+et des épargnes de quarante générations, n'avait rien changé à l'état
+prospère de mes affaires..... Mais la rigueur excessive et prématurée
+de l'hiver a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. _En peu
+de nuits, j'ai vu tout changer._ J'ai fait de grandes pertes. Elles
+auraient brisé mon âme si, dans ces grandes circonstances, j'avais dû
+être accessible à d'autres sentimens qu'à l'intérêt, à la gloire et à
+l'avenir de mes peuples.
+
+«A la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre a été
+grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes. Elle offrait nos plus
+belles provinces pour récompense à la trahison. Elle mettait pour
+condition à la paix le déchirement de ce bel empire: c'était, sous
+d'autres termes, proclamer _la guerre perpétuelle_.
+
+«L'énergie de mes peuples, dans ces grandes circonstances, leur
+attachement à l'intégrité de l'empire, qu'ils m'ont montré, ont dissipé
+toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à un sentiment plus juste des
+choses.
+
+«Les malheurs qu'a produits la rigueur des climats ont fait ressortir
+dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de cet empire, fondé
+sur les efforts et l'amour de cinquante millions de citoyens, et sur les
+ressources territoriales des plus belles contrées du monde.
+
+«C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos peuples du
+royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et des départemens réunis,
+rivaliser avec les anciens Français, et sentir qu'il n'y a pour eux
+d'espérance, d'avenir et de bien, que dans la consolidation et le
+triomphe du grand empire.
+
+«Les agens de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins l'esprit de
+révolte contre les souverains. L'Angleterre voudrait voir le continent
+entier en proie à la guerre civile et à toutes les fureurs de
+l'anarchie; mais la Providence l'a elle-même désignée pour être la
+première victime de l'anarchie et de la guerre civile.
+
+«J'ai signé directement avec le pape un concordat qui termine tous
+les différens qui s'étaient malheureusement élevés dans l'église. La
+dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de la
+conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai
+l'intégrité de leurs états. Les Russes rentreront dans leur affreux
+climat.
+
+«Je désire la paix; elle est nécessaire au monde. Quatre fois, depuis
+la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des
+démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et
+conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique n'est
+point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais
+faire.
+
+«Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir
+prêts à toute espèce de sacrifices; car une mauvaise paix ferait
+tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la
+prospérité de nos neveux.
+
+«L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté de
+son pavillon; les voeux du monde l'accompagnent dans cette glorieuse
+lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du continent à
+reconnaître le principe que le pavillon couvre la marchandise et
+l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être soumis à des
+blocus sur le papier, le tout conformément aux stipulations du traité
+d'Utrecht, l'Amérique aura mérité de tous les peuples. La postérité
+dira que l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les a
+reconquis.
+
+«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître, dans l'exposé de
+la situation de l'empire, l'état prospère de l'agriculture, des
+manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement
+toujours constant de notre population. Dans aucun siècle l'agriculture
+et les manufactures n'ont été en France à un plus haut degré de
+prospérité.
+
+«J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les dépenses
+qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes mesures que
+vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai imposer aucune
+nouvelle charge à mes peuples.»
+
+
+
+De notre palais de l'Elysée, le 30 mars 1813.
+
+_Lettres-patentes._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, roi d'Italie; protecteur de la confédération du Rhin,
+médiateur de la confédération suisse, etc., etc;
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
+
+Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine
+Marie-Louise, des marques de la haute confiance que nous avons en elle,
+nous avons résolu de l'investir, comme nous l'investissons par ces
+présentes, du droit d'assister aux conseils du cabinet, lorsqu'il en
+sera convoqué pendant la durée de mon règne, pour l'examen des affaires
+les plus importantes de l'état; et attendu que nous sommes dans
+l'intention d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées,
+pour délivrer le territoire de nos alliés, nous avons également résolu
+de conférer, comme nous conférons par ces présentes, à notre bien-aimée
+épouse l'impératrice et reine, le titre de régente, pour en exercer les
+fonctions, en conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que
+nous les aurons fait transcrire sur le livre de l'état; entendant
+qu'il soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
+nos ministres, desdits ordres et instructions, et qu'en aucun cas,
+l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur, dans l'exercice des
+fonctions de régente.
+
+Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom, le sénat, le
+conseil-d'état, le conseil des ministres et le conseil privé, notamment
+pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil privé.
+Toutefois notre intention n'est point que par suite de la présidence
+conférée à l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa
+signature, la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune
+loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des ordres et
+instructions mentionnées ci-dessus.
+
+Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, de donner
+communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les fera
+transcrire sur ses registres, et à notre grand-juge ministre de la
+justice, de les faire publier au bulletin des lois, et de les adresser à
+nos cours impériales, pour y être lues, publiées et transcrites sur les
+registres d'icelles.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 3 avril 1813.
+
+_Message de l'empereur et roi au Sénat._
+
+Sénateurs,
+
+Conformément aux constitutions de l'empire, nous vous présentons comme
+candidats pour la place vacante au sénat par la mort du comte de
+Bougainville, le baron Lacuée, premier président de la cour impériale
+d'Agen, présenté par le collège électoral du département de
+Lot-et-Garonne; le baron d'Haubersaert, premier président de la cour
+impériale de Douai, présenté par le collège électoral du département
+du Nord; le président Berthereau, présenté par le collège électoral du
+département de la Seine.
+
+Nous sommes bien aise que nos cours impériales voient dans le choix
+de ces trois magistrats notre satisfaction de la manière dont elles
+remplissent nos voeux pour l'administration de la justice.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 5 avril 1813.
+
+_Message de l'empereur et roi au Sénat._
+
+Sénateurs,
+
+Nous avons nommé pour remplir les treize places vacantes au sénat:
+
+Le cardinal Bayane, prélat distingué par ses vertus religieuses,
+l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus à la patrie; il
+a travaillé au concordat de Fontainebleau, qui complète les libertés de
+nos églises; oeuvre commencée par saint Louis, continuée par Louis XIV,
+et achevée par nous; le baron Bourlier, évêque d'Evreux, le doyen de nos
+évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne de Paris,
+société qui a rendu de si importans services à l'état, en démêlant, au
+milieu des ténèbres des siècles, les vrais principes de notre religion,
+d'avec les prétentions subversives de l'indépendance des couronnes. Nous
+désirons que le clergé de notre empire voie dans ces choix un témoignage
+de la satisfaction que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et de
+son attachement à notre personne.
+
+Le comte Legrand, général de division, couvert d'honorables blessures,
+et auquel nous avons les plus grandes obligations pour les services
+qu'il nous a rendus dans les circonstances les plus importantes.
+
+Le comte Chasseloup-Laubat, le comte Gassendi, et le comte Saint-Marsan,
+conseillers en notre conseil-d'état. Nous désirons que notre conseil
+voie dans cette distinction accordée à trois de ses membres, le
+contentement que nous avons de ses services;
+
+Le comte Barbé-Marnois, premier président de notre cour des comptes: en
+peu d'années et par un travail assidu, notre cour des comptes a liquidé
+tout l'arriéré, et atteint le but pour lequel nous l'avions instituée.
+
+Le comte De Crois, l'un de nos chambellans, présenté par le collège
+électoral du département de Sambre et Meuse: les officiers de notre
+maison verront dans cette distinction accordée à l'un d'eux, la
+satisfaction que nous avons de la fidélité et de l'attachement qu'ils
+nous montrent dans toutes les circonstances.
+
+Le duc de Cadore, ministre d'état, intendant-général de notre maison;
+le duc de Frioul, notre grand-maréchal; le comte de Montesquiou, notre
+grand-chambellan; le duc de Vicence, notre grand-écuyer; le comte de
+Ségur, notre grand-maître des cérémonies.
+
+Nous voyons de l'utilité à faire siéger au sénat les grands-officiers
+de notre couronne; nous sommes bien aise de leur donner cette preuve de
+notre satisfaction.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+
+CAMPAGNE DE SAXE.
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente.[1]
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DARS LE NORD, AU 30 MARS.
+
+[Note 1: Dans cette campagne et dans la suivante, Napoléon, comme
+s'il eût prévu que la victoire allait l'abandonner pour toujours, cessa
+d'envoyer dans sa capitale ces bulletins guerriers, fidèles témoignages
+de ses succès sur les champs de bataille. Les nouvelles des armées
+étaient adressées à l'impératrice, et Publiées par extrait dans le
+Moniteur. Mais la rédaction n'en appartenait pas moins à l'empereur, et
+c'est à ce titre que nous les publions. Il sera curieux de comparer la
+peinture de nos revers tracée de la même main qui avait improvisé les
+brillans bulletins d'Austerlitz, de Iéna et de Friedland.]
+
+La garnison de Dantzick avait éloigné l'ennemi de toutes les hauteurs
+d'Oliva, dans les premiers jours de mars.
+
+Les garnisons de Thorn et de Modlin étaient dans le meilleur état. Le
+corps qui bloquait Zamosc s'en était éloigné.
+
+Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin et Glogau n'étaient pas
+assiégées. L'ennemi se tenait hors de la portée du canon de ces
+forteresses. La garnison de Stettin avait brûlé tous les faubourgs et
+préparé tout le terrain autour de la place.
+
+La garnison de Spandau avait également brûlé tout ce qui pouvait gêner
+la défense de la place.
+
+Sur l'Elbe, le 17, on avait fait sauter une arche du pont de Dresde, et
+le général Durutte avait pris position sur la rive gauche. Les Saxons
+s'étaient portés autour de Torgau.
+
+Le vice-roi était parti de Leipsick, et avait porté, le 21, son
+quartier-général à Magdebourg.
+
+Le général Lapoype commandait à Wittenberg le pont et la place, qui
+étaient armés et approvisionnés pour plusieurs mois. On l'avait remise
+en bon état.
+
+Arrivé à Magdebourg, le vice-roi avait envoyé le 22 le général Lauriston
+sur la rive droite de l'Elbe. Le général Maison s'était porté à Mockern
+et avait poussé des postes sur Burg et Ziczar; il n'a trouvé que
+quelques pulks de troupes légères, qu'il a culbutés et sur lesquels il a
+pris ou tué une soixantaine d'hommes.
+
+Le 12, le général Carra-Saint-Cyr, commandant la trente-deuxième
+division militaire, avait jugé convenable de repasser sur la rive gauche
+de l'Elbe, et de laisser Hambourg à la garde des autorités et des gardes
+nationales. Du 15 au 20, différentes insurrections se manifestèrent dans
+les départemens des Bouches-de-l'Elbe et de l'Ems.
+
+Le général Morand, qui occupait la Poméranie suédoise, ayant appris
+l'évacuation de Berlin, faisait sa retraite sur Hambourg. Il passa
+l'Elbe à Zollenpischer, et le 17, il fit sa jonction avec le général
+Carra-Saint-Cyr. Deux cents hommes de troupes légères ennemies ayant
+atteint son arrière-garde, il les fit charger et leur tua quelques
+hommes. Le général Morand se porta sur la rive gauche, et le général
+Saint-Cyr se dirigea sur Brème.
+
+Le 24, le général Saint-Cyr fit partir deux colonnes mobiles, pour
+se porter sur les batteries de Calsbourg et de Blexen, que des
+contrebandiers aidés des paysans et de quelques débarquemens anglais
+avaient enlevées. Ces colonnes ont mis les insurgés en déroute et repris
+les batteries. Les chefs ont été pris et fusillés. Les Anglais
+débarqués n'étaient qu'une centaine; on n'a pu leur faire que quarante
+prisonniers.
+
+Le vice-roi avait réuni toute son armée, forte de cent mille hommes et
+de trois cents pièces de canon, autour de Magdebourg, manoeuvrant sur
+les deux rives.
+
+Le général de brigade Montbrun, qui, avec une brigade de cavalerie,
+occupait Steindal, ayant appris que l'ennemi avait passé le bas Elbe
+dans des bateaux près de Werden, s'y porta le 28, chassa les troupes
+légères de l'ennemi, et entra dans Werden au galop. Le quatrième
+de lanciers exécuta une charge à fond, dans laquelle il tua une
+cinquantaine de cosaques et en prit douze. L'ennemi se hâta de regagner
+la rive droite de l'Elbe. Trois gros bateaux furent coulés bas, et
+quelques barques chavirèrent; elles pouvaient être chargées de soixante
+chevaux et d'un pareil nombre d'hommes. On a pu sauver dix-sept
+cavaliers, parmi lesquels se sont trouvés deux officiers, dont un
+aide-de-camp du général Dornberg, qui commandait cette colonne.
+
+Il paraît qu'un corps de troupes légères, d'un millier de chevaux, de
+deux mille hommes d'infanterie et de six pièces de canon, est parvenu à
+se diriger du côté de Brunswick, pour exciter à la révolte le Hanovre et
+le royaume de Westphalie. Le roi de Westphalie s'est mis à la poursuite
+de ce corps, et d'autres colonnes envoyées par le vice-roi arrivent sur
+ses derrières.
+
+Quinze cents hommes de troupes légères ennemies ont passé l'Elbe le 27,
+près de Dresde, sur des batelets. Le général Durutte marche sur eux. Les
+Saxons avaient laissé ce point dégarni, en se groupant autour de Torgau.
+
+Le prince de la Moskwa était arrivé le 26 avec son quartier-général et
+son corps d'armée à Wurtzbourg; son avant-garde débouchait des montagnes
+de la Thuringe.
+
+Le duc de Raguse a porté le 22 mars son quartier-général à Hanau; ses
+divisions s'y réunissaient.
+
+Au 30 mars, l'avant-garde du corps d'observation d'Italie était arrivée
+à Augsbourg. Tout le corps traversait le Tyrol.
+
+Le 27, le général Vandamme arrivait de sa personne à Brème. Les
+divisions Dumonceau et Dufour avaient déjà dépassé Wesel.
+
+Indépendamment de l'armée du vice-roi, des armées du Mein et du corps du
+roi de Westphalie, il y aura dans la première quinzaine d'avril, près de
+cinquante mille hommes dans la trente-deuxième division militaire, afin
+de faire un exemple sévère des insurrections qui ont troublé cette
+division. Le comte de Bentink, maire de Varel, a eu l'infamie de se
+mettre à la tête des révoltés. Ses propriétés seront confisquées, et il
+aura, par sa trahison, consommé à jamais la ruine de sa famille.
+
+Pendant tout le mois de mars, il n'y a eu aucune affaire. Dans toutes
+les escarmouches, dont celle du 28 (à Werden) est, de beaucoup, la plus
+considérable, l'armée française a toujours eu le dessus.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 5 AVRIL.
+
+Les nouvelles de Dantzick étaient satisfaisantes. La nombreuse garnison
+a formé des camps en dehors. L'ennemi se tenait éloigné de la place, et
+ne paraissait pas en disposition de rien tenter. Deux frégates anglaises
+s'étaient fait voir devant la place.
+
+A Thorn, il n'y avait rien de nouveau. On y avait mis le temps à profit
+pour améliorer les fortifications.
+
+L'ennemi n'avait que très-peu de forces devant Modlin; le général
+Daendels en a profité pour faire une sortie, a repoussé le corps ennemi,
+et s'est emparé d'un gros convoi, où il y avait entre autres cinq cents
+boeufs.
+
+La garnison de Zamosc est maîtresse du pays à six lieues à la ronde,
+l'ennemi n'observant cette place qu'avec quelque cavalerie légère.
+
+Le général Frimont et le prince Poniatowski étaient toujours dans la
+même position sur la Pilica.
+
+Stettin, Custrin et Glogau étaient dans le même état. L'ennemi
+paraissait avoir des projets sur Glogau dont le blocus était resserré.
+
+Le corps ennemi qui, le 27 mars, a passé l'Elbe à Werden, et dont
+l'arrière-garde a été défaite le 28 par le général Montbrun, et jetée
+dans la rivière, s'était dirigé sur Luxembourg.
+
+Le 29, le général Morand partit de Brême, et se porta sur Lunebourg, où
+il arriva le premier avril. Les habitans, soutenus par quelques troupes
+légères de l'ennemi, voulurent faire résistance; les portes furent
+enfoncées à coups de canon, une trentaine de ces rebelles passés par les
+armes, et la ville fut soumise.
+
+Le 2, le corps ennemi qu'on supposait de trois à quatre mille hommes,
+cavalerie, infanterie et artillerie, se présenta devant Lunebourg. Le
+général Morand marcha à sa rencontre avec sa colonne, composée de huit
+cents Saxons, et de deux cents Français, avec une trentaine de cavaliers
+et quatre pièces de canon. La canonnade s'engagea. L'ennemi avait été
+forcé de quitter plusieurs positions, lorsque le général Morand fut tué
+par un boulet. Le commandement passa à un colonel saxon. Les troupes,
+étonnées de la perte de leur chef, se replièrent dans la ville; et après
+s'y être défendues pendant une demi-journée, elles capitulèrent le soir.
+L'ennemi fit ainsi prisonniers sept cents Saxons et deux cents Français.
+Une partie des prisonniers ont été repris.
+
+Le lendemain, le général Montbrun, commandant l'avant-garde du corps
+du prince d'Eckmühl, arriva à Lunebourg. L'ennemi, instruit de son
+approche, avait évacué la ville en toute hâte et repassé l'Elbe. Le
+prince d'Eckmühl, arrivé le 4, a forcé l'ennemi à retirer tous ses
+partis de la rive gauche de l'Elbe, et a fait occuper Stade.
+
+Le 5, le général Vandamme avait réuni à Brême les divisions Saint-Cyr et
+Dufour. Le général Dumonceau, avec sa division, était à Minden.
+
+Le vice-roi a rencontré, le 2 avril, une division prussienne en avant de
+Magdebourg sur la rive droite de l'Elbe, l'a culbutée, l'a poursuivie
+l'espace de plusieurs lieues, et lui a fait quelques centaines de
+prisonniers.
+
+La brigade bavaroise, qui fait partie de la division du général Durutte,
+a eu, le 29 mars, une affaire à Coldiz avec la cavalerie ennemie. Cette
+infanterie a repoussé toutes les charges que l'ennemi a tentées sur
+elle, et lui a tué plus de cent hommes, parmi lesquels on a reconnu un
+colonel et plusieurs officiers. La perte des Bavarois n'a été que de
+seize hommes blessés. Depuis lors le général Durutte a continué son
+mouvement sans être inquiété, pour se porter sur la Saale à Bernbourg.
+
+Un détachement de cavalerie ennemie était entré le 5 dans Leipsick.
+
+Le duc de Bellune était en observation à Calbe et Bernbourg sur la
+Saale.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 10 AVRIL
+
+Le 5, la trente-cinquième division, commandée par le général Grenier,
+a eu une affaire d'avant-postes sur la rive droite de l'Elbe, à quatre
+lieues de Magdebourg. Quatre bataillons de cette division seulement
+ont été engagés. L'infanterie a montré son intrépidité ordinaire, et
+l'ennemi a été repoussé.
+
+Le 7, le vice-roi étant instruit que l'ennemi avait passé l'Elbe à
+Dessau, a envoyé le cinquième corps et une partie du onzième pour
+appuyer le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune. Lui-même il
+s'est porté à Stassfurt, où son quartier-général était le 9, et il a
+réuni son armée sur la Saale, la gauche à l'Elbe, la droite appuyée aux
+montagnes du Hartz, et la réserve à Magdebourg.
+
+Le prince d'Eckmühl, qui le 8 avait son quartier-général à Lunebourg, se
+mettait en marche pour se rapprocher de Magdebourg.
+
+L'artillerie des divisions du général Vandamme arrivait à Brême et à
+Minden.
+
+La tête d'un corps composé de deux divisions, qui doit prendre position
+à Wesel, sous les ordres du général Lemarrois, commençait à arriver.
+
+Le 10, le général Souham avait envoyé un régiment à Erfurt, où on
+n'avait pas encore de nouvelles des troupes légères de l'ennemi.
+
+Le duc de Raguse prenait position sur les hauteurs d'Eisenach.
+
+L'armée française du Mein paraissait en mouvement dans différentes
+directions.
+
+Le prince de Neufchâtel était attendu à Mayence.
+
+Une partie de l'état-major de l'empereur y était arrivée, ce qui faisait
+présumer l'arrivée prochaine de ce souverain.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 20 AVRIL.
+
+Dantzick, Thorn, Modlin, Zamosc, étaient dans le même état.
+
+Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, n'étaient que faiblement bloqués.
+
+Magdebourg était le point de réserve du vice-roi.
+
+Wittemberg et Torgau étaient en bon état. La garnison de Wittemberg
+avait repoussé l'attaque de vive force.
+
+Le général Vandamme était en avant de Brême; le général Sébastiani entre
+Celle et le Weser; le vice-roi dans la même position, la gauche sur
+l'Elbe, à l'embouchure de la Saale, et la droite au Hartz, occupant
+Bernbourg, sa réserve à Magdebourg.
+
+Le prince de la Moskwa était à Erfurt; le duc de Raguse à Gotha,
+occupant Langen-Saltza; le duc d'Istrie à Eisenach; le comte Bertrand à
+Cobourg.
+
+Le général Souham était à Weymar. La ville avait été occupée par trois
+cents hussards prussiens, qui furent éparpillés dans la journée du 19
+par un escadron du dixième de hussards, et un escadron badois, sous
+les ordres du général Laboissière. On leur a pris soixante hussards et
+quatre officiers, parmi lesquels se trouve un aide-de-camp du général
+Blucher.
+
+
+
+Mayence, le 24 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+S. M. l'empereur a passé, le 22 du mois, la revue de quatre beaux
+régimens de la vieille garde; il a témoigné sa satisfaction du bel état
+des ces troupes; elles sont arrivées à Mayence en poste, et n'ont mis
+que six jours pour faire la route; elles étaient si peu fatiguées,
+qu'elles ont passé le Rhin sur-le-champ. Le général Curial est arrivé à
+Mayence avec les cadres des douze nouveaux régimens de la jeune garde
+qui s'organisent en cette ville. Toutes les fournitures destinées à
+l'équipement de ces troupes sont arrivées à Mayence par les transports
+accélérés.
+
+Le duc de Castiglione a été nommé gouverneur militaire des grands-duchés
+de Francfort et de Wurtzbourg. La citadelle de Wurtzbourg a été armée et
+approvisionnée.
+
+Les bruits qui avaient été répandus sur une prétendue défaite du général
+Sébastiani et sur la mort de ses aides-de-camp sont faux et controuvés;
+au contraire, se proposant d'attirer l'ennemi à lui, il ordonna au
+général Maurin d'évacuer Celle; douze cents cosaques s'y jetèrent
+sur-le-champ. Le 28, le général Maurin rentra précipitamment dans Celle,
+pêle-mêle avec l'ennemi, qui fut mis dans une déroute complète, et
+perdit une cinquantaine de tués, grand nombre de blessés et une centaine
+de prisonniers.
+
+Pendant ce temps, le général Sébastiani se portait sur Ueltzen; il
+chassa de Gros-OEsingen un parti de six cents cosaques, qui se reploya
+sur Sprakensehl, où l'ennemi avait réuni quinze cents cavaliers. Le
+général Sébastiani les fit aussitôt charger et enfoncer; on leur a
+tué vingt-cinq hommes, blessé beaucoup plus, et pris une vingtaine de
+cosaques; les fuyards ont été poursuivis jusque près d'Ueltzen.
+
+Le général Vandamme commande à Brême; il a sous ses ordres les trois
+divisions Dufour, Saint-Cyr et Dumonceau.
+
+L'effervescence des esprits se calme dans la trente-deuxième division
+militaire; la quantité de forces qu'on voit arriver de tous côtés, les
+exemples sévères qu'on a faits sur les chefs des complots, mais surtout
+le peu de monde que l'ennemi a pu montrer sur ce point, ont comprimé la
+malveillance.
+
+Le duc de Reggio est parti le 23 de Mayence pour prendre le commandement
+du douzième corps de la grande-armée.
+
+Au 24, la plus grande partie de l'armée avait passé les montagnes de la
+Thuringe.
+
+Le roi de Saxe ayant jugé convenable de s'approcher le plus possible de
+Dresde, s'est porté sur Prague.
+
+S. M. l'empereur est parti le 24, à huit heures du soir, de Mayence.
+
+Le duc de Dalmatie a repris les fonctions de colonel-général de la
+garde. S. M. a envoyé à Wetzlar le duc de Trévise pour organiser le
+corps polonais du général Dombrowski, et en former deux régimens
+d'infanterie, deux régimens de cavalerie et deux batteries d'artillerie.
+S. M. a pris ce corps à sa solde depuis le premier janvier.
+
+Le prince d'Eckmühl s'est rendu dans la trente-deuxième division
+militaire, pour y exercer, vu les circonstances, les pouvoirs
+extraordinaires délégués par le sénatus-consulte du 3 avril.
+
+
+
+Le 25 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La place de Thorn a capitulé; la garnison retourne en Bavière; elle
+était composée de six cents Français et de deux mille sept cents
+Bavarois: dans ce nombre de trois mille trois cents hommes, douze
+cents étaient aux hôpitaux. Aucun préparatif n'annonçait encore le
+commencement du siége de Dantzick: la garnison était en bon état et
+maîtresse des dehors. Modlin et Zamosk n'étaient point sérieusement
+inquiétés. A Stettin, un combat très-vif avait eu lieu. L'ennemi, ayant
+voulu s'introduire entre Stettin et Dam, avait été culbuté dans les
+marais, et quinze cents Prussiens y avaient été tués ou pris.
+
+Une lettre reçue de Glogau faisait connaître que cette place, au 12
+avril, était dans le meilleur état. Il n'y avait rien de nouveau à
+Custrin. Spandau était assiégé: un magasin à poudre y avait sauté, et
+l'ennemi ayant cru pouvoir profiter de cette circonstance pour donner
+l'assaut, avait été repoussé après avoir perdu mille hommes tués ou
+blessés. On n'a point fait de prisonniers, parce qu'on était séparé par
+des marais.
+
+Les Russes ont jeté des obus dans Wittenberg, et brûlé une partie de
+la ville. Ils ont voulu tenter une attaque de vive force qui ne leur a
+point réussi. Ils y ont perdu cinq à six cents hommes.
+
+La position de l'armée russe paraissait être la suivante: un corps de
+partisans, commandé par un nommé Dornberg qui, en 1809, était capitaine
+des gardes du roi de Westphalie, et qui le trahit lâchement, était à
+Hambourg et faisait des courses entre l'Elbe et le Weser. Le général
+Sébastiani était parti pour lui couper l'Elbe.
+
+Les deux corps prussiens des généraux Lecoq et Blucher paraissaient
+occuper, le premier, la rive droite de la Basse-Saale; le second, la
+rive droite de la Haute-Saale.
+
+Les généraux russes Wintzingerode et Wittgenstein occupaient Leipsick;
+le général Barclay de Tolly était sur la Vistule, observant Dantzick;
+le général Saken était devant le corps autrichien, dans la direction de
+Cracovie, sur la Pilica.
+
+L'empereur Alexandre avec la garde russe, et le général Kutusow ayant
+une vingtaine de mille hommes, paraissaient être sur l'Oder; ils
+s'étaient fait annoncer à Dresde pour le 12 avril, ils s'y étaient fait
+depuis annoncer pour le 20: aucune de ces annonces ne s'est réalisée.
+
+L'ennemi paraissait vouloir se maintenir sur la Saale.
+
+Les Saxons étaient dans Torgau.
+
+Voici la position de l'armée française:
+
+Le vice-roi avait son quartier-général à Mansfeld, la gauche appuyée à
+l'embouchure de la Saale, occupant Calbe et Bernbourg, où est le duc
+de Bellune. Le général Lauriston, avec le cinquième corps, occupait
+Asleben, Sondersleben et Gerbstet. La trente-unième division était sur
+Eisleben, la trente-sixième et la trente-cinquième étaient en arrière en
+réserve. Le prince de la Moskwa avait son corps en avant de Weymar. Le
+duc de Raguse était à Gotha; le quatrième corps, commandé par le général
+Bertrand, était à Saalfeld; le douzième corps, sous les ordres du duc de
+Reggio, arrivant à Cobourg.
+
+La garde est à Erfurt, où l'empereur est arrivé le 25 à onze heures
+du soir. Le 26, S. M. a passé la revue de la garde, et a visité les
+fortifications de la ville et de la citadelle. Elle a fait désigner
+des locaux pour y établir des hôpitaux qui pussent contenir six mille
+malades ou blessés, ayant ordonné qu'Erfurt serait la dernière ligne
+d'évacuation.
+
+Le 27, l'empereur a passé en revue la division Bonnet, faisant partie du
+sixième corps aux ordres du duc de Raguse.
+
+Toute l'armée paraissait en mouvement: déjà tous les partis que l'ennemi
+avait sur la rive gauche de la Saale se sont déployés. Trois mille
+hommes de cavalerie s'étaient portés sur Nordhausen pour pénétrer dans
+le Hartz, et un autre parti sur Heiligenstadt pour menacer Cassel: tout
+cela s'est reployé avec précipitation, en laissant des malades, des
+blessés, et des traînards qui ont été faits prisonniers. Depuis les
+hauteurs d'Ebersdorf jusqu'à l'embouchure de la Saale, il n'y a plus
+d'ennemis sur la rive gauche.
+
+La jonction entre l'armée de l'Elbe et l'armée du Mein doit s'opérer le
+27 entre Naumbourg et Mersebourg.
+
+
+
+Le 28 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 28 à Naumbourg: le prince
+de la Moskwa avait passé la Saale. Le général Souham avait culbuté une
+avant-garde de deux mille hommes qui avait voulu s'opposer au passage
+de la rivière. Tout le corps du prince de la Moskwa était en bataille
+au-delà de Naumbourg.
+
+Le général Bertrand occupait Jéna et avait son corps rangé sur le fameux
+champ de bataille d'Jéna.
+
+Le duc de Reggio, avec le douzième corps, arrivait à Saalfeld.
+
+Le vice-roi débouchait par Halle et Mersebourg.
+
+Le général Sébastiani s'était porté, le 24, sur Velzen; il avait culbuté
+un corps de quatre mille aventuriers, commandés par le général russe
+Czenicheff; il avait dispersé son infanterie; il avait pris une partie
+de ses bagages et de son artillerie, et le poursuivait l'épée dans les
+reins sur Lunebourg.
+
+
+
+Le 30 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 29, l'empereur avait porté son quartier général à Naumbourg.
+
+Le prince de la Moskwa s'était porté sur Weissenfels. Son avant-garde,
+commandée par le général Souham, arriva près de cette ville à deux
+heures après midi, et se trouva en présence du général russe Lanskoi,
+commandant une division de six à sept mille hommes de cavalerie,
+d'infanterie et d'artillerie. Le général Souham n'avait pas de
+cavalerie; mais, sans en attendre, il marcha à l'ennemi et le culbuta de
+ses différentes positions. L'ennemi démasqua douze pièces de canon; le
+général Souham en fit mettre un pareil nombre en batterie. La canonnade
+devint vive et fit des ravages dans les rangs russes qui étaient à
+cheval et à découvert, tandis que nos pièces étaient soutenues par des
+tirailleurs placés dans des ravins et dans des villages. Le général
+de brigade Chemineau s'est fait remarquer. L'ennemi essaya plusieurs
+charges de cavalerie: notre infanterie le reçut en carré et par un
+feu de file qui couvrit le champ de bataille de cadavres russes et de
+chevaux. Le prince de la Moskwa dit qu'il n'a jamais vu à la fois plus
+d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie. Nous entrâmes dans
+Weissenfels; mais voyant que l'ennemi voulait tenir près de la ville,
+l'infanterie marcha à lui au pas de charge, les schakos au bout des
+fusils et aux cris de _vive l'empereur!_ La division ennemie se mit en
+retraite. Notre perte en tués et blessés a été d'une centaine d'hommes.
+
+Le 27, le comte Lauriston s'était porté sur Wettin, où l'ennemi avait un
+pont. Le général Maison fit placer une batterie qui obligea l'ennemi à
+brûler le pont, et il s'empara de la tête de pont, que l'ennemi avait
+construite.
+
+Le 28, le comte Lauriston se porta vis-à-vis Hall, où un corps prussien
+occupait une tête de pont, culbuta l'ennemi et l'obligea d'évacuer cette
+tête de pont et de couper le pont. Une canonnade très-vive s'en était
+suivie d'une rive à l'autre. Notre perte a été de soixante-sept hommes;
+celle de l'ennemi a été bien plus considérable.
+
+Le vice-roi avait ordonné au maréchal duc de Tarente de se porter sur
+Mersebourg. Le 29, à quatre heures après midi, ce maréchal arriva
+devant cette ville; il y trouva deux mille Prussiens qui voulurent s'y
+défendre; ces Prussiens étaient du corps d'Yorck, de ceux mêmes que le
+maréchal commandait en chef et qui l'avaient abandonné sur le Niémen.
+Le maréchal entra de vive force, leur tua du monde, leur fit deux cents
+prisonniers, parmi lesquels se trouve un major, et s'empara de la ville
+et du pont.
+
+Le comte Bertrand avait, le 29, son quartier-général à Dornburg, sur la
+Saale, occupant par une de ses divisions le pont d'Jéna.
+
+Le duc de Raguse avait son quartier-général à Koesen sur la Saale; le
+duc de Reggio avait son quartier-général à Saalfeld sur la Saale.
+
+Ce combat de Weissenfels est remarquable parce que c'est une lutte
+d'infanterie et de cavalerie en égal nombre et en rase plaine, et que
+l'avantage y est resté à notre infanterie. On a vu de jeunes bataillons
+se comporter avec autant de sang-froid et d'impétuosité que les vieilles
+troupes.
+
+Ainsi, pour le début de cette campagne, l'ennemi est chassé de tout ce
+qu'il occupait sur la rive gauche de la Saale; nous sommes maîtres de
+tous les débouchés de cette rivière; la jonction entre les armées de
+l'Elbe et du Mein est opérée, et les villes importantes de Naumbourg, de
+Weissenfels et de Mersebourg ont été occupées de vive force.
+
+
+
+Weymar, le 30 avril 1813.
+
+S. M. l'empereur et roi a passé ici le 28 à deux heures après midi. Le
+duc de Weymar et le prince Bernard avaient été à sa rencontre jusqu'aux
+limites du territoire. S. M. est descendue au palais et s'est entretenue
+près de deux heures avec la duchesse; après quoi S. M. est montée à
+cheval pour se rendre à six lieues d'ici, à Eckarsberg, où était son
+quartier-général. Les princes ayant reconduit S. M. jusque-là, ont eu
+l'honneur d'y dîner le soir avec elle à son quartier-général.
+
+La quantité de troupes qui passe ici est innombrable. Jamais on n'a vu
+de plus beaux trains d'artillerie ni de convois d'équipages militaires
+en meilleur état.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU PREMIER MAI.
+
+L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels; le vice-roi
+avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison était entré à Halle;
+le duc de Raguse avait son quartier-général à Naumbourg; le comte
+Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio avait son quartier-général à
+Jéna.
+
+Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai, le temps était
+meilleur.
+
+Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels: des ouvrages
+de campagne avaient été commencés à Naumbourg, et trois ponts jetés sur
+la Saale.
+
+Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre Saalfeld et
+Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze hussards prussiens.
+Le commandant, qui était un colonel, s'avança en disant: _Français,
+rendez-vous!_ Le sergent l'ajusta et le jeta par terre roide mort. Les
+autres grenadiers se pelotonnèrent, tuèrent sept Prussiens, et les
+hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
+
+Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à Weissenfels;
+le général de division Roguet les commande.
+
+L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais temps, S.
+M. jouit d'une très-bonne santé.
+
+Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement de
+campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher, général-major.
+C'est par un maréchal-des-logis du dixième de hussards que ce coup de
+sabre a été donné. Les habitans de Weymar ont remarqué que le premier
+coup de sabre donné dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le
+prince Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis de
+ce même régiment.
+
+
+
+Le 2 mai, à neuf heures du matin.
+
+_A. S. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures du matin, avec
+le prince de la Moskwa et le général Souham. La division Souham se mit
+en mouvement vers la belle plaine qui commence sur les hauteurs de
+Weissenfels et s'étend jusqu'à l'Elbe. Cette division se forma en quatre
+carrés de quatre bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises
+l'un de l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés se
+plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous les ordres du
+comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions Gérard et Marchand
+venaient d'arriver en échelons et formées de la même manière que la
+division Souham. Le maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la
+cavalerie de la garde.
+
+A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la Moskwa, en
+présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui couvrait la plaine, se mit
+en mouvement sur le défilé de Poserna. On s'empara de différens villages
+sans coup férir. L'ennemi occupait, sur les hauteurs du défilé, une de
+plus belles positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon,
+et présentait trois lignes de cavalerie.
+
+Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris de _vive
+l'empereur_ long-temps prolongés sur toute la ligne. On s'empara de la
+hauteur. Les quatre carrés de la division Souham dépassèrent le défilé.
+
+Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer l'ennemi avec
+vingt pièces de canon. La canonnade devint vive; l'ennemi ploya partout:
+la division Souham se dirigea sur Lutzen; la division Gérard prit
+la direction de la route de Pegau. L'empereur voulant renforcer les
+batteries de cette dernière division, envoya douze pièces de la garde,
+sous les ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort
+fit merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés par la
+mitraille.
+
+Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg, avec le onzième
+corps, commandé par le duc de Tarente, et le cinquième, commandé par le
+général Lauriston: le corps du général Lauriston tenait la gauche sur la
+grande route de Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où
+était le vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive
+canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement à droite, et
+l'empereur se trouva presqu'au même moment au village de Lutzen.
+
+La division Marchand, et successivement les divisions Brenier et Ricard
+passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée quand elles entrèrent
+en ligne.
+
+Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de ces belles
+plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie. C'est le général
+Wintzingerode qui commandait ces trois divisions, dont une était celle
+du général Lanskoi; l'ennemi n'a montré qu'une division d'infanterie.
+Devenu plus prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre
+et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder d'aucune part
+l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille. Notre perte se
+monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq blessés, dont un chef
+de bataillon. Cette perte pourrait être considérée comme extrêmement
+légère, en comparaison de celle de l'ennemi qui a eu trois colonels,
+trente officiers et quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand
+nombre de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la
+guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans cette
+journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la poitrine, et
+le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents pas du côté des
+tirailleurs pour bien reconnaître la plaine. Ce maréchal qu'on peut à
+juste titre nommer brave et juste, était recommandable autant par
+son coup-d'oeil militaire, par sa grande expérience de l'arme de la
+cavalerie, que par ses qualités civiles et son attachement à l'empereur.
+Sa mort sur le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si
+rapide qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui pussent
+être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée et la France entière
+partageront la douleur que S. M. a ressentie.
+
+Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie, c'est-à-dire,
+depuis seize ans, avait toujours, dans différens grades, commandé la
+garde de l'empereur qu'il avait suivi dans toutes ses campagnes et à
+toutes ses batailles.
+
+Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes soldats
+étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de dire _qu'aux
+âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années_.
+
+S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général à Lutzen;
+le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt; le général
+Lauriston était à Kiebersdorf; le prince de la Moskwa avait son
+quartier-général à Kaya, et le duc de Raguse avait le sien à Poserna.
+Le général Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur
+Naumbourg.
+
+A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et fait une sortie
+si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps de trois mille Russes.
+
+La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée et avoir fait,
+dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.
+
+
+
+Le 2 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le prélude
+d'événemens de la plus haute importance. L'empereur Alexandre et le roi
+de Prusse qui étaient arrivés à Dresde avec toutes leurs forces dans les
+derniers jours d'avril, apprenant que l'armée française avait débouché
+de la Thuringe, adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les
+plaines de Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;
+mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de l'armée
+française; ils persistèrent cependant dans leurs projets, et résolurent
+d'attaquer l'armée pour la déposter des positions qu'elle avait prises.
+
+La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures du matin, était
+la suivante:
+
+La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée par le
+vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et onzième corps. Le
+centre était commandé par le prince de la Moskwa, au village de Kaia.
+L'empereur avec la jeune et la vieille garde était à Lutzen.
+
+Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la droite avec
+ses trois divisions. Enfin le général Bertrand, commandant le quatrième
+corps, marchait pour se rendre à ce défilé. L'ennemi débouchait et
+passait l'Elster aux ponts de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant
+l'espérance de le prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne
+pourrait attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le corps
+formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick, afin de
+déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer l'armée française,
+pour la journée du 3, dans une position toute différente de celle où les
+ennemis avaient compté la trouver et où elle était effectivement le 2,
+et de porter ainsi de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.
+
+À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade du côté de
+Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi défendait le petit village de
+Listenau et les ponts en avant de Leipsick. S. M. n'attendait que le
+moment où ces dernières positions seraient enlevées, pour mettre en
+mouvement toute son armée dans cette direction, la faire pivoter sur
+Leipsick, passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à
+revers; mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers Kaïa, sur
+plusieurs colonnes d'une noire profondeur; l'horizon en était obscurci.
+L'ennemi présentait des forces qui paraissaient immenses. L'empereur fit
+sur-le-champ ses dispositions. Le vice-roi reçut l'ordre de se porter
+sur la gauche du prince de la Moskwa; mais il lui fallait trois heures
+pour exécuter ce mouvement. Le prince de la Moskwa prit les armes, et
+avec ses cinq divisions soutint le combat, qui au bout d'une demi-heure
+devint terrible. S. M. se porta elle-même à la tête de la garde derrière
+le centre de l'armée, soutenant la droite du prince de la Moskwa. Le
+duc de Raguse, avec ses trois divisions, occupait l'extrême droite. Le
+général Bertrand eut ordre de déboucher sur les derrières de l'armée
+ennemie, au moment où la ligne se trouverait le plus fortement engagée.
+La fortune se plut à couronner du plus brillant succès toutes ces
+dispositions. L'ennemi, qui paraissait certain de la réussite de son
+entreprise, marchait pour déborder notre droite et gagner le chemin de
+Weissenfels. Le général Compans, général de bataille du premier mérite,
+à la tête de la première division du duc de Raguse, l'arrêta tout court.
+Les régimens de marine soutinrent plusieurs charges avec sang-froid, et
+couvrirent le champ de bataille de l'élite de la cavalerie ennemie. Mais
+les grands efforts d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, étaient
+sur le centre. Quatre des cinq divisions du prince de la Moskwa étaient
+déjà engagées. Le village de Kaia fut pris et repris plusieurs fois. Ce
+village était resté au pouvoir de l'ennemi: le comte de Lobau dirigea le
+général Ricard pour reprendre le village; il fut repris.
+
+La bataille embrassait une ligne de deux lieues couvertes de feu, de
+fumée et de tourbillons de poussière. Le prince de la Moskwa, le général
+Souham, le général Girard, étaient partout, faisaient face à tout.
+Blessé de plusieurs balles, le général Girard voulut rester sur le champ
+de bataille. Il déclara vouloir mourir en commandant et dirigeant ses
+troupes, puisque le moment était arrivé pour tous les Français qui
+avaient du coeur, de vaincre ou de mourir.
+
+Cependant, on commençait à apercevoir dans le lointain la poussière
+et les premiers feux du corps du général Bertrand. Au même moment le
+vice-roi entrait en ligne sur la gauche, et le duc de Tarente attaquait
+la réserve de l'ennemi, et abordait au village où l'ennemi appuyait sa
+droite. Dans ce moment, l'ennemi redoubla ses efforts sur le centre; le
+village de Kaïa fut emporté de nouveau; notre centre fléchit; quelques
+bataillons se débandèrent; mais cette valeureuse jeunesse, à la vue de
+l'empereur, se rallia en criant _vive l'empereur!_ S. M. jugea que le
+moment de crise qui décide du gain ou de la perte des batailles était
+arrivé: il n'y avait plus un moment à perdre. L'empereur ordonna au
+duc de Trévise de se porter avec seize bataillons de la jeune garde
+au village de Kaia, de donner tête baissée, de culbuter l'ennemi,
+de reprendre le village et de faire main basse sur tout ce qui s'y
+trouvait. Au même moment, S. M. ordonna à son aide-de-camp le général
+Drouot, officier d'artillerie de la plus grande distinction, de réunir
+une batterie de quatre-vingts pièces, et de la placer en avant de la
+vieille garde, qui fut disposée en échelons comme quatre redoutes, pour
+soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille derrière.
+Les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux partirent au galop avec leurs
+quatre-vingts bouches à feu placées en un même groupe. Le feu devint
+épouvantable. L'ennemi fléchit de tous côtés. Le duc de Trévise emporta
+sans coup férir le village de Kaia, culbuta l'ennemi et continua à se
+porter en avant en battant la charge. Cavalerie, infanterie, artillerie
+de l'ennemi, tout se mit en retraite.
+
+Le général Bonnet, commandant une division du duc de Raguse, reçut ordre
+de faire un mouvement par sa gauche sur Kaïa, pour appuyer les succès
+du centre. Il soutint plusieurs charges de cavalerie dans lesquelles
+l'ennemi éprouva de grandes pertes.
+
+Cependant le général comte Bertrand s'avançait et entrait en ligne.
+C'est en vain que la cavalerie ennemie caracola autour de ses carrés;
+sa marche n'en fut pas ralentie. Pour le rejoindre plus promptement,
+l'empereur ordonna un changement de direction en pivotant sur Kaïa.
+Toute la droite fit un changement de front, la droite en avant.
+
+L'ennemi ne fit plus que fuir; nous le poursuivîmes une lieue et demie.
+Nous arrivâmes bientôt sur la hauteur que l'empereur Alexandre, le roi
+de Prusse et la famille de Brandebourg occupaient pendant la bataille.
+Un officier prisonnier qui se trouvait là, nous apprit cette
+circonstance.
+
+Nous avons fait plusieurs milliers de prisonniers. Le nombre n'en a pu
+être considérable, vu l'infériorité de notre cavalerie et le désir que
+l'empereur avait montré de l'épargner.
+
+Au commencement de la bataille, l'empereur avait dit aux troupes: _C'est
+une bataille d'Égypte. Une bonne infanterie doit savoir se suffire._
+
+Le général Gouré, chef d'état-major du prince de la Moskwa a été tué,
+mort digne d'un si bon soldat! Notre perte se monte à dix mille hommes
+tués ou blessés; celle de l'ennemi peut être évaluée de vingt-cinq à
+trente mille hommes. La garde royale de Prusse a été détruite. Les
+gardes de l'empereur de Russie ont considérablement souffert; les deux
+divisions de dix régimens de cuirassiers russes ont été écrasées.
+
+S. M. ne saurait trop faire l'éloge de la bonne volonté, du courage et
+de l'intrépidité de l'armée. Nos jeunes soldats ne considéraient pas le
+danger. Ils ont dans cette circonstance relevé toute la noblesse du sang
+français.
+
+L'état-major-général, dans sa relation, fera connaître les belles
+actions qui ont illustré cette brillante journée, qui, comme un coup de
+tonnerre, a pulvérisé les chimériques espérances et tous les calculs
+de destruction et de démembrement de l'empire. Les trames ténébreuses
+ourdies par le cabinet de Saint-James pendant tout un hiver, se trouvent
+en un instant dénouées comme le noeud gordien par l'épée d'Alexandre.
+
+Le prince de Hesse-Hombourg a été tué. Les prisonniers disent que
+le jeune prince royal de Prusse a été blessé, que le prince de
+Mecklenbourg-Strelitz a été tué.
+
+L'infanterie de la vieille garde, dont six bataillons étaient seulement
+arrivés, a soutenu par sa présence l'affaire avec ce sang-froid qui
+la caractérise. Elle n'a pas tiré un seul coup de fusil. La moitié de
+l'armée n'a pas donné, car les quatre divisions du corps du général
+Lauriston n'ont fait qu'occuper Leipsick; les trois divisions du duc de
+Reggio étaient encore à deux journées du champ de bataille: le comte
+Bertrand n'a donné qu'avec une de ses divisions, et si légèrement,
+qu'elle n'a pas perdu cinquante hommes; ses seconde et troisième
+divisions n'ont pas donné. La seconde division de la jeune garde,
+commandée par le général Barrois, était encore à cinq journées; il en
+est de même de la moitié de la vieille garde, commandée par le général
+Decouz, qui n'était encore qu'à Erfurth: des batteries de réserve
+formant plus de cent bouches à feu n'avaient pas rejoint, et elles sont
+encore en marche depuis Mayence jusqu'à Erfurth: le corps du duc de
+Bellune était aussi à trois jours du champ de bataille. Le corps de
+cavalerie du général Sébastiani, avec les trois divisions du prince
+d'Eckmühl, étaient du côté du Bas-Elbe. L'armée alliée forte de cent
+cinquante à deux cent mille hommes, commandée par les deux souverains,
+ayant un grand nombre de princes de la maison de Prusse à sa tête, a
+donc été défaite et mise en déroute par moins de la moitié de l'armée
+française.
+
+Les ambulances et le champ de bataille offraient le spectacle le plus
+touchant: les jeunes soldats, a la vue de l'empereur, faisaient trêve à
+leur douleur, en criant: _vive l'empereur!_--_Il y a-vingt ans,_ a dit
+l'empereur, _que je commande des armées françaises; je n'ai pas encore
+vu autant de bravoure et de dévouement._
+
+L'Europe serait enfin tranquille, si les souverains et les ministres qui
+dirigent leurs cabinets, pouvaient avoir été présens sur ce champ de
+bataille. Ils renonceraient à l'espérance de faire rétrograder l'étoile
+de la France; ils verraient que les conseillers qui veulent démembrer
+l'empire français et humilier l'empereur, préparent la perte de leurs
+souverains.
+
+
+
+Le 3 mai, à neuf heures du soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur, à la pointe du jour du 3, avait parcouru le champ de
+bataille. A dix heures, il s'est mis en marche pour suivre l'ennemi. Son
+quartier-général, le 3 au soir, était à Pegau. Le vice-roi avait son
+quartier-général à Wichstanden, à mi-chemin de Pegau à Borna. Le comte
+Lauriston, dont le corps n'avait pas pris part à la bataille, était
+parti de Leipsick, pour se porter sur Zwemkau où il était arrivé. Le duc
+de Raguse avait passé l'Elster au village de Lietzkowitz, et la comte
+Bertrand l'avait passé au village de Gredel. Le prince de la Moskwa
+était resté en position sur le champ de bataille. Le duc de Reggio, de
+Naumbourg devait se porter sur Zeist.
+
+L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient passé par Pegau dans la
+soirée du 2, et étaient arrivés au village de Loberstedt à onze heures
+du soir; ils s'y étaient reposés quatre heures, et en étaient partis le
+3, à trois heures du matin, se dirigeant sur Borna.
+
+L'ennemi ne revenait pas de son étonnement de se trouver battu dans
+une si grande plaine, par une armée ayant une si grande infériorité de
+cavalerie. Plusieurs colonels et officiers supérieurs faits prisonniers,
+assurent qu'au quartier-général ennemi, on n'avait appris la présence
+de l'empereur à l'armée, que lorsque la bataille était engagée; ils
+croyaient tous l'empereur à Erfurt.
+
+Comme cela arrive toujours dans de pareilles circonstances, les
+Prussiens accusent les Russes de ne pas les avoir soutenus; les Russes
+accusent les Prussiens de ne s'être pas bien battus. La plus grande
+confusion règne dans leur retraite. Plusieurs de ces prétendus
+volontaires qu'on lève en Prusse, ont été faits prisonniers; ils font
+pitié. Tous déclarent qu'ils ont été enrôlés de force, et sous peine de
+voir les biens de leur famille confisqués.
+
+Les gens du pays disent que le prince de Hesse-Hombourg a été tué: que
+plusieurs généraux russes et prussiens ont été tués ou blessés; le
+prince de Mecklenbourg-Strelitz aurait également été tué; mais toutes
+ces nouvelles ne sont encore que des bruits du pays.
+
+La joie de ces contrées d'être délivrées des cosaques ne peut se
+décrire. Les habitans parlent avec mépris de toutes les proclamations et
+de toutes les tentatives qu'on a faites pour les engager à s'insurger.
+
+L'armée russe et prussienne était composée du corps des généraux
+prussiens York, Blucher et Bulow; de ceux des généraux russes
+Wittgenstein, Wintzingerode, Miloradowitch et Tormazow. Les gardes
+russes et prussiennes y étaient. L'empereur de Russie, le roi de Prusse,
+le prince-royal de Prusse, tous les princes de la maison de Prusse
+étaient à la bataille.
+
+L'armée combinée russe et prussienne est évaluée de cent cinquante à
+deux cent mille hommes. Tous les cuirassiers russes y étaient, et ont
+beaucoup souffert.
+
+
+
+Le 4 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 4 au soir à Borna;
+
+Celui du vice-roi à Kolditz;
+
+Celui du général comte Bertrand à Frohbourg;
+
+Celui du général comte Lauriston à Moeelbus;
+
+Celui du prince de la Moskwa à Leipsick;
+
+Celui du duc de Reggio à Zeitz.
+
+L'ennemi se retire sur Dresde dans le plus grand désordre et par toutes
+les routes.
+
+Tous les villages qu'on trouve sur la route de l'armée sont pleins de
+blessés russes et prussiens.
+
+Le prince de Neufchâtel, major-général, a ordonné que l'on enterrât, le
+4 au matin, à Pegau, le prince de Mecklenbourg-Strelitz avec tous les
+honneurs dus à son grade.
+
+A la bataille du 2, le général Dumontier, qui commande la division de la
+jeune garde, a soutenu la réputation qu'il avait déjà acquise dans les
+précédentes campagnes. Il se loue beaucoup de sa division.
+
+Le général de division Brenier a été blessé. Les généraux de brigade
+Chemineau et Grillot ont été blessés et amputés.
+
+Recensement fait des coups de canon tirés à la bataille, le nombre s'en
+est trouvé moins considérable qu'on avait cru d'abord: on n'a tiré que
+trente-neuf mille cinq cents coups de canon. A la bataille de la Moskwa
+on en avait tiré cinquante et quelques mille.
+
+
+
+Le 5 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Colditz, celui du vice-roi
+à Harta, celui du duc de Raguse derrière Colditz, celui du général
+Lauriston à Wurtzen, du prince de la Moskwa à Leipsick, du duc de Reggio
+à Altenbourg, et du général Bertrand à Rochlitz.
+
+Le vice-roi arriva devant Colditz le 5 à neuf heures du matin. Le pont
+était coupé, et des colonnes d'infanterie et de cavalerie avec de
+l'artillerie défendaient le passage. Le vice-roi se porta avec une
+division à un gué qui est sur la gauche, passa la rivière, et gagna le
+village de Komichau, où il fit placer une batterie de vingt pièces de
+canon: l'ennemi évacua alors la ville de Colditz dans le plus grand
+désordre, et en défilant sous la mitraille de nos vingt pièces.
+
+Le vice-roi poursuivit vivement l'ennemi; c'était le reste de l'armée
+prussienne, fort de vingt à vingt-cinq mille hommes, qui se dirigea,
+partie sur Leissnig, et partie sur Gersdorff.
+
+Arrivées à Gersdorff, les troupes prussiennes passèrent à travers
+une réserve qui occupait cette position: c'était le corps russe de
+Miloradowitch, composé de deux divisions formant à peu près huit
+mille hommes sous les armes; les régimens russes, n'étant que de deux
+bataillons de quatre compagnies chaque, et les compagnies n'étant que
+de cent cinquante hommes, mais n'ayant que cent hommes présens sous les
+armes, ce qui ne fait que sept à huit cents hommes par régiment: ces
+deux divisions de Miloradowitch étaient arrivées à la bataille au moment
+où elle finissait, et n'avaient pas pu y prendre part.
+
+Aussitôt que la trente-sixième division eut rejoint la trente-cinquième,
+le vice-roi donna l'ordre au duc de Tarente de former les deux divisions
+en trois colonnes, et de déposter l'ennemi. L'attaque fut vive:
+nos braves se précipitèrent sur les Russes, les enfoncèrent et les
+poussèrent sur Harta. Dans ce combat nous avons eu cinq à six cents
+blessés, et nous avons fait mille prisonniers: l'ennemi a perdu dans
+cette journée deux mille hommes.
+
+Le général Bertrand arrivé à Rochlitz, y a pris quelques convois de
+blessés, de malades et de bagages, et a fait des prisonniers; plus de
+douze cents voitures de blessés avaient passé par cette route.
+
+Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre avaient couché à Rochlitz.
+
+Un adjudant-sous-officier du dix-septième provisoire, qui avait été fait
+prisonnier à la bataille du 2, s'est échappé et a raconté que l'ennemi
+a fait de grandes pertes et se retire dans le plus grand désordre; que
+pendant la bataille les Russes et les Prussiens tenaient leur drapeaux
+en réserve, ce qui fait que nous n'en avons pas pu prendre; qu'ils
+nous ont fait cent deux prisonniers, dont quatre officiers; que ces
+prisonniers étaient conduits en arrière sous la garde du détachement
+laissé aux drapeaux; que les Prussiens ont fait de mauvais traitemens
+aux prisonniers; que deux prisonniers ne pouvant pas marcher par
+extrême fatigue, ils leur ont passé le sabre au travers du corps; que
+l'étonnement des Prussiens et des Russes d'avoir trouvé une armée si
+nombreuse, aussi bien exercée et munie de tout, était à son comble;
+qu'il y avait de la mésintelligence entre eux, et qu'ils s'accusaient
+respectivement de leurs pertes.
+
+Le général comte Lauriston, de Wurtzen, s'est mis en marche sur la
+grande route de Dresde.
+
+Le prince de la Moskwa s'est porté sur l'Elbe pour débloquer le général
+Thielmann qui commande à Torgau, prendre position sur ce point et
+débloquer Wittemberg: il paraît que cette dernière place a fait une
+belle défense et repoussa plusieurs attaques qui ont coûté fort cher à
+l'ennemi.
+
+Des prisonniers racontent que l'empereur Alexandre, voyant la bataille
+perdue, parcourait la ligne russe pour animer le soldat, en disant:
+«Courage, Dieu est pour nous.»
+
+Ils ajoutent que le général prussien Blucher est blessé, et qu'il y a
+cinq généraux de division et de brigade prussiens tués ou blessés.
+
+
+
+Le 6 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Waldheim; celui
+du vice-roi, à Ertzdorf; celui du général Lauriston était à Oschatz;
+celui du prince de la Moskwa, entre Leipsick et Torgau; celui du comte
+Bertrand, à Mittweyda; celui du duc de Reggio, à Penig.
+
+L'ennemi avait brûlé à Waldheim un très-beau pont en bois d'une seule
+arche; ce qui nous avait retardé de quelques heures. Son arrière-garde
+avait voulu défendre le passage, mais s'était déployée sur Ertzdorf: la
+position de ce dernier point est fort belle; l'ennemi a voulu la tenir.
+Le pont étant brûlé, le vice-roi fit tourner le village par la droite et
+par la gauche. L'ennemi était placé derrière des ravins. Une fusillade
+et une canonnade assez vives s'engagèrent; aussitôt on marcha droit à
+l'ennemi, et la position fut enlevée: l'ennemi a laissé deux cents morts
+sur le champ de bataille.
+
+Le général Vandamme avait, le 1er mai, son quartier-général à Harbourg.
+Nos troupes ont pris un cutter de guerre russe armée de vingt pièces de
+canon. L'ennemi a repassé l'Elbe avec tant de précipitation, qu'il a
+laissé sur la rive gauche une infinité de barques propres au passage
+et beaucoup de bagages. Les mouvemens de la grande armée étaient déjà
+connus, et causaient une grande consternation à Hambourg. Les traîtres
+de Hambourg voyaient que le jour de la vengeance était près d'arriver.
+
+Le général Dumonceau était à Lunebourg.
+
+A la bataille du 2, les officiers d'ordonnance Bérenger et Pretel ont
+été blessés, mais peu dangereusement.
+
+
+
+En notre camp impérial de Goldit, le 6 mai 1813.
+
+_Lettre de l'empereur à la maréchale duchesse d'Istrie._
+
+«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur. La perte que vous
+faites et celle de vos enfans est grande sans doute, mais la mienne
+l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort
+et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus
+bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est
+acquise; ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père.
+Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation pour
+alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.
+Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, ma chère
+cousine, en sa sainte et digne garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 9 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 7, le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Nossen.
+
+Entre Nossen et Wilsdruf, le vice-roi a rencontré l'ennemi placé
+derrière un torrent et dans une belle position. Il l'en a déposté, lui a
+tué un millier d'hommes et fait cinq cents prisonniers.
+
+Un cosaque qui a été arrêté, était porteur de l'ordre de brûler les
+bagages de l'arrière-garde russe. Effectivement, huit cents voitures
+russes ont été brûlées, des bagages et vingt pièces de canon ont été
+ramassés par nous sur les routes; plusieurs colonnes de cosaques sont
+coupées: on les poursuit.
+
+Le 8, à midi, le vice-roi est entré à Dresde. L'ennemi, indépendamment
+du grand pont qu'il avait rétabli, avait jeté trois ponts sur l'Elbe. Le
+vice-roi ayant fait marcher des troupes dans la direction de ces ponts,
+l'ennemi y a mis le feu sur-le-champ; les trois têtes de pont qui les
+couvraient ont été enlevées.
+
+Le même jour 8, à neuf heures du matin, le comte Lauriston était arrivé
+à Meissen. Il y a trouvé trois redoutes avec des blockhaus que les
+Prussiens y avaient construites: ils avaient brûlé le pont.
+
+Toute la rive de l'Elbe est libre de l'ennemi.
+
+S. M. l'empereur est arrivé à Dresde le 8, à une heure après-midi.
+L'empereur, en faisant le tour de la ville, s'est porté sur-le-champ au
+chantier de construction à la porte de Pirna, et de là au village de
+Prielsnitz, où S. M. a ordonné qu'on jetât un pont. S. M. est revenue à
+sept heures du soir de sa reconnaissance, au palais où elle est logée.
+
+La vieille garde a fait son entrée à Dresde à huit heures du soir.
+
+Le 9, à trois heures du matin, l'empereur a fait placer lui-même sur
+un des bastions qui domine la rive droite, une batterie qui a chassé
+l'ennemi de la position qu'il occupait de ce côté.
+
+Le prince de la Moskwa marche sur Torgau.
+
+La relation que l'ennemi a faite de la bataille de Lutzen n'est qu'une
+série de faussetés. On assure ici que l'ordre avait été donné de chanter
+un _Te Deum_, mais que des gens du pays qui leur étaient affidés ont
+fait sentir que ce serait ridicule; que ce qui pouvait être bon en
+Russie, serait par trop absurde en Allemagne.
+
+L'empereur de Russie a quitté Dresde hier matin.
+
+Le fameux Stein est l'objet du mépris de tous les honnêtes gens. Il
+voulait révolter la canaille contre les propriétaires. On ne revenait
+pas de surprise de voir des souverains comme le roi de Prusse, et
+surtout comme l'empereur Alexandre, que la nature a doués de belles
+qualités, prêter l'appui de leurs noms à des menées aussi criminelles
+qu'atroces.
+
+Indépendamment des canons et des bagages pris à la poursuite de
+l'ennemi, nous avons fait à la bataille cinq mille prisonniers, et pris
+dix pièces de canon. L'ennemi ne nous a pris aucun canon; mais il a fait
+cent onze prisonniers. Le général en chef Koutouzow est mort à Bautzen,
+de la fièvre nerveuse, il y a quinze jours. Il a été remplacé dans le
+commandement en chef par le général Wittgenstein, qui a débuté par la
+perte de la bataille de Lutzen.
+
+
+
+Le 10 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 9, le colonel Lasalle, directeur des équipages de pont, a commencé
+à faire établir des radeaux pour le pont qu'on jette au village de
+Prielsnitz. On y a établi également un _va-et-vient_. Trois cents
+voltigeurs ont été jetés sur la rive droite, sous la protection de vingt
+pièces de canon placées sur une hauteur.
+
+A dix heures du matin, l'ennemi s'est avancé pour culbuter ces
+tirailleurs dans l'eau. Il a pensé qu'une batterie de douze pièces
+serait suffisante pour faire taire les nôtres; la canonnade s'est
+engagée: les pièces de l'ennemi ont été démontées; trois bataillons
+qu'il avait fait avancer en tirailleurs ont été écrasés sous notre
+mitraille: l'empereur s'y est porté; le général Dulauloy s'est placé
+avec le général Devaux et dix-huit pièces d'artillerie légère sur la
+gauche du village de Prielsnitz, position qui prend à revers toute la
+plaine de la rive droite: le général Drouet s'est porté avec seize
+pièces sur la droite: l'ennemi a fait avancer quarante pièces de canon;
+nous en avons mis jusqu'à quatre-vingts en batterie.
+
+Pendant ce temps, on traçait un boyau sur la rive droite, en forme de
+tête de pont, où nos tirailleurs s'établissaient à couvert. Après avoir
+eu douze à quinze pièces démontées, et quinze à dix-huit cents hommes
+tués ou blessés, l'ennemi comprit la folie de son entreprise, et à trois
+heures de l'après-midi il s'éloigna.
+
+On a travaillé toute la nuit au pont; mais l'Elbe a crû; quelques ancres
+ont dérivé; le pont ne sera terminé que ce soir.
+
+Aujourd'hui 10, l'empereur a fait passer dans la ville neuve, en
+profitant du pont de Dresde, la division Charpentier. Ce soir, ce pont
+se trouve rétabli; toute l'armée y passe pour se porter sur la rive
+droite. Il paraît que l'ennemi se retire sur l'Oder.
+
+Le prince de la Moskwa est à Wittemberg; le général Lauriston est à
+Torgau; le général Reynier a repris le commandement du septième corps,
+composé du contingent saxon et de la division Durutte.
+
+Les quatrième, sixième, onzième et douzième corps passeront sur le pont
+de Dresde demain à la pointe du jour. La garde, jeune et vieille, est
+autour de Dresde. La deuxième division de la garde, commandée par le
+général Barrois, arrive aujourd'hui à Altenbourg.
+
+Le roi de Saxe, qui s'était dirigé sur Prague, pour être plus près de sa
+capitale, sera rendu à Dresde dans la journée de demain. L'empereur a
+envoyé une escorte de cinq cents hommes de sa garde, avec son aide de
+camp le général Flahaut pour le recevoir et l'accompagner.
+
+Deux mille hommes de cavalerie ennemie ont été coupés de l'Elbe, ainsi
+qu'un grand nombre de bagages, de patrouilles de troupes légères et de
+cosaques. Il paraît qu'ils se sont réfugiés en Bohême.
+
+
+
+Le 11 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le vice-roi s'était porté, avec le onzième corps, à Bischoffswerda; le
+général Bertrand, avec le quatrième corps, à Koenigsbruck; le duc de
+Raguse, avec le sixième corps, à Reichenbach; le duc de Reggio, à
+Dresde; la jeune et la vieille garde, à Dresde.
+
+Le prince de la Moskwa est entré le 11 au matin à Torgau, et a pris
+position sur la rive droite, à une journée de cette place; le général
+Lauriston est arrivé le même jour à Torgau avec son corps, à trois
+heures de l'après-midi.
+
+Le duc de Bellune, avec le deuxième corps, s'est mis en marche sur
+Wittemberg, ainsi que le corps de cavalerie du général Sébastiani.
+
+Le corps de cavalerie commandé par le général Latour-Maubourg a passé le
+11 sur le pont de Dresde, à trois heures après-midi.
+
+Le roi de Saxe a couché à Sedlitz. Toute la cavalerie saxonne doit
+rejoindre dans la journée du 13 à Dresde. Le général Reynier a repris le
+commandement du septième corps à Torgau: ce corps est composé de deux
+divisions saxonnes, formant douze mille hommes.
+
+S. M. a passé toute la journée sur le pont, à voir défiler ses troupes.
+
+Le colonel du génie Bernard, aide-de-camp de l'empereur, a mis une
+grande activité dans la réparation du pont de Dresde.
+
+Le général Rogniat, commandant en chef le génie de l'armée, a tracé les
+ouvrages qui vont couvrir la ville neuve, et servir de tête de pont.
+
+On a intercepté un courrier du comte de Stackelberg, ex-ambassadeur de
+Russie à Vienne, au comte de Nesselrode, secrétaire d'état, accompagnant
+l'empereur de Russie à Dresde. On a aussi intercepté plusieurs
+estafettes venant de Berlin et de Prague.
+
+
+
+Le 12 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente.
+
+Le 12, à dix heures du matin, la garde impériale a pris les armes, et
+s'est mise en bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Gross-Garten.
+L'empereur en a passé la revue. Le roi de Saxe, qui avait couché la
+veille à Sedlitz, est arrivé à midi. Les deux souverains sont descendus
+de cheval, et se sont embrassés, et ensuite sont entrés à la tête de
+la garde, dans Dresde, aux acclamations d'une immense population. Cela
+formait un très-beau spectacle.
+
+A trois heures, l'empereur a passé la revue de la division de cavalerie
+du général Fresia, composée de trois mille chevaux, venant d'Italie. S.
+M. a été extrêmement satisfaite de cette cavalerie, dont la bonne tenue
+est due aux soins et à l'activité du ministre de la guerre du royaume
+d'Italie, Fontanelli, qui n'a rien épargné pour la mettre en bon état.
+
+L'empereur a donné ordre au vice-roi de se rendre à Milan pour y remplir
+une mission spéciale. S. M. a été extrêmement satisfaite de la conduite
+que ce prince a tenue pendant toute la campagne: cette conduite a acquis
+au vice-roi un nouveau titre à la confiance de l'empereur.
+
+
+
+_Proclamation de l'empereur à l'armée._
+
+«Soldats,
+
+Je suis content de vous! vous avez rempli mon attente! vous avez suppléé
+à tout par votre bonne volonté et par votre bravoure. Vous avez, dans
+la célèbre journée du 2 mai, défait et mis en déroute l'armée russe et
+prussienne commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous
+avez ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles; vous avez
+montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille de Lutzen
+sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz, d'Jéna, de Friedland et
+de la Moskwa! Dans la campagne passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge
+contre nos armes qu'en suivant la méthode féroce des barbares ses
+ancêtres. Des armées de Tartares ont incendié ses campagnes, ses
+villes, la sainte Moscou elle-même. Aujourd'hui ils arrivaient dans nos
+contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France et l'Italie
+ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher la révolte,
+l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils se sont faits les apôtres
+de tous les crimes. C'est un incendie moral qu'ils voulaient allumer
+entre la Vistule et le Rhin, pour, selon l'usage des gouvernemens
+despotiques, mettre des déserts entre nous et eux. Les insensés! ils
+connaissaient peu l'attachement à leurs souverains, la sagesse, l'esprit
+d'ordre et le bon sens des Allemands. Ils connaissaient peu la puissance
+et la bravoure des Français!
+
+«Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots parricides
+... Nous rejetterons ces Tartares dans leurs affreux climats qu'ils ne
+doivent pas franchir. Qu'ils restent dans leurs déserts glacés, séjour
+d'esclavage, de barbarie et de corruption, où l'homme est ravalé à
+l'égal de la brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée;
+soldats! l'Italie, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de
+grâces!
+
+«De notre camp impérial de Lutzen, le 3 mai 1813.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La place de Spandau a capitulé. Cet événement étonne tous les
+militaires. S. M. a ordonné que le général Bruny, le commandant de
+l'artillerie et le commandant du génie de la place, ainsi que les
+membres du conseil de défense qui n'auraient pas protesté, fussent
+arrêtés et traduits devant une commission de maréchaux, présidée par le
+prince vice-connétable.
+
+S. M. a également ordonné que la capitulation de Thorn fût l'objet d'une
+enquête.
+
+Si la garnison de Spandau a rendu sans siège une place forte environnée
+de marais, et a souscrit à une capitulation qui doit être l'objet
+d'une enquête et d'un jugement, la conduite qu'a tenue la garnison de
+Wittemberg a été bien différente. Le général Lapoype s'est parfaitement
+conduit, et a soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point
+important, qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une enceinte
+à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa resistance qu'au courage
+de ses défenseurs.
+
+Le baron de Montaran, écuyer de l'empereur, suivi d'un homme des
+écuries, s'était égaré le 6 mai, deux jours avant d'arriver à Dresde. Il
+est tombé dans une patrouille de cavalerie légère de trente hommes, et a
+été pris par l'ennemi.
+
+Un nouveau courrier adressé de Vienne par M. de Stackelberg à M. de
+Nesselrode à Dresde, vient d'être intercepté. Ce qui est singulier,
+c'est que les dépêches sont datées du 8 au soir, et que pourtant elles
+contiennent des félicitations de M. Stackelberg à l'empereur Alexandre
+sur la victoire éclatante qu'il vient de remporter, et sur la retraite
+des Français au-delà de la Saale.
+
+La grande-duchesse Catherine a reçu à Toeplitz une lettre de son frère
+l'empereur Alexandre, qui lui apprend cette grande victoire du 2. La
+grande duchesse, comme de raison, a donné lecture, de cette lettre à
+tous les buveurs d'eau de Toeplitz. Cependant le lendemain elle a appris
+que l'empereur Alexandre était revenu sur Dresde, et qu'elle-même devait
+se rendre à Prague. Tout cela a paru extrêmement ridicule en Bohême. On
+y a vu le nom d'un souverain compromis sans aucun motif que la politique
+pût justifier. Tout cela ne peut s'expliquer que comme une habitude
+russe, résultant de la nécessité qu'il y a en Russie d'en imposer à une
+populace ignorante, et de la facilité qu'on trouve à lui faire tout
+accroire. On aurait bien dû adopter un autre usage dans un pays civilisé
+comme l'Allemagne.
+
+
+
+Le 14 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armée de l'Elbe a été dissoute, et les deux armées de l'Elbe et du
+Mein n'en font plus qu'une seule.
+
+Le duc de Bellune était le 13 au soir sur Wittemberg.
+
+Le prince de la Moskwa partait de Torgau pour se porter sur Lukau.
+
+Le comte Lauriston marchait de Torgau sur Dobrilugk.
+
+Le comte Bertrand était à Koenigsbruck.
+
+Le duc de Tarente, avec le onzième corps, était campé entre
+Bischoffswerda et Bautzen. Il avait dans les journées du 11 et du 12,
+poursuivi vivement l'armée ennemie. Le général Miloradowitch avec une
+arrière-garde de vingt mille hommes et quarante pièces de canon, a
+voulu, le 12, tenir les positions de Fischbach, de Capellenberg, et
+celle de Bischoffswerda, ce qui a donné lieu à trois combats successifs,
+dans lesquels nos troupes se sont conduites avec la plus grande
+intrépidité; la division Charpentier s'est distinguée à l'attaque de
+droite; l'ennemi a été tourné dans ses positions et débusqué sur tous
+les points; une de ses colonnes a été coupée. Nous lui avons fait cinq
+cents prisonniers. Il a eu plus de quinze cents hommes tués ou blessés.
+L'artillerie du onzième corps a tiré deux mille coups de canon dans ce
+combat.
+
+Les débris de l'armée prussienne, conduite par le roi de Prusse, qui
+avaient passé à Meissen, se sont dirigés par Koenigsbruck sur Bautzen
+pour se réunir à l'armée russe.
+
+Le corps du duc de Reggio a passé hier à midi le pont de Dresde.
+
+L'empereur a passé la revue du corps de cavalerie et des beaux
+cuirassiers du général Latour-Maubourg.
+
+On dit que les Russes conseillent aux Prussiens de brûler Potsdam et
+Berlin, et de dévaster toute la Prusse. Ils commencent eux-mêmes à
+donner l'exemple; ils ont brûlé de gaîté de coeur la petite ville de
+Bischoffswerda.
+
+Le roi de Saxe a dîné le 13 chez l'empereur.
+
+La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
+Barrois, est attendue demain 15 à Dresde.
+
+
+
+Le 16 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 15, S. M. l'empereur et S. M. le roi de Saxe ont passé la revue de
+quatre régimens de cavalerie saxons (un de hussards, un de lanciers,
+et deux régimens de cuirassiers), qui font partie du corps du général
+Latour-Maubourg. Ensuite LL. MM. ont visité le champ de bataille et la
+tête de pont de Prielnitz.
+
+Le duc de Tarente s'était mis en mouvement le 15, à cinq heures du
+matin, pour se porter vis-à-vis Bautzen.
+
+Il a rencontré au débouché du bois l'arrière-garde ennemie; quelques
+charges de cavalerie ont été essayées contre notre infanterie, mais sans
+succès. L'ennemi ayant voulu tenir dans cette position, la fusillade
+s'est engagée, et il a été déposté.
+
+Nous avons eu deux cent cinquante hommes tués ou blessés dans cette
+affaire d'arrière-garde. On estime la perte de l'ennemi de sept à huit
+cents hommes, dont deux cents prisonniers.
+
+La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
+Barrois, est arrivée hier à Dresde.
+
+Toute l'armée a passé l'Elbe.
+
+Indépendamment du grand pont de Dresde, il a été établi un pont de
+bateaux en aval, et un autre en amont de la ville. Trois mille ouvriers
+travaillent à couvrir la nouvelle ville par une tête de pont.
+
+La gazette de Berlin, du 8 mai, contenait le règlement de la
+_landsturm._ On ne peut pousser la folie plus loin; mais il est à
+prévoir que les habitans de la Prusse ont trop de sens, et sont trop
+attachés aux vrais principes de la propriété, pour imiter des barbares
+qui n'ont rien de sacré.
+
+A la bataille de Lutzen, un régiment composé de l'élite de la noblesse
+prussienne, et qui se faisait appeler _cosaques prussiens,_ a été
+presque entièrement détruit; il n'en reste pas quinze hommes; ce qui a
+mis en deuil toutes les familles.
+
+Ces cosaques singeaient réellement les cosaques du Don. De pauvres
+jeunes gens délicats avaient à la main la lance, qu'ils soutenaient à
+peine, et étaient costumés comme de vrais cosaques.
+
+Que dirait Frédéric, dont les ouvrages sont pleins d'expressions de
+mépris pour ces hideuses milices, s'il voyait que son petit-neveu y
+cherche aujourd'hui des modèles d'uniforme et de tenue!
+
+Les cosaques sont mal vêtus; ils sont sur de petits chevaux presque sans
+selle et sans harnachement, parce que ce sont des milices irrégulières
+que les peuplades du Don fournissent, et qui s'établissent à leurs
+frais. Aller chercher là un modèle pour la noblesse de Prusse, c'est
+montrer à quel point est porté l'esprit de déraison et d'inconséquence
+qui dirige les affaires de ce royaume.
+
+
+
+Le 18 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur était toujours à Dresde. Le 15, le duc de Trévise était parti
+avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg et la division
+d'infanterie de la jeune garde du général Dumoutier.
+
+Le 16, la division de la jeune garde commandée par le général Barrois
+partait également de Dresde.
+
+Le duc de Reggio, le duc de Tarente, le duc de Raguse et le comte
+Bertrand étaient en ligne vis-à-vis Bautzen.
+
+Le prince de la Moskwa et le général Lauriston arrivaient à
+Hoyers-Verda.
+
+Le duc de Bellune, le général Sébastiani et le général Reynier
+marchaient sur Berlin. Ce qu'on avait prévu est arrivé: à l'approche du
+danger, les Prussiens se sont moqués du règlement du _landsturm;_ une
+proclamation a fait connaître aux habitans de Berlin qu'ils étaient
+couverts par le corps de Bulow; mais que, dans tous les cas, si les
+Français arrivaient, il ne fallait pas prendre les armes, mais les
+recevoir suivant les principes de la guerre. Il n'est aucun Allemand qui
+veuille brûler ses maisons ou qui veuille assassiner personne. Cette
+circonstance fait l'éloge du peuple allemand. Lorsque des furibonds,
+sans honneur et sans principes, prêchent le désordre et l'assassinat, le
+caractère de ce bon peuple les repousse avec indignation. Les Schlegel,
+les Kotzbue et autres folliculaires aussi coupables, voudraient
+transformer en empoisonneurs et en assassins les loyaux Germains; mais
+la postérité remarquera qu'ils n'ont pu entraîner un seul individu, une
+seule autorité, hors de la ligne du devoir et de la probité.
+
+Le comte Bubna est arrivé le 16 à Dresde. Il était porteur d'une lettre
+de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon. Il est reparti le 17
+pour Vienne.
+
+L'empereur Napoléon a offert la réunion d'un congrès à Prague, pour
+une paix générale. Du côté de la France, arriveraient à ce congrès les
+plénipotentiaires de la France, ceux des États-Unis d'Amérique, du
+Danemarck, du roi d'Espagne, et de tous les princes alliés; et du côté
+opposé, ceux de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, des insurgés
+espagnols et des autres alliés de cette masse belligérante. Dans ce
+congrès seraient posées les bases d'une longue paix. Mais il est douteux
+que l'Angleterre veuille soumettre ses principes égoïstes et injustes à
+la censure et à l'opinion de l'univers; car il n'est aucune puissance,
+si petite qu'elle soit, qui ne réclame au préalable les privilèges
+adhérens à sa souveraineté, et qui sont consacrés par les articles du
+traité d'Utrecht, sur la navigation maritime.
+
+Si l'Angleterre, par ce sentiment d'égoïsme sur lequel est fondée sa
+politique, refuse de coopérer à ce grand oeuvre de la paix du monde,
+parce qu'elle veut exclure l'univers de l'élément qui forme les trois
+quarts de notre globe, l'empereur n'en propose pas moins la réunion à
+Prague de tous les plénipotentiaires des puissances belligérantes, pour
+régler la paix du continent. S. M. offre même de stipuler, au moment où
+le congrès sera formé, un armistice entre les différentes armées, afin
+de faire cesser l'effusion du sang humain.
+
+Ces principes sont conformes aux vues de l'Autriche. Reste à voir
+actuellement ce que feront les cours d'Angleterre, de Russie et de
+Prusse.
+
+L'éloignement des États-Unis d'Amérique ne doit pas être une raison pour
+les exclure; le congrès pourrait toujours s'ouvrir, et les députés des
+États-Unis auraient le temps d'arriver avant la conclusion des affaires,
+peur stipuler leurs droits et leurs intérêts.
+
+
+
+Le 22 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur Alexandre et le roi de Prusse attribuaient la perte de la
+bataille de Lutzen à des fautes que leurs généraux avaient commises dans
+la direction des forces combinées, et surtout aux difficultés attachées
+à un mouvement offensif de cent cinquante à cent quatre-vingt mille
+hommes. Ils résolurent de prendre la position de Bautzen et de
+Hochkirch, déjà célèbre dans l'histoire de la guerre de sept ans; d'y
+réunir tous les renforts qu'ils attendaient de la Vistule et d'autres
+points en arrière; d'ajouter à celle position tout ce que l'art pourrait
+fournir de moyens, et là, de courir les chances d'une nouvelle bataille,
+dont toutes les probabilités paraissaient être en leur faveur.
+
+Le duc de Tarente, commandant le onzième corps, était parti de
+Bischoffswerda, le 15, et se trouvait, le 15 au soir, à une portée
+de canon de Bautzen, où il reconnut toute l'armée ennemie. Il prit
+position.
+
+Dès ce moment, les corps de l'armée française furent dirigés sur champ
+de Bautzen.
+
+L'empereur partit de Dresde le 18; il coucha à Harta, et le 19, il
+arriva, à dix heures du matin, devant Bautzen. Il employa toute la
+journée à reconnaître les positions de l'ennemi.
+
+On apprit que les corps russes de Barclai de Tolly, de Langeron et de
+Sass, et le corps prussien de Kleist avaient rejoint l'armée combinée,
+et que sa force pouvait être évaluée de cent cinquante à cent soixante
+mille hommes.
+
+Le 19 au soir, la position de l'ennemi était la suivante: sa gauche
+était appuyée à des montagnes couvertes de bois, et perpendiculaires au
+cours de la Sprée, à peu près à une lieue de Bautzen. Bautzen soutenait
+son centre. Cette ville avait été crénelée, retranchée et couverte
+par des redoutes. La droite de l'ennemi s'appuyait sur des mamelons
+fortifiés qui défendent les débouchés de la Sprée, du côté du village
+de Nimschütz: tout son front était couvert sur la Sprée. Cette position
+très-forte n'était qu'une première position.
+
+On apercevait distinctement, à trois mille toises en arrière, de la
+terre fraîchement remuée, et des travaux qui marquaient leur seconde
+position. La gauche était encore appuyée, aux mêmes montagnes, à deux
+mille toises en arrière de celles de la première position, et fort en
+avant du village de Hochkirch. Le centre était appuyé à trois villages
+retranchés, où l'on avait fait tant de travaux, qu'on pouvait les
+considérer comme des places fortes. Un terrain marécageux et difficile
+couvrait les trois quarts du centre. Enfin leur droite s'appuyait en
+arrière de la première position, à des villages et à des mamelons
+également retranchés.
+
+Le front de l'armée ennemie, soit dans la première, soit dans la seconde
+position, pouvait avoir une lieue et demie.
+
+D'après cette reconnaissance, il était facile de concevoir comment,
+malgré une bataille perdue comme celle de Lutzen, et huit jours de
+retraite, l'ennemi pouvait encore avoir des espérances dans les chances
+de la fortune. Selon l'expression d'un officier russe à qui on demandait
+ce qu'ils voulaient faire: _Nous ne voulons_, disait-il, _ni avancer, ni
+reculer._--_Vous êtes maîtres du premier point_, répondit un officier
+français; _dans peu de jours, l'événement prouvera si vous êtes maîtres
+de l'autre._ Le quartier-général des deux souverains était au village de
+Natchen.
+
+Au 19, la position de l'armée française était la suivante:
+
+Sur la droite était le duc de Reggio, s'appuyant aux montagnes sur la
+rive gauche de la Sprée, et séparé de la gauche de l'ennemi par cette
+vallée. Le duc de Tarente était devant Bautzen, à cheval sur la route de
+Dresde. Le duc de Raguse était sur la gauche de Bautzen, vis-à-vis le
+village de Niemenschütz. Le général Bertrand était sur la gauche du duc
+de Raguse, appuyé à un moulin à vent et à un bois, et faisant mine de
+déboucher de Jaselitz sur la droite de l'ennemi.
+
+Le prince de la Moskwa, le général Lauriston et le général Reynier
+étaient à Hoyerswerda, sur la route de Berlin, hors de ligne et en
+arrière de notre gauche.
+
+L'ennemi ayant appris qu'un corps considérable arrivait par Hoyerswerda,
+se douta que les projets de l'empereur étaient de tourner la position
+par la droite, de changer le champ de bataille, de faire tomber tous
+ses retranchemens élevés avec tant de peine, et l'objet de tant
+d'espérances. N'étant encore instruits que de l'arrivée du général
+Lauriston, il ne supposait pas que cette colonne fût de plus de dix-huit
+à vingt mille hommes. Il détacha donc contre elle, le 19 à quatre heures
+du matin, le général York, avec douze mille Prussiens, et le général
+Barclay de Tolly, avec dix-huit mille Russes. Les Russes se placèrent au
+village de Klix, et les Prussiens au village de Weissig.
+
+Cependant le comte Bertrand avait envoyé le général Pery, avec la
+division italienne, à Koenigswartha, pour maintenir notre communication
+avec les corps détachés. Arrivé à midi, le général Pery fit de mauvaises
+dispositions; il ne fit pas fouiller la forêt voisine. Il plaça mal ses
+postes, et à quatre heures il fut assailli par un _hourra_ qui mit du
+désordre dans quelques bataillons. Il perdit six cents hommes, parmi
+lesquels se trouve le général de brigade italien Balathier, blessé;
+deux canons et trois caissons; mais la division ayant pris les armes,
+s'appuya au bois, et fit face à l'ennemi.
+
+Le comte de Valmy étant arrivé avec de la cavalerie, se mit à tête de la
+division italienne, et reprit le village de Koenigswartha. Dans ce même
+moment, le corps du comte Lauriston, qui marchait en tête du prince de
+la Moskwa pour tourner la position de l'ennemi, parti de Hoyerswerda,
+arriva sur Weissig. Le combat s'engagea, et le corps d'York aurait été
+écrasé, sans la circonstance d'un défilé à passer, qui fit que nos
+troupes ne purent arriver que successivement. Après trois heures de
+combat, le village de Weissig fut emporté, le corps d'York, culbuté fut
+rejeté sur l'autre côté de la Sprée.
+
+Le combat de Weissig serait seul un événement important. Un rapport
+détaillé en fera connaître les circonstances.
+
+Le 19, le comte Lauriston coucha donc sur la position de Weissig; le
+prince de la Moskwa à Mankersdorf, et le comte Reynier à une lieue en
+arrière. La droite de la position de l'ennemi se trouvait évidemment
+débordée.
+
+Le 20, à huit heures de matin l'empereur se porta sur la hauteur en
+arrière de Bautzen. Il donna ordre au duc de Reggio de passer la Sprée,
+et d'attaquer les montagnes qui appuyaient la gauche de l'ennemi; au duc
+de Tarente de jeter un pont sur chevalets sur la Sprée, entre Bautzen et
+les montagnes; au duc de Raguse de jeter un autre pont sur chevalets sur
+la Sprée, dans l'enfoncement que ferme cette rivière sur la gauche, à
+une demi-lieue de Bautzen; au duc de Dalmatie, auquel S. M. avait donné
+le commandement supérieur du centre, de passer la Sprée pour inquiéter
+la droite de l'ennemi; enfin, au prince de la Moskwa, sous les ordres
+duquel étaient le troisième corps, le comte Lauriston et le général
+Reynier, de s'approcher sur Klix, de passer la Sprée, de tourner
+la droite de l'ennemi, et de se porter sur son quartier-général de
+Wurtchen, et de là sur Weissemberg.
+
+A midi, la canonnade s'engagea. Le duc de Tarente n'eut pas besoin de
+jeter son pont sur chevalets: il trouva devant lui un pont de pierre,
+dont il força le passage. Le duc de Raguse jeta son pont; tout son corps
+d'armée passa sur l'autre rive de la Sprée. Après six heures d'une vive
+canonnade et plusieurs charges que l'ennemi fit sans succès, le général
+Compans fit occuper Bautzen; le général Bonnet fit occuper le village de
+Niedkayn, et enleva au pas de charge un plateau qui le rendit maître de
+tout le centre de la position de l'ennemi; le duc de Reggio s'empara des
+hauteurs, et à sept heures du soir, l'ennemi fut rejeté sur sa seconde
+position. Le général Bertrand passa un des bras de la Sprée; mais
+l'ennemi conserva les hauteurs qui appuyaient sa droite, et par ce moyen
+se maintint entre le corps du prince de la Moskwa et notre armée.
+
+L'empereur entra à huit heures du soir à Bautzen, et fut accueilli par
+les habitans et les autorités avec les sentimens que devaient avoir
+des alliés, heureux de se voir délivrés des Stein, des Kotzbue et des
+cosaques. Cette journée qu'on pourrait appeler, si elle était isolée,
+_la bataille de Bautzen,_ n'était que le prélude de la bataille de
+Wurtchen.
+
+Cependant l'ennemi commençait à comprendre la possibilité d'être forcé
+dans sa position. Ses espérances n'étaient plus les mêmes, et il
+devait avoir dès ce moment le présage de sa défaite. Déjà toutes ses
+dispositions étaient changées. Le destin de la bataille ne devait plus
+se décider derrière ses retranchemens. Ses immenses travaux, et trois
+cents redoutes devenaient inutiles. La droite de sa position, qui était
+opposée au quatrième corps, devenait son centre, et il était obligé
+de jeter sa droite, qui formait une bonne partie de son armée, pour
+l'opposer au prince de la Moskwa, dans un lieu qu'il n'avait pas étudié
+et qu'il croyait hors de sa position.
+
+Le 21, à cinq heures du matin, l'empereur se porta sur les hauteurs, à
+trois quarts de lieue en avant de Bautzen.
+
+Le duc de Reggio soutenait une vive fusillade sur les hauteurs que
+défendait la gauche de l'ennemi. Les Russes qui sentaient l'importance
+de cette position, avaient placé là une forte partie de leur armée,
+afin que leur gauche ne fût pas tournée. L'empereur ordonna aux ducs de
+Reggio et de Tarente d'entretenir le combat, afin d'empêcher la gauche
+de l'ennemi de se dégarnir et de lui masquer la véritable attaque dont
+le résultat ne pouvait pas se faire sentir avant midi ou une heure.
+
+A onze heures, le duc de Raguse marcha à mille toises en avant de sa
+position, et engagea une épouvantable canonnade devant les redoutes et
+tous les retranchemens ennemis.
+
+La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie, masqués par
+un rideau, avaient des débouchés faciles pour se porter en avant par
+la gauche ou par la droite, selon les vicissitudes que présenterait
+la journée. L'ennemi fut tenu ainsi incertain sur le véritable point
+d'attaque.
+
+Pendant ce temps, le prince de la Moskwa culbutait l'ennemi au village
+de Klix, passait la Sprée, et menait battant ce qu'il avait devant lui
+jusqu'au village de Preilitz. A dix heures il enleva le village;
+mais les réserves de l'ennemi s'étant avancées pour couvrit le
+quartier-général, le prince de la Moskwa fut ramené et perdit le village
+de Preilitz. Le duc de Dalmatie commença à déboucher à une heure
+après-midi. L'ennemi qui avait compris tout le danger dont il était
+menacé par la direction qu'avait prise la bataille, sentit que le seul
+moyen de soutenir avec avantage le combat contre le prince de la Moskwa,
+était de nous empêcher de déboucher. Il voulut s'opposer à l'attaque du
+duc de Dalmatie. Le moment de décider la bataille se trouvait dès-lors
+bien indiqué. L'empereur, par un mouvement à gauche, se porta, en vingt
+minutes, avec la garde, les quatre divisions du général Latour-Maubourg
+et une grande quantité d'artillerie, sur le flanc de la droite de la
+position de l'ennemi, qui était devenue le centre de l'armée russe.
+
+La division Morand et la division wurtembergeoise enlevèrent le mamelon
+dont l'ennemi avait fait son point d'appui. Le général Devaux établit
+une batterie dont il dirigea le feu sur les masses qui voulaient
+reprendre la position. Les généraux Dulauloy et Drouot, avec soixante
+pièces de batterie de réserve, se portèrent en avant. Enfin, le duc de
+Trévise, avec les divisions Dumoutier et Barrois de la jeune garde, se
+dirigea sur l'auberge de Klein-Baschwitz, coupant le chemin de Wurtchen
+à Baugen.
+
+L'ennemi fut obligé de dégarnir sa droite pour parer à cette nouvelle
+attaque. Le prince de la Moskwa en profita et marcha en avant. Il prit
+le village de Preisig, et s'avança, ayant débordé l'armée ennemie, sur
+Wurtchen. Il était trois heures après midi, et lorsque l'armée était
+dans la plus grande incertitude du succès, et qu'un feu épouvantable se
+faisait entendre sur une ligne de trois lieues, l'empereur annonça que
+la bataille était gagnée.
+
+L'ennemi voyant sa droite tournée se mit en retraite, et bientôt sa
+retraite devint une fuite.
+
+A sept heures du soir, le prince de la Moskwa et le général Lauriston
+arrivèrent à Wurtchen. Le duc de Raguse reçut alors l'ordre de faire un
+mouvement inverse de celui que venait de faire la garde, occupa tous les
+villages retranchés, et toutes les redoutes que l'ennemi était obligé
+d'évacuer, s'avança dans la direction d'Hochkirch, et prit ainsi
+en flanc toute la gauche de l'ennemi, qui se mit alors dans une
+épouvantable déroute. Le duc de Tarente, de son côté, poussa vivement
+cette gauche et lui fit beaucoup de mal.
+
+L'empereur coucha sur la route au milieu de sa garde à l'auberge de
+Klein-Baschwitz. Ainsi, l'ennemi, forcé dans toutes ses positions,
+laissa en notre pouvoir le champ de bataille couvert de ses morts et de
+ses blessés, et plusieurs milliers de prisonniers.
+
+Le 22, à quatre heures du matin, l'armée française se mit en mouvement.
+L'ennemi avait fui toute la nuit par tous les chemins et par toutes les
+directions. On ne trouva ses premiers postes qu'au-delà de Weissemberg,
+et il n'opposa de résistance que sur les hauteurs en arrière de
+Reichenbach. L'ennemi n'avait pas encore vu notre cavalerie.
+
+Le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de quinze cents chevaux
+lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde, chargea, dans la
+plaine de Reichenbach, la cavalerie ennemie, et la culbuta. L'ennemi,
+croyant qu'ils étaient seuls, fit avancer une division de cavalerie,
+et plusieurs divisions s'engagèrent successivement. Le général
+Latour-Maubourg, avec ses quatorze mille chevaux et les cuirassiers
+français et saxons, arriva à leur secours, et plusieurs charges de
+cavalerie eurent lieu. L'ennemi, tout surpris de trouver devant lui
+quinze à seize mille hommes de cavalerie, quand il nous en croyait
+dépourvus, se retira en désordre. Les lanciers rouges de la garde se
+composent en grande partie des volontaires de Paris et des environs. Le
+général Lefèvre-Desnouettes et le général Colbert, leur colonel, en font
+le plus grand éloge.
+
+Dans cette affaire de cavalerie, le général Bruyères, général de
+cavalerie légère de la plus haute distinction, a eu la jambe emportée
+par un boulet.
+
+Le général Reynier se porta avec le corps saxon sur les hauteurs
+au-delà de la Reichenbach, et poursuivit l'ennemi jusqu'au village de
+Hotterndorf. La nuit nous prit à une lieue de Goerlitz. Quoique la
+journée eût été extrêmement longue, puisque nous nous trouvions à huit
+lieues du champ de bataille, et que les troupes eussent éprouvé tant
+de fatigues, l'armée française aurait couché à Goerlitz; mais l'ennemi
+avait placé un corps d'arrière-garde sur la hauteur en avant de cette
+ville, et il aurait fallu une demi-heure de jour de plus pour la tourner
+par la gauche. L'empereur ordonna donc qu'on prît position.
+
+Dans les batailles des 20 et 21, le général wurtembergeois Franquemont
+et le général Lorencez ont été blessés. Notre perte dans ces journées
+peut s'évaluer à onze ou douze mille hommes tués ou blessés. Le soir de
+la journée du 22, à sept heures, le grand-maréchal duc de Frioul, étant
+sur une petite éminence à causer avec le duc de Trévise et le général
+Kirgener, tous les trois pied à terre et assez éloignés du feu, un des
+derniers boulets de l'ennemi rasa de près le duc de Trévise, ouvrit le
+bas-ventre au grand-maréchal, et jeta roide mort le général Kirgener. Le
+duc de Frioul se sentit aussitôt frappé à mort; il expira douze heures
+après.
+
+Dès que les postes furent placés et que l'armée eut pris ses bivouacs,
+l'empereur alla voir le duc de Frioul. Il le trouva avec toute sa
+connaissance, et montrant le plus grand sang-froid. Le duc serra la main
+de l'empereur, qu'il porta sur ses lèvres. _Toute ma vie_, lui dit-il,
+_a été consacrée à votre service, et je ne la regrette que par l'utilité
+dont elle pouvait vous être encore!_--_Duroc,_ lui dit l'empereur, _il
+est une autre vie! C'est là que vous irez m'attendre, et que nous nous
+retrouverons un jour!_--_Oui, sire; mais ce sera dans trente ans, quand
+vous aurez triomphé de vos ennemis, et réalisé toutes les espérances de
+notre patrie.......J'ai vécu en honnête homme; je ne me reproche rien.
+Je laisse une fille, V. M. lui servira de père._
+
+L'empereur serrant de la main droite le grand-maréchal, resta un
+quart-d'heure la tête appuyée sur la main gauche dans le plus profond
+silence. Le grand-maréchal rompit le premier ce silence. _Ah! sire,
+allez-vous-en! ce spectacle vous peine!_ L'empereur, s'appuyant sur le
+duc de Dalmatie et sur le grand-écuyer, quitta le duc de Frioul sans
+pouvoir lui dire autre chose que ces mots, _adieu donc, mon ami!_ S. M.
+rentra dans sa tente, et ne reçut personne pendant toute la nuit.
+
+Le 23, à neuf heures du matin, le général Régnier entra dans Goerlitz.
+Des ponts furent jetés sur la Neiss, et l'armée se porta au-delà de
+cette rivière.
+
+Au 23, au soir, le duc de Bellune était sur Botzemberg; le comte
+Lauriston avait son quartier-général à Hochkirch, le comte Reynier en
+avant de Trotskendorf sur le chemin de Lauban, et le comte Bertrand
+en arrière du même village; le duc de Tarente était sur Schoenberg;
+l'empereur était à Goerlitz.
+
+Un parlementaire, envoyé par l'ennemi, portait plusieurs lettres, où
+l'on croit qu'il est question de négocier un armistice.
+
+L'armée ennemie s'est retirée, par Banalau et Laubau, en Silésie. Toute
+la Saxe est délivrée de ses ennemis, et dès demain 24, l'armée française
+sera en Silésie.
+
+L'ennemi a brûlé beaucoup de bagages, fait sauter beaucoup de parcs,
+disséminé dans les villages une grande quantité de blessés. Ceux qu'il
+a pu emmener sur des charrettes n'étaient pas pansés; les habitans en
+portent le nombre à dix-huit mille. Il en est resté plus de dix mille en
+notre pouvoir.
+
+La ville de Goerlitz, qui compte huit à dix mille habitans, a reçu les
+Français comme des libérateurs.
+
+La ville de Dresde et le ministère saxon ont mis la plus grande activité
+à approvisionner l'armée, qui jamais n'a été dans une plus grande
+abondance.
+
+Quoiqu'une grande quantité de munitions ait été consommée, les ateliers
+de Torgau et de Dresde, et les convois qui arrivent, par les soins du
+général Sorbier, tiennent notre artillerie bien approvisionnée.
+
+On a des nouvelles de Glogau, Custrin et Stettin. Toutes ces places
+étaient dans un bon état.
+
+Ce récit de la bataille de Wurtchen ne peut être considéré que comme
+une esquisse. L'état-major-général recueillera les rapports qui feront
+connaître les officiers, soldats et les corps qui se sont distingués.
+
+Dans le petit combat du 22, à Reichenbach, nous avons acquis la
+certitude que notre jeune cavalerie est, à nombre égal, supérieure à
+celle de l'ennemi.
+
+Nous n'avons pu prendre de drapeaux; l'ennemi les retire toujours du
+champ de bataille. Nous n'avons pris que dix-neuf canons, l'ennemi ayant
+fait sauter ses parcs et ses caissons. D'ailleurs l'empereur tient sa
+cavalerie en réserve; et jusqu'à ce qu'elle soit assez nombreuse, il
+veut la ménager.
+
+
+
+Le 25 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres les corps du général
+Lauriston et du général Reynier, avait forcé, le 24 mai, le passage de
+la Neiss, et le 25 au matin, le passage de la Queiss, et était arrivé à
+Buntzlau. Le général Lauriston avait son quartier-général à mi-chemin de
+Buntzlau à Haynau.
+
+Le quartier-général de l'empereur était, le 25 au soir, à Buntzlau.
+
+Le duc de Bellune était à Wehrau, sur la Queiss.
+
+Le général Bertrand était entré, le 24, à Lauban, et le 25 il avait
+suivi l'ennemi.
+
+Le duc de Tarente, après avoir passé la Queiss, avait eu un combat avec
+l'arrière-garde ennemie. L'ennemi, encombré de charrettes de blessés
+et de bagages, voulut tenir. Le duc de Tarente eut ses trois divisions
+engagées. Le combat fut vif; l'ennemi souffrit beaucoup. Le duc de
+Tarente avait, le 25 au soir, son quartier-général à Stegkigt.
+
+Le duc de Raguse était à Ottendorf.
+
+Le duc de Reggio était parti de Bautzen, marchant sur Berlin par la
+route de Luckau.
+
+Nos avant-postes n'étaient plus qu'à une marche de Glogau.
+
+C'est à Buntzlau que le général russe Koutouzow est mort, il y a six
+semaines. Nos armées n'ont trouvé dans ce pays aucune exaltation. Les
+esprits y sont comme à l'ordinaire. La _landwehr_, la _landsturm_ n'ont
+existé que dans les journaux, du moins dans ce pays-ci; et les habitans
+sont bien loin d'adhérer au conseil des Russes, de brûler leurs maisons
+et de dévaster leur pays.
+
+Le général Durosnel est resté en qualité de gouverneur à Dresde. Il
+commande toutes les troupes et garnisons françaises en Saxe.
+
+Plusieurs corps français se dirigent sur Berlin, où il paraît que l'on
+déménage, et où l'on s'attend depuis quelques jours à voir arriver
+l'armée.
+
+
+
+Le 27 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, le quartier-général du comte Lauriston était à Haynau. Un
+bataillon du général Maison a été chargé inopinément, à cinq heures du
+soir, par trois mille chevaux, et a été obligé de se reployer sur un
+village. Il a perdu deux pièces de canon et trois caissons qui étaient
+sous sa garde. La division a pris les armes. L'ennemi a voulu charger
+sur le cent cinquante-troisième régiment; mais il a été chassé du
+champ de bataille, qu'il a laissé couvert de morts. Parmi les tués, se
+trouvent le colonel et une douzaine d'officiers des gardes-du-corps de
+Prusse, dont on a apporté les décorations.
+
+Le 27, le quartier-général de l'empereur était à Liegnitz, où se
+trouvaient la jeune et la vieille garde, et les corps du général
+Lauriston et du général Reynier. Le corps du prince de la Moskwa était
+à Haynau; celui du duc de Bellune manoeuvrait sur Glogau. Le duc de
+Tarente était à Goldberg. Le duc de Raguse et le comte Bertrand étaient
+sur la route de Goldberg à Liegnitz.
+
+Il paraît que toute l'armée ennemie a pris la direction de Jauer et de
+Schweidnitz.
+
+On ramasse bon nombre de prisonniers. Les villages sont pleins de
+blessés ennemis.
+
+Liegnitz est une assez jolie ville, de dix mille habitans. Les autorités
+l'avaient quittée par ordres exprès; ce qui mécontente fort les habitans
+et les paysans du cercle. Le comte Daru a été en conséquence chargé de
+former de nouvelles magistratures.
+
+Tous les gens de la cour et toute la noblesse qui avaient évacué Berlin,
+s'étaient retirés à Breslau; aujourd'hui ils évacuent Breslau, et une
+partie se retire en Bohême.
+
+Les lettres interceptées ne parlent que de la consternation de l'ennemi
+et des pertes énormes qu'il a faites à la bataille de Wurtchen.
+
+
+
+Le 29 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Bellune s'est porté sur Glogau. Le général Sébastiani a
+rencontré près de Sprottau un convoi ennemi, l'a chargé, lui a pris
+vingt-deux pièces de canon, quatre-vingts caissons et cinq cents
+prisonniers.
+
+Le duc de Raguse est arrivé le 28 au soir à Jauer, poussant
+l'arrière-garde ennemie, dont il avait tourné la position sur ce point.
+Il lui a fait trois cents prisonniers. Le duc de Tarente et le comte
+Bertrand étaient arrivés à la hauteur de cette ville.
+
+Le 28, à la pointe du jour, le prince de la Moskwa, avec les corps du
+comte Lauriston et du général Reynier, s'était porté sur Neumarck.
+Ainsi, notre avant-garde n'est plus qu'à sept lieues de Breslau.
+
+Le 29 mai, à dix heures du matin, le comte Schouvaloff, aide-de-camp
+de l'empereur de Russie, et le général Kleist, général de division
+prussien, se sont présentés aux avant-postes. Le duc de Vicence a été
+parlementer avec eux. On croit que cette entrevue est relative à la
+négociation de l'armistice.
+
+On a des nouvelles de nos places, qui sont toutes dans la meilleure
+situation.
+
+Les ouvrages qui défendaient le champ de bataille de Wurtchen sont
+très-considérables; aussi l'ennemi avait-il dans ses retranchemens la
+plus grande confiance. On peut s'en faire une idée, quand on saura que
+c'était le travail de dix mille ouvriers pendant trois mois; car c'est
+depuis le mois de février que les Russes travaillaient à cette position
+qu'ils considéraient comme inexpugnable.
+
+Il paraît que le général Wittgenstein a quitté le commandement de
+l'armée combinée: c'est le général Barclay de Tolly qui la commande.
+
+L'armée est ici dans le plus beau pays possible; la Silésie est un
+jardin continu, où l'armée se trouve dans la plus grande abondance de
+tout.
+
+
+
+Le 30 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Un convoi d'artillerie d'une cinquantaine de voitures, parti
+d'Augsbourg, s'est éloigné de la route de l'armée, et s'est dirigé
+d'Augsbourg sur Bayreuth; les partisans ennemis ont attaqué ce convoi
+entre Zwickau et Chemnitz, ce qui a occasionné la perte de deux cents
+hommes et de trois cents chevaux qui ont été pris; de sept à huit pièces
+de canon, et de plusieurs voitures qui ont été détruites; les pièces ont
+été reprises. S. M. a ordonné de faire une enquête pour savoir qui a
+pris sur soi de changer la route de l'armée. Que ce soit un général ou
+un commissaire des guerres, il doit être puni selon la rigueur des lois
+militaires, la route de l'armée ayant été ordonnée d'Augsbourg par
+Wurtzbourg et Fulde.
+
+Le général Poinsot, venant de Brunswick avec un régiment de marche de
+cavalerie, fort de quatre cents hommes, a été attaqué par sept à huit
+cents hommes de cavalerie ennemie près Halle; il a été fait prisonnier
+avec une centaine d'hommes; deux cents hommes sont revenus à Leipsick.
+
+Le duc de Padoue est arrivé à Leipsick, où il réunit sa cavalerie pour
+balayer toute la rive gauche de l'Elbe.
+
+
+
+Le 31 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Vicence, le comte de Schouvaloff et le général Kleist ont eu
+une conférence de dix-huit heures, au couvent de Watelstadt, près de
+Liegnitz. Ils se sont séparés hier 30, à cinq heures après-midi. Le
+résultat n'est pas encore connu. On est convenu, dit-on, du principe
+d'un armistice, mais on ne paraît pas d'accord sur les limites qui
+doivent former la ligne de démarcation. Le 31, à six heures du soir, les
+conférences ont recommencé du côté de Striegau.
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Neumarck; celui du prince de
+la Moskwa, ayant sous ses ordres le général Lauriston et le général
+Reynier, était à Lissa. Le duc de Tarente et le comte Bertrand étaient
+entre Jauer et Striegau. Le duc de Raguse était entre Moys et Neumarkt.
+Le duc de Bellune était à Steinau sur l'Oder. Glogau était entièrement
+débloqué. La garnison a eu constamment du succès dans ses sorties. Cette
+place a encore pour sept mois de vivres.
+
+Le 28, le duc de Reggio ayant pris position à Hoyerswerda, fut attaqué
+par le corps du général Bulow, fort de quinze à dix-huit mille hommes.
+Le combat s'engagea; l'ennemi fut repoussé sur tous les points et
+poursuivi l'espace de deux lieues.
+
+Le 22 mai, le lieutenant-général Vandamme s'est emparé de Wilhelmsburg,
+devant Hambourg.
+
+Le 24, le quartier-général du prince d'Eckmülh était à Harbourg.
+Plusieurs bombes étaient tombées dans Hambourg, et les troupes russes
+paraissant évacuer cette ville, les négociations s'étaient ouvertes
+pour la reddition de cette place; les troupes danoises faisaient cause
+commune avec les troupes françaises.
+
+Il devait y avoir, le 25, une conférence avec les généraux danois,
+pour régler le plan d'opérations. M. le comte de Kaas, ministre de
+l'intérieur du roi de Danemarck, et chargé d'une mission auprès de
+l'empereur, était parti pour se rendre au quartier-général.
+
+
+
+Le 2 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était toujours à Neumarkt; celui
+du prince de la Moskwa était à Lissa; le duc de Tarente et le comte
+Bertrand étaient entre Jauer et Striegau; le duc de Raguse au village
+d'Eisendorf; le troisième corps, au village de Titersdorf; le duc de
+Bellune entre Glogau et Liegnitz.
+
+Le comte de Bubna était arrivé à Liegnitz, et avait des conférences avec
+le duc de Bassano.
+
+Le général Lauriston est entré à Breslau le 1er juin, à six heures du
+matin. Une division prussienne de six à sept mille hommes qui couvrait
+cette ville en défendant le passage de la Lohe, a été enfoncée au
+village de Neukirchen.
+
+Le bourgmestre et quatre députés de la ville de Breslau ont été
+présentés à l'empereur, à Neumarkt, le 1er juin, à deux heures
+après-midi.
+
+S. M. leur a dit qu'ils pouvaient rassurer les habitans; que quelque
+chose qu'ils eussent faite pour seconder l'esprit d'anarchie que les
+Stein et les Scharnhorss voulaient exciter, elle pardonnait à tous.
+
+La ville est parfaitement tranquille, et tous les habitans y sont
+restés. Breslau offre de très-grandes ressources.
+
+Le duc de Vicence et les plénipotentiaires russe et prussien, le
+comte Schouvaloff et le général de Kleist, avaient échangé leurs
+pleins-pouvoirs, et avaient neutralisé le village de Peicherwitz.
+Quarante hommes d'infanterie et vingt hommes de cavalerie, fournis
+par l'armée française, et le même nombre d'hommes fournis par l'armée
+alliée, occupaient respectivement les deux entrées du village. Le 2 au
+matin, les plénipotentiaires étaient en conférence pour convenir de la
+ligne qui, pendant l'armistice, doit déterminer la position des
+deux armées. En attendant, des ordres ont été donnés des deux
+quartiers-généraux afin qu'aucunes hostilités n'eussent lieu. Ainsi,
+depuis le 1er juin, à deux heures de l'après-midi, il n'a été commis
+aucune hostilité de part ni d'autre.
+
+
+
+Le 4 juin au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armistice a été signé le 4, à deux heures après midi.
+
+S. M. l'empereur part le 5, à la pointe du jour, pour se rendre à
+Liegnitz. On croit que pendant la durée de l'armistice, S. M. se tiendra
+une partie du temps à Glogau, et la plus grande partie à Dresde, afin
+d'être plus près de ses états.
+
+Glogau est approvisionné pour un an.
+
+
+
+Le 6 juin 1813.
+
+_A. S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était, le 6, à Liegnitz.
+
+Le prince de la Moskwa était toujours à Breslau.
+
+Les commissaires nommés par l'empereur de Russie, pour l'exécution
+de l'armistice, étaient le comte de Schouvaloff, aide-de-camp de
+l'empereur, et M. de Koutousoff, major-général, aide-de-camp de
+l'empereur. Les commissaires nommés de la part de la France, sont le
+général de division Dumoutier, commandant une division de la garde,
+et le général de brigade Flahaut, aide-de-camp de l'empereur.--Ces
+commissaires se tiennent à Neumarkt.
+
+Le duc de Trévise porte son quartier-général à Glogau, avec la jeune
+garde. La vieille garde retourne à Dresde, où l'on croit que S. M. va
+porter son quartier-général.
+
+Les différens corps d'armée se sont mis en marche, pour former des camps
+dans les différentes positions de Goldberg, de Loewenberg, de Buntzlau,
+de Liegnitz, de Sprottau, de Sagan, etc.
+
+Le corps polonais du prince Poniatowski, qui traverse la Bohême, est
+attendu à Zittau le 10 juin.
+
+
+
+Le 7 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de S. M. l'empereur était à Buntzlau. Tous les corps
+d'armée étaient en marche pour se rendre dans leurs cantonnemens. L'Oder
+était couvert de bateaux qui descendaient de Breslau à Glogau, chargés
+d'artillerie, d'outils, de farine et d'objets de toute espèce pris à
+l'ennemi.
+
+La ville de Hambourg a été reprise le 30 mai, de vive force. Le prince
+d'Eckmülh se loue spécialement de la conduite du général Vandamme.
+Hambourg avait été perdu, pendant la campagne précédente, par la
+pusillanimité du général Saint-Cyr: c'est à la vigueur qu'a déployée
+le générai Vandamme, du moment de son arrivée dans la trente-deuxième
+division militaire, qu'on doit la conservation de Brême, et aujourd'hui
+la prise de Hambourg. On y a fait plusieurs centaines de prisonniers.
+On a trouvé dans la ville deux ou trois cents pièces de canon, dont
+quatre-vingts sur les remparts. On avait fait des travaux pour mettre la
+ville en état de défense.
+
+Le Danemarck marche avec nous: le prince d'Eckmülh avait le projet de se
+porter sur Lubeck. Ainsi, la trente-deuxième division militaire et tout
+le territoire de l'empire sont entièrement délivrés de l'ennemi.
+
+Des ordres ont été donnés pour faire de Hambourg une place forte: elle
+est environnée d'un rempart bastionné, ayant un large fossé plein d'eau,
+et pouvant être couvert en partie par des inondations. Les travaux sont
+dirigés de manière que la communication avec Hambourg se fasse par les
+îles, en tout temps.
+
+L'empereur a ordonné la construction d'une autre place sur l'Elbe, à
+l'embouchure du Havel. Koenigstein, Torgau, Wittemberg, Magdebourg,
+la place du Havel et Hambourg, compléteront la défense de la ligne de
+l'Elbe.
+
+Les ducs de Cambridge et de Brunswick, princes de la maison
+d'Angleterre, sont arrivés à temps à Hambourg, pour donner plus de
+relief au succès des Français. Leur voyage se réduit à ceci: ils sont
+arrivés, et se sont sauvés.
+
+Les derniers bataillons des cinq divisions du prince d'Eckmülh,
+lesquelles sont composées de soixante-douze bataillons au grand complet,
+sont partis de Wesel.
+
+Depuis le commencement de la campagne, l'armée française a délivré la
+Saxe, conquis la moitié de la Silésie, réoccupé la trente-deuxième
+division militaire, confondu les espérances de nos ennemis.
+
+
+
+Le 10 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur était arrivé le 10, à quatre heures du matin, à Dresde. La
+garde à cheval y était arrivée à midi. La garde à pied y était attendue
+le lendemain 11.
+
+S. M., arrivée au moment où on s'y attendait le moins, avait ainsi rendu
+inutiles les préparatifs faits pour sa réception.
+
+A midi, le roi de Saxe est venu voir l'empereur, qu'on a logé au
+faubourg, dans la belle maison Marcolini, où il y a un grand appartement
+au rez-de-chaussée et un beau parc; le palais du roi, qu'habitait
+précédemment l'empereur, n'ayant pas de jardin.
+
+A sept heures du soir, l'empereur a reçu M. de Kaas, ministre de
+l'intérieur et de la justice du roi de Danemarck.
+
+Une brigade danoise de la division auxiliaire mise sous les ordres du
+prince d'Eckmülh, avait pris, le 2 juin, possession de Lubeck.
+
+Le prince de la Moskwa était, le 10, à Breslau; le duc de Trévise,
+à Glogau; le duc de Bellune, à Crossen; le duc de Reggio, sur les
+frontières de la Prusse, du côté de Berlin. L'armistice avait été publié
+partout. Les troupes faisaient des préparatifs pour asseoir leurs
+baraques et camper dans leurs positions respectives, depuis Glogau et
+Liegnitz, jusqu'aux frontières de la Bohême et à Goerlitz.
+
+
+
+Le 14 juin au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Toutes les troupes sont arrivées dans leurs cantonnemens. On élève des
+baraques et l'on forme les camps.
+
+L'empereur a paradé tous les jours à dix heures.
+
+Quelques partisans ennemis sont encore sur les derrières. Il y en a qui
+font la guerre pour leur compte, à la manière de Schill, et qui refusent
+de reconnaître l'armistice. Plusieurs colonnes sont en mouvement pour
+les détruire.
+
+
+
+Le 15 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le baron de Kaas, ministre de l'intérieur de Danemarck, et envoyé avec
+des lettres du roi, a été présenté à l'empereur.
+
+Après les affaires de Copenhague, un traité d'alliance fut conclu entre
+la France et le Danemarck: par ce traité, l'empereur garantissait
+l'intégrité du Danemarck.
+
+Dans le courant de 1811, la cour de Suède fit connaître à Paris le désir
+qu'elle avait de réunir la Norwège à la Suède, et demanda l'assistance
+de la France. L'on répondit que, quelque désir qu'eût la France de faire
+une chose agréable à la Suède, un traité d'alliance ayant été conclu
+avec le Danemarck, et garantissant l'intégrité de cette puissance, S. M.
+ne pouvait jamais donner son consentement au démembrement du territoire
+de son allié.
+
+Dès ce moment, la Suède s'éloigna de la France, et entra en négociation
+avec ses ennemis.
+
+Depuis, la guerre devint imminente entre la France et la Russie. La
+cour de Suède proposa de faire cause commune avec la France, mais en
+renouvelant sa proposition relative à la Norwège. C'est en vain que la
+Suède fit entrevoir que des ports de Norwège une descente en Écosse
+était facile; c'est en vain que l'on fit valoir toutes les garanties que
+l'ancienne alliance de la Suède donnerait à la France de la conduite
+qu'on tiendrait avec l'Angleterre. La conduite du cabinet des Tuileries
+fut la même: on avait les mains liées par le traité avec le Danemarck.
+
+Dès ce moment, la Suède ne garda plus de mesures; elle contracta une
+alliance avec l'Angleterre et la Russie; et la première stipulation de
+ce traité fut l'engagement commun de contraindre le Danemarck à céder la
+Norwège à la Suède.
+
+Les batailles de Smolensk et de la Moskwa enchaînèrent l'activité de la
+Suède; elle reçut quelques subsides, fit quelques préparatifs, mais ne
+commença aucune hostilité. Les événemens de l'hiver de 1812 arrivèrent,
+les troupes françaises évacuèrent Hambourg. La situation du Danemarck
+devint périlleuse; en guerre avec l'Angleterre, menacée par la Suède et
+par la Russie, la France paraissait impuissante pour le soutenir. Le
+roi de Danemarck, avec cette loyauté qui le caractérise, s'adressa à
+l'empereur pour sortir de cette situation. L'empereur, qui veut que
+sa politique ne soit jamais à charge à ses alliés, répondit que le
+Danemarck était maître de traiter avec l'Angleterre pour sauver
+l'intégrité de son territoire, et que son estime et son amitié pour le
+roi ne recevraient aucun refroidissement des nouvelles liaisons que la
+force des circonstances obligeait le Danemarck à contracter. Le roi
+témoigna toute sa reconnaissance de ce procédé.
+
+Quatre équipages de très-bons matelots avaient été fournis par le
+Danemarck, et montaient quatre vaisseaux de notre flotte de l'Escaut. Le
+roi de Danemarck ayant témoigné, sur ces entrefaites, le désir que ces
+marins lui fussent rendus, l'empereur les lui renvoya avec la plus
+scrupuleuse exactitude, en témoignant aux officiers et aux matelots la
+satisfaction qu'il avait de leurs bons services.
+
+Cependant les événemens marchaient.
+
+Les alliés pensaient que le rêve de Burke était réalisé. L'empire
+français, dans leur imagination, était déjà effacé du globe, et il faut
+que cette idée ait prédominé à un étrange point, puisqu'ils offraient
+au Danemarck, en indemnité de la Norwège, nos départemens de la
+trente-deuxième division militaire, et même toute la Hollande, afin de
+recomposer dans le Nord une puissance maritime qui fît système avec la
+Russie.
+
+Le roi de Danemarck, loin de se laisser surprendre à ces appâts
+trompeurs, leur dit: «Vous voulez donc me donner des colonies en Europe,
+et cela au détriment de la France?»
+
+Dans l'impossibilité de faire partager au roi de Danemarck une idée
+aussi folle, le prince Dolgorouki fut envoyé à Copenhague pour demander
+qu'on fit cause commune avec les alliés, et moyennant ce, les alliés
+garantissaient l'intégrité du Danemarck et même de la Norwège.
+
+L'urgence des circonstances, les dangers imminens que courait le
+Danemarck, l'éloignement des armées françaises, son propre salut firent
+fléchir la politique du Danemarck. Le roi consentit, moyennant la
+garantie de l'intégrité de ses états, à couvrir Hambourg, et à tenir
+cette ville à l'abri même des armées françaises, pendant toute la
+guerre. Il comprit tout ce que cette stipulation pouvait avoir de
+désagréable pour l'empereur; il y fit toutes les modifications de
+rédaction qu'il était possible d'y faire, et même ne la signa qu'en
+cédant aux instances de tous ceux dont il était entouré, qui lui
+représentaient la nécessité de sauver ses états; mais il était loin
+dépenser que c'était un piège qu'on venait là de lui tendre. On voulait
+le mettre ainsi en guerre avec la France, et après lui avoir fait perdre
+de cette façon son appui naturel dans cette circonstance, on voulait lui
+manquer de parole; et l'obliger de souscrire à toutes les conditions
+honteuses qu'on voudrait lui imposer.
+
+M. de Bernstorf se rendit à Londres; il croyait y être reçu avec
+empressement et n'avoir plus qu'à renouveler le traité consenti avec
+le prince Dolgorouki: mais quel fut son étonnement, lorsque le prince
+régent refusa de recevoir la lettre du roi, et que lord Castlereagh lui
+fit connaître qu'il ne pouvait y avoir de traité entre le Danemarck et
+l'Angleterre, si, au préalable, la Norwège n'était cédée à la Suède.
+Peu de jours après, le comte de Bernstorf reçut ordre de retourner en
+Danemarck.
+
+Au même moment, on tint le même langage au comte de Moltke, envoyé de
+Danemarck auprès de l'empereur Alexandre. Le prince Dolgorouki fut
+désavoué comme ayant dépassé ses pouvoirs, et pendant ce temps les
+Danois faisaient leur notification à l'armée française, et quelques
+hostilités avaient lieu!
+
+C'est en vain qu'on ouvrirait les annales des nations pour y voir une
+politique plus immorale. C'est au moment que le Danemarck se trouve
+ainsi engagé dans un état de guerre avec la France, que le traité auquel
+il croit se conformer est à la fois désavoué à Londres et en Russie,
+et qu'on profite de l'embarras où cette puissance est placée, pour lui
+présenter comme _ultimatum,_ un traité qui l'engageait à reconnaître la
+cession de la Norwège!
+
+Dans ces circonstances difficiles le roi montra la plus grande confiance
+dans l'empereur; il déclara le traité nul. Il rappela ses troupes de
+Hambourg, Il ordonna que son armée marcherait avec l'armée française, et
+enfin il déclara qu'il se considérait toujours comme allié de la France,
+et qu'il s'en reposait sur la magnanimité de l'empereur.
+
+Le président de Kaas fut envoyé au quartier-général français avec des
+lettres du roi.
+
+En même temps le roi fit partir pour la Norwège le prince héréditaire de
+Danemarck, jeune prince de la plus grande espérance, et particulièrement
+aimé des Norvégiens. Il partit déguisé en matelot, se jeta dans une
+barque de pêcheur et arriva en Norwège le 22 mai.
+
+Le 30 mai les troupes françaises entrèrent à Hambourg, et une division
+danoise, qui marchait avec nos troupes, entra à Lubeck.
+
+Le baron de Kaas se trouvant à Altona, eut à essuyer une autre scène de
+perfidie égale à la première.
+
+Les envoyés des alliés vinrent à son logement et lui firent connaître
+que l'on renonçait à la cession de la Norwège, et que sous la condition
+que le Danemarck fit cause commune avec les alliés, il n'en serait plus
+question; qu'ils le conjuraient de retarder son départ. La réponse de M.
+de Kaas fut simple: «J'ai mes ordres, je dois les exécuter.» On lui
+dit que les armées françaises étaient défaites; cela ne l'ébranla pas
+davantage, et il continua sa route.
+
+Cependant, le 31 mai une flotte anglaise parut dans la rade de
+Copenhague; un des vaisseaux de guerre mouilla devant la ville, et M.
+Thornton se présenta. Il fit connaître que les alliés allaient commencer
+les hostilités, si, dans quarante-huit heures, le Danemarck ne
+souscrivait à un traité, dont les principales conditions étaient de
+céder la Norwège à la Suède, en remettant sur-le-champ en dépôt la
+province de Drontheim, et de fournir vingt-cinq mille hommes pour
+marcher avec les alliés contre la France, et conquérir les indemnités
+qui devaient être la part du Danemarck. On déclarait en même temps que
+les ouvertures faites à M. de Kaas, à son passage à Altona, étaient
+désavouées et ne pouvaient être considérées que comme des pourparlers
+militaires. Le roi rejeta avec indignation cette injurieuse sommation.
+
+Cependant le prince royal arrivé en Norvège, y avait publié la
+proclamation suivante:
+
+«Norwégiens!
+
+«Votre roi connaît et apprécié votre fidélité inébranlable pour lui
+et la dynastie des rois de Norwège et de Danemarck, qui, depuis des
+siècles, règne sur vos pères et sur vous. Son désir paternel est
+de resserrer encore davantage le lien indissoluble de l'amitié
+_fraternelle_ et de l'union qui lie les peuples des deux royaumes. Le
+coeur de Frédéric VI est toujours avec vous, mais ses soins pour toutes
+les branches de l'administration de l'état le privent de se voir entouré
+de son peuple norwégien. C'est pour cela qu'il m'envoie près de vous,
+comme gouverneur, pour exécuter ses volontés comme s'il était présent;
+ses ordres seront mes lois. Mes efforts seront de gagner votre
+confiance. Votre estime et votre amitié seront ma récompense. Peut-être
+que des épreuves plus dures nous menacent ... Mais ayant confiance dans
+la Providence, j'irai sans crainte au-devant d'elles, et avec votre
+aide, fidèles Norwégiens; je vaincrai tous les obstacles. Je sais que je
+puis compter sur votre fidélité pour le roi, que vous voulez conserver
+l'ancienne indépendance de la Norwège, et que la devise qui nous réunit
+est: _Pour Dieu, le roi et la patrie!_
+
+_Signé_ CHRISTIAN-FRÉDÉRIC.
+
+
+
+La confiance que le roi de Danemarck a eue dans l'empereur se trouve
+entièrement justifiée, et tous les liens entre les deux peuples ont été
+rétablis et resserrés.
+
+L'armée française est à Hambourg: une division danoise en suit les
+mouvements, pour la soutenir. Les Anglais ne retirent de leur politique
+que honte et confusion; les voeux de tous les gens de bien accompagnent
+le prince héréditaire de Danemarck en Norwège. Ce qui rend critique la
+position de la Norwège, c'est le manque de subsistances; mais la Norwège
+restera danoise; l'intégrité du Danemarck est garantie par la France.
+
+Le bombardement de Copenhague, pendant qu'un ministre anglais était
+encore auprès du roi, l'incendie de cette capitale et de la flotte sans
+déclaration de guerre, sans aucune hostilité préalable, paraissaient
+devoir être la scène la plus odieuse de l'histoire moderne; mais la
+politique tortueuse qui porte les Anglais à demander la cession d'une
+province, heureuse depuis tant d'années sous le sceptre de la maison
+de Holstein, et la série d'intrigues dans laquelle ils descendent pour
+arriver à cet odieux résultat, seront considérées comme plus immorales
+et plus outrageantes encore que l'incendie de Copenhague. Ou y
+reconnaîtra la politique dont les maisons de _Timor_ et de _Sicile_ ont
+été victimes, et qui les a dépouillées de leurs états. Les Anglais se
+sont accoutumés dans l'Inde à n'être jamais arrêtés par aucune idée de
+justice. Ils suivent cette politique en Europe.
+
+Il paraît que dans tous les pourparlers que les alliés ont eus avec
+l'Angleterre, les puissances les plus ennemies de la France ont été
+soulevées par l'exagération des prétentions du gouvernement anglais.
+Les bases même de la paix de Lunéville, les Anglais les déclaraient
+inadmissibles comme trop favorables à la France. Les insensés! ils se
+trompent de latitude, et prennent les Français pour des Hindous!
+
+
+
+Le 21 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le huitième corps commandé par le prince Poniatowski, qui a traversé la
+Bohême, est arrivé à Zittau en Lusace. Ce corps est fort de dix-huit
+mille hommes, dont six mille de cavalerie. Tous les ordres ont été
+donnés pour compléter son habillement, et pour lui fournir tout ce qui
+pourrait lui manquer.
+
+S. M. a été le 20 à Pirna et à Koenigstein.
+
+Le président de Kaas, envoyé par le roi de Danemarck, a reçu son
+audience de congé, et est parti de Dresde.
+
+Les corps francs prussiens levés à l'instar de celui de Schill, ont
+continué, depuis l'armistice, à mettre des contributions, et à arrêter
+les hommes isolés. On leur a fait signifier l'armistice dès le 8;
+mais ils ont déclaré faire la guerre pour leur compte; et comme ils
+continuaient la même conduite, on a fait marcher contre eux plusieurs
+colonnes. Le capitaine Lutzow, qui commandait une de ces bandes, a été
+tué; quatre cents des siens ont été tués ou pris, et le reste dispersé.
+On ne croit pas que cent de ces brigands soient parvenus à repasser
+l'Elbe. Une autre bande, commandée par un capitaine Colombe, est
+entièrement cernée, et on a l'espoir que sous peu de jours la rive
+gauche de l'Elbe sera tout-à-fait purgée de la présence de ces bandes,
+qui se portaient à toute espèce d'excès envers les malheureux habitans.
+
+L'officier envoyé à Custrin est de retour. La garnison de cette place
+est d'environ cinq mille hommes, et n'a que cent cinquante malades. La
+place est dans le meilleur état, et est approvisionnée pour six mois en
+blé, riz, légume, viandes fraîches, et tous les objets nécessaires.
+
+La garnison a toujours été maîtresse des dehors de la place jusqu'à
+mille toises. Pendant ces quatre mois, le commandant n'a pas cessé
+de travailler à augmenter les moyens de son artillerie et les
+fortifications de la place.
+
+Toute l'armée est campée; ce repos fait le plus grand bien à nos
+troupes. Les distributions régulières de riz contribuent beaucoup à
+entretenir la santé du soldat.
+
+
+
+Le 25 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 24, l'empereur a dîné chez le roi de Saxe. Le soir, la comédie
+française a donné sur le théâtre de la cour une représentation d'une
+pièce de Molière, à laquelle LL. MM. ont assisté.
+
+Le roi de Westphalie est venu à Dresde, voir l'empereur.
+
+Le 25, l'empereur a parcouru les différens débouchés des forêts de
+Dresde, et a fait une vingtaine de lieues. S. M., partie à cinq heures
+après midi, était de retour à dix heures du soir.
+
+Deux ponts ont été jetés sur l'Elbe, vis-à-vis la forteresse de
+Koenigstein. Le rocher de Silienstein, qui est sur la rive droite, à
+une demi-portée de canon de Koenigstein, a été occupé et fortifié. Des
+magasins et autres établissemens militaires sont préparés dans cette
+intéressante position. Un camp de soixante mille hommes, appuyé ainsi à
+la forteresse de Koenigstein, et pouvant manoeuvrer sur les deux rives,
+serait inattaquable par quelque force que ce fût.
+
+Le roi de Bavière a établi autour de Nymphenbourg, près de Munich, un
+camp de vingt-cinq mille hommes.
+
+L'empereur a donné au duc de Castiglione le commandement du corps
+d'observation de Bavière. Cette armée se réunit à Wurtzbourg. Elle est
+composée de six divisions d'infanterie et de deux de cavalerie.
+
+Le vice-roi réunit entre la Piave et l'Adige l'armée d'Italie, composée
+de trois corps. Le général Grenier en commande un.
+
+Le nouveau corps qui vient d'être formé à Magdebourg, sous le
+commandement du général Vandamme, compte déjà quarante bataillons et
+quatre-vingt pièces d'artillerie.
+
+Le prince d'Eckmühl est à Hambourg. Son corps a été renforcé par des
+troupes venant de France et de Hollande, de sorte que sur ce point il y
+plus de troupes qu'il n'y en a jamais eu. La division danoise qui est
+réunie au corps du prince d'Eckmühl est de quinze mille hommes.
+
+Le deuxième corps, que commande le duc de Bellune, n'avait qu'une
+division pendant la campagne qui vient de finir; ce corps a été
+complété, et le duc de Bellune commande aujourd'hui les trois divisions.
+
+Les circonstances étaient si urgentes au commencement de la campagne,
+que les bataillons d'un même régiment se trouvaient disséminés dans
+différens corps. Tout a été régularisé, et chaque régiment a réuni ses
+bataillons. Chaque jour il arrive une grande quantité de bataillons
+de marche qui passent l'Elbe à Magdebourg, à Wittemberg, à Torgau, à
+Dresde. S. M. passe tous les jours la revue de ceux qui arrivent par
+Dresde.
+
+Les équipages militaires de l'armée ont aujourd'hui, soit en caissons
+d'ancien modèle, soit en caissons du nouveau modèle (dit no. 2), soit
+en voitures à la comtoise, de quoi transporter des vivres pour toute
+l'armée pour un mois. S. M. a reconnu que les voitures à la comtoise,
+ainsi que les caissons d'ancien modèle, ont des inconvéniens, et elle
+a prescrit que désormais les équipages, au fur et à mesure des
+remplacemens, fussent établis sur les modèles des caissons no. 2,
+attelés de quatre chevaux et qui portent facilement vingt quintaux.
+
+L'armée est pourvue de moulins portatifs pesant seize livres, et faisant
+chaque jour cinq quintaux de farine. On a distribué trois de ces moulins
+par bataillon.
+
+On travaille avec la plus grande activité à augmenter les fortifications
+de Glogau.
+
+On travaille également à augmenter les fortifications de Wittemberg. S.
+M. veut faire de cette ville une place régulière; et comme le tracé en
+est défectueux, elle a ordonné qu'on la fit couvrir par trois couronnes
+en suivant à peu près la même méthode que le sénateur Chasseloup Laubat
+a mise en pratique à Alexandrie.
+
+Torgau est en bon état.
+
+On travaille aussi avec une grande activité à fortifier Hambourg. Le
+général du génie Haxo s'y est rendu pour tracer la citadelle et les
+ouvrages à établir dans les îles pour lier Harbourg avec Hambourg. Les
+ingénieurs des ponts et chaussées y construisent deux ponts volans dans
+le même système que ceux d'Anvers, un pour la marée montante, l'autre
+pour la marée descendante.
+
+Une nouvelle place sur l'Elbe a été tracée par le général Haxo du côté
+de Verden, à l'embouchure de la Havel.
+
+Les forts de Cuxhaven, qui étaient en état de soutenir un siége, mais
+qu'on avait abandonnés sans raison, et que l'ennemi avait rasés, se
+rétablissent. On y travaille avec activité; ce ne seront plus de simples
+batteries fermées, mais un fort qui, comme le fort impérial de l'Escaut,
+protégera l'arsenal de construction et le bassin, dont l'établissement
+est projeté sur l'Elbe, depuis que l'ingénieur Beaupré, qui a employé
+deux ans à sonder ce fleuve, a reconnu qu'il avait les mêmes propriétés
+que l'Escaut, et que les plus grandes escadres pouvaient y être
+construits et réunies dans ses rades.
+
+La troisième division de la jeune garde, que commande le général
+Laborde, officier d'un mérite consommé, est campée dans les bois en
+avant de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
+
+La quatrième division de la jeune garde, que commande le général Friant,
+débouche par Wurtzbourg. Des régimens de cette division ont déjà dépassé
+cette ville, et se portent sur Dresde.
+
+La cavalerie de la garde compte déjà plus de neuf mille chevaux.
+L'artillerie a déjà plus de deux cents pièces de canon. L'infanterie
+forme cinq divisions, dont quatre de la jeune garde et une de la
+vieille.
+
+Le septième corps, que commande le général Reynier, composé de la
+division Durutte, qui est une division française, et de deux divisions
+saxonnes, reçoit son complément. Ce corps est campé en avant de
+Goerlitz. Toute la cavalerie légère saxonne y est réunie, et va être
+également complétée. Le roi de Saxe porte aussi ses deux beaux régimens
+de cuirassiers à leur complet.
+
+S. M. a été extrêmement satisfaite des rois et des grands-ducs de la
+confédération. Le roi de Wurtemberg s'est particulièrement distingué. Il
+a fait, proportion gardée, des efforts égaux à ceux de la France, et
+son armée, infanterie, cavalerie et artillerie, a été portée au grand
+complet. Le prince Émile de Hesse-Darmstadt, qui commande le contingent
+de Hesse-Darmstadt, s'est constamment fait distinguer dans la campagne
+passée et dans celle-ci par beaucoup de sang-froid et beaucoup
+d'intrépidité. C'est un jeune prince d'espérance, que l'empereur,
+affectionne Beaucoup. Les seuls princes de Saxe sont en arrière pour le
+contingent.
+
+Non-seulement la citadelle d'Erfurt est en bon état et parfaitement
+approvisionnée, mais les fortifications ont été relevées; elles sont
+couvertes par des ouvrages avancés, et désormais Erfurt sera une place
+forte de première importance.
+
+Le congrès n'est pas encore réuni: on espère pourtant qu'il le sera
+sous quelques jours. Si on a perdu un mois, la faute n'en est pas a la
+France.
+
+L'Angleterre, qui n'a pas d'argent, n'a pu en fournir aux coalisés; mais
+elle vient d'imaginer un expédient nouveau. Un traité a été conclu entre
+l'Angleterre, la Russie et la Prusse, moyenant lequel il sera créé pour
+plusieurs centaines de millions d'un nouveau papier garanti par les
+trois puissances. C'est sur cette ressource que l'on compte pour faire
+face aux frais de la guerre.
+
+Dans les articles séparés, l'Angleterre garantit le tiers de ce papier,
+de sorte qu'en réalité, c'est une nouvelle dette ajoutée à la dette
+anglaise. Il reste à savoir dans quel pays on émettra ce nouveau papier.
+Lorsque cette idée lumineuse a été conçue, on espérait probablement que
+cette émission aurait lieu aux dépens de la confédération du Rhin et
+même de la France, notamment dans la Hollande, dans la Belgique et
+dans les départemens du Rhin. Cependant le traité n'en a pas moins été
+ratifié depuis l'armistice. La Russie fait la dépense de son armée avec
+du papier, que les habitans de la Prusse sont obligés de recevoir; la
+Prusse elle-même fait son service avec du papier: l'Angleterre aussi a
+son papier. Il paraît que chacun de ces papiers isolé n'a plus le crédit
+suffisant, puisque ces puissances prennent le parti d'en créer un en
+commun. C'est aux négocians et aux banquiers à nous faire connaître s'il
+faut multiplier le crédit du nouveau papier par le crédit des trois
+puissances, ou bien si ce crédit doit être le quotient.
+
+La Suède seule paraît avoir reçu de l'argent de l'Angleterre, à peu près
+cinq à six cent mille livres sterling.
+
+La garnison de Modlin est en bon état; les fortifications sont
+augmentées. On déchiffrait au quartier-général les rapports des
+gouverneurs de Modlin et de Zamosc. Les garnisons de ces deux places
+sont restées maîtresses du pays à une lieue autour d'elles, les troupes
+qui les bloquaient n'étant que des milices mal armées et mal équipées.
+
+L'empereur a pris à sa solde l'armée du prince Poniatowski, et lui a
+donné une nouvelle organisation. Des ateliers sont établis pour fournir
+à ses besoins. Avant vingt jours, elle sera équipée à neuf et remise en
+bon état.
+
+Quelque brillante que soit cette situation, et quoique S. M. ait
+réellement plus de puissance militaire que jamais, elle n'en désire la
+paix qu'avec plus d'ardeur.
+
+L'administration a fait acheter une grande quantité de riz, afin que
+pendant toute la grande chaleur cette denrée entre pour un quart dans
+les rations du soldat.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le comte de Metternich, ministre d'état et des conférences de S. M.
+l'empereur d'Autriche, est arrivé à Dresde, et a déjà eu plusieurs
+conférences avec le duc de Bassano.
+
+La Russie vient d'obtenir du roi de Prusse que le papier russe ait un
+cours forcé dans les états prussiens, et comme le papier prussien perd
+déjà soixante-dix pour cent, cette ordonnance ne semble pas propre à
+relever le crédit de la Prusse.
+
+La ville de Berlin est tourmentée de toutes les manières, et chaque jour
+les vexations s'y font sentir davantage. Cette capitale compare déjà sa
+situation à celle de plusieurs villes de France en 1793.
+
+S. M. l'empereur a fait le 28 une course de huit à dix heures aux
+environs de Dresde.
+
+On a reçu des nouvelles de Modlin et de Zamosc. Ces places sont dans la
+meilleure situation, soit pour les vivres et les munitions de guerre,
+soit pour les fortifications.
+
+
+
+Magdebourg, le 12 juillet 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est arrivé aujourd'hui ici à sept heures du matin. S. M. est
+aussitôt montée à cheval, et a visité les fortifications, qui rendent
+Magdebourg une des plus fortes places de l'Europe.
+
+S. M. est partie de Dresde le 10, à trois heures du matin. Elle a
+déjeuné à Torgau, a visité les fortifications de cette place, et y a vu
+la brigade de troupes saxonnes commandée par le général Lecocq. A six du
+soir, elle est arrivée à Wittemberg, et en a visité les fortifications.
+
+Le 11, à cinq heures du matin, S. M. a passé en revue trois divisions
+(les cinquième, sixième et sixième _bis_) arrivant de France; elle a
+nommé aux emplois vacans, et a accordé des récompenses à plusieurs
+officiers et soldats.
+
+Parti de Wittemberg à trois heures après-midi, l'empereur est arrivé à
+six heures à Dessau, où S. M. a vu la division du général Philippon.
+
+S. M. a quitté Dessau à deux heures du matin, et dès cinq heures elle se
+trouvait à Magdebourg, où sont campées les trois divisions du corps du
+général comte Vandamme.
+
+
+
+Dresde, le 15 juillet 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est parti de Magdebourg le 13, après avoir vu les divisions
+du corps du général Vandamme, et s'est rendu à Leipsick.
+
+Le 14, à cinq heures du matin, S. M. a vu le troisième corps de
+cavalerie, que commande le duc de Padoue.
+
+Dans l'après-midi, S. M. a vu sur la grande place de Leipsick le reste
+des troupes du duc de Padoue, qu'elle n'avait pas pu voir le matin. Elle
+est montée ensuite en voiture, à cinq heures du soir, pour Dresde, où
+elle est arrivée à une heure après minuit.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Vicence, grand-écuyer, et le comte de Narbonne, ambassadeur
+de France à Vienne, ont été nommés par l'empereur ses ministres
+plénipotentiaires à Prague.
+
+Le comte de Narbonne était parti le 9.
+
+On croit que le duc de Vicence partira le 18.
+
+Le conseiller intime d'Anstett, plénipotentiaire de l'empereur de
+Russie, était arrivé le 12 juillet à Prague.
+
+Une convention avait été signée à Neumarkt pour la prolongation de
+l'armistice jusqu'à la mi-août.
+
+
+
+De notre camp impérial de Dresde, le 14 août 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au duc de Massa, grand-juge ministre de la
+justice._
+
+«Monsieur le duc de Massa, notre grand-juge ministre de la justice,
+
+«Nous avons appris avec la plus grande peine la scène scandaleuse qui
+vient de se passer à Bruxelles, aux assises de la cour impériale. Notre
+bonne ville d'Anvers, après avoir perdu plusieurs millions par la
+déprédation publique et avouée des agens de l'octroi, a perdu son procès
+et a été condamnée aux dépens. Le jury, dans cette circonstance, n'a pas
+répondu à la confiance de la loi, et plusieurs jurés, trahissant leur
+serment, se sont livrés publiquement à la plus honteuse corruption. Dans
+cette circonstance, quoiqu'il soit dans nos principes et dans notre
+volonté que nos tribunaux administrent la justice avec la plus grande
+indépendance, cependant, comme ils l'administrent en notre nom et à la
+décharge de notre conscience, nous ne pouvons pas ignorer et tolérer un
+pareil scandale, ni permettre que la corruption triomphe et marche tête
+levée dans nos bonnes villes de Bruxelles et d'Anvers.
+
+«Notre intention est qu'à la réception de la présente lettre, vous ayez
+à ordonner à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles de
+réunir les juges qui ont présidé la session des assises, et de dresser
+procès-verbal en forme d'enquête de ce qui est à leur connaissance, et
+de ce qu'ils pensent relativement à la scandaleuse déclaration du jury
+dans l'affaire dont il s'agit. Notre intention est que vous fassiez
+connaître à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles, que le
+jugement de la cour rendu en conséquence de ladite déclaration du jury,
+doit être regardé comme suspendu; qu'en conséquence les prévenus doivent
+être remis sous la main de la justice, et le séquestre réapposé sur
+leurs biens. Enfin notre intention est qu'en vertu du paragraphe 4
+de l'article 55 du titre 5 des constitutions de l'empire, vous nous
+présentiez, dans un conseil privé que nous autorisons à cet effet la
+régente, notre chère et bien-aimée épouse, à présider, un projet de
+sénatus-consulte pour annuler le jugement de la cour d'assises de
+Bruxelles y et envoyer cette affaire à notre cour de cassation qui
+désignera une cour impériale pardevant laquelle la procédure sera
+recommencée et jugée, les chambres réunies et sans jury. Nous désirons
+que si la corruption est active à éluder l'effet des lois, les
+corrupteurs sachent que les lois, dans leur sagesse, ont su pourvoir
+à tout. Notre intention est aussi que vous donniez des instructions à
+notre procureur impérial, qui sera à cet effet autorisé par un article
+du sénatus-consulte, pour qu'il poursuive ceux des jurés que la clameur
+publique accuse d'avoir cédé à la corruption dans cette affaire. Nous
+espérons que notre bonne ville d'Anvers sera consolée par cette juste
+décision souveraine, et qu'elle y verra la sollicitude que nous portons
+à nos peuples, même au milieu des camps et des circonstances de la
+guerre.
+
+«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 20 août 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les ennemis ont dénoncé l'armistice le 11, à midi, et ont fait connaître
+que les hostilités commenceraient le 19 après minuit.
+
+En même temps, une note de M. le comte de Metternich, ministre des
+relations extérieures d'Autriche, adressée à M. le comte de Narbonne,
+lui fait connaître que l'Autriche déclarait la guerre à la France.
+
+Le 17 au matin, les dispositions des deux armées étaient les suivantes:
+
+Les quatrième, douzième et septième corps, sous les ordres du duc de
+Reggio, étaient à Dahme.
+
+Le prince d'Eckmühl, avec son corps, auquel les Danois étaient réunis,
+campait devant Hambourg, son quartier-général étant à Bergedorf.
+
+Le troisième corps était à Liegnitz, sous les ordres du prince de la
+Moskwa.
+
+Le cinquième corps était à Goldberg, sous les ordres du général
+Lauriston.
+
+Le onzième corps était à Loewenberg, sous les ordres du duc de Tarente.
+
+Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, était à Bunzlau.
+
+Le huitième corps, aux ordres du prince Poniatowski, était à Zittau.
+
+Le maréchal Saint-Cyr était, avec le quatorzième corps, la gauche
+appuyée à l'Elbe, au camp de Koenigstein et à cheval sur la grande
+chaussée de Prague à Dresde, poussant des corps d'observation jusqu'aux
+débouchés de Marienberg.
+
+Le premier corps arrivait à Dresde, et le deuxième corps à Zittau.
+
+Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg avaient chacun leur
+garnison, et étaient armés et approvisionnés.
+
+L'armée ennemie était, autant qu'on en peut juger, dans la position
+suivante:
+
+Quatre-vingt mille Russes et Prussiens étaient entrés, dès le 10 au
+matin, en Bohême, et devaient arriver vers le 21 sur l'Elbe. Cette armée
+est commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, les généraux
+russes Barclay de Tolly, Wittgenstein et Miloradowitch, et le général
+prussien Kleist. Les gardes russe et prussienne en font partie; ce qui,
+joint à l'armée du prince Schwartzenberg, formait la grande armée et une
+force de deux cent mille hommes. Cette armée devait opérer sur la rive
+gauche de l'Elbe, en passant ce fleuve en Bohême.
+
+L'armée de Silésie, commandée par les généraux prussiens Blucher et
+Yorck, et par les généraux russes Sacken et Langeron, paraissait se
+réunir à Breslau; elle était forte de cent mille hommes.
+
+Plusieurs corps prussiens, suédois et des troupes d'insurrection
+couvraient Berlin, et étaient opposés à Hambourg et au duc de Reggio.
+L'on portait la force de ces armées qui couvraient Berlin, à cent dix
+mille hommes.
+
+Toutes les opérations de l'ennemi étaient faites dans l'idée que
+l'empereur repasserait sur la rive gauche de l'Elbe.
+
+La garde impériale partie de Dresde, se porta le 15 à Bautzen, et le 18
+à Goerlitz.
+
+Le 19, l'empereur se porta à Zittau, fit marcher sur-le-champ les
+troupes du prince Poniatowski, força les débouchés de la Bohême, passa
+la grande chaîne des montagnes qui séparent la Bohême de la Lusace, et
+entra à Gobel, pendant le temps que le général Lefèvre-Desnouettes, avec
+une division d'infanterie et de cavalerie de la garde, s'emparait de
+Hambourg, franchissait le col des montagnes à Georgenthal, et que le
+général polonais Reminski s'emparait de Friedland et de Reichenberg.
+
+Cette opération avait pour but d'inquiéter les alliés sur Prague, et
+d'acquérir des notions certaines sur leurs projets. On apprit là ce que
+nos espions avaient déjà fait connaître, que l'élite de l'armée russe
+et prussienne traversait la Bohême, se réunissant sur la rive gauche de
+l'Elbe.
+
+Nos coureurs poussèrent jusqu'à seize lieues de Prague.
+
+L'empereur était de retour de Bohême à Zittau le 20 à une heure du
+matin; il laissa le duc de Bellune avec le deuxième corps à Zittau, pour
+appuyer le corps du prince Poniatowski; il plaça le général
+Vandamme, avec le premier corps, à Rumbourg, pour appuyer le général
+Lefèvre-Desnouettes, ces deux généraux occupant en force le col, et
+faisant construire des redoutes sur le mamelon qui domine sur le col.
+L'empereur se porta par Lauban en Silésie, où il arriva le 20 avant sept
+heures du soir.
+
+L'armée ennemie de Silésie avait violé l'armistice, traversé le
+territoire neutre dès le 12. Ils avaient le 15 insulté tous nos
+avant-postes, et enlevé quelques vedettes.
+
+Le 16, un corps russe se plaça entre le Bober et le poste de Spiller,
+occupé par deux cents hommes de la division Charpentier. Ces braves qui
+se reposaient sur la foi des traités, coururent aux armes, passèrent
+sur le ventre des ennemis et les dispersèrent. Le chef de bataillon la
+Guillermie les commandait.
+
+Le 18, le duc de Tarente donna l'ordre au général Zucchi de prendre
+la petite ville de Lahn; il s'y porta avec une brigade italienne; il
+exécuta bravement son ordre, et fit perdre à l'ennemi plus de cinq cents
+hommes: le général Zucchi est un officier d'un mérite distingué. Les
+troupes italiennes ont attaqué, à la baïonnette, les Russes, qui étaient
+en nombre supérieur.
+
+Le 19, l'ennemi est venu camper à Zobten. Un corps de douze mille Russes
+a passé le Bober et a attaqué le poste de Siebenicken, défendu par trois
+compagnies légères. Le général Lauriston fait prendre les armes à une
+partie de son corps, part de Loewenberg, marche à l'ennemi et le culbute
+dans le Bober. La brigade du général Lafitte, de la division Rochambeau,
+s'est distinguée.
+
+Cependant, l'empereur, arrivé le 20 à Lauban, était, le 21, à la pointe
+du jour, à Loewenberg, et faisait jeter des ponts sur le Bober. Le corps
+du général Lauriston passa à midi. Le général Maison culbuta, avec sa
+valeur accoutumée, tout ce qui voulut s'opposer à son passage, s'empara
+de toutes les positions, et mena l'ennemi battant jusqu'auprès de
+Goldberg. Le cinquième et le onzième corps l'appuyèrent. Sur la gauche,
+le prince de la Moskwa faisait attaquer le général Saken par le
+troisième corps, en avant de Bunzlau, le culbutait, le mettait en
+déroute, et lui faisait des prisonniers.
+
+L'ennemi se mit en retraite.
+
+Un combat eut lieu le 23 août devant Goldberg. Le général Lauriston s'y
+trouvait à la tête des cinquième et onzième corps. Il avait devant lui
+les Russes qui couvraient la position de Flensberg, et les Prussiens qui
+s'étendaient à droite sur la route de Liegnitz. Au moment où le général
+Gérard débouchait par la gauche sur _Nieder-au_, une colonne de
+vingt-cinq mille Prussiens parut sur ce point; il la fit attaquer au
+milieu des baraques de l'ancien camp; elle fut enfoncée de toutes parts;
+les Prussiens essayèrent plusieurs charges de cavalerie qui furent
+repoussées à bout-portant; ils furent chassés de toutes leurs positions,
+et laissèrent sur le champ de bataille près de cinq mille morts, des
+prisonniers, etc. A la droite, _le Flensberg_ fut pris et repris
+plusieurs fois; enfin, le cent trente-cinquième régiment s'élança sur
+l'ennemi et le culbuta entièrement. L'ennemi a perdu sur ce point mille
+morts et quatre mille blessés.
+
+L'armée des alliés se retira en désordre et en toute hâte sur Jauer.
+
+L'ennemi ainsi battu en Silésie, l'empereur prit avec lui le prince
+de la Moskwa, laissa le commandement de l'armée de Silésie au duc
+de Tarente, et arriva le 25 à Stolpen. La garde vieille et jeune,
+infanterie, cavalerie et artillerie, fit ces quarante lieues en quatre
+jours.
+
+
+
+Le 28 août 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, à huit heures du matin, l'empereur entra dans Dresde. La grande
+armée russe, prussienne et autrichienne, commandée par les souverains,
+était en présence; elle couronnait toutes les collines qui environnent
+Dresde, à la distance d'une petite lieue par la rive gauche. Le maréchal
+Saint-Cyr, avec le quatorzième corps et la garnison de Dresde,
+occupait le camp retranché et bordait de tirailleurs les palanques qui
+environnaient les faubourgs. Tout était calme à midi; mais, pour l'oeil
+exercé, ce calme était le précurseur de l'orage: une attaque paraissait
+imminente.
+
+A quatre heures après-midi, au signal de trois coups de canon, six
+colonnes ennemies, précédées chacune de cinquante bouches à feu, se
+formèrent, et peu de momens après descendirent dans la plaine; elles se
+dirigèrent sur les redoutes. En moins d'un quart-d'heure la canonnade
+devint terrible. Le feu d'une redoute étant éteint, les assiégeans
+l'avaient tournée et faisaient des efforts au pied de la palanque des
+faubourgs, où un bon nombre trouvèrent la mort.
+
+Il était près de cinq heures: une partie des réserves du quatorzième
+corps était engagée. Quelques obus tombaient dans la ville; le moment
+paraissait pressant. L'empereur ordonna au roi de Naples de se porter
+avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg sur le flanc droit
+de l'ennemi, et au duc de Trévise de se porter sur le flanc gauche.
+Les quatre divisions de la jeune garde, commandées par les généraux
+Dumoutier, Barrois, Decouz et Roguet, débouchèrent alors, deux par la
+porte de Pirna et deux par la porte de Plauen. Le prince de la Moskwa
+déboucha à la tête de la division Barrois. Ces divisions culbutèrent
+tout devant elles; le feu s'éloigna sur-le-champ du centre à la
+circonférence, et bientôt fut rejeté sur les collines. Le champ de
+bataille resta couvert de morts, de canons et de débris. Le général
+Dumoutier est blessé, ainsi que les généraux Boyeldieu, Tindal et
+Combelles. L'officier d'ordonnance Béranger est blessé à mort; c'était
+un jeune homme d'espérance. Le général Gros, de la garde, s'est jeté le
+premier dans le fossé d'une redoute où les sapeurs ennemis travaillaient
+déjà à couper des palissades: il est blessé d'un coup de baïonnette.
+
+La nuit devint obscure et le feu cessa, l'ennemi ayant échoué dans
+son attaque et laissé plus de deux mille prisonniers sur le champ de
+bataille, couvert de blessés et de morts.
+
+Le 27, le temps était affreux; la pluie tombait par torrens. Le soldat
+avait passé la nuit dans la boue et dans l'eau. A neuf heures du matin,
+l'on vit distinctement l'ennemi prolonger sa gauche et couvrir les
+collines qui étaient séparées de son centre par le vallon de Plauen.
+
+Le roi de Naples partit avec le corps du duc de Bellune et les divisions
+de cuirassiers, et déboucha sur la route de Freyberg pour attaquer cette
+gauche. Il le fit avec le plus grand succès. Les six divisions qui
+composaient cette aile furent culbutées et éparpillées. La moitié, avec
+les drapeaux et les canons, fut faite prisonnière, et dans le nombre se
+trouvent plusieurs généraux.
+
+Au centre, une vive canonnade soutenait l'attention de l'ennemi, et des
+colonnes se montraient prêtes à l'attaquer sur la gauche.
+
+Le duc de Trévise, avec le général Nansouty, manoeuvrait dans la plaine,
+la gauche à la rivière et la droite aux collines.
+
+Le maréchal Saint-Cyr liait notre gauche au centre, qui était formé par
+le corps du duc de Raguse.
+
+Sur les deux heures après midi, l'ennemi se décida à la retraite, il
+avait perdu sa grande communication de Bohême par sa gauche et par sa
+droite.
+
+Les résultats de cette journée sont vingt-cinq à trente mille
+prisonniers, quarante drapeaux et soixante pièces de canon.
+
+On peut compter que l'ennemi a soixante mille hommes de moins. Notre
+perte se monte, en blessés, tués ou pris, à quatre mille hommes.
+
+La cavalerie s'est couverte de gloire. L'état-major de la cavalerie fera
+connaître les détails et ceux qui se sont distingués.
+
+La jeune garde a mérité les éloges de toute l'armée. La vieille garde a
+eu deux bataillons engagés; ses autres bataillons étaient dans la ville,
+disponibles en réserve. Les deux bataillons qui ont donné ont tout
+culbuté à l'arme blanche.
+
+La ville de Dresde a été épouvantée et a couru de grands dangers.
+
+La conduite des habitans a été ce qu'on devait attendre d'un peuple
+allié. Le roi de Saxe et sa famille sont restés à Dresde, et ont donné
+l'exemple de la confiance. Le 30 août 1813.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 28, le 29 et le 30, nous avons poursuivi nos succès. Les généraux
+Gustex, Doumerc et d'Audenarde, du corps du général Latour-Maubourg,
+ont pris plus de mille caissons ou voitures de munitions, et ramassé
+beaucoup de prisonniers. Les villages sont pleins de blessés ennemis; on
+en compte plus de dix mille.
+
+L'ennemi a perdu, suivant les rapports des prisonniers, huit généraux
+tués ou blessés.
+
+Le duc de Raguse a eu plusieurs affaires d'avant-garde qui attestent
+l'intrépidité de ses troupes.
+
+Le général Vandamme, commandant le premier corps, a débouché le 25 par
+Koenigstein, et s'est emparé, le 26, du camp de Pirna, de la ville et de
+Hohendorf. Il a intercepté la grande communication de Prague à Dresde.
+Le duc de Wurtemberg, avec quinze mille Russes, avait été chargé
+d'observer ce débouché. Le 28, le général Vandamme l'a attaqué, battu,
+lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris six pièces de canon, et
+l'a poussé en Bohême. Le prince de Reuss, général de brigade, officier
+de mérite, a été tué.
+
+Dans la journée du 29, le général Vandamme s'est placé sur les hauteurs
+de la Bohême, et s'y est établi. Il fait battre le pays par des coureurs
+et des partis, pour avoir des nouvelles de l'ennemi, l'inquiéter et
+s'emparer de ses magasins.
+
+Le prince d'Eckmülh était, le 24, à Schwerin. Il n'avait encore eu
+aucune affaire majeure. Les Danois s'étaient distingués dans plusieurs
+petites affaires.
+
+Ce début de la campagne est des plus brillans, et fait concevoir de
+grandes espérances. La qualité de notre infanterie est de beaucoup
+supérieure à celle de l'ennemi.
+
+
+
+Le 1er septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 28 août, le roi de Naples a couché à Freyberg avec le duc de Bellune;
+le 29, à Lichtenberg; le 30, à Zetau; le 31, à Seyda.
+
+Le duc de Raguse, avec le sixième corps, a couché le 28, à
+Dippoldiswalda, où l'ennemi a abandonné douze cents blessés; le 29, à
+Falkenhain; le 30, à Altenberg, et le 31, à Zinnwald.
+
+Le quatorzième corps, sous les ordres du maréchal Saint-Cyr, était le 28
+à Maxen; le 29, à Reinhards-Grimma; le 30, à Dittersdorff, et le 31, à
+Liebenau.
+
+Le premier corps, sous les ordres du général Vandamme, était le 28 à
+Hollendorff, et le 29, à Peterswalde, occupant les montagnes.
+
+Le duc de Trévise était en position, le 28 et le 29, à Pirna.
+
+Le général Pajol, commandant la cavalerie du quatorzième corps, a fait
+des prisonniers.
+
+L'ennemi se retira dans la position de Dippoldiswalda et Altenberg.
+Sa gauche suivit la route de Plauen, et se replia par Tharandt sur
+Dippoldiswalda, ne pouvant faire sa retraite par la route de Freyberg.
+Sa droite ne pouvant se retirer par la chaussée de Pirna, ni par celle
+de Dohna, se retira sur Maxen, et de là sur Dippoldiswalda. Tout ce qui
+était en partisan et détaché de Meissen, se trouva coupé. Les bagages
+russes, prussiens, autrichiens, s'étaient entassés sur la chaussée de
+Freyberg; on y prit plusieurs milliers de voitures.
+
+Arrivé à Altenberg, où le chemin de Toeplitz à Dippoldiswalda devient
+impraticable, l'ennemi prit le parti de laisser plus de mille voitures
+de munitions et de bagages. Cette grande armée rentra en Bohême après
+avoir perdu partie de son artillerie et de ses bagages.
+
+Le 29, le général Vandamme passa avec huit ou dix bataillons le col de
+la grande chaîne et se porta sur Kulm: il y rencontra l'ennemi, fort de
+huit à dix mille hommes; il s'engagea: ne se trouvant plus assez
+fort, il fit descendre tout son corps d'armée: il eut bientôt culbuté
+l'ennemi. Au lieu de rentrer et de se replacer sur la hauteur, il
+resta et prit position à Kulm, sans garder la montagne; cette montagne
+commande la seule chaussée; elle est haute. Ce n'était que le 30 au soir
+que le maréchal Saint-Cyr et le duc de Raguse arrivaient au débouché
+de Toeplitz. Le général Vandamme ne pensa qu'au résultat de barrer le
+chemin de l'ennemi, et de tout prendre. A une armée qui fuit, il faut
+_faire un pont d'or, ou opposer une barrière d'acier:_ il n'était pas
+assez fort pour former cette barrière d'acier.
+
+Cependant l'ennemi voyant que ce corps d'armée de dix-huit mille hommes,
+était seul en Bohème, séparé par de hautes montagnes, et que tout le
+reste était encore au pied en-deçà des monts, se vit perdu s'il ne le
+culbutait. Il conçut l'espoir de l'attaquer avec succès, sa position
+étant mauvaise. Les gardes russes étaient en tête de l'armée qui battait
+en retraite: on y joignit deux divisions autrichiennes fraîches; le
+reste de l'armée ennemie s'y réunit à mesure qu'elle débouchait, suivie
+par les deuxième, sixième et quatorzième corps. Ces troupes débordèrent
+le premier corps. Le général Vandamme fit bonne contenance, repoussa
+toutes les attaques, enfonça tout ce qui se présentait, et couvrit de
+morts le champ de bataille. Le désordre gagna l'armée ennemie, et l'on
+voyait avec admiration ce que peut un petit nombre de braves contre une
+multitude dont le moral est affaibli.
+
+A deux heures après-midi, la colonne prussienne du général Kleist,
+coupée dans sa retraite, déboucha par Peterswalde pour tâcher de
+pénétrer en Bohême; elle ne rencontra aucun ennemi, arriva sur le haut
+de la montagne sans résistance, s'y plaça, et là, vit l'affaire qui
+était engagée. L'effet de cette colonne sur les derrières de l'armée,
+décida l'affaire.
+
+Le général Vandamme se porta sur-le-champ contre cette colonne, qu'il
+repoussa: il fut obligé d'affaiblir sa ligne dans ce moment délicat. La
+chance tourna: il réussit cependant à culbuter la colonne du général
+Kleist, qui fut tué; les soldats prussiens jetaient leurs armes et
+se précipitaient dans les fossés et les bois. Dans cette bagarre, le
+général Vandamme a disparu; on le croit frappé à mort.
+
+Les généraux Corbineau, Dumonceau et Philippon se déterminèrent à
+profiter du moment, et à se retirer partie par la grande route, et
+partie par d'es chemins de traverse, avec leur division, en abandonnant
+tout le matériel, qui consistait en trente pièces de canon et trois
+cents voitures de toute espèce, mais en ramenant tous les attelages.
+Dans la position où étaient les affaires, ils ne pouvaient pas prendre
+un meilleur parti. Les tués, blessés et prisonniers doivent porter notre
+perte dans cette affaire à six mille hommes. L'on croit que la perte de
+l'ennemi ne peut être moindre que de quatre à cinq mille hommes.
+
+Le premier corps se rallia, à une lieue du champ de bataille, au
+quatorzième corps. On dresse l'état des pertes éprouvées dans cette
+catastrophe, due à une ardeur guerrière mal calculée.
+
+Le général Vandamme mérite des regrets: il était d'une rare intrépidité.
+Il est mort sur le champ d'honneur, mort digne d'envie pour tout brave.
+
+
+
+Le 2 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 21 août, l'armée russe, prussienne et autrichienne, commandée par
+l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, était entrée en Saxe, et
+s'était portée le 22 sur Dresde, forte de cent quatre-vingt à deux
+cent mille hommes, ayant un matériel immense, et pleine de l'espérance
+non-seulement de nous chasser de la rive droite de l'Elbe, mais encore
+de se porter sur le Rhin, et de nourrir la guerre entre le Rhin et
+l'Elbe. En cinq jours de temps, elle a vu ses espérances confondues:
+trente mille prisonniers, dix mille blessés tombés en notre pouvoir,
+ce qui fait quarante mille; vingt mille tués ou blessés, et autant de
+malades par l'effet de la fatigue et du défaut de vivres (elle a été
+cinq à six jours sans pain), l'ont affaiblie de près de quatre-vingt
+mille-hommes.
+
+Elle ne compte pas aujourd'hui cent mille hommes sous les armes; elle
+a perdu plus de cent pièces canon, des parcs entiers, quinze cents
+charrettes de munitions d'artillerie, qu'elle a fait sauter ou qui sont
+tombées en notre pouvoir; plus de trois mille voitures de bagages,
+qu'elle a brûlées ou que nous avons prises. On avait quarante drapeaux
+ou étendards. Parmi les prisonniers, il y a quatre mille Russes.
+L'ardeur de l'armée française et le courage de l'infanterie fixent
+l'attention.
+
+Le premier coup de canon tiré des batteries de la garde impériale dans
+la journée du 27 août, a blessé mortellement le général Moreau qui était
+revenu d'Amérique pour prendre du service en Russie.
+
+
+
+Le 6 septembre au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 2 septembre, l'empereur a passé, à Dresde, la revue du premier corps,
+et en a conféré le commandement au comte de Lobau. Ce corps se compose
+des trois divisions Dumonceau, Philippon et Teste. Ce corps a moins
+perdu qu'on ne l'avait cru d'abord, beaucoup d'hommes étant rentrés.
+
+Le général Vandamme n'a pas été tué; il a été fait prisonnier. Le
+général du génie Haxo, qui avait été envoyé en mission auprès du général
+Vandamme, se trouvant dans ce moment avec ce général, a été fait
+également prisonnier. L'élite de la garde russe a été tuée dans cette
+affaire.
+
+Le 3, l'empereur a été coucher au château de Harta, sur la route de
+Silésie; et le 4, au village de Hochkirch (au-delà de Bautzen). Depuis
+le départ de S. M. de Loevenberg, des événemens importans s'étaient
+passés en Silésie.
+
+Le duc de Tarente, à qui l'empereur avait laissé le commandement de
+l'armée de Silésie, avait fait de bonnes dispositions pour poursuivre
+les alliés, et les chasser de Jauer: l'ennemi était poussé de toutes ses
+positions; ses colonnes étaient en pleine retraite: le 26, le duc de
+Tarente avait pris toutes ses mesures pour le faire tourner; mais
+dans la nuit du 26 au 27, le Bober et tous les torrens qui y affluent
+débordèrent; en moins de sept à huit heures, les chemins furent couverts
+de trois à quatre pieds d'eau et tous les ponts emportés. Nos colonnes
+se trouvèrent isolées entre elles. Celle qui devait tourner l'ennemi
+ne put arriver. Les alliés s'aperçurent bientôt de ce changement de
+circonstances.
+
+Le duc de Tarente employa les journées du 28 et du 29 à réunir ses
+colonnes séparées par l'inondation. Elles parvinrent à regagner Bunzlau,
+où se trouvait le seul pont qui n'eût pas été emporté par les eaux du
+Bober. Mais une brigade de la division Puthod ne put pas y arriver. Au
+lieu de chercher à se jeter du côté des montagnes, le général voulut
+revenir sur Loewenberg. Là, se trouvant entouré d'ennemis et la rivière
+à dos, après s'être défendu de tous ses moyens, il a dû céder au nombre.
+Tout ce qui savait nager dans ses deux régimens se sauva; on en compte
+environ sept à huit cents: le reste fut pris.
+
+L'ennemi nous a fait dans ces différentes affaires trois à quatre mille
+prisonniers, et nous a pris deux aigles de deux régimens, avec les
+canons de la brigade.
+
+Après ces circonstances qui avaient fatigué l'armée, elle repassa
+successivement le Bober, la Queiss et la Neiss. L'empereur la trouva
+le 4 sur les hauteurs de Hochkirch. Il fit, le soir même, réattaquer
+l'ennemi, le fit débusquer des hauteurs du Wohlenberg, et le poursuivit
+pendant toute la journée du 5, l'épée dans les reins, jusqu'à Goerlitz.
+Le général Sébastiani exécuta des charges de cavalerie a Reichenbach, et
+fit des prisonniers.
+
+L'ennemi repassa en toute hâte la Neiss et la Queiss, et notre armée
+prit position sur les hauteurs de Goerlitz, au-delà de la Neiss.
+
+Le 6, à sept heures du soir, l'empereur était de retour à Dresde.
+
+Le conseil de guerre du troisième corps d'armée a condamné à la peine de
+mort le général de brigade Jomini, chef d'état-major de ce corps, qui,
+du quartier-général de Liegnitz, a déserté à l'ennemi au moment de la
+rupture de l'armistice.
+
+
+
+Le 7 septembre 1813
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Reggio, avec les douzième, septième et quatrième corps, s'est
+porté le 23 août sur Berlin. Il a fait attaquer le village de Trebbin,
+défendu par l'armée ennemie, et l'a forcé. Il a continué son mouvement.
+
+Le 24 août, le septième corps n'ayant pas réussi dans le combat de
+Gross-Beeren, le duc de Reggio s'est reporté sur Wittemberg.
+
+Le 3 septembre, le prince de la Moskwa a pris le commandement de
+l'armée, et s'est porté sur Interbock. Le 5, il a attaqué et battu le
+général Tauensien; mais le 6, il a été attaqué en marche par l'armée
+ennemie, commandée par le général Bulow. Des charges de cavalerie sur
+ses derrières ont mis le désordre dans ses parcs. Il a dû se retirer sur
+Torgau. Il a perdu huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers, et
+douze pièces de canon. La perte de l'ennemi doit avoir été aussi très
+forte.
+
+
+
+Le 11 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La grande armée ennemie, battue à Dresde, s'était réfugiée en Bohême.
+Instruits que l'empereur s'était porté en Silésie, les alliés ont réuni
+un corps de quatre-vingt mille hommes, composé de Russes, de Prussiens
+et d'Autrichiens, et se sont portés, le 5, sur Hottendorf; le 6, sur
+Gieshubel, et le 7, sur Pirna.
+
+Le 9, l'armée française marcha sur Borna et Furstenwalde. Le
+quartier-général de l'empereur fut à Liebstadt.
+
+Le 10, le maréchal Saint-Cyr se porta du village de Furstenwalde sur le
+Geyersberg, qui domine la plaine de la Bohême. Le général Bonnet,
+avec la quarante-troisième division, descendit dans la plaine près de
+Toeplitz. L'on aperçut l'armée ennemie qui cherchait à se rallier
+après avoir rappelé tous ses détachemens de la Saxe. Si le débouché du
+Geyersberg avait été praticable pour l'artillerie, cette armée aurait
+été attaquée en flanc pendant sa marche; mais tous les efforts faits
+pour descendre du canon furent inutiles.
+
+Le général Ornano déboucha sur les hauteurs de Peterswalde, pendant que
+le général Dumonceau y arrivait par Hollendorff.
+
+Nous avons fait quelques centaines de prisonniers, dont plusieurs
+officiers. L'ennemi a constamment évité la bataille, et s'est retiré
+précipitamment dans toutes les directions.
+
+Le 11, l'empereur est retourné à Dresde.
+
+
+
+Le 13 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Dresde.
+
+Le duc de Tarente, avec les cinquième, onzième et troisième corps,
+s'était placé sur la rive gauche de la Sprée. Le prince Poniatowski,
+avec le huitième corps, était à Stolpen. Toutes ces forces étaient ainsi
+concentrées à une journée de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
+
+Le comte de Lobau, avec le premier corps, était à Hollendorff, en avant
+de Peterswalde; le duc de Trévise, à Pirna; le maréchal Saint-Cyr, sur
+les hauteurs de Borna, occupant les débouchés de Furstenwalde et du
+Geyersberg; le duc de Bellune, à Altenberg.
+
+Le prince de la Moskwa était à Torgau avec les quatrième, septième et
+douzième corps.
+
+Le duc de Raguse et le roi de Naples, avec la cavalerie du général
+Latour-Maubourg, se portaient sur Grossen-Hayn.
+
+Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg.
+
+L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la Sprée. Celle de la
+Bohême était: les Russes et les Prussiens, dans la plaine de Toeplitz,
+et un corps autrichien à Marienberg. L'armée ennemie de Berlin était à
+Interbock.
+
+Le général français Margaron, avec un corps d'observation, occupait
+Leipsick.
+
+Le château de Sonnenstein, au-dessus de Pirna, avait été occupé,
+fortifié et armé.
+
+S. M. avait donné le commandement de Torgau au comte de Narbonne.
+
+Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été attachés, le
+premier, aux chasseurs à cheval de la garde; le deuxième, aux dragons;
+le troisième, aux grenadiers à cheval; et le quatrième, au premier
+régiment de lanciers. Ces régimens de la garde leur fournissaient des
+instructeurs, et toutes les fois qu'on marchait au combat, y joignaient
+de vieux soldats pour renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron
+de chaque régiment des gardes-d'honneur était toujours de service auprès
+de l'empereur, avec l'escadron que fournit chaque régiment de la garde;
+ce qui portait à huit le nombre des escadrons de service.
+
+
+
+Le 17 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 14, l'ennemi déboucha de Toeplitz sur Nollendorf, et menaça de
+tourner la division Dumonceau, qui était sur la hauteur. Cette division
+se retira en bon ordre sur Gushabel, où le comte de Lobau réunit son
+corps. L'ennemi ayant voulu attaquer le camp de Gushabel, fut repoussé
+et perdit beaucoup de monde.
+
+Le 15, l'empereur partit de Dresde, et se porta au camp de Pirna. Il
+dirigea le général Mouton-Duvernet, commandant la quarante-deuxième
+division, par les villages de Langenhenersdorf et de Bera, tournant
+ainsi la droite de l'ennemi. En même temps, le comte de Lobau l'attaqua
+de front. L'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le reste de la
+journée.
+
+Le 16, il occupait encore les hauteurs au-delà de Peterswalde. A midi,
+on se mit à sa poursuite, et il fut délogé de sa position. Le général
+Ornano fit faire de belles charges à sa division de cavalerie de la
+garde et à la brigade de chevau-légers polonais du prince Poniatowski.
+L'ennemi fut poussé et jeté en Bohême dans le plus grand désordre. Il
+a fait sa retraite avec tant d'activité, qu'on n'a pu lui prendre que
+quelques prisonniers, parmi lesquels se trouve le général Blucher,
+commandant l'avant-garde, et fils du général en chef prussien Blucher.
+
+Notre perte a été peu considérable.
+
+Le 16, l'empereur a couché à Péterswalde, et le 17, S. M. était de
+retour à Pirna.
+
+Thielmann, général transfuge du service de Saxe, avec un corps de
+partisans et de transfuges, s'est porté sur la Saale. Un colonel
+autrichien s'est aussi porté en partisan sur Colditz.
+
+Les généraux Margaron, Lefèvre-Desnouettes et Piré se sont mis avec des
+colonnes de cavalerie et d'infanterie à la poursuite de ces partis,
+espérant en avoir bon compte.
+
+
+
+Le 19 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente_
+
+Le 17, à deux heures après-midi, l'empereur est monté à cheval, et au
+lieu de se rendre à Pirna, est allé aux avant-postes. Ayant aperçu que
+l'ennemi avait fait une grande quantité d'abattis pour défendre la
+descente de la montagne, S. M. le fit attaquer par le général Duvernet,
+qui, avec la quarante-deuxième division, s'empara du village d'Abessau
+et repoussa l'ennemi dans la plaine de Toeplitz. Il était chargé de
+manoeuvrer de manière à bien reconnaître la position de l'ennemi, et à
+l'obliger de démasquer ses forces. Ce général réussit parfaitement à
+exécuter ses instructions. Il s'engagea une vive canonnade hors de
+portée, et qui fit peu de mal; mais une batterie autrichienne de 24
+pièces ayant quitté sa position pour se rapprocher de la division
+Duvernet, le général Ornano l'a fait charger par les lanciers rouges
+de la garde: ils ont enlevé ces vingt-quatre pièces, et sabré tous les
+canonniers, mais on n'a pu ramener que les chevaux, deux pièces de canon
+et un avant-train.
+
+Le 18, le comte de Lobau était resté dans la même position, occupant le
+village d'Arbessau et tous les débouchés de la plaine. A quatre heures
+après-midi, l'ennemi envoya une division pour tâcher de surprendre la
+hauteur au village de Keinitz. Cette division fut repoussée l'épée dans
+les reins, et mitraillée pendant une heure.
+
+Le 18, à neuf heures du soir, S. M. est arrivée à Pirna, et le 19, le
+comte de Lobau a repris ses positions en avant de Nollendorf et au camp
+de Gushabel.
+
+La pluie tombait par torrent.
+
+Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un accès de fièvre.
+
+S. M. se porte très-bien.
+
+
+
+Le 26 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna, S. M. y a fait
+jeter un pont, et établir une tête de pont sur la rive droite.
+
+Le 21, l'empereur est venu coucher à Dresde, et le 22, il s'est porté
+à Hartau: il a sur-le-champ fait déboucher au-delà de la forêt de
+Bischoffswerda, le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, le
+cinquième corps, commandé par le général Lauriston, et le troisième
+corps, commandé par le général Souham.
+
+L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée, la droite, commandée par
+Sacken, sur Kamenz, la gauche, commandée par Langeron, sur Neustadt
+aux débouchés de Bohême, et le centre, commandé par Yorck, sur
+Bischoffswerda, se mit sur le champ en retraite de tous côtés. Le
+général Gérard, commandant notre avant-garde, la poussa vivement, et lui
+fit quelques prisonniers. L'ennemi fut mené battant jusqu'à la Sprée. Le
+général Lauriston entra dans Neustadt.
+
+L'ennemi refusant ainsi la bataille, l'empereur est revenu le 24 à
+Dresde, et a ordonné au duc de Tarente de prendre position sur les
+hauteurs de Weissig.
+
+Le huitième corps, commandé par le prince Poniatowski, a repassé sur la
+rive gauche.
+
+Le comte de Lobau, avec le premier corps, occupe toujours Gushabel.
+
+Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de Borna.
+
+Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.
+
+Le duc de Raguse, avec le sixième corps et la cavalerie du général
+Latour-Maubourg, était au-delà de Grossenhayn. Il avait repoussé
+l'ennemi sur la rive droite au-delà de Torgau, pour faciliter le passage
+d'un convoi de vingt mille quintaux de farine qui remontait l'Elbe sur
+des bateaux, et qui est arrivé à Dresde.
+
+Le duc de Padoue est à Leipsick; le prince de la Moskwa entre Wittenberg
+et Torgau.
+
+Le général comte Lefèvre-Desnouettes était, avec quatre mille chevaux, à
+la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann est Saxon, et comblé
+des bienfaits du roi. Pour prix de tant de bienfaits, il s'est montré
+l'ennemi le plus irréconciliable de son roi et de son pays. A la tête de
+trois mille coureurs, partie Prussiens, partie cosaques et Autrichiens,
+il a pillé les haras du roi, levé partout des contributions à son
+profit, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un homme qui
+est tourmenté par le crime. Ce transfuge, décoré de l'uniforme de
+lieutenant-général russe, s'était porté à Naumbourg, où il n'y avait ni
+commandant ni garnison, mais où il avait surpris trois à quatre cents
+malades. Cependant le général Lefèvre-Desnouettes l'avait rencontré à
+Freybourg le 19, lui avait repris les trois ou quatre cents malades que
+ce misérable avait arrachés de leurs lits pour s'en faire un trophée;
+lui avait fait quelques centaines de prisonniers, pris quelques bagages,
+et repris quelques voitures dont il s'était emparé. Thielmann s'était
+alors réfugié sur Zeitz, où le colonel Munsdorff, partisan autrichien
+qui parcourait le pays, s'était réuni à lui: le général comte
+Lefèvre-Desnouettes les a attaqués le 24, à Altenbourg, les a rejetés
+en Bohême, leur a tué beaucoup de monde, entre autres un prince de
+Hohenzollernn et un colonel.
+
+La marche de Thielmann avait apporté quelques retards dans les
+communications d'Erfurth et de Leipsick.
+
+L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs pour jeter un
+pont à Dessau.
+
+Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre bilieuse; il garde le
+lit depuis plusieurs jours.
+
+S. M. ne s'est jamais mieux portée.
+
+
+
+Le 29 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a donné le commandement d'un corps de la jeune garde au duc
+de Reggio.
+
+Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son corps pour venir
+prendre position sur les débouchés de la Saale.
+
+Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur Penig.
+
+Le général comte Bertrand a attaqué, le 26, le corps de l'armée ennemie
+de Berlin qui couvrait le pont jeté sur Wartenbourg, l'a forcé, lui a
+fait des prisonniers, et l'a mené battant jusque sur la tête de pont.
+L'ennemi a évacué la rive gauche et a coupé son pont. Le général
+Bertrand a sur-le-champ fait détruire la tête de pont.
+
+Le prince de la Moskwa s'est porté sur Oranienbaum, et le septième corps
+sur Dessau. Une division suédoise qui était à Dessau s'est empressée de
+repasser sur la rive droite. L'ennemi a été également obligé de couper
+son pont, et on a rasé sa tête de pont.
+
+L'ennemi a jeté des obus sur Wittenberg par la rive droite.
+
+Dans la journée du 28, l'empereur a passé la revue du deuxième corps de
+cavalerie sur les hauteurs de Weissig.
+
+Le mois de septembre a été très-mauvais, très-pluvieux, contre
+l'ordinaire de ce pays. On espère que le mois d'octobre sera meilleur.
+
+La fièvre bilieuse du prince de Neufchâtel a cessé: le prince est en
+convalescence.
+
+
+
+Le 4 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général comte Lefèvre-Desnouettes a été attaqué le 28 septembre, à
+sept heures du matin, à Altenbourg par dix mille hommes de cavalerie et
+trois mille hommes d'infanterie. Il a fait sa retraite devant des forces
+aussi supérieures; il a opéré de belles charges, et a fait beaucoup de
+mal à l'ennemi. Il a perdu trois cents hommes de son infanterie; il est
+arrivé sur la Saale. L'ennemi était commandé par l'hetman Platow et
+le général Thielmann. Le prince Poniatowski s'est porté le 2 sur
+Altenbourg, par Nossan, Waldheim et Colditz. Il a culbuté l'ennemi, lui
+a fait plus de quatre cents prisonniers et l'a chassé en Bohême.
+
+Le 27, le prince de la Moskwa s'est emparé de Dessau, qu'occupait une
+division, et a rejeté cette division sur sa tête de pont. Le lendemain,
+les Suédois sont arrivés pour reprendre la ville. Le général Guilleminot
+les a laissés avancer à portée de mitraille, a démasqué alors ses
+batteries, et les a repoussés en leur faisant beaucoup de mal.
+
+Le 3 octobre, l'armée ennemie de Silésie s'est portée par Koenigsbruck
+et Elterswerda, sur Elster, a jeté un pont au coude que forme l'Elbe à
+Wartembourg, et a passé le fleuve. Le général Bertrand était placé sur
+l'isthme, dans une fort belle position, environnée de digues et de
+marais. Depuis neuf heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir,
+l'ennemi a faits sept attaques et a toujours été repoussé. Il a laissé
+six mille morts sur le champ de bataille; notre perte a été de cinq
+cents hommes tués ou blessés. Cette grande différence est due à la bonne
+position que les divisions Morand et Fontanelli occupaient. Le soir,
+le général Bertrand voyant déboucher de nouvelles forces, jugea devoir
+opérer sa retraite, et prit position sur la Mulde avec le prince de la
+Moskwa.
+
+Le 4 le prince de la Moskwa était sur la rive gauche de la Mulde
+à Dalitzch. Le duc de Raguse et le corps de cavalerie du général
+Latour-Maubourg étaient à Eulenbourg, le troisième corps était sur
+Torgau.
+
+Deux cent cinquante partisans commandés par un général-major russe, se
+sont portés sur Mulhausen, et apprenant que Cassel était dégarni de
+troupes, ils ont tenté une surprise sur les portes de Cassel. Ils ont
+été repoussés; mais le lendemain les troupes westphaliennes s'étant
+dissoutes, les partisans entrèrent dans Cassel, ils livrèrent au pillage
+tout ce qui leur tomba sous la main, et peu de jours après en sortirent.
+Le roi de Westphalie s'était retiré sur le Rhin.
+
+
+
+Paris, 7 octobre 1813.
+
+_Discours de l'impératrice au sénat_[2].
+
+«Sénateurs,
+
+»Les principales puissances de l'Europe, révoltées des prétentions de
+l'Angleterre, avaient, l'année dernière, réuni leurs armées aux nôtres
+pour obtenir la paix du monde et le rétablissement des droits de tous
+les peuples. Aux premières chances de la guerre, des passions assoupies
+se réveillèrent. L'Angleterre et la Russie ont entraîné la Prusse et
+l'Autriche dans leur cause. Nos ennemis veulent détruire nos alliés,
+pour les punir de leur fidélité. Ils veulent porter la guerre au sein
+de notre belle patrie, pour se venger des triomphes qui ont conduit nos
+aigles victorieuses au milieu de leurs états. Je connais, mieux que
+personne, ce que nos peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient
+jamais vaincre.
+
+Avant de monter sur le trône où m'ont appelée le choix de mon auguste
+époux et la volonté de mon père, j'avais la plus grande opinion du
+courage et de l'énergie de ce grand peuple. Cette opinion s'est accrue
+tous les jours par tout ce que j'ai vu se passer sous mes yeux. Associée
+depuis quatre ans aux pensées les plus intimes de mon époux, je sais de
+quels sentimens il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
+sans gloire.
+
+«Français! votre empereur, la patrie et l'honneur vous appellent!»
+
+[Note 2: Nous insérons ce discours de Marie-Louise parce que
+personne n'ignore qu'il fut dicté par Napoléon.]
+
+
+
+Le 15 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 7, l'empereur est parti de Dresde. Le 8, il a couché à Wurzen; le 9,
+à Eulenbourg, et le 10, à Duben.
+
+L'armée ennemie de Silésie, qui se portait sur Wurzen, a sur-le-champ
+battu en retraite et repassé sur la rive gauche de la Mulde; elle a
+eu quelques engagemens où nous lui avons fait des prisonniers et pris
+plusieurs centaines de voitures de bagages.
+
+Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg, a passé l'Elbe, a marché
+sur Roslau, a tourné le pont de Dessau, s'en est emparé, s'est ensuite
+porté sur Aken et s'est emparé du pont. Le général Bertrand s'est porté
+sur les ponts de Wartenbourg et s'en est emparé. Le prince de la
+Moskwa s'est porté sur la ville de Dessau; il a rencontré une division
+prussienne; le général Delmas l'a culbutée, et lui a pris trois mille
+hommes et six pièces de canon.
+
+Plusieurs courriers du cabinet, entr'autres le sieur Kraft, avec des
+dépêches de haute importance, ont été pris.
+
+Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi, le projet de
+l'empereur était de passer l'Elbe, de manoeuvrer sur la rive droite,
+depuis Hambourg jusqu'à Dresde; de menacer Potsdam et Berlin, et de
+prendre pour centre d'opération Magdebourg, qui, dans ce dessein, avait
+été approvisionné en munitions de guerre et de bouche. Mais le 13,
+l'empereur apprit à Deiben que l'armée bavaroise était réunie à l'armée
+autrichienne et menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable défection fit
+prévoir la défection d'autres princes, et fit prendre à l'empereur le
+parti de retourner sur le Rhin; changement fâcheux, puisque tout avait
+été préparé pour opérer sur Magdebourg; mais il aurait fallu rester
+séparé et sans communication avec la France pendant un mois; ce n'avait
+pas d'inconvénient au moment où l'empereur avait arrêté ses projets; il
+n'en était plus de même lorsque l'Autriche allait se trouver avoir deux
+nouvelles armées disponibles: l'armée bavaroise et l'armée opposée à la
+Bavière. L'empereur changea donc avec ces circonstances imprévues, et
+porta son quartier-général à Leipsick.
+
+Cependant le roi de Naples, qui était resté en observation à Freyberg,
+avait reçu le 7 l'ordre de faire un changement de front, et de se porter
+sur Gernig et Frohbourg, opérant sur Wurzen et Vittenberg. Une division
+autrichienne, qui occupait Angustusbourg, rendant difficile ce
+mouvement, le roi reçut l'ordre de l'attaquer, la défit, lui prit
+plusieurs bataillons, et après cela opéra sa conversion à droite.
+Cependant la droite de l'armée ennemie de Bohème, composée du corps
+russe de Wittgenstein, s'était portée sur Altenbourg, à la nouvelle du
+changement de front du roi de Naples. Elle se porta sur Frohbourg, et
+ensuite par la gauche sur Borna, se plaçant entre le roi de Naples et
+Leipsick. Le roi n'hésita pas sur la manoeuvre qu'il devait faire; il
+fit volte face, marcha sur l'ennemi, le culbuta, lui prit neuf pièces de
+canon, un millier de prisonniers, et le jeta au-delà de l'Elster, après
+lui avoir fait éprouver une perte de quatre à cinq mille hommes. Le 15,
+la position de l'armée était la suivante:
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Reidnitz, à une demi-lieue de
+Leipsick.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, était au village
+de Lindenau.
+
+Le sixième corps était à Libenthal.
+
+Le roi de Naples, avec les deuxième, huitième et cinquième corps, avait
+sa droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz.
+
+Les troisième et septième corps étaient en marche d'Eulenbourg pour
+flanquer le sixième corps.
+
+La grande armée autrichienne de Bohême avait le corps de Giulay
+vis-à-vis Lindenau; un corps à Zwenckau, et le reste de l'armée, la
+gauche appuyée à Grobern, et la droite à Neuendorf.
+
+Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde, et la position de
+Taucha sur la Partha, étaient occupés par nos troupes. Tout annonçait
+une grande bataille.
+
+Le résultat de nos divers mouvemens dans ces six jours, a été cinq
+mille prisonniers, plusieurs pièces de canon, et beaucoup de mal fait à
+l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est dans ces circonstances couvert de
+gloire.
+
+
+
+Le 16 octobre au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 15, le prince de Schwartzenberg, commandant l'armée ennemie, annonça
+à l'ordre du jour, que le lendemain 16, il y aurait une bataille
+générale et décisive.
+
+Effectivement le 16, à neuf heures du matin, la grande armée alliée
+déboucha sur nous. Elle opérait constamment pour s'étendre sur sa
+droite. On vit d'abord trois grosses colonnes se porter, l'une le long
+de la rivière de l'Elster, contre le village de Doelitz; la seconde
+contre le village de Wachau, et la troisième contre celui de
+Liberwolkowitz. Ces trois colonnes étaient précédées par deux cents
+pièces de canon.
+
+L'empereur fit aussitôt ses dispositions.
+
+A dix heures, la canonnade était des plus fortes, et à onze heures
+les deux armées étaient engagées aux villages de Doelitz, Wachau et
+Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués six à sept fois; l'ennemi
+fut constamment repoussé et couvrit les avenues de ses cadavres. Le
+comte Lauriston, avec le cinquième corps, défendait le village de gauche
+(Liberwolkowitz); le prince Poniatowski, avec ses braves Polonais,
+défendait le village de droite (Doelitz), et le duc de Bellune défendait
+Wachau.
+
+A midi, la sixième attaque de l'ennemi avait été repoussée, nous étions
+maîtres des trois villages, et nous avions fait deux mille prisonniers.
+
+A peu près au même moment, le duc de Tarente débouchait par Holzhausen,
+se portant sur une redoute de l'ennemi, que le général Charpentier
+enleva au pas de charge, en s'emparant de l'artillerie et faisant
+quelques prisonniers.
+
+Le moment parut décisif.
+
+L'empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur Wachau avec deux
+divisions de la jeune garde. Il ordonna également au duc de Trévise de
+se porter sur Liberwolkowitz avec deux autres divisions de la jeune
+garde, et de s'emparer d'un grand bois qui est sur la gauche du village.
+En même temps, il fit avancer sur le centre une batterie de cent
+cinquante pièces de canon, que dirigea le général Drouot.
+
+L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait.
+L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira, et le champ de
+bataille nous resta en entier.
+
+Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi avaient
+été engagées. Il eut recours à sa réserve. Le comte de Merfeld qui
+commandait en chef la réserve autrichienne, releva avec six divisions
+toutes les troupes sur toutes les attaques, et la garde impériale russe,
+qui formait la réserve de l'armée russe, les releva au centre.
+
+La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens se
+précipitèrent par leur gauche sur notre droite, s'emparèrent de Doelitz
+et vinrent caracoler autour des carrés du duc de Bellune.
+
+Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-Maubourg, et
+chargea la cavalerie ennemie par la gauche de Wachau, dans le temps que
+la cavalerie polonaise et les dragons de la garde, commandés par le
+général Letort, chargeaient par la droite. La cavalerie ennemie fut
+défaite; deux régimens entiers restèrent sur le champ de bataille. Le
+général Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens. Le
+général Latour-Maubourg prit quelques centaines d'hommes de la garde
+russe.
+
+L'empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial de la garde, pour
+renforcer le prince Poniatowski. Le général Curial se porta au village
+de Doelitz, l'attaqua à la baïonnette, le prit sans coup férir, et fit
+douze cents prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé le général en chef
+Merfeld.
+
+Les affaires ainsi rétablis à notre droite, l'ennemi se mit en retraite,
+et le champ de bataille ne nous fut pas disputé.
+
+Les pièces de la réserve de la garde, que commandait le général Drouot,
+étaient avec les tirailleurs; la cavalerie ennemi vint les charger.
+Les canonniers rangèrent en carré leurs pièces, qu'ils avaient eu la
+précaution de charger à mitraille, et tirèrent avec tant d'agilité,
+qu'en un instant l'ennemi fut repoussé. Sur ces entrefaites, la
+cavalerie française s'avança pour soutenir ces batteries.
+
+Le général Maison, commandant une division du cinquième corps, officier
+de la plus grande distinction, fut blessé. Le général Latour-Maubourg,
+commandant la cavalerie, eut la cuisse emportée d'un boulet. Notre
+perte, dans cette journée, a été de deux mille cinq cents hommes, tant
+tués que blessés. Ce n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi
+à vingt-cinq mille hommes.
+
+On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comte Lauriston et
+du prince Poniatowski dans cette journée. Pour donner à ce dernier une
+preuve de sa satisfaction, l'empereur l'a nommé sur le champ de bataille
+maréchal de France, et a accordé un grand nombre de décorations aux
+régimens de son corps.
+
+Le général Bertrand était en même temps attaqué au village de Lindenau
+par les généraux Giulay, Thielmann et Liechtenstein. On déploya de part
+et d'autre une cinquantaine de pièces de canon. Le combat dura six
+heures, sans que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cinq heures
+du soir, le général Bertrand décida la victoire en faisant une charge
+avec sa réserve, et non-seulement il rendit vains les projets de
+l'ennemi, qui voulait s'emparer des ponts de Lindenau et des faubourgs
+de Leipsick, mais encore il le contraignit à évacuer son champ de
+bataille.
+
+Sur la droite de la Partha, à une lieue de Leipsick, et à peu près à
+quatre lieues du champ de bataille, où se trouvait l'empereur, le duc de
+Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances fatales, qui influent
+souvent sur les affaires les plus importantes, le troisième corps, qui
+devait soutenir le duc de Raguse, n'entendant rien de ce côté, à dix
+heures du matin, et entendant au contraire une effroyable canonnade du
+côté où se trouvait l'empereur, crut bien faire de s'y porter, et perdit
+ainsi sa journée on marches. Le duc de Raguse, livré à ses propres
+forces, défendit Leipsick et soutint sa position pendant toute la
+journée, mais il éprouva des pertes qui n'ont point été compensées
+par celles qu'il a fait éprouver à l'ennemi, quelque grandes qu'elles
+fussent. Des bataillons de canonniers de la marine se sont faiblement
+comportés. Les généraux Compans et Frederichs ont été blessés. Le soir,
+le duc de Raguse, légèrement blessé lui-même, a été obligé de resserrer
+sa position sur la Partha. Il a dû abandonner dans ce mouvement
+plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures.
+
+
+
+Le 24 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La bataille de Wachau avait déconcerté tous les projets de l'ennemi;
+mais son armée était tellement nombreuse, qu'il avait encore des
+ressources. Il rappela en toute hâte, dans la nuit, les corps qu'il
+avait laissés sur sa ligne d'opération et les divisions restées sur la
+Saale; et il pressa la marche du général Benigsen, gui arrivait avec
+quarante mille hommes.
+
+Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au soir et pendant
+la nuit, l'ennemi occupa une belle position à deux lieues en arrière. Il
+fallut employer la journée du 17 à le reconnaître et à bien déterminer
+le point d'attaque. Cette journée était d'ailleurs nécessaire pour faire
+venir les parcs de réserve et remplacer les quatre-vingt mille coups de
+canon qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut donc le
+temps de rassembler ses troupes qu'il avait disséminées lorsqu'il se
+livrait à des projets chimériques, et de recevoir les renforts qu'il
+attendait.
+
+Ayant eu avis de l'arrivée de ces renforts, et ayant reconnu que la
+position de l'ennemi était très-forte, l'empereur résolut de l'attirer
+sur un autre terrain. Le 18, à deux heures du matin, il se rapprocha de
+Leipsick de deux lieues, et plaça son armée, la droite à Connewitz,
+le centre à Probstheide, la gauche à Staetteritz, en se plaçant de sa
+personne au moulin de Ta. De son côté, le prince de la Moskwa avait
+placé ses troupes vis-à-vis l'armée de Silésie, sur la Partha; le
+sixième corps à Schoenfeld, et le troisième et le septième le long de
+la Partha à Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
+Dombrowski, gardait la position et le faubourg de Leipsick, sur la route
+de Halle.
+
+A trois heures du matin, l'empereur était au village de Lindenau. Il
+ordonna au général Bertrand de se porter sur Lutzen et Weissenfels, de
+balayer la plaine et de s'assurer des débouchés sur la Saale et de
+la communication avec Erfurt. Les troupes légères de l'ennemi se
+dispersèrent; et à midi, le général Bertrand était maître de Weissenfels
+et du pont sur la Saale.
+
+Ayant ainsi assuré ses communications, l'empereur attendit de pied ferme
+l'ennemi.
+
+A neuf heures, les coureurs annoncèrent qu'il marchait sur toute la
+ligne. A dix heures, la canonnade s'engagea.
+
+Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le pont
+de Connewitz. Le roi de Naples, avec le deuxième corps, était à
+Probstheide, et le duc de Tarente à Holzhausen.
+
+Tous tes efforts de l'ennemi, pendant la journée, contre Connewitz et
+Probstheide, échouèrent. Le duc de Tarente fut débordé à Holzhausen.
+L'empereur ordonna qu'il se plaçât au village de Staetteritz. La
+canonnade fut terrible. Le duc de Castiglione qui défendait un bois sur
+le centre, s'y soutint toute la journée.
+
+La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation, formant
+quatre grosses colonnes dirigées sur les quatre principaux points
+d'attaque.
+
+Le duc de Reggio fut envoyé pour soutenir le prince Poniatowski, et le
+duc de Trévise pour garder les débouchés de la ville de Leipsick.
+
+Le succès de la bataille était dans le village de Probstheide. L'ennemi
+l'attaqua quatre fois avec des forces considérables, quatre fois il fut
+repoussé avec une grande perte.
+
+A cinq heures du soir, l'empereur fit avancer ses réserves d'artillerie,
+et reploya tout le feu de l'ennemi, qui s'éloigna à une lieue du champ
+de bataille.
+
+Pendant ce temps, l'armée de Silésie attaqua le faubourg de Halle.
+Ses attaques, renouvelées un grand nombre de fois dans la journée,
+échouèrent toutes. Elle essaya, avec la plus grande partie de ses
+forces, de passer la Partha à Schoenfeld et à Saint-Teekla. Trois fois
+elle parvint, à se placer sur la rive gauche, et trois fois le prince de
+la Moskwa la chassa et la culbuta à la baïonnette.
+
+A trois heures après-midi, la victoire était pour nous de ce côté contre
+l'armée de Silésie, comme du côté où était l'empereur contre la grande
+armée. Mais en ce moment l'armée saxonne, infanterie, cavalerie et
+artillerie, et la cavalerie wurtembergeoise, passèrent toutes entières à
+l'ennemi. Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau, qui la
+commandait en chef, et cinq cents hommes. Cette trahison, non-seulement,
+mit le vide dans nos lignes, mais livra à l'ennemi le débouché important
+confié à l'armée saxonne, qui poussa l'infamie au point de tourner
+sur-le-champ ses quarante pièces de canon rentre la division Durutte. Un
+moment de désordre s'ensuivit; l'ennemi passa la Partha et marcha sur
+Reidnitz, dont il s'empara: il ne se trouvait plus qu'à une demi-lieue
+de Leipsick.
+
+L'empereur envoya sa garde à cheval, commandée par le général Nansouty,
+avec vingt pièces d'artillerie, afin de prendre en flanc les troupes qui
+s'avançaient le long de la Partha pour attaquer Leipsick. Il se porta
+lui-même avec une division de la garde, au village de Reidnitz. La
+promptitude de ces mouvemens rétablit l'ordre, le village fut repris, et
+l'ennemi poussé fort loin.
+
+Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir, et l'armée
+française resta victorieuse aux champs de Leipsick, comme elle l'avait
+été aux champs de Wachau.
+
+A la nuit, le feu de nos canons avait, sur tous les points, repoussé à
+une lieue du champ de bataille le feu de l'ennemi.
+
+Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts glorieusement.
+Notre perte dans cette journée peut s'évaluer à quatre mille tués ou
+blessés; celle de l'ennemi doit avoir été extrêmement considérable.
+Il ne nous a fait aucun prisonnier, et nous lui avons pris cinq cents
+hommes.
+
+A six heures du soir, l'empereur ordonna les dispositions pour la
+journée du lendemain. Mais à sept heures, les généraux Sorbier et
+Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée et de la garde, vinrent à
+son bivouac lui rendre compte des consommations de la journée: on avait
+tiré quatre-vingt-quinze mille coups de canon: ils dirent que les
+réserves étaient épuisées, qu'il ne restait pas plus de seize mille
+coups de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu
+pendant deux heures, et qu'en suite on serait sans munitions pour les
+événemens ultérieurs; que l'armée, depuis cinq jours, avait tiré plus
+de deux cent vingt mille coups de canon, et qu'on ne pourrait se
+réapprovisionner qu'à Magdebourg ou à Erfurt.
+
+Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement sur un de nos
+deux grands dépôts: l'empereur se décida pour Erfurt, par la même raison
+qui l'avait décidé à venir sur Leipsick, pour être à portée d'apprécier
+l'influence de la défection de la Bavière.
+
+L'empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les bagages, les
+parcs, l'artillerie, passassent les défilés de Lindenau; il donna le
+même ordre à la cavalerie et à différens corps d'armée; et il vint dans
+les faubourgs de Leipsick, à l'hôtel de Prusse, où il arriva à neuf
+heures du soir.
+
+Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer aux fruits des
+deux victoires où elle avait; avec tant de gloire, battu des troupes de
+beaucoup supérieures en nombre et les armées de tout le continent.
+
+Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De Leipsick à Lindenau,
+il y a un défilé de deux lieues, traversé par cinq ou six ponts. On
+proposa de mettre six mille hommes et soixante pièces de canon dans la
+ville de Leipsick, qui a des remparts, d'occuper cette ville comme tête
+de défilé, et d'incendier ses vastes faubourgs, afin d'empêcher l'ennemi
+de s'y loger, et de donner jeu à noire artillerie placée sur les
+remparts.
+
+Quelque odieuse que fût la trahison de l'armée saxonne, l'empereur ne
+put se résoudre à détruire une des belles villes de l'Allemagne, à la
+livrer à tous les genres de désordre inséparables d'une telle défense,
+et cela sous les yeux du roi, qui, depuis Dresde, avait voulu
+accompagner l'empereur, et qui était si vivement affligé de la conduite
+de son armée. L'empereur aima mieux s'exposer à perdre quelques
+centaines de voitures que d'adopter ce parti barbare.
+
+A la pointe du jour, tous les parcs, les bagages, toute l'artillerie,
+la cavalerie, la garde et les deux tiers de l'armée avaient passé le
+défilé.
+
+Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés de garder les
+faubourgs, de les défendre assez de temps pour laisser tout déboucher,
+et d'exécuter eux-mêmes le passage du défilé vers onze heures.
+
+Le magistrat de Leipsick envoya, à six heures du matin, une députation
+au prince de Schwartzenberg, pour lui demander de ne pas rendre la ville
+le théâtre d'un combat qui entraînerait sa ruine.
+
+A neuf heures, l'empereur monta à cheval, entra dans Leipsick et alla
+voir le roi. Il a laissé ce prince maître de faire ce qu'il voudrait,
+et de ne pas quitter ses états, en les laissant exposés à cet esprit de
+sédition qu'on avait fomenté parmi les soldats. Un bataillon saxon avait
+été formé à Dresde, et joint à la jeune garde. L'empereur le fit ranger
+à Leipsick, devant le palais du roi, pour lui servir de garde, et pour
+le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi.
+
+Une demi-heure après, l'empereur se rendit à Lindenau, pour y attendre
+l'évacuation de Leipsick, et voir les dernières troupes passer les ponts
+avant de se mettre en marche.
+
+Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la plus grande partie
+de l'armée avait évacué Leipsick, et qu'il n'y restait qu'une forte
+arrière-garde. Il attaqua vivement le duc de Tarente et le prince
+Poniatowski; il fut plusieurs fois repoussé; et, tout en défendant les
+faubourgs, notre arrière-garde opéra sa retraite. Mais les Saxons restés
+dans la ville tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts; ce qui
+obligea d'accélérer la retraite et mit un peu de désordre.
+
+L'empereur avait ordonné au génie de pratiquer des fougasses sous le
+grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau, afin de le faire sauter
+au dernier moment; de retarder ainsi la marche de l'ennemi, et de
+laisser le temps aux bagages de filer. Le général Dulauloy avait chargé
+le colonel Monfort de cette opération. Ce colonel, au lieu de rester sur
+les lieux pour la diriger et pour donner le signal, ordonna à un caporal
+et à quatre sapeurs de faire sauter le pont aussitôt que l'ennemi se
+présenterait. Le caporal, homme sans intelligence, et comprenant mal sa
+mission, entendant les premiers coups de fusil tirés des remparts de la
+ville, mit le feu aux fougasses, et fit sauter le pont: une partie de
+l'armée était encore de l'autre côté, avec un parc de quatre-vingt
+bouches à feu et de quelques centaines de voitures.
+
+La tête de cette partie de l'armée, qui arrivait au pont, le voyant
+sauter, crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi. Un cri d'épouvante se
+propagea de rang en rang: _L'ennemi est sur nos derrières, et les ponts
+sont coupés!_--Ces malheureux se débandèrent et cherchèrent à se sauver.
+Le duc de Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston moins
+heureux, se noya; le prince Poniatowski monté sur un cheval fougueux,
+s'élança dans l'eau et n'a plus reparu. L'empereur n'apprit ce désastre
+que lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier; aucun remède même n'eût
+été possible. Le colonel Monfort et le caporal de sapeurs sont traduits
+à un conseil de guerre.
+
+On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par ce malheureux
+événement; mais on les porte, par approximation, à douze mille hommes,
+et à plusieurs centaines de voitures. Les désordres qu'il a portés
+dans l'armée ont changé la situation des choses: l'armée française
+victorieuse arrive à Erfurt comme y arriverait une armée battue. Il
+est impossible de peindre les regrets que l'armée a donnés au prince
+Poniatowski, au comte Lauriston et à tous les braves qui ont péri par la
+suite de ce funeste événement.
+
+On n'a pas de nouvelles du général Reynier; on ignore s'il a été pris ou
+tué. On se figurera facilement la profonde douleur de l'empereur,
+qui voit, par un oubli de ses prudentes dispositions, s'évanouir les
+résultats de tant de fatigues et de travaux.
+
+Le 19, l'empereur a couché à Markraustaed; le duc de Reggio était resté
+à Lindenau.
+
+Le 20, l'empereur a passé la Saale à Weissenfels.
+
+Le 21, l'armée a passé l'Unstrut à Frybourg; le général Bertrand a pris
+position sur les hauteurs de Coesen.
+
+Le 22, l'empereur a couché au village d'Ollendorf.
+
+Le 23, il est arrivé à Erfurt.
+
+L'ennemi, qui avait été consterné des batailles du 16 et du 18, a
+repris, par le désastre du 19, du courage et l'ascendant de la victoire.
+L'armée française, après de si brillans succès, a perdu son attitude
+victorieuse.
+
+Nous avons trouvé à Erfurt, en vivres, munitions, habits, souliers, tout
+ce dont l'armée pouvait avoir besoin.
+
+L'état-major publiera les rapports des différens chefs d'armée sur les
+officiers qui se sont distingués dans les grandes journées de Wachau et
+de Leipsick.
+
+
+
+Le 31 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les deux régimens de cuirassiers du roi de Saxe, faisant partie du
+premier corps de cavalerie, étaient restés avec l'armée française.
+Lorsque l'empereur eut quitté Leipsick, il leur fit écrire par le duc de
+Vicence, et les renvoya à Leipsick, pour servir de garde au roi.
+
+Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière, un bataillon
+bavarois était encore avec l'armée: S. M. a fait écrire au commandant de
+ce bataillon par le major-général.
+
+L'empereur est parti d'Erfurt le 25.
+
+Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur le Mein. Arrivé le
+29 à Gelnhausen, on aperçut un corps ennemi de cinq à six mille hommes,
+cavalerie, infanterie et artillerie, qu'on sut par les prisonniers être
+l'avant-garde de l'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde
+fut poussée et obligée de se retirer. On rétablit promptement le pont
+que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les prisonniers que
+l'armée autrichienne et bavaroise, annoncée forte de soixante à
+soixante-dix mille hommes, venant de Braunau, était arrivée à Hanau, et
+prétendait barrer le chemin à l'armée française.
+
+Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant-garde ennemie furent poussés
+au-delà du village de Langensebolde; et à sept heures du soir,
+l'empereur et son quartier-général étaient dans ce village au château
+d'Issenbourg.
+
+Le lendemain 30, à neuf heures du matin, l'empereur monta à cheval. Le
+duc de Tarente se porta en avant avec 5,000 tirailleurs sous les ordres
+du général Charpentier. La cavalerie du général Sébastiani, la division
+de la garde, commandée par le général Friant, et la cavalerie de la
+vieille garde, suivirent; le reste de l'armée était en arrière d'une
+marche.
+
+L'ennemi avait placé six bataillons au village de Ruchingen, afin de
+couper toutes les routes qui pouvaient conduire sur le Rhin. Quelques
+coups de mitraille et une charge de cavalerie firent reculer
+précipitamment ces bataillons.
+
+Arrivés sur la lisières du bois, à deux lieues de Hanau, les tirailleurs
+ne tardèrent pas à s'engager. L'ennemi fut acculé dans le bois jusqu'au
+point de jonction de la vieille et de la nouvelle route. Ne pouvant rien
+opposer à la supériorité de notre infanterie, il essaya de tirer parti
+de son grand nombre; il étendit le feu sur sa droite. Une brigade de
+deux mille tirailleurs du deuxième corps, commandée par le général
+Dubreton, fut engagée pour le contenir, et le général Sébastiani fit
+exécuter avec succès, dans l'éclairci du bois, plusieurs charges sur les
+tirailleurs ennemis. Nos cinq mille tirailleurs continrent ainsi toute
+l'armée ennemie, en gagnant insensiblement du temps, jusqu'à trois
+heures de l'après-midi.
+
+L'artillerie étant arrivée, l'empereur ordonna au général Curial de se
+porter au pas de charge sur l'ennemi avec deux bataillons de chasseurs
+de la vieille garde, et de le culbuter au-delà du débouché; au général
+Drouot de déboucher sur-le-champ avec cinquante pièces de canon; au
+général Nansouty, avec tout le corps du général Sébastiani et la
+cavalerie de la vieille garde, décharger vigoureusement l'ennemi dans la
+plaine.
+
+Toutes ces dispositions furent exécutées exactement.
+
+Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis.
+
+Au seul aspect de la vieille garde, les Autrichiens et les Bavarois
+fuirent épouvantés.
+
+Quinze pièces de canon, et successivement jusqu'à cinquante, furent
+placées en batterie avec l'activité et l'intrépide sang-froid qui
+distinguent le général Drouot. Le général Nansouty se porta sur la
+droite de ces batteries et fit charger dix mille hommes de cavalerie
+ennemie par le général Levêque, major de la vieille garde, par la
+division de cuirassiers Saint-Germain, et successivement par les
+grenadiers et les dragons de la cavalerie de la garde. Toutes ces
+charges eurent le plus heureux résultat. La cavalerie ennemie fut
+culbutée et sabrée; plusieurs carrés d'infanterie furent enfoncés; le
+régiment autrichien Jordis et les hulans du prince de Schwartzenberg ont
+été entièrement détruits. L'ennemi abandonna précipitamment le chemin de
+Francfort qu'il barrait, et tout le terrain qu'occupait sa gauche. Il se
+mit en retraite et bientôt après en complète déroute.
+
+Il était cinq heures. Les ennemis firent un effort sur leur droite pour
+dégager leur gauche et donner le temps à celle-ci de se reployer. Le
+général Friant envoya deux bataillons de la vieille garde à une ferme
+située sur le vieux chemin de Hanau. L'ennemi en fut promptement
+débusqué et sa droite fut obligée de plier et de se mettre en retraite.
+Avant six heures du soir, il repassa en déroute la petite rivière de la
+Kintzig.
+
+La victoire fut complète.
+
+L'ennemi, qui prétendait barrer tout le pays, fut obligé d'évacuer le
+chemin de Francfort et de Hanau.
+
+Nous avons fait six mille prisonniers et pris plusieurs drapeaux et
+plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux tués ou blessés.
+Sa perte a été d'environ dix mille hommes tués, blessés ou prisonniers.
+La nôtre n'est que de quatre à cinq cents hommes tués ou blessés. Nous
+n'avons eu d'engagés que cinq mille tirailleurs, quatre bataillons de
+la vieille garde, et à peu près quatre-vingts escadrons de cavalerie et
+cent vingt pièces de canon.
+
+A la pointe du jour, le 31, l'ennemi s'est retiré, se dirigeant sur
+Aschaffenbourg. L'empereur a continué son mouvement, et à trois heures
+après-midi, S. M. était à Francfort.
+
+Les drapeaux pris à cette bataille et ceux qui ont été pris aux
+batailles de Wachau et de Leipsick, sont partis pour Paris.
+
+Les cuirassiers, les grenadiers à cheval, les dragons ont fait de
+brillantes charges. Deux escadrons de gardes-d'honneur du troisième
+régiment, commandés par le major Saluces, se sont spécialement
+distingués, et font présumer ce qu'on doit attendre de ce corps au
+printemps prochain, lorsqu'il sera parfaitement organisé et instruit.
+
+Le général d'artillerie de l'armée Nourrit, et le général Devaux, major
+d'artillerie de la garde, ont mérité d'être distingués; le général
+Letort, major des dragons de la garde, quoique blessé à la bataille de
+Wachau, a voulu charger à la tête de son régiment, et a eu son cheval
+tué.
+
+Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.
+
+Le duc de Trévise, avec deux divisions de la jeune garde et le premier
+corps de cavalerie, était à Gelnhaussen. Le duc de Reggio arrivait à
+Francfort.
+
+Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient à Hanau.
+
+Le général Sébastiani était sur la Nida.
+
+
+
+Francfort, le 1er novembre 1813.
+
+_Extrait d'une lettre de l'empereur à l'impératrice._
+
+«Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux pris par mes
+armes aux batailles de Wachau, de Leipsick et de Hanau; c'est un hommage
+que j'aime à vous rendre. Je désire que vous y voyiez une marque de ma
+grande satisfaction de votre conduite pendant la régence que je vous ai
+confiée.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 3 novembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 30 octobre, dans le moment où se livrait la bataille de Hanau, le
+général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de sa division de cavalerie et du
+cinquième corps de cavalerie commandé par le générât Milhaud,
+flanquait toute la droite de l'armée, du côté de Bruckoebel et de
+Nieder-Issengheim. Il se trouvait en présence d'un corps de cavalerie
+russe et alliée, de six à sept mille hommes: le combat s'engagea;
+plusieurs charges eurent lieu, toutes à notre avantage; et ce corps
+ennemi formé par la réunion de deux ou trois partisans, fut rompu et
+vivement poursuivi. Nous lui avons fait cent cinquante prisonniers
+montés. Notre perte est d'une soixantaine d'hommes blessés.
+
+Le lendemain de la bataille de Hanau, l'ennemi était en pleine retraite;
+l'empereur ne voulut point le poursuivre, l'armée se trouvant fatiguée,
+et S. M., bien loin d'y attacher quelque importance, ne pouvant voir
+qu'avec regret la destruction de quatre à cinq mille Bavarois, qui
+aurait été le résultat de cette poursuite. S. M. se contenta donc de
+faire poursuivre légèrement l'arrière-garde ennemie, et laissa le
+général Bertrand sur la rive droite de la Kintzig.
+
+Vers les trois heures de l'après-midi, l'ennemi sachant que l'armée
+avait filé, revint sur ses pas, espérant avoir quelque avantage sur
+le corps du général Bertrand. Les divisions Morand et Guilleminot lui
+laissèrent faite ses préparatifs pour le passage de la Kintzig; et quand
+il l'eut passée, marchèrent à lui à la baïonnette, et le culbutèrent
+dans la rivière, où la plus grande partie de ses gens se noyèrent.
+L'ennemi a perdu trois mille hommes dans cette circonstance.
+
+Le général bavarois de Wrede, commandant en chef de cette armée, a été
+mortellement blessé, et on a remarqué que tous les parens qu'il avait
+dans l'armée ont péri dans la bataille de Hanau, entre autres son gendre
+le prince d'Oettingen.
+
+Une division bavaroise-autrichienne est entrée le 30 octobre à midi à
+Francfort; mais à l'approche des coureurs de l'armée française, elle
+s'est retirée sur la rive gauche du Mein, après avoir coupé le pont.
+
+Le 2 novembre, l'arrière-garde française a évacué Francfort, et s'est
+portée sur la Nidda.
+
+Le même jour à cinq heures du matin l'empereur est entré à Mayence.
+
+On suppose, dans le public, que le général de Wrede a été l'auteur et
+l'agent principal de la défection de la Bavière. Ce général avait été
+comblé des bienfaits de l'empereur.
+
+
+
+Le 7 novembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Tarente était à Cologne, où il organise une armée pour la
+défense du Bas-Rhin.
+
+Le duc de Raguse était à Mayence.
+
+Le duc de Bellune était à Strasbourg.
+
+Le duc de Valmi était allé prendre à Metz le commandement de toutes les
+réserves.
+
+Le comte Bertrand, avec le quatrième corps, composé de quatre divisions
+d'infanterie et d'une division de cavalerie, et fort de quarante mille
+hommes, occupait la rive droite en avant de Cassel. Son quartier-général
+était à Hocheim. Depuis quatre jours, on travaillait à un camp retranché
+sur les hauteurs à une lieue en avant de Cassel. Plusieurs ouvrages
+étaient tracés et fort avancés.
+
+Tout le reste de l'armée avait passé le Rhin.
+
+S. M. avait signé, le 7, la réorganisation de l'armée et la nomination à
+toutes les places vacantes.
+
+L'avant-garde commandée par le comte Bertrand, n'avait pas encore vu
+d'infanterie ennemie, mais seulement quelques troupes de cavalerie
+légère.
+
+Toutes les places du Rhin s'armaient et s'approvisionnaient avec la plus
+grande activité.
+
+Les gardes nationales récemment levées se rendaient de tous côtés dans
+les places pour en former la garnison et laisser l'armée disponible.
+
+Le général Dulauloy avait réorganisé les deux cents bouches à feu de la
+garde. Le général Sorbier était occupé à réorganiser cent batteries à
+pied et à cheval, et à réparer la perte des chevaux qu'avait éprouvée
+l'artillerie de l'armée.
+
+On croyait que S. M. ne tarderait pas à se rendre à Paris.
+
+S. M. l'empereur est arrivée le 9, à cinq heures après-midi, à
+Saint-Cloud.
+
+S. M. avait quitté Mayence le 8, à une heure du matin.
+
+
+
+Paris, 14 novembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.
+
+«Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an; toute l'Europe marche
+aujourd'hui contre nous: c'est que l'opinion du monde est faite par
+la France ou par l'Angleterre. Nous aurions donc tout à redouter sans
+l'énergie et la puissance de la nation.
+
+«La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances se sont
+présentées, elles n'étaient pas au-dessus de la France et de moi.»
+
+
+
+Au palais des Tuileries, 14 décembre 1813.
+
+_Lettre de l'empereur à S. Exc. M. Reinhard, landamman de la Suisse._
+
+«Monsieur le landamman, j'ai lu avec plaisir la lettre que vous avez
+chargé MM. de Ruttimann et Vieland, envoyés extraordinaires de la
+confédération, de me rendre. J'ai appris, avec une particulière
+satisfaction, l'union qui a régné entre tous les cantons et entre toutes
+les classes de citoyens. La neutralité que la diète a proclamée à
+l'unanimité est à la fois conforme aux obligations de vos traités et à
+vos plus chers intérêts. Je connais cette neutralité, et j'ai donné les
+ordres nécessaires pour qu'elle soit respectée. Faites connaître aux
+dix-neuf cantons qu'en toute occasion ils peuvent compter sur le vif
+intérêt que je leur porte, et que je serai toujours disposé à leur
+donner des preuves de ma protection et de mon amitié.
+
+«Sur ce, je prie Dieu, monsieur le landamman, qu'il vous ait en sa
+sainte et digne garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 19 décembre 18l3.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture extraordinaire du
+corps-législatif._
+
+«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens au
+corps-législatif,
+
+«D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette
+campagne. Des défections sans exemple ont rendu ces victoires inutiles.
+Tout a tourné contre nous. La France même serait en danger sans
+l'énergie et l'union des Français. «Dans ces grandes circonstances, ma
+première pensée a été de vous appeler près de moi. Mon coeur a besoin de
+la présence et de l'affection de mes sujets.
+
+«Je n'ai jamais été séduit par la prospérité: l'adversité me trouverait
+au-dessus de ses atteintes.
+
+«J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles avaient
+tout perdu. D'une part de mes conquêtes, j'ai élevé des trônes pour des
+rois qui m'ont abandonné.
+
+«J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le
+bonheur du monde! ... Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la
+sécurité des trônes et à celle des familles. Des négociations ont
+été entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré aux bases
+préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir qu'avant
+l'ouverture de cette session, le congrès de Manheim serait réuni; mais
+de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la France, ont différé
+ce moment que presse le voeu du monde.
+
+«J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui
+se trouvent au portefeuille de mon département des affaires étrangères.
+Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une commission. Les
+orateurs de mon conseil vous feront connaître ma volonté sur cet objet.
+
+«Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais et
+je partage tous les sentimens des Français: je dis des Français, parce
+qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur.
+
+«C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
+sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus
+chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées:
+les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs
+forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce que
+mon ministre des finances vous proposera, est conforme au système de
+finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans emprunt qui
+consomme l'avenir, et sans papier-monnaie qui est le plus grand ennemi
+de l'ordre social.
+
+«Je suis satisfait des sentimens que m'ont montrés dans cette
+circonstance mes peuples d'Italie.
+
+«Le Danemarck et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance.
+
+«La république des États-Unis d'Amérique continue avec succès sa guerre
+contre l'Angleterre.
+
+«J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.
+
+«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens au
+corps-législatif,
+
+«Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner
+l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux générations
+futures. Qu'elles ne disent pas de nous: «Ils ont sacrifié les premiers
+intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en
+vain, pendant quatre siècles, à imposer à la France!»
+
+«Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur
+trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté, j'ai la confiance que
+les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»
+
+
+
+Paris, 23 décembre 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au président du corps-législatif._
+
+«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif, nous vous
+adressons la présente lettre close pour vous faire connaître que notre
+intention est que vous vous rendiez demain, 24 du courant, heure de
+midi, chez notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, avec la
+commission nommée hier par le corps-législatif, en exécution de notre
+décret du 20 de ce mois, laquelle est composée des sieurs Raynouard,
+Lainé, Gallois, Flaugergue et Biran; et ce, à l'effet de prendre
+connaissance des pièces relatives à la négociation, ainsi que de la
+déclaration des puissances coalisées, qui seront communiquées par le
+comte Regnaud, ministre d'état, et le comte d'Hauterive, conseiller
+d'état, attaché à l'office des relations extérieures, lequel sera
+porteur desdites pièces et déclaration.
+
+«Notre intention est aussi que notre dit cousin préside la commission.
+
+«La présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu qu'il vous ait,
+monsieur le duc de Massa, en sa sainte garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 30 décembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du sénat._
+
+«Je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez.
+
+«Vous avez vu, par les pièces que je vous ait fait communiquer, ce
+que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases
+préliminaires que m'ont proposées les ennemis, et que j'ai acceptées, je
+les ferais sans regret; ma vie n'a qu'un but, le bonheur des français.
+
+«Cependant, le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont
+entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'ame!
+J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les Français
+de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la
+Bourgogne et d'autres départemens, au secours de leurs frères! Les
+abandonnerons-nous dans leur malheur? Paix et délivrance de notre
+territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'aspect de tout ce
+peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu'il
+a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes
+que nous avions faites.
+
+
+
+Paris, 31 décembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation envoyée par le corps
+législatif_[3].
+
+[Note 3: Cette députation était chargée de présenter à l'empereur
+le rapport fait par la commission nommée par le corps législatif
+pour examiner les actes officiels relatifs aux négociations entamées
+jusqu'alors pour la paix. On doit se rappeler combien ce rapport irrita
+l'empereur. Aussi sa réponse indique toute son indignation. Nous croyons
+faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux cette pièce
+importante. La voici telle quelle fut prononcée dans le corps législatif
+par M. Raynouard, membre de la commission:
+
+«Nous avons examiné avec une scrupuleuse attention les pièces
+officielles que l'empereur a daigné mettre sous nos yeux. Nous nous
+sommes regardés alors comme les représentans de la nation elle-même,
+parlant avec effusion à un père qui les écoute avec bonté. Pénétrés
+de ce sentiment si propre à élever nos ames et à les dégager de toute
+considération personnelle, nous avons osé apporter la vérité au pied du
+trône; notre auguste souverain ne saurait souffrir un autre langage.
+
+«Des troubles politiques dont les causes furent inconnues rompirent
+la bonne intelligence qui régnait entre l'empereur des Français et
+l'empereur de toutes les Russes; la guerre fut sans doute nécessaire,
+mais elle fut entreprise dans un temps où nos expéditions devenaient
+périlleuses. Nos armées marchèrent avec celles de tous les souverains du
+Nord contre le plus puissant de tous. Nos victoires furent rapides, mais
+nous les payâmes cher. Les horreurs d'un hiver inconnu dans nos climats
+changèrent en défaites toutes nos victoires, et le souffle du Nord
+dévora l'élite des armées françaises. Nos désastres parurent des crimes
+à nos alliés. Les plaintes publiques de la Prusse, les sourds murmures
+du cabinet autrichien, les inquiétudes des princes de la confédération,
+tout dès-lors dut faire présager à la France les malheurs qui ne
+tardèrent pas à fondre sur elle. Les armes de l'empereur de Russie
+avaient traversé la Prusse et menaçaient l'Allemagne chancelante.
+L'Autriche offrit sa médiation aux deux souverains et s'affranchit
+elle-même par un traité secret des craintes d'un envahissement. Les
+funestes conséquences de nos premiers désastres ne tardèrent pas à se
+manifester par des désastres nouveaux. Dantzick et Torgau avaient été
+l'asyle de nos soldats vaincus; cette ressource nous fut enlevée par la
+déclaration de la Prusse; ces places furent enveloppées, et nous fûmes
+privés par la force des choses de quarante mille hommes en état de
+défendre la patrie. Le mouvement simultané de la Prusse devint pour
+l'Europe le signal d'une défection solennelle.
+
+«En vain l'armistice de juillet semblait porter les puissances à un
+accord que tous les peuples désiraient. Les plaines de Lutzen et de
+Bautzen furent signalées par de nouveaux exploits; il semble dans ces
+mémorables journées que le soleil éclaira le dernier de nos triomphes.
+Un prince fidèle à son alliance appela dans le coeur de ses états
+l'armée française et son auguste chef; Dresde devint le centre des
+opérations militaires. Mais tandis que la cour de Saxe se distinguait
+par sa fidélité généreuse, une opinion contraire fermentait au milieu
+des Saxons et préparait l'inexcusable trahison qu'une inimitié mal
+placée aurait dû laisser prévoir.
+
+«La Bavière avait, depuis la retraite de Moscou, séparé sa cause de la
+nôtre; le régime de notre administration avait déplu à un peuple dès
+long-temps accoutumé à une grande indépendance dans la répartition de
+ses contributions et dans la perception des impôts. Mais il y avait loin
+de la froideur à l'agression; le prince bavarois crut devoir prendre ce
+dernier parti aussitôt qu'il jugea les Français hors d'état de résister
+à l'attaque générale dont nos ennemis avaient donné le signal. Un
+guerrier né parmi nous, qui avait osé préférer un trône à la dignité
+de citoyen français, voulut asseoir sa puissance par une éclatante
+protestation contre la main bienfaisante à laquelle il devait son titre.
+Ne scrutons point la cause d'un si étrange abandon, respectons sa
+conduite, que la politique doit tôt ou tard légitimer, mais déplorons
+des talens funestes à la patrie. Quelques journées de gloire furent
+suivies de désastres plus affreux peut-être que ceux qui avaient anéanti
+notre première armée. La France vit alors contre elle l'Europe soulevée,
+et tandis que le héros de la Suède guidait ses phalanges victorieuses au
+milieu des confédérés, la Hollande brisait les liens qui l'attachaient
+à nous; l'Europe enfin cherchait à embraser la France du feu dont elle
+était dévorée. Nous n'avons, messieurs, à vous offrir aucune image
+consolante dans le tableau de tant de malheurs. Une armée nombreuse
+emportée par les frimats du Nord fut remplacée par une armée dont les
+soldats ont été arrachés à la gloire, aux arts et au commerce; celle-ci
+engraissé les plaines maudites de Leipsick, et les flots de l'Elster ont
+entraîné des bataillons de nos concitoyens. Ici messieurs, nous devons
+l'avouer, l'ennemi porté par la victoire jusque sur les bords du Rhin, a
+offert à notre auguste monarque une paix qu'un héros accoutume à tant de
+succès a pu trouver bien étrange. Mais si un sentiment mâle et héroïque
+lui a dicté un refus avant que l'état déplorable de la France eût
+été jugé, ce refus ne peut plus être réitéré sans imprudence lorsque
+l'ennemi franchit déjà les frontières de notre territoire. S'il
+s'agissait de discuter ici des conditions flétrissantes, Sa Majesté
+n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets
+de l'étranger; mais on veut non pas nous humilier, mais nous renfermer
+dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse si fatale
+depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe.
+
+«De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation,
+puisqu'elles prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte. Ce
+n'est pas lui qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde
+effrayé qui invoque le droit commun des nations. Les Pyrénées, les Alpes
+et le Rhin renferment un vaste territoire dont plusieurs provinces ne
+relevaient pas de l'empire des lis, et cependant la royale couronne de
+France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes.
+(Ici le président interrompt l'orateur en ces termes: «Orateur, ce que
+vous dites-lá est inconstitutionnel.» M. Raynouard a répondu: il n'y a
+ici d'inconstitutionnel que votre présence, et a continué.)
+
+«D'ailleurs, le protectorat du Rhin cesse d'être un titre d'honneur
+pour une couronne, dès le moment que les peuples de cette confédération
+dédaignent cette protection.
+
+«Il est évident qu'il ne s'agit point ici d'un droit de conquête, mais
+d'un titre d'alliance utile seulement aux Germains. Une main puissante
+les assurait de son secours; ils voulent se dérober à ce bienfait comme
+à un fardeau insupportable, il est de la dignité de S. M. d'abandonner à
+eux-mêmes ces peuples qui courent se ranger sous le joug de l'Autriche.
+Quant au Brabant, puisque les coalisés proposent de s'en tenir aux bases
+du traité de Lunéville, il nous a paru que la France pouvait sacrifier
+sans perte des provinces difficiles à conserver, où l'esprit anglais
+domine presque exclusivement, et pour lesquelles enfin le commerce avec
+l'Angleterre est d'une necessité si indispensable que ces contrées
+ont été languissantes et appauvries tant qu'a duré notre domination.
+N'avous-nous pas vu les familles patriciennes s'exiler du sol
+hollandais, comme si les flêaux dévastateurs les avaient poursuivies, et
+aller porter chez l'ennemi les richesses et l'industrie de leur patrie?
+Il n'est pas besoin sans doute de courage pour faire entendre la vérité
+au coeur de notre monarque; mais dussions-nous nous exposer à tous les
+périls, nous aimerions mieux encourir sa disgrâce que de trahir sa
+confiance, et exposer notre vie même, que le salut du la nation que nous
+représentons.
+
+«Ne dissimulons rien; nos maux sont à leur comble; la patrie est
+menacée sur tous les points de ses frontières; le commerce est anéanti,
+l'agriculture languit, l'industrie expire, et il n'est point de Français
+qui n'ait dans sa famille ou dans sa fortune une plaie cruelle à guérir.
+Ne nous appesantissons pas sur ces faits: l'agriculteur, depuis cinq
+ans, ne jouit pas, il vit à peine, et les fruits de ses travaux servent
+à grossir le trésor qui se dissipe annuellement par des secours que
+réclament des armées sans cesse ruinées et affamées. La conscription est
+devenue pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a
+toujours été outrée dans l'exécution. Depuis deux ans on moissonne trois
+fois l'année; une guerre barbare et sans but engloutit périodiquement
+une jeunesse arrachée à l'éducation, à l'agriculture, au commerce, et
+aux arts. Les larmes des mères et les sueurs des peuples sont-elles donc
+le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent; il est
+temps que les puissances cessent de s'entrechoquer et de se déchirer
+les entrailles; il est temps que les trônes s'affermissent, et que l'on
+cesse de reprocher à la France de vouloir porter dans tout le monde les
+torches révolutionnaires. Notre auguste monarque, qui partage le zèle
+qui nous anime, et qui brûle de consolider le bonheur de ses peuples,
+est le seul digne d'achever ce grand ouvrage. L'amour de l'honneur
+militaire et des conquêtes peut séduire un coeur magnanime; mais le
+génie d'un héros véritable qui méprise une gloire achetée au dépens
+du sang et du repos des peuples, trouve sa véritable grandeur dans la
+félicité publique qui est son ouvrage. Les monarques français se sont
+toujours glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et de leur
+épée, parce que la paix, la morale et la force sont, avec la liberté, le
+plus ferme soutien des empires.»]
+
+Le corps législatif ayant ensuite de ce rapport présenté une adresse à
+l'empereur, en a reçu une réponse où on remarque ces passage:
+
+J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire. Les
+onze douzièmes du corps législatif sont composés de bons citoyens, je
+les reconnais et j'aurai des égards pour eux; mais une autre douzième
+renferme des factieux, et votre commission est de ce nombre (cette
+commission était composée de messieurs Lainé, Raynouard, Maine de Biran
+et Flaugergue). Le nommé Laine est un traître qui correspond avec le
+prince régent par l'intermédiaire de Desèze; je le sais, j'en ai la
+preuve; les quatre autres sont des factieux. Ce douzième est composé
+de gens qui veulent l'anarchie et qui sont comme les Girondins. Où
+une pareille conduite a-t-elle mené Vergneau et les autres chefs? à
+l'échafaud. Ce n'est pas dans le moment où l'on doit chasser l'ennemi
+de nos frontières que l'on doit exiger de moi un changement dans la
+constitution; il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté
+et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour avoir des armes
+et que je leur donne des partisans; aussi j'ai fait partir des
+aides-de-camp. Vous n'êtes point les représentans de la nation, mais
+les députés des départemens. Je vous ai rassemblés pour avoir des
+consolations; ce n'est pas que je manque de courage; mais j'espérais que
+le corps législatif m'en donnerait; au lieu de cela, il m'a trompé; au
+lieu du bien que j'attendais il a fait du mal, peu de mal cependant,
+parce qu'il n'en pouvait beaucoup faire. Vous cherchez dans votre
+adresse à séparer le souverain de la nation. Moi seul je suis le
+représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se charger d'un pareil
+fardeau? Le trône n'est que du bois recouvert de velours. Si je voulais
+vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne me demande: vous aurez
+la paix dans trois mois ou je périrai. C'est ici qu'il faut montrer de
+l'énergie; j'irai chercher les ennemis et nous les renverrons. Ce n'est
+pas au moment où Huningue est bombardé, Béfort attaqué qu'il faut se
+plaindre de la constitution de l'état et de l'abus du pouvoir. Le corps
+législatif n'est qu'une partie de l'état qui ne peut pas même entrer en
+comparaison avec le sénat et le conseil d'état; au reste je ne suis à
+la tête de cette nation que parce que la constitution de l'état me
+convient. Si la France exigeait une autre constitution et qu'elle ne me
+convînt pas, je lui dirais de chercher un autre souverain.
+
+C'est contre moi que les ennemis s'acharnent plus encore que contre les
+Français; mais pour cela seul faut-il qu'il me soit permis de démembrer
+l'état?
+
+Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et ma fierté pour obtenir la
+paix? Oui, je suis fier parce que je suis courageux; je suis fier parce
+que j'ai fait de grandes choses pour la France. L'adresse était indigne
+de moi et du corps législatif; un jour je la ferai imprimer, mais ce
+sera pour faire honte au corps législatif et à la nation.
+
+Retournez dans vos foyers....... En supposant même que j'eusse des
+torts, vous ne deviez pas me faire des reproches publics; c'est en
+famille qu'il faut laver son linge sale. Au reste, la France a plus
+besoin de moi que je n'ai besoin de la France.
+
+
+
+Paris, 23 janvier 1814
+
+_Lettres-patentes signées au palais des Tuileries le 23 janvier 1814,
+et par lesquelles l'empereur confère à S. M. l'impératrice et reine
+Marie-Louise le titre de régente._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération suisse, etc.
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut:
+
+Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine
+Marie-Louise des marques de la haute confiance que nous avons en elle,
+attendu que nous sommes dans l'intention d'aller incessamment nous
+mettre à la tête de nos armées pour délivrer notre territoire de la
+présence de nos ennemis, nous avons résolu de conférer, comme nous
+conférons par ces présentes, à notre Bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine, le titre de régente pour en exercer les fonctions en conformité
+de nos intentions et de nos ordres, tels que nous les aurons fait
+transcrire sur le livre de l'état; entendant qu'il soit donné
+connaissance aux princes grands dignitaires et à nos ministres desdits
+ordres et instructions, et qu'en aucun cas l'impératrice ne puisse
+s'écarter de leur teneur dans l'exercice des fonctions de régente.
+Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom, le sénat, le
+conseil d'état, le conseil des ministres et le conseil-privé, notamment
+pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil-privé.
+Toutefois, notre intention n'est point que, par suite de la présidence
+conférée à l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa signature
+la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune loi de
+l'état, nous référant, à cet égard, au contenu des ordres et intentions
+mentionnés ci-dessus.
+
+Mandons à notre cousin le prince archichancelier de l'empire, de
+donner communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les
+transcrira sur ses registres, et à notre grand-juge ministre de la
+justice de les faire publier au Bulletin des lois, et de les adresser à
+nos cours impériales pour y être lues, publiées et transcrites sur les
+registres d'icelles.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 24 janvier 1814.
+
+S. M. l'empereur et roi devant partir incessamment pour se mettre à la
+tête de ses armées, a conféré pour le temps de son absence, la régence à
+S. M. l'impératrice-reine, par lettres-patentes datées d'hier 23.
+
+Le même jour, S. M. l'impératrice-reine a prêté serment, comme régente,
+entre les mains de l'empereur, et dans un conseil composé des princes
+français, des grands-dignitaires, des ministres du cabinet et des
+ministres d'état.
+
+
+
+Paris, 25 janvier 1814.
+
+Ce matin, à sept heures, S. M. l'empereur et roi est parti pour se
+mettre à la tête de ses armées.
+
+
+
+
+
+
+CAMPAGNE DE FRANCE.
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+
+
+Saint-Dizier, 28 janvier 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'ennemi était ici depuis deux jours, y commettant les plus affreuses
+vexations: il ne respectait ni l'âge ni le sexe; les femmes et les
+vieillards étaient en butte à ses violences et à ses outrages. La femme
+du sieur Canard, riche fermier, âgée de cinquante ans, est morte des
+mauvais traitemens qu'elle a éprouvés: son mari, plus que septuagénaire,
+est à la mort. Il serait trop douloureux de rapporter ici la liste des
+autres victimes. L'arrivée des troupes françaises entrées hier dans
+notre ville a mis un terme à nos malheurs. L'ennemi ayant voulu opposer
+quelque résistance, a été bientôt mis en déroute avec une perte
+considérable. L'entrée de S. M. l'empereur a donné lieu aux scènes les
+plus touchantes. Toute la population se pressait autour de lui; tous les
+maux paraissaient oubliés. Il nous rendait la sécurité pour tout ce
+que nous avons de plus cher. Un vieux colonel, M. Bouland, âgé de
+soixante-dix ans, s'est jeté à ses pieds, qu'il baignait de larmes de
+joie. Il exprimait tout à la fois la douleur qu'un brave soldat avait
+ressentie en voyant les ennemis souiller le sol natal, et le bonheur de
+les voir fuir devant les aigles impériales.
+
+Nous apprenons que le même enthousiasme qui a éclaté ici s'est manifesté
+à Bar, à l'arrivée de nos troupes. L'ennemi avait déjà pris la fuite.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Après la prise de Saint-Dizier, l'empereur s'est porté sur les derrières
+de l'ennemi à Brienne, l'a battu le 29, et s'est emparé de la ville et
+du château après une affaire d'arrière-garde assez vive.
+
+
+
+Brienne, 31 janvier 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Ce n'est pas seulement une arrière-garde, c'est l'armée du général
+Blücher, forte de quarante mille hommes, qui était ici lorsqu'elle a été
+attaquée le 29 par notre armée. Le combat a été très-vif. L'ennemi a
+laissé la grande avenue qui mène au château, les rues, les places et les
+vergers encombrés de ses morts. Sa perte est au moins de quatre mille
+hommes, non compris beaucoup de prisonniers.
+
+Le général Blücher ne savait pas que l'empereur était à l'armée.
+
+M. de Hardenberg, neveu du chancelier de Prusse, et commandant le
+quartier-général, a été pris au bas de la montée du château. Le général
+Blücher descendait alors du château, à pied, avec son état-major. Il a
+été lui-même au moment d'être fait prisonnier.
+
+L'ennemi, pour embarrasser la poursuite des Français, a mis le feu aux
+maisons de la grande rue, qui étaient les plus belles de la ville. Il
+y a bien peu de nos citoyens qui n'aient éprouvé des violences
+personnelles pendant le court séjour de l'ennemi; il n'en est aucun qui
+n'ait été dépouillé de tout ce qu'il possédait.
+
+Notre armée a poursuivi l'ennemi jusqu'à trois lieues de Bar-sur-Aube.
+Elle est belle, nombreuse et pleine d'ardeur. On est occupé à rétablir
+les différent ponts sur l'Aube.
+
+
+
+Le 3 février 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est entré à Vitry le 26 janvier.
+
+Le général Blücher, avec l'armée de Silésie, avait passé la Marne et
+marchait sur Troyes. Le 27, l'ennemi entra à Brienne, et continua sa
+marche; mais il dut perdre du temps pour rétablir le pont de Lesmont sur
+l'Aube.
+
+Le 27, l'empereur fit attaquer Saint-Dizier. Le duc de Bellune se
+présenta devant cette ville; le général Duhesme culbuta l'arrière-garde
+ennemie qui y était encore, et fit quelques centaines de prisonniers. A
+huit heures du matin, l'empereur arriva à Saint-Dizier; il est difficile
+de se peindre l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les
+vexations de toutes espèces que commettent les ennemis, et surtout les
+cosaques, sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire.
+
+Le 28, l'empereur se porta sur Montierender.
+
+Le 29, à huit heures du matin, le général Grouchy, qui commande la
+cavalerie, fit prévenir que le général Milhaud, avec la cinquième corps
+de cavalerie, était en présence, entre Maizières et Brienne, de l'armée
+ennemie commandée par le général Blücher, et qu'on évaluait à quarante
+mille Russes et Prussiens, les Russes commandés par le général Sacken.
+
+A quatre heures, la petite ville de Brienne fut attaquée. Le général
+Lefèvre-Desnouettes, commandant une division de cavalerie de la garde,
+et les généraux Grouchy et Milhaud, exécutèrent plusieurs belles
+charges, sur la droite de la route, et s'emparèrent de la hauteur de
+Perthe.
+
+Le prince de la Moskwa se mit à la tête de six bataillons en colonne
+serrée, et se porta sur la ville par le chemin de Maizières. Le général
+Château, chef d'état-major du duc de Bellune, à la tête de deux
+bataillons, tourna par la droite, et s'introduisit dans le château de
+Brienne par le parc.
+
+Dans ce moment l'empereur dirigea une colonne sur la route de
+Bar-sur-Aube, qui paraissait être la retraite de l'ennemi; l'attaque
+fut vive et la résistance opiniâtre. L'ennemi ne s'attendait pas à une
+attaque aussi brusque, et n'avait eu que le temps de faire revenir ses
+parcs du pont de Lesmont, où il comptait passer l'Aube pour marcher en
+avant. Cette contre-marche l'avait fort encombré.
+
+La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz, de la jeune garde,
+et une brigade de la division Meusnier furent engagées. La grande
+quantité de forces de l'ennemi et la belle situation de Brienne lui
+donnaient bien des avantages, mais la prise du château, qu'il avait
+négligé de garder en force, les lui fit perdre.
+
+Vers les huit heures, voyant qu'il ne pouvait plus se maintenir, il mit
+le feu à la ville, et l'incendie se propagea avec rapidité, toutes les
+maisons étant de bois.
+
+Profitant de cet événement, il chercha à reprendre le château, que le
+brave chef de bataillon Henders, du cinquante-sixième régiment, défendit
+avec intrépidité. Il joncha de morts toutes les approches du château, et
+spécialement les escaliers du côté du parc. Ce dernier échec décida la
+retraite de l'ennemi, que favorisait l'incendie de la ville.
+
+Le 30, à onze heures du matin, le général Grouchy et le duc de Bellune
+le poursuivirent jusqu'au-delà du village de la Rothière, où ils prirent
+position.
+
+La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont de
+Lesmont-sur-Aube, l'empereur voulant se porter sur Troyes pour opérer
+sur les colonnes qui se dirigeaient par Bar-sur-Aube et par la route
+d'Auxerre sur Sens.
+
+Le pont de Lesmont ne put être rétabli que le premier février au matin.
+On fît filer sur-le-champ une partie des troupes.
+
+A trois heures après-midi, l'ennemi ayant été renforcé de toute son
+armée, déboucha sur la Rothière et Dienville que nous occupions encore.
+Notre arrière-garde fit bonne contenance. Le général Duhesme s'est fait
+remarquer en conservant la Rothière, et le général Gérard en conservant
+Dienville. Le corps autrichien du général Giulay, qui voulait passer de
+la rive gauche sur la droite et forcer le pont, a eu plusieurs de ses
+bataillons détruits. Le duc de Bellune tint toute la journée au hameau
+de la Giberie, malgré l'énorme disproportion de son corps avec les
+forces qui l'attaquaient.
+
+Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste plaine centre
+toute l'armée ennemie et des forces quintuples, est un des beaux faits
+d'armes de l'armée française.
+
+Au milieu de l'obscurité de la nuit, une batterie d'artillerie de la
+garde suivant le mouvement d'une colonne de cavalerie qui se portait
+en avant pour repousser une charge de l'ennemi, s'égara et fut prise.
+Lorsque les canonnières s'aperçurent de l'embuscade dans laquelle ils
+étaient tombés, et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettre en
+batterie, ils se fermèrent aussitôt en escadron, attaquèrent l'ennemi et
+sauvèrent leurs chevaux et leurs attelages. Ils ont perdu quinze hommes
+tués ou faits prisonniers.
+
+A dix heures du soir, le prince de Neufchâtel visitant les postes,
+trouva les deux armées si près l'une de l'autre, qu'il prit plusieurs
+fois les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de ses aides-de-camp se
+trouvant à dix pas d'une vedette, fut fait prisonnier. Le même accident
+est arrivé à plusieurs officiers russes qui portaient le mot d'ordre et
+qui se jetèrent dans nos postes croyant arriver sur les leurs.
+
+Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en avons fait deux
+cent cinquante.
+
+Le 2 février, à la pointe du jour, toute l'arrière-garde de l'armée
+était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement des positions
+pour achever de passer le pont de Lesmont et de rejoindre le reste de
+l'armée.
+
+Le duc de Raguse, qui était en position sur le pont de Rosnay, fut
+attaqué par un corps autrichien qui avait passé derrière les bois. Il le
+repoussa, fit trois cents prisonniers et chassa l'ennemi au-delà de la
+petite rivière de Voire.
+
+Le 3 février, à midi, l'empereur est entré dans Troyes.
+
+Nous avons perdu au combat de Brienne le brave général Baste. Le général
+Lefêvre-Desnouettes a été blessé d'un coup de baïonnette. Le général
+Forestier a été grièvement blessé. Notre perte dans ces deux journées
+peut s'élever de deux à trois mille hommes tués ou blessés. Celle de
+l'ennemi est au moins du double.
+
+Une division tirée du corps d'armée ennemi qui observe Metz, Thionville
+et Luxembourg, et forte de douze bataillons, s'est portée sur Vitry.
+L'ennemi a voulu entrer dans cette ville que le général Montmarie et les
+habitans ont défendue. Il a jeté en vain des obus pour intimider les
+habitans; il a été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue et
+demie. Le duc de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
+division.
+
+Le 4 au matin, le comte de Stadion, le comte Razumowski, lord
+Castlereagh et le baron de Humboldt sont arrivés à Châtillon-sur-Seine
+où était déjà le duc de Vicence. Les premières visites ont été faites
+de part et d'autre, et le soir du même jour la première conférence des
+plénipotentiaires devait avoir lieu.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a attaqué, hier, à Champaubert, l'ennemi fort de douze
+régimens, et ayant quarante pièces de canon.
+
+Le général en chef Ousouwieff a été pris avec tous ses généraux, tous
+ses colonels, officiers, canons, caissons et bagages.
+
+On avait fait six mille prisonniers; le reste avait été jeté dans un
+étang, ou tué sur le champ de bataille.
+
+L'empereur suit vivement le général Sacken, qui se trouve séparé d'avec
+le général Blücher.
+
+Notre perte a été extrêmement légère; nous n'avons pas deux cents hommes
+à regretter.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 11 février, au point du jour, l'empereur, parti de Champaubert après
+la journée du 10, a poussé un corps sur Châlons, pour contenir les
+colonnes ennemies qui s'étaient rejetées de ce côté.
+
+Avec le reste de son armée, il a pris la route de Montmirail.
+
+A une lieue au-delà, il a rencontré le corps du général Blücher, et,
+après deux heures de combat, toute l'armée ennemie a été culbutée.
+
+Jamais nos troupes n'ont montré plus d'ardeur.
+
+L'ennemi, enfoncé de toutes parts, est dans une déroute complète:
+infanterie, artillerie, munitions, tout est en notre pouvoir ou culbuté.
+
+Les résultats sont immenses; l'armée russe est détruite.
+
+L'empereur se porte à merveille, et nous n'avons perdu personne de
+marque.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 12 février l'empereur a poursuivi ses succès. Blücher cherchait à
+gagner Château-Thierry. Ses troupes ont été culbutées de position en
+position.
+
+Un corps entier qui était resté réuni, et qui protégeait sa retraite, a
+été enlevé.
+
+Cette arrière-garde était composée de quatre bataillons russes, trois
+bataillons prussiens, et de trois pièces de canon. Le général qui la
+commandait aussi été pris.
+
+Nos troupes sont entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry,
+et suivent, sur la route de Soissons, les débris de cette armée, qui est
+dans une horrible confusion.
+
+Les résultats de la journée d'aujourd'hui sont trente pièces de canon,
+et une quantité innombrable de voitures de bagages.
+
+On comptait déjà trois mille prisonniers: il en arrive à chaque instant.
+Nous avons encore deux heures de jour.
+
+On compte parmi les prisonniers cinq à six généraux, qui sont dirigés
+sur Paris.
+
+On croit le général en chef Saken tué.
+
+
+
+Le 7 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 3 février, deux heures après son entrée à Troyes, S. M. a fait partir
+le duc de Trévise pour les Maisons-Blanches. Une division autrichienne,
+commandée par le prince Liechtenstein, s'était portée sur ce point, qui
+est à deux lieues de la ville; elle a été vivement repoussée et rejetée
+à deux lieues plus loin.
+
+Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie était à
+Lusigny près Vandoeuvre, à deux lieues de Troyes, où se trouvaient la
+garde russe et l'armée ennemie. L'ennemi voulait entrer le soir dans
+Troyes. Il marcha sur le pont de la Guillotière; il y éprouva une vive
+résistance. Sa première attaque fut repoussé. Des cavaliers prisonniers
+lui apprirent que l'empereur était à Troyes. Il jugea alors devoir
+faire d'autres dispositions. Au même moment, le duc de Trévise faisait
+attaquer le pont de Clérey, qu'occupait la division du général Bianchi.
+L'ennemi fut chassé. Le général de division Briche, avec ses dragons,
+fit une charge dans laquelle il prit cent soixante hommes, et en tua une
+centaine à l'ennemi.
+
+Le lendemain 5, l'empereur se disposait à passer le pont de la
+Guillotière et à attaquer l'ennemi, lorsque S. M. apprit qu'il avait
+battu en retraite et rétrogradé d'une marche sur Vandoeuvre.
+
+Le 6, les dispositions furent faites pour menacer Bar-sur-Seine.
+Quelques attaques eurent lieu sur cette route. On prit à l'ennemi une
+trentaine d'hommes, une pièce de canon et un caisson.
+
+Pendant ce temps, l'armée se mettait en marche pour Nogent, afin de
+tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé Châlons et Vitry, et qui
+menaçaient Paris par la Ferté-sous-Jouarre et Meaux.
+
+Le 7 au matin, le duc de Tarente avait son quartier-général près de
+Chaville, entre Épernay et Châlons.
+
+Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau de
+Normandie et de Bretagne, se sont mises en mouvement, sous le
+commandement du général Pajol.
+
+La division de l'armée d'Espagne, commandée par le général Leval, est
+arrivée à Provins; les autres suivent. Ces troupes sont composées de
+soldats qui ont fait les campagnes d'Autriche et de Pologne. Elles sont
+remplacées à l'armée d'Espagne par les cinq divisions de réserve.
+
+Aujourd'hui 7, à midi, l'empereur est arrivé à Nogent.
+
+Tout est en mouvement pour manoeuvrer.
+
+L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi commet partout
+les plus horribles vexations.
+
+Toutes les mesures sont prises pour qu'au premier mouvement rétrograde
+il soit enveloppé de tous côtés.
+
+Des millions de bras n'attendent que ce moment pour se lever. La terre
+sacrée que l'ennemi a violée, sera pour lui une terre de feu qui le
+dévorera.
+
+
+
+Le 12 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 10, l'empereur avait son quartier-général à Sézanne.
+
+Le duc de Tarente était à Meaux, ayant fait couper les ponts de la Ferté
+et de Tréport.
+
+Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté; le général
+Blücher à Vertus, et le général Alsuffiew à Champ-Aubert. L'armée de
+Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches de Paris. Cette armée,
+sous le commandement en chef du général Blücher, se composait des corps
+de Sacken et de Langeron, formant soixante régimens d'infanterie russe,
+et de l'élite de l'armée prussienne.
+
+Le 10, à la pointe du jour, l'empereur se porta sur les hauteurs de
+Saint-Prix, pour couper en deux l'armée du général Blücher. A dix
+heures, le duc de Raguse passa les étangs de Saint-Gond, et attaqua
+le village de Baye. Le neuvième corps russe, sous le commandement du
+général Alsuffiew, et fort de douze régimens, se déploya et présenta
+une batterie de vingt-quatre pièces de canon. Les divisions Lagrange et
+Ricart, avec la cavalerie du premier corps, tournèrent les positions de
+l'ennemi par sa droite. A une heure après-midi, nous fûmes maîtres du
+village de Baye.
+
+A deux heures, la garde impériale se déploya dans les belles plaines qui
+sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se reployait et exécutait sa
+retraite. L'empereur ordonna au général Girardin de prendre, avec deux
+escadrons de la garde de service, la tête du premier corps de cavalerie,
+et de tourner l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Châlons.
+L'ennemi, qui s'aperçut de ce mouvement, se mit en désordre. Le duc de
+Raguse fit enlever le village de Champ-Aubert. Au même instant, les
+cuirassiers chargèrent à la droite, et acculèrent les Russes à un bois
+et à un lac entre la route d'Épernay et celle de Châlons. L'ennemi avait
+peu de cavalerie; se voyant sans retraite, ses masses se mêlèrent.
+Artillerie, infanterie, cavalerie, tout s'enfuit pêle-mêle dans les
+bois; deux mille se noyèrent dans le lac. Trente pièces de canon et deux
+cents voitures furent prises. Le général en chef, les généraux, les
+colonels, plus de cent officiers et quatre cents hommes furent faits
+prisonniers.
+
+Ce corps de deux divisions et douze régimens devait présenter une force
+de dix-huit mille hommes: mais les maladies, les longues marches, les
+combats, l'avaient réduit à huit mille hommes: quinze cents à peine sont
+parvenus à s'échapper à la faveur des bois et de l'obscurité. Le général
+Blücher était resté à son quartier-général des Vertus, où il a été
+témoin des désastres de cette partie de son armée sans pouvoir y porter
+remède.
+
+Aucun homme de la garde n'a été engagé, à l'exception de deux des quatre
+escadrons de service, qui se sont vaillamment comportés. Les cuirassiers
+du premier corps de cavalerie ont montré la plus rare intrépidité.
+
+A huit heures du soir, le général Nansouty ayant débouché sur la
+chaussée, se porta sur Montmirail avec les divisions de cavalerie de la
+garde des généraux Colbert et Laferrière, s'empara de la ville et de six
+cents cosaques qui l'occupaient.
+
+Le 11, à cinq heures du matin, la division de cavalerie du général Guyot
+se porta également sur Montmirail. Différentes divisions d'infanterie
+furent retardées dans leur mouvement par la nécessité d'attendre leur
+artillerie. Les chemins de Sézanne à Champ-Aubert sont affreux. Notre
+artillerie n'a pu s'en tirer que par la constance des canonnières et
+qu'au moyen des secours fournis avec empressement par les habitans, qui
+ont amené leurs chevaux.
+
+Le combat de Champ-Aubert, où une partie de l'armée russe a été
+détruite, ne nous a pas conté plus de deux cents hommes tués ou blessés.
+Le général de division comte Lagrange est du nombre de ces derniers; il
+a été légèrement blessé à la tête.
+
+L'empereur arriva le 11, à dix heures du matin, à une demi-lieue en
+avant de Montmirail. Le général Nansouty était en position avec la
+cavalerie de la garde, et contenait l'armée de Sacken, qui commençait
+à se présenter. Instruit du désastre d'une partie de l'armée russe, ce
+général avait quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du
+soir, et marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté
+Château-Thierry. A onze heures du matin, le 11, il commençait à se
+former, et tout présageait la bataille de Montmirail, dont l'issue
+était d'une si haute importance. Le duc de Raguse, avec son corps et le
+premier corps de cavalerie, avait porté son quartier-général à Étoges,
+sur la route de Châlons.
+
+La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix heures du
+matin. L'empereur ordonna au prince de la Moskwa de garnir le village de
+Marchais, par où l'ennemi paraissait vouloir déboucher. Ce village fut
+défendu par la brave division du général Ricart avec une rare constance;
+il fut pris et repris plusieurs fois dans la journée.
+
+A midi, l'empereur ordonna au général Nansouty de se porter sur la
+droite, coupant la route de Château-Thierry, et forma les seize
+bataillons de la première division de la vieille garde sous le
+commandement du général Friant en une seule colonne le long de la route,
+chaque colonne de bataillon étant éloignée de cent pas.
+
+Pendant ce temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
+A trois heures, le duc de Trévise, avec les seize bataillons de la
+deuxième division de la vieille garde, qui étaient partis le matin de
+Sézanne, déboucha sur Montmirail.
+
+L'empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions; mais
+la nuit approchait. Il ordonna au général Friant de marcher avec quatre
+bataillons de la vieille garde, dont deux du deuxième régiment de
+grenadiers et deux du deuxième régiment de chasseurs, sur la ferme de
+l'Épine-aux-Bois, qui était la clef de la position, et de l'enlever. Le
+duc de Trévise se porta avec six bataillons de la deuxième division de
+la vieille garde sur la droite de l'attaque du général Friant.
+
+De la position de la ferme de l'Épine-aux-Bois dépendait le succès de la
+journée. L'ennemi le sentait. Il y avait placé quarante pièces de canon;
+il avait garni les haies d'un triple rang de tirailleurs, et formé en
+arrière des masses d'infanterie.
+
+Cependant, pour rendre cette attaque plus facile, l'empereur ordonna au
+général Nansouty de s'étendre sur la droite, ce qui donna à l'ennemi
+l'inquiétude d'être coupé et le força de dégarnir une partie de son
+centre pour soutenir sa droite. Au même moment, il ordonna au général
+Ricart de céder une partie du village de Marchais, ce qui porta aussi
+l'ennemi à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque, dans la
+réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la bataille.
+
+Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement, et que
+l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de l'apparence d'un succès
+qu'il croyait réel, le général Friant s'élança sur la ferme de la
+Haute-Epine avec les quatre bataillons de la vieille garde. Ils
+abordèrent l'ennemi au pas de course, et firent sur lui l'effet de la
+tête de Méduse. Le prince de la Moskwa marchait le premier, et leur
+montrait le chemin de l'honneur. Les tirailleurs se retirèrent
+épouvantés sur les masses qui furent attaquées. L'artillerie ne put plus
+jouer; la fusillade devint alors effroyable, et le succès était balancé;
+mais au même moment, le général Guyot, à la tête du premier de lanciers,
+des vieux dragons et des vieux grenadiers de la garde impériale, qui
+défilaient sur la grande route au grand trot et au cris de _vive
+l'empereur_, passa à la droite de la Haute-Epine; ils se jetèrent sur
+les derrières des masses d'infanterie, les rompirent, les mirent en
+désordre, et tuèrent tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de
+Trévise, avec six bataillons de la division du général Michel, secondait
+alors l'attaque de la vieille garde, arrivait au bois, enlevait le
+village de Fontenelle, et prenait tout un parc ennemi.
+
+La division des gardes d'honneur défila après la vieille garde sur la
+grande route, et arrivée à la hauteur de l'Epine-aux-Bois, fit un à
+gauche pour enlever ce qui s'était avancé sur le village de Marchais.
+Le général Bertrand, grand-maréchal du palais, et le maréchal duc de
+Dantzick, à la tête de deux bataillons de la vieille garde, marchèrent
+en avant sur le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y
+trouvait fut pris ou tué.
+
+En moins d'un quart d'heure, un profond silence succéda au bruit du
+canon et d'une épouvantable fusillade. L'ennemi ne chercha plus son
+salut que dans la fuite: généraux, officiers, soldats, infanterie,
+cavalerie, artillerie, tout s'enfuit pêle-mêle.
+
+A huit heures du soir, la nuit étant obscure, il fallut prendre
+position. L'empereur prit son quartier-général à la ferme de
+l'Épine-aux-Bois.
+
+Le général Michel, de la garde, a été blessé d'une balle au bras. Notre
+perte s'élève au plus à mille hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi
+est au moins de huit mille tués ou prisonniers; on lui a pris beaucoup
+de canons et six drapeaux. Cette mémorable journée, qui confond
+l'orgueil et la jactance de l'ennemi, a anéanti l'élite de l'armée
+russe. Le quart de notre armée n'a pas été engagé.
+
+Le lendemain 12, à neuf heures du matin, le duc de Trévise suivit
+l'ennemi sur la route de Château-Thierry. L'empereur, avec deux
+divisions de cavalerie de la garde et quelques bataillons, se rendit à
+Vieux-Maisons, et de là prit la route qui va droit à Château-Thierry.
+L'ennemi soutenait sa retraite avec huit bataillons qui étaient arrivés
+tard la veille et qui n'avaient pas donné. Il les appuyait de quelques
+escadrons et de trois pièces de canon. Arrivé au petit village des
+Carquerets, il parut vouloir défendre la position qui est derrière le
+ruisseau, et couvrir le chemin de Château-Thierry.
+
+Une compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite-Noue, culbuta
+les tirailleurs de l'ennemi, qui fut poursuivi jusqu'à sa dernière
+position. Six bataillons de la vieille garde à toute distance de
+déploiement, occupaient la plaine, à cheval sur la grande route.
+
+Le général Nansouty, avec les divisions de cavalerie des généraux
+Laferrière et Defrance, eut ordre de faire un mouvement à droite et de
+se porter entre Château-Thierry et l'arrière-garde ennemie. Ce mouvement
+fut exécuté avec autant d'habileté que d'intrépidité. La cavalerie
+ennemie se porta de tous les points sur sa gauche pour s'opposer à la
+cavalerie française; elle fut culbutée et forcée de disparaître du champ
+de bataille.
+
+Le brave général Letort, avec les dragons de la seconde division de la
+garde, après avoir repoussé la cavalerie de l'ennemi, s'élança sur
+les flancs et les derrières de huit masses d'infanterie qui formaient
+l'arrière-garde ennemie. Cette division brûlait d'égaler ce que les
+chevaux-légers, les dragons et les grenadiers à cheval du général Guyot
+avaient fait la veille. Elle enveloppa de tous côtés ces masses, et en
+fit un horrible carnage. Les trois pièces de canon, le général russe
+Freudenreich, qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout ce
+qui composait ses bataillons a été tué ou fait prisonnier. Le nombre de
+prisonniers faits dans cette brillante affaire s'élève à plus de deux
+mille hommes. Le colonel Carely, du dixième de hussards, s'est fait
+remarquer. Nous arrivâmes alors sur les hauteurs de Château-Thierry,
+d'où nous vîmes les restes de cette armée fuyant dans le plus grand
+désordre, et gagnant en toute hâte ses ponts. Les grandes routes leur
+étaient coupées; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite de la
+Marne. Le prince Guillaume de Prusse, qui était resté à Château-Thierry
+avec une réserve de deux mille hommes, s'avança à la tête des faubourgs
+pour protéger la fuite de cette masse désorganisée. Deux bataillons de
+la garde arrivèrent alors au pas de course. A leur aspect, le faubourg
+et la rive gauche furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts, et démasqua
+sur la rive droite une batterie de douze pièces de canon: cinq cents
+hommes de la réserve du prince Guillaume ont été pris.
+
+Le 12 au soir, l'empereur a pris son quartier-général au petit château
+de Nesle.
+
+Le 13, dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les ponts de
+Château-Thierry.
+
+L'ennemi ne pouvant se retirer ni sur la route d'Épernay, qui lui était
+coupée, ni sur celle qui passe par la ville de Soissons, que nous
+occupons, a pris la traverse dans la direction de Reims. Les habitans
+assurent que de toute cette armée il n'est pas passé à Château-Thierry
+dix mille hommes, dans le plus grand désordre. Peu de jours auparavant,
+ils l'avaient vue florissante et pleine de jactance. Le général d'Yorck
+disait que dix obusiers suffiraient pour se rendre maître de Paris. En
+allant, ces troupes ne parlaient que de Paris; en revenant, c'est la
+paix qu'elles invoquaient.
+
+On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent les cosaques;
+il n'est point de vexations, de cruautés, de crimes que ces hordes de
+barbares n'aient commis. Les paysans les poursuivent, les attaquent dans
+les bois comme des bêtes féroces, s'en saisissent et les mènent partout
+où il y a des troupes françaises. Hier, ils en ont conduit plus de trois
+cents à Vieux-Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans les bois pour
+échapper aux vainqueurs, tombent dans leurs mains, et augmentent à
+chaque instant le nombre des prisonniers.
+
+
+
+Le 15 février au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice reine et régente._
+
+Le 13, à trois heures après midi, le pont de Château-Thierry fut
+raccommodé. Le duc de Trévise passa la Marne, et se mit à la suite de
+l'ennemi, qui, dans un épouvantable désordre, paraît s'être retiré sur
+Soissons et sur Reims, par la route de traverse de la Fère en Tardenois.
+
+Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de Silésie, était
+constamment resté à Vertus pendant les trois jours qui ont anéanti son
+armée. Il recueillit douze cents hommes des débris du corps du général
+Alsuffiew battu à Champ-Aubert, qu'il réunit à une division russe
+du corps de Langeron, arrivée de Mayence et commandée par le
+lieutenant-général Ouroussoff. Il était trop faible pour entreprendre
+quelque chose; mais le 13 il fut joint par un corps prussien du général
+Kleist, composé de quatre brigades. Il se mit alors à la tête de ces
+vingt mille hommes et marcha contre le duc de Raguse, qui occupait
+toujours Étoges. Dans la nuit du 13 au 14, ne jugeant pas ses forces
+suffisantes pour se mesurer contre l'ennemi, le duc de Raguse se mit en
+retraite et s'appuya sur Montmirail, où il était de sa personne le 14 à
+sept heures du matin.
+
+L'empereur partit le même jour de Château-Thierry à quatre heures
+du matin, et arriva à huit heures à Montmirail. Il fit sur-le-champ
+attaquer l'ennemi, qui venait de prendre position avec le corps de ses
+troupes au village de Vauchamp. Le duc de Raguse attaqua ce village. Le
+général Grouchy, à la tête de la cavalerie, tourna la droite de l'ennemi
+par les villages et par les bois, et se porta à une lieue au-delà de la
+position de l'ennemi. Pendant que le village de Vauchamp était attaqué
+vigoureusement, défendu de même, pris et repris plusieurs fois, le
+général Grouchy arriva sur les derrières de l'ennemi, entoura, et
+sabra trois carrés, et accula le reste dans les bois. Au même instant,
+l'empereur fit charger par notre droite ses quatre escadrons de service,
+commandés par le chef d'escadron de la garde La Biffe. Cette charge fut
+aussi brillante qu'heureuse. Un carré de deux mille hommes fut enfoncé
+et pris. Toute la cavalerie de la garde arriva alors au grand trot, et
+l'ennemi fut poussé l'épée dans les reins. A deux heures, nous étions
+au village de Fromentières; l'ennemi avait perdu six mille hommes faits
+prisonniers, dix drapeaux et trois pièces de canon.
+
+L'empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur Champ-Aubert à
+une lieue sur les derrières de l'ennemi. En effet, l'ennemi continuant
+sa retraite, arriva sur ce point à la nuit. Il était entouré de tous
+côtés, et tout aurait été pris si le mauvais état des chemins avait
+permis à douze pièces d'artillerie légère de suivre la cavalerie du
+général Grouchy. Toutefois, et quoique la nuit fût obscure, trois
+carrés de cette infanterie furent enfoncés, tués ou pris, et les autres
+poursuivis vivement jusqu'à Étoges; la cavalerie s'empara aussi de trois
+pièces de canon. L'arrière-garde ennemie était faite par la division
+russe; elle fut attaquée par le premier régiment de marine du duc
+de Raguse, abordée à la baïonnette, rompue, et on lui fit mille
+prisonniers, avec le lieutenant-général Ouroussoff qui la commandait, et
+plusieurs colonels.
+
+Les résultats de cette brillante journée sont dix mille prisonniers,
+dix pièces de canon, dix drapeaux et un grand nombre d'hommes tués à
+l'ennemi.
+
+Notre perte n'excède pas trois ou quatre cents hommes tués ou blessés;
+ce qui est dû à la manière franche dont les troupes ont abordé l'ennemi
+et à la supériorité de notre cavalerie qui le décida, aussitôt qu'il
+s'en aperçut, à mettre son artillerie en retraite; de sorte qu'il a
+marché constamment sous la mitraille de soixante bouches à feu, et que
+des soixante pièces de canon qu'il avait, il ne nous en a opposé que
+deux ou trois.
+
+Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais, comte Bertrand, le
+duc de Dantzick et le prince de la Moskwa, ont constamment été à la tête
+des troupes.
+
+Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions de cavalerie
+Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la garde s'est couverte de
+gloire; rien n'égale son intrépidité. Le général Lion, de la garde, a
+été légèrement blessé. Le duc de Raguse fait une mention particulière du
+premier régiment de marine; le reste de l'infanterie, soit de la garde,
+soit de la ligne, n'a pas tiré un coup de fusil.
+
+Ainsi, cette armée de Silésie, composée des corps russes de Sacken et de
+Langeron, des corps prussiens d'Yorck et de Kleist, et forte de près de
+quatre-vingt mille hommes, a été, en quatre jours, battue, dispersée,
+anéantie, sans affaire générale, et sans occasionner aucune perte
+proportionnée à de si grands résultats.
+
+
+
+Le 17 février au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur, en partant de Nogent le 9, pour manoeuvrer sur les corps
+ennemis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux sur Paris, laissa les
+corps du duc de Bellune et du général Gérard en avant de Nogent; le
+septième corps du duc de Reggio, à Provins, chargé de la défense des
+ponts de Bray et de Montereau, et le général Pajol sur Montereau et
+Melun.
+
+Le duc de Bellune, ayant eu avis que plusieurs divisions de l'armée
+autrichienne avaient marché de Troyes dans la journée du 10, pour
+s'avancer sur Nogent, fit repasser la Seine à son corps de l'armée,
+laissant le général Bourmont avec douze cents hommes à Nogent pour la
+défense de la ville.
+
+L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela
+ses attaques toute la journée, et toujours en vain; il fut vivement
+repoussé, avec perte de quinze cent hommes tués ou blessés.
+
+Le général Bourmont avait barricadé les rues, crénelé les maisons, et
+pris toutes ses mesures pour une vigoureuse défense. Ce général, qui est
+un officier de distinction, fut blessé au genou; le colonel Ravier
+le remplaça. L'ennemi renouvela l'attaque le 12, mais toujours
+infructueusement. Nos jeunes troupes se sont couvertes de gloire.
+
+Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de deux mille hommes.
+
+Le duc de Bellune, ayant appris que l'ennemi avait passé à Bray, jugea
+convenable de faire couper le pont de Nogent, et se porta sur Nangis.
+Le duc de Reggio ordonna de faire sauter les ponts de Montereau et de
+Melun, et se retira sur la rivière d'Yères.
+
+Le 16, l'empereur est arrivé sur l'Yères, et a porté son
+quartier-général à Guignes.
+
+Le soir de la bataille de Vauchamp (le 14), le duc de Raguse fit
+attaquer l'ennemi à huit heures sur Etoges; il lui a pris neuf pièces de
+canon, et il a achevé la destruction de la division russe: on a compté
+sur ce seul point, au champ de bataille, treize cents morts.
+
+Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp ont été beaucoup plus
+considérables qu'on ne l'a annoncé.
+
+L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble. Les
+atrocités commises par les cosaques surpassent tout ce que l'on peut
+imaginer. Dans leur féroce ivresse, ils ont porté leurs attentats sur
+des femmes de soixante ans et sur des jeunes filles de douze; ils ont
+ravagé et détruit les habitations. Les paysans, ne respirant que la
+vengeance, conduits par des vieux militaires réformés, et armés avec des
+fusils de l'ennemi ramassés sur le champ de bataille, battent les bois,
+et font main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent: on estime déjà à plus
+de deux mille hommes ceux qu'ils ont pris; ils en ont tué plusieurs
+centaines. Les Russes épouvantés se rendent à nos colonnes de
+prisonniers, pour y trouver un asile. Les mêmes causes produiront
+les mêmes effets dans tout l'empire; et ces armées, qui entraient,
+disaient-elles, sur notre territoire pour y porter la paix, le bonheur,
+les sciences et les arts, y trouveront leur anéantissement.
+
+
+
+_A. S. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a fait marcher, le 18 au matin, sur les ponts de Bray et de
+Montereau.
+
+Le duc de Reggio s'est porté sur Provins.
+
+S. M. étant informée que le corps du général de Wrede et des
+Wurtembergeois était en position à Montereau, s'y est porté avec les
+corps du duc de Bellune et du général Gérard, la garde à pied et à
+cheval.
+
+De son côté, le général Pajol marchait de Melun sur Montereau.
+
+L'ennemi a défendu la position.
+
+Il a été culbuté et si vivement, que la ville et les ponts sur l'Yonne
+et la Seine ont été enlevés de vive force; de sorte que ces ponts sont
+intacts, et nous les passons pour suivre l'ennemi.
+
+Nous avons dans ce moment environ trois mille prisonniers bavarois et
+wurtembergeois, dont un général et cinq pièces de canon.
+
+
+
+Le 19 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Raguse marchait sur Châlons lorsqu'il apprit qu'une colonne de
+la garde impériale russe, composée de deux divisions de grenadiers, se
+portait sur Montmirail. Il fit volte-face, marcha à l'ennemi, lui prit
+trois cents hommes, le repoussa sur Sézanne, d'où les mouvemens de
+l'empereur ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes.
+
+Le comte Grouchy, avec la division d'infanterie du général Leval
+et trois divisions du deuxième corps de cavalerie, passait à la
+Ferté-sous-Jouarre.
+
+Les avant postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons.
+
+Le 17, à la pointe du jour, l'empereur a marché de Guignes sur Nangis.
+Le combat de Nangis a été des plus brillans.
+
+Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec trois
+divisions qui formaient son corps d'armée.
+
+Le général Pahlen, commandant les troisième et quatorzième divisions
+russes et beaucoup de cavalerie, était à Mormant.
+
+Le général de division Gérard, officier de la plus haute espérance,
+déboucha au village de Mormant sur l'ennemi. Un bataillon du
+trente-deuxième régiment d'infanterie, toujours digne de son ancienne
+réputation, qui le fit distinguer il y a vingt ans par l'empereur aux
+batailles de Castiglione, entra dans le village au pas de charge. Le
+comte de Valmy, à la tête des dragons du général Treilhard venant
+d'Espagne, et qui arrivaient à l'armée, tourna le village par sa gauche.
+Le comte Milhaud, avec le cinquième corps de cavalerie, le tourna par sa
+droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses batteries. Dans un
+instant tout fut décidé. Les carrés formés par les divisions russes
+furent enfoncés. Tout fut pris, généraux et officiers: six mille
+prisonniers, dix mille fusils, seize pièces de canon et quarante
+caissons sont tombés en notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué
+d'être pris: il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent. Il avait annoncé
+au sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins, qu'il serait le 18
+à Paris. En retournant, il ne s'arrêta qu'un quart d'heure, et eut
+la franchise de dire à son hôte: «J'ai été bien battu; deux de mes
+divisions ont été prises; dans deux heures vous verrez les Français.»
+
+Le comte de Valmy se porta sur Provins, avec le duc de Reggio; le duc de
+Tarente sur Donnemarie.
+
+Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le-Comte. Le général de Wrede,
+avec ses deux divisions bavaroises, y était en position. Le général
+Gérard les attaqua et les mit en déroute. Les huit ou dix mille hommes
+qui composaient le corps bavarois étaient perdus, si le général
+L'héritier, qui commande une division de dragons, avait chargé comme il
+le devait; mais ce général, qui s'est distingué dans tant d'occasions, a
+manqué celle qui s'offrait à lui. L'empereur lui en a fait témoigner
+son mécontentement. Il ne l'a pas fait traduire à un conseil d'enquête,
+certain que, comme à Hoff en Prusse et à Znaïm en Moravie, où il
+commandait le dixième régiment de cuirassiers, il méritera des éloges,
+et réparera sa faute.
+
+S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au général Treilhard
+et à sa division, au général Gérard et à son corps d'armée.
+
+L'empereur a passé la nuit du 17 au 18 au château de Nangis.
+
+Le 18, à la pointe du jour, le général Château s'est porté sur
+Montereau. Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au soir. Il s'est
+arrêté à Salins: c'est une faute grave. L'occupation des ponts de
+Montereau aurait fait gagner à l'empereur un jour, et permis de prendre
+l'armée autrichienne en flagrant délit.
+
+Le général Château arriva devant Montereau à dix heures du matin;
+mais dès neuf heures le général Bianchi, commandant le premier corps
+autrichien, avait pris position avec deux divisions autrichiennes et
+la division wurtembergeoise, sur les hauteurs en avant de Montereau,
+couvrant les ponts et la ville. Le général Château l'attaqua; n'étant
+pas soutenu par les autres divisons du corps d'armée, il fut repoussé.
+Le sieur Lecouteulx, qui avait été envoyé le matin en reconnaissance,
+ayant eu son cheval tué, a été pris. C'est un intrépide jeune homme.
+
+Le général Gérard soutint le combat pendant toute la matinée. L'empereur
+s'y porta au galop. A deux heures après-midi, il fit attaquer le
+plateau. Le général Pajol, qui marchait par la route de Melun, arriva
+sur ces entrefaites, exécuta une belle charge, culbuta l'ennemi et le
+jeta dans la Seine et dans l'Yonne. Les braves chasseurs du septième
+débouchèrent sur les ponts, que la mitraille de plus de soixante pièces
+de canon empêcha de faire sauter, et nous obtînmes le double résultat
+de pouvoir passer les ponts au pas de charge, de prendre quatre mille
+hommes, quatre drapeaux, six pièces de canon, et de tuer quatre à cinq
+mille hommes à l'ennemi.
+
+Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la plaine.
+Le général Duhesme, officier d'une rare intrépidité et d'une longue
+expérience, déboucha sur le chemin de Sens; l'ennemi fut poussé dans
+toutes les directions, et notre armée défila sur les ponts. La vieille
+garde n'eut qu'à se montrer: l'ardeur des troupes du général Gérard et
+du général Pajol l'empêcha de participer à l'affaire.
+
+Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs; des coups de
+fusil tirés par les fenêtres augmentèrent les embarras de l'ennemi.
+Les Autrichiens et les Wurtembergeois jetèrent leurs armes. Un général
+wurtembergeois a été tué. Un général autrichien a été pris, ainsi que
+plusieurs colonels, parmi lesquels se trouve le colonel du régiment de
+Collorédo, pris avec son état-major et son drapeau.
+
+Dans la même journée, les généraux Charpentier et Alix débouchèrent
+de Melun, traversèrent la forêt de Fontainebleau et en chassèrent les
+cosaques et une brigade autrichienne. Le général Alix arriva à Moret.
+
+Le duc de Tarente arriva devant Bray.
+
+Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins sur Nogent.
+
+Le général de brigade Montbrun, qui avait été chargé avec dix-huit cents
+hommes, de défendre Moret et Fontainebleau, les avait abandonnés et
+s'était retiré sur Essonne. Cependant la forêt de Fontainebleau pouvait
+être disputée pied à pied.
+
+Le major-général a ordonné la suspension du général Montbrun et l'a
+envoyé devant un conseil d'enquête.
+
+Une perte qui a sensiblement affecté l'empereur est celle du général
+Château. Ce jeune officier, qui donnait les plus grandes espérances, a
+été blessé mortellement sur le pont de Montereau, où il était avec
+les tirailleurs. S'il meurt, et le rapport des chirurgiens donne peu
+d'espoir, il mourra du moins accompagné des regrets de toute l'armée,
+mort digne d'envie et bien préférable à l'existence, pour tout militaire
+qui ne la conserverait qu'en survivant à sa réputation, et en étouffant
+les sentimens que doivent lui inspirer dans ces grandes circonstances la
+défense de la patrie et l'honneur du nom français.
+
+Le palais de Fontainebleau a été conservé. La général autrichien
+Hardeck, qui est entré dans la ville, y avait placé des sentinelles pour
+le défendre des excès des cosaques, qui sont cependant parvenus à piller
+des portiers et à enlever des couvertures dans les écuries. Les habitans
+ne se plaignent point des Autrichiens, mais de ces Tartares, monstres
+qui déshonorent le souverain qui les emploie et les armées qui les
+protègent. Ces brigands sont couverts d'or et de bijoux. On a trouvé
+jusqu'à huit et dix montres sur ceux que les soldats et les paysans ont
+tués: ce sont de véritables voleurs de grands chemins.
+
+L'empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales de Brest et
+du Poitou. Il les a passées en revue: «Montrez, leur dit-il, de quoi
+sont capables les hommes de l'Ouest; ils furent de tout temps les
+fidèles défenseurs de leur pays, et les plus fermes appuis de la
+monarchie.»
+
+S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé sur les
+hauteurs de Montereau.
+
+Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince royal de
+Wurtemberg.
+
+Ainsi, l'armée de Schwartzenberg se trouve entamée par la défaite de
+Kleist, ce corps en ayant toujours fait partie, par la défaite
+de Wittgenstein, par celle du corps bavarois, de la division
+wurtembergeoise et du corps du général Bianchi.
+
+L'empereur a accordé aux trois divisions de la vieille garde à cheval
+cinq cents décorations de la légion-d'honneur; il en a accordé également
+à la vieille garde à pied. Il en a donné cent à la cavalerie du général
+Treilhard, et un pareil nombre à celle du général Milhaud.
+
+On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges, de
+Saint-Wladimir, de Sainte-Anne, prises sur les hommes qui couvrent les
+différens champs de bataille.
+
+Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau ne s'élève pas
+à plus quatre cents hommes tués ou blessés, ce qui, quoique
+invraisemblable, est pourtant l'exacte vérité.
+
+La ville d'Épernay ayant eu connaissance des succès de notre armée, a
+sonné le tocsin, barricadé ses rues, refusé le passage à une colonne de
+deux mille hommes et fait des prisonniers. Que cet exemple soit imité
+partout, et il est à présumer que bien peu d'hommes des armées ennemies
+repasseront le Rhin.
+
+Les villes de Guise et de Saint-Quentin ont aussi fermé leurs portes et
+déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se présentait devant elles
+des forces suffisantes et de l'infanterie. Elles n'ont pas fait comme
+Reims, qui a eu la faiblesse d'ouvrir ses portes à cent cinquante
+cosaques, et qui, pendant huit jours, les a complimentés et bien
+traités. Nos annales conserveront le souvenir des populations qui ont
+manqué à ce qu'elles devaient à elles-mêmes et à l'honneur. Elles
+exalteront, au contraire, celles qui, comme Lyon, Chalons-sur-Saône,
+Tournus, Sens, Saint-Jean-de-Losne, Vitry, Châlons-sur-Marne, ont payé
+leurs dettes envers la patrie, et se sont souvenues de ce qu'exigeait
+la gloire du nom français. La Franche-Comté, les Vosges et l'Alsace ne
+l'oublieront pas au moment du mouvement rétrograde des alliés. Le duc de
+Castiglione, qui a réuni à Lyon une armée d'élite, marche pour fermer la
+retraite aux ennemis.
+
+
+
+Le 21 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le baron Marulaz, commandant à Besançon, écrit ce qui suit:
+
+Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Bréguille, dans
+la nuit; il a fait jouer sur la ville deux batteries d'obusiers et de
+canons, et il a tenté une attaque sur le fort de Chandonne: il a partout
+été repoussé, aux cris de _vive l'empereur_. Il a perdu plus de douze
+cents hommes. Quelque part que l'ennemi se présente, nous sommes en
+mesure de le bien recevoir.
+
+Tous les cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans, se reploient
+en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent, et prennent et tuent
+un grand nombre. A Nogent, ces Tartares, qui n'ont rien d'humain, ont
+incendié des granges, auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les
+habitans étant sortis pour venir l'éteindre, les cosaques les ont
+chargés et ont rallumé le feu. Dans un village de l'Yonne, les cosaques
+s'amusant à incendier une belle ferme, le tocsin sonna, et les habitans
+en jetèrent une trentaine dans les flammes.
+
+L'empereur Alexandre a couché le 17 à Bray; il avait fait marquer son
+quartier-général pour le jour suivant à Fontainebleau. L'empereur
+d'Autriche n'a pas quitté Troyes.
+
+L'empereur Napoléon a eu le 20 au soir son quartier-général à Nogent.
+
+Toute l'armée entière se dirige sur Troyes.
+
+Le général Gérard est arrivé avec son corps et la division de
+cavalerie du général Roussel, à Sens; il a son avant-garde à
+Villeneuve-l'Archevêque. L'avant-garde du duc de Reggio est à moitié
+chemin de Nogent à Troyes, à Châtres et à Mesgrigny; celle du duc de
+Tarente est à Pavillon. Le duc de Raguse est à Sézanne, observant les
+mouvemens du général Wintzingerode, qui, ayant quitté Soissons, s'est
+porté par Reims sur Châlons, pour se réunir au débris de général
+Blücher. Le duc de Raguse tomberait sur son flanc gauche s'il
+s'engageait de nouveau.
+
+Soissons est une place à l'abri d'un coup de main. Le général
+Wintzingerode, à la tête de quatre à cinq mille hommes de troupes
+légères, la somma de se rendre. Le général Rusca répondit comme il
+devait. Wintzingerode mit ses douze pièces de canon en batterie;
+malheureusement le premier coup tua le général Rusca. Mille hommes de
+gardes nationales étaient la seule garnison qu'il y eût dans la place;
+ils s'épouvantèrent, et l'ennemi entra à Soissons, où il commit toutes
+les horreurs imaginables. Les généraux qui se trouvaient dans la place,
+et qui devaient prendre le commandement à la mort du général Rusca,
+seront traduits à un conseil d'enquête; car cette ville ne devait pas
+être prise.
+
+Le duc de Trévise à réoccupé Soissons le 19, et en a réorganisé la
+défense.
+
+Le général Vincent écrit de Château-Thierry que deux cent cinquante
+coureurs ennemis étant revenus à Fère-en-Tardenoy, M. d'Arbaud-Missun
+s'est porté contre eux, avec soixante chevaux du troisième régiment des
+gardes-d'honneur qu'il a réunis, et avec le secours des gardes nationaux
+des villages, il a battu ces coureurs, en a tué plusieurs, et a chassé
+le reste.
+
+Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin-le Bosnay, sur
+la vieille route de Nogent à Troyes. L'ennemi avait huit cents chevaux
+environ. Il l'a fait attaquer par trois cents hommes, qui l'ont culbuté,
+lui ont fait cent soixante prisonniers, tué une vingtaine d'hommes et
+pris une centaine de chevaux. Il a poursuivi l'ennemi et le poursuit
+encore l'épée dans les reins.
+
+Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée considérable,
+composé de troupes d'élite, pour se porter en Franche-Comté et en
+Suisse.
+
+Le congrès de Châtillon continue toujours, mais l'ennemi y porte toute
+espèce d'entraves. Les cosaques arrêtent à chaque pas les courriers, et
+leur font faire des détours tels, que, quoiqu'on ne soit qu'à trente
+lieues de Châtillon en ligne droite, les courriers n'arrivent qu'après
+quatre à cinq jours de course. C'est la première fois qu'on viole ainsi
+le droit des gens. Chez les nations les moins civilisées, les courriers
+des ambassadeurs sont respectés, et aucun empêchement n'est mis aux
+communications des négociateurs avec leur gouvernement.
+
+Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands malheurs, si,
+l'ennemi parvenant à leurs portes, ils lui eussent livré leur ville sans
+défense. Le pillage, la dévastation et l'incendie auraient fini les
+destinées de cette belle capitale.
+
+Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorables à nos
+ennemis, puisqu'elle leur a permis d'évacuer leur artillerie et leurs
+bagages par tous les chemins. Sans cela, plus de la moitié de leurs
+voitures seraient tombées en notre pouvoir.
+
+
+
+Le 24 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur s'est rendu le 22, à deux heures après midi, dans la petite
+ville de Mery-sur-Seine.
+
+Le général Boyer a attaqué à Mery les débris des corps des généraux
+Blücher, Sacken et Yorck, qui avaient passé l'Aube pour rejoindre
+l'armée du prince de Schwartzenberg à Troyes. Le général Boyer a poussé
+l'ennemi au pas de charge, l'a culbuté et s'est emparé de la ville.
+L'ennemi, dans sa rage, y a mis le feu avec tant de rapidité, qu'il a
+été impossible de traverser l'incendie pour le poursuivre. Nous avons
+fait une centaine de prisonniers.
+
+Du 22 au 23, l'empereur a eu son quartier-général au petit bourg de
+Châtres.
+
+Le 23, le prince Wenzel-Lichtenstein est arrivé au quartier-général. Ce
+nouveau parlementaire était envoyé par le prince Schwartzenberg pour
+proposer un armistice.
+
+Le général Milhaud, commandant la cavalerie du cinquième corps, a fait
+prisonniers deux cents hommes à cheval, entre Pavillon et Troyes.
+
+Le général Gérard, parti de Sens et marchant par
+Ville-neuve-l'Archevêque, Villemont et Saint-Liebaut, a rencontré
+l'arrière-garde du prince Maurice de Lichtenstein, lui a pris six pièces
+de canon et six cents hommes montés, qui ont été entourés par la brave
+division de cavalerie du général Roussel.
+
+Le 23, nos troupes investissaient Troyes de tous côtés. Un aide-de-camp
+russe est venu aux avant-postes, pour demander le temps d'évacuer la
+ville, sans quoi elle serait brûlée. Cette considération a arrêté les
+mouvemens de l'empereur.
+
+La ville a été évacuée dans la nuit, et nous y sommes entrés ce matin.
+
+Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles les
+habitans ont été en proie pendant les dix-sept jours de l'occupation
+de l'ennemi. On se peindrait aussi difficilement l'enthousiasme et
+l'exaltation des sentimens qu'ils ont montrés à l'arrivée de l'empereur.
+Une mère qui voit ses enfans arrachés à la mort, des esclaves qui voient
+briser leurs fers après la captivité la plus cruelle, n'éprouvent pas
+une joie plus vive que celle que les habitans de Troyes ont manifestée.
+Leur conduite a été honorable et digne d'éloges. Le théâtre a été
+ouvert tous les soirs, mais aucun homme, aucune femme, même des classes
+inférieures, n'a voulu y paraître.
+
+Le sieur Gau, ancien émigré, et le sieur Viderange, ancien
+garde-du-corps, se sont prononcés en faveur de l'ennemi, et ont porté
+la croix de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant une commission
+prévôtale et condamnés à mort. Le premier a subi son jugement; le
+deuxième a été condamné par contumace.
+
+La population entière demande à marcher. «Vous aviez bien raison,
+s'écriaient les habitans, en entourant l'empereur, de nous dire de
+nous lever en masse. La mort est préférable aux vexations, aux mauvais
+traitemens, aux cruautés que nous avons éprouvés pendant dix-sept
+jours.»
+
+Dans tous les villages, les habitans sont en armes; ils font partout
+main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les hommes isolés, les
+prisonniers se présentent d'eux-mêmes aux gendarmes, qu'ils ne regardant
+plus comme des gardiens, mais comme des protecteurs.
+
+Le général Vincent écrit de Château-Thierry, le 22, que l'ennemi ayant
+voulu frapper des réquisitions sur les communes de Bazzy, Passi et
+Vincelle, les gardes nationaux se sont réunis et ont repoussé l'ennemi,
+après lui avoir pris et blessé plusieurs hommes. Le même général écrit
+à la même date, qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant
+approché de Château-Thierry, il l'a fait attaquer par un détachement du
+troisième régiment des gardes-d'honneur, commandé par le chef d'escadron
+d'Andlaw, et soutenu par les gardes nationales de Château-Thierry, et
+des communes de Blesmes et Cruzensi. L'ennemi a été chassé et mis en
+déroute; douze cosaques et quatorze chevaux ont été pris. Les gardes
+nationaux étaient à la recherche du reste de cette troupe, qui
+s'est sauvée dans les bois. S. M. a accordé trois décorations de
+la légion-d'honneur au détachement du troisième régiment des
+gardes-d'honneur, et un pareil nombre aux gardes nationaux.
+
+Le comte de Valmy s'est dirigé, aujourd'hui 24, sur Bar-sur-Seine.
+Arrivé à Saint-Paar, il a trouvé l'arrière-garde du général Giulay, l'a
+fait charger, l'a mise en déroute et lui a fait douze cents prisonniers.
+Il est probable que le comte de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.
+
+Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière, soutenu par le
+duc de Reggio; il s'est porté sur Lusigny, et a passé la Barce. Le
+général Duhesme a pris position à Montieramey, près Vandoeuvre.
+
+Le comte Flahaut, aide-de-camp de l'empereur Napoléon, le comte
+Ducca, aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, le comte Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur de Russie, et le général de Rauch, chef du
+corps du génie du roi de Prusse, sont réunis à Lusigny, pour traiter des
+conditions d'une suspension d'armes.
+
+Ainsi, dans la journée du 24, la capitale de la Champagne a été
+délivrée, et nous avons fait environ deux mille prisonniers, dont un bon
+nombre d'officiers. On a de plus trouvé dans les hôpitaux de la ville un
+millier de blessés, officiers et soldats, abandonnés par l'ennemi.
+
+
+
+Le 27 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, le quartier-général était à Troyes.
+
+Le duc de Reggio était à Bar-sur-Aube, avec le général Gérard, et le
+second corps de cavalerie, commandé par le comte de Valmy.
+
+Le duc de Tarente avait son quartier-général à Mussy-l'Evêque, et ses
+avant-postes à Châtillon; il marchait sur l'Aube et sur Clairvaux.
+
+Le duc de Castiglione, qui a sous ses ordres une armée de quarante mille
+hommes, dont une grande partie se compose de troupes d'élite, était en
+mouvement.
+
+Le général Marchand était à Chambéry, le général Dessaix sous les murs
+de Genève, et le général Meusnier était entré à Mâcon.
+
+Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir; le général
+autrichien Bubna, qui avait menacé Lyon, était en retraite de tous
+côtés; dès le 20, on évaluait sa perte, sur différens points, à quinze
+cents hommes, dont six cents prisonniers.
+
+Le prince de la Moskwa est à Arcis-sur-Aube, le duc de Bellune à Plancy,
+le duc de Padoue à Nogent; on marchait sur les derrières des corps de
+Blücher, Sacken, Yorck et Kleist, qui avaient reçu des renforts de
+Soissons, et qui manoeuvraient sur le corps du duc de Raguse, qui se
+trouvait à la Ferté-Gaucher.
+
+Le général Duhesme a enlevé Bar-sur-Aube à la baïonnette, et en faisant
+des prisonniers, parmi lesquels sont plusieurs officiers bavarois.
+
+
+
+Le 5 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+S.M. l'empereur et roi avait, le 5, son quartier-général à Bery-le-Bac,
+sur l'Aisne.
+
+L'armée ennemie de Blücher, Sacken, Yorck, Winzingerode et de Bulow
+était en retraite; sans la trahison du commandant de la ville de
+Soissons, qui a livré ses portes, cette armée était perdue.
+
+Le général Corbineau est entré, le 5, à Reims, à quatre heures du matin.
+
+Nous avons battu l'ennemi aux combats de Lisy-sur-Ourcq et de May.
+
+Le résultat des diverses affaires, est: quatre mille prisonniers, six
+cents voitures de bagages, plusieurs pièces de canon, et la délivrance
+de la ville de Reims.
+
+
+
+Craonne, le 7 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Il y a eu aujourd'hui ici une bataille très-glorieuse pour les armées
+françaises.
+
+S. M. l'empereur et roi a battu les corps des généraux ennemis
+Witzingerode, Woronzoff et Langeron, réunis aux débris du corps du
+général Sacken.
+
+Nous avons déjà deux mille prisonniers et plusieurs pièces de canon.
+
+Notre armée est à la poursuite de l'ennemi sur la route de Laon.
+
+
+
+Le 9 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armée du général Blücher, composée des débris des corps des généraux
+Sacken, Kleist et Yorck, se retira, après les batailles de Montmirail
+et de Vauchamp, par Reims, sur Châlons. Elle y reçut les deux dernières
+divisions du corps du général Langeron, qui étaient encore restées
+devant Mayence, et elle y reforma ses cadres. Sa perte avait été telle,
+qu'elle fut obligée de les réduire à moitié, quoiqu'il lui fût arrivé
+plusieurs convois de recrues de ses réserves.
+
+L'armée dite du nord, composée de quatre divisions russes, sous les
+ordres des généraux Witzingerode, Woronzoff et Strogonow, et d'une
+division prussienne sous les ordres du général Bulow, remplaçait, à
+Châlons et à Reims, l'armée de Silésie.
+
+Celle-ci passa l'Aube à Arcis, pendant que le prince de Schwartzenberg
+bordait la droite de la Seine, et, par suite des combats de Nangis et de
+Montereau, évacuait tout le pays entre la Seine et l'Yonne.
+
+Le 22 février, le général Blücher se présenta devant Méry. Il avait déjà
+passé le pont lorsque le général de division Boyer marcha sur lui à la
+baïonnette, le culbuta et le rejeta de l'autre côté de la rivière; mais
+l'ennemi mit le feu au pont et à la petite ville de Méry, et l'incendie
+fut si violent, que pendant quarante-huit heures il fut impossible de
+passer.
+
+Le 24, le corps du duc de Reggio se porta sur Vandoeuvre, et celui du
+duc de Tarente sur Bar-sur-Seine.
+
+Il paraît que l'armée de Silésie s'était portée sur la gauche de l'Aube,
+pour se réunir à l'armée autrichienne et donner une bataille générale;
+mais l'ennemi ayant renoncé à ce projet, le général Blücher repassa
+l'Aube le 24, et se porta sur Sézanne.
+
+Le duc de Raguse observa ce corps, retarda sa marche, et se retira
+devant lui sans éprouver aucune perte. Il arriva le 25 à la
+Ferté-Gaucher, et fit le 26, à la Ferté-sous-Jouarre, sa jonction avec
+le duc de Trévise, qui observait la droite de la Marne et les corps de
+l'armée dite du nord qui étaient à Châlons et à Reims.
+
+Le 27, le général Sacken se porta sur Meaux, et se présenta au pont
+placé à la sortie de Meaux sur le chemin de Nangis, qui avait été
+coupé. Il fut reçu avec de la mitraille. Quelques-uns de ses coureurs
+s'avancèrent jusqu'au pont de Lagny.
+
+Cependant l'empereur partit de Troyes le 27, coucha le même jour au
+village d'Herbisse, le 28 au château d'Esternay, et le 1er mars à
+Jouarre.
+
+L'armée de Silésie se trouvait ainsi fortement compromise; Elle n'eut
+d'autre parti à prendre que de passer la Marne. Elle jeta trois ponts,
+et se porta sur l'Ourcq.
+
+Le général Kleist passa l'Ourcq et se portait sur Meaux par Varède. Le
+duc de Trévise le rencontra le 28 en position au village de Gué-à-Trême,
+sur la rive gauche de la Térouenne. Il l'aborda franchement. Le général
+Christiani, commandant une division de vieille garde, s'est couvert de
+gloire. L'ennemi a été poussé l'épée dans les reins pendant plusieurs
+lieues. On lui a pris quelques centaines d'hommes, et un grand nombre
+est resté sur le champ de bataille.
+
+Dans le même temps, l'ennemi avait passé l'Ourcq à Lisy. Le duc de
+Raguse le rejeta sur l'autre rive.
+
+Le mouvement de retraite de l'armée de Blücher fut prononcé. Tout filait
+sur la Ferté-Milon et Soissons.
+
+L'empereur partit de la Ferté-sous-Jouarre le 3; son avant-garde fut le
+même jour à Rocourt.
+
+Les ducs de Raguse et de Trévise poussaient l'arrière-garde ennemie; ils
+l'attaquèrent vivement le 3 à Neuilly-Saint-Front.
+
+L'empereur arriva de bonne heure le 4 à Fismes. On fit des prisonniers
+et l'on prit beaucoup de voitures de bagages.
+
+La ville de Soissons était armée de vingt pièces de canon et en état
+de se défendre. Le duc de Raguse et le duc de Trévise se portèrent sur
+cette ville pour y passer l'Aisne, tandis que l'empereur marchait sur
+Mezy. L'armée ennemie était dans la position la plus dangereuse; mais
+le général qui commandait à Soissons, par une lâcheté qu'on ne saurait
+définir, abandonna la place le 3, à quatre heures après midi, par une
+capitulation soi-disant honorable, en ce que l'ennemi lui permettait de
+sortir de la ville avec ses troupes et son artillerie, et se retira
+avec la garnison et son artillerie sur Villers-Cotterets. Au moment où
+l'armée ennemie se croyait perdue, elle apprit que le pont de Soissons
+lui appartenait et n'avait pas même été coupé. Le général qui commandait
+dans cette place et les membres du conseil de défense sont traduits à
+une commission d'enquête. Ils paraissent d'autant plus coupables, que
+pendant toutes les journées du 2 et du 3, on avait entendu de la ville
+la canonnade de notre armée qui se rapprochait de Soissons, et qu'un
+bataillon de la Vistule qui était dans la place, et qui ne la quitta
+qu'en pleurant, donnait les plus grands témoignages d'intrépidité.
+
+Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, et le général de
+cavalerie Laferrière s'étaient portés sur Reims, où ils entrèrent le 5 à
+quatre heures du matin, en tournant un corps ennemi de quatre bataillons
+qui couvrait la ville, et dont les troupes furent faites prisonnières.
+Tout ce qui se trouvait dans Reims fut pris.
+
+Le 5, l'empereur coucha à Bery-au-Bac. Le général Nansouty passa de vive
+force le pont de Bery, mit en déroute une division de cavalerie qui le
+couvrait, s'empara de ses deux pièces de canon, et prit trois cents
+cavaliers, parmi lesquels s'est trouvé le colonel prince Gagarin, qui
+commandait une brigade.
+
+L'armée ennemie s'était divisée en deux parties. Les huit divisions
+russes de Sacken et de Witzingerode avaient pris position sur les
+hauteurs de Craonne, et les corps prussiens sur les hauteurs de Laon.
+
+L'empereur vint coucher le 6 à Corbeni. Les hauteurs de Craonne furent
+attaquées et enlevées par deux bataillons de la garde. L'officier
+d'ordonnance Caraman, jeune officier d'espérance, à la tête d'un
+bataillon, tourna la droite. Le prince de la Moskowa marcha sur la ferme
+d'Urtubie. L'ennemi se retira, et prit position sur une hauteur, qu'on
+reconnut le 7 à la pointe du jour. C'est ce qui donna lieu à la bataille
+de Craonne.
+
+Cette position était très-belle, l'ennemi ayant sa droite et sa gauche
+appuyées à deux ravins, et un troisième ravin devant lui. Il défendait
+le seul passage, d'une centaine de toises de largeur, qui joignait sa
+position au plateau de Craonne.
+
+Le duc de Bellune se porta, avec deux divisions de la jeune garde, à
+l'abbaye de Vauclerc, où l'ennemi avait mis le feu. Il l'en chassa, et
+passa le défilé que l'ennemi défendait avec soixante pièces de canon. Le
+général Drouot le franchit avec plusieurs batteries. Au même instant,
+le prince de la Moskowa passa le ravin de gauche et débouchait sur la
+droite de l'ennemi. Pendant une heure, la canonnade fut très-forte. Le
+général Grouchy, avec sa cavalerie, déboucha. Le général Nansouty, avec
+deux divisions de cavalerie, passa le ravin sur la droite de l'ennemi.
+Une fois le défilé franchi et l'ennemi forcé dans sa position, il fut
+poursuivi pendant quatre lieues, et canonné par quatre-vingts pièces de
+canon à mitraille; ce qui lui a causé une très-grande perte. Le plateau
+par lequel il se retirait ayant toujours des ravins à droite et à
+gauche, la cavalerie ne put le déborder et l'entamer.
+
+L'empereur porta son quartier-général à Bray.
+
+Le lendemain 8, nous avons poursuivi l'ennemi jusqu'au delà du défilé
+d'Urcel, et le jour même nous sommes entrés à Soissons, où il a laissé
+un équipage de pont.
+
+La bataille de Craonne est extrêmement glorieuse pour nos armes.
+L'ennemi y a perdu six généraux; il évalue sa perte de cinq à six mille
+hommes. La nôtre a été de huit cents hommes tués ou blessés.
+
+Le duc de Bellune a été blessé d'une balle. Le général Grouchy,
+ainsi que le général Laferrière, officier de cavalerie d'une grande
+distinction, ont également été blessés en débouchant à la tête de leurs
+troupes.
+
+Le général Belliard a pris le commandement de la cavalerie.
+
+Le résultat de toutes ces opérations est une perte pour l'ennemi de dix
+à douze mille hommes, et d'une trentaine de pièces de canon.
+
+L'intention de l'empereur est de manoeuvrer avec l'armée sur l'Aisne.
+
+
+
+Le 12 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le lendemain de la bataille de Craonne (le 8), l'ennemi fut poursuivi
+par le prince de la Moskowa jusqu'au village d'Étouvelles. Le général
+Voronzoff, avec sept ou huit mille hommes, gardait cette position,
+qui était très-difficile à aborder, parce que la route qui y conduit
+chemine, pendant une lieue, entre deux marais impraticables.
+
+Le baron Gourgault, premier officier d'ordonnance de S. M., et officier
+d'un mérite distingué, partit à onze heures du soir de Chavignon avec
+deux bataillons de la vieille garde, tourna la position, et se porta par
+Challevois sur Chivi. Il arriva à une heure du matin sur l'ennemi, qu'il
+aborda à la baïonnette. Les Russes furent réveillés par les cris de
+_vive l'empereur!_ et poursuivis jusqu'à Laon. Le prince de la Moskowa
+déboucha par le défilé.
+
+Le lendemain 9, à la pointe du jour, on reconnut l'ennemi, qui s'était
+réuni aux corps prussiens. La position qu'il occupait était telle, qu'on
+la jugea inattaquable. On prit position.
+
+Le duc de Raguse, qui avait couché le 8 à Corbeni, parut à deux heures
+après midi à Veslud, culbuta l'avant-garde ennemie, attaqua le village
+d'Athies, qu'il enleva, et eut des succès pendant toute la journée. A
+six heures et demie, il prit position. A sept heures, l'ennemi fit un
+_houra_ de cavalerie à une lieue sur les derrières, où le duc de Raguse
+avait un parc de réserve. Le duc de Raguse s'y porta vivement; mais
+l'ennemi avait eu le temps d'enlever dans ce parc quinze pièces de
+canon. Une grande partie du personnel s'est sauvée.
+
+Le même jour, le général Charpentier, avec sa division de jeune garde,
+enleva le village de Clacy. Le lendemain, l'ennemi attaqua sept fois ce
+village, et sept fois il fut repoussé. Le général Charpentier fit quatre
+cents prisonniers. L'ennemi laissa les avenues couvertes de ses morts.
+Le quartier-général de l'empereur a été, le 9 et le 10, à Chavignon.
+
+S. M. jugeant qu'il était impossible d'attaquer les hauteurs de Laon, a
+porté le 11 son quartier-général à Soissons. Le duc de Raguse a occupé
+le même jour Bery-au-Bac.
+
+Le général Corbineau se louait à Reims du bon esprit de ses habitans.
+
+Le 7, à onze heures du matin, le général Saint-Priest, commandant une
+division russe, s'est présenté devant la ville de Reims, et l'a sommée
+de se rendre. Le général Corbineau lui a répondu avec du canon. Le
+général Defrance arrivait alors avec sa division de gardes-d'honneur. Il
+fit une belle charge et chassa l'ennemi. Le général Saint-Priest a fait
+mettre le feu à deux grandes manufactures et à cinquante maisons de
+la ville qui se trouvent hors de son enceinte, conduite digne d'un
+transfuge; de tout temps, les transfuges furent les plus cruels ennemis
+de leur patrie.
+
+Soissons a beaucoup souffert; les habitans se sont conduits de la
+manière la plus honorable. Il n'est point d'éloges qu'ils ne donnent au
+régiment de la Vistule, qui formait leur garnison; il n'est pas d'éloges
+que le régiment de la Vistule ne fasse des habitans. S. M. a accordé à
+ce brave corps trente décorations de la légion-d'honneur.
+
+Le plan de campagne de l'ennemi paraît avoir été une espèce de _houra_
+général sur Paris. Négligeant toutes les places de Flandres, et
+n'observant Berg-op-Zoom et Anvers qu'avec des troupes inférieures en
+nombre de moitié aux garnisons de ces villes, l'ennemi a pénétré
+sur Avesnes. Négligeant les places des Ardennes, Mézières, Rocroy,
+Philippeville, Givet, Charlemont, Montmédy, Maestricht, Venloo, Juliers,
+il a passé par des chemins impraticables, pour arriver sur Avesnes et
+Rethel. Ces places communiquent ensemble, ne sont pas observées, et
+leurs garnisons inquiètent fortement les derrières de l'ennemi. Au même
+instant où le général Saint-Priest brûlait Reims, son frère était arrêté
+par les habitans et conduit prisonnier à Charlemont. Négligeant toutes
+les places de la Meuse, l'ennemi s'était avancé par Bar et Saint-Dizier.
+La garnison de Verdun est venue jusqu'à Saint-Mihiel. Auprès de Bar, un
+général russe resté quelques momens, avec une quinzaine d'hommes, après
+le départ de sa troupe, a été tué, ainsi que son escorte, par les
+paysans, en représailles des atrocités qu'il avait ordonnées. Metz
+pousse ses sorties jusqu'à Nancy. Strasbourg et les autres places de
+l'Alsace n'étant observées que par quelques partis, on y entre, on en
+sort librement, et les vivres y arrivent en abondance. Les troupes de
+la garnison de Mayence vont jusqu'à Spire. Les départemens s'étant
+empressés de compléter les cadres des bataillons qui sont dans toutes
+ces places, où on les a armés, équipés et exercés, on peut dire qu'il y
+a plusieurs armées sur les derrières de l'ennemi. Sa position ne peut
+que devenir tous les jours plus dangereuse. On voit, par les rapports
+que l'on a interceptés, que les régimens de cosaques dont la force était
+de deux cent cinquante hommes, en ont perdu plus de cent vingt, sans
+avoir été à aucune action, mais par la guerre que leur ont faite les
+paysans.
+
+Le duc de Castiglione manoeuvre sur le Rhône, dans le département de
+l'Ain et dans la Franche-Comté. Les généraux Dessaix et Marchand ont
+chassé l'ennemi de la Savoie. Quinze mille hommes passent les Alpes pour
+venir renforcer le duc de Castiglione.
+
+Le vice-roi a obtenu de grands succès a Borghetto, et a repoussé
+l'ennemi sur l'Adige.
+
+Le général Grenier, parti de Plaisance le 2 mars, a battu l'ennemi sur
+Parme, et l'a jeté au-delà du Taro.
+
+Les troupes françaises qui occupaient Rome, Civita-Vecchia, la Toscane,
+entrent en Piémont pour passer les Alpes.
+
+L'exaspération des populations entières s'accroît chaque jour dans la
+proportion des atrocités que commettent ces hordes, plus barbares
+encore que leurs climats, qui déshonoreraient l'espèce humaine, et dont
+l'existence militaire a pour mobile, au lieu de l'honneur, le pillage et
+tous les crimes.
+
+Les conférences de Lusigny, pour la suspension d'armes, ont échoué. On
+n'a pu s'arranger sur la ligne de démarcation. On était d'accord sur
+les points d'occupation au nord et à l'est; mais l'ennemi a voulu,
+non-seulement étendre sa ligne sur la Saône et le Rhône, mais en
+envelopper la Savoie. On a répondu à cette injuste prétention, en
+proposant d'adopter pour cette partie le _statu quo,_ et de laisser le
+duc de Castiglione et le comte Bubna se régler sur la ligne de leurs
+avant-postes. Cette proposition a été rejetée. Il a donc fallu
+renoncer à une suspension d'armes de quinze jours, qui offrait plus
+d'inconvéniens que d'avantages. L'empereur n'a pas cru, d'ailleurs,
+avoir le droit de remettre de nombreuses populations sous le joug de fer
+dont elles avaient été délivrées. Il n'a pu consentir à abandonner nos
+communications avec l'Italie, que l'ennemi avait essayé tant de fois
+et vainement d'intercepter, lorsque nos troupes n'étaient pas encore
+réunies.
+
+Le temps a été constamment très-froid. Les bivouacs sont fort durs dans
+cette saison; mais on en a ressenti également les souffrances de part et
+d'autre. Il parait même que les maladies font des ravages dans l'armée
+ennemie, tandis qu'il y eu a fort peu dans la nôtre.
+
+
+
+Le 14 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général Saint-Priest, commandant en chef le huitième corps russe,
+était depuis plusieurs jours en position à Châlons-sur-Marne, ayant une
+avant-garde à Sillery. Ce corps, composé de trois divisions qui devaient
+former dix-huit régimens et trente-six bataillons, n'était réellement
+que de huit régimens ou seize bataillons, faisant cinq à six mille
+hommes.
+
+Le général Jagow, commandant la dernière colonne de la réserve
+prussienne, et ayant sous ses ordres quatre régimens de la landwehr de
+la Poméranie prussienne et des Marches, formant seize bataillons ou
+sept mille hommes qui avaient été employés au siége de Torgau et de
+Wittemberg, se réunit au corps du général Saint-Priest, dont les
+forces se trouvèrent être de quinze à seize mille hommes, cavalerie et
+artillerie comprises.
+
+Le général Saint-Priest résolut de surprendre la ville de Reims, où
+était le général Corbineau, à la tête de la garde nationale et de trois
+bataillons de levée en masse, avec cent hommes de cavalerie et huit
+pièces de canon. Le général Corbineau avait placé la division de
+cavalerie du général Defrance à Châlons-sur-Vesle, à deux lieues de la
+ville.
+
+Le 12, à cinq heures du matin, le général Saint-Priest se présenta aux
+différentes portes. Il fit sa principale attaque sur la porte de Laon,
+que la supériorité de son nombre lui donna le moyen de forcer. Le
+général Corbineau opéra sa retraite avec les trois bataillons de la
+levée en masse et ses cent hommes de cavalerie, et se replia sur
+Châlons-sur-Vesle. La garde nationale et les habitans se sont très-bien
+comportés dans cette circonstance.
+
+Le 13, à quatre heures du soir, l'empereur était sur les hauteurs
+du Moulin-à-Vent, à une lieue de Reims. Le duc de Raguse formait
+l'avant-garde. Le général de division Merlin attaqua, cerna et prit
+plusieurs bataillons de landwehr prussienne. Le général Sébastiani,
+commandant deux divisions de cavalerie, se porta sur la ville. Une
+centaine de pièces de canon furent engagées, tant d'un côté que de
+l'autre. L'ennemi couronnait les hauteurs en avant de Reims. Pendant
+qu'elles étaient attaquées, on réparait les ponts de Saint-Brice, pour
+tourner la ville. Le général Defrance fit une superbe charge avec les
+gardes d'honneur, qui se sont couverts de gloire, notamment le général
+comte de Ségur, commandant le troisième régiment. Ils chargèrent entre
+la ville et l'ennemi, qu'ils jetèrent dans le faubourg, et auquel ils
+prirent mille cavaliers et son artillerie.
+
+Sur ces entrefaites, le général comte Krasinski ayant coupé la route de
+Reims à Bery-au-Bac, l'ennemi abandonna la ville, en fuyant en désordre
+de tous côtés. Vingt-deux pièces de canon, cinq mille prisonniers,
+cent voitures d'artillerie et de bagages, sont les résultats de cette
+journée, qui ne nous a pas coûté cent hommes.
+
+La même batterie d'artillerie légère qui a frappé de mort le général
+Moreau devant Dresde, a blessé mortellement le général Saint-Priest, qui
+venait à la tête des Tartares du désert, ravager notre belle patrie.
+
+L'empereur est entré à Reims à une heure du matin, aux acclamations
+des habitans de cette grande ville, et y a placé son quartier-général.
+L'ennemi s'est retiré, partie sur Châlons, partie sur Rethel, partie sur
+Laon. Il est poursuivi dans toutes ces directions.
+
+Le dixième régiment de hussards s'est, ainsi que le troisième régiment
+des gardes-d'honneur, particulièrement distingué.
+
+Le général comte de Ségur a été blessé grièvement, mais sans danger pour
+sa vie.
+
+
+
+Le 20 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général Wittgenstein, avec son corps d'armée, était à Villenoxe. Il
+avait jeté des ponts à Pont, où il avait passé la Seine, et il marchait
+sur Provins.
+
+Le duc de Tarente avait réuni ses troupes sur cette ville. Le 16,
+l'ennemi manoeuvrait pour déborder sa gauche. Le duc de Reggio engagea
+son artillerie, et toute la journée se passa en canonnade. Le mouvement
+de l'ennemi paraissait se prononcer sur Provins et sur Nangis.
+
+D'un autre côté, le prince Schwartzenberg, l'empereur Alexandre et le
+roi de Prusse étaient à Arcis-sur-Aube.
+
+Le corps du prince-royal de Wurtemberg s'était porté sur
+Villers-aux-Corneilles.
+
+Le général Platow, avec trois mille barbares, s'était jeté sur
+Fère-Champenoise et Sézanne.
+
+L'empereur d'Autriche venait d'arriver de Chaumont à Troyes.
+
+Le prince de la Moskwa est entré le 16 a Châlons-sur-Marne.
+
+L'empereur a couché le 17 à Épernay; le 18, à Fère-Champenoise, et le
+19, à Plancy.
+
+Le général Sébastiani, à la tête de sa cavalerie, a rencontré à
+Fère-Champenoise le général Platow, l'a culbuté et l'a poursuivi jusqu'à
+l'Aube, en lui faisant des prisonniers.
+
+Le 19, après-midi, l'empereur a passé l'Aube à Plancy. A cinq heures du
+soir, il a passé la Seine à un gué, et a fait tourner Méry, qui a été
+occupé.
+
+A sept heures du soir, le général Letort, avec les chasseurs de la
+garde, est arrivé au village de Châtre, coudant la route de Nogent à
+Troyes; mais l'ennemi était déjà partout en retraite. Cependant le
+général Letort a pu atteindre son parc de pontons, qui avait servi à
+faire le pont de Pont-sur-Seine; il s'est emparé de tous les pontons sur
+leurs haquets attelés, et d'une centaine de voitures de bagages; il a
+fait des prisonniers.
+
+Dans la journée du 17, le général de Wrede avait rétrogradé rapidement
+sur Arcis-sur-Aube. Dans la nuit du 17 au 18, l'empereur de Russie
+s'était retiré sur Troyes. Le 18 les souverains alliés ont évacué
+Troyes, et se sont portés en toute hâte sur Bar-sur-Aube.
+
+S. M. l'empereur est arrivé à Arcis-sur-Aube le 20 au matin.
+
+
+
+Boulevent, le 25 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur est ici. L'armée française occupe
+Chaumont, Brienne; elle est en communication avec Troyes, et ses
+patrouilles vont jusqu'à Langres. De tout côté, on ramène des
+prisonniers.
+
+La santé de S. M. est très-bonne.
+
+
+
+Le 29 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26 de ce mois, S.M. l'empereur a battu à Saint-Dizier, le général
+Witzingerode, lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris des canons
+et beaucoup de voitures de bagages. Ce corps a été poursuivi très-loin.
+
+
+
+Le 31 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général de division Béré est entré à Chaumont le 25, et a ainsi coupé
+la ligne d'opération de l'ennemi; il a intercepté beaucoup de courriers
+et d'estafettes, et enlevé à l'ennemi des bagages, plusieurs pièces de
+canon, des magasins d'habillement et une grande partie des hôpitaux. Il
+a été parfaitement secondé par les habitans de la campagne, qui sont
+partout en armes et montrent la plus grande ardeur. M. le baron de
+Wissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre, revenant de Londres avec
+le comte de Pulsy, son secrétaire de légation; le lieutenant-général
+suédois Sessiole de Brand, ministre de Suède auprès de l'empereur
+de Russie, avec un major suédois; le conseiller de guerre prussien,
+Peguilhen; MM. de Tolstoï et de Marcof, et deux autres officiers
+d'ordonnance russes, allant tous en mission aux différens
+quartiers-généraux des alliés, ont été arrêtés par les levées en masse,
+et conduits au quartier-général. L'enlèvement de ces personnages, et de
+leurs papiers, qui ont tous été pris, est d'une grande importance.
+
+Le parc de l'armée russe et tous ses équipages étaient à Bar-sur-Aube. A
+la première nouvelle des mouvemens de l'armée, ils ont été évacués sur
+Bedfort; ce qui prive l'ennemi de ses munitions d'artillerie, de ses
+transports de vivres de réserve, et de beaucoup d'autres objets qui lui
+étaient nécessaires.
+
+L'armée ennemie ayant pris le parti d'opérer entre l'Aube et la Marne,
+avait laissé le général russe Witzingerode à Saint-Dizier, avec huit
+mille hommes de cavalerie et deux divisions d'infanterie, afin de
+maintenir la ligne d'opérations, et faciliter l'arrivée de l'artillerie,
+des munitions et des vivres dont l'ennemi a le plus grand besoin.
+
+La division de dragons du général Milhaud, et la cavalerie de la garde,
+commandée par le général Sébastiani, ont passé le gué de Valcoeur le 22
+mars, ont marché sur cette cavalerie, et, après de belles charges, l'ont
+mise en déroute. Trois mille hommes de cavalerie russe; dont beaucoup de
+la garde impériale, ont été tués ou pris. Les dix-huit pièces de
+canon qu'avait l'ennemi, lui ont été enlevées, ainsi que ses bagages.
+L'ennemi, a laissé les bois et les prairies jonchés de ses morts. Tous
+les corps de cavalerie se sont distingués à l'envi les uns des autres.
+Le duc de Reggio a poursuivi l'ennemi jusqu'à Bar-sur-Ornain, où il est
+entré le 27. Le 29, le quartier-général de l'empereur était à Troyes.
+Deux convois de prisonniers, dont le nombre s'élève à plus de six mille
+hommes, suivent l'armée.
+
+Dans tous les villages, les habitans sont sous les armes; exaspérés par
+la violence, les crimes et les ravages de l'ennemi, ils lui font une
+guerre acharnée, qui est pour lui du plus grand danger.
+
+
+
+Le 1er avril 1814.
+
+L'empereur qui avait porté son quartier-général à Troyes le 29, s'est
+dirigé à marches forcées par Sens sur la capitale. S. M. était le 31 à
+Fontainebleau; elle a appris que l'ennemi, arrivé vingt-quatre heures
+avant l'armée française, occupait Paris, après avoir éprouvé une forte
+résistance, qui lui a coûté beaucoup de monde.
+
+Les corps des ducs de Trévise, de Raguse et celui du général Compans,
+qui ont concouru à la défense de la capitale, se sont réunis entre
+Essonne et Paris, où S.M. a pris position avec toute l'armée qui arrive
+de Troyes.
+
+L'occupation de la capitale par l'ennemi est un malheur qui afflige
+profondément le coeur de S.M., mais dont il ne faut pas concevoir
+d'alarmes; la présence de l'empereur avec son armée, aux portes de
+Paris, empêchera l'ennemi de se porter à ses excès accoutumés, dans une
+ville si populeuse, qu'il ne saurait garder sans rendre sa position
+très-dangereuse.
+
+
+
+_Proclamation._
+
+L'empereur se porte bien et veille pour le salut de tous.
+
+S.M. l'impératrice et le roi de Rome sont en sûreté.
+
+Les rois frères de l'empereur, les grands dignitaires, les ministres, le
+sénat et le conseil d'état, se sont portés sur les rives de la Loire, où
+le centre du gouvernement s'établit provisoirement.
+
+Ainsi l'action du gouvernement ne sera pas paralysée; les bons citoyens,
+les vrais Français, peuvent être affligés de l'occupation de la
+capitale; mais ils n'en doivent pas concevoir de trop vives alarmes;
+qu'ils se reposent sur l'activité de l'empereur, et sur son génie, du
+soin de notre délivrance! Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces
+grandes circonstances que l'honneur national, et nos intérêts bien
+entendus, nous commandent plus que jamais de nous rallier autour de
+notre souverain! Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun sacrifice
+pour terminer enfin cette lutte terrible contre des ennemis qui, non
+contens de combattre nos armées, viennent encore frapper chaque citoyen
+dans ce qu'il a de plus cher, et ravager ce beau pays dont la gloire
+et la prospérité furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine
+jalouse.
+
+Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir et dont elle ne
+s'enorgueillira pas long-temps, le théâtre de la guerre est encore loin
+de nous; mais si quelques coureurs, attirés par l'espoir du pillage,
+osaient se répandre dans vos campagnes, ils vous trouveraient armés pour
+défendre _vos femmes, vos enfans, vos propriétés_.
+
+
+
+Blois, 3 avril 1814.
+
+_Proclamation de l'impératrice-reine et régente._
+
+Français,
+
+Les événemens de la guerre ont mis la capitale au pouvoir de l'étranger.
+
+L'empereur, accouru pour la défendre, est à la tête de ses armées si
+souvent victorieuses.
+
+Elles sont en présence de l'ennemi, sous les murs de Paris. C'est de la
+résidence que j'ai choisie, et des ministres de l'empereur, qu'émaneront
+les seuls ordres que vous puissiez reconnaître.
+
+Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre; toute direction
+qui en émane est le langage de l'étranger, ou celui qu'il convient à ses
+vues hostiles de propager.
+
+Vous serez fidèles à vos sermens, vous écouterez la voix d'une princesse
+qui fut remise à votre foi, qui fait sa gloire d'être Française, d'être
+associée aux destinées du souverain que vous avez librement choisi.
+
+Mon fils était moins sûr de vos coeurs au temps de nos prospérités.
+
+Ses droits et sa personne sont sous votre sauve-garde.
+
+MARIE-LOUISE.
+
+
+
+_Discours de Napoléon à sa garde lorsqu'il apprit l'entrée des alliés à
+Paris._
+
+«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde! l'ennemi nous
+a dérobé trois marches, il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à
+l'empereur Alexandre une paix achetée par de grands sacrifices: la
+France avec ses anciennes limites, en renonçant à ses conquêtes, et
+perdant tout ce que nous avons gagné depuis la révolution. Non-seulement
+il a refusé, il a fait plus encore; par les suggestions perfides
+d'hommes à qui j'ai accordé la vie, que j'ai comblés de bienfaits,
+il les autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la
+substituer à notre cocarde nationale.... Dans peu de jours, j'irai
+l'attaquer dans Paris. Je compte sur vous.... Ai-je raison? (Ici
+s'élevèrent des cris nombreux: _vive l'empereur_, oui, à Paris, à
+Paris).... Nous irons leur prouver que la nation française sait être
+maîtresse chez elle; que si elle l'a été souvent chez les autres, elle
+le sera toujours sur son sol, et qu'enfin elle est capable de défendre
+sa cocarde, son indépendance et l'intégrité de son territoire. Allez
+communiquer ces sentimens à vos soldats.»
+
+
+
+Fontainebleau, 4 avril 1814.
+
+_Ordre du jour._
+
+L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne, et
+principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui, et
+non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et
+l'infortune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse
+n'a pas inspiré ces sentimens à ses compagnons d'armes; il est passé aux
+alliés. L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a
+fait cette démarche; il ne peut accepter la vie ni la liberté de la
+merci d'un sujet. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement
+français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse
+maintenant; que c'est lui qui a sauvé une partie de ses membres de
+l'orage de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre
+contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les articles de la
+constitution, pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches
+à l'empereur, sans remarquer que, comme le premier corps de l'état, il a
+pris part à tous les événemens. Il est allé si loin qu'il a osé accuser
+l'empereur d'avoir changé des actes dans la publication; le monde entier
+sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices: un signe était un ordre
+pour le sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.
+L'empereur a toujours été accessible aux sages remontrances de
+ses ministres, et il attendait d'eux dans cette circonstance, une
+justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si
+l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et discours publics, alors
+l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce langage, doivent
+s'attribuer à eux-mêmes la suite funeste de leurs flatteries. Le sénat
+ne rougit pas de parler des libelles publiés contre les gouvernemens
+étrangers; il oublie qu'ils furent rédigés dans son sein. Si long-temps
+que la fortune s'est montrée fidèle à leur souverain, ces hommes sont
+restés fidèles, et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du
+pouvoir. Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a
+reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des
+raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de
+la nation; eux seuls pouvaient l'en priver: il l'a toujours considérée
+comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, c'était dans la conviction que
+lui seul était à même de la porter dignement. Son bonheur paraissait
+être sa destination: aujourd'hui, que la fortune s'est décidée contre
+lui, la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus
+long-temps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul
+obstacle à la paix, il fait ce dernier sacrifice à la France: il a, en
+conséquence, envoyé le prince de la Moskwa et les ducs de Vicence et
+de Tarente à Paris, pour entamer les négociations. L'armée peut être
+certaine que son bonheur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur
+de la France.
+
+
+
+Au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.
+
+_Acte d'abdication de l'empereur Napoléon._
+
+Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était
+le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur
+Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et
+ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun
+sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à
+l'intérêt de la France.
+
+
+
+_Dernière allocution de Napoléon à sa garde._
+
+«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je
+vous fais mes adieux: depuis vingt ans, je suis content de vous; je vous
+ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.
+
+«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie
+de l'armée a trahi ses devoirs, et la France elle-même a voulu d'autres
+destinées.
+
+«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu
+entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été
+malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.
+
+«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi; n'abandonnez
+pas notre chère patrie, trop long-temps malheureuse! Aimez-la toujours,
+aimez-la bien cette chère patrie.
+
+«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux, lorsque je saurai
+que vous l'êtes.
+
+«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai sans
+cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous avons
+fait.
+
+«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général....
+Venez, général.... (Il serre le général Petit dans ses bras.) Qu'on
+m'apporte l'aigle.... (Il la baise.) Chère aigle! que ces baisers
+retentissent dans le coeur de tous les braves!... Adieu, mes enfans!...
+Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir....»
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+1815.
+
+
+
+Au golfe Juan, le 1er mars 1815.
+
+PROCLAMATION.
+
+_Au peuple français._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État, empereur
+des Français, etc., etc., etc.
+
+«Français, la défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à
+nos ennemis, l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par
+le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes
+qui la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui
+était opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée
+ennemie qui menaçait Paris.
+
+Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry,
+de Vauchamp, de Mormans, de Montereau, de Craone, de Reims,
+d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans
+de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et
+de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières
+de l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de
+réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans
+une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point
+d'être plus puissans, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans
+ressource; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle
+avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse
+livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces
+deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur
+bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse
+de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant
+Paris, il était sans munitions par sa séparation de ses parcs de
+réserve.
+
+Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré, mais
+mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie;
+je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était et
+devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre de
+citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort, je crus
+leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée
+de braves nécessaires à ma garde.
+
+Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est
+illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux intérêts,
+de nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être
+garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans
+ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui
+serait assis sur mon trône par la force des mêmes armes qui ont ravagé
+notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit
+féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit
+nombre d'individus ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cingt ans, les
+a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité
+intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais.
+
+Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous
+réclamez ce gouvernement de votre choix, qui seul est légitime. Vous
+accusiez mon long sommeil; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos
+les grands intérêts de la patrie.
+
+J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive
+parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que
+les individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je
+l'ignorerai toujours: cela n'influera en rien sur le souvenir que je
+conserve des services importans qu'ils ont rendus; car il est des
+événemens d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation
+humaine.
+
+Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait
+eu le droit, et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince
+imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII
+rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri V, il reconnut
+tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent
+d'Angleterre.
+
+C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée, que je fais et ferai
+toujours gloire de tout devoir.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Gap, le 6 mars 1815.
+
+_Aux habitans des départements des Hautes et Basses-Alpes._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire,
+empereur des Français, etc., etc., etc.
+
+Citoyens,
+
+J'ai été vivement touché de tous les sentimens que vous m'avez montrés;
+vos voeux seront exaucés; la cause de la nation triomphera encore! Vous
+avez raison de m'appeler votre père; je ne vis que pour l'honneur et
+le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes;
+il garantit la conservation de toutes les propriétés; l'égalité entre
+toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis vingt-cinq
+ans, et après lesquels nos pères ont tous soupiré, forment aujourd'hui
+une partie de votre existence.
+
+Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me
+rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j'ai vu en
+traversant votre pays.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Grenoble, 9 mars 1815.
+
+_Aux habitans du département de l'Isère._
+
+Citoyens,
+
+Lorsque, dans mon exil, j'appris tous les malheurs qui pesaient sur la
+nation, que tous les droits du peuple étaient méconnus, et qu'il me
+reprochait le repos dans lequel je vivais, je ne perdis pas un moment.
+Je m'embarquai sur un frêle navire; je traversai les mers au milieu des
+vaisseaux de guerre de différentes nations; je débarquai sur le sol de
+la patrie, et je n'eus en vue que d'arriver avec la rapidité de l'aigle
+dans cette bonne ville de Grenoble, dont le patriotisme et l'attachement
+à ma personne m'étaient particulièrement connus.
+
+Dauphinois, vous avez rempli mon attente.
+
+J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans abattement, les
+malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un an; le spectacle que m'a
+offert le peuple sur mon passage, m'a vivement ému. Si quelques nuages
+avaient pu arrêter la grande opinion que j'avais du peuple français, ce
+que j'ai vu m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom de grand
+peuple, dont je le saluai il y a plus de vingt ans.
+
+Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées pour me rendre dans
+ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer toute
+l'estime que m'ont inspirée vos sentimens élevés. Mon coeur est tout
+plein des émotions que vous y avez fait naître; j'en conserverai
+toujours le souvenir.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Lyon, 13 mars 1815.
+
+_Aux habitans de la ville de Lyon._
+
+Lyonnais!
+
+Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale,
+j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentimens que vous
+m'avez inspirés. Vous avez toujours été au premier rang dans mon
+affection. Sur le trône ou dans l'exil, vous m'avez toujours montré les
+mêmes sentimens. Ce caractère élevé qui vous distingue spécialement
+vous a mérité toute mon estime. Dans des momens plus tranquilles, je
+reviendrai pour m'occuper de vos besoins et de la prospérité de vos
+manufactures et de votre ville.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Lyon, 13 mars 1815.
+
+_Décret._
+
+Napoléon, etc., etc., etc.
+
+Considérant que la chambre des pairs est composée en partie de personnes
+qui ont porté les armes contre la France, et qui ont intérêt au
+rétablissement des droits féodaux, à la destruction de l'égalité entre
+les différentes classes, à l'annullation des ventes des domaines
+nationaux, et enfin à priver le peuple des droits qu'il a acquis par
+vingt-cinq ans de combats contre les ennemis de la gloire nationale;
+
+Considérant que les pouvoirs des députés au corps législatif étaient
+expirés, et que dès-lors, la chambre des communes n'a plus aucun
+caractère national; qu'une partie de cette chambre s'est rendue indigne
+de la confiance de la nation, en adhérant au rétablissement de la
+noblesse féodale, abolie par les constitutions acceptées par le peuple,
+en faisant payer par la France des dettes contractées à l'étranger pour
+tramer des coalitions et soudoyer des armées contre le peuple français;
+en donnant aux Bourbons le titre de roi légitime, ce qui était déclarer
+rebelles le peuple français et les armées, proclamer seuls bons Français
+les émigrés qui ont déchiré, pendant vingt-cinq ans, le sein de la
+patrie, et violé tous les droits du peuple en consacrant le principe que
+la nation était faite pour le trône, et non le trône pour la nation.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. La chambre des pairs est dissoute.
+
+2. La chambre des communes est dissoute; il est ordonné à chacun des
+membres convoqué, et arrivé à Paris depuis le 7 mars dernier, de
+retourner sans délai dans son domicile.
+
+3. Les collèges électoraux des départemens de l'empire seront réunis
+à Paris, dans le courant du mois de mai prochain, en _Assemblée
+extraordinaire du Champ-de-Mai,_ afin de prendre les mesures convenables
+pour corriger et modifier nos constitutions selon l'intérêt et la
+volonté de la Nation, et en même temps pour assister au couronnement
+de l'impératrice, notre très-chère et bien-aimée épouse, et à celui de
+notre cher et bien-aimé fils.
+
+4. Notre grand-maréchal, faisant fonctions de major-général de la grande
+armée, est chargé de prendre les mesures nécessaires pour la publication
+du présent décret.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 26 mars 1815.
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de ses ministres._
+
+Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. _Tout à la nation et
+tout pour la France!_ voilà ma devise.
+
+Moi et ma famille, que ce grand peuple a élevés sur le trône des
+Français, et qu'il y a maintenus malgré les vicissitudes et les tempêtes
+politiques, nous ne voulons, nous ne devons, et nous ne pouvons jamais
+réclamer d'autres titres.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse du conseil d'état._
+
+Les princes sont les premiers citoyens de l'état. Leur autorité est plus
+ou moins étendue, selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent. La
+souveraineté elle-même n'est héréditaire que parce que l'intérêt des
+peuples l'exige. Hors de ces principes, je ne connais pas de légitimité.
+
+J'ai renoncé aux idées du grand empire, dont depuis quinze ans
+je n'avais encore que posé les bases. Désormais le bonheur et la
+consolidation de l'empire français seront l'objet de toutes mes pensées.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour de cassation._
+
+Dans les premiers âges de la monarchie française, des peuplades
+guerrières s'emparèrent des Gaules. La souveraineté, sans doute, ne
+fut pas organisée dans l'intérêt des Gaulois, qui furent esclaves ou
+n'eurent aucuns droits politiques; mais elle le fut dans l'intérêt de la
+peuplade conquérante. Il n'a donc jamais été vrai de dire, dans aucune
+période de l'histoire, dans aucune nation, même en Orient, que les
+peuples existassent pour les rois; partout il a été consacré que les
+rois n'existaient que pour les peuples. Une dynastie, _créée_ dans
+les circonstances qui ont _créé_ tant de nouveaux _intérêts_, ayant
+_intérêt_ au maintien de tous les droits et de toutes les propriétés,
+peut seule être naturelle et légitime, et avoir la confiance et la
+force, ces deux premiers caractères de tout gouvernement.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour des comptes._
+
+Ce qui distingue spécialement le trône impérial, c'est qu'il est élevé
+par la nation, qu'il est par conséquent _naturel_, et qu'il garantit
+tous les intérêts: c'est là le vrai caractère de la légitimité.
+L'intérêt impérial est de consolider tout ce qui existe et tout ce qui
+a été fait en France dans vingt-cinq années de révolution; il comprend
+tous les intérêts, et surtout l'intérêt de la gloire et de la nation,
+qui n'est pas le moindre de tous.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour impériale de Paris._
+
+Tout ce qui est revenu avec les armées étrangères, tout ce qui a été
+fait sans consulter la nation est nul. Les cours de Grenoble et de Lyon,
+et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire que j'ai rencontrés, lorsque
+le succès des événemens était encore incertain, m'ont montré que ces
+principes étaient gravés dans le coeur de tous les Français.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse du conseil municipal de la ville de
+Paris._
+
+J'agrée les sentimens de ma bonne ville de Paris. J'ai mis du prix à
+entrer dans ces murs à l'époque anniversaire du jour où, il y a quatre
+ans, tout le peuple de cette capitale me donna des témoignages si
+touchans de l'intérêt qu'il portait aux affections qui sont le plus près
+de mon coeur. J'ai dû pour cela devancer mon armée, et venir seul me
+confier à cette garde nationale que j'ai créée, et qui a si parfaitement
+atteint le but de sa création. J'ambitionne de m'en conserver à moi-même
+le commandement. J'ai ordonné la cessation des grands travaux de
+Versailles, dans l'intention de faire tout ce que les circonstances
+permettront pour achever les établissemens commencés à Paris, qui doit
+être constamment le lieu de ma demeure et la capitale de l'empire; dans
+des temps plus tranquilles, j'achèverai Versailles, ce beau monument des
+arts, mais devenu aujourd'hui un objet accessoire. Remerciez en mon nom
+le peuple de Paris de tous les témoignages d'affection qu'il me donne.
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 25 mars 1815.
+
+_Décrets impériaux._
+
+Napoléon, empereur des Français, etc., etc., etc.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. Les biens rendus aux émigrés par le dernier gouvernement
+depuis le 1er avril 1814, et qu'ils auraient aliénés en forme légale et
+authentique avant nos décrets du 13 du présent mois, ne sont pas compris
+dans les mesures de séquestres ordonnées par lesdits décrets, sauf aux
+agens de l'enregistrement à poursuivre, sur les tiers-acquéreurs, le
+paiement de ce qui pourra être dû sur le prix des aliénations.
+
+2. Si quelques-unes de ces aliénations, bien qu'antérieures à nos
+décrets du 13 mars présent mois, portaient le caractère de la fraude
+et de la simulation, la régie de l'enregistrement devra en poursuivre
+l'annulation devant les tribunaux ordinaires, après avoir rassemblé tous
+les documens propres à établir la fraude.
+
+3. Les ventes faites par les émigrés désignés aux articles précédens,
+depuis nos décrets du 13 mars, sont déclarées nulles, sauf aux
+acquéreurs à prouver devant nos tribunaux qu'elles ont été faites de
+bonne foi.
+
+4. Les biens que des émigrés rentrés avec la famille des Bourbons
+auraient acquis depuis le 1er avril 1814 ne seront point soumis au
+séquestre. Néanmoins, lesdit émigrés seront tenus de vendre, ou mettre
+hors de leurs mains ces biens, dans le délai de deux ans.
+
+5. Nos décrets du 13 mars, présent mois, seront exécutés dans le surplus
+de leurs dispositions non contraires aux présentes.
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 11 avril 1815.
+
+_Au général Grouchy._
+
+«Monsieur le comte Grouchy, l'ordonnance du roi en date du 6 mars, et
+la déclaration signée le 13 à Vienne par ses ministres, pouvaient
+m'autoriser à traiter le duc d'Angoulême comme cette ordonnance et cette
+déclaration voulaient qu'on traitât moi et ma famille; mais constant
+dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres
+de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon
+intention est que vous donniez les ordres pour que le duc d'Angoulême
+soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que vous veilliez à sa
+sûreté et à écarter de lui tout mauvais traitement. Vous aurez soin
+seulement de retirer les fonds qui ont été enlevés des caisses
+publiques, et de demander au duc d'Angoulême qu'il s'oblige à la
+restitution des diamans de la couronne qui sont la propriété de la
+nation. Vous lui ferez connaître en même temps les dispositions des lois
+des assemblées nationales, qui ont été renouvelées, et qui s'appliquent
+aux membres de la famille des Bourbons qui entreraient sur le territoire
+français. Vous remercierez en mon nom les gardes nationales du
+patriotisme et du zèle qu'elles ont fait éclater et de l'attachement
+qu'elles m'ont montré dans ces circonstances importantes.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, le 22 avril 1815.
+
+_Acte additionnel aux constitutions de l'empire._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, à tous présens et à venir, salut.
+
+Depuis que nous avons été appelés, il y a quinze années, par le voeu
+de la France, au gouvernement de l'état, nous avons cherché á
+perfectionner, à diverses époques, les formes constitutionnelles,
+suivant les besoins et les désirs de la nation, et en profitant des
+leçons de l'expérience. Les constitutions de l'empire se sont ainsi
+formées d'une série d'actes qui ont été revêtus de l'acceptation
+du peuple. Nous avions alors pour but d'organiser un grand système
+fédératif européen, que nous avions adopté comme conforme à l'esprit du
+siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. Pour parvenir à le
+compléter et à lui donner toute l'étendue et toute la stabilité dont
+il était susceptible, nous avions ajourné l'établissement de plusieurs
+institutions intérieures, plus spécialement destinées à protéger la
+liberté des citoyens. Notre but n'est plus désormais que d'accroître la
+prospérité de la France par l'affermissement de la liberté publique. De
+là résulte la nécessité de plusieurs modifications importantes dans
+les constitutions, sénatus-consultes et autres actes qui régissent cet
+empire. A ces causes, voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il
+y a de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de
+notre empire conformes en tout aux voeux et aux besoins nationaux, ainsi
+qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, nous
+avons résolu de proposer au peuple une suite de dispositions tendantes
+à modifier et perfectionner ses actes constitutionnels, à entourer les
+droits des citoyens de toutes leurs garanties, à donner au système
+représentatif toute son extension, à investir les corps intermédiaires
+de la considération et du pouvoir désirables, en un mot, à combiner le
+plus haut point de liberté publique et de sûreté individuelle avec
+la force et la neutralisation nécessaire pour faire respecter par
+l'étranger l'indépendance du peuple français, et la dignité de notre
+couronne. En conséquence, les articles suivans, formant un acte
+supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis à
+l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans l'étendue
+de la France.
+
+Titre 1er--_Dispositions générales._
+
+Art 1er. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte constitutionnel
+du 23 frimaire an 8, les sénatus-consultes des 14 et 16 thermidor an 10,
+et celui du 28 floréal an 12, seront modifiés par les dispositions qui
+suivent. Toutes les autres dispositions sont confirmées et maintenues.
+
+2. Le pouvoir législatif est exercé par l'empereur et deux chambres.
+
+3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est héréditaire.
+
+4. L'empereur en nomme les membres, qui sont irrévocables, eux et leurs
+descendans mâles, d'aîné en aîné en ligne directe. Le nombre des pairs
+est illimité. L'adoption ne transmet point la dignité de pair à celui
+qui en est l'objet. Les pairs prennent séance à vingt-un ans, mais n'ont
+voix délibérative qu'à vingt-cinq.
+
+5. La chambre des pairs est présidée par l'archi-chancelier de l'empire,
+ou, dans le cas prévu par l'article 51 du sénatus-consulte du 18 floréal
+an 12, par un des membres de cette chambre désigné spécialement par
+l'empereur.
+
+6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de l'hérédité, sont
+pairs de droit. Ils siègent après le président. Ils prennent séance à
+dix-huit ans, mais n'ont voix délibérative qu'à vingt-un.
+
+7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans, est élue par le
+peuple.
+
+8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent vingt-neuf.
+Ils doivent être âgés de vingt-cinq ans au moins.
+
+9. Le président de la chambre des représentans est nommé par la chambre,
+à l'ouverture de la première session. Il reste en fonctions jusqu'au
+renouvellement de la chambre. Sa nomination est soumise à l'approbation
+de l'empereur.
+
+10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de ses membres et
+prononce sur la validité des élections contestées.
+
+11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent, pour frais
+de voyage, et durant la session, l'indemnité décrétée par l'assemblée
+constituante.
+
+12. Ils sont indéfiniment rééligibles.
+
+13. La chambre des représentans est renouvelée de droit en entier tous
+les cinq ans.
+
+14. Aucun membre de l'une ou de l'autre chambre ne peut être arrêté,
+sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière criminelle ou
+correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu d'une résolution de
+la chambre dont il fait partie.
+
+15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à partir de la
+convocation, ni quarante jours après la session.
+
+16. Les pairs sont jugés par leur chambre, en matière criminelle ou
+correctionnelle, dans les formes qui seront réglées par la loi.
+
+17. La qualité de pair et de représentant est compatible avec toutes
+fonctions publiques, hors celles de comptables. Toutefois les préfets
+et sous-préfets ne sont pas éligibles par le collège électoral du
+département ou de l'arrondissement qu'ils administrent.
+
+18. L'empereur envoie dans les chambres des ministres d'état et des
+conseillers d'état qui y siègent et prennent part aux discussions, mais
+qui n'ont voix délibérative que dans le cas où ils sont membres de la
+chambre comme pair ou élu du peuple.
+
+19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou de celle
+des représentans, ou qui siègent par mission du gouvernement, donnent
+aux chambres les éclaircissemens qui sont jugés nécessaires, quand leur
+publicité ne compromet pas l'intérêt de l'état.
+
+20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles peuvent
+néanmoins se former en comité secret; la chambre des pairs, sur la
+demande de dix membres, celle des représentans sur la demande de
+vingt-cinq. Le gouvernement peut également requérir des comités secrets
+pour des communications à faire. Dans tous les cas, les délibérations et
+les votes ne peuvent avoir lieu qu'en séance publique.
+
+21. L'empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre des
+représentans. La proclamation qui prononce la dissolution, convoque les
+collèges électoraux pour une élection nouvelle, et indique la réunion
+des représentans dans six mois au plus tard.
+
+22. Durant l'intervalle des sessions de la chambre des représentans, ou
+en cas de dissolution de cette chambre, la chambre des pairs ne peut
+s'assembler.
+
+23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres peuvent
+proposer des amendemens. Si ces amendemens ne sont pas adoptés par
+le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur la loi, telle
+qu'elle a été proposée.
+
+24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement à proposer une
+loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce qui leur paraît convenable
+d'insérer dans la loi. Cette demande peut être faite par chacune des
+deux chambres.
+
+25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux chambres, elle
+est portée à l'autre, et si elle y est approuvée, elle est portée à
+l'empereur.
+
+26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des commissions, les
+rapports des ministres sur les lois qui sont présentées et les comptes
+qui sont rendus, ne peut être lu dans l'une ou l'autre des chambres.
+
+Titre II.--_Des collèges électoraux et du mode d'élection._
+
+27. Les collèges électoraux de département et d'arrondissement sont
+maintenus, conformément au sénatus-consulte du 16 thermidor an 10, sauf
+les modifications qui suivent.
+
+28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par des élections
+annuelles, toutes les vacances dans les collèges électoraux.
+
+29. A dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs, désigné
+par l'empereur, sera président à vie et inamovible de chaque collège
+électoral de département.
+
+30. A dater de la même époque, le collège électoral de chaque
+département nommera, parmi les membres de chaque collège
+d'arrondissement, le président et deux vice-prèsidens. A cet effet,
+l'assemblée du collège de département précédera de quinze jours celle du
+collège d'arrondissement.
+
+31. Les collèges de département et d'arrondissement nommeront le nombre
+de représentans établi pour chacun par l'acte et le tableau.
+
+32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment dans
+toute l'étendue de la France. Chaque collége de département ou
+d'arrondissement qui choisira un représentant hors du département ou de
+l'arrondissement, nommera un suppléant qui sera pris nécessairement dans
+le département ou l'arrondissement.
+
+33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale auront
+une représentation spéciale. L'élection des représentans commerciaux et
+manufacturiers sera faite par le collége électoral de département,
+sur une liste d'éligibles dressée par les chambres de commerce et les
+chambres consultatives réunies suivant l'acte et le tableau.
+
+Titre III.--_De la loi de l'impôt._
+
+34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier, n'est voté
+que pour un an; les impôts indirects peuvent être votés pour plusieurs
+années.
+
+Dans le cas de la dissolution de la chambre des représentans, les
+impositions votées dans la session précédente sont continuées jusqu'à la
+nouvelle réunion de la chambre.
+
+35. Aucun impôt direct ou indirect en argent ou en nature ne peut être
+perçu, aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune inscription de créance
+au grand-livre de la dette publique ne peut être faite, aucun domaine ne
+peut être aliéné ni échangé, aucune levée d'hommes pour l'armée ne peut
+être ordonnée, aucune portion du territoire ne peut être échangée qu'en
+vertu d'une loi.
+
+36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt ou de levée d'hommes, ne peut
+être faite qu'à la chambre des représentans.
+
+37. C'est aussi à la chambre des représentans qu'est porté d'abord,
+1º budget général de l'état, contenant l'aperçu des recettes et la
+proposition des fonds assignés pour l'année à chaque département du
+ministère; 2º le compte des recettes et dépenses de l'année ou des
+années précédentes.
+
+Titre IV.--_Des ministres et de la responsabilité._
+
+38. Tous les actes du gouvernement doivent être contre-signés par un
+ministre ayant département.
+
+39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement signés par
+eux, ainsi que de l'exécution des lois.
+
+40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans, et sont
+jugés par celle des pairs.
+
+41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre ou de mer peut être
+accusé par la chambre des représentans, et jugé par la chambre des
+pairs, pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de la nation.
+
+42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour caractériser le
+délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir discrétionnaire.
+
+43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la chambre
+des représentans doit déclarer qu'il y a lieu à examiner la proposition
+d'accusation.
+
+44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport d'une
+commission de soixante membres tirés au sort. Cette commission ne fait
+son rapport que dix jours au plus tôt après sa nomination.
+
+45. Quand la chambre a déclaré qu'il a lieu à examen, elle peut appeler
+le ministre dans son sein pour lui demander des explications. Cet appel
+ne peut avoir lieu que dix jours après le rapport de la commission.
+
+46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département ne peuvent être
+appelés ni mandés par les chambres.
+
+47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y a lieu à
+examen contre un ministre, il est formé une nouvelle commission de
+soixante membres tirés au sort, comme la première, et il est fait, par
+cette commission, un nouveau rapport sur la mise en accusation. Cette
+commission ne fait son rapport que dix jours après sa nomination.
+
+48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix jours après la
+lecture et la distribution du rapport.
+
+49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans nomme cinq
+commissaires pris dans son sein, pour poursuivre l'accusation devant la
+chambre des pairs.
+
+50. L'article 75 du titre VIII de l'acte constitutionnel du 22 frimaire
+an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent être poursuivis
+qu'en vertu d'une décision du conseil-d'état, sera modifié par une loi.
+
+Titre V.--_Du pouvoir judiciaire._
+
+51. L'empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et à vie, dès
+l'instant de leur nomination, sauf la nomination des juges de paix et
+des juges de commerce, qui aura lieu comme par le passé.
+
+Les juges actuels nommés par l'empereur aux termes du sénatus-consulte
+du 12 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de conserver, recevront
+des provisions à vie avant le 1er janvier prochain.
+
+52. L'institution des jurés est maintenue.
+
+53. Les débats en matière criminelle sont publics.
+
+54. Les délits militaires seuls sont du ressort des tribunaux
+militaires.
+
+55. Tous les autres délits, même commis par les militaires, sont de la
+compétence des tribunaux civils.
+
+56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute cour
+impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le présent acte à
+la chambre des pairs, seront portés devant les tribunaux ordinaires.
+
+67. L'empereur a le droit de faire grâce, même en matière
+correctionnelle, et d'accorder des amnisties.
+
+58. Les interprétations des lois demandées par la cour de cassation,
+seront données dans la forme d'une loi.
+
+Titre VI--_Droit des citoyens._
+
+59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour la contribution aux
+impôts et charges publiques, soit pour l'admission aux emplois civils et
+militaires.
+
+60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges qui lui
+sont assignés par la loi.
+
+61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé que dans les
+cas prévus par la loi et suivant les formes prescrites.
+
+62. La liberté des cultes est garantie à tous.
+
+63. Toutes les propriétés possédées ou acquises en vertu des lois, et
+toutes les créances sur l'état, sont inviolables.
+
+64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses pensées, en les
+signant, sans aucune censure préalable, sauf la responsabilité légale,
+après la publication, par jugement par jurés, quand même il n'y aurait
+lieu qu'à l'application d'une peine correctionnelle.
+
+65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute pétition
+est individuelle. Les pétitions peuvent être adressées, soit au
+gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins, ces dernières mêmes
+doivent porter l'intitulé: à S. M. l'Empereur. Elles seront présentées
+aux chambres sous la garantie d'un membre qui recommande la pétition.
+Elles sont lues publiquement, et si la chambre les prend en
+considération, elles sont portées à l'Empereur par le président.
+
+66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être déclarée
+en état de siége que dans le cas d'invasion de la part d'une force
+étrangère, ou de troubles civils. Dans le premier cas, la déclaration
+est faite par un acte du gouvernement. Dans le second cas, elle ne peut
+l'être que par la loi. Toutefois, si, le cas arrivant, les chambres ne
+sont pas assemblées, l'acte du gouvernement déclarant l'état de siége
+doit être converti en une proposition de loi, dans les quinze premiers
+jours de la réunion des chambres.
+
+67. Le peuple français déclare en outre que, dans la délégation qu'il a
+faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas
+donner le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun
+prince de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la
+dynastie impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse
+féodale, soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit
+aucun culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune
+atteinte à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il
+interdit formellement au gouvernement, aux chambres et aux citoyens,
+toute proposition à cet égard.
+
+
+
+Paris, 30 avril 1815.
+
+_Décret._
+
+En convoquant les électeurs des collèges en assemblée du Champ-de-Mai,
+nous comptions constituer chaque assemblée électorale de département en
+bureaux séparés, composer ensuite une commission commune à toutes, et,
+dans l'espace de quelques mois, arriver au grand but, objet de nos
+pensées.
+
+Nous croyions alors en avoir le temps et le loisir, puisque notre
+intention étant de maintenir la paix avec nos voisins, nous étions
+résigné à souscrire à tous les sacrifices qui déjà avaient pesé sur la
+France.
+
+La guerre civile du midi à peine terminée, nous acquîmes la certitude
+des dispositions hostiles des puissances étrangères, et dès-lors il
+fallut prévoir la guerre, et s'y préparer.
+
+Dans ces nouvelles occurrences, nous n'avions que l'alternative
+de prolonger la dictature dont nous nous trouvons investi par les
+circonstances et par la confiance du peuple, où d'abréger les formes
+que nous nous étions proposé de suivre pour la rédaction de l'acte
+constitutionnel. L'intérêt de la France nous a prescrit d'adopter ce
+second parti. Nous avons présenté à l'acceptation du peuple un acte qui
+à la fois garantit ses libertés et ses droits, et met la monarchie à
+l'abri de tout danger de subversion. Cet acte détermine le mode de la
+formation de la loi, et dès-lors contient en lui-même le principe
+de toute amélioration qui serait conforme aux voeux de la nation,
+interdisant cependant toute discussion sur un certain nombre de points
+fondamentaux déterminés qui sont irrévocablement fixés.
+
+Nous aurions voulu aussi attendre l'acceptation du peuple avant
+d'ordonner la réunion des collèges, et de faire procéder à la nomination
+des députés; mais également maîtrisé par les circonstances, le plus
+haut intérêt de l'état nous fait la loi de nous environner, le plus
+promptement possible, des corps nationaux.
+
+A ces causes, nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. Quatre jours après la publication du présent décret au
+chef-lieu du département, les électeurs des collèges de département et
+d'arrondissement se réuniront en assemblées électorales au chef-lieu
+de chaque département et de chaque arrondissement; le préfet pour le
+département, les sous-préfets pour les arrondissemens, indiqueront le
+jour précis, l'heure et le lieu de l'assemblée, par des circulaires et
+par une proclamation qui sera répandue avec la plus grande célérité dans
+tous les cantons et communes.
+
+2. Pour cette année, à l'ouverture de l'assemblée, le plus ancien d'âge
+présidera, le plus jeune fera les fonctions de secrétaire, les trois
+plus âgés après le président seront scrutateurs. Chaque assemblée ainsi
+organisée provisoirement nommera son président; elle nommera aussi deux
+secrétaires et trois scrutateurs; ces choix se feront à la majorité
+absolue.
+
+3. On procédera ensuite aux élections des députés à la chambre des
+représentans, conformément à l'acte envoyé pour être présenté à
+l'acceptation du peuple, et inséré au Bulletin des lois, nº 19, le 22
+avril présent mois.
+
+4. Les préfets des villes, chefs-lieux d'arrondissemens commerciaux,
+convoqueront, à la réception du présent, la chambre de commerce et les
+chambres consultatives pour faire former les listes de candidats sur
+lesquelles les représentans de l'industrie commerciale et manufacturière
+doivent être élus par les collèges électoraux, appelés à les nommer,
+conformément à l'acte joint à celui énoncé en l'article précédent.
+
+5. Les députés nommés par les assemblées électorales se rendront à Paris
+pour assister à l'assemblée du Champ-de-Mai, et pouvoir composer la
+chambre des représentans, que nous nous proposons de convoquer après la
+proclamation de *de l'acceptation de l'acte constitutionnel.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 24 mai 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation des fédérés de Paris._
+
+Soldats fédérés des faubourgs St.-Antoine et St.-Marceau,
+
+Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes, les
+habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je connaissais
+l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous justifié ma
+confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des armes; je vous
+donnerai pour vous guider des officiers couverts d'honorables blessures
+et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant eux. Vos bras robustes et
+faits aux pénibles travaux, sont plus propres que tous autres au
+maniement des armes. Quant au courage, vous êtes Français; vous serez
+les éclaireurs de la garde nationale. Je serai sans inquiétude pour la
+capitale, lorsque la garde nationale et vous vous serez chargés de sa
+défense; et s'il est vrai que les étrangers persistent dans le projet
+impie d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai
+profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude.
+
+Soldats fédérés, s'il est des hommes dans les hautes classes de la
+société, qui aient déshonoré le nom français, l'amour de la patrie et
+le sentiment d'honneur national se sont conservés tout entiers dans le
+peuple des villes, les habitans des campagnes et les soldats de l'armée.
+Je suis content de vous voir. J'ai confiance en vous: _Vive la Nation!_
+
+
+
+Paris, 1er juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur au Champ-de-Mai._
+
+Messieurs les électeurs des collèges de département et d'arrondissement,
+
+Messieurs les députés de l'armée de terre et de mer au Champ-de-Mai,
+
+Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité,
+dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône,
+dans l'exil, la France a été l'objet unique et constant de mes pensées
+et de mes actions.
+
+Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple dans
+l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France
+son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits.
+
+L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt-cinq années
+de victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri de l'honneur français
+flétri, les voeux de la nation m'ont ramené sur ce trône qui m'est cher
+parce qu'il est le _palladium_ de l'indépendance, de l'honneur et des
+droits du peuple.
+
+Français, en traversant au milieu de l'allégresse publique les diverses
+provinces de l'empire pour arriver dans ma capitale, j'ai dû compter
+sur une longue paix; les nations sont liées par les traités conclus par
+leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.
+
+Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder notre
+liberté par une constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du
+peuple. J'ai convoqué le Champ-de-Mai.
+
+Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous les
+principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de
+peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître le
+royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos places
+frontières du nord, et de concilier les différens qui les divisent
+encore, en se partageant la Lorraine et l'Alsace.
+
+Il a fallu se préparer à la guerre.
+
+Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats, ma
+première sollicitude a dû être de constituer sans retard la nation. Le
+peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté.
+
+Français, lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et que
+l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à l'indépendance
+de vingt-huit millions de Français, une loi solennelle, faite dans les
+formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira les différentes
+dispositions de nos constitutions aujourd'hui éparses.
+
+Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux citoyens
+que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union, de l'énergie
+et de la persévérance, nous sortirons victorieux de cette lutte d'un
+grand peuple contre ses oppresseurs; que les générations à venir
+scruteront sévèrement notre conduite; qu'une nation a tout perdu quand
+elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai
+élevés sur le trône, ou qui me doivent la conservation de leur couronne,
+qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la
+protection du peuple français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups
+contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en
+veulent, je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se
+montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que les
+Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me donnent tant
+de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.
+
+Français, ma volonté est celle du peuple; mes droits sont les siens; mon
+honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur,
+la gloire et le bonheur de la France.
+
+
+
+Paris, 7 juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture de la chambre des représentans._
+
+Messieurs de la chambre des pairs et de la chambre des représentans,
+depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont
+investi d'un pouvoir illimité, et je viens aujourd'hui remplir le
+premier désir et le besoin le plus pressant de mon coeur en ouvrant
+votre session et en commençant ainsi la monarchie constitutionnelle.
+
+Les hommes sont impuissans pour fixer les destinées des nations; ce
+n'est que par des institutions sages que leur prospérité peut être
+établie sur des bases solides. La monarchie est nécessaire à la France
+pour assurer sa liberté et son indépendance. Nos constitutions sont
+encore éparses, et un de nos premiers soins sera de les réunir et d'en
+coordonner les différentes parties en un seul corps de loi. Ce travail
+recommandera l'époque actuelle à la postérité. J'ambitionne de voir la
+France jouir de toute la liberté possible, je dis possible, parce que
+l'anarchie conduit les peuples au despotisme.
+
+Une coalition formidable d'empereurs et de rois en veut à notre
+indépendance; la frégate _la Melpomène_ a été prise, après un combat
+sanglant, par un vaisseau anglais de 74; ainsi le sang a coulé pendant
+la paix. Nos ennemis comptent sur nos dissensions intestines, et
+cherchent à en profiter; on communique aujourd'hui avec Gand comme on
+communiquait en 1789 avec Coblentz.
+
+Des mesures législatives seront nécessaires pour réprimer ces complots;
+je confie à vos lumières et à votre patriotisme les destinées de
+la France et la sûreté de ma personne. La liberté de la presse est
+inhérente à nos institutions; on n'y peut rien changer sans porter
+atteinte à la liberté civile, mais des lois sages seront nécessaires
+pour en prévenir les abus: je recommande à votre attention cet objet
+important.
+
+Mes ministres vous feront connaître successivement la situation de nos
+affaires: nos finances offriraient de plus grandes ressources sans les
+sacrifices indispensables qu'ont exigés les circonstances, et si les
+sommes portées dans le budget rentraient aux époques déterminées. Il
+est possible que le premier devoir des princes m'appelle à la tête des
+enfans de la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir. Vous,
+pairs, et vous, représentans, secondez nos efforts en entretenant la
+confiance par votre attachement au prince et à la patrie, et la cause
+sainte du peuple triomphera. Paris, 11 juin 1815.
+
+
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des pairs._
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des pairs,
+
+La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse. L'entraînement
+de la prospérité n'est pas le danger qui nous menace aujourd'hui. C'est
+sous les Fourches Caudines que les étrangers veulent nous faire passer!
+
+La justice de notre cause, l'esprit public de la nation et le courage de
+l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des succès; mais si nous
+avions des revers, c'est alors surtout que j'aimerais à voir déployer
+toute l'énergie de ce grand peuple; c'est alors que je trouverais dans
+la chambre des pairs des preuves d'attachement à la patrie et à moi.
+
+C'est dans les temps difficiles que les grandes nations, comme les
+grands hommes, déploient toute l'énergie de leur caractère, et
+deviennent un objet d'admiration pour la postérité.
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des pairs,
+je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de la chambre.
+
+
+
+Paris, 11 juin 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des représentans._
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des
+représentans,
+
+Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que vous
+m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pensée est absorbée par la
+guerre imminente, au succès de laquelle sont attachés l'indépendance et
+l'honneur de la France.
+
+Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées;
+les mouvemens des différens corps ennemis y rendent ma présence
+indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une
+commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions.
+
+La constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre
+étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique qui
+tendrait à diminuer directement ou indirectement la confiance qu'on doit
+avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour l'état; nous nous
+trouverions au milieu des écueils, sans boussole et sans direction.
+La crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple du
+Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la
+risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites, au moment
+où le bélier brisait les portes de la ville.
+
+Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les circonstances
+de l'intérieur, vous jugerez peut être utile de vous occuper des lois
+organiques destinées à faire marcher la constitution. Elles peuvent être
+l'objet de vos travaux publics sans avoir aucun inconvénient.
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des
+représentons, les sentimens exprimés dans votre adresse me démontrent
+assez l'attachement de la chambre à ma personne, et tout le patriotisme
+dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma marche sera toujours
+droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. Premier représentant du
+peuple, j'ai contracté l'obligation que je renouvelle, d'employer dans
+des temps plus tranquilles toutes les prérogatives de la couronne et le
+peu d'expérience que j'ai acquis, à vous seconder dans l'amélioration de
+nos institutions.
+
+
+
+Charleroy, le 15 juin, à neuf heures du soir.
+
+NOUVELLES DE L'ARMÉE EN 1815.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+L'armée a forcé la Sambre, pris Charleroy, et poussé des avant-gardes à
+moitié chemin de Charleroy à Namur, et de Charleroy à Bruxelles. Nous
+avons fait quinze cents prisonniers, et enlevé six pièces de canon.
+Quatre régimens prussiens ont été écrasés. L'empereur a perdu peu de
+monde, mais il a fait une perte qui lui est très-sensible, c'est celle
+de son aide-de-camp, le général Letort, qui a été tué sur le plateau de
+Fleurus, en commandant une charge de cavalerie.
+
+L'enthousiasme des habitans de Charleroy, et de tous les pays que nous
+traversons, ne peut se décrire.
+
+Dès le 13, l'empereur était arrivé à Beaumont. Sur toute la route,
+des arcs de triomphe étaient élevés dans toutes les villes, dans les
+moindres villages. Le 14, S. M. avait passé l'armée en revue, et porté
+son enthousiasme au comble par la proclamation suivante, datée d'Avesnes
+le même jour.
+
+Soldats,
+
+C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui
+décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après
+Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux; nous crûmes
+aux protestations et aux sermens des princes que nous laissâmes sur
+le trône. Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent
+à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont
+commencé la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux
+et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes!
+
+Soldats, à Jéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd'hui si arrogans,
+vous étiez un contre trois, et à Montmirail un contre six. Que ceux
+d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais, vous fassent le récit
+de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont soufferts.
+
+Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la confédération
+du Rhin gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la cause de
+princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils
+savent que cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré douze
+millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un million de Saxons,
+six millions de Belges, elle devra dévorer les états du second ordre de
+l'Allemagne.
+
+Les insensés! un moment de prospérité les aveugle; l'oppression et
+l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir.
+
+S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.
+
+Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer,
+des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera à
+nous; les droits de l'homme et le bonheur de la patrie seront reconquis.
+Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre ou de
+périr.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Charleroi, le 15 juin au soir.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+Le 14, l'armée était placée de la manière suivante.
+
+Le quartier impérial à Beaumont.
+
+Le premier corps, commandé par le général d'Erlon, était à Solre, sur la
+Sambre.
+
+Le deuxième corps, commandé par le général Reille, était à
+Ham-sur-Heure.
+
+Le troisième corps, commandé par le général Vandamme, était sur la
+droite de Beaumont.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrivait à
+Philippeville.
+
+Le 15, à trois heures du matin, le général Reille attaqua l'ennemi et
+se porta sur Marchiennes-au-Pont. Il eût différens engagemens, dans
+lesquels sa cavalerie chargea un bataillon prussien et fit trois cents
+prisonniers.
+
+A une heure du matin, l'empereur était à Jamignan-sur-Heure.
+
+La division de cavalerie légère du général Daumont sabra deux bataillons
+prussiens et fit quatre cents prisonniers.
+
+Le général Pajol entra à Charleroi à midi. Les sapeurs et les marins
+de la garde étaient à l'avant-garde, pour réparer les ponts. Ils
+pénétrèrent les premiers en tirailleurs dans la ville.
+
+Le général Clari, avec le premier de hussards, se porta sur Gosselines,
+sur la route de Bruxelles, et le général Pajol sur Gilly, sur la roule
+de Namur.
+
+A trois heures après midi, le général Vandamme déboucha avec son corps
+sur Gilly.
+
+Le maréchal Grouchy arriva avec la cavalerie du général Excelmans.
+
+L'ennemi occupait la gauche de la position de Fleurus; à cinq heures
+après-midi, l'empereur ordonna l'attaque. La position fut tournée et
+enlevée. Les quatre escadrons de service de la garde, commandés par le
+général Letort, aide-de-camp de l'empereur, enfoncèrent trois carrés;
+les vingt-sixième, vingt-septième et vingt-huitième régimens prussiens
+furent mis en déroute. Nos escadrons sabrèrent quatre à cinq cents
+hommes et firent cent cinquante prisonniers.
+
+Pendant ce temps, le général Reille passait la Sambre à
+Marchiennes-au-Pont, pour se porter sur Gosselies avec les divisions du
+prince Jérôme et du général Bachelu, attaquait l'ennemi, lui faisait
+deux cent cinquante prisonniers, et le poursuivait sur la route de
+Bruxelles.
+
+Nous devînmes ainsi maîtres de toute la position de Fleurus.
+
+A huit heures du soir, l'empereur rentra à son quartier-général à
+Charleroi.
+
+Cette journée coûte à l'ennemi cinq pièces de canon et deux mille
+hommes, dont mille prisonniers. Notre perte est de dix hommes tués et de
+quatre-vingt blessés, la plupart des escadrons de service qui ont fait
+les charges, et des trois escadrons du vingtième de dragons, qui ont
+aussi chargé un carré avec la plus grande intrépidité. Notre perte,
+légère quant au nombre, a été sensible à l'empereur, par la blessure
+grave qu'a reçue le général Letort, son aide-de-camp, en chargeant à
+la tête des escadrons de service. Cet officier est de la plus grande
+distinction; il a été frappé d'une balle au bas-ventre, et le chirurgien
+fait craindre que sa blessure ne soit mortelle.
+
+Nous avons trouvé à Charleroi quelques magasins. La joie des Belges
+ne saurait se décrire. Il y a des villages qui, à la vue de leurs
+libérateurs, ont formé des danses, et partout c'est un élan qui part du
+coeur.
+
+Dans le rapport de l'état-major-général on insérera les noms des
+officiers et soldats qui se sont distingués.
+
+L'empereur a donné le commandement de la gauche au prince de la Moskowa,
+qui a eu le soir son quartier-général aux Quatre-Chemins, sur la route
+de Bruxelles.
+
+Le duc de Trévise, à qui l'empereur avait donné le commandement de la
+jeune garde, est resté à Beaumont, malade d'une sciatique qui l'a forcé
+de se mettre au lit.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrive ce soir au
+Châtelet. Le général Gérard a rendu compte que le lieutenant-général
+Bourmont, le colonel Clouet et le chef d'escadron Villoutreys ont passé
+à l'ennemi.
+
+Un lieutenant du onzième de chasseurs a également passé à l'ennemi.
+
+Le major-général a ordonné que ces déserteurs fussent sur-le-champ jugés
+conformément aux lois.
+
+Rien ne peut peindre le bon esprit et l'ardeur de l'armée. Elle regarde
+comme un événement heureux la désertion de ce petit nombre de traîtres
+qui se démasquent ainsi.
+
+
+
+Philippeville, le 19 juin 1815.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+Le 17, à dix heures du soir, l'armée anglaise occupa Mont-Saint-Jean par
+son centre, se trouva en position en avant de la forêt de Soignes: il
+aurait fallu pouvoir disposer de trois heures pour l'attaquer, on fut
+donc obligé de remettre au lendemain.
+
+Le quartier-général de l'empereur fut établi à la ferme de Caillou près
+Planchenois. La pluie tombait par torrens.
+
+_Bataille de Mont-Saint-Jean._
+
+A neuf heures du matin, la pluie ayant un peu diminué, le premier corps
+se mit en mouvement, et se plaça, la gauche à la route de Bruxelles, et
+vis-à-vis le village de Mont-Saint-Jean, qui paraissait le centre de la
+position de l'ennemi. Le second corps appuya sa droite à la route de
+Bruxelles, et sa gauche à un petit bois à portée de canon de l'armée
+anglaise. Les cuirassiers se portèrent en réserve derrière, et la garde
+en réserve sur les hauteurs. Le sixième corps avec la cavalerie du
+général d'Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut destiné à se
+porter en arrière de notre droite, pour s'opposer à un corps prussien
+qui paraissait avoir échappé au maréchal Grouchy, et être dans
+l'intention de tomber sur notre flanc droit, intention qui nous avait
+été connue par nos rapports, et par une lettre d'un général prussien,
+que portait une ordonnance prise par nos coureurs.
+
+Les troupes étaient pleines d'ardeur. On estimait les forces de l'armée
+anglaise à quatre-vingt mille hommes; on supposait qu'un corps prussien
+qui pouvait être en mesure vers le soir, pouvait être de quinze mille
+hommes. Les forces ennemies étaient donc de plus de quatre-vingt-dix
+mille hommes, les nôtres moins nombreuses.
+
+A midi, tous les préparatifs étant terminés, le prince Jérôme,
+commandant une division du deuxième corps, et destiné à en former
+l'extrême gauche, se porta sur le bois dont l'ennemi occupait une
+partie. La canonnade s'engagea; l'ennemi soutint par trente pièces de
+canon les troupes qu'il avait envoyées pour garder le bois. Nous fîmes
+aussi de notre côté des dispositions d'artillerie. A une heure, le
+prince Jérôme fut maître de tout le bois, et toute l'armée anglaise se
+replia derrière un rideau. Le comte d'Erlon attaqua alors le village de
+Mont-Saint-Jean, et fit appuyer son attaque par quatre-vingts pièces
+de canon. Il s'engagea là une épouvantable canonnade, qui dut beaucoup
+faire souffrir l'armée anglaise. Tous les coups portaient sur le
+plateau. Une brigade de la première division du comte d'Erlon s'empara
+du village de Mont-Saint-Jean; une seconde brigade fut chargée par un
+corps de cavalerie anglaise, qui lui fit éprouver beaucoup de perte. Au
+même moment, une division de cavalerie anglaise chargea la batterie du
+comte d'Erlon par sa droite, et désorganisa plusieurs pièces; mais les
+cuirassiers du général Milbaud chargèrent cette division, dont trois
+régimens furent rompus et écharpés.
+
+Il était trois heures après midi. L'empereur fit avancer la garde pour
+la placer dans la plaine, sur le terrain qu'avait occupé le premiers
+corps au commencement de l'action, ce corps se trouvant déjà en avant.
+La division prussienne, dont on avait prévu le mouvement, s'engagea
+alors avec les tirailleurs du comte Lobau, en prolongeant son feu sur
+tout notre flanc droit. 11 était convenable, avant de rien entreprendre
+ailleurs, d'attendre l'issue qu'aurait cette attaque. A cet effet, tous
+les moyens de la réserve étaient prêts à se porter au secours du comte
+Lobau, et à écraser le corps prussien lorsqu'il se serait avancé.
+
+Cela fait, l'empereur avait le projet de mener une attaque par le
+village de Mont-Saint-Jean, dont on espérait un succès décisif; mais par
+un mouvement d'impatience, si fréquent dans nos annales militaires,
+et qui nous a été souvent si funeste, la cavalerie de réserve s'étant
+aperçue d'un mouvement rétrograde que faisaient les Anglais pour se
+mettre à l'abri de nos batteries, dont ils avaient déjà tant souffert,
+couronna les hauteurs de Mont-Saint-Jean et chargea l'infanterie. Ce
+mouvement, qui, fait à temps, et soutenu par les réserves, devait
+décider de la journée, fait isolément et avant que les affaires de la
+droite ne fussent terminées, devint funeste.
+
+N'y ayant aucun moyen de le contremander, l'ennemi montrant beaucoup
+de masses d'infanterie et de cavalerie, et les deux divisions de
+cuirassiers étant engagées, toute notre cavalerie courut au même moment
+pour soutenir ses camarades.
+
+Là, pendant trois heures, se firent de nombreuses charges gui nous
+valurent l'enfoncement de plusieurs carrés et six drapeaux de
+l'infanterie anglaise, avantage hors de proportion avec les pertes
+qu'éprouvait notre cavalerie par la mitraille et les fusillades.
+
+Il était impossible de disposer de nos réserves d'infanterie jusqu'à ce
+qu'on eût repoussé l'attaque de flanc du corps prussien. Cette attaque
+se prolongeait toujours et perpendiculairement sur notre flanc droit;
+l'empereur y envoya le général Duhesme avec la jeune garde et plusieurs
+batteries de réserve. L'ennemi fut contenu, fut repoussé, et recula: il
+avait épuisé ses forces, et l'on n'en avait plus rien à craindre. C'est
+ce moment qui était celui indiqué pour une attaque sur le centre de
+l'ennemi. Comme les cuirassiers souffraient par la mitraille, on envoya
+quatre bataillons de la moyenne garde pour protéger les cuirassiers,
+soutenir la position, et, si cela était possible, dégager et faire
+reculer dans la plaine une partie de notre cavalerie.
+
+On envoya deux autres bataillons pour se tenir en potence sur l'extrême
+gauche de la division qui avait manoeuvré sur nos flancs, afin de
+n'avoir de ce côté aucune inquiétude; le reste fut disposé en réserve,
+partie pour occuper la potence en arrière de Mont-Saint-Jean, partie sur
+le plateau en arrière du champ de bataille qui formait notre position en
+retraite.
+
+Dans cet état de choses, la bataille était gagnée; nous occupions toutes
+les positions que l'ennemi occupait au commencement de l'action; notre
+cavalerie ayant été trop tôt et mal employée, nous ne pouvions plus
+espérer de succès décisifs. Mais le maréchal Grouchy ayant appris le
+mouvement du corps prussien, marchait sur le derrière de ce corps, ce
+qui nous assurait un succès éclatant pour la journée du lendemain. Après
+huit heures de feu et de charges d'infanterie et de cavalerie, toute
+l'armée voyait avec satisfaction la bataille gagnée et le champ de
+bataille en notre pouvoir.
+
+Sur les huit heures et demie, les quatre bataillons de la moyenne garde
+qui avaient été envoyés sur le plateau au-delà de Mont-Saint-Jean pour
+soutenir les cuirassiers, étant gênés par la mitraille, marchèrent à la
+baïonnette pour enlever les batteries. Le jour finissait; une charge
+faite sur leur flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en
+désordre; les fuyards repassèrent le ravin; les régimens voisins qui
+virent quelques troupes appartenant à la garde à la débandade, crurent
+que c'était de la vieille garde et s'ébranlèrent: les cris _tout
+est perdu, la garde est repoussée_, se firent entendre; les soldats
+prétendent même que sur plusieurs points, des malveillans apostés ont
+crié _sauve qui peut!_ Quoi qu'il en soit, une terreur panique se
+répandit tout à la fois sur tout le champ de bataille; on se précipita
+dans le plus grand désordre sur la ligne de communication; les soldats,
+les canonniers, les caissons se pressaient pour y arriver; la vieille
+garde, qui était en réserve, en fut assaillie, et fut elle-même
+entraînée.
+
+Dans un instant, l'armée ne fut plus qu'une masse confuse; toutes les
+armes étaient mêlées, et il était impossible de reformer un corps.
+L'ennemi, qui s'aperçut de cette étonnante confusion, fit déboucher des
+colonnes de cavalerie; le désordre augmenta; la confusion de la nuit
+empêcha de rallier les troupes et de leur montrer leur erreur.
+
+Ainsi une bataille terminée, une journée de fausses mesures réparées,
+de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un
+moment de terreur panique. Les escadrons même de service, rangés à côté
+de l'empereur, furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux,
+et il n'y eut plus d'autre chose à faire que de suivre le torrent. Les
+parcs de réserve, les bagages qui n'avaient point repassé la Sambre, et
+tout ce qui était sur le champ de bataille sont restés au pouvoir de
+l'ennemi. Il n'y a eu même aucun moyen d'attendre les troupes de
+notre droite; on sait ce que c'est que la plus brave armée du monde,
+lorsqu'elle est mêlée et que son organisation n'existe plus.
+
+L'empereur a passé la Sambre à Charleroi le 19, à cinq heures du matin;
+Philippeville et Avesne ont été donnés pour points de réunion. Le prince
+Jérôme, le général Morand et les autres généraux y ont déjà rallié une
+partie de l'armée. Le maréchal Grouchy, avec le corps de la droite,
+opère son mouvement sur la Basse-Sambre.
+
+La perte de l'ennemi doit avoir été très-grande, à en juger par les
+drapeaux que nous lui avons pris, et par les pas rétrogrades qu'il
+avait faits. La nôtre ne pourra se calculer qu'après le ralliement des
+troupes. Avant que le désordre éclatât, nous avions déjà éprouvé des
+pertes considérables, surtout dans notre cavalerie, si funestement et
+pourtant si bravement engagée. Malgré ces pertes, cette valeureuse
+cavalerie a constamment gardé la position qu'elle avait prise aux
+Anglais, et ne l'a abandonnée que quand le tumulte et le désordre du
+champ de bataille l'y ont forcée. Au milieu de la nuit et des obstacles
+qui encombraient la route, elle n'a pu elle-même conserver son
+organisation.
+
+L'artillerie, comme à son ordinaire, s'est couverte de gloire. Les
+voitures du quartier-général étaient restées dans leur position
+ordinaire, aucun mouvement rétrograde n'ayant été jugé nécessaire. Dans
+le cours de la nuit, elles sont tombées entre les mains de l'ennemi.
+
+Telle a été l'issue de la bataille de Mont-Saint-Jean, glorieuse pour
+les armées françaises, et pourtant si funeste.
+
+
+
+Philipeville, 19 juin 1815.
+
+_Extrait d'une lettre de l'empereur à son frère Joseph._
+
+..... Tout n'est point perdu; je suppose qu'il me restera, en réunissant
+mes forces, cent cinquante mille hommes. Les fédérés et les gardes
+nationaux qui ont du coeur, me fourniront cent mille hommes; les
+bataillons de dépôt cinquante mille. J'aurai donc trois cents mille
+soldats à opposer de suite à l'ennemi; j'attellerai l'artillerie avec
+des chevaux de luxe; je lèverai cent mille conscrits; je les armerai
+avec les fusils des royalistes et des mauvaises gardes nationales;
+je ferai lever en masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la
+Lorraine, la Champagne; j'accablerai l'ennemi; mais il faut qu'on m'aide
+et qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon; j'y trouverai sans doute
+du monde. Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris
+(comme je le crains), je puis avoir dans trois jours cinquante mille
+hommes; avec cela j'occuperai l'ennemi et je donnerai le temps à Paris
+et à la France de faire leur devoir. Les Autrichiens marchent lentement;
+les Prussiens craignent les paysans et n'osent pas trop s'avancer.
+Tout peut se réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible
+échauffourée aura produit dans la chambre. Je crois que les députés se
+pénétreront que leur devoir, dans cette grande circonstance, est de
+se réunir à moi pour sauver la France. Préparez-les à me seconder
+dignement; surtout du courage et de la fermeté.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 20 juin 1815.
+
+_Fragment d'un discours de l'empereur dans une séance du conseil d'état,
+tenue à l'Elysée._
+
+.... Je n'ai plus d'armée, je n'ai plus que des fuyards. Je retrouverai
+des hommes, mais comment les armer? Je n'ai plus de fusils. Cependant
+avec de l'union, tout pourrait se réparer. J'espère que les députés me
+seconderont, qu'ils sentiront la responsabilité qui va peser sur eux;
+vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la majorité est bonne, est
+française. Je n'ai contre moi que Lafayette, Lanjuinais, Flaugergues et
+quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, je le sais, je les gêne. Ils
+voudraient travailler pour eux..... Je ne les laisserai pas faire. Ma
+présence ici les contiendra.....
+
+..... Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer, pour
+imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble mouvement. Si la
+nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de levée, de mesures
+extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi est en France.
+J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'un grand pouvoir, d'une dictature
+temporaire. Dans l'intérêt de la nation, je pourrais me saisir de ce
+pouvoir, mais il serait utile et plus national qu'il me fût donné par
+les chambres....
+
+.....La présence de l'ennemi sur le sol national rendra, je l'espère,
+aux députés, le sentiment de leurs devoirs. La nation ne les a pas
+envoyés pour me renverser, mais pour me soutenir. Je ne les crains
+point. Quelque chose qu'ils fassent, je serai toujours l'idole du peuple
+et de l'armée. Si je disais un mot, ils seraient tous assommés. Mais en
+ne craignant rien pour moi, je crains tout pour la France. Si nous nous
+querellons entre nous au lieu de nous entendre, nous aurons le sort
+du Bas-Empire, tout sera perdu. Le patriotisme de la nation, son
+attachement à ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources,
+notre cause n'est point désespérée.....
+
+
+
+Au palais de l'Elysée, le 22 juin 1815.
+
+_Déclaration au peuple français._
+
+Français! en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance
+nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
+volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais
+fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations
+des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées. Je
+m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils
+être sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir jamais voulu qu'à
+ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous
+le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels
+formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je
+porte à mon fils m'engage à inviter les chambres à organiser sans délai
+la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour
+rester une nation indépendante.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 22 juin 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des représentans,
+envoyée pour le féliciter sur sa seconde abdication._
+
+Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que mon
+abdication puisse faire le bonheur de la France, _mais je ne l'espère
+point_; elle laisse l'état sans chef, sans existence politique. Le temps
+perdu à renverser la monarchie aurait pu être employé à mettre la France
+en état d'écraser l'ennemi. Je recommande à la chambre de renforcer
+promptement les armées; qui veut la paix doit se préparer à la guerre.
+Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers. Craignez
+d'être déçus dans vos espérances. _C'est là qu'est le danger._ Dans
+quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France
+est heureuse.
+
+
+
+Paris, 23 juin 1815.
+
+_Discours de Napoléon aux ministres, en apprenant que la chambre des
+représentans venait de nommer une commission de gouvernement composée de
+cinq membres._
+
+Je n'ai point abdiqué en faveur d'un nouveau directoire; j'ai abdiqué en
+faveur de mon fils. Si on le proclame point, mon abdication est nulle et
+non avenue. Les chambres savent bien que le peuple, l'armée, l'opinion,
+le désirent, le veulent, mais l'étranger les retient. Ce n'est point en
+se présentant devant les alliés, l'oreille basse et le genou à terre,
+qu'elles les forceront à reconnaître l'indépendance nationale. Si elles
+avaient eu le sentiment de leur position, elles auraient proclamé
+spontanément Napoléon II. Les étrangers auraient vu alors que vous
+saviez avoir une volonté, un but, un point de ralliement; ils auraient
+vu que le 20 mars n'était point une affaire de parti, un coup de
+factieux, mais le résultat de l'attachement des Français à ma personne
+et à ma dynastie. L'unanimité nationale auraient plus agi sur eux que
+toutes vos basses et honteuses déférences.
+
+
+
+La Malmaison, le 25 juin 1815.
+
+PROCLAMATION.
+
+_Aux braves soldats de l'armée devant Paris._
+
+Soldats!
+
+Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave
+armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
+justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle, les
+éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.
+
+Soldats! je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les corps,
+et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'ennemi, que je ne
+rende justice au courage qu'il aura déployé. Vous et moi nous avons été
+calomniés. Des hommes indignes d'apprécier vos travaux ont vu, dans les
+marques d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais le
+seul objet; que vos succès futurs leur apprennent que c'était la patrie
+pardessus tout que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque
+part à votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France,
+notre mère commune.
+
+Soldats! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon
+vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
+
+Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la fin,
+tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles!
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 25 juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur à un membre de la chambre des représentans, en
+apprenant que MM. de Lafayette, de Pontécoulant, de Laforêt, d'Argenson,
+Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier en qualité de secrétaire),
+étaient nommés par le gouvernement provisoire pour se rendre auprès des
+souverains alliés._
+
+...........Lafayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin Constant ont
+conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis du père ne
+seront jamais les amis du fils. Les chambres, d'ailleurs, n'ont point
+assez d'énergie pour avoir une volonté indépendante; elles obéissent à
+Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui jettent à la tête,
+j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête de l'armée aurait
+plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu mon fils pour
+prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché n'est point
+de bonne foi. Il jouera les chambres, et les alliés le joueront. Il se
+croit en état de tout conduire à sa guise; il se trompe: il verra qu'il
+faut une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes
+d'une nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle.... La chambre des
+pairs n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule
+mouillée. Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils; si elle
+eût tenu bon, elle aurait eu l'armée pour elle, les généraux la lui
+auraient donnée. Son ordre du jour a tout perdu. Moi seul je pourrais
+tout réparer, mais vos meneurs n'y consentiront jamais; ils aimeraient
+mieux s'engloutir dans l'abîme que de s'unir avec moi pour le fermer.
+
+
+
+La Malmaison, 27 juin 1815.
+
+En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit de
+citoyen, au droit de défendre mon pays.
+
+L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur leurs
+intentions, sur leur mauvaise foi.
+
+Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général, me
+regardant encore comme le premier soldat de la patrie.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+La Malmaison, 27 juin 1815.
+
+_Plaintes de Napoléon à ses amis, en apprenant que les membres du
+gouvernement provisoire refusaient d'acquiescer à sa demande de servir
+sa patrie en qualité de général._
+
+Ces gens-là sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
+continuer de faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient
+à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre, et ils nous
+sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
+perdront tout.... Mais pourquoi les laisserais-je régner? J'ai abdiqué
+pour sauver la France, pour sauver le trône de mon fils. Si ce trône
+doit être perdu, j'aime mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici.
+Je n'ai rien de mieux à faire pour vous tous, pour mon fils et pour moi,
+que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition électrisera
+l'armée; elle foudroiera les étrangers; ils sauront que je ne suis
+revenu sur le terrain que pour leur marcher sur le corps, ou me faire
+tuer; et ils vous accorderaient, pour se délivrer de moi, tout ce que
+vous leur demanderez. Si, au contraire, vous me laissez ici ronger mon
+épée, ils se moqueront de vous. Il faut en finir: si vos cinq empereurs
+ne veulent pas de moi pour sauver la France, je me passerai de leur
+consentement. Il me suffira de me montrer, et Paris et l'armée me
+recevront une seconde fois en libérateur....
+
+_(Le duc de Bassano lui représentant que les chambres ne seraient pas
+pour lui)_... Allons, je le vois bien, il faut toujours céder... Vous
+avez raison, je ne dois pas prendre sur moi la responsabilité d'un tel
+événement. Je dois attendre que la voix du peuple, des soldats et des
+chambres me rappelle. Mais comment Paris ne me demande-t-il pas? On ne
+s'aperçoit donc pas que les alliés ne vous tiennent aucun compte de mon
+abdication? _(Bassano repart qu'on paraît se fier à la générosité des
+souverains alliés.)_ Cet infâme Fouché vous trompe. La commission se
+laisse conduire par lui; elle aura de grands reproches à se faire. Il
+n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent quelque chose, mais ils
+sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec un traître (Fouché),
+deux niais (Quinette et Grenier) et deux chambres qui ne savent ce
+qu'elles veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles
+promesses des étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au
+pot, et vous donneront un prince de leur façon, n'est-ce pas? Vous vous
+abusez: Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer
+par les Anglais; il les craint; et l'empereur d'Autriche fera, comme en
+1814, ce que les autres voudront.
+
+
+
+Rochefort, le 13 juillet 1815.
+
+_Au prince-régent d'Angleterre._
+
+Altesse royale,
+
+En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus
+grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et
+je viens, comme Témistocle, m'asseoir aux foyers du peuple britannique.
+Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre
+altesse royale, comme le plus puissant, le plus constant et le plus
+généreux de mes ennemis.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+DIVERSES PIÈCES COMMUNIQUÉES APRÈS L'IMPRESSION.
+
+Passeriano, le 4 vendémiaire an 6.
+
+_A Barcas._
+
+Citoyen,
+
+Je suis malade et j'ai besoin de repos; je demande ma démission,
+donnes-là si tu es mon ami; deux ans dans une campagne près de Paris
+rétabliraient ma santé, et redonneraient à mon caractère la popularité
+que la continuité du pouvoir ôte nécessairement... Je suis esclave de ma
+manière de sentir et d'agir, et j'estime le coeur bien plus que la tête.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+Du camp impérial de Boulogne, le 10 fructidor an 13.
+
+_Copie d'une lettre de Napoléon à M. Dejean._
+
+Monsieur Dejean, le ministre de la guerre a dû vous faire passer
+différens ordres, pour mettre en état de faire la guerre, une armée
+d'Italie et du Rhin; vous pouvez la regarder comme certaine. «J'ai donné
+des ordres pour pourvoir aux capotes et souliers nécessaires à l'armée;
+faites-moi connaître si vous avez quelque chose de disponible à Paris.»
+J'ai besoin que vous donniez des ordres à tous les régimens de cavalerie
+de se remonter à toute force. Je ne vois pas d'inconvénient à leur
+distribuer pour cela un million. J'ai mis à votre disposition une somme
+extraordinaire de deux millions deux cent mille francs, dont un million
+pour l'achat de chevaux de train et d'artillerie, et un million deux
+cent mille francs pour les capotes et souliers. Occupez-vous du
+charrois; faites construire à Sampigny; il y a un marché pour des
+transports ici; voyez à lui donner une plus grande extension. J'imagine
+que vous avez pourvu à ce que j'aie du biscuit à Mayence et Strasbourg;
+j'en ai ici beaucoup. Il faut faire manger la partie faite depuis vingt
+mois; il restera ici plus de vingt mille bouches; la partie qui est
+faite depuis douze mois pourra être conservée. Il se peut que les
+affaires s'arrangent après quelques batailles, et que je revienne sur la
+côte. Faites hâter la fourniture de draps de l'an 14, c'est de la plus
+grande urgence.
+
+Vous allez avoir, dans toute la cinquième division militaire, depuis
+Mayence jusqu'à Schelestatt, cinq à six mille chevaux d'artillerie,
+neuf mille chevaux de dragons, huit ou neuf mille de chasseurs et de
+hussards, quatre à cinq mille de grosse cavalerie, et quinze cents de
+la garde, indépendamment de tous ceux de l'état-major. Je désire que le
+service soit fait par la même administration qu'à Boulogne, surtout pour
+le pain et la viande. Ne perdez pas un moment à faire accaparer des vins
+et des eaux-de-vie à Landau, Strasbourg et Spire. Landau sera un des
+principaux points de rassemblement.
+
+J'imagine que Vanderberghe envoie à Strasbourg les mêmes individus qu'à
+Boulogne. Les premières divisions sont parties; voyez-les pour cela. «Je
+vous ai demandé cinq cent mille rations de biscuit à Strasbourg, je
+ne verrais pas d'inconvénient à les diviser ainsi: deux cent mille à
+Strasbourg, deux cent mille à Landau, et cent mille à Spire. J'attends
+de vous deux états, dont le premier me fasse connaître le nombre
+existant des chevaux propres au service de chaque régiment de cavalerie;
+ce qui existe en caisse de leur masse, et l'état des chevaux qu'ils
+peuvent se procurer: le second état me fera connaître la situation de
+l'habillement de tous les corps de la grande armée, et le temps où ils
+auront l'habillement de l'an 14.» Le ministre de la guerre vous aura
+envoyé l'organisation de la grande armée partagée en sept corps. Pensez
+aux ambulances, et occupez-vous sans délai des détails de l'organisation
+de cette immense armée. Je vous dirai, mais pour vous seul, que je
+compte passer le Rhin le 5 vendémiaire; organisez tout en conséquence.
+Il me reste à vous ajouter que cette lettre doit être pour vous seul,
+et qu'elle ne doit être lue par personne. Dissimulez, dîtes que je fais
+seulement marcher trente mille hommes pour garantir mes frontières du
+Rhin. Avec les chefs de service auxquels on ne peut rien dissimuler,
+vous leur ferez sentir l'importance de dire la même chose que vous. Sur
+ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Ingolstadt, le 18 avril 1809, à cinq heures du soir.
+
+_Instruction._
+
+Le capitaine Galbois retournera sur-le-champ près du maréchal Davoust;
+il passera par Vohbourg et Neustadt, et de là à Ratisbonne: aussitôt
+qu'il aura causé avec le maréchal Davoust, il reviendra me rendre
+compte.
+
+Il fera connaître au maréchal Davoust qu'il apprendra ce qui s'est passé
+dans la journée au corps du duc de Dantzick; que je n'en ai aucune
+connaissance, mais que je suppose que le corps du duc de Dantzick,
+fort de trente mille hommes, a battu la plaine jusqu'à l'Isère, et l'a
+secouru si cela a été nécessaire.
+
+Le général Demont est à Vohbourg avec sa division, huit mille hommes de
+cavalerie.
+
+La division Nansouty et la cavalerie wurtembergeoise sont en colonne sur
+la route d'ici à Vohbourg.
+
+Le général Vandamme, avec douze mille Wurtembergeois, couche ce soir à
+Ingolstadt.
+
+Le duc de Rivoli, avec le général Oudinot et quatre-vingt mille hommes,
+doivent arriver à Pfaffenhoffen.
+
+L'empereur, à une heure du matin, se décidera à se porter de sa personne
+à Neustadt, après qu'il aura reçu le rapport de la journée; il lui
+importe donc bien de connaître la situation du duc d'Auerstaedt et des
+différens corps de l'ennemi.
+
+Si cela ne détourne pas cet officier, il verra le général Wrede ou le
+duc de Dantzick, pour causer avec eux et leur donner connaissance de ces
+détails.
+
+NAPOLÉON.
+
+_P.S._ Cet officier engagera celui qui commande à Vohbourg, celui qui
+commande à Neustadt et les généraux de division bavarois, de m'envoyer
+des officiers et les rapports de ce qui se serait passé ou de ce qu'ils
+apprendraient.
+
+
+
+_Commission et pleins-pouvoirs donnés aux commandans de place en juin
+1815._
+
+NAPOLEON, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, etc., etc.
+
+La place de Vitry étant en état de siège, armée, bien approvisionnée, à
+l'abri de toute attaque, pouvant soutenir un siège, nous avons résolu
+de nommer pour commandant supérieur de cette place un officier d'une
+bravoure distinguée, dont nous aurions éprouvé le zèle et la fidélité
+dans maints combats; nous avons pris en considération les services du
+sieur Baron, adjudant-commandant de nos armées, et nous l'avons nommé et
+nommons, par ces présentes signées de notre main, commandant supérieur
+de la place de Vitry en état de siège. Nous lui enjoignons de ne plus
+sortir des remparts de ladite place, au moins au-delà d'une portée
+de fusil de ses ouvrages avancés, sous quelque prétexte que ce soit;
+d'inspecter et de visiter fréquemment les approvisionnemens de siège
+et les magasins d'artillerie, d'avoir soin qu'ils soient abondamment
+fournis et conservés à l'abri des attaques de l'ennemi et de
+l'intempérie des saisons. Nous lui enjoignons de prendre toutes les
+précautions pour accroître lesdits approvisionnemens et pour que les
+babilans aient pour six mois de vivres, faisant sortir de la ville tous
+ceux qui n'auraient pas ledit approvisionnement. Nous lui ordonnons
+de nous conserver cette place et de ne jamais la rendre sous aucun
+prétexte. Dans le cas où elle serait investie et bloquée, il doit être
+sourd a tous les bruits répandus par l'ennemi, ou aux nouvelles qu'il
+lui ferait parvenir, lors même qu'il voudrait lui persuader que l'armée
+française a été battue, que la capitale est envahie, etc. Il n'en
+résistera pas moins à ses insinuations, comme à ses attaques, et ne
+laissera point ébranler son courage. Sa règle constante doit être
+d'avoir le moins de communications que possible avec l'ennemi. Il
+aura toujours devant les yeux les conséquences inévitables d'une
+contravention à nos ordres ou d'une négligence à remplir les devoirs qui
+lui sont imposés. Il n'oubliera jamais qu'une conduite différente lui
+ferait perdre notre estime et encourir toute la sévérité des lois
+militaires, qui condamnent à mort tout commandant et son état-major,
+s'il livre la place sans avoir fixé l'impossibilité de soutenir un
+second assaut, et s'il n'a satisfait à toutes les obligations qui lui
+sont imposées par notre décret du 24 décembre 1811. Enfin, nous voulons
+et entendons qu'il coure les hasards d'un assaut, pour prolonger la
+défense et augmenter la perte de l'ennemi. Il songera qu'un Français
+doit compter sa vie pour rien, si elle doit être mise en balance avec
+son honneur, et que cette idée doit être le mobile de toutes ses
+actions; la reddition de la place ne devant être que le dernier terme
+de tous ses efforts, et le résultat d'une impossibilité absolue de
+résister, nous lui défendons d'avancer cet événement malheureux par son
+consentement, ne fût-ce que d'une heure, et sous le prétexte d'obtenir
+par là une capitulation plus honorable.
+
+Nous voulons que toutes les fois que le conseil de défense sera réuni
+pour consulter sur les opérations, il y soit fait lecture desdites
+lettres-patentes, à haute et intelligible voix.
+
+Donné au palais de l'Elysée, le neuvième jour du mois de juin de l'an de
+grâce mil huit cent quinze.
+
+NAPOLÉON.
+
+_Par l'empereur,
+
+Le ministre secrétaire-d'état._
+
+H. B. MARET.
+
+
+
+
+L'Éditeur poursuivra, suivant toute la rigueur des lois, les
+contrefacteurs et vendeurs des oeuvres qu'il publie.
+
+
+Afin de satisfaire l'impatience des nombreux souscripteurs des Oeuvres
+de Napoléon Bonaparte, nous joignons au tome troisième de la collection
+deux pièces originales qui appartiennent au tome premier, et qu'il
+faudra plus tard faire relier à la fin de ce premier volume.
+
+Les plus habiles bibliographes savaient très-bien que Bonaparte avait
+publié au commencement de la révolution les deux brochures que nous
+plaçons ici; mais on croyait impossible de se procurer ces deux écrits
+de la jeunesse d'un sous-lieutenant d'artillerie, devenu depuis le
+souverain maître de l'Europe. Le style et les idées du jeune soldat à
+la naissance de la révolution, comparés aux discours de l'empereur,
+offriront sans doute des rapprochemens intéressans; on y trouvera
+peut-être déjà quelques points de départ de cette carrière où la
+fortune, après avoir comblé un mortel de tous ses dons les plus
+brillans, semble s'être plu à les lui ravir en un instant, pour le
+frapper, à la fin de sa carrière, de ses coups les plus déchirans. Après
+beaucoup de recherches que nous avions même cru désormais infructueuses,
+nous sommes parvenus à ces découvertes importantes dans la collection
+des _oeuvres_ d'un homme aussi extraordinaire.
+
+La lettre à M. Buttafoco, député de la Corse à l'Assemblée nationale,
+nous a été communiquée par l'imprimeur même de cette brochure, qui en
+conservait un exemplaire précieusement: nous en devons la communication
+à M. J. B, Joly, imprimeur à Dôle[4].
+
+[Note 4: Nous avons depuis eu connaissance d'un autre exemplaire de
+la lettre à M. Buttafoco, qui se trouve dans la bibliothèque d'un de
+nos jurisconsultes les plus distingués: une faute d'impression y est
+corrigée de la main même de Bonaparte.]
+
+Bonaparte était alors lieutenant d'artillerie à Auxonne. Il vint trouver
+M. Joly avec son frère Louis, auquel il enseignait les mathématiques:
+l'ouvrage fut imprimé à ses frais au nombre de cent exemplaires, et il
+les fit passer dans la Corse.
+
+Bonaparte avait aussi composé un ouvrage qui aurait pu former deux
+volumes, sur l'histoire politique, civile et militaire de la Corse. Il
+engagea M. Joly à aller le voir à Auxonne pour traiter de l'impression
+de cet ouvrage. M. Joly s'y rendit en effet. Bonaparte occupait, au
+pavillon, une chambre presque nue, ayant pour tous meubles un mauvais
+lit sans rideaux, une table placée dans l'embrasure d'une fenêtre, et
+chargée de livres et de papiers, et deux chaises: son frère couchait sur
+un mauvais matelas, dans un cabinet voisin. On fut d'accord sur le prix
+d'impression; mais il attendait d'un moment à l'autre une décision pour
+quitter Auxonne ou pour y rester. Cet ordre arriva en effet quelques
+jours après: il partit pour Toulon, et l'ouvrage ne fut pas imprimé. Il
+est douteux que l'on puisse jamais retrouver cet écrit dont il ne reste
+aucune trace. On lui avait confié le dépôt des ornemens d'église de
+l'aumônier du régiment, qui venait d'être supprimé. Il les fit voir à
+M. Joly, et ne parla des cérémonies de la religion qu'avec décence: _Si
+vous n'avez pas entendu la messe_, ajoutât-il, _je puis vous la dire._
+
+Pour constater davantage l'authenticité de cette lettre, nous citerons
+le passage suivant du Journal de Dijon, du 4 août 1821.
+
+«L'exemplaire que nous possédons nous a été donné, il y a environ
+dix-neuf ans, par une personne d'Auxonne, qui le tenait elle-même _ex
+autoris dono_.
+
+«Deux fautes d'impression, l'une à la première ligne de la page 8, et
+l'autre à la fin de la sixième ligne de la page 9, sont corrigées de la
+main de l'auteur.
+
+«Il n'y avait pas long-temps que nous étions en possession de notre
+exemplaire, lorsque dans un voyage à Dôle (Jura) nous eûmes occasion de
+visiter M. Joly (Jos.-Fr.-Xav.), imprimeur en cette ville, possesseur
+d'une bibliothèque qui atteste ses connaissances et son bon goût. Nos
+yeux se promenaient avec complaisance sur les richesses bibliographiques
+de son cabinet; ils s'arrêtèrent sur un volume fort mince, qui se
+faisait distinguer, au milieu d'une quantité de reliures de luxe, par
+la recherche qui avait été mise à la sienne: c'était la _Lettre de M.
+Buonaparte à M. Matteo-Buttafoco_. Nous apprîmes alors, de la bouche de
+M. Joly, que cette brochure était sortie de ses presses, en 1790;
+que Bonaparte, qui était alors lieutenant au régiment de la Fère,
+artillerie, en garnison à Auxonne, en avait revu lui-même les dernières
+épreuves; qu'à cet effet il se rendait à pied à Dôle, en partant
+d'Auxonne à quatre heures du matin; qu'après avoir vu les épreuves il
+prenait, chez M. Joly, un déjeuner extrêmement frugal, et se remettait
+bientôt en route pour rentrer dans sa garnison, où il arrivait avant
+midi, ayant déjà parcouru dans la matinée huit lieues de poste.»
+
+«Bonaparte entra dans le corps royal de l'artillerie en 1785. Du
+régiment de la Fère, où il fit ses premières armes, il passa dans celui
+de Grenoble, en garnison à Valence, où il était en 1791, le quatrième
+des premiers lieutenans de première classe (Voyez l'_État militaire du
+corps de l'artillerie de France pour l'année 1791_, imprimé chez
+Firmin Didot, petit in-12 de 166 pages). Nous remarquons que le nom de
+Bonaparte qui est employé trois fois dans l'_État militaire_ cité, y est
+écrit, page 60, _Buonaparté_, tandis qu'on lit, pages 94 et 139, _Buona
+parté_.»
+
+
+
+La petite brochure intitulée: _Le souper de Beaucaire_, semblait devoir
+ne pas échapper à l'oubli. Bonaparte passait, en 1793, à Beaucaire;
+il s'y trouva à souper dans une auberge le 29 juillet, avec plusieurs
+commerçans de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. Une discussion
+s'engagea sur la situation politique de la France: chacun des convives
+avait une opinion différente.
+
+Bonaparte, de retour à Avignon, profita de quelques momens de repos pour
+consigner ce dialogue dans une brochure qu'il intitula: _Le souper de
+Beaucaire_. Il fit imprimer cet opuscule chez Sabin Tournal, rédacteur
+et imprimeur du Courier d'Avignon.
+
+L'ouvrage ne fit alors aucune sensation; ce ne fut que lorsque Bonaparte
+devint général en chef, que M. Loubet, secrétaire du feu M. Tournal, qui
+en avait conservé un exemplaire, y attacha quelque prix, parce que cet
+exemplaire était signé de la main de son auteur. Il le montra alors à
+plusieurs personnes d'Avignon. M. Loubet étant mort, on s'est adressé à
+son fils par l'intermédiaire de M. M...., et on a obtenu la copie
+exacte de cet opuscule, dont il n'existe plus sans doute que ce seul
+exemplaire.
+
+
+
+GALERIE MILITAIRE
+DE NAPOLÉON BONAPARTE
+
+RECUEIL DE TOUS LES TABLEAUX ET MONUMENS
+OU SONT REPRÉSENTÉS
+LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS DE SA CARRIÈRE MILITAIRE;
+
+PAR DAVID, GÉRARD, GIRODET, GROS, GUÉRIN, LBJEUNE, LETHIERS, GAUTHEROT,
+TAUNAY, (Carle et Horace) VERNET, VINCENT, BACLER D'ALBE, BERTBON,
+BOURGEOIS, CALLET, CARTELLIER, CLODION, DEBRET, DESEVE, ESPERCIEUX,
+MEYNIER, MONGIN, PAJOU, PONCE CAMUS, RHOEN, THÉVENIN, etc., etc.
+
+(FAISANT SUITE AUX OEUVRES DE NAPOLÉON.)
+
+
+Gravés par G. NORMANT père et fils.
+C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
+
+
+L'ouvrage contient QUARANTE planches in-folio sur papier vélin superfin.
+Il paraîtra en CINQ livraisons de chacune HUIT planches.
+
+Le prix de chaque livraison est de SIX FRANCS, et de tout l'ouvrage
+TRENTE FRANCS.
+
+Il faut ajouter trente centimes pour recevoir chaque livraison franc de
+port.
+
+Lorsque la victoire, qui avait guidé nos phalanges en Italie et en
+Égypte sous la conduite de Napoléon, l'eut élevé sur les débris d'un
+gouvernement éphémère, il sembla, pendant quelque temps, vouloir suivre
+l'exemple qu'il avait donné lui-même, d'ériger des monumens à la gloire
+nationale. C'était en effet à la patrie qu'avaient été consacrés les
+chefs-d'oeuvre des arts, les plus beaux prix de nos conquêtes, par
+l'armée d'Italie, dont les triomphes avaient peuplé ce Musée, devenu le
+point de réunion des plus magnifiques productions de l'art antique et
+moderne. Ce fut alors que le ciseau de nos plus habiles statuaires, que
+le pinceau des disciples de Raphaël et de Michel-Ange s'empressèrent de
+perpétuer les nombreux exploits de nos plus grands guerriers. Quelque
+jaloux que fût Napoléon d'occuper seul les cent voix de la renommée,
+pour entretenir cette ardeur belliqueuse, il fallut que sa gloire se
+confondît avec la gloire nationale, qu'elles fussent toutes deux réunies
+dans des monumens consacrés à l'utilité publique, aux hommes éminens
+par la bravoure et le mérite, qui avaient bien servi la patrie, ou qui
+étaient morts pour elle dans les combats.
+
+Dans cette collection, nous avons placé les tableaux qui retracent la
+carrière militaire de Napoléon Bonaparte, parce qu'il y est représenté
+entouré des guerriers qui ont parcouru avec lui cette longue et
+brillante période. En réunissant ces tableaux, le lecteur suivra, avec
+les progrès de notre gloire militaire, ceux des efforts de tous les arts
+pour l'immortaliser: chaque dessin rappellera à la mémoire le souvenir
+de plusieurs événemens.
+
+En célébrant ainsi de nouveau cette suite de hauts faits, nous rendrons
+en même temps hommage au génie de nos grands artistes, aux David,
+Gérard, Girodet, Gros, Guérin, Lejeune, Taunay, Vernet, etc., etc.
+
+La galerie fondée par le prince Berthier contient huit tableaux, sujets
+de batailles, par nos premiers artistes; nous avons obtenu de les faire
+dessiner.
+
+Nous avons cru devoir aussi nous réduire à un simple trait, suffisant
+pour donner exactement le dessin des objets, et révéler toute la pensée
+de l'artiste.
+
+_Voici la liste et tordre dans lequel nous présenterons ce Recueil._
+Les gravures sont classées dans l'ordre chronologique, et forment
+une suite de tableaux historiques de la vie de Napoléon Bonaparte.
+
+
+PREMIÈRE LIVRAISON.
+
+(10 mai 1796.) Passage du pont de Lodi, peint par Taunay: salon de
+1818.--(15 novembre 1796.) Bataille d'Arcole, peint par Bacler d'Albe:
+salon de 1804.--(13 janvier 1797.) Bataille de Rivoli, peint par
+Lafitte: salon de 1804.--(14 janvier 1797.) Bataille de Rivoli, peint
+par C. Vernet: salon de 1810.--(18 avril 1797.) Préliminaires de la
+paix de Léoben, peint par Lethiers: salon de 1806,--(8 octobre 1797.)
+Établissement de la république cisalpine, peint par Lafitte: salon de
+1804.--(13 juillet 1798.) Harangue aux Pyramides, peint par Gros: salon
+de 1810.--(25 juillet 1798.) Bataille des Pyramides, peint par Vincent:
+salon de 1810.
+
+
+DEUXIÈME LIVRAISON.
+
+(21 octobre 1798.) Révolte du Kaire, peint par Girodet: salon de
+1810.--(29 octobre 1798.) Pardon accordé aux révoltés du Kaire, peint
+par Guérin: salon de 1808.--(3 mars 1799.) Les pestiférés de Jaffa,
+peint par Gros: salon de 1804.--(15 juillet 1799.) Bataille d'Aboukir,
+peint par Lejeune: salon de 1804.--(15 juillet 1799.) Bataille
+d'Aboukir, peint par Gros: salon de 1806.--(mai 1800.) Passage de
+l'armée de réserve dans le défilé d'Albarède, peint par Mongin: salon de
+1812.--(mai 1800.) Passage du Mont-Saint-Bernard, peint par Thévenin:
+salon de 1806.--(17 mai 1800.) Bonaparte au sommet du Saint-Bernard,
+peint par David: salon de 1806.
+
+
+TROISIÈME LIVRAISON.
+
+(14 juin 1800.) Bataille de Marengo, peint par Lejeune.--(15 juin 1800.)
+Mort de Dessaix, peint par Broc: salon de 1806--(12 octobre 1805.)
+Harangue de Napoléon à l'armée, peint par Gautherot: salon de
+1808.--(octobre 1805) Napoléon honorant le malheur des blessés ennemis,
+peint par Debret: salon de 1806.--(octobre 1806.) Napoléon au tombeau du
+Grand-Frédéric, peint par Ponce-Camus: salon de 1800.--(novembre 1806.)
+Napoléon recevant à Berlin les députés du sénat, peint par Berthon:
+salon de 1810.--(17 octobre 1805.) Capitulation devant Ulm (quatrième
+bas-relief de l'arc du Carrousel), par Cartelier.--(24 octobre 1805.)
+Entrée à Munich (deuxième bas-relief de l'arc du Carrousel), par
+Clodion.
+
+
+QUATRIÈME LIVRAISON.
+
+(13 novembre 1805.) Napoléon recevant les clefs de Vienne peint par
+Girodet: salon de 1808.--(13 novembre 1805.) Entrée dans Vienne
+(troisième bas-relief de l'arc du Carrousel), par Desenne.--(2 décembre
+1805.) Le matin de la bataille d'Austerlitz, peint par Carle Vernet:
+salon de 1808.--(2 décembre 1805.) Bataille d'Austerlitz, peint par
+Gérard: salon de 1810.--(2 décembre 1805.) Victoire d'Austerlitz
+(cinquième bas-relief de l'arc du Carrousel), par Espercieux: salon de
+1810.--(2 janvier 1805.) Fin de la bataille d'Austerlitz, peint par
+Meynier: salon de 1810.--(5 décembre 1805.) Entrevue des deux empereurs,
+peint par Gros: salon de 1812.--(décembre 1806.) Napoléon à Osterode,
+peint par Ponce-Camus: salon de 1810.
+
+
+CINQUIÈME LIVRAISON.
+
+(19 décembre 1806.) Entrée à Varsovie, peint par Callet.--(8
+février 1807.) Champ de bataille d'Eylau, peint par Gros: salon
+de 1808.--(juillet 1807.) Distribution des décorations de la
+légion-d'honneur, aux braves de l'armée russe, peint par Debret: salon
+de 1808.--(4 septembre 1808.) Prise de Madrid, peint par Gros: salon de
+1810.--(23 avril 1809.) Prise de Ratisbonne, peint par Thévenin.--(22
+mai 1809.) Rentrée dans l'île de Lobau, peint par Meynier: salon de
+1812.--(31 mai 1809.) Napoléon aux derniers momens du duc de Montebello,
+peint par Bourgeois: salon de 1810.--(6 juillet 1809.) Bataille de
+Wagram, peint par Gros: salon de 1810.
+
+_Ces planches sont gravés avec la perfection reconnue de_ Mr. C.
+Normant.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
+by Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13475 ***
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+ <title>Oeuvres de Napoléon Bonaparte</title>
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13475 ***</div>
+
+<h1>OEUVRES DE<br>
+
+NAPOLÉON BONAPARTE.</h1>
+
+<h3>TOME CINQUIÈME.</h3>
+
+<h2>C.L.F. PANCKOUCKE, Éditeur</h2>
+
+<h4>MDCCCXXI.</h4>
+<br><br><br>
+
+<h3>CAMPAGNE DE RUSSIE.</h3>
+
+<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Gumbinnen, 20 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Premier bulletin de la grande armée</i>.</p>
+
+<p>A la fin de 1810, la Russie changea de système politique;
+l'esprit anglais reprit son influence; l'ukase sur le commerce
+en fut le premier acte.</p>
+
+<p>En février 1811, cinq divisions de l'armée russe quittèrent
+à marches forcées le Danube, et se portèrent en Pologne.
+Par ce mouvement, la Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie.</p>
+
+<p>Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une
+protestation contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets.
+La Russie annonça par là qu'elle ne voulait pas
+même garder les apparences. Tous les moyens de conciliation
+furent employés de la part de la France: tout fut
+inutile.</p>
+
+<p>A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que
+tout ceci ne pouvait finir que par la guerre; on s'y prépara.
+La garnison de Dantzick fut portée à vingt mille hommes.
+Des approvisionnemens de toute espèce, canons, fusils, poudre,
+munitions, équipage de pont, furent dirigés sur cette
+place; des sommes considérables furent mises à la disposition
+du génie, pour en accroître les fortifications.</p>
+
+<p>L'armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le
+train d'artillerie, les équipages militaires furent complétés.</p>
+
+<p>En mars 1812, un traité d'alliance fut conclu avec l'Autriche:
+le mois précédent, un traité avait été conclu avec la
+Prusse.</p>
+
+<p>En avril, le premier corps de la grande armée se porta sur
+l'Oder;</p>
+
+<p>Le deuxième corps se porta sur l'Elbe;</p>
+
+<p>Le troisième corps, sur le Bas-Oder;</p>
+
+<p>Le quatrième corps partit de Véronne, traversa le Tyrol,
+et se rendit en Silésie. La garde partit de Paris.</p>
+
+<p>Le 22 avril, l'empereur de Russie prit le commandement
+de son armée, quitta Pétersbourg, et porta son quartier-général
+à Wilna.</p>
+
+<p>Au commencement de mai, le premier corps arriva sur la
+Vistule à Elbing et à Marienbourg;</p>
+
+<p>Le deuxième corps, à Marienwerder;</p>
+
+<p>Le troisième corps, à Thorn;</p>
+
+<p>Le quatrième et le sixième corps, à Plock;</p>
+
+<p>Le cinquième corps se réunit à Varsovie;</p>
+
+<p>Le huitième corps, sur la droite de Varsovie;</p>
+
+<p>Le septième corps, à Putavy.</p>
+
+<p>L'empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin
+le 13, l'Elbe le 29, et la Vistule le 6 juin.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="droite">Wilkowisky, le 22 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Deuxième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Tout moyen de s'entendre entre les deux empires devenait
+impossible: l'esprit qui dominait le cabinet russe le précipita
+à la guerre. Le général Narbonne, aide-de-camp de l'empereur,
+fut envoyé à Wilna, et ne put y séjourner que peu de
+jours. On acquérait la preuve que la sommation arrogante et
+tout-à-fait extraordinaire qu'avait présentée le prince Kourakin,
+où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication
+que la France n'eût évacué le territoire de ses propres alliés,
+pour les livrer à la discrétion de la Russie, était le <i>sine quâ
+non</i> de ce cabinet; et il s'en vantait auprès des puissances
+étrangères.</p>
+
+<p>Le premier corps se porta sur la Prégel. Le prince d'Eckmülh
+eut son quartier-général le 11 juin à Koenigsberg.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Reggio, commandant le deuxième
+corps, eut son quartier-général à Vehlau; le maréchal duc
+d'Elchingen, commandant le troisième corps, à Soldapp; le
+prince vice-roi, à Rastembourg; le roi de Westphalie, à Varsovie;
+le prince Poniatowski, à Pulstuk; l'empereur porta
+son quartier-général, le 12, sur la Prégel, à Koenigsberg; le
+17, à Justerburg; le 19, à Gumbinnen.</p>
+
+<p>Un léger espoir de s'entendre existait encore. L'empereur
+avait donné au comte de Lauriston l'instruction de se rendre
+auprès de l'empereur Alexandre, ou de son ministre des affaires
+étrangères, et de voir s'il n'y aurait pas moyen de revenir
+sur la sommation du prince Kourakin, et de concilier
+l'honneur de la France et l'intérêt de ses alliés avec l'ouverture
+des négociations.</p>
+
+<p>Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha,
+sous différens prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa
+mission; et l'on vit pour la première fois un ambassadeur ne
+pouvoir approcher ni le souverain, ni son ministre dans des
+circonstances aussi importantes. Le secrétaire de légation
+Prévost apporta ces nouvelles à Gumbinnen, et l'empereur
+donna l'ordre de marcher pour passer le Niémen: «Les vaincus,
+dit-il, prennent le ton de vainqueurs; la fatalité les entraîne,
+que les destins s'accomplissent.» S.M. fit mettre à
+l'ordre de l'armée la proclamation suivante:</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>La seconde guerre de Pologne est commencée. La première
+s'est terminée à Friedland et à Tilsitt: à Tilsitt, la
+Russie a juré éternelle alliance à la France, et guerre à l'Angleterre.
+Elle viole aujourd'hui ses sermens! Elle ne veut
+donner aucune explication de son étrange conduite, que les
+aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos
+alliés à sa discrétion.</p>
+
+<p>La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? ne serions-nous
+donc plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre
+le déshonneur et la guerre. Le choix ne saurait être douteux.
+Marchons donc en avant! passons le Niémen: portons la
+guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera
+glorieuse aux armées françaises, comme la première; mais la
+paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie, et
+mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie
+a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Kowno, le 26 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Troisième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie,
+porta son quartier-général à deux lieues du Niémen, sur la
+rive gauche. Ce prince a sous ses ordres immédiats les corps
+de cavalerie commandés par les généraux comtes Nansouty et
+Montbrun; l'un composé des divisions aux ordres des généraux
+comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence; l'autre
+composé des divisions aux ordres du général baron Vattier,
+et des généraux comtes Sébastiani et Defrance.</p>
+
+<p>Le maréchal prince Eckmülh, commandant le premier
+corps, porta son quartier-général au débouché de la grande
+forêt de Pilwiski.</p>
+
+<p>Le deuxième corps et la garde suivirent le mouvement du
+premier corps.</p>
+
+<p>Le troisième corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi,
+avec les quatrième et sixième corps restés en arrière, se porta
+sur Kalwary.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie se porta à Novogorod avec les cinquième,
+septième et huitième corps.</p>
+
+<p>Le premier corps d'Autriche, commandé par le prince de
+Schwartzemberg, quitta Lemberg le..., fit un mouvement
+sur sa gauche, et s'approcha de Lublin.</p>
+
+<p>L'équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé,
+arriva le 23 à deux lieues du Niémen.</p>
+
+<p>Le 23, à deux heures du matin, l'empereur arriva aux
+avant-postes près de Kowno, prit une capote et un bonnet
+polonais d'un des chevau-légers, et visita les rives du Niémen,
+accompagné seulement du général du génie Haxo.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, l'armée se mit en mouvement. A
+dix heures, le général de division comte Morand fit passer
+trois compagnies de voltigeurs, et au même moment trois
+ponts furent jetés sur le Niémen. A onze heures, trois colonnes
+débouchèrent sur les trois ponts. A une heure un quart
+le jour commençait déjà à paraître; à midi, le général baron
+Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper
+Kowno par un bataillon.</p>
+
+<p>Le 24, l'empereur se porta à Kowno.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmülh porta son quartier-général
+à Roumchicki;</p>
+
+<p>Et le roi de Naples à Eketanoui.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l'armée
+défila sur les trois ponts. Le 24 au soir, l'empereur fit jeter
+un nouveau pont sur la Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit
+passer le maréchal duc de Reggio avec le deuxième corps. Les
+chevau-légers polonais de la garde passèrent à la nage. Deux
+hommes se noyaient, lorsqu'ils furent sauvés par des nageurs
+du vingt-sixième léger. Le colonel Guéhéneuc s'étant imprudemment
+exposé pour les secourir, périssait lui-même; un
+nageur de son régiment le sauva.</p>
+
+<p>Le 25, le duc d'Elchingen se porta à Kormelou; le roi de
+Naples se porta à Jijmoroui: les troupes légères de l'ennemi
+furent chassées de tous côtés.</p>
+
+<p>Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow; le maréchal
+duc d'Elchingen arriva à Sgorouli; les divisions légères
+de cavalerie couvrirent toute la plaine jusqu'à dix
+lieues de Wilna.</p>
+
+<p>Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le
+dixième corps, dont les Prussiens font partie, a passé le Niémen
+à Tilsitt, et marche sur Rossiena, afin de balayer la
+rive droite du fleuve et de protéger la navigation.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Bellune, commandant le neuvième
+corps, ayant sous ses ordres les divisions Heudelet, Lagrange,
+Durutte, Partouneaux, occupe le pays entre l'Elbe
+et l'Oder.</p>
+
+<p>Le général de division comte Rapp, gouverneur de Dantzick,
+a sous ses ordres la division Daendels.</p>
+
+<p>Le général de division comte Hogendorp est gouverneur
+de Koenigsberg.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une
+partie de son armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki.</p>
+
+<p>Le général russe Bagawout, commandant le deuxième corps,
+et une partie de l'armée russe coupée de Wilna, n'ont trouvé
+leur salut qu'en se dirigeant sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le Niémen est navigable pour des bateaux de deux à trois
+cents tonneaux jusqu'à Kowno. Ainsi, les communications
+par eau sont assurées jusqu'à Dantzick et avec la Vistule,
+l'Oder et l'Elbe. Un immense approvisionnement en eau-de-vie,
+en farine, en biscuit, file de Dantzick et de Koenigsberg
+sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable pour
+de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu'à Wilna. Wilna,
+capitale de la Lithuanie, l'est de toute la Pologne russe. L'empereur
+de Russie est depuis plusieurs mois dans cette ville,
+avec une partie de sa cour. L'occupation de cette place par
+l'armée française sera le premier fruit de la victoire. Plusieurs
+officiers de cosaques et des officiers porteurs de dépêches
+ont été arrêtés par la cavalerie légère.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 30 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quatrième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 27, l'empereur arriva aux avant-postes à deux heures
+après-midi, et mit en mouvement l'armée pour s'approcher
+de Wilna et attaquer, le 28, à la pointe du jour, l'armée
+russe, si elle voulait défendre Wilna ou en retarder la prise,
+pour sauver les immenses magasins qu'elle y avait. Une division
+russe occupait Troki, et une autre division était sur les
+hauteurs de Waka.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en
+mouvement avec l'avant-garde et la cavalerie légère du général
+comte Bruyères. Le maréchal prince d'Eckmülh l'appuya
+avec son corps. Les Russes se reployèrent partout. Après
+avoir échangé quelques coups de canon, ils repassèrent en
+toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna, et
+incendièrent d'immenses magasins, évalués à plusieurs millions
+de roubles; plus de cent cinquante mille quintaux de
+farine, un immense approvisionnement de fourrages et d'avoine,
+une masse considérable d'effets d'habillement furent
+brûlés. Une grande quantité d'armes, dont en général la Russie
+manque, et de munitions de guerre, furent détruites et
+jetées dans la Vilia.</p>
+
+<p>A midi, l'empereur entra dans Wilna. A trois heures, le
+pont sur la Vilia fut rétabli: tout les charpentiers de la ville
+s'y étaient portés avec empressement, et construisaient un
+pont en même temps que les pontonniers en construisaient un
+autre.</p>
+
+<p>La division Bruyères suivit l'ennemi sur la rive gauche.
+Dans une légère affaire d'arrière-garde, une cinquantaine
+de voitures furent enlevées aux Russes. Il y eut quelques
+hommes tués et blessés; parmi ces derniers est le capitaine
+de hussards Ségur. Les chevau-légers polonais de la garde
+firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute,
+poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques.</p>
+
+<p>Le 15, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont
+jeté près de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Jonow, et le 27
+sur Chatouï. Ce mouvement obligea le prince de Wittgenstein,
+commandant le premier corps de l'armée russe, à évacuer
+toute la Samogitie et le pays situé entre Kowno et la mer,
+et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par deux
+régimens de la garde.</p>
+
+<p>Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio
+trouva l'ennemi en bataille vis-à-vis Develtovo; La canonnade
+s'engagea: l'ennemi fut chassé de position en position, et
+repassa avec tant de précipitation le pont, qu'il ne put pas
+le brûler. Il a perdu trois cents prisonniers, parmi lesquels
+plusieurs officiers, et une centaine d'hommes tués ou blessés.
+Notre perte se monte à une cinquantaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère
+que commande le général baron Castex, et du onzième régiment
+d'infanterie légère, composé en entier de Français des
+départemens au-delà des Alpes. Les jeunes conscrits romains
+ont montré beaucoup d'intrépidité.</p>
+
+<p>L'ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir.
+Au dernier moment, les habitans avaient pillé quelques tonneaux
+de farine; on est parvenu à en recouvrer une partie.</p>
+
+<p>Le 29, le duc d'Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva
+pour passer la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur
+les chemins de Grodno et de la Volhynie, pour marcher à la
+rencontre des différens corps russes coupés et éparpillés.</p>
+
+<p>Wilna est une ville de vingt-cinq à trente mille ames,
+ayant un grand nombre de couvens, de beaux établissemens
+et des habitans pleins de patriotisme. Quatre ou cinq cents
+jeunes gens de l'Université, ayant plus de dix-huit ans, et
+appartenant aux meilleures familles, ont demandé à former
+un régiment.</p>
+
+<p>L'ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d'officiers
+d'état-major et d'estafettes tombent à chaque instant
+dans nos mains. Nous acquérons la preuve de l'exagération
+de tout ce que la Russie a publié sur l'immensité de ses
+moyens. Deux bataillons seulement par régiment sont à l'armée;
+les troisièmes bataillons, dont beaucoup d'états de situation
+ont été interceptés dans la correspondance des officiers
+des dépôts avec les régimens, ne se montent pour la plupart
+qu'à cent vingt ou deux cents hommes.</p>
+
+<p>La cour est partie de Wilna vingt-quatre heures après
+avoir appris notre passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie
+sont presque entièrement délivrées. La centralisation
+de Bagration vers le nord a fort affaibli les troupes qui devaient
+défendre la Volhynie.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski,
+le septième et le huitième corps, doit être entré le
+29 à Grodno.</p>
+
+<p>Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs
+du corps de Bagration, qui, le 20, a reçu l'ordre de se rendre
+à marche forcée de Proujanoui sur Wilna, et dont la tête
+était déjà arrivée à quatre journées de marche de cette dernière
+ville, mais que les événement ont forcée de rétrograder
+et que l'on poursuit.</p>
+
+<p>Jusqu'à cette heure, la campagne n'a pas été sanglante; il
+n'y a eu que des manoeuvres: nous avons fait en tout mille
+prisonniers; mais l'ennemi a déjà perdu la capitale et la plus
+grande partie des provinces polonaises, qui s'insurgent. Tous
+les magasins de première, de deuxième et de troisième lignes,
+résultat de deux années de soins, et évalués plus de vingt
+millions de roubles, sont consumés par les flammes ou tombés
+en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l'armée
+française est dans le lieu où était la cour depuis six semaines.</p>
+
+<p>Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque
+les deux suivantes; l'une de l'intendant de l'armée russe,
+qui fait connaître que déjà la Russie ayant perdu tous ses
+magasins de première, de deuxième et de troisième lignes,
+est réduite à en former en toute hâte de nouveaux; l'autre,
+du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu'après peu
+de jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées
+en état de guerre.</p>
+
+<p>Dans la situation présente des choses, si l'armée russe
+croyait avoir quelque chance de victoire, la défense de Wilna
+valait une bataille; et dans tous les pays, mais surtout dans
+celui où nous nous trouvons, la conservation d'une triple ligne
+de magasins aurait dû décider un général à en risquer les
+chances.</p>
+
+<p>Des manoeuvres ont donc seules mis au pouvoir de l'armée
+française une bonne partie des provinces polonaises, la capitale
+et trois lignes de magasins. Le feu a été mis aux magasins
+de Wilna avec tant de précipitation, qu'on a pu sauver
+beaucoup de choses.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Au quartier général impérial de Wilna, le 1er juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Ordre du jour sur l'organisation de la Lithuanie.</i></p>
+
+<p>Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie,
+composé de sept membres et d'un secrétaire-général. La commission
+du gouvernement provisoire de la Lithuanie sera
+chargée de l'administration des finances, des subsistances,
+de l'organisation des troupes du pays, de la formation des
+gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura auprès de
+la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie
+un commissaire impérial.</p>
+
+<p>Chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et
+Byalistock sera administré par une commission de trois membres,
+présidée par un intendant. Ces commissions administratives
+seront sous les ordres de la commission provisoire de
+gouvernement de la Lithuanie.</p>
+
+<p>L'administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet.</p>
+
+<p>Il y aura, pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints
+et un conseil municipal composé de douze membres.
+Cette administration sera chargée de la gestion des biens de la
+ville, de la surveillance des établissemens de bienfaisance et
+de la police municipale.</p>
+
+<p>Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de
+deux bataillons. Chaque bataillon sera de six compagnies. La
+force des deux bataillons sera de quatre cent cinquante
+hommes.</p>
+
+<p>Il y aura dans chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno,
+Minsk et Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel
+ayant sous ses ordres; savoir: ceux des gouvernemens
+de Wilna et de Minsk, deux chefs d'escadron; ceux des gouvernemens
+de Grodno et de Byalistock, un chef d'escadron.
+Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque
+compagnie sera composée de cent sept hommes.</p>
+
+<p>Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du
+gouvernement. La résidence des officiers et l'emplacement
+des brigades seront déterminés par la commission provisoire
+de gouvernement de la Lithuanie.</p>
+
+<p>Les officiers, sous-officiers et volontaires gendarmes, seront
+pris parmi les gentilshommes propriétaires du district:
+aucun ne pourra s'en dispenser. Il seront nommés; savoir:
+les officiers, par la commission provisoire de gouvernement
+de la Lithuanie; les sous-officiers et volontaires gendarmes,
+par les commissions administratives des gouvernemens de
+Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock.</p>
+
+<p>L'uniforme de la gendarmerie sera l'uniforme polonais.</p>
+
+<p>La gendarmerie fera le service de police; elle prêtera
+main-forte à l'autorité publique; elle arrêtera les traînards,
+maraudeurs et déserteurs, de quelque armée qu'ils soient.
+Notre ordre du jour, en date du ... juin dernier, sera publié
+dans chaque gouvernement, et il y sera, en conséquence,
+établi une commission militaire.</p>
+
+<p>Le major-général nommera un officier-général ou supérieur,
+français ou polonais, des troupes de ligne, pour commander
+chaque gouvernement. Il aura sous ses ordres les
+gardes nationales, la gendarmerie et les troupes du pays.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 6 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Cinquième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante
+au commencement des hostilités:</p>
+
+<p>Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein,
+composé des cinquième et quatrième divisions d'infanterie,
+et d'une division de cavalerie, formant en tout dix-huit cents
+hommes, artillerie et sapeurs compris, avait été long-temps
+à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena, et était le 24 juin
+à Keydanoui.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout,
+composé des quatrième et dix-septième divisions d'infanterie,
+et d'une division de cavalerie présentant la même force, occupait
+Kowno.</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff,
+composé de la première division de grenadiers, d'une division
+d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant
+vingt-quatre mille hommes, occupait New-Troki.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff,
+composé des onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie
+et d'une division de cavalerie, formant dix-huit mille hommes,
+était placé depuis New-Troki jusqu'à Lida.</p>
+
+<p>La garde impériale était à Wilna.</p>
+
+<p>Le sixième corps, commandé par le général Doctorow,
+composé de deux divisions d'infanterie et d'une division de
+cavalerie, formant dix-huit mille hommes, avait fait partie de
+l'armée du prince Bagration. Au milieu de juin, il arriva à
+Lida, venant de la Volhynie pour renforcer la première armée.
+Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et Grodno.</p>
+
+<p>Le cinquième corps, composé de la deuxième division de
+grenadiers, des douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions
+d'infanterie, et de deux divisions de cavalerie, était
+le 30 à Wolkowisk. Le prince Bagration commandait ce
+corps, qui pouvait être de quarante mille hommes.</p>
+
+<p>Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et
+une division de cavalerie, commandées par le général Markow,
+se trouvaient dans le fond de la Volhynie.</p>
+
+<p>Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche
+du duc de Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent
+le corps de Wittgenstein à se porter sur Wilkomir et sur la
+gauche, et le corps de Bagawout à gagner Dunabourg par
+Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se trouvaient ainsi
+coupés de Wilna.</p>
+
+<p>Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale
+russe, se portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui
+et Vidzoui. Le roi de Naples les poussa vivement sur
+les deux rives de la Vilia. Le dixième régiment de hussards
+polonais, tenant la tête de colonne de la division du comte
+Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques
+de la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde,
+et le chargea tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une
+douzaine de prisonniers. Les troupes polonaises, qui jusqu'à
+cette heure ont chargé, ont montré une rare détermination.
+Elles sont animées par l'enthousiasme et la passion.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui,
+et y a atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre
+au général Montbrun de la faire charger; mais les Russes
+n'ont point attendu, et se sont retirés avec une telle précipitation,
+qu'un escadron de hulans, qui revenait d'une reconnaissance
+du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos postes.
+Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement
+pris ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux.
+Les Polonais qui se trouvaient parmi ces prisonniers
+ont demandé à servir, et ont pris rang, tout montés, dans les
+troupes polonaises.</p>
+
+<p>Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à
+Swentzianoui: le maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui,
+et le maréchal duc de Reggio à Avanta.</p>
+
+<p>Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena;
+il s'est porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.</p>
+
+<p>Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie
+ont été brûlés par eux; perte énorme, non-seulement
+pour leurs finances, mais encore pour la subsistance des
+peuples.</p>
+
+<p>Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième
+corps, était encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait
+aucun mouvement. Le 28, il se réunit et se mit en marche
+pour se porter sur la Dwina par une marche de flanc. Le 30,
+son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut chargée par la cavalerie
+légère du général baron Bordesoult, et chassée de la
+ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta
+sur Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade
+de cavalerie légère, au moment où l'avant-garde de
+Doctorow y entrait. Le général Pajol le fit charger; l'ennemi
+fut sabré et culbuté dans la ville. Il a perdu soixante hommes
+tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a eu cinq
+hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par
+le neuvième régiment de lanciers polonais.</p>
+
+<p>Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda
+sur Olchanoui. Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une
+division d'infanterie, les cuirassiers de la division du comte
+Valence et le deuxième régiment de chevau-légers de la garde,
+se porta sur Ochmiana pour soutenir le général Pajol.</p>
+
+<p>Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi,
+continua de longer à droite, à marches forcées, en faisant le
+sacrifice de ses bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki,
+d'où il s'est porté sur la Dwina. Ce mouvement
+avait été prévu. Le général comte Nansouty, avec une division
+de cuirassiers, la division de cavalerie du général comte
+Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
+portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à
+Swir, lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit
+bon nombre de traînards, et l'obligea à abandonner quelques
+centaines de voitures de bagages.</p>
+
+<p>L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches
+qu'ont faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées,
+ont dû les faire beaucoup souffrir.</p>
+
+<p>Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures
+sans interruption.</p>
+
+<p>D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un
+froid très-vif. Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet
+de cette transition subite. Des convois d'artillerie ont été
+arrêtés dans les boues.</p>
+
+<p>Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les
+chevaux, a nécessairement retardé notre marche, et le corps
+de Doctorow, qui a donné successivement dans les colonnes
+du général Bordesoult, du général Pajol et du général Nansouty,
+a été près de sa destruction.</p>
+
+<p>Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus
+en arrière, marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de
+Wolkowski pour se rendre sur Minsk.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La
+division Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow
+se trouvait encore à Grodno avec ses cosaques. Chargés par
+la cavalerie légère du prince Poniatowski, les cosaques ont
+été éparpillés: on leur a tué deux cents hommes et fait
+soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une manutention
+propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques restes
+de magasins.</p>
+
+<p>Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina
+en se rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général
+de division comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il
+était le 3 à Traboui. Le maréchal prince d'Eckmülh, renforcé
+de deux divisions, était le 4 à Wichnew. Si le prince
+Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du corps de
+Bagration, ce corps se trouvera compromis.</p>
+
+<p>Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude,
+L'hetman Platow ignorait, le 30 juin, que depuis
+deux jours Wilna fût occupé par les Français. Il se dirigea
+sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea de route et se
+porta sur le midi.</p>
+
+<p>Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout
+s'organise à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande
+quantité de monde qui s'y est précipitée pendant la durée de
+l'orage. Il y avait une manutention russe pour soixante mille
+rations. On en à établi une autre pour une égale quantité de
+rations. On forme des magasins. La tête des convois arrive à
+Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
+un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de
+Dantzick.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 13 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Sixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie.
+Le 5, il a rencontré la cavalerie ennemie en position sur
+la Dziana; il l'a fait charger par la brigade de cavalerie légère,
+que commande le général baron Subervic. Les régimens
+prussiens, wurtembergeois et polonais qui font partie de
+cette brigade, ont chargé avec la plus grande intrépidité. Ils
+ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes, et
+ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés.
+Arrivé au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut
+défendre le passage. Le générai comte Montbrun fit alors
+avancer ses cinq batteries d'artillerie légère, qui, pendant
+plusieurs heures, portèrent le ravage dans les rangs ennemis.
+La perte des Russes a été considérable.</p>
+
+<p>Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui,
+d'où l'empereur de Russie était parti la veille.</p>
+
+<p>Notre avant-garde est sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui.
+Il se porta, pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la
+droite du roi de Naples. Le général de brigade Roussel, avec
+le neuvième régiment de chevau-légers polonais et le deuxième
+régiment de hussards prussiens, passa la rivière, culbuta six
+escadrons russes, en sabra un bon nombre et fit quarante-cinq
+prisonniers avec plusieurs officiers. Le général Nansouty
+se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
+le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens,
+le sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a
+accordé la décoration de la Légion-d'Honneur au général
+Roussel, aux officiers et au sous-officier ci-dessus nommés.</p>
+
+<p>Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards
+et dragons russes montés.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno
+et Vilna par Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques,
+chassé de Grodno, se présenta sur Lida, et y trouva
+les avant-postes français. Il descendit sur Ivie le 5.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui
+et Soubonicki. Le général baron Pajol était à Perckaï; le
+généra! baron Bordesoult était à Blakchtoui; le maréchal
+prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski, poussant
+des têtes de colonne partout.</p>
+
+<p>Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.</p>
+
+<p>Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet
+de Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté
+dans sa route. Il est retourné sur ses pas pour gagner
+Minsk; prévenu par le prince d'Eckmühl, il a changé de direction,
+a renoncé à se porter sur la Dwina, et se porte sur
+le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de la
+Bérésina.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il
+y a trouvé des magasins considérables en farine, en avoine,
+en effets d'habillement, etc. Bagration était déjà arrivé à
+Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il envoya l'ordre de
+brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui en a
+pas donné le temps.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général
+Reynier, à Slonim. Des magasins, des voitures de bagages,
+des pharmacies, des hommes isolés ou coupés tombent à
+chaque moment dans nos mains. Les divisions russes errent
+dans ces contrées sans directions prévues, poursuivies partout,
+perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins, détruisant
+leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.</p>
+
+<p>Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin
+de trois mille quintaux de farine, de cent mille rations de
+biscuit, etc. Il a trouvé aussi à Vileika une caisse de vingt
+mille francs en monnaie de cuivre.</p>
+
+<p>Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à
+l'armée française: depuis que la campagne est ouverte, on
+compte à peine, dans tous les corps réunis, trente hommes
+tués, une centaine de blessés et dix prisonniers, tandis que
+nous avons déjà deux mille à deux mille cinq cents prisonniers
+russes.</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin,
+a poursuivi l'ennemi dans ses différentes directions,
+et s'est emparé de plusieurs voitures de bagages. Le prince
+de Schwartzenberg se loue de l'accueil qu'il reçoit des
+habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces contrées.</p>
+
+<p>Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes
+sont sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant
+quatre millions d'hommes de population, est conquise. Les
+mouvemens de guerre ont commencé au passage de la Vistule.
+Les projets de l'empereur étaient dès-lors démasqués,
+et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
+Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage
+de ce fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina,
+car il y a plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina
+à Moscou et a Pétersbourg.</p>
+
+<p>Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent
+le projet de nous attendre et de nous livrer bataille
+avant de rentrer dans leurs anciennes provinces, après avoir
+abandonné sans combat la Pologne, comme s'ils étaient pressés
+par la justice, et qu'ils voulussent restituer un pays mal
+acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités, ni par le droit
+de conquête.</p>
+
+<p>La chaleur continue à être très-forte.</p>
+
+<p>Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche
+est arborée partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes,
+tous demandent l'indépendance de leur nation. Les paysans
+sont extrêmement jaloux du bonheur des paysans du grand-duché,
+qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la liberté est
+regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens. Les
+paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble
+pas devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent
+avec transport l'espérance que la fin de la lutte sera
+le rétablissement de leur liberté. Les paysans du grand-duché
+ont gagné à la liberté, non qu'ils soient plus riches, mais
+que les propriétaires sont obligés d'être modérés, justes
+et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront leurs
+terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
+ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le
+paysan gagne beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance
+pour le coeur de l'empereur, que d'être témoin, en traversant
+le grand-duché, des transports de joie et de reconnaissance
+qu'excite le bienfait de la liberté accordée à quatre millions
+d'hommes.</p>
+
+<p>Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être
+décrétés en Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent
+d'être offerts par la noblesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 16 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché
+fermé par des redoutes, et fait construire une citadelle
+sur la montagne où était l'ancien palais des Jagellons.
+On travaille à établir deux ponts de pilotis sur la Vilia. Trois
+ponts de radeaux existent déjà sur cette rivière.</p>
+
+<p>Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde,
+composée des divisions Laborde et Roguet, que commande
+le maréchal duc de Trévise, et de la vieille garde, que commande
+le maréchal duc de Dantzick, sur l'emplacement du
+camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité l'admiration
+générale.</p>
+
+<p>Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général
+de Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des
+plus belles et des plus fertiles provinces de la Pologne, le
+général de brigade baron Ricard, avec une partie de la septième
+division, pour se porter sur Poniewiez; le général
+prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
+sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une
+autre brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans
+sont arrivés à leur destination. Le général Kleist n'a pu atteindre
+qu'un hussard russe, l'ennemi ayant évacué en toute
+hâte Chawli, après avoir incendié les magasins.</p>
+
+<p>Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez.
+Il a eu le bonheur de sauver les magasins qui s'y
+trouvaient, et qui contenaient trente mille quintaux de farine.
+Il a fait cent soixante prisonniers, parmi lesquels sont
+quatre officiers. Cette petite expédition fait le plus grand honneur
+au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
+en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
+au commandant, au lieutenant de Raven, aux
+sous-officiers Werner et Pommereit, et au brigadier Grabouski,
+qui se sont distingués dans cette affaire.</p>
+
+<p>Les habitans de la province de Samogitie se distinguent
+par leur patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres
+Polonais: ils étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage;
+mais leurs destinées ont changé avec la chute de
+la Pologne. Les plus belles terres ayant été données par Catherine
+aux Soubow, les paysans, de libres qu'ils étaient, ont
+dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait l'armée
+sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
+intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille
+chevaux sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie.
+Des magasins considérables ont été conservés. La marche
+de l'armée de Kowno sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et
+sur Minsk, a obligé l'ennemi à abandonner les rives du Niémen,
+et a rendu libre cette rivière, par laquelle de nombreux
+convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment plus
+de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
+rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande
+quantité d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc.
+Les convois se succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert
+de bateaux.</p>
+
+<p>Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré
+à Wilna le 38. La première armée de l'Ouest, commandée
+par l'empereur Alexandre, est composée de neuf divisions d'infanterie
+et de quatre divisions de cavalerie. Poussée de poste
+en poste, elle occupe aujourd'hui le camp retranché de Drissa,
+où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux ducs Elchingen
+et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps,
+et les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun,
+la contient. La seconde armée, commandée par le prince Bagration,
+était encore, le premier juillet, à Kobrin, où elle
+se réunissait. Les neuvième et quinzième divisions étaient
+plus loin, sous les ordres du général Tormazow. A la première
+nouvelle du passage du Niémen, Bagration se mit en
+mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec
+les cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé
+à la hauteur d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était
+fermé. Il reconnut que l'exécution des ordres qu'il avait serait
+téméraire et entraînerait sa perte, Soubotnicki, Traboui,
+Witchnew, Volojink, étant occupés par les corps du général
+comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal prince
+d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
+mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le
+prince d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois:
+de Newij il marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk,
+où il n'aura d'autre ressource que de passer le Borysthène.
+Ainsi, les deux armées sont entièrement coupées,
+et séparées entre elles par un espace de cent lieues.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow
+sur la Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces
+de canon de siège, des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir.
+Des magasins considérables ont été incendiés une partie
+cependant a été sauvée.</p>
+
+<p>Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division
+de cavalerie légère, commandée par le général Rozniecki, sur
+Mir. Elle a rencontré l'arrière-garde ennemie à peu de distance
+de cette ville. Un engagement très-vif eut lieu. Malgré
+l'infériorité du nombre de la division polonaise, le champ lui
+est resté. Le général de cosaques Gregoriew a été tué, et
+quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a été
+de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise
+s'est battue avec la plus grande intrépidité, et son courage
+a suppléé au nombre. Nous sommes entrés le même jour
+à Mir.</p>
+
+<p>Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à
+Nesvy.</p>
+
+<p>Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.</p>
+
+<p>Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr,
+ont passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna.
+La division Deroy et la division de Wrede étaient très-belles.
+Ces troupes se sont mises en marche pour Sloubokoe.</p>
+
+<p>La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération
+générale de Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski
+son président. Ce prince, âgé de quatre-vingts ans, a été, il y
+a cinquante ans, maréchal d'une diète de Pologne. Le premier
+acte de la confédération a été de déclarer le royaume de Pologne
+rétabli.</p>
+
+<p>Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur
+à Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection
+l'acte de confédération.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin
+Wibicki, président de la députation de la confédération
+générale de Pologne.</i></p>
+
+<p>MM. les députés de la confédération de Pologne,
+J'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
+Polonais; je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais
+volé comme vous dans l'assemblée de Varsovie: l'amour de
+la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.</p>
+
+<p>Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien
+des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du
+second ou du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé
+tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire
+m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et
+à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement,
+sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler encore
+le sang de mes sujets.</p>
+
+<p>J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats
+à mes côtés, sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.</p>
+
+<p>J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les
+efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi
+pour seconder vos résolutions, je le ferai.</p>
+
+<p>Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir
+de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais,
+dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout
+sur l'unanimité des efforts de la population qui les couvre,
+que vous devez fonder vos espérances de succès.</p>
+
+<p>Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition
+en Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur
+d'Autriche l'intégrité de ses états, et que je ne saurais
+autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait
+à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste
+des provinces polonaises. Que la Lithuanie, la Samogitie,
+Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie, l'Ukraine, la
+Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
+grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la
+sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à
+votre patrie, qui vous a rendus si intéressans, et vous a acquis
+tant de droits à mon estime et à ma protection, sur laquelle
+vous devez compter dans toutes les circonstances.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Glonbokoé, le 22 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
+d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille
+hommes; des cosaques de Platow, formant six mille chevaux,
+et de quatre à cinq mille hommes de cavalerie. Deux
+divisions de son corps (la neuvième et la onzième) voulaient
+le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et obligées
+de rentrer en Volhoynie.</p>
+
+<p>Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde
+de Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski
+y avait son quartier-général.</p>
+
+<p>Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général
+Rozniecki, commandant la cavalerie légère du quatrième
+corps de cavalerie, a perdu six cents hommes tués ou blessés,
+ou faits prisonniers. On n'a à regretter aucun officier supérieur.
+Le général Rozniecki assure que l'on a reconnu sur le
+champ de bataille, les corps du général de division russe
+comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général
+à Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la
+position importante de Pinsk, par un détachement, qui a pris
+quelques hommes et des magasins assez considérables. Douze
+houlans autrichiens ont chargé quarante-six cosaques, les
+ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris six.
+Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.</p>
+
+<p>Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir
+le duché de Varsovie d'une incursion, et observer les
+deux divisions ennemies rentrées en Volhynie.</p>
+
+<p>Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé
+le capitaine Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui.
+Ce détachement a pris là un parc de deux cents voitures
+du corps de Bagration, a fait prisonniers six officiers, deux
+canonniers, trois cents hommes du train, et a pris huit cents
+beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
+éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener
+ce convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés
+et les hommes.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général
+Pajol était à Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce
+qu'apprenant, Bagration a renoncé à se porter sur Bobruisk,
+et s'est jeté quinze lieues plus bas du côté de Mozier.</p>
+
+<p>Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.</p>
+
+<p>Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il
+a envoyé sur Star-Lepel, y a pris des magasins considérables,
+et deux compagnies de mineurs de huit officiers et de deux
+cents hommes.</p>
+
+<p>Le 18, ce général était à Kokanow.</p>
+
+<p>Le même jour, à deux heures du matin, le général baron
+Colbert est entré à Orcha, où il s'est emparé d'immenses
+magasins de farine, d'avoine, d'effets d'habillement. Il a
+passé de suite le Borysthène, et s'est mis à la poursuite d'un
+convoi d'artillerie.</p>
+
+<p>Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un
+officier envoyé par l'empereur pour faire évacuer les magasins
+d'Orcha, a été fort étonné de trouver la place au
+pouvoir des Français; cet officier a été pris avec ses dépêches.</p>
+
+<p>Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa
+retraite, prévenu dans ses projets, séparé et éloigné de la
+grande armée, la grande armée, commandée par l'empereur
+Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le général Sébastiani,
+suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
+cosaques et arriva à Drouïa.</p>
+
+<p>Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla
+d'assez belles baraques que l'ennemi avait fait construire,
+fit lever le plan des ouvrages, brûla des magasins et fit cent
+cinquante prisonniers. Après cette diversion sur la droite, il
+marcha sur Drouïa.</p>
+
+<p>Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché
+de Drissa, au nombre de cent à cent vingt mille hommes,
+instruit que notre cavalerie légère se gardait mal, fit jeter un
+pont, fit passer cinq mille hommes d'infanterie et cinq mille
+hommes de cavalerie, attaqua le général Sébastiani à l'improviste,
+le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver une perte
+d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers,
+parmi lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant
+du onzième de chasseurs. Le général de brigade baron
+Saint-Geniès, blessé mortellement, est resté au pouvoir de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la
+garde à pied et de la garde à cheval, et la cavalerie légère
+bavaroise, arriva à Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié
+le 17.</p>
+
+<p>Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.</p>
+
+<p>Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient
+à Ouchatsch; le vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.</p>
+
+<p>Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa,
+consistant en une douzaine de redoutes palissadées, réunies
+par un chemin couvert et de trois mille toises de développement
+dans l'enfoncement de la rivière. Ces ouvrages ont coûté
+une année de travail; nous les avons rasés.</p>
+
+<p>Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés
+ou jetés dans l'eau.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.</p>
+
+<p>Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis
+Polotsk.</p>
+
+<p>Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la
+rive droite par sa cavalerie.</p>
+
+<p>Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre
+le passage de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il
+formait à grands frais depuis trois ans, ont été détruits. Il est
+tels de ses ouvrages qui, au dire des gens du pays, ont coûté
+dans une année six mille hommes aux Russes. On ne sait sur
+quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les attaquer dans
+des camps qu'ils avaient retranchés.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch
+et sur Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula.
+Cette rivière est réunie par un canal à la Bérésina, qui se
+jette dans le Borysthène; ainsi, nous sommes maîtres de la
+communication de la Baltique à la mer Noire.</p>
+
+<p>Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses
+bagages, de jeter dans les rivières son artillerie, ses armes.
+Tout ce qui est Polonais profite de ces retraites précipitées
+pour déserter et rester dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français.
+On peut évaluer vingt mille les déserteurs polonais qu'a
+eus l'armée russe.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive
+sur la Vistule.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour
+prendre le commandement du onzième corps.</p>
+
+<p>Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert
+de superbes récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux
+et de grands couvens. Dans le seul bourg de Gloubokoé, il
+y a deux couvens qui peuvent contenir chacun douze cent
+malades.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Neuvième bulletin de la grande aimée.</i></p>
+
+<p>L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen,
+en passant par Ouchatsack.</p>
+
+<p>Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont
+de Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux
+envoyée sur Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de
+hussards russes et deux de cosaques, les a charges et leur a
+pris ou tué une douzaine d'hommes, dont un officier. Le
+chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la reconnaissance,
+se loue des capitaines Rossi et Ferreri.</p>
+
+<p>Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
+A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un
+pont sur la Dwina. L'ennemi a voulu disputer le passage; son
+artillerie a été démontée. Le colonel Lacroix, aide-de-camp
+du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une balle.</p>
+
+<p>L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures
+après midi. La division de cavalerie du général comte Bruyères
+et la division du général comte Saint-Germain ont été
+envoyées sur la route de Witepsk; elles ont couché à mi-chemin.</p>
+
+<p>Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux
+mille hommes, qui formaient la garnison de cette ville, ont
+eu la témérité de vouloir se défendre; ils ont été écharpés
+par la cavalerie légère. Le 21, trois mille cosaques ont attaqué
+les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était l'avant-garde
+du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon
+du quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère,
+et l'a repoussée au loin. Bagration parait avoir profité
+du peu d'activité avec laquelle il était poursuivi, pour se porter
+sur Bobruisk, et de là il est revenu sur Mohilow.</p>
+
+<p>Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous
+marchons sur Witepsk, où il parait que l'armée russe est
+réunie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, le 3e juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté
+l'armée et se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée
+russe a quitté le camp retranché de Drissa, et s'est portée sur
+Polotsk et Witepsk. L'armée russe qui était à Drissa consistait
+en cinq corps d'armée, chacun de deux divisions et de
+quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée, celui du
+prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
+quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur
+la rive gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une
+partie de la cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à
+pointe du jour, et s'est porté sur Ostrovno.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Combat d'Ostrovno.</i></p>
+
+<p>Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions
+Bruyères et Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie
+légère, se rencontra avec l'ennemi à deux lieues en avant
+d'Ostrovno. Le combat s'engagea. Diverses charges de cavalerie
+eurent lieu. Toutes furent favorables aux Français. La
+cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples cite,
+comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
+huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie
+russe, dont partie appartenait à la garde, fut culbutée.
+Les batteries que l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent
+enlevées. L'infanterie russe, qui s'avança pour soutenir
+son artillerie, fut rompue et sabrée par notre cavalerie légère.</p>
+
+<p>Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la
+division Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze
+à vingt mille hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno.
+Les Russes furent chassés de position en position. Les
+bois furent enlevés à la baïonnette.</p>
+
+<p>Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux
+baron Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie
+légère, les quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième
+régimens de ligne, et le premier régiment Croates, se
+sont fait remarquer.</p>
+
+<p>Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute
+la journée à la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant
+les avant-postes, un éclaireur le prit pour ennemi, fit
+feu, et la balle lui fracassa le crâne. Il avait mérité de mourir
+trois heures plus tôt sur le champ de bataille de la main
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en
+tête la division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie
+légère et la brigade de cavalerie légère du baron Piré
+tournèrent par la droite. La division Broussier passa par le
+grand chemin, et fit réparer un petit pont que l'ennemi avait
+détruit. Au soleil levant, on aperçut l'arrière-garde ennemie,
+forte de dix mille hommes de cavalerie, échelonnée dans la
+plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à un bois
+garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
+prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième
+régiment, en attendant que toute sa division eût passé le défilé.
+Deux compagnies de voltigeurs avaient pris les devants,
+seules; elles longèrent la rive du fleuve, marchant sur cette
+énorme masse de cavalerie, qui fit un mouvement en avant,
+enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut perdus, et
+qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent avec
+le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure
+entière, investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de
+trois cents cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent
+à la cavalerie française le temps de déboucher.</p>
+
+<p>La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
+l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins
+d'une heure, toutes les positions de l'ennemi furent emportées,
+et il fut rejeté dans la plaine, au-delà d'une petite rivière qui
+se jette dans la Dwina sous Witepsk, L'armée prit position sur
+les bords de cette rivière, à une lieue de la ville.</p>
+
+<p>L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie
+et soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une
+bataille pour le lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir
+la livrer. L'empereur passa le reste du jour à reconnaître le
+champ de bataille et à faire ses dispositions pour le lendemain;
+mais, à la pointe du jour, l'armée russe avait battu
+en retraite dans toutes les directions, se rendant sur Smolensk.</p>
+
+<p>L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents
+voltigeurs qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de
+la cavalerie ennemie, frappé de leur belle contenance, il envoya
+demander de quel corps ils étaient. Ils répondirent:
+"<i>Du neuvième, et les trois-quarts enfans de Paris!&mdash;Dites-leur,
+dit l'empereur, que ce sont de braves gens;
+ils méritent tous la croix!</i>"</p>
+
+<p>Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces
+de canon russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt
+caissons de munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six
+mille Russes tués ou blessés. Notre perte se monte à deux
+cents hommes tués, neuf cents blessés, et une cinquantaine
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux
+Bruyères, Piré et Ornano, du colonel Radziwil, commandant
+le neuvième de lanciers polonais, officier d'une rare
+intrépidité.</p>
+
+<p>Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils
+ont perdu quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers.
+Les Russes ont eu trois généraux tués ou blessés;
+bon nombre de colonels et d'officiers supérieurs de leur armée
+sont restés sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk,
+ville de trente mille habitans. Il y a vingt couvens.
+Nous y avons trouvé quelques magasins, entre autres un magasin
+de sel évalué quinze millions.</p>
+
+<p>Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince
+d'Eckmühl était attaqué à Mohilow.</p>
+
+<p>Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur
+Novoi-Bickow. Le 23, à la pointe du jour, trois mille cosaques
+attaquèrent le troisième de chasseurs, et lui prirent cent
+hommes, au nombre desquels se trouvent le colonel et quatre
+officiers, tous blessés. La générale battit: on en vint aux
+mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
+commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à
+cinq heures du soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois
+et au pont que les Russes voulaient forcer. A cinq heures, le
+prince d'Eckmühl fit avancer trois bataillons d'élite, se mit à
+leur tête, culbuta les Russes, leur enleva leurs positions, et
+les poursuivit pendant une lieue. La perte des Russes est
+évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze cents
+prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou
+blessés. Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il
+passa le Borysthène, pour se porter sur Smolensk.</p>
+
+<p>Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans
+et honorables pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé
+que la moitié des forces que l'ennemi a présentées; le terrain
+ne comportait pas d'autres développemens.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, le 4 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Onzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des
+pertes qu'a faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de
+l'énorme désertion qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était
+polonais est resté dans le pays; de sorte que ce corps qui,
+en y comprenant les cosaques de Platow, était de cinquante
+mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente mille
+hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk,
+à la grande armée.</p>
+
+<p>La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:</p>
+
+<p>Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la
+Dwina;</p>
+
+<p>Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché
+et Ousviath;</p>
+
+<p>Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps
+de cavalerie;</p>
+
+<p>Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl,
+est à l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène,
+avec deux ponts sur ce dernier fleuve, un pont sur la Bérésina,
+et des doubles têtes de pont;</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen,
+est à Liozna;</p>
+
+<p>Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est
+à Orcha, avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;</p>
+
+<p>Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+est à Mohilow, avec deux ponts et des têtes de pont sur le
+Borysthène;</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de
+Reggio, est sur la Drissa, en avant de Polotsk, sur la route
+de Sebej;</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;</p>
+
+<p>Le septième corps est sur Rozanna;</p>
+
+<p>Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
+commandé par le général comte Latour-Maubourg,
+est devant Bobruisk et Mozier;</p>
+
+<p>Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est
+devant Dunabourg et Riga;</p>
+
+<p>Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se
+réunit à Tilsitt;</p>
+
+<p>Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione,
+est à Stettin.</p>
+
+<p>S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La
+chaleur est excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre
+est à vingt-six et vingt-sept degrés: les nuits même
+sont chaudes.</p>
+
+<p>Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de
+Bagration, ayant été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre,
+est rentré en Volhynie, s'est réuni à des divisions
+de recrues commandées par le général Tormazow, et a marché
+sur le septième corps; il a surpris et cerné le général de
+brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une avant-garde
+de deux bataillons et de deux escadrons du régiment
+du prince Clément. Après six heures de résistance, la plus
+grande partie de cette avant-garde a été tuée ou prise: le général
+comte Reynier n'a pu venir que deux heures après à
+son secours. Le prince Schwartzemberg s'est mis le 30 juillet
+en marche pour rejoindre le général Reynier et pousser vivement
+la guerre contre les divisions ennemies.</p>
+
+<p>Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à
+Ekan en Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents
+prisonniers et leur a tué bon nombre d'hommes. Le général
+Grawert se loue du major Stiern, qui, avec le premier régiment
+de dragons prussiens, a eu une grande part a l'affaire.
+Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé vivement
+l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de
+pont.</p>
+
+<p>Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie
+légère italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre
+bataillons de dépôt qui se rendaient à Twer, les ont rompus,
+ont fait quatre cents prisonniers et pris cent voitures chargées
+de munitions de guerre.</p>
+
+<p>Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de
+dragons de la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à
+Ousviath, a fait prisonniers un capitaine et quarante hommes,
+et s'est emparé de deux cents voitures chargées de farine.</p>
+
+<p>Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur
+Sebej. Il s'est rencontré avec le général Wittgenstein, dont le
+corps avait été renforcé de celui du prince Repnin. Un combat
+s'est engagé près du château de Jacoubovo. Le vingt-sixième
+régiment d'infanterie légère s'est couvert de gloire.
+La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout
+le corps ennemi.</p>
+
+<p>Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le
+duc de Reggio par son flanc pendant sa marche. Le maréchal
+a pris position derrière la Drissa.</p>
+
+<p>Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa,
+et de se placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc
+de Reggio a laissé passer la rivière à la moitié du corps ennemi,
+et quand il a vu environ quinze mille hommes et quatorze
+pièces de canon au-delà de la rivière, il a démasqué une batterie
+de quarante pièces de canon qui ont tiré pendant une
+demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les divisions
+Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la
+baïonnette en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans
+la rivière. Tous les canons et caissons pris, trois mille prisonniers,
+parmi lesquels beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp
+du général Wittgenstein, et trois mille cinq cents
+hommes tués ou noyés sont le résultat de cette affaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, 7 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Douzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier
+de troupes légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux
+ont été blessés; quatre colonels ont été tués.</p>
+
+<p>Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg
+le 1er août. Il y a trouvé huit pièces de canon; tout
+le reste avait été évacué. Le duc de Tarente a dû s'y porter
+le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi travaillait à fortifier depuis
+cinq ans, où il a dépensé plusieurs millions, qui a coûté
+la vie à plus de vingt mille hommes de troupes russes pendant
+la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un coup
+de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages
+de l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à
+Drissa.</p>
+
+<p>En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné
+qu'un équipage de cent bouches à feu qu'il avait fait former
+à Magdebourg, et qu'il avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât
+sur Dantzick et fût mis en dépôt dans cette place.
+Au commencement de la campagne, on avait préparé deux
+équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre
+Riga.</p>
+
+<p>Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux
+s'organisent; les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de
+repos sont extrêmement utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs
+excessive. Nous ayons ici plus chaud que nous ne
+l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes; il paraît
+que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
+mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles
+que dans huit ou dix jours.</p>
+
+<p>S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle
+occupe à Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive
+gauche de la Dwina. Tous les matins a six heures il y a grande
+parade, où se trouvent tous les officiers de la garde. Une des
+brigades de la garde, en grande tenue, défile alternativement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, 21 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Treizième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince
+d'Eckmühl sur le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de
+l'ennemi a été considérable.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg,
+au lieu de huit qui avaient été annoncées. Il a fait
+retirer de l'eau plusieurs bâtimens chargés de plus de quarante
+mille bombes et autres projectiles. Une immense quantité
+de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi. L'ignorance
+des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans
+les ouvrages de Dunabourg et de Drissa.</p>
+
+<p>S. M. a donné le commandement de sa droite au prince
+Schwartzenberg, en mettant sous ses ordres le septième corps.
+Ce prince a marché contre le général Tormazow, l'a rencontré
+le 12, et l'a battu. Il fait le plus grand éloge des troupes
+autrichiennes et saxonnes. Le prince Schwartzenberg a montré
+dans cette circonstance autant d'activité que de talent.
+L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
+pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.</p>
+
+<p>Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps,
+occupant par des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch.
+Le roi de Naples était à Nikoulino, avec la cavalerie, occupant
+Inkovo.</p>
+
+<p>Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième
+corps, était à Liozna.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier
+corps, était à Donbrowna.</p>
+
+<p>Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+était à Mohilow.</p>
+
+<p>Le quartier-général était à Witepsk.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de
+Reggio, était sur la Drissa.</p>
+
+<p>Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était
+sur Dunabourg et Riga.</p>
+
+<p>Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent
+sur Inkovo et attaquèrent la division du général comte
+Sébastiani, qui fut obligé de battre en retraite l'espace d'une
+demi-lieue pendant toute la journée, en éprouvant et faisant
+éprouver à l'ennemi des pertes à peu près égales. Une compagnie
+de voltigeurs du vingt-quatrième régiment d'infanterie
+légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui avait
+été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a été
+prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et
+blessés; l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.</p>
+
+<p>Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par
+différentes directions, avec autant de lenteur que d'hésitation,
+sur Porietch et Nadra.</p>
+
+<p>Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de
+s'emparer de Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène.
+Le roi de Naples et le maréchal duc d'Elchingen
+partirent de Liozna, et se rendirent sur le Borysthène, près de
+l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino, où, dans
+la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
+Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski
+et Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna
+le 13.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie
+à Rasasna le 12.</p>
+
+<p>Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.</p>
+
+<p>Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna
+le 13.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13
+à Romanow.</p>
+
+<p>Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha
+sur Liadié; il en chassa deux régimens de cosaques, et s'y
+réunit avec le corps de cavalerie du général comte Nansouty.</p>
+
+<p>Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal
+duc d'Elchingen, arriva à Krasnoi. La vingt-septième division
+ennemie, forte de cinq mille hommes d'infanterie, soutenue
+par deux mille chevaux et douze pièces de canon, était
+en position devant cette ville. Elle fut attaquée et dépostée
+en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
+régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi
+à la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des
+charges admirables. Le général de brigade baron Bordesoult
+et le troisième régiment de chasseurs se distinguèrent. La
+prise de huit pièces d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes,
+et de quatorze caissons attelés, quinze cents prisonniers,
+un champ de bataille jonché de plus de mille cadavres
+russes, tels furent les avantages du combat de Krasnoi, où
+la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
+moitié de son monde.</p>
+
+<p>S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza.
+Le 16, au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées;
+la ville présenta à nos yeux une enceinte de murailles
+de quatre mille toises de tour, épaisses de dix pieds et
+hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours, dont plusieurs
+étaient armées de canons de gros calibre.</p>
+
+<p>Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que
+les corps ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs
+pas pour défendre Smolensk. On savait que les généraux ennemis
+avaient des ordres réitérés de leur maître de livrer la
+bataille et de sauver Smolensk. L'empereur reconnut la ville,
+et plaça son armée, qui fut en position dans la journée du
+16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant au
+Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le
+prince Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au
+centre; le vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous
+les ordres du roi de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès,
+avec le huitième corps, s'était égaré et avait fait un
+faux mouvement.</p>
+
+<p>Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta
+en observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi
+occupait Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de
+son armée se formait sur les belles positions de la rive droite
+du fleuve, vis-à-vis la ville, communiquant par trois ponts.
+Smolensk est considéré par les Russes comme ville forte et
+comme le boulevard de Moscou.</p>
+
+<p>Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi
+n'avait pas débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et
+qu'il refusait la bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et
+la belle position qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk,
+et sa gauche au cours du Borysthène, le général ennemi manquait
+de résolution, l'empereur se porta sur la droite, et ordonna
+au prince Poniatowski de faire un changement de
+front, la droite en avant, et de placer sa droite au Borysthène,
+en occupant un des faubourgs par des postes et des
+batteries pour détruire le pont et intercepter la communication
+de la ville avec la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal
+prince d'Eckmühl eut ordre de faire attaquer deux
+faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux cents toises
+de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou huit
+mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général
+comte Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant
+sa droite au corps du prince Poniatowski, et sa
+gauche à la droite de l'attaque que faisait le prince d'Eckmühl.</p>
+
+<p>A deux heures après midi, la division de cavalerie du
+comte Bruyères, ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie,
+occupa le plateau qui se rapproche le plus du pont
+en amont. Une batterie de soixante pièces d'artillerie fut établie
+sur ce plateau, et tira à mitraille sur la partie de l'armée
+ennemie restée sur la rive droite de la rivière, ce qui obligea
+bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette position.</p>
+
+<p>L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de
+canon à un couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait
+et celles qui tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl
+confia l'attaque du faubourg de droite au général
+comte Morand, et celle du faubourg de gauche au général
+comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à
+quatre heures et demie commença une vive fusillade, et à
+cinq heures, les divisions Morand et Gudin enlevèrent les
+faubourgs retranchés de l'ennemi avec une froide et rare intrépidité,
+et le poursuivirent jusque sur le chemin couvert,
+qui fut jonché de cadavres russes.</p>
+
+<p>Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position
+que l'ennemi avait hors de la ville, s'empara de cette position,
+et poursuivit l'ennemi jusque sur le glacis.</p>
+
+<p>A cinq heures, la communication de la ville avec la rive
+droite devint difficile, et ne se fit plus que par des hommes
+isolés.</p>
+
+<p>Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées
+contre les murailles, à six heures du soir, l'une par la
+division Friant, et les deux autres par les divisions Morand
+et Gudin. On déposta l'ennemi des tours qu'il occupait, par
+des obus qui y mirent le feu. Le général d'artillerie comte
+Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation de ses
+chemins couverts, par des batteries d'enfilade.</p>
+
+<p>Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi,
+aussitôt qu'il s'aperçut qu'on avait des projets sérieux
+sur la ville, fit passer deux divisions et deux régimens d'infanterie
+de la garde pour renforcer les quatre divisions qui
+étaient dans la ville. Ces forces réunies composaient la moitié
+de l'armée russe. Le combat continua toute la nuit: les trois
+batteries de brèche tirèrent avec la plus grande activité.
+Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.</p>
+
+<p>Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit
+d'août, Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre
+aux habitans de Naples une éruption du Vésuve.</p>
+
+<p>A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville,
+et repassa la rivière. A deux heures, les premiers grenadiers
+qui montèrent à l'assaut ne trouvèrent plus de résistance;
+la place était évacuée; deux cents pièces de canon et mortiers
+de gros calibre, et une des plus belles villes de la Russie
+étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute l'armée
+ennemie.</p>
+
+<p>Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler
+bataille, puisque cent mille hommes ont été engagés de part
+et d'autre, coûte aux Russes la perte de quatre mille sept
+cents hommes restés sur le champ de bataille, de deux mille
+prisonniers, la plupart blessés, et de sept a huit mille blessés.
+Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes. Notre
+perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
+mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a
+été tué; les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été
+blessés. Toutes les troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ
+de bataille a offert aux yeux de deux cent mille personnes
+qui peuvent l'attester, le spectacle d'un cadavre français sur
+sept ou huit cadavres russes. Cependant les Russes ont été,
+pendant une partie des journées du 16 et du 17, retranchés
+et protégés par la fusillade de leurs créneaux.</p>
+
+<p>Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi
+avait brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait
+la ville que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant
+travaillé avec activité. Les maisons de la ville sont remplies
+de Russes morts et mourans.</p>
+
+<p>Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe,
+deux divisions ont été entamées et défaites aux combats
+d'Ostrowno; deux l'ont été au combat de Mohilow, et six au
+combat de Smolensk. Il n'y a que deux divisions et la garde
+qui soient restées entières.</p>
+
+<p>Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont
+distingué tant de soldats au combat de Smolensk, seront
+l'objet d'un rapport particulier. Jamais l'armée française n'a
+montré plus d'intrépidité que dans cette campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, 23 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quatorzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Smolensk peut être considérée comme une des belles villes
+de la Russie. Sans les circonstances de la guerre qui y ont
+mis le feu, ce qui a consumé d'immenses magasins de marchandises
+coloniales et de denrées de toute espèce, cette
+ville eût été d'une grande ressource pour l'armée. Même dans
+l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité sous
+le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
+de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province
+de Smolensk est très-fertile et très-belle, et fournira de
+grandes ressources pour les subsistances et les fourrages.</p>
+
+<p>Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre,
+lever une milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises
+piques. Il y en avait déjà cinq mille réunis ici; c'était
+un objet de dérision et de raillerie pour l'armée russe elle-même.
+On avait fait mettre à l'ordre du jour que Smolensk
+devait être le tombeau des Français, et que si l'on avait jugé
+convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
+devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de
+la Russie entre nos mains.</p>
+
+<p>La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises
+grecques de la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce
+de ville à part.</p>
+
+<p>La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à
+vingt-six degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.</p>
+
+
+<p class="milieu"><i>Combat de Polotsk.</i></p>
+
+<p>Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant
+que le général ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze
+troisièmes bataillons de la garnison de Dunabourg, et voulant
+l'attirer à un combat en-deçà du défilé sous Polotsk, vint
+ranger les deuxième et sixième corps en bataille sous Polotsk.
+Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le 16 et le 17, et
+fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de Wrede,
+du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
+Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et
+acculer l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par
+un biscayen. Sa blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire
+transporter à Wilna; mais il ne paraît pas qu'elle doive être
+inquiétante pour les suites.</p>
+
+<p>Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement
+des deuxième et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi
+s'était retiré au-delà du défilé. Le général Verdier a été blessé.
+Le général Maison a été reconnu général de division, et l'a
+remplacé dans le commandement de sa division. Notre perte
+est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La perte des
+Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
+commandant les deuxième et sixième corps, a
+débouché sur l'ennemi, en faisant attaquer sa droite par la division
+bavaroise du comte de Wrede. Le combat s'est engagé
+sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une déroute complète
+et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
+l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont
+restés au pouvoir de l'armée française. Le général bavarois
+Deroy a été blessé.</p>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Combat de Valontina.</i></p>
+
+<p>Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal
+duc d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène,
+et suivit l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra
+le dernier échelon de l'arrière-garde ennemie; C'était
+une division de cinq à six mille hommes placés sur de belles
+hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par le quatrième
+régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième de
+ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent
+le champ de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers
+tombèrent en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui
+était placé sur les hauteurs de Valontina. La première position
+fut enlevée par le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre
+heures après-midi, la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde
+de l'ennemi qui présentait environ quinze mille
+hommes. Le duc d'Abrantès avait passé le Borysthène à deux
+lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait déboucher
+sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
+décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre
+difficile la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres
+échelons de l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits
+du succès et de la rapidité de cette première attaque, revinrent
+sur leurs pas. Quatre divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir
+leur arrière-garde, entre autres les divisions de grenadiers
+qui jusqu'à présent n'avaient pas donné; cinq à six mille
+hommes de cavalerie formaient leur droite, tandis que leur
+gauche était couverte par des bois garnis de tirailleurs. L'ennemi
+avait le plus grand intérêt à conserver cette position le
+plus long-temps possible; elle était très-belle et paraissait
+inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
+lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
+nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
+l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné
+lieu au combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes
+de notre histoire militaire.</p>
+
+<p>À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée
+pour soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on
+s'était aperçu du grand secours que l'ennemi avait envoyé à
+son arrière-garde, déboucha en colonne sur le centre de la
+position ennemie, fut soutenue par la division du général
+Ledru, et, après une heure de combat, enleva la position.
+Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été,
+dès le commencement de l'action, atteint par un boulet qui
+lui a emporté la cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte
+est sensible. Le général Gudin était un des officiers les plus
+distingués de l'armée; il était recommandable par ses qualités
+morales, autant que par sa bravoure et son intrépidité. Le
+général Gérard a pris le commandement de sa division. On
+compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou blessés;
+un général a été fait prisonnier.</p>
+
+<p>Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua
+sur le champ de bataille des récompenses à tous les
+régimens qui s'étaient distingués; et comme le cent-vingt-septième,
+qui est un nouveau régiment, s'était bien comporté,
+S. M. lui a accordé le droit d'avoir un aigle, droit que ce
+régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé jusqu'à présent
+à aucune bataille. Ces récompenses données sur le champ de
+bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
+trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire
+et imposant.</p>
+
+<p>L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite,
+que dans la journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues
+sans pouvoir trouver de cosaques, et ramassant partout des
+blessés et des traînards.</p>
+
+<p>Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts
+et deux mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste
+le champ de bataille, est triple. Nous avons fait un millier
+de prisonniers, la plupart blessés.</p>
+
+<p>Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été
+entamées aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno,
+de Krasnoi et de Smolensk, l'ont été au combat de Valontina.</p>
+
+<p>Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en
+toute hâte sur Moscou; que son armée a beaucoup souffert
+dans les précédens combats, et qu'elle éprouve en outre une
+grande désertion. Les Polonais désertent en disant: vous nous
+avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous maintenant
+d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
+russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent
+également de la proximité de leurs villages pour déserter
+et aller se reposer dans leur pays.</p>
+
+<p>La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité,
+que l'ennemi s'était persuadé que c'était la garde impériale.
+C'est d'un mot faire le plus bel éloge du septième régiment
+d'infanterie légère, douzième, vingt-unième et cent-vingt-septième
+de ligne qui composent cette division.</p>
+
+<p>Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille,
+puisque plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont
+trouvés engagés. C'est du moins une affaire d'avant-garde du
+premier ordre.</p>
+
+<p>Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route
+de Donkovtchina, a trouvé tous les villages remplis de morts
+et de blessés, et a pris trois ambulances contenant neuf cents
+blessés.</p>
+
+<p>Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents
+malades wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait
+pas évacués sur Witepsk.</p>
+
+<p>Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne
+cessent de chanter des <i>Te Deum;</i> ils convertissent tout en
+victoire; mais malgré l'ignorance et l'abrutissement de ces
+peuples, cela commence à leur paraître ridicule et par trop
+grossier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Slawkova, le 27 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quinzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le général de division Zayoncheick, commandant une division
+polonaise au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite
+du corps polonais à Smolensk a étonné les Russes,
+accoutumé à les mépriser; ils ont été frappés de leur constance
+et de la supériorité qu'ils ont déployée sur eux dans
+cette circonstance.</p>
+
+<p>Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi
+a perdu vingt généraux tués, blessés ou prisonniers, et une
+très-grande quantité d'officiers. Le nombre des hommes tués,
+pris ou blessés dans ces différentes affaires, peut se monter
+à vingt-cinq ou trente mille hommes.</p>
+
+<p>Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué
+aux douzième et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne,
+et septième régiment d'infanterie légère, un certain nombre
+de décorations de la légion-d'honneur pour des capitaines,
+pour des lieutenans et sous-lieutenans, et pour des sous-officiers
+et soldats. Le choix en a été fait sur-le-champ, au
+cercle devant l'empereur, et confirmé avec acclamation par
+les troupes.</p>
+
+<p>L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste
+les routes, pour retarder autant qu'elle peut la marche de
+l'armée française. Le 21, elle avait repassé le Borysthène à
+Slob-Pniwa, toujours suivie vivement par notre avant-garde.</p>
+
+<p>Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout
+entiers sur le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes
+ont mis le feu à ce faubourg, pour obtenir le simple résultat
+de retarder notre marche d'une heure. On n'a jamais fait la
+guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes traitent leur pays
+comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est beau et
+abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place
+de Dunabourg; des bois de construction, des palissades, des
+débris de blockhaus, qui étaient immenses, ont servi à faire
+des feux de joie en l'honneur du 15 août.</p>
+
+<p>Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que
+son avant-garde a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin,
+qu'il lui a fait quelques centaines de prisonniers, et l'a obligé
+à brûler ses bagages. Cependant le général Bianchi, commandant
+l'avant-garde, est parvenu à saisir luit cents chariots
+de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
+L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.</p>
+
+<p>L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement
+de Tilsitt pour se porter sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute
+de l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du
+18. Le brave général bavarois Deroy a été blessé sur le champ
+d'honneur, âgé de soixante-douze ans, et ayant près de
+soixante ans de service: S. M. l'a nommé comte de l'empire,
+avec une dotation de trente mille francs de revenu. Le corps
+bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S. M.
+a accordé des récompenses et des décorations à ce corps
+d'armée.</p>
+
+<p>L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son
+ordinaire, remué de la terre et construit des batteries; l'armée
+s'étant montrée en bataille, l'empereur s'y est porté;
+mais le général s'est ravisé, a battu en retraite, et a abandonné
+la ville de Doroghobouj, forte de dix mille âmes; il
+y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans cette
+ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur
+Viazma.</p>
+
+<p>Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la
+grande route; le prince d'Eckmühl sur la grande route; le
+prince Poniatowski sur la rive gauche de L'Osma.</p>
+
+<p>La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur
+l'esprit des Russes. C'est <i>Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,</i>
+la <i>clef de Moscou,</i> et mille autres dictons populaires.
+<i>Qui a Smolensk, a Moscou,</i> disent les paysans.</p>
+
+<p>La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente
+mille hommes, est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former
+la réserve.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Viazma, le 31 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Seizième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo,
+le 28 près de Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière
+de Viazma, et le 30 à Viazma; l'armée marchant sur
+trois colonnes, la gauche formée par le vice-roi, se dirigeant
+par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et Novoé; le
+centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
+prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde,
+marchant sur la grande route; et la droite par le prince Poniatowski,
+marchant sur la rive gauche de l'Osma, par Volosk,
+Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.</p>
+
+<p>Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma,
+vis-à-vis du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde.
+Le roi de Naples porta sa cavalerie sur la gauche de
+l'ennemi, qui montra sept à huit mille hommes de cavalerie.
+Plusieurs charges eurent lieu, toutes à notre avantage. Un bataillon
+fut enfoncé par le quatrième régiment de lanciers. Une
+centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite affaire.
+Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
+précipiter sa retraite.</p>
+
+<p>Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois
+colonnes françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi;
+elles échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi
+fut poussé partout.</p>
+
+<p>Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la
+pointe du jour.</p>
+
+<p>L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs
+quartiers de la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans;
+il y a quatre mille bourgeois, marchands et artisans;
+on y compte trente-deux églises. On a trouvé des ressources
+assez considérables en farine, en savon, en drogues, etc., et
+de grands magasins d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons
+de la ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons
+du vingt-cinquième se sont employés avec beaucoup d'activité
+à l'éteindre. On est parvenu à le dominer et à sauver les
+trois quarts de la ville. Les cosaques, avant de partir, ont
+exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux habitans
+que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner
+sous leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si
+barbare. Toute la population des villes se retire à Moscou.
+On dit qu'il y a aujourd'hui un million cinq cent mille âmes
+réunies dans cette grande ville; on craint les résultats de ces
+rassemblemens. Les habitans disent que le général Kutusow
+a été nommé général en chef de l'armée russe, et qu'il a pris
+le commandement le 28.</p>
+
+<p>Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant
+tombé malade, l'a quittée.</p>
+
+<p>Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière
+qui incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau;
+il se soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre;
+ce qui donne encore quarante jours de campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Ghjat, le 5 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le
+1er et le 2 septembre, a Ghjat.</p>
+
+<p>Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
+à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à
+deux lieues sur la gauche, à la même hauteur; et le prince
+Poniatowski, à deux lieues sur la droite. On a échangé partout
+quelques coups de canon et des coups de sabre, et l'on
+a fait quelques centaines de prisonniers.</p>
+
+<p>La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous
+sommes sur le pendant des eaux qui descendent vers la mer
+Caspienne. La Ghjat est navigable jusqu'au Volga.</p>
+
+<p>La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population;
+il y a beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs
+clochers et quelques fabriques de toile. On s'aperçoit
+que l'agriculture a fait de grands progrès dans ce pays depuis
+quarante ans. Il ne ressemble plus en rien aux descriptions
+qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et les choux y
+sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
+en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
+d'octobre.</p>
+
+<p>Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde
+s'accorde à dire que le plus grand désordre règne dans Moscou
+et dans l'armée russe, qui est divisée d'opinions et qui
+a fait des pertes énormes dans les différens combats. Une partie
+des généraux a été changée; il paraît que l'opinion de l'armée
+n'est pas favorable aux plans du général Barclay de Tolly;
+on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.</p>
+
+<p>Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes
+fuient devant lui.</p>
+
+<p>Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les
+Prussiens ont toujours eu l'avantage.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent
+compte des combats devant Smolensk et du combat de la
+Drissa. Il paraît par ces bulletins que le rédacteur a profité
+de la leçon qu'il a reçue à Moscou, qu'il ne faut pas dire la
+vérité au peuple russe, mais le tromper par des mensonges.
+Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis au
+faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont
+établi sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj,
+à Wiazma, a Ghjat; les Français sont parvenus à l'éteindre.
+Cela se conçoit facilement. Les Français n'ont pas d'intérêt à
+mettre le feu à des villes qui leur appartiennent, et à se priver
+des ressources qu'elles leur offrent. Partout on a trouvé
+des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de toutes sortes
+d'objets utiles à l'armée.</p>
+
+<p>Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le
+comporte la guerre, la faute en est aux Russes.</p>
+
+<p>L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.</p>
+
+<p>On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en
+avant de Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.</p>
+
+<p>Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième
+de chevau-légers, a été blessé d'un coup de baïonnette à la
+tête de son régiment, au milieu d'un carré d'infanterie russe
+qu'il avait enfoncé avec une grande intrépidité.</p>
+
+<p>Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Mojaïsk, 12 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de
+la poste de Gritueva.</p>
+
+<p>Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement.
+A deux heures après midi, on découvrit l'armée russe placée,
+la droite du côté de la Moskwa, la gauche sur les hauteurs
+de la rive gauche de la Kologha. A douze cents toises en
+avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à fortifier un
+beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
+mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne
+pas différer un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna
+au roi de Naples de passer la Kologha avec la division Compans
+et la cavalerie. Le prince Poniatowski, qui était venu
+par la droite, se trouva en mesure de tourner la position. A
+quatre heures, l'attaque commença. En une heure de temps,
+la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
+chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers
+de son monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir,
+le feu cessa.</p>
+
+<p>Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les
+avant-postes ennemis: on passa la journée à se reconnaître.
+L'ennemi avait une position très-resserrée. Sa gauche était
+fort affaiblie par la perte de la position de la veille; elle était
+appuyée à un grand bois, soutenue par un beau mamelon
+couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de canon.
+Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un
+de l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village
+que l'ennemi avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie
+et d'infanterie, et y appuyer son centre. Sa droite passait
+derrière la Kologha en arrière du village de Borodino, et
+était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de redoutes
+et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il était
+facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais
+cela aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement
+forte qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer
+que les redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu
+profond, non palissadé ni fraisé. On évaluait les forces de
+l'ennemi à cent vingt ou cent trente mille hommes. Nos forces
+étaient égales; mais la supériorité de nos troupes n'était
+pas douteuse.</p>
+
+<p>Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré
+des maréchaux à la position prise l'avant-veille. A cinq heures
+et demie, le soleil se leva sans nuages; la veille il avait
+plu: «C'est le soleil d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au
+mois de septembre, il faisait aussi froid qu'en décembre
+en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On battit un
+ban, et on lut l'ordre du jour suivant:</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la
+victoire dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous
+donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt
+retour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz,
+à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la
+plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée:
+que l'on dise de vous: <i>Il était à cette grande bataille
+sous les murs de Moscou!</i></p>
+
+<p>«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre,
+à deux heures du matin.»</p>
+
+<p>L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau
+sur lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes
+du combat de l'avant-veille.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en
+mouvement pour tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait
+sa gauche. Le prince d'Eckmühl se mit en marche le
+long de la forêt, la division Compans en tête. Deux batteries
+de soixante pièces de canon chacune, battant la position de
+l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.</p>
+
+<p>A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
+droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença
+le feu. Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit
+la tête de la division Compans (quatrième du premier corps),
+qui longea le bois, tournant la tête de la position de l'ennemi.
+A six heures et demie, le général Compans est blessé.
+A sept heures, le prince d'Eckmühl a son cheval tué. L'attaque
+avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi, qui formait
+notre gauche, attaque et prend le village de Borodino
+que l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive
+gauche de la Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen
+se met en mouvement, et sous la protection de
+soixante pièces de canon que le général Foucher avait placées
+la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le centre.
+Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.</p>
+
+<p>A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées,
+ses redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons.
+L'avantage de position qu'avaient eu pendant deux heures
+les batteries ennemies nous appartient maintenant. Les
+parapets qui ont été contre nous pendant l'attaque redeviennent
+pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue, qu'il ne la
+croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise, le
+reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
+il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer
+avec toutes ses masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder.
+Trois cents pièces de canon françaises placées sur ces hauteurs
+foudroient ses masses, et ses soldats viennent mourir
+au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés les jours précédens
+avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.</p>
+
+<p>Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges.
+Le duc d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant
+d'intrépidité que de sang-froid. L'empereur ordonne une
+charge de front, la droite en avant: ce mouvement nous rend
+maîtres des trois parts du champ de bataille. Le prince Poniatowski
+se bat dans le bois avec des succès variés.</p>
+
+<p>Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte
+Morand y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin,
+attaqué de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé
+par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières
+troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale en
+fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté
+notre droite. On craint pendant un moment qu'il n'enlève le
+village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt pièces
+de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite
+les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures
+serrées sous la mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas
+reculer, et renonçant à l'espoir de la victoire. Le roi de Naples
+décide leur incertitude; il fait charger le quatrième corps
+de cavalerie qui pénètre par les brèches que la mitraille de
+nos canons a faites dans les masses serrées des Russes et les
+escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous côtés.
+Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des
+pages de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers,
+culbute tout, entre dans la redoute de gauche par
+la gorge. Dès ce moment, plus d'incertitude, la bataille est
+gagnée: il tourne contre les ennemis les vingt-une pièces de
+canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte Caulaincourt
+qui venait de se distinguer par cette belle charge, avait
+terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet:
+mort glorieuse et digne d'envie!</p>
+
+<p>Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne
+l'ennemi: la bataille est finie, la canonnade continue encore;
+il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non plus
+pour la victoire.</p>
+
+<p>La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes
+et huit à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur
+le champ de bataille; soixante pièces de canon et cinq mille
+prisonniers sont restés en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le
+triple de blessés. Notre perte totale peut être évaluée à dix
+mille hommes: celle de l'ennemi à quarante ou cinquante
+mille. Jamais on n'a vu pareil champ de bataille. Sur six cadavres,
+il y en avait un français et cinq russes. Quarante généraux
+russes ont été tués, blessés ou pris: le général Bagration
+a été blessé.</p>
+
+<p>Nous avons perdu le général de division comte Montbrun,
+tué d'un coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui
+avait été envoyé pour le remplacer, tué d'un même coup une
+heure après.</p>
+
+<p>Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion,
+Huart, ont été tués; sept ou huit généraux ont été blessés,
+la plupart légèrement. Le prince d'Eckmühl n'a eu aucun mal.
+Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré
+leur grande supériorité sur les troupes russes.</p>
+
+<p>Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa,
+donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq
+lieues de Moscou, près de la petite rivière de la Moskwa.
+Nous avons tiré soixante mille coups de canon, qui sont déjà
+remplacés par l'arrivée de huit cents voitures d'artillerie qui
+avaient dépassé Smolensk avant la bataille. Tous les bois et les
+villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici, sont couverts
+de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts ou
+amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.</p>
+
+<p>L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied,
+ni à cheval, n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme.
+La victoire n'a jamais été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans
+ses positions, n'avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait
+été plus forte que la sienne; mais il a détruit son armée
+en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le feu de
+nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
+perdu. C'est la cause de son immense perte.</p>
+
+<p>Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc
+d'Elchingen se sont fait remarquer.</p>
+
+<p>L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée.
+Des rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré
+cette journée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux évêques de France.</i></p>
+
+<p>Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la
+Dwina, du Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa,
+de Polotsk, de Smolensk, enfin, la bataille de la <i>Moskwa</i>,
+sont autant de motifs pour adresser des actions de grâces au
+Dieu des armées. Notre intention est donc qu'à la réception de
+la présente, vous vous concertiez avec qui de droit. Réunissez
+mon peuple dans les églises pour chanter des prières, conformément
+à l'usage et aux règles de l'église en pareille circonstance.
+Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 16 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-neuvième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi
+l'ennemi sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod
+et de Kalouga sur Moscou.</p>
+
+<p>Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à
+Rouza; le prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général
+est parti de Mojaïsk le 12; et a été porté à Peselina; le 13,
+il était au château de Berwska; le 14, à midi, nous sommes
+entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la montagne des
+Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
+abandonnées.</p>
+
+<p>La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une
+ville extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux
+de l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu
+ruiner cette belle ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait.
+Il a armé trois mille malfaiteurs qu'il a fait sortir
+des cachots; il a appelé également six mille satellites et leur a
+fait distribuer des armes de l'arsenal.</p>
+
+<p>Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie
+par une fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre
+en batterie quelques pièces de canon, dissipa cette canaille,
+et s'empara du Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal
+soixante-mille fusils neufs et cent vingt pièces de canon sur
+leurs affûts. La plus complète anarchie régnait dans la ville;
+des forcenés ivres couraient dans les quartiers, et mettaient
+le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
+tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on
+aurait pu rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et
+Allemands avaient été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait
+eu la précaution de faire enlever les pompiers avec les pompes:
+aussi l'anarchie la plus complète a désolé cette grande
+et belle ville, et les flammes la consument. Nous y avions
+trouvé des ressources considérables de toute espèce.</p>
+
+<p>L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la
+ville, comme une espèce de citadelle entourée de hautes murailles.
+Trente mille blessés ou malades russes sont dans les
+hôpitaux, abandonnés, sans secours et sans nourriture.</p>
+
+<p>Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes
+à la bataille de la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à
+mort. On a fait le relevé des généraux russes blessés ou tués
+à la bataille: il se monte de quarante-cinq à cinquante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, le 17 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingtième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>On a chanté des <i>Te Deum</i> en Russie pour le combat de
+Polotsk; on en a chanté pour les combats de Riga, pour le
+combat d'Ostrowno, pour celui de Smolensk; partout, selon
+les relations des Russes, ils étaient vainqueurs, et l'on avait
+repoussé les Français loin du champ de bataille; c'est donc
+au bruit des <i>Te Deum</i> russes que l'armée est arrivée à Moscou.
+On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car les
+gens instruits savaient ce qui se passait.</p>
+
+<p>Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins
+étaient immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées
+de tout pour huit mois. Ce n'était que de la veille et du
+jour même de notre entrée, que le danger avait été bien connu.
+On a trouvé dans la maison de ce misérable Rostopchin,
+des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est sauvé sans
+l'achever.</p>
+
+<p>Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du
+monde n'existe plus. Dans la journée du 14, le feu a été
+mis par les Russes à la bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16,
+un vent violent s'est élevé; trois à quatre cents brigands ont
+mis le feu dans la ville en cinq cents endroits à la fois, par
+l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq sixièmes des maisons
+sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse rapidité;
+c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
+cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque
+tout a été consumé. On a préservé le Kremlin.</p>
+
+<p>Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce,
+pour sa noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas
+l'évaluer trop haut que de la porter à plusieurs milliards.</p>
+
+<p>On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous
+ont déclaré qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur
+Rostopchin, et du directeur de la police.</p>
+
+<p>Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les
+plus riches maisons de commerce de la Russie se trouvent
+ruinées: la secousse doit être considérable; les effets d'habillement,
+magasins et fournitures de l'armée russe ont été
+brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu évacuer,
+parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
+d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple.
+Lorsqu'on a tout vu dans la main des Français, on a conçu
+l'horrible projet de brûler cette première capitale, cette ville
+sainte, centre de l'empire, et l'on a réduit deux cent mille
+bons habitans à la mendicité. C'est le crime de Rostopchin,
+exécuté par des scélérats délivrés des prisons.</p>
+
+<p>Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
+cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup
+de choses. Toutes les caves sont à l'abri du feu, et les habitans,
+dans les vingt-quatre dernières heures, avaient enfoui
+beaucoup d'objets. On a lutté contre le feu; mais le gouverneur
+avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de faire briser
+toutes les pompes.</p>
+
+<p>L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain,
+des pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes,
+des salaisons, du vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin
+des provisions de toute espèce.</p>
+
+<p>L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan,
+par laquelle se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française
+est sur la route de Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a
+personne.</p>
+
+<p>La température est encore celle de l'automne: le soldat a
+trouvé et trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour
+l'hiver. Moscou en est le magasin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 20 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-unième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient
+armés d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux
+de bois; ils avaient aussi des artifices qu'ils jetaient
+sur les toits. Ce misérable Rostopchin avait fait confectionner
+ces artifices en faisant croire aux habitans qu'il voulait faire
+un ballon qu'il lancerait, plein de matières incendiaires,
+sur l'armée française. Il réunissait, sous ce prétexte, les
+artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de son
+projet.</p>
+
+<p>Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies
+ont cessé. Les trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres
+le beau palais de Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus
+le quart des maisons.</p>
+
+<p>Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville,
+il laissait soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon,
+plus de cent mille boulets et bombes, quinze cent mille
+cartouches, quatre cent milliers de poudre, quatre cent milliers
+de salpêtre et de soufre. Ce n'est que le 19 qu'on a découvert
+les quatre cent milliers de salpêtre et de soufre,
+dans un bel établissement situé à une demi-lieue de la ville;
+cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
+campagnes.</p>
+
+<p>On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles
+sont détruites. L'incendie de cette capitale retarde la Russie
+de cent ans.</p>
+
+<p>Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie
+de l'armée est casernée dans Moscou.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 27 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-deuxième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la
+province de Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs
+commissions, toutes composées de gens du pays.</p>
+
+<p>Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les
+jours des magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.</p>
+
+<p>L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula.
+Toula renferme la plus grande fabrique d'armes qu'ait la
+Russie. Notre avant-garde est sur la Pakra.</p>
+
+<p>L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a
+trouvé au Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des
+empereurs, et tous les drapeaux pris aux Turcs depuis cent
+ans.</p>
+
+<p>Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris.
+Il pleut un peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On
+assure que la Moskwa et les rivières du pays ne gèlent point
+avant la mi-novembre.</p>
+
+<p>La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou,
+où elle se remet de ses fatigues.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 9 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-troisième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur
+la Nara, à vingt lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur
+Kalouga. Des escarmouches ont lieu tous les jours. Le roi
+de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a toujours chassé
+l'ennemi de ses positions.</p>
+
+<p>Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent
+cinquante dragons de la garde, commandée par le major Marthod,
+est tombée dans une embuscade de cosaques, entre
+le chemin de Moscou et de Kalouga. Les dragons en ont sabré
+trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en vingt hommes
+restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
+lesquels le major, blessé grièvement.</p>
+
+<p>Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du
+vice-roi est à Troitsa, sur la route de Dmitrow.</p>
+
+<p>Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes
+guerres, et plusieurs choses curieuses trouvées dans la
+Kremlin, sont partis pour Paris. On a trouvé une madone
+enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée à Paris.</p>
+
+<p>Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis
+le feu à son château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un
+poteau:</p>
+
+<p>«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai
+vécu heureux au sein de ma famille. Les habitans de cette
+terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre
+approche, et moi je mets le feu à ma maison pour qu'elle ne
+soit pas souillée par votre présence.&mdash;Français, je vous ai
+abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier
+d'un demi-million de roubles.&mdash;Ici, vous ne trouverez que
+des cendres.» Signé comte FEDOR ROSTOPCHIN.</p>
+
+<p>Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu
+à sauver de l'incendie. Le général comte Nansouty y est
+logé.</p>
+
+<p>On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux
+et des maisons incendiées une partie des malades russes.
+Il reste encore environ quatre mille de ces malheureux. Le
+nombre de ceux qui ont péri dans l'incendie est extrêmement
+considérable.</p>
+
+<p>Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à
+Paris dans cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans
+le Nord.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement
+rétabli.</p>
+
+<p>Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures
+qu'il a reçues à la bataille de la Moskwa.</p>
+
+<p>L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs
+de cet attentat sont en horreur aux Russes. Ils regardent
+Rostopchin comme une espèce de Marat. Il a pu se consoler
+dans la société du commissaire anglais Wilson.</p>
+
+<p>L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk
+et de la bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux
+qui se sont distingués.</p>
+
+<p>On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon,
+et l'on a construit des flèches à tous les rentrans. Il forme
+une forteresse. Les fours et les magasins y sont établis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 14 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi
+de Naples est à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi,
+qui est occupé à refaire son armée, en la complétant
+par des milices.</p>
+
+<p>Le temps est encore beau. La première neige est tombée
+hier. Dans vingt jours il faudra être en quartiers d'hiver.</p>
+
+<p>Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le
+général Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga.
+Elles sont sorties et ont attaqué le dixième corps. Elles ont
+été battues; trois mille hommes ont été faits prisonniers. On
+n'a pas encore la relation officielle de ce brillant combat, qui
+fait tant d'honneur au général d'Yorck.</p>
+
+<p>Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et
+Mohilow. Un grand nombre sont rétablis et ont rejoint leurs
+corps.</p>
+
+<p>Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
+et Moscou font bien connaître la situation de cet
+empire. Le projet d'incendier Moscou ayant été tenu secret,
+la plupart des seigneurs et des particuliers n'avaient rien
+enlevé.</p>
+
+<p>Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant
+les maisons qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que
+l'on n'est parvenu à sauver du feu que la dixième partie de la
+ville. Les neuf-dixièmes n'existent plus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">A Noilskoë, le 20 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-cinquième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont
+été évacués dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18
+sur Mojaïsk et Smolensk. Les caissons d'artillerie, les munitions
+prises, et une grande quantité de choses curieuses, et
+des trophées, ont été emballés et sont partis le 15. L'armée
+a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de se
+tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou
+le 19. Le quartier-général était le même jour à Desna.</p>
+
+<p>D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le
+même temps, on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient
+que l'empereur veut marcher sur Toula et Kalouga pour passer
+l'hiver dans ces provinces, en occupant Moscou par une
+garnison dans le Kremlin.</p>
+
+<p>Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin
+et brûler les établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera
+de cent lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers
+d'hiver dans un pays ami, et être à portée de recevoir
+tout ce qui existe dans les magasins de Dantzick, de Kowno,
+de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues de la guerre:
+ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de Pétersbourg
+de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis
+qu'il n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues;
+qu'il y a de Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis
+qu'il n'y a de Smolensk à Kiow que cent douze lieues, d'où
+l'on conclut que Moscou n'est pas une position militaire; or,
+Moscou n'a plus d'importance politique, puisque cette ville
+est brûlée et ruinée pour cent ans.</p>
+
+<p>L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la
+cavalerie: l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de
+Vinkovo, a été surprise par une horde de ces cosaques; ils
+étaient dans le camp avant qu'on pût être à cheval. Ils ont
+pris un parc du général Sébastiani de cent voitures de bagages,
+et fait une centaine de prisonniers. Le roi de Naples est
+monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et apercevant
+une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons,
+que l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée,
+rompue et taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp
+du roi, officier brave, a été tué dans cette charge, qui
+honore les carabiniers.</p>
+
+<p>Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en
+marche.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une
+garnison.</p>
+
+<p>Le temps est très-beau, comme en France en octobre,
+peut-être un peu plus chaud. Mais dans les premiers jours
+de novembre on aura des froids. Tout indique qu'il faut songer
+aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie, surtout, en a besoin.
+L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est très-bien
+portante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Borowsk, 23 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-sixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit
+position à une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs
+redoutes pour défendre la ville; il s'y tint, espérant
+sans doute en imposer jusqu'au dernier moment. Le 14 septembre,
+ayant vu l'armée française marcher à lui, il prit son
+parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il traversa
+cette ville avec son quartier-général à neuf heures du
+matin. Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.</p>
+
+<p>Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on
+le laissât défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais
+au Kremlin, la canaille armée par le gouverneur, fit résistance
+et fut sur-le-champ dispersée. Dix mille soldats russes
+furent, le lendemain et les jours suivans, ramassés dans la
+ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât du pillage: c'étaient
+d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le nombre
+des prisonniers.</p>
+
+<p>Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde
+russe dit que l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus
+se battre, et parla beaucoup de paix. Il se porta sur la route
+de Kolomna, et notre avant-garde se plaça à cinq lieues de
+Moscou, au pont de la Moskwa. Pendant ce temps, l'armée
+russe quitta la route de Kolomna et prit celle de Kalouga
+par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la ville, à six
+lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de flammes
+et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes,
+était sombre et religieuse. La consternation était dans les
+âmes: on assure qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que
+le plus profond silence régnait dans toute l'armée comme dans
+la prière.</p>
+
+<p>On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc
+d'Istrie se porta à Desna avec un corps d'observation.</p>
+
+<p>Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite
+se porta sur ses derrières, menaçant de lui couper la
+route de Kalouga. Quoique le roi n'eût avec lui que l'avant-garde,
+l'ennemi ne se donna que le temps d'évacuer les retranchemens
+qu'il avait faits, et se porta six lieues en arrière,
+après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le prince
+Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
+l'Istia.</p>
+
+<p>Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général
+russe le 5 octobre, les communications se rétablirent entre
+nos avant-postes et ceux de l'ennemi, qui convinrent entre
+eux de ne pas s'attaquer sans se prévenir trois heures d'avance;
+mais le 18, à sept heures du matin, quatre mille cosaques
+sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon du
+général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde,
+qui n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent
+un houra sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était
+à pied à la distribution de farine. Cette cavalerie légère ne
+put se former qu'à un quart de lieue plus loin. Cependant
+l'ennemi pénétrant par cette trouée, un parc de douze pièces
+de canon et de vingt caissons du général Sébastiani fut pris
+dans un ravin, avec des voitures de bagages, au nombre de
+trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
+l'on avait portées dans le dernier bulletin.</p>
+
+<p>Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et
+deux colonnes d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles
+espéraient gagner le bois et le défilé de Voconosvo avant
+nous; mais le roi de Naples était là: il était à cheval. Il marcha,
+et enfonça la cavalerie de ligne russe dans dix ou douze
+charges différentes. Il aperçut la division de six bataillons ennemis
+commandée par le lieutenant-général Muller, la chargea
+et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le lieutenant-général
+Muller a été tué.</p>
+
+<p>Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait
+une division russe avec succès. Le général polonais Fischer
+a été tué d'un boulet.</p>
+
+<p>L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à
+la nôtre; mais il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde,
+ce qu'on ne vit presque jamais. Notre perte se monte
+à huit cents hommes tués, blessés ou pris; celle de l'ennemi
+est double. Plusieurs officiers russes ont été pris: deux de
+leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans cette
+journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la
+valeur et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la
+campagne, ce prince s'est montré digne du rang suprême où
+il est.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer
+son camp retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière,
+pour pouvoir tranquillement se porter sur les pays
+choisis pour ses quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper
+actuellement pour l'exécution de ses projets ultérieurs, avait
+ordonné, le 17, par le général Lauriston, à son avant-garde,
+de se placer derrière le défilé de Winkowo, afin que ses mouvemens
+ne pussent pas être aperçus. Depuis que Moscou
+avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
+cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le
+Kremlin avec trois mille hommes; mais le Kremlin, après
+quinze jours de travaux, ne fut pas jugé assez fort pour être
+abandonné vingt ou trente jours à ses propres forces; il aurait
+affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans donner
+un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou
+contre les mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes.
+Moscou est aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur.
+Une population de deux cent mille âmes, errant dans
+les bois voisins, mourant de faim, vient sur ses décombres
+chercher quelques débris et quelques légumes de jardins pour
+vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit pour
+un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
+aujourd'hui devenu sans importance politique.</p>
+
+<p>Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts
+avec soin, les autres évacués, l'empereur fit miner
+le Kremlin. Le duc de Trévise le fit sauter le 23, à deux
+heures du matin: l'arsenal, les casernes, les magasins, tout
+a été détruit. Cette ancienne citadelle, qui date de la fondation
+de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été!
+Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja. L'aide-de-camp
+de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
+percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et
+fait prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.</p>
+
+<p>Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe;
+il y séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à
+Fominskoi, toute l'armée ayant fait deux marches de flanc,
+et le 21 à Borowsk.</p>
+
+<p>L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner
+la Dwina, et prendre une position qui le rapproche de
+quatre-vingts lieues de Pétersbourg et de Wilna, double
+avantage, c'est-à-dire plus près de vingt marches des moyens
+et du but.</p>
+
+<p>De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou,
+il n'en restait plus que deux cents. On a dit qu'il en
+restait le quart, parce qu'on y a compris huit cents églises,
+encore une partie en est endommagée. De huit mille maisons
+de bois, il en restait à peu près cinq cents. On proposa à l'empereur
+de faire brûler le reste de la ville pour servir les Russes
+comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour de
+Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de
+campagne ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes
+de deux cents hommes chacune, et de les charger d'incendier
+tout à vingt lieues à la ronde. Cela apprendra aux
+Russes, disait-on, à faire la guerre en règle et non en Tartares.
+S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur répondre
+en leur en brûlant cent.</p>
+
+<p>L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé
+les malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires
+dont on aurait brûlé les châteaux, cent peut-être
+sont des sectateurs du Marat de la Russie; mais huit mille
+neuf cents sont de braves gens déjà trop victimes de l'intrigue
+de quelques misérables. Pour punir cent coupables, on en
+aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que l'on aurait
+mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres
+serfs innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté
+d'ordonner la destruction des citadelles et établissemens militaires,
+selon les usages de la guerre, sans rien faire perdre
+aux particuliers, déjà trop malheureux par les suites de cette
+guerre.</p>
+
+<p>Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il
+fait depuis vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du
+voyage de Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement
+riche, et qui peut se comparer aux meilleurs de la
+France et de l'Allemagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Vereia, le 27 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23,
+l'armée allait suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi,
+on apprit que l'ennemi avait quitté son camp retranché,
+et se portait sur la petite ville de Maloiaroslawetz. On
+jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.</p>
+
+<p>Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons
+arriva le 23, à six heures du soir, sur la rive gauche,
+s'empara du pont, et le fit rétablir.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent
+dans la ville et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite,
+qui sont extrêmement favorables.</p>
+
+<p>Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant
+ce temps, l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre
+position derrière la ville: les divisions Delzons, Broussier
+et Pino, et la garde italienne furent successivement engagées.
+Ce combat fait le plus grand honneur au vice-roi et
+au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
+de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la
+ville fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi
+fut si précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces
+de canon dans la rivière.</p>
+
+<p>Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec
+son corps; et toute l'armée se trouva en bataille avec son
+artillerie, le 25, sur la position que l'ennemi occupait la
+veille.</p>
+
+<p>L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de
+Ghorodnia. A sept heures du matin, six mille cosaques,
+qui s'étaient glissés dans les bois, firent un houra général sur
+les derrières de la position, et enlevèrent six pièces de canon
+qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se porta au galop avec
+toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée, ramenée et
+jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle avait
+prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents
+de ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes
+de la garde ont été blessés, et trois tués. Le général de division
+comte Rapp a eu un cheval tué sous lui: l'intrépidité
+dont ce général a donné tant de preuves, se montre dans toutes
+les occasions. Au commencement de la charge, les officiers
+de cosaques appelaient la garde, qu'ils reconnaissaient, <i>muscadins
+de Paris</i>. Le major des dragons Letort s'était fait remarquer.
+A huit heures, l'ordre était rétabli.</p>
+
+<p>L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position
+de l'ennemi, et ordonna l'attaque pour le lendemain;
+mais dans la nuit l'ennemi a battu en retraite. Le prince
+d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues; l'empereur alors
+l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.</p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia.
+Le prince d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal
+duc d'Elchingen à Mojaïsk.</p>
+
+<p>Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le
+reste de l'automne: ce temps durera encore huit jours, et
+à cette époque nous serons rendus dans nos nouvelles positions.</p>
+
+<p>Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est
+distinguée; elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général
+baron Delzons, officier distingué, a été tué de trois
+balles. Notre perte est de quinze cents hommes tués ou blessés;
+celle des ennemis est de six à sept mille. On a trouvé sur
+le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi lesquels
+onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
+deux mois de service.</p>
+
+<p>L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a
+quelque consistance que par les nombreux renforts de cosaques
+récemment arrivés du Don. Des gens instruits assurent
+qu'il n'y a dans l'infanterie russe que le premier rang composé
+de soldats, et que les deuxième et troisième rangs sont remplis
+par des recrues et des milices, que, malgré la parole qu'on
+leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu
+trois généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement
+blessé.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, le 11 novembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à
+Viazma, et le 9 à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au
+6; mais, le 7, l'hiver a commencé, la terre s'est couverte
+de neige. Les chemins sont devenus très-glissans et très-difficiles
+pour les chevaux de trait. Nous en avons perdu beaucoup
+par le froid et les fatigues; les bivouacs de la nuit leur
+nuisent beaucoup.</p>
+
+<p>Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait
+pas vu l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les
+Arabes, rôdent sur les flancs et voltigent pour inquiéter.</p>
+
+<p>Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes
+d'infanterie russe, couverts par une nuée de cosaques, coupèrent
+la route, à une lieue de Viasma, entre le prince
+d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et le vice-roi
+firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin, la
+culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec
+bon nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de
+canon; depuis on n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement
+des cosaques.</p>
+
+<p>Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de
+trois mille chevaux de trait, et près de cent de nos caissons
+ont été détruits.</p>
+
+<p>Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions
+russes de Finlande et par un grand nombre de troupes
+de milice, a attaqua le 18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr;
+il a été repoussé par ce maréchal et par le général
+de Wrede, qui lui ont fait trois mille prisonniers, et ont
+couvert le champ de bataille de ses morts.</p>
+
+<p>Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que
+le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, marchait
+pour le renforcer, repassa la Dwina, et se porta à sa
+rencontre pour, sa jonction opérée avec lui, battre Wittgenstein
+et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr
+fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
+suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure.
+Le colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie
+légère a été blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle
+au pied. Le maréchal duc de Reggio est venu le remplacer,
+et a repris le commandement du deuxième corps.</p>
+
+<p>La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Molodetschino, le 3 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-neuvième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le
+mouvement de l'armée s'est exécuté avec le plus grand succès.
+Le froid a commencé le 9; dès ce moment, chaque nuit
+nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux, qui mouraient
+au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà
+perdu bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.</p>
+
+<p>L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite.
+Notre droite quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit
+pour pivot de ses opérations la ligne de Varsovie. L'empereur
+apprit à Smolensk, le 9, ce changement de ligne d'opérations,
+et présuma ce que ferait l'ennemi. Quelque dur
+qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si cruelle
+saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait arriver
+à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi;
+il partit le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le
+froid, qui avait commencé le 7, s'accrut subitement, et, du
+14 au 15 et au 16, le thermomètre marqua seize et dix-huit
+degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de
+verglas; les chevaux de cavalerie, d'artillerie, de train périssaient
+toutes les nuits, non par centaines, mais par milliers,
+surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de trente
+mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se
+trouva toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient
+sans attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne
+partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.</p>
+
+<p>Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14,
+presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans
+cavalerie, nous ne pouvions pas nous éclairer à un quart de
+lieue; cependant, sans artillerie, nous ne pouvions pas risquer
+une bataille et attendre de pied ferme; il fallait marcher
+pour ne pas être contraint à une bataille, que le défaut de
+munitions nous empêchait de désirer; il fallait occuper un
+certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans cavalerie
+qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
+un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse.
+Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement
+pour être au-dessus de toutes les chances du sort et
+de la fortune, parurent ébranlés, perdirent leur gaîté, leur
+bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et catastrophes;
+ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
+gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire
+dans des difficultés différentes à surmonter.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette
+affreuse calamité qui frappait l'armée française, chercha à
+en profiter. Il enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques,
+qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les
+trains et les voitures qui s'écartaient. Cette méprisable cavalerie,
+qui ne fait que du bruit, et n'est pas capable d'enfoncer
+une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur
+des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se repentir de
+toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre; il
+fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé,
+et y perdit beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
+l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il
+fut cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira
+avec cette intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi
+éloigné de lui pendant toute la journée du 18, et l'avoir
+constamment repoussé, à la nuit, il fit un mouvement
+par le flanc droit, passa le Borysthène, et déjoua tous les
+calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène à
+Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de
+monde, cessa là ses tentatives.</p>
+
+<p>L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk,
+et marchait sur Borisow. Le général Dombrowski défendit la
+tête de pont de Borisow avec trois mille hommes. Le 23, il
+fut forcé, et obligé d'évacuer cette position. L'ennemi passa
+alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la division Lambert
+faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par le
+duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de
+se porter sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de
+la Bérésina. Le 24, le duc de Reggio rencontra la division
+Lambert à quatre lieues de Borisow, l'attaqua, la battit, lui
+fit deux mille prisonniers, lui prit six pièces de canon, cinq
+cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie, et rejeta
+l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai Berkeim,
+avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une
+belle charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le
+pont, qui a plus de trois cents toises.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina;
+cette rivière est large de quarante toises; elle charriait
+assez de glaces; mais ses bords sont couverts de marais de
+trois cents toises de long, ce qui la rend un obstacle difficile
+à franchir.</p>
+
+<p>Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans
+différens débouchés où il présumait que l'armée française
+voudrait passer.</p>
+
+<p>Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir
+trompé l'ennemi par divers mouvemens faits dans la journée
+du 25, se porta sur le village de Studzianca, et fit aussitôt,
+malgré une division ennemie, et en sa présence, jeter deux
+ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa, attaqua l'ennemi,
+et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira sur
+la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du
+premier mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement.
+Toute la journée du 26 et du 27 l'armée passa.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait
+reçu ordre de suivre le mouvement du duc de Reggio, de
+faire l'arrière-garde, et de contenir l'armée russe de la Dwina
+qui le suivait. La division Partouneaux faisait l'arrière-garde
+de ce corps. Le 27 à midi, le duc de Bellune arriva avec
+deux divisions au pont de Studzianca.</p>
+
+<p>La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une
+brigade de cette division qui formait l'arrière-garde, et qui
+était chargée de brûler les ponts, partit à sept heures du
+soir; elle arriva entre dix et onze heures; elle chercha sa
+première brigade et son général de division qui étaient partis
+deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés en route.
+Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
+Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première
+brigade, partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à
+droite au lieu de prendre à gauche, et a fait deux ou trois
+lieues dans cette direction; que dans la nuit, et transie de
+froid, elle s'est ralliée aux feux de l'ennemi, qu'elle a pris
+pour ceux de l'armée française; entourée ainsi, elle aura été
+enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
+deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois
+pièces d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division
+n'était pas avec sa colonne, et avait marché isolément.</p>
+
+<p>Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune
+gardait la tête de pont sur la rive gauche; le duc
+de Reggio, et derrière lui toute l'armée, était sur la rive
+droite.</p>
+
+<p>Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de
+Volhynie communiquèrent; elles concertèrent une attaque.
+Le 28, à la pointe du jour, le duc de Reggio fit prévenir
+l'empereur qu'il était attaqué; une demi-heure après, le duc
+de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée prit les armes.
+Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio, et
+le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat
+devint vif; l'ennemi voulut déborder notre droite; le général
+Doumerc, commandant la cinquième division de cuirassiers,
+et qui faisait partie du deuxième corps resté sur la
+Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
+et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion
+de la Vistule s'engageait dans les bois pour percer le
+centre de l'ennemi, qui fut culbuté et mis en déroute. Ces
+braves cuirassiers enfoncèrent successivement six carrés d'infanterie,
+et mirent en déroute la cavalerie ennemie qui venait
+au secours de son infanterie: six mille prisonniers, deux drapeaux
+et six pièces de canon tombèrent en notre pouvoir.</p>
+
+<p>De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement
+l'ennemi, le battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le
+tint hors la portée du canon du pont. Le général Fournier fit
+une belle charge de cavalerie.</p>
+
+<p>Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a
+beaucoup souffert. Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure
+n'est pas dangereuse; c'est une balle qu'il a reçue dans
+le côté.</p>
+
+<p>Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille.
+Nous avions à choisir entre deux routes, celle de Minsk et
+celle de Wilna. La route de Minsk passe au milieu d'une
+forêt et de marais incultes, et il eût été impossible à l'armée
+de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire, passe dans
+de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en munitions,
+horriblement fatiguée de cinquante jours de marche,
+traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats,
+avait besoin d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général
+fut à Plechnitsi; le 1er décembre à Slaiki, et le
+3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les premiers convois de
+Wilna.</p>
+
+<p>Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
+bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.</p>
+
+<p>Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de
+se refaire, de remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel,
+c'est le résultat de l'exposé qui vient d'être fait. Le
+repos est son premier besoin. Le matériel et les chevaux arrivent.
+Le général Bourcier a déjà plus de vingt mille chevaux
+de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a déjà réparé
+ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
+beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont
+perdu leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux;
+quelques-uns par le fait des embuscades des cosaques. Les
+cosaques ont pris nombre d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes
+qui levaient les positions, et d'officiers blessés qui
+marchaient sans précaution, préférant courir des risques plutôt
+que de marcher posément et dans les convois.</p>
+
+<p>Les rapports des officiers-généraux commandant les corps
+feront connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués,
+et les détails de tous ces mémorables événemens.</p>
+
+<p>Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché
+au milieu de sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal
+duc d'Istrie, et l'infanterie, commandée par le duc de
+Dantzick. S. M. a été satisfaite du bon esprit que sa garde a
+montré; elle a toujours été prête à se porter partout où les
+circonstances l'auraient exigé; mais les circonstances ont
+toujours été telles que sa simple présence a suffi, et qu'elle
+n'a pas été dans le cas de donner.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer
+et tous les aides-de-camp et les officiers militaires de
+la maison de l'empereur, ont toujours accompagné sa Majesté.</p>
+
+<p>Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû
+réunir les officiers auxquels il restait un cheval, pour en former
+quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune.
+Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les
+colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé
+par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de
+Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses mouvemens.</p>
+
+<p>La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 18 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur
+à Paris.</i></p>
+
+<p>Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de
+Smorgony, le roi de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel,
+et les maréchaux ducs d'Elchingen, de Dantzick, de
+Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc d'Istrie, et leur fit connaître
+qu'il avait nommé le roi de Naples son lieutenant-général
+pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.</p>
+
+<p>S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs
+heures à M. le duc de Bassano.</p>
+
+<p>S. M. voyagea <i>incognito</i> dans un seul traîneau, avec et sous
+le nom du <i>duc de Vicence</i>. Elle visita les fortifications de
+Praga, parcourut Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue.
+Deux heures avant son départ, elle fit chercher le
+comte Potocki et le ministre des finances du grand-duché,
+qu'elle entretint long-temps.</p>
+
+<p>S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et
+descendit chez le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint
+long-temps avec le roi de Saxe, et repartit immédiatement,
+prenant la route de Leipsick et de Mayence.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 20 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du
+conseil d'état, envoyées pour le féliciter sur son retour de
+Russie.</i></p>
+
+<p class="milieu"><i>Au Sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la
+gloire et la puissance de la France; mais mes premières pensées
+sont pour tout ce qui peut perpétuer la tranquillité intérieure,
+et mettre à jamais mes peuples à l'abri des déchiremens
+des factions et des horreurs de l'anarchie. C'est sur
+ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai fondé, avec la
+volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont attachées
+désormais les destinées de la patrie.</p>
+
+<p>«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des
+nations; mais des magistrats pusillanimes détruisent l'empire
+des lois, les droits du trône, et l'ordre social lui-même.</p>
+
+<p>«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au
+champ d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant
+le souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse
+encore.</p>
+
+<p>«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai
+demandé à la Providence un nombre d'années déterminé. On
+détruit dans un moment, mais on ne peut réédifier sans le
+secours du temps. Le plus grand besoin de l'état est celui de
+magistrats courageux.</p>
+
+<p>«Nos pères avaient pour cri de ralliement: <i>Le roi est
+mort, vive le roi!</i> Ce peu de mots contient les principaux
+avantages de la monarchie. Je crois avoir bien étudié l'esprit
+que mes peuples ont montré dans les différens siècles; j'ai
+réfléchi à ce qui a été fait aux différentes époques de notre
+histoire: j'y penserai encore.</p>
+
+<p>«La guerre que je soutiens contre la Russie est une
+guerre politique. Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu
+lui épargner les maux qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu
+armer la plus grande partie de sa population contre elle-même,
+en proclamant la liberté des esclaves: un grand nombre
+de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
+l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe,
+je me suis refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et
+aux plus horribles supplices bien des familles. Mon armée a
+essuyé des pertes, mais c'est par la rigueur prématurée de la
+saison.</p>
+
+<p>«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Au conseil d'état.</i></p>
+
+<p>«Conseillers d'état,</p>
+
+<p>«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve
+une bien vive satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour
+pour mon fils, c'est qu'il est convaincu, par sentiment, des
+bienfaits de la monarchie.</p>
+
+<p>«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui,
+en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur
+ses bases fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier
+les lois à la connaissance du coeur humain et aux leçons
+de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a
+éprouvés notre belle France. Ces erreurs devaient et ont effectivement
+amené le régime des hommes de sang. En effet,
+qui a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir?
+qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté
+qu'il était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le
+respect des lois, en les faisant dépendre, non des principes
+sacrés de la justice, de la nature des choses et de la justice
+civile, mais seulement de la volonté d'une assemblée composée
+d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles,
+administratives, politiques et militaires? Lorsqu'on
+est appelé à régénérer un état, ce sont des principes constamment
+opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le coeur
+humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages
+et les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes
+que le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais
+perdre de vue; il doit y joindre un courage à toute épreuve;
+et, à l'exemple des présidens Harlay et Molé, être prêt à périr
+en défendant le souverain, le trône et les lois.</p>
+
+<p>«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état
+m'a données dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au Sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses
+éclatantes les services qui nous ont été rendus, spécialement
+dans cette dernière campagne, par notre cousin le maréchal
+duc d'Elchingen.</p>
+
+<p>«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer
+le souvenir honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances
+où nos armées nous ont donné tant de preuves signalées
+de leur bravoure et de leur dévouement, et que tout
+ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire dans la postérité
+était conforme à la gloire et aux intérêts de notre couronne.</p>
+
+<p>«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous
+le titre de principauté de la Moskwa, le château de Rivoli,
+département du Pô, et les terres qui en dépendent, pour
+être possédés par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen
+et ses descendans, aux closes et conditions portées aux lettres patentes
+que nous avons ordonné à notre cousin le prince archi-chancelier
+de l'empire de faire expédier par le conseil du
+sceau des titres.</p>
+
+<p>«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
+principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire
+et ses descendans puissent soutenir dignement le nouveau
+titre que nous conférons, et ce, au moyen des dispositions
+qui nous sont compétentes.</p>
+
+<p>«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos lettres-patentes,
+que la principauté que nous avons érigée en
+faveur de notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne
+donne à lui et à ses descendans d'autres rang et prérogatives
+que ceux dont jouissent les ducs parmi lesquels ils prendront
+rang selon la date de l'érection du titre.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 14 février 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,</p>
+
+<p>«La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une
+occasion favorable aux projets des Anglais sur la péninsule.
+Ils ont fait de grands efforts. Toutes leurs espérances ont été
+déçues.... Leur armée a échoué devant la citadelle de Burgos,
+et a dû, après avoir essuyé de grandes pertes, évacuer
+le territoire de toutes les Espagnes.</p>
+
+<p>«Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises
+ont été constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno,
+de Polotsk, de Mohilow, de Smolensk, de la Moskwa, de
+Maloiaroslawetz. Nulle part les armées russes n'ont pu tenir
+devant nos aigles; <i>Moscou est tombé en notre pouvoir.</i></p>
+
+<p>«Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées, et que
+l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares
+ont tourné leurs mains parricides contre les plus belles
+provinces de ce vaste empire qu'ils avaient été appelés à défendre.
+Ils ont, en peu de semaines, malgré les larmes et le
+désespoir des infortunés Moscovites, incendié plus de quatre
+mille de leurs plus beau villages, plus de cinquante de leurs
+plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne haine, et
+sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant
+d'un désert. <i>Nous avons triomphé de tous ces obstacles!</i>
+L'incendie même de Moscou où, en quatre jours, ils ont
+anéanti le fruit des travaux et des épargnes de quarante générations,
+n'avait rien changé à l'état prospère de mes affaires.....
+Mais la rigueur excessive et prématurée de l'hiver
+a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. <i>En peu de
+nuits, j'ai vu tout changer.</i> J'ai fait de grandes pertes. Elles
+auraient brisé mon âme si, dans ces grandes circonstances,
+j'avais dû être accessible à d'autres sentimens qu'à l'intérêt,
+à la gloire et à l'avenir de mes peuples.</p>
+
+<p>«A la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre
+a été grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes.
+Elle offrait nos plus belles provinces pour récompense à la
+trahison. Elle mettait pour condition à la paix le déchirement
+de ce bel empire: c'était, sous d'autres termes, proclamer
+<i>la guerre perpétuelle</i>.</p>
+
+<p>«L'énergie de mes peuples, dans ces grandes circonstances,
+leur attachement à l'intégrité de l'empire, qu'ils m'ont montré,
+ont dissipé toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à
+un sentiment plus juste des choses.</p>
+
+<p>«Les malheurs qu'a produits la rigueur des climats ont fait
+ressortir dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de
+cet empire, fondé sur les efforts et l'amour de cinquante millions
+de citoyens, et sur les ressources territoriales des plus
+belles contrées du monde.</p>
+
+<p>«C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos
+peuples du royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et
+des départemens réunis, rivaliser avec les anciens Français,
+et sentir qu'il n'y a pour eux d'espérance, d'avenir et de bien,
+que dans la consolidation et le triomphe du grand empire.</p>
+
+<p>«Les agens de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins
+l'esprit de révolte contre les souverains. L'Angleterre
+voudrait voir le continent entier en proie à la guerre civile
+et à toutes les fureurs de l'anarchie; mais la Providence l'a
+elle-même désignée pour être la première victime de l'anarchie
+et de la guerre civile.</p>
+
+<p>«J'ai signé directement avec le pape un concordat qui
+termine tous les différens qui s'étaient malheureusement élevés
+dans l'église. La dynastie française règne et régnera en
+Espagne. Je suis satisfait de la conduite de tous mes alliés.
+Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai l'intégrité de
+leurs états. Les Russes rentreront dans leur affreux climat.</p>
+
+<p>«Je désire la paix; elle est nécessaire au monde. Quatre
+fois, depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai
+proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais
+qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur
+de mon empire. Ma politique n'est point mystérieuse;
+j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais faire.</p>
+
+<p>«Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples
+doivent se tenir prêts à toute espèce de sacrifices; car une
+mauvaise paix ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout
+serait compromis, même la prospérité de nos neveux.</p>
+
+<p>«L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la
+souveraineté de son pavillon; les voeux du monde l'accompagnent
+dans cette glorieuse lutte. Si elle la termine en obligeant
+les ennemis du continent à reconnaître le principe que le pavillon
+couvre la marchandise et l'équipage, et que les neutres
+ne doivent pas être soumis à des blocus sur le papier, le tout
+conformément aux stipulations du traité d'Utrecht, l'Amérique
+aura mérité de tous les peuples. La postérité dira que
+l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les
+a reconquis.</p>
+
+<p>«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître, dans l'exposé
+de la situation de l'empire, l'état prospère de l'agriculture,
+des manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi
+que l'accroissement toujours constant de notre population.
+Dans aucun siècle l'agriculture et les manufactures n'ont été
+en France à un plus haut degré de prospérité.</p>
+
+<p>«J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes
+les dépenses qu'exigent les circonstances; mais moyennant
+différentes mesures que vous proposera mon ministre des finances,
+je ne devrai imposer aucune nouvelle charge à mes
+peuples.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">De notre palais de l'Elysée, le 30 mars 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettres-patentes.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, roi d'Italie; protecteur de la confédération
+du Rhin, médiateur de la confédération suisse, etc., etc;</p>
+
+<p>A tous ceux qui ces présentes verront, salut.</p>
+
+<p>Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice
+et reine Marie-Louise, des marques de la haute confiance
+que nous avons en elle, nous avons résolu de l'investir, comme
+nous l'investissons par ces présentes, du droit d'assister aux
+conseils du cabinet, lorsqu'il en sera convoqué pendant la durée
+de mon règne, pour l'examen des affaires les plus importantes
+de l'état; et attendu que nous sommes dans l'intention
+d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées, pour
+délivrer le territoire de nos alliés, nous avons également résolu
+de conférer, comme nous conférons par ces présentes,
+à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine, le titre de
+régente, pour en exercer les fonctions, en conformité de nos
+intentions et de nos ordres, tels que nous les aurons fait transcrire
+sur le livre de l'état; entendant qu'il soit donné connaissance
+aux princes grands dignitaires et à nos ministres, desdits
+ordres et instructions, et qu'en aucun cas, l'impératrice
+ne puisse s'écarter de leur teneur, dans l'exercice des fonctions
+de régente.</p>
+
+<p>Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom,
+le sénat, le conseil-d'état, le conseil des ministres et le conseil
+privé, notamment pour l'examen des recours en grâce,
+sur lesquels nous l'autorisons à prononcer, après avoir entendu
+les membres dudit conseil privé. Toutefois notre intention
+n'est point que par suite de la présidence conférée à
+l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa signature,
+la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune
+loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des
+ordres et instructions mentionnées ci-dessus.</p>
+
+<p>Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire,
+de donner communication des présentes lettres-patentes
+au sénat, qui les fera transcrire sur ses registres, et à notre
+grand-juge ministre de la justice, de les faire publier au bulletin
+des lois, et de les adresser à nos cours impériales, pour
+y être lues, publiées et transcrites sur les registres d'icelles.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 3 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Message de l'empereur et roi au Sénat.</i></p>
+
+<p>Sénateurs,</p>
+
+<p>Conformément aux constitutions de l'empire, nous vous
+présentons comme candidats pour la place vacante au sénat
+par la mort du comte de Bougainville, le baron Lacuée, premier
+président de la cour impériale d'Agen, présenté par le
+collège électoral du département de Lot-et-Garonne; le baron
+d'Haubersaert, premier président de la cour impériale
+de Douai, présenté par le collège électoral du département
+du Nord; le président Berthereau, présenté par le collège
+électoral du département de la Seine.</p>
+
+<p>Nous sommes bien aise que nos cours impériales voient
+dans le choix de ces trois magistrats notre satisfaction de la
+manière dont elles remplissent nos voeux pour l'administration
+de la justice.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 5 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Message de l'empereur et roi au Sénat.</i></p>
+
+<p>Sénateurs,</p>
+
+<p>Nous avons nommé pour remplir les treize places vacantes
+au sénat:</p>
+
+<p>Le cardinal Bayane, prélat distingué par ses vertus religieuses,
+l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus
+à la patrie; il a travaillé au concordat de Fontainebleau,
+qui complète les libertés de nos églises; oeuvre commencée
+par saint Louis, continuée par Louis XIV, et achevée par
+nous; le baron Bourlier, évêque d'Evreux, le doyen de nos
+évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne
+de Paris, société qui a rendu de si importans services à l'état,
+en démêlant, au milieu des ténèbres des siècles, les vrais
+principes de notre religion, d'avec les prétentions subversives
+de l'indépendance des couronnes. Nous désirons que le clergé
+de notre empire voie dans ces choix un témoignage de la satisfaction
+que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et
+de son attachement à notre personne.</p>
+
+<p>Le comte Legrand, général de division, couvert d'honorables
+blessures, et auquel nous avons les plus grandes obligations
+pour les services qu'il nous a rendus dans les circonstances
+les plus importantes.</p>
+
+<p>Le comte Chasseloup-Laubat, le comte Gassendi, et le
+comte Saint-Marsan, conseillers en notre conseil-d'état. Nous
+désirons que notre conseil voie dans cette distinction accordée
+à trois de ses membres, le contentement que nous avons
+de ses services;</p>
+
+<p>Le comte Barbé-Marnois, premier président de notre cour
+des comptes: en peu d'années et par un travail assidu, notre
+cour des comptes a liquidé tout l'arriéré, et atteint le but
+pour lequel nous l'avions instituée.</p>
+
+<p>Le comte De Crois, l'un de nos chambellans, présenté par
+le collège électoral du département de Sambre et Meuse: les
+officiers de notre maison verront dans cette distinction accordée
+à l'un d'eux, la satisfaction que nous avons de la fidélité
+et de l'attachement qu'ils nous montrent dans toutes les
+circonstances.</p>
+
+<p>Le duc de Cadore, ministre d'état, intendant-général de
+notre maison; le duc de Frioul, notre grand-maréchal; le
+comte de Montesquiou, notre grand-chambellan; le duc de
+Vicence, notre grand-écuyer; le comte de Ségur, notre grand-maître
+des cérémonies.</p>
+
+<p>Nous voyons de l'utilité à faire siéger au sénat les grands-officiers
+de notre couronne; nous sommes bien aise de leur
+donner cette preuve de notre satisfaction.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CAMPAGNE DE SAXE.</h3>
+
+<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DARS LE NORD, AU 30
+MARS.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Dans cette campagne et dans la suivante, Napoléon,
+comme s'il eût prévu que la victoire allait l'abandonner pour
+toujours, cessa d'envoyer dans sa capitale ces bulletins guerriers,
+fidèles témoignages de ses succès sur les champs de bataille.
+Les nouvelles des armées étaient adressées à l'impératrice, et
+Publiées par extrait dans le Moniteur. Mais la rédaction n'en
+appartenait pas moins à l'empereur, et c'est à ce titre que nous
+les publions. Il sera curieux de comparer la peinture de nos revers
+tracée de la même main qui avait improvisé les brillans bulletins
+d'Austerlitz, de Iéna et de Friedland.]</blockquote>
+
+<p>La garnison de Dantzick avait éloigné l'ennemi de toutes
+les hauteurs d'Oliva, dans les premiers jours de mars.</p>
+
+<p>Les garnisons de Thorn et de Modlin étaient dans le meilleur
+état. Le corps qui bloquait Zamosc s'en était éloigné.</p>
+
+<p>Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin et Glogau n'étaient
+pas assiégées. L'ennemi se tenait hors de la portée du
+canon de ces forteresses. La garnison de Stettin avait brûlé
+tous les faubourgs et préparé tout le terrain autour de la
+place.</p>
+
+<p>La garnison de Spandau avait également brûlé tout ce qui
+pouvait gêner la défense de la place.</p>
+
+<p>Sur l'Elbe, le 17, on avait fait sauter une arche du pont
+de Dresde, et le général Durutte avait pris position sur la rive
+gauche. Les Saxons s'étaient portés autour de Torgau.</p>
+
+<p>Le vice-roi était parti de Leipsick, et avait porté, le 21,
+son quartier-général à Magdebourg.</p>
+
+<p>Le général Lapoype commandait à Wittenberg le pont et
+la place, qui étaient armés et approvisionnés pour plusieurs
+mois. On l'avait remise en bon état.</p>
+
+<p>Arrivé à Magdebourg, le vice-roi avait envoyé le 22 le
+général Lauriston sur la rive droite de l'Elbe. Le général
+Maison s'était porté à Mockern et avait poussé des postes
+sur Burg et Ziczar; il n'a trouvé que quelques pulks de troupes
+légères, qu'il a culbutés et sur lesquels il a pris ou tué
+une soixantaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le 12, le général Carra-Saint-Cyr, commandant la trente-deuxième
+division militaire, avait jugé convenable de repasser
+sur la rive gauche de l'Elbe, et de laisser Hambourg à la
+garde des autorités et des gardes nationales. Du 15 au 20,
+différentes insurrections se manifestèrent dans les départemens
+des Bouches-de-l'Elbe et de l'Ems.</p>
+
+<p>Le général Morand, qui occupait la Poméranie suédoise,
+ayant appris l'évacuation de Berlin, faisait sa retraite sur
+Hambourg. Il passa l'Elbe à Zollenpischer, et le 17, il fit sa
+jonction avec le général Carra-Saint-Cyr. Deux cents hommes
+de troupes légères ennemies ayant atteint son arrière-garde,
+il les fit charger et leur tua quelques hommes. Le général
+Morand se porta sur la rive gauche, et le général Saint-Cyr
+se dirigea sur Brème.</p>
+
+<p>Le 24, le général Saint-Cyr fit partir deux colonnes mobiles,
+pour se porter sur les batteries de Calsbourg et de
+Blexen, que des contrebandiers aidés des paysans et de quelques
+débarquemens anglais avaient enlevées. Ces colonnes
+ont mis les insurgés en déroute et repris les batteries. Les
+chefs ont été pris et fusillés. Les Anglais débarqués n'étaient
+qu'une centaine; on n'a pu leur faire que quarante prisonniers.</p>
+
+<p>Le vice-roi avait réuni toute son armée, forte de cent
+mille hommes et de trois cents pièces de canon, autour de
+Magdebourg, manoeuvrant sur les deux rives.</p>
+
+<p>Le général de brigade Montbrun, qui, avec une brigade
+de cavalerie, occupait Steindal, ayant appris que l'ennemi
+avait passé le bas Elbe dans des bateaux près de Werden,
+s'y porta le 28, chassa les troupes légères de l'ennemi, et
+entra dans Werden au galop. Le quatrième de lanciers exécuta
+une charge à fond, dans laquelle il tua une cinquantaine
+de cosaques et en prit douze. L'ennemi se hâta de regagner
+la rive droite de l'Elbe. Trois gros bateaux furent coulés bas,
+et quelques barques chavirèrent; elles pouvaient être chargées
+de soixante chevaux et d'un pareil nombre d'hommes. On a
+pu sauver dix-sept cavaliers, parmi lesquels se sont trouvés
+deux officiers, dont un aide-de-camp du général Dornberg,
+qui commandait cette colonne.</p>
+
+<p>Il paraît qu'un corps de troupes légères, d'un millier de
+chevaux, de deux mille hommes d'infanterie et de six pièces
+de canon, est parvenu à se diriger du côté de Brunswick,
+pour exciter à la révolte le Hanovre et le royaume de Westphalie.
+Le roi de Westphalie s'est mis à la poursuite de ce
+corps, et d'autres colonnes envoyées par le vice-roi arrivent
+sur ses derrières.</p>
+
+<p>Quinze cents hommes de troupes légères ennemies ont
+passé l'Elbe le 27, près de Dresde, sur des batelets. Le général
+Durutte marche sur eux. Les Saxons avaient laissé ce
+point dégarni, en se groupant autour de Torgau.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était arrivé le 26 avec son quartier-général
+et son corps d'armée à Wurtzbourg; son avant-garde
+débouchait des montagnes de la Thuringe.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse a porté le 22 mars son quartier-général
+à Hanau; ses divisions s'y réunissaient.</p>
+
+<p>Au 30 mars, l'avant-garde du corps d'observation d'Italie
+était arrivée à Augsbourg. Tout le corps traversait le Tyrol.</p>
+
+<p>Le 27, le général Vandamme arrivait de sa personne à
+Brème. Les divisions Dumonceau et Dufour avaient déjà
+dépassé Wesel.</p>
+
+<p>Indépendamment de l'armée du vice-roi, des armées du
+Mein et du corps du roi de Westphalie, il y aura dans la
+première quinzaine d'avril, près de cinquante mille hommes
+dans la trente-deuxième division militaire, afin de faire
+un exemple sévère des insurrections qui ont troublé cette division.
+Le comte de Bentink, maire de Varel, a eu l'infamie
+de se mettre à la tête des révoltés. Ses propriétés seront confisquées,
+et il aura, par sa trahison, consommé à jamais la
+ruine de sa famille.</p>
+
+<p>Pendant tout le mois de mars, il n'y a eu aucune affaire.
+Dans toutes les escarmouches, dont celle du 28 (à Werden)
+est, de beaucoup, la plus considérable, l'armée française
+a toujours eu le dessus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 5
+AVRIL.</p>
+
+<p>Les nouvelles de Dantzick étaient satisfaisantes. La nombreuse
+garnison a formé des camps en dehors. L'ennemi se
+tenait éloigné de la place, et ne paraissait pas en disposition
+de rien tenter. Deux frégates anglaises s'étaient fait voir devant
+la place.</p>
+
+<p>A Thorn, il n'y avait rien de nouveau. On y avait mis le
+temps à profit pour améliorer les fortifications.</p>
+
+<p>L'ennemi n'avait que très-peu de forces devant Modlin; le
+général Daendels en a profité pour faire une sortie, a repoussé
+le corps ennemi, et s'est emparé d'un gros convoi, où il y
+avait entre autres cinq cents boeufs.</p>
+
+<p>La garnison de Zamosc est maîtresse du pays à six lieues à
+la ronde, l'ennemi n'observant cette place qu'avec quelque
+cavalerie légère.</p>
+
+<p>Le général Frimont et le prince Poniatowski étaient toujours
+dans la même position sur la Pilica.</p>
+
+<p>Stettin, Custrin et Glogau étaient dans le même état. L'ennemi
+paraissait avoir des projets sur Glogau dont le blocus
+était resserré.</p>
+
+<p>Le corps ennemi qui, le 27 mars, a passé l'Elbe à Werden,
+et dont l'arrière-garde a été défaite le 28 par le général
+Montbrun, et jetée dans la rivière, s'était dirigé sur Luxembourg.</p>
+
+<p>Le 29, le général Morand partit de Brême, et se porta sur
+Lunebourg, où il arriva le premier avril. Les habitans, soutenus
+par quelques troupes légères de l'ennemi, voulurent
+faire résistance; les portes furent enfoncées à coups de canon,
+une trentaine de ces rebelles passés par les armes, et la ville
+fut soumise.</p>
+
+<p>Le 2, le corps ennemi qu'on supposait de trois à quatre
+mille hommes, cavalerie, infanterie et artillerie, se présenta
+devant Lunebourg. Le général Morand marcha à sa rencontre
+avec sa colonne, composée de huit cents Saxons, et de deux
+cents Français, avec une trentaine de cavaliers et quatre pièces
+de canon. La canonnade s'engagea. L'ennemi avait été
+forcé de quitter plusieurs positions, lorsque le général Morand
+fut tué par un boulet. Le commandement passa à un
+colonel saxon. Les troupes, étonnées de la perte de leur chef,
+se replièrent dans la ville; et après s'y être défendues pendant
+une demi-journée, elles capitulèrent le soir. L'ennemi
+fit ainsi prisonniers sept cents Saxons et deux cents Français.
+Une partie des prisonniers ont été repris.</p>
+
+<p>Le lendemain, le général Montbrun, commandant l'avant-garde
+du corps du prince d'Eckmühl, arriva à Lunebourg.
+L'ennemi, instruit de son approche, avait évacué la ville
+en toute hâte et repassé l'Elbe. Le prince d'Eckmühl, arrivé
+le 4, a forcé l'ennemi à retirer tous ses partis de la rive gauche
+de l'Elbe, et a fait occuper Stade.</p>
+
+<p>Le 5, le général Vandamme avait réuni à Brême les divisions
+Saint-Cyr et Dufour. Le général Dumonceau, avec sa
+division, était à Minden.</p>
+
+<p>Le vice-roi a rencontré, le 2 avril, une division prussienne
+en avant de Magdebourg sur la rive droite de l'Elbe, l'a culbutée,
+l'a poursuivie l'espace de plusieurs lieues, et lui a fait
+quelques centaines de prisonniers.</p>
+
+<p>La brigade bavaroise, qui fait partie de la division du général
+Durutte, a eu, le 29 mars, une affaire à Coldiz avec
+la cavalerie ennemie. Cette infanterie a repoussé toutes les
+charges que l'ennemi a tentées sur elle, et lui a tué plus de
+cent hommes, parmi lesquels on a reconnu un colonel et plusieurs
+officiers. La perte des Bavarois n'a été que de seize
+hommes blessés. Depuis lors le général Durutte a continué
+son mouvement sans être inquiété, pour se porter sur la Saale
+à Bernbourg.</p>
+
+<p>Un détachement de cavalerie ennemie était entré le 5 dans
+Leipsick.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était en observation à Calbe et Bernbourg
+sur la Saale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+10 AVRIL</p>
+
+<p>Le 5, la trente-cinquième division, commandée par le général
+Grenier, a eu une affaire d'avant-postes sur la rive droite
+de l'Elbe, à quatre lieues de Magdebourg. Quatre bataillons
+de cette division seulement ont été engagés. L'infanterie a
+montré son intrépidité ordinaire, et l'ennemi a été repoussé.</p>
+
+<p>Le 7, le vice-roi étant instruit que l'ennemi avait passé
+l'Elbe à Dessau, a envoyé le cinquième corps et une partie
+du onzième pour appuyer le deuxième corps, commandé par
+le duc de Bellune. Lui-même il s'est porté à Stassfurt, où
+son quartier-général était le 9, et il a réuni son armée sur la
+Saale, la gauche à l'Elbe, la droite appuyée aux montagnes
+du Hartz, et la réserve à Magdebourg.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl, qui le 8 avait son quartier-général
+à Lunebourg, se mettait en marche pour se rapprocher de
+Magdebourg.</p>
+
+<p>L'artillerie des divisions du général Vandamme arrivait à
+Brême et à Minden.</p>
+
+<p>La tête d'un corps composé de deux divisions, qui doit
+prendre position à Wesel, sous les ordres du général Lemarrois,
+commençait à arriver.</p>
+
+<p>Le 10, le général Souham avait envoyé un régiment à
+Erfurt, où on n'avait pas encore de nouvelles des troupes légères
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse prenait position sur les hauteurs d'Eisenach.</p>
+
+<p>L'armée française du Mein paraissait en mouvement dans
+différentes directions.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel était attendu à Mayence.</p>
+
+<p>Une partie de l'état-major de l'empereur y était arrivée, ce
+qui faisait présumer l'arrivée prochaine de ce souverain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+20 AVRIL.</p>
+
+<p>Dantzick, Thorn, Modlin, Zamosc, étaient dans le même
+état.</p>
+
+<p>Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, n'étaient que faiblement
+bloqués.</p>
+
+<p>Magdebourg était le point de réserve du vice-roi.</p>
+
+<p>Wittemberg et Torgau étaient en bon état. La garnison de
+Wittemberg avait repoussé l'attaque de vive force.</p>
+
+<p>Le général Vandamme était en avant de Brême; le général
+Sébastiani entre Celle et le Weser; le vice-roi dans la même
+position, la gauche sur l'Elbe, à l'embouchure de la Saale,
+et la droite au Hartz, occupant Bernbourg, sa réserve à
+Magdebourg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était à Erfurt; le duc de Raguse
+à Gotha, occupant Langen-Saltza; le duc d'Istrie à Eisenach;
+le comte Bertrand à Cobourg.</p>
+
+<p>Le général Souham était à Weymar. La ville avait été
+occupée par trois cents hussards prussiens, qui furent éparpillés
+dans la journée du 19 par un escadron du dixième de
+hussards, et un escadron badois, sous les ordres du général
+Laboissière. On leur a pris soixante hussards et quatre officiers,
+parmi lesquels se trouve un aide-de-camp du général
+Blucher.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Mayence, le 24 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>S. M. l'empereur a passé, le 22 du mois, la revue de quatre
+beaux régimens de la vieille garde; il a témoigné sa satisfaction
+du bel état des ces troupes; elles sont arrivées à
+Mayence en poste, et n'ont mis que six jours pour faire la
+route; elles étaient si peu fatiguées, qu'elles ont passé le Rhin
+sur-le-champ. Le général Curial est arrivé à Mayence avec
+les cadres des douze nouveaux régimens de la jeune garde
+qui s'organisent en cette ville. Toutes les fournitures destinées
+à l'équipement de ces troupes sont arrivées à Mayence
+par les transports accélérés.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione a été nommé gouverneur militaire
+des grands-duchés de Francfort et de Wurtzbourg. La citadelle
+de Wurtzbourg a été armée et approvisionnée.</p>
+
+<p>Les bruits qui avaient été répandus sur une prétendue défaite
+du général Sébastiani et sur la mort de ses aides-de-camp
+sont faux et controuvés; au contraire, se proposant
+d'attirer l'ennemi à lui, il ordonna au général Maurin d'évacuer
+Celle; douze cents cosaques s'y jetèrent sur-le-champ.
+Le 28, le général Maurin rentra précipitamment dans Celle,
+pêle-mêle avec l'ennemi, qui fut mis dans une déroute complète,
+et perdit une cinquantaine de tués, grand nombre de
+blessés et une centaine de prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Sébastiani se portait sur
+Ueltzen; il chassa de Gros-OEsingen un parti de six cents
+cosaques, qui se reploya sur Sprakensehl, où l'ennemi avait
+réuni quinze cents cavaliers. Le général Sébastiani les fit aussitôt
+charger et enfoncer; on leur a tué vingt-cinq hommes,
+blessé beaucoup plus, et pris une vingtaine de cosaques; les
+fuyards ont été poursuivis jusque près d'Ueltzen.</p>
+
+<p>Le général Vandamme commande à Brême; il a sous ses
+ordres les trois divisions Dufour, Saint-Cyr et Dumonceau.</p>
+
+<p>L'effervescence des esprits se calme dans la trente-deuxième
+division militaire; la quantité de forces qu'on voit arriver de
+tous côtés, les exemples sévères qu'on a faits sur les chefs des
+complots, mais surtout le peu de monde que l'ennemi a pu
+montrer sur ce point, ont comprimé la malveillance.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio est parti le 23 de Mayence pour prendre
+le commandement du douzième corps de la grande-armée.</p>
+
+<p>Au 24, la plus grande partie de l'armée avait passé les
+montagnes de la Thuringe.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe ayant jugé convenable de s'approcher le
+plus possible de Dresde, s'est porté sur Prague.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est parti le 24, à huit heures du soir,
+de Mayence.</p>
+
+<p>Le duc de Dalmatie a repris les fonctions de colonel-général
+de la garde. S. M. a envoyé à Wetzlar le duc de Trévise
+pour organiser le corps polonais du général Dombrowski,
+et en former deux régimens d'infanterie, deux régimens de
+cavalerie et deux batteries d'artillerie. S. M. a pris ce corps
+à sa solde depuis le premier janvier.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl s'est rendu dans la trente-deuxième
+division militaire, pour y exercer, vu les circonstances, les
+pouvoirs extraordinaires délégués par le sénatus-consulte du
+3 avril.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La place de Thorn a capitulé; la garnison retourne en
+Bavière; elle était composée de six cents Français et de deux
+mille sept cents Bavarois: dans ce nombre de trois mille trois
+cents hommes, douze cents étaient aux hôpitaux. Aucun préparatif
+n'annonçait encore le commencement du siége de
+Dantzick: la garnison était en bon état et maîtresse des dehors.
+Modlin et Zamosk n'étaient point sérieusement inquiétés.
+A Stettin, un combat très-vif avait eu lieu. L'ennemi,
+ayant voulu s'introduire entre Stettin et Dam, avait été culbuté
+dans les marais, et quinze cents Prussiens y avaient été
+tués ou pris.</p>
+
+<p>Une lettre reçue de Glogau faisait connaître que cette place,
+au 12 avril, était dans le meilleur état. Il n'y avait rien de
+nouveau à Custrin. Spandau était assiégé: un magasin à
+poudre y avait sauté, et l'ennemi ayant cru pouvoir profiter
+de cette circonstance pour donner l'assaut, avait été repoussé
+après avoir perdu mille hommes tués ou blessés. On n'a
+point fait de prisonniers, parce qu'on était séparé par des
+marais.</p>
+
+<p>Les Russes ont jeté des obus dans Wittenberg, et brûlé
+une partie de la ville. Ils ont voulu tenter une attaque de vive
+force qui ne leur a point réussi. Ils y ont perdu cinq à six
+cents hommes.</p>
+
+<p>La position de l'armée russe paraissait être la suivante:
+un corps de partisans, commandé par un nommé Dornberg
+qui, en 1809, était capitaine des gardes du roi de Westphalie,
+et qui le trahit lâchement, était à Hambourg et faisait
+des courses entre l'Elbe et le Weser. Le général Sébastiani
+était parti pour lui couper l'Elbe.</p>
+
+<p>Les deux corps prussiens des généraux Lecoq et Blucher
+paraissaient occuper, le premier, la rive droite de la Basse-Saale;
+le second, la rive droite de la Haute-Saale.</p>
+
+<p>Les généraux russes Wintzingerode et Wittgenstein occupaient
+Leipsick; le général Barclay de Tolly était sur la
+Vistule, observant Dantzick; le général Saken était devant
+le corps autrichien, dans la direction de Cracovie, sur la
+Pilica.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre avec la garde russe, et le général
+Kutusow ayant une vingtaine de mille hommes, paraissaient
+être sur l'Oder; ils s'étaient fait annoncer à Dresde pour le
+12 avril, ils s'y étaient fait depuis annoncer pour le 20: aucune
+de ces annonces ne s'est réalisée.</p>
+
+<p>L'ennemi paraissait vouloir se maintenir sur la Saale.</p>
+
+<p>Les Saxons étaient dans Torgau.</p>
+
+<p>Voici la position de l'armée française:</p>
+
+<p>Le vice-roi avait son quartier-général à Mansfeld, la gauche
+appuyée à l'embouchure de la Saale, occupant Calbe et
+Bernbourg, où est le duc de Bellune. Le général Lauriston,
+avec le cinquième corps, occupait Asleben, Sondersleben et
+Gerbstet. La trente-unième division était sur Eisleben, la
+trente-sixième et la trente-cinquième étaient en arrière en
+réserve. Le prince de la Moskwa avait son corps en avant de
+Weymar. Le duc de Raguse était à Gotha; le quatrième
+corps, commandé par le général Bertrand, était à Saalfeld;
+le douzième corps, sous les ordres du duc de Reggio, arrivant
+à Cobourg.</p>
+
+<p>La garde est à Erfurt, où l'empereur est arrivé le 25 à
+onze heures du soir. Le 26, S. M. a passé la revue de la
+garde, et a visité les fortifications de la ville et de la citadelle.
+Elle a fait désigner des locaux pour y établir des hôpitaux
+qui pussent contenir six mille malades ou blessés,
+ayant ordonné qu'Erfurt serait la dernière ligne d'évacuation.</p>
+
+<p>Le 27, l'empereur a passé en revue la division Bonnet,
+faisant partie du sixième corps aux ordres du duc de Raguse.</p>
+
+<p>Toute l'armée paraissait en mouvement: déjà tous les partis
+que l'ennemi avait sur la rive gauche de la Saale se sont
+déployés. Trois mille hommes de cavalerie s'étaient portés sur
+Nordhausen pour pénétrer dans le Hartz, et un autre parti
+sur Heiligenstadt pour menacer Cassel: tout cela s'est reployé
+avec précipitation, en laissant des malades, des blessés, et
+des traînards qui ont été faits prisonniers. Depuis les hauteurs
+d'Ebersdorf jusqu'à l'embouchure de la Saale, il n'y a plus
+d'ennemis sur la rive gauche.</p>
+
+<p>La jonction entre l'armée de l'Elbe et l'armée du Mein
+doit s'opérer le 27 entre Naumbourg et Mersebourg.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 28 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 28 à Naumbourg:
+le prince de la Moskwa avait passé la Saale. Le général
+Souham avait culbuté une avant-garde de deux mille
+hommes qui avait voulu s'opposer au passage de la rivière.
+Tout le corps du prince de la Moskwa était en bataille au-delà
+de Naumbourg.</p>
+
+<p>Le général Bertrand occupait Jéna et avait son corps rangé
+sur le fameux champ de bataille d'Jéna.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, avec le douzième corps, arrivait à
+Saalfeld.</p>
+
+<p>Le vice-roi débouchait par Halle et Mersebourg.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani s'était porté, le 24, sur Velzen; il
+avait culbuté un corps de quatre mille aventuriers, commandés
+par le général russe Czenicheff; il avait dispersé
+son infanterie; il avait pris une partie de ses bagages et de
+son artillerie, et le poursuivait l'épée dans les reins sur
+Lunebourg.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 29, l'empereur avait porté son quartier général à
+Naumbourg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'était porté sur Weissenfels. Son
+avant-garde, commandée par le général Souham, arriva près
+de cette ville à deux heures après midi, et se trouva en présence
+du général russe Lanskoi, commandant une division
+de six à sept mille hommes de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie.
+Le général Souham n'avait pas de cavalerie; mais,
+sans en attendre, il marcha à l'ennemi et le culbuta de ses différentes
+positions. L'ennemi démasqua douze pièces de canon;
+le général Souham en fit mettre un pareil nombre en batterie.
+La canonnade devint vive et fit des ravages dans les rangs russes
+qui étaient à cheval et à découvert, tandis que nos pièces
+étaient soutenues par des tirailleurs placés dans des ravins
+et dans des villages. Le général de brigade Chemineau
+s'est fait remarquer. L'ennemi essaya plusieurs charges de
+cavalerie: notre infanterie le reçut en carré et par un feu de
+file qui couvrit le champ de bataille de cadavres russes et de
+chevaux. Le prince de la Moskwa dit qu'il n'a jamais vu à
+la fois plus d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie.
+Nous entrâmes dans Weissenfels; mais voyant que l'ennemi
+voulait tenir près de la ville, l'infanterie marcha à lui au pas
+de charge, les schakos au bout des fusils et aux cris de <i>vive
+l'empereur!</i> La division ennemie se mit en retraite. Notre
+perte en tués et blessés a été d'une centaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le 27, le comte Lauriston s'était porté sur Wettin, où
+l'ennemi avait un pont. Le général Maison fit placer une batterie
+qui obligea l'ennemi à brûler le pont, et il s'empara de
+la tête de pont, que l'ennemi avait construite.</p>
+
+<p>Le 28, le comte Lauriston se porta vis-à-vis Hall, où un
+corps prussien occupait une tête de pont, culbuta l'ennemi
+et l'obligea d'évacuer cette tête de pont et de couper le pont.
+Une canonnade très-vive s'en était suivie d'une rive à l'autre.
+Notre perte a été de soixante-sept hommes; celle de l'ennemi
+a été bien plus considérable.</p>
+
+<p>Le vice-roi avait ordonné au maréchal duc de Tarente de
+se porter sur Mersebourg. Le 29, à quatre heures après midi,
+ce maréchal arriva devant cette ville; il y trouva deux mille
+Prussiens qui voulurent s'y défendre; ces Prussiens étaient
+du corps d'Yorck, de ceux mêmes que le maréchal commandait
+en chef et qui l'avaient abandonné sur le Niémen. Le
+maréchal entra de vive force, leur tua du monde, leur fit
+deux cents prisonniers, parmi lesquels se trouve un major,
+et s'empara de la ville et du pont.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand avait, le 29, son quartier-général à
+Dornburg, sur la Saale, occupant par une de ses divisions le
+pont d'Jéna.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse avait son quartier-général à Koesen sur
+la Saale; le duc de Reggio avait son quartier-général à Saalfeld
+sur la Saale.</p>
+
+<p>Ce combat de Weissenfels est remarquable parce que c'est
+une lutte d'infanterie et de cavalerie en égal nombre et en rase
+plaine, et que l'avantage y est resté à notre infanterie. On a
+vu de jeunes bataillons se comporter avec autant de sang-froid
+et d'impétuosité que les vieilles troupes.</p>
+
+<p>Ainsi, pour le début de cette campagne, l'ennemi est chassé
+de tout ce qu'il occupait sur la rive gauche de la Saale; nous
+sommes maîtres de tous les débouchés de cette rivière; la
+jonction entre les armées de l'Elbe et du Mein est opérée, et
+les villes importantes de Naumbourg, de Weissenfels et de
+Mersebourg ont été occupées de vive force.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Weymar, le 30 avril 1813.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi a passé ici le 28 à deux heures après
+midi. Le duc de Weymar et le prince Bernard avaient été à
+sa rencontre jusqu'aux limites du territoire. S. M. est descendue
+au palais et s'est entretenue près de deux heures avec
+la duchesse; après quoi S. M. est montée à cheval pour se
+rendre à six lieues d'ici, à Eckarsberg, où était son quartier-général.
+Les princes ayant reconduit S. M. jusque-là, ont eu
+l'honneur d'y dîner le soir avec elle à son quartier-général.</p>
+
+<p>La quantité de troupes qui passe ici est innombrable. Jamais
+on n'a vu de plus beaux trains d'artillerie ni de convois
+d'équipages militaires en meilleur état.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+PREMIER MAI.</p>
+
+<p>L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels;
+le vice-roi avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison
+était entré à Halle; le duc de Raguse avait son quartier-général
+à Naumbourg; le comte Bertrand était à Stohssen; le
+duc de Reggio avait son quartier-général à Jéna.</p>
+
+<p>Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai,
+le temps était meilleur.</p>
+
+<p>Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels:
+des ouvrages de campagne avaient été commencés à Naumbourg,
+et trois ponts jetés sur la Saale.</p>
+
+<p>Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre
+Saalfeld et Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze
+hussards prussiens. Le commandant, qui était un colonel, s'avança
+en disant: <i>Français, rendez-vous!</i> Le sergent l'ajusta
+et le jeta par terre roide mort. Les autres grenadiers se pelotonnèrent,
+tuèrent sept Prussiens, et les hussards s'en allèrent
+plus vite qu'ils n'étaient venus.</p>
+
+<p>Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à
+Weissenfels; le général de division Roguet les commande.</p>
+
+<p>L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais
+temps, S. M. jouit d'une très-bonne santé.</p>
+
+<p>Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement
+de campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher,
+général-major. C'est par un maréchal-des-logis du dixième
+de hussards que ce coup de sabre a été donné. Les habitans
+de Weymar ont remarqué que le premier coup de sabre donné
+dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le prince
+Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis
+de ce même régiment.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 mai, à neuf heures du matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A. S. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures
+du matin, avec le prince de la Moskwa et le général Souham.
+La division Souham se mit en mouvement vers la belle plaine
+qui commence sur les hauteurs de Weissenfels et s'étend jusqu'à
+l'Elbe. Cette division se forma en quatre carrés de quatre
+bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises l'un de
+l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés
+se plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous
+les ordres du comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions
+Gérard et Marchand venaient d'arriver en échelons et
+formées de la même manière que la division Souham. Le
+maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la cavalerie
+de la garde.</p>
+
+<p>A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la
+Moskwa, en présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui
+couvrait la plaine, se mit en mouvement sur le défilé de Poserna.
+On s'empara de différens villages sans coup férir. L'ennemi
+occupait, sur les hauteurs du défilé, une de plus belles
+positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon, et
+présentait trois lignes de cavalerie.</p>
+
+<p>Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris
+de <i>vive l'empereur</i> long-temps prolongés sur toute la ligne.
+On s'empara de la hauteur. Les quatre carrés de la division
+Souham dépassèrent le défilé.</p>
+
+<p>Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer
+l'ennemi avec vingt pièces de canon. La canonnade devint
+vive; l'ennemi ploya partout: la division Souham se dirigea
+sur Lutzen; la division Gérard prit la direction de la route
+de Pegau. L'empereur voulant renforcer les batteries de cette
+dernière division, envoya douze pièces de la garde, sous les
+ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort fit
+merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés
+par la mitraille.</p>
+
+<p>Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg,
+avec le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, et
+le cinquième, commandé par le général Lauriston: le corps
+du général Lauriston tenait la gauche sur la grande route de
+Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où était le
+vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive
+canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement
+à droite, et l'empereur se trouva presqu'au même moment
+au village de Lutzen.</p>
+
+<p>La division Marchand, et successivement les divisions Brenier
+et Ricard passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée
+quand elles entrèrent en ligne.</p>
+
+<p>Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de
+ces belles plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie.
+C'est le général Wintzingerode qui commandait ces
+trois divisions, dont une était celle du général Lanskoi; l'ennemi
+n'a montré qu'une division d'infanterie. Devenu plus
+prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre
+et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder
+d'aucune part l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille.
+Notre perte se monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq
+blessés, dont un chef de bataillon. Cette perte pourrait
+être considérée comme extrêmement légère, en comparaison de
+celle de l'ennemi qui a eu trois colonels, trente officiers et
+quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand nombre
+de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la
+guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans
+cette journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la
+poitrine, et le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents
+pas du côté des tirailleurs pour bien reconnaître la plaine.
+Ce maréchal qu'on peut à juste titre nommer brave et juste,
+était recommandable autant par son coup-d'oeil militaire, par
+sa grande expérience de l'arme de la cavalerie, que par ses
+qualités civiles et son attachement à l'empereur. Sa mort sur
+le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si rapide
+qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui
+pussent être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée
+et la France entière partageront la douleur que S. M. a ressentie.</p>
+
+<p>Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie,
+c'est-à-dire, depuis seize ans, avait toujours, dans différens
+grades, commandé la garde de l'empereur qu'il avait suivi
+dans toutes ses campagnes et à toutes ses batailles.</p>
+
+<p>Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes
+soldats étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de
+dire <i>qu'aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le
+nombre des années</i>.</p>
+
+<p>S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général
+à Lutzen; le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt;
+le général Lauriston était à Kiebersdorf; le prince
+de la Moskwa avait son quartier-général à Kaya, et le duc
+de Raguse avait le sien à Poserna. Le général Bertrand était
+à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur Naumbourg.</p>
+
+<p>A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et
+fait une sortie si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps
+de trois mille Russes.</p>
+
+<p>La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée
+et avoir fait, dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le
+prélude d'événemens de la plus haute importance. L'empereur
+Alexandre et le roi de Prusse qui étaient arrivés à Dresde
+avec toutes leurs forces dans les derniers jours d'avril, apprenant
+que l'armée française avait débouché de la Thuringe,
+adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les plaines de
+Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;
+mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de
+l'armée française; ils persistèrent cependant dans leurs projets,
+et résolurent d'attaquer l'armée pour la déposter des
+positions qu'elle avait prises.</p>
+
+<p>La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures
+du matin, était la suivante:</p>
+
+<p>La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée
+par le vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et
+onzième corps. Le centre était commandé par le prince de
+la Moskwa, au village de Kaia. L'empereur avec la jeune et
+la vieille garde était à Lutzen.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la
+droite avec ses trois divisions. Enfin le général Bertrand,
+commandant le quatrième corps, marchait pour se rendre à
+ce défilé. L'ennemi débouchait et passait l'Elster aux ponts
+de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant l'espérance de le
+prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne pourrait
+attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le
+corps formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick,
+afin de déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer
+l'armée française, pour la journée du 3, dans une position
+toute différente de celle où les ennemis avaient compté la
+trouver et où elle était effectivement le 2, et de porter ainsi
+de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.</p>
+
+<p>À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade
+du côté de Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi
+défendait le petit village de Listenau et les ponts en avant
+de Leipsick. S. M. n'attendait que le moment où ces dernières
+positions seraient enlevées, pour mettre en mouvement toute
+son armée dans cette direction, la faire pivoter sur Leipsick,
+passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à revers;
+mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers
+Kaïa, sur plusieurs colonnes d'une noire profondeur; l'horizon
+en était obscurci. L'ennemi présentait des forces qui paraissaient
+immenses. L'empereur fit sur-le-champ ses dispositions.
+Le vice-roi reçut l'ordre de se porter sur la gauche du
+prince de la Moskwa; mais il lui fallait trois heures pour
+exécuter ce mouvement. Le prince de la Moskwa prit les armes,
+et avec ses cinq divisions soutint le combat, qui au bout
+d'une demi-heure devint terrible. S. M. se porta elle-même
+à la tête de la garde derrière le centre de l'armée, soutenant
+la droite du prince de la Moskwa. Le duc de Raguse, avec
+ses trois divisions, occupait l'extrême droite. Le général
+Bertrand eut ordre de déboucher sur les derrières de l'armée
+ennemie, au moment où la ligne se trouverait le plus fortement
+engagée. La fortune se plut à couronner du plus brillant
+succès toutes ces dispositions. L'ennemi, qui paraissait certain
+de la réussite de son entreprise, marchait pour déborder
+notre droite et gagner le chemin de Weissenfels. Le général
+Compans, général de bataille du premier mérite, à la
+tête de la première division du duc de Raguse, l'arrêta tout
+court. Les régimens de marine soutinrent plusieurs charges
+avec sang-froid, et couvrirent le champ de bataille de l'élite
+de la cavalerie ennemie. Mais les grands efforts d'infanterie,
+d'artillerie et de cavalerie, étaient sur le centre. Quatre des
+cinq divisions du prince de la Moskwa étaient déjà engagées.
+Le village de Kaia fut pris et repris plusieurs fois. Ce village
+était resté au pouvoir de l'ennemi: le comte de Lobau dirigea
+le général Ricard pour reprendre le village; il fut repris.</p>
+
+<p>La bataille embrassait une ligne de deux lieues couvertes
+de feu, de fumée et de tourbillons de poussière. Le prince de
+la Moskwa, le général Souham, le général Girard, étaient
+partout, faisaient face à tout. Blessé de plusieurs balles, le
+général Girard voulut rester sur le champ de bataille. Il déclara
+vouloir mourir en commandant et dirigeant ses troupes,
+puisque le moment était arrivé pour tous les Français qui
+avaient du coeur, de vaincre ou de mourir.</p>
+
+<p>Cependant, on commençait à apercevoir dans le lointain la
+poussière et les premiers feux du corps du général Bertrand.
+Au même moment le vice-roi entrait en ligne sur la gauche,
+et le duc de Tarente attaquait la réserve de l'ennemi, et abordait
+au village où l'ennemi appuyait sa droite. Dans ce moment,
+l'ennemi redoubla ses efforts sur le centre; le village
+de Kaïa fut emporté de nouveau; notre centre fléchit; quelques
+bataillons se débandèrent; mais cette valeureuse jeunesse,
+à la vue de l'empereur, se rallia en criant <i>vive l'empereur!</i>
+S. M. jugea que le moment de crise qui décide du
+gain ou de la perte des batailles était arrivé: il n'y avait plus
+un moment à perdre. L'empereur ordonna au duc de Trévise
+de se porter avec seize bataillons de la jeune garde au
+village de Kaia, de donner tête baissée, de culbuter l'ennemi,
+de reprendre le village et de faire main basse sur tout
+ce qui s'y trouvait. Au même moment, S. M. ordonna à son
+aide-de-camp le général Drouot, officier d'artillerie de la
+plus grande distinction, de réunir une batterie de quatre-vingts
+pièces, et de la placer en avant de la vieille garde,
+qui fut disposée en échelons comme quatre redoutes, pour
+soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille
+derrière. Les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux partirent
+au galop avec leurs quatre-vingts bouches à feu placées
+en un même groupe. Le feu devint épouvantable. L'ennemi
+fléchit de tous côtés. Le duc de Trévise emporta sans coup
+férir le village de Kaia, culbuta l'ennemi et continua à se
+porter en avant en battant la charge. Cavalerie, infanterie,
+artillerie de l'ennemi, tout se mit en retraite.</p>
+
+<p>Le général Bonnet, commandant une division du duc de
+Raguse, reçut ordre de faire un mouvement par sa gauche
+sur Kaïa, pour appuyer les succès du centre. Il soutint plusieurs
+charges de cavalerie dans lesquelles l'ennemi éprouva
+de grandes pertes.</p>
+
+<p>Cependant le général comte Bertrand s'avançait et entrait
+en ligne. C'est en vain que la cavalerie ennemie caracola autour
+de ses carrés; sa marche n'en fut pas ralentie. Pour le
+rejoindre plus promptement, l'empereur ordonna un changement
+de direction en pivotant sur Kaïa. Toute la droite fit
+un changement de front, la droite en avant.</p>
+
+<p>L'ennemi ne fit plus que fuir; nous le poursuivîmes une
+lieue et demie. Nous arrivâmes bientôt sur la hauteur que
+l'empereur Alexandre, le roi de Prusse et la famille de Brandebourg
+occupaient pendant la bataille. Un officier prisonnier
+qui se trouvait là, nous apprit cette circonstance.</p>
+
+<p>Nous avons fait plusieurs milliers de prisonniers. Le nombre
+n'en a pu être considérable, vu l'infériorité de notre
+cavalerie et le désir que l'empereur avait montré de l'épargner.</p>
+
+<p>Au commencement de la bataille, l'empereur avait dit aux
+troupes: <i>C'est une bataille d'Égypte. Une bonne infanterie
+doit savoir se suffire.</i></p>
+
+<p>Le général Gouré, chef d'état-major du prince de la Moskwa
+a été tué, mort digne d'un si bon soldat! Notre perte
+se monte à dix mille hommes tués ou blessés; celle de l'ennemi
+peut être évaluée de vingt-cinq à trente mille hommes.
+La garde royale de Prusse a été détruite. Les gardes de
+l'empereur de Russie ont considérablement souffert; les
+deux divisions de dix régimens de cuirassiers russes ont été
+écrasées.</p>
+
+<p>S. M. ne saurait trop faire l'éloge de la bonne volonté, du
+courage et de l'intrépidité de l'armée. Nos jeunes soldats ne
+considéraient pas le danger. Ils ont dans cette circonstance
+relevé toute la noblesse du sang français.</p>
+
+<p>L'état-major-général, dans sa relation, fera connaître les
+belles actions qui ont illustré cette brillante journée, qui,
+comme un coup de tonnerre, a pulvérisé les chimériques espérances
+et tous les calculs de destruction et de démembrement
+de l'empire. Les trames ténébreuses ourdies par le cabinet de
+Saint-James pendant tout un hiver, se trouvent en un instant
+dénouées comme le noeud gordien par l'épée d'Alexandre.</p>
+
+<p>Le prince de Hesse-Hombourg a été tué. Les prisonniers
+disent que le jeune prince royal de Prusse a été blessé, que le
+prince de Mecklenbourg-Strelitz a été tué.</p>
+
+<p>L'infanterie de la vieille garde, dont six bataillons étaient
+seulement arrivés, a soutenu par sa présence l'affaire avec ce
+sang-froid qui la caractérise. Elle n'a pas tiré un seul coup
+de fusil. La moitié de l'armée n'a pas donné, car les quatre
+divisions du corps du général Lauriston n'ont fait qu'occuper
+Leipsick; les trois divisions du duc de Reggio étaient encore
+à deux journées du champ de bataille: le comte Bertrand n'a
+donné qu'avec une de ses divisions, et si légèrement, qu'elle
+n'a pas perdu cinquante hommes; ses seconde et troisième divisions
+n'ont pas donné. La seconde division de la jeune
+garde, commandée par le général Barrois, était encore à cinq
+journées; il en est de même de la moitié de la vieille garde,
+commandée par le général Decouz, qui n'était encore qu'à
+Erfurth: des batteries de réserve formant plus de cent bouches
+à feu n'avaient pas rejoint, et elles sont encore en marche
+depuis Mayence jusqu'à Erfurth: le corps du duc de
+Bellune était aussi à trois jours du champ de bataille. Le
+corps de cavalerie du général Sébastiani, avec les trois divisions
+du prince d'Eckmühl, étaient du côté du Bas-Elbe.
+L'armée alliée forte de cent cinquante à deux cent mille hommes,
+commandée par les deux souverains, ayant un grand
+nombre de princes de la maison de Prusse à sa tête, a donc
+été défaite et mise en déroute par moins de la moitié de l'armée
+française.</p>
+
+<p>Les ambulances et le champ de bataille offraient le spectacle
+le plus touchant: les jeunes soldats, a la vue de l'empereur,
+faisaient trêve à leur douleur, en criant: <i>vive l'empereur!</i>&mdash;<i>Il
+y a-vingt ans,</i> a dit l'empereur, <i>que je
+commande des armées françaises; je n'ai pas encore vu
+autant de bravoure et de dévouement.</i></p>
+
+<p>L'Europe serait enfin tranquille, si les souverains et les
+ministres qui dirigent leurs cabinets, pouvaient avoir été
+présens sur ce champ de bataille. Ils renonceraient à l'espérance
+de faire rétrograder l'étoile de la France; ils verraient
+que les conseillers qui veulent démembrer l'empire français
+et humilier l'empereur, préparent la perte de leurs souverains.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 mai, à neuf heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur, à la pointe du jour du 3, avait parcouru
+le champ de bataille. A dix heures, il s'est mis en marche
+pour suivre l'ennemi. Son quartier-général, le 3 au soir,
+était à Pegau. Le vice-roi avait son quartier-général à Wichstanden,
+à mi-chemin de Pegau à Borna. Le comte Lauriston,
+dont le corps n'avait pas pris part à la bataille, était
+parti de Leipsick, pour se porter sur Zwemkau où il était arrivé.
+Le duc de Raguse avait passé l'Elster au village de
+Lietzkowitz, et la comte Bertrand l'avait passé au village de
+Gredel. Le prince de la Moskwa était resté en position sur le
+champ de bataille. Le duc de Reggio, de Naumbourg devait
+se porter sur Zeist.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient passé par
+Pegau dans la soirée du 2, et étaient arrivés au village de
+Loberstedt à onze heures du soir; ils s'y étaient reposés quatre
+heures, et en étaient partis le 3, à trois heures du matin,
+se dirigeant sur Borna.</p>
+
+<p>L'ennemi ne revenait pas de son étonnement de se trouver
+battu dans une si grande plaine, par une armée ayant une
+si grande infériorité de cavalerie. Plusieurs colonels et officiers
+supérieurs faits prisonniers, assurent qu'au quartier-général
+ennemi, on n'avait appris la présence de l'empereur à
+l'armée, que lorsque la bataille était engagée; ils croyaient
+tous l'empereur à Erfurt.</p>
+
+<p>Comme cela arrive toujours dans de pareilles circonstances,
+les Prussiens accusent les Russes de ne pas les avoir soutenus;
+les Russes accusent les Prussiens de ne s'être pas bien
+battus. La plus grande confusion règne dans leur retraite.
+Plusieurs de ces prétendus volontaires qu'on lève en Prusse,
+ont été faits prisonniers; ils font pitié. Tous déclarent qu'ils
+ont été enrôlés de force, et sous peine de voir les biens de
+leur famille confisqués.</p>
+
+<p>Les gens du pays disent que le prince de Hesse-Hombourg
+a été tué: que plusieurs généraux russes et prussiens ont été
+tués ou blessés; le prince de Mecklenbourg-Strelitz aurait
+également été tué; mais toutes ces nouvelles ne sont encore
+que des bruits du pays.</p>
+
+<p>La joie de ces contrées d'être délivrées des cosaques ne peut
+se décrire. Les habitans parlent avec mépris de toutes les
+proclamations et de toutes les tentatives qu'on a faites pour
+les engager à s'insurger.</p>
+
+<p>L'armée russe et prussienne était composée du corps des
+généraux prussiens York, Blucher et Bulow; de ceux des
+généraux russes Wittgenstein, Wintzingerode, Miloradowitch
+et Tormazow. Les gardes russes et prussiennes y étaient.
+L'empereur de Russie, le roi de Prusse, le prince-royal de
+Prusse, tous les princes de la maison de Prusse étaient à la
+bataille.</p>
+
+<p>L'armée combinée russe et prussienne est évaluée de cent
+cinquante à deux cent mille hommes. Tous les cuirassiers
+russes y étaient, et ont beaucoup souffert.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 4 au soir à
+Borna;</p>
+
+<p>Celui du vice-roi à Kolditz;</p>
+
+<p>Celui du général comte Bertrand à Frohbourg;</p>
+
+<p>Celui du général comte Lauriston à Moeelbus;</p>
+
+<p>Celui du prince de la Moskwa à Leipsick;</p>
+
+<p>Celui du duc de Reggio à Zeitz.</p>
+
+<p>L'ennemi se retire sur Dresde dans le plus grand désordre
+et par toutes les routes.</p>
+
+<p>Tous les villages qu'on trouve sur la route de l'armée sont
+pleins de blessés russes et prussiens.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, major-général, a ordonné que
+l'on enterrât, le 4 au matin, à Pegau, le prince de Mecklenbourg-Strelitz
+avec tous les honneurs dus à son grade.</p>
+
+<p>A la bataille du 2, le général Dumontier, qui commande
+la division de la jeune garde, a soutenu la réputation qu'il
+avait déjà acquise dans les précédentes campagnes. Il se loue
+beaucoup de sa division.</p>
+
+<p>Le général de division Brenier a été blessé. Les généraux
+de brigade Chemineau et Grillot ont été blessés et amputés.</p>
+
+<p>Recensement fait des coups de canon tirés à la bataille, le
+nombre s'en est trouvé moins considérable qu'on avait cru
+d'abord: on n'a tiré que trente-neuf mille cinq cents coups
+de canon. A la bataille de la Moskwa on en avait tiré cinquante
+et quelques mille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 5 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Colditz, celui du
+vice-roi à Harta, celui du duc de Raguse derrière Colditz,
+celui du général Lauriston à Wurtzen, du prince de la Moskwa
+à Leipsick, du duc de Reggio à Altenbourg, et du général
+Bertrand à Rochlitz.</p>
+
+<p>Le vice-roi arriva devant Colditz le 5 à neuf heures du
+matin. Le pont était coupé, et des colonnes d'infanterie et de
+cavalerie avec de l'artillerie défendaient le passage. Le vice-roi
+se porta avec une division à un gué qui est sur la gauche,
+passa la rivière, et gagna le village de Komichau, où il fit
+placer une batterie de vingt pièces de canon: l'ennemi évacua
+alors la ville de Colditz dans le plus grand désordre, et
+en défilant sous la mitraille de nos vingt pièces.</p>
+
+<p>Le vice-roi poursuivit vivement l'ennemi; c'était le reste
+de l'armée prussienne, fort de vingt à vingt-cinq mille hommes,
+qui se dirigea, partie sur Leissnig, et partie sur
+Gersdorff.</p>
+
+<p>Arrivées à Gersdorff, les troupes prussiennes passèrent à
+travers une réserve qui occupait cette position: c'était le
+corps russe de Miloradowitch, composé de deux divisions
+formant à peu près huit mille hommes sous les armes; les régimens
+russes, n'étant que de deux bataillons de quatre compagnies
+chaque, et les compagnies n'étant que de cent cinquante
+hommes, mais n'ayant que cent hommes présens sous
+les armes, ce qui ne fait que sept à huit cents hommes par
+régiment: ces deux divisions de Miloradowitch étaient arrivées
+à la bataille au moment où elle finissait, et n'avaient pas pu
+y prendre part.</p>
+
+<p>Aussitôt que la trente-sixième division eut rejoint la trente-cinquième,
+le vice-roi donna l'ordre au duc de Tarente de
+former les deux divisions en trois colonnes, et de déposter
+l'ennemi. L'attaque fut vive: nos braves se précipitèrent sur
+les Russes, les enfoncèrent et les poussèrent sur Harta. Dans
+ce combat nous avons eu cinq à six cents blessés, et nous
+avons fait mille prisonniers: l'ennemi a perdu dans cette
+journée deux mille hommes.</p>
+
+<p>Le général Bertrand arrivé à Rochlitz, y a pris quelques
+convois de blessés, de malades et de bagages, et a fait des
+prisonniers; plus de douze cents voitures de blessés avaient
+passé par cette route.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre avaient couché à
+Rochlitz.</p>
+
+<p>Un adjudant-sous-officier du dix-septième provisoire, qui
+avait été fait prisonnier à la bataille du 2, s'est échappé et a
+raconté que l'ennemi a fait de grandes pertes et se retire dans
+le plus grand désordre; que pendant la bataille les Russes
+et les Prussiens tenaient leur drapeaux en réserve, ce qui
+fait que nous n'en avons pas pu prendre; qu'ils nous ont fait
+cent deux prisonniers, dont quatre officiers; que ces prisonniers
+étaient conduits en arrière sous la garde du détachement
+laissé aux drapeaux; que les Prussiens ont fait de
+mauvais traitemens aux prisonniers; que deux prisonniers
+ne pouvant pas marcher par extrême fatigue, ils leur ont
+passé le sabre au travers du corps; que l'étonnement des
+Prussiens et des Russes d'avoir trouvé une armée si nombreuse,
+aussi bien exercée et munie de tout, était à son
+comble; qu'il y avait de la mésintelligence entre eux, et qu'ils
+s'accusaient respectivement de leurs pertes.</p>
+
+<p>Le général comte Lauriston, de Wurtzen, s'est mis en
+marche sur la grande route de Dresde.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'est porté sur l'Elbe pour débloquer
+le général Thielmann qui commande à Torgau, prendre
+position sur ce point et débloquer Wittemberg: il paraît
+que cette dernière place a fait une belle défense et repoussa
+plusieurs attaques qui ont coûté fort cher à l'ennemi.</p>
+
+<p>Des prisonniers racontent que l'empereur Alexandre, voyant
+la bataille perdue, parcourait la ligne russe pour animer le
+soldat, en disant: «Courage, Dieu est pour nous.»</p>
+
+<p>Ils ajoutent que le général prussien Blucher est blessé, et
+qu'il y a cinq généraux de division et de brigade prussiens tués
+ou blessés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 6 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Waldheim;
+celui du vice-roi, à Ertzdorf; celui du général Lauriston
+était à Oschatz; celui du prince de la Moskwa, entre
+Leipsick et Torgau; celui du comte Bertrand, à Mittweyda;
+celui du duc de Reggio, à Penig.</p>
+
+<p>L'ennemi avait brûlé à Waldheim un très-beau pont en
+bois d'une seule arche; ce qui nous avait retardé de quelques
+heures. Son arrière-garde avait voulu défendre le passage,
+mais s'était déployée sur Ertzdorf: la position de ce
+dernier point est fort belle; l'ennemi a voulu la tenir. Le
+pont étant brûlé, le vice-roi fit tourner le village par la
+droite et par la gauche. L'ennemi était placé derrière des ravins.
+Une fusillade et une canonnade assez vives s'engagèrent;
+aussitôt on marcha droit à l'ennemi, et la position fut
+enlevée: l'ennemi a laissé deux cents morts sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Le général Vandamme avait, le 1er mai, son quartier-général
+à Harbourg. Nos troupes ont pris un cutter de guerre
+russe armée de vingt pièces de canon. L'ennemi a repassé
+l'Elbe avec tant de précipitation, qu'il a laissé sur la rive
+gauche une infinité de barques propres au passage et beaucoup
+de bagages. Les mouvemens de la grande armée étaient
+déjà connus, et causaient une grande consternation à Hambourg.
+Les traîtres de Hambourg voyaient que le jour de la
+vengeance était près d'arriver.</p>
+
+<p>Le général Dumonceau était à Lunebourg.</p>
+
+<p>A la bataille du 2, les officiers d'ordonnance Bérenger et
+Pretel ont été blessés, mais peu dangereusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre camp impérial de Goldit, le 6 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur à la maréchale duchesse d'Istrie.</i></p>
+
+<p>«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur.
+La perte que vous faites et celle de vos enfans est grande
+sans doute, mais la mienne l'est davantage encore. Le duc
+d'Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse
+une réputation sans tache; c'est le plus bel héritage qu'il ait
+pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est acquise; ils
+hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père.
+Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation
+pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes
+sentimens pour vous. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie
+Dieu qu'il vous ait, ma chère cousine, en sa sainte et digne
+garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 9 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 7, le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était
+à Nossen.</p>
+
+<p>Entre Nossen et Wilsdruf, le vice-roi a rencontré l'ennemi
+placé derrière un torrent et dans une belle position. Il
+l'en a déposté, lui a tué un millier d'hommes et fait cinq
+cents prisonniers.</p>
+
+<p>Un cosaque qui a été arrêté, était porteur de l'ordre de brûler
+les bagages de l'arrière-garde russe. Effectivement, huit
+cents voitures russes ont été brûlées, des bagages et vingt
+pièces de canon ont été ramassés par nous sur les routes;
+plusieurs colonnes de cosaques sont coupées: on les poursuit.</p>
+
+<p>Le 8, à midi, le vice-roi est entré à Dresde. L'ennemi,
+indépendamment du grand pont qu'il avait rétabli, avait jeté
+trois ponts sur l'Elbe. Le vice-roi ayant fait marcher des
+troupes dans la direction de ces ponts, l'ennemi y a mis le
+feu sur-le-champ; les trois têtes de pont qui les couvraient
+ont été enlevées.</p>
+
+<p>Le même jour 8, à neuf heures du matin, le comte Lauriston
+était arrivé à Meissen. Il y a trouvé trois redoutes avec
+des blockhaus que les Prussiens y avaient construites: ils
+avaient brûlé le pont.</p>
+
+<p>Toute la rive de l'Elbe est libre de l'ennemi.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivé à Dresde le 8, à une heure
+après-midi. L'empereur, en faisant le tour de la ville, s'est
+porté sur-le-champ au chantier de construction à la porte de
+Pirna, et de là au village de Prielsnitz, où S. M. a ordonné
+qu'on jetât un pont. S. M. est revenue à sept heures du soir
+de sa reconnaissance, au palais où elle est logée.</p>
+
+<p>La vieille garde a fait son entrée à Dresde à huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Le 9, à trois heures du matin, l'empereur a fait placer
+lui-même sur un des bastions qui domine la rive droite, une
+batterie qui a chassé l'ennemi de la position qu'il occupait de
+ce côté.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa marche sur Torgau.</p>
+
+<p>La relation que l'ennemi a faite de la bataille de Lutzen
+n'est qu'une série de faussetés. On assure ici que l'ordre avait
+été donné de chanter un <i>Te Deum</i>, mais que des gens du
+pays qui leur étaient affidés ont fait sentir que ce serait ridicule;
+que ce qui pouvait être bon en Russie, serait par
+trop absurde en Allemagne.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie a quitté Dresde hier matin.</p>
+
+<p>Le fameux Stein est l'objet du mépris de tous les honnêtes
+gens. Il voulait révolter la canaille contre les propriétaires.
+On ne revenait pas de surprise de voir des souverains comme
+le roi de Prusse, et surtout comme l'empereur Alexandre,
+que la nature a doués de belles qualités, prêter l'appui de
+leurs noms à des menées aussi criminelles qu'atroces.</p>
+
+<p>Indépendamment des canons et des bagages pris à la poursuite
+de l'ennemi, nous avons fait à la bataille cinq mille
+prisonniers, et pris dix pièces de canon. L'ennemi ne nous a
+pris aucun canon; mais il a fait cent onze prisonniers.
+Le général en chef Koutouzow est mort à Bautzen, de la
+fièvre nerveuse, il y a quinze jours. Il a été remplacé dans
+le commandement en chef par le général Wittgenstein, qui a
+débuté par la perte de la bataille de Lutzen.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 10 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 9, le colonel Lasalle, directeur des équipages de pont,
+a commencé à faire établir des radeaux pour le pont qu'on
+jette au village de Prielsnitz. On y a établi également un <i>va-et-vient</i>.
+Trois cents voltigeurs ont été jetés sur la rive droite,
+sous la protection de vingt pièces de canon placées sur une
+hauteur.</p>
+
+<p>A dix heures du matin, l'ennemi s'est avancé pour culbuter
+ces tirailleurs dans l'eau. Il a pensé qu'une batterie de
+douze pièces serait suffisante pour faire taire les nôtres; la
+canonnade s'est engagée: les pièces de l'ennemi ont été démontées;
+trois bataillons qu'il avait fait avancer en tirailleurs
+ont été écrasés sous notre mitraille: l'empereur s'y est porté;
+le général Dulauloy s'est placé avec le général Devaux et
+dix-huit pièces d'artillerie légère sur la gauche du village de
+Prielsnitz, position qui prend à revers toute la plaine de la
+rive droite: le général Drouet s'est porté avec seize pièces
+sur la droite: l'ennemi a fait avancer quarante pièces de canon;
+nous en avons mis jusqu'à quatre-vingts en batterie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on traçait un boyau sur la rive droite,
+en forme de tête de pont, où nos tirailleurs s'établissaient à
+couvert. Après avoir eu douze à quinze pièces démontées, et
+quinze à dix-huit cents hommes tués ou blessés, l'ennemi
+comprit la folie de son entreprise, et à trois heures de l'après-midi
+il s'éloigna.</p>
+
+<p>On a travaillé toute la nuit au pont; mais l'Elbe a crû;
+quelques ancres ont dérivé; le pont ne sera terminé que ce
+soir.</p>
+
+<p>Aujourd'hui 10, l'empereur a fait passer dans la ville
+neuve, en profitant du pont de Dresde, la division Charpentier.
+Ce soir, ce pont se trouve rétabli; toute l'armée y
+passe pour se porter sur la rive droite. Il paraît que l'ennemi
+se retire sur l'Oder.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est à Wittemberg; le général
+Lauriston est à Torgau; le général Reynier a repris le commandement
+du septième corps, composé du contingent saxon
+et de la division Durutte.</p>
+
+<p>Les quatrième, sixième, onzième et douzième corps passeront
+sur le pont de Dresde demain à la pointe du jour. La
+garde, jeune et vieille, est autour de Dresde. La deuxième
+division de la garde, commandée par le général Barrois, arrive
+aujourd'hui à Altenbourg.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe, qui s'était dirigé sur Prague, pour être
+plus près de sa capitale, sera rendu à Dresde dans la journée
+de demain. L'empereur a envoyé une escorte de cinq cents
+hommes de sa garde, avec son aide de camp le général Flahaut
+pour le recevoir et l'accompagner.</p>
+
+<p>Deux mille hommes de cavalerie ennemie ont été coupés
+de l'Elbe, ainsi qu'un grand nombre de bagages, de patrouilles
+de troupes légères et de cosaques. Il paraît qu'ils se
+sont réfugiés en Bohême.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 11 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le vice-roi s'était porté, avec le onzième corps, à Bischoffswerda;
+le général Bertrand, avec le quatrième corps,
+à Koenigsbruck; le duc de Raguse, avec le sixième corps, à
+Reichenbach; le duc de Reggio, à Dresde; la jeune et la
+vieille garde, à Dresde.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est entré le 11 au matin à Torgau,
+et a pris position sur la rive droite, à une journée de
+cette place; le général Lauriston est arrivé le même jour à
+Torgau avec son corps, à trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, avec le deuxième corps, s'est mis en
+marche sur Wittemberg, ainsi que le corps de cavalerie du
+général Sébastiani.</p>
+
+<p>Le corps de cavalerie commandé par le général Latour-Maubourg
+a passé le 11 sur le pont de Dresde, à trois heures
+après-midi.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe a couché à Sedlitz. Toute la cavalerie
+saxonne doit rejoindre dans la journée du 13 à Dresde. Le
+général Reynier a repris le commandement du septième corps
+à Torgau: ce corps est composé de deux divisions saxonnes,
+formant douze mille hommes.</p>
+
+<p>S. M. a passé toute la journée sur le pont, à voir défiler
+ses troupes.</p>
+
+<p>Le colonel du génie Bernard, aide-de-camp de l'empereur,
+a mis une grande activité dans la réparation du pont de
+Dresde.</p>
+
+<p>Le général Rogniat, commandant en chef le génie de l'armée,
+a tracé les ouvrages qui vont couvrir la ville neuve, et
+servir de tête de pont.</p>
+
+<p>On a intercepté un courrier du comte de Stackelberg, ex-ambassadeur
+de Russie à Vienne, au comte de Nesselrode, secrétaire
+d'état, accompagnant l'empereur de Russie à Dresde.
+On a aussi intercepté plusieurs estafettes venant de Berlin et
+de Prague.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 12, à dix heures du matin, la garde impériale a pris
+les armes, et s'est mise en bataille sur le chemin de Pirna
+jusqu'au Gross-Garten. L'empereur en a passé la revue. Le
+roi de Saxe, qui avait couché la veille à Sedlitz, est arrivé à
+midi. Les deux souverains sont descendus de cheval, et se
+sont embrassés, et ensuite sont entrés à la tête de la garde,
+dans Dresde, aux acclamations d'une immense population.
+Cela formait un très-beau spectacle.</p>
+
+<p>A trois heures, l'empereur a passé la revue de la division
+de cavalerie du général Fresia, composée de trois mille chevaux,
+venant d'Italie. S. M. a été extrêmement satisfaite de
+cette cavalerie, dont la bonne tenue est due aux soins et à
+l'activité du ministre de la guerre du royaume d'Italie, Fontanelli,
+qui n'a rien épargné pour la mettre en bon état.</p>
+
+<p>L'empereur a donné ordre au vice-roi de se rendre à Milan
+pour y remplir une mission spéciale. S. M. a été extrêmement
+satisfaite de la conduite que ce prince a tenue pendant toute
+la campagne: cette conduite a acquis au vice-roi un nouveau
+titre à la confiance de l'empereur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation de l'empereur à l'armée.</i></p>
+
+<p>«Soldats,</p>
+
+<p>Je suis content de vous! vous avez rempli mon attente!
+vous avez suppléé à tout par votre bonne volonté et par votre
+bravoure. Vous avez, dans la célèbre journée du 2 mai,
+défait et mis en déroute l'armée russe et prussienne commandée
+par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous avez
+ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles; vous avez
+montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille
+de Lutzen sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz,
+d'Jéna, de Friedland et de la Moskwa! Dans la campagne
+passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge contre nos armes qu'en
+suivant la méthode féroce des barbares ses ancêtres. Des armées
+de Tartares ont incendié ses campagnes, ses villes, la
+sainte Moscou elle-même. Aujourd'hui ils arrivaient dans
+nos contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France
+et l'Italie ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher
+la révolte, l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils
+se sont faits les apôtres de tous les crimes. C'est un incendie
+moral qu'ils voulaient allumer entre la Vistule et le Rhin,
+pour, selon l'usage des gouvernemens despotiques, mettre
+des déserts entre nous et eux. Les insensés! ils connaissaient
+peu l'attachement à leurs souverains, la sagesse, l'esprit d'ordre
+et le bon sens des Allemands. Ils connaissaient peu la
+puissance et la bravoure des Français!</p>
+
+<p>«Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots
+parricides ... Nous rejetterons ces Tartares dans
+leurs affreux climats qu'ils ne doivent pas franchir. Qu'ils
+restent dans leurs déserts glacés, séjour d'esclavage, de barbarie
+et de corruption, où l'homme est ravalé à l'égal de la
+brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée; soldats!
+l'Italie, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de
+grâces!</p>
+
+<p>«De notre camp impérial de Lutzen, le 3 mai 1813.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 13 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La place de Spandau a capitulé. Cet événement étonne
+tous les militaires. S. M. a ordonné que le général Bruny, le
+commandant de l'artillerie et le commandant du génie de
+la place, ainsi que les membres du conseil de défense qui
+n'auraient pas protesté, fussent arrêtés et traduits devant
+une commission de maréchaux, présidée par le prince vice-connétable.</p>
+
+<p>S. M. a également ordonné que la capitulation de Thorn
+fût l'objet d'une enquête.</p>
+
+<p>Si la garnison de Spandau a rendu sans siège une place
+forte environnée de marais, et a souscrit à une capitulation
+qui doit être l'objet d'une enquête et d'un jugement, la conduite
+qu'a tenue la garnison de Wittemberg a été bien différente.
+Le général Lapoype s'est parfaitement conduit, et a
+soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point important,
+qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une
+enceinte à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa resistance
+qu'au courage de ses défenseurs.</p>
+
+<p>Le baron de Montaran, écuyer de l'empereur, suivi d'un
+homme des écuries, s'était égaré le 6 mai, deux jours avant
+d'arriver à Dresde. Il est tombé dans une patrouille de cavalerie
+légère de trente hommes, et a été pris par l'ennemi.</p>
+
+<p>Un nouveau courrier adressé de Vienne par M. de Stackelberg
+à M. de Nesselrode à Dresde, vient d'être intercepté.
+Ce qui est singulier, c'est que les dépêches sont datées du 8
+au soir, et que pourtant elles contiennent des félicitations de
+M. Stackelberg à l'empereur Alexandre sur la victoire éclatante
+qu'il vient de remporter, et sur la retraite des Français
+au-delà de la Saale.</p>
+
+<p>La grande-duchesse Catherine a reçu à Toeplitz une lettre
+de son frère l'empereur Alexandre, qui lui apprend cette
+grande victoire du 2. La grande duchesse, comme de raison,
+a donné lecture, de cette lettre à tous les buveurs d'eau de
+Toeplitz. Cependant le lendemain elle a appris que l'empereur
+Alexandre était revenu sur Dresde, et qu'elle-même devait
+se rendre à Prague. Tout cela a paru extrêmement ridicule
+en Bohême. On y a vu le nom d'un souverain compromis sans
+aucun motif que la politique pût justifier. Tout cela ne peut
+s'expliquer que comme une habitude russe, résultant de la
+nécessité qu'il y a en Russie d'en imposer à une populace ignorante,
+et de la facilité qu'on trouve à lui faire tout accroire.
+On aurait bien dû adopter un autre usage dans un pays civilisé
+comme l'Allemagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armée de l'Elbe a été dissoute, et les deux armées de
+l'Elbe et du Mein n'en font plus qu'une seule.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était le 13 au soir sur Wittemberg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa partait de Torgau pour se porter
+sur Lukau.</p>
+
+<p>Le comte Lauriston marchait de Torgau sur Dobrilugk.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand était à Koenigsbruck.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, avec le onzième corps, était campé
+entre Bischoffswerda et Bautzen. Il avait dans les journées du
+11 et du 12, poursuivi vivement l'armée ennemie. Le général
+Miloradowitch avec une arrière-garde de vingt mille hommes
+et quarante pièces de canon, a voulu, le 12, tenir les positions
+de Fischbach, de Capellenberg, et celle de Bischoffswerda,
+ce qui a donné lieu à trois combats successifs, dans
+lesquels nos troupes se sont conduites avec la plus grande intrépidité;
+la division Charpentier s'est distinguée à l'attaque
+de droite; l'ennemi a été tourné dans ses positions et débusqué
+sur tous les points; une de ses colonnes a été coupée.
+Nous lui avons fait cinq cents prisonniers. Il a eu plus de
+quinze cents hommes tués ou blessés. L'artillerie du onzième
+corps a tiré deux mille coups de canon dans ce combat.</p>
+
+<p>Les débris de l'armée prussienne, conduite par le roi de
+Prusse, qui avaient passé à Meissen, se sont dirigés par
+Koenigsbruck sur Bautzen pour se réunir à l'armée russe.</p>
+
+<p>Le corps du duc de Reggio a passé hier à midi le pont de
+Dresde.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la revue du corps de cavalerie et des
+beaux cuirassiers du général Latour-Maubourg.</p>
+
+<p>On dit que les Russes conseillent aux Prussiens de brûler
+Potsdam et Berlin, et de dévaster toute la Prusse. Ils commencent
+eux-mêmes à donner l'exemple; ils ont brûlé de
+gaîté de coeur la petite ville de Bischoffswerda.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe a dîné le 13 chez l'empereur.</p>
+
+<p>La deuxième division de la jeune garde, commandée par
+le général Barrois, est attendue demain 15 à Dresde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 16 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 15, S. M. l'empereur et S. M. le roi de Saxe ont passé
+la revue de quatre régimens de cavalerie saxons (un de hussards,
+un de lanciers, et deux régimens de cuirassiers), qui
+font partie du corps du général Latour-Maubourg. Ensuite
+LL. MM. ont visité le champ de bataille et la tête de pont
+de Prielnitz.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente s'était mis en mouvement le 15, à cinq
+heures du matin, pour se porter vis-à-vis Bautzen.</p>
+
+<p>Il a rencontré au débouché du bois l'arrière-garde ennemie;
+quelques charges de cavalerie ont été essayées contre
+notre infanterie, mais sans succès. L'ennemi ayant voulu tenir
+dans cette position, la fusillade s'est engagée, et il a été
+déposté.</p>
+
+<p>Nous avons eu deux cent cinquante hommes tués ou blessés
+dans cette affaire d'arrière-garde. On estime la perte de
+l'ennemi de sept à huit cents hommes, dont deux cents prisonniers.</p>
+
+<p>La deuxième division de la jeune garde, commandée par
+le général Barrois, est arrivée hier à Dresde.</p>
+
+<p>Toute l'armée a passé l'Elbe.</p>
+
+<p>Indépendamment du grand pont de Dresde, il a été établi
+un pont de bateaux en aval, et un autre en amont de la ville.
+Trois mille ouvriers travaillent à couvrir la nouvelle ville
+par une tête de pont.</p>
+
+<p>La gazette de Berlin, du 8 mai, contenait le règlement de
+la <i>landsturm.</i> On ne peut pousser la folie plus loin; mais il
+est à prévoir que les habitans de la Prusse ont trop de sens,
+et sont trop attachés aux vrais principes de la propriété,
+pour imiter des barbares qui n'ont rien de sacré.</p>
+
+<p>A la bataille de Lutzen, un régiment composé de l'élite
+de la noblesse prussienne, et qui se faisait appeler <i>cosaques
+prussiens,</i> a été presque entièrement détruit; il n'en reste pas
+quinze hommes; ce qui a mis en deuil toutes les familles.</p>
+
+<p>Ces cosaques singeaient réellement les cosaques du Don.
+De pauvres jeunes gens délicats avaient à la main la lance,
+qu'ils soutenaient à peine, et étaient costumés comme de
+vrais cosaques.</p>
+
+<p>Que dirait Frédéric, dont les ouvrages sont pleins d'expressions
+de mépris pour ces hideuses milices, s'il voyait que
+son petit-neveu y cherche aujourd'hui des modèles d'uniforme
+et de tenue!</p>
+
+<p>Les cosaques sont mal vêtus; ils sont sur de petits chevaux
+presque sans selle et sans harnachement, parce que ce
+sont des milices irrégulières que les peuplades du Don fournissent,
+et qui s'établissent à leurs frais. Aller chercher là
+un modèle pour la noblesse de Prusse, c'est montrer à quel
+point est porté l'esprit de déraison et d'inconséquence qui
+dirige les affaires de ce royaume.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 18 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur était toujours à Dresde. Le 15, le duc de Trévise
+était parti avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg
+et la division d'infanterie de la jeune garde du
+général Dumoutier.</p>
+
+<p>Le 16, la division de la jeune garde commandée par le
+général Barrois partait également de Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, le duc de Tarente, le duc de Raguse
+et le comte Bertrand étaient en ligne vis-à-vis Bautzen.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa et le général Lauriston arrivaient
+à Hoyers-Verda.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, le général Sébastiani et le général Reynier
+marchaient sur Berlin. Ce qu'on avait prévu est arrivé:
+à l'approche du danger, les Prussiens se sont moqués du
+règlement du <i>landsturm;</i> une proclamation a fait connaître
+aux habitans de Berlin qu'ils étaient couverts par le corps de
+Bulow; mais que, dans tous les cas, si les Français arrivaient,
+il ne fallait pas prendre les armes, mais les recevoir suivant
+les principes de la guerre. Il n'est aucun Allemand qui veuille
+brûler ses maisons ou qui veuille assassiner personne. Cette
+circonstance fait l'éloge du peuple allemand. Lorsque des furibonds,
+sans honneur et sans principes, prêchent le désordre
+et l'assassinat, le caractère de ce bon peuple les repousse avec
+indignation. Les Schlegel, les Kotzbue et autres folliculaires
+aussi coupables, voudraient transformer en empoisonneurs et
+en assassins les loyaux Germains; mais la postérité remarquera
+qu'ils n'ont pu entraîner un seul individu, une seule
+autorité, hors de la ligne du devoir et de la probité.</p>
+
+<p>Le comte Bubna est arrivé le 16 à Dresde. Il était porteur
+d'une lettre de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon.
+Il est reparti le 17 pour Vienne.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon a offert la réunion d'un congrès à
+Prague, pour une paix générale. Du côté de la France, arriveraient
+à ce congrès les plénipotentiaires de la France,
+ceux des États-Unis d'Amérique, du Danemarck, du roi
+d'Espagne, et de tous les princes alliés; et du côté opposé,
+ceux de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, des insurgés
+espagnols et des autres alliés de cette masse belligérante.
+Dans ce congrès seraient posées les bases d'une longue paix.
+Mais il est douteux que l'Angleterre veuille soumettre ses principes
+égoïstes et injustes à la censure et à l'opinion de l'univers;
+car il n'est aucune puissance, si petite qu'elle soit, qui ne réclame
+au préalable les privilèges adhérens à sa souveraineté,
+et qui sont consacrés par les articles du traité d'Utrecht, sur
+la navigation maritime.</p>
+
+<p>Si l'Angleterre, par ce sentiment d'égoïsme sur lequel est
+fondée sa politique, refuse de coopérer à ce grand oeuvre
+de la paix du monde, parce qu'elle veut exclure l'univers de
+l'élément qui forme les trois quarts de notre globe, l'empereur
+n'en propose pas moins la réunion à Prague de tous les plénipotentiaires
+des puissances belligérantes, pour régler la
+paix du continent. S. M. offre même de stipuler, au moment
+où le congrès sera formé, un armistice entre les différentes
+armées, afin de faire cesser l'effusion du sang humain.</p>
+
+<p>Ces principes sont conformes aux vues de l'Autriche. Reste
+à voir actuellement ce que feront les cours d'Angleterre, de
+Russie et de Prusse.</p>
+
+<p>L'éloignement des États-Unis d'Amérique ne doit pas être
+une raison pour les exclure; le congrès pourrait toujours
+s'ouvrir, et les députés des États-Unis auraient le temps d'arriver
+avant la conclusion des affaires, peur stipuler leurs
+droits et leurs intérêts.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 22 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur Alexandre et le roi de Prusse attribuaient la
+perte de la bataille de Lutzen à des fautes que leurs généraux
+avaient commises dans la direction des forces combinées,
+et surtout aux difficultés attachées à un mouvement offensif de
+cent cinquante à cent quatre-vingt mille hommes. Ils résolurent
+de prendre la position de Bautzen et de Hochkirch, déjà célèbre
+dans l'histoire de la guerre de sept ans; d'y réunir tous les
+renforts qu'ils attendaient de la Vistule et d'autres points en
+arrière; d'ajouter à celle position tout ce que l'art pourrait
+fournir de moyens, et là, de courir les chances d'une nouvelle
+bataille, dont toutes les probabilités paraissaient être en leur
+faveur.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, commandant le onzième corps, était
+parti de Bischoffswerda, le 15, et se trouvait, le 15 au soir,
+à une portée de canon de Bautzen, où il reconnut toute l'armée
+ennemie. Il prit position.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les corps de l'armée française furent dirigés
+sur champ de Bautzen.</p>
+
+<p>L'empereur partit de Dresde le 18; il coucha à Harta, et
+le 19, il arriva, à dix heures du matin, devant Bautzen. Il
+employa toute la journée à reconnaître les positions de l'ennemi.</p>
+
+<p>On apprit que les corps russes de Barclai de Tolly, de Langeron
+et de Sass, et le corps prussien de Kleist avaient rejoint
+l'armée combinée, et que sa force pouvait être évaluée de
+cent cinquante à cent soixante mille hommes.</p>
+
+<p>Le 19 au soir, la position de l'ennemi était la suivante:
+sa gauche était appuyée à des montagnes couvertes de bois,
+et perpendiculaires au cours de la Sprée, à peu près à une
+lieue de Bautzen. Bautzen soutenait son centre. Cette ville
+avait été crénelée, retranchée et couverte par des redoutes.
+La droite de l'ennemi s'appuyait sur des mamelons fortifiés
+qui défendent les débouchés de la Sprée, du côté du village
+de Nimschütz: tout son front était couvert sur la Sprée.
+Cette position très-forte n'était qu'une première position.</p>
+
+<p>On apercevait distinctement, à trois mille toises en arrière,
+de la terre fraîchement remuée, et des travaux qui marquaient
+leur seconde position. La gauche était encore appuyée, aux
+mêmes montagnes, à deux mille toises en arrière de celles de
+la première position, et fort en avant du village de Hochkirch.
+Le centre était appuyé à trois villages retranchés, où l'on
+avait fait tant de travaux, qu'on pouvait les considérer comme
+des places fortes. Un terrain marécageux et difficile couvrait
+les trois quarts du centre. Enfin leur droite s'appuyait en arrière
+de la première position, à des villages et à des mamelons
+également retranchés.</p>
+
+<p>Le front de l'armée ennemie, soit dans la première, soit
+dans la seconde position, pouvait avoir une lieue et demie.</p>
+
+<p>D'après cette reconnaissance, il était facile de concevoir
+comment, malgré une bataille perdue comme celle de Lutzen,
+et huit jours de retraite, l'ennemi pouvait encore avoir des
+espérances dans les chances de la fortune. Selon l'expression
+d'un officier russe à qui on demandait ce qu'ils voulaient faire:
+<i>Nous ne voulons</i>, disait-il, <i>ni avancer, ni reculer.</i>&mdash;<i>Vous
+êtes maîtres du premier point</i>, répondit un officier français;
+<i>dans peu de jours, l'événement prouvera si vous êtes maîtres
+de l'autre.</i> Le quartier-général des deux souverains
+était au village de Natchen.</p>
+
+<p>Au 19, la position de l'armée française était la suivante:</p>
+
+<p>Sur la droite était le duc de Reggio, s'appuyant aux montagnes
+sur la rive gauche de la Sprée, et séparé de la gauche
+de l'ennemi par cette vallée. Le duc de Tarente était devant
+Bautzen, à cheval sur la route de Dresde. Le duc de Raguse
+était sur la gauche de Bautzen, vis-à-vis le village de Niemenschütz.
+Le général Bertrand était sur la gauche du duc
+de Raguse, appuyé à un moulin à vent et à un bois, et faisant
+mine de déboucher de Jaselitz sur la droite de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa, le général Lauriston et le général
+Reynier étaient à Hoyerswerda, sur la route de Berlin,
+hors de ligne et en arrière de notre gauche.</p>
+
+<p>L'ennemi ayant appris qu'un corps considérable arrivait
+par Hoyerswerda, se douta que les projets de l'empereur
+étaient de tourner la position par la droite, de changer le
+champ de bataille, de faire tomber tous ses retranchemens
+élevés avec tant de peine, et l'objet de tant d'espérances.
+N'étant encore instruits que de l'arrivée du général Lauriston,
+il ne supposait pas que cette colonne fût de plus de dix-huit
+à vingt mille hommes. Il détacha donc contre elle, le 19 à
+quatre heures du matin, le général York, avec douze mille
+Prussiens, et le général Barclay de Tolly, avec dix-huit
+mille Russes. Les Russes se placèrent au village de Klix, et
+les Prussiens au village de Weissig.</p>
+
+<p>Cependant le comte Bertrand avait envoyé le général Pery,
+avec la division italienne, à Koenigswartha, pour maintenir
+notre communication avec les corps détachés. Arrivé à midi,
+le général Pery fit de mauvaises dispositions; il ne fit pas
+fouiller la forêt voisine. Il plaça mal ses postes, et à quatre
+heures il fut assailli par un <i>hourra</i> qui mit du désordre dans
+quelques bataillons. Il perdit six cents hommes, parmi
+lesquels se trouve le général de brigade italien Balathier,
+blessé; deux canons et trois caissons; mais la division ayant
+pris les armes, s'appuya au bois, et fit face à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le comte de Valmy étant arrivé avec de la cavalerie, se
+mit à tête de la division italienne, et reprit le village de Koenigswartha.
+Dans ce même moment, le corps du comte Lauriston,
+qui marchait en tête du prince de la Moskwa pour
+tourner la position de l'ennemi, parti de Hoyerswerda, arriva
+sur Weissig. Le combat s'engagea, et le corps d'York aurait
+été écrasé, sans la circonstance d'un défilé à passer, qui fit
+que nos troupes ne purent arriver que successivement. Après
+trois heures de combat, le village de Weissig fut emporté,
+le corps d'York, culbuté fut rejeté sur l'autre côté de la Sprée.</p>
+
+<p>Le combat de Weissig serait seul un événement important.
+Un rapport détaillé en fera connaître les circonstances.</p>
+
+<p>Le 19, le comte Lauriston coucha donc sur la position
+de Weissig; le prince de la Moskwa à Mankersdorf, et le
+comte Reynier à une lieue en arrière. La droite de la position
+de l'ennemi se trouvait évidemment débordée.</p>
+
+<p>Le 20, à huit heures de matin l'empereur se porta sur la hauteur
+en arrière de Bautzen. Il donna ordre au duc de Reggio
+de passer la Sprée, et d'attaquer les montagnes qui appuyaient
+la gauche de l'ennemi; au duc de Tarente de jeter un pont
+sur chevalets sur la Sprée, entre Bautzen et les montagnes;
+au duc de Raguse de jeter un autre pont sur chevalets sur
+la Sprée, dans l'enfoncement que ferme cette rivière sur la
+gauche, à une demi-lieue de Bautzen; au duc de Dalmatie,
+auquel S. M. avait donné le commandement supérieur du centre,
+de passer la Sprée pour inquiéter la droite de l'ennemi;
+enfin, au prince de la Moskwa, sous les ordres duquel
+étaient le troisième corps, le comte Lauriston et le général
+Reynier, de s'approcher sur Klix, de passer la Sprée, de
+tourner la droite de l'ennemi, et de se porter sur son quartier-général
+de Wurtchen, et de là sur Weissemberg.</p>
+
+<p>A midi, la canonnade s'engagea. Le duc de Tarente n'eut
+pas besoin de jeter son pont sur chevalets: il trouva devant
+lui un pont de pierre, dont il força le passage. Le duc de
+Raguse jeta son pont; tout son corps d'armée passa sur l'autre
+rive de la Sprée. Après six heures d'une vive canonnade et
+plusieurs charges que l'ennemi fit sans succès, le général Compans
+fit occuper Bautzen; le général Bonnet fit occuper le village
+de Niedkayn, et enleva au pas de charge un plateau qui
+le rendit maître de tout le centre de la position de l'ennemi;
+le duc de Reggio s'empara des hauteurs, et à sept heures du
+soir, l'ennemi fut rejeté sur sa seconde position. Le général
+Bertrand passa un des bras de la Sprée; mais l'ennemi conserva
+les hauteurs qui appuyaient sa droite, et par ce moyen
+se maintint entre le corps du prince de la Moskwa et notre
+armée.</p>
+
+<p>L'empereur entra à huit heures du soir à Bautzen, et fut
+accueilli par les habitans et les autorités avec les sentimens
+que devaient avoir des alliés, heureux de se voir délivrés des
+Stein, des Kotzbue et des cosaques. Cette journée qu'on pourrait
+appeler, si elle était isolée, <i>la bataille de Bautzen,</i>
+n'était que le prélude de la bataille de Wurtchen.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi commençait à comprendre la possibilité
+d'être forcé dans sa position. Ses espérances n'étaient plus
+les mêmes, et il devait avoir dès ce moment le présage de sa
+défaite. Déjà toutes ses dispositions étaient changées. Le destin
+de la bataille ne devait plus se décider derrière ses retranchemens.
+Ses immenses travaux, et trois cents redoutes devenaient
+inutiles. La droite de sa position, qui était opposée
+au quatrième corps, devenait son centre, et il était obligé de
+jeter sa droite, qui formait une bonne partie de son armée,
+pour l'opposer au prince de la Moskwa, dans un lieu qu'il
+n'avait pas étudié et qu'il croyait hors de sa position.</p>
+
+<p>Le 21, à cinq heures du matin, l'empereur se porta sur
+les hauteurs, à trois quarts de lieue en avant de Bautzen.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio soutenait une vive fusillade sur les hauteurs
+que défendait la gauche de l'ennemi. Les Russes qui
+sentaient l'importance de cette position, avaient placé là une
+forte partie de leur armée, afin que leur gauche ne fût pas
+tournée. L'empereur ordonna aux ducs de Reggio et de Tarente
+d'entretenir le combat, afin d'empêcher la gauche de
+l'ennemi de se dégarnir et de lui masquer la véritable attaque
+dont le résultat ne pouvait pas se faire sentir avant midi ou
+une heure.</p>
+
+<p>A onze heures, le duc de Raguse marcha à mille toises en
+avant de sa position, et engagea une épouvantable canonnade
+devant les redoutes et tous les retranchemens ennemis.</p>
+
+<p>La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie,
+masqués par un rideau, avaient des débouchés faciles pour
+se porter en avant par la gauche ou par la droite, selon les
+vicissitudes que présenterait la journée. L'ennemi fut tenu
+ainsi incertain sur le véritable point d'attaque.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le prince de la Moskwa culbutait l'ennemi
+au village de Klix, passait la Sprée, et menait battant
+ce qu'il avait devant lui jusqu'au village de Preilitz. A dix
+heures il enleva le village; mais les réserves de l'ennemi s'étant
+avancées pour couvrit le quartier-général, le prince de
+la Moskwa fut ramené et perdit le village de Preilitz. Le duc
+de Dalmatie commença à déboucher à une heure après-midi.
+L'ennemi qui avait compris tout le danger dont il était menacé
+par la direction qu'avait prise la bataille, sentit que le
+seul moyen de soutenir avec avantage le combat contre le
+prince de la Moskwa, était de nous empêcher de déboucher.
+Il voulut s'opposer à l'attaque du duc de Dalmatie. Le moment
+de décider la bataille se trouvait dès-lors bien indiqué.
+L'empereur, par un mouvement à gauche, se porta, en vingt
+minutes, avec la garde, les quatre divisions du général Latour-Maubourg
+et une grande quantité d'artillerie, sur le
+flanc de la droite de la position de l'ennemi, qui était devenue
+le centre de l'armée russe.</p>
+
+<p>La division Morand et la division wurtembergeoise enlevèrent
+le mamelon dont l'ennemi avait fait son point d'appui.
+Le général Devaux établit une batterie dont il dirigea le
+feu sur les masses qui voulaient reprendre la position. Les
+généraux Dulauloy et Drouot, avec soixante pièces de batterie
+de réserve, se portèrent en avant. Enfin, le duc de Trévise,
+avec les divisions Dumoutier et Barrois de la jeune garde, se
+dirigea sur l'auberge de Klein-Baschwitz, coupant le chemin
+de Wurtchen à Baugen.</p>
+
+<p>L'ennemi fut obligé de dégarnir sa droite pour parer à
+cette nouvelle attaque. Le prince de la Moskwa en profita et
+marcha en avant. Il prit le village de Preisig, et s'avança,
+ayant débordé l'armée ennemie, sur Wurtchen. Il était trois
+heures après midi, et lorsque l'armée était dans la plus grande
+incertitude du succès, et qu'un feu épouvantable se faisait entendre
+sur une ligne de trois lieues, l'empereur annonça que
+la bataille était gagnée.</p>
+
+<p>L'ennemi voyant sa droite tournée se mit en retraite, et
+bientôt sa retraite devint une fuite.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, le prince de la Moskwa et le général
+Lauriston arrivèrent à Wurtchen. Le duc de Raguse reçut
+alors l'ordre de faire un mouvement inverse de celui que
+venait de faire la garde, occupa tous les villages retranchés,
+et toutes les redoutes que l'ennemi était obligé d'évacuer, s'avança
+dans la direction d'Hochkirch, et prit ainsi en flanc
+toute la gauche de l'ennemi, qui se mit alors dans une épouvantable
+déroute. Le duc de Tarente, de son côté, poussa
+vivement cette gauche et lui fit beaucoup de mal.</p>
+
+<p>L'empereur coucha sur la route au milieu de sa garde à
+l'auberge de Klein-Baschwitz. Ainsi, l'ennemi, forcé dans
+toutes ses positions, laissa en notre pouvoir le champ de bataille
+couvert de ses morts et de ses blessés, et plusieurs milliers
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Le 22, à quatre heures du matin, l'armée française se mit
+en mouvement. L'ennemi avait fui toute la nuit par tous les
+chemins et par toutes les directions. On ne trouva ses premiers
+postes qu'au-delà de Weissemberg, et il n'opposa de
+résistance que sur les hauteurs en arrière de Reichenbach.
+L'ennemi n'avait pas encore vu notre cavalerie.</p>
+
+<p>Le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de quinze cents
+chevaux lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde,
+chargea, dans la plaine de Reichenbach, la cavalerie ennemie,
+et la culbuta. L'ennemi, croyant qu'ils étaient seuls, fit
+avancer une division de cavalerie, et plusieurs divisions s'engagèrent
+successivement. Le général Latour-Maubourg, avec
+ses quatorze mille chevaux et les cuirassiers français et saxons,
+arriva à leur secours, et plusieurs charges de cavalerie eurent
+lieu. L'ennemi, tout surpris de trouver devant lui quinze à
+seize mille hommes de cavalerie, quand il nous en croyait
+dépourvus, se retira en désordre. Les lanciers rouges de la
+garde se composent en grande partie des volontaires de Paris
+et des environs. Le général Lefèvre-Desnouettes et le général
+Colbert, leur colonel, en font le plus grand éloge.</p>
+
+<p>Dans cette affaire de cavalerie, le général Bruyères, général
+de cavalerie légère de la plus haute distinction, a eu la
+jambe emportée par un boulet.</p>
+
+<p>Le général Reynier se porta avec le corps saxon sur les hauteurs
+au-delà de la Reichenbach, et poursuivit l'ennemi jusqu'au
+village de Hotterndorf. La nuit nous prit à une lieue de
+Goerlitz. Quoique la journée eût été extrêmement longue,
+puisque nous nous trouvions à huit lieues du champ de bataille,
+et que les troupes eussent éprouvé tant de fatigues,
+l'armée française aurait couché à Goerlitz; mais l'ennemi avait
+placé un corps d'arrière-garde sur la hauteur en avant de
+cette ville, et il aurait fallu une demi-heure de jour de plus
+pour la tourner par la gauche. L'empereur ordonna donc qu'on
+prît position.</p>
+
+<p>Dans les batailles des 20 et 21, le général wurtembergeois
+Franquemont et le général Lorencez ont été blessés. Notre
+perte dans ces journées peut s'évaluer à onze ou douze mille
+hommes tués ou blessés. Le soir de la journée du 22, à sept
+heures, le grand-maréchal duc de Frioul, étant sur une petite
+éminence à causer avec le duc de Trévise et le général Kirgener,
+tous les trois pied à terre et assez éloignés du feu, un
+des derniers boulets de l'ennemi rasa de près le duc de Trévise,
+ouvrit le bas-ventre au grand-maréchal, et jeta roide
+mort le général Kirgener. Le duc de Frioul se sentit aussitôt
+frappé à mort; il expira douze heures après.</p>
+
+<p>Dès que les postes furent placés et que l'armée eut pris ses
+bivouacs, l'empereur alla voir le duc de Frioul. Il le trouva
+avec toute sa connaissance, et montrant le plus grand sang-froid.
+Le duc serra la main de l'empereur, qu'il porta sur
+ses lèvres. <i>Toute ma vie</i>, lui dit-il, <i>a été consacrée à votre
+service, et je ne la regrette que par l'utilité dont elle pouvait
+vous être encore!</i>&mdash;<i>Duroc,</i> lui dit l'empereur, <i>il est une
+autre vie! C'est là que vous irez m'attendre, et que nous
+nous retrouverons un jour!</i>&mdash;<i>Oui, sire; mais ce sera dans
+trente ans, quand vous aurez triomphé de vos ennemis, et
+réalisé toutes les espérances de notre patrie.......J'ai vécu
+en honnête homme; je ne me reproche rien. Je laisse une
+fille, V. M. lui servira de père.</i></p>
+
+<p>L'empereur serrant de la main droite le grand-maréchal,
+resta un quart-d'heure la tête appuyée sur la main gauche
+dans le plus profond silence. Le grand-maréchal rompit le
+premier ce silence. <i>Ah! sire, allez-vous-en! ce spectacle vous
+peine!</i> L'empereur, s'appuyant sur le duc de Dalmatie et sur
+le grand-écuyer, quitta le duc de Frioul sans pouvoir lui dire
+autre chose que ces mots, <i>adieu donc, mon ami!</i> S. M. rentra
+dans sa tente, et ne reçut personne pendant toute la nuit.</p>
+
+<p>Le 23, à neuf heures du matin, le général Régnier entra
+dans Goerlitz. Des ponts furent jetés sur la Neiss, et l'armée
+se porta au-delà de cette rivière.</p>
+
+<p>Au 23, au soir, le duc de Bellune était sur Botzemberg;
+le comte Lauriston avait son quartier-général à Hochkirch,
+le comte Reynier en avant de Trotskendorf sur le chemin de
+Lauban, et le comte Bertrand en arrière du même village; le
+duc de Tarente était sur Schoenberg; l'empereur était à
+Goerlitz.</p>
+
+<p>Un parlementaire, envoyé par l'ennemi, portait plusieurs
+lettres, où l'on croit qu'il est question de négocier un armistice.</p>
+
+<p>L'armée ennemie s'est retirée, par Banalau et Laubau, en
+Silésie. Toute la Saxe est délivrée de ses ennemis, et dès demain
+24, l'armée française sera en Silésie.</p>
+
+<p>L'ennemi a brûlé beaucoup de bagages, fait sauter beaucoup
+de parcs, disséminé dans les villages une grande quantité
+de blessés. Ceux qu'il a pu emmener sur des charrettes n'étaient
+pas pansés; les habitans en portent le nombre à dix-huit
+mille. Il en est resté plus de dix mille en notre pouvoir.</p>
+
+<p>La ville de Goerlitz, qui compte huit à dix mille habitans,
+a reçu les Français comme des libérateurs.</p>
+
+<p>La ville de Dresde et le ministère saxon ont mis la plus
+grande activité à approvisionner l'armée, qui jamais n'a été
+dans une plus grande abondance.</p>
+
+<p>Quoiqu'une grande quantité de munitions ait été consommée,
+les ateliers de Torgau et de Dresde, et les convois qui
+arrivent, par les soins du général Sorbier, tiennent notre
+artillerie bien approvisionnée.</p>
+
+<p>On a des nouvelles de Glogau, Custrin et Stettin. Toutes
+ces places étaient dans un bon état.</p>
+
+<p>Ce récit de la bataille de Wurtchen ne peut être considéré
+que comme une esquisse. L'état-major-général recueillera les
+rapports qui feront connaître les officiers, soldats et les corps
+qui se sont distingués.</p>
+
+<p>Dans le petit combat du 22, à Reichenbach, nous avons
+acquis la certitude que notre jeune cavalerie est, à nombre
+égal, supérieure à celle de l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous n'avons pu prendre de drapeaux; l'ennemi les retire
+toujours du champ de bataille. Nous n'avons pris que dix-neuf
+canons, l'ennemi ayant fait sauter ses parcs et ses caissons.
+D'ailleurs l'empereur tient sa cavalerie en réserve; et jusqu'à
+ce qu'elle soit assez nombreuse, il veut la ménager.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres les corps du
+général Lauriston et du général Reynier, avait forcé, le 24
+mai, le passage de la Neiss, et le 25 au matin, le passage de
+la Queiss, et était arrivé à Buntzlau. Le général Lauriston
+avait son quartier-général à mi-chemin de Buntzlau à Haynau.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était, le 25 au soir, à
+Buntzlau.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était à Wehrau, sur la Queiss.</p>
+
+<p>Le général Bertrand était entré, le 24, à Lauban, et le 25
+il avait suivi l'ennemi.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, après avoir passé la Queiss, avait eu
+un combat avec l'arrière-garde ennemie. L'ennemi, encombré
+de charrettes de blessés et de bagages, voulut tenir. Le duc
+de Tarente eut ses trois divisions engagées. Le combat fut
+vif; l'ennemi souffrit beaucoup. Le duc de Tarente avait, le
+25 au soir, son quartier-général à Stegkigt.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était à Ottendorf.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio était parti de Bautzen, marchant sur
+Berlin par la route de Luckau.</p>
+
+<p>Nos avant-postes n'étaient plus qu'à une marche de Glogau.</p>
+
+<p>C'est à Buntzlau que le général russe Koutouzow est mort,
+il y a six semaines. Nos armées n'ont trouvé dans ce pays aucune
+exaltation. Les esprits y sont comme à l'ordinaire. La
+<i>landwehr</i>, la <i>landsturm</i> n'ont existé que dans les journaux, du
+moins dans ce pays-ci; et les habitans sont bien loin d'adhérer
+au conseil des Russes, de brûler leurs maisons et de dévaster
+leur pays.</p>
+
+<p>Le général Durosnel est resté en qualité de gouverneur à
+Dresde. Il commande toutes les troupes et garnisons françaises
+en Saxe.</p>
+
+<p>Plusieurs corps français se dirigent sur Berlin, où il paraît
+que l'on déménage, et où l'on s'attend depuis quelques jours
+à voir arriver l'armée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 27 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général du comte Lauriston était à
+Haynau. Un bataillon du général Maison a été chargé inopinément,
+à cinq heures du soir, par trois mille chevaux, et a
+été obligé de se reployer sur un village. Il a perdu deux pièces
+de canon et trois caissons qui étaient sous sa garde. La division
+a pris les armes. L'ennemi a voulu charger sur le cent
+cinquante-troisième régiment; mais il a été chassé du champ
+de bataille, qu'il a laissé couvert de morts. Parmi les tués,
+se trouvent le colonel et une douzaine d'officiers des gardes-du-corps
+de Prusse, dont on a apporté les décorations.</p>
+
+<p>Le 27, le quartier-général de l'empereur était à Liegnitz,
+où se trouvaient la jeune et la vieille garde, et les corps du
+général Lauriston et du général Reynier. Le corps du prince
+de la Moskwa était à Haynau; celui du duc de Bellune manoeuvrait
+sur Glogau. Le duc de Tarente était à Goldberg. Le
+duc de Raguse et le comte Bertrand étaient sur la route de
+Goldberg à Liegnitz.</p>
+
+<p>Il paraît que toute l'armée ennemie a pris la direction de
+Jauer et de Schweidnitz.</p>
+
+<p>On ramasse bon nombre de prisonniers. Les villages sont
+pleins de blessés ennemis.</p>
+
+<p>Liegnitz est une assez jolie ville, de dix mille habitans. Les
+autorités l'avaient quittée par ordres exprès; ce qui mécontente
+fort les habitans et les paysans du cercle. Le comte Daru
+a été en conséquence chargé de former de nouvelles magistratures.</p>
+
+<p>Tous les gens de la cour et toute la noblesse qui avaient
+évacué Berlin, s'étaient retirés à Breslau; aujourd'hui ils
+évacuent Breslau, et une partie se retire en Bohême.</p>
+
+<p>Les lettres interceptées ne parlent que de la consternation
+de l'ennemi et des pertes énormes qu'il a faites à la bataille
+de Wurtchen.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Bellune s'est porté sur Glogau. Le général Sébastiani
+a rencontré près de Sprottau un convoi ennemi, l'a
+chargé, lui a pris vingt-deux pièces de canon, quatre-vingts
+caissons et cinq cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse est arrivé le 28 au soir à Jauer, poussant
+l'arrière-garde ennemie, dont il avait tourné la position
+sur ce point. Il lui a fait trois cents prisonniers. Le duc de
+Tarente et le comte Bertrand étaient arrivés à la hauteur de
+cette ville.</p>
+
+<p>Le 28, à la pointe du jour, le prince de la Moskwa,
+avec les corps du comte Lauriston et du général Reynier,
+s'était porté sur Neumarck. Ainsi, notre avant-garde n'est
+plus qu'à sept lieues de Breslau.</p>
+
+<p>Le 29 mai, à dix heures du matin, le comte Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur de Russie, et le général Kleist,
+général de division prussien, se sont présentés aux avant-postes.
+Le duc de Vicence a été parlementer avec eux. On
+croit que cette entrevue est relative à la négociation de l'armistice.</p>
+
+<p>On a des nouvelles de nos places, qui sont toutes dans la
+meilleure situation.</p>
+
+<p>Les ouvrages qui défendaient le champ de bataille de
+Wurtchen sont très-considérables; aussi l'ennemi avait-il
+dans ses retranchemens la plus grande confiance. On peut
+s'en faire une idée, quand on saura que c'était le travail de
+dix mille ouvriers pendant trois mois; car c'est depuis le
+mois de février que les Russes travaillaient à cette position
+qu'ils considéraient comme inexpugnable.</p>
+
+<p>Il paraît que le général Wittgenstein a quitté le commandement
+de l'armée combinée: c'est le général Barclay de
+Tolly qui la commande.</p>
+
+<p>L'armée est ici dans le plus beau pays possible; la Silésie
+est un jardin continu, où l'armée se trouve dans la plus
+grande abondance de tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Un convoi d'artillerie d'une cinquantaine de voitures,
+parti d'Augsbourg, s'est éloigné de la route de l'armée, et
+s'est dirigé d'Augsbourg sur Bayreuth; les partisans ennemis
+ont attaqué ce convoi entre Zwickau et Chemnitz, ce
+qui a occasionné la perte de deux cents hommes et de trois
+cents chevaux qui ont été pris; de sept à huit pièces de canon,
+et de plusieurs voitures qui ont été détruites; les pièces ont
+été reprises. S. M. a ordonné de faire une enquête pour savoir
+qui a pris sur soi de changer la route de l'armée. Que ce soit
+un général ou un commissaire des guerres, il doit être puni
+selon la rigueur des lois militaires, la route de l'armée ayant
+été ordonnée d'Augsbourg par Wurtzbourg et Fulde.</p>
+
+<p>Le général Poinsot, venant de Brunswick avec un régiment
+de marche de cavalerie, fort de quatre cents hommes,
+a été attaqué par sept à huit cents hommes de cavalerie ennemie
+près Halle; il a été fait prisonnier avec une centaine
+d'hommes; deux cents hommes sont revenus à Leipsick.</p>
+
+<p>Le duc de Padoue est arrivé à Leipsick, où il réunit sa
+cavalerie pour balayer toute la rive gauche de l'Elbe.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Vicence, le comte de Schouvaloff et le général
+Kleist ont eu une conférence de dix-huit heures, au couvent
+de Watelstadt, près de Liegnitz. Ils se sont séparés hier 30,
+à cinq heures après-midi. Le résultat n'est pas encore connu.
+On est convenu, dit-on, du principe d'un armistice, mais on
+ne paraît pas d'accord sur les limites qui doivent former la
+ligne de démarcation. Le 31, à six heures du soir, les conférences
+ont recommencé du côté de Striegau.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Neumarck;
+celui du prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres
+le général Lauriston et le général Reynier, était à Lissa.
+Le duc de Tarente et le comte Bertrand étaient entre
+Jauer et Striegau. Le duc de Raguse était entre Moys et
+Neumarkt. Le duc de Bellune était à Steinau sur l'Oder.
+Glogau était entièrement débloqué. La garnison a eu constamment
+du succès dans ses sorties. Cette place a encore
+pour sept mois de vivres.</p>
+
+<p>Le 28, le duc de Reggio ayant pris position à Hoyerswerda,
+fut attaqué par le corps du général Bulow, fort de
+quinze à dix-huit mille hommes. Le combat s'engagea; l'ennemi
+fut repoussé sur tous les points et poursuivi l'espace de
+deux lieues.</p>
+
+<p>Le 22 mai, le lieutenant-général Vandamme s'est emparé
+de Wilhelmsburg, devant Hambourg.</p>
+
+<p>Le 24, le quartier-général du prince d'Eckmülh était à
+Harbourg. Plusieurs bombes étaient tombées dans Hambourg,
+et les troupes russes paraissant évacuer cette ville, les négociations
+s'étaient ouvertes pour la reddition de cette place; les
+troupes danoises faisaient cause commune avec les troupes
+françaises.</p>
+
+<p>Il devait y avoir, le 25, une conférence avec les généraux
+danois, pour régler le plan d'opérations. M. le comte de Kaas,
+ministre de l'intérieur du roi de Danemarck, et chargé d'une
+mission auprès de l'empereur, était parti pour se rendre au
+quartier-général.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était toujours à Neumarkt;
+celui du prince de la Moskwa était à Lissa; le duc de
+Tarente et le comte Bertrand étaient entre Jauer et Striegau;
+le duc de Raguse au village d'Eisendorf; le troisième corps,
+au village de Titersdorf; le duc de Bellune entre Glogau et
+Liegnitz.</p>
+
+<p>Le comte de Bubna était arrivé à Liegnitz, et avait des conférences
+avec le duc de Bassano.</p>
+
+<p>Le général Lauriston est entré à Breslau le 1er juin, à six
+heures du matin. Une division prussienne de six à sept mille
+hommes qui couvrait cette ville en défendant le passage de la
+Lohe, a été enfoncée au village de Neukirchen.</p>
+
+<p>Le bourgmestre et quatre députés de la ville de Breslau
+ont été présentés à l'empereur, à Neumarkt, le 1er juin, à
+deux heures après-midi.</p>
+
+<p>S. M. leur a dit qu'ils pouvaient rassurer les habitans; que
+quelque chose qu'ils eussent faite pour seconder l'esprit d'anarchie
+que les Stein et les Scharnhorss voulaient exciter, elle
+pardonnait à tous.</p>
+
+<p>La ville est parfaitement tranquille, et tous les habitans y
+sont restés. Breslau offre de très-grandes ressources.</p>
+
+<p>Le duc de Vicence et les plénipotentiaires russe et prussien,
+le comte Schouvaloff et le général de Kleist, avaient échangé
+leurs pleins-pouvoirs, et avaient neutralisé le village de Peicherwitz.
+Quarante hommes d'infanterie et vingt hommes de
+cavalerie, fournis par l'armée française, et le même nombre
+d'hommes fournis par l'armée alliée, occupaient respectivement
+les deux entrées du village. Le 2 au matin, les plénipotentiaires
+étaient en conférence pour convenir de la ligne
+qui, pendant l'armistice, doit déterminer la position des deux
+armées. En attendant, des ordres ont été donnés des deux
+quartiers-généraux afin qu'aucunes hostilités n'eussent lieu.
+Ainsi, depuis le 1er juin, à deux heures de l'après-midi, il
+n'a été commis aucune hostilité de part ni d'autre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armistice a été signé le 4, à deux heures après midi.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur part le 5, à la pointe du jour, pour se
+rendre à Liegnitz. On croit que pendant la durée de l'armistice,
+S. M. se tiendra une partie du temps à Glogau, et la
+plus grande partie à Dresde, afin d'être plus près de ses états.</p>
+
+<p>Glogau est approvisionné pour un an.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 6 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A. S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était, le 6, à Liegnitz.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était toujours à Breslau.</p>
+
+<p>Les commissaires nommés par l'empereur de Russie, pour
+l'exécution de l'armistice, étaient le comte de Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur, et M. de Koutousoff, major-général,
+aide-de-camp de l'empereur. Les commissaires nommés
+de la part de la France, sont le général de division Dumoutier,
+commandant une division de la garde, et le général
+de brigade Flahaut, aide-de-camp de l'empereur.&mdash;Ces
+commissaires se tiennent à Neumarkt.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise porte son quartier-général à Glogau,
+avec la jeune garde. La vieille garde retourne à Dresde, où
+l'on croit que S. M. va porter son quartier-général.</p>
+
+<p>Les différens corps d'armée se sont mis en marche, pour
+former des camps dans les différentes positions de Goldberg,
+de Loewenberg, de Buntzlau, de Liegnitz, de Sprottau, de
+Sagan, etc.</p>
+
+<p>Le corps polonais du prince Poniatowski, qui traverse la
+Bohême, est attendu à Zittau le 10 juin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de S. M. l'empereur était à Buntzlau.
+Tous les corps d'armée étaient en marche pour se rendre dans
+leurs cantonnemens. L'Oder était couvert de bateaux qui descendaient
+de Breslau à Glogau, chargés d'artillerie, d'outils,
+de farine et d'objets de toute espèce pris à l'ennemi.</p>
+
+<p>La ville de Hambourg a été reprise le 30 mai, de vive
+force. Le prince d'Eckmülh se loue spécialement de la conduite
+du général Vandamme. Hambourg avait été perdu,
+pendant la campagne précédente, par la pusillanimité du général
+Saint-Cyr: c'est à la vigueur qu'a déployée le générai
+Vandamme, du moment de son arrivée dans la trente-deuxième
+division militaire, qu'on doit la conservation de Brême, et
+aujourd'hui la prise de Hambourg. On y a fait plusieurs
+centaines de prisonniers. On a trouvé dans la ville deux ou
+trois cents pièces de canon, dont quatre-vingts sur les remparts.
+On avait fait des travaux pour mettre la ville en état
+de défense.</p>
+
+<p>Le Danemarck marche avec nous: le prince d'Eckmülh
+avait le projet de se porter sur Lubeck. Ainsi, la trente-deuxième
+division militaire et tout le territoire de l'empire
+sont entièrement délivrés de l'ennemi.</p>
+
+<p>Des ordres ont été donnés pour faire de Hambourg une
+place forte: elle est environnée d'un rempart bastionné, ayant
+un large fossé plein d'eau, et pouvant être couvert en partie
+par des inondations. Les travaux sont dirigés de manière que
+la communication avec Hambourg se fasse par les îles, en tout
+temps.</p>
+
+<p>L'empereur a ordonné la construction d'une autre place
+sur l'Elbe, à l'embouchure du Havel. Koenigstein, Torgau,
+Wittemberg, Magdebourg, la place du Havel et Hambourg,
+compléteront la défense de la ligne de l'Elbe.</p>
+
+<p>Les ducs de Cambridge et de Brunswick, princes de la
+maison d'Angleterre, sont arrivés à temps à Hambourg, pour
+donner plus de relief au succès des Français. Leur voyage se
+réduit à ceci: ils sont arrivés, et se sont sauvés.</p>
+
+<p>Les derniers bataillons des cinq divisions du prince d'Eckmülh,
+lesquelles sont composées de soixante-douze bataillons
+au grand complet, sont partis de Wesel.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de la campagne, l'armée française
+a délivré la Saxe, conquis la moitié de la Silésie, réoccupé
+la trente-deuxième division militaire, confondu les espérances
+de nos ennemis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 10 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur était arrivé le 10, à quatre heures du matin,
+à Dresde. La garde à cheval y était arrivée à midi. La garde
+à pied y était attendue le lendemain 11.</p>
+
+<p>S. M., arrivée au moment où on s'y attendait le moins,
+avait ainsi rendu inutiles les préparatifs faits pour sa réception.</p>
+
+<p>A midi, le roi de Saxe est venu voir l'empereur, qu'on a
+logé au faubourg, dans la belle maison Marcolini, où il y a
+un grand appartement au rez-de-chaussée et un beau parc; le
+palais du roi, qu'habitait précédemment l'empereur, n'ayant
+pas de jardin.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, l'empereur a reçu M. de Kaas,
+ministre de l'intérieur et de la justice du roi de Danemarck.</p>
+
+<p>Une brigade danoise de la division auxiliaire mise sous les
+ordres du prince d'Eckmülh, avait pris, le 2 juin, possession
+de Lubeck.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était, le 10, à Breslau; le duc
+de Trévise, à Glogau; le duc de Bellune, à Crossen; le duc
+de Reggio, sur les frontières de la Prusse, du côté de Berlin.
+L'armistice avait été publié partout. Les troupes faisaient des
+préparatifs pour asseoir leurs baraques et camper dans leurs
+positions respectives, depuis Glogau et Liegnitz, jusqu'aux
+frontières de la Bohême et à Goerlitz.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Toutes les troupes sont arrivées dans leurs cantonnemens.
+On élève des baraques et l'on forme les camps.</p>
+
+<p>L'empereur a paradé tous les jours à dix heures.</p>
+
+<p>Quelques partisans ennemis sont encore sur les derrières.
+Il y en a qui font la guerre pour leur compte, à la manière
+de Schill, et qui refusent de reconnaître l'armistice. Plusieurs
+colonnes sont en mouvement pour les détruire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le baron de Kaas, ministre de l'intérieur de Danemarck,
+et envoyé avec des lettres du roi, a été présenté à l'empereur.</p>
+
+<p>Après les affaires de Copenhague, un traité d'alliance fut
+conclu entre la France et le Danemarck: par ce traité, l'empereur
+garantissait l'intégrité du Danemarck.</p>
+
+<p>Dans le courant de 1811, la cour de Suède fit connaître
+à Paris le désir qu'elle avait de réunir la Norwège à la Suède,
+et demanda l'assistance de la France. L'on répondit que,
+quelque désir qu'eût la France de faire une chose agréable
+à la Suède, un traité d'alliance ayant été conclu avec le Danemarck,
+et garantissant l'intégrité de cette puissance, S. M.
+ne pouvait jamais donner son consentement au démembrement
+du territoire de son allié.</p>
+
+<p>Dès ce moment, la Suède s'éloigna de la France, et entra
+en négociation avec ses ennemis.</p>
+
+<p>Depuis, la guerre devint imminente entre la France et la
+Russie. La cour de Suède proposa de faire cause commune
+avec la France, mais en renouvelant sa proposition relative
+à la Norwège. C'est en vain que la Suède fit entrevoir que
+des ports de Norwège une descente en Écosse était facile; c'est
+en vain que l'on fit valoir toutes les garanties que l'ancienne
+alliance de la Suède donnerait à la France de la conduite
+qu'on tiendrait avec l'Angleterre. La conduite du cabinet des
+Tuileries fut la même: on avait les mains liées par le traité
+avec le Danemarck.</p>
+
+<p>Dès ce moment, la Suède ne garda plus de mesures; elle
+contracta une alliance avec l'Angleterre et la Russie; et la
+première stipulation de ce traité fut l'engagement commun
+de contraindre le Danemarck à céder la Norwège à la Suède.</p>
+
+<p>Les batailles de Smolensk et de la Moskwa enchaînèrent
+l'activité de la Suède; elle reçut quelques subsides, fit quelques
+préparatifs, mais ne commença aucune hostilité. Les
+événemens de l'hiver de 1812 arrivèrent, les troupes françaises
+évacuèrent Hambourg. La situation du Danemarck devint périlleuse;
+en guerre avec l'Angleterre, menacée par la Suède
+et par la Russie, la France paraissait impuissante pour le soutenir.
+Le roi de Danemarck, avec cette loyauté qui le caractérise,
+s'adressa à l'empereur pour sortir de cette situation.
+L'empereur, qui veut que sa politique ne soit jamais à charge
+à ses alliés, répondit que le Danemarck était maître de traiter
+avec l'Angleterre pour sauver l'intégrité de son territoire, et
+que son estime et son amitié pour le roi ne recevraient aucun
+refroidissement des nouvelles liaisons que la force des circonstances
+obligeait le Danemarck à contracter. Le roi témoigna
+toute sa reconnaissance de ce procédé.</p>
+
+<p>Quatre équipages de très-bons matelots avaient été fournis
+par le Danemarck, et montaient quatre vaisseaux de notre
+flotte de l'Escaut. Le roi de Danemarck ayant témoigné, sur
+ces entrefaites, le désir que ces marins lui fussent rendus,
+l'empereur les lui renvoya avec la plus scrupuleuse exactitude,
+en témoignant aux officiers et aux matelots la satisfaction
+qu'il avait de leurs bons services.</p>
+
+<p>Cependant les événemens marchaient.</p>
+
+<p>Les alliés pensaient que le rêve de Burke était réalisé.
+L'empire français, dans leur imagination, était déjà effacé du
+globe, et il faut que cette idée ait prédominé à un étrange
+point, puisqu'ils offraient au Danemarck, en indemnité de la
+Norwège, nos départemens de la trente-deuxième division
+militaire, et même toute la Hollande, afin de recomposer
+dans le Nord une puissance maritime qui fît système avec la
+Russie.</p>
+
+<p>Le roi de Danemarck, loin de se laisser surprendre à ces
+appâts trompeurs, leur dit: «Vous voulez donc me donner
+des colonies en Europe, et cela au détriment de la France?»</p>
+
+<p>Dans l'impossibilité de faire partager au roi de Danemarck
+une idée aussi folle, le prince Dolgorouki fut envoyé à Copenhague
+pour demander qu'on fit cause commune avec les
+alliés, et moyennant ce, les alliés garantissaient l'intégrité du
+Danemarck et même de la Norwège.</p>
+
+<p>L'urgence des circonstances, les dangers imminens que
+courait le Danemarck, l'éloignement des armées françaises,
+son propre salut firent fléchir la politique du Danemarck. Le roi
+consentit, moyennant la garantie de l'intégrité de ses états,
+à couvrir Hambourg, et à tenir cette ville à l'abri même des
+armées françaises, pendant toute la guerre. Il comprit tout
+ce que cette stipulation pouvait avoir de désagréable pour
+l'empereur; il y fit toutes les modifications de rédaction qu'il
+était possible d'y faire, et même ne la signa qu'en cédant
+aux instances de tous ceux dont il était entouré, qui lui représentaient
+la nécessité de sauver ses états; mais il était loin
+dépenser que c'était un piège qu'on venait là de lui tendre.
+On voulait le mettre ainsi en guerre avec la France, et après
+lui avoir fait perdre de cette façon son appui naturel dans
+cette circonstance, on voulait lui manquer de parole; et l'obliger
+de souscrire à toutes les conditions honteuses qu'on
+voudrait lui imposer.</p>
+
+<p>M. de Bernstorf se rendit à Londres; il croyait y être reçu
+avec empressement et n'avoir plus qu'à renouveler le traité
+consenti avec le prince Dolgorouki: mais quel fut son étonnement,
+lorsque le prince régent refusa de recevoir la lettre
+du roi, et que lord Castlereagh lui fit connaître qu'il ne pouvait
+y avoir de traité entre le Danemarck et l'Angleterre, si,
+au préalable, la Norwège n'était cédée à la Suède. Peu de
+jours après, le comte de Bernstorf reçut ordre de retourner
+en Danemarck.</p>
+
+<p>Au même moment, on tint le même langage au comte de
+Moltke, envoyé de Danemarck auprès de l'empereur Alexandre.
+Le prince Dolgorouki fut désavoué comme ayant dépassé
+ses pouvoirs, et pendant ce temps les Danois faisaient
+leur notification à l'armée française, et quelques hostilités
+avaient lieu!</p>
+
+<p>C'est en vain qu'on ouvrirait les annales des nations pour
+y voir une politique plus immorale. C'est au moment que le
+Danemarck se trouve ainsi engagé dans un état de guerre
+avec la France, que le traité auquel il croit se conformer est
+à la fois désavoué à Londres et en Russie, et qu'on profite de
+l'embarras où cette puissance est placée, pour lui présenter
+comme <i>ultimatum,</i> un traité qui l'engageait à reconnaître la
+cession de la Norwège!</p>
+
+<p>Dans ces circonstances difficiles le roi montra la plus grande
+confiance dans l'empereur; il déclara le traité nul. Il rappela
+ses troupes de Hambourg, Il ordonna que son armée marcherait
+avec l'armée française, et enfin il déclara qu'il se considérait
+toujours comme allié de la France, et qu'il s'en reposait
+sur la magnanimité de l'empereur.</p>
+
+<p>Le président de Kaas fut envoyé au quartier-général français
+avec des lettres du roi.</p>
+
+<p>En même temps le roi fit partir pour la Norwège le prince
+héréditaire de Danemarck, jeune prince de la plus grande
+espérance, et particulièrement aimé des Norvégiens. Il partit
+déguisé en matelot, se jeta dans une barque de pêcheur et
+arriva en Norwège le 22 mai.</p>
+
+<p>Le 30 mai les troupes françaises entrèrent à Hambourg,
+et une division danoise, qui marchait avec nos troupes, entra
+à Lubeck.</p>
+
+<p>Le baron de Kaas se trouvant à Altona, eut à essuyer une
+autre scène de perfidie égale à la première.</p>
+
+<p>Les envoyés des alliés vinrent à son logement et lui firent
+connaître que l'on renonçait à la cession de la Norwège, et
+que sous la condition que le Danemarck fit cause commune
+avec les alliés, il n'en serait plus question; qu'ils le conjuraient
+de retarder son départ. La réponse de M. de Kaas fut
+simple: «J'ai mes ordres, je dois les exécuter.» On lui dit
+que les armées françaises étaient défaites; cela ne l'ébranla
+pas davantage, et il continua sa route.</p>
+
+<p>Cependant, le 31 mai une flotte anglaise parut dans la
+rade de Copenhague; un des vaisseaux de guerre mouilla devant
+la ville, et M. Thornton se présenta. Il fit connaître que
+les alliés allaient commencer les hostilités, si, dans quarante-huit
+heures, le Danemarck ne souscrivait à un traité, dont
+les principales conditions étaient de céder la Norwège à la
+Suède, en remettant sur-le-champ en dépôt la province de
+Drontheim, et de fournir vingt-cinq mille hommes pour
+marcher avec les alliés contre la France, et conquérir les indemnités
+qui devaient être la part du Danemarck. On déclarait
+en même temps que les ouvertures faites à M. de Kaas,
+à son passage à Altona, étaient désavouées et ne pouvaient
+être considérées que comme des pourparlers militaires.
+Le roi rejeta avec indignation cette injurieuse sommation.</p>
+
+<p>Cependant le prince royal arrivé en Norvège, y avait publié
+la proclamation suivante:</p>
+
+<p>«Norwégiens!</p>
+
+<p>«Votre roi connaît et apprécié votre fidélité inébranlable
+pour lui et la dynastie des rois de Norwège et de Danemarck,
+qui, depuis des siècles, règne sur vos pères et sur vous. Son
+désir paternel est de resserrer encore davantage le lien indissoluble
+de l'amitié <i>fraternelle</i> et de l'union qui lie les peuples
+des deux royaumes. Le coeur de Frédéric VI est toujours avec
+vous, mais ses soins pour toutes les branches de l'administration
+de l'état le privent de se voir entouré de son peuple
+norwégien. C'est pour cela qu'il m'envoie près de vous,
+comme gouverneur, pour exécuter ses volontés comme s'il
+était présent; ses ordres seront mes lois. Mes efforts seront
+de gagner votre confiance. Votre estime et votre amitié seront
+ma récompense. Peut-être que des épreuves plus dures nous
+menacent ... Mais ayant confiance dans la Providence, j'irai
+sans crainte au-devant d'elles, et avec votre aide, fidèles Norwégiens;
+je vaincrai tous les obstacles. Je sais que je puis
+compter sur votre fidélité pour le roi, que vous voulez conserver
+l'ancienne indépendance de la Norwège, et que la devise
+qui nous réunit est: <i>Pour Dieu, le roi et la patrie!</i></p>
+
+<p class="droite"><i>Signé</i> CHRISTIAN-FRÉDÉRIC.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>La confiance que le roi de Danemarck a eue dans l'empereur
+se trouve entièrement justifiée, et tous les liens entre les
+deux peuples ont été rétablis et resserrés.</p>
+
+<p>L'armée française est à Hambourg: une division danoise
+en suit les mouvements, pour la soutenir. Les Anglais ne retirent
+de leur politique que honte et confusion; les voeux de
+tous les gens de bien accompagnent le prince héréditaire de
+Danemarck en Norwège. Ce qui rend critique la position de
+la Norwège, c'est le manque de subsistances; mais la Norwège
+restera danoise; l'intégrité du Danemarck est garantie par la
+France.</p>
+
+<p>Le bombardement de Copenhague, pendant qu'un ministre
+anglais était encore auprès du roi, l'incendie de cette capitale
+et de la flotte sans déclaration de guerre, sans aucune hostilité
+préalable, paraissaient devoir être la scène la plus
+odieuse de l'histoire moderne; mais la politique tortueuse
+qui porte les Anglais à demander la cession d'une province,
+heureuse depuis tant d'années sous le sceptre de la maison de
+Holstein, et la série d'intrigues dans laquelle ils descendent
+pour arriver à cet odieux résultat, seront considérées comme
+plus immorales et plus outrageantes encore que l'incendie de
+Copenhague. Ou y reconnaîtra la politique dont les maisons
+de <i>Timor</i> et de <i>Sicile</i> ont été victimes, et qui les a dépouillées
+de leurs états. Les Anglais se sont accoutumés dans l'Inde
+à n'être jamais arrêtés par aucune idée de justice. Ils suivent
+cette politique en Europe.</p>
+
+<p>Il paraît que dans tous les pourparlers que les alliés ont
+eus avec l'Angleterre, les puissances les plus ennemies de la
+France ont été soulevées par l'exagération des prétentions du
+gouvernement anglais. Les bases même de la paix de Lunéville,
+les Anglais les déclaraient inadmissibles comme trop favorables
+à la France. Les insensés! ils se trompent de latitude,
+et prennent les Français pour des Hindous!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 21 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le huitième corps commandé par le prince Poniatowski,
+qui a traversé la Bohême, est arrivé à Zittau en Lusace.
+Ce corps est fort de dix-huit mille hommes, dont six mille
+de cavalerie. Tous les ordres ont été donnés pour compléter
+son habillement, et pour lui fournir tout ce qui pourrait lui
+manquer.</p>
+
+<p>S. M. a été le 20 à Pirna et à Koenigstein.</p>
+
+<p>Le président de Kaas, envoyé par le roi de Danemarck, a
+reçu son audience de congé, et est parti de Dresde.</p>
+
+<p>Les corps francs prussiens levés à l'instar de celui de
+Schill, ont continué, depuis l'armistice, à mettre des contributions,
+et à arrêter les hommes isolés. On leur a fait signifier
+l'armistice dès le 8; mais ils ont déclaré faire la guerre pour
+leur compte; et comme ils continuaient la même conduite,
+on a fait marcher contre eux plusieurs colonnes. Le capitaine
+Lutzow, qui commandait une de ces bandes, a été tué;
+quatre cents des siens ont été tués ou pris, et le reste dispersé.
+On ne croit pas que cent de ces brigands soient parvenus à
+repasser l'Elbe. Une autre bande, commandée par un capitaine
+Colombe, est entièrement cernée, et on a l'espoir que
+sous peu de jours la rive gauche de l'Elbe sera tout-à-fait
+purgée de la présence de ces bandes, qui se portaient à toute
+espèce d'excès envers les malheureux habitans.</p>
+
+<p>L'officier envoyé à Custrin est de retour. La garnison de
+cette place est d'environ cinq mille hommes, et n'a que cent
+cinquante malades. La place est dans le meilleur état, et est
+approvisionnée pour six mois en blé, riz, légume, viandes
+fraîches, et tous les objets nécessaires.</p>
+
+<p>La garnison a toujours été maîtresse des dehors de la place
+jusqu'à mille toises. Pendant ces quatre mois, le commandant
+n'a pas cessé de travailler à augmenter les moyens de son artillerie
+et les fortifications de la place.</p>
+
+<p>Toute l'armée est campée; ce repos fait le plus grand bien
+à nos troupes. Les distributions régulières de riz contribuent
+beaucoup à entretenir la santé du soldat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 24, l'empereur a dîné chez le roi de Saxe. Le soir, la
+comédie française a donné sur le théâtre de la cour une représentation
+d'une pièce de Molière, à laquelle LL. MM.
+ont assisté.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie est venu à Dresde, voir l'empereur.</p>
+
+<p>Le 25, l'empereur a parcouru les différens débouchés des
+forêts de Dresde, et a fait une vingtaine de lieues. S. M.,
+partie à cinq heures après midi, était de retour à dix heures
+du soir.</p>
+
+<p>Deux ponts ont été jetés sur l'Elbe, vis-à-vis la forteresse
+de Koenigstein. Le rocher de Silienstein, qui est sur la rive
+droite, à une demi-portée de canon de Koenigstein, a été occupé
+et fortifié. Des magasins et autres établissemens militaires
+sont préparés dans cette intéressante position. Un camp
+de soixante mille hommes, appuyé ainsi à la forteresse de
+Koenigstein, et pouvant manoeuvrer sur les deux rives, serait
+inattaquable par quelque force que ce fût.</p>
+
+<p>Le roi de Bavière a établi autour de Nymphenbourg, près
+de Munich, un camp de vingt-cinq mille hommes.</p>
+
+<p>L'empereur a donné au duc de Castiglione le commandement
+du corps d'observation de Bavière. Cette armée se réunit
+à Wurtzbourg. Elle est composée de six divisions d'infanterie
+et de deux de cavalerie.</p>
+
+<p>Le vice-roi réunit entre la Piave et l'Adige l'armée d'Italie,
+composée de trois corps. Le général Grenier en commande
+un.</p>
+
+<p>Le nouveau corps qui vient d'être formé à Magdebourg,
+sous le commandement du général Vandamme, compte déjà
+quarante bataillons et quatre-vingt pièces d'artillerie.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl est à Hambourg. Son corps a été renforcé
+par des troupes venant de France et de Hollande, de
+sorte que sur ce point il y plus de troupes qu'il n'y en a jamais
+eu. La division danoise qui est réunie au corps du prince
+d'Eckmühl est de quinze mille hommes.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, que commande le duc de Bellune, n'avait
+qu'une division pendant la campagne qui vient de finir;
+ce corps a été complété, et le duc de Bellune commande aujourd'hui
+les trois divisions.</p>
+
+<p>Les circonstances étaient si urgentes au commencement de
+la campagne, que les bataillons d'un même régiment se trouvaient
+disséminés dans différens corps. Tout a été régularisé,
+et chaque régiment a réuni ses bataillons. Chaque jour il arrive
+une grande quantité de bataillons de marche qui passent
+l'Elbe à Magdebourg, à Wittemberg, à Torgau, à
+Dresde. S. M. passe tous les jours la revue de ceux qui arrivent
+par Dresde.</p>
+
+<p>Les équipages militaires de l'armée ont aujourd'hui, soit
+en caissons d'ancien modèle, soit en caissons du nouveau
+modèle (dit no. 2), soit en voitures à la comtoise, de quoi
+transporter des vivres pour toute l'armée pour un mois. S. M.
+a reconnu que les voitures à la comtoise, ainsi que les caissons
+d'ancien modèle, ont des inconvéniens, et elle a prescrit
+que désormais les équipages, au fur et à mesure des remplacemens,
+fussent établis sur les modèles des caissons no. 2,
+attelés de quatre chevaux et qui portent facilement vingt
+quintaux.</p>
+
+<p>L'armée est pourvue de moulins portatifs pesant seize livres,
+et faisant chaque jour cinq quintaux de farine. On a
+distribué trois de ces moulins par bataillon.</p>
+
+<p>On travaille avec la plus grande activité à augmenter les
+fortifications de Glogau.</p>
+
+<p>On travaille également à augmenter les fortifications de
+Wittemberg. S. M. veut faire de cette ville une place régulière;
+et comme le tracé en est défectueux, elle a ordonné
+qu'on la fit couvrir par trois couronnes en suivant à peu près
+la même méthode que le sénateur Chasseloup Laubat a mise
+en pratique à Alexandrie.</p>
+
+<p>Torgau est en bon état.</p>
+
+<p>On travaille aussi avec une grande activité à fortifier Hambourg.
+Le général du génie Haxo s'y est rendu pour tracer
+la citadelle et les ouvrages à établir dans les îles pour lier
+Harbourg avec Hambourg. Les ingénieurs des ponts et chaussées
+y construisent deux ponts volans dans le même système
+que ceux d'Anvers, un pour la marée montante, l'autre pour
+la marée descendante.</p>
+
+<p>Une nouvelle place sur l'Elbe a été tracée par le général
+Haxo du côté de Verden, à l'embouchure de la Havel.</p>
+
+<p>Les forts de Cuxhaven, qui étaient en état de soutenir un
+siége, mais qu'on avait abandonnés sans raison, et que l'ennemi
+avait rasés, se rétablissent. On y travaille avec activité;
+ce ne seront plus de simples batteries fermées, mais un fort
+qui, comme le fort impérial de l'Escaut, protégera l'arsenal
+de construction et le bassin, dont l'établissement est projeté
+sur l'Elbe, depuis que l'ingénieur Beaupré, qui a employé
+deux ans à sonder ce fleuve, a reconnu qu'il avait les mêmes
+propriétés que l'Escaut, et que les plus grandes escadres pouvaient
+y être construits et réunies dans ses rades.</p>
+
+<p>La troisième division de la jeune garde, que commande le
+général Laborde, officier d'un mérite consommé, est campée
+dans les bois en avant de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.</p>
+
+<p>La quatrième division de la jeune garde, que commande
+le général Friant, débouche par Wurtzbourg. Des régimens
+de cette division ont déjà dépassé cette ville, et se portent
+sur Dresde.</p>
+
+<p>La cavalerie de la garde compte déjà plus de neuf mille
+chevaux. L'artillerie a déjà plus de deux cents pièces de canon.
+L'infanterie forme cinq divisions, dont quatre de la jeune
+garde et une de la vieille.</p>
+
+<p>Le septième corps, que commande le général Reynier,
+composé de la division Durutte, qui est une division française,
+et de deux divisions saxonnes, reçoit son complément.
+Ce corps est campé en avant de Goerlitz. Toute la cavalerie
+légère saxonne y est réunie, et va être également complétée.
+Le roi de Saxe porte aussi ses deux beaux régimens de cuirassiers
+à leur complet.</p>
+
+<p>S. M. a été extrêmement satisfaite des rois et des grands-ducs
+de la confédération. Le roi de Wurtemberg s'est particulièrement
+distingué. Il a fait, proportion gardée, des efforts
+égaux à ceux de la France, et son armée, infanterie, cavalerie
+et artillerie, a été portée au grand complet. Le prince
+Émile de Hesse-Darmstadt, qui commande le contingent de
+Hesse-Darmstadt, s'est constamment fait distinguer dans la
+campagne passée et dans celle-ci par beaucoup de sang-froid
+et beaucoup d'intrépidité. C'est un jeune prince d'espérance,
+que l'empereur, affectionne Beaucoup. Les seuls princes de
+Saxe sont en arrière pour le contingent.</p>
+
+<p>Non-seulement la citadelle d'Erfurt est en bon état et parfaitement
+approvisionnée, mais les fortifications ont été relevées;
+elles sont couvertes par des ouvrages avancés, et
+désormais Erfurt sera une place forte de première importance.</p>
+
+<p>Le congrès n'est pas encore réuni: on espère pourtant
+qu'il le sera sous quelques jours. Si on a perdu un mois, la
+faute n'en est pas a la France.</p>
+
+<p>L'Angleterre, qui n'a pas d'argent, n'a pu en fournir aux
+coalisés; mais elle vient d'imaginer un expédient nouveau.
+Un traité a été conclu entre l'Angleterre, la Russie et la
+Prusse, moyenant lequel il sera créé pour plusieurs centaines
+de millions d'un nouveau papier garanti par les trois puissances.
+C'est sur cette ressource que l'on compte pour faire
+face aux frais de la guerre.</p>
+
+<p>Dans les articles séparés, l'Angleterre garantit le tiers de
+ce papier, de sorte qu'en réalité, c'est une nouvelle dette
+ajoutée à la dette anglaise. Il reste à savoir dans quel pays
+on émettra ce nouveau papier. Lorsque cette idée lumineuse
+a été conçue, on espérait probablement que cette émission
+aurait lieu aux dépens de la confédération du Rhin et même
+de la France, notamment dans la Hollande, dans la Belgique
+et dans les départemens du Rhin. Cependant le traité n'en a
+pas moins été ratifié depuis l'armistice. La Russie fait la dépense
+de son armée avec du papier, que les habitans de la
+Prusse sont obligés de recevoir; la Prusse elle-même fait son
+service avec du papier: l'Angleterre aussi a son papier. Il
+paraît que chacun de ces papiers isolé n'a plus le crédit suffisant,
+puisque ces puissances prennent le parti d'en créer un
+en commun. C'est aux négocians et aux banquiers à nous
+faire connaître s'il faut multiplier le crédit du nouveau papier
+par le crédit des trois puissances, ou bien si ce crédit
+doit être le quotient.</p>
+
+<p>La Suède seule paraît avoir reçu de l'argent de l'Angleterre,
+à peu près cinq à six cent mille livres sterling.</p>
+
+<p>La garnison de Modlin est en bon état; les fortifications
+sont augmentées. On déchiffrait au quartier-général les rapports
+des gouverneurs de Modlin et de Zamosc. Les garnisons
+de ces deux places sont restées maîtresses du pays à une lieue
+autour d'elles, les troupes qui les bloquaient n'étant que des
+milices mal armées et mal équipées.</p>
+
+<p>L'empereur a pris à sa solde l'armée du prince Poniatowski,
+et lui a donné une nouvelle organisation. Des ateliers sont
+établis pour fournir à ses besoins. Avant vingt jours, elle
+sera équipée à neuf et remise en bon état.</p>
+
+<p>Quelque brillante que soit cette situation, et quoique S. M.
+ait réellement plus de puissance militaire que jamais, elle
+n'en désire la paix qu'avec plus d'ardeur.</p>
+
+<p>L'administration a fait acheter une grande quantité de riz,
+afin que pendant toute la grande chaleur cette denrée entre
+pour un quart dans les rations du soldat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le comte de Metternich, ministre d'état et des conférences
+de S. M. l'empereur d'Autriche, est arrivé à Dresde, et a
+déjà eu plusieurs conférences avec le duc de Bassano.</p>
+
+<p>La Russie vient d'obtenir du roi de Prusse que le papier
+russe ait un cours forcé dans les états prussiens, et comme le
+papier prussien perd déjà soixante-dix pour cent, cette ordonnance
+ne semble pas propre à relever le crédit de la
+Prusse.</p>
+
+<p>La ville de Berlin est tourmentée de toutes les manières,
+et chaque jour les vexations s'y font sentir davantage. Cette
+capitale compare déjà sa situation à celle de plusieurs villes
+de France en 1793.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur a fait le 28 une course de huit à dix
+heures aux environs de Dresde.</p>
+
+<p>On a reçu des nouvelles de Modlin et de Zamosc. Ces places
+sont dans la meilleure situation, soit pour les vivres et
+les munitions de guerre, soit pour les fortifications.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Magdebourg, le 12 juillet 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est arrivé aujourd'hui ici à sept heures du matin.
+S. M. est aussitôt montée à cheval, et a visité les fortifications,
+qui rendent Magdebourg une des plus fortes places
+de l'Europe.</p>
+
+<p>S. M. est partie de Dresde le 10, à trois heures du matin.
+Elle a déjeuné à Torgau, a visité les fortifications de cette
+place, et y a vu la brigade de troupes saxonnes commandée
+par le général Lecocq. A six du soir, elle est arrivée à Wittemberg,
+et en a visité les fortifications.</p>
+
+<p>Le 11, à cinq heures du matin, S. M. a passé en revue
+trois divisions (les cinquième, sixième et sixième <i>bis</i>) arrivant
+de France; elle a nommé aux emplois vacans, et a accordé
+des récompenses à plusieurs officiers et soldats.</p>
+
+<p>Parti de Wittemberg à trois heures après-midi, l'empereur
+est arrivé à six heures à Dessau, où S. M. a vu la division
+du général Philippon.</p>
+
+<p>S. M. a quitté Dessau à deux heures du matin, et dès cinq
+heures elle se trouvait à Magdebourg, où sont campées les
+trois divisions du corps du général comte Vandamme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Dresde, le 15 juillet 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est parti de Magdebourg le 13, après avoir
+vu les divisions du corps du général Vandamme, et s'est
+rendu à Leipsick.</p>
+
+<p>Le 14, à cinq heures du matin, S. M. a vu le troisième
+corps de cavalerie, que commande le duc de Padoue.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, S. M. a vu sur la grande place de Leipsick
+le reste des troupes du duc de Padoue, qu'elle n'avait pas
+pu voir le matin. Elle est montée ensuite en voiture, à cinq
+heures du soir, pour Dresde, où elle est arrivée à une heure
+après minuit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Vicence, grand-écuyer, et le comte de Narbonne,
+ambassadeur de France à Vienne, ont été nommés par l'empereur
+ses ministres plénipotentiaires à Prague.</p>
+
+<p>Le comte de Narbonne était parti le 9.</p>
+
+<p>On croit que le duc de Vicence partira le 18.</p>
+
+<p>Le conseiller intime d'Anstett, plénipotentiaire de l'empereur
+de Russie, était arrivé le 12 juillet à Prague.</p>
+
+<p>Une convention avait été signée à Neumarkt pour la prolongation
+de l'armistice jusqu'à la mi-août.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">De notre camp impérial de Dresde, le 14 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au duc de Massa, grand-juge ministre
+de la justice.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Massa, notre grand-juge ministre de
+la justice,</p>
+
+<p>«Nous avons appris avec la plus grande peine la scène
+scandaleuse qui vient de se passer à Bruxelles, aux assises de
+la cour impériale. Notre bonne ville d'Anvers, après avoir
+perdu plusieurs millions par la déprédation publique et
+avouée des agens de l'octroi, a perdu son procès et a été
+condamnée aux dépens. Le jury, dans cette circonstance, n'a
+pas répondu à la confiance de la loi, et plusieurs jurés, trahissant
+leur serment, se sont livrés publiquement à la plus
+honteuse corruption. Dans cette circonstance, quoiqu'il soit
+dans nos principes et dans notre volonté que nos tribunaux
+administrent la justice avec la plus grande indépendance, cependant,
+comme ils l'administrent en notre nom et à la décharge
+de notre conscience, nous ne pouvons pas ignorer et tolérer
+un pareil scandale, ni permettre que la corruption triomphe
+et marche tête levée dans nos bonnes villes de Bruxelles
+et d'Anvers.</p>
+
+<p>«Notre intention est qu'à la réception de la présente lettre,
+vous ayez à ordonner à notre procureur impérial près la cour
+de Bruxelles de réunir les juges qui ont présidé la session des
+assises, et de dresser procès-verbal en forme d'enquête de ce
+qui est à leur connaissance, et de ce qu'ils pensent relativement
+à la scandaleuse déclaration du jury dans l'affaire dont il s'agit.
+Notre intention est que vous fassiez connaître à notre procureur
+impérial près la cour de Bruxelles, que le jugement de la
+cour rendu en conséquence de ladite déclaration du jury, doit
+être regardé comme suspendu; qu'en conséquence les prévenus
+doivent être remis sous la main de la justice, et le séquestre
+réapposé sur leurs biens. Enfin notre intention est
+qu'en vertu du paragraphe 4 de l'article 55 du titre 5 des
+constitutions de l'empire, vous nous présentiez, dans un conseil
+privé que nous autorisons à cet effet la régente, notre
+chère et bien-aimée épouse, à présider, un projet de sénatus-consulte
+pour annuler le jugement de la cour d'assises de
+Bruxelles y et envoyer cette affaire à notre cour de cassation
+qui désignera une cour impériale pardevant laquelle la procédure
+sera recommencée et jugée, les chambres réunies et
+sans jury. Nous désirons que si la corruption est active à éluder
+l'effet des lois, les corrupteurs sachent que les lois, dans
+leur sagesse, ont su pourvoir à tout. Notre intention est aussi
+que vous donniez des instructions à notre procureur impérial,
+qui sera à cet effet autorisé par un article du sénatus-consulte,
+pour qu'il poursuive ceux des jurés que la clameur publique
+accuse d'avoir cédé à la corruption dans cette affaire. Nous
+espérons que notre bonne ville d'Anvers sera consolée par
+cette juste décision souveraine, et qu'elle y verra la sollicitude
+que nous portons à nos peuples, même au milieu des
+camps et des circonstances de la guerre.</p>
+
+<p>«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte
+garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les ennemis ont dénoncé l'armistice le 11, à midi, et ont
+fait connaître que les hostilités commenceraient le 19 après
+minuit.</p>
+
+<p>En même temps, une note de M. le comte de Metternich,
+ministre des relations extérieures d'Autriche, adressée à M. le
+comte de Narbonne, lui fait connaître que l'Autriche déclarait
+la guerre à la France.</p>
+
+<p>Le 17 au matin, les dispositions des deux armées étaient
+les suivantes:</p>
+
+<p>Les quatrième, douzième et septième corps, sous les ordres
+du duc de Reggio, étaient à Dahme.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl, avec son corps, auquel les Danois
+étaient réunis, campait devant Hambourg, son quartier-général
+étant à Bergedorf.</p>
+
+<p>Le troisième corps était à Liegnitz, sous les ordres du
+prince de la Moskwa.</p>
+
+<p>Le cinquième corps était à Goldberg, sous les ordres du
+général Lauriston.</p>
+
+<p>Le onzième corps était à Loewenberg, sous les ordres du
+duc de Tarente.</p>
+
+<p>Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, était à
+Bunzlau.</p>
+
+<p>Le huitième corps, aux ordres du prince Poniatowski,
+était à Zittau.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr était, avec le quatorzième corps,
+la gauche appuyée à l'Elbe, au camp de Koenigstein et à cheval
+sur la grande chaussée de Prague à Dresde, poussant des
+corps d'observation jusqu'aux débouchés de Marienberg.</p>
+
+<p>Le premier corps arrivait à Dresde, et le deuxième corps
+à Zittau.</p>
+
+<p>Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg
+avaient chacun leur garnison, et étaient armés et approvisionnés.</p>
+
+<p>L'armée ennemie était, autant qu'on en peut juger, dans
+la position suivante:</p>
+
+<p>Quatre-vingt mille Russes et Prussiens étaient entrés, dès
+le 10 au matin, en Bohême, et devaient arriver vers le 21
+sur l'Elbe. Cette armée est commandée par l'empereur Alexandre
+et le roi de Prusse, les généraux russes Barclay de Tolly,
+Wittgenstein et Miloradowitch, et le général prussien Kleist.
+Les gardes russe et prussienne en font partie; ce qui, joint
+à l'armée du prince Schwartzenberg, formait la grande armée
+et une force de deux cent mille hommes. Cette armée devait
+opérer sur la rive gauche de l'Elbe, en passant ce fleuve en
+Bohême.</p>
+
+<p>L'armée de Silésie, commandée par les généraux prussiens
+Blucher et Yorck, et par les généraux russes Sacken et Langeron,
+paraissait se réunir à Breslau; elle était forte de cent
+mille hommes.</p>
+
+<p>Plusieurs corps prussiens, suédois et des troupes d'insurrection
+couvraient Berlin, et étaient opposés à Hambourg
+et au duc de Reggio. L'on portait la force de ces armées qui
+couvraient Berlin, à cent dix mille hommes.</p>
+
+<p>Toutes les opérations de l'ennemi étaient faites dans l'idée
+que l'empereur repasserait sur la rive gauche de l'Elbe.</p>
+
+<p>La garde impériale partie de Dresde, se porta le 15 à Bautzen,
+et le 18 à Goerlitz.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur se porta à Zittau, fit marcher sur-le-champ
+les troupes du prince Poniatowski, força les débouchés de
+la Bohême, passa la grande chaîne des montagnes qui séparent
+la Bohême de la Lusace, et entra à Gobel, pendant le temps
+que le général Lefèvre-Desnouettes, avec une division d'infanterie
+et de cavalerie de la garde, s'emparait de Hambourg,
+franchissait le col des montagnes à Georgenthal, et que le
+général polonais Reminski s'emparait de Friedland et de Reichenberg.</p>
+
+<p>Cette opération avait pour but d'inquiéter les alliés sur
+Prague, et d'acquérir des notions certaines sur leurs projets.
+On apprit là ce que nos espions avaient déjà fait connaître,
+que l'élite de l'armée russe et prussienne traversait la Bohême,
+se réunissant sur la rive gauche de l'Elbe.</p>
+
+<p>Nos coureurs poussèrent jusqu'à seize lieues de Prague.</p>
+
+<p>L'empereur était de retour de Bohême à Zittau le 20 à une
+heure du matin; il laissa le duc de Bellune avec le deuxième
+corps à Zittau, pour appuyer le corps du prince Poniatowski;
+il plaça le général Vandamme, avec le premier corps, à Rumbourg,
+pour appuyer le général Lefèvre-Desnouettes, ces
+deux généraux occupant en force le col, et faisant construire
+des redoutes sur le mamelon qui domine sur le col. L'empereur
+se porta par Lauban en Silésie, où il arriva le 20 avant
+sept heures du soir.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie avait violé l'armistice, traversé
+le territoire neutre dès le 12. Ils avaient le 15 insulté tous
+nos avant-postes, et enlevé quelques vedettes.</p>
+
+<p>Le 16, un corps russe se plaça entre le Bober et le poste
+de Spiller, occupé par deux cents hommes de la division Charpentier.
+Ces braves qui se reposaient sur la foi des traités,
+coururent aux armes, passèrent sur le ventre des ennemis
+et les dispersèrent. Le chef de bataillon la Guillermie les
+commandait.</p>
+
+<p>Le 18, le duc de Tarente donna l'ordre au général Zucchi
+de prendre la petite ville de Lahn; il s'y porta avec une brigade
+italienne; il exécuta bravement son ordre, et fit perdre
+à l'ennemi plus de cinq cents hommes: le général Zucchi est
+un officier d'un mérite distingué. Les troupes italiennes ont
+attaqué, à la baïonnette, les Russes, qui étaient en nombre
+supérieur.</p>
+
+<p>Le 19, l'ennemi est venu camper à Zobten. Un corps de
+douze mille Russes a passé le Bober et a attaqué le poste de
+Siebenicken, défendu par trois compagnies légères. Le général
+Lauriston fait prendre les armes à une partie de son
+corps, part de Loewenberg, marche à l'ennemi et le culbute
+dans le Bober. La brigade du général Lafitte, de la division
+Rochambeau, s'est distinguée.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur, arrivé le 20 à Lauban, était, le
+21, à la pointe du jour, à Loewenberg, et faisait jeter des
+ponts sur le Bober. Le corps du général Lauriston passa à
+midi. Le général Maison culbuta, avec sa valeur accoutumée,
+tout ce qui voulut s'opposer à son passage, s'empara de toutes
+les positions, et mena l'ennemi battant jusqu'auprès de Goldberg.
+Le cinquième et le onzième corps l'appuyèrent. Sur la
+gauche, le prince de la Moskwa faisait attaquer le général
+Saken par le troisième corps, en avant de Bunzlau, le culbutait,
+le mettait en déroute, et lui faisait des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi se mit en retraite.</p>
+
+<p>Un combat eut lieu le 23 août devant Goldberg. Le général
+Lauriston s'y trouvait à la tête des cinquième et onzième
+corps. Il avait devant lui les Russes qui couvraient la position
+de Flensberg, et les Prussiens qui s'étendaient à droite sur
+la route de Liegnitz. Au moment où le général Gérard débouchait
+par la gauche sur <i>Nieder-au</i>, une colonne de vingt-cinq
+mille Prussiens parut sur ce point; il la fit attaquer au
+milieu des baraques de l'ancien camp; elle fut enfoncée de
+toutes parts; les Prussiens essayèrent plusieurs charges de
+cavalerie qui furent repoussées à bout-portant; ils furent chassés
+de toutes leurs positions, et laissèrent sur le champ de
+bataille près de cinq mille morts, des prisonniers, etc. A la
+droite, <i>le Flensberg</i> fut pris et repris plusieurs fois; enfin,
+le cent trente-cinquième régiment s'élança sur l'ennemi et le
+culbuta entièrement. L'ennemi a perdu sur ce point mille
+morts et quatre mille blessés.</p>
+
+<p>L'armée des alliés se retira en désordre et en toute hâte sur
+Jauer.</p>
+
+<p>L'ennemi ainsi battu en Silésie, l'empereur prit avec lui
+le prince de la Moskwa, laissa le commandement de l'armée
+de Silésie au duc de Tarente, et arriva le 25 à Stolpen. La
+garde vieille et jeune, infanterie, cavalerie et artillerie, fit
+ces quarante lieues en quatre jours.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 28 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, à huit heures du matin, l'empereur entra dans
+Dresde. La grande armée russe, prussienne et autrichienne,
+commandée par les souverains, était en présence; elle couronnait
+toutes les collines qui environnent Dresde, à la distance
+d'une petite lieue par la rive gauche. Le maréchal
+Saint-Cyr, avec le quatorzième corps et la garnison de Dresde,
+occupait le camp retranché et bordait de tirailleurs les palanques
+qui environnaient les faubourgs. Tout était calme à midi;
+mais, pour l'oeil exercé, ce calme était le précurseur de l'orage:
+une attaque paraissait imminente.</p>
+
+<p>A quatre heures après-midi, au signal de trois coups de
+canon, six colonnes ennemies, précédées chacune de cinquante
+bouches à feu, se formèrent, et peu de momens après descendirent
+dans la plaine; elles se dirigèrent sur les redoutes.
+En moins d'un quart-d'heure la canonnade devint terrible.
+Le feu d'une redoute étant éteint, les assiégeans l'avaient
+tournée et faisaient des efforts au pied de la palanque des faubourgs,
+où un bon nombre trouvèrent la mort.</p>
+
+<p>Il était près de cinq heures: une partie des réserves du
+quatorzième corps était engagée. Quelques obus tombaient
+dans la ville; le moment paraissait pressant. L'empereur ordonna
+au roi de Naples de se porter avec le corps de cavalerie
+du général Latour-Maubourg sur le flanc droit de l'ennemi,
+et au duc de Trévise de se porter sur le flanc gauche. Les
+quatre divisions de la jeune garde, commandées par les généraux
+Dumoutier, Barrois, Decouz et Roguet, débouchèrent
+alors, deux par la porte de Pirna et deux par la porte
+de Plauen. Le prince de la Moskwa déboucha à la tête de la
+division Barrois. Ces divisions culbutèrent tout devant elles;
+le feu s'éloigna sur-le-champ du centre à la circonférence,
+et bientôt fut rejeté sur les collines. Le champ de bataille
+resta couvert de morts, de canons et de débris. Le général Dumoutier
+est blessé, ainsi que les généraux Boyeldieu, Tindal
+et Combelles. L'officier d'ordonnance Béranger est blessé
+à mort; c'était un jeune homme d'espérance. Le général Gros,
+de la garde, s'est jeté le premier dans le fossé d'une redoute
+où les sapeurs ennemis travaillaient déjà à couper des palissades:
+il est blessé d'un coup de baïonnette.</p>
+
+<p>La nuit devint obscure et le feu cessa, l'ennemi ayant échoué
+dans son attaque et laissé plus de deux mille prisonniers sur
+le champ de bataille, couvert de blessés et de morts.</p>
+
+<p>Le 27, le temps était affreux; la pluie tombait par torrens.
+Le soldat avait passé la nuit dans la boue et dans l'eau. A
+neuf heures du matin, l'on vit distinctement l'ennemi prolonger
+sa gauche et couvrir les collines qui étaient séparées
+de son centre par le vallon de Plauen.</p>
+
+<p>Le roi de Naples partit avec le corps du duc de Bellune et
+les divisions de cuirassiers, et déboucha sur la route de Freyberg
+pour attaquer cette gauche. Il le fit avec le plus grand
+succès. Les six divisions qui composaient cette aile furent
+culbutées et éparpillées. La moitié, avec les drapeaux et les
+canons, fut faite prisonnière, et dans le nombre se trouvent
+plusieurs généraux.</p>
+
+<p>Au centre, une vive canonnade soutenait l'attention de
+l'ennemi, et des colonnes se montraient prêtes à l'attaquer
+sur la gauche.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, avec le général Nansouty, manoeuvrait
+dans la plaine, la gauche à la rivière et la droite aux
+collines.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr liait notre gauche au centre, qui
+était formé par le corps du duc de Raguse.</p>
+
+<p>Sur les deux heures après midi, l'ennemi se décida à la
+retraite, il avait perdu sa grande communication de Bohême
+par sa gauche et par sa droite.</p>
+
+<p>Les résultats de cette journée sont vingt-cinq à trente mille
+prisonniers, quarante drapeaux et soixante pièces de canon.</p>
+
+<p>On peut compter que l'ennemi a soixante mille hommes de
+moins. Notre perte se monte, en blessés, tués ou pris, à
+quatre mille hommes.</p>
+
+<p>La cavalerie s'est couverte de gloire. L'état-major de la
+cavalerie fera connaître les détails et ceux qui se sont distingués.</p>
+
+<p>La jeune garde a mérité les éloges de toute l'armée. La
+vieille garde a eu deux bataillons engagés; ses autres bataillons
+étaient dans la ville, disponibles en réserve. Les deux
+bataillons qui ont donné ont tout culbuté à l'arme blanche.</p>
+
+<p>La ville de Dresde a été épouvantée et a couru de grands
+dangers.</p>
+
+<p>La conduite des habitans a été ce qu'on devait attendre
+d'un peuple allié. Le roi de Saxe et sa famille sont restés à
+Dresde, et ont donné l'exemple de la confiance.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 28, le 29 et le 30, nous avons poursuivi nos succès.
+Les généraux Gustex, Doumerc et d'Audenarde, du corps du
+général Latour-Maubourg, ont pris plus de mille caissons
+ou voitures de munitions, et ramassé beaucoup de prisonniers.
+Les villages sont pleins de blessés ennemis; on en
+compte plus de dix mille.</p>
+
+<p>L'ennemi a perdu, suivant les rapports des prisonniers,
+huit généraux tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse a eu plusieurs affaires d'avant-garde
+qui attestent l'intrépidité de ses troupes.</p>
+
+<p>Le général Vandamme, commandant le premier corps, a
+débouché le 25 par Koenigstein, et s'est emparé, le 26, du
+camp de Pirna, de la ville et de Hohendorf. Il a intercepté
+la grande communication de Prague à Dresde. Le duc de
+Wurtemberg, avec quinze mille Russes, avait été chargé
+d'observer ce débouché. Le 28, le général Vandamme l'a
+attaqué, battu, lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris
+six pièces de canon, et l'a poussé en Bohême. Le prince de
+Reuss, général de brigade, officier de mérite, a été tué.</p>
+
+<p>Dans la journée du 29, le général Vandamme s'est placé
+sur les hauteurs de la Bohême, et s'y est établi. Il fait battre
+le pays par des coureurs et des partis, pour avoir des nouvelles
+de l'ennemi, l'inquiéter et s'emparer de ses magasins.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh était, le 24, à Schwerin. Il n'avait
+encore eu aucune affaire majeure. Les Danois s'étaient distingués
+dans plusieurs petites affaires.</p>
+
+<p>Ce début de la campagne est des plus brillans, et fait concevoir
+de grandes espérances. La qualité de notre infanterie
+est de beaucoup supérieure à celle de l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 1er septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 28 août, le roi de Naples a couché à Freyberg avec le
+duc de Bellune; le 29, à Lichtenberg; le 30, à Zetau; le
+31, à Seyda.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, avec le sixième corps, a couché le 28,
+à Dippoldiswalda, où l'ennemi a abandonné douze cents blessés;
+le 29, à Falkenhain; le 30, à Altenberg, et le 31, à
+Zinnwald.</p>
+
+<p>Le quatorzième corps, sous les ordres du maréchal Saint-Cyr,
+était le 28 à Maxen; le 29, à Reinhards-Grimma; le
+30, à Dittersdorff, et le 31, à Liebenau.</p>
+
+<p>Le premier corps, sous les ordres du général Vandamme,
+était le 28 à Hollendorff, et le 29, à Peterswalde, occupant
+les montagnes.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise était en position, le 28 et le 29, à Pirna.</p>
+
+<p>Le général Pajol, commandant la cavalerie du quatorzième
+corps, a fait des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi se retira dans la position de Dippoldiswalda et
+Altenberg. Sa gauche suivit la route de Plauen, et se replia
+par Tharandt sur Dippoldiswalda, ne pouvant faire sa retraite
+par la route de Freyberg. Sa droite ne pouvant se retirer
+par la chaussée de Pirna, ni par celle de Dohna, se retira
+sur Maxen, et de là sur Dippoldiswalda. Tout ce qui
+était en partisan et détaché de Meissen, se trouva coupé. Les
+bagages russes, prussiens, autrichiens, s'étaient entassés sur
+la chaussée de Freyberg; on y prit plusieurs milliers de voitures.</p>
+
+<p>Arrivé à Altenberg, où le chemin de Toeplitz à Dippoldiswalda
+devient impraticable, l'ennemi prit le parti de laisser
+plus de mille voitures de munitions et de bagages. Cette grande
+armée rentra en Bohême après avoir perdu partie de son artillerie
+et de ses bagages.</p>
+
+<p>Le 29, le général Vandamme passa avec huit ou dix bataillons
+le col de la grande chaîne et se porta sur Kulm: il y
+rencontra l'ennemi, fort de huit à dix mille hommes; il s'engagea:
+ne se trouvant plus assez fort, il fit descendre tout son
+corps d'armée: il eut bientôt culbuté l'ennemi. Au lieu de rentrer
+et de se replacer sur la hauteur, il resta et prit position à
+Kulm, sans garder la montagne; cette montagne commande
+la seule chaussée; elle est haute. Ce n'était que le 30 au soir
+que le maréchal Saint-Cyr et le duc de Raguse arrivaient au
+débouché de Toeplitz. Le général Vandamme ne pensa qu'au
+résultat de barrer le chemin de l'ennemi, et de tout prendre.
+A une armée qui fuit, il faut <i>faire un pont d'or, ou opposer
+une barrière d'acier:</i> il n'était pas assez fort pour former
+cette barrière d'acier.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi voyant que ce corps d'armée de dix-huit
+mille hommes, était seul en Bohème, séparé par de hautes
+montagnes, et que tout le reste était encore au pied en-deçà
+des monts, se vit perdu s'il ne le culbutait. Il conçut
+l'espoir de l'attaquer avec succès, sa position étant mauvaise.
+Les gardes russes étaient en tête de l'armée qui battait en retraite:
+on y joignit deux divisions autrichiennes fraîches; le
+reste de l'armée ennemie s'y réunit à mesure qu'elle débouchait,
+suivie par les deuxième, sixième et quatorzième corps.
+Ces troupes débordèrent le premier corps. Le général Vandamme
+fit bonne contenance, repoussa toutes les attaques,
+enfonça tout ce qui se présentait, et couvrit de morts le champ
+de bataille. Le désordre gagna l'armée ennemie, et l'on voyait
+avec admiration ce que peut un petit nombre de braves contre
+une multitude dont le moral est affaibli.</p>
+
+<p>A deux heures après-midi, la colonne prussienne du général
+Kleist, coupée dans sa retraite, déboucha par Peterswalde
+pour tâcher de pénétrer en Bohême; elle ne rencontra
+aucun ennemi, arriva sur le haut de la montagne sans résistance,
+s'y plaça, et là, vit l'affaire qui était engagée.
+L'effet de cette colonne sur les derrières de l'armée, décida
+l'affaire.</p>
+
+<p>Le général Vandamme se porta sur-le-champ contre cette
+colonne, qu'il repoussa: il fut obligé d'affaiblir sa ligne dans
+ce moment délicat. La chance tourna: il réussit cependant à
+culbuter la colonne du général Kleist, qui fut tué; les soldats
+prussiens jetaient leurs armes et se précipitaient dans les
+fossés et les bois. Dans cette bagarre, le général Vandamme a
+disparu; on le croit frappé à mort.</p>
+
+<p>Les généraux Corbineau, Dumonceau et Philippon se déterminèrent
+à profiter du moment, et à se retirer partie par
+la grande route, et partie par d'es chemins de traverse, avec
+leur division, en abandonnant tout le matériel, qui consistait
+en trente pièces de canon et trois cents voitures de toute espèce,
+mais en ramenant tous les attelages. Dans la position
+où étaient les affaires, ils ne pouvaient pas prendre un meilleur
+parti. Les tués, blessés et prisonniers doivent porter notre
+perte dans cette affaire à six mille hommes. L'on croit que
+la perte de l'ennemi ne peut être moindre que de quatre à cinq
+mille hommes.</p>
+
+<p>Le premier corps se rallia, à une lieue du champ de bataille,
+au quatorzième corps. On dresse l'état des pertes éprouvées
+dans cette catastrophe, due à une ardeur guerrière mal
+calculée.</p>
+
+<p>Le général Vandamme mérite des regrets: il était d'une
+rare intrépidité. Il est mort sur le champ d'honneur, mort
+digne d'envie pour tout brave.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 21 août, l'armée russe, prussienne et autrichienne,
+commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse,
+était entrée en Saxe, et s'était portée le 22 sur Dresde, forte
+de cent quatre-vingt à deux cent mille hommes, ayant un
+matériel immense, et pleine de l'espérance non-seulement de
+nous chasser de la rive droite de l'Elbe, mais encore de se
+porter sur le Rhin, et de nourrir la guerre entre le Rhin et
+l'Elbe. En cinq jours de temps, elle a vu ses espérances confondues:
+trente mille prisonniers, dix mille blessés tombés
+en notre pouvoir, ce qui fait quarante mille; vingt mille tués
+ou blessés, et autant de malades par l'effet de la fatigue et du
+défaut de vivres (elle a été cinq à six jours sans pain), l'ont
+affaiblie de près de quatre-vingt mille-hommes.</p>
+
+<p>Elle ne compte pas aujourd'hui cent mille hommes sous
+les armes; elle a perdu plus de cent pièces canon, des parcs
+entiers, quinze cents charrettes de munitions d'artillerie,
+qu'elle a fait sauter ou qui sont tombées en notre pouvoir;
+plus de trois mille voitures de bagages, qu'elle a brûlées ou
+que nous avons prises. On avait quarante drapeaux ou étendards.
+Parmi les prisonniers, il y a quatre mille Russes. L'ardeur
+de l'armée française et le courage de l'infanterie fixent
+l'attention.</p>
+
+<p>Le premier coup de canon tiré des batteries de la garde
+impériale dans la journée du 27 août, a blessé mortellement
+le général Moreau qui était revenu d'Amérique pour prendre
+du service en Russie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Le 6 septembre au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 2 septembre, l'empereur a passé, à Dresde, la revue
+du premier corps, et en a conféré le commandement au
+comte de Lobau. Ce corps se compose des trois divisions
+Dumonceau, Philippon et Teste. Ce corps a moins perdu
+qu'on ne l'avait cru d'abord, beaucoup d'hommes étant
+rentrés.</p>
+
+<p>Le général Vandamme n'a pas été tué; il a été fait prisonnier.
+Le général du génie Haxo, qui avait été envoyé en mission
+auprès du général Vandamme, se trouvant dans ce moment
+avec ce général, a été fait également prisonnier. L'élite
+de la garde russe a été tuée dans cette affaire.</p>
+
+<p>Le 3, l'empereur a été coucher au château de Harta, sur
+la route de Silésie; et le 4, au village de Hochkirch (au-delà
+de Bautzen). Depuis le départ de S. M. de Loevenberg, des
+événemens importans s'étaient passés en Silésie.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, à qui l'empereur avait laissé le commandement
+de l'armée de Silésie, avait fait de bonnes dispositions
+pour poursuivre les alliés, et les chasser de Jauer:
+l'ennemi était poussé de toutes ses positions; ses colonnes
+étaient en pleine retraite: le 26, le duc de Tarente avait
+pris toutes ses mesures pour le faire tourner; mais dans la
+nuit du 26 au 27, le Bober et tous les torrens qui y affluent
+débordèrent; en moins de sept à huit heures, les chemins furent
+couverts de trois à quatre pieds d'eau et tous les ponts
+emportés. Nos colonnes se trouvèrent isolées entre elles. Celle
+qui devait tourner l'ennemi ne put arriver. Les alliés s'aperçurent
+bientôt de ce changement de circonstances.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente employa les journées du 28 et du 29
+à réunir ses colonnes séparées par l'inondation. Elles parvinrent
+à regagner Bunzlau, où se trouvait le seul pont qui
+n'eût pas été emporté par les eaux du Bober. Mais une brigade
+de la division Puthod ne put pas y arriver. Au lieu de
+chercher à se jeter du côté des montagnes, le général voulut
+revenir sur Loewenberg. Là, se trouvant entouré d'ennemis
+et la rivière à dos, après s'être défendu de tous ses moyens,
+il a dû céder au nombre. Tout ce qui savait nager dans ses
+deux régimens se sauva; on en compte environ sept à huit
+cents: le reste fut pris.</p>
+
+<p>L'ennemi nous a fait dans ces différentes affaires trois à
+quatre mille prisonniers, et nous a pris deux aigles de deux
+régimens, avec les canons de la brigade.</p>
+
+<p>Après ces circonstances qui avaient fatigué l'armée, elle
+repassa successivement le Bober, la Queiss et la Neiss.
+L'empereur la trouva le 4 sur les hauteurs de Hochkirch. Il
+fit, le soir même, réattaquer l'ennemi, le fit débusquer des
+hauteurs du Wohlenberg, et le poursuivit pendant toute la
+journée du 5, l'épée dans les reins, jusqu'à Goerlitz. Le général
+Sébastiani exécuta des charges de cavalerie a Reichenbach,
+et fit des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi repassa en toute hâte la Neiss et la Queiss, et
+notre armée prit position sur les hauteurs de Goerlitz, au-delà
+de la Neiss.</p>
+
+<p>Le 6, à sept heures du soir, l'empereur était de retour à
+Dresde.</p>
+
+<p>Le conseil de guerre du troisième corps d'armée a condamné
+à la peine de mort le général de brigade Jomini, chef
+d'état-major de ce corps, qui, du quartier-général de Liegnitz,
+a déserté à l'ennemi au moment de la rupture de l'armistice.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 septembre 1813</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Reggio, avec les douzième, septième et quatrième
+corps, s'est porté le 23 août sur Berlin. Il a fait attaquer
+le village de Trebbin, défendu par l'armée ennemie,
+et l'a forcé. Il a continué son mouvement.</p>
+
+<p>Le 24 août, le septième corps n'ayant pas réussi dans le
+combat de Gross-Beeren, le duc de Reggio s'est reporté sur
+Wittemberg.</p>
+
+<p>Le 3 septembre, le prince de la Moskwa a pris le commandement
+de l'armée, et s'est porté sur Interbock. Le 5,
+il a attaqué et battu le général Tauensien; mais le 6, il a
+été attaqué en marche par l'armée ennemie, commandée par
+le général Bulow. Des charges de cavalerie sur ses derrières
+ont mis le désordre dans ses parcs. Il a dû se retirer sur Torgau.
+Il a perdu huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers,
+et douze pièces de canon. La perte de l'ennemi doit
+avoir été aussi très forte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 11 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La grande armée ennemie, battue à Dresde, s'était réfugiée
+en Bohême. Instruits que l'empereur s'était porté en Silésie,
+les alliés ont réuni un corps de quatre-vingt mille
+hommes, composé de Russes, de Prussiens et d'Autrichiens,
+et se sont portés, le 5, sur Hottendorf; le 6, sur Gieshubel,
+et le 7, sur Pirna.</p>
+
+<p>Le 9, l'armée française marcha sur Borna et Furstenwalde.
+Le quartier-général de l'empereur fut à Liebstadt.</p>
+
+<p>Le 10, le maréchal Saint-Cyr se porta du village de Furstenwalde
+sur le Geyersberg, qui domine la plaine de la Bohême.
+Le général Bonnet, avec la quarante-troisième division,
+descendit dans la plaine près de Toeplitz. L'on aperçut
+l'armée ennemie qui cherchait à se rallier après avoir rappelé
+tous ses détachemens de la Saxe. Si le débouché du
+Geyersberg avait été praticable pour l'artillerie, cette armée
+aurait été attaquée en flanc pendant sa marche; mais tous les
+efforts faits pour descendre du canon furent inutiles.</p>
+
+<p>Le général Ornano déboucha sur les hauteurs de Peterswalde,
+pendant que le général Dumonceau y arrivait par
+Hollendorff.</p>
+
+<p>Nous avons fait quelques centaines de prisonniers, dont
+plusieurs officiers. L'ennemi a constamment évité la bataille,
+et s'est retiré précipitamment dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Le 11, l'empereur est retourné à Dresde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 13 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, avec les cinquième, onzième et troisième
+corps, s'était placé sur la rive gauche de la Sprée. Le
+prince Poniatowski, avec le huitième corps, était à Stolpen.
+Toutes ces forces étaient ainsi concentrées à une journée de
+Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.</p>
+
+<p>Le comte de Lobau, avec le premier corps, était à Hollendorff,
+en avant de Peterswalde; le duc de Trévise, à
+Pirna; le maréchal Saint-Cyr, sur les hauteurs de Borna,
+occupant les débouchés de Furstenwalde et du Geyersberg;
+le duc de Bellune, à Altenberg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était à Torgau avec les quatrième,
+septième et douzième corps.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse et le roi de Naples, avec la cavalerie du
+général Latour-Maubourg, se portaient sur Grossen-Hayn.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la Sprée.
+Celle de la Bohême était: les Russes et les Prussiens, dans
+la plaine de Toeplitz, et un corps autrichien à Marienberg.
+L'armée ennemie de Berlin était à Interbock.</p>
+
+<p>Le général français Margaron, avec un corps d'observation,
+occupait Leipsick.</p>
+
+<p>Le château de Sonnenstein, au-dessus de Pirna, avait été
+occupé, fortifié et armé.</p>
+
+<p>S. M. avait donné le commandement de Torgau au comte
+de Narbonne.</p>
+
+<p>Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été attachés,
+le premier, aux chasseurs à cheval de la garde; le
+deuxième, aux dragons; le troisième, aux grenadiers à cheval;
+et le quatrième, au premier régiment de lanciers. Ces
+régimens de la garde leur fournissaient des instructeurs, et
+toutes les fois qu'on marchait au combat, y joignaient de
+vieux soldats pour renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron
+de chaque régiment des gardes-d'honneur était toujours
+de service auprès de l'empereur, avec l'escadron que
+fournit chaque régiment de la garde; ce qui portait à huit
+le nombre des escadrons de service.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 17 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 14, l'ennemi déboucha de Toeplitz sur Nollendorf, et
+menaça de tourner la division Dumonceau, qui était sur la
+hauteur. Cette division se retira en bon ordre sur Gushabel,
+où le comte de Lobau réunit son corps. L'ennemi ayant voulu
+attaquer le camp de Gushabel, fut repoussé et perdit beaucoup
+de monde.</p>
+
+<p>Le 15, l'empereur partit de Dresde, et se porta au camp
+de Pirna. Il dirigea le général Mouton-Duvernet, commandant
+la quarante-deuxième division, par les villages de Langenhenersdorf
+et de Bera, tournant ainsi la droite de l'ennemi.
+En même temps, le comte de Lobau l'attaqua de front.
+L'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le reste de la
+journée.</p>
+
+<p>Le 16, il occupait encore les hauteurs au-delà de Peterswalde.
+A midi, on se mit à sa poursuite, et il fut délogé de
+sa position. Le général Ornano fit faire de belles charges à sa
+division de cavalerie de la garde et à la brigade de chevau-légers
+polonais du prince Poniatowski. L'ennemi fut poussé
+et jeté en Bohême dans le plus grand désordre. Il a fait sa
+retraite avec tant d'activité, qu'on n'a pu lui prendre que
+quelques prisonniers, parmi lesquels se trouve le général
+Blucher, commandant l'avant-garde, et fils du général en
+chef prussien Blucher.</p>
+
+<p>Notre perte a été peu considérable.</p>
+
+<p>Le 16, l'empereur a couché à Péterswalde, et le 17,
+S. M. était de retour à Pirna.</p>
+
+<p>Thielmann, général transfuge du service de Saxe, avec
+un corps de partisans et de transfuges, s'est porté sur la Saale.
+Un colonel autrichien s'est aussi porté en partisan sur Colditz.</p>
+
+<p>Les généraux Margaron, Lefèvre-Desnouettes et Piré se
+sont mis avec des colonnes de cavalerie et d'infanterie à la
+poursuite de ces partis, espérant en avoir bon compte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 19 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente</i></p>
+
+<p>Le 17, à deux heures après-midi, l'empereur est monté à
+cheval, et au lieu de se rendre à Pirna, est allé aux avant-postes.
+Ayant aperçu que l'ennemi avait fait une grande
+quantité d'abattis pour défendre la descente de la montagne,
+S. M. le fit attaquer par le général Duvernet, qui, avec la
+quarante-deuxième division, s'empara du village d'Abessau
+et repoussa l'ennemi dans la plaine de Toeplitz. Il était chargé
+de manoeuvrer de manière à bien reconnaître la position de
+l'ennemi, et à l'obliger de démasquer ses forces. Ce général
+réussit parfaitement à exécuter ses instructions. Il s'engagea
+une vive canonnade hors de portée, et qui fit peu de mal;
+mais une batterie autrichienne de 24 pièces ayant quitté sa
+position pour se rapprocher de la division Duvernet, le général
+Ornano l'a fait charger par les lanciers rouges de la
+garde: ils ont enlevé ces vingt-quatre pièces, et sabré tous
+les canonniers, mais on n'a pu ramener que les chevaux, deux
+pièces de canon et un avant-train.</p>
+
+<p>Le 18, le comte de Lobau était resté dans la même position,
+occupant le village d'Arbessau et tous les débouchés de
+la plaine. A quatre heures après-midi, l'ennemi envoya une
+division pour tâcher de surprendre la hauteur au village de
+Keinitz. Cette division fut repoussée l'épée dans les reins, et
+mitraillée pendant une heure.</p>
+
+<p>Le 18, à neuf heures du soir, S. M. est arrivée à Pirna,
+et le 19, le comte de Lobau a repris ses positions en avant
+de Nollendorf et au camp de Gushabel.</p>
+
+<p>La pluie tombait par torrent.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un accès
+de fièvre.</p>
+
+<p>S. M. se porte très-bien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 26 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna,
+S. M. y a fait jeter un pont, et établir une tête de pont sur
+la rive droite.</p>
+
+<p>Le 21, l'empereur est venu coucher à Dresde, et le 22, il
+s'est porté à Hartau: il a sur-le-champ fait déboucher au-delà
+de la forêt de Bischoffswerda, le onzième corps, commandé
+par le duc de Tarente, le cinquième corps, commandé
+par le général Lauriston, et le troisième corps, commandé
+par le général Souham.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée, la droite,
+commandée par Sacken, sur Kamenz, la gauche, commandée
+par Langeron, sur Neustadt aux débouchés de Bohême,
+et le centre, commandé par Yorck, sur Bischoffswerda, se
+mit sur le champ en retraite de tous côtés. Le général Gérard,
+commandant notre avant-garde, la poussa vivement,
+et lui fit quelques prisonniers. L'ennemi fut mené battant
+jusqu'à la Sprée. Le général Lauriston entra dans Neustadt.</p>
+
+<p>L'ennemi refusant ainsi la bataille, l'empereur est revenu
+le 24 à Dresde, et a ordonné au duc de Tarente de prendre
+position sur les hauteurs de Weissig.</p>
+
+<p>Le huitième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+a repassé sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Le comte de Lobau, avec le premier corps, occupe toujours
+Gushabel.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de
+Borna.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, avec le sixième corps et la cavalerie du
+général Latour-Maubourg, était au-delà de Grossenhayn. Il
+avait repoussé l'ennemi sur la rive droite au-delà de Torgau,
+pour faciliter le passage d'un convoi de vingt mille quintaux
+de farine qui remontait l'Elbe sur des bateaux, et qui est
+arrivé à Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Padoue est à Leipsick; le prince de la Moskwa
+entre Wittenberg et Torgau.</p>
+
+<p>Le général comte Lefèvre-Desnouettes était, avec quatre
+mille chevaux, à la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann
+est Saxon, et comblé des bienfaits du roi. Pour prix
+de tant de bienfaits, il s'est montré l'ennemi le plus irréconciliable
+de son roi et de son pays. A la tête de trois mille
+coureurs, partie Prussiens, partie cosaques et Autrichiens,
+il a pillé les haras du roi, levé partout des contributions à
+son profit, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un
+homme qui est tourmenté par le crime. Ce transfuge, décoré
+de l'uniforme de lieutenant-général russe, s'était porté à
+Naumbourg, où il n'y avait ni commandant ni garnison,
+mais où il avait surpris trois à quatre cents malades. Cependant
+le général Lefèvre-Desnouettes l'avait rencontré à Freybourg
+le 19, lui avait repris les trois ou quatre cents malades
+que ce misérable avait arrachés de leurs lits pour s'en
+faire un trophée; lui avait fait quelques centaines de prisonniers,
+pris quelques bagages, et repris quelques voitures dont
+il s'était emparé. Thielmann s'était alors réfugié sur Zeitz,
+où le colonel Munsdorff, partisan autrichien qui parcourait
+le pays, s'était réuni à lui: le général comte Lefèvre-Desnouettes
+les a attaqués le 24, à Altenbourg, les a rejetés en
+Bohême, leur a tué beaucoup de monde, entre autres un
+prince de Hohenzollernn et un colonel.</p>
+
+<p>La marche de Thielmann avait apporté quelques retards
+dans les communications d'Erfurth et de Leipsick.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs
+pour jeter un pont à Dessau.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre bilieuse;
+il garde le lit depuis plusieurs jours.</p>
+
+<p>S. M. ne s'est jamais mieux portée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a donné le commandement d'un corps de la
+jeune garde au duc de Reggio.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son corps
+pour venir prendre position sur les débouchés de la Saale.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur
+Penig.</p>
+
+<p>Le général comte Bertrand a attaqué, le 26, le corps de
+l'armée ennemie de Berlin qui couvrait le pont jeté sur Wartenbourg,
+l'a forcé, lui a fait des prisonniers, et l'a mené
+battant jusque sur la tête de pont. L'ennemi a évacué la rive
+gauche et a coupé son pont. Le général Bertrand a sur-le-champ
+fait détruire la tête de pont.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'est porté sur Oranienbaum,
+et le septième corps sur Dessau. Une division suédoise qui
+était à Dessau s'est empressée de repasser sur la rive droite.
+L'ennemi a été également obligé de couper son pont, et on
+a rasé sa tête de pont.</p>
+
+<p>L'ennemi a jeté des obus sur Wittenberg par la rive
+droite.</p>
+
+<p>Dans la journée du 28, l'empereur a passé la revue du
+deuxième corps de cavalerie sur les hauteurs de Weissig.</p>
+
+<p>Le mois de septembre a été très-mauvais, très-pluvieux,
+contre l'ordinaire de ce pays. On espère que le mois d'octobre
+sera meilleur.</p>
+
+<p>La fièvre bilieuse du prince de Neufchâtel a cessé: le
+prince est en convalescence.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général comte Lefèvre-Desnouettes a été attaqué le 28
+septembre, à sept heures du matin, à Altenbourg par dix
+mille hommes de cavalerie et trois mille hommes d'infanterie.
+Il a fait sa retraite devant des forces aussi supérieures; il a
+opéré de belles charges, et a fait beaucoup de mal à l'ennemi.
+Il a perdu trois cents hommes de son infanterie; il est arrivé
+sur la Saale. L'ennemi était commandé par l'hetman Platow
+et le général Thielmann. Le prince Poniatowski s'est porté
+le 2 sur Altenbourg, par Nossan, Waldheim et Colditz. Il a
+culbuté l'ennemi, lui a fait plus de quatre cents prisonniers
+et l'a chassé en Bohême.</p>
+
+<p>Le 27, le prince de la Moskwa s'est emparé de Dessau,
+qu'occupait une division, et a rejeté cette division sur sa tête
+de pont. Le lendemain, les Suédois sont arrivés pour reprendre
+la ville. Le général Guilleminot les a laissés avancer à portée
+de mitraille, a démasqué alors ses batteries, et les a repoussés
+en leur faisant beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Le 3 octobre, l'armée ennemie de Silésie s'est portée par
+Koenigsbruck et Elterswerda, sur Elster, a jeté un pont au
+coude que forme l'Elbe à Wartembourg, et a passé le fleuve.
+Le général Bertrand était placé sur l'isthme, dans une fort
+belle position, environnée de digues et de marais. Depuis neuf
+heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir, l'ennemi a
+faits sept attaques et a toujours été repoussé. Il a laissé six
+mille morts sur le champ de bataille; notre perte a été de
+cinq cents hommes tués ou blessés. Cette grande différence
+est due à la bonne position que les divisions Morand et Fontanelli
+occupaient. Le soir, le général Bertrand voyant déboucher
+de nouvelles forces, jugea devoir opérer sa retraite,
+et prit position sur la Mulde avec le prince de la Moskwa.</p>
+
+<p>Le 4 le prince de la Moskwa était sur la rive gauche de la
+Mulde à Dalitzch. Le duc de Raguse et le corps de cavalerie
+du général Latour-Maubourg étaient à Eulenbourg, le
+troisième corps était sur Torgau.</p>
+
+<p>Deux cent cinquante partisans commandés par un général-major
+russe, se sont portés sur Mulhausen, et apprenant
+que Cassel était dégarni de troupes, ils ont tenté une surprise
+sur les portes de Cassel. Ils ont été repoussés; mais le
+lendemain les troupes westphaliennes s'étant dissoutes, les
+partisans entrèrent dans Cassel, ils livrèrent au pillage tout
+ce qui leur tomba sous la main, et peu de jours après en sortirent.
+Le roi de Westphalie s'était retiré sur le Rhin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 7 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'impératrice au sénat</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>»Les principales puissances de l'Europe, révoltées des
+prétentions de l'Angleterre, avaient, l'année dernière, réuni
+leurs armées aux nôtres pour obtenir la paix du monde et le
+rétablissement des droits de tous les peuples. Aux premières
+chances de la guerre, des passions assoupies se réveillèrent.
+L'Angleterre et la Russie ont entraîné la Prusse et l'Autriche
+dans leur cause. Nos ennemis veulent détruire nos
+alliés, pour les punir de leur fidélité. Ils veulent porter la
+guerre au sein de notre belle patrie, pour se venger des
+triomphes qui ont conduit nos aigles victorieuses au milieu de
+leurs états. Je connais, mieux que personne, ce que nos
+peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient jamais vaincre.</p>
+
+<p>Avant de monter sur le trône où m'ont appelée le choix de
+mon auguste époux et la volonté de mon père, j'avais la plus
+grande opinion du courage et de l'énergie de ce grand peuple.
+Cette opinion s'est accrue tous les jours par tout ce que j'ai
+vu se passer sous mes yeux. Associée depuis quatre ans aux
+pensées les plus intimes de mon époux, je sais de quels sentimens
+il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
+sans gloire.</p>
+
+<p>«Français! votre empereur, la patrie et l'honneur vous
+appellent!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Nous insérons ce discours de Marie-Louise parce que
+personne n'ignore qu'il fut dicté par Napoléon.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 7, l'empereur est parti de Dresde. Le 8, il a couché à
+Wurzen; le 9, à Eulenbourg, et le 10, à Duben.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie, qui se portait sur Wurzen,
+a sur-le-champ battu en retraite et repassé sur la rive gauche
+de la Mulde; elle a eu quelques engagemens où nous lui avons
+fait des prisonniers et pris plusieurs centaines de voitures de
+bagages.</p>
+
+<p>Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg, a passé
+l'Elbe, a marché sur Roslau, a tourné le pont de Dessau,
+s'en est emparé, s'est ensuite porté sur Aken et s'est emparé
+du pont. Le général Bertrand s'est porté sur les ponts de
+Wartenbourg et s'en est emparé. Le prince de la Moskwa
+s'est porté sur la ville de Dessau; il a rencontré une division
+prussienne; le général Delmas l'a culbutée, et lui a pris trois
+mille hommes et six pièces de canon.</p>
+
+<p>Plusieurs courriers du cabinet, entr'autres le sieur Kraft,
+avec des dépêches de haute importance, ont été pris.</p>
+
+<p>Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi, le
+projet de l'empereur était de passer l'Elbe, de manoeuvrer
+sur la rive droite, depuis Hambourg jusqu'à Dresde; de menacer
+Potsdam et Berlin, et de prendre pour centre d'opération
+Magdebourg, qui, dans ce dessein, avait été approvisionné
+en munitions de guerre et de bouche. Mais le 13,
+l'empereur apprit à Deiben que l'armée bavaroise était réunie
+à l'armée autrichienne et menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable
+défection fit prévoir la défection d'autres princes, et
+fit prendre à l'empereur le parti de retourner sur le Rhin;
+changement fâcheux, puisque tout avait été préparé pour
+opérer sur Magdebourg; mais il aurait fallu rester séparé et
+sans communication avec la France pendant un mois; ce n'avait
+pas d'inconvénient au moment où l'empereur avait arrêté ses
+projets; il n'en était plus de même lorsque l'Autriche allait
+se trouver avoir deux nouvelles armées disponibles: l'armée
+bavaroise et l'armée opposée à la Bavière. L'empereur changea
+donc avec ces circonstances imprévues, et porta son quartier-général
+à Leipsick.</p>
+
+<p>Cependant le roi de Naples, qui était resté en observation
+à Freyberg, avait reçu le 7 l'ordre de faire un changement de
+front, et de se porter sur Gernig et Frohbourg, opérant sur
+Wurzen et Vittenberg. Une division autrichienne, qui occupait
+Angustusbourg, rendant difficile ce mouvement, le roi
+reçut l'ordre de l'attaquer, la défit, lui prit plusieurs bataillons,
+et après cela opéra sa conversion à droite. Cependant la
+droite de l'armée ennemie de Bohème, composée du corps
+russe de Wittgenstein, s'était portée sur Altenbourg, à la
+nouvelle du changement de front du roi de Naples. Elle se
+porta sur Frohbourg, et ensuite par la gauche sur Borna,
+se plaçant entre le roi de Naples et Leipsick. Le roi n'hésita
+pas sur la manoeuvre qu'il devait faire; il fit volte face, marcha
+sur l'ennemi, le culbuta, lui prit neuf pièces de canon,
+un millier de prisonniers, et le jeta au-delà de l'Elster, après
+lui avoir fait éprouver une perte de quatre à cinq mille hommes.
+Le 15, la position de l'armée était la suivante:</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Reidnitz, à une
+demi-lieue de Leipsick.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand,
+était au village de Lindenau.</p>
+
+<p>Le sixième corps était à Libenthal.</p>
+
+<p>Le roi de Naples, avec les deuxième, huitième et cinquième
+corps, avait sa droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz.</p>
+
+<p>Les troisième et septième corps étaient en marche d'Eulenbourg
+pour flanquer le sixième corps.</p>
+
+<p>La grande armée autrichienne de Bohême avait le corps de
+Giulay vis-à-vis Lindenau; un corps à Zwenckau, et le reste
+de l'armée, la gauche appuyée à Grobern, et la droite à
+Neuendorf.</p>
+
+<p>Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde, et
+la position de Taucha sur la Partha, étaient occupés par nos
+troupes. Tout annonçait une grande bataille.</p>
+
+<p>Le résultat de nos divers mouvemens dans ces six jours,
+a été cinq mille prisonniers, plusieurs pièces de canon, et
+beaucoup de mal fait à l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est
+dans ces circonstances couvert de gloire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 16 octobre au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 15, le prince de Schwartzenberg, commandant l'armée
+ennemie, annonça à l'ordre du jour, que le lendemain 16, il
+y aurait une bataille générale et décisive.</p>
+
+<p>Effectivement le 16, à neuf heures du matin, la grande
+armée alliée déboucha sur nous. Elle opérait constamment
+pour s'étendre sur sa droite. On vit d'abord trois grosses colonnes
+se porter, l'une le long de la rivière de l'Elster, contre
+le village de Doelitz; la seconde contre le village de Wachau,
+et la troisième contre celui de Liberwolkowitz. Ces trois colonnes
+étaient précédées par deux cents pièces de canon.</p>
+
+<p>L'empereur fit aussitôt ses dispositions.</p>
+
+<p>A dix heures, la canonnade était des plus fortes, et à onze
+heures les deux armées étaient engagées aux villages de Doelitz,
+Wachau et Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués
+six à sept fois; l'ennemi fut constamment repoussé et
+couvrit les avenues de ses cadavres. Le comte Lauriston, avec
+le cinquième corps, défendait le village de gauche (Liberwolkowitz);
+le prince Poniatowski, avec ses braves Polonais,
+défendait le village de droite (Doelitz), et le duc de
+Bellune défendait Wachau.</p>
+
+<p>A midi, la sixième attaque de l'ennemi avait été repoussée,
+nous étions maîtres des trois villages, et nous avions fait
+deux mille prisonniers.</p>
+
+<p>A peu près au même moment, le duc de Tarente débouchait
+par Holzhausen, se portant sur une redoute de l'ennemi,
+que le général Charpentier enleva au pas de charge,
+en s'emparant de l'artillerie et faisant quelques prisonniers.</p>
+
+<p>Le moment parut décisif.</p>
+
+<p>L'empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur
+Wachau avec deux divisions de la jeune garde. Il ordonna
+également au duc de Trévise de se porter sur Liberwolkowitz
+avec deux autres divisions de la jeune garde, et de s'emparer
+d'un grand bois qui est sur la gauche du village. En
+même temps, il fit avancer sur le centre une batterie de cent
+cinquante pièces de canon, que dirigea le général Drouot.</p>
+
+<p>L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait.
+L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira, et le
+champ de bataille nous resta en entier.</p>
+
+<p>Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi
+avaient été engagées. Il eut recours à sa réserve. Le
+comte de Merfeld qui commandait en chef la réserve autrichienne,
+releva avec six divisions toutes les troupes sur toutes
+les attaques, et la garde impériale russe, qui formait la réserve
+de l'armée russe, les releva au centre.</p>
+
+<p>La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens
+se précipitèrent par leur gauche sur notre droite, s'emparèrent
+de Doelitz et vinrent caracoler autour des carrés du duc
+de Bellune.</p>
+
+<p>Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-Maubourg,
+et chargea la cavalerie ennemie par la gauche de
+Wachau, dans le temps que la cavalerie polonaise et les dragons
+de la garde, commandés par le général Letort, chargeaient
+par la droite. La cavalerie ennemie fut défaite; deux
+régimens entiers restèrent sur le champ de bataille. Le général
+Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens. Le
+général Latour-Maubourg prit quelques centaines d'hommes
+de la garde russe.</p>
+
+<p>L'empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial de
+la garde, pour renforcer le prince Poniatowski. Le général
+Curial se porta au village de Doelitz, l'attaqua à la baïonnette,
+le prit sans coup férir, et fit douze cents prisonniers, parmi
+lesquels s'est trouvé le général en chef Merfeld.</p>
+
+<p>Les affaires ainsi rétablis à notre droite, l'ennemi se mit
+en retraite, et le champ de bataille ne nous fut pas disputé.</p>
+
+<p>Les pièces de la réserve de la garde, que commandait le
+général Drouot, étaient avec les tirailleurs; la cavalerie ennemi
+vint les charger. Les canonniers rangèrent en carré leurs
+pièces, qu'ils avaient eu la précaution de charger à mitraille,
+et tirèrent avec tant d'agilité, qu'en un instant l'ennemi fut
+repoussé. Sur ces entrefaites, la cavalerie française s'avança
+pour soutenir ces batteries.</p>
+
+<p>Le général Maison, commandant une division du cinquième
+corps, officier de la plus grande distinction, fut blessé. Le
+général Latour-Maubourg, commandant la cavalerie, eut la
+cuisse emportée d'un boulet. Notre perte, dans cette journée,
+a été de deux mille cinq cents hommes, tant tués que blessés.
+Ce n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi à vingt-cinq
+mille hommes.</p>
+
+<p>On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comte
+Lauriston et du prince Poniatowski dans cette journée. Pour
+donner à ce dernier une preuve de sa satisfaction, l'empereur
+l'a nommé sur le champ de bataille maréchal de France, et
+a accordé un grand nombre de décorations aux régimens de
+son corps.</p>
+
+<p>Le général Bertrand était en même temps attaqué au village
+de Lindenau par les généraux Giulay, Thielmann et
+Liechtenstein. On déploya de part et d'autre une cinquantaine
+de pièces de canon. Le combat dura six heures, sans
+que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cinq heures
+du soir, le général Bertrand décida la victoire en faisant une
+charge avec sa réserve, et non-seulement il rendit vains les
+projets de l'ennemi, qui voulait s'emparer des ponts de Lindenau
+et des faubourgs de Leipsick, mais encore il le contraignit
+à évacuer son champ de bataille.</p>
+
+<p>Sur la droite de la Partha, à une lieue de Leipsick, et à
+peu près à quatre lieues du champ de bataille, où se trouvait
+l'empereur, le duc de Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances
+fatales, qui influent souvent sur les affaires les
+plus importantes, le troisième corps, qui devait soutenir le
+duc de Raguse, n'entendant rien de ce côté, à dix heures du
+matin, et entendant au contraire une effroyable canonnade
+du côté où se trouvait l'empereur, crut bien faire de s'y porter,
+et perdit ainsi sa journée on marches. Le duc de Raguse,
+livré à ses propres forces, défendit Leipsick et soutint sa position
+pendant toute la journée, mais il éprouva des pertes
+qui n'ont point été compensées par celles qu'il a fait éprouver
+à l'ennemi, quelque grandes qu'elles fussent. Des bataillons
+de canonniers de la marine se sont faiblement comportés. Les
+généraux Compans et Frederichs ont été blessés. Le soir, le
+duc de Raguse, légèrement blessé lui-même, a été obligé de
+resserrer sa position sur la Partha. Il a dû abandonner dans
+ce mouvement plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 24 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La bataille de Wachau avait déconcerté tous les projets de
+l'ennemi; mais son armée était tellement nombreuse, qu'il
+avait encore des ressources. Il rappela en toute hâte, dans la
+nuit, les corps qu'il avait laissés sur sa ligne d'opération et
+les divisions restées sur la Saale; et il pressa la marche du
+général Benigsen, gui arrivait avec quarante mille hommes.</p>
+
+<p>Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au
+soir et pendant la nuit, l'ennemi occupa une belle position à
+deux lieues en arrière. Il fallut employer la journée du 17 à
+le reconnaître et à bien déterminer le point d'attaque. Cette
+journée était d'ailleurs nécessaire pour faire venir les parcs de
+réserve et remplacer les quatre-vingt mille coups de canon
+qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut donc
+le temps de rassembler ses troupes qu'il avait disséminées lorsqu'il
+se livrait à des projets chimériques, et de recevoir les
+renforts qu'il attendait.</p>
+
+<p>Ayant eu avis de l'arrivée de ces renforts, et ayant reconnu
+que la position de l'ennemi était très-forte, l'empereur résolut
+de l'attirer sur un autre terrain. Le 18, à deux heures du
+matin, il se rapprocha de Leipsick de deux lieues, et plaça
+son armée, la droite à Connewitz, le centre à Probstheide,
+la gauche à Staetteritz, en se plaçant de sa personne au moulin
+de Ta.
+De son côté, le prince de la Moskwa avait placé ses troupes
+vis-à-vis l'armée de Silésie, sur la Partha; le sixième corps
+à Schoenfeld, et le troisième et le septième le long de la Partha
+à Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
+Dombrowski, gardait la position et le faubourg de Leipsick,
+sur la route de Halle.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, l'empereur était au village de
+Lindenau. Il ordonna au général Bertrand de se porter sur
+Lutzen et Weissenfels, de balayer la plaine et de s'assurer
+des débouchés sur la Saale et de la communication avec Erfurt.
+Les troupes légères de l'ennemi se dispersèrent; et à
+midi, le général Bertrand était maître de Weissenfels et du
+pont sur la Saale.</p>
+
+<p>Ayant ainsi assuré ses communications, l'empereur attendit
+de pied ferme l'ennemi.</p>
+
+<p>A neuf heures, les coureurs annoncèrent qu'il marchait
+sur toute la ligne. A dix heures, la canonnade s'engagea.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le
+pont de Connewitz. Le roi de Naples, avec le deuxième
+corps, était à Probstheide, et le duc de Tarente à Holzhausen.</p>
+
+<p>Tous tes efforts de l'ennemi, pendant la journée, contre
+Connewitz et Probstheide, échouèrent. Le duc de Tarente
+fut débordé à Holzhausen. L'empereur ordonna qu'il se plaçât
+au village de Staetteritz. La canonnade fut terrible. Le duc
+de Castiglione qui défendait un bois sur le centre, s'y soutint
+toute la journée.</p>
+
+<p>La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation,
+formant quatre grosses colonnes dirigées sur les quatre principaux
+points d'attaque.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio fut envoyé pour soutenir le prince Poniatowski,
+et le duc de Trévise pour garder les débouchés
+de la ville de Leipsick.</p>
+
+<p>Le succès de la bataille était dans le village de Probstheide.
+L'ennemi l'attaqua quatre fois avec des forces considérables,
+quatre fois il fut repoussé avec une grande perte.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, l'empereur fit avancer ses réserves
+d'artillerie, et reploya tout le feu de l'ennemi, qui s'éloigna
+à une lieue du champ de bataille.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'armée de Silésie attaqua le faubourg
+de Halle. Ses attaques, renouvelées un grand nombre de fois
+dans la journée, échouèrent toutes. Elle essaya, avec la plus
+grande partie de ses forces, de passer la Partha à Schoenfeld
+et à Saint-Teekla. Trois fois elle parvint, à se placer sur la
+rive gauche, et trois fois le prince de la Moskwa la chassa et
+la culbuta à la baïonnette.</p>
+
+<p>A trois heures après-midi, la victoire était pour nous de
+ce côté contre l'armée de Silésie, comme du côté où était
+l'empereur contre la grande armée. Mais en ce moment l'armée
+saxonne, infanterie, cavalerie et artillerie, et la cavalerie
+wurtembergeoise, passèrent toutes entières à l'ennemi.
+Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau, qui
+la commandait en chef, et cinq cents hommes. Cette trahison,
+non-seulement, mit le vide dans nos lignes, mais livra à l'ennemi
+le débouché important confié à l'armée saxonne, qui
+poussa l'infamie au point de tourner sur-le-champ ses quarante
+pièces de canon rentre la division Durutte. Un moment
+de désordre s'ensuivit; l'ennemi passa la Partha et marcha
+sur Reidnitz, dont il s'empara: il ne se trouvait plus qu'à
+une demi-lieue de Leipsick.</p>
+
+<p>L'empereur envoya sa garde à cheval, commandée par le
+général Nansouty, avec vingt pièces d'artillerie, afin de prendre
+en flanc les troupes qui s'avançaient le long de la Partha
+pour attaquer Leipsick. Il se porta lui-même avec une division
+de la garde, au village de Reidnitz. La promptitude de
+ces mouvemens rétablit l'ordre, le village fut repris, et l'ennemi
+poussé fort loin.</p>
+
+<p>Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir, et
+l'armée française resta victorieuse aux champs de Leipsick,
+comme elle l'avait été aux champs de Wachau.</p>
+
+<p>A la nuit, le feu de nos canons avait, sur tous les points,
+repoussé à une lieue du champ de bataille le feu de l'ennemi.</p>
+
+<p>Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts
+glorieusement. Notre perte dans cette journée peut s'évaluer
+à quatre mille tués ou blessés; celle de l'ennemi doit avoir
+été extrêmement considérable. Il ne nous a fait aucun prisonnier,
+et nous lui avons pris cinq cents hommes.</p>
+
+<p>A six heures du soir, l'empereur ordonna les dispositions
+pour la journée du lendemain. Mais à sept heures, les généraux
+Sorbier et Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée
+et de la garde, vinrent à son bivouac lui rendre compte
+des consommations de la journée: on avait tiré quatre-vingt-quinze
+mille coups de canon: ils dirent que les réserves
+étaient épuisées, qu'il ne restait pas plus de seize mille coups
+de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu
+pendant deux heures, et qu'en suite on serait sans munitions
+pour les événemens ultérieurs; que l'armée, depuis cinq
+jours, avait tiré plus de deux cent vingt mille coups de canon,
+et qu'on ne pourrait se réapprovisionner qu'à Magdebourg
+ou à Erfurt.</p>
+
+<p>Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement
+sur un de nos deux grands dépôts: l'empereur se décida pour
+Erfurt, par la même raison qui l'avait décidé à venir sur
+Leipsick, pour être à portée d'apprécier l'influence de la défection
+de la Bavière.</p>
+
+<p>L'empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les
+bagages, les parcs, l'artillerie, passassent les défilés de Lindenau;
+il donna le même ordre à la cavalerie et à différens
+corps d'armée; et il vint dans les faubourgs de Leipsick, à
+l'hôtel de Prusse, où il arriva à neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer aux
+fruits des deux victoires où elle avait; avec tant de gloire,
+battu des troupes de beaucoup supérieures en nombre et les
+armées de tout le continent.</p>
+
+<p>Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De Leipsick
+à Lindenau, il y a un défilé de deux lieues, traversé par cinq
+ou six ponts. On proposa de mettre six mille hommes et
+soixante pièces de canon dans la ville de Leipsick, qui a des
+remparts, d'occuper cette ville comme tête de défilé, et d'incendier
+ses vastes faubourgs, afin d'empêcher l'ennemi de
+s'y loger, et de donner jeu à noire artillerie placée sur les
+remparts.</p>
+
+<p>Quelque odieuse que fût la trahison de l'armée saxonne,
+l'empereur ne put se résoudre à détruire une des belles villes
+de l'Allemagne, à la livrer à tous les genres de désordre inséparables
+d'une telle défense, et cela sous les yeux du roi,
+qui, depuis Dresde, avait voulu accompagner l'empereur,
+et qui était si vivement affligé de la conduite de son armée.
+L'empereur aima mieux s'exposer à perdre quelques centaines
+de voitures que d'adopter ce parti barbare.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, tous les parcs, les bagages, toute
+l'artillerie, la cavalerie, la garde et les deux tiers de l'armée
+avaient passé le défilé.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés
+de garder les faubourgs, de les défendre assez de temps pour
+laisser tout déboucher, et d'exécuter eux-mêmes le passage
+du défilé vers onze heures.</p>
+
+<p>Le magistrat de Leipsick envoya, à six heures du matin,
+une députation au prince de Schwartzenberg, pour lui demander
+de ne pas rendre la ville le théâtre d'un combat qui
+entraînerait sa ruine.</p>
+
+<p>A neuf heures, l'empereur monta à cheval, entra dans
+Leipsick et alla voir le roi. Il a laissé ce prince maître de
+faire ce qu'il voudrait, et de ne pas quitter ses états, en
+les laissant exposés à cet esprit de sédition qu'on avait fomenté
+parmi les soldats. Un bataillon saxon avait été formé
+à Dresde, et joint à la jeune garde. L'empereur le fit ranger
+à Leipsick, devant le palais du roi, pour lui servir de garde,
+et pour le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'empereur se rendit à Lindenau,
+pour y attendre l'évacuation de Leipsick, et voir les dernières
+troupes passer les ponts avant de se mettre en marche.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la plus
+grande partie de l'armée avait évacué Leipsick, et qu'il n'y
+restait qu'une forte arrière-garde. Il attaqua vivement le duc
+de Tarente et le prince Poniatowski; il fut plusieurs fois repoussé;
+et, tout en défendant les faubourgs, notre arrière-garde
+opéra sa retraite. Mais les Saxons restés dans la ville
+tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts; ce qui obligea
+d'accélérer la retraite et mit un peu de désordre.</p>
+
+<p>L'empereur avait ordonné au génie de pratiquer des fougasses
+sous le grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau,
+afin de le faire sauter au dernier moment; de retarder ainsi
+la marche de l'ennemi, et de laisser le temps aux bagages de
+filer. Le général Dulauloy avait chargé le colonel Monfort
+de cette opération. Ce colonel, au lieu de rester sur les lieux
+pour la diriger et pour donner le signal, ordonna à un caporal
+et à quatre sapeurs de faire sauter le pont aussitôt que
+l'ennemi se présenterait. Le caporal, homme sans intelligence,
+et comprenant mal sa mission, entendant les premiers coups
+de fusil tirés des remparts de la ville, mit le feu aux fougasses,
+et fit sauter le pont: une partie de l'armée était encore
+de l'autre côté, avec un parc de quatre-vingt bouches à feu
+et de quelques centaines de voitures.</p>
+
+<p>La tête de cette partie de l'armée, qui arrivait au pont,
+le voyant sauter, crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi. Un
+cri d'épouvante se propagea de rang en rang: <i>L'ennemi est
+sur nos derrières, et les ponts sont coupés!</i>&mdash;Ces malheureux
+se débandèrent et cherchèrent à se sauver. Le duc de
+Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston moins
+heureux, se noya; le prince Poniatowski monté sur un cheval
+fougueux, s'élança dans l'eau et n'a plus reparu. L'empereur
+n'apprit ce désastre que lorsqu'il n'était plus temps d'y
+remédier; aucun remède même n'eût été possible. Le colonel
+Monfort et le caporal de sapeurs sont traduits à un conseil
+de guerre.</p>
+
+<p>On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par ce
+malheureux événement; mais on les porte, par approximation,
+à douze mille hommes, et à plusieurs centaines de voitures.
+Les désordres qu'il a portés dans l'armée ont changé
+la situation des choses: l'armée française victorieuse arrive à
+Erfurt comme y arriverait une armée battue. Il est impossible
+de peindre les regrets que l'armée a donnés au prince
+Poniatowski, au comte Lauriston et à tous les braves qui ont
+péri par la suite de ce funeste événement.</p>
+
+<p>On n'a pas de nouvelles du général Reynier; on ignore s'il
+a été pris ou tué. On se figurera facilement la profonde douleur
+de l'empereur, qui voit, par un oubli de ses prudentes
+dispositions, s'évanouir les résultats de tant de fatigues et
+de travaux.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur a couché à Markraustaed; le duc de
+Reggio était resté à Lindenau.</p>
+
+<p>Le 20, l'empereur a passé la Saale à Weissenfels.</p>
+
+<p>Le 21, l'armée a passé l'Unstrut à Frybourg; le général
+Bertrand a pris position sur les hauteurs de Coesen.</p>
+
+<p>Le 22, l'empereur a couché au village d'Ollendorf.</p>
+
+<p>Le 23, il est arrivé à Erfurt.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui avait été consterné des batailles du 16 et
+du 18, a repris, par le désastre du 19, du courage et l'ascendant
+de la victoire. L'armée française, après de si brillans
+succès, a perdu son attitude victorieuse.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé à Erfurt, en vivres, munitions, habits,
+souliers, tout ce dont l'armée pouvait avoir besoin.</p>
+
+<p>L'état-major publiera les rapports des différens chefs d'armée
+sur les officiers qui se sont distingués dans les grandes
+journées de Wachau et de Leipsick.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les deux régimens de cuirassiers du roi de Saxe, faisant
+partie du premier corps de cavalerie, étaient restés avec l'armée
+française. Lorsque l'empereur eut quitté Leipsick, il
+leur fit écrire par le duc de Vicence, et les renvoya à Leipsick,
+pour servir de garde au roi.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière, un bataillon
+bavarois était encore avec l'armée: S. M. a fait écrire
+au commandant de ce bataillon par le major-général.</p>
+
+<p>L'empereur est parti d'Erfurt le 25.</p>
+
+<p>Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur
+le Mein. Arrivé le 29 à Gelnhausen, on aperçut un corps
+ennemi de cinq à six mille hommes, cavalerie, infanterie et
+artillerie, qu'on sut par les prisonniers être l'avant-garde de
+l'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde fut poussée
+et obligée de se retirer. On rétablit promptement le pont
+que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les prisonniers
+que l'armée autrichienne et bavaroise, annoncée forte de
+soixante à soixante-dix mille hommes, venant de Braunau,
+était arrivée à Hanau, et prétendait barrer le chemin à l'armée
+française.</p>
+
+<p>Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant-garde ennemie furent
+poussés au-delà du village de Langensebolde; et à sept
+heures du soir, l'empereur et son quartier-général étaient
+dans ce village au château d'Issenbourg.</p>
+
+<p>Le lendemain 30, à neuf heures du matin, l'empereur monta
+à cheval. Le duc de Tarente se porta en avant avec 5,000 tirailleurs
+sous les ordres du général Charpentier. La cavalerie
+du général Sébastiani, la division de la garde, commandée
+par le général Friant, et la cavalerie de la vieille garde, suivirent;
+le reste de l'armée était en arrière d'une marche.</p>
+
+<p>L'ennemi avait placé six bataillons au village de Ruchingen,
+afin de couper toutes les routes qui pouvaient conduire
+sur le Rhin. Quelques coups de mitraille et une charge de
+cavalerie firent reculer précipitamment ces bataillons.</p>
+
+<p>Arrivés sur la lisières du bois, à deux lieues de Hanau,
+les tirailleurs ne tardèrent pas à s'engager. L'ennemi fut acculé
+dans le bois jusqu'au point de jonction de la vieille et
+de la nouvelle route. Ne pouvant rien opposer à la supériorité
+de notre infanterie, il essaya de tirer parti de son grand
+nombre; il étendit le feu sur sa droite. Une brigade de deux
+mille tirailleurs du deuxième corps, commandée par le général
+Dubreton, fut engagée pour le contenir, et le général
+Sébastiani fit exécuter avec succès, dans l'éclairci du bois,
+plusieurs charges sur les tirailleurs ennemis. Nos cinq mille
+tirailleurs continrent ainsi toute l'armée ennemie, en gagnant
+insensiblement du temps, jusqu'à trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>L'artillerie étant arrivée, l'empereur ordonna au général
+Curial de se porter au pas de charge sur l'ennemi avec deux
+bataillons de chasseurs de la vieille garde, et de le culbuter
+au-delà du débouché; au général Drouot de déboucher sur-le-champ
+avec cinquante pièces de canon; au général Nansouty,
+avec tout le corps du général Sébastiani et la cavalerie
+de la vieille garde, décharger vigoureusement l'ennemi
+dans la plaine.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions furent exécutées exactement.</p>
+
+<p>Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis.</p>
+
+<p>Au seul aspect de la vieille garde, les Autrichiens et les Bavarois
+fuirent épouvantés.</p>
+
+<p>Quinze pièces de canon, et successivement jusqu'à cinquante,
+furent placées en batterie avec l'activité et l'intrépide
+sang-froid qui distinguent le général Drouot. Le général
+Nansouty se porta sur la droite de ces batteries et fit charger
+dix mille hommes de cavalerie ennemie par le général Levêque,
+major de la vieille garde, par la division de cuirassiers
+Saint-Germain, et successivement par les grenadiers et les
+dragons de la cavalerie de la garde. Toutes ces charges eurent
+le plus heureux résultat. La cavalerie ennemie fut culbutée
+et sabrée; plusieurs carrés d'infanterie furent enfoncés;
+le régiment autrichien Jordis et les hulans du prince de
+Schwartzenberg ont été entièrement détruits. L'ennemi abandonna
+précipitamment le chemin de Francfort qu'il barrait,
+et tout le terrain qu'occupait sa gauche. Il se mit en retraite
+et bientôt après en complète déroute.</p>
+
+<p>Il était cinq heures. Les ennemis firent un effort sur leur
+droite pour dégager leur gauche et donner le temps à celle-ci
+de se reployer. Le général Friant envoya deux bataillons
+de la vieille garde à une ferme située sur le vieux chemin de
+Hanau. L'ennemi en fut promptement débusqué et sa droite fut
+obligée de plier et de se mettre en retraite. Avant six heures
+du soir, il repassa en déroute la petite rivière de la Kintzig.</p>
+
+<p>La victoire fut complète.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui prétendait barrer tout le pays, fut obligé
+d'évacuer le chemin de Francfort et de Hanau.</p>
+
+<p>Nous avons fait six mille prisonniers et pris plusieurs drapeaux
+et plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux
+tués ou blessés. Sa perte a été d'environ dix mille hommes
+tués, blessés ou prisonniers. La nôtre n'est que de quatre à
+cinq cents hommes tués ou blessés. Nous n'avons eu d'engagés
+que cinq mille tirailleurs, quatre bataillons de la
+vieille garde, et à peu près quatre-vingts escadrons de cavalerie
+et cent vingt pièces de canon.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, le 31, l'ennemi s'est retiré, se dirigeant
+sur Aschaffenbourg. L'empereur a continué son mouvement,
+et à trois heures après-midi, S. M. était à Francfort.</p>
+
+<p>Les drapeaux pris à cette bataille et ceux qui ont été
+pris aux batailles de Wachau et de Leipsick, sont partis pour
+Paris.</p>
+
+<p>Les cuirassiers, les grenadiers à cheval, les dragons ont fait
+de brillantes charges. Deux escadrons de gardes-d'honneur
+du troisième régiment, commandés par le major Saluces, se
+sont spécialement distingués, et font présumer ce qu'on doit
+attendre de ce corps au printemps prochain, lorsqu'il sera
+parfaitement organisé et instruit.</p>
+
+<p>Le général d'artillerie de l'armée Nourrit, et le général
+Devaux, major d'artillerie de la garde, ont mérité d'être distingués;
+le général Letort, major des dragons de la garde,
+quoique blessé à la bataille de Wachau, a voulu charger à la
+tête de son régiment, et a eu son cheval tué.</p>
+
+<p>Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, avec deux divisions de la jeune garde
+et le premier corps de cavalerie, était à Gelnhaussen. Le
+duc de Reggio arrivait à Francfort.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient à Hanau.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani était sur la Nida.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Francfort, le 1er novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Extrait d'une lettre de l'empereur à l'impératrice.</i></p>
+
+<p>«Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux
+pris par mes armes aux batailles de Wachau, de Leipsick
+et de Hanau; c'est un hommage que j'aime à vous rendre. Je
+désire que vous y voyiez une marque de ma grande satisfaction
+de votre conduite pendant la régence que je vous ai
+confiée.»</p>
+
+<p>NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 30 octobre, dans le moment où se livrait la bataille de
+Hanau, le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de sa division
+de cavalerie et du cinquième corps de cavalerie commandé
+par le générât Milhaud, flanquait toute la droite de
+l'armée, du côté de Bruckoebel et de Nieder-Issengheim. Il
+se trouvait en présence d'un corps de cavalerie russe et alliée,
+de six à sept mille hommes: le combat s'engagea; plusieurs
+charges eurent lieu, toutes à notre avantage; et ce corps ennemi
+formé par la réunion de deux ou trois partisans, fut
+rompu et vivement poursuivi. Nous lui avons fait cent cinquante
+prisonniers montés. Notre perte est d'une soixantaine
+d'hommes blessés.</p>
+
+<p>Le lendemain de la bataille de Hanau, l'ennemi était en
+pleine retraite; l'empereur ne voulut point le poursuivre, l'armée
+se trouvant fatiguée, et S. M., bien loin d'y attacher quelque
+importance, ne pouvant voir qu'avec regret la destruction de
+quatre à cinq mille Bavarois, qui aurait été le résultat de
+cette poursuite. S. M. se contenta donc de faire poursuivre légèrement
+l'arrière-garde ennemie, et laissa le général Bertrand
+sur la rive droite de la Kintzig.</p>
+
+<p>Vers les trois heures de l'après-midi, l'ennemi sachant que
+l'armée avait filé, revint sur ses pas, espérant avoir quelque
+avantage sur le corps du général Bertrand. Les divisions Morand
+et Guilleminot lui laissèrent faite ses préparatifs pour
+le passage de la Kintzig; et quand il l'eut passée, marchèrent
+à lui à la baïonnette, et le culbutèrent dans la rivière, où la
+plus grande partie de ses gens se noyèrent. L'ennemi a perdu
+trois mille hommes dans cette circonstance.</p>
+
+<p>Le général bavarois de Wrede, commandant en chef de
+cette armée, a été mortellement blessé, et on a remarqué que
+tous les parens qu'il avait dans l'armée ont péri dans la bataille
+de Hanau, entre autres son gendre le prince d'Oettingen.</p>
+
+<p>Une division bavaroise-autrichienne est entrée le 30 octobre
+à midi à Francfort; mais à l'approche des coureurs de
+l'armée française, elle s'est retirée sur la rive gauche du Mein,
+après avoir coupé le pont.</p>
+
+<p>Le 2 novembre, l'arrière-garde française a évacué Francfort,
+et s'est portée sur la Nidda.</p>
+
+<p>Le même jour à cinq heures du matin l'empereur est entré
+à Mayence.</p>
+
+<p>On suppose, dans le public, que le général de Wrede a
+été l'auteur et l'agent principal de la défection de la Bavière.
+Ce général avait été comblé des bienfaits de l'empereur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Tarente était à Cologne, où il organise une armée
+pour la défense du Bas-Rhin.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était à Mayence.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était à Strasbourg.</p>
+
+<p>Le duc de Valmi était allé prendre à Metz le commandement
+de toutes les réserves.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand, avec le quatrième corps, composé de
+quatre divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, et
+fort de quarante mille hommes, occupait la rive droite en
+avant de Cassel. Son quartier-général était à Hocheim. Depuis
+quatre jours, on travaillait à un camp retranché sur les
+hauteurs à une lieue en avant de Cassel. Plusieurs ouvrages
+étaient tracés et fort avancés.</p>
+
+<p>Tout le reste de l'armée avait passé le Rhin.</p>
+
+<p>S. M. avait signé, le 7, la réorganisation de l'armée et la
+nomination à toutes les places vacantes.</p>
+
+<p>L'avant-garde commandée par le comte Bertrand, n'avait
+pas encore vu d'infanterie ennemie, mais seulement quelques
+troupes de cavalerie légère.</p>
+
+<p>Toutes les places du Rhin s'armaient et s'approvisionnaient
+avec la plus grande activité.</p>
+
+<p>Les gardes nationales récemment levées se rendaient de tous
+côtés dans les places pour en former la garnison et laisser l'armée
+disponible.</p>
+
+<p>Le général Dulauloy avait réorganisé les deux cents bouches
+à feu de la garde. Le général Sorbier était occupé à réorganiser
+cent batteries à pied et à cheval, et à réparer la perte
+des chevaux qu'avait éprouvée l'artillerie de l'armée.</p>
+
+<p>On croyait que S. M. ne tarderait pas à se rendre à Paris.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivée le 9, à cinq heures après-midi,
+à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>S. M. avait quitté Mayence le 8, à une heure du matin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 14 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation du sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.</p>
+
+<p>«Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an; toute
+l'Europe marche aujourd'hui contre nous: c'est que l'opinion
+du monde est faite par la France ou par l'Angleterre. Nous
+aurions donc tout à redouter sans l'énergie et la puissance de
+la nation.</p>
+
+<p>«La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances
+se sont présentées, elles n'étaient pas au-dessus de la
+France et de moi.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, 14 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur à S. Exc. M. Reinhard, landamman
+de la Suisse.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le landamman, j'ai lu avec plaisir la lettre que
+vous avez chargé MM. de Ruttimann et Vieland, envoyés extraordinaires
+de la confédération, de me rendre. J'ai appris,
+avec une particulière satisfaction, l'union qui a régné entre
+tous les cantons et entre toutes les classes de citoyens. La neutralité
+que la diète a proclamée à l'unanimité est à la fois conforme
+aux obligations de vos traités et à vos plus chers intérêts.
+Je connais cette neutralité, et j'ai donné les ordres nécessaires
+pour qu'elle soit respectée. Faites connaître aux
+dix-neuf cantons qu'en toute occasion ils peuvent compter sur
+le vif intérêt que je leur porte, et que je serai toujours disposé
+à leur donner des preuves de ma protection et de mon
+amitié.</p>
+
+<p>«Sur ce, je prie Dieu, monsieur le landamman, qu'il vous
+ait en sa sainte et digne garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 19 décembre 18l3.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture extraordinaire du
+corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens
+au corps-législatif,</p>
+
+<p>«D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises
+dans cette campagne. Des défections sans exemple ont rendu
+ces victoires inutiles. Tout a tourné contre nous. La France
+même serait en danger sans l'énergie et l'union des Français.
+«Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a
+été de vous appeler près de moi. Mon coeur a besoin de la
+présence et de l'affection de mes sujets.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais été séduit par la prospérité: l'adversité me
+trouverait au-dessus de ses atteintes.</p>
+
+<p>«J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles
+avaient tout perdu. D'une part de mes conquêtes, j'ai élevé
+des trônes pour des rois qui m'ont abandonné.</p>
+
+<p>«J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité
+et le bonheur du monde! ... Monarque et père, je
+sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des
+familles. Des négociations ont été entamées avec les puissances
+coalisées. J'ai adhéré aux bases préliminaires qu'elles ont présentées.
+J'avais donc l'espoir qu'avant l'ouverture de cette
+session, le congrès de Manheim serait réuni; mais de nouveaux
+retards, qui ne sont pas attribués à la France, ont différé
+ce moment que presse le voeu du monde.</p>
+
+<p>«J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces
+originales qui se trouvent au portefeuille de mon département
+des affaires étrangères. Vous en prendrez connaissance par
+l'intermédiaire d'une commission. Les orateurs de mon conseil
+vous feront connaître ma volonté sur cet objet.</p>
+
+<p>«Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la
+paix. Je connais et je partage tous les sentimens des Français:
+je dis des Français, parce qu'il n'en est aucun qui désirât la
+paix au prix de l'honneur.</p>
+
+<p>«C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
+sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles
+et ses plus chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par
+de nombreuses levées: les nations ne traitent avec sécurité
+qu'en déployant toutes leurs forces. Un accroissement dans
+les recettes devient indispensable. Ce que mon ministre des
+finances vous proposera, est conforme au système de finances
+que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans emprunt qui consomme
+l'avenir, et sans papier-monnaie qui est le plus grand
+ennemi de l'ordre social.</p>
+
+<p>«Je suis satisfait des sentimens que m'ont montrés dans
+cette circonstance mes peuples d'Italie.</p>
+
+<p>«Le Danemarck et Naples sont seuls restés fidèles à mon
+alliance.</p>
+
+<p>«La république des États-Unis d'Amérique continue avec
+succès sa guerre contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>«J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.</p>
+
+<p>«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens
+au corps-législatif,</p>
+
+<p>«Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous
+de donner l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération
+aux générations futures. Qu'elles ne disent pas de
+nous: «Ils ont sacrifié les premiers intérêts du pays! ils ont
+reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en vain, pendant
+quatre siècles, à imposer à la France!»</p>
+
+<p>«Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de
+leur empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté,
+j'ai la confiance que les Français seront constamment dignes
+d'eux et de moi!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au président du corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif,
+nous vous adressons la présente lettre close pour vous faire
+connaître que notre intention est que vous vous rendiez demain,
+24 du courant, heure de midi, chez notre cousin le
+prince archi-chancelier de l'empire, avec la commission nommée
+hier par le corps-législatif, en exécution de notre décret
+du 20 de ce mois, laquelle est composée des sieurs Raynouard,
+Lainé, Gallois, Flaugergue et Biran; et ce, à l'effet de prendre
+connaissance des pièces relatives à la négociation, ainsi que
+de la déclaration des puissances coalisées, qui seront communiquées
+par le comte Regnaud, ministre d'état, et le comte
+d'Hauterive, conseiller d'état, attaché à l'office des relations
+extérieures, lequel sera porteur desdites pièces et déclaration.</p>
+
+<p>«Notre intention est aussi que notre dit cousin préside la
+commission.</p>
+
+<p>«La présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu qu'il
+vous ait, monsieur le duc de Massa, en sa sainte garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 30 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation du sénat.</i></p>
+
+<p>«Je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez.</p>
+
+<p>«Vous avez vu, par les pièces que je vous ait fait communiquer,
+ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent
+les bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis,
+et que j'ai acceptées, je les ferais sans regret; ma vie
+n'a qu'un but, le bonheur des français.</p>
+
+<p>«Cependant, le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le
+Brabant, sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille
+me déchirent l'ame! J'appelle les Français au secours des
+Français! J'appelle les Français de Paris, de la Bretagne,
+de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et
+d'autres départemens, au secours de leurs frères! Les abandonnerons-nous
+dans leur malheur? Paix et délivrance de
+notre territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'aspect
+de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix
+sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question
+de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 31 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation envoyée par le
+corps législatif</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <p>Cette députation était chargée de présenter à l'empereur le rapport fait par
+la commission nommée par le corps législatif pour examiner les actes officiels
+relatifs aux négociations entamées jusqu'alors pour la paix. On doit se rappeler
+combien ce rapport irrita l'empereur. Aussi sa réponse indique toute son indignation.
+Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux
+cette pièce importante. La voici telle quelle fut prononcée dans le corps législatif
+par M. Raynouard, membre de la commission:</p>
+
+<p>«Nous avons examiné avec une scrupuleuse attention les pièces officielles que
+l'empereur a daigné mettre sous nos yeux. Nous nous sommes regardés alors
+comme les représentans de la nation elle-même, parlant avec effusion à un père
+qui les écoute avec bonté. Pénétrés de ce sentiment si propre à élever nos ames
+et à les dégager de toute considération personnelle, nous avons osé apporter la
+vérité au pied du trône; notre auguste souverain ne saurait souffrir un autre
+langage.</p>
+
+<p>«Des troubles politiques dont les causes furent inconnues rompirent la bonne
+intelligence qui régnait entre l'empereur des Français et l'empereur de toutes les
+Russes; la guerre fut sans doute nécessaire, mais elle fut entreprise dans un
+temps où nos expéditions devenaient périlleuses. Nos armées marchèrent avec
+celles de tous les souverains du Nord contre le plus puissant de tous.
+Nos victoires furent rapides, mais nous les payâmes cher. Les horreurs
+d'un hiver inconnu dans nos climats changèrent en défaites toutes nos victoires,
+et le souffle du Nord dévora l'élite des armées françaises. Nos désastres
+parurent des crimes à nos alliés. Les plaintes publiques de la Prusse, les sourds
+murmures du cabinet autrichien, les inquiétudes des princes de la confédération,
+tout dès-lors dut faire présager à la France les malheurs qui ne tardèrent
+pas à fondre sur elle. Les armes de l'empereur de Russie avaient traversé la
+Prusse et menaçaient l'Allemagne chancelante. L'Autriche offrit sa médiation
+aux deux souverains et s'affranchit elle-même par un traité secret des craintes
+d'un envahissement. Les funestes conséquences de nos premiers désastres ne
+tardèrent pas à se manifester par des désastres nouveaux. Dantzick et Torgau
+avaient été l'asyle de nos soldats vaincus; cette ressource nous fut enlevée par la
+déclaration de la Prusse; ces places furent enveloppées, et nous fûmes privés par
+la force des choses de quarante mille hommes en état de défendre la patrie. Le
+mouvement simultané de la Prusse devint pour l'Europe le signal d'une défection
+solennelle.</p>
+
+<p>«En vain l'armistice de juillet semblait porter les puissances à un accord que
+tous les peuples désiraient. Les plaines de Lutzen et de Bautzen furent
+signalées par de nouveaux exploits; il semble dans ces mémorables journées que
+le soleil éclaira le dernier de nos triomphes. Un prince fidèle à son alliance appela
+dans le coeur de ses états l'armée française et son auguste chef; Dresde devint
+le centre des opérations militaires. Mais tandis que la cour de Saxe se distinguait
+par sa fidélité généreuse, une opinion contraire fermentait au milieu des
+Saxons et préparait l'inexcusable trahison qu'une inimitié mal placée aurait dû
+laisser prévoir.</p>
+
+<p>«La Bavière avait, depuis la retraite de Moscou, séparé sa cause de la nôtre; le
+régime de notre administration avait déplu à un peuple dès long-temps accoutumé
+à une grande indépendance dans la répartition de ses contributions et dans la
+perception des impôts. Mais il y avait loin de la froideur à l'agression; le prince
+bavarois crut devoir prendre ce dernier parti aussitôt qu'il jugea les Français hors
+d'état de résister à l'attaque générale dont nos ennemis avaient donné le signal.
+Un guerrier né parmi nous, qui avait osé préférer un trône à la dignité de citoyen
+français, voulut asseoir sa puissance par une éclatante protestation contre la
+main bienfaisante à laquelle il devait son titre. Ne scrutons point la cause d'un
+si étrange abandon, respectons sa conduite, que la politique doit tôt ou tard
+légitimer, mais déplorons des talens funestes à la patrie. Quelques journées de
+gloire furent suivies de désastres plus affreux peut-être que ceux qui avaient
+anéanti notre première armée. La France vit alors contre elle l'Europe soulevée,
+et tandis que le héros de la Suède guidait ses phalanges victorieuses au milieu
+des confédérés, la Hollande brisait les liens qui l'attachaient à nous; l'Europe
+enfin cherchait à embraser la France du feu dont elle était dévorée. Nous n'avons,
+messieurs, à vous offrir aucune image consolante dans le tableau de tant de
+malheurs. Une armée nombreuse emportée par les frimats du Nord fut remplacée
+par une armée dont les soldats ont été arrachés à la gloire, aux arts et au commerce;
+celle-ci engraissé les plaines maudites de Leipsick, et les flots de l'Elster
+ont entraîné des bataillons de nos concitoyens. Ici messieurs, nous devons l'avouer,
+l'ennemi porté par la victoire jusque sur les bords du Rhin, a offert à
+notre auguste monarque une paix qu'un héros accoutume à tant de succès a pu
+trouver bien étrange. Mais si un sentiment mâle et héroïque lui a dicté un refus
+avant que l'état déplorable de la France eût été jugé, ce refus ne peut plus être
+réitéré sans imprudence lorsque l'ennemi franchit déjà les frontières de notre
+territoire. S'il s'agissait de discuter ici des conditions flétrissantes, Sa Majesté
+n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets de l'étranger;
+mais on veut non pas nous humilier, mais nous renfermer dans nos
+limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse si fatale depuis vingt ans à
+tous les peuples de l'Europe.</p>
+
+<p>«De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles
+prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte. Ce n'est pas lui
+qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde effrayé qui invoque le
+droit commun des nations. Les Pyrénées, les Alpes et le Rhin renferment un
+vaste territoire dont plusieurs provinces ne relevaient pas de l'empire des lis, et
+cependant la royale couronne de France était brillante de gloire et de majesté
+entre tous les diadèmes. (Ici le président interrompt l'orateur en ces termes:
+«Orateur, ce que vous dites-lá est inconstitutionnel.» M. Raynouard a répondu:
+il n'y a ici d'inconstitutionnel que votre présence, et a continué.)</p>
+
+<p>«D'ailleurs, le protectorat du Rhin cesse d'être un titre d'honneur pour une
+couronne, dès le moment que les peuples de cette confédération dédaignent
+cette protection.</p>
+
+<p>«Il est évident qu'il ne s'agit point ici d'un droit de conquête, mais d'un titre
+d'alliance utile seulement aux Germains. Une main puissante les assurait de son
+secours; ils voulent se dérober à ce bienfait comme à un fardeau insupportable,
+il est de la dignité de S. M. d'abandonner à eux-mêmes ces peuples qui courent
+se ranger sous le joug de l'Autriche. Quant au Brabant, puisque les coalisés
+proposent de s'en tenir aux bases du traité de Lunéville, il nous a paru que la
+France pouvait sacrifier sans perte des provinces difficiles à conserver, où l'esprit
+anglais domine presque exclusivement, et pour lesquelles enfin le commerce
+avec l'Angleterre est d'une necessité si indispensable que ces contrées ont été languissantes
+et appauvries tant qu'a duré notre domination. N'avous-nous pas vu
+les familles patriciennes s'exiler du sol hollandais, comme si les flêaux dévastateurs
+les avaient poursuivies, et aller porter chez l'ennemi les richesses et l'industrie
+de leur patrie? Il n'est pas besoin sans doute de courage pour faire entendre
+la vérité au coeur de notre monarque; mais dussions-nous nous exposer à tous les
+périls, nous aimerions mieux encourir sa disgrâce que de trahir sa confiance, et
+exposer notre vie même, que le salut du la nation que nous représentons.</p>
+
+<p>«Ne dissimulons rien; nos maux sont à leur comble; la patrie est menacée
+sur tous les points de ses frontières; le commerce est anéanti, l'agriculture languit,
+l'industrie expire, et il n'est point de Français qui n'ait dans sa famille ou dans
+sa fortune une plaie cruelle à guérir. Ne nous appesantissons pas sur ces faits:
+l'agriculteur, depuis cinq ans, ne jouit pas, il vit à peine, et les fruits de ses travaux servent à grossir le trésor qui se dissipe annuellement par des secours que réclament
+des armées sans cesse ruinées et affamées. La conscription est devenue
+pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a toujours été outrée
+dans l'exécution. Depuis deux ans on moissonne trois fois l'année; une guerre
+barbare et sans but engloutit périodiquement une jeunesse arrachée à l'éducation,
+à l'agriculture, au commerce, et aux arts. Les larmes des mères et les sueurs des
+peuples sont-elles donc le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent;
+il est temps que les puissances cessent de s'entrechoquer et de se déchirer les
+entrailles; il est temps que les trônes s'affermissent, et que l'on cesse de reprocher
+à la France de vouloir porter dans tout le monde les torches révolutionnaires.
+Notre auguste monarque, qui partage le zèle qui nous anime, et qui brûle de
+consolider le bonheur de ses peuples, est le seul digne d'achever ce grand ouvrage.
+L'amour de l'honneur militaire et des conquêtes peut séduire un coeur
+magnanime; mais le génie d'un héros véritable qui méprise une gloire achetée
+au dépens du sang et du repos des peuples, trouve sa véritable grandeur dans la
+félicité publique qui est son ouvrage. Les monarques français se sont toujours
+glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et de leur épée, parce que la
+paix, la morale et la force sont, avec la liberté, le plus ferme soutien des empires.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Le corps législatif ayant ensuite de ce rapport présenté une
+adresse à l'empereur, en a reçu une réponse où on remarque
+ces passage:</p>
+
+<p>J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire.
+Les onze douzièmes du corps législatif sont composés
+de bons citoyens, je les reconnais et j'aurai des égards
+pour eux; mais une autre douzième renferme des factieux, et
+votre commission est de ce nombre (cette commission était
+composée de messieurs Lainé, Raynouard, Maine de Biran et
+Flaugergue). Le nommé Laine est un traître qui correspond
+avec le prince régent par l'intermédiaire de Desèze; je le sais,
+j'en ai la preuve; les quatre autres sont des factieux. Ce
+douzième est composé de gens qui veulent l'anarchie et qui
+sont comme les Girondins. Où une pareille conduite a-t-elle
+mené Vergneau et les autres chefs? à l'échafaud. Ce n'est pas
+dans le moment où l'on doit chasser l'ennemi de nos frontières
+que l'on doit exiger de moi un changement dans la constitution;
+il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté
+et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour
+avoir des armes et que je leur donne des partisans; aussi
+j'ai fait partir des aides-de-camp. Vous n'êtes point les représentans
+de la nation, mais les députés des départemens. Je
+vous ai rassemblés pour avoir des consolations; ce n'est pas que
+je manque de courage; mais j'espérais que le corps législatif
+m'en donnerait; au lieu de cela, il m'a trompé; au lieu du
+bien que j'attendais il a fait du mal, peu de mal cependant,
+parce qu'il n'en pouvait beaucoup faire. Vous cherchez dans
+votre adresse à séparer le souverain de la nation. Moi seul je
+suis le représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se
+charger d'un pareil fardeau? Le trône n'est que du bois recouvert
+de velours. Si je voulais vous croire, je céderais à
+l'ennemi plus qu'il ne me demande: vous aurez la paix dans
+trois mois ou je périrai. C'est ici qu'il faut montrer de l'énergie;
+j'irai chercher les ennemis et nous les renverrons. Ce
+n'est pas au moment où Huningue est bombardé, Béfort attaqué
+qu'il faut se plaindre de la constitution de l'état et de
+l'abus du pouvoir. Le corps législatif n'est qu'une partie de
+l'état qui ne peut pas même entrer en comparaison avec le
+sénat et le conseil d'état; au reste je ne suis à la tête de cette
+nation que parce que la constitution de l'état me convient.
+Si la France exigeait une autre constitution et qu'elle ne me
+convînt pas, je lui dirais de chercher un autre souverain.</p>
+
+<p>C'est contre moi que les ennemis s'acharnent plus encore
+que contre les Français; mais pour cela seul faut-il qu'il me
+soit permis de démembrer l'état?</p>
+
+<p>Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et ma fierté pour
+obtenir la paix? Oui, je suis fier parce que je suis courageux;
+je suis fier parce que j'ai fait de grandes choses pour la France.
+L'adresse était indigne de moi et du corps législatif; un jour
+je la ferai imprimer, mais ce sera pour faire honte au corps
+législatif et à la nation.</p>
+
+<p>Retournez dans vos foyers....... En supposant même
+que j'eusse des torts, vous ne deviez pas me faire des reproches
+publics; c'est en famille qu'il faut laver son linge sale. Au
+reste, la France a plus besoin de moi que je n'ai besoin de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 janvier 1814</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettres-patentes signées au palais des Tuileries le 23 janvier
+1814, et par lesquelles l'empereur confère à S. M.
+l'impératrice et reine Marie-Louise le titre de régente.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération
+suisse, etc.</p>
+
+<p>A tous ceux qui ces présentes verront, salut:</p>
+
+<p>Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine Marie-Louise des marques de la haute confiance que
+nous avons en elle, attendu que nous sommes dans l'intention
+d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées
+pour délivrer notre territoire de la présence de nos ennemis,
+nous avons résolu de conférer, comme nous conférons par
+ces présentes, à notre Bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine, le titre de régente pour en exercer les fonctions en
+conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que nous
+les aurons fait transcrire sur le livre de l'état; entendant qu'il
+soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
+nos ministres desdits ordres et instructions, et qu'en aucun
+cas l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur dans l'exercice
+des fonctions de régente. Voulons que l'impératrice-régente
+préside, en notre nom, le sénat, le conseil d'état, le
+conseil des ministres et le conseil-privé, notamment pour
+l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil-privé.
+Toutefois, notre intention n'est point que, par suite
+de la présidence conférée à l'impératrice-régente, elle puisse
+autoriser par sa signature la présentation d'aucun sénatus-consulte,
+ou proclamer aucune loi de l'état, nous référant,
+à cet égard, au contenu des ordres et intentions mentionnés
+ci-dessus.</p>
+
+<p>Mandons à notre cousin le prince archichancelier de l'empire,
+de donner communication des présentes lettres-patentes
+au sénat, qui les transcrira sur ses registres, et à notre grand-juge
+ministre de la justice de les faire publier au Bulletin
+des lois, et de les adresser à nos cours impériales pour y être
+lues, publiées et transcrites sur les registres d'icelles.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 24 janvier 1814.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi devant partir incessamment pour se
+mettre à la tête de ses armées, a conféré pour le temps de son
+absence, la régence à S. M. l'impératrice-reine, par lettres-patentes
+datées d'hier 23.</p>
+
+<p>Le même jour, S. M. l'impératrice-reine a prêté serment,
+comme régente, entre les mains de l'empereur, et dans un
+conseil composé des princes français, des grands-dignitaires,
+des ministres du cabinet et des ministres d'état.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 25 janvier 1814.</p>
+
+<p>Ce matin, à sept heures, S. M. l'empereur et roi est parti
+pour se mettre à la tête de ses armées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>CAMPAGNE DE FRANCE.</h3>
+
+<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Saint-Dizier, 28 janvier 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'ennemi était ici depuis deux jours, y commettant les
+plus affreuses vexations: il ne respectait ni l'âge ni le sexe;
+les femmes et les vieillards étaient en butte à ses violences et
+à ses outrages. La femme du sieur Canard, riche fermier, âgée
+de cinquante ans, est morte des mauvais traitemens qu'elle a
+éprouvés: son mari, plus que septuagénaire, est à la mort.
+Il serait trop douloureux de rapporter ici la liste des autres
+victimes. L'arrivée des troupes françaises entrées hier dans
+notre ville a mis un terme à nos malheurs. L'ennemi ayant
+voulu opposer quelque résistance, a été bientôt mis en déroute
+avec une perte considérable. L'entrée de S. M. l'empereur
+a donné lieu aux scènes les plus touchantes. Toute la
+population se pressait autour de lui; tous les maux paraissaient
+oubliés. Il nous rendait la sécurité pour tout ce que
+nous avons de plus cher. Un vieux colonel, M. Bouland,
+âgé de soixante-dix ans, s'est jeté à ses pieds, qu'il baignait
+de larmes de joie. Il exprimait tout à la fois la douleur qu'un
+brave soldat avait ressentie en voyant les ennemis souiller
+le sol natal, et le bonheur de les voir fuir devant les aigles
+impériales.</p>
+
+<p>Nous apprenons que le même enthousiasme qui a éclaté ici
+s'est manifesté à Bar, à l'arrivée de nos troupes. L'ennemi
+avait déjà pris la fuite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Après la prise de Saint-Dizier, l'empereur s'est porté sur
+les derrières de l'ennemi à Brienne, l'a battu le 29, et s'est
+emparé de la ville et du château après une affaire d'arrière-garde
+assez vive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Brienne, 31 janvier 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement une arrière-garde, c'est l'armée du
+général Blücher, forte de quarante mille hommes, qui était
+ici lorsqu'elle a été attaquée le 29 par notre armée. Le combat
+a été très-vif. L'ennemi a laissé la grande avenue qui
+mène au château, les rues, les places et les vergers encombrés
+de ses morts. Sa perte est au moins de quatre mille hommes,
+non compris beaucoup de prisonniers.</p>
+
+<p>Le général Blücher ne savait pas que l'empereur était à
+l'armée.</p>
+
+<p>M. de Hardenberg, neveu du chancelier de Prusse, et
+commandant le quartier-général, a été pris au bas de la
+montée du château. Le général Blücher descendait alors du
+château, à pied, avec son état-major. Il a été lui-même au
+moment d'être fait prisonnier.</p>
+
+<p>L'ennemi, pour embarrasser la poursuite des Français, a
+mis le feu aux maisons de la grande rue, qui étaient les plus
+belles de la ville. Il y a bien peu de nos citoyens qui n'aient
+éprouvé des violences personnelles pendant le court séjour
+de l'ennemi; il n'en est aucun qui n'ait été dépouillé de
+tout ce qu'il possédait.</p>
+
+<p>Notre armée a poursuivi l'ennemi jusqu'à trois lieues de
+Bar-sur-Aube. Elle est belle, nombreuse et pleine d'ardeur.
+On est occupé à rétablir les différent ponts sur l'Aube.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est entré à Vitry le 26 janvier.</p>
+
+<p>Le général Blücher, avec l'armée de Silésie, avait passé
+la Marne et marchait sur Troyes. Le 27, l'ennemi entra à
+Brienne, et continua sa marche; mais il dut perdre du temps
+pour rétablir le pont de Lesmont sur l'Aube.</p>
+
+<p>Le 27, l'empereur fit attaquer Saint-Dizier. Le duc de
+Bellune se présenta devant cette ville; le général Duhesme
+culbuta l'arrière-garde ennemie qui y était encore, et fit quelques
+centaines de prisonniers. A huit heures du matin, l'empereur
+arriva à Saint-Dizier; il est difficile de se peindre
+l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les vexations
+de toutes espèces que commettent les ennemis, et
+surtout les cosaques, sont au-dessus de tout ce que l'on
+peut dire.</p>
+
+<p>Le 28, l'empereur se porta sur Montierender.</p>
+
+<p>Le 29, à huit heures du matin, le général Grouchy, qui
+commande la cavalerie, fit prévenir que le général Milhaud,
+avec la cinquième corps de cavalerie, était en présence, entre
+Maizières et Brienne, de l'armée ennemie commandée par le
+général Blücher, et qu'on évaluait à quarante mille Russes
+et Prussiens, les Russes commandés par le général Sacken.</p>
+
+<p>A quatre heures, la petite ville de Brienne fut attaquée.
+Le général Lefèvre-Desnouettes, commandant une division
+de cavalerie de la garde, et les généraux Grouchy et Milhaud,
+exécutèrent plusieurs belles charges, sur la droite
+de la route, et s'emparèrent de la hauteur de Perthe.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa se mit à la tête de six bataillons
+en colonne serrée, et se porta sur la ville par le chemin de
+Maizières. Le général Château, chef d'état-major du duc de
+Bellune, à la tête de deux bataillons, tourna par la droite,
+et s'introduisit dans le château de Brienne par le parc.</p>
+
+<p>Dans ce moment l'empereur dirigea une colonne sur la
+route de Bar-sur-Aube, qui paraissait être la retraite de
+l'ennemi; l'attaque fut vive et la résistance opiniâtre. L'ennemi
+ne s'attendait pas à une attaque aussi brusque, et n'avait
+eu que le temps de faire revenir ses parcs du pont de Lesmont,
+où il comptait passer l'Aube pour marcher en avant. Cette
+contre-marche l'avait fort encombré.</p>
+
+<p>La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz, de
+la jeune garde, et une brigade de la division Meusnier furent
+engagées. La grande quantité de forces de l'ennemi et la belle
+situation de Brienne lui donnaient bien des avantages, mais
+la prise du château, qu'il avait négligé de garder en force, les
+lui fit perdre.</p>
+
+<p>Vers les huit heures, voyant qu'il ne pouvait plus se maintenir,
+il mit le feu à la ville, et l'incendie se propagea avec
+rapidité, toutes les maisons étant de bois.</p>
+
+<p>Profitant de cet événement, il chercha à reprendre le château,
+que le brave chef de bataillon Henders, du cinquante-sixième
+régiment, défendit avec intrépidité. Il joncha de
+morts toutes les approches du château, et spécialement les
+escaliers du côté du parc. Ce dernier échec décida la retraite
+de l'ennemi, que favorisait l'incendie de la ville.</p>
+
+<p>Le 30, à onze heures du matin, le général Grouchy et le
+duc de Bellune le poursuivirent jusqu'au-delà du village de
+la Rothière, où ils prirent position.</p>
+
+<p>La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont
+de Lesmont-sur-Aube, l'empereur voulant se porter sur
+Troyes pour opérer sur les colonnes qui se dirigeaient par
+Bar-sur-Aube et par la route d'Auxerre sur Sens.</p>
+
+<p>Le pont de Lesmont ne put être rétabli que le premier
+février au matin. On fît filer sur-le-champ une partie des
+troupes.</p>
+
+<p>A trois heures après-midi, l'ennemi ayant été renforcé de
+toute son armée, déboucha sur la Rothière et Dienville que
+nous occupions encore. Notre arrière-garde fit bonne contenance.
+Le général Duhesme s'est fait remarquer en conservant
+la Rothière, et le général Gérard en conservant Dienville.
+Le corps autrichien du général Giulay, qui voulait passer de
+la rive gauche sur la droite et forcer le pont, a eu plusieurs
+de ses bataillons détruits. Le duc de Bellune tint toute la
+journée au hameau de la Giberie, malgré l'énorme disproportion
+de son corps avec les forces qui l'attaquaient.</p>
+
+<p>Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste
+plaine centre toute l'armée ennemie et des forces quintuples,
+est un des beaux faits d'armes de l'armée française.</p>
+
+<p>Au milieu de l'obscurité de la nuit, une batterie d'artillerie
+de la garde suivant le mouvement d'une colonne de cavalerie
+qui se portait en avant pour repousser une charge
+de l'ennemi, s'égara et fut prise. Lorsque les canonnières s'aperçurent
+de l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés,
+et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettre en batterie,
+ils se fermèrent aussitôt en escadron, attaquèrent l'ennemi
+et sauvèrent leurs chevaux et leurs attelages. Ils ont perdu
+quinze hommes tués ou faits prisonniers.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, le prince de Neufchâtel visitant les
+postes, trouva les deux armées si près l'une de l'autre, qu'il
+prit plusieurs fois les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de
+ses aides-de-camp se trouvant à dix pas d'une vedette, fut fait
+prisonnier. Le même accident est arrivé à plusieurs officiers
+russes qui portaient le mot d'ordre et qui se jetèrent dans nos
+postes croyant arriver sur les leurs.</p>
+
+<p>Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en
+avons fait deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Le 2 février, à la pointe du jour, toute l'arrière-garde de
+l'armée était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement
+des positions pour achever de passer le pont de Lesmont
+et de rejoindre le reste de l'armée.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, qui était en position sur le pont de
+Rosnay, fut attaqué par un corps autrichien qui avait passé
+derrière les bois. Il le repoussa, fit trois cents prisonniers et
+chassa l'ennemi au-delà de la petite rivière de Voire.</p>
+
+<p>Le 3 février, à midi, l'empereur est entré dans Troyes.</p>
+
+<p>Nous avons perdu au combat de Brienne le brave général
+Baste. Le général Lefêvre-Desnouettes a été blessé d'un coup
+de baïonnette. Le général Forestier a été grièvement blessé.
+Notre perte dans ces deux journées peut s'élever de deux à
+trois mille hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi est au
+moins du double.</p>
+
+<p>Une division tirée du corps d'armée ennemi qui observe
+Metz, Thionville et Luxembourg, et forte de douze bataillons,
+s'est portée sur Vitry. L'ennemi a voulu entrer dans cette
+ville que le général Montmarie et les habitans ont défendue.
+Il a jeté en vain des obus pour intimider les habitans; il a
+été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue et demie.
+Le duc de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
+division.</p>
+
+<p>Le 4 au matin, le comte de Stadion, le comte Razumowski,
+lord Castlereagh et le baron de Humboldt sont arrivés
+à Châtillon-sur-Seine où était déjà le duc de Vicence. Les
+premières visites ont été faites de part et d'autre, et le soir
+du même jour la première conférence des plénipotentiaires
+devait avoir lieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a attaqué, hier, à Champaubert, l'ennemi
+fort de douze régimens, et ayant quarante pièces de canon.</p>
+
+<p>Le général en chef Ousouwieff a été pris avec tous ses généraux,
+tous ses colonels, officiers, canons, caissons et
+bagages.</p>
+
+<p>On avait fait six mille prisonniers; le reste avait été jeté
+dans un étang, ou tué sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>L'empereur suit vivement le général Sacken, qui se trouve
+séparé d'avec le général Blücher.</p>
+
+<p>Notre perte a été extrêmement légère; nous n'avons pas
+deux cents hommes à regretter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 11 février, au point du jour, l'empereur, parti de
+Champaubert après la journée du 10, a poussé un corps sur
+Châlons, pour contenir les colonnes ennemies qui s'étaient
+rejetées de ce côté.</p>
+
+<p>Avec le reste de son armée, il a pris la route de Montmirail.</p>
+
+<p>A une lieue au-delà, il a rencontré le corps du général
+Blücher, et, après deux heures de combat, toute l'armée
+ennemie a été culbutée.</p>
+
+<p>Jamais nos troupes n'ont montré plus d'ardeur.</p>
+
+<p>L'ennemi, enfoncé de toutes parts, est dans une déroute
+complète: infanterie, artillerie, munitions, tout est en notre
+pouvoir ou culbuté.</p>
+
+<p>Les résultats sont immenses; l'armée russe est détruite.</p>
+
+<p>L'empereur se porte à merveille, et nous n'avons perdu personne
+de marque.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 12 février l'empereur a poursuivi ses succès. Blücher
+cherchait à gagner Château-Thierry. Ses troupes ont été culbutées
+de position en position.</p>
+
+<p>Un corps entier qui était resté réuni, et qui protégeait sa
+retraite, a été enlevé.</p>
+
+<p>Cette arrière-garde était composée de quatre bataillons russes,
+trois bataillons prussiens, et de trois pièces de canon.
+Le général qui la commandait aussi été pris.</p>
+
+<p>Nos troupes sont entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans
+Château-Thierry, et suivent, sur la route de Soissons, les
+débris de cette armée, qui est dans une horrible confusion.</p>
+
+<p>Les résultats de la journée d'aujourd'hui sont trente pièces
+de canon, et une quantité innombrable de voitures de bagages.</p>
+
+<p>On comptait déjà trois mille prisonniers: il en arrive à
+chaque instant. Nous avons encore deux heures de jour.</p>
+
+<p>On compte parmi les prisonniers cinq à six généraux, qui
+sont dirigés sur Paris.</p>
+
+<p>On croit le général en chef Saken tué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 3 février, deux heures après son entrée à Troyes, S. M.
+a fait partir le duc de Trévise pour les Maisons-Blanches.
+Une division autrichienne, commandée par le prince Liechtenstein,
+s'était portée sur ce point, qui est à deux lieues
+de la ville; elle a été vivement repoussée et rejetée à deux
+lieues plus loin.</p>
+
+<p>Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie
+était à Lusigny près Vandoeuvre, à deux lieues de Troyes,
+où se trouvaient la garde russe et l'armée ennemie. L'ennemi
+voulait entrer le soir dans Troyes. Il marcha sur
+le pont de la Guillotière; il y éprouva une vive résistance.
+Sa première attaque fut repoussé. Des cavaliers prisonniers
+lui apprirent que l'empereur était à Troyes. Il jugea alors devoir
+faire d'autres dispositions. Au même moment, le duc
+de Trévise faisait attaquer le pont de Clérey, qu'occupait la
+division du général Bianchi. L'ennemi fut chassé. Le général
+de division Briche, avec ses dragons, fit une charge dans
+laquelle il prit cent soixante hommes, et en tua une centaine
+à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le lendemain 5, l'empereur se disposait à passer le pont
+de la Guillotière et à attaquer l'ennemi, lorsque S. M. apprit
+qu'il avait battu en retraite et rétrogradé d'une marche sur
+Vandoeuvre.</p>
+
+<p>Le 6, les dispositions furent faites pour menacer Bar-sur-Seine.
+Quelques attaques eurent lieu sur cette route. On prit
+à l'ennemi une trentaine d'hommes, une pièce de canon et
+un caisson.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'armée se mettait en marche pour Nogent,
+afin de tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé
+Châlons et Vitry, et qui menaçaient Paris par la Ferté-sous-Jouarre
+et Meaux.</p>
+
+<p>Le 7 au matin, le duc de Tarente avait son quartier-général
+près de Chaville, entre Épernay et Châlons.</p>
+
+<p>Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau
+de Normandie et de Bretagne, se sont mises en mouvement,
+sous le commandement du général Pajol.</p>
+
+<p>La division de l'armée d'Espagne, commandée par le général
+Leval, est arrivée à Provins; les autres suivent. Ces troupes
+sont composées de soldats qui ont fait les campagnes
+d'Autriche et de Pologne. Elles sont remplacées à l'armée
+d'Espagne par les cinq divisions de réserve.</p>
+
+<p>Aujourd'hui 7, à midi, l'empereur est arrivé à Nogent.</p>
+
+<p>Tout est en mouvement pour manoeuvrer.</p>
+
+<p>L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi
+commet partout les plus horribles vexations.</p>
+
+<p>Toutes les mesures sont prises pour qu'au premier mouvement
+rétrograde il soit enveloppé de tous côtés.</p>
+
+<p>Des millions de bras n'attendent que ce moment pour se
+lever. La terre sacrée que l'ennemi a violée, sera pour lui une
+terre de feu qui le dévorera.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 10, l'empereur avait son quartier-général à Sézanne.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente était à Meaux, ayant fait couper les
+ponts de la Ferté et de Tréport.</p>
+
+<p>Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté;
+le général Blücher à Vertus, et le général Alsuffiew à Champ-Aubert.
+L'armée de Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches
+de Paris. Cette armée, sous le commandement en chef
+du général Blücher, se composait des corps de Sacken et de
+Langeron, formant soixante régimens d'infanterie russe, et de
+l'élite de l'armée prussienne.</p>
+
+<p>Le 10, à la pointe du jour, l'empereur se porta sur les
+hauteurs de Saint-Prix, pour couper en deux l'armée du général
+Blücher. A dix heures, le duc de Raguse passa les étangs
+de Saint-Gond, et attaqua le village de Baye. Le neuvième
+corps russe, sous le commandement du général Alsuffiew, et
+fort de douze régimens, se déploya et présenta une batterie
+de vingt-quatre pièces de canon. Les divisions Lagrange et
+Ricart, avec la cavalerie du premier corps, tournèrent les positions
+de l'ennemi par sa droite. A une heure après-midi, nous
+fûmes maîtres du village de Baye.</p>
+
+<p>A deux heures, la garde impériale se déploya dans les belles
+plaines qui sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se
+reployait et exécutait sa retraite. L'empereur ordonna au général
+Girardin de prendre, avec deux escadrons de la garde
+de service, la tête du premier corps de cavalerie, et de tourner
+l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Châlons. L'ennemi,
+qui s'aperçut de ce mouvement, se mit en désordre.
+Le duc de Raguse fit enlever le village de Champ-Aubert.
+Au même instant, les cuirassiers chargèrent à la droite, et
+acculèrent les Russes à un bois et à un lac entre la route d'Épernay
+et celle de Châlons. L'ennemi avait peu de cavalerie;
+se voyant sans retraite, ses masses se mêlèrent. Artillerie,
+infanterie, cavalerie, tout s'enfuit pêle-mêle dans les bois;
+deux mille se noyèrent dans le lac. Trente pièces de canon
+et deux cents voitures furent prises. Le général en chef, les
+généraux, les colonels, plus de cent officiers et quatre cents
+hommes furent faits prisonniers.</p>
+
+<p>Ce corps de deux divisions et douze régimens devait présenter
+une force de dix-huit mille hommes: mais les maladies,
+les longues marches, les combats, l'avaient réduit à
+huit mille hommes: quinze cents à peine sont parvenus à s'échapper
+à la faveur des bois et de l'obscurité. Le général
+Blücher était resté à son quartier-général des Vertus, où il
+a été témoin des désastres de cette partie de son armée sans
+pouvoir y porter remède.</p>
+
+<p>Aucun homme de la garde n'a été engagé, à l'exception de
+deux des quatre escadrons de service, qui se sont vaillamment
+comportés. Les cuirassiers du premier corps de cavalerie ont
+montré la plus rare intrépidité.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, le général Nansouty ayant débouché
+sur la chaussée, se porta sur Montmirail avec les divisions
+de cavalerie de la garde des généraux Colbert et Laferrière,
+s'empara de la ville et de six cents cosaques qui l'occupaient.</p>
+
+<p>Le 11, à cinq heures du matin, la division de cavalerie
+du général Guyot se porta également sur Montmirail. Différentes
+divisions d'infanterie furent retardées dans leur mouvement
+par la nécessité d'attendre leur artillerie. Les chemins
+de Sézanne à Champ-Aubert sont affreux. Notre artillerie n'a
+pu s'en tirer que par la constance des canonnières et qu'au
+moyen des secours fournis avec empressement par les habitans,
+qui ont amené leurs chevaux.</p>
+
+<p>Le combat de Champ-Aubert, où une partie de l'armée
+russe a été détruite, ne nous a pas conté plus de deux cents
+hommes tués ou blessés. Le général de division comte Lagrange
+est du nombre de ces derniers; il a été légèrement
+blessé à la tête.</p>
+
+<p>L'empereur arriva le 11, à dix heures du matin, à une
+demi-lieue en avant de Montmirail. Le général Nansouty
+était en position avec la cavalerie de la garde, et contenait
+l'armée de Sacken, qui commençait à se présenter. Instruit
+du désastre d'une partie de l'armée russe, ce général avait
+quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du soir, et
+marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté
+Château-Thierry. A onze heures du matin, le 11, il commençait
+à se former, et tout présageait la bataille de Montmirail,
+dont l'issue était d'une si haute importance. Le duc
+de Raguse, avec son corps et le premier corps de cavalerie,
+avait porté son quartier-général à Étoges, sur la route de
+Châlons.</p>
+
+<p>La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix
+heures du matin. L'empereur ordonna au prince de la Moskwa
+de garnir le village de Marchais, par où l'ennemi paraissait
+vouloir déboucher. Ce village fut défendu par la brave
+division du général Ricart avec une rare constance; il fut pris
+et repris plusieurs fois dans la journée.</p>
+
+<p>A midi, l'empereur ordonna au général Nansouty de se
+porter sur la droite, coupant la route de Château-Thierry,
+et forma les seize bataillons de la première division de la
+vieille garde sous le commandement du général Friant en une
+seule colonne le long de la route, chaque colonne de bataillon
+étant éloignée de cent pas.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
+A trois heures, le duc de Trévise, avec les seize
+bataillons de la deuxième division de la vieille garde, qui
+étaient partis le matin de Sézanne, déboucha sur Montmirail.</p>
+
+<p>L'empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions;
+mais la nuit approchait. Il ordonna au général Friant
+de marcher avec quatre bataillons de la vieille garde, dont
+deux du deuxième régiment de grenadiers et deux du
+deuxième régiment de chasseurs, sur la ferme de l'Épine-aux-Bois,
+qui était la clef de la position, et de l'enlever. Le
+duc de Trévise se porta avec six bataillons de la deuxième
+division de la vieille garde sur la droite de l'attaque du général
+Friant.</p>
+
+<p>De la position de la ferme de l'Épine-aux-Bois dépendait
+le succès de la journée. L'ennemi le sentait. Il y avait placé
+quarante pièces de canon; il avait garni les haies d'un triple
+rang de tirailleurs, et formé en arrière des masses d'infanterie.</p>
+
+<p>Cependant, pour rendre cette attaque plus facile, l'empereur
+ordonna au général Nansouty de s'étendre sur la droite,
+ce qui donna à l'ennemi l'inquiétude d'être coupé et le força
+de dégarnir une partie de son centre pour soutenir sa droite.
+Au même moment, il ordonna au général Ricart de céder
+une partie du village de Marchais, ce qui porta aussi l'ennemi
+à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque,
+dans la réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la
+bataille.</p>
+
+<p>Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement,
+et que l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de
+l'apparence d'un succès qu'il croyait réel, le général Friant
+s'élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les quatre bataillons
+de la vieille garde. Ils abordèrent l'ennemi au pas de
+course, et firent sur lui l'effet de la tête de Méduse. Le prince
+de la Moskwa marchait le premier, et leur montrait le chemin
+de l'honneur. Les tirailleurs se retirèrent épouvantés sur les
+masses qui furent attaquées. L'artillerie ne put plus jouer; la
+fusillade devint alors effroyable, et le succès était balancé;
+mais au même moment, le général Guyot, à la tête du premier
+de lanciers, des vieux dragons et des vieux grenadiers
+de la garde impériale, qui défilaient sur la grande route au
+grand trot et au cris de <i>vive l'empereur</i>, passa à la droite
+de la Haute-Epine; ils se jetèrent sur les derrières des masses
+d'infanterie, les rompirent, les mirent en désordre, et tuèrent
+tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de Trévise,
+avec six bataillons de la division du général Michel, secondait
+alors l'attaque de la vieille garde, arrivait au bois,
+enlevait le village de Fontenelle, et prenait tout un parc
+ennemi.</p>
+
+<p>La division des gardes d'honneur défila après la vieille
+garde sur la grande route, et arrivée à la hauteur de l'Epine-aux-Bois,
+fit un à gauche pour enlever ce qui s'était avancé
+sur le village de Marchais. Le général Bertrand, grand-maréchal
+du palais, et le maréchal duc de Dantzick, à la tête
+de deux bataillons de la vieille garde, marchèrent en avant
+sur le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y
+trouvait fut pris ou tué.</p>
+
+<p>En moins d'un quart d'heure, un profond silence succéda
+au bruit du canon et d'une épouvantable fusillade. L'ennemi
+ne chercha plus son salut que dans la fuite: généraux, officiers,
+soldats, infanterie, cavalerie, artillerie, tout s'enfuit
+pêle-mêle.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, la nuit étant obscure, il fallut
+prendre position. L'empereur prit son quartier-général à la
+ferme de l'Épine-aux-Bois.</p>
+
+<p>Le général Michel, de la garde, a été blessé d'une balle
+au bras. Notre perte s'élève au plus à mille hommes tués ou
+blessés. Celle de l'ennemi est au moins de huit mille tués ou
+prisonniers; on lui a pris beaucoup de canons et six drapeaux.
+Cette mémorable journée, qui confond l'orgueil et la jactance
+de l'ennemi, a anéanti l'élite de l'armée russe. Le quart de
+notre armée n'a pas été engagé.</p>
+
+<p>Le lendemain 12, à neuf heures du matin, le duc de Trévise
+suivit l'ennemi sur la route de Château-Thierry. L'empereur,
+avec deux divisions de cavalerie de la garde et quelques
+bataillons, se rendit à Vieux-Maisons, et de là prit la
+route qui va droit à Château-Thierry. L'ennemi soutenait sa
+retraite avec huit bataillons qui étaient arrivés tard la veille
+et qui n'avaient pas donné. Il les appuyait de quelques escadrons
+et de trois pièces de canon. Arrivé au petit village des
+Carquerets, il parut vouloir défendre la position qui est
+derrière le ruisseau, et couvrir le chemin de Château-Thierry.</p>
+
+<p>Une compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite-Noue,
+culbuta les tirailleurs de l'ennemi, qui fut poursuivi
+jusqu'à sa dernière position. Six bataillons de la vieille garde
+à toute distance de déploiement, occupaient la plaine, à cheval
+sur la grande route.</p>
+
+<p>Le général Nansouty, avec les divisions de cavalerie des
+généraux Laferrière et Defrance, eut ordre de faire un mouvement
+à droite et de se porter entre Château-Thierry et l'arrière-garde
+ennemie. Ce mouvement fut exécuté avec autant
+d'habileté que d'intrépidité.
+La cavalerie ennemie se porta de tous les points sur sa
+gauche pour s'opposer à la cavalerie française; elle fut culbutée
+et forcée de disparaître du champ de bataille.</p>
+
+<p>Le brave général Letort, avec les dragons de la seconde
+division de la garde, après avoir repoussé la cavalerie de
+l'ennemi, s'élança sur les flancs et les derrières de huit masses
+d'infanterie qui formaient l'arrière-garde ennemie. Cette division
+brûlait d'égaler ce que les chevaux-légers, les dragons et
+les grenadiers à cheval du général Guyot avaient fait la veille.
+Elle enveloppa de tous côtés ces masses, et en fit un horrible
+carnage. Les trois pièces de canon, le général russe Freudenreich,
+qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout
+ce qui composait ses bataillons a été tué ou fait prisonnier.
+Le nombre de prisonniers faits dans cette brillante affaire s'élève
+à plus de deux mille hommes. Le colonel Carely, du
+dixième de hussards, s'est fait remarquer. Nous arrivâmes
+alors sur les hauteurs de Château-Thierry, d'où nous vîmes
+les restes de cette armée fuyant dans le plus grand désordre,
+et gagnant en toute hâte ses ponts. Les grandes routes leur
+étaient coupées; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite
+de la Marne. Le prince Guillaume de Prusse, qui était resté
+à Château-Thierry avec une réserve de deux mille hommes,
+s'avança à la tête des faubourgs pour protéger la fuite de cette
+masse désorganisée. Deux bataillons de la garde arrivèrent
+alors au pas de course. A leur aspect, le faubourg et la rive
+gauche furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts, et démasqua
+sur la rive droite une batterie de douze pièces de canon:
+cinq cents hommes de la réserve du prince Guillaume ont
+été pris.</p>
+
+<p>Le 12 au soir, l'empereur a pris son quartier-général au
+petit château de Nesle.</p>
+
+<p>Le 13, dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les
+ponts de Château-Thierry.</p>
+
+<p>L'ennemi ne pouvant se retirer ni sur la route d'Épernay,
+qui lui était coupée, ni sur celle qui passe par la ville de
+Soissons, que nous occupons, a pris la traverse dans la direction
+de Reims. Les habitans assurent que de toute cette
+armée il n'est pas passé à Château-Thierry dix mille hommes,
+dans le plus grand désordre. Peu de jours auparavant, ils
+l'avaient vue florissante et pleine de jactance. Le général
+d'Yorck disait que dix obusiers suffiraient pour se rendre
+maître de Paris. En allant, ces troupes ne parlaient que de
+Paris; en revenant, c'est la paix qu'elles invoquaient.</p>
+
+<p>On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent
+les cosaques; il n'est point de vexations, de cruautés, de
+crimes que ces hordes de barbares n'aient commis. Les paysans
+les poursuivent, les attaquent dans les bois comme des
+bêtes féroces, s'en saisissent et les mènent partout où il y a
+des troupes françaises. Hier, ils en ont conduit plus de trois
+cents à Vieux-Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans
+les bois pour échapper aux vainqueurs, tombent dans leurs
+mains, et augmentent à chaque instant le nombre des prisonniers.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 février au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 13, à trois heures après midi, le pont de Château-Thierry
+fut raccommodé. Le duc de Trévise passa la Marne,
+et se mit à la suite de l'ennemi, qui, dans un épouvantable
+désordre, paraît s'être retiré sur Soissons et sur Reims, par
+la route de traverse de la Fère en Tardenois.</p>
+
+<p>Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de
+Silésie, était constamment resté à Vertus pendant les trois
+jours qui ont anéanti son armée. Il recueillit douze cents
+hommes des débris du corps du général Alsuffiew battu à
+Champ-Aubert, qu'il réunit à une division russe du corps
+de Langeron, arrivée de Mayence et commandée par le lieutenant-général
+Ouroussoff. Il était trop faible pour entreprendre
+quelque chose; mais le 13 il fut joint par un corps prussien
+du général Kleist, composé de quatre brigades. Il se mit
+alors à la tête de ces vingt mille hommes et marcha contre
+le duc de Raguse, qui occupait toujours Étoges. Dans la nuit
+du 13 au 14, ne jugeant pas ses forces suffisantes pour se
+mesurer contre l'ennemi, le duc de Raguse se mit en retraite
+et s'appuya sur Montmirail, où il était de sa personne le 14 à
+sept heures du matin.</p>
+
+<p>L'empereur partit le même jour de Château-Thierry à
+quatre heures du matin, et arriva à huit heures à Montmirail.
+Il fit sur-le-champ attaquer l'ennemi, qui venait de
+prendre position avec le corps de ses troupes au village de
+Vauchamp. Le duc de Raguse attaqua ce village. Le général
+Grouchy, à la tête de la cavalerie, tourna la droite de l'ennemi
+par les villages et par les bois, et se porta à une lieue
+au-delà de la position de l'ennemi. Pendant que le village de
+Vauchamp était attaqué vigoureusement, défendu de même,
+pris et repris plusieurs fois, le général Grouchy arriva sur
+les derrières de l'ennemi, entoura, et sabra trois carrés, et
+accula le reste dans les bois. Au même instant, l'empereur
+fit charger par notre droite ses quatre escadrons de service,
+commandés par le chef d'escadron de la garde La Biffe. Cette
+charge fut aussi brillante qu'heureuse. Un carré de deux mille
+hommes fut enfoncé et pris. Toute la cavalerie de la garde
+arriva alors au grand trot, et l'ennemi fut poussé l'épée dans
+les reins. A deux heures, nous étions au village de Fromentières;
+l'ennemi avait perdu six mille hommes faits prisonniers,
+dix drapeaux et trois pièces de canon.</p>
+
+<p>L'empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur
+Champ-Aubert à une lieue sur les derrières de l'ennemi. En
+effet, l'ennemi continuant sa retraite, arriva sur ce point à la
+nuit. Il était entouré de tous côtés, et tout aurait été pris si
+le mauvais état des chemins avait permis à douze pièces d'artillerie
+légère de suivre la cavalerie du général Grouchy.
+Toutefois, et quoique la nuit fût obscure, trois carrés de cette
+infanterie furent enfoncés, tués ou pris, et les autres poursuivis
+vivement jusqu'à Étoges; la cavalerie s'empara aussi
+de trois pièces de canon. L'arrière-garde ennemie était faite
+par la division russe; elle fut attaquée par le premier régiment
+de marine du duc de Raguse, abordée à la baïonnette,
+rompue, et on lui fit mille prisonniers, avec le lieutenant-général
+Ouroussoff qui la commandait, et plusieurs colonels.</p>
+
+<p>Les résultats de cette brillante journée sont dix mille prisonniers,
+dix pièces de canon, dix drapeaux et un grand nombre
+d'hommes tués à l'ennemi.</p>
+
+<p>Notre perte n'excède pas trois ou quatre cents hommes
+tués ou blessés; ce qui est dû à la manière franche dont les
+troupes ont abordé l'ennemi et à la supériorité de notre cavalerie
+qui le décida, aussitôt qu'il s'en aperçut, à mettre son
+artillerie en retraite; de sorte qu'il a marché constamment
+sous la mitraille de soixante bouches à feu, et que des soixante
+pièces de canon qu'il avait, il ne nous en a opposé que deux
+ou trois.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais,
+comte Bertrand, le duc de Dantzick et le prince de la Moskwa,
+ont constamment été à la tête des troupes.</p>
+
+<p>Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions
+de cavalerie Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la
+garde s'est couverte de gloire; rien n'égale son intrépidité.
+Le général Lion, de la garde, a été légèrement blessé. Le duc
+de Raguse fait une mention particulière du premier régiment
+de marine; le reste de l'infanterie, soit de la garde, soit de
+la ligne, n'a pas tiré un coup de fusil.</p>
+
+<p>Ainsi, cette armée de Silésie, composée des corps russes
+de Sacken et de Langeron, des corps prussiens d'Yorck et
+de Kleist, et forte de près de quatre-vingt mille hommes, a
+été, en quatre jours, battue, dispersée, anéantie, sans affaire
+générale, et sans occasionner aucune perte proportionnée à
+de si grands résultats.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 17 février au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur, en partant de Nogent le 9, pour manoeuvrer
+sur les corps ennemis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux
+sur Paris, laissa les corps du duc de Bellune et du général
+Gérard en avant de Nogent; le septième corps du duc de
+Reggio, à Provins, chargé de la défense des ponts de Bray
+et de Montereau, et le général Pajol sur Montereau et
+Melun.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, ayant eu avis que plusieurs divisions
+de l'armée autrichienne avaient marché de Troyes dans la
+journée du 10, pour s'avancer sur Nogent, fit repasser la
+Seine à son corps de l'armée, laissant le général Bourmont avec
+douze cents hommes à Nogent pour la défense de la ville.</p>
+
+<p>L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela
+ses attaques toute la journée, et toujours en vain; il
+fut vivement repoussé, avec perte de quinze cent hommes
+tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le général Bourmont avait barricadé les rues, crénelé les
+maisons, et pris toutes ses mesures pour une vigoureuse défense.
+Ce général, qui est un officier de distinction, fut blessé
+au genou; le colonel Ravier le remplaça. L'ennemi renouvela
+l'attaque le 12, mais toujours infructueusement. Nos jeunes
+troupes se sont couvertes de gloire.</p>
+
+<p>Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de deux mille
+hommes.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, ayant appris que l'ennemi avait passé
+à Bray, jugea convenable de faire couper le pont de Nogent,
+et se porta sur Nangis. Le duc de Reggio ordonna de faire
+sauter les ponts de Montereau et de Melun, et se retira sur
+la rivière d'Yères.</p>
+
+<p>Le 16, l'empereur est arrivé sur l'Yères, et a porté son
+quartier-général à Guignes.</p>
+
+<p>Le soir de la bataille de Vauchamp (le 14), le duc de
+Raguse fit attaquer l'ennemi à huit heures sur Etoges; il lui
+a pris neuf pièces de canon, et il a achevé la destruction de
+la division russe: on a compté sur ce seul point, au champ
+de bataille, treize cents morts.</p>
+
+<p>Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp ont été beaucoup
+plus considérables qu'on ne l'a annoncé.</p>
+
+<p>L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble.
+Les atrocités commises par les cosaques surpassent tout ce
+que l'on peut imaginer. Dans leur féroce ivresse, ils ont porté
+leurs attentats sur des femmes de soixante ans et sur des jeunes
+filles de douze; ils ont ravagé et détruit les habitations. Les
+paysans, ne respirant que la vengeance, conduits par des
+vieux militaires réformés, et armés avec des fusils de l'ennemi
+ramassés sur le champ de bataille, battent les bois, et font
+main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent: on estime déjà à
+plus de deux mille hommes ceux qu'ils ont pris; ils en ont
+tué plusieurs centaines. Les Russes épouvantés se rendent à
+nos colonnes de prisonniers, pour y trouver un asile. Les
+mêmes causes produiront les mêmes effets dans tout l'empire;
+et ces armées, qui entraient, disaient-elles, sur notre territoire
+pour y porter la paix, le bonheur, les sciences et les
+arts, y trouveront leur anéantissement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A. S. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a fait marcher, le 18 au matin, sur les ponts
+de Bray et de Montereau.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio s'est porté sur Provins.</p>
+
+<p>S. M. étant informée que le corps du général de Wrede et
+des Wurtembergeois était en position à Montereau, s'y est
+porté avec les corps du duc de Bellune et du général Gérard,
+la garde à pied et à cheval.</p>
+
+<p>De son côté, le général Pajol marchait de Melun sur Montereau.</p>
+
+<p>L'ennemi a défendu la position.</p>
+
+<p>Il a été culbuté et si vivement, que la ville et les ponts
+sur l'Yonne et la Seine ont été enlevés de vive force; de sorte
+que ces ponts sont intacts, et nous les passons pour suivre
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous avons dans ce moment environ trois mille prisonniers
+bavarois et wurtembergeois, dont un général et cinq pièces
+de canon.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 19 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Raguse marchait sur Châlons lorsqu'il apprit
+qu'une colonne de la garde impériale russe, composée de
+deux divisions de grenadiers, se portait sur Montmirail. Il
+fit volte-face, marcha à l'ennemi, lui prit trois cents hommes,
+le repoussa sur Sézanne, d'où les mouvemens de l'empereur
+ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes.</p>
+
+<p>Le comte Grouchy, avec la division d'infanterie du général
+Leval et trois divisions du deuxième corps de cavalerie,
+passait à la Ferté-sous-Jouarre.</p>
+
+<p>Les avant postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons.</p>
+
+<p>Le 17, à la pointe du jour, l'empereur a marché de Guignes
+sur Nangis. Le combat de Nangis a été des plus brillans.</p>
+
+<p>Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec
+trois divisions qui formaient son corps d'armée.</p>
+
+<p>Le général Pahlen, commandant les troisième et quatorzième
+divisions russes et beaucoup de cavalerie, était à Mormant.</p>
+
+<p>Le général de division Gérard, officier de la plus haute
+espérance, déboucha au village de Mormant sur l'ennemi.
+Un bataillon du trente-deuxième régiment d'infanterie, toujours
+digne de son ancienne réputation, qui le fit distinguer
+il y a vingt ans par l'empereur aux batailles de Castiglione,
+entra dans le village au pas de charge. Le comte de Valmy, à
+la tête des dragons du général Treilhard venant d'Espagne,
+et qui arrivaient à l'armée, tourna le village par sa gauche.
+Le comte Milhaud, avec le cinquième corps de cavalerie, le
+tourna par sa droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses
+batteries. Dans un instant tout fut décidé. Les carrés
+formés par les divisions russes furent enfoncés. Tout fut pris,
+généraux et officiers: six mille prisonniers, dix mille fusils,
+seize pièces de canon et quarante caissons sont tombés en
+notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué d'être pris:
+il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent. Il avait annoncé au
+sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins, qu'il serait le 18
+à Paris. En retournant, il ne s'arrêta qu'un quart d'heure, et
+eut la franchise de dire à son hôte: «J'ai été bien battu;
+deux de mes divisions ont été prises; dans deux heures vous
+verrez les Français.»</p>
+
+<p>Le comte de Valmy se porta sur Provins, avec le duc de
+Reggio; le duc de Tarente sur Donnemarie.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le-Comte. Le général
+de Wrede, avec ses deux divisions bavaroises, y était
+en position. Le général Gérard les attaqua et les mit en déroute.
+Les huit ou dix mille hommes qui composaient le corps
+bavarois étaient perdus, si le général L'héritier, qui commande
+une division de dragons, avait chargé comme il le devait;
+mais ce général, qui s'est distingué dans tant d'occasions, a
+manqué celle qui s'offrait à lui. L'empereur lui en a fait témoigner
+son mécontentement. Il ne l'a pas fait traduire à un
+conseil d'enquête, certain que, comme à Hoff en Prusse et à
+Znaïm en Moravie, où il commandait le dixième régiment
+de cuirassiers, il méritera des éloges, et réparera sa faute.</p>
+
+<p>S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au
+général Treilhard et à sa division, au général Gérard et à
+son corps d'armée.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la nuit du 17 au 18 au château de
+Nangis.</p>
+
+<p>Le 18, à la pointe du jour, le général Château s'est porté
+sur Montereau. Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au
+soir. Il s'est arrêté à Salins: c'est une faute grave. L'occupation
+des ponts de Montereau aurait fait gagner à l'empereur
+un jour, et permis de prendre l'armée autrichienne en flagrant
+délit.</p>
+
+<p>Le général Château arriva devant Montereau à dix heures
+du matin; mais dès neuf heures le général Bianchi, commandant
+le premier corps autrichien, avait pris position avec
+deux divisions autrichiennes et la division wurtembergeoise,
+sur les hauteurs en avant de Montereau, couvrant les ponts
+et la ville. Le général Château l'attaqua; n'étant pas soutenu
+par les autres divisons du corps d'armée, il fut repoussé. Le
+sieur Lecouteulx, qui avait été envoyé le matin en reconnaissance,
+ayant eu son cheval tué, a été pris. C'est un intrépide
+jeune homme.</p>
+
+<p>Le général Gérard soutint le combat pendant toute la matinée.
+L'empereur s'y porta au galop. A deux heures après-midi,
+il fit attaquer le plateau. Le général Pajol, qui marchait
+par la route de Melun, arriva sur ces entrefaites, exécuta
+une belle charge, culbuta l'ennemi et le jeta dans la Seine
+et dans l'Yonne. Les braves chasseurs du septième débouchèrent
+sur les ponts, que la mitraille de plus de soixante
+pièces de canon empêcha de faire sauter, et nous obtînmes le
+double résultat de pouvoir passer les ponts au pas de charge,
+de prendre quatre mille hommes, quatre drapeaux, six pièces
+de canon, et de tuer quatre à cinq mille hommes à l'ennemi.</p>
+
+<p>Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la
+plaine. Le général Duhesme, officier d'une rare intrépidité
+et d'une longue expérience, déboucha sur le chemin de Sens;
+l'ennemi fut poussé dans toutes les directions, et notre armée
+défila sur les ponts. La vieille garde n'eut qu'à se montrer:
+l'ardeur des troupes du général Gérard et du général Pajol
+l'empêcha de participer à l'affaire.</p>
+
+<p>Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs; des
+coups de fusil tirés par les fenêtres augmentèrent les embarras
+de l'ennemi. Les Autrichiens et les Wurtembergeois jetèrent
+leurs armes. Un général wurtembergeois a été tué. Un général
+autrichien a été pris, ainsi que plusieurs colonels, parmi
+lesquels se trouve le colonel du régiment de Collorédo, pris
+avec son état-major et son drapeau.</p>
+
+<p>Dans la même journée, les généraux Charpentier et Alix
+débouchèrent de Melun, traversèrent la forêt de Fontainebleau
+et en chassèrent les cosaques et une brigade autrichienne.
+Le général Alix arriva à Moret.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente arriva devant Bray.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins
+sur Nogent.</p>
+
+<p>Le général de brigade Montbrun, qui avait été chargé avec
+dix-huit cents hommes, de défendre Moret et Fontainebleau,
+les avait abandonnés et s'était retiré sur Essonne. Cependant
+la forêt de Fontainebleau pouvait être disputée pied à pied.</p>
+
+<p>Le major-général a ordonné la suspension du général Montbrun
+et l'a envoyé devant un conseil d'enquête.</p>
+
+<p>Une perte qui a sensiblement affecté l'empereur est celle
+du général Château. Ce jeune officier, qui donnait les plus
+grandes espérances, a été blessé mortellement sur le pont de
+Montereau, où il était avec les tirailleurs. S'il meurt, et le
+rapport des chirurgiens donne peu d'espoir, il mourra du
+moins accompagné des regrets de toute l'armée, mort digne
+d'envie et bien préférable à l'existence, pour tout militaire
+qui ne la conserverait qu'en survivant à sa réputation, et en
+étouffant les sentimens que doivent lui inspirer dans ces
+grandes circonstances la défense de la patrie et l'honneur du
+nom français.</p>
+
+<p>Le palais de Fontainebleau a été conservé. La général autrichien
+Hardeck, qui est entré dans la ville, y avait placé
+des sentinelles pour le défendre des excès des cosaques, qui
+sont cependant parvenus à piller des portiers et à enlever des
+couvertures dans les écuries. Les habitans ne se plaignent
+point des Autrichiens, mais de ces Tartares, monstres qui déshonorent
+le souverain qui les emploie et les armées qui les
+protègent. Ces brigands sont couverts d'or et de bijoux. On
+a trouvé jusqu'à huit et dix montres sur ceux que les soldats
+et les paysans ont tués: ce sont de véritables voleurs de grands
+chemins.</p>
+
+<p>L'empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales
+de Brest et du Poitou. Il les a passées en revue: «Montrez,
+leur dit-il, de quoi sont capables les hommes de l'Ouest;
+ils furent de tout temps les fidèles défenseurs de leur pays,
+et les plus fermes appuis de la monarchie.»</p>
+
+<p>S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé
+sur les hauteurs de Montereau.</p>
+
+<p>Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince
+royal de Wurtemberg.</p>
+
+<p>Ainsi, l'armée de Schwartzenberg se trouve entamée par la
+défaite de Kleist, ce corps en ayant toujours fait partie, par la
+défaite de Wittgenstein, par celle du corps bavarois, de la
+division wurtembergeoise et du corps du général Bianchi.</p>
+
+<p>L'empereur a accordé aux trois divisions de la vieille garde à
+cheval cinq cents décorations de la légion-d'honneur; il en a
+accordé également à la vieille garde à pied. Il en a donné cent
+à la cavalerie du général Treilhard, et un pareil nombre à
+celle du général Milhaud.</p>
+
+<p>On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges,
+de Saint-Wladimir, de Sainte-Anne, prises sur les
+hommes qui couvrent les différens champs de bataille.</p>
+
+<p>Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau
+ne s'élève pas à plus quatre cents hommes tués ou blessés,
+ce qui, quoique invraisemblable, est pourtant l'exacte vérité.</p>
+
+<p>La ville d'Épernay ayant eu connaissance des succès de
+notre armée, a sonné le tocsin, barricadé ses rues, refusé le
+passage à une colonne de deux mille hommes et fait des prisonniers.
+Que cet exemple soit imité partout, et il est à présumer
+que bien peu d'hommes des armées ennemies repasseront
+le Rhin.</p>
+
+<p>Les villes de Guise et de Saint-Quentin ont aussi fermé
+leurs portes et déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se
+présentait devant elles des forces suffisantes et de l'infanterie.
+Elles n'ont pas fait comme Reims, qui a eu la faiblesse d'ouvrir
+ses portes à cent cinquante cosaques, et qui, pendant
+huit jours, les a complimentés et bien traités. Nos annales
+conserveront le souvenir des populations qui ont manqué à
+ce qu'elles devaient à elles-mêmes et à l'honneur. Elles exalteront,
+au contraire, celles qui, comme Lyon, Chalons-sur-Saône,
+Tournus, Sens, Saint-Jean-de-Losne, Vitry, Châlons-sur-Marne,
+ont payé leurs dettes envers la patrie, et se
+sont souvenues de ce qu'exigeait la gloire du nom français.
+La Franche-Comté, les Vosges et l'Alsace ne l'oublieront pas
+au moment du mouvement rétrograde des alliés. Le duc de
+Castiglione, qui a réuni à Lyon une armée d'élite, marche
+pour fermer la retraite aux ennemis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 21 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le baron Marulaz, commandant à Besançon, écrit ce qui
+suit:</p>
+
+<p>Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Bréguille,
+dans la nuit; il a fait jouer sur la ville deux batteries
+d'obusiers et de canons, et il a tenté une attaque sur le fort
+de Chandonne: il a partout été repoussé, aux cris de <i>vive
+l'empereur</i>. Il a perdu plus de douze cents hommes. Quelque
+part que l'ennemi se présente, nous sommes en mesure de le
+bien recevoir.</p>
+
+<p>Tous les cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans,
+se reploient en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent,
+et prennent et tuent un grand nombre. A Nogent, ces
+Tartares, qui n'ont rien d'humain, ont incendié des granges,
+auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les habitans étant
+sortis pour venir l'éteindre, les cosaques les ont chargés et
+ont rallumé le feu. Dans un village de l'Yonne, les cosaques
+s'amusant à incendier une belle ferme, le tocsin sonna, et les
+habitans en jetèrent une trentaine dans les flammes.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre a couché le 17 à Bray; il avait fait
+marquer son quartier-général pour le jour suivant à Fontainebleau.
+L'empereur d'Autriche n'a pas quitté Troyes.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon a eu le 20 au soir son quartier-général à
+Nogent.</p>
+
+<p>Toute l'armée entière se dirige sur Troyes.</p>
+
+<p>Le général Gérard est arrivé avec son corps et la division de
+cavalerie du général Roussel, à Sens; il a son avant-garde à
+Villeneuve-l'Archevêque. L'avant-garde du duc de Reggio
+est à moitié chemin de Nogent à Troyes, à Châtres et à Mesgrigny;
+celle du duc de Tarente est à Pavillon. Le duc de Raguse
+est à Sézanne, observant les mouvemens du général Wintzingerode,
+qui, ayant quitté Soissons, s'est porté par Reims
+sur Châlons, pour se réunir au débris de général Blücher.
+Le duc de Raguse tomberait sur son flanc gauche s'il s'engageait
+de nouveau.</p>
+
+<p>Soissons est une place à l'abri d'un coup de main. Le général
+Wintzingerode, à la tête de quatre à cinq mille hommes
+de troupes légères, la somma de se rendre. Le général Rusca
+répondit comme il devait. Wintzingerode mit ses douze pièces
+de canon en batterie; malheureusement le premier coup
+tua le général Rusca. Mille hommes de gardes nationales étaient
+la seule garnison qu'il y eût dans la place; ils s'épouvantèrent,
+et l'ennemi entra à Soissons, où il commit toutes les
+horreurs imaginables. Les généraux qui se trouvaient dans la
+place, et qui devaient prendre le commandement à la mort
+du général Rusca, seront traduits à un conseil d'enquête; car
+cette ville ne devait pas être prise.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise à réoccupé Soissons le 19, et en a réorganisé
+la défense.</p>
+
+<p>Le général Vincent écrit de Château-Thierry que deux
+cent cinquante coureurs ennemis étant revenus à Fère-en-Tardenoy,
+M. d'Arbaud-Missun s'est porté contre eux, avec
+soixante chevaux du troisième régiment des gardes-d'honneur
+qu'il a réunis, et avec le secours des gardes nationaux des villages,
+il a battu ces coureurs, en a tué plusieurs, et a chassé
+le reste.</p>
+
+<p>Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin-le Bosnay,
+sur la vieille route de Nogent à Troyes. L'ennemi
+avait huit cents chevaux environ. Il l'a fait attaquer par trois
+cents hommes, qui l'ont culbuté, lui ont fait cent soixante
+prisonniers, tué une vingtaine d'hommes et pris une centaine
+de chevaux. Il a poursuivi l'ennemi et le poursuit encore l'épée
+dans les reins.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée
+considérable, composé de troupes d'élite, pour se porter en
+Franche-Comté et en Suisse.</p>
+
+<p>Le congrès de Châtillon continue toujours, mais l'ennemi
+y porte toute espèce d'entraves. Les cosaques arrêtent à chaque
+pas les courriers, et leur font faire des détours tels, que,
+quoiqu'on ne soit qu'à trente lieues de Châtillon en ligne
+droite, les courriers n'arrivent qu'après quatre à cinq jours
+de course. C'est la première fois qu'on viole ainsi le droit des
+gens. Chez les nations les moins civilisées, les courriers des
+ambassadeurs sont respectés, et aucun empêchement n'est mis
+aux communications des négociateurs avec leur gouvernement.</p>
+
+<p>Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands
+malheurs, si, l'ennemi parvenant à leurs portes, ils lui eussent
+livré leur ville sans défense. Le pillage, la dévastation et
+l'incendie auraient fini les destinées de cette belle capitale.</p>
+
+<p>Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorables
+à nos ennemis, puisqu'elle leur a permis d'évacuer
+leur artillerie et leurs bagages par tous les chemins. Sans cela,
+plus de la moitié de leurs voitures seraient tombées en notre
+pouvoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 24 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur s'est rendu le 22, à deux heures après midi,
+dans la petite ville de Mery-sur-Seine.</p>
+
+<p>Le général Boyer a attaqué à Mery les débris des corps des
+généraux Blücher, Sacken et Yorck, qui avaient passé l'Aube
+pour rejoindre l'armée du prince de Schwartzenberg à Troyes.
+Le général Boyer a poussé l'ennemi au pas de charge, l'a culbuté
+et s'est emparé de la ville. L'ennemi, dans sa rage, y
+a mis le feu avec tant de rapidité, qu'il a été impossible de traverser
+l'incendie pour le poursuivre. Nous avons fait une centaine
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Du 22 au 23, l'empereur a eu son quartier-général au petit
+bourg de Châtres.</p>
+
+<p>Le 23, le prince Wenzel-Lichtenstein est arrivé au quartier-général.
+Ce nouveau parlementaire était envoyé par le
+prince Schwartzenberg pour proposer un armistice.</p>
+
+<p>Le général Milhaud, commandant la cavalerie du cinquième
+corps, a fait prisonniers deux cents hommes à cheval,
+entre Pavillon et Troyes.</p>
+
+<p>Le général Gérard, parti de Sens et marchant par Ville-neuve-l'Archevêque,
+Villemont et Saint-Liebaut, a rencontré
+l'arrière-garde du prince Maurice de Lichtenstein, lui a
+pris six pièces de canon et six cents hommes montés, qui
+ont été entourés par la brave division de cavalerie du général
+Roussel.</p>
+
+<p>Le 23, nos troupes investissaient Troyes de tous côtés. Un
+aide-de-camp russe est venu aux avant-postes, pour demander
+le temps d'évacuer la ville, sans quoi elle serait brûlée.
+Cette considération a arrêté les mouvemens de l'empereur.</p>
+
+<p>La ville a été évacuée dans la nuit, et nous y sommes entrés
+ce matin.</p>
+
+<p>Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles
+les habitans ont été en proie pendant les dix-sept
+jours de l'occupation de l'ennemi. On se peindrait aussi difficilement
+l'enthousiasme et l'exaltation des sentimens qu'ils
+ont montrés à l'arrivée de l'empereur. Une mère qui voit ses
+enfans arrachés à la mort, des esclaves qui voient briser leurs
+fers après la captivité la plus cruelle, n'éprouvent pas une
+joie plus vive que celle que les habitans de Troyes ont manifestée.
+Leur conduite a été honorable et digne d'éloges. Le
+théâtre a été ouvert tous les soirs, mais aucun homme, aucune
+femme, même des classes inférieures, n'a voulu y paraître.</p>
+
+<p>Le sieur Gau, ancien émigré, et le sieur Viderange, ancien
+garde-du-corps, se sont prononcés en faveur de l'ennemi,
+et ont porté la croix de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant
+une commission prévôtale et condamnés à mort. Le premier
+a subi son jugement; le deuxième a été condamné par
+contumace.</p>
+
+<p>La population entière demande à marcher. «Vous aviez
+bien raison, s'écriaient les habitans, en entourant l'empereur,
+de nous dire de nous lever en masse. La mort est préférable
+aux vexations, aux mauvais traitemens, aux cruautés que
+nous avons éprouvés pendant dix-sept jours.»</p>
+
+<p>Dans tous les villages, les habitans sont en armes; ils font
+partout main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les
+hommes isolés, les prisonniers se présentent d'eux-mêmes
+aux gendarmes, qu'ils ne regardant plus comme des gardiens,
+mais comme des protecteurs.</p>
+
+<p>Le général Vincent écrit de Château-Thierry, le 22, que
+l'ennemi ayant voulu frapper des réquisitions sur les communes
+de Bazzy, Passi et Vincelle, les gardes nationaux se
+sont réunis et ont repoussé l'ennemi, après lui avoir pris et
+blessé plusieurs hommes. Le même général écrit à la même
+date, qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant approché
+de Château-Thierry, il l'a fait attaquer par un détachement
+du troisième régiment des gardes-d'honneur, commandé
+par le chef d'escadron d'Andlaw, et soutenu par les
+gardes nationales de Château-Thierry, et des communes de
+Blesmes et Cruzensi. L'ennemi a été chassé et mis en déroute;
+douze cosaques et quatorze chevaux ont été pris. Les gardes
+nationaux étaient à la recherche du reste de cette troupe, qui
+s'est sauvée dans les bois. S. M. a accordé trois décorations
+de la légion-d'honneur au détachement du troisième régiment
+des gardes-d'honneur, et un pareil nombre aux gardes nationaux.</p>
+
+<p>Le comte de Valmy s'est dirigé, aujourd'hui 24, sur Bar-sur-Seine.
+Arrivé à Saint-Paar, il a trouvé l'arrière-garde
+du général Giulay, l'a fait charger, l'a mise en déroute et
+lui a fait douze cents prisonniers. Il est probable que le comte
+de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.</p>
+
+<p>Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière, soutenu
+par le duc de Reggio; il s'est porté sur Lusigny, et a
+passé la Barce. Le général Duhesme a pris position à Montieramey,
+près Vandoeuvre.</p>
+
+<p>Le comte Flahaut, aide-de-camp de l'empereur Napoléon,
+le comte Ducca, aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, le
+comte Schouvaloff, aide-de-camp de l'empereur de Russie,
+et le général de Rauch, chef du corps du génie du roi de
+Prusse, sont réunis à Lusigny, pour traiter des conditions
+d'une suspension d'armes.</p>
+
+<p>Ainsi, dans la journée du 24, la capitale de la Champagne
+a été délivrée, et nous avons fait environ deux mille prisonniers,
+dont un bon nombre d'officiers. On a de plus trouvé
+dans les hôpitaux de la ville un millier de blessés, officiers
+et soldats, abandonnés par l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 27 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général était à Troyes.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio était à Bar-sur-Aube, avec le général
+Gérard, et le second corps de cavalerie, commandé par le
+comte de Valmy.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente avait son quartier-général à Mussy-l'Evêque,
+et ses avant-postes à Châtillon; il marchait sur l'Aube
+et sur Clairvaux.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione, qui a sous ses ordres une armée de
+quarante mille hommes, dont une grande partie se compose
+de troupes d'élite, était en mouvement.</p>
+
+<p>Le général Marchand était à Chambéry, le général Dessaix
+sous les murs de Genève, et le général Meusnier était entré à
+Mâcon.</p>
+
+<p>Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir; le
+général autrichien Bubna, qui avait menacé Lyon, était en
+retraite de tous côtés; dès le 20, on évaluait sa perte, sur
+différens points, à quinze cents hommes, dont six cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est à Arcis-sur-Aube, le duc de
+Bellune à Plancy, le duc de Padoue à Nogent; on marchait
+sur les derrières des corps de Blücher, Sacken, Yorck et
+Kleist, qui avaient reçu des renforts de Soissons, et qui manoeuvraient
+sur le corps du duc de Raguse, qui se trouvait à
+la Ferté-Gaucher.</p>
+
+<p>Le général Duhesme a enlevé Bar-sur-Aube à la baïonnette,
+et en faisant des prisonniers, parmi lesquels sont plusieurs
+officiers bavarois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 5 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>S.M. l'empereur et roi avait, le 5, son quartier-général à
+Bery-le-Bac, sur l'Aisne.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Blücher, Sacken, Yorck, Winzingerode
+et de Bulow était en retraite; sans la trahison du commandant
+de la ville de Soissons, qui a livré ses portes, cette
+armée était perdue.</p>
+
+<p>Le général Corbineau est entré, le 5, à Reims, à quatre
+heures du matin.</p>
+
+<p>Nous avons battu l'ennemi aux combats de Lisy-sur-Ourcq
+et de May.</p>
+
+<p>Le résultat des diverses affaires, est: quatre mille prisonniers,
+six cents voitures de bagages, plusieurs pièces de canon,
+et la délivrance de la ville de Reims.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Craonne, le 7 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Il y a eu aujourd'hui ici une bataille très-glorieuse pour
+les armées françaises.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi a battu les corps des généraux ennemis
+Witzingerode, Woronzoff et Langeron, réunis aux
+débris du corps du général Sacken.</p>
+
+<p>Nous avons déjà deux mille prisonniers et plusieurs pièces
+de canon.</p>
+
+<p>Notre armée est à la poursuite de l'ennemi sur la route de
+Laon.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 9 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armée du général Blücher, composée des débris des corps
+des généraux Sacken, Kleist et Yorck, se retira, après les batailles
+de Montmirail et de Vauchamp, par Reims, sur Châlons.
+Elle y reçut les deux dernières divisions du corps du
+général Langeron, qui étaient encore restées devant Mayence,
+et elle y reforma ses cadres. Sa perte avait été telle, qu'elle
+fut obligée de les réduire à moitié, quoiqu'il lui fût arrivé
+plusieurs convois de recrues de ses réserves.</p>
+
+<p>L'armée dite du nord, composée de quatre divisions russes,
+sous les ordres des généraux Witzingerode, Woronzoff et
+Strogonow, et d'une division prussienne sous les ordres du
+général Bulow, remplaçait, à Châlons et à Reims, l'armée de
+Silésie.</p>
+
+<p>Celle-ci passa l'Aube à Arcis, pendant que le prince de
+Schwartzenberg bordait la droite de la Seine, et, par suite des
+combats de Nangis et de Montereau, évacuait tout le pays
+entre la Seine et l'Yonne.</p>
+
+<p>Le 22 février, le général Blücher se présenta devant Méry.
+Il avait déjà passé le pont lorsque le général de division
+Boyer marcha sur lui à la baïonnette, le culbuta et le rejeta
+de l'autre côté de la rivière; mais l'ennemi mit le feu au pont
+et à la petite ville de Méry, et l'incendie fut si violent, que
+pendant quarante-huit heures il fut impossible de passer.</p>
+
+<p>Le 24, le corps du duc de Reggio se porta sur Vandoeuvre,
+et celui du duc de Tarente sur Bar-sur-Seine.</p>
+
+<p>Il paraît que l'armée de Silésie s'était portée sur la gauche
+de l'Aube, pour se réunir à l'armée autrichienne et donner
+une bataille générale; mais l'ennemi ayant renoncé à ce projet,
+le général Blücher repassa l'Aube le 24, et se porta sur
+Sézanne.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse observa ce corps, retarda sa marche, et
+se retira devant lui sans éprouver aucune perte. Il arriva le
+25 à la Ferté-Gaucher, et fit le 26, à la Ferté-sous-Jouarre,
+sa jonction avec le duc de Trévise, qui observait la droite de
+la Marne et les corps de l'armée dite du nord qui étaient à
+Châlons et à Reims.</p>
+
+<p>Le 27, le général Sacken se porta sur Meaux, et se présenta
+au pont placé à la sortie de Meaux sur le chemin de
+Nangis, qui avait été coupé. Il fut reçu avec de la mitraille.
+Quelques-uns de ses coureurs s'avancèrent jusqu'au pont de
+Lagny.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur partit de Troyes le 27, coucha le
+même jour au village d'Herbisse, le 28 au château d'Esternay,
+et le 1er mars à Jouarre.</p>
+
+<p>L'armée de Silésie se trouvait ainsi fortement compromise;
+Elle n'eut d'autre parti à prendre que de passer la Marne. Elle
+jeta trois ponts, et se porta sur l'Ourcq.</p>
+
+<p>Le général Kleist passa l'Ourcq et se portait sur Meaux
+par Varède. Le duc de Trévise le rencontra le 28 en position
+au village de Gué-à-Trême, sur la rive gauche de la Térouenne.
+Il l'aborda franchement. Le général Christiani,
+commandant une division de vieille garde, s'est couvert de
+gloire. L'ennemi a été poussé l'épée dans les reins pendant
+plusieurs lieues. On lui a pris quelques centaines d'hommes,
+et un grand nombre est resté sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Dans le même temps, l'ennemi avait passé l'Ourcq à Lisy.
+Le duc de Raguse le rejeta sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Le mouvement de retraite de l'armée de Blücher fut prononcé.
+Tout filait sur la Ferté-Milon et Soissons.</p>
+
+<p>L'empereur partit de la Ferté-sous-Jouarre le 3; son avant-garde
+fut le même jour à Rocourt.</p>
+
+<p>Les ducs de Raguse et de Trévise poussaient l'arrière-garde
+ennemie; ils l'attaquèrent vivement le 3 à Neuilly-Saint-Front.</p>
+
+<p>L'empereur arriva de bonne heure le 4 à Fismes. On fit
+des prisonniers et l'on prit beaucoup de voitures de bagages.</p>
+
+<p>La ville de Soissons était armée de vingt pièces de canon
+et en état de se défendre. Le duc de Raguse et le duc de Trévise
+se portèrent sur cette ville pour y passer l'Aisne, tandis
+que l'empereur marchait sur Mezy. L'armée ennemie était
+dans la position la plus dangereuse; mais le général qui commandait
+à Soissons, par une lâcheté qu'on ne saurait définir,
+abandonna la place le 3, à quatre heures après midi, par une
+capitulation soi-disant honorable, en ce que l'ennemi lui permettait
+de sortir de la ville avec ses troupes et son artillerie,
+et se retira avec la garnison et son artillerie sur Villers-Cotterets.
+Au moment où l'armée ennemie se croyait perdue,
+elle apprit que le pont de Soissons lui appartenait et n'avait
+pas même été coupé. Le général qui commandait dans cette
+place et les membres du conseil de défense sont traduits à une
+commission d'enquête. Ils paraissent d'autant plus coupables,
+que pendant toutes les journées du 2 et du 3, on avait entendu
+de la ville la canonnade de notre armée qui se rapprochait
+de Soissons, et qu'un bataillon de la Vistule qui était
+dans la place, et qui ne la quitta qu'en pleurant, donnait les
+plus grands témoignages d'intrépidité.</p>
+
+<p>Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, et le
+général de cavalerie Laferrière s'étaient portés sur Reims, où
+ils entrèrent le 5 à quatre heures du matin, en tournant un
+corps ennemi de quatre bataillons qui couvrait la ville, et
+dont les troupes furent faites prisonnières. Tout ce qui se
+trouvait dans Reims fut pris.</p>
+
+<p>Le 5, l'empereur coucha à Bery-au-Bac. Le général Nansouty
+passa de vive force le pont de Bery, mit en déroute une
+division de cavalerie qui le couvrait, s'empara de ses deux
+pièces de canon, et prit trois cents cavaliers, parmi lesquels
+s'est trouvé le colonel prince Gagarin, qui commandait une
+brigade.</p>
+
+<p>L'armée ennemie s'était divisée en deux parties. Les huit
+divisions russes de Sacken et de Witzingerode avaient pris
+position sur les hauteurs de Craonne, et les corps prussiens
+sur les hauteurs de Laon.</p>
+
+<p>L'empereur vint coucher le 6 à Corbeni. Les hauteurs de
+Craonne furent attaquées et enlevées par deux bataillons de
+la garde. L'officier d'ordonnance Caraman, jeune officier
+d'espérance, à la tête d'un bataillon, tourna la droite. Le
+prince de la Moskowa marcha sur la ferme d'Urtubie. L'ennemi
+se retira, et prit position sur une hauteur, qu'on reconnut
+le 7 à la pointe du jour. C'est ce qui donna lieu à la bataille
+de Craonne.</p>
+
+<p>Cette position était très-belle, l'ennemi ayant sa droite et
+sa gauche appuyées à deux ravins, et un troisième ravin devant
+lui. Il défendait le seul passage, d'une centaine de toises
+de largeur, qui joignait sa position au plateau de Craonne.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune se porta, avec deux divisions de la jeune
+garde, à l'abbaye de Vauclerc, où l'ennemi avait mis le feu. Il
+l'en chassa, et passa le défilé que l'ennemi défendait avec
+soixante pièces de canon. Le général Drouot le franchit avec
+plusieurs batteries. Au même instant, le prince de la Moskowa
+passa le ravin de gauche et débouchait sur la droite de l'ennemi.
+Pendant une heure, la canonnade fut très-forte. Le général
+Grouchy, avec sa cavalerie, déboucha. Le général Nansouty,
+avec deux divisions de cavalerie, passa le ravin sur la
+droite de l'ennemi. Une fois le défilé franchi et l'ennemi forcé
+dans sa position, il fut poursuivi pendant quatre lieues, et
+canonné par quatre-vingts pièces de canon à mitraille; ce qui
+lui a causé une très-grande perte. Le plateau par lequel il se
+retirait ayant toujours des ravins à droite et à gauche, la cavalerie
+ne put le déborder et l'entamer.</p>
+
+<p>L'empereur porta son quartier-général à Bray.</p>
+
+<p>Le lendemain 8, nous avons poursuivi l'ennemi jusqu'au
+delà du défilé d'Urcel, et le jour même nous sommes entrés
+à Soissons, où il a laissé un équipage de pont.</p>
+
+<p>La bataille de Craonne est extrêmement glorieuse pour nos
+armes. L'ennemi y a perdu six généraux; il évalue sa perte
+de cinq à six mille hommes. La nôtre a été de huit cents
+hommes tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune a été blessé d'une balle. Le général
+Grouchy, ainsi que le général Laferrière, officier de cavalerie
+d'une grande distinction, ont également été blessés en
+débouchant à la tête de leurs troupes.</p>
+
+<p>Le général Belliard a pris le commandement de la cavalerie.</p>
+
+<p>Le résultat de toutes ces opérations est une perte pour
+l'ennemi de dix à douze mille hommes, et d'une trentaine de
+pièces de canon.</p>
+
+<p>L'intention de l'empereur est de manoeuvrer avec l'armée
+sur l'Aisne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le lendemain de la bataille de Craonne (le 8), l'ennemi
+fut poursuivi par le prince de la Moskowa jusqu'au village
+d'Étouvelles. Le général Voronzoff, avec sept ou huit mille
+hommes, gardait cette position, qui était très-difficile à aborder,
+parce que la route qui y conduit chemine, pendant une
+lieue, entre deux marais impraticables.</p>
+
+<p>Le baron Gourgault, premier officier d'ordonnance de
+S. M., et officier d'un mérite distingué, partit à onze heures
+du soir de Chavignon avec deux bataillons de la vieille garde,
+tourna la position, et se porta par Challevois sur Chivi. Il
+arriva à une heure du matin sur l'ennemi, qu'il aborda à la
+baïonnette. Les Russes furent réveillés par les cris de <i>vive
+l'empereur!</i> et poursuivis jusqu'à Laon. Le prince de la Moskowa
+déboucha par le défilé.</p>
+
+<p>Le lendemain 9, à la pointe du jour, on reconnut l'ennemi,
+qui s'était réuni aux corps prussiens. La position qu'il
+occupait était telle, qu'on la jugea inattaquable. On prit position.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, qui avait couché le 8 à Corbeni, parut
+à deux heures après midi à Veslud, culbuta l'avant-garde
+ennemie, attaqua le village d'Athies, qu'il enleva, et eut des
+succès pendant toute la journée. A six heures et demie, il
+prit position. A sept heures, l'ennemi fit un <i>houra</i> de cavalerie
+à une lieue sur les derrières, où le duc de Raguse avait
+un parc de réserve. Le duc de Raguse s'y porta vivement;
+mais l'ennemi avait eu le temps d'enlever dans ce parc quinze
+pièces de canon. Une grande partie du personnel s'est sauvée.</p>
+
+<p>Le même jour, le général Charpentier, avec sa division de
+jeune garde, enleva le village de Clacy. Le lendemain, l'ennemi
+attaqua sept fois ce village, et sept fois il fut repoussé.
+Le général Charpentier fit quatre cents prisonniers. L'ennemi
+laissa les avenues couvertes de ses morts. Le quartier-général
+de l'empereur a été, le 9 et le 10, à Chavignon.</p>
+
+<p>S. M. jugeant qu'il était impossible d'attaquer les hauteurs
+de Laon, a porté le 11 son quartier-général à Soissons. Le
+duc de Raguse a occupé le même jour Bery-au-Bac.</p>
+
+<p>Le général Corbineau se louait à Reims du bon esprit de
+ses habitans.</p>
+
+<p>Le 7, à onze heures du matin, le général Saint-Priest,
+commandant une division russe, s'est présenté devant la ville
+de Reims, et l'a sommée de se rendre. Le général Corbineau
+lui a répondu avec du canon. Le général Defrance arrivait
+alors avec sa division de gardes-d'honneur. Il fit une belle
+charge et chassa l'ennemi. Le général Saint-Priest a fait mettre
+le feu à deux grandes manufactures et à cinquante maisons
+de la ville qui se trouvent hors de son enceinte, conduite
+digne d'un transfuge; de tout temps, les transfuges furent les
+plus cruels ennemis de leur patrie.</p>
+
+<p>Soissons a beaucoup souffert; les habitans se sont conduits
+de la manière la plus honorable. Il n'est point d'éloges qu'ils
+ne donnent au régiment de la Vistule, qui formait leur garnison;
+il n'est pas d'éloges que le régiment de la Vistule ne
+fasse des habitans. S. M. a accordé à ce brave corps trente
+décorations de la légion-d'honneur.</p>
+
+<p>Le plan de campagne de l'ennemi paraît avoir été une espèce
+de <i>houra</i> général sur Paris. Négligeant toutes les places
+de Flandres, et n'observant Berg-op-Zoom et Anvers qu'avec
+des troupes inférieures en nombre de moitié aux garnisons de
+ces villes, l'ennemi a pénétré sur Avesnes. Négligeant les places
+des Ardennes, Mézières, Rocroy, Philippeville, Givet, Charlemont,
+Montmédy, Maestricht, Venloo, Juliers, il a passé
+par des chemins impraticables, pour arriver sur Avesnes et
+Rethel. Ces places communiquent ensemble, ne sont pas observées,
+et leurs garnisons inquiètent fortement les derrières
+de l'ennemi. Au même instant où le général Saint-Priest brûlait
+Reims, son frère était arrêté par les habitans et conduit prisonnier
+à Charlemont. Négligeant toutes les places de la
+Meuse, l'ennemi s'était avancé par Bar et Saint-Dizier. La
+garnison de Verdun est venue jusqu'à Saint-Mihiel. Auprès
+de Bar, un général russe resté quelques momens, avec une
+quinzaine d'hommes, après le départ de sa troupe, a été tué,
+ainsi que son escorte, par les paysans, en représailles des
+atrocités qu'il avait ordonnées. Metz pousse ses sorties jusqu'à
+Nancy. Strasbourg et les autres places de l'Alsace n'étant observées
+que par quelques partis, on y entre, on en sort librement,
+et les vivres y arrivent en abondance. Les troupes de
+la garnison de Mayence vont jusqu'à Spire. Les départemens
+s'étant empressés de compléter les cadres des bataillons qui
+sont dans toutes ces places, où on les a armés, équipés et
+exercés, on peut dire qu'il y a plusieurs armées sur les derrières
+de l'ennemi. Sa position ne peut que devenir tous les
+jours plus dangereuse. On voit, par les rapports que l'on a
+interceptés, que les régimens de cosaques dont la force était
+de deux cent cinquante hommes, en ont perdu plus de cent
+vingt, sans avoir été à aucune action, mais par la guerre que
+leur ont faite les paysans.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione manoeuvre sur le Rhône, dans le
+département de l'Ain et dans la Franche-Comté. Les généraux
+Dessaix et Marchand ont chassé l'ennemi de la Savoie. Quinze
+mille hommes passent les Alpes pour venir renforcer le duc
+de Castiglione.</p>
+
+<p>Le vice-roi a obtenu de grands succès a Borghetto, et a
+repoussé l'ennemi sur l'Adige.</p>
+
+<p>Le général Grenier, parti de Plaisance le 2 mars, a battu
+l'ennemi sur Parme, et l'a jeté au-delà du Taro.</p>
+
+<p>Les troupes françaises qui occupaient Rome, Civita-Vecchia,
+la Toscane, entrent en Piémont pour passer les Alpes.</p>
+
+<p>L'exaspération des populations entières s'accroît chaque
+jour dans la proportion des atrocités que commettent ces
+hordes, plus barbares encore que leurs climats, qui déshonoreraient
+l'espèce humaine, et dont l'existence militaire a
+pour mobile, au lieu de l'honneur, le pillage et tous les crimes.</p>
+
+<p>Les conférences de Lusigny, pour la suspension d'armes,
+ont échoué. On n'a pu s'arranger sur la ligne de démarcation.
+On était d'accord sur les points d'occupation au nord et à
+l'est; mais l'ennemi a voulu, non-seulement étendre sa ligne
+sur la Saône et le Rhône, mais en envelopper la Savoie. On
+a répondu à cette injuste prétention, en proposant d'adopter
+pour cette partie le <i>statu quo,</i> et de laisser le duc de Castiglione
+et le comte Bubna se régler sur la ligne de leurs avant-postes.
+Cette proposition a été rejetée. Il a donc fallu renoncer
+à une suspension d'armes de quinze jours, qui offrait plus
+d'inconvéniens que d'avantages. L'empereur n'a pas cru, d'ailleurs,
+avoir le droit de remettre de nombreuses populations
+sous le joug de fer dont elles avaient été délivrées. Il n'a pu
+consentir à abandonner nos communications avec l'Italie, que
+l'ennemi avait essayé tant de fois et vainement d'intercepter,
+lorsque nos troupes n'étaient pas encore réunies.</p>
+
+<p>Le temps a été constamment très-froid. Les bivouacs sont
+fort durs dans cette saison; mais on en a ressenti également
+les souffrances de part et d'autre. Il parait même que les maladies
+font des ravages dans l'armée ennemie, tandis qu'il y
+eu a fort peu dans la nôtre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général Saint-Priest, commandant en chef le huitième
+corps russe, était depuis plusieurs jours en position à Châlons-sur-Marne,
+ayant une avant-garde à Sillery. Ce corps,
+composé de trois divisions qui devaient former dix-huit régimens
+et trente-six bataillons, n'était réellement que de huit
+régimens ou seize bataillons, faisant cinq à six mille hommes.</p>
+
+<p>Le général Jagow, commandant la dernière colonne de la
+réserve prussienne, et ayant sous ses ordres quatre régimens
+de la landwehr de la Poméranie prussienne et des Marches,
+formant seize bataillons ou sept mille hommes qui avaient été
+employés au siége de Torgau et de Wittemberg, se réunit au
+corps du général Saint-Priest, dont les forces se trouvèrent
+être de quinze à seize mille hommes, cavalerie et artillerie
+comprises.</p>
+
+<p>Le général Saint-Priest résolut de surprendre la ville de
+Reims, où était le général Corbineau, à la tête de la garde
+nationale et de trois bataillons de levée en masse, avec cent
+hommes de cavalerie et huit pièces de canon. Le général Corbineau
+avait placé la division de cavalerie du général Defrance
+à Châlons-sur-Vesle, à deux lieues de la ville.</p>
+
+<p>Le 12, à cinq heures du matin, le général Saint-Priest se
+présenta aux différentes portes. Il fit sa principale attaque sur
+la porte de Laon, que la supériorité de son nombre lui donna
+le moyen de forcer. Le général Corbineau opéra sa retraite
+avec les trois bataillons de la levée en masse et ses cent hommes
+de cavalerie, et se replia sur Châlons-sur-Vesle. La garde
+nationale et les habitans se sont très-bien comportés dans cette
+circonstance.</p>
+
+<p>Le 13, à quatre heures du soir, l'empereur était sur les
+hauteurs du Moulin-à-Vent, à une lieue de Reims. Le duc
+de Raguse formait l'avant-garde. Le général de division Merlin
+attaqua, cerna et prit plusieurs bataillons de landwehr
+prussienne. Le général Sébastiani, commandant deux divisions
+de cavalerie, se porta sur la ville. Une centaine de
+pièces de canon furent engagées, tant d'un côté que de l'autre.
+L'ennemi couronnait les hauteurs en avant de Reims. Pendant
+qu'elles étaient attaquées, on réparait les ponts de Saint-Brice,
+pour tourner la ville. Le général Defrance fit une superbe
+charge avec les gardes d'honneur, qui se sont couverts
+de gloire, notamment le général comte de Ségur, commandant
+le troisième régiment. Ils chargèrent entre la ville et
+l'ennemi, qu'ils jetèrent dans le faubourg, et auquel ils prirent
+mille cavaliers et son artillerie.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le général comte Krasinski ayant coupé
+la route de Reims à Bery-au-Bac, l'ennemi abandonna la
+ville, en fuyant en désordre de tous côtés. Vingt-deux pièces
+de canon, cinq mille prisonniers, cent voitures d'artillerie et
+de bagages, sont les résultats de cette journée, qui ne nous
+a pas coûté cent hommes.</p>
+
+<p>La même batterie d'artillerie légère qui a frappé de mort
+le général Moreau devant Dresde, a blessé mortellement le
+général Saint-Priest, qui venait à la tête des Tartares du désert,
+ravager notre belle patrie.</p>
+
+<p>L'empereur est entré à Reims à une heure du matin, aux
+acclamations des habitans de cette grande ville, et y a placé
+son quartier-général. L'ennemi s'est retiré, partie sur Châlons,
+partie sur Rethel, partie sur Laon. Il est poursuivi dans
+toutes ces directions.</p>
+
+<p>Le dixième régiment de hussards s'est, ainsi que le troisième
+régiment des gardes-d'honneur, particulièrement distingué.</p>
+
+<p>Le général comte de Ségur a été blessé grièvement, mais
+sans danger pour sa vie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général Wittgenstein, avec son corps d'armée, était à
+Villenoxe. Il avait jeté des ponts à Pont, où il avait passé la
+Seine, et il marchait sur Provins.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente avait réuni ses troupes sur cette ville.
+Le 16, l'ennemi manoeuvrait pour déborder sa gauche. Le
+duc de Reggio engagea son artillerie, et toute la journée se
+passa en canonnade. Le mouvement de l'ennemi paraissait se
+prononcer sur Provins et sur Nangis.</p>
+
+<p>D'un autre côté, le prince Schwartzenberg, l'empereur
+Alexandre et le roi de Prusse étaient à Arcis-sur-Aube.</p>
+
+<p>Le corps du prince-royal de Wurtemberg s'était porté sur
+Villers-aux-Corneilles.</p>
+
+<p>Le général Platow, avec trois mille barbares, s'était jeté
+sur Fère-Champenoise et Sézanne.</p>
+
+<p>L'empereur d'Autriche venait d'arriver de Chaumont à
+Troyes.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est entré le 16 a Châlons-sur-Marne.</p>
+
+<p>L'empereur a couché le 17 à Épernay; le 18, à Fère-Champenoise,
+et le 19, à Plancy.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani, à la tête de sa cavalerie, a rencontré
+à Fère-Champenoise le général Platow, l'a culbuté et l'a poursuivi
+jusqu'à l'Aube, en lui faisant des prisonniers.</p>
+
+<p>Le 19, après-midi, l'empereur a passé l'Aube à Plancy.
+A cinq heures du soir, il a passé la Seine à un gué, et a fait
+tourner Méry, qui a été occupé.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, le général Letort, avec les chasseurs
+de la garde, est arrivé au village de Châtre, coudant la route
+de Nogent à Troyes; mais l'ennemi était déjà partout en retraite.
+Cependant le général Letort a pu atteindre son parc
+de pontons, qui avait servi à faire le pont de Pont-sur-Seine;
+il s'est emparé de tous les pontons sur leurs haquets attelés,
+et d'une centaine de voitures de bagages; il a fait des prisonniers.</p>
+
+<p>Dans la journée du 17, le général de Wrede avait rétrogradé
+rapidement sur Arcis-sur-Aube. Dans la nuit du 17 au
+18, l'empereur de Russie s'était retiré sur Troyes. Le 18
+les souverains alliés ont évacué Troyes, et se sont portés en
+toute hâte sur Bar-sur-Aube.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivé à Arcis-sur-Aube le 20 au matin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Boulevent, le 25 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur est ici. L'armée française
+occupe Chaumont, Brienne; elle est en communication
+avec Troyes, et ses patrouilles vont jusqu'à Langres. De tout
+côté, on ramène des prisonniers.</p>
+
+<p>La santé de S. M. est très-bonne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26 de ce mois, S.M. l'empereur a battu à Saint-Dizier,
+le général Witzingerode, lui a fait deux mille prisonniers,
+lui a pris des canons et beaucoup de voitures de bagages.
+Ce corps a été poursuivi très-loin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général de division Béré est entré à Chaumont le 25,
+et a ainsi coupé la ligne d'opération de l'ennemi; il a intercepté
+beaucoup de courriers et d'estafettes, et enlevé à l'ennemi
+des bagages, plusieurs pièces de canon, des magasins
+d'habillement et une grande partie des hôpitaux. Il a été parfaitement
+secondé par les habitans de la campagne, qui sont
+partout en armes et montrent la plus grande ardeur. M. le
+baron de Wissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre,
+revenant de Londres avec le comte de Pulsy, son secrétaire
+de légation; le lieutenant-général suédois Sessiole de Brand,
+ministre de Suède auprès de l'empereur de Russie, avec un
+major suédois; le conseiller de guerre prussien, Peguilhen;
+MM. de Tolstoï et de Marcof, et deux autres officiers d'ordonnance
+russes, allant tous en mission aux différens quartiers-généraux
+des alliés, ont été arrêtés par les levées en
+masse, et conduits au quartier-général. L'enlèvement de ces
+personnages, et de leurs papiers, qui ont tous été pris, est
+d'une grande importance.</p>
+
+<p>Le parc de l'armée russe et tous ses équipages étaient à
+Bar-sur-Aube. A la première nouvelle des mouvemens de
+l'armée, ils ont été évacués sur Bedfort; ce qui prive l'ennemi
+de ses munitions d'artillerie, de ses transports de vivres
+de réserve, et de beaucoup d'autres objets qui lui étaient nécessaires.</p>
+
+<p>L'armée ennemie ayant pris le parti d'opérer entre l'Aube
+et la Marne, avait laissé le général russe Witzingerode à
+Saint-Dizier, avec huit mille hommes de cavalerie et deux
+divisions d'infanterie, afin de maintenir la ligne d'opérations,
+et faciliter l'arrivée de l'artillerie, des munitions et des vivres
+dont l'ennemi a le plus grand besoin.</p>
+
+<p>La division de dragons du général Milhaud, et la cavalerie
+de la garde, commandée par le général Sébastiani, ont passé
+le gué de Valcoeur le 22 mars, ont marché sur cette cavalerie,
+et, après de belles charges, l'ont mise en déroute. Trois mille
+hommes de cavalerie russe; dont beaucoup de la garde impériale,
+ont été tués ou pris. Les dix-huit pièces de canon qu'avait
+l'ennemi, lui ont été enlevées, ainsi que ses bagages.
+L'ennemi, a laissé les bois et les prairies jonchés de ses morts.
+Tous les corps de cavalerie se sont distingués à l'envi les uns
+des autres. Le duc de Reggio a poursuivi l'ennemi jusqu'à
+Bar-sur-Ornain, où il est entré le 27. Le 29, le quartier-général
+de l'empereur était à Troyes. Deux convois de prisonniers,
+dont le nombre s'élève à plus de six mille hommes,
+suivent l'armée.</p>
+
+<p>Dans tous les villages, les habitans sont sous les armes;
+exaspérés par la violence, les crimes et les ravages de l'ennemi,
+ils lui font une guerre acharnée, qui est pour lui du plus
+grand danger.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 1er avril 1814.</p>
+
+<p>L'empereur qui avait porté son quartier-général à Troyes
+le 29, s'est dirigé à marches forcées par Sens sur la capitale.
+S. M. était le 31 à Fontainebleau; elle a appris que l'ennemi,
+arrivé vingt-quatre heures avant l'armée française, occupait
+Paris, après avoir éprouvé une forte résistance, qui lui a
+coûté beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Les corps des ducs de Trévise, de Raguse et celui du général
+Compans, qui ont concouru à la défense de la capitale,
+se sont réunis entre Essonne et Paris, où S.M. a pris position
+avec toute l'armée qui arrive de Troyes.</p>
+
+<p>L'occupation de la capitale par l'ennemi est un malheur
+qui afflige profondément le coeur de S.M., mais dont il ne
+faut pas concevoir d'alarmes; la présence de l'empereur avec
+son armée, aux portes de Paris, empêchera l'ennemi de se
+porter à ses excès accoutumés, dans une ville si populeuse,
+qu'il ne saurait garder sans rendre sa position très-dangereuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation.</i></p>
+
+<p>L'empereur se porte bien et veille pour le salut de tous.</p>
+
+<p>S.M. l'impératrice et le roi de Rome sont en sûreté.</p>
+
+<p>Les rois frères de l'empereur, les grands dignitaires, les
+ministres, le sénat et le conseil d'état, se sont portés sur les
+rives de la Loire, où le centre du gouvernement s'établit
+provisoirement.</p>
+
+<p>Ainsi l'action du gouvernement ne sera pas paralysée; les
+bons citoyens, les vrais Français, peuvent être affligés de
+l'occupation de la capitale; mais ils n'en doivent pas concevoir
+de trop vives alarmes; qu'ils se reposent sur l'activité de
+l'empereur, et sur son génie, du soin de notre délivrance!
+Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces grandes circonstances
+que l'honneur national, et nos intérêts bien entendus,
+nous commandent plus que jamais de nous rallier autour de
+notre souverain! Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun
+sacrifice pour terminer enfin cette lutte terrible contre
+des ennemis qui, non contens de combattre nos armées, viennent
+encore frapper chaque citoyen dans ce qu'il a de plus
+cher, et ravager ce beau pays dont la gloire et la prospérité
+furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine jalouse.</p>
+
+<p>Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir et
+dont elle ne s'enorgueillira pas long-temps, le théâtre de la
+guerre est encore loin de nous; mais si quelques coureurs,
+attirés par l'espoir du pillage, osaient se répandre dans vos
+campagnes, ils vous trouveraient armés pour défendre <i>vos
+femmes, vos enfans, vos propriétés</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Blois, 3 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation de l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Français,</p>
+
+<p>Les événemens de la guerre ont mis la capitale au pouvoir
+de l'étranger.</p>
+
+<p>L'empereur, accouru pour la défendre, est à la tête de
+ses armées si souvent victorieuses.</p>
+
+<p>Elles sont en présence de l'ennemi, sous les murs de Paris.
+C'est de la résidence que j'ai choisie, et des ministres de l'empereur,
+qu'émaneront les seuls ordres que vous puissiez reconnaître.</p>
+
+<p>Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre; toute
+direction qui en émane est le langage de l'étranger, ou celui
+qu'il convient à ses vues hostiles de propager.</p>
+
+<p>Vous serez fidèles à vos sermens, vous écouterez la voix
+d'une princesse qui fut remise à votre foi, qui fait sa gloire
+d'être Française, d'être associée aux destinées du souverain
+que vous avez librement choisi.</p>
+
+<p>Mon fils était moins sûr de vos coeurs au temps de nos prospérités.</p>
+
+<p>Ses droits et sa personne sont sous votre sauve-garde.</p>
+
+<p class="droite">MARIE-LOUISE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Discours de Napoléon à sa garde lorsqu'il apprit l'entrée
+des alliés à Paris.</i></p>
+
+<p>«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde!
+l'ennemi nous a dérobé trois marches, il est entré dans Paris.
+J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par
+de grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites,
+en renonçant à ses conquêtes, et perdant tout ce que nous
+avons gagné depuis la révolution. Non-seulement il a refusé,
+il a fait plus encore; par les suggestions perfides d'hommes à
+qui j'ai accordé la vie, que j'ai comblés de bienfaits, il les
+autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la
+substituer à notre cocarde nationale.... Dans peu de jours,
+j'irai l'attaquer dans Paris. Je compte sur vous.... Ai-je raison?
+(Ici s'élevèrent des cris nombreux: <i>vive l'empereur</i>,
+oui, à Paris, à Paris).... Nous irons leur prouver que la nation
+française sait être maîtresse chez elle; que si elle l'a été
+souvent chez les autres, elle le sera toujours sur son sol, et
+qu'enfin elle est capable de défendre sa cocarde, son indépendance
+et l'intégrité de son territoire. Allez communiquer ces
+sentimens à vos soldats.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Fontainebleau, 4 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Ordre du jour.</i></p>
+
+<p>L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui
+témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la
+France est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale.
+Le soldat suit la fortune et l'infortune de son général, son
+honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a pas inspiré ces
+sentimens à ses compagnons d'armes; il est passé aux alliés.
+L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a
+fait cette démarche; il ne peut accepter la vie ni la liberté de
+la merci d'un sujet. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement
+français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir
+dont il abuse maintenant; que c'est lui qui a sauvé une
+partie de ses membres de l'orage de la révolution, tiré de
+l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la nation. Le
+sénat se fonde sur les articles de la constitution, pour la renverser;
+il ne rougit pas de faire des reproches à l'empereur,
+sans remarquer que, comme le premier corps de l'état, il a
+pris part à tous les événemens. Il est allé si loin qu'il a osé
+accuser l'empereur d'avoir changé des actes dans la publication;
+le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices:
+un signe était un ordre pour le sénat, qui toujours
+faisait plus qu'on ne désirait de lui. L'empereur a toujours
+été accessible aux sages remontrances de ses ministres, et il attendait
+d'eux dans cette circonstance, une justification la plus
+indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si l'enthousiasme s'est
+mêlé dans les adresses et discours publics, alors l'empereur
+a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce langage, doivent
+s'attribuer à eux-mêmes la suite funeste de leurs flatteries.
+Le sénat ne rougit pas de parler des libelles publiés contre
+les gouvernemens étrangers; il oublie qu'ils furent rédigés
+dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montrée
+fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles,
+et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir.
+Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui
+a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a
+eu des raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité
+de Dieu et de la nation; eux seuls pouvaient l'en priver: il
+l'a toujours considérée comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta,
+c'était dans la conviction que lui seul était à même de
+la porter dignement. Son bonheur paraissait être sa destination:
+aujourd'hui, que la fortune s'est décidée contre lui,
+la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester
+plus long-temps sur le trône. S'il se doit considérer comme le
+seul obstacle à la paix, il fait ce dernier sacrifice à la France:
+il a, en conséquence, envoyé le prince de la Moskwa et les
+ducs de Vicence et de Tarente à Paris, pour entamer les négociations.
+L'armée peut être certaine que son bonheur ne
+sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Acte d'abdication de l'empereur Napoléon.</i></p>
+
+<p>Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon
+était le seul obstacle au rétablissement de la paix en
+Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare
+qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France
+et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même
+celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Dernière allocution de Napoléon à sa garde.</i></p>
+
+<p>«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille
+garde, je vous fais mes adieux: depuis vingt ans, je suis content
+de vous; je vous ai toujours trouvés sur le chemin de
+la gloire.</p>
+
+<p>«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre
+moi; une partie de l'armée a trahi ses devoirs, et la France
+elle-même a voulu d'autres destinées.</p>
+
+<p>«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais
+pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la
+France eût été malheureuse, ce qui était contraire au but que
+je me suis proposé.</p>
+
+<p>«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi;
+n'abandonnez pas notre chère patrie, trop long-temps malheureuse!
+Aimez-la toujours, aimez-la bien cette chère patrie.</p>
+
+<p>«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux,
+lorsque je saurai que vous l'êtes.</p>
+
+<p>«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je
+suivrai sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire
+ce que nous avons fait.</p>
+
+<p>«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre
+général.... Venez, général.... (Il serre le général Petit dans
+ses bras.) Qu'on m'apporte l'aigle.... (Il la baise.) Chère
+aigle! que ces baisers retentissent dans le coeur de tous les
+braves!... Adieu, mes enfans!... Mes voeux vous accompagneront
+toujours; conservez mon souvenir....»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3>
+
+<h3>1815.</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Au golfe Juan, le 1er mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu">PROCLAMATION.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au peuple français.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État,
+empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>«Français, la défection du duc de Castiglione livra Lyon
+sans défense à nos ennemis, l'armée dont je lui avais confié
+le commandement était, par le nombre de ses bataillons, la
+bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à
+même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé,
+et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée
+ennemie qui menaçait Paris.</p>
+
+<p>Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry,
+de Vauchamp, de Mormans, de Montereau,
+de Craone, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier;
+l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne,
+de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne,
+et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée
+ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve,
+de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée
+dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais
+sur le point d'être plus puissans, et l'élite de l'armée
+ennemie était perdue sans ressource; elle eût trouvé son tombeau
+dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement
+saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale
+et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces
+deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince
+et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation
+désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire
+qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions par sa séparation
+de ses parcs de réserve.</p>
+
+<p>Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut
+déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que
+l'intérêt de la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des
+mers. Ma vie vous était et devait encore vous être utile. Je ne
+permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient
+m'accompagner partageassent mon sort, je crus leur présence
+utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée
+de braves nécessaires à ma garde.</p>
+
+<p>Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans
+vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux
+intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire,
+qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national
+et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances.
+Un prince qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon
+trône par la force des mêmes armes qui ont ravagé notre territoire,
+chercherait en vain à s'étayer des principes du droit
+féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un
+petit nombre d'individus ennemis du peuple, qui, depuis
+vingt-cingt ans, les a condamnés dans toutes nos assemblées
+nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération
+extérieure seraient perdues à jamais.</p>
+
+<p>Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos
+voeux; vous réclamez ce gouvernement de votre choix, qui
+seul est légitime. Vous accusiez mon long sommeil; vous me
+reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la
+patrie.</p>
+
+<p>J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce;
+j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres.
+Tout ce que les individus ont fait, écrit ou dit depuis la
+prise de Paris, je l'ignorerai toujours: cela n'influera en rien
+sur le souvenir que je conserve des services importans qu'ils
+ont rendus; car il est des événemens d'une telle nature, qu'ils
+sont au-dessus de l'organisation humaine.</p>
+
+<p>Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle
+soit, qui n'ait eu le droit, et ne se soit soustraite au déshonneur
+d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément
+victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris et renversa
+le trône éphémère de Henri V, il reconnut tenir son
+trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée, que je
+fais et ferai toujours gloire de tout devoir.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Gap, le 6 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans des départements des Hautes et Basses-Alpes.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire,
+empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>J'ai été vivement touché de tous les sentimens que vous
+m'avez montrés; vos voeux seront exaucés; la cause de la
+nation triomphera encore! Vous avez raison de m'appeler
+votre père; je ne vis que pour l'honneur et le bonheur de la
+France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes; il garantit
+la conservation de toutes les propriétés; l'égalité entre
+toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis
+vingt-cinq ans, et après lesquels nos pères ont tous soupiré,
+forment aujourd'hui une partie de votre existence.</p>
+
+<p>Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je
+me rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j'ai vu
+en traversant votre pays.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Grenoble, 9 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans du département de l'Isère.</i></p>
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>Lorsque, dans mon exil, j'appris tous les malheurs qui pesaient
+sur la nation, que tous les droits du peuple étaient
+méconnus, et qu'il me reprochait le repos dans lequel je vivais,
+je ne perdis pas un moment. Je m'embarquai sur un
+frêle navire; je traversai les mers au milieu des vaisseaux de
+guerre de différentes nations; je débarquai sur le sol de la
+patrie, et je n'eus en vue que d'arriver avec la rapidité de
+l'aigle dans cette bonne ville de Grenoble, dont le patriotisme
+et l'attachement à ma personne m'étaient particulièrement
+connus.</p>
+
+<p>Dauphinois, vous avez rempli mon attente.</p>
+
+<p>J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans
+abattement, les malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un
+an; le spectacle que m'a offert le peuple sur mon passage,
+m'a vivement ému. Si quelques nuages avaient pu arrêter la
+grande opinion que j'avais du peuple français, ce que j'ai vu
+m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom de grand
+peuple, dont je le saluai il y a plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées pour me
+rendre dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de
+vous exprimer toute l'estime que m'ont inspirée vos sentimens
+élevés. Mon coeur est tout plein des émotions que vous y
+avez fait naître; j'en conserverai toujours le souvenir.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Lyon, 13 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans de la ville de Lyon.</i></p>
+
+<p>Lyonnais!</p>
+
+<p>Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma
+capitale, j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentimens
+que vous m'avez inspirés. Vous avez toujours été au
+premier rang dans mon affection. Sur le trône ou dans l'exil,
+vous m'avez toujours montré les mêmes sentimens. Ce caractère
+élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité
+toute mon estime. Dans des momens plus tranquilles, je reviendrai
+pour m'occuper de vos besoins et de la prospérité de
+vos manufactures et de votre ville.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Lyon, 13 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décret.</i></p>
+
+<p>Napoléon, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Considérant que la chambre des pairs est composée en
+partie de personnes qui ont porté les armes contre la France,
+et qui ont intérêt au rétablissement des droits féodaux, à la
+destruction de l'égalité entre les différentes classes, à l'annullation
+des ventes des domaines nationaux, et enfin à priver
+le peuple des droits qu'il a acquis par vingt-cinq ans de combats
+contre les ennemis de la gloire nationale;</p>
+
+<p>Considérant que les pouvoirs des députés au corps législatif
+étaient expirés, et que dès-lors, la chambre des communes
+n'a plus aucun caractère national; qu'une partie de cette
+chambre s'est rendue indigne de la confiance de la nation, en
+adhérant au rétablissement de la noblesse féodale, abolie
+par les constitutions acceptées par le peuple, en faisant payer
+par la France des dettes contractées à l'étranger pour tramer
+des coalitions et soudoyer des armées contre le peuple français;
+en donnant aux Bourbons le titre de roi légitime, ce qui
+était déclarer rebelles le peuple français et les armées, proclamer
+seuls bons Français les émigrés qui ont déchiré, pendant
+vingt-cinq ans, le sein de la patrie, et violé tous les
+droits du peuple en consacrant le principe que la nation était
+faite pour le trône, et non le trône pour la nation.</p>
+
+<p>Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. La chambre des pairs est dissoute.</p>
+
+<p>2. La chambre des communes est dissoute; il est ordonné à
+chacun des membres convoqué, et arrivé à Paris depuis le 7
+mars dernier, de retourner sans délai dans son domicile.</p>
+
+<p>3. Les collèges électoraux des départemens de l'empire seront
+réunis à Paris, dans le courant du mois de mai prochain,
+en <i>Assemblée extraordinaire du Champ-de-Mai,</i> afin de
+prendre les mesures convenables pour corriger et modifier
+nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la Nation,
+et en même temps pour assister au couronnement de l'impératrice,
+notre très-chère et bien-aimée épouse, et à celui de
+notre cher et bien-aimé fils.</p>
+
+<p>4. Notre grand-maréchal, faisant fonctions de major-général
+de la grande armée, est chargé de prendre les mesures
+nécessaires pour la publication du présent décret.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 26 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de ses ministres.</i></p>
+
+<p>Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. <i>Tout
+à la nation et tout pour la France!</i> voilà ma devise.</p>
+
+<p>Moi et ma famille, que ce grand peuple a élevés sur le
+trône des Français, et qu'il y a maintenus malgré les vicissitudes
+et les tempêtes politiques, nous ne voulons, nous ne
+devons, et nous ne pouvons jamais réclamer d'autres titres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse du conseil d'état.</i></p>
+
+<p>Les princes sont les premiers citoyens de l'état. Leur autorité
+est plus ou moins étendue, selon l'intérêt des nations
+qu'ils gouvernent. La souveraineté elle-même n'est héréditaire
+que parce que l'intérêt des peuples l'exige. Hors de
+ces principes, je ne connais pas de légitimité.</p>
+
+<p>J'ai renoncé aux idées du grand empire, dont depuis
+quinze ans je n'avais encore que posé les bases. Désormais le
+bonheur et la consolidation de l'empire français seront l'objet
+de toutes mes pensées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour de cassation.</i></p>
+
+<p>Dans les premiers âges de la monarchie française, des peuplades
+guerrières s'emparèrent des Gaules. La souveraineté,
+sans doute, ne fut pas organisée dans l'intérêt des Gaulois,
+qui furent esclaves ou n'eurent aucuns droits politiques; mais
+elle le fut dans l'intérêt de la peuplade conquérante. Il n'a
+donc jamais été vrai de dire, dans aucune période de l'histoire,
+dans aucune nation, même en Orient, que les peuples existassent
+pour les rois; partout il a été consacré que les rois
+n'existaient que pour les peuples. Une dynastie, <i>créée</i> dans
+les circonstances qui ont <i>créé</i> tant de nouveaux <i>intérêts</i>,
+ayant <i>intérêt</i> au maintien de tous les droits et de toutes les
+propriétés, peut seule être naturelle et légitime, et avoir la
+confiance et la force, ces deux premiers caractères de tout
+gouvernement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour des comptes.</i></p>
+
+<p>Ce qui distingue spécialement le trône impérial, c'est
+qu'il est élevé par la nation, qu'il est par conséquent <i>naturel</i>,
+et qu'il garantit tous les intérêts: c'est là le vrai caractère de
+la légitimité. L'intérêt impérial est de consolider tout ce qui
+existe et tout ce qui a été fait en France dans vingt-cinq années
+de révolution; il comprend tous les intérêts, et surtout l'intérêt
+de la gloire et de la nation, qui n'est pas le moindre
+de tous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour impériale de
+Paris.</i></p>
+
+<p>Tout ce qui est revenu avec les armées étrangères, tout ce
+qui a été fait sans consulter la nation est nul. Les cours de
+Grenoble et de Lyon, et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire
+que j'ai rencontrés, lorsque le succès des événemens
+était encore incertain, m'ont montré que ces principes étaient
+gravés dans le coeur de tous les Français.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse du conseil municipal
+de la ville de Paris.</i></p>
+
+<p>J'agrée les sentimens de ma bonne ville de Paris. J'ai mis
+du prix à entrer dans ces murs à l'époque anniversaire du
+jour où, il y a quatre ans, tout le peuple de cette capitale
+me donna des témoignages si touchans de l'intérêt qu'il portait
+aux affections qui sont le plus près de mon coeur. J'ai dû
+pour cela devancer mon armée, et venir seul me confier à
+cette garde nationale que j'ai créée, et qui a si parfaitement
+atteint le but de sa création. J'ambitionne de m'en conserver
+à moi-même le commandement. J'ai ordonné la cessation des
+grands travaux de Versailles, dans l'intention de faire tout ce
+que les circonstances permettront pour achever les établissemens
+commencés à Paris, qui doit être constamment le lieu
+de ma demeure et la capitale de l'empire; dans des temps
+plus tranquilles, j'achèverai Versailles, ce beau monument
+des arts, mais devenu aujourd'hui un objet accessoire. Remerciez
+en mon nom le peuple de Paris de tous les témoignages
+d'affection qu'il me donne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, le 25 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décrets impériaux.</i></p>
+
+<p>Napoléon, empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. Les biens rendus aux émigrés par le dernier gouvernement
+depuis le 1er avril 1814, et qu'ils auraient aliénés
+en forme légale et authentique avant nos décrets du 13 du
+présent mois, ne sont pas compris dans les mesures de séquestres
+ordonnées par lesdits décrets, sauf aux agens de l'enregistrement
+à poursuivre, sur les tiers-acquéreurs, le paiement
+de ce qui pourra être dû sur le prix des aliénations.</p>
+
+<p>2. Si quelques-unes de ces aliénations, bien qu'antérieures
+à nos décrets du 13 mars présent mois, portaient le caractère
+de la fraude et de la simulation, la régie de l'enregistrement
+devra en poursuivre l'annulation devant les tribunaux ordinaires,
+après avoir rassemblé tous les documens propres à
+établir la fraude.</p>
+
+<p>3. Les ventes faites par les émigrés désignés aux articles
+précédens, depuis nos décrets du 13 mars, sont déclarées
+nulles, sauf aux acquéreurs à prouver devant nos tribunaux
+qu'elles ont été faites de bonne foi.</p>
+
+<p>4. Les biens que des émigrés rentrés avec la famille des
+Bourbons auraient acquis depuis le 1er avril 1814 ne seront
+point soumis au séquestre. Néanmoins, lesdit émigrés seront
+tenus de vendre, ou mettre hors de leurs mains ces biens,
+dans le délai de deux ans.</p>
+
+<p>5. Nos décrets du 13 mars, présent mois, seront exécutés
+dans le surplus de leurs dispositions non contraires aux présentes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, le 11 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au général Grouchy.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le comte Grouchy, l'ordonnance du roi en date
+du 6 mars, et la déclaration signée le 13 à Vienne par ses ministres,
+pouvaient m'autoriser à traiter le duc d'Angoulême
+comme cette ordonnance et cette déclaration voulaient qu'on
+traitât moi et ma famille; mais constant dans les dispositions
+qui m'avaient porté à ordonner que les membres de la famille
+des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention
+est que vous donniez les ordres pour que le duc d'Angoulême
+soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que
+vous veilliez à sa sûreté et à écarter de lui tout mauvais traitement.
+Vous aurez soin seulement de retirer les fonds qui
+ont été enlevés des caisses publiques, et de demander au duc
+d'Angoulême qu'il s'oblige à la restitution des diamans de la
+couronne qui sont la propriété de la nation. Vous lui ferez
+connaître en même temps les dispositions des lois des assemblées
+nationales, qui ont été renouvelées, et qui s'appliquent
+aux membres de la famille des Bourbons qui entreraient sur
+le territoire français. Vous remercierez en mon nom les
+gardes nationales du patriotisme et du zèle qu'elles ont fait
+éclater et de l'attachement qu'elles m'ont montré dans ces
+circonstances importantes.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, le 22 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Acte additionnel aux constitutions de l'empire.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, à tous présens et à venir, salut.</p>
+
+<p>Depuis que nous avons été appelés, il y a quinze années,
+par le voeu de la France, au gouvernement de l'état, nous
+avons cherché á perfectionner, à diverses époques, les formes
+constitutionnelles, suivant les besoins et les désirs de la nation,
+et en profitant des leçons de l'expérience. Les constitutions
+de l'empire se sont ainsi formées d'une série d'actes
+qui ont été revêtus de l'acceptation du peuple. Nous avions
+alors pour but d'organiser un grand système fédératif européen,
+que nous avions adopté comme conforme à l'esprit du
+siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. Pour parvenir
+à le compléter et à lui donner toute l'étendue et toute
+la stabilité dont il était susceptible, nous avions ajourné
+l'établissement de plusieurs institutions intérieures, plus
+spécialement destinées à protéger la liberté des citoyens.
+Notre but n'est plus désormais que d'accroître la prospérité
+de la France par l'affermissement de la liberté publique. De
+là résulte la nécessité de plusieurs modifications importantes
+dans les constitutions, sénatus-consultes et autres actes qui
+régissent cet empire. A ces causes, voulant, d'un côté, conserver
+du passé ce qu'il y a de bon et de salutaire, et de
+l'autre, rendre les constitutions de notre empire conformes
+en tout aux voeux et aux besoins nationaux, ainsi qu'à l'état
+de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, nous
+avons résolu de proposer au peuple une suite de dispositions
+tendantes à modifier et perfectionner ses actes constitutionnels,
+à entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties,
+à donner au système représentatif toute son extension, à investir
+les corps intermédiaires de la considération et du pouvoir
+désirables, en un mot, à combiner le plus haut point de
+liberté publique et de sûreté individuelle avec la force et la
+neutralisation nécessaire pour faire respecter par l'étranger
+l'indépendance du peuple français, et la dignité de notre couronne.
+En conséquence, les articles suivans, formant un acte
+supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis
+à l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans
+l'étendue de la France.</p>
+
+<p>Titre 1er&mdash;<i>Dispositions générales.</i></p>
+
+<p>Art 1er. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte
+constitutionnel du 23 frimaire an 8, les sénatus-consultes des
+14 et 16 thermidor an 10, et celui du 28 floréal an 12, seront
+modifiés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres
+dispositions sont confirmées et maintenues.</p>
+
+<p>2. Le pouvoir législatif est exercé par l'empereur et deux
+chambres.</p>
+
+<p>3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est
+héréditaire.</p>
+
+<p>4. L'empereur en nomme les membres, qui sont irrévocables,
+eux et leurs descendans mâles, d'aîné en aîné en ligne
+directe. Le nombre des pairs est illimité. L'adoption ne transmet
+point la dignité de pair à celui qui en est l'objet. Les
+pairs prennent séance à vingt-un ans, mais n'ont voix délibérative
+qu'à vingt-cinq.</p>
+
+<p>5. La chambre des pairs est présidée par l'archi-chancelier
+de l'empire, ou, dans le cas prévu par l'article 51 du sénatus-consulte
+du 18 floréal an 12, par un des membres de cette
+chambre désigné spécialement par l'empereur.</p>
+
+<p>6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de
+l'hérédité, sont pairs de droit. Ils siègent après le président.
+Ils prennent séance à dix-huit ans, mais n'ont voix délibérative
+qu'à vingt-un.</p>
+
+<p>7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans,
+est élue par le peuple.</p>
+
+<p>8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six
+cent vingt-neuf. Ils doivent être âgés de vingt-cinq ans au
+moins.</p>
+
+<p>9. Le président de la chambre des représentans est nommé
+par la chambre, à l'ouverture de la première session. Il reste
+en fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination
+est soumise à l'approbation de l'empereur.</p>
+
+<p>10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de
+ses membres et prononce sur la validité des élections contestées.</p>
+
+<p>11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent,
+pour frais de voyage, et durant la session, l'indemnité décrétée
+par l'assemblée constituante.</p>
+
+<p>12. Ils sont indéfiniment rééligibles.</p>
+
+<p>13. La chambre des représentans est renouvelée de droit
+en entier tous les cinq ans.</p>
+
+<p>14. Aucun membre de l'une ou de l'autre chambre ne peut
+être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière
+criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en
+vertu d'une résolution de la chambre dont il fait partie.</p>
+
+<p>15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à
+partir de la convocation, ni quarante jours après la session.</p>
+
+<p>16. Les pairs sont jugés par leur chambre, en matière
+criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront réglées
+par la loi.</p>
+
+<p>17. La qualité de pair et de représentant est compatible
+avec toutes fonctions publiques, hors celles de comptables.
+Toutefois les préfets et sous-préfets ne sont pas éligibles par
+le collège électoral du département ou de l'arrondissement
+qu'ils administrent.</p>
+
+<p>18. L'empereur envoie dans les chambres des ministres
+d'état et des conseillers d'état qui y siègent et prennent
+part aux discussions, mais qui n'ont voix délibérative que
+dans le cas où ils sont membres de la chambre comme pair ou
+élu du peuple.</p>
+
+<p>19. Les ministres qui sont membres de la chambre des
+pairs ou de celle des représentans, ou qui siègent par mission
+du gouvernement, donnent aux chambres les éclaircissemens
+qui sont jugés nécessaires, quand leur publicité ne compromet
+pas l'intérêt de l'état.</p>
+
+<p>20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles
+peuvent néanmoins se former en comité secret; la chambre
+des pairs, sur la demande de dix membres, celle des représentans
+sur la demande de vingt-cinq. Le gouvernement peut
+également requérir des comités secrets pour des communications
+à faire. Dans tous les cas, les délibérations et les votes
+ne peuvent avoir lieu qu'en séance publique.</p>
+
+<p>21. L'empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la
+chambre des représentans. La proclamation qui prononce la
+dissolution, convoque les collèges électoraux pour une élection
+nouvelle, et indique la réunion des représentans dans six
+mois au plus tard.</p>
+
+<p>22. Durant l'intervalle des sessions de la chambre des représentans,
+ou en cas de dissolution de cette chambre, la
+chambre des pairs ne peut s'assembler.</p>
+
+<p>23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres
+peuvent proposer des amendemens. Si ces amendemens ne
+sont pas adoptés par le gouvernement, les chambres sont tenues
+de voter sur la loi, telle qu'elle a été proposée.</p>
+
+<p>24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement
+à proposer une loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce
+qui leur paraît convenable d'insérer dans la loi. Cette demande
+peut être faite par chacune des deux chambres.</p>
+
+<p>25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux
+chambres, elle est portée à l'autre, et si elle y est approuvée,
+elle est portée à l'empereur.</p>
+
+<p>26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des commissions,
+les rapports des ministres sur les lois qui sont présentées
+et les comptes qui sont rendus, ne peut être lu dans
+l'une ou l'autre des chambres.</p>
+
+<p>Titre II.&mdash;<i>Des collèges électoraux et du mode d'élection.</i></p>
+
+<p>27. Les collèges électoraux de département et d'arrondissement
+sont maintenus, conformément au sénatus-consulte
+du 16 thermidor an 10, sauf les modifications qui suivent.</p>
+
+<p>28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par
+des élections annuelles, toutes les vacances dans les collèges
+électoraux.</p>
+
+<p>29. A dater de l'an 1816, un membre de la chambre des
+pairs, désigné par l'empereur, sera président à vie et inamovible
+de chaque collège électoral de département.</p>
+
+<p>30. A dater de la même époque, le collège électoral de chaque
+département nommera, parmi les membres de chaque
+collège d'arrondissement, le président et deux vice-prèsidens.
+A cet effet, l'assemblée du collège de département précédera
+de quinze jours celle du collège d'arrondissement.</p>
+
+<p>31. Les collèges de département et d'arrondissement nommeront
+le nombre de représentans établi pour chacun par l'acte et le tableau.</p>
+
+<p>32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment
+dans toute l'étendue de la France. Chaque collége de département
+ou d'arrondissement qui choisira un représentant hors
+du département ou de l'arrondissement, nommera un suppléant
+qui sera pris nécessairement dans le département ou
+l'arrondissement.</p>
+
+<p>33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale
+auront une représentation spéciale. L'élection des représentans
+commerciaux et manufacturiers sera faite par le collége
+électoral de département, sur une liste d'éligibles dressée
+par les chambres de commerce et les chambres consultatives
+réunies suivant l'acte et le tableau.</p>
+
+<p>Titre III.&mdash;<i>De la loi de l'impôt.</i></p>
+
+<p>34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier,
+n'est voté que pour un an; les impôts indirects peuvent être
+votés pour plusieurs années.</p>
+
+<p>Dans le cas de la dissolution de la chambre des représentans,
+les impositions votées dans la session précédente sont
+continuées jusqu'à la nouvelle réunion de la chambre.</p>
+
+<p>35. Aucun impôt direct ou indirect en argent ou en nature
+ne peut être perçu, aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune
+inscription de créance au grand-livre de la dette publique ne
+peut être faite, aucun domaine ne peut être aliéné ni échangé,
+aucune levée d'hommes pour l'armée ne peut être ordonnée,
+aucune portion du territoire ne peut être échangée qu'en vertu
+d'une loi.</p>
+
+<p>36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt ou de levée
+d'hommes, ne peut être faite qu'à la chambre des représentans.</p>
+
+<p>37. C'est aussi à la chambre des représentans qu'est porté
+d'abord, 1º budget général de l'état, contenant l'aperçu
+des recettes et la proposition des fonds assignés pour l'année
+à chaque département du ministère; 2º le compte des recettes
+et dépenses de l'année ou des années précédentes.</p>
+
+<p>Titre IV.&mdash;<i>Des ministres et de la responsabilité.</i></p>
+
+<p>38. Tous les actes du gouvernement doivent être contre-signés
+par un ministre ayant département.</p>
+
+<p>39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement
+signés par eux, ainsi que de l'exécution des lois.</p>
+
+<p>40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans,
+et sont jugés par celle des pairs.</p>
+
+<p>41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre ou
+de mer peut être accusé par la chambre des représentans, et
+jugé par la chambre des pairs, pour avoir compromis la sûreté
+ou l'honneur de la nation.</p>
+
+<p>42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour caractériser
+le délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir discrétionnaire.</p>
+
+<p>43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre,
+la chambre des représentans doit déclarer qu'il y a
+lieu à examiner la proposition d'accusation.</p>
+
+<p>44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport
+d'une commission de soixante membres tirés au sort. Cette
+commission ne fait son rapport que dix jours au plus tôt après
+sa nomination.</p>
+
+<p>45. Quand la chambre a déclaré qu'il a lieu à examen,
+elle peut appeler le ministre dans son sein pour lui demander
+des explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours
+après le rapport de la commission.</p>
+
+<p>46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département
+ne peuvent être appelés ni mandés par les chambres.</p>
+
+<p>47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y
+a lieu à examen contre un ministre, il est formé une nouvelle
+commission de soixante membres tirés au sort, comme la première,
+et il est fait, par cette commission, un nouveau rapport
+sur la mise en accusation. Cette commission ne fait son
+rapport que dix jours après sa nomination.</p>
+
+<p>48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix
+jours après la lecture et la distribution du rapport.</p>
+
+<p>49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans
+nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour
+poursuivre l'accusation devant la chambre des pairs.</p>
+
+<p>50. L'article 75 du titre VIII de l'acte constitutionnel du
+22 frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne
+peuvent être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil-d'état,
+sera modifié par une loi.</p>
+
+<p>Titre V.&mdash;<i>Du pouvoir judiciaire.</i></p>
+
+<p>51. L'empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles
+et à vie, dès l'instant de leur nomination, sauf la nomination
+des juges de paix et des juges de commerce, qui aura lieu
+comme par le passé.</p>
+
+<p>Les juges actuels nommés par l'empereur aux termes du
+sénatus-consulte du 12 octobre 1807, et qu'il jugera convenable
+de conserver, recevront des provisions à vie avant le
+1er janvier prochain.</p>
+
+<p>52. L'institution des jurés est maintenue.</p>
+
+<p>53. Les débats en matière criminelle sont publics.</p>
+
+<p>54. Les délits militaires seuls sont du ressort des tribunaux
+militaires.</p>
+
+<p>55. Tous les autres délits, même commis par les militaires,
+sont de la compétence des tribunaux civils.</p>
+
+<p>56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute
+cour impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le
+présent acte à la chambre des pairs, seront portés devant les
+tribunaux ordinaires.</p>
+
+<p>67. L'empereur a le droit de faire grâce, même en matière
+correctionnelle, et d'accorder des amnisties.</p>
+
+<p>58. Les interprétations des lois demandées par la cour de
+cassation, seront données dans la forme d'une loi.</p>
+
+<p>Titre VI&mdash;<i>Droit des citoyens.</i></p>
+
+<p>59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour la
+contribution aux impôts et charges publiques, soit pour l'admission
+aux emplois civils et militaires.</p>
+
+<p>60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des
+juges qui lui sont assignés par la loi.</p>
+
+<p>61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé que
+dans les cas prévus par la loi et suivant les formes prescrites.</p>
+
+<p>62. La liberté des cultes est garantie à tous.</p>
+
+<p>63. Toutes les propriétés possédées ou acquises en vertu
+des lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables.</p>
+
+<p>64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
+pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf
+la responsabilité légale, après la publication, par jugement
+par jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application
+d'une peine correctionnelle.</p>
+
+<p>65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens.
+Toute pétition est individuelle. Les pétitions peuvent être
+adressées, soit au gouvernement, soit aux deux chambres:
+néanmoins, ces dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à
+S. M. l'Empereur. Elles seront présentées aux chambres sous
+la garantie d'un membre qui recommande la pétition. Elles
+sont lues publiquement, et si la chambre les prend en considération,
+elles sont portées à l'Empereur par le président.</p>
+
+<p>66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut
+être déclarée en état de siége que dans le cas d'invasion de la
+part d'une force étrangère, ou de troubles civils. Dans le
+premier cas, la déclaration est faite par un acte du gouvernement.
+Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la
+loi. Toutefois, si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas
+assemblées, l'acte du gouvernement déclarant l'état de siége
+doit être converti en une proposition de loi, dans les quinze
+premiers jours de la réunion des chambres.</p>
+
+<p>67. Le peuple français déclare en outre que, dans la délégation
+qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu
+et n'entend pas donner le droit de proposer le rétablissement
+des Bourbons ou d'aucun prince de cette famille sur
+le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale,
+ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale, soit
+les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun
+culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune
+atteinte à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux;
+il interdit formellement au gouvernement, aux chambres et
+aux citoyens, toute proposition à cet égard.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 30 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décret.</i></p>
+
+<p>En convoquant les électeurs des collèges en assemblée du
+Champ-de-Mai, nous comptions constituer chaque assemblée
+électorale de département en bureaux séparés, composer ensuite
+une commission commune à toutes, et, dans l'espace
+de quelques mois, arriver au grand but, objet de nos pensées.</p>
+
+<p>Nous croyions alors en avoir le temps et le loisir, puisque
+notre intention étant de maintenir la paix avec nos voisins,
+nous étions résigné à souscrire à tous les sacrifices qui déjà
+avaient pesé sur la France.</p>
+
+<p>La guerre civile du midi à peine terminée, nous acquîmes
+la certitude des dispositions hostiles des puissances étrangères,
+et dès-lors il fallut prévoir la guerre, et s'y préparer.</p>
+
+<p>Dans ces nouvelles occurrences, nous n'avions que l'alternative
+de prolonger la dictature dont nous nous trouvons investi
+par les circonstances et par la confiance du peuple, où
+d'abréger les formes que nous nous étions proposé de suivre
+pour la rédaction de l'acte constitutionnel. L'intérêt de la
+France nous a prescrit d'adopter ce second parti. Nous avons
+présenté à l'acceptation du peuple un acte qui à la fois garantit
+ses libertés et ses droits, et met la monarchie à l'abri
+de tout danger de subversion. Cet acte détermine le mode de
+la formation de la loi, et dès-lors contient en lui-même le
+principe de toute amélioration qui serait conforme aux voeux
+de la nation, interdisant cependant toute discussion sur un
+certain nombre de points fondamentaux déterminés qui sont
+irrévocablement fixés.</p>
+
+<p>Nous aurions voulu aussi attendre l'acceptation du peuple
+avant d'ordonner la réunion des collèges, et de faire procéder
+à la nomination des députés; mais également maîtrisé par les
+circonstances, le plus haut intérêt de l'état nous fait la loi de
+nous environner, le plus promptement possible, des corps
+nationaux.</p>
+
+<p>A ces causes, nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. Quatre jours après la publication du présent décret
+au chef-lieu du département, les électeurs des collèges
+de département et d'arrondissement se réuniront en assemblées
+électorales au chef-lieu de chaque département et de chaque
+arrondissement; le préfet pour le département, les sous-préfets
+pour les arrondissemens, indiqueront le jour précis,
+l'heure et le lieu de l'assemblée, par des circulaires et par
+une proclamation qui sera répandue avec la plus grande célérité
+dans tous les cantons et communes.</p>
+
+<p>2. Pour cette année, à l'ouverture de l'assemblée, le plus
+ancien d'âge présidera, le plus jeune fera les fonctions de
+secrétaire, les trois plus âgés après le président seront scrutateurs.
+Chaque assemblée ainsi organisée provisoirement
+nommera son président; elle nommera aussi deux secrétaires
+et trois scrutateurs; ces choix se feront à la majorité absolue.</p>
+
+<p>3. On procédera ensuite aux élections des députés à la
+chambre des représentans, conformément à l'acte envoyé pour
+être présenté à l'acceptation du peuple, et inséré au Bulletin
+des lois, nº 19, le 22 avril présent mois.</p>
+
+<p>4. Les préfets des villes, chefs-lieux d'arrondissemens
+commerciaux, convoqueront, à la réception du présent, la
+chambre de commerce et les chambres consultatives pour faire
+former les listes de candidats sur lesquelles les représentans
+de l'industrie commerciale et manufacturière doivent être
+élus par les collèges électoraux, appelés à les nommer, conformément
+à l'acte joint à celui énoncé en l'article précédent.</p>
+
+<p>5. Les députés nommés par les assemblées électorales se
+rendront à Paris pour assister à l'assemblée du Champ-de-Mai,
+et pouvoir composer la chambre des représentans, que
+nous nous proposons de convoquer après la proclamation de
+*de l'acceptation de l'acte constitutionnel.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 24 mai 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation des fédérés de
+Paris.</i></p>
+
+<p>Soldats fédérés des faubourgs St.-Antoine et St.-Marceau,</p>
+
+<p>Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple
+des villes, les habitans des campagnes et les soldats de l'armée,
+dont je connaissais l'attachement à l'honneur national.
+Vous avez tous justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je
+vous donnerai des armes; je vous donnerai pour vous guider
+des officiers couverts d'honorables blessures et accoutumés à
+voir fuir l'ennemi devant eux. Vos bras robustes et faits aux
+pénibles travaux, sont plus propres que tous autres au maniement
+des armes. Quant au courage, vous êtes Français; vous
+serez les éclaireurs de la garde nationale. Je serai sans inquiétude
+pour la capitale, lorsque la garde nationale et vous vous
+serez chargés de sa défense; et s'il est vrai que les étrangers
+persistent dans le projet impie d'attenter à notre indépendance
+et à notre honneur, je pourrai profiter de la victoire sans être
+arrêté par aucune sollicitude.</p>
+
+<p>Soldats fédérés, s'il est des hommes dans les hautes classes
+de la société, qui aient déshonoré le nom français, l'amour de
+la patrie et le sentiment d'honneur national se sont conservés
+tout entiers dans le peuple des villes, les habitans des campagnes
+et les soldats de l'armée. Je suis content de vous voir.
+J'ai confiance en vous: <i>Vive la Nation!</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 1er juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur au Champ-de-Mai.</i></p>
+
+<p>Messieurs les électeurs des collèges de département et d'arrondissement,</p>
+
+<p>Messieurs les députés de l'armée de terre et de mer au
+Champ-de-Mai,</p>
+
+<p>Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans
+la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au
+conseil, sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique
+et constant de mes pensées et de mes actions.</p>
+
+<p>Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon
+peuple dans l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de
+conserver à la France son intégrité naturelle, ses honneurs et
+ses droits.</p>
+
+<p>L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt-cinq
+années de victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri
+de l'honneur français flétri, les voeux de la nation m'ont ramené
+sur ce trône qui m'est cher parce qu'il est le <i>palladium</i>
+de l'indépendance, de l'honneur et des droits du peuple.</p>
+
+<p>Français, en traversant au milieu de l'allégresse publique
+les diverses provinces de l'empire pour arriver dans ma capitale,
+j'ai dû compter sur une longue paix; les nations sont
+liées par les traités conclus par leurs gouvernemens, quels
+qu'ils soient.</p>
+
+<p>Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de
+fonder notre liberté par une constitution conforme à la volonté
+et à l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ-de-Mai.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu
+tous les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts
+de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent
+d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières
+toutes nos places frontières du nord, et de concilier les
+différens qui les divisent encore, en se partageant la Lorraine
+et l'Alsace.</p>
+
+<p>Il a fallu se préparer à la guerre.</p>
+
+<p>Cependant, devant courir personnellement les hasards des
+combats, ma première sollicitude a dû être de constituer sans
+retard la nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai
+présenté.</p>
+
+<p>Français, lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions,
+et que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux
+droits et à l'indépendance de vingt-huit millions de Français,
+une loi solennelle, faite dans les formes voulues par l'acte
+constitutionnel, réunira les différentes dispositions de nos
+constitutions aujourd'hui éparses.</p>
+
+<p>Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites
+aux citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec
+de l'union, de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons
+victorieux de cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs;
+que les générations à venir scruteront sévèrement
+notre conduite; qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu
+l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai
+élevés sur le trône, ou qui me doivent la conservation de leur
+couronne, qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué
+mon alliance et la protection du peuple français, dirigent aujourd'hui
+tous leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais
+que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à leur merci
+cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés.
+Mais dites aussi aux citoyens, que tant que les Français me
+conserveront les sentimens d'amour dont ils me donnent tant
+de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.</p>
+
+<p>Français, ma volonté est celle du peuple; mes droits sont
+les siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent
+être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 7 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture de la chambre des
+représentans.</i></p>
+
+<p>Messieurs de la chambre des pairs et de la chambre des
+représentans, depuis trois mois les circonstances et la confiance
+du peuple m'ont investi d'un pouvoir illimité, et je viens
+aujourd'hui remplir le premier désir et le besoin le plus pressant
+de mon coeur en ouvrant votre session et en commençant
+ainsi la monarchie constitutionnelle.</p>
+
+<p>Les hommes sont impuissans pour fixer les destinées des
+nations; ce n'est que par des institutions sages que leur prospérité
+peut être établie sur des bases solides. La monarchie
+est nécessaire à la France pour assurer sa liberté et son indépendance.
+Nos constitutions sont encore éparses, et un de
+nos premiers soins sera de les réunir et d'en coordonner les
+différentes parties en un seul corps de loi. Ce travail recommandera
+l'époque actuelle à la postérité. J'ambitionne de voir
+la France jouir de toute la liberté possible, je dis possible,
+parce que l'anarchie conduit les peuples au despotisme.</p>
+
+<p>Une coalition formidable d'empereurs et de rois en veut à
+notre indépendance; la frégate <i>la Melpomène</i> a été prise,
+après un combat sanglant, par un vaisseau anglais de 74;
+ainsi le sang a coulé pendant la paix. Nos ennemis comptent
+sur nos dissensions intestines, et cherchent à en profiter; on
+communique aujourd'hui avec Gand comme on communiquait
+en 1789 avec Coblentz.</p>
+
+<p>Des mesures législatives seront nécessaires pour réprimer
+ces complots; je confie à vos lumières et à votre patriotisme
+les destinées de la France et la sûreté de ma personne. La
+liberté de la presse est inhérente à nos institutions; on n'y
+peut rien changer sans porter atteinte à la liberté civile, mais
+des lois sages seront nécessaires pour en prévenir les abus:
+je recommande à votre attention cet objet important.</p>
+
+<p>Mes ministres vous feront connaître successivement la
+situation de nos affaires: nos finances offriraient de plus
+grandes ressources sans les sacrifices indispensables qu'ont
+exigés les circonstances, et si les sommes portées dans le
+budget rentraient aux époques déterminées. Il est possible
+que le premier devoir des princes m'appelle à la tête des enfans
+de la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir.
+Vous, pairs, et vous, représentans, secondez nos efforts en
+entretenant la confiance par votre attachement au prince et
+à la patrie, et la cause sainte du peuple triomphera.
+Paris, 11 juin 1815.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des
+pairs.</i></p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des pairs,</p>
+
+<p>La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse.
+L'entraînement de la prospérité n'est pas le danger qui nous
+menace aujourd'hui. C'est sous les Fourches Caudines que les
+étrangers veulent nous faire passer!</p>
+
+<p>La justice de notre cause, l'esprit public de la nation et le
+courage de l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des
+succès; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que
+j'aimerais à voir déployer toute l'énergie de ce grand peuple;
+c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des
+preuves d'attachement à la patrie et à moi.</p>
+
+<p>C'est dans les temps difficiles que les grandes nations,
+comme les grands hommes, déploient toute l'énergie de leur
+caractère, et deviennent un objet d'admiration pour la postérité.</p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez
+au nom de la chambre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 11 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des
+représentans.</i></p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des représentans,</p>
+
+<p>Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans
+ceux que vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances,
+ma pensée est absorbée par la guerre imminente, au succès de
+laquelle sont attachés l'indépendance et l'honneur de la
+France.</p>
+
+<p>Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées;
+les mouvemens des différens corps ennemis y rendent
+ma présence indispensable. Pendant mon absence, je verrais
+avec plaisir qu'une commission nommée par chaque chambre
+méditât sur nos constitutions.</p>
+
+<p>La constitution est notre point de ralliement; elle doit
+être notre étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion
+publique qui tendrait à diminuer directement ou indirectement
+la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions,
+serait un malheur pour l'état; nous nous trouverions
+au milieu des écueils, sans boussole et sans direction. La
+crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple
+du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares,
+se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions
+abstraites, au moment où le bélier brisait les portes
+de la ville.</p>
+
+<p>Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les
+circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut être utile de
+vous occuper des lois organiques destinées à faire marcher la
+constitution. Elles peuvent être l'objet de vos travaux publics
+sans avoir aucun inconvénient.</p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des représentons, les sentimens exprimés dans votre adresse
+me démontrent assez l'attachement de la chambre à ma personne,
+et tout le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes
+les affaires, ma marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi
+à sauver la patrie. Premier représentant du peuple,
+j'ai contracté l'obligation que je renouvelle, d'employer dans
+des temps plus tranquilles toutes les prérogatives de la couronne
+et le peu d'expérience que j'ai acquis, à vous seconder
+dans l'amélioration de nos institutions.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Charleroy, le 15 juin, à neuf heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu">NOUVELLES DE L'ARMÉE EN 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>L'armée a forcé la Sambre, pris Charleroy, et poussé des
+avant-gardes à moitié chemin de Charleroy à Namur, et de
+Charleroy à Bruxelles. Nous avons fait quinze cents prisonniers,
+et enlevé six pièces de canon. Quatre régimens prussiens
+ont été écrasés. L'empereur a perdu peu de monde,
+mais il a fait une perte qui lui est très-sensible, c'est celle de
+son aide-de-camp, le général Letort, qui a été tué sur le plateau
+de Fleurus, en commandant une charge de cavalerie.</p>
+
+<p>L'enthousiasme des habitans de Charleroy, et de tous les
+pays que nous traversons, ne peut se décrire.</p>
+
+<p>Dès le 13, l'empereur était arrivé à Beaumont. Sur toute
+la route, des arcs de triomphe étaient élevés dans toutes les
+villes, dans les moindres villages. Le 14, S. M. avait passé
+l'armée en revue, et porté son enthousiasme au comble par
+la proclamation suivante, datée d'Avesnes le même jour.</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland,
+qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors,
+comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes
+trop généreux; nous crûmes aux protestations et aux sermens
+des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui cependant,
+coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance
+et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la
+plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux
+et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes!</p>
+
+<p>Soldats, à Jéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd'hui
+si arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail un
+contre six. Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des
+Anglais, vous fassent le récit de leurs pontons et des maux
+affreux qu'ils y ont soufferts.</p>
+
+<p>Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
+confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter
+leurs bras à la cause de princes ennemis de la justice et des
+droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est
+insatiable. Après avoir dévoré douze millions de Polonais,
+douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions
+de Belges, elle devra dévorer les états du second ordre de
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>Les insensés! un moment de prospérité les aveugle; l'oppression
+et l'humiliation du peuple français sont hors de leur
+pouvoir.</p>
+
+<p>S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.</p>
+
+<p>Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles
+à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance,
+la victoire sera à nous; les droits de l'homme et le
+bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français
+qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Charleroi, le 15 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>Le 14, l'armée était placée de la manière suivante.</p>
+
+<p>Le quartier impérial à Beaumont.</p>
+
+<p>Le premier corps, commandé par le général d'Erlon, était
+à Solre, sur la Sambre.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le général Reille, était
+à Ham-sur-Heure.</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le général Vandamme,
+était sur la droite de Beaumont.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrivait
+à Philippeville.</p>
+
+<p>Le 15, à trois heures du matin, le général Reille attaqua
+l'ennemi et se porta sur Marchiennes-au-Pont. Il eût différens
+engagemens, dans lesquels sa cavalerie chargea un bataillon
+prussien et fit trois cents prisonniers.</p>
+
+<p>A une heure du matin, l'empereur était à Jamignan-sur-Heure.</p>
+
+<p>La division de cavalerie légère du général Daumont sabra
+deux bataillons prussiens et fit quatre cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le général Pajol entra à Charleroi à midi. Les sapeurs et
+les marins de la garde étaient à l'avant-garde, pour réparer les
+ponts. Ils pénétrèrent les premiers en tirailleurs dans la ville.</p>
+
+<p>Le général Clari, avec le premier de hussards, se porta
+sur Gosselines, sur la route de Bruxelles, et le général Pajol
+sur Gilly, sur la roule de Namur.</p>
+
+<p>A trois heures après midi, le général Vandamme déboucha
+avec son corps sur Gilly.</p>
+
+<p>Le maréchal Grouchy arriva avec la cavalerie du général
+Excelmans.</p>
+
+<p>L'ennemi occupait la gauche de la position de Fleurus; à
+cinq heures après-midi, l'empereur ordonna l'attaque. La position
+fut tournée et enlevée. Les quatre escadrons de service
+de la garde, commandés par le général Letort, aide-de-camp
+de l'empereur, enfoncèrent trois carrés; les vingt-sixième,
+vingt-septième et vingt-huitième régimens prussiens furent
+mis en déroute. Nos escadrons sabrèrent quatre à cinq cents
+hommes et firent cent cinquante prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Reille passait la Sambre à
+Marchiennes-au-Pont, pour se porter sur Gosselies avec les
+divisions du prince Jérôme et du général Bachelu, attaquait
+l'ennemi, lui faisait deux cent cinquante prisonniers, et le
+poursuivait sur la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Nous devînmes ainsi maîtres de toute la position de Fleurus.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, l'empereur rentra à son quartier-général
+à Charleroi.</p>
+
+<p>Cette journée coûte à l'ennemi cinq pièces de canon et deux
+mille hommes, dont mille prisonniers. Notre perte est de dix
+hommes tués et de quatre-vingt blessés, la plupart des escadrons
+de service qui ont fait les charges, et des trois escadrons du
+vingtième de dragons, qui ont aussi chargé un carré
+avec la plus grande intrépidité. Notre perte, légère quant au
+nombre, a été sensible à l'empereur, par la blessure grave
+qu'a reçue le général Letort, son aide-de-camp, en chargeant
+à la tête des escadrons de service. Cet officier est de la
+plus grande distinction; il a été frappé d'une balle au bas-ventre,
+et le chirurgien fait craindre que sa blessure ne soit
+mortelle.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé à Charleroi quelques magasins. La joie
+des Belges ne saurait se décrire. Il y a des villages qui, à la
+vue de leurs libérateurs, ont formé des danses, et partout
+c'est un élan qui part du coeur.</p>
+
+<p>Dans le rapport de l'état-major-général on insérera les noms
+des officiers et soldats qui se sont distingués.</p>
+
+<p>L'empereur a donné le commandement de la gauche au
+prince de la Moskowa, qui a eu le soir son quartier-général
+aux Quatre-Chemins, sur la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, à qui l'empereur avait donné le commandement
+de la jeune garde, est resté à Beaumont, malade
+d'une sciatique qui l'a forcé de se mettre au lit.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Gérard,
+arrive ce soir au Châtelet. Le général Gérard a rendu compte
+que le lieutenant-général Bourmont, le colonel Clouet et le
+chef d'escadron Villoutreys ont passé à l'ennemi.</p>
+
+<p>Un lieutenant du onzième de chasseurs a également passé
+à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le major-général a ordonné que ces déserteurs fussent sur-le-champ
+jugés conformément aux lois.</p>
+
+<p>Rien ne peut peindre le bon esprit et l'ardeur de l'armée.
+Elle regarde comme un événement heureux la désertion de
+ce petit nombre de traîtres qui se démasquent ainsi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Philippeville, le 19 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>Le 17, à dix heures du soir, l'armée anglaise occupa
+Mont-Saint-Jean par son centre, se trouva en position en
+avant de la forêt de Soignes: il aurait fallu pouvoir disposer
+de trois heures pour l'attaquer, on fut donc obligé de remettre
+au lendemain.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur fut établi à la ferme de
+Caillou près Planchenois. La pluie tombait par torrens.</p>
+
+<p><i>Bataille de Mont-Saint-Jean.</i></p>
+
+<p>A neuf heures du matin, la pluie ayant un peu diminué,
+le premier corps se mit en mouvement, et se plaça, la gauche
+à la route de Bruxelles, et vis-à-vis le village de Mont-Saint-Jean,
+qui paraissait le centre de la position de l'ennemi. Le
+second corps appuya sa droite à la route de Bruxelles, et sa
+gauche à un petit bois à portée de canon de l'armée anglaise.
+Les cuirassiers se portèrent en réserve derrière, et la garde
+en réserve sur les hauteurs. Le sixième corps avec la cavalerie
+du général d'Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut
+destiné à se porter en arrière de notre droite, pour s'opposer
+à un corps prussien qui paraissait avoir échappé au maréchal
+Grouchy, et être dans l'intention de tomber sur notre flanc
+droit, intention qui nous avait été connue par nos rapports,
+et par une lettre d'un général prussien, que portait une ordonnance
+prise par nos coureurs.</p>
+
+<p>Les troupes étaient pleines d'ardeur. On estimait les forces
+de l'armée anglaise à quatre-vingt mille hommes; on supposait
+qu'un corps prussien qui pouvait être en mesure vers le
+soir, pouvait être de quinze mille hommes. Les forces ennemies
+étaient donc de plus de quatre-vingt-dix mille hommes,
+les nôtres moins nombreuses.</p>
+
+<p>A midi, tous les préparatifs étant terminés, le prince
+Jérôme, commandant une division du deuxième corps, et
+destiné à en former l'extrême gauche, se porta sur le bois dont
+l'ennemi occupait une partie. La canonnade s'engagea; l'ennemi
+soutint par trente pièces de canon les troupes qu'il avait
+envoyées pour garder le bois. Nous fîmes aussi de notre côté
+des dispositions d'artillerie. A une heure, le prince Jérôme
+fut maître de tout le bois, et toute l'armée anglaise se replia
+derrière un rideau. Le comte d'Erlon attaqua alors le village
+de Mont-Saint-Jean, et fit appuyer son attaque par quatre-vingts
+pièces de canon. Il s'engagea là une épouvantable canonnade,
+qui dut beaucoup faire souffrir l'armée anglaise.
+Tous les coups portaient sur le plateau. Une brigade de la
+première division du comte d'Erlon s'empara du village de
+Mont-Saint-Jean; une seconde brigade fut chargée par un
+corps de cavalerie anglaise, qui lui fit éprouver beaucoup de
+perte. Au même moment, une division de cavalerie anglaise
+chargea la batterie du comte d'Erlon par sa droite, et désorganisa
+plusieurs pièces; mais les cuirassiers du général Milbaud
+chargèrent cette division, dont trois régimens furent
+rompus et écharpés.</p>
+
+<p>Il était trois heures après midi. L'empereur fit avancer la
+garde pour la placer dans la plaine, sur le terrain qu'avait
+occupé le premiers corps au commencement de l'action, ce
+corps se trouvant déjà en avant. La division prussienne, dont
+on avait prévu le mouvement, s'engagea alors avec les tirailleurs
+du comte Lobau, en prolongeant son feu sur tout notre
+flanc droit. 11 était convenable, avant de rien entreprendre
+ailleurs, d'attendre l'issue qu'aurait cette attaque. A cet effet,
+tous les moyens de la réserve étaient prêts à se porter au secours
+du comte Lobau, et à écraser le corps prussien lorsqu'il
+se serait avancé.</p>
+
+<p>Cela fait, l'empereur avait le projet de mener une attaque
+par le village de Mont-Saint-Jean, dont on espérait un succès
+décisif; mais par un mouvement d'impatience, si fréquent
+dans nos annales militaires, et qui nous a été souvent si funeste,
+la cavalerie de réserve s'étant aperçue d'un mouvement
+rétrograde que faisaient les Anglais pour se mettre à l'abri de
+nos batteries, dont ils avaient déjà tant souffert, couronna les
+hauteurs de Mont-Saint-Jean et chargea l'infanterie. Ce mouvement,
+qui, fait à temps, et soutenu par les réserves, devait
+décider de la journée, fait isolément et avant que les affaires
+de la droite ne fussent terminées, devint funeste.</p>
+
+<p>N'y ayant aucun moyen de le contremander, l'ennemi montrant
+beaucoup de masses d'infanterie et de cavalerie, et les
+deux divisions de cuirassiers étant engagées, toute notre cavalerie
+courut au même moment pour soutenir ses camarades.</p>
+
+<p>Là, pendant trois heures, se firent de nombreuses charges
+gui nous valurent l'enfoncement de plusieurs carrés et six
+drapeaux de l'infanterie anglaise, avantage hors de proportion
+avec les pertes qu'éprouvait notre cavalerie par la mitraille
+et les fusillades.</p>
+
+<p>Il était impossible de disposer de nos réserves d'infanterie
+jusqu'à ce qu'on eût repoussé l'attaque de flanc du corps
+prussien. Cette attaque se prolongeait toujours et perpendiculairement
+sur notre flanc droit; l'empereur y envoya le général
+Duhesme avec la jeune garde et plusieurs batteries de
+réserve. L'ennemi fut contenu, fut repoussé, et recula: il
+avait épuisé ses forces, et l'on n'en avait plus rien à craindre.
+C'est ce moment qui était celui indiqué pour une attaque sur
+le centre de l'ennemi. Comme les cuirassiers souffraient par
+la mitraille, on envoya quatre bataillons de la moyenne garde
+pour protéger les cuirassiers, soutenir la position, et, si cela
+était possible, dégager et faire reculer dans la plaine une partie
+de notre cavalerie.</p>
+
+<p>On envoya deux autres bataillons pour se tenir en potence
+sur l'extrême gauche de la division qui avait manoeuvré sur
+nos flancs, afin de n'avoir de ce côté aucune inquiétude; le
+reste fut disposé en réserve, partie pour occuper la potence
+en arrière de Mont-Saint-Jean, partie sur le plateau en arrière
+du champ de bataille qui formait notre position en retraite.</p>
+
+<p>Dans cet état de choses, la bataille était gagnée; nous occupions
+toutes les positions que l'ennemi occupait au commencement
+de l'action; notre cavalerie ayant été trop tôt et
+mal employée, nous ne pouvions plus espérer de succès décisifs.
+Mais le maréchal Grouchy ayant appris le mouvement
+du corps prussien, marchait sur le derrière de ce corps, ce
+qui nous assurait un succès éclatant pour la journée du lendemain.
+Après huit heures de feu et de charges d'infanterie
+et de cavalerie, toute l'armée voyait avec satisfaction la bataille
+gagnée et le champ de bataille en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Sur les huit heures et demie, les quatre bataillons de la
+moyenne garde qui avaient été envoyés sur le plateau au-delà
+de Mont-Saint-Jean pour soutenir les cuirassiers, étant
+gênés par la mitraille, marchèrent à la baïonnette pour enlever
+les batteries. Le jour finissait; une charge faite sur leur
+flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en désordre;
+les fuyards repassèrent le ravin; les régimens voisins qui virent
+quelques troupes appartenant à la garde à la débandade,
+crurent que c'était de la vieille garde et s'ébranlèrent: les
+cris <i>tout est perdu, la garde est repoussée</i>, se firent entendre;
+les soldats prétendent même que sur plusieurs points, des
+malveillans apostés ont crié <i>sauve qui peut!</i> Quoi qu'il en
+soit, une terreur panique se répandit tout à la fois sur tout
+le champ de bataille; on se précipita dans le plus grand désordre
+sur la ligne de communication; les soldats, les canonniers,
+les caissons se pressaient pour y arriver; la vieille garde,
+qui était en réserve, en fut assaillie, et fut elle-même entraînée.</p>
+
+<p>Dans un instant, l'armée ne fut plus qu'une masse confuse;
+toutes les armes étaient mêlées, et il était impossible de reformer
+un corps. L'ennemi, qui s'aperçut de cette étonnante
+confusion, fit déboucher des colonnes de cavalerie; le désordre
+augmenta; la confusion de la nuit empêcha de rallier les troupes
+et de leur montrer leur erreur.</p>
+
+<p>Ainsi une bataille terminée, une journée de fausses mesures
+réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain,
+tout fut perdu par un moment de terreur panique.
+Les escadrons même de service, rangés à côté de l'empereur,
+furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux, et
+il n'y eut plus d'autre chose à faire que de suivre le torrent.
+Les parcs de réserve, les bagages qui n'avaient point repassé
+la Sambre, et tout ce qui était sur le champ de bataille sont
+restés au pouvoir de l'ennemi. Il n'y a eu même aucun moyen
+d'attendre les troupes de notre droite; on sait ce que c'est que
+la plus brave armée du monde, lorsqu'elle est mêlée et que
+son organisation n'existe plus.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la Sambre à Charleroi le 19, à cinq
+heures du matin; Philippeville et Avesne ont été donnés pour
+points de réunion. Le prince Jérôme, le général Morand et les
+autres généraux y ont déjà rallié une partie de l'armée. Le
+maréchal Grouchy, avec le corps de la droite, opère son mouvement
+sur la Basse-Sambre.</p>
+
+<p>La perte de l'ennemi doit avoir été très-grande, à en juger
+par les drapeaux que nous lui avons pris, et par les pas rétrogrades
+qu'il avait faits. La nôtre ne pourra se calculer
+qu'après le ralliement des troupes. Avant que le désordre
+éclatât, nous avions déjà éprouvé des pertes considérables,
+surtout dans notre cavalerie, si funestement et pourtant si
+bravement engagée. Malgré ces pertes, cette valeureuse cavalerie
+a constamment gardé la position qu'elle avait prise
+aux Anglais, et ne l'a abandonnée que quand le tumulte et le
+désordre du champ de bataille l'y ont forcée. Au milieu de
+la nuit et des obstacles qui encombraient la route, elle n'a pu
+elle-même conserver son organisation.</p>
+
+<p>L'artillerie, comme à son ordinaire, s'est couverte de gloire.
+Les voitures du quartier-général étaient restées dans leur position
+ordinaire, aucun mouvement rétrograde n'ayant été
+jugé nécessaire. Dans le cours de la nuit, elles sont tombées
+entre les mains de l'ennemi.</p>
+
+<p>Telle a été l'issue de la bataille de Mont-Saint-Jean, glorieuse
+pour les armées françaises, et pourtant si funeste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Philipeville, 19 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Extrait d'une lettre de l'empereur à son frère Joseph.</i></p>
+
+<p>..... Tout n'est point perdu; je suppose qu'il me restera,
+en réunissant mes forces, cent cinquante mille hommes. Les
+fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront
+cent mille hommes; les bataillons de dépôt cinquante
+mille. J'aurai donc trois cents mille soldats à opposer de suite
+à l'ennemi; j'attellerai l'artillerie avec des chevaux de luxe; je
+lèverai cent mille conscrits; je les armerai avec les fusils des
+royalistes et des mauvaises gardes nationales; je ferai lever en
+masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine,
+la Champagne; j'accablerai l'ennemi; mais il faut qu'on
+m'aide et qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon; j'y
+trouverai sans doute du monde. Je n'ai point entendu parler
+de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je le crains), je
+puis avoir dans trois jours cinquante mille hommes; avec cela
+j'occuperai l'ennemi et je donnerai le temps à Paris et à la
+France de faire leur devoir. Les Autrichiens marchent lentement;
+les Prussiens craignent les paysans et n'osent pas trop
+s'avancer. Tout peut se réparer encore; écrivez-moi l'effet que
+cette horrible échauffourée aura produit dans la chambre. Je
+crois que les députés se pénétreront que leur devoir, dans
+cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour sauver
+la France. Préparez-les à me seconder dignement; surtout du
+courage et de la fermeté.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Fragment d'un discours de l'empereur dans une séance du
+conseil d'état, tenue à l'Elysée.</i></p>
+
+<p>.... Je n'ai plus d'armée, je n'ai plus que des fuyards. Je
+retrouverai des hommes, mais comment les armer? Je n'ai
+plus de fusils. Cependant avec de l'union, tout pourrait se
+réparer. J'espère que les députés me seconderont, qu'ils sentiront
+la responsabilité qui va peser sur eux; vous avez mal
+jugé, je crois, de leur esprit; la majorité est bonne, est française.
+Je n'ai contre moi que Lafayette, Lanjuinais, Flaugergues
+et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, je le
+sais, je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux..... Je ne
+les laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.....</p>
+
+<p>..... Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer,
+pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble
+mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au
+lieu de levée, de mesures extraordinaires, on dispute, tout
+est perdu. L'ennemi est en France. J'ai besoin, pour sauver
+la patrie, d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire.
+Dans l'intérêt de la nation, je pourrais me saisir de ce pouvoir,
+mais il serait utile et plus national qu'il me fût donné
+par les chambres....</p>
+
+<p>.....La présence de l'ennemi sur le sol national rendra, je
+l'espère, aux députés, le sentiment de leurs devoirs. La nation
+ne les a pas envoyés pour me renverser, mais pour me
+soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent,
+je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais
+un mot, ils seraient tous assommés. Mais en ne craignant rien
+pour moi, je crains tout pour la France. Si nous nous querellons
+entre nous au lieu de nous entendre, nous aurons le
+sort du Bas-Empire, tout sera perdu. Le patriotisme de la
+nation, son attachement à ma personne, nous offrent encore
+d'immenses ressources, notre cause n'est point désespérée.....</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais de l'Elysée, le 22 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Déclaration au peuple français.</i></p>
+
+<p>Français! en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance
+nationale, je comptais sur la réunion de tous les
+efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités
+nationales. J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais
+bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les
+circonstances paraissent changées. Je m'offre en sacrifice à la
+haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères
+dans leurs déclarations, et n'en avoir jamais voulu qu'à ma
+personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon
+fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les
+ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.
+L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter
+les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.
+Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation
+indépendante.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 22 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre
+des représentans, envoyée pour le féliciter sur sa seconde
+abdication.</i></p>
+
+<p>Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je
+désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la
+France, <i>mais je ne l'espère point</i>; elle laisse l'état sans chef,
+sans existence politique. Le temps perdu à renverser la monarchie
+aurait pu être employé à mettre la France en état
+d'écraser l'ennemi. Je recommande à la chambre de renforcer
+promptement les armées; qui veut la paix doit se préparer à
+la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des
+étrangers. Craignez d'être déçus dans vos espérances. <i>C'est
+là qu'est le danger.</i> Dans quelque position que je me trouve,
+je serai toujours bien si la France est heureuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de Napoléon aux ministres, en apprenant que la
+chambre des représentans venait de nommer une commission
+de gouvernement composée de cinq membres.</i></p>
+
+<p>Je n'ai point abdiqué en faveur d'un nouveau directoire;
+j'ai abdiqué en faveur de mon fils. Si on le proclame point,
+mon abdication est nulle et non avenue. Les chambres savent
+bien que le peuple, l'armée, l'opinion, le désirent, le veulent,
+mais l'étranger les retient. Ce n'est point en se présentant devant
+les alliés, l'oreille basse et le genou à terre, qu'elles les
+forceront à reconnaître l'indépendance nationale. Si elles
+avaient eu le sentiment de leur position, elles auraient proclamé
+spontanément Napoléon II. Les étrangers auraient vu
+alors que vous saviez avoir une volonté, un but, un point de
+ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une
+affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement
+des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité
+nationale auraient plus agi sur eux que toutes vos
+basses et honteuses déférences.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, le 25 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu">PROCLAMATION.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux braves soldats de l'armée devant Paris.</i></p>
+
+<p>Soldats!</p>
+
+<p>Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de
+la brave armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude
+qu'elle justifiera par les services éminens que la patrie
+attend d'elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent
+pas lui refuser.</p>
+
+<p>Soldats! je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous
+les corps, et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé
+sur l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura
+déployé. Vous et moi nous avons été calomniés. Des hommes
+indignes d'apprécier vos travaux ont vu, dans les marques
+d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais
+le seul objet; que vos succès futurs leur apprennent que c'était
+la patrie pardessus tout que vous serviez en m'obéissant;
+et que si j'ai quelque part à votre affection, je la dois à mon
+ardent amour pour la France, notre mère commune.</p>
+
+<p>Soldats! encore quelques efforts et la coalition est dissoute.
+Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.</p>
+
+<p>Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à
+la fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et
+vous serez invincibles!</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 25 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à un membre de la chambre des
+représentans, en apprenant que MM. de Lafayette, de
+Pontécoulant, de Laforêt, d'Argenson, Sébastiani et
+Benjamin Constant (ce dernier en qualité de secrétaire),
+étaient nommés par le gouvernement provisoire pour se
+rendre auprès des souverains alliés.</i></p>
+
+<p>...........Lafayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin
+Constant ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et
+les ennemis du père ne seront jamais les amis du fils. Les
+chambres, d'ailleurs, n'ont point assez d'énergie pour avoir
+une volonté indépendante; elles obéissent à Fouché. Si
+elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui jettent à la tête,
+j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête de l'armée
+aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu
+mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez
+pas. Fouché n'est point de bonne foi. Il jouera les chambres,
+et les alliés le joueront. Il se croit en état de tout conduire
+à sa guise; il se trompe: il verra qu'il faut une main autrement
+trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une
+nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle.... La chambre
+des pairs n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme
+une poule mouillée. Elle a laissé insulter Lucien et détrôner
+mon fils; si elle eût tenu bon, elle aurait eu l'armée pour
+elle, les généraux la lui auraient donnée. Son ordre du
+jour a tout perdu. Moi seul je pourrais tout réparer, mais
+vos meneurs n'y consentiront jamais; ils aimeraient mieux
+s'engloutir dans l'abîme que de s'unir avec moi pour le
+fermer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, 27 juin 1815.</p>
+
+<p>En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus
+noble droit de citoyen, au droit de défendre mon pays.</p>
+
+<p>L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de
+doutes sur leurs intentions, sur leur mauvaise foi.</p>
+
+<p>Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme
+général, me regardant encore comme le premier soldat de la
+patrie.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, 27 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Plaintes de Napoléon à ses amis, en apprenant que les
+membres du gouvernement provisoire refusaient d'acquiescer
+à sa demande de servir sa patrie en qualité de
+général.</i></p>
+
+<p>Ces gens-là sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir
+et de continuer de faire les souverains; ils sentent que s'ils me
+replaçaient à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon
+ombre, et ils nous sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil,
+à leur vanité. Ils perdront tout.... Mais pourquoi les laisserais-je
+régner? J'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver
+le trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime
+mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien
+de mieux à faire pour vous tous, pour mon fils et pour moi,
+que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition
+électrisera l'armée; elle foudroiera les étrangers; ils sauront
+que je ne suis revenu sur le terrain que pour leur marcher sur
+le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderaient, pour se
+délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
+contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront
+de vous. Il faut en finir: si vos cinq empereurs ne
+veulent pas de moi pour sauver la France, je me passerai de
+leur consentement. Il me suffira de me montrer, et Paris et
+l'armée me recevront une seconde fois en libérateur....</p>
+
+<p><i>(Le duc de Bassano lui représentant que les chambres
+ne seraient pas pour lui)</i>... Allons, je le vois bien, il faut
+toujours céder... Vous avez raison, je ne dois pas prendre sur
+moi la responsabilité d'un tel événement. Je dois attendre que
+la voix du peuple, des soldats et des chambres me rappelle.
+Mais comment Paris ne me demande-t-il pas? On ne s'aperçoit
+donc pas que les alliés ne vous tiennent aucun compte de
+mon abdication? <i>(Bassano repart qu'on paraît se fier à la
+générosité des souverains alliés.)</i> Cet infâme Fouché vous
+trompe. La commission se laisse conduire par lui; elle aura
+de grands reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et
+Carnot qui vaillent quelque chose, mais ils sont mal appareillés.
+Que peuvent-ils faire avec un traître (Fouché), deux
+niais (Quinette et Grenier) et deux chambres qui ne savent
+ce qu'elles veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles,
+aux belles promesses des étrangers. Vous croyez qu'ils vous
+mettront la poule au pot, et vous donneront un prince de
+leur façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez: Alexandre,
+malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les
+Anglais; il les craint; et l'empereur d'Autriche fera, comme
+en 1814, ce que les autres voudront.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Rochefort, le 13 juillet 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au prince-régent d'Angleterre.</i></p>
+
+<p>Altesse royale,</p>
+
+<p>En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié
+des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière
+politique, et je viens, comme Témistocle, m'asseoir
+aux foyers du peuple britannique. Je me mets sous la protection
+de ses lois, que je réclame de votre altesse royale, comme
+le plus puissant, le plus constant et le plus généreux de mes
+ennemis.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DIVERSES PIÈCES COMMUNIQUÉES APRÈS L'IMPRESSION.</h3>
+<br><br><br>
+
+<p class="droite">Passeriano, le 4 vendémiaire an 6.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A Barcas.</i></p>
+
+<p>Citoyen,</p>
+
+<p>Je suis malade et j'ai besoin de repos; je demande ma démission,
+donnes-là si tu es mon ami; deux ans dans une campagne
+près de Paris rétabliraient ma santé, et redonneraient
+à mon caractère la popularité que la continuité du pouvoir
+ôte nécessairement... Je suis esclave de ma manière de sentir
+et d'agir, et j'estime le coeur bien plus que la tête.</p>
+
+<p class="droite">BONAPARTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Du camp impérial de Boulogne, le 10 fructidor an 13.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Copie d'une lettre de Napoléon à M. Dejean.</i></p>
+
+<p>Monsieur Dejean, le ministre de la guerre a dû vous faire
+passer différens ordres, pour mettre en état de faire la guerre,
+une armée d'Italie et du Rhin; vous pouvez la regarder
+comme certaine. «J'ai donné des ordres pour pourvoir aux
+capotes et souliers nécessaires à l'armée; faites-moi connaître
+si vous avez quelque chose de disponible à Paris.» J'ai besoin
+que vous donniez des ordres à tous les régimens de cavalerie
+de se remonter à toute force. Je ne vois pas d'inconvénient à
+leur distribuer pour cela un million. J'ai mis à votre disposition
+une somme extraordinaire de deux millions deux cent
+mille francs, dont un million pour l'achat de chevaux de train
+et d'artillerie, et un million deux cent mille francs pour les
+capotes et souliers. Occupez-vous du charrois; faites construire
+à Sampigny; il y a un marché pour des transports ici;
+voyez à lui donner une plus grande extension. J'imagine que
+vous avez pourvu à ce que j'aie du biscuit à Mayence et
+Strasbourg; j'en ai ici beaucoup. Il faut faire manger la partie
+faite depuis vingt mois; il restera ici plus de vingt mille
+bouches; la partie qui est faite depuis douze mois pourra être
+conservée. Il se peut que les affaires s'arrangent après quelques
+batailles, et que je revienne sur la côte. Faites hâter la
+fourniture de draps de l'an 14, c'est de la plus grande urgence.</p>
+
+<p>Vous allez avoir, dans toute la cinquième division militaire,
+depuis Mayence jusqu'à Schelestatt, cinq à six mille
+chevaux d'artillerie, neuf mille chevaux de dragons, huit ou
+neuf mille de chasseurs et de hussards, quatre à cinq mille
+de grosse cavalerie, et quinze cents de la garde, indépendamment
+de tous ceux de l'état-major. Je désire que le service
+soit fait par la même administration qu'à Boulogne, surtout
+pour le pain et la viande. Ne perdez pas un moment à faire
+accaparer des vins et des eaux-de-vie à Landau, Strasbourg
+et Spire. Landau sera un des principaux points de rassemblement.</p>
+
+<p>J'imagine que Vanderberghe envoie à Strasbourg les mêmes
+individus qu'à Boulogne. Les premières divisions sont parties;
+voyez-les pour cela. «Je vous ai demandé cinq cent mille
+rations de biscuit à Strasbourg, je ne verrais pas d'inconvénient
+à les diviser ainsi: deux cent mille à Strasbourg, deux
+cent mille à Landau, et cent mille à Spire. J'attends de vous
+deux états, dont le premier me fasse connaître le nombre
+existant des chevaux propres au service de chaque régiment
+de cavalerie; ce qui existe en caisse de leur masse, et l'état
+des chevaux qu'ils peuvent se procurer: le second état me fera
+connaître la situation de l'habillement de tous les corps de la
+grande armée, et le temps où ils auront l'habillement de
+l'an 14.» Le ministre de la guerre vous aura envoyé l'organisation
+de la grande armée partagée en sept corps. Pensez
+aux ambulances, et occupez-vous sans délai des détails de
+l'organisation de cette immense armée. Je vous dirai, mais
+pour vous seul, que je compte passer le Rhin le 5 vendémiaire;
+organisez tout en conséquence. Il me reste à vous
+ajouter que cette lettre doit être pour vous seul, et qu'elle
+ne doit être lue par personne. Dissimulez, dîtes que je fais
+seulement marcher trente mille hommes pour garantir mes
+frontières du Rhin. Avec les chefs de service auxquels on ne
+peut rien dissimuler, vous leur ferez sentir l'importance de
+dire la même chose que vous. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Ingolstadt, le 18 avril 1809, à cinq heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Instruction.</i></p>
+
+<p>Le capitaine Galbois retournera sur-le-champ près du maréchal
+Davoust; il passera par Vohbourg et Neustadt, et de
+là à Ratisbonne: aussitôt qu'il aura causé avec le maréchal
+Davoust, il reviendra me rendre compte.</p>
+
+<p>Il fera connaître au maréchal Davoust qu'il apprendra ce
+qui s'est passé dans la journée au corps du duc de Dantzick;
+que je n'en ai aucune connaissance, mais que je suppose que
+le corps du duc de Dantzick, fort de trente mille hommes, a
+battu la plaine jusqu'à l'Isère, et l'a secouru si cela a été nécessaire.</p>
+
+<p>Le général Demont est à Vohbourg avec sa division, huit
+mille hommes de cavalerie.</p>
+
+<p>La division Nansouty et la cavalerie wurtembergeoise sont
+en colonne sur la route d'ici à Vohbourg.</p>
+
+<p>Le général Vandamme, avec douze mille Wurtembergeois,
+couche ce soir à Ingolstadt.</p>
+
+<p>Le duc de Rivoli, avec le général Oudinot et quatre-vingt
+mille hommes, doivent arriver à Pfaffenhoffen.</p>
+
+<p>L'empereur, à une heure du matin, se décidera à se porter
+de sa personne à Neustadt, après qu'il aura reçu le rapport
+de la journée; il lui importe donc bien de connaître la situation
+du duc d'Auerstaedt et des différens corps de l'ennemi.</p>
+
+<p>Si cela ne détourne pas cet officier, il verra le général
+Wrede ou le duc de Dantzick, pour causer avec eux et leur
+donner connaissance de ces détails.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<p><i>P.S.</i> Cet officier engagera celui qui commande à Vohbourg,
+celui qui commande à Neustadt et les généraux de division
+bavarois, de m'envoyer des officiers et les rapports de ce qui
+se serait passé ou de ce qu'ils apprendraient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Commission et pleins-pouvoirs donnés aux commandans de
+place en juin 1815.</i></p>
+
+<p>NAPOLEON, par la grâce de Dieu et les constitutions,
+empereur des Français, etc., etc.</p>
+
+<p>La place de Vitry étant en état de siège, armée, bien approvisionnée,
+à l'abri de toute attaque, pouvant soutenir un
+siège, nous avons résolu de nommer pour commandant supérieur
+de cette place un officier d'une bravoure distinguée,
+dont nous aurions éprouvé le zèle et la fidélité dans maints
+combats; nous avons pris en considération les services du
+sieur Baron, adjudant-commandant de nos armées, et nous
+l'avons nommé et nommons, par ces présentes signées de
+notre main, commandant supérieur de la place de Vitry en
+état de siège. Nous lui enjoignons de ne plus sortir des remparts
+de ladite place, au moins au-delà d'une portée de fusil
+de ses ouvrages avancés, sous quelque prétexte que ce soit;
+d'inspecter et de visiter fréquemment les approvisionnemens
+de siège et les magasins d'artillerie, d'avoir soin qu'ils soient
+abondamment fournis et conservés à l'abri des attaques de
+l'ennemi et de l'intempérie des saisons. Nous lui enjoignons
+de prendre toutes les précautions pour accroître lesdits approvisionnemens
+et pour que les babilans aient pour six mois
+de vivres, faisant sortir de la ville tous ceux qui n'auraient
+pas ledit approvisionnement. Nous lui ordonnons de nous
+conserver cette place et de ne jamais la rendre sous aucun
+prétexte. Dans le cas où elle serait investie et bloquée, il doit
+être sourd a tous les bruits répandus par l'ennemi, ou aux
+nouvelles qu'il lui ferait parvenir, lors même qu'il voudrait
+lui persuader que l'armée française a été battue, que la capitale
+est envahie, etc. Il n'en résistera pas moins à ses insinuations,
+comme à ses attaques, et ne laissera point ébranler son
+courage. Sa règle constante doit être d'avoir le moins de communications
+que possible avec l'ennemi. Il aura toujours devant
+les yeux les conséquences inévitables d'une contravention
+à nos ordres ou d'une négligence à remplir les devoirs
+qui lui sont imposés. Il n'oubliera jamais qu'une conduite
+différente lui ferait perdre notre estime et encourir toute la
+sévérité des lois militaires, qui condamnent à mort tout commandant
+et son état-major, s'il livre la place sans avoir fixé
+l'impossibilité de soutenir un second assaut, et s'il n'a satisfait
+à toutes les obligations qui lui sont imposées par notre décret
+du 24 décembre 1811. Enfin, nous voulons et entendons
+qu'il coure les hasards d'un assaut, pour prolonger la défense
+et augmenter la perte de l'ennemi. Il songera qu'un Français
+doit compter sa vie pour rien, si elle doit être mise en balance
+avec son honneur, et que cette idée doit être le mobile de
+toutes ses actions; la reddition de la place ne devant être que
+le dernier terme de tous ses efforts, et le résultat d'une impossibilité
+absolue de résister, nous lui défendons d'avancer
+cet événement malheureux par son consentement, ne fût-ce
+que d'une heure, et sous le prétexte d'obtenir par là une capitulation
+plus honorable.</p>
+
+<p>Nous voulons que toutes les fois que le conseil de défense
+sera réuni pour consulter sur les opérations, il y soit fait lecture
+desdites lettres-patentes, à haute et intelligible voix.</p>
+
+<p>Donné au palais de l'Elysée, le neuvième jour du mois de
+juin de l'an de grâce mil huit cent quinze.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<p class="droite">Par l'empereur,</p>
+
+<p class="droite">Le ministre secrétaire-d'état.</p>
+
+<p class="droite">H. B. MARET.</p>
+<br><br><br>
+
+<br><br><br>
+
+<p>L'Éditeur poursuivra, suivant toute la rigueur
+des lois, les contrefacteurs et vendeurs
+des oeuvres qu'il publie.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Afin de satisfaire l'impatience des nombreux
+souscripteurs des Oeuvres de Napoléon Bonaparte,
+nous joignons au tome troisième de la collection
+deux pièces originales qui appartiennent au
+tome premier, et qu'il faudra plus tard faire relier
+à la fin de ce premier volume.</p>
+
+<p>Les plus habiles bibliographes savaient très-bien
+que Bonaparte avait publié au commencement de
+la révolution les deux brochures que nous plaçons
+ici; mais on croyait impossible de se procurer ces
+deux écrits de la jeunesse d'un sous-lieutenant
+d'artillerie, devenu depuis le souverain maître de
+l'Europe. Le style et les idées du jeune soldat à
+la naissance de la révolution, comparés aux discours
+de l'empereur, offriront sans doute des rapprochemens
+intéressans; on y trouvera peut-être
+déjà quelques points de départ de cette carrière
+où la fortune, après avoir comblé un mortel de
+tous ses dons les plus brillans, semble s'être plu à
+les lui ravir en un instant, pour le frapper, à la fin
+de sa carrière, de ses coups les plus déchirans.
+Après beaucoup de recherches que nous avions
+même cru désormais infructueuses, nous sommes
+parvenus à ces découvertes importantes dans la
+collection des <i>oeuvres</i> d'un homme aussi extraordinaire.</p>
+
+<p>La lettre à M. Buttafoco, député de la Corse à
+l'Assemblée nationale, nous a été communiquée
+par l'imprimeur même de cette brochure, qui en
+conservait un exemplaire précieusement: nous en
+devons la communication à M. J. B, Joly, imprimeur
+à Dôle<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Nous avons depuis eu connaissance d'un autre exemplaire de la
+lettre à M. Buttafoco, qui se trouve dans la bibliothèque d'un de
+nos jurisconsultes les plus distingués: une faute d'impression y est
+corrigée de la main même de Bonaparte.</blockquote>
+
+<p>Bonaparte était alors lieutenant d'artillerie à
+Auxonne. Il vint trouver M. Joly avec son frère
+Louis, auquel il enseignait les mathématiques:
+l'ouvrage fut imprimé à ses frais au nombre de
+cent exemplaires, et il les fit passer dans la Corse.</p>
+
+<p>Bonaparte avait aussi composé un ouvrage qui
+aurait pu former deux volumes, sur l'histoire
+politique, civile et militaire de la Corse. Il engagea
+M. Joly à aller le voir à Auxonne pour traiter de
+l'impression de cet ouvrage. M. Joly s'y rendit en
+effet. Bonaparte occupait, au pavillon, une chambre
+presque nue, ayant pour tous meubles un
+mauvais lit sans rideaux, une table placée dans
+l'embrasure d'une fenêtre, et chargée de livres et
+de papiers, et deux chaises: son frère couchait sur
+un mauvais matelas, dans un cabinet voisin. On
+fut d'accord sur le prix d'impression; mais il attendait
+d'un moment à l'autre une décision pour quitter
+Auxonne ou pour y rester. Cet ordre arriva en
+effet quelques jours après: il partit pour Toulon,
+et l'ouvrage ne fut pas imprimé. Il est douteux
+que l'on puisse jamais retrouver cet écrit dont
+il ne reste aucune trace. On lui avait confié le dépôt
+des ornemens d'église de l'aumônier du régiment,
+qui venait d'être supprimé. Il les fit voir à
+M. Joly, et ne parla des cérémonies de la religion
+qu'avec décence: <i>Si vous n'avez pas entendu la
+messe</i>, ajoutât-il, <i>je puis vous la dire.</i></p>
+
+<p>Pour constater davantage l'authenticité de cette
+lettre, nous citerons le passage suivant du Journal
+de Dijon, du 4 août 1821.</p>
+
+<p>«L'exemplaire que nous possédons nous a été
+donné, il y a environ dix-neuf ans, par une personne
+d'Auxonne, qui le tenait elle-même <i>ex autoris dono</i>.</p>
+
+<p>«Deux fautes d'impression, l'une à la première
+ligne de la page 8, et l'autre à la fin de la sixième
+ligne de la page 9, sont corrigées de la main de
+l'auteur.</p>
+
+<p>«Il n'y avait pas long-temps que nous étions
+en possession de notre exemplaire, lorsque dans
+un voyage à Dôle (Jura) nous eûmes occasion de
+visiter M. Joly (Jos.-Fr.-Xav.), imprimeur en
+cette ville, possesseur d'une bibliothèque qui atteste
+ses connaissances et son bon goût. Nos yeux
+se promenaient avec complaisance sur les richesses
+bibliographiques de son cabinet; ils s'arrêtèrent sur
+un volume fort mince, qui se faisait distinguer, au
+milieu d'une quantité de reliures de luxe, par la
+recherche qui avait été mise à la sienne: c'était la
+<i>Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo-Buttafoco</i>.
+Nous apprîmes alors, de la bouche de M. Joly,
+que cette brochure était sortie de ses presses,
+en 1790; que Bonaparte, qui était alors lieutenant
+au régiment de la Fère, artillerie, en garnison
+à Auxonne, en avait revu lui-même les dernières
+épreuves; qu'à cet effet il se rendait à pied à Dôle,
+en partant d'Auxonne à quatre heures du matin;
+qu'après avoir vu les épreuves il prenait, chez
+M. Joly, un déjeuner extrêmement frugal, et se
+remettait bientôt en route pour rentrer dans sa
+garnison, où il arrivait avant midi, ayant déjà
+parcouru dans la matinée huit lieues de poste.»</p>
+
+<p>«Bonaparte entra dans le corps royal de l'artillerie
+en 1785. Du régiment de la Fère, où il fit
+ses premières armes, il passa dans celui de Grenoble,
+en garnison à Valence, où il était en 1791,
+le quatrième des premiers lieutenans de première
+classe (Voyez l'<i>État militaire du corps de l'artillerie
+de France pour l'année 1791</i>, imprimé chez
+Firmin Didot, petit in-12 de 166 pages). Nous
+remarquons que le nom de Bonaparte qui est employé
+trois fois dans l'<i>État militaire</i> cité, y est
+écrit, page 60, <i>Buonaparté</i>, tandis qu'on lit,
+pages 94 et 139, <i>Buona parté</i>.»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>La petite brochure intitulée: <i>Le souper de
+Beaucaire</i>, semblait devoir ne pas échapper à
+l'oubli. Bonaparte passait, en 1793, à Beaucaire;
+il s'y trouva à souper dans une auberge le
+29 juillet, avec plusieurs commerçans de Montpellier,
+de Nîmes et de Marseille. Une discussion
+s'engagea sur la situation politique de la France:
+chacun des convives avait une opinion différente.</p>
+
+<p>Bonaparte, de retour à Avignon, profita de
+quelques momens de repos pour consigner ce dialogue
+dans une brochure qu'il intitula: <i>Le souper
+de Beaucaire</i>. Il fit imprimer cet opuscule chez
+Sabin Tournal, rédacteur et imprimeur du Courier
+d'Avignon.</p>
+
+<p>L'ouvrage ne fit alors aucune sensation; ce ne
+fut que lorsque Bonaparte devint général en chef,
+que M. Loubet, secrétaire du feu M. Tournal, qui
+en avait conservé un exemplaire, y attacha quelque
+prix, parce que cet exemplaire était signé de la
+main de son auteur. Il le montra alors à plusieurs
+personnes d'Avignon. M. Loubet étant mort,
+on s'est adressé à son fils par l'intermédiaire de
+M. M...., et on a obtenu la copie exacte de cet
+opuscule, dont il n'existe plus sans doute que ce
+seul exemplaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>GALERIE MILITAIRE</h3>
+
+<h3>DE NAPOLÉON BONAPARTE</h3>
+
+<h4>RECUEIL DE TOUS LES TABLEAUX ET MONUMENS</h4>
+
+<h4>OU SONT REPRÉSENTÉS</h4>
+
+<h4>LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS DE SA CARRIÈRE MILITAIRE;</h4>
+
+<h4>PAR DAVID, GÉRARD, GIRODET, GROS, GUÉRIN, LBJEUNE, LETHIERS,
+GAUTHEROT, TAUNAY, (Carle et Horace) VERNET, VINCENT, BACLER
+D'ALBE, BERTBON, BOURGEOIS, CALLET, CARTELLIER, CLODION,
+DEBRET, DESEVE, ESPERCIEUX, MEYNIER, MONGIN, PAJOU, PONCE
+CAMUS, RHOEN, THÉVENIN, etc., etc.</h4>
+
+<h4>(FAISANT SUITE AUX OEUVRES DE NAPOLÉON.)</h4>
+
+<p>Gravés par G. NORMANT père et fils.</p>
+
+<p>C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,</p>
+
+
+
+<p>L'ouvrage contient QUARANTE planches in-folio sur papier
+vélin superfin.</p>
+
+<p>Il paraîtra en CINQ livraisons de chacune HUIT planches.</p>
+
+<p>Le prix de chaque livraison est de SIX FRANCS, et de tout
+l'ouvrage TRENTE FRANCS.</p>
+
+<p>Il faut ajouter trente centimes pour recevoir chaque livraison
+franc de port.</p>
+
+<p>Lorsque la victoire, qui avait guidé nos phalanges en Italie
+et en Égypte sous la conduite de Napoléon, l'eut élevé sur
+les débris d'un gouvernement éphémère, il sembla, pendant
+quelque temps, vouloir suivre l'exemple qu'il avait donné lui-même,
+d'ériger des monumens à la gloire nationale. C'était
+en effet à la patrie qu'avaient été consacrés les chefs-d'oeuvre
+des arts, les plus beaux prix de nos conquêtes, par l'armée
+d'Italie, dont les triomphes avaient peuplé ce Musée, devenu
+le point de réunion des plus magnifiques productions de l'art
+antique et moderne. Ce fut alors que le ciseau de nos plus
+habiles statuaires, que le pinceau des disciples de Raphaël
+et de Michel-Ange s'empressèrent de perpétuer les nombreux
+exploits de nos plus grands guerriers. Quelque jaloux que
+fût Napoléon d'occuper seul les cent voix de la renommée,
+pour entretenir cette ardeur belliqueuse, il fallut que sa
+gloire se confondît avec la gloire nationale, qu'elles fussent
+toutes deux réunies dans des monumens consacrés à l'utilité
+publique, aux hommes éminens par la bravoure et le mérite,
+qui avaient bien servi la patrie, ou qui étaient morts pour
+elle dans les combats.</p>
+
+<p>Dans cette collection, nous avons placé les tableaux qui
+retracent la carrière militaire de Napoléon Bonaparte, parce
+qu'il y est représenté entouré des guerriers qui ont parcouru
+avec lui cette longue et brillante période. En réunissant
+ces tableaux, le lecteur suivra, avec les progrès de notre
+gloire militaire, ceux des efforts de tous les arts pour l'immortaliser:
+chaque dessin rappellera à la mémoire le souvenir
+de plusieurs événemens.</p>
+
+<p>En célébrant ainsi de nouveau cette suite de hauts faits,
+nous rendrons en même temps hommage au génie de nos
+grands artistes, aux David, Gérard, Girodet, Gros, Guérin,
+Lejeune, Taunay, Vernet, etc., etc.</p>
+
+<p>La galerie fondée par le prince Berthier contient huit tableaux,
+sujets de batailles, par nos premiers artistes; nous
+avons obtenu de les faire dessiner.</p>
+
+<p>Nous avons cru devoir aussi nous réduire à un simple trait,
+suffisant pour donner exactement le dessin des objets, et révéler
+toute la pensée de l'artiste.</p>
+
+<p><i>Voici la liste et tordre dans lequel nous présenterons ce
+Recueil.</i></p>
+
+
+
+<blockquote><p>
+Les gravures sont classées dans l'ordre chronologique, et forment une
+suite de tableaux historiques de la vie de Napoléon Bonaparte.
+</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+<p>PREMIÈRE LIVRAISON.</p>
+
+<p>(10 mai 1796.) Passage du pont de Lodi, peint par Taunay:
+salon de 1818.&mdash;(15 novembre 1796.) Bataille d'Arcole,
+peint par Bacler d'Albe: salon de 1804.&mdash;(13 janvier 1797.)
+Bataille de Rivoli, peint par Lafitte: salon de 1804.&mdash;(14 janvier
+1797.) Bataille de Rivoli, peint par C. Vernet: salon
+de 1810.&mdash;(18 avril 1797.) Préliminaires de la paix de Léoben,
+peint par Lethiers: salon de 1806,&mdash;(8 octobre 1797.) Établissement
+de la république cisalpine, peint par Lafitte: salon
+de 1804.&mdash;(13 juillet 1798.) Harangue aux Pyramides, peint
+par Gros: salon de 1810.&mdash;(25 juillet 1798.) Bataille des
+Pyramides, peint par Vincent: salon de 1810.</p>
+
+
+<p>DEUXIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(21 octobre 1798.) Révolte du Kaire, peint par Girodet:
+salon de 1810.&mdash;(29 octobre 1798.) Pardon accordé aux révoltés
+du Kaire, peint par Guérin: salon de 1808.&mdash;(3 mars
+1799.) Les pestiférés de Jaffa, peint par Gros: salon de 1804.&mdash;(15
+juillet 1799.) Bataille d'Aboukir, peint par Lejeune: salon
+de 1804.&mdash;(15 juillet 1799.) Bataille d'Aboukir, peint par
+Gros: salon de 1806.&mdash;(mai 1800.) Passage de l'armée de
+réserve dans le défilé d'Albarède, peint par Mongin: salon
+de 1812.&mdash;(mai 1800.) Passage du Mont-Saint-Bernard, peint
+par Thévenin: salon de 1806.&mdash;(17 mai 1800.) Bonaparte
+au sommet du Saint-Bernard, peint par David: salon de 1806.</p>
+
+
+<p>TROISIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(14 juin 1800.) Bataille de Marengo, peint par Lejeune.&mdash;(15
+juin 1800.) Mort de Dessaix, peint par Broc: salon
+de 1806&mdash;(12 octobre 1805.) Harangue de Napoléon à l'armée,
+peint par Gautherot: salon de 1808.&mdash;(octobre 1805) Napoléon
+honorant le malheur des blessés ennemis, peint par
+Debret: salon de 1806.&mdash;(octobre 1806.) Napoléon au tombeau
+du Grand-Frédéric, peint par Ponce-Camus: salon
+de 1800.&mdash;(novembre 1806.) Napoléon recevant à Berlin
+les députés du sénat, peint par Berthon: salon de 1810.&mdash;(17
+octobre 1805.) Capitulation devant Ulm (quatrième bas-relief
+de l'arc du Carrousel), par Cartelier.&mdash;(24 octobre
+1805.) Entrée à Munich (deuxième bas-relief de l'arc du Carrousel),
+par Clodion.</p>
+
+
+<p>QUATRIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(13 novembre 1805.) Napoléon recevant les clefs de Vienne
+peint par Girodet: salon de 1808.&mdash;(13 novembre 1805.) Entrée
+dans Vienne (troisième bas-relief de l'arc du Carrousel), par
+Desenne.&mdash;(2 décembre 1805.) Le matin de la bataille d'Austerlitz,
+peint par Carle Vernet: salon de 1808.&mdash;(2 décembre
+1805.) Bataille d'Austerlitz, peint par Gérard: salon
+de 1810.&mdash;(2 décembre 1805.) Victoire d'Austerlitz (cinquième
+bas-relief de l'arc du Carrousel), par Espercieux: salon
+de 1810.&mdash;(2 janvier 1805.) Fin de la bataille d'Austerlitz,
+peint par Meynier: salon de 1810.&mdash;(5 décembre 1805.)
+Entrevue des deux empereurs, peint par Gros: salon de
+1812.&mdash;(décembre 1806.) Napoléon à Osterode, peint par Ponce-Camus:
+salon de 1810.</p>
+
+
+<p>CINQUIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(19 décembre 1806.) Entrée à Varsovie, peint par Callet.&mdash;(8
+février 1807.) Champ de bataille d'Eylau, peint par
+Gros: salon de 1808.&mdash;(juillet 1807.) Distribution des décorations
+de la légion-d'honneur, aux braves de l'armée russe,
+peint par Debret: salon de 1808.&mdash;(4 septembre 1808.) Prise
+de Madrid, peint par Gros: salon de 1810.&mdash;(23 avril 1809.)
+Prise de Ratisbonne, peint par Thévenin.&mdash;(22 mai 1809.)
+Rentrée dans l'île de Lobau, peint par Meynier: salon de 1812.&mdash;(31
+mai 1809.) Napoléon aux derniers momens du duc de
+Montebello, peint par Bourgeois: salon de 1810.&mdash;(6 juillet
+1809.) Bataille de Wagram, peint par Gros: salon de 1810.</p>
+
+<p><i>Ces planches sont gravés avec la perfection reconnue de</i>
+Mr. C. Normant.
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13475 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
+by Napoléon Bonaparte
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
+
+Author: Napoléon Bonaparte
+
+Release Date: September 16, 2004 [EBook #13475]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLÉON ***
+
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
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+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+PARIS, C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
+
+MDCCCXXI.
+
+
+
+OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+CAMPAGNE DE RUSSIE.
+
+LIVRE SEPTIÈME.
+
+
+
+Gumbinnen, 20 juin 1812.
+
+_Premier bulletin de la grande armée_.
+
+A la fin de 1810, la Russie changea de système politique; l'esprit
+anglais reprit son influence; l'ukase sur le commerce en fut le premier
+acte.
+
+En février 1811, cinq divisions de l'armée russe quittèrent à marches
+forcées le Danube, et se portèrent en Pologne. Par ce mouvement, la
+Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie.
+
+Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une protestation
+contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets. La Russie annonça
+par là qu'elle ne voulait pas même garder les apparences. Tous les
+moyens de conciliation furent employés de la part de la France: tout fut
+inutile.
+
+A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que tout ceci ne
+pouvait finir que par la guerre; on s'y prépara. La garnison de Dantzick
+fut portée à vingt mille hommes. Des approvisionnemens de toute espèce,
+canons, fusils, poudre, munitions, équipage de pont, furent dirigés sur
+cette place; des sommes considérables furent mises à la disposition du
+génie, pour en accroître les fortifications.
+
+L'armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le train
+d'artillerie, les équipages militaires furent complétés.
+
+En mars 1812, un traité d'alliance fut conclu avec l'Autriche: le mois
+précédent, un traité avait été conclu avec la Prusse.
+
+En avril, le premier corps de la grande armée se porta sur l'Oder;
+
+Le deuxième corps se porta sur l'Elbe;
+
+Le troisième corps, sur le Bas-Oder;
+
+Le quatrième corps partit de Véronne, traversa le Tyrol, et se rendit en
+Silésie. La garde partit de Paris.
+
+Le 22 avril, l'empereur de Russie prit le commandement de son armée,
+quitta Pétersbourg, et porta son quartier-général à Wilna.
+
+Au commencement de mai, le premier corps arriva sur la Vistule à Elbing
+et à Marienbourg;
+
+Le deuxième corps, à Marienwerder;
+
+Le troisième corps, à Thorn;
+
+Le quatrième et le sixième corps, à Plock;
+
+Le cinquième corps se réunit à Varsovie;
+
+Le huitième corps, sur la droite de Varsovie;
+
+Le septième corps, à Putavy.
+
+L'empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin le 13, l'Elbe
+le 29, et la Vistule le 6 juin.
+
+
+
+Wilkowisky, le 22 juin 1812.
+
+_Deuxième bulletin de la grande armée._
+
+Tout moyen de s'entendre entre les deux empires devenait impossible:
+l'esprit qui dominait le cabinet russe le précipita à la guerre. Le
+général Narbonne, aide-de-camp de l'empereur, fut envoyé à Wilna, et
+ne put y séjourner que peu de jours. On acquérait la preuve que la
+sommation arrogante et tout-à-fait extraordinaire qu'avait présentée le
+prince Kourakin, où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication
+que la France n'eût évacué le territoire de ses propres alliés, pour
+les livrer à la discrétion de la Russie, était le _sine quâ non_ de ce
+cabinet; et il s'en vantait auprès des puissances étrangères.
+
+Le premier corps se porta sur la Prégel. Le prince d'Eckmülh eut son
+quartier-général le 11 juin à Koenigsberg.
+
+Le maréchal duc de Reggio, commandant le deuxième corps, eut son
+quartier-général à Vehlau; le maréchal duc d'Elchingen, commandant le
+troisième corps, à Soldapp; le prince vice-roi, à Rastembourg; le roi
+de Westphalie, à Varsovie; le prince Poniatowski, à Pulstuk; l'empereur
+porta son quartier-général, le 12, sur la Prégel, à Koenigsberg; le 17,
+à Justerburg; le 19, à Gumbinnen.
+
+Un léger espoir de s'entendre existait encore. L'empereur avait donné
+au comte de Lauriston l'instruction de se rendre auprès de l'empereur
+Alexandre, ou de son ministre des affaires étrangères, et de voir s'il
+n'y aurait pas moyen de revenir sur la sommation du prince Kourakin,
+et de concilier l'honneur de la France et l'intérêt de ses alliés avec
+l'ouverture des négociations.
+
+Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha, sous différens
+prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa mission; et l'on vit pour
+la première fois un ambassadeur ne pouvoir approcher ni le souverain, ni
+son ministre dans des circonstances aussi importantes. Le secrétaire de
+légation Prévost apporta ces nouvelles à Gumbinnen, et l'empereur donna
+l'ordre de marcher pour passer le Niémen: «Les vaincus, dit-il, prennent
+le ton de vainqueurs; la fatalité les entraîne, que les destins
+s'accomplissent.» S.M. fit mettre à l'ordre de l'armée la proclamation
+suivante:
+
+Soldats,
+
+La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à
+Friedland et à Tilsitt: à Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à
+la France, et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens!
+Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les
+aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à
+sa discrétion.
+
+La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? ne serions-nous donc
+plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et
+la guerre. Le choix ne saurait être douteux. Marchons donc en avant!
+passons le Niémen: portons la guerre sur son territoire. La seconde
+guerre de Pologne sera glorieuse aux armées françaises, comme la
+première; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa
+garantie, et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la
+Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.
+
+
+
+Kowno, le 26 juin 1812.
+
+_Troisième bulletin de la grande armée._
+
+Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie, porta son
+quartier-général à deux lieues du Niémen, sur la rive gauche. Ce prince
+a sous ses ordres immédiats les corps de cavalerie commandés par les
+généraux comtes Nansouty et Montbrun; l'un composé des divisions aux
+ordres des généraux comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence; l'autre
+composé des divisions aux ordres du général baron Vattier, et des
+généraux comtes Sébastiani et Defrance.
+
+Le maréchal prince Eckmülh, commandant le premier corps, porta son
+quartier-général au débouché de la grande forêt de Pilwiski.
+
+Le deuxième corps et la garde suivirent le mouvement du premier corps.
+
+Le troisième corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi, avec les
+quatrième et sixième corps restés en arrière, se porta sur Kalwary.
+
+Le roi de Westphalie se porta à Novogorod avec les cinquième, septième
+et huitième corps.
+
+Le premier corps d'Autriche, commandé par le prince de Schwartzemberg,
+quitta Lemberg le..., fit un mouvement sur sa gauche, et s'approcha de
+Lublin.
+
+L'équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé, arriva le 23 à
+deux lieues du Niémen.
+
+Le 23, à deux heures du matin, l'empereur arriva aux avant-postes près
+de Kowno, prit une capote et un bonnet polonais d'un des chevau-légers,
+et visita les rives du Niémen, accompagné seulement du général du génie
+Haxo.
+
+A huit heures du soir, l'armée se mit en mouvement. A dix heures,
+le général de division comte Morand fit passer trois compagnies de
+voltigeurs, et au même moment trois ponts furent jetés sur le Niémen.
+A onze heures, trois colonnes débouchèrent sur les trois ponts. A une
+heure un quart le jour commençait déjà à paraître; à midi, le général
+baron Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper Kowno
+par un bataillon.
+
+Le 24, l'empereur se porta à Kowno.
+
+Le maréchal prince d'Eckmülh porta son quartier-général à Roumchicki;
+
+Et le roi de Naples à Eketanoui.
+
+Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l'armée défila sur les
+trois ponts. Le 24 au soir, l'empereur fit jeter un nouveau pont sur la
+Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit passer le maréchal duc de Reggio avec
+le deuxième corps. Les chevau-légers polonais de la garde passèrent à la
+nage. Deux hommes se noyaient, lorsqu'ils furent sauvés par des nageurs
+du vingt-sixième léger. Le colonel Guéhéneuc s'étant imprudemment exposé
+pour les secourir, périssait lui-même; un nageur de son régiment le
+sauva.
+
+Le 25, le duc d'Elchingen se porta à Kormelou; le roi de Naples se porta
+à Jijmoroui: les troupes légères de l'ennemi furent chassées de tous
+côtés.
+
+Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow; le maréchal duc
+d'Elchingen arriva à Sgorouli; les divisions légères de cavalerie
+couvrirent toute la plaine jusqu'à dix lieues de Wilna.
+
+Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le dixième corps, dont
+les Prussiens font partie, a passé le Niémen à Tilsitt, et marche sur
+Rossiena, afin de balayer la rive droite du fleuve et de protéger la
+navigation.
+
+Le maréchal duc de Bellune, commandant le neuvième corps, ayant sous ses
+ordres les divisions Heudelet, Lagrange, Durutte, Partouneaux, occupe le
+pays entre l'Elbe et l'Oder.
+
+Le général de division comte Rapp, gouverneur de Dantzick, a sous ses
+ordres la division Daendels.
+
+Le général de division comte Hogendorp est gouverneur de Koenigsberg.
+
+L'empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une partie de son
+armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki.
+
+Le général russe Bagawout, commandant le deuxième corps, et une partie
+de l'armée russe coupée de Wilna, n'ont trouvé leur salut qu'en se
+dirigeant sur la Dwina.
+
+Le Niémen est navigable pour des bateaux de deux à trois cents tonneaux
+jusqu'à Kowno. Ainsi, les communications par eau sont assurées
+jusqu'à Dantzick et avec la Vistule, l'Oder et l'Elbe. Un immense
+approvisionnement en eau-de-vie, en farine, en biscuit, file de Dantzick
+et de Koenigsberg sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable
+pour de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu'à Wilna. Wilna, capitale
+de la Lithuanie, l'est de toute la Pologne russe. L'empereur de Russie
+est depuis plusieurs mois dans cette ville, avec une partie de sa cour.
+L'occupation de cette place par l'armée française sera le premier
+fruit de la victoire. Plusieurs officiers de cosaques et des officiers
+porteurs de dépêches ont été arrêtés par la cavalerie légère.
+
+
+
+Wilna, le 30 juin 1812.
+
+_Quatrième bulletin de la grande armée._
+
+Le 27, l'empereur arriva aux avant-postes à deux heures après-midi, et
+mit en mouvement l'armée pour s'approcher de Wilna et attaquer, le 28, à
+la pointe du jour, l'armée russe, si elle voulait défendre Wilna ou en
+retarder la prise, pour sauver les immenses magasins qu'elle y avait.
+Une division russe occupait Troki, et une autre division était sur les
+hauteurs de Waka.
+
+A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en mouvement avec
+l'avant-garde et la cavalerie légère du général comte Bruyères. Le
+maréchal prince d'Eckmülh l'appuya avec son corps. Les Russes se
+reployèrent partout. Après avoir échangé quelques coups de canon, ils
+repassèrent en toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna,
+et incendièrent d'immenses magasins, évalués à plusieurs millions de
+roubles; plus de cent cinquante mille quintaux de farine, un immense
+approvisionnement de fourrages et d'avoine, une masse considérable
+d'effets d'habillement furent brûlés. Une grande quantité d'armes, dont
+en général la Russie manque, et de munitions de guerre, furent détruites
+et jetées dans la Vilia.
+
+A midi, l'empereur entra dans Wilna. A trois heures, le pont sur la
+Vilia fut rétabli: tout les charpentiers de la ville s'y étaient portés
+avec empressement, et construisaient un pont en même temps que les
+pontonniers en construisaient un autre.
+
+La division Bruyères suivit l'ennemi sur la rive gauche. Dans une légère
+affaire d'arrière-garde, une cinquantaine de voitures furent enlevées
+aux Russes. Il y eut quelques hommes tués et blessés; parmi ces derniers
+est le capitaine de hussards Ségur. Les chevau-légers polonais de la
+garde firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute,
+poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques.
+
+Le 15, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont jeté près
+de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Jonow, et le 27 sur Chatouï. Ce
+mouvement obligea le prince de Wittgenstein, commandant le premier corps
+de l'armée russe, à évacuer toute la Samogitie et le pays situé entre
+Kowno et la mer, et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par
+deux régimens de la garde.
+
+Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio trouva l'ennemi
+en bataille vis-à-vis Develtovo; La canonnade s'engagea: l'ennemi fut
+chassé de position en position, et repassa avec tant de précipitation le
+pont, qu'il ne put pas le brûler. Il a perdu trois cents prisonniers,
+parmi lesquels plusieurs officiers, et une centaine d'hommes tués ou
+blessés. Notre perte se monte à une cinquantaine d'hommes.
+
+Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère que commande
+le général baron Castex, et du onzième régiment d'infanterie légère,
+composé en entier de Français des départemens au-delà des Alpes. Les
+jeunes conscrits romains ont montré beaucoup d'intrépidité.
+
+L'ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir. Au dernier
+moment, les habitans avaient pillé quelques tonneaux de farine; on est
+parvenu à en recouvrer une partie.
+
+Le 29, le duc d'Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva pour passer
+la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur les chemins de Grodno et
+de la Volhynie, pour marcher à la rencontre des différens corps russes
+coupés et éparpillés.
+
+Wilna est une ville de vingt-cinq à trente mille ames, ayant un grand
+nombre de couvens, de beaux établissemens et des habitans pleins de
+patriotisme. Quatre ou cinq cents jeunes gens de l'Université, ayant
+plus de dix-huit ans, et appartenant aux meilleures familles, ont
+demandé à former un régiment.
+
+L'ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d'officiers
+d'état-major et d'estafettes tombent à chaque instant dans nos mains.
+Nous acquérons la preuve de l'exagération de tout ce que la Russie a
+publié sur l'immensité de ses moyens. Deux bataillons seulement par
+régiment sont à l'armée; les troisièmes bataillons, dont beaucoup
+d'états de situation ont été interceptés dans la correspondance des
+officiers des dépôts avec les régimens, ne se montent pour la plupart
+qu'à cent vingt ou deux cents hommes.
+
+La cour est partie de Wilna vingt-quatre heures après avoir appris notre
+passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie sont presque entièrement
+délivrées. La centralisation de Bagration vers le nord a fort affaibli
+les troupes qui devaient défendre la Volhynie.
+
+Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski, le septième
+et le huitième corps, doit être entré le 29 à Grodno.
+
+Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs du corps de
+Bagration, qui, le 20, a reçu l'ordre de se rendre à marche forcée
+de Proujanoui sur Wilna, et dont la tête était déjà arrivée à quatre
+journées de marche de cette dernière ville, mais que les événement ont
+forcée de rétrograder et que l'on poursuit.
+
+Jusqu'à cette heure, la campagne n'a pas été sanglante; il n'y a eu que
+des manoeuvres: nous avons fait en tout mille prisonniers; mais l'ennemi
+a déjà perdu la capitale et la plus grande partie des provinces
+polonaises, qui s'insurgent. Tous les magasins de première, de deuxième
+et de troisième lignes, résultat de deux années de soins, et évalués
+plus de vingt millions de roubles, sont consumés par les flammes ou
+tombés en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l'armée française
+est dans le lieu où était la cour depuis six semaines.
+
+Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque les deux
+suivantes; l'une de l'intendant de l'armée russe, qui fait connaître que
+déjà la Russie ayant perdu tous ses magasins de première, de deuxième et
+de troisième lignes, est réduite à en former en toute hâte de nouveaux;
+l'autre, du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu'après peu de
+jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées en état
+de guerre.
+
+Dans la situation présente des choses, si l'armée russe croyait avoir
+quelque chance de victoire, la défense de Wilna valait une bataille; et
+dans tous les pays, mais surtout dans celui où nous nous trouvons, la
+conservation d'une triple ligne de magasins aurait dû décider un général
+à en risquer les chances.
+
+Des manoeuvres ont donc seules mis au pouvoir de l'armée française une
+bonne partie des provinces polonaises, la capitale et trois lignes
+de magasins. Le feu a été mis aux magasins de Wilna avec tant de
+précipitation, qu'on a pu sauver beaucoup de choses.
+
+
+
+Au quartier général impérial de Wilna, le 1er juillet 1812.
+
+_Ordre du jour sur l'organisation de la Lithuanie._
+
+Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie, composé de sept
+membres et d'un secrétaire-général. La commission du gouvernement
+provisoire de la Lithuanie sera chargée de l'administration des
+finances, des subsistances, de l'organisation des troupes du pays, de la
+formation des gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura
+auprès de la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie un
+commissaire impérial.
+
+Chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock sera
+administré par une commission de trois membres, présidée par un
+intendant. Ces commissions administratives seront sous les ordres de la
+commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
+
+L'administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet.
+
+Il y aura, pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints et un
+conseil municipal composé de douze membres. Cette administration sera
+chargée de la gestion des biens de la ville, de la surveillance des
+établissemens de bienfaisance et de la police municipale.
+
+Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de deux bataillons.
+Chaque bataillon sera de six compagnies. La force des deux bataillons
+sera de quatre cent cinquante hommes.
+
+Il y aura dans chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et
+Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel ayant sous ses
+ordres; savoir: ceux des gouvernemens de Wilna et de Minsk, deux chefs
+d'escadron; ceux des gouvernemens de Grodno et de Byalistock, un chef
+d'escadron. Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque
+compagnie sera composée de cent sept hommes.
+
+Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du gouvernement. La
+résidence des officiers et l'emplacement des brigades seront déterminés
+par la commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
+
+Les officiers, sous-officiers et volontaires gendarmes, seront pris
+parmi les gentilshommes propriétaires du district: aucun ne pourra s'en
+dispenser. Il seront nommés; savoir: les officiers, par la commission
+provisoire de gouvernement de la Lithuanie; les sous-officiers et
+volontaires gendarmes, par les commissions administratives des
+gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock.
+
+L'uniforme de la gendarmerie sera l'uniforme polonais.
+
+La gendarmerie fera le service de police; elle prêtera main-forte
+à l'autorité publique; elle arrêtera les traînards, maraudeurs et
+déserteurs, de quelque armée qu'ils soient. Notre ordre du jour, en date
+du ... juin dernier, sera publié dans chaque gouvernement, et il y sera,
+en conséquence, établi une commission militaire.
+
+Le major-général nommera un officier-général ou supérieur, français ou
+polonais, des troupes de ligne, pour commander chaque gouvernement.
+Il aura sous ses ordres les gardes nationales, la gendarmerie et les
+troupes du pays.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Wilna, le 6 juillet 1812.
+
+_Cinquième bulletin de la grande armée._
+
+L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante au
+commencement des hostilités:
+
+Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein, composé des
+cinquième et quatrième divisions d'infanterie, et d'une division de
+cavalerie, formant en tout dix-huit cents hommes, artillerie et sapeurs
+compris, avait été long-temps à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena,
+et était le 24 juin à Keydanoui.
+
+Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout, composé des
+quatrième et dix-septième divisions d'infanterie, et d'une division de
+cavalerie présentant la même force, occupait Kowno.
+
+Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff, composé de la
+première division de grenadiers, d'une division d'infanterie et d'une
+division de cavalerie, formant vingt-quatre mille hommes, occupait
+New-Troki.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff, composé des
+onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie et d'une division de
+cavalerie, formant dix-huit mille hommes, était placé depuis New-Troki
+jusqu'à Lida.
+
+La garde impériale était à Wilna.
+
+Le sixième corps, commandé par le général Doctorow, composé de deux
+divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant dix-huit
+mille hommes, avait fait partie de l'armée du prince Bagration. Au
+milieu de juin, il arriva à Lida, venant de la Volhynie pour renforcer
+la première armée. Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et
+Grodno.
+
+Le cinquième corps, composé de la deuxième division de grenadiers, des
+douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions d'infanterie, et
+de deux divisions de cavalerie, était le 30 à Wolkowisk. Le prince
+Bagration commandait ce corps, qui pouvait être de quarante mille
+hommes.
+
+Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et une division
+de cavalerie, commandées par le général Markow, se trouvaient dans le
+fond de la Volhynie.
+
+Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche du duc de
+Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent le corps de Wittgenstein
+à se porter sur Wilkomir et sur la gauche, et le corps de Bagawout
+à gagner Dunabourg par Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se
+trouvaient ainsi coupés de Wilna.
+
+Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale russe, se
+portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui et Vidzoui. Le roi de
+Naples les poussa vivement sur les deux rives de la Vilia. Le dixième
+régiment de hussards polonais, tenant la tête de colonne de la division
+du comte Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques de
+la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde, et le chargea
+tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une douzaine de prisonniers.
+Les troupes polonaises, qui jusqu'à cette heure ont chargé, ont montré
+une rare détermination. Elles sont animées par l'enthousiasme et la
+passion.
+
+Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui, et y a
+atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre au général
+Montbrun de la faire charger; mais les Russes n'ont point attendu, et se
+sont retirés avec une telle précipitation, qu'un escadron de hulans,
+qui revenait d'une reconnaissance du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos
+postes. Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement pris
+ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux. Les Polonais
+qui se trouvaient parmi ces prisonniers ont demandé à servir, et ont
+pris rang, tout montés, dans les troupes polonaises.
+
+Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à Swentzianoui: le
+maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui, et le maréchal duc de
+Reggio à Avanta.
+
+Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena; il s'est
+porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.
+
+Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie ont été
+brûlés par eux; perte énorme, non-seulement pour leurs finances, mais
+encore pour la subsistance des peuples.
+
+Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième corps, était
+encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait aucun mouvement. Le 28,
+il se réunit et se mit en marche pour se porter sur la Dwina par une
+marche de flanc. Le 30, son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut
+chargée par la cavalerie légère du général baron Bordesoult, et chassée
+de la ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta sur
+Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade de cavalerie
+légère, au moment où l'avant-garde de Doctorow y entrait. Le général
+Pajol le fit charger; l'ennemi fut sabré et culbuté dans la ville. Il a
+perdu soixante hommes tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a
+eu cinq hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par le
+neuvième régiment de lanciers polonais.
+
+Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda sur Olchanoui.
+Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une division d'infanterie, les
+cuirassiers de la division du comte Valence et le deuxième régiment
+de chevau-légers de la garde, se porta sur Ochmiana pour soutenir le
+général Pajol.
+
+Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi, continua de
+longer à droite, à marches forcées, en faisant le sacrifice de ses
+bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki, d'où il s'est porté
+sur la Dwina. Ce mouvement avait été prévu. Le général comte Nansouty,
+avec une division de cuirassiers, la division de cavalerie du général
+comte Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
+portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à Swir,
+lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit bon nombre de
+traînards, et l'obligea à abandonner quelques centaines de voitures de
+bagages.
+
+L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches qu'ont
+faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées, ont dû les faire
+beaucoup souffrir.
+
+Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures sans
+interruption.
+
+D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un froid très-vif.
+Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet de cette transition
+subite. Des convois d'artillerie ont été arrêtés dans les boues.
+
+Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les chevaux, a
+nécessairement retardé notre marche, et le corps de Doctorow, qui a
+donné successivement dans les colonnes du général Bordesoult, du général
+Pajol et du général Nansouty, a été près de sa destruction.
+
+Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus en arrière,
+marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de Wolkowski pour se rendre
+sur Minsk.
+
+Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La division
+Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow se trouvait encore à
+Grodno avec ses cosaques. Chargés par la cavalerie légère du prince
+Poniatowski, les cosaques ont été éparpillés: on leur a tué deux
+cents hommes et fait soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une
+manutention propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques
+restes de magasins.
+
+Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina en se
+rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général de division
+comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il était le 3 à Traboui. Le
+maréchal prince d'Eckmülh, renforcé de deux divisions, était le 4 à
+Wichnew. Si le prince Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du
+corps de Bagration, ce corps se trouvera compromis.
+
+Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude, L'hetman
+Platow ignorait, le 30 juin, que depuis deux jours Wilna fût occupé par
+les Français. Il se dirigea sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea
+de route et se porta sur le midi.
+
+Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout s'organise
+à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande quantité de monde
+qui s'y est précipitée pendant la durée de l'orage. Il y avait une
+manutention russe pour soixante mille rations. On en à établi une autre
+pour une égale quantité de rations. On forme des magasins. La tête des
+convois arrive à Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
+un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de Dantzick.
+
+
+
+Wilna, le 13 juillet 1812.
+
+_Sixième bulletin de la grande armée._
+
+Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie. Le 5, il
+a rencontré la cavalerie ennemie en position sur la Dziana; il l'a fait
+charger par la brigade de cavalerie légère, que commande le général
+baron Subervic. Les régimens prussiens, wurtembergeois et polonais
+qui font partie de cette brigade, ont chargé avec la plus grande
+intrépidité. Ils ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes,
+et ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés. Arrivé
+au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut défendre le
+passage. Le générai comte Montbrun fit alors avancer ses cinq batteries
+d'artillerie légère, qui, pendant plusieurs heures, portèrent le ravage
+dans les rangs ennemis. La perte des Russes a été considérable.
+
+Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui, d'où
+l'empereur de Russie était parti la veille.
+
+Notre avant-garde est sur la Dwina.
+
+Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui. Il se porta,
+pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la droite du roi de
+Naples. Le général de brigade Roussel, avec le neuvième régiment de
+chevau-légers polonais et le deuxième régiment de hussards prussiens,
+passa la rivière, culbuta six escadrons russes, en sabra un bon nombre
+et fit quarante-cinq prisonniers avec plusieurs officiers. Le général
+Nansouty se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
+le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens, le
+sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a accordé la décoration
+de la Légion-d'Honneur au général Roussel, aux officiers et au
+sous-officier ci-dessus nommés.
+
+Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards et dragons
+russes montés.
+
+Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno et Vilna par
+Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques, chassé de Grodno, se
+présenta sur Lida, et y trouva les avant-postes français. Il descendit
+sur Ivie le 5.
+
+Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui et Soubonicki. Le
+général baron Pajol était à Perckaï; le généra! baron Bordesoult était à
+Blakchtoui; le maréchal prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski,
+poussant des têtes de colonne partout.
+
+Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.
+
+Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet de
+Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté dans sa route.
+Il est retourné sur ses pas pour gagner Minsk; prévenu par le prince
+d'Eckmühl, il a changé de direction, a renoncé à se porter sur la Dwina,
+et se porte sur le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de
+la Bérésina.
+
+Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il y a trouvé des
+magasins considérables en farine, en avoine, en effets d'habillement,
+etc. Bagration était déjà arrivé à Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il
+envoya l'ordre de brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui
+en a pas donné le temps.
+
+Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général Reynier, à
+Slonim. Des magasins, des voitures de bagages, des pharmacies, des
+hommes isolés ou coupés tombent à chaque moment dans nos mains. Les
+divisions russes errent dans ces contrées sans directions prévues,
+poursuivies partout, perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins,
+détruisant leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.
+
+Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin de trois mille
+quintaux de farine, de cent mille rations de biscuit, etc. Il a trouvé
+aussi à Vileika une caisse de vingt mille francs en monnaie de cuivre.
+
+Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à l'armée française:
+depuis que la campagne est ouverte, on compte à peine, dans tous les
+corps réunis, trente hommes tués, une centaine de blessés et dix
+prisonniers, tandis que nous avons déjà deux mille à deux mille cinq
+cents prisonniers russes.
+
+Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin, a poursuivi
+l'ennemi dans ses différentes directions, et s'est emparé de plusieurs
+voitures de bagages. Le prince de Schwartzenberg se loue de l'accueil
+qu'il reçoit des habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces
+contrées.
+
+Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes sont
+sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant quatre millions d'hommes
+de population, est conquise. Les mouvemens de guerre ont commencé au
+passage de la Vistule. Les projets de l'empereur étaient dès-lors
+démasqués, et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
+Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage de ce
+fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina, car il y a
+plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina à Moscou et a
+Pétersbourg.
+
+Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent le
+projet de nous attendre et de nous livrer bataille avant de rentrer dans
+leurs anciennes provinces, après avoir abandonné sans combat la Pologne,
+comme s'ils étaient pressés par la justice, et qu'ils voulussent
+restituer un pays mal acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités,
+ni par le droit de conquête.
+
+La chaleur continue à être très-forte.
+
+Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée
+partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance
+de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des
+paysans du grand-duché, qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la
+liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens.
+Les paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble pas
+devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent avec transport
+l'espérance que la fin de la lutte sera le rétablissement de leur
+liberté. Les paysans du grand-duché ont gagné à la liberté, non qu'ils
+soient plus riches, mais que les propriétaires sont obligés d'être
+modérés, justes et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront
+leurs terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
+ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le paysan gagne
+beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance pour le coeur de l'empereur,
+que d'être témoin, en traversant le grand-duché, des transports de joie
+et de reconnaissance qu'excite le bienfait de la liberté accordée à
+quatre millions d'hommes.
+
+Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être décrétés en
+Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent d'être offerts par
+la noblesse.
+
+
+
+Wilna, le 16 juillet 1812.
+
+_Septième bulletin de la grande armée._
+
+S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché fermé
+par des redoutes, et fait construire une citadelle sur la montagne où
+était l'ancien palais des Jagellons. On travaille à établir deux ponts
+de pilotis sur la Vilia. Trois ponts de radeaux existent déjà sur cette
+rivière.
+
+Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde, composée des
+divisions Laborde et Roguet, que commande le maréchal duc de Trévise,
+et de la vieille garde, que commande le maréchal duc de Dantzick, sur
+l'emplacement du camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité
+l'admiration générale.
+
+Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général de
+Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des plus belles et des plus
+fertiles provinces de la Pologne, le général de brigade baron Ricard,
+avec une partie de la septième division, pour se porter sur Poniewiez;
+le général prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
+sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une autre
+brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans sont arrivés à leur
+destination. Le général Kleist n'a pu atteindre qu'un hussard russe,
+l'ennemi ayant évacué en toute hâte Chawli, après avoir incendié les
+magasins.
+
+Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez. Il a eu
+le bonheur de sauver les magasins qui s'y trouvaient, et qui contenaient
+trente mille quintaux de farine. Il a fait cent soixante prisonniers,
+parmi lesquels sont quatre officiers. Cette petite expédition fait le
+plus grand honneur au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
+en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
+au commandant, au lieutenant de Raven, aux sous-officiers Werner et
+Pommereit, et au brigadier Grabouski, qui se sont distingués dans cette
+affaire.
+
+Les habitans de la province de Samogitie se distinguent par leur
+patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres Polonais: ils
+étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage; mais leurs
+destinées ont changé avec la chute de la Pologne. Les plus belles terres
+ayant été données par Catherine aux Soubow, les paysans, de libres
+qu'ils étaient, ont dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait
+l'armée sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
+intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille chevaux
+sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie. Des
+magasins considérables ont été conservés. La marche de l'armée de Kowno
+sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et sur Minsk, a obligé l'ennemi
+à abandonner les rives du Niémen, et a rendu libre cette rivière, par
+laquelle de nombreux convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment
+plus de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
+rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande quantité
+d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc. Les convois se
+succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert de bateaux.
+
+Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré à Wilna le
+38. La première armée de l'Ouest, commandée par l'empereur Alexandre,
+est composée de neuf divisions d'infanterie et de quatre divisions de
+cavalerie. Poussée de poste en poste, elle occupe aujourd'hui le camp
+retranché de Drissa, où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux
+ducs Elchingen et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps, et
+les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun, la contient.
+La seconde armée, commandée par le prince Bagration, était encore,
+le premier juillet, à Kobrin, où elle se réunissait. Les neuvième et
+quinzième divisions étaient plus loin, sous les ordres du général
+Tormazow. A la première nouvelle du passage du Niémen, Bagration se
+mit en mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec les
+cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé à la hauteur
+d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était fermé. Il reconnut
+que l'exécution des ordres qu'il avait serait téméraire et entraînerait
+sa perte, Soubotnicki, Traboui, Witchnew, Volojink, étant occupés par
+les corps du général comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal
+prince d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
+mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le prince
+d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois: de Newij il
+marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk, où il n'aura
+d'autre ressource que de passer le Borysthène. Ainsi, les deux armées
+sont entièrement coupées, et séparées entre elles par un espace de cent
+lieues.
+
+Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow sur la
+Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces de canon de siège,
+des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir. Des magasins considérables ont
+été incendiés une partie cependant a été sauvée.
+
+Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division de cavalerie
+légère, commandée par le général Rozniecki, sur Mir. Elle a rencontré
+l'arrière-garde ennemie à peu de distance de cette ville. Un engagement
+très-vif eut lieu. Malgré l'infériorité du nombre de la division
+polonaise, le champ lui est resté. Le général de cosaques Gregoriew a
+été tué, et quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a
+été de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise s'est
+battue avec la plus grande intrépidité, et son courage a suppléé au
+nombre. Nous sommes entrés le même jour à Mir.
+
+Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à Nesvy.
+
+Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.
+
+Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr, ont
+passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna. La division Deroy et la
+division de Wrede étaient très-belles. Ces troupes se sont mises en
+marche pour Sloubokoe.
+
+La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération générale de
+Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski son président. Ce prince,
+âgé de quatre-vingts ans, a été, il y a cinquante ans, maréchal d'une
+diète de Pologne. Le premier acte de la confédération a été de déclarer
+le royaume de Pologne rétabli.
+
+Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur à
+Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection l'acte de
+confédération.
+
+
+
+_Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin Wibicki,
+président de la députation de la confédération générale de Pologne._
+
+MM. les députés de la confédération de Pologne, J'ai entendu avec
+intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais; je penserais et
+j'agirais comme vous; j'aurais volé comme vous dans l'assemblée de
+Varsovie: l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme
+civilisé.
+
+Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien des devoirs
+à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième
+partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir.
+Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois
+à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec
+empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler
+encore le sang de mes sujets.
+
+J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats à mes côtés,
+sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.
+
+J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les efforts que
+vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
+résolutions, je le ferai.
+
+Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire
+vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées si
+éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de
+la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de
+succès.
+
+Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
+Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
+l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune
+manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible
+possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
+Lithuanie, la Samogitie, Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie,
+l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
+grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la sainteté
+de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie, qui vous
+a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime
+et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
+circonstances.
+
+
+
+Glonbokoé, le 22 juillet 1812.
+
+_Huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
+d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes; des
+cosaques de Platow, formant six mille chevaux, et de quatre à cinq mille
+hommes de cavalerie. Deux divisions de son corps (la neuvième et la
+onzième) voulaient le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et
+obligées de rentrer en Volhoynie.
+
+Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde de
+Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski y avait son
+quartier-général.
+
+Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général Rozniecki,
+commandant la cavalerie légère du quatrième corps de cavalerie, a
+perdu six cents hommes tués ou blessés, ou faits prisonniers. On n'a à
+regretter aucun officier supérieur. Le général Rozniecki assure que l'on
+a reconnu sur le champ de bataille, les corps du général de division
+russe comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.
+
+Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général à
+Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la position importante
+de Pinsk, par un détachement, qui a pris quelques hommes et des magasins
+assez considérables. Douze houlans autrichiens ont chargé quarante-six
+cosaques, les ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris
+six. Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.
+
+Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir le duché
+de Varsovie d'une incursion, et observer les deux divisions ennemies
+rentrées en Volhynie.
+
+Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé le capitaine
+Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui. Ce détachement a pris là un
+parc de deux cents voitures du corps de Bagration, a fait prisonniers
+six officiers, deux canonniers, trois cents hommes du train, et a pris
+huit cents beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
+éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener ce
+convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés et les hommes.
+
+Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général Pajol était à
+Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce qu'apprenant, Bagration a
+renoncé à se porter sur Bobruisk, et s'est jeté quinze lieues plus bas
+du côté de Mozier.
+
+Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.
+
+Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il a envoyé sur
+Star-Lepel, y a pris des magasins considérables, et deux compagnies de
+mineurs de huit officiers et de deux cents hommes.
+
+Le 18, ce général était à Kokanow.
+
+Le même jour, à deux heures du matin, le général baron Colbert est entré
+à Orcha, où il s'est emparé d'immenses magasins de farine, d'avoine,
+d'effets d'habillement. Il a passé de suite le Borysthène, et s'est mis
+à la poursuite d'un convoi d'artillerie.
+
+Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un officier envoyé par
+l'empereur pour faire évacuer les magasins d'Orcha, a été fort étonné de
+trouver la place au pouvoir des Français; cet officier a été pris avec
+ses dépêches.
+
+Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa retraite, prévenu
+dans ses projets, séparé et éloigné de la grande armée, la grande armée,
+commandée par l'empereur Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le
+général Sébastiani, suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
+cosaques et arriva à Drouïa.
+
+Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla d'assez belles
+baraques que l'ennemi avait fait construire, fit lever le plan des
+ouvrages, brûla des magasins et fit cent cinquante prisonniers. Après
+cette diversion sur la droite, il marcha sur Drouïa.
+
+Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché de Drissa, au
+nombre de cent à cent vingt mille hommes, instruit que notre cavalerie
+légère se gardait mal, fit jeter un pont, fit passer cinq mille hommes
+d'infanterie et cinq mille hommes de cavalerie, attaqua le général
+Sébastiani à l'improviste, le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver
+une perte d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers, parmi
+lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant du onzième
+de chasseurs. Le général de brigade baron Saint-Geniès, blessé
+mortellement, est resté au pouvoir de l'ennemi.
+
+Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la garde à pied
+et de la garde à cheval, et la cavalerie légère bavaroise, arriva à
+Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié le 17.
+
+Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.
+
+Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient à Ouchatsch; le
+vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.
+
+Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa, consistant en
+une douzaine de redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert et
+de trois mille toises de développement dans l'enfoncement de la rivière.
+Ces ouvrages ont coûté une année de travail; nous les avons rasés.
+
+Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés ou jetés dans
+l'eau.
+
+Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.
+
+Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis Polotsk.
+
+Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la rive droite
+par sa cavalerie.
+
+Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre le passage
+de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il formait à grands frais
+depuis trois ans, ont été détruits. Il est tels de ses ouvrages qui, au
+dire des gens du pays, ont coûté dans une année six mille hommes aux
+Russes. On ne sait sur quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les
+attaquer dans des camps qu'ils avaient retranchés.
+
+Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch et sur
+Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula. Cette rivière est réunie
+par un canal à la Bérésina, qui se jette dans le Borysthène; ainsi, nous
+sommes maîtres de la communication de la Baltique à la mer Noire.
+
+Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses bagages, de
+jeter dans les rivières son artillerie, ses armes. Tout ce qui est
+Polonais profite de ces retraites précipitées pour déserter et rester
+dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français. On peut évaluer vingt
+mille les déserteurs polonais qu'a eus l'armée russe.
+
+Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive sur la
+Vistule.
+
+Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour prendre le
+commandement du onzième corps.
+
+Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert de superbes
+récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux et de grands couvens. Dans
+le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvens qui peuvent contenir
+chacun douze cent malades.
+
+
+
+Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.
+
+_Neuvième bulletin de la grande aimée._
+
+L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen, en passant par
+Ouchatsack.
+
+Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont de
+Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux envoyée sur
+Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de hussards russes et deux de
+cosaques, les a charges et leur a pris ou tué une douzaine d'hommes,
+dont un officier. Le chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la
+reconnaissance, se loue des capitaines Rossi et Ferreri.
+
+Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
+A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un pont sur la Dwina.
+L'ennemi a voulu disputer le passage; son artillerie a été démontée. Le
+colonel Lacroix, aide-de-camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une
+balle.
+
+L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures après midi.
+La division de cavalerie du général comte Bruyères et la division du
+général comte Saint-Germain ont été envoyées sur la route de Witepsk;
+elles ont couché à mi-chemin.
+
+Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux mille hommes,
+qui formaient la garnison de cette ville, ont eu la témérité de vouloir
+se défendre; ils ont été écharpés par la cavalerie légère. Le 21, trois
+mille cosaques ont attaqué les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était
+l'avant-garde du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon du
+quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère, et l'a
+repoussée au loin. Bagration parait avoir profité du peu d'activité avec
+laquelle il était poursuivi, pour se porter sur Bobruisk, et de là il
+est revenu sur Mohilow.
+
+Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous marchons sur Witepsk,
+où il parait que l'armée russe est réunie.
+
+
+
+Witepsk, le 3e juillet 1812.
+
+_Dixième bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté l'armée et
+se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée russe a quitté le camp
+retranché de Drissa, et s'est portée sur Polotsk et Witepsk. L'armée
+russe qui était à Drissa consistait en cinq corps d'armée, chacun de
+deux divisions et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée,
+celui du prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
+quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive
+gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une partie de la
+cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à pointe du jour, et
+s'est porté sur Ostrovno.
+
+_Combat d'Ostrovno._
+
+Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions Bruyères et
+Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie légère, se rencontra
+avec l'ennemi à deux lieues en avant d'Ostrovno. Le combat s'engagea.
+Diverses charges de cavalerie eurent lieu. Toutes furent favorables aux
+Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples
+cite, comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
+huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie russe,
+dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que
+l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L'infanterie
+russe, qui s'avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée
+par notre cavalerie légère.
+
+Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la division
+Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze à vingt mille
+hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno. Les Russes furent
+chassés de position en position. Les bois furent enlevés à la
+baïonnette.
+
+Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron
+Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie légère, les
+quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième régimens de ligne, et le
+premier régiment Croates, se sont fait remarquer.
+
+Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute la journée à
+la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes,
+un éclaireur le prit pour ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le
+crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de
+bataille de la main de l'ennemi.
+
+Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la
+division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie légère et la
+brigade de cavalerie légère du baron Piré tournèrent par la droite. La
+division Broussier passa par le grand chemin, et fit réparer un
+petit pont que l'ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut
+l'arrière-garde ennemie, forte de dix mille hommes de cavalerie,
+échelonnée dans la plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à
+un bois garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
+prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième régiment, en
+attendant que toute sa division eût passé le défilé. Deux compagnies de
+voltigeurs avaient pris les devants, seules; elles longèrent la rive
+du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un
+mouvement en avant, enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut
+perdus, et qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent
+avec le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure entière,
+investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de trois cents
+cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie
+française le temps de déboucher.
+
+La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
+l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins d'une heure,
+toutes les positions de l'ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans
+la plaine, au-delà d'une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous
+Witepsk, L'armée prit position sur les bords de cette rivière, à une
+lieue de la ville.
+
+L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie et
+soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une bataille pour le
+lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L'empereur
+passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses
+dispositions pour le lendemain; mais, à la pointe du jour, l'armée russe
+avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur
+Smolensk.
+
+L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs
+qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie,
+frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils
+étaient. Ils répondirent: "_Du neuvième, et les trois-quarts enfans de
+Paris!--Dites-leur, dit l'empereur, que ce sont de braves gens; ils
+méritent tous la croix!_"
+
+Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces de canon
+russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt caissons de
+munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six mille Russes tués ou
+blessés. Notre perte se monte à deux cents hommes tués, neuf cents
+blessés, et une cinquantaine de prisonniers.
+
+Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré
+et Ornano, du colonel Radziwil, commandant le neuvième de lanciers
+polonais, officier d'une rare intrépidité.
+
+Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils ont perdu
+quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers. Les Russes ont eu
+trois généraux tués ou blessés; bon nombre de colonels et d'officiers
+supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille.
+
+Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk, ville
+de trente mille habitans. Il y a vingt couvens. Nous y avons trouvé
+quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué quinze
+millions.
+
+Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince d'Eckmühl était
+attaqué à Mohilow.
+
+Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur Novoi-Bickow. Le
+23, à la pointe du jour, trois mille cosaques attaquèrent le troisième
+de chasseurs, et lui prirent cent hommes, au nombre desquels se trouvent
+le colonel et quatre officiers, tous blessés. La générale battit: on en
+vint aux mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
+commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du
+soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes
+voulaient forcer. A cinq heures, le prince d'Eckmühl fit avancer trois
+bataillons d'élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva
+leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des
+Russes est évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze
+cents prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou blessés.
+Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène,
+pour se porter sur Smolensk.
+
+Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans et honorables
+pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé que la moitié des forces
+que l'ennemi a présentées; le terrain ne comportait pas d'autres
+développemens.
+
+
+
+Witepsk, le 4 août 1812.
+
+_Onzième bulletin de la grande armée._
+
+Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des pertes qu'a
+faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de l'énorme désertion
+qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était polonais est resté dans le
+pays; de sorte que ce corps qui, en y comprenant les cosaques de Platow,
+était de cinquante mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente
+mille hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk, à la
+grande armée.
+
+La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:
+
+Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la Dwina;
+
+Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché et Ousviath;
+
+Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps de cavalerie;
+
+Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl, est à
+l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène, avec deux ponts sur ce
+dernier fleuve, un pont sur la Bérésina, et des doubles têtes de pont;
+
+Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen, est à
+Liozna;
+
+Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est à Orcha, avec
+deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
+
+Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, est à Mohilow,
+avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
+
+Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, est sur la
+Drissa, en avant de Polotsk, sur la route de Sebej;
+
+Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;
+
+Le septième corps est sur Rozanna;
+
+Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
+commandé par le général comte Latour-Maubourg, est devant Bobruisk et
+Mozier;
+
+Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est devant Dunabourg
+et Riga;
+
+Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se réunit à Tilsitt;
+
+Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione, est à Stettin.
+
+S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La chaleur est
+excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre est à vingt-six et
+vingt-sept degrés: les nuits même sont chaudes.
+
+Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de Bagration, ayant
+été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre, est rentré en
+Volhynie, s'est réuni à des divisions de recrues commandées par le
+général Tormazow, et a marché sur le septième corps; il a surpris et
+cerné le général de brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une
+avant-garde de deux bataillons et de deux escadrons du régiment du
+prince Clément. Après six heures de résistance, la plus grande partie de
+cette avant-garde a été tuée ou prise: le général comte Reynier n'a pu
+venir que deux heures après à son secours. Le prince Schwartzemberg
+s'est mis le 30 juillet en marche pour rejoindre le général Reynier et
+pousser vivement la guerre contre les divisions ennemies.
+
+Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à Ekan en
+Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents prisonniers et leur
+a tué bon nombre d'hommes. Le général Grawert se loue du major Stiern,
+qui, avec le premier régiment de dragons prussiens, a eu une grande
+part a l'affaire. Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé
+vivement l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de pont.
+
+Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie légère
+italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre bataillons de dépôt qui
+se rendaient à Twer, les ont rompus, ont fait quatre cents prisonniers
+et pris cent voitures chargées de munitions de guerre.
+
+Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de dragons de
+la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à Ousviath, a fait
+prisonniers un capitaine et quarante hommes, et s'est emparé de deux
+cents voitures chargées de farine.
+
+Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur Sebej. Il s'est
+rencontré avec le général Wittgenstein, dont le corps avait été renforcé
+de celui du prince Repnin. Un combat s'est engagé près du château de
+Jacoubovo. Le vingt-sixième régiment d'infanterie légère s'est couvert
+de gloire. La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout le
+corps ennemi.
+
+Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le duc de Reggio
+par son flanc pendant sa marche. Le maréchal a pris position derrière la
+Drissa.
+
+Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa, et de se
+placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc de Reggio a laissé
+passer la rivière à la moitié du corps ennemi, et quand il a vu environ
+quinze mille hommes et quatorze pièces de canon au-delà de la rivière,
+il a démasqué une batterie de quarante pièces de canon qui ont tiré
+pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les
+divisions Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la baïonnette
+en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans la rivière. Tous
+les canons et caissons pris, trois mille prisonniers, parmi lesquels
+beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp du général Wittgenstein, et
+trois mille cinq cents hommes tués ou noyés sont le résultat de cette
+affaire.
+
+
+
+Witepsk, 7 août 1812.
+
+_Douzième bulletin de la grande armée._
+
+Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier de troupes
+légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux ont été blessés;
+quatre colonels ont été tués.
+
+Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg le 1er août.
+Il y a trouvé huit pièces de canon; tout le reste avait été évacué.
+Le duc de Tarente a dû s'y porter le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi
+travaillait à fortifier depuis cinq ans, où il a dépensé plusieurs
+millions, qui a coûté la vie à plus de vingt mille hommes de troupes
+russes pendant la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un
+coup de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages de
+l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à Drissa.
+
+En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné qu'un équipage
+de cent bouches à feu qu'il avait fait former à Magdebourg, et qu'il
+avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât sur Dantzick et fût mis en
+dépôt dans cette place. Au commencement de la campagne, on avait préparé
+deux équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre Riga.
+
+Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux s'organisent;
+les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de repos sont extrêmement
+utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs excessive. Nous ayons ici
+plus chaud que nous ne l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes;
+il paraît que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
+mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles que dans huit ou
+dix jours.
+
+S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle occupe à
+Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive gauche de la Dwina.
+Tous les matins a six heures il y a grande parade, où se trouvent tous
+les officiers de la garde. Une des brigades de la garde, en grande
+tenue, défile alternativement.
+
+
+
+Smolensk, 21 août 1812.
+
+_Treizième bulletin de la grande armée._
+
+Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince d'Eckmühl sur
+le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de l'ennemi a été
+considérable.
+
+Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg, au lieu
+de huit qui avaient été annoncées. Il a fait retirer de l'eau plusieurs
+bâtimens chargés de plus de quarante mille bombes et autres projectiles.
+Une immense quantité de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi.
+L'ignorance des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans les
+ouvrages de Dunabourg et de Drissa.
+
+S. M. a donné le commandement de sa droite au prince Schwartzenberg, en
+mettant sous ses ordres le septième corps. Ce prince a marché contre le
+général Tormazow, l'a rencontré le 12, et l'a battu. Il fait le
+plus grand éloge des troupes autrichiennes et saxonnes. Le prince
+Schwartzenberg a montré dans cette circonstance autant d'activité que de
+talent. L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
+pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.
+
+Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:
+
+Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps, occupant par
+des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch. Le roi de Naples était à
+Nikoulino, avec la cavalerie, occupant Inkovo.
+
+Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième corps, était à
+Liozna.
+
+Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier corps, était à
+Donbrowna.
+
+Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, était à Mohilow.
+
+Le quartier-général était à Witepsk.
+
+Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, était sur la
+Drissa.
+
+Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était sur Dunabourg et
+Riga.
+
+Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent sur Inkovo et
+attaquèrent la division du général comte Sébastiani, qui fut obligé de
+battre en retraite l'espace d'une demi-lieue pendant toute la journée,
+en éprouvant et faisant éprouver à l'ennemi des pertes à peu près
+égales. Une compagnie de voltigeurs du vingt-quatrième régiment
+d'infanterie légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui
+avait été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a
+été prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et blessés;
+l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.
+
+Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par différentes
+directions, avec autant de lenteur que d'hésitation, sur Porietch et
+Nadra.
+
+Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de s'emparer de
+Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène. Le roi de Naples
+et le maréchal duc d'Elchingen partirent de Liozna, et se rendirent sur
+le Borysthène, près de l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino,
+où, dans la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
+Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski et
+Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.
+
+Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna le 13.
+
+Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie à
+Rasasna le 12.
+
+Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.
+
+Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna le 13.
+
+Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13 à Romanow.
+
+Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha sur Liadié; il
+en chassa deux régimens de cosaques, et s'y réunit avec le corps de
+cavalerie du général comte Nansouty.
+
+Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal duc d'Elchingen,
+arriva à Krasnoi. La vingt-septième division ennemie, forte de cinq
+mille hommes d'infanterie, soutenue par deux mille chevaux et douze
+pièces de canon, était en position devant cette ville. Elle fut attaquée
+et dépostée en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
+régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi à
+la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des charges
+admirables. Le général de brigade baron Bordesoult et le troisième
+régiment de chasseurs se distinguèrent. La prise de huit pièces
+d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes, et de quatorze caissons
+attelés, quinze cents prisonniers, un champ de bataille jonché de
+plus de mille cadavres russes, tels furent les avantages du combat de
+Krasnoi, où la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
+moitié de son monde.
+
+S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza. Le 16,
+au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées; la ville présenta
+à nos yeux une enceinte de murailles de quatre mille toises de tour,
+épaisses de dix pieds et hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours,
+dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre.
+
+Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que les corps
+ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs pas pour défendre
+Smolensk. On savait que les généraux ennemis avaient des ordres réitérés
+de leur maître de livrer la bataille et de sauver Smolensk. L'empereur
+reconnut la ville, et plaça son armée, qui fut en position dans la
+journée du 16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant
+au Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le prince
+Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au centre; le
+vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous les ordres du roi
+de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès, avec le huitième corps,
+s'était égaré et avait fait un faux mouvement.
+
+Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta en
+observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi occupait
+Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de son armée se formait
+sur les belles positions de la rive droite du fleuve, vis-à-vis la
+ville, communiquant par trois ponts. Smolensk est considéré par les
+Russes comme ville forte et comme le boulevard de Moscou.
+
+Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi n'avait pas
+débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et qu'il refusait la
+bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et la belle position
+qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk, et sa gauche au cours du
+Borysthène, le général ennemi manquait de résolution, l'empereur se
+porta sur la droite, et ordonna au prince Poniatowski de faire un
+changement de front, la droite en avant, et de placer sa droite au
+Borysthène, en occupant un des faubourgs par des postes et des batteries
+pour détruire le pont et intercepter la communication de la ville avec
+la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal prince d'Eckmühl eut ordre
+de faire attaquer deux faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux
+cents toises de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou
+huit mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général comte
+Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant sa droite au
+corps du prince Poniatowski, et sa gauche à la droite de l'attaque que
+faisait le prince d'Eckmühl.
+
+A deux heures après midi, la division de cavalerie du comte Bruyères,
+ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui
+se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de soixante pièces
+d'artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la
+partie de l'armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière,
+ce qui obligea bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette
+position.
+
+L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de canon à un
+couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui
+tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl confia l'attaque du faubourg
+de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au
+général comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à quatre
+heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures, les
+divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de
+l'ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque
+sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes.
+
+Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position que l'ennemi
+avait hors de la ville, s'empara de cette position, et poursuivit
+l'ennemi jusque sur le glacis.
+
+A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint
+difficile, et ne se fit plus que par des hommes isolés.
+
+Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées contre les
+murailles, à six heures du soir, l'une par la division Friant, et les
+deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l'ennemi des
+tours qu'il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général
+d'artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation
+de ses chemins couverts, par des batteries d'enfilade.
+
+Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu'il
+s'aperçut qu'on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux
+divisions et deux régimens d'infanterie de la garde pour renforcer
+les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies
+composaient la moitié de l'armée russe. Le combat continua toute la
+nuit: les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande
+activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.
+
+Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit d'août,
+Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre aux habitans de
+Naples une éruption du Vésuve.
+
+A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville, et repassa la
+rivière. A deux heures, les premiers grenadiers qui montèrent à l'assaut
+ne trouvèrent plus de résistance; la place était évacuée; deux cents
+pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles
+villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute
+l'armée ennemie.
+
+Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler bataille,
+puisque cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûte aux
+Russes la perte de quatre mille sept cents hommes restés sur le champ de
+bataille, de deux mille prisonniers, la plupart blessés, et de sept a
+huit mille blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes.
+Notre perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
+mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué;
+les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les
+troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ de bataille a offert aux
+yeux de deux cent mille personnes qui peuvent l'attester, le spectacle
+d'un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant
+les Russes ont été, pendant une partie des journées du 16 et du 17,
+retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux.
+
+Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi avait
+brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville
+que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec
+activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et
+mourans.
+
+Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux
+divisions ont été entamées et défaites aux combats d'Ostrowno; deux
+l'ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n'y a
+que deux divisions et la garde qui soient restées entières.
+
+Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont distingué tant de
+soldats au combat de Smolensk, seront l'objet d'un rapport particulier.
+Jamais l'armée française n'a montré plus d'intrépidité que dans cette
+campagne.
+
+
+
+Smolensk, 23 août 1813.
+
+_Quatorzième bulletin de la grande armée._
+
+Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie.
+Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a
+consumé d'immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de
+toute espèce, cette ville eût été d'une grande ressource pour l'armée.
+Même dans l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité
+sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
+de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province de Smolensk est
+très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les
+subsistances et les fourrages.
+
+Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre, lever une
+milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises piques. Il y en
+avait déjà cinq mille réunis ici; c'était un objet de dérision et de
+raillerie pour l'armée russe elle-même. On avait fait mettre à l'ordre
+du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l'on
+avait jugé convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
+devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie
+entre nos mains.
+
+La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de
+la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part.
+
+La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à vingt-six
+degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.
+
+
+_Combat de Polotsk._
+
+Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général
+ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze troisièmes bataillons de
+la garnison de Dunabourg, et voulant l'attirer à un combat en-deçà
+du défilé sous Polotsk, vint ranger les deuxième et sixième corps en
+bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le
+16 et le 17, et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de
+Wrede, du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
+Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer
+l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par un biscayen. Sa
+blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire transporter à Wilna; mais
+il ne paraît pas qu'elle doive être inquiétante pour les suites.
+
+Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement des deuxième
+et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi s'était retiré au-delà du
+défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a été
+reconnu général de division, et l'a remplacé dans le commandement de sa
+division. Notre perte est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La
+perte des Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.
+
+Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
+commandant les deuxième et sixième corps, a débouché sur l'ennemi, en
+faisant attaquer sa droite par la division bavaroise du comte de Wrede.
+Le combat s'est engagé sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une
+déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
+l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont restés au
+pouvoir de l'armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.
+
+
+_Combat de Valontina._
+
+Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc
+d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit
+l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de
+l'arrière-garde ennemie; C'était une division de cinq à six mille hommes
+placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par
+le quatrième régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième
+de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ
+de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en
+notre pouvoir.
+
+Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui était placé
+sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par
+le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre heures après-midi,
+la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde de l'ennemi qui
+présentait environ quinze mille hommes. Le duc d'Abrantès avait passé
+le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait
+déboucher sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
+décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre difficile
+la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de
+l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la
+rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre
+divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre
+autres les divisions de grenadiers qui jusqu'à présent n'avaient pas
+donné; cinq à six mille hommes de cavalerie formaient leur droite,
+tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de
+tirailleurs. L'ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette
+position le plus long-temps possible; elle était très-belle et
+paraissait inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
+lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
+nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
+l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné lieu au
+combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire
+militaire.
+
+À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée pour
+soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on s'était aperçu du grand
+secours que l'ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en
+colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la
+division du général Ledru, et, après une heure de combat, enleva la
+position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès
+le commencement de l'action, atteint par un boulet qui lui a emporté la
+cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général
+Gudin était un des officiers les plus distingués de l'armée; il était
+recommandable par ses qualités morales, autant que par sa bravoure
+et son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa
+division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou
+blessés; un général a été fait prisonnier.
+
+Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua sur le
+champ de bataille des récompenses à tous les régimens qui s'étaient
+distingués; et comme le cent-vingt-septième, qui est un nouveau
+régiment, s'était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d'avoir
+un aigle, droit que ce régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé
+jusqu'à présent à aucune bataille. Ces récompenses données sur le
+champ de bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
+trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et
+imposant.
+
+L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite, que dans la
+journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de
+cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards.
+
+Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts et deux
+mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste le champ
+de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la
+plupart blessés.
+
+Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été entamées
+aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk,
+l'ont été au combat de Valontina.
+
+Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en toute hâte sur
+Moscou; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et
+qu'elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en
+disant: vous nous avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous
+maintenant d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
+russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la
+proximité de leurs villages pour déserter et aller se reposer dans leur
+pays.
+
+La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l'ennemi
+s'était persuadé que c'était la garde impériale. C'est d'un mot faire
+le plus bel éloge du septième régiment d'infanterie légère, douzième,
+vingt-unième et cent-vingt-septième de ligne qui composent cette
+division.
+
+Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille, puisque
+plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont trouvés engagés. C'est du
+moins une affaire d'avant-garde du premier ordre.
+
+Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina,
+a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris
+trois ambulances contenant neuf cents blessés.
+
+Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents malades
+wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait pas évacués sur Witepsk.
+
+Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de
+chanter des _Te Deum;_ ils convertissent tout en victoire; mais malgré
+l'ignorance et l'abrutissement de ces peuples, cela commence à leur
+paraître ridicule et par trop grossier.
+
+
+
+Slawkova, le 27 août 1812.
+
+_Quinzième bulletin de la grande armée._
+
+Le général de division Zayoncheick, commandant une division polonaise
+au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais à
+Smolensk a étonné les Russes, accoutumé à les mépriser; ils ont été
+frappés de leur constance et de la supériorité qu'ils ont déployée sur
+eux dans cette circonstance.
+
+Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi a perdu vingt
+généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très-grande quantité
+d'officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces
+différentes affaires, peut se monter à vingt-cinq ou trente mille
+hommes.
+
+Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux douzième
+et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne, et septième régiment
+d'infanterie légère, un certain nombre de décorations de la
+légion-d'honneur pour des capitaines, pour des lieutenans et
+sous-lieutenans, et pour des sous-officiers et soldats. Le choix en a
+été fait sur-le-champ, au cercle devant l'empereur, et confirmé avec
+acclamation par les troupes.
+
+L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste les routes,
+pour retarder autant qu'elle peut la marche de l'armée française. Le 21,
+elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement
+par notre avant-garde.
+
+Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur
+le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes ont mis le feu à ce
+faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d'une
+heure. On n'a jamais fait la guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes
+traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est
+beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.
+
+Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg;
+des bois de construction, des palissades, des débris de blockhaus, qui
+étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l'honneur du 15
+août.
+
+Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que son avant-garde
+a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin, qu'il lui a fait quelques
+centaines de prisonniers, et l'a obligé à brûler ses bagages. Cependant
+le général Bianchi, commandant l'avant-garde, est parvenu à saisir luit
+cents chariots de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
+L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.
+
+L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se
+porter sur la Dwina.
+
+Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute de
+l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave
+général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d'honneur, âgé de
+soixante-douze ans, et ayant près de soixante ans de service: S. M. l'a
+nommé comte de l'empire, avec une dotation de trente mille francs de
+revenu. Le corps bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S.
+M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d'armée.
+
+L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son ordinaire,
+remué de la terre et construit des batteries; l'armée s'étant montrée
+en bataille, l'empereur s'y est porté; mais le général s'est ravisé, a
+battu en retraite, et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de dix
+mille âmes; il y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans
+cette ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur Viazma.
+
+Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route;
+le prince d'Eckmühl sur la grande route; le prince Poniatowski sur la
+rive gauche de L'Osma.
+
+La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l'esprit
+des Russes. C'est _Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,_ la _clef de
+Moscou,_ et mille autres dictons populaires. _Qui a Smolensk, a Moscou,_
+disent les paysans.
+
+La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.
+
+Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente mille hommes,
+est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.
+
+
+
+Viazma, le 31 août 1812.
+
+_Seizième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo, le 28 près de
+Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30
+à Viazma; l'armée marchant sur trois colonnes, la gauche formée par le
+vice-roi, se dirigeant par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et
+Novoé; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
+prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde, marchant sur
+la grande route; et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la
+rive gauche de l'Osma, par Volosk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.
+
+Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma, vis-à-vis
+du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde. Le roi de
+Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l'ennemi, qui montra sept à
+huit mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges eurent lieu, toutes à
+notre avantage. Un bataillon fut enfoncé par le quatrième régiment de
+lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite
+affaire. Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
+précipiter sa retraite.
+
+Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes
+françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi; elles
+échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi fut poussé partout.
+
+Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la pointe du jour.
+
+L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de
+la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans; il y a quatre
+mille bourgeois, marchands et artisans; on y compte trente-deux églises.
+On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en
+drogues, etc., et de grands magasins d'eau-de-vie.
+
+Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la
+ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du vingt-cinquième
+se sont employés avec beaucoup d'activité à l'éteindre. On est parvenu à
+le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant
+de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux
+habitans que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner sous
+leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si barbare.
+Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu'il y a
+aujourd'hui un million cinq cent mille âmes réunies dans cette grande
+ville; on craint les résultats de ces rassemblemens. Les habitans disent
+que le général Kutusow a été nommé général en chef de l'armée russe, et
+qu'il a pris le commandement le 28.
+
+Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant tombé malade,
+l'a quittée.
+
+Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui
+incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau; il se
+soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre; ce qui donne encore
+quarante jours de campagne.
+
+
+
+Ghjat, le 5 septembre 1812.
+
+_Dix-septième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le 1er et le 2
+septembre, a Ghjat.
+
+Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
+à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à deux lieues sur la
+gauche, à la même hauteur; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur
+la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de
+sabre, et l'on a fait quelques centaines de prisonniers.
+
+La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le
+pendant des eaux qui descendent vers la mer Caspienne. La Ghjat est
+navigable jusqu'au Volga.
+
+La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population; il y a
+beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs clochers et
+quelques fabriques de toile. On s'aperçoit que l'agriculture a fait de
+grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en
+rien aux descriptions qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et
+les choux y sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
+en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
+d'octobre.
+
+Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde s'accorde à
+dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l'armée russe,
+qui est divisée d'opinions et qui a fait des pertes énormes dans les
+différens combats. Une partie des généraux a été changée; il paraît que
+l'opinion de l'armée n'est pas favorable aux plans du général Barclay de
+Tolly; on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.
+
+Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes fuient devant lui.
+
+Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les Prussiens ont
+toujours eu l'avantage.
+
+Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent compte des
+combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Il paraît par ces
+bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu'il a reçue à Moscou,
+qu'il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par
+des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis
+au faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont établi
+sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Wiazma, a Ghjat;
+les Français sont parvenus à l'éteindre. Cela se conçoit facilement.
+Les Français n'ont pas d'intérêt à mettre le feu à des villes qui leur
+appartiennent, et à se priver des ressources qu'elles leur offrent.
+Partout on a trouvé des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de
+toutes sortes d'objets utiles à l'armée.
+
+Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le comporte la
+guerre, la faute en est aux Russes.
+
+L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.
+
+On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en avant de
+Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.
+
+Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième de chevau-légers, a
+été blessé d'un coup de baïonnette à la tête de son régiment, au milieu
+d'un carré d'infanterie russe qu'il avait enfoncé avec une grande
+intrépidité.
+
+Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.
+
+
+
+Mojaïsk, 12 septembre 1812.
+
+_Dix-huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de
+Gritueva.
+
+Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement. A deux heures
+après midi, on découvrit l'armée russe placée, la droite du côté de la
+Moskwa, la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha. A
+douze cents toises en avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à
+fortifier un beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
+mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne pas différer
+un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna au roi de Naples de
+passer la Kologha avec la division Compans et la cavalerie. Le prince
+Poniatowski, qui était venu par la droite, se trouva en mesure de
+tourner la position. A quatre heures, l'attaque commença. En une heure
+de temps, la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
+chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers de son
+monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir, le feu cessa.
+
+Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
+ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une
+position très-resserrée. Sa gauche était fort affaiblie par la perte de
+la position de la veille; elle était appuyée à un grand bois, soutenue
+par un beau mamelon couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de
+canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un de
+l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village que l'ennemi
+avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie et d'infanterie, et y
+appuyer son centre. Sa droite passait derrière la Kologha en arrière du
+village de Borodino, et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de
+redoutes et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il
+était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais cela
+aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement forte
+qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer que les
+redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu profond, non palissadé ni
+fraisé. On évaluait les forces de l'ennemi à cent vingt ou cent trente
+mille hommes. Nos forces étaient égales; mais la supériorité de nos
+troupes n'était pas douteuse.
+
+Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré des maréchaux à
+la position prise l'avant-veille. A cinq heures et demie, le soleil
+se leva sans nuages; la veille il avait plu: «C'est le soleil
+d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au mois de septembre, il faisait
+aussi froid qu'en décembre en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On
+battit un ban, et on lut l'ordre du jour suivant:
+
+Soldats,
+
+«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
+dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance,
+de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie!
+Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk,
+et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
+dans cette journée: que l'on dise de vous: _Il était à cette grande
+bataille sous les murs de Moscou!_
+
+«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux
+heures du matin.»
+
+L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur
+lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes du combat de
+l'avant-veille.
+
+Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en mouvement pour
+tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait sa gauche. Le prince
+d'Eckmühl se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en
+tête. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la
+position de l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.
+
+A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
+droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.
+Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit la tête de la
+division Compans (quatrième du premier corps), qui longea le bois,
+tournant la tête de la position de l'ennemi. A six heures et demie, le
+général Compans est blessé. A sept heures, le prince d'Eckmühl a son
+cheval tué. L'attaque avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi,
+qui formait notre gauche, attaque et prend le village de Borodino que
+l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive gauche de la
+Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se met en mouvement,
+et sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher
+avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
+centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.
+
+A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses redoutes
+prises, et notre artillerie couronne ses mamelons. L'avantage de
+position qu'avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous
+appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant
+l'attaque redeviennent pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue,
+qu'il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise,
+le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
+il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer avec toutes ses
+masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder. Trois cents pièces de
+canon françaises placées sur ces hauteurs foudroient ses masses, et ses
+soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés
+les jours précédens avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.
+
+Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc
+d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d'intrépidité que de
+sang-froid. L'empereur ordonne une charge de front, la droite en avant:
+ce mouvement nous rend maîtres des trois parts du champ de bataille. Le
+prince Poniatowski se bat dans le bois avec des succès variés.
+
+Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte Morand
+y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous
+côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès,
+fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la
+fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur
+lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il
+n'enlève le village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt
+pièces de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les
+colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la
+mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à
+l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il
+fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre par les brèches
+que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des
+Russes et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous
+côtés. Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des pages
+de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers, culbute
+tout, entre dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment, plus
+d'incertitude, la bataille est gagnée: il tourne contre les ennemis les
+vingt-une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte
+Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge,
+avait terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet: mort
+glorieuse et digne d'envie!
+
+Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi: la
+bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour sa
+retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire.
+
+La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes et huit
+à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur le champ de bataille;
+soixante pièces de canon et cinq mille prisonniers sont restés en notre
+pouvoir.
+
+Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le triple de blessés.
+Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes: celle de
+l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ de
+bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes.
+Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le général
+Bagration a été blessé.
+
+Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup
+de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le
+remplacer, tué d'un même coup une heure après.
+
+Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués;
+sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince
+d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de
+gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.
+
+Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa, donnée
+à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou,
+près de la petite rivière de la Moskwa. Nous avons tiré soixante mille
+coups de canon, qui sont déjà remplacés par l'arrivée de huit cents
+voitures d'artillerie qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille.
+Tous les bois et les villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici,
+sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts
+ou amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.
+
+L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied, ni à cheval, n'a
+pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été
+incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les
+reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a
+détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le
+feu de nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
+perdu. C'est la cause de son immense perte.
+
+Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc d'Elchingen se
+sont fait remarquer.
+
+L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée. Des
+rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré cette
+journée.
+
+De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.
+
+_Aux évêques de France._
+
+Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la Dwina, du
+Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa, de Polotsk, de
+Smolensk, enfin, la bataille de la _Moskwa_, sont autant de motifs pour
+adresser des actions de grâces au Dieu des armées. Notre intention est
+donc qu'à la réception de la présente, vous vous concertiez avec qui de
+droit. Réunissez mon peuple dans les églises pour chanter des
+prières, conformément à l'usage et aux règles de l'église en pareille
+circonstance. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Moscou, 16 septembre 1812.
+
+_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi l'ennemi
+sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod et de Kalouga sur Moscou.
+
+Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à Rouza; le
+prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général est parti de Mojaïsk
+le 12; et a été porté à Peselina; le 13, il était au château de Berwska;
+le 14, à midi, nous sommes entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la
+montagne des Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
+abandonnées.
+
+La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une ville
+extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de
+l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu ruiner cette belle
+ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait. Il a armé trois
+mille malfaiteurs qu'il a fait sortir des cachots; il a appelé également
+six mille satellites et leur a fait distribuer des armes de l'arsenal.
+
+Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie par une
+fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre en batterie
+quelques pièces de canon, dissipa cette canaille, et s'empara du
+Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal soixante-mille fusils neufs et
+cent vingt pièces de canon sur leurs affûts. La plus complète anarchie
+régnait dans la ville; des forcenés ivres couraient dans les quartiers,
+et mettaient le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
+tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on aurait pu
+rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et Allemands avaient
+été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait eu la précaution de faire
+enlever les pompiers avec les pompes: aussi l'anarchie la plus complète
+a désolé cette grande et belle ville, et les flammes la consument. Nous
+y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce.
+
+L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la ville, comme une
+espèce de citadelle entourée de hautes murailles. Trente mille blessés
+ou malades russes sont dans les hôpitaux, abandonnés, sans secours et
+sans nourriture.
+
+Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes à la bataille de
+la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à mort. On a fait le relevé
+des généraux russes blessés ou tués à la bataille: il se monte de
+quarante-cinq à cinquante.
+
+
+
+Moscou, le 17 septembre 1812.
+
+_Vingtième bulletin de la grande armée._
+
+On a chanté des _Te Deum_ en Russie pour le combat de Polotsk; on en a
+chanté pour les combats de Riga, pour le combat d'Ostrowno, pour celui
+de Smolensk; partout, selon les relations des Russes, ils étaient
+vainqueurs, et l'on avait repoussé les Français loin du champ de
+bataille; c'est donc au bruit des _Te Deum_ russes que l'armée est
+arrivée à Moscou. On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car
+les gens instruits savaient ce qui se passait.
+
+Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins étaient
+immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées de tout pour huit
+mois. Ce n'était que de la veille et du jour même de notre entrée,
+que le danger avait été bien connu. On a trouvé dans la maison de ce
+misérable Rostopchin, des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est
+sauvé sans l'achever.
+
+Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du monde n'existe
+plus. Dans la journée du 14, le feu a été mis par les Russes à la
+bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16, un vent violent s'est élevé;
+trois à quatre cents brigands ont mis le feu dans la ville en cinq cents
+endroits à la fois, par l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq
+sixièmes des maisons sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse
+rapidité; c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
+cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque tout a
+été consumé. On a préservé le Kremlin.
+
+Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce, pour sa
+noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas l'évaluer trop haut que
+de la porter à plusieurs milliards.
+
+On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous ont déclaré
+qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur Rostopchin, et du
+directeur de la police.
+
+Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les plus riches
+maisons de commerce de la Russie se trouvent ruinées: la secousse doit
+être considérable; les effets d'habillement, magasins et fournitures de
+l'armée russe ont été brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu
+évacuer, parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
+d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple. Lorsqu'on a tout
+vu dans la main des Français, on a conçu l'horrible projet de brûler
+cette première capitale, cette ville sainte, centre de l'empire, et l'on
+a réduit deux cent mille bons habitans à la mendicité. C'est le crime de
+Rostopchin, exécuté par des scélérats délivrés des prisons.
+
+Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
+cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup de choses. Toutes
+les caves sont à l'abri du feu, et les habitans, dans les vingt-quatre
+dernières heures, avaient enfoui beaucoup d'objets. On a lutté contre le
+feu; mais le gouverneur avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de
+faire briser toutes les pompes.
+
+L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain, des
+pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes, des salaisons, du
+vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin des provisions de toute
+espèce.
+
+L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan, par laquelle
+se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française est sur la route de
+Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a personne.
+
+La température est encore celle de l'automne: le soldat a trouvé et
+trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour l'hiver. Moscou en est
+le magasin.
+
+
+
+Moscou, 20 septembre 1812.
+
+_Vingt-unième bulletin de la grande armée._
+
+Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient armés
+d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux de bois; ils
+avaient aussi des artifices qu'ils jetaient sur les toits. Ce misérable
+Rostopchin avait fait confectionner ces artifices en faisant croire
+aux habitans qu'il voulait faire un ballon qu'il lancerait, plein de
+matières incendiaires, sur l'armée française. Il réunissait, sous ce
+prétexte, les artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de
+son projet.
+
+Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies ont cessé. Les
+trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres le beau palais de
+Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus le quart des maisons.
+
+Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville, il laissait
+soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon, plus de cent
+mille boulets et bombes, quinze cent mille cartouches, quatre cent
+milliers de poudre, quatre cent milliers de salpêtre et de soufre. Ce
+n'est que le 19 qu'on a découvert les quatre cent milliers de salpêtre
+et de soufre, dans un bel établissement situé à une demi-lieue de
+la ville; cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
+campagnes.
+
+On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.
+
+Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles sont détruites.
+L'incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans.
+
+Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie de l'armée est
+casernée dans Moscou.
+
+
+
+Moscou, 27 septembre 1812.
+
+_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._
+
+Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la province de
+Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs commissions, toutes
+composées de gens du pays.
+
+Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les jours des
+magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.
+
+L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula. Toula renferme
+la plus grande fabrique d'armes qu'ait la Russie. Notre avant-garde est
+sur la Pakra.
+
+L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a trouvé au
+Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des empereurs, et tous les
+drapeaux pris aux Turcs depuis cent ans.
+
+Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris. Il pleut un
+peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On assure que la Moskwa et
+les rivières du pays ne gèlent point avant la mi-novembre.
+
+La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou, où elle se
+remet de ses fatigues.
+
+
+
+Moscou, 9 octobre 1812.
+
+_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
+
+L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur la Nara, à vingt
+lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur Kalouga. Des escarmouches ont
+lieu tous les jours. Le roi de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a
+toujours chassé l'ennemi de ses positions.
+
+Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent cinquante
+dragons de la garde, commandée par le major Marthod, est tombée dans
+une embuscade de cosaques, entre le chemin de Moscou et de Kalouga. Les
+dragons en ont sabré trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en
+vingt hommes restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
+lesquels le major, blessé grièvement.
+
+Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du vice-roi est à
+Troitsa, sur la route de Dmitrow.
+
+Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes guerres,
+et plusieurs choses curieuses trouvées dans la Kremlin, sont partis pour
+Paris. On a trouvé une madone enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée
+à Paris.
+
+Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son
+château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un poteau:
+
+«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au
+sein de ma famille. Les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept
+cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma
+maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.--Français,
+je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier d'un
+demi-million de roubles.--Ici, vous ne trouverez que des cendres.» Signé
+comte FEDOR ROSTOPCHIN.
+
+Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu à sauver de
+l'incendie. Le général comte Nansouty y est logé.
+
+On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux et des
+maisons incendiées une partie des malades russes. Il reste encore
+environ quatre mille de ces malheureux. Le nombre de ceux qui ont péri
+dans l'incendie est extrêmement considérable.
+
+Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à Paris dans
+cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans le Nord.
+
+Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement rétabli.
+
+Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures qu'il a
+reçues à la bataille de la Moskwa.
+
+L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs de cet attentat
+sont en horreur aux Russes. Ils regardent Rostopchin comme une espèce
+de Marat. Il a pu se consoler dans la société du commissaire anglais
+Wilson.
+
+L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk et de la
+bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux qui se sont distingués.
+
+On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon, et l'on a
+construit des flèches à tous les rentrans. Il forme une forteresse. Les
+fours et les magasins y sont établis.
+
+
+
+Moscou, 14 octobre 1812.
+
+_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._
+
+Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi de Naples est
+à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi, qui est occupé à
+refaire son armée, en la complétant par des milices.
+
+Le temps est encore beau. La première neige est tombée hier. Dans vingt
+jours il faudra être en quartiers d'hiver.
+
+Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le général
+Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga. Elles sont sorties et
+ont attaqué le dixième corps. Elles ont été battues; trois mille hommes
+ont été faits prisonniers. On n'a pas encore la relation officielle de
+ce brillant combat, qui fait tant d'honneur au général d'Yorck.
+
+Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et Mohilow. Un grand
+nombre sont rétablis et ont rejoint leurs corps.
+
+Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
+et Moscou font bien connaître la situation de cet empire. Le projet
+d'incendier Moscou ayant été tenu secret, la plupart des seigneurs et
+des particuliers n'avaient rien enlevé.
+
+Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant les maisons
+qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que l'on n'est parvenu
+à sauver du feu que la dixième partie de la ville. Les neuf-dixièmes
+n'existent plus.
+
+
+
+A Noilskoë, le 20 octobre 1812.
+
+_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
+
+Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont été évacués
+dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18 sur Mojaïsk et Smolensk.
+Les caissons d'artillerie, les munitions prises, et une grande quantité
+de choses curieuses, et des trophées, ont été emballés et sont partis le
+15. L'armée a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de
+se tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou le
+19. Le quartier-général était le même jour à Desna.
+
+D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le même temps,
+on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient que l'empereur veut
+marcher sur Toula et Kalouga pour passer l'hiver dans ces provinces, en
+occupant Moscou par une garnison dans le Kremlin.
+
+Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin et brûler les
+établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera de cent
+lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers d'hiver dans un pays
+ami, et être à portée de recevoir tout ce qui existe dans les magasins
+de Dantzick, de Kowno, de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues
+de la guerre: ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de
+Pétersbourg de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis qu'il
+n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues; qu'il y a de
+Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis qu'il n'y a de Smolensk
+à Kiow que cent douze lieues, d'où l'on conclut que Moscou n'est pas une
+position militaire; or, Moscou n'a plus d'importance politique, puisque
+cette ville est brûlée et ruinée pour cent ans.
+
+L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la cavalerie:
+l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de Vinkovo, a été
+surprise par une horde de ces cosaques; ils étaient dans le camp avant
+qu'on pût être à cheval. Ils ont pris un parc du général Sébastiani de
+cent voitures de bagages, et fait une centaine de prisonniers. Le roi de
+Naples est monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et
+apercevant une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons, que
+l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée, rompue et
+taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp du roi, officier brave,
+a été tué dans cette charge, qui honore les carabiniers.
+
+Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en marche.
+
+Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une garnison.
+
+Le temps est très-beau, comme en France en octobre, peut-être un peu
+plus chaud. Mais dans les premiers jours de novembre on aura des froids.
+Tout indique qu'il faut songer aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie,
+surtout, en a besoin. L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est
+très-bien portante.
+
+
+
+Borowsk, 23 octobre 1812.
+
+_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
+
+Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit position à
+une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs redoutes pour
+défendre la ville; il s'y tint, espérant sans doute en imposer jusqu'au
+dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l'armée française marcher à
+lui, il prit son parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il
+traversa cette ville avec son quartier-général à neuf heures du matin.
+Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.
+
+Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on le laissât
+défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais au Kremlin, la
+canaille armée par le gouverneur, fit résistance et fut sur-le-champ
+dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours
+suivans, ramassés dans la ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât
+du pillage: c'étaient d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le
+nombre des prisonniers.
+
+Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde russe dit que
+l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus se battre, et parla
+beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre
+avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskwa.
+Pendant ce temps, l'armée russe quitta la route de Kolomna et prit celle
+de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la
+ville, à six lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de
+flammes et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était
+sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes: on assure
+qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus profond silence
+régnait dans toute l'armée comme dans la prière.
+
+On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc d'Istrie se porta
+à Desna avec un corps d'observation.
+
+Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite se porta
+sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique
+le roi n'eût avec lui que l'avant-garde, l'ennemi ne se donna que le
+temps d'évacuer les retranchemens qu'il avait faits, et se porta six
+lieues en arrière, après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le
+prince Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
+l'Istia.
+
+Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général russe le 5
+octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et
+ceux de l'ennemi, qui convinrent entre eux de ne pas s'attaquer sans
+se prévenir trois heures d'avance; mais le 18, à sept heures du matin,
+quatre mille cosaques sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon
+du général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde, qui
+n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent un houra
+sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était à pied à la
+distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu'à un
+quart de lieue plus loin. Cependant l'ennemi pénétrant par cette trouée,
+un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général
+Sébastiani fut pris dans un ravin, avec des voitures de bagages, au
+nombre de trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
+l'on avait portées dans le dernier bulletin.
+
+Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et deux colonnes
+d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles espéraient gagner le bois
+et le défilé de Voconosvo avant nous; mais le roi de Naples était là: il
+était à cheval. Il marcha, et enfonça la cavalerie de ligne russe
+dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six
+bataillons ennemis commandée par le lieutenant-général Muller,
+la chargea et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le
+lieutenant-général Muller a été tué.
+
+Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une
+division russe avec succès. Le général polonais Fischer a été tué d'un
+boulet.
+
+L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre; mais
+il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde, ce qu'on ne vit
+presque jamais. Notre perte se monte à huit cents hommes tués, blessés
+ou pris; celle de l'ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont
+été pris: deux de leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans
+cette journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la valeur
+et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce
+prince s'est montré digne du rang suprême où il est.
+
+Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer son camp
+retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour
+pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses
+quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour
+l'exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné, le 17, par le
+général Lauriston, à son avant-garde, de se placer derrière le défilé de
+Winkowo, afin que ses mouvemens ne pussent pas être aperçus. Depuis que
+Moscou avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
+cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le Kremlin avec trois
+mille hommes; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas
+jugé assez fort pour être abandonné vingt ou trente jours à ses propres
+forces; il aurait affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans
+donner un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou contre les
+mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes. Moscou est
+aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de deux
+cent mille âmes, errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient
+sur ses décombres chercher quelques débris et quelques légumes de
+jardins pour vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit
+pour un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
+aujourd'hui devenu sans importance politique.
+
+Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec
+soin, les autres évacués, l'empereur fit miner le Kremlin. Le duc de
+Trévise le fit sauter le 23, à deux heures du matin: l'arsenal, les
+casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle,
+qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des
+czars, ont été! Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja.
+L'aide-de-camp de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
+percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et fait
+prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.
+
+Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe; il y
+séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à Fominskoi, toute
+l'armée ayant fait deux marches de flanc, et le 21 à Borowsk.
+
+L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner la Dwina,
+et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de
+Pétersbourg et de Wilna, double avantage, c'est-à-dire plus près de
+vingt marches des moyens et du but.
+
+De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou, il n'en
+restait plus que deux cents. On a dit qu'il en restait le quart,
+parce qu'on y a compris huit cents églises, encore une partie en est
+endommagée. De huit mille maisons de bois, il en restait à peu près cinq
+cents. On proposa à l'empereur de faire brûler le reste de la ville pour
+servir les Russes comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour
+de Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de campagne
+ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de deux cents
+hommes chacune, et de les charger d'incendier tout à vingt lieues à la
+ronde. Cela apprendra aux Russes, disait-on, à faire la guerre en règle
+et non en Tartares. S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur
+répondre en leur en brûlant cent.
+
+L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé les
+malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires dont on
+aurait brûlé les châteaux, cent peut-être sont des sectateurs du Marat
+de la Russie; mais huit mille neuf cents sont de braves gens déjà
+trop victimes de l'intrigue de quelques misérables. Pour punir cent
+coupables, on en aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que
+l'on aurait mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres serfs
+innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté d'ordonner la
+destruction des citadelles et établissemens militaires, selon les
+usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers, déjà trop
+malheureux par les suites de cette guerre.
+
+Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il fait depuis
+vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du voyage de
+Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut
+se comparer aux meilleurs de la France et de l'Allemagne.
+
+
+
+Vereia, le 27 octobre 1812.
+
+_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
+
+Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23, l'armée allait
+suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi, on apprit que l'ennemi
+avait quitté son camp retranché, et se portait sur la petite ville de
+Maloiaroslawetz. On jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.
+
+Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons arriva le
+23, à six heures du soir, sur la rive gauche, s'empara du pont, et le
+fit rétablir.
+
+Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent dans la ville
+et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite, qui sont extrêmement
+favorables.
+
+Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant ce temps,
+l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre position derrière la
+ville: les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne
+furent successivement engagées. Ce combat fait le plus grand honneur au
+vice-roi et au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
+de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la ville
+fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi fut si
+précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces de canon dans la
+rivière.
+
+Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec son corps; et
+toute l'armée se trouva en bataille avec son artillerie, le 25, sur la
+position que l'ennemi occupait la veille.
+
+L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de Ghorodnia. A
+sept heures du matin, six mille cosaques, qui s'étaient glissés dans
+les bois, firent un houra général sur les derrières de la position, et
+enlevèrent six pièces de canon qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se
+porta au galop avec toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée,
+ramenée et jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle
+avait prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents de
+ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes de la garde
+ont été blessés, et trois tués. Le général de division comte Rapp a eu
+un cheval tué sous lui: l'intrépidité dont ce général a donné tant de
+preuves, se montre dans toutes les occasions. Au commencement de
+la charge, les officiers de cosaques appelaient la garde, qu'ils
+reconnaissaient, _muscadins de Paris_. Le major des dragons Letort
+s'était fait remarquer. A huit heures, l'ordre était rétabli.
+
+L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position de l'ennemi,
+et ordonna l'attaque pour le lendemain; mais dans la nuit l'ennemi a
+battu en retraite. Le prince d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues;
+l'empereur alors l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.
+
+Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia. Le prince
+d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal duc d'Elchingen à Mojaïsk.
+
+Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le reste de
+l'automne: ce temps durera encore huit jours, et à cette époque nous
+serons rendus dans nos nouvelles positions.
+
+Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est distinguée;
+elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général baron Delzons,
+officier distingué, a été tué de trois balles. Notre perte est de quinze
+cents hommes tués ou blessés; celle des ennemis est de six à sept mille.
+On a trouvé sur le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi
+lesquels onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
+deux mois de service.
+
+L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a quelque
+consistance que par les nombreux renforts de cosaques récemment arrivés
+du Don. Des gens instruits assurent qu'il n'y a dans l'infanterie russe
+que le premier rang composé de soldats, et que les deuxième et troisième
+rangs sont remplis par des recrues et des milices, que, malgré la parole
+qu'on leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu trois
+généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement blessé.
+
+
+
+Smolensk, le 11 novembre 1812.
+
+_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
+
+Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à Viazma, et le 9
+à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au 6; mais, le 7, l'hiver a
+commencé, la terre s'est couverte de neige. Les chemins sont devenus
+très-glissans et très-difficiles pour les chevaux de trait. Nous en
+avons perdu beaucoup par le froid et les fatigues; les bivouacs de la
+nuit leur nuisent beaucoup.
+
+Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait pas vu
+l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les Arabes, rôdent sur les
+flancs et voltigent pour inquiéter.
+
+Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes d'infanterie russe,
+couverts par une nuée de cosaques, coupèrent la route, à une lieue de
+Viasma, entre le prince d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et
+le vice-roi firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin,
+la culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec bon
+nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de canon; depuis on
+n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement des cosaques.
+
+Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de trois mille
+chevaux de trait, et près de cent de nos caissons ont été détruits.
+
+Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions russes de
+Finlande et par un grand nombre de troupes de milice, a attaqua le
+18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr; il a été repoussé par ce
+maréchal et par le général de Wrede, qui lui ont fait trois mille
+prisonniers, et ont couvert le champ de bataille de ses morts.
+
+Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que le maréchal duc
+de Bellune, avec le neuvième corps, marchait pour le renforcer, repassa
+la Dwina, et se porta à sa rencontre pour, sa jonction opérée avec
+lui, battre Wittgenstein et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
+suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. Le
+colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie légère a été
+blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle au pied. Le maréchal duc de
+Reggio est venu le remplacer, et a repris le commandement du deuxième
+corps.
+
+La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.
+
+
+
+Molodetschino, le 3 décembre 1812.
+
+_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l'armée
+s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 9; dès
+ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux,
+qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu
+bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
+
+L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite
+quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit pour pivot de ses
+opérations la ligne de Varsovie. L'empereur apprit à Smolensk, le 9, ce
+changement de ligne d'opérations, et présuma ce que ferait l'ennemi.
+Quelque dur qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si
+cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait
+arriver à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi; il partit
+le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le froid, qui avait
+commencé le 7, s'accrut subitement, et, du 14 au 15 et au 16, le
+thermomètre marqua seize et dix-huit degrés au-dessous de glace.
+Les chemins furent couverts de verglas; les chevaux de cavalerie,
+d'artillerie, de train périssaient toutes les nuits, non par centaines,
+mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de
+trente mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva
+toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans
+attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos
+pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.
+
+Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14, presque
+sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous
+ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans
+artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre
+de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraint à une
+bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il
+fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans
+cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
+un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Les
+hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus
+de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés,
+perdirent leur gaîté, leur bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et
+catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
+gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des
+difficultés différentes à surmonter.
+
+L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse
+calamité qui frappait l'armée française, chercha à en profiter. Il
+enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient,
+comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui
+s'écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit, et
+n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit
+redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se
+repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre;
+il fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé, et y
+perdit beaucoup de monde.
+
+Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
+l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut
+cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira avec cette
+intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi éloigné de lui
+pendant toute la journée du 18, et l'avoir constamment repoussé, à la
+nuit, il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène, et
+déjoua tous les calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène
+à Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa
+là ses tentatives.
+
+L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk, et marchait sur
+Borisow. Le général Dombrowski défendit la tête de pont de Borisow avec
+trois mille hommes. Le 23, il fut forcé, et obligé d'évacuer cette
+position. L'ennemi passa alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la
+division Lambert faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par
+le duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de se porter
+sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de la Bérésina. Le 24, le
+duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisow,
+l'attaqua, la battit, lui fit deux mille prisonniers, lui prit six
+pièces de canon, cinq cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie,
+et rejeta l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai
+Berkeim, avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une belle
+charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le pont, qui a plus
+de trois cents toises.
+
+Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina; cette
+rivière est large de quarante toises; elle charriait assez de glaces;
+mais ses bords sont couverts de marais de trois cents toises de long, ce
+qui la rend un obstacle difficile à franchir.
+
+Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différens
+débouchés où il présumait que l'armée française voudrait passer.
+
+Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir trompé l'ennemi par
+divers mouvemens faits dans la journée du 25, se porta sur le village
+de Studzianca, et fit aussitôt, malgré une division ennemie, et en sa
+présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa,
+attaqua l'ennemi, et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira
+sur la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du premier
+mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée
+du 26 et du 27 l'armée passa.
+
+Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait reçu ordre de
+suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l'arrière-garde, et
+de contenir l'armée russe de la Dwina qui le suivait. La division
+Partouneaux faisait l'arrière-garde de ce corps. Le 27 à midi, le duc de
+Bellune arriva avec deux divisions au pont de Studzianca.
+
+La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de
+cette division qui formait l'arrière-garde, et qui était chargée de
+brûler les ponts, partit à sept heures du soir; elle arriva entre dix et
+onze heures; elle chercha sa première brigade et son général de division
+qui étaient partis deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés
+en route. Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
+Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première brigade,
+partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à droite au lieu de
+prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction;
+que dans la nuit, et transie de froid, elle s'est ralliée aux feux de
+l'ennemi, qu'elle a pris pour ceux de l'armée française; entourée ainsi,
+elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
+deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois pièces
+d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division n'était
+pas avec sa colonne, et avait marché isolément.
+
+Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gardait la
+tête de pont sur la rive gauche; le duc de Reggio, et derrière lui toute
+l'armée, était sur la rive droite.
+
+Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de Volhynie
+communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du
+jour, le duc de Reggio fit prévenir l'empereur qu'il était attaqué; une
+demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée
+prit les armes. Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio,
+et le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat devint vif;
+l'ennemi voulut déborder notre droite; le général Doumerc, commandant
+la cinquième division de cuirassiers, et qui faisait partie du deuxième
+corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
+et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion de la
+Vistule s'engageait dans les bois pour percer le centre de l'ennemi,
+qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent
+successivement six carrés d'infanterie, et mirent en déroute la
+cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie: six mille
+prisonniers, deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre
+pouvoir.
+
+De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l'ennemi, le
+battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le tint hors la portée
+du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.
+
+Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a beaucoup souffert.
+Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure n'est pas dangereuse; c'est
+une balle qu'il a reçue dans le côté.
+
+Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à
+choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Wilna. La route de
+Minsk passe au milieu d'une forêt et de marais incultes, et il eût été
+impossible à l'armée de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire,
+passe dans de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en
+munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant
+à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin
+d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi;
+le 1er décembre à Slaiki, et le 3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les
+premiers convois de Wilna.
+
+Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
+bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.
+
+Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de
+remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel, c'est le résultat
+de l'exposé qui vient d'être fait. Le repos est son premier besoin. Le
+matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de
+vingt mille chevaux de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a
+déjà réparé ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
+beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu
+leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux; quelques-uns
+par le fait des embuscades des cosaques. Les cosaques ont pris nombre
+d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes qui levaient les positions, et
+d'officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des
+risques plutôt que de marcher posément et dans les convois.
+
+Les rapports des officiers-généraux commandant les corps feront
+connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et
+les détails de tous ces mémorables événemens.
+
+Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché au milieu de
+sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d'Istrie, et
+l'infanterie, commandée par le duc de Dantzick. S. M. a été satisfaite
+du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à
+se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les
+circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et
+qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
+
+Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer et tous les
+aides-de-camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur,
+ont toujours accompagné sa Majesté.
+
+Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les
+officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre
+compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient
+les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers.
+Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres
+du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses
+mouvemens.
+
+La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.
+
+
+
+Paris, 18 décembre 1812.
+
+_Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur à Paris._
+
+Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de Smorgony, le roi
+de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel, et les maréchaux ducs
+d'Elchingen, de Dantzick, de Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc
+d'Istrie, et leur fit connaître qu'il avait nommé le roi de Naples son
+lieutenant-général pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.
+
+S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs heures à M. le duc
+de Bassano.
+
+S. M. voyagea _incognito_ dans un seul traîneau, avec et sous le nom du
+_duc de Vicence_. Elle visita les fortifications de Praga, parcourut
+Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue. Deux heures avant son
+départ, elle fit chercher le comte Potocki et le ministre des finances
+du grand-duché, qu'elle entretint long-temps.
+
+S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et descendit chez
+le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint long-temps avec le roi
+de Saxe, et repartit immédiatement, prenant la route de Leipsick et de
+Mayence.
+
+
+
+Paris, 20 décembre 1812.
+
+_Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du conseil d'état,
+envoyées pour le féliciter sur son retour de Russie._
+
+_Au Sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la gloire et la
+puissance de la France; mais mes premières pensées sont pour tout ce
+qui peut perpétuer la tranquillité intérieure, et mettre à jamais
+mes peuples à l'abri des déchiremens des factions et des horreurs de
+l'anarchie. C'est sur ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai
+fondé, avec la volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont
+attachées désormais les destinées de la patrie.
+
+«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des nations; mais
+des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du
+trône, et l'ordre social lui-même.
+
+«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au champ
+d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant le
+souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse encore.
+
+«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai demandé à la
+Providence un nombre d'années déterminé. On détruit dans un moment, mais
+on ne peut réédifier sans le secours du temps. Le plus grand besoin de
+l'état est celui de magistrats courageux.
+
+«Nos pères avaient pour cri de ralliement: _Le roi est mort, vive le
+roi!_ Ce peu de mots contient les principaux avantages de la monarchie.
+Je crois avoir bien étudié l'esprit que mes peuples ont montré dans les
+différens siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes
+époques de notre histoire: j'y penserai encore.
+
+«La guerre que je soutiens contre la Russie est une guerre politique.
+Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu lui épargner les maux
+qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu armer la plus grande partie de sa
+population contre elle-même, en proclamant la liberté des esclaves:
+un grand nombre de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
+l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, je me suis
+refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles
+supplices bien des familles. Mon armée a essuyé des pertes, mais c'est
+par la rigueur prématurée de la saison.
+
+«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»
+
+
+
+_Au conseil d'état._
+
+«Conseillers d'état,
+
+«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve une bien vive
+satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est
+qu'il est convaincu, par sentiment, des bienfaits de la monarchie.
+
+«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en
+recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases
+fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la
+connaissance du coeur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut
+attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces
+erreurs devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de
+sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un
+devoir? qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il
+était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le respect des
+lois, en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice,
+de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la
+volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance
+des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et
+militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un état, ce sont des
+principes constamment opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le
+coeur humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages et
+les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes que
+le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais perdre de vue; il
+doit y joindre un courage à toute épreuve; et, à l'exemple des présidens
+Harlay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et
+les lois.
+
+«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état m'a données
+dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»
+
+
+
+Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au Sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses éclatantes
+les services qui nous ont été rendus, spécialement dans cette dernière
+campagne, par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen.
+
+«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer le souvenir
+honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances où nos armées
+nous ont donné tant de preuves signalées de leur bravoure et de leur
+dévouement, et que tout ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire
+dans la postérité était conforme à la gloire et aux intérêts de notre
+couronne.
+
+«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous le titre de
+principauté de la Moskwa, le château de Rivoli, département du Pô, et
+les terres qui en dépendent, pour être possédés par notre cousin le
+maréchal duc d'Elchingen et ses descendans, aux closes et conditions
+portées aux lettres patentes que nous avons ordonné à notre cousin le
+prince archi-chancelier de l'empire de faire expédier par le conseil du
+sceau des titres.
+
+«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
+principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire et ses
+descendans puissent soutenir dignement le nouveau titre que nous
+conférons, et ce, au moyen des dispositions qui nous sont compétentes.
+
+«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos
+lettres-patentes, que la principauté que nous avons érigée en faveur de
+notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne donne à lui et à ses
+descendans d'autres rang et prérogatives que ceux dont jouissent les
+ducs parmi lesquels ils prendront rang selon la date de l'érection du
+titre.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 14 février 1813.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif._
+
+«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,
+
+«La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une occasion
+favorable aux projets des Anglais sur la péninsule. Ils ont fait de
+grands efforts. Toutes leurs espérances ont été déçues.... Leur armée
+a échoué devant la citadelle de Burgos, et a dû, après avoir essuyé de
+grandes pertes, évacuer le territoire de toutes les Espagnes.
+
+«Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises ont été
+constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno, de Polotsk, de Mohilow,
+de Smolensk, de la Moskwa, de Maloiaroslawetz. Nulle part les armées
+russes n'ont pu tenir devant nos aigles; _Moscou est tombé en notre
+pouvoir._
+
+«Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées, et que
+l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares ont
+tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de ce
+vaste empire qu'ils avaient été appelés à défendre. Ils ont, en peu de
+semaines, malgré les larmes et le désespoir des infortunés Moscovites,
+incendié plus de quatre mille de leurs plus beau villages, plus de
+cinquante de leurs plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne
+haine, et sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant
+d'un désert. _Nous avons triomphé de tous ces obstacles!_ L'incendie
+même de Moscou où, en quatre jours, ils ont anéanti le fruit des travaux
+et des épargnes de quarante générations, n'avait rien changé à l'état
+prospère de mes affaires..... Mais la rigueur excessive et prématurée
+de l'hiver a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. _En peu
+de nuits, j'ai vu tout changer._ J'ai fait de grandes pertes. Elles
+auraient brisé mon âme si, dans ces grandes circonstances, j'avais dû
+être accessible à d'autres sentimens qu'à l'intérêt, à la gloire et à
+l'avenir de mes peuples.
+
+«A la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre a été
+grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes. Elle offrait nos plus
+belles provinces pour récompense à la trahison. Elle mettait pour
+condition à la paix le déchirement de ce bel empire: c'était, sous
+d'autres termes, proclamer _la guerre perpétuelle_.
+
+«L'énergie de mes peuples, dans ces grandes circonstances, leur
+attachement à l'intégrité de l'empire, qu'ils m'ont montré, ont dissipé
+toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à un sentiment plus juste des
+choses.
+
+«Les malheurs qu'a produits la rigueur des climats ont fait ressortir
+dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de cet empire, fondé
+sur les efforts et l'amour de cinquante millions de citoyens, et sur les
+ressources territoriales des plus belles contrées du monde.
+
+«C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos peuples du
+royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et des départemens réunis,
+rivaliser avec les anciens Français, et sentir qu'il n'y a pour eux
+d'espérance, d'avenir et de bien, que dans la consolidation et le
+triomphe du grand empire.
+
+«Les agens de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins l'esprit de
+révolte contre les souverains. L'Angleterre voudrait voir le continent
+entier en proie à la guerre civile et à toutes les fureurs de
+l'anarchie; mais la Providence l'a elle-même désignée pour être la
+première victime de l'anarchie et de la guerre civile.
+
+«J'ai signé directement avec le pape un concordat qui termine tous
+les différens qui s'étaient malheureusement élevés dans l'église. La
+dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de la
+conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai
+l'intégrité de leurs états. Les Russes rentreront dans leur affreux
+climat.
+
+«Je désire la paix; elle est nécessaire au monde. Quatre fois, depuis
+la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des
+démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et
+conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique n'est
+point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais
+faire.
+
+«Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir
+prêts à toute espèce de sacrifices; car une mauvaise paix ferait
+tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la
+prospérité de nos neveux.
+
+«L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté de
+son pavillon; les voeux du monde l'accompagnent dans cette glorieuse
+lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du continent à
+reconnaître le principe que le pavillon couvre la marchandise et
+l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être soumis à des
+blocus sur le papier, le tout conformément aux stipulations du traité
+d'Utrecht, l'Amérique aura mérité de tous les peuples. La postérité
+dira que l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les a
+reconquis.
+
+«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître, dans l'exposé de
+la situation de l'empire, l'état prospère de l'agriculture, des
+manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement
+toujours constant de notre population. Dans aucun siècle l'agriculture
+et les manufactures n'ont été en France à un plus haut degré de
+prospérité.
+
+«J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les dépenses
+qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes mesures que
+vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai imposer aucune
+nouvelle charge à mes peuples.»
+
+
+
+De notre palais de l'Elysée, le 30 mars 1813.
+
+_Lettres-patentes._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, roi d'Italie; protecteur de la confédération du Rhin,
+médiateur de la confédération suisse, etc., etc;
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
+
+Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine
+Marie-Louise, des marques de la haute confiance que nous avons en elle,
+nous avons résolu de l'investir, comme nous l'investissons par ces
+présentes, du droit d'assister aux conseils du cabinet, lorsqu'il en
+sera convoqué pendant la durée de mon règne, pour l'examen des affaires
+les plus importantes de l'état; et attendu que nous sommes dans
+l'intention d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées,
+pour délivrer le territoire de nos alliés, nous avons également résolu
+de conférer, comme nous conférons par ces présentes, à notre bien-aimée
+épouse l'impératrice et reine, le titre de régente, pour en exercer les
+fonctions, en conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que
+nous les aurons fait transcrire sur le livre de l'état; entendant
+qu'il soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
+nos ministres, desdits ordres et instructions, et qu'en aucun cas,
+l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur, dans l'exercice des
+fonctions de régente.
+
+Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom, le sénat, le
+conseil-d'état, le conseil des ministres et le conseil privé, notamment
+pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil privé.
+Toutefois notre intention n'est point que par suite de la présidence
+conférée à l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa
+signature, la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune
+loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des ordres et
+instructions mentionnées ci-dessus.
+
+Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, de donner
+communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les fera
+transcrire sur ses registres, et à notre grand-juge ministre de la
+justice, de les faire publier au bulletin des lois, et de les adresser à
+nos cours impériales, pour y être lues, publiées et transcrites sur les
+registres d'icelles.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 3 avril 1813.
+
+_Message de l'empereur et roi au Sénat._
+
+Sénateurs,
+
+Conformément aux constitutions de l'empire, nous vous présentons comme
+candidats pour la place vacante au sénat par la mort du comte de
+Bougainville, le baron Lacuée, premier président de la cour impériale
+d'Agen, présenté par le collège électoral du département de
+Lot-et-Garonne; le baron d'Haubersaert, premier président de la cour
+impériale de Douai, présenté par le collège électoral du département
+du Nord; le président Berthereau, présenté par le collège électoral du
+département de la Seine.
+
+Nous sommes bien aise que nos cours impériales voient dans le choix
+de ces trois magistrats notre satisfaction de la manière dont elles
+remplissent nos voeux pour l'administration de la justice.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 5 avril 1813.
+
+_Message de l'empereur et roi au Sénat._
+
+Sénateurs,
+
+Nous avons nommé pour remplir les treize places vacantes au sénat:
+
+Le cardinal Bayane, prélat distingué par ses vertus religieuses,
+l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus à la patrie; il
+a travaillé au concordat de Fontainebleau, qui complète les libertés de
+nos églises; oeuvre commencée par saint Louis, continuée par Louis XIV,
+et achevée par nous; le baron Bourlier, évêque d'Evreux, le doyen de nos
+évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne de Paris,
+société qui a rendu de si importans services à l'état, en démêlant, au
+milieu des ténèbres des siècles, les vrais principes de notre religion,
+d'avec les prétentions subversives de l'indépendance des couronnes. Nous
+désirons que le clergé de notre empire voie dans ces choix un témoignage
+de la satisfaction que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et de
+son attachement à notre personne.
+
+Le comte Legrand, général de division, couvert d'honorables blessures,
+et auquel nous avons les plus grandes obligations pour les services
+qu'il nous a rendus dans les circonstances les plus importantes.
+
+Le comte Chasseloup-Laubat, le comte Gassendi, et le comte Saint-Marsan,
+conseillers en notre conseil-d'état. Nous désirons que notre conseil
+voie dans cette distinction accordée à trois de ses membres, le
+contentement que nous avons de ses services;
+
+Le comte Barbé-Marnois, premier président de notre cour des comptes: en
+peu d'années et par un travail assidu, notre cour des comptes a liquidé
+tout l'arriéré, et atteint le but pour lequel nous l'avions instituée.
+
+Le comte De Crois, l'un de nos chambellans, présenté par le collège
+électoral du département de Sambre et Meuse: les officiers de notre
+maison verront dans cette distinction accordée à l'un d'eux, la
+satisfaction que nous avons de la fidélité et de l'attachement qu'ils
+nous montrent dans toutes les circonstances.
+
+Le duc de Cadore, ministre d'état, intendant-général de notre maison;
+le duc de Frioul, notre grand-maréchal; le comte de Montesquiou, notre
+grand-chambellan; le duc de Vicence, notre grand-écuyer; le comte de
+Ségur, notre grand-maître des cérémonies.
+
+Nous voyons de l'utilité à faire siéger au sénat les grands-officiers
+de notre couronne; nous sommes bien aise de leur donner cette preuve de
+notre satisfaction.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+
+CAMPAGNE DE SAXE.
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente.[1]
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DARS LE NORD, AU 30 MARS.
+
+[Note 1: Dans cette campagne et dans la suivante, Napoléon, comme
+s'il eût prévu que la victoire allait l'abandonner pour toujours, cessa
+d'envoyer dans sa capitale ces bulletins guerriers, fidèles témoignages
+de ses succès sur les champs de bataille. Les nouvelles des armées
+étaient adressées à l'impératrice, et Publiées par extrait dans le
+Moniteur. Mais la rédaction n'en appartenait pas moins à l'empereur, et
+c'est à ce titre que nous les publions. Il sera curieux de comparer la
+peinture de nos revers tracée de la même main qui avait improvisé les
+brillans bulletins d'Austerlitz, de Iéna et de Friedland.]
+
+La garnison de Dantzick avait éloigné l'ennemi de toutes les hauteurs
+d'Oliva, dans les premiers jours de mars.
+
+Les garnisons de Thorn et de Modlin étaient dans le meilleur état. Le
+corps qui bloquait Zamosc s'en était éloigné.
+
+Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin et Glogau n'étaient pas
+assiégées. L'ennemi se tenait hors de la portée du canon de ces
+forteresses. La garnison de Stettin avait brûlé tous les faubourgs et
+préparé tout le terrain autour de la place.
+
+La garnison de Spandau avait également brûlé tout ce qui pouvait gêner
+la défense de la place.
+
+Sur l'Elbe, le 17, on avait fait sauter une arche du pont de Dresde, et
+le général Durutte avait pris position sur la rive gauche. Les Saxons
+s'étaient portés autour de Torgau.
+
+Le vice-roi était parti de Leipsick, et avait porté, le 21, son
+quartier-général à Magdebourg.
+
+Le général Lapoype commandait à Wittenberg le pont et la place, qui
+étaient armés et approvisionnés pour plusieurs mois. On l'avait remise
+en bon état.
+
+Arrivé à Magdebourg, le vice-roi avait envoyé le 22 le général Lauriston
+sur la rive droite de l'Elbe. Le général Maison s'était porté à Mockern
+et avait poussé des postes sur Burg et Ziczar; il n'a trouvé que
+quelques pulks de troupes légères, qu'il a culbutés et sur lesquels il a
+pris ou tué une soixantaine d'hommes.
+
+Le 12, le général Carra-Saint-Cyr, commandant la trente-deuxième
+division militaire, avait jugé convenable de repasser sur la rive gauche
+de l'Elbe, et de laisser Hambourg à la garde des autorités et des gardes
+nationales. Du 15 au 20, différentes insurrections se manifestèrent dans
+les départemens des Bouches-de-l'Elbe et de l'Ems.
+
+Le général Morand, qui occupait la Poméranie suédoise, ayant appris
+l'évacuation de Berlin, faisait sa retraite sur Hambourg. Il passa
+l'Elbe à Zollenpischer, et le 17, il fit sa jonction avec le général
+Carra-Saint-Cyr. Deux cents hommes de troupes légères ennemies ayant
+atteint son arrière-garde, il les fit charger et leur tua quelques
+hommes. Le général Morand se porta sur la rive gauche, et le général
+Saint-Cyr se dirigea sur Brème.
+
+Le 24, le général Saint-Cyr fit partir deux colonnes mobiles, pour
+se porter sur les batteries de Calsbourg et de Blexen, que des
+contrebandiers aidés des paysans et de quelques débarquemens anglais
+avaient enlevées. Ces colonnes ont mis les insurgés en déroute et repris
+les batteries. Les chefs ont été pris et fusillés. Les Anglais
+débarqués n'étaient qu'une centaine; on n'a pu leur faire que quarante
+prisonniers.
+
+Le vice-roi avait réuni toute son armée, forte de cent mille hommes et
+de trois cents pièces de canon, autour de Magdebourg, manoeuvrant sur
+les deux rives.
+
+Le général de brigade Montbrun, qui, avec une brigade de cavalerie,
+occupait Steindal, ayant appris que l'ennemi avait passé le bas Elbe
+dans des bateaux près de Werden, s'y porta le 28, chassa les troupes
+légères de l'ennemi, et entra dans Werden au galop. Le quatrième
+de lanciers exécuta une charge à fond, dans laquelle il tua une
+cinquantaine de cosaques et en prit douze. L'ennemi se hâta de regagner
+la rive droite de l'Elbe. Trois gros bateaux furent coulés bas, et
+quelques barques chavirèrent; elles pouvaient être chargées de soixante
+chevaux et d'un pareil nombre d'hommes. On a pu sauver dix-sept
+cavaliers, parmi lesquels se sont trouvés deux officiers, dont un
+aide-de-camp du général Dornberg, qui commandait cette colonne.
+
+Il paraît qu'un corps de troupes légères, d'un millier de chevaux, de
+deux mille hommes d'infanterie et de six pièces de canon, est parvenu à
+se diriger du côté de Brunswick, pour exciter à la révolte le Hanovre et
+le royaume de Westphalie. Le roi de Westphalie s'est mis à la poursuite
+de ce corps, et d'autres colonnes envoyées par le vice-roi arrivent sur
+ses derrières.
+
+Quinze cents hommes de troupes légères ennemies ont passé l'Elbe le 27,
+près de Dresde, sur des batelets. Le général Durutte marche sur eux. Les
+Saxons avaient laissé ce point dégarni, en se groupant autour de Torgau.
+
+Le prince de la Moskwa était arrivé le 26 avec son quartier-général et
+son corps d'armée à Wurtzbourg; son avant-garde débouchait des montagnes
+de la Thuringe.
+
+Le duc de Raguse a porté le 22 mars son quartier-général à Hanau; ses
+divisions s'y réunissaient.
+
+Au 30 mars, l'avant-garde du corps d'observation d'Italie était arrivée
+à Augsbourg. Tout le corps traversait le Tyrol.
+
+Le 27, le général Vandamme arrivait de sa personne à Brème. Les
+divisions Dumonceau et Dufour avaient déjà dépassé Wesel.
+
+Indépendamment de l'armée du vice-roi, des armées du Mein et du corps du
+roi de Westphalie, il y aura dans la première quinzaine d'avril, près de
+cinquante mille hommes dans la trente-deuxième division militaire, afin
+de faire un exemple sévère des insurrections qui ont troublé cette
+division. Le comte de Bentink, maire de Varel, a eu l'infamie de se
+mettre à la tête des révoltés. Ses propriétés seront confisquées, et il
+aura, par sa trahison, consommé à jamais la ruine de sa famille.
+
+Pendant tout le mois de mars, il n'y a eu aucune affaire. Dans toutes
+les escarmouches, dont celle du 28 (à Werden) est, de beaucoup, la plus
+considérable, l'armée française a toujours eu le dessus.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 5 AVRIL.
+
+Les nouvelles de Dantzick étaient satisfaisantes. La nombreuse garnison
+a formé des camps en dehors. L'ennemi se tenait éloigné de la place, et
+ne paraissait pas en disposition de rien tenter. Deux frégates anglaises
+s'étaient fait voir devant la place.
+
+A Thorn, il n'y avait rien de nouveau. On y avait mis le temps à profit
+pour améliorer les fortifications.
+
+L'ennemi n'avait que très-peu de forces devant Modlin; le général
+Daendels en a profité pour faire une sortie, a repoussé le corps ennemi,
+et s'est emparé d'un gros convoi, où il y avait entre autres cinq cents
+boeufs.
+
+La garnison de Zamosc est maîtresse du pays à six lieues à la ronde,
+l'ennemi n'observant cette place qu'avec quelque cavalerie légère.
+
+Le général Frimont et le prince Poniatowski étaient toujours dans la
+même position sur la Pilica.
+
+Stettin, Custrin et Glogau étaient dans le même état. L'ennemi
+paraissait avoir des projets sur Glogau dont le blocus était resserré.
+
+Le corps ennemi qui, le 27 mars, a passé l'Elbe à Werden, et dont
+l'arrière-garde a été défaite le 28 par le général Montbrun, et jetée
+dans la rivière, s'était dirigé sur Luxembourg.
+
+Le 29, le général Morand partit de Brême, et se porta sur Lunebourg, où
+il arriva le premier avril. Les habitans, soutenus par quelques troupes
+légères de l'ennemi, voulurent faire résistance; les portes furent
+enfoncées à coups de canon, une trentaine de ces rebelles passés par les
+armes, et la ville fut soumise.
+
+Le 2, le corps ennemi qu'on supposait de trois à quatre mille hommes,
+cavalerie, infanterie et artillerie, se présenta devant Lunebourg. Le
+général Morand marcha à sa rencontre avec sa colonne, composée de huit
+cents Saxons, et de deux cents Français, avec une trentaine de cavaliers
+et quatre pièces de canon. La canonnade s'engagea. L'ennemi avait été
+forcé de quitter plusieurs positions, lorsque le général Morand fut tué
+par un boulet. Le commandement passa à un colonel saxon. Les troupes,
+étonnées de la perte de leur chef, se replièrent dans la ville; et après
+s'y être défendues pendant une demi-journée, elles capitulèrent le soir.
+L'ennemi fit ainsi prisonniers sept cents Saxons et deux cents Français.
+Une partie des prisonniers ont été repris.
+
+Le lendemain, le général Montbrun, commandant l'avant-garde du corps
+du prince d'Eckmühl, arriva à Lunebourg. L'ennemi, instruit de son
+approche, avait évacué la ville en toute hâte et repassé l'Elbe. Le
+prince d'Eckmühl, arrivé le 4, a forcé l'ennemi à retirer tous ses
+partis de la rive gauche de l'Elbe, et a fait occuper Stade.
+
+Le 5, le général Vandamme avait réuni à Brême les divisions Saint-Cyr et
+Dufour. Le général Dumonceau, avec sa division, était à Minden.
+
+Le vice-roi a rencontré, le 2 avril, une division prussienne en avant de
+Magdebourg sur la rive droite de l'Elbe, l'a culbutée, l'a poursuivie
+l'espace de plusieurs lieues, et lui a fait quelques centaines de
+prisonniers.
+
+La brigade bavaroise, qui fait partie de la division du général Durutte,
+a eu, le 29 mars, une affaire à Coldiz avec la cavalerie ennemie. Cette
+infanterie a repoussé toutes les charges que l'ennemi a tentées sur
+elle, et lui a tué plus de cent hommes, parmi lesquels on a reconnu un
+colonel et plusieurs officiers. La perte des Bavarois n'a été que de
+seize hommes blessés. Depuis lors le général Durutte a continué son
+mouvement sans être inquiété, pour se porter sur la Saale à Bernbourg.
+
+Un détachement de cavalerie ennemie était entré le 5 dans Leipsick.
+
+Le duc de Bellune était en observation à Calbe et Bernbourg sur la
+Saale.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 10 AVRIL
+
+Le 5, la trente-cinquième division, commandée par le général Grenier,
+a eu une affaire d'avant-postes sur la rive droite de l'Elbe, à quatre
+lieues de Magdebourg. Quatre bataillons de cette division seulement
+ont été engagés. L'infanterie a montré son intrépidité ordinaire, et
+l'ennemi a été repoussé.
+
+Le 7, le vice-roi étant instruit que l'ennemi avait passé l'Elbe à
+Dessau, a envoyé le cinquième corps et une partie du onzième pour
+appuyer le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune. Lui-même il
+s'est porté à Stassfurt, où son quartier-général était le 9, et il a
+réuni son armée sur la Saale, la gauche à l'Elbe, la droite appuyée aux
+montagnes du Hartz, et la réserve à Magdebourg.
+
+Le prince d'Eckmühl, qui le 8 avait son quartier-général à Lunebourg, se
+mettait en marche pour se rapprocher de Magdebourg.
+
+L'artillerie des divisions du général Vandamme arrivait à Brême et à
+Minden.
+
+La tête d'un corps composé de deux divisions, qui doit prendre position
+à Wesel, sous les ordres du général Lemarrois, commençait à arriver.
+
+Le 10, le général Souham avait envoyé un régiment à Erfurt, où on
+n'avait pas encore de nouvelles des troupes légères de l'ennemi.
+
+Le duc de Raguse prenait position sur les hauteurs d'Eisenach.
+
+L'armée française du Mein paraissait en mouvement dans différentes
+directions.
+
+Le prince de Neufchâtel était attendu à Mayence.
+
+Une partie de l'état-major de l'empereur y était arrivée, ce qui faisait
+présumer l'arrivée prochaine de ce souverain.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 20 AVRIL.
+
+Dantzick, Thorn, Modlin, Zamosc, étaient dans le même état.
+
+Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, n'étaient que faiblement bloqués.
+
+Magdebourg était le point de réserve du vice-roi.
+
+Wittemberg et Torgau étaient en bon état. La garnison de Wittemberg
+avait repoussé l'attaque de vive force.
+
+Le général Vandamme était en avant de Brême; le général Sébastiani entre
+Celle et le Weser; le vice-roi dans la même position, la gauche sur
+l'Elbe, à l'embouchure de la Saale, et la droite au Hartz, occupant
+Bernbourg, sa réserve à Magdebourg.
+
+Le prince de la Moskwa était à Erfurt; le duc de Raguse à Gotha,
+occupant Langen-Saltza; le duc d'Istrie à Eisenach; le comte Bertrand à
+Cobourg.
+
+Le général Souham était à Weymar. La ville avait été occupée par trois
+cents hussards prussiens, qui furent éparpillés dans la journée du 19
+par un escadron du dixième de hussards, et un escadron badois, sous
+les ordres du général Laboissière. On leur a pris soixante hussards et
+quatre officiers, parmi lesquels se trouve un aide-de-camp du général
+Blucher.
+
+
+
+Mayence, le 24 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+S. M. l'empereur a passé, le 22 du mois, la revue de quatre beaux
+régimens de la vieille garde; il a témoigné sa satisfaction du bel état
+des ces troupes; elles sont arrivées à Mayence en poste, et n'ont mis
+que six jours pour faire la route; elles étaient si peu fatiguées,
+qu'elles ont passé le Rhin sur-le-champ. Le général Curial est arrivé à
+Mayence avec les cadres des douze nouveaux régimens de la jeune garde
+qui s'organisent en cette ville. Toutes les fournitures destinées à
+l'équipement de ces troupes sont arrivées à Mayence par les transports
+accélérés.
+
+Le duc de Castiglione a été nommé gouverneur militaire des grands-duchés
+de Francfort et de Wurtzbourg. La citadelle de Wurtzbourg a été armée et
+approvisionnée.
+
+Les bruits qui avaient été répandus sur une prétendue défaite du général
+Sébastiani et sur la mort de ses aides-de-camp sont faux et controuvés;
+au contraire, se proposant d'attirer l'ennemi à lui, il ordonna au
+général Maurin d'évacuer Celle; douze cents cosaques s'y jetèrent
+sur-le-champ. Le 28, le général Maurin rentra précipitamment dans Celle,
+pêle-mêle avec l'ennemi, qui fut mis dans une déroute complète, et
+perdit une cinquantaine de tués, grand nombre de blessés et une centaine
+de prisonniers.
+
+Pendant ce temps, le général Sébastiani se portait sur Ueltzen; il
+chassa de Gros-OEsingen un parti de six cents cosaques, qui se reploya
+sur Sprakensehl, où l'ennemi avait réuni quinze cents cavaliers. Le
+général Sébastiani les fit aussitôt charger et enfoncer; on leur a
+tué vingt-cinq hommes, blessé beaucoup plus, et pris une vingtaine de
+cosaques; les fuyards ont été poursuivis jusque près d'Ueltzen.
+
+Le général Vandamme commande à Brême; il a sous ses ordres les trois
+divisions Dufour, Saint-Cyr et Dumonceau.
+
+L'effervescence des esprits se calme dans la trente-deuxième division
+militaire; la quantité de forces qu'on voit arriver de tous côtés, les
+exemples sévères qu'on a faits sur les chefs des complots, mais surtout
+le peu de monde que l'ennemi a pu montrer sur ce point, ont comprimé la
+malveillance.
+
+Le duc de Reggio est parti le 23 de Mayence pour prendre le commandement
+du douzième corps de la grande-armée.
+
+Au 24, la plus grande partie de l'armée avait passé les montagnes de la
+Thuringe.
+
+Le roi de Saxe ayant jugé convenable de s'approcher le plus possible de
+Dresde, s'est porté sur Prague.
+
+S. M. l'empereur est parti le 24, à huit heures du soir, de Mayence.
+
+Le duc de Dalmatie a repris les fonctions de colonel-général de la
+garde. S. M. a envoyé à Wetzlar le duc de Trévise pour organiser le
+corps polonais du général Dombrowski, et en former deux régimens
+d'infanterie, deux régimens de cavalerie et deux batteries d'artillerie.
+S. M. a pris ce corps à sa solde depuis le premier janvier.
+
+Le prince d'Eckmühl s'est rendu dans la trente-deuxième division
+militaire, pour y exercer, vu les circonstances, les pouvoirs
+extraordinaires délégués par le sénatus-consulte du 3 avril.
+
+
+
+Le 25 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La place de Thorn a capitulé; la garnison retourne en Bavière; elle
+était composée de six cents Français et de deux mille sept cents
+Bavarois: dans ce nombre de trois mille trois cents hommes, douze
+cents étaient aux hôpitaux. Aucun préparatif n'annonçait encore le
+commencement du siége de Dantzick: la garnison était en bon état et
+maîtresse des dehors. Modlin et Zamosk n'étaient point sérieusement
+inquiétés. A Stettin, un combat très-vif avait eu lieu. L'ennemi, ayant
+voulu s'introduire entre Stettin et Dam, avait été culbuté dans les
+marais, et quinze cents Prussiens y avaient été tués ou pris.
+
+Une lettre reçue de Glogau faisait connaître que cette place, au 12
+avril, était dans le meilleur état. Il n'y avait rien de nouveau à
+Custrin. Spandau était assiégé: un magasin à poudre y avait sauté, et
+l'ennemi ayant cru pouvoir profiter de cette circonstance pour donner
+l'assaut, avait été repoussé après avoir perdu mille hommes tués ou
+blessés. On n'a point fait de prisonniers, parce qu'on était séparé par
+des marais.
+
+Les Russes ont jeté des obus dans Wittenberg, et brûlé une partie de
+la ville. Ils ont voulu tenter une attaque de vive force qui ne leur a
+point réussi. Ils y ont perdu cinq à six cents hommes.
+
+La position de l'armée russe paraissait être la suivante: un corps de
+partisans, commandé par un nommé Dornberg qui, en 1809, était capitaine
+des gardes du roi de Westphalie, et qui le trahit lâchement, était à
+Hambourg et faisait des courses entre l'Elbe et le Weser. Le général
+Sébastiani était parti pour lui couper l'Elbe.
+
+Les deux corps prussiens des généraux Lecoq et Blucher paraissaient
+occuper, le premier, la rive droite de la Basse-Saale; le second, la
+rive droite de la Haute-Saale.
+
+Les généraux russes Wintzingerode et Wittgenstein occupaient Leipsick;
+le général Barclay de Tolly était sur la Vistule, observant Dantzick;
+le général Saken était devant le corps autrichien, dans la direction de
+Cracovie, sur la Pilica.
+
+L'empereur Alexandre avec la garde russe, et le général Kutusow ayant
+une vingtaine de mille hommes, paraissaient être sur l'Oder; ils
+s'étaient fait annoncer à Dresde pour le 12 avril, ils s'y étaient fait
+depuis annoncer pour le 20: aucune de ces annonces ne s'est réalisée.
+
+L'ennemi paraissait vouloir se maintenir sur la Saale.
+
+Les Saxons étaient dans Torgau.
+
+Voici la position de l'armée française:
+
+Le vice-roi avait son quartier-général à Mansfeld, la gauche appuyée à
+l'embouchure de la Saale, occupant Calbe et Bernbourg, où est le duc
+de Bellune. Le général Lauriston, avec le cinquième corps, occupait
+Asleben, Sondersleben et Gerbstet. La trente-unième division était sur
+Eisleben, la trente-sixième et la trente-cinquième étaient en arrière en
+réserve. Le prince de la Moskwa avait son corps en avant de Weymar. Le
+duc de Raguse était à Gotha; le quatrième corps, commandé par le général
+Bertrand, était à Saalfeld; le douzième corps, sous les ordres du duc de
+Reggio, arrivant à Cobourg.
+
+La garde est à Erfurt, où l'empereur est arrivé le 25 à onze heures
+du soir. Le 26, S. M. a passé la revue de la garde, et a visité les
+fortifications de la ville et de la citadelle. Elle a fait désigner
+des locaux pour y établir des hôpitaux qui pussent contenir six mille
+malades ou blessés, ayant ordonné qu'Erfurt serait la dernière ligne
+d'évacuation.
+
+Le 27, l'empereur a passé en revue la division Bonnet, faisant partie du
+sixième corps aux ordres du duc de Raguse.
+
+Toute l'armée paraissait en mouvement: déjà tous les partis que l'ennemi
+avait sur la rive gauche de la Saale se sont déployés. Trois mille
+hommes de cavalerie s'étaient portés sur Nordhausen pour pénétrer dans
+le Hartz, et un autre parti sur Heiligenstadt pour menacer Cassel: tout
+cela s'est reployé avec précipitation, en laissant des malades, des
+blessés, et des traînards qui ont été faits prisonniers. Depuis les
+hauteurs d'Ebersdorf jusqu'à l'embouchure de la Saale, il n'y a plus
+d'ennemis sur la rive gauche.
+
+La jonction entre l'armée de l'Elbe et l'armée du Mein doit s'opérer le
+27 entre Naumbourg et Mersebourg.
+
+
+
+Le 28 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 28 à Naumbourg: le prince
+de la Moskwa avait passé la Saale. Le général Souham avait culbuté une
+avant-garde de deux mille hommes qui avait voulu s'opposer au passage
+de la rivière. Tout le corps du prince de la Moskwa était en bataille
+au-delà de Naumbourg.
+
+Le général Bertrand occupait Jéna et avait son corps rangé sur le fameux
+champ de bataille d'Jéna.
+
+Le duc de Reggio, avec le douzième corps, arrivait à Saalfeld.
+
+Le vice-roi débouchait par Halle et Mersebourg.
+
+Le général Sébastiani s'était porté, le 24, sur Velzen; il avait culbuté
+un corps de quatre mille aventuriers, commandés par le général russe
+Czenicheff; il avait dispersé son infanterie; il avait pris une partie
+de ses bagages et de son artillerie, et le poursuivait l'épée dans les
+reins sur Lunebourg.
+
+
+
+Le 30 avril 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 29, l'empereur avait porté son quartier général à Naumbourg.
+
+Le prince de la Moskwa s'était porté sur Weissenfels. Son avant-garde,
+commandée par le général Souham, arriva près de cette ville à deux
+heures après midi, et se trouva en présence du général russe Lanskoi,
+commandant une division de six à sept mille hommes de cavalerie,
+d'infanterie et d'artillerie. Le général Souham n'avait pas de
+cavalerie; mais, sans en attendre, il marcha à l'ennemi et le culbuta de
+ses différentes positions. L'ennemi démasqua douze pièces de canon; le
+général Souham en fit mettre un pareil nombre en batterie. La canonnade
+devint vive et fit des ravages dans les rangs russes qui étaient à
+cheval et à découvert, tandis que nos pièces étaient soutenues par des
+tirailleurs placés dans des ravins et dans des villages. Le général
+de brigade Chemineau s'est fait remarquer. L'ennemi essaya plusieurs
+charges de cavalerie: notre infanterie le reçut en carré et par un
+feu de file qui couvrit le champ de bataille de cadavres russes et de
+chevaux. Le prince de la Moskwa dit qu'il n'a jamais vu à la fois plus
+d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie. Nous entrâmes dans
+Weissenfels; mais voyant que l'ennemi voulait tenir près de la ville,
+l'infanterie marcha à lui au pas de charge, les schakos au bout des
+fusils et aux cris de _vive l'empereur!_ La division ennemie se mit en
+retraite. Notre perte en tués et blessés a été d'une centaine d'hommes.
+
+Le 27, le comte Lauriston s'était porté sur Wettin, où l'ennemi avait un
+pont. Le général Maison fit placer une batterie qui obligea l'ennemi à
+brûler le pont, et il s'empara de la tête de pont, que l'ennemi avait
+construite.
+
+Le 28, le comte Lauriston se porta vis-à-vis Hall, où un corps prussien
+occupait une tête de pont, culbuta l'ennemi et l'obligea d'évacuer cette
+tête de pont et de couper le pont. Une canonnade très-vive s'en était
+suivie d'une rive à l'autre. Notre perte a été de soixante-sept hommes;
+celle de l'ennemi a été bien plus considérable.
+
+Le vice-roi avait ordonné au maréchal duc de Tarente de se porter sur
+Mersebourg. Le 29, à quatre heures après midi, ce maréchal arriva
+devant cette ville; il y trouva deux mille Prussiens qui voulurent s'y
+défendre; ces Prussiens étaient du corps d'Yorck, de ceux mêmes que le
+maréchal commandait en chef et qui l'avaient abandonné sur le Niémen.
+Le maréchal entra de vive force, leur tua du monde, leur fit deux cents
+prisonniers, parmi lesquels se trouve un major, et s'empara de la ville
+et du pont.
+
+Le comte Bertrand avait, le 29, son quartier-général à Dornburg, sur la
+Saale, occupant par une de ses divisions le pont d'Jéna.
+
+Le duc de Raguse avait son quartier-général à Koesen sur la Saale; le
+duc de Reggio avait son quartier-général à Saalfeld sur la Saale.
+
+Ce combat de Weissenfels est remarquable parce que c'est une lutte
+d'infanterie et de cavalerie en égal nombre et en rase plaine, et que
+l'avantage y est resté à notre infanterie. On a vu de jeunes bataillons
+se comporter avec autant de sang-froid et d'impétuosité que les vieilles
+troupes.
+
+Ainsi, pour le début de cette campagne, l'ennemi est chassé de tout ce
+qu'il occupait sur la rive gauche de la Saale; nous sommes maîtres de
+tous les débouchés de cette rivière; la jonction entre les armées de
+l'Elbe et du Mein est opérée, et les villes importantes de Naumbourg, de
+Weissenfels et de Mersebourg ont été occupées de vive force.
+
+
+
+Weymar, le 30 avril 1813.
+
+S. M. l'empereur et roi a passé ici le 28 à deux heures après midi. Le
+duc de Weymar et le prince Bernard avaient été à sa rencontre jusqu'aux
+limites du territoire. S. M. est descendue au palais et s'est entretenue
+près de deux heures avec la duchesse; après quoi S. M. est montée à
+cheval pour se rendre à six lieues d'ici, à Eckarsberg, où était son
+quartier-général. Les princes ayant reconduit S. M. jusque-là, ont eu
+l'honneur d'y dîner le soir avec elle à son quartier-général.
+
+La quantité de troupes qui passe ici est innombrable. Jamais on n'a vu
+de plus beaux trains d'artillerie ni de convois d'équipages militaires
+en meilleur état.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU PREMIER MAI.
+
+L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels; le vice-roi
+avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison était entré à Halle;
+le duc de Raguse avait son quartier-général à Naumbourg; le comte
+Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio avait son quartier-général à
+Jéna.
+
+Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai, le temps était
+meilleur.
+
+Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels: des ouvrages
+de campagne avaient été commencés à Naumbourg, et trois ponts jetés sur
+la Saale.
+
+Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre Saalfeld et
+Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze hussards prussiens.
+Le commandant, qui était un colonel, s'avança en disant: _Français,
+rendez-vous!_ Le sergent l'ajusta et le jeta par terre roide mort. Les
+autres grenadiers se pelotonnèrent, tuèrent sept Prussiens, et les
+hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
+
+Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à Weissenfels;
+le général de division Roguet les commande.
+
+L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais temps, S.
+M. jouit d'une très-bonne santé.
+
+Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement de
+campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher, général-major.
+C'est par un maréchal-des-logis du dixième de hussards que ce coup de
+sabre a été donné. Les habitans de Weymar ont remarqué que le premier
+coup de sabre donné dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le
+prince Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis de
+ce même régiment.
+
+
+
+Le 2 mai, à neuf heures du matin.
+
+_A. S. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures du matin, avec
+le prince de la Moskwa et le général Souham. La division Souham se mit
+en mouvement vers la belle plaine qui commence sur les hauteurs de
+Weissenfels et s'étend jusqu'à l'Elbe. Cette division se forma en quatre
+carrés de quatre bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises
+l'un de l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés se
+plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous les ordres du
+comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions Gérard et Marchand
+venaient d'arriver en échelons et formées de la même manière que la
+division Souham. Le maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la
+cavalerie de la garde.
+
+A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la Moskwa, en
+présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui couvrait la plaine, se mit
+en mouvement sur le défilé de Poserna. On s'empara de différens villages
+sans coup férir. L'ennemi occupait, sur les hauteurs du défilé, une de
+plus belles positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon,
+et présentait trois lignes de cavalerie.
+
+Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris de _vive
+l'empereur_ long-temps prolongés sur toute la ligne. On s'empara de la
+hauteur. Les quatre carrés de la division Souham dépassèrent le défilé.
+
+Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer l'ennemi avec
+vingt pièces de canon. La canonnade devint vive; l'ennemi ploya partout:
+la division Souham se dirigea sur Lutzen; la division Gérard prit
+la direction de la route de Pegau. L'empereur voulant renforcer les
+batteries de cette dernière division, envoya douze pièces de la garde,
+sous les ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort
+fit merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés par la
+mitraille.
+
+Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg, avec le onzième
+corps, commandé par le duc de Tarente, et le cinquième, commandé par le
+général Lauriston: le corps du général Lauriston tenait la gauche sur la
+grande route de Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où
+était le vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive
+canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement à droite, et
+l'empereur se trouva presqu'au même moment au village de Lutzen.
+
+La division Marchand, et successivement les divisions Brenier et Ricard
+passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée quand elles entrèrent
+en ligne.
+
+Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de ces belles
+plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie. C'est le général
+Wintzingerode qui commandait ces trois divisions, dont une était celle
+du général Lanskoi; l'ennemi n'a montré qu'une division d'infanterie.
+Devenu plus prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre
+et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder d'aucune part
+l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille. Notre perte se
+monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq blessés, dont un chef
+de bataillon. Cette perte pourrait être considérée comme extrêmement
+légère, en comparaison de celle de l'ennemi qui a eu trois colonels,
+trente officiers et quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand
+nombre de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la
+guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans cette
+journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la poitrine, et
+le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents pas du côté des
+tirailleurs pour bien reconnaître la plaine. Ce maréchal qu'on peut à
+juste titre nommer brave et juste, était recommandable autant par
+son coup-d'oeil militaire, par sa grande expérience de l'arme de la
+cavalerie, que par ses qualités civiles et son attachement à l'empereur.
+Sa mort sur le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si
+rapide qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui pussent
+être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée et la France entière
+partageront la douleur que S. M. a ressentie.
+
+Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie, c'est-à-dire,
+depuis seize ans, avait toujours, dans différens grades, commandé la
+garde de l'empereur qu'il avait suivi dans toutes ses campagnes et à
+toutes ses batailles.
+
+Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes soldats
+étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de dire _qu'aux
+âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années_.
+
+S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général à Lutzen;
+le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt; le général
+Lauriston était à Kiebersdorf; le prince de la Moskwa avait son
+quartier-général à Kaya, et le duc de Raguse avait le sien à Poserna.
+Le général Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur
+Naumbourg.
+
+A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et fait une sortie
+si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps de trois mille Russes.
+
+La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée et avoir fait,
+dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.
+
+
+
+Le 2 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le prélude
+d'événemens de la plus haute importance. L'empereur Alexandre et le roi
+de Prusse qui étaient arrivés à Dresde avec toutes leurs forces dans les
+derniers jours d'avril, apprenant que l'armée française avait débouché
+de la Thuringe, adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les
+plaines de Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;
+mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de l'armée
+française; ils persistèrent cependant dans leurs projets, et résolurent
+d'attaquer l'armée pour la déposter des positions qu'elle avait prises.
+
+La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures du matin, était
+la suivante:
+
+La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée par le
+vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et onzième corps. Le
+centre était commandé par le prince de la Moskwa, au village de Kaia.
+L'empereur avec la jeune et la vieille garde était à Lutzen.
+
+Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la droite avec
+ses trois divisions. Enfin le général Bertrand, commandant le quatrième
+corps, marchait pour se rendre à ce défilé. L'ennemi débouchait et
+passait l'Elster aux ponts de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant
+l'espérance de le prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne
+pourrait attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le corps
+formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick, afin de
+déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer l'armée française,
+pour la journée du 3, dans une position toute différente de celle où les
+ennemis avaient compté la trouver et où elle était effectivement le 2,
+et de porter ainsi de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.
+
+À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade du côté de
+Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi défendait le petit village de
+Listenau et les ponts en avant de Leipsick. S. M. n'attendait que le
+moment où ces dernières positions seraient enlevées, pour mettre en
+mouvement toute son armée dans cette direction, la faire pivoter sur
+Leipsick, passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à
+revers; mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers Kaïa, sur
+plusieurs colonnes d'une noire profondeur; l'horizon en était obscurci.
+L'ennemi présentait des forces qui paraissaient immenses. L'empereur fit
+sur-le-champ ses dispositions. Le vice-roi reçut l'ordre de se porter
+sur la gauche du prince de la Moskwa; mais il lui fallait trois heures
+pour exécuter ce mouvement. Le prince de la Moskwa prit les armes, et
+avec ses cinq divisions soutint le combat, qui au bout d'une demi-heure
+devint terrible. S. M. se porta elle-même à la tête de la garde derrière
+le centre de l'armée, soutenant la droite du prince de la Moskwa. Le
+duc de Raguse, avec ses trois divisions, occupait l'extrême droite. Le
+général Bertrand eut ordre de déboucher sur les derrières de l'armée
+ennemie, au moment où la ligne se trouverait le plus fortement engagée.
+La fortune se plut à couronner du plus brillant succès toutes ces
+dispositions. L'ennemi, qui paraissait certain de la réussite de son
+entreprise, marchait pour déborder notre droite et gagner le chemin de
+Weissenfels. Le général Compans, général de bataille du premier mérite,
+à la tête de la première division du duc de Raguse, l'arrêta tout court.
+Les régimens de marine soutinrent plusieurs charges avec sang-froid, et
+couvrirent le champ de bataille de l'élite de la cavalerie ennemie. Mais
+les grands efforts d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, étaient
+sur le centre. Quatre des cinq divisions du prince de la Moskwa étaient
+déjà engagées. Le village de Kaia fut pris et repris plusieurs fois. Ce
+village était resté au pouvoir de l'ennemi: le comte de Lobau dirigea le
+général Ricard pour reprendre le village; il fut repris.
+
+La bataille embrassait une ligne de deux lieues couvertes de feu, de
+fumée et de tourbillons de poussière. Le prince de la Moskwa, le général
+Souham, le général Girard, étaient partout, faisaient face à tout.
+Blessé de plusieurs balles, le général Girard voulut rester sur le champ
+de bataille. Il déclara vouloir mourir en commandant et dirigeant ses
+troupes, puisque le moment était arrivé pour tous les Français qui
+avaient du coeur, de vaincre ou de mourir.
+
+Cependant, on commençait à apercevoir dans le lointain la poussière
+et les premiers feux du corps du général Bertrand. Au même moment le
+vice-roi entrait en ligne sur la gauche, et le duc de Tarente attaquait
+la réserve de l'ennemi, et abordait au village où l'ennemi appuyait sa
+droite. Dans ce moment, l'ennemi redoubla ses efforts sur le centre; le
+village de Kaïa fut emporté de nouveau; notre centre fléchit; quelques
+bataillons se débandèrent; mais cette valeureuse jeunesse, à la vue de
+l'empereur, se rallia en criant _vive l'empereur!_ S. M. jugea que le
+moment de crise qui décide du gain ou de la perte des batailles était
+arrivé: il n'y avait plus un moment à perdre. L'empereur ordonna au
+duc de Trévise de se porter avec seize bataillons de la jeune garde
+au village de Kaia, de donner tête baissée, de culbuter l'ennemi,
+de reprendre le village et de faire main basse sur tout ce qui s'y
+trouvait. Au même moment, S. M. ordonna à son aide-de-camp le général
+Drouot, officier d'artillerie de la plus grande distinction, de réunir
+une batterie de quatre-vingts pièces, et de la placer en avant de la
+vieille garde, qui fut disposée en échelons comme quatre redoutes, pour
+soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille derrière.
+Les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux partirent au galop avec leurs
+quatre-vingts bouches à feu placées en un même groupe. Le feu devint
+épouvantable. L'ennemi fléchit de tous côtés. Le duc de Trévise emporta
+sans coup férir le village de Kaia, culbuta l'ennemi et continua à se
+porter en avant en battant la charge. Cavalerie, infanterie, artillerie
+de l'ennemi, tout se mit en retraite.
+
+Le général Bonnet, commandant une division du duc de Raguse, reçut ordre
+de faire un mouvement par sa gauche sur Kaïa, pour appuyer les succès
+du centre. Il soutint plusieurs charges de cavalerie dans lesquelles
+l'ennemi éprouva de grandes pertes.
+
+Cependant le général comte Bertrand s'avançait et entrait en ligne.
+C'est en vain que la cavalerie ennemie caracola autour de ses carrés;
+sa marche n'en fut pas ralentie. Pour le rejoindre plus promptement,
+l'empereur ordonna un changement de direction en pivotant sur Kaïa.
+Toute la droite fit un changement de front, la droite en avant.
+
+L'ennemi ne fit plus que fuir; nous le poursuivîmes une lieue et demie.
+Nous arrivâmes bientôt sur la hauteur que l'empereur Alexandre, le roi
+de Prusse et la famille de Brandebourg occupaient pendant la bataille.
+Un officier prisonnier qui se trouvait là, nous apprit cette
+circonstance.
+
+Nous avons fait plusieurs milliers de prisonniers. Le nombre n'en a pu
+être considérable, vu l'infériorité de notre cavalerie et le désir que
+l'empereur avait montré de l'épargner.
+
+Au commencement de la bataille, l'empereur avait dit aux troupes: _C'est
+une bataille d'Égypte. Une bonne infanterie doit savoir se suffire._
+
+Le général Gouré, chef d'état-major du prince de la Moskwa a été tué,
+mort digne d'un si bon soldat! Notre perte se monte à dix mille hommes
+tués ou blessés; celle de l'ennemi peut être évaluée de vingt-cinq à
+trente mille hommes. La garde royale de Prusse a été détruite. Les
+gardes de l'empereur de Russie ont considérablement souffert; les deux
+divisions de dix régimens de cuirassiers russes ont été écrasées.
+
+S. M. ne saurait trop faire l'éloge de la bonne volonté, du courage et
+de l'intrépidité de l'armée. Nos jeunes soldats ne considéraient pas le
+danger. Ils ont dans cette circonstance relevé toute la noblesse du sang
+français.
+
+L'état-major-général, dans sa relation, fera connaître les belles
+actions qui ont illustré cette brillante journée, qui, comme un coup de
+tonnerre, a pulvérisé les chimériques espérances et tous les calculs
+de destruction et de démembrement de l'empire. Les trames ténébreuses
+ourdies par le cabinet de Saint-James pendant tout un hiver, se trouvent
+en un instant dénouées comme le noeud gordien par l'épée d'Alexandre.
+
+Le prince de Hesse-Hombourg a été tué. Les prisonniers disent que
+le jeune prince royal de Prusse a été blessé, que le prince de
+Mecklenbourg-Strelitz a été tué.
+
+L'infanterie de la vieille garde, dont six bataillons étaient seulement
+arrivés, a soutenu par sa présence l'affaire avec ce sang-froid qui
+la caractérise. Elle n'a pas tiré un seul coup de fusil. La moitié de
+l'armée n'a pas donné, car les quatre divisions du corps du général
+Lauriston n'ont fait qu'occuper Leipsick; les trois divisions du duc de
+Reggio étaient encore à deux journées du champ de bataille: le comte
+Bertrand n'a donné qu'avec une de ses divisions, et si légèrement,
+qu'elle n'a pas perdu cinquante hommes; ses seconde et troisième
+divisions n'ont pas donné. La seconde division de la jeune garde,
+commandée par le général Barrois, était encore à cinq journées; il en
+est de même de la moitié de la vieille garde, commandée par le général
+Decouz, qui n'était encore qu'à Erfurth: des batteries de réserve
+formant plus de cent bouches à feu n'avaient pas rejoint, et elles sont
+encore en marche depuis Mayence jusqu'à Erfurth: le corps du duc de
+Bellune était aussi à trois jours du champ de bataille. Le corps de
+cavalerie du général Sébastiani, avec les trois divisions du prince
+d'Eckmühl, étaient du côté du Bas-Elbe. L'armée alliée forte de cent
+cinquante à deux cent mille hommes, commandée par les deux souverains,
+ayant un grand nombre de princes de la maison de Prusse à sa tête, a
+donc été défaite et mise en déroute par moins de la moitié de l'armée
+française.
+
+Les ambulances et le champ de bataille offraient le spectacle le plus
+touchant: les jeunes soldats, a la vue de l'empereur, faisaient trêve à
+leur douleur, en criant: _vive l'empereur!_--_Il y a-vingt ans,_ a dit
+l'empereur, _que je commande des armées françaises; je n'ai pas encore
+vu autant de bravoure et de dévouement._
+
+L'Europe serait enfin tranquille, si les souverains et les ministres qui
+dirigent leurs cabinets, pouvaient avoir été présens sur ce champ de
+bataille. Ils renonceraient à l'espérance de faire rétrograder l'étoile
+de la France; ils verraient que les conseillers qui veulent démembrer
+l'empire français et humilier l'empereur, préparent la perte de leurs
+souverains.
+
+
+
+Le 3 mai, à neuf heures du soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur, à la pointe du jour du 3, avait parcouru le champ de
+bataille. A dix heures, il s'est mis en marche pour suivre l'ennemi. Son
+quartier-général, le 3 au soir, était à Pegau. Le vice-roi avait son
+quartier-général à Wichstanden, à mi-chemin de Pegau à Borna. Le comte
+Lauriston, dont le corps n'avait pas pris part à la bataille, était
+parti de Leipsick, pour se porter sur Zwemkau où il était arrivé. Le duc
+de Raguse avait passé l'Elster au village de Lietzkowitz, et la comte
+Bertrand l'avait passé au village de Gredel. Le prince de la Moskwa
+était resté en position sur le champ de bataille. Le duc de Reggio, de
+Naumbourg devait se porter sur Zeist.
+
+L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient passé par Pegau dans la
+soirée du 2, et étaient arrivés au village de Loberstedt à onze heures
+du soir; ils s'y étaient reposés quatre heures, et en étaient partis le
+3, à trois heures du matin, se dirigeant sur Borna.
+
+L'ennemi ne revenait pas de son étonnement de se trouver battu dans
+une si grande plaine, par une armée ayant une si grande infériorité de
+cavalerie. Plusieurs colonels et officiers supérieurs faits prisonniers,
+assurent qu'au quartier-général ennemi, on n'avait appris la présence
+de l'empereur à l'armée, que lorsque la bataille était engagée; ils
+croyaient tous l'empereur à Erfurt.
+
+Comme cela arrive toujours dans de pareilles circonstances, les
+Prussiens accusent les Russes de ne pas les avoir soutenus; les Russes
+accusent les Prussiens de ne s'être pas bien battus. La plus grande
+confusion règne dans leur retraite. Plusieurs de ces prétendus
+volontaires qu'on lève en Prusse, ont été faits prisonniers; ils font
+pitié. Tous déclarent qu'ils ont été enrôlés de force, et sous peine de
+voir les biens de leur famille confisqués.
+
+Les gens du pays disent que le prince de Hesse-Hombourg a été tué: que
+plusieurs généraux russes et prussiens ont été tués ou blessés; le
+prince de Mecklenbourg-Strelitz aurait également été tué; mais toutes
+ces nouvelles ne sont encore que des bruits du pays.
+
+La joie de ces contrées d'être délivrées des cosaques ne peut se
+décrire. Les habitans parlent avec mépris de toutes les proclamations et
+de toutes les tentatives qu'on a faites pour les engager à s'insurger.
+
+L'armée russe et prussienne était composée du corps des généraux
+prussiens York, Blucher et Bulow; de ceux des généraux russes
+Wittgenstein, Wintzingerode, Miloradowitch et Tormazow. Les gardes
+russes et prussiennes y étaient. L'empereur de Russie, le roi de Prusse,
+le prince-royal de Prusse, tous les princes de la maison de Prusse
+étaient à la bataille.
+
+L'armée combinée russe et prussienne est évaluée de cent cinquante à
+deux cent mille hommes. Tous les cuirassiers russes y étaient, et ont
+beaucoup souffert.
+
+
+
+Le 4 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était le 4 au soir à Borna;
+
+Celui du vice-roi à Kolditz;
+
+Celui du général comte Bertrand à Frohbourg;
+
+Celui du général comte Lauriston à Moeelbus;
+
+Celui du prince de la Moskwa à Leipsick;
+
+Celui du duc de Reggio à Zeitz.
+
+L'ennemi se retire sur Dresde dans le plus grand désordre et par toutes
+les routes.
+
+Tous les villages qu'on trouve sur la route de l'armée sont pleins de
+blessés russes et prussiens.
+
+Le prince de Neufchâtel, major-général, a ordonné que l'on enterrât, le
+4 au matin, à Pegau, le prince de Mecklenbourg-Strelitz avec tous les
+honneurs dus à son grade.
+
+A la bataille du 2, le général Dumontier, qui commande la division de la
+jeune garde, a soutenu la réputation qu'il avait déjà acquise dans les
+précédentes campagnes. Il se loue beaucoup de sa division.
+
+Le général de division Brenier a été blessé. Les généraux de brigade
+Chemineau et Grillot ont été blessés et amputés.
+
+Recensement fait des coups de canon tirés à la bataille, le nombre s'en
+est trouvé moins considérable qu'on avait cru d'abord: on n'a tiré que
+trente-neuf mille cinq cents coups de canon. A la bataille de la Moskwa
+on en avait tiré cinquante et quelques mille.
+
+
+
+Le 5 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Colditz, celui du vice-roi
+à Harta, celui du duc de Raguse derrière Colditz, celui du général
+Lauriston à Wurtzen, du prince de la Moskwa à Leipsick, du duc de Reggio
+à Altenbourg, et du général Bertrand à Rochlitz.
+
+Le vice-roi arriva devant Colditz le 5 à neuf heures du matin. Le pont
+était coupé, et des colonnes d'infanterie et de cavalerie avec de
+l'artillerie défendaient le passage. Le vice-roi se porta avec une
+division à un gué qui est sur la gauche, passa la rivière, et gagna le
+village de Komichau, où il fit placer une batterie de vingt pièces de
+canon: l'ennemi évacua alors la ville de Colditz dans le plus grand
+désordre, et en défilant sous la mitraille de nos vingt pièces.
+
+Le vice-roi poursuivit vivement l'ennemi; c'était le reste de l'armée
+prussienne, fort de vingt à vingt-cinq mille hommes, qui se dirigea,
+partie sur Leissnig, et partie sur Gersdorff.
+
+Arrivées à Gersdorff, les troupes prussiennes passèrent à travers
+une réserve qui occupait cette position: c'était le corps russe de
+Miloradowitch, composé de deux divisions formant à peu près huit
+mille hommes sous les armes; les régimens russes, n'étant que de deux
+bataillons de quatre compagnies chaque, et les compagnies n'étant que
+de cent cinquante hommes, mais n'ayant que cent hommes présens sous les
+armes, ce qui ne fait que sept à huit cents hommes par régiment: ces
+deux divisions de Miloradowitch étaient arrivées à la bataille au moment
+où elle finissait, et n'avaient pas pu y prendre part.
+
+Aussitôt que la trente-sixième division eut rejoint la trente-cinquième,
+le vice-roi donna l'ordre au duc de Tarente de former les deux divisions
+en trois colonnes, et de déposter l'ennemi. L'attaque fut vive:
+nos braves se précipitèrent sur les Russes, les enfoncèrent et les
+poussèrent sur Harta. Dans ce combat nous avons eu cinq à six cents
+blessés, et nous avons fait mille prisonniers: l'ennemi a perdu dans
+cette journée deux mille hommes.
+
+Le général Bertrand arrivé à Rochlitz, y a pris quelques convois de
+blessés, de malades et de bagages, et a fait des prisonniers; plus de
+douze cents voitures de blessés avaient passé par cette route.
+
+Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre avaient couché à Rochlitz.
+
+Un adjudant-sous-officier du dix-septième provisoire, qui avait été fait
+prisonnier à la bataille du 2, s'est échappé et a raconté que l'ennemi
+a fait de grandes pertes et se retire dans le plus grand désordre; que
+pendant la bataille les Russes et les Prussiens tenaient leur drapeaux
+en réserve, ce qui fait que nous n'en avons pas pu prendre; qu'ils
+nous ont fait cent deux prisonniers, dont quatre officiers; que ces
+prisonniers étaient conduits en arrière sous la garde du détachement
+laissé aux drapeaux; que les Prussiens ont fait de mauvais traitemens
+aux prisonniers; que deux prisonniers ne pouvant pas marcher par
+extrême fatigue, ils leur ont passé le sabre au travers du corps; que
+l'étonnement des Prussiens et des Russes d'avoir trouvé une armée si
+nombreuse, aussi bien exercée et munie de tout, était à son comble;
+qu'il y avait de la mésintelligence entre eux, et qu'ils s'accusaient
+respectivement de leurs pertes.
+
+Le général comte Lauriston, de Wurtzen, s'est mis en marche sur la
+grande route de Dresde.
+
+Le prince de la Moskwa s'est porté sur l'Elbe pour débloquer le général
+Thielmann qui commande à Torgau, prendre position sur ce point et
+débloquer Wittemberg: il paraît que cette dernière place a fait une
+belle défense et repoussa plusieurs attaques qui ont coûté fort cher à
+l'ennemi.
+
+Des prisonniers racontent que l'empereur Alexandre, voyant la bataille
+perdue, parcourait la ligne russe pour animer le soldat, en disant:
+«Courage, Dieu est pour nous.»
+
+Ils ajoutent que le général prussien Blucher est blessé, et qu'il y a
+cinq généraux de division et de brigade prussiens tués ou blessés.
+
+
+
+Le 6 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Waldheim; celui
+du vice-roi, à Ertzdorf; celui du général Lauriston était à Oschatz;
+celui du prince de la Moskwa, entre Leipsick et Torgau; celui du comte
+Bertrand, à Mittweyda; celui du duc de Reggio, à Penig.
+
+L'ennemi avait brûlé à Waldheim un très-beau pont en bois d'une seule
+arche; ce qui nous avait retardé de quelques heures. Son arrière-garde
+avait voulu défendre le passage, mais s'était déployée sur Ertzdorf: la
+position de ce dernier point est fort belle; l'ennemi a voulu la tenir.
+Le pont étant brûlé, le vice-roi fit tourner le village par la droite et
+par la gauche. L'ennemi était placé derrière des ravins. Une fusillade
+et une canonnade assez vives s'engagèrent; aussitôt on marcha droit à
+l'ennemi, et la position fut enlevée: l'ennemi a laissé deux cents morts
+sur le champ de bataille.
+
+Le général Vandamme avait, le 1er mai, son quartier-général à Harbourg.
+Nos troupes ont pris un cutter de guerre russe armée de vingt pièces de
+canon. L'ennemi a repassé l'Elbe avec tant de précipitation, qu'il a
+laissé sur la rive gauche une infinité de barques propres au passage
+et beaucoup de bagages. Les mouvemens de la grande armée étaient déjà
+connus, et causaient une grande consternation à Hambourg. Les traîtres
+de Hambourg voyaient que le jour de la vengeance était près d'arriver.
+
+Le général Dumonceau était à Lunebourg.
+
+A la bataille du 2, les officiers d'ordonnance Bérenger et Pretel ont
+été blessés, mais peu dangereusement.
+
+
+
+En notre camp impérial de Goldit, le 6 mai 1813.
+
+_Lettre de l'empereur à la maréchale duchesse d'Istrie._
+
+«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur. La perte que vous
+faites et celle de vos enfans est grande sans doute, mais la mienne
+l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort
+et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus
+bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est
+acquise; ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père.
+Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation pour
+alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.
+Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, ma chère
+cousine, en sa sainte et digne garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 9 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 7, le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Nossen.
+
+Entre Nossen et Wilsdruf, le vice-roi a rencontré l'ennemi placé
+derrière un torrent et dans une belle position. Il l'en a déposté, lui a
+tué un millier d'hommes et fait cinq cents prisonniers.
+
+Un cosaque qui a été arrêté, était porteur de l'ordre de brûler les
+bagages de l'arrière-garde russe. Effectivement, huit cents voitures
+russes ont été brûlées, des bagages et vingt pièces de canon ont été
+ramassés par nous sur les routes; plusieurs colonnes de cosaques sont
+coupées: on les poursuit.
+
+Le 8, à midi, le vice-roi est entré à Dresde. L'ennemi, indépendamment
+du grand pont qu'il avait rétabli, avait jeté trois ponts sur l'Elbe. Le
+vice-roi ayant fait marcher des troupes dans la direction de ces ponts,
+l'ennemi y a mis le feu sur-le-champ; les trois têtes de pont qui les
+couvraient ont été enlevées.
+
+Le même jour 8, à neuf heures du matin, le comte Lauriston était arrivé
+à Meissen. Il y a trouvé trois redoutes avec des blockhaus que les
+Prussiens y avaient construites: ils avaient brûlé le pont.
+
+Toute la rive de l'Elbe est libre de l'ennemi.
+
+S. M. l'empereur est arrivé à Dresde le 8, à une heure après-midi.
+L'empereur, en faisant le tour de la ville, s'est porté sur-le-champ au
+chantier de construction à la porte de Pirna, et de là au village de
+Prielsnitz, où S. M. a ordonné qu'on jetât un pont. S. M. est revenue à
+sept heures du soir de sa reconnaissance, au palais où elle est logée.
+
+La vieille garde a fait son entrée à Dresde à huit heures du soir.
+
+Le 9, à trois heures du matin, l'empereur a fait placer lui-même sur
+un des bastions qui domine la rive droite, une batterie qui a chassé
+l'ennemi de la position qu'il occupait de ce côté.
+
+Le prince de la Moskwa marche sur Torgau.
+
+La relation que l'ennemi a faite de la bataille de Lutzen n'est qu'une
+série de faussetés. On assure ici que l'ordre avait été donné de chanter
+un _Te Deum_, mais que des gens du pays qui leur étaient affidés ont
+fait sentir que ce serait ridicule; que ce qui pouvait être bon en
+Russie, serait par trop absurde en Allemagne.
+
+L'empereur de Russie a quitté Dresde hier matin.
+
+Le fameux Stein est l'objet du mépris de tous les honnêtes gens. Il
+voulait révolter la canaille contre les propriétaires. On ne revenait
+pas de surprise de voir des souverains comme le roi de Prusse, et
+surtout comme l'empereur Alexandre, que la nature a doués de belles
+qualités, prêter l'appui de leurs noms à des menées aussi criminelles
+qu'atroces.
+
+Indépendamment des canons et des bagages pris à la poursuite de
+l'ennemi, nous avons fait à la bataille cinq mille prisonniers, et pris
+dix pièces de canon. L'ennemi ne nous a pris aucun canon; mais il a fait
+cent onze prisonniers. Le général en chef Koutouzow est mort à Bautzen,
+de la fièvre nerveuse, il y a quinze jours. Il a été remplacé dans le
+commandement en chef par le général Wittgenstein, qui a débuté par la
+perte de la bataille de Lutzen.
+
+
+
+Le 10 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 9, le colonel Lasalle, directeur des équipages de pont, a commencé
+à faire établir des radeaux pour le pont qu'on jette au village de
+Prielsnitz. On y a établi également un _va-et-vient_. Trois cents
+voltigeurs ont été jetés sur la rive droite, sous la protection de vingt
+pièces de canon placées sur une hauteur.
+
+A dix heures du matin, l'ennemi s'est avancé pour culbuter ces
+tirailleurs dans l'eau. Il a pensé qu'une batterie de douze pièces
+serait suffisante pour faire taire les nôtres; la canonnade s'est
+engagée: les pièces de l'ennemi ont été démontées; trois bataillons
+qu'il avait fait avancer en tirailleurs ont été écrasés sous notre
+mitraille: l'empereur s'y est porté; le général Dulauloy s'est placé
+avec le général Devaux et dix-huit pièces d'artillerie légère sur la
+gauche du village de Prielsnitz, position qui prend à revers toute la
+plaine de la rive droite: le général Drouet s'est porté avec seize
+pièces sur la droite: l'ennemi a fait avancer quarante pièces de canon;
+nous en avons mis jusqu'à quatre-vingts en batterie.
+
+Pendant ce temps, on traçait un boyau sur la rive droite, en forme de
+tête de pont, où nos tirailleurs s'établissaient à couvert. Après avoir
+eu douze à quinze pièces démontées, et quinze à dix-huit cents hommes
+tués ou blessés, l'ennemi comprit la folie de son entreprise, et à trois
+heures de l'après-midi il s'éloigna.
+
+On a travaillé toute la nuit au pont; mais l'Elbe a crû; quelques ancres
+ont dérivé; le pont ne sera terminé que ce soir.
+
+Aujourd'hui 10, l'empereur a fait passer dans la ville neuve, en
+profitant du pont de Dresde, la division Charpentier. Ce soir, ce pont
+se trouve rétabli; toute l'armée y passe pour se porter sur la rive
+droite. Il paraît que l'ennemi se retire sur l'Oder.
+
+Le prince de la Moskwa est à Wittemberg; le général Lauriston est à
+Torgau; le général Reynier a repris le commandement du septième corps,
+composé du contingent saxon et de la division Durutte.
+
+Les quatrième, sixième, onzième et douzième corps passeront sur le pont
+de Dresde demain à la pointe du jour. La garde, jeune et vieille, est
+autour de Dresde. La deuxième division de la garde, commandée par le
+général Barrois, arrive aujourd'hui à Altenbourg.
+
+Le roi de Saxe, qui s'était dirigé sur Prague, pour être plus près de sa
+capitale, sera rendu à Dresde dans la journée de demain. L'empereur a
+envoyé une escorte de cinq cents hommes de sa garde, avec son aide de
+camp le général Flahaut pour le recevoir et l'accompagner.
+
+Deux mille hommes de cavalerie ennemie ont été coupés de l'Elbe, ainsi
+qu'un grand nombre de bagages, de patrouilles de troupes légères et de
+cosaques. Il paraît qu'ils se sont réfugiés en Bohême.
+
+
+
+Le 11 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le vice-roi s'était porté, avec le onzième corps, à Bischoffswerda; le
+général Bertrand, avec le quatrième corps, à Koenigsbruck; le duc de
+Raguse, avec le sixième corps, à Reichenbach; le duc de Reggio, à
+Dresde; la jeune et la vieille garde, à Dresde.
+
+Le prince de la Moskwa est entré le 11 au matin à Torgau, et a pris
+position sur la rive droite, à une journée de cette place; le général
+Lauriston est arrivé le même jour à Torgau avec son corps, à trois
+heures de l'après-midi.
+
+Le duc de Bellune, avec le deuxième corps, s'est mis en marche sur
+Wittemberg, ainsi que le corps de cavalerie du général Sébastiani.
+
+Le corps de cavalerie commandé par le général Latour-Maubourg a passé le
+11 sur le pont de Dresde, à trois heures après-midi.
+
+Le roi de Saxe a couché à Sedlitz. Toute la cavalerie saxonne doit
+rejoindre dans la journée du 13 à Dresde. Le général Reynier a repris le
+commandement du septième corps à Torgau: ce corps est composé de deux
+divisions saxonnes, formant douze mille hommes.
+
+S. M. a passé toute la journée sur le pont, à voir défiler ses troupes.
+
+Le colonel du génie Bernard, aide-de-camp de l'empereur, a mis une
+grande activité dans la réparation du pont de Dresde.
+
+Le général Rogniat, commandant en chef le génie de l'armée, a tracé les
+ouvrages qui vont couvrir la ville neuve, et servir de tête de pont.
+
+On a intercepté un courrier du comte de Stackelberg, ex-ambassadeur de
+Russie à Vienne, au comte de Nesselrode, secrétaire d'état, accompagnant
+l'empereur de Russie à Dresde. On a aussi intercepté plusieurs
+estafettes venant de Berlin et de Prague.
+
+
+
+Le 12 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente.
+
+Le 12, à dix heures du matin, la garde impériale a pris les armes, et
+s'est mise en bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Gross-Garten.
+L'empereur en a passé la revue. Le roi de Saxe, qui avait couché la
+veille à Sedlitz, est arrivé à midi. Les deux souverains sont descendus
+de cheval, et se sont embrassés, et ensuite sont entrés à la tête de
+la garde, dans Dresde, aux acclamations d'une immense population. Cela
+formait un très-beau spectacle.
+
+A trois heures, l'empereur a passé la revue de la division de cavalerie
+du général Fresia, composée de trois mille chevaux, venant d'Italie. S.
+M. a été extrêmement satisfaite de cette cavalerie, dont la bonne tenue
+est due aux soins et à l'activité du ministre de la guerre du royaume
+d'Italie, Fontanelli, qui n'a rien épargné pour la mettre en bon état.
+
+L'empereur a donné ordre au vice-roi de se rendre à Milan pour y remplir
+une mission spéciale. S. M. a été extrêmement satisfaite de la conduite
+que ce prince a tenue pendant toute la campagne: cette conduite a acquis
+au vice-roi un nouveau titre à la confiance de l'empereur.
+
+
+
+_Proclamation de l'empereur à l'armée._
+
+«Soldats,
+
+Je suis content de vous! vous avez rempli mon attente! vous avez suppléé
+à tout par votre bonne volonté et par votre bravoure. Vous avez, dans
+la célèbre journée du 2 mai, défait et mis en déroute l'armée russe et
+prussienne commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous
+avez ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles; vous avez
+montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille de Lutzen
+sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz, d'Jéna, de Friedland et
+de la Moskwa! Dans la campagne passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge
+contre nos armes qu'en suivant la méthode féroce des barbares ses
+ancêtres. Des armées de Tartares ont incendié ses campagnes, ses
+villes, la sainte Moscou elle-même. Aujourd'hui ils arrivaient dans nos
+contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France et l'Italie
+ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher la révolte,
+l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils se sont faits les apôtres
+de tous les crimes. C'est un incendie moral qu'ils voulaient allumer
+entre la Vistule et le Rhin, pour, selon l'usage des gouvernemens
+despotiques, mettre des déserts entre nous et eux. Les insensés! ils
+connaissaient peu l'attachement à leurs souverains, la sagesse, l'esprit
+d'ordre et le bon sens des Allemands. Ils connaissaient peu la puissance
+et la bravoure des Français!
+
+«Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots parricides
+... Nous rejetterons ces Tartares dans leurs affreux climats qu'ils ne
+doivent pas franchir. Qu'ils restent dans leurs déserts glacés, séjour
+d'esclavage, de barbarie et de corruption, où l'homme est ravalé à
+l'égal de la brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée;
+soldats! l'Italie, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de
+grâces!
+
+«De notre camp impérial de Lutzen, le 3 mai 1813.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La place de Spandau a capitulé. Cet événement étonne tous les
+militaires. S. M. a ordonné que le général Bruny, le commandant de
+l'artillerie et le commandant du génie de la place, ainsi que les
+membres du conseil de défense qui n'auraient pas protesté, fussent
+arrêtés et traduits devant une commission de maréchaux, présidée par le
+prince vice-connétable.
+
+S. M. a également ordonné que la capitulation de Thorn fût l'objet d'une
+enquête.
+
+Si la garnison de Spandau a rendu sans siège une place forte environnée
+de marais, et a souscrit à une capitulation qui doit être l'objet
+d'une enquête et d'un jugement, la conduite qu'a tenue la garnison de
+Wittemberg a été bien différente. Le général Lapoype s'est parfaitement
+conduit, et a soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point
+important, qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une enceinte
+à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa resistance qu'au courage
+de ses défenseurs.
+
+Le baron de Montaran, écuyer de l'empereur, suivi d'un homme des
+écuries, s'était égaré le 6 mai, deux jours avant d'arriver à Dresde. Il
+est tombé dans une patrouille de cavalerie légère de trente hommes, et a
+été pris par l'ennemi.
+
+Un nouveau courrier adressé de Vienne par M. de Stackelberg à M. de
+Nesselrode à Dresde, vient d'être intercepté. Ce qui est singulier,
+c'est que les dépêches sont datées du 8 au soir, et que pourtant elles
+contiennent des félicitations de M. Stackelberg à l'empereur Alexandre
+sur la victoire éclatante qu'il vient de remporter, et sur la retraite
+des Français au-delà de la Saale.
+
+La grande-duchesse Catherine a reçu à Toeplitz une lettre de son frère
+l'empereur Alexandre, qui lui apprend cette grande victoire du 2. La
+grande duchesse, comme de raison, a donné lecture, de cette lettre à
+tous les buveurs d'eau de Toeplitz. Cependant le lendemain elle a appris
+que l'empereur Alexandre était revenu sur Dresde, et qu'elle-même devait
+se rendre à Prague. Tout cela a paru extrêmement ridicule en Bohême. On
+y a vu le nom d'un souverain compromis sans aucun motif que la politique
+pût justifier. Tout cela ne peut s'expliquer que comme une habitude
+russe, résultant de la nécessité qu'il y a en Russie d'en imposer à une
+populace ignorante, et de la facilité qu'on trouve à lui faire tout
+accroire. On aurait bien dû adopter un autre usage dans un pays civilisé
+comme l'Allemagne.
+
+
+
+Le 14 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armée de l'Elbe a été dissoute, et les deux armées de l'Elbe et du
+Mein n'en font plus qu'une seule.
+
+Le duc de Bellune était le 13 au soir sur Wittemberg.
+
+Le prince de la Moskwa partait de Torgau pour se porter sur Lukau.
+
+Le comte Lauriston marchait de Torgau sur Dobrilugk.
+
+Le comte Bertrand était à Koenigsbruck.
+
+Le duc de Tarente, avec le onzième corps, était campé entre
+Bischoffswerda et Bautzen. Il avait dans les journées du 11 et du 12,
+poursuivi vivement l'armée ennemie. Le général Miloradowitch avec une
+arrière-garde de vingt mille hommes et quarante pièces de canon, a
+voulu, le 12, tenir les positions de Fischbach, de Capellenberg, et
+celle de Bischoffswerda, ce qui a donné lieu à trois combats successifs,
+dans lesquels nos troupes se sont conduites avec la plus grande
+intrépidité; la division Charpentier s'est distinguée à l'attaque de
+droite; l'ennemi a été tourné dans ses positions et débusqué sur tous
+les points; une de ses colonnes a été coupée. Nous lui avons fait cinq
+cents prisonniers. Il a eu plus de quinze cents hommes tués ou blessés.
+L'artillerie du onzième corps a tiré deux mille coups de canon dans ce
+combat.
+
+Les débris de l'armée prussienne, conduite par le roi de Prusse, qui
+avaient passé à Meissen, se sont dirigés par Koenigsbruck sur Bautzen
+pour se réunir à l'armée russe.
+
+Le corps du duc de Reggio a passé hier à midi le pont de Dresde.
+
+L'empereur a passé la revue du corps de cavalerie et des beaux
+cuirassiers du général Latour-Maubourg.
+
+On dit que les Russes conseillent aux Prussiens de brûler Potsdam et
+Berlin, et de dévaster toute la Prusse. Ils commencent eux-mêmes à
+donner l'exemple; ils ont brûlé de gaîté de coeur la petite ville de
+Bischoffswerda.
+
+Le roi de Saxe a dîné le 13 chez l'empereur.
+
+La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
+Barrois, est attendue demain 15 à Dresde.
+
+
+
+Le 16 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 15, S. M. l'empereur et S. M. le roi de Saxe ont passé la revue de
+quatre régimens de cavalerie saxons (un de hussards, un de lanciers,
+et deux régimens de cuirassiers), qui font partie du corps du général
+Latour-Maubourg. Ensuite LL. MM. ont visité le champ de bataille et la
+tête de pont de Prielnitz.
+
+Le duc de Tarente s'était mis en mouvement le 15, à cinq heures du
+matin, pour se porter vis-à-vis Bautzen.
+
+Il a rencontré au débouché du bois l'arrière-garde ennemie; quelques
+charges de cavalerie ont été essayées contre notre infanterie, mais sans
+succès. L'ennemi ayant voulu tenir dans cette position, la fusillade
+s'est engagée, et il a été déposté.
+
+Nous avons eu deux cent cinquante hommes tués ou blessés dans cette
+affaire d'arrière-garde. On estime la perte de l'ennemi de sept à huit
+cents hommes, dont deux cents prisonniers.
+
+La deuxième division de la jeune garde, commandée par le général
+Barrois, est arrivée hier à Dresde.
+
+Toute l'armée a passé l'Elbe.
+
+Indépendamment du grand pont de Dresde, il a été établi un pont de
+bateaux en aval, et un autre en amont de la ville. Trois mille ouvriers
+travaillent à couvrir la nouvelle ville par une tête de pont.
+
+La gazette de Berlin, du 8 mai, contenait le règlement de la
+_landsturm._ On ne peut pousser la folie plus loin; mais il est à
+prévoir que les habitans de la Prusse ont trop de sens, et sont trop
+attachés aux vrais principes de la propriété, pour imiter des barbares
+qui n'ont rien de sacré.
+
+A la bataille de Lutzen, un régiment composé de l'élite de la noblesse
+prussienne, et qui se faisait appeler _cosaques prussiens,_ a été
+presque entièrement détruit; il n'en reste pas quinze hommes; ce qui a
+mis en deuil toutes les familles.
+
+Ces cosaques singeaient réellement les cosaques du Don. De pauvres
+jeunes gens délicats avaient à la main la lance, qu'ils soutenaient à
+peine, et étaient costumés comme de vrais cosaques.
+
+Que dirait Frédéric, dont les ouvrages sont pleins d'expressions de
+mépris pour ces hideuses milices, s'il voyait que son petit-neveu y
+cherche aujourd'hui des modèles d'uniforme et de tenue!
+
+Les cosaques sont mal vêtus; ils sont sur de petits chevaux presque sans
+selle et sans harnachement, parce que ce sont des milices irrégulières
+que les peuplades du Don fournissent, et qui s'établissent à leurs
+frais. Aller chercher là un modèle pour la noblesse de Prusse, c'est
+montrer à quel point est porté l'esprit de déraison et d'inconséquence
+qui dirige les affaires de ce royaume.
+
+
+
+Le 18 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur était toujours à Dresde. Le 15, le duc de Trévise était parti
+avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg et la division
+d'infanterie de la jeune garde du général Dumoutier.
+
+Le 16, la division de la jeune garde commandée par le général Barrois
+partait également de Dresde.
+
+Le duc de Reggio, le duc de Tarente, le duc de Raguse et le comte
+Bertrand étaient en ligne vis-à-vis Bautzen.
+
+Le prince de la Moskwa et le général Lauriston arrivaient à
+Hoyers-Verda.
+
+Le duc de Bellune, le général Sébastiani et le général Reynier
+marchaient sur Berlin. Ce qu'on avait prévu est arrivé: à l'approche du
+danger, les Prussiens se sont moqués du règlement du _landsturm;_ une
+proclamation a fait connaître aux habitans de Berlin qu'ils étaient
+couverts par le corps de Bulow; mais que, dans tous les cas, si les
+Français arrivaient, il ne fallait pas prendre les armes, mais les
+recevoir suivant les principes de la guerre. Il n'est aucun Allemand qui
+veuille brûler ses maisons ou qui veuille assassiner personne. Cette
+circonstance fait l'éloge du peuple allemand. Lorsque des furibonds,
+sans honneur et sans principes, prêchent le désordre et l'assassinat, le
+caractère de ce bon peuple les repousse avec indignation. Les Schlegel,
+les Kotzbue et autres folliculaires aussi coupables, voudraient
+transformer en empoisonneurs et en assassins les loyaux Germains; mais
+la postérité remarquera qu'ils n'ont pu entraîner un seul individu, une
+seule autorité, hors de la ligne du devoir et de la probité.
+
+Le comte Bubna est arrivé le 16 à Dresde. Il était porteur d'une lettre
+de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon. Il est reparti le 17
+pour Vienne.
+
+L'empereur Napoléon a offert la réunion d'un congrès à Prague, pour
+une paix générale. Du côté de la France, arriveraient à ce congrès les
+plénipotentiaires de la France, ceux des États-Unis d'Amérique, du
+Danemarck, du roi d'Espagne, et de tous les princes alliés; et du côté
+opposé, ceux de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, des insurgés
+espagnols et des autres alliés de cette masse belligérante. Dans ce
+congrès seraient posées les bases d'une longue paix. Mais il est douteux
+que l'Angleterre veuille soumettre ses principes égoïstes et injustes à
+la censure et à l'opinion de l'univers; car il n'est aucune puissance,
+si petite qu'elle soit, qui ne réclame au préalable les privilèges
+adhérens à sa souveraineté, et qui sont consacrés par les articles du
+traité d'Utrecht, sur la navigation maritime.
+
+Si l'Angleterre, par ce sentiment d'égoïsme sur lequel est fondée sa
+politique, refuse de coopérer à ce grand oeuvre de la paix du monde,
+parce qu'elle veut exclure l'univers de l'élément qui forme les trois
+quarts de notre globe, l'empereur n'en propose pas moins la réunion à
+Prague de tous les plénipotentiaires des puissances belligérantes, pour
+régler la paix du continent. S. M. offre même de stipuler, au moment où
+le congrès sera formé, un armistice entre les différentes armées, afin
+de faire cesser l'effusion du sang humain.
+
+Ces principes sont conformes aux vues de l'Autriche. Reste à voir
+actuellement ce que feront les cours d'Angleterre, de Russie et de
+Prusse.
+
+L'éloignement des États-Unis d'Amérique ne doit pas être une raison pour
+les exclure; le congrès pourrait toujours s'ouvrir, et les députés des
+États-Unis auraient le temps d'arriver avant la conclusion des affaires,
+peur stipuler leurs droits et leurs intérêts.
+
+
+
+Le 22 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur Alexandre et le roi de Prusse attribuaient la perte de la
+bataille de Lutzen à des fautes que leurs généraux avaient commises dans
+la direction des forces combinées, et surtout aux difficultés attachées
+à un mouvement offensif de cent cinquante à cent quatre-vingt mille
+hommes. Ils résolurent de prendre la position de Bautzen et de
+Hochkirch, déjà célèbre dans l'histoire de la guerre de sept ans; d'y
+réunir tous les renforts qu'ils attendaient de la Vistule et d'autres
+points en arrière; d'ajouter à celle position tout ce que l'art pourrait
+fournir de moyens, et là, de courir les chances d'une nouvelle bataille,
+dont toutes les probabilités paraissaient être en leur faveur.
+
+Le duc de Tarente, commandant le onzième corps, était parti de
+Bischoffswerda, le 15, et se trouvait, le 15 au soir, à une portée
+de canon de Bautzen, où il reconnut toute l'armée ennemie. Il prit
+position.
+
+Dès ce moment, les corps de l'armée française furent dirigés sur champ
+de Bautzen.
+
+L'empereur partit de Dresde le 18; il coucha à Harta, et le 19, il
+arriva, à dix heures du matin, devant Bautzen. Il employa toute la
+journée à reconnaître les positions de l'ennemi.
+
+On apprit que les corps russes de Barclai de Tolly, de Langeron et de
+Sass, et le corps prussien de Kleist avaient rejoint l'armée combinée,
+et que sa force pouvait être évaluée de cent cinquante à cent soixante
+mille hommes.
+
+Le 19 au soir, la position de l'ennemi était la suivante: sa gauche
+était appuyée à des montagnes couvertes de bois, et perpendiculaires au
+cours de la Sprée, à peu près à une lieue de Bautzen. Bautzen soutenait
+son centre. Cette ville avait été crénelée, retranchée et couverte
+par des redoutes. La droite de l'ennemi s'appuyait sur des mamelons
+fortifiés qui défendent les débouchés de la Sprée, du côté du village
+de Nimschütz: tout son front était couvert sur la Sprée. Cette position
+très-forte n'était qu'une première position.
+
+On apercevait distinctement, à trois mille toises en arrière, de la
+terre fraîchement remuée, et des travaux qui marquaient leur seconde
+position. La gauche était encore appuyée, aux mêmes montagnes, à deux
+mille toises en arrière de celles de la première position, et fort en
+avant du village de Hochkirch. Le centre était appuyé à trois villages
+retranchés, où l'on avait fait tant de travaux, qu'on pouvait les
+considérer comme des places fortes. Un terrain marécageux et difficile
+couvrait les trois quarts du centre. Enfin leur droite s'appuyait en
+arrière de la première position, à des villages et à des mamelons
+également retranchés.
+
+Le front de l'armée ennemie, soit dans la première, soit dans la seconde
+position, pouvait avoir une lieue et demie.
+
+D'après cette reconnaissance, il était facile de concevoir comment,
+malgré une bataille perdue comme celle de Lutzen, et huit jours de
+retraite, l'ennemi pouvait encore avoir des espérances dans les chances
+de la fortune. Selon l'expression d'un officier russe à qui on demandait
+ce qu'ils voulaient faire: _Nous ne voulons_, disait-il, _ni avancer, ni
+reculer._--_Vous êtes maîtres du premier point_, répondit un officier
+français; _dans peu de jours, l'événement prouvera si vous êtes maîtres
+de l'autre._ Le quartier-général des deux souverains était au village de
+Natchen.
+
+Au 19, la position de l'armée française était la suivante:
+
+Sur la droite était le duc de Reggio, s'appuyant aux montagnes sur la
+rive gauche de la Sprée, et séparé de la gauche de l'ennemi par cette
+vallée. Le duc de Tarente était devant Bautzen, à cheval sur la route de
+Dresde. Le duc de Raguse était sur la gauche de Bautzen, vis-à-vis le
+village de Niemenschütz. Le général Bertrand était sur la gauche du duc
+de Raguse, appuyé à un moulin à vent et à un bois, et faisant mine de
+déboucher de Jaselitz sur la droite de l'ennemi.
+
+Le prince de la Moskwa, le général Lauriston et le général Reynier
+étaient à Hoyerswerda, sur la route de Berlin, hors de ligne et en
+arrière de notre gauche.
+
+L'ennemi ayant appris qu'un corps considérable arrivait par Hoyerswerda,
+se douta que les projets de l'empereur étaient de tourner la position
+par la droite, de changer le champ de bataille, de faire tomber tous
+ses retranchemens élevés avec tant de peine, et l'objet de tant
+d'espérances. N'étant encore instruits que de l'arrivée du général
+Lauriston, il ne supposait pas que cette colonne fût de plus de dix-huit
+à vingt mille hommes. Il détacha donc contre elle, le 19 à quatre heures
+du matin, le général York, avec douze mille Prussiens, et le général
+Barclay de Tolly, avec dix-huit mille Russes. Les Russes se placèrent au
+village de Klix, et les Prussiens au village de Weissig.
+
+Cependant le comte Bertrand avait envoyé le général Pery, avec la
+division italienne, à Koenigswartha, pour maintenir notre communication
+avec les corps détachés. Arrivé à midi, le général Pery fit de mauvaises
+dispositions; il ne fit pas fouiller la forêt voisine. Il plaça mal ses
+postes, et à quatre heures il fut assailli par un _hourra_ qui mit du
+désordre dans quelques bataillons. Il perdit six cents hommes, parmi
+lesquels se trouve le général de brigade italien Balathier, blessé;
+deux canons et trois caissons; mais la division ayant pris les armes,
+s'appuya au bois, et fit face à l'ennemi.
+
+Le comte de Valmy étant arrivé avec de la cavalerie, se mit à tête de la
+division italienne, et reprit le village de Koenigswartha. Dans ce même
+moment, le corps du comte Lauriston, qui marchait en tête du prince de
+la Moskwa pour tourner la position de l'ennemi, parti de Hoyerswerda,
+arriva sur Weissig. Le combat s'engagea, et le corps d'York aurait été
+écrasé, sans la circonstance d'un défilé à passer, qui fit que nos
+troupes ne purent arriver que successivement. Après trois heures de
+combat, le village de Weissig fut emporté, le corps d'York, culbuté fut
+rejeté sur l'autre côté de la Sprée.
+
+Le combat de Weissig serait seul un événement important. Un rapport
+détaillé en fera connaître les circonstances.
+
+Le 19, le comte Lauriston coucha donc sur la position de Weissig; le
+prince de la Moskwa à Mankersdorf, et le comte Reynier à une lieue en
+arrière. La droite de la position de l'ennemi se trouvait évidemment
+débordée.
+
+Le 20, à huit heures de matin l'empereur se porta sur la hauteur en
+arrière de Bautzen. Il donna ordre au duc de Reggio de passer la Sprée,
+et d'attaquer les montagnes qui appuyaient la gauche de l'ennemi; au duc
+de Tarente de jeter un pont sur chevalets sur la Sprée, entre Bautzen et
+les montagnes; au duc de Raguse de jeter un autre pont sur chevalets sur
+la Sprée, dans l'enfoncement que ferme cette rivière sur la gauche, à
+une demi-lieue de Bautzen; au duc de Dalmatie, auquel S. M. avait donné
+le commandement supérieur du centre, de passer la Sprée pour inquiéter
+la droite de l'ennemi; enfin, au prince de la Moskwa, sous les ordres
+duquel étaient le troisième corps, le comte Lauriston et le général
+Reynier, de s'approcher sur Klix, de passer la Sprée, de tourner
+la droite de l'ennemi, et de se porter sur son quartier-général de
+Wurtchen, et de là sur Weissemberg.
+
+A midi, la canonnade s'engagea. Le duc de Tarente n'eut pas besoin de
+jeter son pont sur chevalets: il trouva devant lui un pont de pierre,
+dont il força le passage. Le duc de Raguse jeta son pont; tout son corps
+d'armée passa sur l'autre rive de la Sprée. Après six heures d'une vive
+canonnade et plusieurs charges que l'ennemi fit sans succès, le général
+Compans fit occuper Bautzen; le général Bonnet fit occuper le village de
+Niedkayn, et enleva au pas de charge un plateau qui le rendit maître de
+tout le centre de la position de l'ennemi; le duc de Reggio s'empara des
+hauteurs, et à sept heures du soir, l'ennemi fut rejeté sur sa seconde
+position. Le général Bertrand passa un des bras de la Sprée; mais
+l'ennemi conserva les hauteurs qui appuyaient sa droite, et par ce moyen
+se maintint entre le corps du prince de la Moskwa et notre armée.
+
+L'empereur entra à huit heures du soir à Bautzen, et fut accueilli par
+les habitans et les autorités avec les sentimens que devaient avoir
+des alliés, heureux de se voir délivrés des Stein, des Kotzbue et des
+cosaques. Cette journée qu'on pourrait appeler, si elle était isolée,
+_la bataille de Bautzen,_ n'était que le prélude de la bataille de
+Wurtchen.
+
+Cependant l'ennemi commençait à comprendre la possibilité d'être forcé
+dans sa position. Ses espérances n'étaient plus les mêmes, et il
+devait avoir dès ce moment le présage de sa défaite. Déjà toutes ses
+dispositions étaient changées. Le destin de la bataille ne devait plus
+se décider derrière ses retranchemens. Ses immenses travaux, et trois
+cents redoutes devenaient inutiles. La droite de sa position, qui était
+opposée au quatrième corps, devenait son centre, et il était obligé
+de jeter sa droite, qui formait une bonne partie de son armée, pour
+l'opposer au prince de la Moskwa, dans un lieu qu'il n'avait pas étudié
+et qu'il croyait hors de sa position.
+
+Le 21, à cinq heures du matin, l'empereur se porta sur les hauteurs, à
+trois quarts de lieue en avant de Bautzen.
+
+Le duc de Reggio soutenait une vive fusillade sur les hauteurs que
+défendait la gauche de l'ennemi. Les Russes qui sentaient l'importance
+de cette position, avaient placé là une forte partie de leur armée,
+afin que leur gauche ne fût pas tournée. L'empereur ordonna aux ducs de
+Reggio et de Tarente d'entretenir le combat, afin d'empêcher la gauche
+de l'ennemi de se dégarnir et de lui masquer la véritable attaque dont
+le résultat ne pouvait pas se faire sentir avant midi ou une heure.
+
+A onze heures, le duc de Raguse marcha à mille toises en avant de sa
+position, et engagea une épouvantable canonnade devant les redoutes et
+tous les retranchemens ennemis.
+
+La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie, masqués par
+un rideau, avaient des débouchés faciles pour se porter en avant par
+la gauche ou par la droite, selon les vicissitudes que présenterait
+la journée. L'ennemi fut tenu ainsi incertain sur le véritable point
+d'attaque.
+
+Pendant ce temps, le prince de la Moskwa culbutait l'ennemi au village
+de Klix, passait la Sprée, et menait battant ce qu'il avait devant lui
+jusqu'au village de Preilitz. A dix heures il enleva le village;
+mais les réserves de l'ennemi s'étant avancées pour couvrit le
+quartier-général, le prince de la Moskwa fut ramené et perdit le village
+de Preilitz. Le duc de Dalmatie commença à déboucher à une heure
+après-midi. L'ennemi qui avait compris tout le danger dont il était
+menacé par la direction qu'avait prise la bataille, sentit que le seul
+moyen de soutenir avec avantage le combat contre le prince de la Moskwa,
+était de nous empêcher de déboucher. Il voulut s'opposer à l'attaque du
+duc de Dalmatie. Le moment de décider la bataille se trouvait dès-lors
+bien indiqué. L'empereur, par un mouvement à gauche, se porta, en vingt
+minutes, avec la garde, les quatre divisions du général Latour-Maubourg
+et une grande quantité d'artillerie, sur le flanc de la droite de la
+position de l'ennemi, qui était devenue le centre de l'armée russe.
+
+La division Morand et la division wurtembergeoise enlevèrent le mamelon
+dont l'ennemi avait fait son point d'appui. Le général Devaux établit
+une batterie dont il dirigea le feu sur les masses qui voulaient
+reprendre la position. Les généraux Dulauloy et Drouot, avec soixante
+pièces de batterie de réserve, se portèrent en avant. Enfin, le duc de
+Trévise, avec les divisions Dumoutier et Barrois de la jeune garde, se
+dirigea sur l'auberge de Klein-Baschwitz, coupant le chemin de Wurtchen
+à Baugen.
+
+L'ennemi fut obligé de dégarnir sa droite pour parer à cette nouvelle
+attaque. Le prince de la Moskwa en profita et marcha en avant. Il prit
+le village de Preisig, et s'avança, ayant débordé l'armée ennemie, sur
+Wurtchen. Il était trois heures après midi, et lorsque l'armée était
+dans la plus grande incertitude du succès, et qu'un feu épouvantable se
+faisait entendre sur une ligne de trois lieues, l'empereur annonça que
+la bataille était gagnée.
+
+L'ennemi voyant sa droite tournée se mit en retraite, et bientôt sa
+retraite devint une fuite.
+
+A sept heures du soir, le prince de la Moskwa et le général Lauriston
+arrivèrent à Wurtchen. Le duc de Raguse reçut alors l'ordre de faire un
+mouvement inverse de celui que venait de faire la garde, occupa tous les
+villages retranchés, et toutes les redoutes que l'ennemi était obligé
+d'évacuer, s'avança dans la direction d'Hochkirch, et prit ainsi
+en flanc toute la gauche de l'ennemi, qui se mit alors dans une
+épouvantable déroute. Le duc de Tarente, de son côté, poussa vivement
+cette gauche et lui fit beaucoup de mal.
+
+L'empereur coucha sur la route au milieu de sa garde à l'auberge de
+Klein-Baschwitz. Ainsi, l'ennemi, forcé dans toutes ses positions,
+laissa en notre pouvoir le champ de bataille couvert de ses morts et de
+ses blessés, et plusieurs milliers de prisonniers.
+
+Le 22, à quatre heures du matin, l'armée française se mit en mouvement.
+L'ennemi avait fui toute la nuit par tous les chemins et par toutes les
+directions. On ne trouva ses premiers postes qu'au-delà de Weissemberg,
+et il n'opposa de résistance que sur les hauteurs en arrière de
+Reichenbach. L'ennemi n'avait pas encore vu notre cavalerie.
+
+Le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de quinze cents chevaux
+lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde, chargea, dans la
+plaine de Reichenbach, la cavalerie ennemie, et la culbuta. L'ennemi,
+croyant qu'ils étaient seuls, fit avancer une division de cavalerie,
+et plusieurs divisions s'engagèrent successivement. Le général
+Latour-Maubourg, avec ses quatorze mille chevaux et les cuirassiers
+français et saxons, arriva à leur secours, et plusieurs charges de
+cavalerie eurent lieu. L'ennemi, tout surpris de trouver devant lui
+quinze à seize mille hommes de cavalerie, quand il nous en croyait
+dépourvus, se retira en désordre. Les lanciers rouges de la garde se
+composent en grande partie des volontaires de Paris et des environs. Le
+général Lefèvre-Desnouettes et le général Colbert, leur colonel, en font
+le plus grand éloge.
+
+Dans cette affaire de cavalerie, le général Bruyères, général de
+cavalerie légère de la plus haute distinction, a eu la jambe emportée
+par un boulet.
+
+Le général Reynier se porta avec le corps saxon sur les hauteurs
+au-delà de la Reichenbach, et poursuivit l'ennemi jusqu'au village de
+Hotterndorf. La nuit nous prit à une lieue de Goerlitz. Quoique la
+journée eût été extrêmement longue, puisque nous nous trouvions à huit
+lieues du champ de bataille, et que les troupes eussent éprouvé tant
+de fatigues, l'armée française aurait couché à Goerlitz; mais l'ennemi
+avait placé un corps d'arrière-garde sur la hauteur en avant de cette
+ville, et il aurait fallu une demi-heure de jour de plus pour la tourner
+par la gauche. L'empereur ordonna donc qu'on prît position.
+
+Dans les batailles des 20 et 21, le général wurtembergeois Franquemont
+et le général Lorencez ont été blessés. Notre perte dans ces journées
+peut s'évaluer à onze ou douze mille hommes tués ou blessés. Le soir de
+la journée du 22, à sept heures, le grand-maréchal duc de Frioul, étant
+sur une petite éminence à causer avec le duc de Trévise et le général
+Kirgener, tous les trois pied à terre et assez éloignés du feu, un des
+derniers boulets de l'ennemi rasa de près le duc de Trévise, ouvrit le
+bas-ventre au grand-maréchal, et jeta roide mort le général Kirgener. Le
+duc de Frioul se sentit aussitôt frappé à mort; il expira douze heures
+après.
+
+Dès que les postes furent placés et que l'armée eut pris ses bivouacs,
+l'empereur alla voir le duc de Frioul. Il le trouva avec toute sa
+connaissance, et montrant le plus grand sang-froid. Le duc serra la main
+de l'empereur, qu'il porta sur ses lèvres. _Toute ma vie_, lui dit-il,
+_a été consacrée à votre service, et je ne la regrette que par l'utilité
+dont elle pouvait vous être encore!_--_Duroc,_ lui dit l'empereur, _il
+est une autre vie! C'est là que vous irez m'attendre, et que nous nous
+retrouverons un jour!_--_Oui, sire; mais ce sera dans trente ans, quand
+vous aurez triomphé de vos ennemis, et réalisé toutes les espérances de
+notre patrie.......J'ai vécu en honnête homme; je ne me reproche rien.
+Je laisse une fille, V. M. lui servira de père._
+
+L'empereur serrant de la main droite le grand-maréchal, resta un
+quart-d'heure la tête appuyée sur la main gauche dans le plus profond
+silence. Le grand-maréchal rompit le premier ce silence. _Ah! sire,
+allez-vous-en! ce spectacle vous peine!_ L'empereur, s'appuyant sur le
+duc de Dalmatie et sur le grand-écuyer, quitta le duc de Frioul sans
+pouvoir lui dire autre chose que ces mots, _adieu donc, mon ami!_ S. M.
+rentra dans sa tente, et ne reçut personne pendant toute la nuit.
+
+Le 23, à neuf heures du matin, le général Régnier entra dans Goerlitz.
+Des ponts furent jetés sur la Neiss, et l'armée se porta au-delà de
+cette rivière.
+
+Au 23, au soir, le duc de Bellune était sur Botzemberg; le comte
+Lauriston avait son quartier-général à Hochkirch, le comte Reynier en
+avant de Trotskendorf sur le chemin de Lauban, et le comte Bertrand
+en arrière du même village; le duc de Tarente était sur Schoenberg;
+l'empereur était à Goerlitz.
+
+Un parlementaire, envoyé par l'ennemi, portait plusieurs lettres, où
+l'on croit qu'il est question de négocier un armistice.
+
+L'armée ennemie s'est retirée, par Banalau et Laubau, en Silésie. Toute
+la Saxe est délivrée de ses ennemis, et dès demain 24, l'armée française
+sera en Silésie.
+
+L'ennemi a brûlé beaucoup de bagages, fait sauter beaucoup de parcs,
+disséminé dans les villages une grande quantité de blessés. Ceux qu'il
+a pu emmener sur des charrettes n'étaient pas pansés; les habitans en
+portent le nombre à dix-huit mille. Il en est resté plus de dix mille en
+notre pouvoir.
+
+La ville de Goerlitz, qui compte huit à dix mille habitans, a reçu les
+Français comme des libérateurs.
+
+La ville de Dresde et le ministère saxon ont mis la plus grande activité
+à approvisionner l'armée, qui jamais n'a été dans une plus grande
+abondance.
+
+Quoiqu'une grande quantité de munitions ait été consommée, les ateliers
+de Torgau et de Dresde, et les convois qui arrivent, par les soins du
+général Sorbier, tiennent notre artillerie bien approvisionnée.
+
+On a des nouvelles de Glogau, Custrin et Stettin. Toutes ces places
+étaient dans un bon état.
+
+Ce récit de la bataille de Wurtchen ne peut être considéré que comme
+une esquisse. L'état-major-général recueillera les rapports qui feront
+connaître les officiers, soldats et les corps qui se sont distingués.
+
+Dans le petit combat du 22, à Reichenbach, nous avons acquis la
+certitude que notre jeune cavalerie est, à nombre égal, supérieure à
+celle de l'ennemi.
+
+Nous n'avons pu prendre de drapeaux; l'ennemi les retire toujours du
+champ de bataille. Nous n'avons pris que dix-neuf canons, l'ennemi ayant
+fait sauter ses parcs et ses caissons. D'ailleurs l'empereur tient sa
+cavalerie en réserve; et jusqu'à ce qu'elle soit assez nombreuse, il
+veut la ménager.
+
+
+
+Le 25 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres les corps du général
+Lauriston et du général Reynier, avait forcé, le 24 mai, le passage de
+la Neiss, et le 25 au matin, le passage de la Queiss, et était arrivé à
+Buntzlau. Le général Lauriston avait son quartier-général à mi-chemin de
+Buntzlau à Haynau.
+
+Le quartier-général de l'empereur était, le 25 au soir, à Buntzlau.
+
+Le duc de Bellune était à Wehrau, sur la Queiss.
+
+Le général Bertrand était entré, le 24, à Lauban, et le 25 il avait
+suivi l'ennemi.
+
+Le duc de Tarente, après avoir passé la Queiss, avait eu un combat avec
+l'arrière-garde ennemie. L'ennemi, encombré de charrettes de blessés
+et de bagages, voulut tenir. Le duc de Tarente eut ses trois divisions
+engagées. Le combat fut vif; l'ennemi souffrit beaucoup. Le duc de
+Tarente avait, le 25 au soir, son quartier-général à Stegkigt.
+
+Le duc de Raguse était à Ottendorf.
+
+Le duc de Reggio était parti de Bautzen, marchant sur Berlin par la
+route de Luckau.
+
+Nos avant-postes n'étaient plus qu'à une marche de Glogau.
+
+C'est à Buntzlau que le général russe Koutouzow est mort, il y a six
+semaines. Nos armées n'ont trouvé dans ce pays aucune exaltation. Les
+esprits y sont comme à l'ordinaire. La _landwehr_, la _landsturm_ n'ont
+existé que dans les journaux, du moins dans ce pays-ci; et les habitans
+sont bien loin d'adhérer au conseil des Russes, de brûler leurs maisons
+et de dévaster leur pays.
+
+Le général Durosnel est resté en qualité de gouverneur à Dresde. Il
+commande toutes les troupes et garnisons françaises en Saxe.
+
+Plusieurs corps français se dirigent sur Berlin, où il paraît que l'on
+déménage, et où l'on s'attend depuis quelques jours à voir arriver
+l'armée.
+
+
+
+Le 27 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, le quartier-général du comte Lauriston était à Haynau. Un
+bataillon du général Maison a été chargé inopinément, à cinq heures du
+soir, par trois mille chevaux, et a été obligé de se reployer sur un
+village. Il a perdu deux pièces de canon et trois caissons qui étaient
+sous sa garde. La division a pris les armes. L'ennemi a voulu charger
+sur le cent cinquante-troisième régiment; mais il a été chassé du
+champ de bataille, qu'il a laissé couvert de morts. Parmi les tués, se
+trouvent le colonel et une douzaine d'officiers des gardes-du-corps de
+Prusse, dont on a apporté les décorations.
+
+Le 27, le quartier-général de l'empereur était à Liegnitz, où se
+trouvaient la jeune et la vieille garde, et les corps du général
+Lauriston et du général Reynier. Le corps du prince de la Moskwa était
+à Haynau; celui du duc de Bellune manoeuvrait sur Glogau. Le duc de
+Tarente était à Goldberg. Le duc de Raguse et le comte Bertrand étaient
+sur la route de Goldberg à Liegnitz.
+
+Il paraît que toute l'armée ennemie a pris la direction de Jauer et de
+Schweidnitz.
+
+On ramasse bon nombre de prisonniers. Les villages sont pleins de
+blessés ennemis.
+
+Liegnitz est une assez jolie ville, de dix mille habitans. Les autorités
+l'avaient quittée par ordres exprès; ce qui mécontente fort les habitans
+et les paysans du cercle. Le comte Daru a été en conséquence chargé de
+former de nouvelles magistratures.
+
+Tous les gens de la cour et toute la noblesse qui avaient évacué Berlin,
+s'étaient retirés à Breslau; aujourd'hui ils évacuent Breslau, et une
+partie se retire en Bohême.
+
+Les lettres interceptées ne parlent que de la consternation de l'ennemi
+et des pertes énormes qu'il a faites à la bataille de Wurtchen.
+
+
+
+Le 29 mai au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Bellune s'est porté sur Glogau. Le général Sébastiani a
+rencontré près de Sprottau un convoi ennemi, l'a chargé, lui a pris
+vingt-deux pièces de canon, quatre-vingts caissons et cinq cents
+prisonniers.
+
+Le duc de Raguse est arrivé le 28 au soir à Jauer, poussant
+l'arrière-garde ennemie, dont il avait tourné la position sur ce point.
+Il lui a fait trois cents prisonniers. Le duc de Tarente et le comte
+Bertrand étaient arrivés à la hauteur de cette ville.
+
+Le 28, à la pointe du jour, le prince de la Moskwa, avec les corps du
+comte Lauriston et du général Reynier, s'était porté sur Neumarck.
+Ainsi, notre avant-garde n'est plus qu'à sept lieues de Breslau.
+
+Le 29 mai, à dix heures du matin, le comte Schouvaloff, aide-de-camp
+de l'empereur de Russie, et le général Kleist, général de division
+prussien, se sont présentés aux avant-postes. Le duc de Vicence a été
+parlementer avec eux. On croit que cette entrevue est relative à la
+négociation de l'armistice.
+
+On a des nouvelles de nos places, qui sont toutes dans la meilleure
+situation.
+
+Les ouvrages qui défendaient le champ de bataille de Wurtchen sont
+très-considérables; aussi l'ennemi avait-il dans ses retranchemens la
+plus grande confiance. On peut s'en faire une idée, quand on saura que
+c'était le travail de dix mille ouvriers pendant trois mois; car c'est
+depuis le mois de février que les Russes travaillaient à cette position
+qu'ils considéraient comme inexpugnable.
+
+Il paraît que le général Wittgenstein a quitté le commandement de
+l'armée combinée: c'est le général Barclay de Tolly qui la commande.
+
+L'armée est ici dans le plus beau pays possible; la Silésie est un
+jardin continu, où l'armée se trouve dans la plus grande abondance de
+tout.
+
+
+
+Le 30 mai 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Un convoi d'artillerie d'une cinquantaine de voitures, parti
+d'Augsbourg, s'est éloigné de la route de l'armée, et s'est dirigé
+d'Augsbourg sur Bayreuth; les partisans ennemis ont attaqué ce convoi
+entre Zwickau et Chemnitz, ce qui a occasionné la perte de deux cents
+hommes et de trois cents chevaux qui ont été pris; de sept à huit pièces
+de canon, et de plusieurs voitures qui ont été détruites; les pièces ont
+été reprises. S. M. a ordonné de faire une enquête pour savoir qui a
+pris sur soi de changer la route de l'armée. Que ce soit un général ou
+un commissaire des guerres, il doit être puni selon la rigueur des lois
+militaires, la route de l'armée ayant été ordonnée d'Augsbourg par
+Wurtzbourg et Fulde.
+
+Le général Poinsot, venant de Brunswick avec un régiment de marche de
+cavalerie, fort de quatre cents hommes, a été attaqué par sept à huit
+cents hommes de cavalerie ennemie près Halle; il a été fait prisonnier
+avec une centaine d'hommes; deux cents hommes sont revenus à Leipsick.
+
+Le duc de Padoue est arrivé à Leipsick, où il réunit sa cavalerie pour
+balayer toute la rive gauche de l'Elbe.
+
+
+
+Le 31 mai au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Vicence, le comte de Schouvaloff et le général Kleist ont eu
+une conférence de dix-huit heures, au couvent de Watelstadt, près de
+Liegnitz. Ils se sont séparés hier 30, à cinq heures après-midi. Le
+résultat n'est pas encore connu. On est convenu, dit-on, du principe
+d'un armistice, mais on ne paraît pas d'accord sur les limites qui
+doivent former la ligne de démarcation. Le 31, à six heures du soir, les
+conférences ont recommencé du côté de Striegau.
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Neumarck; celui du prince de
+la Moskwa, ayant sous ses ordres le général Lauriston et le général
+Reynier, était à Lissa. Le duc de Tarente et le comte Bertrand étaient
+entre Jauer et Striegau. Le duc de Raguse était entre Moys et Neumarkt.
+Le duc de Bellune était à Steinau sur l'Oder. Glogau était entièrement
+débloqué. La garnison a eu constamment du succès dans ses sorties. Cette
+place a encore pour sept mois de vivres.
+
+Le 28, le duc de Reggio ayant pris position à Hoyerswerda, fut attaqué
+par le corps du général Bulow, fort de quinze à dix-huit mille hommes.
+Le combat s'engagea; l'ennemi fut repoussé sur tous les points et
+poursuivi l'espace de deux lieues.
+
+Le 22 mai, le lieutenant-général Vandamme s'est emparé de Wilhelmsburg,
+devant Hambourg.
+
+Le 24, le quartier-général du prince d'Eckmülh était à Harbourg.
+Plusieurs bombes étaient tombées dans Hambourg, et les troupes russes
+paraissant évacuer cette ville, les négociations s'étaient ouvertes
+pour la reddition de cette place; les troupes danoises faisaient cause
+commune avec les troupes françaises.
+
+Il devait y avoir, le 25, une conférence avec les généraux danois,
+pour régler le plan d'opérations. M. le comte de Kaas, ministre de
+l'intérieur du roi de Danemarck, et chargé d'une mission auprès de
+l'empereur, était parti pour se rendre au quartier-général.
+
+
+
+Le 2 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était toujours à Neumarkt; celui
+du prince de la Moskwa était à Lissa; le duc de Tarente et le comte
+Bertrand étaient entre Jauer et Striegau; le duc de Raguse au village
+d'Eisendorf; le troisième corps, au village de Titersdorf; le duc de
+Bellune entre Glogau et Liegnitz.
+
+Le comte de Bubna était arrivé à Liegnitz, et avait des conférences avec
+le duc de Bassano.
+
+Le général Lauriston est entré à Breslau le 1er juin, à six heures du
+matin. Une division prussienne de six à sept mille hommes qui couvrait
+cette ville en défendant le passage de la Lohe, a été enfoncée au
+village de Neukirchen.
+
+Le bourgmestre et quatre députés de la ville de Breslau ont été
+présentés à l'empereur, à Neumarkt, le 1er juin, à deux heures
+après-midi.
+
+S. M. leur a dit qu'ils pouvaient rassurer les habitans; que quelque
+chose qu'ils eussent faite pour seconder l'esprit d'anarchie que les
+Stein et les Scharnhorss voulaient exciter, elle pardonnait à tous.
+
+La ville est parfaitement tranquille, et tous les habitans y sont
+restés. Breslau offre de très-grandes ressources.
+
+Le duc de Vicence et les plénipotentiaires russe et prussien, le
+comte Schouvaloff et le général de Kleist, avaient échangé leurs
+pleins-pouvoirs, et avaient neutralisé le village de Peicherwitz.
+Quarante hommes d'infanterie et vingt hommes de cavalerie, fournis
+par l'armée française, et le même nombre d'hommes fournis par l'armée
+alliée, occupaient respectivement les deux entrées du village. Le 2 au
+matin, les plénipotentiaires étaient en conférence pour convenir de la
+ligne qui, pendant l'armistice, doit déterminer la position des
+deux armées. En attendant, des ordres ont été donnés des deux
+quartiers-généraux afin qu'aucunes hostilités n'eussent lieu. Ainsi,
+depuis le 1er juin, à deux heures de l'après-midi, il n'a été commis
+aucune hostilité de part ni d'autre.
+
+
+
+Le 4 juin au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armistice a été signé le 4, à deux heures après midi.
+
+S. M. l'empereur part le 5, à la pointe du jour, pour se rendre à
+Liegnitz. On croit que pendant la durée de l'armistice, S. M. se tiendra
+une partie du temps à Glogau, et la plus grande partie à Dresde, afin
+d'être plus près de ses états.
+
+Glogau est approvisionné pour un an.
+
+
+
+Le 6 juin 1813.
+
+_A. S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était, le 6, à Liegnitz.
+
+Le prince de la Moskwa était toujours à Breslau.
+
+Les commissaires nommés par l'empereur de Russie, pour l'exécution
+de l'armistice, étaient le comte de Schouvaloff, aide-de-camp de
+l'empereur, et M. de Koutousoff, major-général, aide-de-camp de
+l'empereur. Les commissaires nommés de la part de la France, sont le
+général de division Dumoutier, commandant une division de la garde,
+et le général de brigade Flahaut, aide-de-camp de l'empereur.--Ces
+commissaires se tiennent à Neumarkt.
+
+Le duc de Trévise porte son quartier-général à Glogau, avec la jeune
+garde. La vieille garde retourne à Dresde, où l'on croit que S. M. va
+porter son quartier-général.
+
+Les différens corps d'armée se sont mis en marche, pour former des camps
+dans les différentes positions de Goldberg, de Loewenberg, de Buntzlau,
+de Liegnitz, de Sprottau, de Sagan, etc.
+
+Le corps polonais du prince Poniatowski, qui traverse la Bohême, est
+attendu à Zittau le 10 juin.
+
+
+
+Le 7 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de S. M. l'empereur était à Buntzlau. Tous les corps
+d'armée étaient en marche pour se rendre dans leurs cantonnemens. L'Oder
+était couvert de bateaux qui descendaient de Breslau à Glogau, chargés
+d'artillerie, d'outils, de farine et d'objets de toute espèce pris à
+l'ennemi.
+
+La ville de Hambourg a été reprise le 30 mai, de vive force. Le prince
+d'Eckmülh se loue spécialement de la conduite du général Vandamme.
+Hambourg avait été perdu, pendant la campagne précédente, par la
+pusillanimité du général Saint-Cyr: c'est à la vigueur qu'a déployée
+le générai Vandamme, du moment de son arrivée dans la trente-deuxième
+division militaire, qu'on doit la conservation de Brême, et aujourd'hui
+la prise de Hambourg. On y a fait plusieurs centaines de prisonniers.
+On a trouvé dans la ville deux ou trois cents pièces de canon, dont
+quatre-vingts sur les remparts. On avait fait des travaux pour mettre la
+ville en état de défense.
+
+Le Danemarck marche avec nous: le prince d'Eckmülh avait le projet de se
+porter sur Lubeck. Ainsi, la trente-deuxième division militaire et tout
+le territoire de l'empire sont entièrement délivrés de l'ennemi.
+
+Des ordres ont été donnés pour faire de Hambourg une place forte: elle
+est environnée d'un rempart bastionné, ayant un large fossé plein d'eau,
+et pouvant être couvert en partie par des inondations. Les travaux sont
+dirigés de manière que la communication avec Hambourg se fasse par les
+îles, en tout temps.
+
+L'empereur a ordonné la construction d'une autre place sur l'Elbe, à
+l'embouchure du Havel. Koenigstein, Torgau, Wittemberg, Magdebourg,
+la place du Havel et Hambourg, compléteront la défense de la ligne de
+l'Elbe.
+
+Les ducs de Cambridge et de Brunswick, princes de la maison
+d'Angleterre, sont arrivés à temps à Hambourg, pour donner plus de
+relief au succès des Français. Leur voyage se réduit à ceci: ils sont
+arrivés, et se sont sauvés.
+
+Les derniers bataillons des cinq divisions du prince d'Eckmülh,
+lesquelles sont composées de soixante-douze bataillons au grand complet,
+sont partis de Wesel.
+
+Depuis le commencement de la campagne, l'armée française a délivré la
+Saxe, conquis la moitié de la Silésie, réoccupé la trente-deuxième
+division militaire, confondu les espérances de nos ennemis.
+
+
+
+Le 10 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur était arrivé le 10, à quatre heures du matin, à Dresde. La
+garde à cheval y était arrivée à midi. La garde à pied y était attendue
+le lendemain 11.
+
+S. M., arrivée au moment où on s'y attendait le moins, avait ainsi rendu
+inutiles les préparatifs faits pour sa réception.
+
+A midi, le roi de Saxe est venu voir l'empereur, qu'on a logé au
+faubourg, dans la belle maison Marcolini, où il y a un grand appartement
+au rez-de-chaussée et un beau parc; le palais du roi, qu'habitait
+précédemment l'empereur, n'ayant pas de jardin.
+
+A sept heures du soir, l'empereur a reçu M. de Kaas, ministre de
+l'intérieur et de la justice du roi de Danemarck.
+
+Une brigade danoise de la division auxiliaire mise sous les ordres du
+prince d'Eckmülh, avait pris, le 2 juin, possession de Lubeck.
+
+Le prince de la Moskwa était, le 10, à Breslau; le duc de Trévise,
+à Glogau; le duc de Bellune, à Crossen; le duc de Reggio, sur les
+frontières de la Prusse, du côté de Berlin. L'armistice avait été publié
+partout. Les troupes faisaient des préparatifs pour asseoir leurs
+baraques et camper dans leurs positions respectives, depuis Glogau et
+Liegnitz, jusqu'aux frontières de la Bohême et à Goerlitz.
+
+
+
+Le 14 juin au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Toutes les troupes sont arrivées dans leurs cantonnemens. On élève des
+baraques et l'on forme les camps.
+
+L'empereur a paradé tous les jours à dix heures.
+
+Quelques partisans ennemis sont encore sur les derrières. Il y en a qui
+font la guerre pour leur compte, à la manière de Schill, et qui refusent
+de reconnaître l'armistice. Plusieurs colonnes sont en mouvement pour
+les détruire.
+
+
+
+Le 15 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le baron de Kaas, ministre de l'intérieur de Danemarck, et envoyé avec
+des lettres du roi, a été présenté à l'empereur.
+
+Après les affaires de Copenhague, un traité d'alliance fut conclu entre
+la France et le Danemarck: par ce traité, l'empereur garantissait
+l'intégrité du Danemarck.
+
+Dans le courant de 1811, la cour de Suède fit connaître à Paris le désir
+qu'elle avait de réunir la Norwège à la Suède, et demanda l'assistance
+de la France. L'on répondit que, quelque désir qu'eût la France de faire
+une chose agréable à la Suède, un traité d'alliance ayant été conclu
+avec le Danemarck, et garantissant l'intégrité de cette puissance, S. M.
+ne pouvait jamais donner son consentement au démembrement du territoire
+de son allié.
+
+Dès ce moment, la Suède s'éloigna de la France, et entra en négociation
+avec ses ennemis.
+
+Depuis, la guerre devint imminente entre la France et la Russie. La
+cour de Suède proposa de faire cause commune avec la France, mais en
+renouvelant sa proposition relative à la Norwège. C'est en vain que la
+Suède fit entrevoir que des ports de Norwège une descente en Écosse
+était facile; c'est en vain que l'on fit valoir toutes les garanties que
+l'ancienne alliance de la Suède donnerait à la France de la conduite
+qu'on tiendrait avec l'Angleterre. La conduite du cabinet des Tuileries
+fut la même: on avait les mains liées par le traité avec le Danemarck.
+
+Dès ce moment, la Suède ne garda plus de mesures; elle contracta une
+alliance avec l'Angleterre et la Russie; et la première stipulation de
+ce traité fut l'engagement commun de contraindre le Danemarck à céder la
+Norwège à la Suède.
+
+Les batailles de Smolensk et de la Moskwa enchaînèrent l'activité de la
+Suède; elle reçut quelques subsides, fit quelques préparatifs, mais ne
+commença aucune hostilité. Les événemens de l'hiver de 1812 arrivèrent,
+les troupes françaises évacuèrent Hambourg. La situation du Danemarck
+devint périlleuse; en guerre avec l'Angleterre, menacée par la Suède et
+par la Russie, la France paraissait impuissante pour le soutenir. Le
+roi de Danemarck, avec cette loyauté qui le caractérise, s'adressa à
+l'empereur pour sortir de cette situation. L'empereur, qui veut que
+sa politique ne soit jamais à charge à ses alliés, répondit que le
+Danemarck était maître de traiter avec l'Angleterre pour sauver
+l'intégrité de son territoire, et que son estime et son amitié pour le
+roi ne recevraient aucun refroidissement des nouvelles liaisons que la
+force des circonstances obligeait le Danemarck à contracter. Le roi
+témoigna toute sa reconnaissance de ce procédé.
+
+Quatre équipages de très-bons matelots avaient été fournis par le
+Danemarck, et montaient quatre vaisseaux de notre flotte de l'Escaut. Le
+roi de Danemarck ayant témoigné, sur ces entrefaites, le désir que ces
+marins lui fussent rendus, l'empereur les lui renvoya avec la plus
+scrupuleuse exactitude, en témoignant aux officiers et aux matelots la
+satisfaction qu'il avait de leurs bons services.
+
+Cependant les événemens marchaient.
+
+Les alliés pensaient que le rêve de Burke était réalisé. L'empire
+français, dans leur imagination, était déjà effacé du globe, et il faut
+que cette idée ait prédominé à un étrange point, puisqu'ils offraient
+au Danemarck, en indemnité de la Norwège, nos départemens de la
+trente-deuxième division militaire, et même toute la Hollande, afin de
+recomposer dans le Nord une puissance maritime qui fît système avec la
+Russie.
+
+Le roi de Danemarck, loin de se laisser surprendre à ces appâts
+trompeurs, leur dit: «Vous voulez donc me donner des colonies en Europe,
+et cela au détriment de la France?»
+
+Dans l'impossibilité de faire partager au roi de Danemarck une idée
+aussi folle, le prince Dolgorouki fut envoyé à Copenhague pour demander
+qu'on fit cause commune avec les alliés, et moyennant ce, les alliés
+garantissaient l'intégrité du Danemarck et même de la Norwège.
+
+L'urgence des circonstances, les dangers imminens que courait le
+Danemarck, l'éloignement des armées françaises, son propre salut firent
+fléchir la politique du Danemarck. Le roi consentit, moyennant la
+garantie de l'intégrité de ses états, à couvrir Hambourg, et à tenir
+cette ville à l'abri même des armées françaises, pendant toute la
+guerre. Il comprit tout ce que cette stipulation pouvait avoir de
+désagréable pour l'empereur; il y fit toutes les modifications de
+rédaction qu'il était possible d'y faire, et même ne la signa qu'en
+cédant aux instances de tous ceux dont il était entouré, qui lui
+représentaient la nécessité de sauver ses états; mais il était loin
+dépenser que c'était un piège qu'on venait là de lui tendre. On voulait
+le mettre ainsi en guerre avec la France, et après lui avoir fait perdre
+de cette façon son appui naturel dans cette circonstance, on voulait lui
+manquer de parole; et l'obliger de souscrire à toutes les conditions
+honteuses qu'on voudrait lui imposer.
+
+M. de Bernstorf se rendit à Londres; il croyait y être reçu avec
+empressement et n'avoir plus qu'à renouveler le traité consenti avec
+le prince Dolgorouki: mais quel fut son étonnement, lorsque le prince
+régent refusa de recevoir la lettre du roi, et que lord Castlereagh lui
+fit connaître qu'il ne pouvait y avoir de traité entre le Danemarck et
+l'Angleterre, si, au préalable, la Norwège n'était cédée à la Suède.
+Peu de jours après, le comte de Bernstorf reçut ordre de retourner en
+Danemarck.
+
+Au même moment, on tint le même langage au comte de Moltke, envoyé de
+Danemarck auprès de l'empereur Alexandre. Le prince Dolgorouki fut
+désavoué comme ayant dépassé ses pouvoirs, et pendant ce temps les
+Danois faisaient leur notification à l'armée française, et quelques
+hostilités avaient lieu!
+
+C'est en vain qu'on ouvrirait les annales des nations pour y voir une
+politique plus immorale. C'est au moment que le Danemarck se trouve
+ainsi engagé dans un état de guerre avec la France, que le traité auquel
+il croit se conformer est à la fois désavoué à Londres et en Russie,
+et qu'on profite de l'embarras où cette puissance est placée, pour lui
+présenter comme _ultimatum,_ un traité qui l'engageait à reconnaître la
+cession de la Norwège!
+
+Dans ces circonstances difficiles le roi montra la plus grande confiance
+dans l'empereur; il déclara le traité nul. Il rappela ses troupes de
+Hambourg, Il ordonna que son armée marcherait avec l'armée française, et
+enfin il déclara qu'il se considérait toujours comme allié de la France,
+et qu'il s'en reposait sur la magnanimité de l'empereur.
+
+Le président de Kaas fut envoyé au quartier-général français avec des
+lettres du roi.
+
+En même temps le roi fit partir pour la Norwège le prince héréditaire de
+Danemarck, jeune prince de la plus grande espérance, et particulièrement
+aimé des Norvégiens. Il partit déguisé en matelot, se jeta dans une
+barque de pêcheur et arriva en Norwège le 22 mai.
+
+Le 30 mai les troupes françaises entrèrent à Hambourg, et une division
+danoise, qui marchait avec nos troupes, entra à Lubeck.
+
+Le baron de Kaas se trouvant à Altona, eut à essuyer une autre scène de
+perfidie égale à la première.
+
+Les envoyés des alliés vinrent à son logement et lui firent connaître
+que l'on renonçait à la cession de la Norwège, et que sous la condition
+que le Danemarck fit cause commune avec les alliés, il n'en serait plus
+question; qu'ils le conjuraient de retarder son départ. La réponse de M.
+de Kaas fut simple: «J'ai mes ordres, je dois les exécuter.» On lui
+dit que les armées françaises étaient défaites; cela ne l'ébranla pas
+davantage, et il continua sa route.
+
+Cependant, le 31 mai une flotte anglaise parut dans la rade de
+Copenhague; un des vaisseaux de guerre mouilla devant la ville, et M.
+Thornton se présenta. Il fit connaître que les alliés allaient commencer
+les hostilités, si, dans quarante-huit heures, le Danemarck ne
+souscrivait à un traité, dont les principales conditions étaient de
+céder la Norwège à la Suède, en remettant sur-le-champ en dépôt la
+province de Drontheim, et de fournir vingt-cinq mille hommes pour
+marcher avec les alliés contre la France, et conquérir les indemnités
+qui devaient être la part du Danemarck. On déclarait en même temps que
+les ouvertures faites à M. de Kaas, à son passage à Altona, étaient
+désavouées et ne pouvaient être considérées que comme des pourparlers
+militaires. Le roi rejeta avec indignation cette injurieuse sommation.
+
+Cependant le prince royal arrivé en Norvège, y avait publié la
+proclamation suivante:
+
+«Norwégiens!
+
+«Votre roi connaît et apprécié votre fidélité inébranlable pour lui
+et la dynastie des rois de Norwège et de Danemarck, qui, depuis des
+siècles, règne sur vos pères et sur vous. Son désir paternel est
+de resserrer encore davantage le lien indissoluble de l'amitié
+_fraternelle_ et de l'union qui lie les peuples des deux royaumes. Le
+coeur de Frédéric VI est toujours avec vous, mais ses soins pour toutes
+les branches de l'administration de l'état le privent de se voir entouré
+de son peuple norwégien. C'est pour cela qu'il m'envoie près de vous,
+comme gouverneur, pour exécuter ses volontés comme s'il était présent;
+ses ordres seront mes lois. Mes efforts seront de gagner votre
+confiance. Votre estime et votre amitié seront ma récompense. Peut-être
+que des épreuves plus dures nous menacent ... Mais ayant confiance dans
+la Providence, j'irai sans crainte au-devant d'elles, et avec votre
+aide, fidèles Norwégiens; je vaincrai tous les obstacles. Je sais que je
+puis compter sur votre fidélité pour le roi, que vous voulez conserver
+l'ancienne indépendance de la Norwège, et que la devise qui nous réunit
+est: _Pour Dieu, le roi et la patrie!_
+
+_Signé_ CHRISTIAN-FRÉDÉRIC.
+
+
+
+La confiance que le roi de Danemarck a eue dans l'empereur se trouve
+entièrement justifiée, et tous les liens entre les deux peuples ont été
+rétablis et resserrés.
+
+L'armée française est à Hambourg: une division danoise en suit les
+mouvements, pour la soutenir. Les Anglais ne retirent de leur politique
+que honte et confusion; les voeux de tous les gens de bien accompagnent
+le prince héréditaire de Danemarck en Norwège. Ce qui rend critique la
+position de la Norwège, c'est le manque de subsistances; mais la Norwège
+restera danoise; l'intégrité du Danemarck est garantie par la France.
+
+Le bombardement de Copenhague, pendant qu'un ministre anglais était
+encore auprès du roi, l'incendie de cette capitale et de la flotte sans
+déclaration de guerre, sans aucune hostilité préalable, paraissaient
+devoir être la scène la plus odieuse de l'histoire moderne; mais la
+politique tortueuse qui porte les Anglais à demander la cession d'une
+province, heureuse depuis tant d'années sous le sceptre de la maison
+de Holstein, et la série d'intrigues dans laquelle ils descendent pour
+arriver à cet odieux résultat, seront considérées comme plus immorales
+et plus outrageantes encore que l'incendie de Copenhague. Ou y
+reconnaîtra la politique dont les maisons de _Timor_ et de _Sicile_ ont
+été victimes, et qui les a dépouillées de leurs états. Les Anglais se
+sont accoutumés dans l'Inde à n'être jamais arrêtés par aucune idée de
+justice. Ils suivent cette politique en Europe.
+
+Il paraît que dans tous les pourparlers que les alliés ont eus avec
+l'Angleterre, les puissances les plus ennemies de la France ont été
+soulevées par l'exagération des prétentions du gouvernement anglais.
+Les bases même de la paix de Lunéville, les Anglais les déclaraient
+inadmissibles comme trop favorables à la France. Les insensés! ils se
+trompent de latitude, et prennent les Français pour des Hindous!
+
+
+
+Le 21 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le huitième corps commandé par le prince Poniatowski, qui a traversé la
+Bohême, est arrivé à Zittau en Lusace. Ce corps est fort de dix-huit
+mille hommes, dont six mille de cavalerie. Tous les ordres ont été
+donnés pour compléter son habillement, et pour lui fournir tout ce qui
+pourrait lui manquer.
+
+S. M. a été le 20 à Pirna et à Koenigstein.
+
+Le président de Kaas, envoyé par le roi de Danemarck, a reçu son
+audience de congé, et est parti de Dresde.
+
+Les corps francs prussiens levés à l'instar de celui de Schill, ont
+continué, depuis l'armistice, à mettre des contributions, et à arrêter
+les hommes isolés. On leur a fait signifier l'armistice dès le 8;
+mais ils ont déclaré faire la guerre pour leur compte; et comme ils
+continuaient la même conduite, on a fait marcher contre eux plusieurs
+colonnes. Le capitaine Lutzow, qui commandait une de ces bandes, a été
+tué; quatre cents des siens ont été tués ou pris, et le reste dispersé.
+On ne croit pas que cent de ces brigands soient parvenus à repasser
+l'Elbe. Une autre bande, commandée par un capitaine Colombe, est
+entièrement cernée, et on a l'espoir que sous peu de jours la rive
+gauche de l'Elbe sera tout-à-fait purgée de la présence de ces bandes,
+qui se portaient à toute espèce d'excès envers les malheureux habitans.
+
+L'officier envoyé à Custrin est de retour. La garnison de cette place
+est d'environ cinq mille hommes, et n'a que cent cinquante malades. La
+place est dans le meilleur état, et est approvisionnée pour six mois en
+blé, riz, légume, viandes fraîches, et tous les objets nécessaires.
+
+La garnison a toujours été maîtresse des dehors de la place jusqu'à
+mille toises. Pendant ces quatre mois, le commandant n'a pas cessé
+de travailler à augmenter les moyens de son artillerie et les
+fortifications de la place.
+
+Toute l'armée est campée; ce repos fait le plus grand bien à nos
+troupes. Les distributions régulières de riz contribuent beaucoup à
+entretenir la santé du soldat.
+
+
+
+Le 25 juin 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 24, l'empereur a dîné chez le roi de Saxe. Le soir, la comédie
+française a donné sur le théâtre de la cour une représentation d'une
+pièce de Molière, à laquelle LL. MM. ont assisté.
+
+Le roi de Westphalie est venu à Dresde, voir l'empereur.
+
+Le 25, l'empereur a parcouru les différens débouchés des forêts de
+Dresde, et a fait une vingtaine de lieues. S. M., partie à cinq heures
+après midi, était de retour à dix heures du soir.
+
+Deux ponts ont été jetés sur l'Elbe, vis-à-vis la forteresse de
+Koenigstein. Le rocher de Silienstein, qui est sur la rive droite, à
+une demi-portée de canon de Koenigstein, a été occupé et fortifié. Des
+magasins et autres établissemens militaires sont préparés dans cette
+intéressante position. Un camp de soixante mille hommes, appuyé ainsi à
+la forteresse de Koenigstein, et pouvant manoeuvrer sur les deux rives,
+serait inattaquable par quelque force que ce fût.
+
+Le roi de Bavière a établi autour de Nymphenbourg, près de Munich, un
+camp de vingt-cinq mille hommes.
+
+L'empereur a donné au duc de Castiglione le commandement du corps
+d'observation de Bavière. Cette armée se réunit à Wurtzbourg. Elle est
+composée de six divisions d'infanterie et de deux de cavalerie.
+
+Le vice-roi réunit entre la Piave et l'Adige l'armée d'Italie, composée
+de trois corps. Le général Grenier en commande un.
+
+Le nouveau corps qui vient d'être formé à Magdebourg, sous le
+commandement du général Vandamme, compte déjà quarante bataillons et
+quatre-vingt pièces d'artillerie.
+
+Le prince d'Eckmühl est à Hambourg. Son corps a été renforcé par des
+troupes venant de France et de Hollande, de sorte que sur ce point il y
+plus de troupes qu'il n'y en a jamais eu. La division danoise qui est
+réunie au corps du prince d'Eckmühl est de quinze mille hommes.
+
+Le deuxième corps, que commande le duc de Bellune, n'avait qu'une
+division pendant la campagne qui vient de finir; ce corps a été
+complété, et le duc de Bellune commande aujourd'hui les trois divisions.
+
+Les circonstances étaient si urgentes au commencement de la campagne,
+que les bataillons d'un même régiment se trouvaient disséminés dans
+différens corps. Tout a été régularisé, et chaque régiment a réuni ses
+bataillons. Chaque jour il arrive une grande quantité de bataillons
+de marche qui passent l'Elbe à Magdebourg, à Wittemberg, à Torgau, à
+Dresde. S. M. passe tous les jours la revue de ceux qui arrivent par
+Dresde.
+
+Les équipages militaires de l'armée ont aujourd'hui, soit en caissons
+d'ancien modèle, soit en caissons du nouveau modèle (dit no. 2), soit
+en voitures à la comtoise, de quoi transporter des vivres pour toute
+l'armée pour un mois. S. M. a reconnu que les voitures à la comtoise,
+ainsi que les caissons d'ancien modèle, ont des inconvéniens, et elle
+a prescrit que désormais les équipages, au fur et à mesure des
+remplacemens, fussent établis sur les modèles des caissons no. 2,
+attelés de quatre chevaux et qui portent facilement vingt quintaux.
+
+L'armée est pourvue de moulins portatifs pesant seize livres, et faisant
+chaque jour cinq quintaux de farine. On a distribué trois de ces moulins
+par bataillon.
+
+On travaille avec la plus grande activité à augmenter les fortifications
+de Glogau.
+
+On travaille également à augmenter les fortifications de Wittemberg. S.
+M. veut faire de cette ville une place régulière; et comme le tracé en
+est défectueux, elle a ordonné qu'on la fit couvrir par trois couronnes
+en suivant à peu près la même méthode que le sénateur Chasseloup Laubat
+a mise en pratique à Alexandrie.
+
+Torgau est en bon état.
+
+On travaille aussi avec une grande activité à fortifier Hambourg. Le
+général du génie Haxo s'y est rendu pour tracer la citadelle et les
+ouvrages à établir dans les îles pour lier Harbourg avec Hambourg. Les
+ingénieurs des ponts et chaussées y construisent deux ponts volans dans
+le même système que ceux d'Anvers, un pour la marée montante, l'autre
+pour la marée descendante.
+
+Une nouvelle place sur l'Elbe a été tracée par le général Haxo du côté
+de Verden, à l'embouchure de la Havel.
+
+Les forts de Cuxhaven, qui étaient en état de soutenir un siége, mais
+qu'on avait abandonnés sans raison, et que l'ennemi avait rasés, se
+rétablissent. On y travaille avec activité; ce ne seront plus de simples
+batteries fermées, mais un fort qui, comme le fort impérial de l'Escaut,
+protégera l'arsenal de construction et le bassin, dont l'établissement
+est projeté sur l'Elbe, depuis que l'ingénieur Beaupré, qui a employé
+deux ans à sonder ce fleuve, a reconnu qu'il avait les mêmes propriétés
+que l'Escaut, et que les plus grandes escadres pouvaient y être
+construits et réunies dans ses rades.
+
+La troisième division de la jeune garde, que commande le général
+Laborde, officier d'un mérite consommé, est campée dans les bois en
+avant de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
+
+La quatrième division de la jeune garde, que commande le général Friant,
+débouche par Wurtzbourg. Des régimens de cette division ont déjà dépassé
+cette ville, et se portent sur Dresde.
+
+La cavalerie de la garde compte déjà plus de neuf mille chevaux.
+L'artillerie a déjà plus de deux cents pièces de canon. L'infanterie
+forme cinq divisions, dont quatre de la jeune garde et une de la
+vieille.
+
+Le septième corps, que commande le général Reynier, composé de la
+division Durutte, qui est une division française, et de deux divisions
+saxonnes, reçoit son complément. Ce corps est campé en avant de
+Goerlitz. Toute la cavalerie légère saxonne y est réunie, et va être
+également complétée. Le roi de Saxe porte aussi ses deux beaux régimens
+de cuirassiers à leur complet.
+
+S. M. a été extrêmement satisfaite des rois et des grands-ducs de la
+confédération. Le roi de Wurtemberg s'est particulièrement distingué. Il
+a fait, proportion gardée, des efforts égaux à ceux de la France, et
+son armée, infanterie, cavalerie et artillerie, a été portée au grand
+complet. Le prince Émile de Hesse-Darmstadt, qui commande le contingent
+de Hesse-Darmstadt, s'est constamment fait distinguer dans la campagne
+passée et dans celle-ci par beaucoup de sang-froid et beaucoup
+d'intrépidité. C'est un jeune prince d'espérance, que l'empereur,
+affectionne Beaucoup. Les seuls princes de Saxe sont en arrière pour le
+contingent.
+
+Non-seulement la citadelle d'Erfurt est en bon état et parfaitement
+approvisionnée, mais les fortifications ont été relevées; elles sont
+couvertes par des ouvrages avancés, et désormais Erfurt sera une place
+forte de première importance.
+
+Le congrès n'est pas encore réuni: on espère pourtant qu'il le sera
+sous quelques jours. Si on a perdu un mois, la faute n'en est pas a la
+France.
+
+L'Angleterre, qui n'a pas d'argent, n'a pu en fournir aux coalisés; mais
+elle vient d'imaginer un expédient nouveau. Un traité a été conclu entre
+l'Angleterre, la Russie et la Prusse, moyenant lequel il sera créé pour
+plusieurs centaines de millions d'un nouveau papier garanti par les
+trois puissances. C'est sur cette ressource que l'on compte pour faire
+face aux frais de la guerre.
+
+Dans les articles séparés, l'Angleterre garantit le tiers de ce papier,
+de sorte qu'en réalité, c'est une nouvelle dette ajoutée à la dette
+anglaise. Il reste à savoir dans quel pays on émettra ce nouveau papier.
+Lorsque cette idée lumineuse a été conçue, on espérait probablement que
+cette émission aurait lieu aux dépens de la confédération du Rhin et
+même de la France, notamment dans la Hollande, dans la Belgique et
+dans les départemens du Rhin. Cependant le traité n'en a pas moins été
+ratifié depuis l'armistice. La Russie fait la dépense de son armée avec
+du papier, que les habitans de la Prusse sont obligés de recevoir; la
+Prusse elle-même fait son service avec du papier: l'Angleterre aussi a
+son papier. Il paraît que chacun de ces papiers isolé n'a plus le crédit
+suffisant, puisque ces puissances prennent le parti d'en créer un en
+commun. C'est aux négocians et aux banquiers à nous faire connaître s'il
+faut multiplier le crédit du nouveau papier par le crédit des trois
+puissances, ou bien si ce crédit doit être le quotient.
+
+La Suède seule paraît avoir reçu de l'argent de l'Angleterre, à peu près
+cinq à six cent mille livres sterling.
+
+La garnison de Modlin est en bon état; les fortifications sont
+augmentées. On déchiffrait au quartier-général les rapports des
+gouverneurs de Modlin et de Zamosc. Les garnisons de ces deux places
+sont restées maîtresses du pays à une lieue autour d'elles, les troupes
+qui les bloquaient n'étant que des milices mal armées et mal équipées.
+
+L'empereur a pris à sa solde l'armée du prince Poniatowski, et lui a
+donné une nouvelle organisation. Des ateliers sont établis pour fournir
+à ses besoins. Avant vingt jours, elle sera équipée à neuf et remise en
+bon état.
+
+Quelque brillante que soit cette situation, et quoique S. M. ait
+réellement plus de puissance militaire que jamais, elle n'en désire la
+paix qu'avec plus d'ardeur.
+
+L'administration a fait acheter une grande quantité de riz, afin que
+pendant toute la grande chaleur cette denrée entre pour un quart dans
+les rations du soldat.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le comte de Metternich, ministre d'état et des conférences de S. M.
+l'empereur d'Autriche, est arrivé à Dresde, et a déjà eu plusieurs
+conférences avec le duc de Bassano.
+
+La Russie vient d'obtenir du roi de Prusse que le papier russe ait un
+cours forcé dans les états prussiens, et comme le papier prussien perd
+déjà soixante-dix pour cent, cette ordonnance ne semble pas propre à
+relever le crédit de la Prusse.
+
+La ville de Berlin est tourmentée de toutes les manières, et chaque jour
+les vexations s'y font sentir davantage. Cette capitale compare déjà sa
+situation à celle de plusieurs villes de France en 1793.
+
+S. M. l'empereur a fait le 28 une course de huit à dix heures aux
+environs de Dresde.
+
+On a reçu des nouvelles de Modlin et de Zamosc. Ces places sont dans la
+meilleure situation, soit pour les vivres et les munitions de guerre,
+soit pour les fortifications.
+
+
+
+Magdebourg, le 12 juillet 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est arrivé aujourd'hui ici à sept heures du matin. S. M. est
+aussitôt montée à cheval, et a visité les fortifications, qui rendent
+Magdebourg une des plus fortes places de l'Europe.
+
+S. M. est partie de Dresde le 10, à trois heures du matin. Elle a
+déjeuné à Torgau, a visité les fortifications de cette place, et y a vu
+la brigade de troupes saxonnes commandée par le général Lecocq. A six du
+soir, elle est arrivée à Wittemberg, et en a visité les fortifications.
+
+Le 11, à cinq heures du matin, S. M. a passé en revue trois divisions
+(les cinquième, sixième et sixième _bis_) arrivant de France; elle a
+nommé aux emplois vacans, et a accordé des récompenses à plusieurs
+officiers et soldats.
+
+Parti de Wittemberg à trois heures après-midi, l'empereur est arrivé à
+six heures à Dessau, où S. M. a vu la division du général Philippon.
+
+S. M. a quitté Dessau à deux heures du matin, et dès cinq heures elle se
+trouvait à Magdebourg, où sont campées les trois divisions du corps du
+général comte Vandamme.
+
+
+
+Dresde, le 15 juillet 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est parti de Magdebourg le 13, après avoir vu les divisions
+du corps du général Vandamme, et s'est rendu à Leipsick.
+
+Le 14, à cinq heures du matin, S. M. a vu le troisième corps de
+cavalerie, que commande le duc de Padoue.
+
+Dans l'après-midi, S. M. a vu sur la grande place de Leipsick le reste
+des troupes du duc de Padoue, qu'elle n'avait pas pu voir le matin. Elle
+est montée ensuite en voiture, à cinq heures du soir, pour Dresde, où
+elle est arrivée à une heure après minuit.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Vicence, grand-écuyer, et le comte de Narbonne, ambassadeur
+de France à Vienne, ont été nommés par l'empereur ses ministres
+plénipotentiaires à Prague.
+
+Le comte de Narbonne était parti le 9.
+
+On croit que le duc de Vicence partira le 18.
+
+Le conseiller intime d'Anstett, plénipotentiaire de l'empereur de
+Russie, était arrivé le 12 juillet à Prague.
+
+Une convention avait été signée à Neumarkt pour la prolongation de
+l'armistice jusqu'à la mi-août.
+
+
+
+De notre camp impérial de Dresde, le 14 août 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au duc de Massa, grand-juge ministre de la
+justice._
+
+«Monsieur le duc de Massa, notre grand-juge ministre de la justice,
+
+«Nous avons appris avec la plus grande peine la scène scandaleuse qui
+vient de se passer à Bruxelles, aux assises de la cour impériale. Notre
+bonne ville d'Anvers, après avoir perdu plusieurs millions par la
+déprédation publique et avouée des agens de l'octroi, a perdu son procès
+et a été condamnée aux dépens. Le jury, dans cette circonstance, n'a pas
+répondu à la confiance de la loi, et plusieurs jurés, trahissant leur
+serment, se sont livrés publiquement à la plus honteuse corruption. Dans
+cette circonstance, quoiqu'il soit dans nos principes et dans notre
+volonté que nos tribunaux administrent la justice avec la plus grande
+indépendance, cependant, comme ils l'administrent en notre nom et à la
+décharge de notre conscience, nous ne pouvons pas ignorer et tolérer un
+pareil scandale, ni permettre que la corruption triomphe et marche tête
+levée dans nos bonnes villes de Bruxelles et d'Anvers.
+
+«Notre intention est qu'à la réception de la présente lettre, vous ayez
+à ordonner à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles de
+réunir les juges qui ont présidé la session des assises, et de dresser
+procès-verbal en forme d'enquête de ce qui est à leur connaissance, et
+de ce qu'ils pensent relativement à la scandaleuse déclaration du jury
+dans l'affaire dont il s'agit. Notre intention est que vous fassiez
+connaître à notre procureur impérial près la cour de Bruxelles, que le
+jugement de la cour rendu en conséquence de ladite déclaration du jury,
+doit être regardé comme suspendu; qu'en conséquence les prévenus doivent
+être remis sous la main de la justice, et le séquestre réapposé sur
+leurs biens. Enfin notre intention est qu'en vertu du paragraphe 4
+de l'article 55 du titre 5 des constitutions de l'empire, vous nous
+présentiez, dans un conseil privé que nous autorisons à cet effet la
+régente, notre chère et bien-aimée épouse, à présider, un projet de
+sénatus-consulte pour annuler le jugement de la cour d'assises de
+Bruxelles y et envoyer cette affaire à notre cour de cassation qui
+désignera une cour impériale pardevant laquelle la procédure sera
+recommencée et jugée, les chambres réunies et sans jury. Nous désirons
+que si la corruption est active à éluder l'effet des lois, les
+corrupteurs sachent que les lois, dans leur sagesse, ont su pourvoir
+à tout. Notre intention est aussi que vous donniez des instructions à
+notre procureur impérial, qui sera à cet effet autorisé par un article
+du sénatus-consulte, pour qu'il poursuive ceux des jurés que la clameur
+publique accuse d'avoir cédé à la corruption dans cette affaire. Nous
+espérons que notre bonne ville d'Anvers sera consolée par cette juste
+décision souveraine, et qu'elle y verra la sollicitude que nous portons
+à nos peuples, même au milieu des camps et des circonstances de la
+guerre.
+
+«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 20 août 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les ennemis ont dénoncé l'armistice le 11, à midi, et ont fait connaître
+que les hostilités commenceraient le 19 après minuit.
+
+En même temps, une note de M. le comte de Metternich, ministre des
+relations extérieures d'Autriche, adressée à M. le comte de Narbonne,
+lui fait connaître que l'Autriche déclarait la guerre à la France.
+
+Le 17 au matin, les dispositions des deux armées étaient les suivantes:
+
+Les quatrième, douzième et septième corps, sous les ordres du duc de
+Reggio, étaient à Dahme.
+
+Le prince d'Eckmühl, avec son corps, auquel les Danois étaient réunis,
+campait devant Hambourg, son quartier-général étant à Bergedorf.
+
+Le troisième corps était à Liegnitz, sous les ordres du prince de la
+Moskwa.
+
+Le cinquième corps était à Goldberg, sous les ordres du général
+Lauriston.
+
+Le onzième corps était à Loewenberg, sous les ordres du duc de Tarente.
+
+Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, était à Bunzlau.
+
+Le huitième corps, aux ordres du prince Poniatowski, était à Zittau.
+
+Le maréchal Saint-Cyr était, avec le quatorzième corps, la gauche
+appuyée à l'Elbe, au camp de Koenigstein et à cheval sur la grande
+chaussée de Prague à Dresde, poussant des corps d'observation jusqu'aux
+débouchés de Marienberg.
+
+Le premier corps arrivait à Dresde, et le deuxième corps à Zittau.
+
+Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg avaient chacun leur
+garnison, et étaient armés et approvisionnés.
+
+L'armée ennemie était, autant qu'on en peut juger, dans la position
+suivante:
+
+Quatre-vingt mille Russes et Prussiens étaient entrés, dès le 10 au
+matin, en Bohême, et devaient arriver vers le 21 sur l'Elbe. Cette armée
+est commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, les généraux
+russes Barclay de Tolly, Wittgenstein et Miloradowitch, et le général
+prussien Kleist. Les gardes russe et prussienne en font partie; ce qui,
+joint à l'armée du prince Schwartzenberg, formait la grande armée et une
+force de deux cent mille hommes. Cette armée devait opérer sur la rive
+gauche de l'Elbe, en passant ce fleuve en Bohême.
+
+L'armée de Silésie, commandée par les généraux prussiens Blucher et
+Yorck, et par les généraux russes Sacken et Langeron, paraissait se
+réunir à Breslau; elle était forte de cent mille hommes.
+
+Plusieurs corps prussiens, suédois et des troupes d'insurrection
+couvraient Berlin, et étaient opposés à Hambourg et au duc de Reggio.
+L'on portait la force de ces armées qui couvraient Berlin, à cent dix
+mille hommes.
+
+Toutes les opérations de l'ennemi étaient faites dans l'idée que
+l'empereur repasserait sur la rive gauche de l'Elbe.
+
+La garde impériale partie de Dresde, se porta le 15 à Bautzen, et le 18
+à Goerlitz.
+
+Le 19, l'empereur se porta à Zittau, fit marcher sur-le-champ les
+troupes du prince Poniatowski, força les débouchés de la Bohême, passa
+la grande chaîne des montagnes qui séparent la Bohême de la Lusace, et
+entra à Gobel, pendant le temps que le général Lefèvre-Desnouettes, avec
+une division d'infanterie et de cavalerie de la garde, s'emparait de
+Hambourg, franchissait le col des montagnes à Georgenthal, et que le
+général polonais Reminski s'emparait de Friedland et de Reichenberg.
+
+Cette opération avait pour but d'inquiéter les alliés sur Prague, et
+d'acquérir des notions certaines sur leurs projets. On apprit là ce que
+nos espions avaient déjà fait connaître, que l'élite de l'armée russe
+et prussienne traversait la Bohême, se réunissant sur la rive gauche de
+l'Elbe.
+
+Nos coureurs poussèrent jusqu'à seize lieues de Prague.
+
+L'empereur était de retour de Bohême à Zittau le 20 à une heure du
+matin; il laissa le duc de Bellune avec le deuxième corps à Zittau, pour
+appuyer le corps du prince Poniatowski; il plaça le général
+Vandamme, avec le premier corps, à Rumbourg, pour appuyer le général
+Lefèvre-Desnouettes, ces deux généraux occupant en force le col, et
+faisant construire des redoutes sur le mamelon qui domine sur le col.
+L'empereur se porta par Lauban en Silésie, où il arriva le 20 avant sept
+heures du soir.
+
+L'armée ennemie de Silésie avait violé l'armistice, traversé le
+territoire neutre dès le 12. Ils avaient le 15 insulté tous nos
+avant-postes, et enlevé quelques vedettes.
+
+Le 16, un corps russe se plaça entre le Bober et le poste de Spiller,
+occupé par deux cents hommes de la division Charpentier. Ces braves qui
+se reposaient sur la foi des traités, coururent aux armes, passèrent
+sur le ventre des ennemis et les dispersèrent. Le chef de bataillon la
+Guillermie les commandait.
+
+Le 18, le duc de Tarente donna l'ordre au général Zucchi de prendre
+la petite ville de Lahn; il s'y porta avec une brigade italienne; il
+exécuta bravement son ordre, et fit perdre à l'ennemi plus de cinq cents
+hommes: le général Zucchi est un officier d'un mérite distingué. Les
+troupes italiennes ont attaqué, à la baïonnette, les Russes, qui étaient
+en nombre supérieur.
+
+Le 19, l'ennemi est venu camper à Zobten. Un corps de douze mille Russes
+a passé le Bober et a attaqué le poste de Siebenicken, défendu par trois
+compagnies légères. Le général Lauriston fait prendre les armes à une
+partie de son corps, part de Loewenberg, marche à l'ennemi et le culbute
+dans le Bober. La brigade du général Lafitte, de la division Rochambeau,
+s'est distinguée.
+
+Cependant, l'empereur, arrivé le 20 à Lauban, était, le 21, à la pointe
+du jour, à Loewenberg, et faisait jeter des ponts sur le Bober. Le corps
+du général Lauriston passa à midi. Le général Maison culbuta, avec sa
+valeur accoutumée, tout ce qui voulut s'opposer à son passage, s'empara
+de toutes les positions, et mena l'ennemi battant jusqu'auprès de
+Goldberg. Le cinquième et le onzième corps l'appuyèrent. Sur la gauche,
+le prince de la Moskwa faisait attaquer le général Saken par le
+troisième corps, en avant de Bunzlau, le culbutait, le mettait en
+déroute, et lui faisait des prisonniers.
+
+L'ennemi se mit en retraite.
+
+Un combat eut lieu le 23 août devant Goldberg. Le général Lauriston s'y
+trouvait à la tête des cinquième et onzième corps. Il avait devant lui
+les Russes qui couvraient la position de Flensberg, et les Prussiens qui
+s'étendaient à droite sur la route de Liegnitz. Au moment où le général
+Gérard débouchait par la gauche sur _Nieder-au_, une colonne de
+vingt-cinq mille Prussiens parut sur ce point; il la fit attaquer au
+milieu des baraques de l'ancien camp; elle fut enfoncée de toutes parts;
+les Prussiens essayèrent plusieurs charges de cavalerie qui furent
+repoussées à bout-portant; ils furent chassés de toutes leurs positions,
+et laissèrent sur le champ de bataille près de cinq mille morts, des
+prisonniers, etc. A la droite, _le Flensberg_ fut pris et repris
+plusieurs fois; enfin, le cent trente-cinquième régiment s'élança sur
+l'ennemi et le culbuta entièrement. L'ennemi a perdu sur ce point mille
+morts et quatre mille blessés.
+
+L'armée des alliés se retira en désordre et en toute hâte sur Jauer.
+
+L'ennemi ainsi battu en Silésie, l'empereur prit avec lui le prince
+de la Moskwa, laissa le commandement de l'armée de Silésie au duc
+de Tarente, et arriva le 25 à Stolpen. La garde vieille et jeune,
+infanterie, cavalerie et artillerie, fit ces quarante lieues en quatre
+jours.
+
+
+
+Le 28 août 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, à huit heures du matin, l'empereur entra dans Dresde. La grande
+armée russe, prussienne et autrichienne, commandée par les souverains,
+était en présence; elle couronnait toutes les collines qui environnent
+Dresde, à la distance d'une petite lieue par la rive gauche. Le maréchal
+Saint-Cyr, avec le quatorzième corps et la garnison de Dresde,
+occupait le camp retranché et bordait de tirailleurs les palanques qui
+environnaient les faubourgs. Tout était calme à midi; mais, pour l'oeil
+exercé, ce calme était le précurseur de l'orage: une attaque paraissait
+imminente.
+
+A quatre heures après-midi, au signal de trois coups de canon, six
+colonnes ennemies, précédées chacune de cinquante bouches à feu, se
+formèrent, et peu de momens après descendirent dans la plaine; elles se
+dirigèrent sur les redoutes. En moins d'un quart-d'heure la canonnade
+devint terrible. Le feu d'une redoute étant éteint, les assiégeans
+l'avaient tournée et faisaient des efforts au pied de la palanque des
+faubourgs, où un bon nombre trouvèrent la mort.
+
+Il était près de cinq heures: une partie des réserves du quatorzième
+corps était engagée. Quelques obus tombaient dans la ville; le moment
+paraissait pressant. L'empereur ordonna au roi de Naples de se porter
+avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg sur le flanc droit
+de l'ennemi, et au duc de Trévise de se porter sur le flanc gauche.
+Les quatre divisions de la jeune garde, commandées par les généraux
+Dumoutier, Barrois, Decouz et Roguet, débouchèrent alors, deux par la
+porte de Pirna et deux par la porte de Plauen. Le prince de la Moskwa
+déboucha à la tête de la division Barrois. Ces divisions culbutèrent
+tout devant elles; le feu s'éloigna sur-le-champ du centre à la
+circonférence, et bientôt fut rejeté sur les collines. Le champ de
+bataille resta couvert de morts, de canons et de débris. Le général
+Dumoutier est blessé, ainsi que les généraux Boyeldieu, Tindal et
+Combelles. L'officier d'ordonnance Béranger est blessé à mort; c'était
+un jeune homme d'espérance. Le général Gros, de la garde, s'est jeté le
+premier dans le fossé d'une redoute où les sapeurs ennemis travaillaient
+déjà à couper des palissades: il est blessé d'un coup de baïonnette.
+
+La nuit devint obscure et le feu cessa, l'ennemi ayant échoué dans
+son attaque et laissé plus de deux mille prisonniers sur le champ de
+bataille, couvert de blessés et de morts.
+
+Le 27, le temps était affreux; la pluie tombait par torrens. Le soldat
+avait passé la nuit dans la boue et dans l'eau. A neuf heures du matin,
+l'on vit distinctement l'ennemi prolonger sa gauche et couvrir les
+collines qui étaient séparées de son centre par le vallon de Plauen.
+
+Le roi de Naples partit avec le corps du duc de Bellune et les divisions
+de cuirassiers, et déboucha sur la route de Freyberg pour attaquer cette
+gauche. Il le fit avec le plus grand succès. Les six divisions qui
+composaient cette aile furent culbutées et éparpillées. La moitié, avec
+les drapeaux et les canons, fut faite prisonnière, et dans le nombre se
+trouvent plusieurs généraux.
+
+Au centre, une vive canonnade soutenait l'attention de l'ennemi, et des
+colonnes se montraient prêtes à l'attaquer sur la gauche.
+
+Le duc de Trévise, avec le général Nansouty, manoeuvrait dans la plaine,
+la gauche à la rivière et la droite aux collines.
+
+Le maréchal Saint-Cyr liait notre gauche au centre, qui était formé par
+le corps du duc de Raguse.
+
+Sur les deux heures après midi, l'ennemi se décida à la retraite, il
+avait perdu sa grande communication de Bohême par sa gauche et par sa
+droite.
+
+Les résultats de cette journée sont vingt-cinq à trente mille
+prisonniers, quarante drapeaux et soixante pièces de canon.
+
+On peut compter que l'ennemi a soixante mille hommes de moins. Notre
+perte se monte, en blessés, tués ou pris, à quatre mille hommes.
+
+La cavalerie s'est couverte de gloire. L'état-major de la cavalerie fera
+connaître les détails et ceux qui se sont distingués.
+
+La jeune garde a mérité les éloges de toute l'armée. La vieille garde a
+eu deux bataillons engagés; ses autres bataillons étaient dans la ville,
+disponibles en réserve. Les deux bataillons qui ont donné ont tout
+culbuté à l'arme blanche.
+
+La ville de Dresde a été épouvantée et a couru de grands dangers.
+
+La conduite des habitans a été ce qu'on devait attendre d'un peuple
+allié. Le roi de Saxe et sa famille sont restés à Dresde, et ont donné
+l'exemple de la confiance. Le 30 août 1813.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 28, le 29 et le 30, nous avons poursuivi nos succès. Les généraux
+Gustex, Doumerc et d'Audenarde, du corps du général Latour-Maubourg,
+ont pris plus de mille caissons ou voitures de munitions, et ramassé
+beaucoup de prisonniers. Les villages sont pleins de blessés ennemis; on
+en compte plus de dix mille.
+
+L'ennemi a perdu, suivant les rapports des prisonniers, huit généraux
+tués ou blessés.
+
+Le duc de Raguse a eu plusieurs affaires d'avant-garde qui attestent
+l'intrépidité de ses troupes.
+
+Le général Vandamme, commandant le premier corps, a débouché le 25 par
+Koenigstein, et s'est emparé, le 26, du camp de Pirna, de la ville et de
+Hohendorf. Il a intercepté la grande communication de Prague à Dresde.
+Le duc de Wurtemberg, avec quinze mille Russes, avait été chargé
+d'observer ce débouché. Le 28, le général Vandamme l'a attaqué, battu,
+lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris six pièces de canon, et
+l'a poussé en Bohême. Le prince de Reuss, général de brigade, officier
+de mérite, a été tué.
+
+Dans la journée du 29, le général Vandamme s'est placé sur les hauteurs
+de la Bohême, et s'y est établi. Il fait battre le pays par des coureurs
+et des partis, pour avoir des nouvelles de l'ennemi, l'inquiéter et
+s'emparer de ses magasins.
+
+Le prince d'Eckmülh était, le 24, à Schwerin. Il n'avait encore eu
+aucune affaire majeure. Les Danois s'étaient distingués dans plusieurs
+petites affaires.
+
+Ce début de la campagne est des plus brillans, et fait concevoir de
+grandes espérances. La qualité de notre infanterie est de beaucoup
+supérieure à celle de l'ennemi.
+
+
+
+Le 1er septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 28 août, le roi de Naples a couché à Freyberg avec le duc de Bellune;
+le 29, à Lichtenberg; le 30, à Zetau; le 31, à Seyda.
+
+Le duc de Raguse, avec le sixième corps, a couché le 28, à
+Dippoldiswalda, où l'ennemi a abandonné douze cents blessés; le 29, à
+Falkenhain; le 30, à Altenberg, et le 31, à Zinnwald.
+
+Le quatorzième corps, sous les ordres du maréchal Saint-Cyr, était le 28
+à Maxen; le 29, à Reinhards-Grimma; le 30, à Dittersdorff, et le 31, à
+Liebenau.
+
+Le premier corps, sous les ordres du général Vandamme, était le 28 à
+Hollendorff, et le 29, à Peterswalde, occupant les montagnes.
+
+Le duc de Trévise était en position, le 28 et le 29, à Pirna.
+
+Le général Pajol, commandant la cavalerie du quatorzième corps, a fait
+des prisonniers.
+
+L'ennemi se retira dans la position de Dippoldiswalda et Altenberg.
+Sa gauche suivit la route de Plauen, et se replia par Tharandt sur
+Dippoldiswalda, ne pouvant faire sa retraite par la route de Freyberg.
+Sa droite ne pouvant se retirer par la chaussée de Pirna, ni par celle
+de Dohna, se retira sur Maxen, et de là sur Dippoldiswalda. Tout ce qui
+était en partisan et détaché de Meissen, se trouva coupé. Les bagages
+russes, prussiens, autrichiens, s'étaient entassés sur la chaussée de
+Freyberg; on y prit plusieurs milliers de voitures.
+
+Arrivé à Altenberg, où le chemin de Toeplitz à Dippoldiswalda devient
+impraticable, l'ennemi prit le parti de laisser plus de mille voitures
+de munitions et de bagages. Cette grande armée rentra en Bohême après
+avoir perdu partie de son artillerie et de ses bagages.
+
+Le 29, le général Vandamme passa avec huit ou dix bataillons le col de
+la grande chaîne et se porta sur Kulm: il y rencontra l'ennemi, fort de
+huit à dix mille hommes; il s'engagea: ne se trouvant plus assez
+fort, il fit descendre tout son corps d'armée: il eut bientôt culbuté
+l'ennemi. Au lieu de rentrer et de se replacer sur la hauteur, il
+resta et prit position à Kulm, sans garder la montagne; cette montagne
+commande la seule chaussée; elle est haute. Ce n'était que le 30 au soir
+que le maréchal Saint-Cyr et le duc de Raguse arrivaient au débouché
+de Toeplitz. Le général Vandamme ne pensa qu'au résultat de barrer le
+chemin de l'ennemi, et de tout prendre. A une armée qui fuit, il faut
+_faire un pont d'or, ou opposer une barrière d'acier:_ il n'était pas
+assez fort pour former cette barrière d'acier.
+
+Cependant l'ennemi voyant que ce corps d'armée de dix-huit mille hommes,
+était seul en Bohème, séparé par de hautes montagnes, et que tout le
+reste était encore au pied en-deçà des monts, se vit perdu s'il ne le
+culbutait. Il conçut l'espoir de l'attaquer avec succès, sa position
+étant mauvaise. Les gardes russes étaient en tête de l'armée qui battait
+en retraite: on y joignit deux divisions autrichiennes fraîches; le
+reste de l'armée ennemie s'y réunit à mesure qu'elle débouchait, suivie
+par les deuxième, sixième et quatorzième corps. Ces troupes débordèrent
+le premier corps. Le général Vandamme fit bonne contenance, repoussa
+toutes les attaques, enfonça tout ce qui se présentait, et couvrit de
+morts le champ de bataille. Le désordre gagna l'armée ennemie, et l'on
+voyait avec admiration ce que peut un petit nombre de braves contre une
+multitude dont le moral est affaibli.
+
+A deux heures après-midi, la colonne prussienne du général Kleist,
+coupée dans sa retraite, déboucha par Peterswalde pour tâcher de
+pénétrer en Bohême; elle ne rencontra aucun ennemi, arriva sur le haut
+de la montagne sans résistance, s'y plaça, et là, vit l'affaire qui
+était engagée. L'effet de cette colonne sur les derrières de l'armée,
+décida l'affaire.
+
+Le général Vandamme se porta sur-le-champ contre cette colonne, qu'il
+repoussa: il fut obligé d'affaiblir sa ligne dans ce moment délicat. La
+chance tourna: il réussit cependant à culbuter la colonne du général
+Kleist, qui fut tué; les soldats prussiens jetaient leurs armes et
+se précipitaient dans les fossés et les bois. Dans cette bagarre, le
+général Vandamme a disparu; on le croit frappé à mort.
+
+Les généraux Corbineau, Dumonceau et Philippon se déterminèrent à
+profiter du moment, et à se retirer partie par la grande route, et
+partie par d'es chemins de traverse, avec leur division, en abandonnant
+tout le matériel, qui consistait en trente pièces de canon et trois
+cents voitures de toute espèce, mais en ramenant tous les attelages.
+Dans la position où étaient les affaires, ils ne pouvaient pas prendre
+un meilleur parti. Les tués, blessés et prisonniers doivent porter notre
+perte dans cette affaire à six mille hommes. L'on croit que la perte de
+l'ennemi ne peut être moindre que de quatre à cinq mille hommes.
+
+Le premier corps se rallia, à une lieue du champ de bataille, au
+quatorzième corps. On dresse l'état des pertes éprouvées dans cette
+catastrophe, due à une ardeur guerrière mal calculée.
+
+Le général Vandamme mérite des regrets: il était d'une rare intrépidité.
+Il est mort sur le champ d'honneur, mort digne d'envie pour tout brave.
+
+
+
+Le 2 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 21 août, l'armée russe, prussienne et autrichienne, commandée par
+l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, était entrée en Saxe, et
+s'était portée le 22 sur Dresde, forte de cent quatre-vingt à deux
+cent mille hommes, ayant un matériel immense, et pleine de l'espérance
+non-seulement de nous chasser de la rive droite de l'Elbe, mais encore
+de se porter sur le Rhin, et de nourrir la guerre entre le Rhin et
+l'Elbe. En cinq jours de temps, elle a vu ses espérances confondues:
+trente mille prisonniers, dix mille blessés tombés en notre pouvoir,
+ce qui fait quarante mille; vingt mille tués ou blessés, et autant de
+malades par l'effet de la fatigue et du défaut de vivres (elle a été
+cinq à six jours sans pain), l'ont affaiblie de près de quatre-vingt
+mille-hommes.
+
+Elle ne compte pas aujourd'hui cent mille hommes sous les armes; elle
+a perdu plus de cent pièces canon, des parcs entiers, quinze cents
+charrettes de munitions d'artillerie, qu'elle a fait sauter ou qui sont
+tombées en notre pouvoir; plus de trois mille voitures de bagages,
+qu'elle a brûlées ou que nous avons prises. On avait quarante drapeaux
+ou étendards. Parmi les prisonniers, il y a quatre mille Russes.
+L'ardeur de l'armée française et le courage de l'infanterie fixent
+l'attention.
+
+Le premier coup de canon tiré des batteries de la garde impériale dans
+la journée du 27 août, a blessé mortellement le général Moreau qui était
+revenu d'Amérique pour prendre du service en Russie.
+
+
+
+Le 6 septembre au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 2 septembre, l'empereur a passé, à Dresde, la revue du premier corps,
+et en a conféré le commandement au comte de Lobau. Ce corps se compose
+des trois divisions Dumonceau, Philippon et Teste. Ce corps a moins
+perdu qu'on ne l'avait cru d'abord, beaucoup d'hommes étant rentrés.
+
+Le général Vandamme n'a pas été tué; il a été fait prisonnier. Le
+général du génie Haxo, qui avait été envoyé en mission auprès du général
+Vandamme, se trouvant dans ce moment avec ce général, a été fait
+également prisonnier. L'élite de la garde russe a été tuée dans cette
+affaire.
+
+Le 3, l'empereur a été coucher au château de Harta, sur la route de
+Silésie; et le 4, au village de Hochkirch (au-delà de Bautzen). Depuis
+le départ de S. M. de Loevenberg, des événemens importans s'étaient
+passés en Silésie.
+
+Le duc de Tarente, à qui l'empereur avait laissé le commandement de
+l'armée de Silésie, avait fait de bonnes dispositions pour poursuivre
+les alliés, et les chasser de Jauer: l'ennemi était poussé de toutes ses
+positions; ses colonnes étaient en pleine retraite: le 26, le duc de
+Tarente avait pris toutes ses mesures pour le faire tourner; mais
+dans la nuit du 26 au 27, le Bober et tous les torrens qui y affluent
+débordèrent; en moins de sept à huit heures, les chemins furent couverts
+de trois à quatre pieds d'eau et tous les ponts emportés. Nos colonnes
+se trouvèrent isolées entre elles. Celle qui devait tourner l'ennemi
+ne put arriver. Les alliés s'aperçurent bientôt de ce changement de
+circonstances.
+
+Le duc de Tarente employa les journées du 28 et du 29 à réunir ses
+colonnes séparées par l'inondation. Elles parvinrent à regagner Bunzlau,
+où se trouvait le seul pont qui n'eût pas été emporté par les eaux du
+Bober. Mais une brigade de la division Puthod ne put pas y arriver. Au
+lieu de chercher à se jeter du côté des montagnes, le général voulut
+revenir sur Loewenberg. Là, se trouvant entouré d'ennemis et la rivière
+à dos, après s'être défendu de tous ses moyens, il a dû céder au nombre.
+Tout ce qui savait nager dans ses deux régimens se sauva; on en compte
+environ sept à huit cents: le reste fut pris.
+
+L'ennemi nous a fait dans ces différentes affaires trois à quatre mille
+prisonniers, et nous a pris deux aigles de deux régimens, avec les
+canons de la brigade.
+
+Après ces circonstances qui avaient fatigué l'armée, elle repassa
+successivement le Bober, la Queiss et la Neiss. L'empereur la trouva
+le 4 sur les hauteurs de Hochkirch. Il fit, le soir même, réattaquer
+l'ennemi, le fit débusquer des hauteurs du Wohlenberg, et le poursuivit
+pendant toute la journée du 5, l'épée dans les reins, jusqu'à Goerlitz.
+Le général Sébastiani exécuta des charges de cavalerie a Reichenbach, et
+fit des prisonniers.
+
+L'ennemi repassa en toute hâte la Neiss et la Queiss, et notre armée
+prit position sur les hauteurs de Goerlitz, au-delà de la Neiss.
+
+Le 6, à sept heures du soir, l'empereur était de retour à Dresde.
+
+Le conseil de guerre du troisième corps d'armée a condamné à la peine de
+mort le général de brigade Jomini, chef d'état-major de ce corps, qui,
+du quartier-général de Liegnitz, a déserté à l'ennemi au moment de la
+rupture de l'armistice.
+
+
+
+Le 7 septembre 1813
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Reggio, avec les douzième, septième et quatrième corps, s'est
+porté le 23 août sur Berlin. Il a fait attaquer le village de Trebbin,
+défendu par l'armée ennemie, et l'a forcé. Il a continué son mouvement.
+
+Le 24 août, le septième corps n'ayant pas réussi dans le combat de
+Gross-Beeren, le duc de Reggio s'est reporté sur Wittemberg.
+
+Le 3 septembre, le prince de la Moskwa a pris le commandement de
+l'armée, et s'est porté sur Interbock. Le 5, il a attaqué et battu le
+général Tauensien; mais le 6, il a été attaqué en marche par l'armée
+ennemie, commandée par le général Bulow. Des charges de cavalerie sur
+ses derrières ont mis le désordre dans ses parcs. Il a dû se retirer sur
+Torgau. Il a perdu huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers, et
+douze pièces de canon. La perte de l'ennemi doit avoir été aussi très
+forte.
+
+
+
+Le 11 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La grande armée ennemie, battue à Dresde, s'était réfugiée en Bohême.
+Instruits que l'empereur s'était porté en Silésie, les alliés ont réuni
+un corps de quatre-vingt mille hommes, composé de Russes, de Prussiens
+et d'Autrichiens, et se sont portés, le 5, sur Hottendorf; le 6, sur
+Gieshubel, et le 7, sur Pirna.
+
+Le 9, l'armée française marcha sur Borna et Furstenwalde. Le
+quartier-général de l'empereur fut à Liebstadt.
+
+Le 10, le maréchal Saint-Cyr se porta du village de Furstenwalde sur le
+Geyersberg, qui domine la plaine de la Bohême. Le général Bonnet,
+avec la quarante-troisième division, descendit dans la plaine près de
+Toeplitz. L'on aperçut l'armée ennemie qui cherchait à se rallier
+après avoir rappelé tous ses détachemens de la Saxe. Si le débouché du
+Geyersberg avait été praticable pour l'artillerie, cette armée aurait
+été attaquée en flanc pendant sa marche; mais tous les efforts faits
+pour descendre du canon furent inutiles.
+
+Le général Ornano déboucha sur les hauteurs de Peterswalde, pendant que
+le général Dumonceau y arrivait par Hollendorff.
+
+Nous avons fait quelques centaines de prisonniers, dont plusieurs
+officiers. L'ennemi a constamment évité la bataille, et s'est retiré
+précipitamment dans toutes les directions.
+
+Le 11, l'empereur est retourné à Dresde.
+
+
+
+Le 13 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Dresde.
+
+Le duc de Tarente, avec les cinquième, onzième et troisième corps,
+s'était placé sur la rive gauche de la Sprée. Le prince Poniatowski,
+avec le huitième corps, était à Stolpen. Toutes ces forces étaient ainsi
+concentrées à une journée de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
+
+Le comte de Lobau, avec le premier corps, était à Hollendorff, en avant
+de Peterswalde; le duc de Trévise, à Pirna; le maréchal Saint-Cyr, sur
+les hauteurs de Borna, occupant les débouchés de Furstenwalde et du
+Geyersberg; le duc de Bellune, à Altenberg.
+
+Le prince de la Moskwa était à Torgau avec les quatrième, septième et
+douzième corps.
+
+Le duc de Raguse et le roi de Naples, avec la cavalerie du général
+Latour-Maubourg, se portaient sur Grossen-Hayn.
+
+Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg.
+
+L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la Sprée. Celle de la
+Bohême était: les Russes et les Prussiens, dans la plaine de Toeplitz,
+et un corps autrichien à Marienberg. L'armée ennemie de Berlin était à
+Interbock.
+
+Le général français Margaron, avec un corps d'observation, occupait
+Leipsick.
+
+Le château de Sonnenstein, au-dessus de Pirna, avait été occupé,
+fortifié et armé.
+
+S. M. avait donné le commandement de Torgau au comte de Narbonne.
+
+Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été attachés, le
+premier, aux chasseurs à cheval de la garde; le deuxième, aux dragons;
+le troisième, aux grenadiers à cheval; et le quatrième, au premier
+régiment de lanciers. Ces régimens de la garde leur fournissaient des
+instructeurs, et toutes les fois qu'on marchait au combat, y joignaient
+de vieux soldats pour renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron
+de chaque régiment des gardes-d'honneur était toujours de service auprès
+de l'empereur, avec l'escadron que fournit chaque régiment de la garde;
+ce qui portait à huit le nombre des escadrons de service.
+
+
+
+Le 17 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 14, l'ennemi déboucha de Toeplitz sur Nollendorf, et menaça de
+tourner la division Dumonceau, qui était sur la hauteur. Cette division
+se retira en bon ordre sur Gushabel, où le comte de Lobau réunit son
+corps. L'ennemi ayant voulu attaquer le camp de Gushabel, fut repoussé
+et perdit beaucoup de monde.
+
+Le 15, l'empereur partit de Dresde, et se porta au camp de Pirna. Il
+dirigea le général Mouton-Duvernet, commandant la quarante-deuxième
+division, par les villages de Langenhenersdorf et de Bera, tournant
+ainsi la droite de l'ennemi. En même temps, le comte de Lobau l'attaqua
+de front. L'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le reste de la
+journée.
+
+Le 16, il occupait encore les hauteurs au-delà de Peterswalde. A midi,
+on se mit à sa poursuite, et il fut délogé de sa position. Le général
+Ornano fit faire de belles charges à sa division de cavalerie de la
+garde et à la brigade de chevau-légers polonais du prince Poniatowski.
+L'ennemi fut poussé et jeté en Bohême dans le plus grand désordre. Il
+a fait sa retraite avec tant d'activité, qu'on n'a pu lui prendre que
+quelques prisonniers, parmi lesquels se trouve le général Blucher,
+commandant l'avant-garde, et fils du général en chef prussien Blucher.
+
+Notre perte a été peu considérable.
+
+Le 16, l'empereur a couché à Péterswalde, et le 17, S. M. était de
+retour à Pirna.
+
+Thielmann, général transfuge du service de Saxe, avec un corps de
+partisans et de transfuges, s'est porté sur la Saale. Un colonel
+autrichien s'est aussi porté en partisan sur Colditz.
+
+Les généraux Margaron, Lefèvre-Desnouettes et Piré se sont mis avec des
+colonnes de cavalerie et d'infanterie à la poursuite de ces partis,
+espérant en avoir bon compte.
+
+
+
+Le 19 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente_
+
+Le 17, à deux heures après-midi, l'empereur est monté à cheval, et au
+lieu de se rendre à Pirna, est allé aux avant-postes. Ayant aperçu que
+l'ennemi avait fait une grande quantité d'abattis pour défendre la
+descente de la montagne, S. M. le fit attaquer par le général Duvernet,
+qui, avec la quarante-deuxième division, s'empara du village d'Abessau
+et repoussa l'ennemi dans la plaine de Toeplitz. Il était chargé de
+manoeuvrer de manière à bien reconnaître la position de l'ennemi, et à
+l'obliger de démasquer ses forces. Ce général réussit parfaitement à
+exécuter ses instructions. Il s'engagea une vive canonnade hors de
+portée, et qui fit peu de mal; mais une batterie autrichienne de 24
+pièces ayant quitté sa position pour se rapprocher de la division
+Duvernet, le général Ornano l'a fait charger par les lanciers rouges
+de la garde: ils ont enlevé ces vingt-quatre pièces, et sabré tous les
+canonniers, mais on n'a pu ramener que les chevaux, deux pièces de canon
+et un avant-train.
+
+Le 18, le comte de Lobau était resté dans la même position, occupant le
+village d'Arbessau et tous les débouchés de la plaine. A quatre heures
+après-midi, l'ennemi envoya une division pour tâcher de surprendre la
+hauteur au village de Keinitz. Cette division fut repoussée l'épée dans
+les reins, et mitraillée pendant une heure.
+
+Le 18, à neuf heures du soir, S. M. est arrivée à Pirna, et le 19, le
+comte de Lobau a repris ses positions en avant de Nollendorf et au camp
+de Gushabel.
+
+La pluie tombait par torrent.
+
+Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un accès de fièvre.
+
+S. M. se porte très-bien.
+
+
+
+Le 26 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna, S. M. y a fait
+jeter un pont, et établir une tête de pont sur la rive droite.
+
+Le 21, l'empereur est venu coucher à Dresde, et le 22, il s'est porté
+à Hartau: il a sur-le-champ fait déboucher au-delà de la forêt de
+Bischoffswerda, le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, le
+cinquième corps, commandé par le général Lauriston, et le troisième
+corps, commandé par le général Souham.
+
+L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée, la droite, commandée par
+Sacken, sur Kamenz, la gauche, commandée par Langeron, sur Neustadt
+aux débouchés de Bohême, et le centre, commandé par Yorck, sur
+Bischoffswerda, se mit sur le champ en retraite de tous côtés. Le
+général Gérard, commandant notre avant-garde, la poussa vivement, et lui
+fit quelques prisonniers. L'ennemi fut mené battant jusqu'à la Sprée. Le
+général Lauriston entra dans Neustadt.
+
+L'ennemi refusant ainsi la bataille, l'empereur est revenu le 24 à
+Dresde, et a ordonné au duc de Tarente de prendre position sur les
+hauteurs de Weissig.
+
+Le huitième corps, commandé par le prince Poniatowski, a repassé sur la
+rive gauche.
+
+Le comte de Lobau, avec le premier corps, occupe toujours Gushabel.
+
+Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de Borna.
+
+Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.
+
+Le duc de Raguse, avec le sixième corps et la cavalerie du général
+Latour-Maubourg, était au-delà de Grossenhayn. Il avait repoussé
+l'ennemi sur la rive droite au-delà de Torgau, pour faciliter le passage
+d'un convoi de vingt mille quintaux de farine qui remontait l'Elbe sur
+des bateaux, et qui est arrivé à Dresde.
+
+Le duc de Padoue est à Leipsick; le prince de la Moskwa entre Wittenberg
+et Torgau.
+
+Le général comte Lefèvre-Desnouettes était, avec quatre mille chevaux, à
+la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann est Saxon, et comblé
+des bienfaits du roi. Pour prix de tant de bienfaits, il s'est montré
+l'ennemi le plus irréconciliable de son roi et de son pays. A la tête de
+trois mille coureurs, partie Prussiens, partie cosaques et Autrichiens,
+il a pillé les haras du roi, levé partout des contributions à son
+profit, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un homme qui
+est tourmenté par le crime. Ce transfuge, décoré de l'uniforme de
+lieutenant-général russe, s'était porté à Naumbourg, où il n'y avait ni
+commandant ni garnison, mais où il avait surpris trois à quatre cents
+malades. Cependant le général Lefèvre-Desnouettes l'avait rencontré à
+Freybourg le 19, lui avait repris les trois ou quatre cents malades que
+ce misérable avait arrachés de leurs lits pour s'en faire un trophée;
+lui avait fait quelques centaines de prisonniers, pris quelques bagages,
+et repris quelques voitures dont il s'était emparé. Thielmann s'était
+alors réfugié sur Zeitz, où le colonel Munsdorff, partisan autrichien
+qui parcourait le pays, s'était réuni à lui: le général comte
+Lefèvre-Desnouettes les a attaqués le 24, à Altenbourg, les a rejetés
+en Bohême, leur a tué beaucoup de monde, entre autres un prince de
+Hohenzollernn et un colonel.
+
+La marche de Thielmann avait apporté quelques retards dans les
+communications d'Erfurth et de Leipsick.
+
+L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs pour jeter un
+pont à Dessau.
+
+Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre bilieuse; il garde le
+lit depuis plusieurs jours.
+
+S. M. ne s'est jamais mieux portée.
+
+
+
+Le 29 septembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a donné le commandement d'un corps de la jeune garde au duc
+de Reggio.
+
+Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son corps pour venir
+prendre position sur les débouchés de la Saale.
+
+Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur Penig.
+
+Le général comte Bertrand a attaqué, le 26, le corps de l'armée ennemie
+de Berlin qui couvrait le pont jeté sur Wartenbourg, l'a forcé, lui a
+fait des prisonniers, et l'a mené battant jusque sur la tête de pont.
+L'ennemi a évacué la rive gauche et a coupé son pont. Le général
+Bertrand a sur-le-champ fait détruire la tête de pont.
+
+Le prince de la Moskwa s'est porté sur Oranienbaum, et le septième corps
+sur Dessau. Une division suédoise qui était à Dessau s'est empressée de
+repasser sur la rive droite. L'ennemi a été également obligé de couper
+son pont, et on a rasé sa tête de pont.
+
+L'ennemi a jeté des obus sur Wittenberg par la rive droite.
+
+Dans la journée du 28, l'empereur a passé la revue du deuxième corps de
+cavalerie sur les hauteurs de Weissig.
+
+Le mois de septembre a été très-mauvais, très-pluvieux, contre
+l'ordinaire de ce pays. On espère que le mois d'octobre sera meilleur.
+
+La fièvre bilieuse du prince de Neufchâtel a cessé: le prince est en
+convalescence.
+
+
+
+Le 4 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général comte Lefèvre-Desnouettes a été attaqué le 28 septembre, à
+sept heures du matin, à Altenbourg par dix mille hommes de cavalerie et
+trois mille hommes d'infanterie. Il a fait sa retraite devant des forces
+aussi supérieures; il a opéré de belles charges, et a fait beaucoup de
+mal à l'ennemi. Il a perdu trois cents hommes de son infanterie; il est
+arrivé sur la Saale. L'ennemi était commandé par l'hetman Platow et
+le général Thielmann. Le prince Poniatowski s'est porté le 2 sur
+Altenbourg, par Nossan, Waldheim et Colditz. Il a culbuté l'ennemi, lui
+a fait plus de quatre cents prisonniers et l'a chassé en Bohême.
+
+Le 27, le prince de la Moskwa s'est emparé de Dessau, qu'occupait une
+division, et a rejeté cette division sur sa tête de pont. Le lendemain,
+les Suédois sont arrivés pour reprendre la ville. Le général Guilleminot
+les a laissés avancer à portée de mitraille, a démasqué alors ses
+batteries, et les a repoussés en leur faisant beaucoup de mal.
+
+Le 3 octobre, l'armée ennemie de Silésie s'est portée par Koenigsbruck
+et Elterswerda, sur Elster, a jeté un pont au coude que forme l'Elbe à
+Wartembourg, et a passé le fleuve. Le général Bertrand était placé sur
+l'isthme, dans une fort belle position, environnée de digues et de
+marais. Depuis neuf heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir,
+l'ennemi a faits sept attaques et a toujours été repoussé. Il a laissé
+six mille morts sur le champ de bataille; notre perte a été de cinq
+cents hommes tués ou blessés. Cette grande différence est due à la bonne
+position que les divisions Morand et Fontanelli occupaient. Le soir,
+le général Bertrand voyant déboucher de nouvelles forces, jugea devoir
+opérer sa retraite, et prit position sur la Mulde avec le prince de la
+Moskwa.
+
+Le 4 le prince de la Moskwa était sur la rive gauche de la Mulde
+à Dalitzch. Le duc de Raguse et le corps de cavalerie du général
+Latour-Maubourg étaient à Eulenbourg, le troisième corps était sur
+Torgau.
+
+Deux cent cinquante partisans commandés par un général-major russe, se
+sont portés sur Mulhausen, et apprenant que Cassel était dégarni de
+troupes, ils ont tenté une surprise sur les portes de Cassel. Ils ont
+été repoussés; mais le lendemain les troupes westphaliennes s'étant
+dissoutes, les partisans entrèrent dans Cassel, ils livrèrent au pillage
+tout ce qui leur tomba sous la main, et peu de jours après en sortirent.
+Le roi de Westphalie s'était retiré sur le Rhin.
+
+
+
+Paris, 7 octobre 1813.
+
+_Discours de l'impératrice au sénat_[2].
+
+«Sénateurs,
+
+»Les principales puissances de l'Europe, révoltées des prétentions de
+l'Angleterre, avaient, l'année dernière, réuni leurs armées aux nôtres
+pour obtenir la paix du monde et le rétablissement des droits de tous
+les peuples. Aux premières chances de la guerre, des passions assoupies
+se réveillèrent. L'Angleterre et la Russie ont entraîné la Prusse et
+l'Autriche dans leur cause. Nos ennemis veulent détruire nos alliés,
+pour les punir de leur fidélité. Ils veulent porter la guerre au sein
+de notre belle patrie, pour se venger des triomphes qui ont conduit nos
+aigles victorieuses au milieu de leurs états. Je connais, mieux que
+personne, ce que nos peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient
+jamais vaincre.
+
+Avant de monter sur le trône où m'ont appelée le choix de mon auguste
+époux et la volonté de mon père, j'avais la plus grande opinion du
+courage et de l'énergie de ce grand peuple. Cette opinion s'est accrue
+tous les jours par tout ce que j'ai vu se passer sous mes yeux. Associée
+depuis quatre ans aux pensées les plus intimes de mon époux, je sais de
+quels sentimens il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
+sans gloire.
+
+«Français! votre empereur, la patrie et l'honneur vous appellent!»
+
+[Note 2: Nous insérons ce discours de Marie-Louise parce que
+personne n'ignore qu'il fut dicté par Napoléon.]
+
+
+
+Le 15 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 7, l'empereur est parti de Dresde. Le 8, il a couché à Wurzen; le 9,
+à Eulenbourg, et le 10, à Duben.
+
+L'armée ennemie de Silésie, qui se portait sur Wurzen, a sur-le-champ
+battu en retraite et repassé sur la rive gauche de la Mulde; elle a
+eu quelques engagemens où nous lui avons fait des prisonniers et pris
+plusieurs centaines de voitures de bagages.
+
+Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg, a passé l'Elbe, a marché
+sur Roslau, a tourné le pont de Dessau, s'en est emparé, s'est ensuite
+porté sur Aken et s'est emparé du pont. Le général Bertrand s'est porté
+sur les ponts de Wartenbourg et s'en est emparé. Le prince de la
+Moskwa s'est porté sur la ville de Dessau; il a rencontré une division
+prussienne; le général Delmas l'a culbutée, et lui a pris trois mille
+hommes et six pièces de canon.
+
+Plusieurs courriers du cabinet, entr'autres le sieur Kraft, avec des
+dépêches de haute importance, ont été pris.
+
+Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi, le projet de
+l'empereur était de passer l'Elbe, de manoeuvrer sur la rive droite,
+depuis Hambourg jusqu'à Dresde; de menacer Potsdam et Berlin, et de
+prendre pour centre d'opération Magdebourg, qui, dans ce dessein, avait
+été approvisionné en munitions de guerre et de bouche. Mais le 13,
+l'empereur apprit à Deiben que l'armée bavaroise était réunie à l'armée
+autrichienne et menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable défection fit
+prévoir la défection d'autres princes, et fit prendre à l'empereur le
+parti de retourner sur le Rhin; changement fâcheux, puisque tout avait
+été préparé pour opérer sur Magdebourg; mais il aurait fallu rester
+séparé et sans communication avec la France pendant un mois; ce n'avait
+pas d'inconvénient au moment où l'empereur avait arrêté ses projets; il
+n'en était plus de même lorsque l'Autriche allait se trouver avoir deux
+nouvelles armées disponibles: l'armée bavaroise et l'armée opposée à la
+Bavière. L'empereur changea donc avec ces circonstances imprévues, et
+porta son quartier-général à Leipsick.
+
+Cependant le roi de Naples, qui était resté en observation à Freyberg,
+avait reçu le 7 l'ordre de faire un changement de front, et de se porter
+sur Gernig et Frohbourg, opérant sur Wurzen et Vittenberg. Une division
+autrichienne, qui occupait Angustusbourg, rendant difficile ce
+mouvement, le roi reçut l'ordre de l'attaquer, la défit, lui prit
+plusieurs bataillons, et après cela opéra sa conversion à droite.
+Cependant la droite de l'armée ennemie de Bohème, composée du corps
+russe de Wittgenstein, s'était portée sur Altenbourg, à la nouvelle du
+changement de front du roi de Naples. Elle se porta sur Frohbourg, et
+ensuite par la gauche sur Borna, se plaçant entre le roi de Naples et
+Leipsick. Le roi n'hésita pas sur la manoeuvre qu'il devait faire; il
+fit volte face, marcha sur l'ennemi, le culbuta, lui prit neuf pièces de
+canon, un millier de prisonniers, et le jeta au-delà de l'Elster, après
+lui avoir fait éprouver une perte de quatre à cinq mille hommes. Le 15,
+la position de l'armée était la suivante:
+
+Le quartier-général de l'empereur était à Reidnitz, à une demi-lieue de
+Leipsick.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, était au village
+de Lindenau.
+
+Le sixième corps était à Libenthal.
+
+Le roi de Naples, avec les deuxième, huitième et cinquième corps, avait
+sa droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz.
+
+Les troisième et septième corps étaient en marche d'Eulenbourg pour
+flanquer le sixième corps.
+
+La grande armée autrichienne de Bohême avait le corps de Giulay
+vis-à-vis Lindenau; un corps à Zwenckau, et le reste de l'armée, la
+gauche appuyée à Grobern, et la droite à Neuendorf.
+
+Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde, et la position de
+Taucha sur la Partha, étaient occupés par nos troupes. Tout annonçait
+une grande bataille.
+
+Le résultat de nos divers mouvemens dans ces six jours, a été cinq
+mille prisonniers, plusieurs pièces de canon, et beaucoup de mal fait à
+l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est dans ces circonstances couvert de
+gloire.
+
+
+
+Le 16 octobre au soir.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 15, le prince de Schwartzenberg, commandant l'armée ennemie, annonça
+à l'ordre du jour, que le lendemain 16, il y aurait une bataille
+générale et décisive.
+
+Effectivement le 16, à neuf heures du matin, la grande armée alliée
+déboucha sur nous. Elle opérait constamment pour s'étendre sur sa
+droite. On vit d'abord trois grosses colonnes se porter, l'une le long
+de la rivière de l'Elster, contre le village de Doelitz; la seconde
+contre le village de Wachau, et la troisième contre celui de
+Liberwolkowitz. Ces trois colonnes étaient précédées par deux cents
+pièces de canon.
+
+L'empereur fit aussitôt ses dispositions.
+
+A dix heures, la canonnade était des plus fortes, et à onze heures
+les deux armées étaient engagées aux villages de Doelitz, Wachau et
+Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués six à sept fois; l'ennemi
+fut constamment repoussé et couvrit les avenues de ses cadavres. Le
+comte Lauriston, avec le cinquième corps, défendait le village de gauche
+(Liberwolkowitz); le prince Poniatowski, avec ses braves Polonais,
+défendait le village de droite (Doelitz), et le duc de Bellune défendait
+Wachau.
+
+A midi, la sixième attaque de l'ennemi avait été repoussée, nous étions
+maîtres des trois villages, et nous avions fait deux mille prisonniers.
+
+A peu près au même moment, le duc de Tarente débouchait par Holzhausen,
+se portant sur une redoute de l'ennemi, que le général Charpentier
+enleva au pas de charge, en s'emparant de l'artillerie et faisant
+quelques prisonniers.
+
+Le moment parut décisif.
+
+L'empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur Wachau avec deux
+divisions de la jeune garde. Il ordonna également au duc de Trévise de
+se porter sur Liberwolkowitz avec deux autres divisions de la jeune
+garde, et de s'emparer d'un grand bois qui est sur la gauche du village.
+En même temps, il fit avancer sur le centre une batterie de cent
+cinquante pièces de canon, que dirigea le général Drouot.
+
+L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait.
+L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira, et le champ de
+bataille nous resta en entier.
+
+Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi avaient
+été engagées. Il eut recours à sa réserve. Le comte de Merfeld qui
+commandait en chef la réserve autrichienne, releva avec six divisions
+toutes les troupes sur toutes les attaques, et la garde impériale russe,
+qui formait la réserve de l'armée russe, les releva au centre.
+
+La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens se
+précipitèrent par leur gauche sur notre droite, s'emparèrent de Doelitz
+et vinrent caracoler autour des carrés du duc de Bellune.
+
+Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-Maubourg, et
+chargea la cavalerie ennemie par la gauche de Wachau, dans le temps que
+la cavalerie polonaise et les dragons de la garde, commandés par le
+général Letort, chargeaient par la droite. La cavalerie ennemie fut
+défaite; deux régimens entiers restèrent sur le champ de bataille. Le
+général Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens. Le
+général Latour-Maubourg prit quelques centaines d'hommes de la garde
+russe.
+
+L'empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial de la garde, pour
+renforcer le prince Poniatowski. Le général Curial se porta au village
+de Doelitz, l'attaqua à la baïonnette, le prit sans coup férir, et fit
+douze cents prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé le général en chef
+Merfeld.
+
+Les affaires ainsi rétablis à notre droite, l'ennemi se mit en retraite,
+et le champ de bataille ne nous fut pas disputé.
+
+Les pièces de la réserve de la garde, que commandait le général Drouot,
+étaient avec les tirailleurs; la cavalerie ennemi vint les charger.
+Les canonniers rangèrent en carré leurs pièces, qu'ils avaient eu la
+précaution de charger à mitraille, et tirèrent avec tant d'agilité,
+qu'en un instant l'ennemi fut repoussé. Sur ces entrefaites, la
+cavalerie française s'avança pour soutenir ces batteries.
+
+Le général Maison, commandant une division du cinquième corps, officier
+de la plus grande distinction, fut blessé. Le général Latour-Maubourg,
+commandant la cavalerie, eut la cuisse emportée d'un boulet. Notre
+perte, dans cette journée, a été de deux mille cinq cents hommes, tant
+tués que blessés. Ce n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi
+à vingt-cinq mille hommes.
+
+On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comte Lauriston et
+du prince Poniatowski dans cette journée. Pour donner à ce dernier une
+preuve de sa satisfaction, l'empereur l'a nommé sur le champ de bataille
+maréchal de France, et a accordé un grand nombre de décorations aux
+régimens de son corps.
+
+Le général Bertrand était en même temps attaqué au village de Lindenau
+par les généraux Giulay, Thielmann et Liechtenstein. On déploya de part
+et d'autre une cinquantaine de pièces de canon. Le combat dura six
+heures, sans que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cinq heures
+du soir, le général Bertrand décida la victoire en faisant une charge
+avec sa réserve, et non-seulement il rendit vains les projets de
+l'ennemi, qui voulait s'emparer des ponts de Lindenau et des faubourgs
+de Leipsick, mais encore il le contraignit à évacuer son champ de
+bataille.
+
+Sur la droite de la Partha, à une lieue de Leipsick, et à peu près à
+quatre lieues du champ de bataille, où se trouvait l'empereur, le duc de
+Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances fatales, qui influent
+souvent sur les affaires les plus importantes, le troisième corps, qui
+devait soutenir le duc de Raguse, n'entendant rien de ce côté, à dix
+heures du matin, et entendant au contraire une effroyable canonnade du
+côté où se trouvait l'empereur, crut bien faire de s'y porter, et perdit
+ainsi sa journée on marches. Le duc de Raguse, livré à ses propres
+forces, défendit Leipsick et soutint sa position pendant toute la
+journée, mais il éprouva des pertes qui n'ont point été compensées
+par celles qu'il a fait éprouver à l'ennemi, quelque grandes qu'elles
+fussent. Des bataillons de canonniers de la marine se sont faiblement
+comportés. Les généraux Compans et Frederichs ont été blessés. Le soir,
+le duc de Raguse, légèrement blessé lui-même, a été obligé de resserrer
+sa position sur la Partha. Il a dû abandonner dans ce mouvement
+plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures.
+
+
+
+Le 24 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+La bataille de Wachau avait déconcerté tous les projets de l'ennemi;
+mais son armée était tellement nombreuse, qu'il avait encore des
+ressources. Il rappela en toute hâte, dans la nuit, les corps qu'il
+avait laissés sur sa ligne d'opération et les divisions restées sur la
+Saale; et il pressa la marche du général Benigsen, gui arrivait avec
+quarante mille hommes.
+
+Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au soir et pendant
+la nuit, l'ennemi occupa une belle position à deux lieues en arrière. Il
+fallut employer la journée du 17 à le reconnaître et à bien déterminer
+le point d'attaque. Cette journée était d'ailleurs nécessaire pour faire
+venir les parcs de réserve et remplacer les quatre-vingt mille coups de
+canon qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut donc le
+temps de rassembler ses troupes qu'il avait disséminées lorsqu'il se
+livrait à des projets chimériques, et de recevoir les renforts qu'il
+attendait.
+
+Ayant eu avis de l'arrivée de ces renforts, et ayant reconnu que la
+position de l'ennemi était très-forte, l'empereur résolut de l'attirer
+sur un autre terrain. Le 18, à deux heures du matin, il se rapprocha de
+Leipsick de deux lieues, et plaça son armée, la droite à Connewitz,
+le centre à Probstheide, la gauche à Staetteritz, en se plaçant de sa
+personne au moulin de Ta. De son côté, le prince de la Moskwa avait
+placé ses troupes vis-à-vis l'armée de Silésie, sur la Partha; le
+sixième corps à Schoenfeld, et le troisième et le septième le long de
+la Partha à Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
+Dombrowski, gardait la position et le faubourg de Leipsick, sur la route
+de Halle.
+
+A trois heures du matin, l'empereur était au village de Lindenau. Il
+ordonna au général Bertrand de se porter sur Lutzen et Weissenfels, de
+balayer la plaine et de s'assurer des débouchés sur la Saale et de
+la communication avec Erfurt. Les troupes légères de l'ennemi se
+dispersèrent; et à midi, le général Bertrand était maître de Weissenfels
+et du pont sur la Saale.
+
+Ayant ainsi assuré ses communications, l'empereur attendit de pied ferme
+l'ennemi.
+
+A neuf heures, les coureurs annoncèrent qu'il marchait sur toute la
+ligne. A dix heures, la canonnade s'engagea.
+
+Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le pont
+de Connewitz. Le roi de Naples, avec le deuxième corps, était à
+Probstheide, et le duc de Tarente à Holzhausen.
+
+Tous tes efforts de l'ennemi, pendant la journée, contre Connewitz et
+Probstheide, échouèrent. Le duc de Tarente fut débordé à Holzhausen.
+L'empereur ordonna qu'il se plaçât au village de Staetteritz. La
+canonnade fut terrible. Le duc de Castiglione qui défendait un bois sur
+le centre, s'y soutint toute la journée.
+
+La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation, formant
+quatre grosses colonnes dirigées sur les quatre principaux points
+d'attaque.
+
+Le duc de Reggio fut envoyé pour soutenir le prince Poniatowski, et le
+duc de Trévise pour garder les débouchés de la ville de Leipsick.
+
+Le succès de la bataille était dans le village de Probstheide. L'ennemi
+l'attaqua quatre fois avec des forces considérables, quatre fois il fut
+repoussé avec une grande perte.
+
+A cinq heures du soir, l'empereur fit avancer ses réserves d'artillerie,
+et reploya tout le feu de l'ennemi, qui s'éloigna à une lieue du champ
+de bataille.
+
+Pendant ce temps, l'armée de Silésie attaqua le faubourg de Halle.
+Ses attaques, renouvelées un grand nombre de fois dans la journée,
+échouèrent toutes. Elle essaya, avec la plus grande partie de ses
+forces, de passer la Partha à Schoenfeld et à Saint-Teekla. Trois fois
+elle parvint, à se placer sur la rive gauche, et trois fois le prince de
+la Moskwa la chassa et la culbuta à la baïonnette.
+
+A trois heures après-midi, la victoire était pour nous de ce côté contre
+l'armée de Silésie, comme du côté où était l'empereur contre la grande
+armée. Mais en ce moment l'armée saxonne, infanterie, cavalerie et
+artillerie, et la cavalerie wurtembergeoise, passèrent toutes entières à
+l'ennemi. Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau, qui la
+commandait en chef, et cinq cents hommes. Cette trahison, non-seulement,
+mit le vide dans nos lignes, mais livra à l'ennemi le débouché important
+confié à l'armée saxonne, qui poussa l'infamie au point de tourner
+sur-le-champ ses quarante pièces de canon rentre la division Durutte. Un
+moment de désordre s'ensuivit; l'ennemi passa la Partha et marcha sur
+Reidnitz, dont il s'empara: il ne se trouvait plus qu'à une demi-lieue
+de Leipsick.
+
+L'empereur envoya sa garde à cheval, commandée par le général Nansouty,
+avec vingt pièces d'artillerie, afin de prendre en flanc les troupes qui
+s'avançaient le long de la Partha pour attaquer Leipsick. Il se porta
+lui-même avec une division de la garde, au village de Reidnitz. La
+promptitude de ces mouvemens rétablit l'ordre, le village fut repris, et
+l'ennemi poussé fort loin.
+
+Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir, et l'armée
+française resta victorieuse aux champs de Leipsick, comme elle l'avait
+été aux champs de Wachau.
+
+A la nuit, le feu de nos canons avait, sur tous les points, repoussé à
+une lieue du champ de bataille le feu de l'ennemi.
+
+Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts glorieusement.
+Notre perte dans cette journée peut s'évaluer à quatre mille tués ou
+blessés; celle de l'ennemi doit avoir été extrêmement considérable.
+Il ne nous a fait aucun prisonnier, et nous lui avons pris cinq cents
+hommes.
+
+A six heures du soir, l'empereur ordonna les dispositions pour la
+journée du lendemain. Mais à sept heures, les généraux Sorbier et
+Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée et de la garde, vinrent à
+son bivouac lui rendre compte des consommations de la journée: on avait
+tiré quatre-vingt-quinze mille coups de canon: ils dirent que les
+réserves étaient épuisées, qu'il ne restait pas plus de seize mille
+coups de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu
+pendant deux heures, et qu'en suite on serait sans munitions pour les
+événemens ultérieurs; que l'armée, depuis cinq jours, avait tiré plus
+de deux cent vingt mille coups de canon, et qu'on ne pourrait se
+réapprovisionner qu'à Magdebourg ou à Erfurt.
+
+Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement sur un de nos
+deux grands dépôts: l'empereur se décida pour Erfurt, par la même raison
+qui l'avait décidé à venir sur Leipsick, pour être à portée d'apprécier
+l'influence de la défection de la Bavière.
+
+L'empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les bagages, les
+parcs, l'artillerie, passassent les défilés de Lindenau; il donna le
+même ordre à la cavalerie et à différens corps d'armée; et il vint dans
+les faubourgs de Leipsick, à l'hôtel de Prusse, où il arriva à neuf
+heures du soir.
+
+Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer aux fruits des
+deux victoires où elle avait; avec tant de gloire, battu des troupes de
+beaucoup supérieures en nombre et les armées de tout le continent.
+
+Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De Leipsick à Lindenau,
+il y a un défilé de deux lieues, traversé par cinq ou six ponts. On
+proposa de mettre six mille hommes et soixante pièces de canon dans la
+ville de Leipsick, qui a des remparts, d'occuper cette ville comme tête
+de défilé, et d'incendier ses vastes faubourgs, afin d'empêcher l'ennemi
+de s'y loger, et de donner jeu à noire artillerie placée sur les
+remparts.
+
+Quelque odieuse que fût la trahison de l'armée saxonne, l'empereur ne
+put se résoudre à détruire une des belles villes de l'Allemagne, à la
+livrer à tous les genres de désordre inséparables d'une telle défense,
+et cela sous les yeux du roi, qui, depuis Dresde, avait voulu
+accompagner l'empereur, et qui était si vivement affligé de la conduite
+de son armée. L'empereur aima mieux s'exposer à perdre quelques
+centaines de voitures que d'adopter ce parti barbare.
+
+A la pointe du jour, tous les parcs, les bagages, toute l'artillerie,
+la cavalerie, la garde et les deux tiers de l'armée avaient passé le
+défilé.
+
+Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés de garder les
+faubourgs, de les défendre assez de temps pour laisser tout déboucher,
+et d'exécuter eux-mêmes le passage du défilé vers onze heures.
+
+Le magistrat de Leipsick envoya, à six heures du matin, une députation
+au prince de Schwartzenberg, pour lui demander de ne pas rendre la ville
+le théâtre d'un combat qui entraînerait sa ruine.
+
+A neuf heures, l'empereur monta à cheval, entra dans Leipsick et alla
+voir le roi. Il a laissé ce prince maître de faire ce qu'il voudrait,
+et de ne pas quitter ses états, en les laissant exposés à cet esprit de
+sédition qu'on avait fomenté parmi les soldats. Un bataillon saxon avait
+été formé à Dresde, et joint à la jeune garde. L'empereur le fit ranger
+à Leipsick, devant le palais du roi, pour lui servir de garde, et pour
+le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi.
+
+Une demi-heure après, l'empereur se rendit à Lindenau, pour y attendre
+l'évacuation de Leipsick, et voir les dernières troupes passer les ponts
+avant de se mettre en marche.
+
+Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la plus grande partie
+de l'armée avait évacué Leipsick, et qu'il n'y restait qu'une forte
+arrière-garde. Il attaqua vivement le duc de Tarente et le prince
+Poniatowski; il fut plusieurs fois repoussé; et, tout en défendant les
+faubourgs, notre arrière-garde opéra sa retraite. Mais les Saxons restés
+dans la ville tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts; ce qui
+obligea d'accélérer la retraite et mit un peu de désordre.
+
+L'empereur avait ordonné au génie de pratiquer des fougasses sous le
+grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau, afin de le faire sauter
+au dernier moment; de retarder ainsi la marche de l'ennemi, et de
+laisser le temps aux bagages de filer. Le général Dulauloy avait chargé
+le colonel Monfort de cette opération. Ce colonel, au lieu de rester sur
+les lieux pour la diriger et pour donner le signal, ordonna à un caporal
+et à quatre sapeurs de faire sauter le pont aussitôt que l'ennemi se
+présenterait. Le caporal, homme sans intelligence, et comprenant mal sa
+mission, entendant les premiers coups de fusil tirés des remparts de la
+ville, mit le feu aux fougasses, et fit sauter le pont: une partie de
+l'armée était encore de l'autre côté, avec un parc de quatre-vingt
+bouches à feu et de quelques centaines de voitures.
+
+La tête de cette partie de l'armée, qui arrivait au pont, le voyant
+sauter, crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi. Un cri d'épouvante se
+propagea de rang en rang: _L'ennemi est sur nos derrières, et les ponts
+sont coupés!_--Ces malheureux se débandèrent et cherchèrent à se sauver.
+Le duc de Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston moins
+heureux, se noya; le prince Poniatowski monté sur un cheval fougueux,
+s'élança dans l'eau et n'a plus reparu. L'empereur n'apprit ce désastre
+que lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier; aucun remède même n'eût
+été possible. Le colonel Monfort et le caporal de sapeurs sont traduits
+à un conseil de guerre.
+
+On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par ce malheureux
+événement; mais on les porte, par approximation, à douze mille hommes,
+et à plusieurs centaines de voitures. Les désordres qu'il a portés
+dans l'armée ont changé la situation des choses: l'armée française
+victorieuse arrive à Erfurt comme y arriverait une armée battue. Il
+est impossible de peindre les regrets que l'armée a donnés au prince
+Poniatowski, au comte Lauriston et à tous les braves qui ont péri par la
+suite de ce funeste événement.
+
+On n'a pas de nouvelles du général Reynier; on ignore s'il a été pris ou
+tué. On se figurera facilement la profonde douleur de l'empereur,
+qui voit, par un oubli de ses prudentes dispositions, s'évanouir les
+résultats de tant de fatigues et de travaux.
+
+Le 19, l'empereur a couché à Markraustaed; le duc de Reggio était resté
+à Lindenau.
+
+Le 20, l'empereur a passé la Saale à Weissenfels.
+
+Le 21, l'armée a passé l'Unstrut à Frybourg; le général Bertrand a pris
+position sur les hauteurs de Coesen.
+
+Le 22, l'empereur a couché au village d'Ollendorf.
+
+Le 23, il est arrivé à Erfurt.
+
+L'ennemi, qui avait été consterné des batailles du 16 et du 18, a
+repris, par le désastre du 19, du courage et l'ascendant de la victoire.
+L'armée française, après de si brillans succès, a perdu son attitude
+victorieuse.
+
+Nous avons trouvé à Erfurt, en vivres, munitions, habits, souliers, tout
+ce dont l'armée pouvait avoir besoin.
+
+L'état-major publiera les rapports des différens chefs d'armée sur les
+officiers qui se sont distingués dans les grandes journées de Wachau et
+de Leipsick.
+
+
+
+Le 31 octobre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Les deux régimens de cuirassiers du roi de Saxe, faisant partie du
+premier corps de cavalerie, étaient restés avec l'armée française.
+Lorsque l'empereur eut quitté Leipsick, il leur fit écrire par le duc de
+Vicence, et les renvoya à Leipsick, pour servir de garde au roi.
+
+Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière, un bataillon
+bavarois était encore avec l'armée: S. M. a fait écrire au commandant de
+ce bataillon par le major-général.
+
+L'empereur est parti d'Erfurt le 25.
+
+Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur le Mein. Arrivé le
+29 à Gelnhausen, on aperçut un corps ennemi de cinq à six mille hommes,
+cavalerie, infanterie et artillerie, qu'on sut par les prisonniers être
+l'avant-garde de l'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde
+fut poussée et obligée de se retirer. On rétablit promptement le pont
+que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les prisonniers que
+l'armée autrichienne et bavaroise, annoncée forte de soixante à
+soixante-dix mille hommes, venant de Braunau, était arrivée à Hanau, et
+prétendait barrer le chemin à l'armée française.
+
+Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant-garde ennemie furent poussés
+au-delà du village de Langensebolde; et à sept heures du soir,
+l'empereur et son quartier-général étaient dans ce village au château
+d'Issenbourg.
+
+Le lendemain 30, à neuf heures du matin, l'empereur monta à cheval. Le
+duc de Tarente se porta en avant avec 5,000 tirailleurs sous les ordres
+du général Charpentier. La cavalerie du général Sébastiani, la division
+de la garde, commandée par le général Friant, et la cavalerie de la
+vieille garde, suivirent; le reste de l'armée était en arrière d'une
+marche.
+
+L'ennemi avait placé six bataillons au village de Ruchingen, afin de
+couper toutes les routes qui pouvaient conduire sur le Rhin. Quelques
+coups de mitraille et une charge de cavalerie firent reculer
+précipitamment ces bataillons.
+
+Arrivés sur la lisières du bois, à deux lieues de Hanau, les tirailleurs
+ne tardèrent pas à s'engager. L'ennemi fut acculé dans le bois jusqu'au
+point de jonction de la vieille et de la nouvelle route. Ne pouvant rien
+opposer à la supériorité de notre infanterie, il essaya de tirer parti
+de son grand nombre; il étendit le feu sur sa droite. Une brigade de
+deux mille tirailleurs du deuxième corps, commandée par le général
+Dubreton, fut engagée pour le contenir, et le général Sébastiani fit
+exécuter avec succès, dans l'éclairci du bois, plusieurs charges sur les
+tirailleurs ennemis. Nos cinq mille tirailleurs continrent ainsi toute
+l'armée ennemie, en gagnant insensiblement du temps, jusqu'à trois
+heures de l'après-midi.
+
+L'artillerie étant arrivée, l'empereur ordonna au général Curial de se
+porter au pas de charge sur l'ennemi avec deux bataillons de chasseurs
+de la vieille garde, et de le culbuter au-delà du débouché; au général
+Drouot de déboucher sur-le-champ avec cinquante pièces de canon; au
+général Nansouty, avec tout le corps du général Sébastiani et la
+cavalerie de la vieille garde, décharger vigoureusement l'ennemi dans la
+plaine.
+
+Toutes ces dispositions furent exécutées exactement.
+
+Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis.
+
+Au seul aspect de la vieille garde, les Autrichiens et les Bavarois
+fuirent épouvantés.
+
+Quinze pièces de canon, et successivement jusqu'à cinquante, furent
+placées en batterie avec l'activité et l'intrépide sang-froid qui
+distinguent le général Drouot. Le général Nansouty se porta sur la
+droite de ces batteries et fit charger dix mille hommes de cavalerie
+ennemie par le général Levêque, major de la vieille garde, par la
+division de cuirassiers Saint-Germain, et successivement par les
+grenadiers et les dragons de la cavalerie de la garde. Toutes ces
+charges eurent le plus heureux résultat. La cavalerie ennemie fut
+culbutée et sabrée; plusieurs carrés d'infanterie furent enfoncés; le
+régiment autrichien Jordis et les hulans du prince de Schwartzenberg ont
+été entièrement détruits. L'ennemi abandonna précipitamment le chemin de
+Francfort qu'il barrait, et tout le terrain qu'occupait sa gauche. Il se
+mit en retraite et bientôt après en complète déroute.
+
+Il était cinq heures. Les ennemis firent un effort sur leur droite pour
+dégager leur gauche et donner le temps à celle-ci de se reployer. Le
+général Friant envoya deux bataillons de la vieille garde à une ferme
+située sur le vieux chemin de Hanau. L'ennemi en fut promptement
+débusqué et sa droite fut obligée de plier et de se mettre en retraite.
+Avant six heures du soir, il repassa en déroute la petite rivière de la
+Kintzig.
+
+La victoire fut complète.
+
+L'ennemi, qui prétendait barrer tout le pays, fut obligé d'évacuer le
+chemin de Francfort et de Hanau.
+
+Nous avons fait six mille prisonniers et pris plusieurs drapeaux et
+plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux tués ou blessés.
+Sa perte a été d'environ dix mille hommes tués, blessés ou prisonniers.
+La nôtre n'est que de quatre à cinq cents hommes tués ou blessés. Nous
+n'avons eu d'engagés que cinq mille tirailleurs, quatre bataillons de
+la vieille garde, et à peu près quatre-vingts escadrons de cavalerie et
+cent vingt pièces de canon.
+
+A la pointe du jour, le 31, l'ennemi s'est retiré, se dirigeant sur
+Aschaffenbourg. L'empereur a continué son mouvement, et à trois heures
+après-midi, S. M. était à Francfort.
+
+Les drapeaux pris à cette bataille et ceux qui ont été pris aux
+batailles de Wachau et de Leipsick, sont partis pour Paris.
+
+Les cuirassiers, les grenadiers à cheval, les dragons ont fait de
+brillantes charges. Deux escadrons de gardes-d'honneur du troisième
+régiment, commandés par le major Saluces, se sont spécialement
+distingués, et font présumer ce qu'on doit attendre de ce corps au
+printemps prochain, lorsqu'il sera parfaitement organisé et instruit.
+
+Le général d'artillerie de l'armée Nourrit, et le général Devaux, major
+d'artillerie de la garde, ont mérité d'être distingués; le général
+Letort, major des dragons de la garde, quoique blessé à la bataille de
+Wachau, a voulu charger à la tête de son régiment, et a eu son cheval
+tué.
+
+Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.
+
+Le duc de Trévise, avec deux divisions de la jeune garde et le premier
+corps de cavalerie, était à Gelnhaussen. Le duc de Reggio arrivait à
+Francfort.
+
+Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient à Hanau.
+
+Le général Sébastiani était sur la Nida.
+
+
+
+Francfort, le 1er novembre 1813.
+
+_Extrait d'une lettre de l'empereur à l'impératrice._
+
+«Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux pris par mes
+armes aux batailles de Wachau, de Leipsick et de Hanau; c'est un hommage
+que j'aime à vous rendre. Je désire que vous y voyiez une marque de ma
+grande satisfaction de votre conduite pendant la régence que je vous ai
+confiée.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 3 novembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 30 octobre, dans le moment où se livrait la bataille de Hanau, le
+général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de sa division de cavalerie et du
+cinquième corps de cavalerie commandé par le générât Milhaud,
+flanquait toute la droite de l'armée, du côté de Bruckoebel et de
+Nieder-Issengheim. Il se trouvait en présence d'un corps de cavalerie
+russe et alliée, de six à sept mille hommes: le combat s'engagea;
+plusieurs charges eurent lieu, toutes à notre avantage; et ce corps
+ennemi formé par la réunion de deux ou trois partisans, fut rompu et
+vivement poursuivi. Nous lui avons fait cent cinquante prisonniers
+montés. Notre perte est d'une soixantaine d'hommes blessés.
+
+Le lendemain de la bataille de Hanau, l'ennemi était en pleine retraite;
+l'empereur ne voulut point le poursuivre, l'armée se trouvant fatiguée,
+et S. M., bien loin d'y attacher quelque importance, ne pouvant voir
+qu'avec regret la destruction de quatre à cinq mille Bavarois, qui
+aurait été le résultat de cette poursuite. S. M. se contenta donc de
+faire poursuivre légèrement l'arrière-garde ennemie, et laissa le
+général Bertrand sur la rive droite de la Kintzig.
+
+Vers les trois heures de l'après-midi, l'ennemi sachant que l'armée
+avait filé, revint sur ses pas, espérant avoir quelque avantage sur
+le corps du général Bertrand. Les divisions Morand et Guilleminot lui
+laissèrent faite ses préparatifs pour le passage de la Kintzig; et quand
+il l'eut passée, marchèrent à lui à la baïonnette, et le culbutèrent
+dans la rivière, où la plus grande partie de ses gens se noyèrent.
+L'ennemi a perdu trois mille hommes dans cette circonstance.
+
+Le général bavarois de Wrede, commandant en chef de cette armée, a été
+mortellement blessé, et on a remarqué que tous les parens qu'il avait
+dans l'armée ont péri dans la bataille de Hanau, entre autres son gendre
+le prince d'Oettingen.
+
+Une division bavaroise-autrichienne est entrée le 30 octobre à midi à
+Francfort; mais à l'approche des coureurs de l'armée française, elle
+s'est retirée sur la rive gauche du Mein, après avoir coupé le pont.
+
+Le 2 novembre, l'arrière-garde française a évacué Francfort, et s'est
+portée sur la Nidda.
+
+Le même jour à cinq heures du matin l'empereur est entré à Mayence.
+
+On suppose, dans le public, que le général de Wrede a été l'auteur et
+l'agent principal de la défection de la Bavière. Ce général avait été
+comblé des bienfaits de l'empereur.
+
+
+
+Le 7 novembre 1813.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Tarente était à Cologne, où il organise une armée pour la
+défense du Bas-Rhin.
+
+Le duc de Raguse était à Mayence.
+
+Le duc de Bellune était à Strasbourg.
+
+Le duc de Valmi était allé prendre à Metz le commandement de toutes les
+réserves.
+
+Le comte Bertrand, avec le quatrième corps, composé de quatre divisions
+d'infanterie et d'une division de cavalerie, et fort de quarante mille
+hommes, occupait la rive droite en avant de Cassel. Son quartier-général
+était à Hocheim. Depuis quatre jours, on travaillait à un camp retranché
+sur les hauteurs à une lieue en avant de Cassel. Plusieurs ouvrages
+étaient tracés et fort avancés.
+
+Tout le reste de l'armée avait passé le Rhin.
+
+S. M. avait signé, le 7, la réorganisation de l'armée et la nomination à
+toutes les places vacantes.
+
+L'avant-garde commandée par le comte Bertrand, n'avait pas encore vu
+d'infanterie ennemie, mais seulement quelques troupes de cavalerie
+légère.
+
+Toutes les places du Rhin s'armaient et s'approvisionnaient avec la plus
+grande activité.
+
+Les gardes nationales récemment levées se rendaient de tous côtés dans
+les places pour en former la garnison et laisser l'armée disponible.
+
+Le général Dulauloy avait réorganisé les deux cents bouches à feu de la
+garde. Le général Sorbier était occupé à réorganiser cent batteries à
+pied et à cheval, et à réparer la perte des chevaux qu'avait éprouvée
+l'artillerie de l'armée.
+
+On croyait que S. M. ne tarderait pas à se rendre à Paris.
+
+S. M. l'empereur est arrivée le 9, à cinq heures après-midi, à
+Saint-Cloud.
+
+S. M. avait quitté Mayence le 8, à une heure du matin.
+
+
+
+Paris, 14 novembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du sénat._
+
+«Sénateurs,
+
+«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.
+
+«Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an; toute l'Europe marche
+aujourd'hui contre nous: c'est que l'opinion du monde est faite par
+la France ou par l'Angleterre. Nous aurions donc tout à redouter sans
+l'énergie et la puissance de la nation.
+
+«La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances se sont
+présentées, elles n'étaient pas au-dessus de la France et de moi.»
+
+
+
+Au palais des Tuileries, 14 décembre 1813.
+
+_Lettre de l'empereur à S. Exc. M. Reinhard, landamman de la Suisse._
+
+«Monsieur le landamman, j'ai lu avec plaisir la lettre que vous avez
+chargé MM. de Ruttimann et Vieland, envoyés extraordinaires de la
+confédération, de me rendre. J'ai appris, avec une particulière
+satisfaction, l'union qui a régné entre tous les cantons et entre toutes
+les classes de citoyens. La neutralité que la diète a proclamée à
+l'unanimité est à la fois conforme aux obligations de vos traités et à
+vos plus chers intérêts. Je connais cette neutralité, et j'ai donné les
+ordres nécessaires pour qu'elle soit respectée. Faites connaître aux
+dix-neuf cantons qu'en toute occasion ils peuvent compter sur le vif
+intérêt que je leur porte, et que je serai toujours disposé à leur
+donner des preuves de ma protection et de mon amitié.
+
+«Sur ce, je prie Dieu, monsieur le landamman, qu'il vous ait en sa
+sainte et digne garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 19 décembre 18l3.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture extraordinaire du
+corps-législatif._
+
+«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens au
+corps-législatif,
+
+«D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette
+campagne. Des défections sans exemple ont rendu ces victoires inutiles.
+Tout a tourné contre nous. La France même serait en danger sans
+l'énergie et l'union des Français. «Dans ces grandes circonstances, ma
+première pensée a été de vous appeler près de moi. Mon coeur a besoin de
+la présence et de l'affection de mes sujets.
+
+«Je n'ai jamais été séduit par la prospérité: l'adversité me trouverait
+au-dessus de ses atteintes.
+
+«J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles avaient
+tout perdu. D'une part de mes conquêtes, j'ai élevé des trônes pour des
+rois qui m'ont abandonné.
+
+«J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le
+bonheur du monde! ... Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la
+sécurité des trônes et à celle des familles. Des négociations ont
+été entamées avec les puissances coalisées. J'ai adhéré aux bases
+préliminaires qu'elles ont présentées. J'avais donc l'espoir qu'avant
+l'ouverture de cette session, le congrès de Manheim serait réuni; mais
+de nouveaux retards, qui ne sont pas attribués à la France, ont différé
+ce moment que presse le voeu du monde.
+
+«J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces originales qui
+se trouvent au portefeuille de mon département des affaires étrangères.
+Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire d'une commission. Les
+orateurs de mon conseil vous feront connaître ma volonté sur cet objet.
+
+«Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je connais et
+je partage tous les sentimens des Français: je dis des Français, parce
+qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de l'honneur.
+
+«C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
+sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus
+chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses levées:
+les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes leurs
+forces. Un accroissement dans les recettes devient indispensable. Ce que
+mon ministre des finances vous proposera, est conforme au système de
+finances que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans emprunt qui
+consomme l'avenir, et sans papier-monnaie qui est le plus grand ennemi
+de l'ordre social.
+
+«Je suis satisfait des sentimens que m'ont montrés dans cette
+circonstance mes peuples d'Italie.
+
+«Le Danemarck et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance.
+
+«La république des États-Unis d'Amérique continue avec succès sa guerre
+contre l'Angleterre.
+
+«J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.
+
+«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens au
+corps-législatif,
+
+«Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner
+l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux générations
+futures. Qu'elles ne disent pas de nous: «Ils ont sacrifié les premiers
+intérêts du pays! ils ont reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en
+vain, pendant quatre siècles, à imposer à la France!»
+
+«Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur
+trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté, j'ai la confiance que
+les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»
+
+
+
+Paris, 23 décembre 1813.
+
+_Lettre de l'empereur au président du corps-législatif._
+
+«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif, nous vous
+adressons la présente lettre close pour vous faire connaître que notre
+intention est que vous vous rendiez demain, 24 du courant, heure de
+midi, chez notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, avec la
+commission nommée hier par le corps-législatif, en exécution de notre
+décret du 20 de ce mois, laquelle est composée des sieurs Raynouard,
+Lainé, Gallois, Flaugergue et Biran; et ce, à l'effet de prendre
+connaissance des pièces relatives à la négociation, ainsi que de la
+déclaration des puissances coalisées, qui seront communiquées par le
+comte Regnaud, ministre d'état, et le comte d'Hauterive, conseiller
+d'état, attaché à l'office des relations extérieures, lequel sera
+porteur desdites pièces et déclaration.
+
+«Notre intention est aussi que notre dit cousin préside la commission.
+
+«La présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu qu'il vous ait,
+monsieur le duc de Massa, en sa sainte garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 30 décembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du sénat._
+
+«Je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez.
+
+«Vous avez vu, par les pièces que je vous ait fait communiquer, ce
+que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases
+préliminaires que m'ont proposées les ennemis, et que j'ai acceptées, je
+les ferais sans regret; ma vie n'a qu'un but, le bonheur des français.
+
+«Cependant, le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont
+entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'ame!
+J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les Français
+de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la
+Bourgogne et d'autres départemens, au secours de leurs frères! Les
+abandonnerons-nous dans leur malheur? Paix et délivrance de notre
+territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'aspect de tout ce
+peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu'il
+a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes
+que nous avions faites.
+
+
+
+Paris, 31 décembre 1813.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation envoyée par le corps
+législatif_[3].
+
+[Note 3: Cette députation était chargée de présenter à l'empereur
+le rapport fait par la commission nommée par le corps législatif
+pour examiner les actes officiels relatifs aux négociations entamées
+jusqu'alors pour la paix. On doit se rappeler combien ce rapport irrita
+l'empereur. Aussi sa réponse indique toute son indignation. Nous croyons
+faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux cette pièce
+importante. La voici telle quelle fut prononcée dans le corps législatif
+par M. Raynouard, membre de la commission:
+
+«Nous avons examiné avec une scrupuleuse attention les pièces
+officielles que l'empereur a daigné mettre sous nos yeux. Nous nous
+sommes regardés alors comme les représentans de la nation elle-même,
+parlant avec effusion à un père qui les écoute avec bonté. Pénétrés
+de ce sentiment si propre à élever nos ames et à les dégager de toute
+considération personnelle, nous avons osé apporter la vérité au pied du
+trône; notre auguste souverain ne saurait souffrir un autre langage.
+
+«Des troubles politiques dont les causes furent inconnues rompirent
+la bonne intelligence qui régnait entre l'empereur des Français et
+l'empereur de toutes les Russes; la guerre fut sans doute nécessaire,
+mais elle fut entreprise dans un temps où nos expéditions devenaient
+périlleuses. Nos armées marchèrent avec celles de tous les souverains du
+Nord contre le plus puissant de tous. Nos victoires furent rapides, mais
+nous les payâmes cher. Les horreurs d'un hiver inconnu dans nos climats
+changèrent en défaites toutes nos victoires, et le souffle du Nord
+dévora l'élite des armées françaises. Nos désastres parurent des crimes
+à nos alliés. Les plaintes publiques de la Prusse, les sourds murmures
+du cabinet autrichien, les inquiétudes des princes de la confédération,
+tout dès-lors dut faire présager à la France les malheurs qui ne
+tardèrent pas à fondre sur elle. Les armes de l'empereur de Russie
+avaient traversé la Prusse et menaçaient l'Allemagne chancelante.
+L'Autriche offrit sa médiation aux deux souverains et s'affranchit
+elle-même par un traité secret des craintes d'un envahissement. Les
+funestes conséquences de nos premiers désastres ne tardèrent pas à se
+manifester par des désastres nouveaux. Dantzick et Torgau avaient été
+l'asyle de nos soldats vaincus; cette ressource nous fut enlevée par la
+déclaration de la Prusse; ces places furent enveloppées, et nous fûmes
+privés par la force des choses de quarante mille hommes en état de
+défendre la patrie. Le mouvement simultané de la Prusse devint pour
+l'Europe le signal d'une défection solennelle.
+
+«En vain l'armistice de juillet semblait porter les puissances à un
+accord que tous les peuples désiraient. Les plaines de Lutzen et de
+Bautzen furent signalées par de nouveaux exploits; il semble dans ces
+mémorables journées que le soleil éclaira le dernier de nos triomphes.
+Un prince fidèle à son alliance appela dans le coeur de ses états
+l'armée française et son auguste chef; Dresde devint le centre des
+opérations militaires. Mais tandis que la cour de Saxe se distinguait
+par sa fidélité généreuse, une opinion contraire fermentait au milieu
+des Saxons et préparait l'inexcusable trahison qu'une inimitié mal
+placée aurait dû laisser prévoir.
+
+«La Bavière avait, depuis la retraite de Moscou, séparé sa cause de la
+nôtre; le régime de notre administration avait déplu à un peuple dès
+long-temps accoutumé à une grande indépendance dans la répartition de
+ses contributions et dans la perception des impôts. Mais il y avait loin
+de la froideur à l'agression; le prince bavarois crut devoir prendre ce
+dernier parti aussitôt qu'il jugea les Français hors d'état de résister
+à l'attaque générale dont nos ennemis avaient donné le signal. Un
+guerrier né parmi nous, qui avait osé préférer un trône à la dignité
+de citoyen français, voulut asseoir sa puissance par une éclatante
+protestation contre la main bienfaisante à laquelle il devait son titre.
+Ne scrutons point la cause d'un si étrange abandon, respectons sa
+conduite, que la politique doit tôt ou tard légitimer, mais déplorons
+des talens funestes à la patrie. Quelques journées de gloire furent
+suivies de désastres plus affreux peut-être que ceux qui avaient anéanti
+notre première armée. La France vit alors contre elle l'Europe soulevée,
+et tandis que le héros de la Suède guidait ses phalanges victorieuses au
+milieu des confédérés, la Hollande brisait les liens qui l'attachaient
+à nous; l'Europe enfin cherchait à embraser la France du feu dont elle
+était dévorée. Nous n'avons, messieurs, à vous offrir aucune image
+consolante dans le tableau de tant de malheurs. Une armée nombreuse
+emportée par les frimats du Nord fut remplacée par une armée dont les
+soldats ont été arrachés à la gloire, aux arts et au commerce; celle-ci
+engraissé les plaines maudites de Leipsick, et les flots de l'Elster ont
+entraîné des bataillons de nos concitoyens. Ici messieurs, nous devons
+l'avouer, l'ennemi porté par la victoire jusque sur les bords du Rhin, a
+offert à notre auguste monarque une paix qu'un héros accoutume à tant de
+succès a pu trouver bien étrange. Mais si un sentiment mâle et héroïque
+lui a dicté un refus avant que l'état déplorable de la France eût
+été jugé, ce refus ne peut plus être réitéré sans imprudence lorsque
+l'ennemi franchit déjà les frontières de notre territoire. S'il
+s'agissait de discuter ici des conditions flétrissantes, Sa Majesté
+n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets
+de l'étranger; mais on veut non pas nous humilier, mais nous renfermer
+dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse si fatale
+depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe.
+
+«De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation,
+puisqu'elles prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte. Ce
+n'est pas lui qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde
+effrayé qui invoque le droit commun des nations. Les Pyrénées, les Alpes
+et le Rhin renferment un vaste territoire dont plusieurs provinces ne
+relevaient pas de l'empire des lis, et cependant la royale couronne de
+France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes.
+(Ici le président interrompt l'orateur en ces termes: «Orateur, ce que
+vous dites-lá est inconstitutionnel.» M. Raynouard a répondu: il n'y a
+ici d'inconstitutionnel que votre présence, et a continué.)
+
+«D'ailleurs, le protectorat du Rhin cesse d'être un titre d'honneur
+pour une couronne, dès le moment que les peuples de cette confédération
+dédaignent cette protection.
+
+«Il est évident qu'il ne s'agit point ici d'un droit de conquête, mais
+d'un titre d'alliance utile seulement aux Germains. Une main puissante
+les assurait de son secours; ils voulent se dérober à ce bienfait comme
+à un fardeau insupportable, il est de la dignité de S. M. d'abandonner à
+eux-mêmes ces peuples qui courent se ranger sous le joug de l'Autriche.
+Quant au Brabant, puisque les coalisés proposent de s'en tenir aux bases
+du traité de Lunéville, il nous a paru que la France pouvait sacrifier
+sans perte des provinces difficiles à conserver, où l'esprit anglais
+domine presque exclusivement, et pour lesquelles enfin le commerce avec
+l'Angleterre est d'une necessité si indispensable que ces contrées
+ont été languissantes et appauvries tant qu'a duré notre domination.
+N'avous-nous pas vu les familles patriciennes s'exiler du sol
+hollandais, comme si les flêaux dévastateurs les avaient poursuivies, et
+aller porter chez l'ennemi les richesses et l'industrie de leur patrie?
+Il n'est pas besoin sans doute de courage pour faire entendre la vérité
+au coeur de notre monarque; mais dussions-nous nous exposer à tous les
+périls, nous aimerions mieux encourir sa disgrâce que de trahir sa
+confiance, et exposer notre vie même, que le salut du la nation que nous
+représentons.
+
+«Ne dissimulons rien; nos maux sont à leur comble; la patrie est
+menacée sur tous les points de ses frontières; le commerce est anéanti,
+l'agriculture languit, l'industrie expire, et il n'est point de Français
+qui n'ait dans sa famille ou dans sa fortune une plaie cruelle à guérir.
+Ne nous appesantissons pas sur ces faits: l'agriculteur, depuis cinq
+ans, ne jouit pas, il vit à peine, et les fruits de ses travaux servent
+à grossir le trésor qui se dissipe annuellement par des secours que
+réclament des armées sans cesse ruinées et affamées. La conscription est
+devenue pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a
+toujours été outrée dans l'exécution. Depuis deux ans on moissonne trois
+fois l'année; une guerre barbare et sans but engloutit périodiquement
+une jeunesse arrachée à l'éducation, à l'agriculture, au commerce, et
+aux arts. Les larmes des mères et les sueurs des peuples sont-elles donc
+le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent; il est
+temps que les puissances cessent de s'entrechoquer et de se déchirer
+les entrailles; il est temps que les trônes s'affermissent, et que l'on
+cesse de reprocher à la France de vouloir porter dans tout le monde les
+torches révolutionnaires. Notre auguste monarque, qui partage le zèle
+qui nous anime, et qui brûle de consolider le bonheur de ses peuples,
+est le seul digne d'achever ce grand ouvrage. L'amour de l'honneur
+militaire et des conquêtes peut séduire un coeur magnanime; mais le
+génie d'un héros véritable qui méprise une gloire achetée au dépens
+du sang et du repos des peuples, trouve sa véritable grandeur dans la
+félicité publique qui est son ouvrage. Les monarques français se sont
+toujours glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et de leur
+épée, parce que la paix, la morale et la force sont, avec la liberté, le
+plus ferme soutien des empires.»]
+
+Le corps législatif ayant ensuite de ce rapport présenté une adresse à
+l'empereur, en a reçu une réponse où on remarque ces passage:
+
+J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire. Les
+onze douzièmes du corps législatif sont composés de bons citoyens, je
+les reconnais et j'aurai des égards pour eux; mais une autre douzième
+renferme des factieux, et votre commission est de ce nombre (cette
+commission était composée de messieurs Lainé, Raynouard, Maine de Biran
+et Flaugergue). Le nommé Laine est un traître qui correspond avec le
+prince régent par l'intermédiaire de Desèze; je le sais, j'en ai la
+preuve; les quatre autres sont des factieux. Ce douzième est composé
+de gens qui veulent l'anarchie et qui sont comme les Girondins. Où
+une pareille conduite a-t-elle mené Vergneau et les autres chefs? à
+l'échafaud. Ce n'est pas dans le moment où l'on doit chasser l'ennemi
+de nos frontières que l'on doit exiger de moi un changement dans la
+constitution; il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté
+et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour avoir des armes
+et que je leur donne des partisans; aussi j'ai fait partir des
+aides-de-camp. Vous n'êtes point les représentans de la nation, mais
+les députés des départemens. Je vous ai rassemblés pour avoir des
+consolations; ce n'est pas que je manque de courage; mais j'espérais que
+le corps législatif m'en donnerait; au lieu de cela, il m'a trompé; au
+lieu du bien que j'attendais il a fait du mal, peu de mal cependant,
+parce qu'il n'en pouvait beaucoup faire. Vous cherchez dans votre
+adresse à séparer le souverain de la nation. Moi seul je suis le
+représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se charger d'un pareil
+fardeau? Le trône n'est que du bois recouvert de velours. Si je voulais
+vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne me demande: vous aurez
+la paix dans trois mois ou je périrai. C'est ici qu'il faut montrer de
+l'énergie; j'irai chercher les ennemis et nous les renverrons. Ce n'est
+pas au moment où Huningue est bombardé, Béfort attaqué qu'il faut se
+plaindre de la constitution de l'état et de l'abus du pouvoir. Le corps
+législatif n'est qu'une partie de l'état qui ne peut pas même entrer en
+comparaison avec le sénat et le conseil d'état; au reste je ne suis à
+la tête de cette nation que parce que la constitution de l'état me
+convient. Si la France exigeait une autre constitution et qu'elle ne me
+convînt pas, je lui dirais de chercher un autre souverain.
+
+C'est contre moi que les ennemis s'acharnent plus encore que contre les
+Français; mais pour cela seul faut-il qu'il me soit permis de démembrer
+l'état?
+
+Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et ma fierté pour obtenir la
+paix? Oui, je suis fier parce que je suis courageux; je suis fier parce
+que j'ai fait de grandes choses pour la France. L'adresse était indigne
+de moi et du corps législatif; un jour je la ferai imprimer, mais ce
+sera pour faire honte au corps législatif et à la nation.
+
+Retournez dans vos foyers....... En supposant même que j'eusse des
+torts, vous ne deviez pas me faire des reproches publics; c'est en
+famille qu'il faut laver son linge sale. Au reste, la France a plus
+besoin de moi que je n'ai besoin de la France.
+
+
+
+Paris, 23 janvier 1814
+
+_Lettres-patentes signées au palais des Tuileries le 23 janvier 1814,
+et par lesquelles l'empereur confère à S. M. l'impératrice et reine
+Marie-Louise le titre de régente._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération suisse, etc.
+
+A tous ceux qui ces présentes verront, salut:
+
+Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine
+Marie-Louise des marques de la haute confiance que nous avons en elle,
+attendu que nous sommes dans l'intention d'aller incessamment nous
+mettre à la tête de nos armées pour délivrer notre territoire de la
+présence de nos ennemis, nous avons résolu de conférer, comme nous
+conférons par ces présentes, à notre Bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine, le titre de régente pour en exercer les fonctions en conformité
+de nos intentions et de nos ordres, tels que nous les aurons fait
+transcrire sur le livre de l'état; entendant qu'il soit donné
+connaissance aux princes grands dignitaires et à nos ministres desdits
+ordres et instructions, et qu'en aucun cas l'impératrice ne puisse
+s'écarter de leur teneur dans l'exercice des fonctions de régente.
+Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom, le sénat, le
+conseil d'état, le conseil des ministres et le conseil-privé, notamment
+pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil-privé.
+Toutefois, notre intention n'est point que, par suite de la présidence
+conférée à l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa signature
+la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune loi de
+l'état, nous référant, à cet égard, au contenu des ordres et intentions
+mentionnés ci-dessus.
+
+Mandons à notre cousin le prince archichancelier de l'empire, de
+donner communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les
+transcrira sur ses registres, et à notre grand-juge ministre de la
+justice de les faire publier au Bulletin des lois, et de les adresser à
+nos cours impériales pour y être lues, publiées et transcrites sur les
+registres d'icelles.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 24 janvier 1814.
+
+S. M. l'empereur et roi devant partir incessamment pour se mettre à la
+tête de ses armées, a conféré pour le temps de son absence, la régence à
+S. M. l'impératrice-reine, par lettres-patentes datées d'hier 23.
+
+Le même jour, S. M. l'impératrice-reine a prêté serment, comme régente,
+entre les mains de l'empereur, et dans un conseil composé des princes
+français, des grands-dignitaires, des ministres du cabinet et des
+ministres d'état.
+
+
+
+Paris, 25 janvier 1814.
+
+Ce matin, à sept heures, S. M. l'empereur et roi est parti pour se
+mettre à la tête de ses armées.
+
+
+
+
+
+
+CAMPAGNE DE FRANCE.
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+
+
+Saint-Dizier, 28 janvier 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'ennemi était ici depuis deux jours, y commettant les plus affreuses
+vexations: il ne respectait ni l'âge ni le sexe; les femmes et les
+vieillards étaient en butte à ses violences et à ses outrages. La femme
+du sieur Canard, riche fermier, âgée de cinquante ans, est morte des
+mauvais traitemens qu'elle a éprouvés: son mari, plus que septuagénaire,
+est à la mort. Il serait trop douloureux de rapporter ici la liste des
+autres victimes. L'arrivée des troupes françaises entrées hier dans
+notre ville a mis un terme à nos malheurs. L'ennemi ayant voulu opposer
+quelque résistance, a été bientôt mis en déroute avec une perte
+considérable. L'entrée de S. M. l'empereur a donné lieu aux scènes les
+plus touchantes. Toute la population se pressait autour de lui; tous les
+maux paraissaient oubliés. Il nous rendait la sécurité pour tout ce
+que nous avons de plus cher. Un vieux colonel, M. Bouland, âgé de
+soixante-dix ans, s'est jeté à ses pieds, qu'il baignait de larmes de
+joie. Il exprimait tout à la fois la douleur qu'un brave soldat avait
+ressentie en voyant les ennemis souiller le sol natal, et le bonheur de
+les voir fuir devant les aigles impériales.
+
+Nous apprenons que le même enthousiasme qui a éclaté ici s'est manifesté
+à Bar, à l'arrivée de nos troupes. L'ennemi avait déjà pris la fuite.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Après la prise de Saint-Dizier, l'empereur s'est porté sur les derrières
+de l'ennemi à Brienne, l'a battu le 29, et s'est emparé de la ville et
+du château après une affaire d'arrière-garde assez vive.
+
+
+
+Brienne, 31 janvier 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Ce n'est pas seulement une arrière-garde, c'est l'armée du général
+Blücher, forte de quarante mille hommes, qui était ici lorsqu'elle a été
+attaquée le 29 par notre armée. Le combat a été très-vif. L'ennemi a
+laissé la grande avenue qui mène au château, les rues, les places et les
+vergers encombrés de ses morts. Sa perte est au moins de quatre mille
+hommes, non compris beaucoup de prisonniers.
+
+Le général Blücher ne savait pas que l'empereur était à l'armée.
+
+M. de Hardenberg, neveu du chancelier de Prusse, et commandant le
+quartier-général, a été pris au bas de la montée du château. Le général
+Blücher descendait alors du château, à pied, avec son état-major. Il a
+été lui-même au moment d'être fait prisonnier.
+
+L'ennemi, pour embarrasser la poursuite des Français, a mis le feu aux
+maisons de la grande rue, qui étaient les plus belles de la ville. Il
+y a bien peu de nos citoyens qui n'aient éprouvé des violences
+personnelles pendant le court séjour de l'ennemi; il n'en est aucun qui
+n'ait été dépouillé de tout ce qu'il possédait.
+
+Notre armée a poursuivi l'ennemi jusqu'à trois lieues de Bar-sur-Aube.
+Elle est belle, nombreuse et pleine d'ardeur. On est occupé à rétablir
+les différent ponts sur l'Aube.
+
+
+
+Le 3 février 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur est entré à Vitry le 26 janvier.
+
+Le général Blücher, avec l'armée de Silésie, avait passé la Marne et
+marchait sur Troyes. Le 27, l'ennemi entra à Brienne, et continua sa
+marche; mais il dut perdre du temps pour rétablir le pont de Lesmont sur
+l'Aube.
+
+Le 27, l'empereur fit attaquer Saint-Dizier. Le duc de Bellune se
+présenta devant cette ville; le général Duhesme culbuta l'arrière-garde
+ennemie qui y était encore, et fit quelques centaines de prisonniers. A
+huit heures du matin, l'empereur arriva à Saint-Dizier; il est difficile
+de se peindre l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les
+vexations de toutes espèces que commettent les ennemis, et surtout les
+cosaques, sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire.
+
+Le 28, l'empereur se porta sur Montierender.
+
+Le 29, à huit heures du matin, le général Grouchy, qui commande la
+cavalerie, fit prévenir que le général Milhaud, avec la cinquième corps
+de cavalerie, était en présence, entre Maizières et Brienne, de l'armée
+ennemie commandée par le général Blücher, et qu'on évaluait à quarante
+mille Russes et Prussiens, les Russes commandés par le général Sacken.
+
+A quatre heures, la petite ville de Brienne fut attaquée. Le général
+Lefèvre-Desnouettes, commandant une division de cavalerie de la garde,
+et les généraux Grouchy et Milhaud, exécutèrent plusieurs belles
+charges, sur la droite de la route, et s'emparèrent de la hauteur de
+Perthe.
+
+Le prince de la Moskwa se mit à la tête de six bataillons en colonne
+serrée, et se porta sur la ville par le chemin de Maizières. Le général
+Château, chef d'état-major du duc de Bellune, à la tête de deux
+bataillons, tourna par la droite, et s'introduisit dans le château de
+Brienne par le parc.
+
+Dans ce moment l'empereur dirigea une colonne sur la route de
+Bar-sur-Aube, qui paraissait être la retraite de l'ennemi; l'attaque
+fut vive et la résistance opiniâtre. L'ennemi ne s'attendait pas à une
+attaque aussi brusque, et n'avait eu que le temps de faire revenir ses
+parcs du pont de Lesmont, où il comptait passer l'Aube pour marcher en
+avant. Cette contre-marche l'avait fort encombré.
+
+La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz, de la jeune garde,
+et une brigade de la division Meusnier furent engagées. La grande
+quantité de forces de l'ennemi et la belle situation de Brienne lui
+donnaient bien des avantages, mais la prise du château, qu'il avait
+négligé de garder en force, les lui fit perdre.
+
+Vers les huit heures, voyant qu'il ne pouvait plus se maintenir, il mit
+le feu à la ville, et l'incendie se propagea avec rapidité, toutes les
+maisons étant de bois.
+
+Profitant de cet événement, il chercha à reprendre le château, que le
+brave chef de bataillon Henders, du cinquante-sixième régiment, défendit
+avec intrépidité. Il joncha de morts toutes les approches du château, et
+spécialement les escaliers du côté du parc. Ce dernier échec décida la
+retraite de l'ennemi, que favorisait l'incendie de la ville.
+
+Le 30, à onze heures du matin, le général Grouchy et le duc de Bellune
+le poursuivirent jusqu'au-delà du village de la Rothière, où ils prirent
+position.
+
+La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont de
+Lesmont-sur-Aube, l'empereur voulant se porter sur Troyes pour opérer
+sur les colonnes qui se dirigeaient par Bar-sur-Aube et par la route
+d'Auxerre sur Sens.
+
+Le pont de Lesmont ne put être rétabli que le premier février au matin.
+On fît filer sur-le-champ une partie des troupes.
+
+A trois heures après-midi, l'ennemi ayant été renforcé de toute son
+armée, déboucha sur la Rothière et Dienville que nous occupions encore.
+Notre arrière-garde fit bonne contenance. Le général Duhesme s'est fait
+remarquer en conservant la Rothière, et le général Gérard en conservant
+Dienville. Le corps autrichien du général Giulay, qui voulait passer de
+la rive gauche sur la droite et forcer le pont, a eu plusieurs de ses
+bataillons détruits. Le duc de Bellune tint toute la journée au hameau
+de la Giberie, malgré l'énorme disproportion de son corps avec les
+forces qui l'attaquaient.
+
+Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste plaine centre
+toute l'armée ennemie et des forces quintuples, est un des beaux faits
+d'armes de l'armée française.
+
+Au milieu de l'obscurité de la nuit, une batterie d'artillerie de la
+garde suivant le mouvement d'une colonne de cavalerie qui se portait
+en avant pour repousser une charge de l'ennemi, s'égara et fut prise.
+Lorsque les canonnières s'aperçurent de l'embuscade dans laquelle ils
+étaient tombés, et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettre en
+batterie, ils se fermèrent aussitôt en escadron, attaquèrent l'ennemi et
+sauvèrent leurs chevaux et leurs attelages. Ils ont perdu quinze hommes
+tués ou faits prisonniers.
+
+A dix heures du soir, le prince de Neufchâtel visitant les postes,
+trouva les deux armées si près l'une de l'autre, qu'il prit plusieurs
+fois les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de ses aides-de-camp se
+trouvant à dix pas d'une vedette, fut fait prisonnier. Le même accident
+est arrivé à plusieurs officiers russes qui portaient le mot d'ordre et
+qui se jetèrent dans nos postes croyant arriver sur les leurs.
+
+Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en avons fait deux
+cent cinquante.
+
+Le 2 février, à la pointe du jour, toute l'arrière-garde de l'armée
+était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement des positions
+pour achever de passer le pont de Lesmont et de rejoindre le reste de
+l'armée.
+
+Le duc de Raguse, qui était en position sur le pont de Rosnay, fut
+attaqué par un corps autrichien qui avait passé derrière les bois. Il le
+repoussa, fit trois cents prisonniers et chassa l'ennemi au-delà de la
+petite rivière de Voire.
+
+Le 3 février, à midi, l'empereur est entré dans Troyes.
+
+Nous avons perdu au combat de Brienne le brave général Baste. Le général
+Lefêvre-Desnouettes a été blessé d'un coup de baïonnette. Le général
+Forestier a été grièvement blessé. Notre perte dans ces deux journées
+peut s'élever de deux à trois mille hommes tués ou blessés. Celle de
+l'ennemi est au moins du double.
+
+Une division tirée du corps d'armée ennemi qui observe Metz, Thionville
+et Luxembourg, et forte de douze bataillons, s'est portée sur Vitry.
+L'ennemi a voulu entrer dans cette ville que le général Montmarie et les
+habitans ont défendue. Il a jeté en vain des obus pour intimider les
+habitans; il a été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue et
+demie. Le duc de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
+division.
+
+Le 4 au matin, le comte de Stadion, le comte Razumowski, lord
+Castlereagh et le baron de Humboldt sont arrivés à Châtillon-sur-Seine
+où était déjà le duc de Vicence. Les premières visites ont été faites
+de part et d'autre, et le soir du même jour la première conférence des
+plénipotentiaires devait avoir lieu.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a attaqué, hier, à Champaubert, l'ennemi fort de douze
+régimens, et ayant quarante pièces de canon.
+
+Le général en chef Ousouwieff a été pris avec tous ses généraux, tous
+ses colonels, officiers, canons, caissons et bagages.
+
+On avait fait six mille prisonniers; le reste avait été jeté dans un
+étang, ou tué sur le champ de bataille.
+
+L'empereur suit vivement le général Sacken, qui se trouve séparé d'avec
+le général Blücher.
+
+Notre perte a été extrêmement légère; nous n'avons pas deux cents hommes
+à regretter.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 11 février, au point du jour, l'empereur, parti de Champaubert après
+la journée du 10, a poussé un corps sur Châlons, pour contenir les
+colonnes ennemies qui s'étaient rejetées de ce côté.
+
+Avec le reste de son armée, il a pris la route de Montmirail.
+
+A une lieue au-delà, il a rencontré le corps du général Blücher, et,
+après deux heures de combat, toute l'armée ennemie a été culbutée.
+
+Jamais nos troupes n'ont montré plus d'ardeur.
+
+L'ennemi, enfoncé de toutes parts, est dans une déroute complète:
+infanterie, artillerie, munitions, tout est en notre pouvoir ou culbuté.
+
+Les résultats sont immenses; l'armée russe est détruite.
+
+L'empereur se porte à merveille, et nous n'avons perdu personne de
+marque.
+
+
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 12 février l'empereur a poursuivi ses succès. Blücher cherchait à
+gagner Château-Thierry. Ses troupes ont été culbutées de position en
+position.
+
+Un corps entier qui était resté réuni, et qui protégeait sa retraite, a
+été enlevé.
+
+Cette arrière-garde était composée de quatre bataillons russes, trois
+bataillons prussiens, et de trois pièces de canon. Le général qui la
+commandait aussi été pris.
+
+Nos troupes sont entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry,
+et suivent, sur la route de Soissons, les débris de cette armée, qui est
+dans une horrible confusion.
+
+Les résultats de la journée d'aujourd'hui sont trente pièces de canon,
+et une quantité innombrable de voitures de bagages.
+
+On comptait déjà trois mille prisonniers: il en arrive à chaque instant.
+Nous avons encore deux heures de jour.
+
+On compte parmi les prisonniers cinq à six généraux, qui sont dirigés
+sur Paris.
+
+On croit le général en chef Saken tué.
+
+
+
+Le 7 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 3 février, deux heures après son entrée à Troyes, S. M. a fait partir
+le duc de Trévise pour les Maisons-Blanches. Une division autrichienne,
+commandée par le prince Liechtenstein, s'était portée sur ce point, qui
+est à deux lieues de la ville; elle a été vivement repoussée et rejetée
+à deux lieues plus loin.
+
+Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie était à
+Lusigny près Vandoeuvre, à deux lieues de Troyes, où se trouvaient la
+garde russe et l'armée ennemie. L'ennemi voulait entrer le soir dans
+Troyes. Il marcha sur le pont de la Guillotière; il y éprouva une vive
+résistance. Sa première attaque fut repoussé. Des cavaliers prisonniers
+lui apprirent que l'empereur était à Troyes. Il jugea alors devoir
+faire d'autres dispositions. Au même moment, le duc de Trévise faisait
+attaquer le pont de Clérey, qu'occupait la division du général Bianchi.
+L'ennemi fut chassé. Le général de division Briche, avec ses dragons,
+fit une charge dans laquelle il prit cent soixante hommes, et en tua une
+centaine à l'ennemi.
+
+Le lendemain 5, l'empereur se disposait à passer le pont de la
+Guillotière et à attaquer l'ennemi, lorsque S. M. apprit qu'il avait
+battu en retraite et rétrogradé d'une marche sur Vandoeuvre.
+
+Le 6, les dispositions furent faites pour menacer Bar-sur-Seine.
+Quelques attaques eurent lieu sur cette route. On prit à l'ennemi une
+trentaine d'hommes, une pièce de canon et un caisson.
+
+Pendant ce temps, l'armée se mettait en marche pour Nogent, afin de
+tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé Châlons et Vitry, et qui
+menaçaient Paris par la Ferté-sous-Jouarre et Meaux.
+
+Le 7 au matin, le duc de Tarente avait son quartier-général près de
+Chaville, entre Épernay et Châlons.
+
+Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau de
+Normandie et de Bretagne, se sont mises en mouvement, sous le
+commandement du général Pajol.
+
+La division de l'armée d'Espagne, commandée par le général Leval, est
+arrivée à Provins; les autres suivent. Ces troupes sont composées de
+soldats qui ont fait les campagnes d'Autriche et de Pologne. Elles sont
+remplacées à l'armée d'Espagne par les cinq divisions de réserve.
+
+Aujourd'hui 7, à midi, l'empereur est arrivé à Nogent.
+
+Tout est en mouvement pour manoeuvrer.
+
+L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi commet partout
+les plus horribles vexations.
+
+Toutes les mesures sont prises pour qu'au premier mouvement rétrograde
+il soit enveloppé de tous côtés.
+
+Des millions de bras n'attendent que ce moment pour se lever. La terre
+sacrée que l'ennemi a violée, sera pour lui une terre de feu qui le
+dévorera.
+
+
+
+Le 12 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 10, l'empereur avait son quartier-général à Sézanne.
+
+Le duc de Tarente était à Meaux, ayant fait couper les ponts de la Ferté
+et de Tréport.
+
+Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté; le général
+Blücher à Vertus, et le général Alsuffiew à Champ-Aubert. L'armée de
+Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches de Paris. Cette armée,
+sous le commandement en chef du général Blücher, se composait des corps
+de Sacken et de Langeron, formant soixante régimens d'infanterie russe,
+et de l'élite de l'armée prussienne.
+
+Le 10, à la pointe du jour, l'empereur se porta sur les hauteurs de
+Saint-Prix, pour couper en deux l'armée du général Blücher. A dix
+heures, le duc de Raguse passa les étangs de Saint-Gond, et attaqua
+le village de Baye. Le neuvième corps russe, sous le commandement du
+général Alsuffiew, et fort de douze régimens, se déploya et présenta
+une batterie de vingt-quatre pièces de canon. Les divisions Lagrange et
+Ricart, avec la cavalerie du premier corps, tournèrent les positions de
+l'ennemi par sa droite. A une heure après-midi, nous fûmes maîtres du
+village de Baye.
+
+A deux heures, la garde impériale se déploya dans les belles plaines qui
+sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se reployait et exécutait sa
+retraite. L'empereur ordonna au général Girardin de prendre, avec deux
+escadrons de la garde de service, la tête du premier corps de cavalerie,
+et de tourner l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Châlons.
+L'ennemi, qui s'aperçut de ce mouvement, se mit en désordre. Le duc de
+Raguse fit enlever le village de Champ-Aubert. Au même instant, les
+cuirassiers chargèrent à la droite, et acculèrent les Russes à un bois
+et à un lac entre la route d'Épernay et celle de Châlons. L'ennemi avait
+peu de cavalerie; se voyant sans retraite, ses masses se mêlèrent.
+Artillerie, infanterie, cavalerie, tout s'enfuit pêle-mêle dans les
+bois; deux mille se noyèrent dans le lac. Trente pièces de canon et deux
+cents voitures furent prises. Le général en chef, les généraux, les
+colonels, plus de cent officiers et quatre cents hommes furent faits
+prisonniers.
+
+Ce corps de deux divisions et douze régimens devait présenter une force
+de dix-huit mille hommes: mais les maladies, les longues marches, les
+combats, l'avaient réduit à huit mille hommes: quinze cents à peine sont
+parvenus à s'échapper à la faveur des bois et de l'obscurité. Le général
+Blücher était resté à son quartier-général des Vertus, où il a été
+témoin des désastres de cette partie de son armée sans pouvoir y porter
+remède.
+
+Aucun homme de la garde n'a été engagé, à l'exception de deux des quatre
+escadrons de service, qui se sont vaillamment comportés. Les cuirassiers
+du premier corps de cavalerie ont montré la plus rare intrépidité.
+
+A huit heures du soir, le général Nansouty ayant débouché sur la
+chaussée, se porta sur Montmirail avec les divisions de cavalerie de la
+garde des généraux Colbert et Laferrière, s'empara de la ville et de six
+cents cosaques qui l'occupaient.
+
+Le 11, à cinq heures du matin, la division de cavalerie du général Guyot
+se porta également sur Montmirail. Différentes divisions d'infanterie
+furent retardées dans leur mouvement par la nécessité d'attendre leur
+artillerie. Les chemins de Sézanne à Champ-Aubert sont affreux. Notre
+artillerie n'a pu s'en tirer que par la constance des canonnières et
+qu'au moyen des secours fournis avec empressement par les habitans, qui
+ont amené leurs chevaux.
+
+Le combat de Champ-Aubert, où une partie de l'armée russe a été
+détruite, ne nous a pas conté plus de deux cents hommes tués ou blessés.
+Le général de division comte Lagrange est du nombre de ces derniers; il
+a été légèrement blessé à la tête.
+
+L'empereur arriva le 11, à dix heures du matin, à une demi-lieue en
+avant de Montmirail. Le général Nansouty était en position avec la
+cavalerie de la garde, et contenait l'armée de Sacken, qui commençait
+à se présenter. Instruit du désastre d'une partie de l'armée russe, ce
+général avait quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du
+soir, et marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté
+Château-Thierry. A onze heures du matin, le 11, il commençait à se
+former, et tout présageait la bataille de Montmirail, dont l'issue
+était d'une si haute importance. Le duc de Raguse, avec son corps et le
+premier corps de cavalerie, avait porté son quartier-général à Étoges,
+sur la route de Châlons.
+
+La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix heures du
+matin. L'empereur ordonna au prince de la Moskwa de garnir le village de
+Marchais, par où l'ennemi paraissait vouloir déboucher. Ce village fut
+défendu par la brave division du général Ricart avec une rare constance;
+il fut pris et repris plusieurs fois dans la journée.
+
+A midi, l'empereur ordonna au général Nansouty de se porter sur la
+droite, coupant la route de Château-Thierry, et forma les seize
+bataillons de la première division de la vieille garde sous le
+commandement du général Friant en une seule colonne le long de la route,
+chaque colonne de bataillon étant éloignée de cent pas.
+
+Pendant ce temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
+A trois heures, le duc de Trévise, avec les seize bataillons de la
+deuxième division de la vieille garde, qui étaient partis le matin de
+Sézanne, déboucha sur Montmirail.
+
+L'empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions; mais
+la nuit approchait. Il ordonna au général Friant de marcher avec quatre
+bataillons de la vieille garde, dont deux du deuxième régiment de
+grenadiers et deux du deuxième régiment de chasseurs, sur la ferme de
+l'Épine-aux-Bois, qui était la clef de la position, et de l'enlever. Le
+duc de Trévise se porta avec six bataillons de la deuxième division de
+la vieille garde sur la droite de l'attaque du général Friant.
+
+De la position de la ferme de l'Épine-aux-Bois dépendait le succès de la
+journée. L'ennemi le sentait. Il y avait placé quarante pièces de canon;
+il avait garni les haies d'un triple rang de tirailleurs, et formé en
+arrière des masses d'infanterie.
+
+Cependant, pour rendre cette attaque plus facile, l'empereur ordonna au
+général Nansouty de s'étendre sur la droite, ce qui donna à l'ennemi
+l'inquiétude d'être coupé et le força de dégarnir une partie de son
+centre pour soutenir sa droite. Au même moment, il ordonna au général
+Ricart de céder une partie du village de Marchais, ce qui porta aussi
+l'ennemi à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque, dans la
+réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la bataille.
+
+Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement, et que
+l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de l'apparence d'un succès
+qu'il croyait réel, le général Friant s'élança sur la ferme de la
+Haute-Epine avec les quatre bataillons de la vieille garde. Ils
+abordèrent l'ennemi au pas de course, et firent sur lui l'effet de la
+tête de Méduse. Le prince de la Moskwa marchait le premier, et leur
+montrait le chemin de l'honneur. Les tirailleurs se retirèrent
+épouvantés sur les masses qui furent attaquées. L'artillerie ne put plus
+jouer; la fusillade devint alors effroyable, et le succès était balancé;
+mais au même moment, le général Guyot, à la tête du premier de lanciers,
+des vieux dragons et des vieux grenadiers de la garde impériale, qui
+défilaient sur la grande route au grand trot et au cris de _vive
+l'empereur_, passa à la droite de la Haute-Epine; ils se jetèrent sur
+les derrières des masses d'infanterie, les rompirent, les mirent en
+désordre, et tuèrent tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de
+Trévise, avec six bataillons de la division du général Michel, secondait
+alors l'attaque de la vieille garde, arrivait au bois, enlevait le
+village de Fontenelle, et prenait tout un parc ennemi.
+
+La division des gardes d'honneur défila après la vieille garde sur la
+grande route, et arrivée à la hauteur de l'Epine-aux-Bois, fit un à
+gauche pour enlever ce qui s'était avancé sur le village de Marchais.
+Le général Bertrand, grand-maréchal du palais, et le maréchal duc de
+Dantzick, à la tête de deux bataillons de la vieille garde, marchèrent
+en avant sur le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y
+trouvait fut pris ou tué.
+
+En moins d'un quart d'heure, un profond silence succéda au bruit du
+canon et d'une épouvantable fusillade. L'ennemi ne chercha plus son
+salut que dans la fuite: généraux, officiers, soldats, infanterie,
+cavalerie, artillerie, tout s'enfuit pêle-mêle.
+
+A huit heures du soir, la nuit étant obscure, il fallut prendre
+position. L'empereur prit son quartier-général à la ferme de
+l'Épine-aux-Bois.
+
+Le général Michel, de la garde, a été blessé d'une balle au bras. Notre
+perte s'élève au plus à mille hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi
+est au moins de huit mille tués ou prisonniers; on lui a pris beaucoup
+de canons et six drapeaux. Cette mémorable journée, qui confond
+l'orgueil et la jactance de l'ennemi, a anéanti l'élite de l'armée
+russe. Le quart de notre armée n'a pas été engagé.
+
+Le lendemain 12, à neuf heures du matin, le duc de Trévise suivit
+l'ennemi sur la route de Château-Thierry. L'empereur, avec deux
+divisions de cavalerie de la garde et quelques bataillons, se rendit à
+Vieux-Maisons, et de là prit la route qui va droit à Château-Thierry.
+L'ennemi soutenait sa retraite avec huit bataillons qui étaient arrivés
+tard la veille et qui n'avaient pas donné. Il les appuyait de quelques
+escadrons et de trois pièces de canon. Arrivé au petit village des
+Carquerets, il parut vouloir défendre la position qui est derrière le
+ruisseau, et couvrir le chemin de Château-Thierry.
+
+Une compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite-Noue, culbuta
+les tirailleurs de l'ennemi, qui fut poursuivi jusqu'à sa dernière
+position. Six bataillons de la vieille garde à toute distance de
+déploiement, occupaient la plaine, à cheval sur la grande route.
+
+Le général Nansouty, avec les divisions de cavalerie des généraux
+Laferrière et Defrance, eut ordre de faire un mouvement à droite et de
+se porter entre Château-Thierry et l'arrière-garde ennemie. Ce mouvement
+fut exécuté avec autant d'habileté que d'intrépidité. La cavalerie
+ennemie se porta de tous les points sur sa gauche pour s'opposer à la
+cavalerie française; elle fut culbutée et forcée de disparaître du champ
+de bataille.
+
+Le brave général Letort, avec les dragons de la seconde division de la
+garde, après avoir repoussé la cavalerie de l'ennemi, s'élança sur
+les flancs et les derrières de huit masses d'infanterie qui formaient
+l'arrière-garde ennemie. Cette division brûlait d'égaler ce que les
+chevaux-légers, les dragons et les grenadiers à cheval du général Guyot
+avaient fait la veille. Elle enveloppa de tous côtés ces masses, et en
+fit un horrible carnage. Les trois pièces de canon, le général russe
+Freudenreich, qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout ce
+qui composait ses bataillons a été tué ou fait prisonnier. Le nombre de
+prisonniers faits dans cette brillante affaire s'élève à plus de deux
+mille hommes. Le colonel Carely, du dixième de hussards, s'est fait
+remarquer. Nous arrivâmes alors sur les hauteurs de Château-Thierry,
+d'où nous vîmes les restes de cette armée fuyant dans le plus grand
+désordre, et gagnant en toute hâte ses ponts. Les grandes routes leur
+étaient coupées; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite de la
+Marne. Le prince Guillaume de Prusse, qui était resté à Château-Thierry
+avec une réserve de deux mille hommes, s'avança à la tête des faubourgs
+pour protéger la fuite de cette masse désorganisée. Deux bataillons de
+la garde arrivèrent alors au pas de course. A leur aspect, le faubourg
+et la rive gauche furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts, et démasqua
+sur la rive droite une batterie de douze pièces de canon: cinq cents
+hommes de la réserve du prince Guillaume ont été pris.
+
+Le 12 au soir, l'empereur a pris son quartier-général au petit château
+de Nesle.
+
+Le 13, dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les ponts de
+Château-Thierry.
+
+L'ennemi ne pouvant se retirer ni sur la route d'Épernay, qui lui était
+coupée, ni sur celle qui passe par la ville de Soissons, que nous
+occupons, a pris la traverse dans la direction de Reims. Les habitans
+assurent que de toute cette armée il n'est pas passé à Château-Thierry
+dix mille hommes, dans le plus grand désordre. Peu de jours auparavant,
+ils l'avaient vue florissante et pleine de jactance. Le général d'Yorck
+disait que dix obusiers suffiraient pour se rendre maître de Paris. En
+allant, ces troupes ne parlaient que de Paris; en revenant, c'est la
+paix qu'elles invoquaient.
+
+On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent les cosaques;
+il n'est point de vexations, de cruautés, de crimes que ces hordes de
+barbares n'aient commis. Les paysans les poursuivent, les attaquent dans
+les bois comme des bêtes féroces, s'en saisissent et les mènent partout
+où il y a des troupes françaises. Hier, ils en ont conduit plus de trois
+cents à Vieux-Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans les bois pour
+échapper aux vainqueurs, tombent dans leurs mains, et augmentent à
+chaque instant le nombre des prisonniers.
+
+
+
+Le 15 février au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice reine et régente._
+
+Le 13, à trois heures après midi, le pont de Château-Thierry fut
+raccommodé. Le duc de Trévise passa la Marne, et se mit à la suite de
+l'ennemi, qui, dans un épouvantable désordre, paraît s'être retiré sur
+Soissons et sur Reims, par la route de traverse de la Fère en Tardenois.
+
+Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de Silésie, était
+constamment resté à Vertus pendant les trois jours qui ont anéanti son
+armée. Il recueillit douze cents hommes des débris du corps du général
+Alsuffiew battu à Champ-Aubert, qu'il réunit à une division russe
+du corps de Langeron, arrivée de Mayence et commandée par le
+lieutenant-général Ouroussoff. Il était trop faible pour entreprendre
+quelque chose; mais le 13 il fut joint par un corps prussien du général
+Kleist, composé de quatre brigades. Il se mit alors à la tête de ces
+vingt mille hommes et marcha contre le duc de Raguse, qui occupait
+toujours Étoges. Dans la nuit du 13 au 14, ne jugeant pas ses forces
+suffisantes pour se mesurer contre l'ennemi, le duc de Raguse se mit en
+retraite et s'appuya sur Montmirail, où il était de sa personne le 14 à
+sept heures du matin.
+
+L'empereur partit le même jour de Château-Thierry à quatre heures
+du matin, et arriva à huit heures à Montmirail. Il fit sur-le-champ
+attaquer l'ennemi, qui venait de prendre position avec le corps de ses
+troupes au village de Vauchamp. Le duc de Raguse attaqua ce village. Le
+général Grouchy, à la tête de la cavalerie, tourna la droite de l'ennemi
+par les villages et par les bois, et se porta à une lieue au-delà de la
+position de l'ennemi. Pendant que le village de Vauchamp était attaqué
+vigoureusement, défendu de même, pris et repris plusieurs fois, le
+général Grouchy arriva sur les derrières de l'ennemi, entoura, et
+sabra trois carrés, et accula le reste dans les bois. Au même instant,
+l'empereur fit charger par notre droite ses quatre escadrons de service,
+commandés par le chef d'escadron de la garde La Biffe. Cette charge fut
+aussi brillante qu'heureuse. Un carré de deux mille hommes fut enfoncé
+et pris. Toute la cavalerie de la garde arriva alors au grand trot, et
+l'ennemi fut poussé l'épée dans les reins. A deux heures, nous étions
+au village de Fromentières; l'ennemi avait perdu six mille hommes faits
+prisonniers, dix drapeaux et trois pièces de canon.
+
+L'empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur Champ-Aubert à
+une lieue sur les derrières de l'ennemi. En effet, l'ennemi continuant
+sa retraite, arriva sur ce point à la nuit. Il était entouré de tous
+côtés, et tout aurait été pris si le mauvais état des chemins avait
+permis à douze pièces d'artillerie légère de suivre la cavalerie du
+général Grouchy. Toutefois, et quoique la nuit fût obscure, trois
+carrés de cette infanterie furent enfoncés, tués ou pris, et les autres
+poursuivis vivement jusqu'à Étoges; la cavalerie s'empara aussi de trois
+pièces de canon. L'arrière-garde ennemie était faite par la division
+russe; elle fut attaquée par le premier régiment de marine du duc
+de Raguse, abordée à la baïonnette, rompue, et on lui fit mille
+prisonniers, avec le lieutenant-général Ouroussoff qui la commandait, et
+plusieurs colonels.
+
+Les résultats de cette brillante journée sont dix mille prisonniers,
+dix pièces de canon, dix drapeaux et un grand nombre d'hommes tués à
+l'ennemi.
+
+Notre perte n'excède pas trois ou quatre cents hommes tués ou blessés;
+ce qui est dû à la manière franche dont les troupes ont abordé l'ennemi
+et à la supériorité de notre cavalerie qui le décida, aussitôt qu'il
+s'en aperçut, à mettre son artillerie en retraite; de sorte qu'il a
+marché constamment sous la mitraille de soixante bouches à feu, et que
+des soixante pièces de canon qu'il avait, il ne nous en a opposé que
+deux ou trois.
+
+Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais, comte Bertrand, le
+duc de Dantzick et le prince de la Moskwa, ont constamment été à la tête
+des troupes.
+
+Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions de cavalerie
+Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la garde s'est couverte de
+gloire; rien n'égale son intrépidité. Le général Lion, de la garde, a
+été légèrement blessé. Le duc de Raguse fait une mention particulière du
+premier régiment de marine; le reste de l'infanterie, soit de la garde,
+soit de la ligne, n'a pas tiré un coup de fusil.
+
+Ainsi, cette armée de Silésie, composée des corps russes de Sacken et de
+Langeron, des corps prussiens d'Yorck et de Kleist, et forte de près de
+quatre-vingt mille hommes, a été, en quatre jours, battue, dispersée,
+anéantie, sans affaire générale, et sans occasionner aucune perte
+proportionnée à de si grands résultats.
+
+
+
+Le 17 février au matin.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur, en partant de Nogent le 9, pour manoeuvrer sur les corps
+ennemis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux sur Paris, laissa les
+corps du duc de Bellune et du général Gérard en avant de Nogent; le
+septième corps du duc de Reggio, à Provins, chargé de la défense des
+ponts de Bray et de Montereau, et le général Pajol sur Montereau et
+Melun.
+
+Le duc de Bellune, ayant eu avis que plusieurs divisions de l'armée
+autrichienne avaient marché de Troyes dans la journée du 10, pour
+s'avancer sur Nogent, fit repasser la Seine à son corps de l'armée,
+laissant le général Bourmont avec douze cents hommes à Nogent pour la
+défense de la ville.
+
+L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela
+ses attaques toute la journée, et toujours en vain; il fut vivement
+repoussé, avec perte de quinze cent hommes tués ou blessés.
+
+Le général Bourmont avait barricadé les rues, crénelé les maisons, et
+pris toutes ses mesures pour une vigoureuse défense. Ce général, qui est
+un officier de distinction, fut blessé au genou; le colonel Ravier
+le remplaça. L'ennemi renouvela l'attaque le 12, mais toujours
+infructueusement. Nos jeunes troupes se sont couvertes de gloire.
+
+Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de deux mille hommes.
+
+Le duc de Bellune, ayant appris que l'ennemi avait passé à Bray, jugea
+convenable de faire couper le pont de Nogent, et se porta sur Nangis.
+Le duc de Reggio ordonna de faire sauter les ponts de Montereau et de
+Melun, et se retira sur la rivière d'Yères.
+
+Le 16, l'empereur est arrivé sur l'Yères, et a porté son
+quartier-général à Guignes.
+
+Le soir de la bataille de Vauchamp (le 14), le duc de Raguse fit
+attaquer l'ennemi à huit heures sur Etoges; il lui a pris neuf pièces de
+canon, et il a achevé la destruction de la division russe: on a compté
+sur ce seul point, au champ de bataille, treize cents morts.
+
+Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp ont été beaucoup plus
+considérables qu'on ne l'a annoncé.
+
+L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble. Les
+atrocités commises par les cosaques surpassent tout ce que l'on peut
+imaginer. Dans leur féroce ivresse, ils ont porté leurs attentats sur
+des femmes de soixante ans et sur des jeunes filles de douze; ils ont
+ravagé et détruit les habitations. Les paysans, ne respirant que la
+vengeance, conduits par des vieux militaires réformés, et armés avec des
+fusils de l'ennemi ramassés sur le champ de bataille, battent les bois,
+et font main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent: on estime déjà à plus
+de deux mille hommes ceux qu'ils ont pris; ils en ont tué plusieurs
+centaines. Les Russes épouvantés se rendent à nos colonnes de
+prisonniers, pour y trouver un asile. Les mêmes causes produiront
+les mêmes effets dans tout l'empire; et ces armées, qui entraient,
+disaient-elles, sur notre territoire pour y porter la paix, le bonheur,
+les sciences et les arts, y trouveront leur anéantissement.
+
+
+
+_A. S. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur a fait marcher, le 18 au matin, sur les ponts de Bray et de
+Montereau.
+
+Le duc de Reggio s'est porté sur Provins.
+
+S. M. étant informée que le corps du général de Wrede et des
+Wurtembergeois était en position à Montereau, s'y est porté avec les
+corps du duc de Bellune et du général Gérard, la garde à pied et à
+cheval.
+
+De son côté, le général Pajol marchait de Melun sur Montereau.
+
+L'ennemi a défendu la position.
+
+Il a été culbuté et si vivement, que la ville et les ponts sur l'Yonne
+et la Seine ont été enlevés de vive force; de sorte que ces ponts sont
+intacts, et nous les passons pour suivre l'ennemi.
+
+Nous avons dans ce moment environ trois mille prisonniers bavarois et
+wurtembergeois, dont un général et cinq pièces de canon.
+
+
+
+Le 19 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le duc de Raguse marchait sur Châlons lorsqu'il apprit qu'une colonne de
+la garde impériale russe, composée de deux divisions de grenadiers, se
+portait sur Montmirail. Il fit volte-face, marcha à l'ennemi, lui prit
+trois cents hommes, le repoussa sur Sézanne, d'où les mouvemens de
+l'empereur ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes.
+
+Le comte Grouchy, avec la division d'infanterie du général Leval
+et trois divisions du deuxième corps de cavalerie, passait à la
+Ferté-sous-Jouarre.
+
+Les avant postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons.
+
+Le 17, à la pointe du jour, l'empereur a marché de Guignes sur Nangis.
+Le combat de Nangis a été des plus brillans.
+
+Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec trois
+divisions qui formaient son corps d'armée.
+
+Le général Pahlen, commandant les troisième et quatorzième divisions
+russes et beaucoup de cavalerie, était à Mormant.
+
+Le général de division Gérard, officier de la plus haute espérance,
+déboucha au village de Mormant sur l'ennemi. Un bataillon du
+trente-deuxième régiment d'infanterie, toujours digne de son ancienne
+réputation, qui le fit distinguer il y a vingt ans par l'empereur aux
+batailles de Castiglione, entra dans le village au pas de charge. Le
+comte de Valmy, à la tête des dragons du général Treilhard venant
+d'Espagne, et qui arrivaient à l'armée, tourna le village par sa gauche.
+Le comte Milhaud, avec le cinquième corps de cavalerie, le tourna par sa
+droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses batteries. Dans un
+instant tout fut décidé. Les carrés formés par les divisions russes
+furent enfoncés. Tout fut pris, généraux et officiers: six mille
+prisonniers, dix mille fusils, seize pièces de canon et quarante
+caissons sont tombés en notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué
+d'être pris: il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent. Il avait annoncé
+au sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins, qu'il serait le 18
+à Paris. En retournant, il ne s'arrêta qu'un quart d'heure, et eut
+la franchise de dire à son hôte: «J'ai été bien battu; deux de mes
+divisions ont été prises; dans deux heures vous verrez les Français.»
+
+Le comte de Valmy se porta sur Provins, avec le duc de Reggio; le duc de
+Tarente sur Donnemarie.
+
+Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le-Comte. Le général de Wrede,
+avec ses deux divisions bavaroises, y était en position. Le général
+Gérard les attaqua et les mit en déroute. Les huit ou dix mille hommes
+qui composaient le corps bavarois étaient perdus, si le général
+L'héritier, qui commande une division de dragons, avait chargé comme il
+le devait; mais ce général, qui s'est distingué dans tant d'occasions, a
+manqué celle qui s'offrait à lui. L'empereur lui en a fait témoigner
+son mécontentement. Il ne l'a pas fait traduire à un conseil d'enquête,
+certain que, comme à Hoff en Prusse et à Znaïm en Moravie, où il
+commandait le dixième régiment de cuirassiers, il méritera des éloges,
+et réparera sa faute.
+
+S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au général Treilhard
+et à sa division, au général Gérard et à son corps d'armée.
+
+L'empereur a passé la nuit du 17 au 18 au château de Nangis.
+
+Le 18, à la pointe du jour, le général Château s'est porté sur
+Montereau. Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au soir. Il s'est
+arrêté à Salins: c'est une faute grave. L'occupation des ponts de
+Montereau aurait fait gagner à l'empereur un jour, et permis de prendre
+l'armée autrichienne en flagrant délit.
+
+Le général Château arriva devant Montereau à dix heures du matin;
+mais dès neuf heures le général Bianchi, commandant le premier corps
+autrichien, avait pris position avec deux divisions autrichiennes et
+la division wurtembergeoise, sur les hauteurs en avant de Montereau,
+couvrant les ponts et la ville. Le général Château l'attaqua; n'étant
+pas soutenu par les autres divisons du corps d'armée, il fut repoussé.
+Le sieur Lecouteulx, qui avait été envoyé le matin en reconnaissance,
+ayant eu son cheval tué, a été pris. C'est un intrépide jeune homme.
+
+Le général Gérard soutint le combat pendant toute la matinée. L'empereur
+s'y porta au galop. A deux heures après-midi, il fit attaquer le
+plateau. Le général Pajol, qui marchait par la route de Melun, arriva
+sur ces entrefaites, exécuta une belle charge, culbuta l'ennemi et le
+jeta dans la Seine et dans l'Yonne. Les braves chasseurs du septième
+débouchèrent sur les ponts, que la mitraille de plus de soixante pièces
+de canon empêcha de faire sauter, et nous obtînmes le double résultat
+de pouvoir passer les ponts au pas de charge, de prendre quatre mille
+hommes, quatre drapeaux, six pièces de canon, et de tuer quatre à cinq
+mille hommes à l'ennemi.
+
+Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la plaine.
+Le général Duhesme, officier d'une rare intrépidité et d'une longue
+expérience, déboucha sur le chemin de Sens; l'ennemi fut poussé dans
+toutes les directions, et notre armée défila sur les ponts. La vieille
+garde n'eut qu'à se montrer: l'ardeur des troupes du général Gérard et
+du général Pajol l'empêcha de participer à l'affaire.
+
+Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs; des coups de
+fusil tirés par les fenêtres augmentèrent les embarras de l'ennemi.
+Les Autrichiens et les Wurtembergeois jetèrent leurs armes. Un général
+wurtembergeois a été tué. Un général autrichien a été pris, ainsi que
+plusieurs colonels, parmi lesquels se trouve le colonel du régiment de
+Collorédo, pris avec son état-major et son drapeau.
+
+Dans la même journée, les généraux Charpentier et Alix débouchèrent
+de Melun, traversèrent la forêt de Fontainebleau et en chassèrent les
+cosaques et une brigade autrichienne. Le général Alix arriva à Moret.
+
+Le duc de Tarente arriva devant Bray.
+
+Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins sur Nogent.
+
+Le général de brigade Montbrun, qui avait été chargé avec dix-huit cents
+hommes, de défendre Moret et Fontainebleau, les avait abandonnés et
+s'était retiré sur Essonne. Cependant la forêt de Fontainebleau pouvait
+être disputée pied à pied.
+
+Le major-général a ordonné la suspension du général Montbrun et l'a
+envoyé devant un conseil d'enquête.
+
+Une perte qui a sensiblement affecté l'empereur est celle du général
+Château. Ce jeune officier, qui donnait les plus grandes espérances, a
+été blessé mortellement sur le pont de Montereau, où il était avec
+les tirailleurs. S'il meurt, et le rapport des chirurgiens donne peu
+d'espoir, il mourra du moins accompagné des regrets de toute l'armée,
+mort digne d'envie et bien préférable à l'existence, pour tout militaire
+qui ne la conserverait qu'en survivant à sa réputation, et en étouffant
+les sentimens que doivent lui inspirer dans ces grandes circonstances la
+défense de la patrie et l'honneur du nom français.
+
+Le palais de Fontainebleau a été conservé. La général autrichien
+Hardeck, qui est entré dans la ville, y avait placé des sentinelles pour
+le défendre des excès des cosaques, qui sont cependant parvenus à piller
+des portiers et à enlever des couvertures dans les écuries. Les habitans
+ne se plaignent point des Autrichiens, mais de ces Tartares, monstres
+qui déshonorent le souverain qui les emploie et les armées qui les
+protègent. Ces brigands sont couverts d'or et de bijoux. On a trouvé
+jusqu'à huit et dix montres sur ceux que les soldats et les paysans ont
+tués: ce sont de véritables voleurs de grands chemins.
+
+L'empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales de Brest et
+du Poitou. Il les a passées en revue: «Montrez, leur dit-il, de quoi
+sont capables les hommes de l'Ouest; ils furent de tout temps les
+fidèles défenseurs de leur pays, et les plus fermes appuis de la
+monarchie.»
+
+S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé sur les
+hauteurs de Montereau.
+
+Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince royal de
+Wurtemberg.
+
+Ainsi, l'armée de Schwartzenberg se trouve entamée par la défaite de
+Kleist, ce corps en ayant toujours fait partie, par la défaite
+de Wittgenstein, par celle du corps bavarois, de la division
+wurtembergeoise et du corps du général Bianchi.
+
+L'empereur a accordé aux trois divisions de la vieille garde à cheval
+cinq cents décorations de la légion-d'honneur; il en a accordé également
+à la vieille garde à pied. Il en a donné cent à la cavalerie du général
+Treilhard, et un pareil nombre à celle du général Milhaud.
+
+On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges, de
+Saint-Wladimir, de Sainte-Anne, prises sur les hommes qui couvrent les
+différens champs de bataille.
+
+Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau ne s'élève pas
+à plus quatre cents hommes tués ou blessés, ce qui, quoique
+invraisemblable, est pourtant l'exacte vérité.
+
+La ville d'Épernay ayant eu connaissance des succès de notre armée, a
+sonné le tocsin, barricadé ses rues, refusé le passage à une colonne de
+deux mille hommes et fait des prisonniers. Que cet exemple soit imité
+partout, et il est à présumer que bien peu d'hommes des armées ennemies
+repasseront le Rhin.
+
+Les villes de Guise et de Saint-Quentin ont aussi fermé leurs portes et
+déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se présentait devant elles
+des forces suffisantes et de l'infanterie. Elles n'ont pas fait comme
+Reims, qui a eu la faiblesse d'ouvrir ses portes à cent cinquante
+cosaques, et qui, pendant huit jours, les a complimentés et bien
+traités. Nos annales conserveront le souvenir des populations qui ont
+manqué à ce qu'elles devaient à elles-mêmes et à l'honneur. Elles
+exalteront, au contraire, celles qui, comme Lyon, Chalons-sur-Saône,
+Tournus, Sens, Saint-Jean-de-Losne, Vitry, Châlons-sur-Marne, ont payé
+leurs dettes envers la patrie, et se sont souvenues de ce qu'exigeait
+la gloire du nom français. La Franche-Comté, les Vosges et l'Alsace ne
+l'oublieront pas au moment du mouvement rétrograde des alliés. Le duc de
+Castiglione, qui a réuni à Lyon une armée d'élite, marche pour fermer la
+retraite aux ennemis.
+
+
+
+Le 21 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le baron Marulaz, commandant à Besançon, écrit ce qui suit:
+
+Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Bréguille, dans
+la nuit; il a fait jouer sur la ville deux batteries d'obusiers et de
+canons, et il a tenté une attaque sur le fort de Chandonne: il a partout
+été repoussé, aux cris de _vive l'empereur_. Il a perdu plus de douze
+cents hommes. Quelque part que l'ennemi se présente, nous sommes en
+mesure de le bien recevoir.
+
+Tous les cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans, se reploient
+en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent, et prennent et tuent
+un grand nombre. A Nogent, ces Tartares, qui n'ont rien d'humain, ont
+incendié des granges, auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les
+habitans étant sortis pour venir l'éteindre, les cosaques les ont
+chargés et ont rallumé le feu. Dans un village de l'Yonne, les cosaques
+s'amusant à incendier une belle ferme, le tocsin sonna, et les habitans
+en jetèrent une trentaine dans les flammes.
+
+L'empereur Alexandre a couché le 17 à Bray; il avait fait marquer son
+quartier-général pour le jour suivant à Fontainebleau. L'empereur
+d'Autriche n'a pas quitté Troyes.
+
+L'empereur Napoléon a eu le 20 au soir son quartier-général à Nogent.
+
+Toute l'armée entière se dirige sur Troyes.
+
+Le général Gérard est arrivé avec son corps et la division de
+cavalerie du général Roussel, à Sens; il a son avant-garde à
+Villeneuve-l'Archevêque. L'avant-garde du duc de Reggio est à moitié
+chemin de Nogent à Troyes, à Châtres et à Mesgrigny; celle du duc de
+Tarente est à Pavillon. Le duc de Raguse est à Sézanne, observant les
+mouvemens du général Wintzingerode, qui, ayant quitté Soissons, s'est
+porté par Reims sur Châlons, pour se réunir au débris de général
+Blücher. Le duc de Raguse tomberait sur son flanc gauche s'il
+s'engageait de nouveau.
+
+Soissons est une place à l'abri d'un coup de main. Le général
+Wintzingerode, à la tête de quatre à cinq mille hommes de troupes
+légères, la somma de se rendre. Le général Rusca répondit comme il
+devait. Wintzingerode mit ses douze pièces de canon en batterie;
+malheureusement le premier coup tua le général Rusca. Mille hommes de
+gardes nationales étaient la seule garnison qu'il y eût dans la place;
+ils s'épouvantèrent, et l'ennemi entra à Soissons, où il commit toutes
+les horreurs imaginables. Les généraux qui se trouvaient dans la place,
+et qui devaient prendre le commandement à la mort du général Rusca,
+seront traduits à un conseil d'enquête; car cette ville ne devait pas
+être prise.
+
+Le duc de Trévise à réoccupé Soissons le 19, et en a réorganisé la
+défense.
+
+Le général Vincent écrit de Château-Thierry que deux cent cinquante
+coureurs ennemis étant revenus à Fère-en-Tardenoy, M. d'Arbaud-Missun
+s'est porté contre eux, avec soixante chevaux du troisième régiment des
+gardes-d'honneur qu'il a réunis, et avec le secours des gardes nationaux
+des villages, il a battu ces coureurs, en a tué plusieurs, et a chassé
+le reste.
+
+Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin-le Bosnay, sur
+la vieille route de Nogent à Troyes. L'ennemi avait huit cents chevaux
+environ. Il l'a fait attaquer par trois cents hommes, qui l'ont culbuté,
+lui ont fait cent soixante prisonniers, tué une vingtaine d'hommes et
+pris une centaine de chevaux. Il a poursuivi l'ennemi et le poursuit
+encore l'épée dans les reins.
+
+Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée considérable,
+composé de troupes d'élite, pour se porter en Franche-Comté et en
+Suisse.
+
+Le congrès de Châtillon continue toujours, mais l'ennemi y porte toute
+espèce d'entraves. Les cosaques arrêtent à chaque pas les courriers, et
+leur font faire des détours tels, que, quoiqu'on ne soit qu'à trente
+lieues de Châtillon en ligne droite, les courriers n'arrivent qu'après
+quatre à cinq jours de course. C'est la première fois qu'on viole ainsi
+le droit des gens. Chez les nations les moins civilisées, les courriers
+des ambassadeurs sont respectés, et aucun empêchement n'est mis aux
+communications des négociateurs avec leur gouvernement.
+
+Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands malheurs, si,
+l'ennemi parvenant à leurs portes, ils lui eussent livré leur ville sans
+défense. Le pillage, la dévastation et l'incendie auraient fini les
+destinées de cette belle capitale.
+
+Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorables à nos
+ennemis, puisqu'elle leur a permis d'évacuer leur artillerie et leurs
+bagages par tous les chemins. Sans cela, plus de la moitié de leurs
+voitures seraient tombées en notre pouvoir.
+
+
+
+Le 24 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'empereur s'est rendu le 22, à deux heures après midi, dans la petite
+ville de Mery-sur-Seine.
+
+Le général Boyer a attaqué à Mery les débris des corps des généraux
+Blücher, Sacken et Yorck, qui avaient passé l'Aube pour rejoindre
+l'armée du prince de Schwartzenberg à Troyes. Le général Boyer a poussé
+l'ennemi au pas de charge, l'a culbuté et s'est emparé de la ville.
+L'ennemi, dans sa rage, y a mis le feu avec tant de rapidité, qu'il a
+été impossible de traverser l'incendie pour le poursuivre. Nous avons
+fait une centaine de prisonniers.
+
+Du 22 au 23, l'empereur a eu son quartier-général au petit bourg de
+Châtres.
+
+Le 23, le prince Wenzel-Lichtenstein est arrivé au quartier-général. Ce
+nouveau parlementaire était envoyé par le prince Schwartzenberg pour
+proposer un armistice.
+
+Le général Milhaud, commandant la cavalerie du cinquième corps, a fait
+prisonniers deux cents hommes à cheval, entre Pavillon et Troyes.
+
+Le général Gérard, parti de Sens et marchant par
+Ville-neuve-l'Archevêque, Villemont et Saint-Liebaut, a rencontré
+l'arrière-garde du prince Maurice de Lichtenstein, lui a pris six pièces
+de canon et six cents hommes montés, qui ont été entourés par la brave
+division de cavalerie du général Roussel.
+
+Le 23, nos troupes investissaient Troyes de tous côtés. Un aide-de-camp
+russe est venu aux avant-postes, pour demander le temps d'évacuer la
+ville, sans quoi elle serait brûlée. Cette considération a arrêté les
+mouvemens de l'empereur.
+
+La ville a été évacuée dans la nuit, et nous y sommes entrés ce matin.
+
+Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles les
+habitans ont été en proie pendant les dix-sept jours de l'occupation
+de l'ennemi. On se peindrait aussi difficilement l'enthousiasme et
+l'exaltation des sentimens qu'ils ont montrés à l'arrivée de l'empereur.
+Une mère qui voit ses enfans arrachés à la mort, des esclaves qui voient
+briser leurs fers après la captivité la plus cruelle, n'éprouvent pas
+une joie plus vive que celle que les habitans de Troyes ont manifestée.
+Leur conduite a été honorable et digne d'éloges. Le théâtre a été
+ouvert tous les soirs, mais aucun homme, aucune femme, même des classes
+inférieures, n'a voulu y paraître.
+
+Le sieur Gau, ancien émigré, et le sieur Viderange, ancien
+garde-du-corps, se sont prononcés en faveur de l'ennemi, et ont porté
+la croix de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant une commission
+prévôtale et condamnés à mort. Le premier a subi son jugement; le
+deuxième a été condamné par contumace.
+
+La population entière demande à marcher. «Vous aviez bien raison,
+s'écriaient les habitans, en entourant l'empereur, de nous dire de
+nous lever en masse. La mort est préférable aux vexations, aux mauvais
+traitemens, aux cruautés que nous avons éprouvés pendant dix-sept
+jours.»
+
+Dans tous les villages, les habitans sont en armes; ils font partout
+main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les hommes isolés, les
+prisonniers se présentent d'eux-mêmes aux gendarmes, qu'ils ne regardant
+plus comme des gardiens, mais comme des protecteurs.
+
+Le général Vincent écrit de Château-Thierry, le 22, que l'ennemi ayant
+voulu frapper des réquisitions sur les communes de Bazzy, Passi et
+Vincelle, les gardes nationaux se sont réunis et ont repoussé l'ennemi,
+après lui avoir pris et blessé plusieurs hommes. Le même général écrit
+à la même date, qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant
+approché de Château-Thierry, il l'a fait attaquer par un détachement du
+troisième régiment des gardes-d'honneur, commandé par le chef d'escadron
+d'Andlaw, et soutenu par les gardes nationales de Château-Thierry, et
+des communes de Blesmes et Cruzensi. L'ennemi a été chassé et mis en
+déroute; douze cosaques et quatorze chevaux ont été pris. Les gardes
+nationaux étaient à la recherche du reste de cette troupe, qui
+s'est sauvée dans les bois. S. M. a accordé trois décorations de
+la légion-d'honneur au détachement du troisième régiment des
+gardes-d'honneur, et un pareil nombre aux gardes nationaux.
+
+Le comte de Valmy s'est dirigé, aujourd'hui 24, sur Bar-sur-Seine.
+Arrivé à Saint-Paar, il a trouvé l'arrière-garde du général Giulay, l'a
+fait charger, l'a mise en déroute et lui a fait douze cents prisonniers.
+Il est probable que le comte de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.
+
+Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière, soutenu par le
+duc de Reggio; il s'est porté sur Lusigny, et a passé la Barce. Le
+général Duhesme a pris position à Montieramey, près Vandoeuvre.
+
+Le comte Flahaut, aide-de-camp de l'empereur Napoléon, le comte
+Ducca, aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, le comte Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur de Russie, et le général de Rauch, chef du
+corps du génie du roi de Prusse, sont réunis à Lusigny, pour traiter des
+conditions d'une suspension d'armes.
+
+Ainsi, dans la journée du 24, la capitale de la Champagne a été
+délivrée, et nous avons fait environ deux mille prisonniers, dont un bon
+nombre d'officiers. On a de plus trouvé dans les hôpitaux de la ville un
+millier de blessés, officiers et soldats, abandonnés par l'ennemi.
+
+
+
+Le 27 février 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26, le quartier-général était à Troyes.
+
+Le duc de Reggio était à Bar-sur-Aube, avec le général Gérard, et le
+second corps de cavalerie, commandé par le comte de Valmy.
+
+Le duc de Tarente avait son quartier-général à Mussy-l'Evêque, et ses
+avant-postes à Châtillon; il marchait sur l'Aube et sur Clairvaux.
+
+Le duc de Castiglione, qui a sous ses ordres une armée de quarante mille
+hommes, dont une grande partie se compose de troupes d'élite, était en
+mouvement.
+
+Le général Marchand était à Chambéry, le général Dessaix sous les murs
+de Genève, et le général Meusnier était entré à Mâcon.
+
+Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir; le général
+autrichien Bubna, qui avait menacé Lyon, était en retraite de tous
+côtés; dès le 20, on évaluait sa perte, sur différens points, à quinze
+cents hommes, dont six cents prisonniers.
+
+Le prince de la Moskwa est à Arcis-sur-Aube, le duc de Bellune à Plancy,
+le duc de Padoue à Nogent; on marchait sur les derrières des corps de
+Blücher, Sacken, Yorck et Kleist, qui avaient reçu des renforts de
+Soissons, et qui manoeuvraient sur le corps du duc de Raguse, qui se
+trouvait à la Ferté-Gaucher.
+
+Le général Duhesme a enlevé Bar-sur-Aube à la baïonnette, et en faisant
+des prisonniers, parmi lesquels sont plusieurs officiers bavarois.
+
+
+
+Le 5 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+S.M. l'empereur et roi avait, le 5, son quartier-général à Bery-le-Bac,
+sur l'Aisne.
+
+L'armée ennemie de Blücher, Sacken, Yorck, Winzingerode et de Bulow
+était en retraite; sans la trahison du commandant de la ville de
+Soissons, qui a livré ses portes, cette armée était perdue.
+
+Le général Corbineau est entré, le 5, à Reims, à quatre heures du matin.
+
+Nous avons battu l'ennemi aux combats de Lisy-sur-Ourcq et de May.
+
+Le résultat des diverses affaires, est: quatre mille prisonniers, six
+cents voitures de bagages, plusieurs pièces de canon, et la délivrance
+de la ville de Reims.
+
+
+
+Craonne, le 7 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Il y a eu aujourd'hui ici une bataille très-glorieuse pour les armées
+françaises.
+
+S. M. l'empereur et roi a battu les corps des généraux ennemis
+Witzingerode, Woronzoff et Langeron, réunis aux débris du corps du
+général Sacken.
+
+Nous avons déjà deux mille prisonniers et plusieurs pièces de canon.
+
+Notre armée est à la poursuite de l'ennemi sur la route de Laon.
+
+
+
+Le 9 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+L'armée du général Blücher, composée des débris des corps des généraux
+Sacken, Kleist et Yorck, se retira, après les batailles de Montmirail
+et de Vauchamp, par Reims, sur Châlons. Elle y reçut les deux dernières
+divisions du corps du général Langeron, qui étaient encore restées
+devant Mayence, et elle y reforma ses cadres. Sa perte avait été telle,
+qu'elle fut obligée de les réduire à moitié, quoiqu'il lui fût arrivé
+plusieurs convois de recrues de ses réserves.
+
+L'armée dite du nord, composée de quatre divisions russes, sous les
+ordres des généraux Witzingerode, Woronzoff et Strogonow, et d'une
+division prussienne sous les ordres du général Bulow, remplaçait, à
+Châlons et à Reims, l'armée de Silésie.
+
+Celle-ci passa l'Aube à Arcis, pendant que le prince de Schwartzenberg
+bordait la droite de la Seine, et, par suite des combats de Nangis et de
+Montereau, évacuait tout le pays entre la Seine et l'Yonne.
+
+Le 22 février, le général Blücher se présenta devant Méry. Il avait déjà
+passé le pont lorsque le général de division Boyer marcha sur lui à la
+baïonnette, le culbuta et le rejeta de l'autre côté de la rivière; mais
+l'ennemi mit le feu au pont et à la petite ville de Méry, et l'incendie
+fut si violent, que pendant quarante-huit heures il fut impossible de
+passer.
+
+Le 24, le corps du duc de Reggio se porta sur Vandoeuvre, et celui du
+duc de Tarente sur Bar-sur-Seine.
+
+Il paraît que l'armée de Silésie s'était portée sur la gauche de l'Aube,
+pour se réunir à l'armée autrichienne et donner une bataille générale;
+mais l'ennemi ayant renoncé à ce projet, le général Blücher repassa
+l'Aube le 24, et se porta sur Sézanne.
+
+Le duc de Raguse observa ce corps, retarda sa marche, et se retira
+devant lui sans éprouver aucune perte. Il arriva le 25 à la
+Ferté-Gaucher, et fit le 26, à la Ferté-sous-Jouarre, sa jonction avec
+le duc de Trévise, qui observait la droite de la Marne et les corps de
+l'armée dite du nord qui étaient à Châlons et à Reims.
+
+Le 27, le général Sacken se porta sur Meaux, et se présenta au pont
+placé à la sortie de Meaux sur le chemin de Nangis, qui avait été
+coupé. Il fut reçu avec de la mitraille. Quelques-uns de ses coureurs
+s'avancèrent jusqu'au pont de Lagny.
+
+Cependant l'empereur partit de Troyes le 27, coucha le même jour au
+village d'Herbisse, le 28 au château d'Esternay, et le 1er mars à
+Jouarre.
+
+L'armée de Silésie se trouvait ainsi fortement compromise; Elle n'eut
+d'autre parti à prendre que de passer la Marne. Elle jeta trois ponts,
+et se porta sur l'Ourcq.
+
+Le général Kleist passa l'Ourcq et se portait sur Meaux par Varède. Le
+duc de Trévise le rencontra le 28 en position au village de Gué-à-Trême,
+sur la rive gauche de la Térouenne. Il l'aborda franchement. Le général
+Christiani, commandant une division de vieille garde, s'est couvert de
+gloire. L'ennemi a été poussé l'épée dans les reins pendant plusieurs
+lieues. On lui a pris quelques centaines d'hommes, et un grand nombre
+est resté sur le champ de bataille.
+
+Dans le même temps, l'ennemi avait passé l'Ourcq à Lisy. Le duc de
+Raguse le rejeta sur l'autre rive.
+
+Le mouvement de retraite de l'armée de Blücher fut prononcé. Tout filait
+sur la Ferté-Milon et Soissons.
+
+L'empereur partit de la Ferté-sous-Jouarre le 3; son avant-garde fut le
+même jour à Rocourt.
+
+Les ducs de Raguse et de Trévise poussaient l'arrière-garde ennemie; ils
+l'attaquèrent vivement le 3 à Neuilly-Saint-Front.
+
+L'empereur arriva de bonne heure le 4 à Fismes. On fit des prisonniers
+et l'on prit beaucoup de voitures de bagages.
+
+La ville de Soissons était armée de vingt pièces de canon et en état
+de se défendre. Le duc de Raguse et le duc de Trévise se portèrent sur
+cette ville pour y passer l'Aisne, tandis que l'empereur marchait sur
+Mezy. L'armée ennemie était dans la position la plus dangereuse; mais
+le général qui commandait à Soissons, par une lâcheté qu'on ne saurait
+définir, abandonna la place le 3, à quatre heures après midi, par une
+capitulation soi-disant honorable, en ce que l'ennemi lui permettait de
+sortir de la ville avec ses troupes et son artillerie, et se retira
+avec la garnison et son artillerie sur Villers-Cotterets. Au moment où
+l'armée ennemie se croyait perdue, elle apprit que le pont de Soissons
+lui appartenait et n'avait pas même été coupé. Le général qui commandait
+dans cette place et les membres du conseil de défense sont traduits à
+une commission d'enquête. Ils paraissent d'autant plus coupables, que
+pendant toutes les journées du 2 et du 3, on avait entendu de la ville
+la canonnade de notre armée qui se rapprochait de Soissons, et qu'un
+bataillon de la Vistule qui était dans la place, et qui ne la quitta
+qu'en pleurant, donnait les plus grands témoignages d'intrépidité.
+
+Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, et le général de
+cavalerie Laferrière s'étaient portés sur Reims, où ils entrèrent le 5 à
+quatre heures du matin, en tournant un corps ennemi de quatre bataillons
+qui couvrait la ville, et dont les troupes furent faites prisonnières.
+Tout ce qui se trouvait dans Reims fut pris.
+
+Le 5, l'empereur coucha à Bery-au-Bac. Le général Nansouty passa de vive
+force le pont de Bery, mit en déroute une division de cavalerie qui le
+couvrait, s'empara de ses deux pièces de canon, et prit trois cents
+cavaliers, parmi lesquels s'est trouvé le colonel prince Gagarin, qui
+commandait une brigade.
+
+L'armée ennemie s'était divisée en deux parties. Les huit divisions
+russes de Sacken et de Witzingerode avaient pris position sur les
+hauteurs de Craonne, et les corps prussiens sur les hauteurs de Laon.
+
+L'empereur vint coucher le 6 à Corbeni. Les hauteurs de Craonne furent
+attaquées et enlevées par deux bataillons de la garde. L'officier
+d'ordonnance Caraman, jeune officier d'espérance, à la tête d'un
+bataillon, tourna la droite. Le prince de la Moskowa marcha sur la ferme
+d'Urtubie. L'ennemi se retira, et prit position sur une hauteur, qu'on
+reconnut le 7 à la pointe du jour. C'est ce qui donna lieu à la bataille
+de Craonne.
+
+Cette position était très-belle, l'ennemi ayant sa droite et sa gauche
+appuyées à deux ravins, et un troisième ravin devant lui. Il défendait
+le seul passage, d'une centaine de toises de largeur, qui joignait sa
+position au plateau de Craonne.
+
+Le duc de Bellune se porta, avec deux divisions de la jeune garde, à
+l'abbaye de Vauclerc, où l'ennemi avait mis le feu. Il l'en chassa, et
+passa le défilé que l'ennemi défendait avec soixante pièces de canon. Le
+général Drouot le franchit avec plusieurs batteries. Au même instant,
+le prince de la Moskowa passa le ravin de gauche et débouchait sur la
+droite de l'ennemi. Pendant une heure, la canonnade fut très-forte. Le
+général Grouchy, avec sa cavalerie, déboucha. Le général Nansouty, avec
+deux divisions de cavalerie, passa le ravin sur la droite de l'ennemi.
+Une fois le défilé franchi et l'ennemi forcé dans sa position, il fut
+poursuivi pendant quatre lieues, et canonné par quatre-vingts pièces de
+canon à mitraille; ce qui lui a causé une très-grande perte. Le plateau
+par lequel il se retirait ayant toujours des ravins à droite et à
+gauche, la cavalerie ne put le déborder et l'entamer.
+
+L'empereur porta son quartier-général à Bray.
+
+Le lendemain 8, nous avons poursuivi l'ennemi jusqu'au delà du défilé
+d'Urcel, et le jour même nous sommes entrés à Soissons, où il a laissé
+un équipage de pont.
+
+La bataille de Craonne est extrêmement glorieuse pour nos armes.
+L'ennemi y a perdu six généraux; il évalue sa perte de cinq à six mille
+hommes. La nôtre a été de huit cents hommes tués ou blessés.
+
+Le duc de Bellune a été blessé d'une balle. Le général Grouchy,
+ainsi que le général Laferrière, officier de cavalerie d'une grande
+distinction, ont également été blessés en débouchant à la tête de leurs
+troupes.
+
+Le général Belliard a pris le commandement de la cavalerie.
+
+Le résultat de toutes ces opérations est une perte pour l'ennemi de dix
+à douze mille hommes, et d'une trentaine de pièces de canon.
+
+L'intention de l'empereur est de manoeuvrer avec l'armée sur l'Aisne.
+
+
+
+Le 12 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le lendemain de la bataille de Craonne (le 8), l'ennemi fut poursuivi
+par le prince de la Moskowa jusqu'au village d'Étouvelles. Le général
+Voronzoff, avec sept ou huit mille hommes, gardait cette position,
+qui était très-difficile à aborder, parce que la route qui y conduit
+chemine, pendant une lieue, entre deux marais impraticables.
+
+Le baron Gourgault, premier officier d'ordonnance de S. M., et officier
+d'un mérite distingué, partit à onze heures du soir de Chavignon avec
+deux bataillons de la vieille garde, tourna la position, et se porta par
+Challevois sur Chivi. Il arriva à une heure du matin sur l'ennemi, qu'il
+aborda à la baïonnette. Les Russes furent réveillés par les cris de
+_vive l'empereur!_ et poursuivis jusqu'à Laon. Le prince de la Moskowa
+déboucha par le défilé.
+
+Le lendemain 9, à la pointe du jour, on reconnut l'ennemi, qui s'était
+réuni aux corps prussiens. La position qu'il occupait était telle, qu'on
+la jugea inattaquable. On prit position.
+
+Le duc de Raguse, qui avait couché le 8 à Corbeni, parut à deux heures
+après midi à Veslud, culbuta l'avant-garde ennemie, attaqua le village
+d'Athies, qu'il enleva, et eut des succès pendant toute la journée. A
+six heures et demie, il prit position. A sept heures, l'ennemi fit un
+_houra_ de cavalerie à une lieue sur les derrières, où le duc de Raguse
+avait un parc de réserve. Le duc de Raguse s'y porta vivement; mais
+l'ennemi avait eu le temps d'enlever dans ce parc quinze pièces de
+canon. Une grande partie du personnel s'est sauvée.
+
+Le même jour, le général Charpentier, avec sa division de jeune garde,
+enleva le village de Clacy. Le lendemain, l'ennemi attaqua sept fois ce
+village, et sept fois il fut repoussé. Le général Charpentier fit quatre
+cents prisonniers. L'ennemi laissa les avenues couvertes de ses morts.
+Le quartier-général de l'empereur a été, le 9 et le 10, à Chavignon.
+
+S. M. jugeant qu'il était impossible d'attaquer les hauteurs de Laon, a
+porté le 11 son quartier-général à Soissons. Le duc de Raguse a occupé
+le même jour Bery-au-Bac.
+
+Le général Corbineau se louait à Reims du bon esprit de ses habitans.
+
+Le 7, à onze heures du matin, le général Saint-Priest, commandant une
+division russe, s'est présenté devant la ville de Reims, et l'a sommée
+de se rendre. Le général Corbineau lui a répondu avec du canon. Le
+général Defrance arrivait alors avec sa division de gardes-d'honneur. Il
+fit une belle charge et chassa l'ennemi. Le général Saint-Priest a fait
+mettre le feu à deux grandes manufactures et à cinquante maisons de
+la ville qui se trouvent hors de son enceinte, conduite digne d'un
+transfuge; de tout temps, les transfuges furent les plus cruels ennemis
+de leur patrie.
+
+Soissons a beaucoup souffert; les habitans se sont conduits de la
+manière la plus honorable. Il n'est point d'éloges qu'ils ne donnent au
+régiment de la Vistule, qui formait leur garnison; il n'est pas d'éloges
+que le régiment de la Vistule ne fasse des habitans. S. M. a accordé à
+ce brave corps trente décorations de la légion-d'honneur.
+
+Le plan de campagne de l'ennemi paraît avoir été une espèce de _houra_
+général sur Paris. Négligeant toutes les places de Flandres, et
+n'observant Berg-op-Zoom et Anvers qu'avec des troupes inférieures en
+nombre de moitié aux garnisons de ces villes, l'ennemi a pénétré
+sur Avesnes. Négligeant les places des Ardennes, Mézières, Rocroy,
+Philippeville, Givet, Charlemont, Montmédy, Maestricht, Venloo, Juliers,
+il a passé par des chemins impraticables, pour arriver sur Avesnes et
+Rethel. Ces places communiquent ensemble, ne sont pas observées, et
+leurs garnisons inquiètent fortement les derrières de l'ennemi. Au même
+instant où le général Saint-Priest brûlait Reims, son frère était arrêté
+par les habitans et conduit prisonnier à Charlemont. Négligeant toutes
+les places de la Meuse, l'ennemi s'était avancé par Bar et Saint-Dizier.
+La garnison de Verdun est venue jusqu'à Saint-Mihiel. Auprès de Bar, un
+général russe resté quelques momens, avec une quinzaine d'hommes, après
+le départ de sa troupe, a été tué, ainsi que son escorte, par les
+paysans, en représailles des atrocités qu'il avait ordonnées. Metz
+pousse ses sorties jusqu'à Nancy. Strasbourg et les autres places de
+l'Alsace n'étant observées que par quelques partis, on y entre, on en
+sort librement, et les vivres y arrivent en abondance. Les troupes de
+la garnison de Mayence vont jusqu'à Spire. Les départemens s'étant
+empressés de compléter les cadres des bataillons qui sont dans toutes
+ces places, où on les a armés, équipés et exercés, on peut dire qu'il y
+a plusieurs armées sur les derrières de l'ennemi. Sa position ne peut
+que devenir tous les jours plus dangereuse. On voit, par les rapports
+que l'on a interceptés, que les régimens de cosaques dont la force était
+de deux cent cinquante hommes, en ont perdu plus de cent vingt, sans
+avoir été à aucune action, mais par la guerre que leur ont faite les
+paysans.
+
+Le duc de Castiglione manoeuvre sur le Rhône, dans le département de
+l'Ain et dans la Franche-Comté. Les généraux Dessaix et Marchand ont
+chassé l'ennemi de la Savoie. Quinze mille hommes passent les Alpes pour
+venir renforcer le duc de Castiglione.
+
+Le vice-roi a obtenu de grands succès a Borghetto, et a repoussé
+l'ennemi sur l'Adige.
+
+Le général Grenier, parti de Plaisance le 2 mars, a battu l'ennemi sur
+Parme, et l'a jeté au-delà du Taro.
+
+Les troupes françaises qui occupaient Rome, Civita-Vecchia, la Toscane,
+entrent en Piémont pour passer les Alpes.
+
+L'exaspération des populations entières s'accroît chaque jour dans la
+proportion des atrocités que commettent ces hordes, plus barbares
+encore que leurs climats, qui déshonoreraient l'espèce humaine, et dont
+l'existence militaire a pour mobile, au lieu de l'honneur, le pillage et
+tous les crimes.
+
+Les conférences de Lusigny, pour la suspension d'armes, ont échoué. On
+n'a pu s'arranger sur la ligne de démarcation. On était d'accord sur
+les points d'occupation au nord et à l'est; mais l'ennemi a voulu,
+non-seulement étendre sa ligne sur la Saône et le Rhône, mais en
+envelopper la Savoie. On a répondu à cette injuste prétention, en
+proposant d'adopter pour cette partie le _statu quo,_ et de laisser le
+duc de Castiglione et le comte Bubna se régler sur la ligne de leurs
+avant-postes. Cette proposition a été rejetée. Il a donc fallu
+renoncer à une suspension d'armes de quinze jours, qui offrait plus
+d'inconvéniens que d'avantages. L'empereur n'a pas cru, d'ailleurs,
+avoir le droit de remettre de nombreuses populations sous le joug de fer
+dont elles avaient été délivrées. Il n'a pu consentir à abandonner nos
+communications avec l'Italie, que l'ennemi avait essayé tant de fois
+et vainement d'intercepter, lorsque nos troupes n'étaient pas encore
+réunies.
+
+Le temps a été constamment très-froid. Les bivouacs sont fort durs dans
+cette saison; mais on en a ressenti également les souffrances de part et
+d'autre. Il parait même que les maladies font des ravages dans l'armée
+ennemie, tandis qu'il y eu a fort peu dans la nôtre.
+
+
+
+Le 14 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général Saint-Priest, commandant en chef le huitième corps russe,
+était depuis plusieurs jours en position à Châlons-sur-Marne, ayant une
+avant-garde à Sillery. Ce corps, composé de trois divisions qui devaient
+former dix-huit régimens et trente-six bataillons, n'était réellement
+que de huit régimens ou seize bataillons, faisant cinq à six mille
+hommes.
+
+Le général Jagow, commandant la dernière colonne de la réserve
+prussienne, et ayant sous ses ordres quatre régimens de la landwehr de
+la Poméranie prussienne et des Marches, formant seize bataillons ou
+sept mille hommes qui avaient été employés au siége de Torgau et de
+Wittemberg, se réunit au corps du général Saint-Priest, dont les
+forces se trouvèrent être de quinze à seize mille hommes, cavalerie et
+artillerie comprises.
+
+Le général Saint-Priest résolut de surprendre la ville de Reims, où
+était le général Corbineau, à la tête de la garde nationale et de trois
+bataillons de levée en masse, avec cent hommes de cavalerie et huit
+pièces de canon. Le général Corbineau avait placé la division de
+cavalerie du général Defrance à Châlons-sur-Vesle, à deux lieues de la
+ville.
+
+Le 12, à cinq heures du matin, le général Saint-Priest se présenta aux
+différentes portes. Il fit sa principale attaque sur la porte de Laon,
+que la supériorité de son nombre lui donna le moyen de forcer. Le
+général Corbineau opéra sa retraite avec les trois bataillons de la
+levée en masse et ses cent hommes de cavalerie, et se replia sur
+Châlons-sur-Vesle. La garde nationale et les habitans se sont très-bien
+comportés dans cette circonstance.
+
+Le 13, à quatre heures du soir, l'empereur était sur les hauteurs
+du Moulin-à-Vent, à une lieue de Reims. Le duc de Raguse formait
+l'avant-garde. Le général de division Merlin attaqua, cerna et prit
+plusieurs bataillons de landwehr prussienne. Le général Sébastiani,
+commandant deux divisions de cavalerie, se porta sur la ville. Une
+centaine de pièces de canon furent engagées, tant d'un côté que de
+l'autre. L'ennemi couronnait les hauteurs en avant de Reims. Pendant
+qu'elles étaient attaquées, on réparait les ponts de Saint-Brice, pour
+tourner la ville. Le général Defrance fit une superbe charge avec les
+gardes d'honneur, qui se sont couverts de gloire, notamment le général
+comte de Ségur, commandant le troisième régiment. Ils chargèrent entre
+la ville et l'ennemi, qu'ils jetèrent dans le faubourg, et auquel ils
+prirent mille cavaliers et son artillerie.
+
+Sur ces entrefaites, le général comte Krasinski ayant coupé la route de
+Reims à Bery-au-Bac, l'ennemi abandonna la ville, en fuyant en désordre
+de tous côtés. Vingt-deux pièces de canon, cinq mille prisonniers,
+cent voitures d'artillerie et de bagages, sont les résultats de cette
+journée, qui ne nous a pas coûté cent hommes.
+
+La même batterie d'artillerie légère qui a frappé de mort le général
+Moreau devant Dresde, a blessé mortellement le général Saint-Priest, qui
+venait à la tête des Tartares du désert, ravager notre belle patrie.
+
+L'empereur est entré à Reims à une heure du matin, aux acclamations
+des habitans de cette grande ville, et y a placé son quartier-général.
+L'ennemi s'est retiré, partie sur Châlons, partie sur Rethel, partie sur
+Laon. Il est poursuivi dans toutes ces directions.
+
+Le dixième régiment de hussards s'est, ainsi que le troisième régiment
+des gardes-d'honneur, particulièrement distingué.
+
+Le général comte de Ségur a été blessé grièvement, mais sans danger pour
+sa vie.
+
+
+
+Le 20 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général Wittgenstein, avec son corps d'armée, était à Villenoxe. Il
+avait jeté des ponts à Pont, où il avait passé la Seine, et il marchait
+sur Provins.
+
+Le duc de Tarente avait réuni ses troupes sur cette ville. Le 16,
+l'ennemi manoeuvrait pour déborder sa gauche. Le duc de Reggio engagea
+son artillerie, et toute la journée se passa en canonnade. Le mouvement
+de l'ennemi paraissait se prononcer sur Provins et sur Nangis.
+
+D'un autre côté, le prince Schwartzenberg, l'empereur Alexandre et le
+roi de Prusse étaient à Arcis-sur-Aube.
+
+Le corps du prince-royal de Wurtemberg s'était porté sur
+Villers-aux-Corneilles.
+
+Le général Platow, avec trois mille barbares, s'était jeté sur
+Fère-Champenoise et Sézanne.
+
+L'empereur d'Autriche venait d'arriver de Chaumont à Troyes.
+
+Le prince de la Moskwa est entré le 16 a Châlons-sur-Marne.
+
+L'empereur a couché le 17 à Épernay; le 18, à Fère-Champenoise, et le
+19, à Plancy.
+
+Le général Sébastiani, à la tête de sa cavalerie, a rencontré à
+Fère-Champenoise le général Platow, l'a culbuté et l'a poursuivi jusqu'à
+l'Aube, en lui faisant des prisonniers.
+
+Le 19, après-midi, l'empereur a passé l'Aube à Plancy. A cinq heures du
+soir, il a passé la Seine à un gué, et a fait tourner Méry, qui a été
+occupé.
+
+A sept heures du soir, le général Letort, avec les chasseurs de la
+garde, est arrivé au village de Châtre, coudant la route de Nogent à
+Troyes; mais l'ennemi était déjà partout en retraite. Cependant le
+général Letort a pu atteindre son parc de pontons, qui avait servi à
+faire le pont de Pont-sur-Seine; il s'est emparé de tous les pontons sur
+leurs haquets attelés, et d'une centaine de voitures de bagages; il a
+fait des prisonniers.
+
+Dans la journée du 17, le général de Wrede avait rétrogradé rapidement
+sur Arcis-sur-Aube. Dans la nuit du 17 au 18, l'empereur de Russie
+s'était retiré sur Troyes. Le 18 les souverains alliés ont évacué
+Troyes, et se sont portés en toute hâte sur Bar-sur-Aube.
+
+S. M. l'empereur est arrivé à Arcis-sur-Aube le 20 au matin.
+
+
+
+Boulevent, le 25 mars 1814.
+
+_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le quartier-général de l'empereur est ici. L'armée française occupe
+Chaumont, Brienne; elle est en communication avec Troyes, et ses
+patrouilles vont jusqu'à Langres. De tout côté, on ramène des
+prisonniers.
+
+La santé de S. M. est très-bonne.
+
+
+
+Le 29 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le 26 de ce mois, S.M. l'empereur a battu à Saint-Dizier, le général
+Witzingerode, lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris des canons
+et beaucoup de voitures de bagages. Ce corps a été poursuivi très-loin.
+
+
+
+Le 31 mars 1814.
+
+_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
+
+Le général de division Béré est entré à Chaumont le 25, et a ainsi coupé
+la ligne d'opération de l'ennemi; il a intercepté beaucoup de courriers
+et d'estafettes, et enlevé à l'ennemi des bagages, plusieurs pièces de
+canon, des magasins d'habillement et une grande partie des hôpitaux. Il
+a été parfaitement secondé par les habitans de la campagne, qui sont
+partout en armes et montrent la plus grande ardeur. M. le baron de
+Wissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre, revenant de Londres avec
+le comte de Pulsy, son secrétaire de légation; le lieutenant-général
+suédois Sessiole de Brand, ministre de Suède auprès de l'empereur
+de Russie, avec un major suédois; le conseiller de guerre prussien,
+Peguilhen; MM. de Tolstoï et de Marcof, et deux autres officiers
+d'ordonnance russes, allant tous en mission aux différens
+quartiers-généraux des alliés, ont été arrêtés par les levées en masse,
+et conduits au quartier-général. L'enlèvement de ces personnages, et de
+leurs papiers, qui ont tous été pris, est d'une grande importance.
+
+Le parc de l'armée russe et tous ses équipages étaient à Bar-sur-Aube. A
+la première nouvelle des mouvemens de l'armée, ils ont été évacués sur
+Bedfort; ce qui prive l'ennemi de ses munitions d'artillerie, de ses
+transports de vivres de réserve, et de beaucoup d'autres objets qui lui
+étaient nécessaires.
+
+L'armée ennemie ayant pris le parti d'opérer entre l'Aube et la Marne,
+avait laissé le général russe Witzingerode à Saint-Dizier, avec huit
+mille hommes de cavalerie et deux divisions d'infanterie, afin de
+maintenir la ligne d'opérations, et faciliter l'arrivée de l'artillerie,
+des munitions et des vivres dont l'ennemi a le plus grand besoin.
+
+La division de dragons du général Milhaud, et la cavalerie de la garde,
+commandée par le général Sébastiani, ont passé le gué de Valcoeur le 22
+mars, ont marché sur cette cavalerie, et, après de belles charges, l'ont
+mise en déroute. Trois mille hommes de cavalerie russe; dont beaucoup de
+la garde impériale, ont été tués ou pris. Les dix-huit pièces de
+canon qu'avait l'ennemi, lui ont été enlevées, ainsi que ses bagages.
+L'ennemi, a laissé les bois et les prairies jonchés de ses morts. Tous
+les corps de cavalerie se sont distingués à l'envi les uns des autres.
+Le duc de Reggio a poursuivi l'ennemi jusqu'à Bar-sur-Ornain, où il est
+entré le 27. Le 29, le quartier-général de l'empereur était à Troyes.
+Deux convois de prisonniers, dont le nombre s'élève à plus de six mille
+hommes, suivent l'armée.
+
+Dans tous les villages, les habitans sont sous les armes; exaspérés par
+la violence, les crimes et les ravages de l'ennemi, ils lui font une
+guerre acharnée, qui est pour lui du plus grand danger.
+
+
+
+Le 1er avril 1814.
+
+L'empereur qui avait porté son quartier-général à Troyes le 29, s'est
+dirigé à marches forcées par Sens sur la capitale. S. M. était le 31 à
+Fontainebleau; elle a appris que l'ennemi, arrivé vingt-quatre heures
+avant l'armée française, occupait Paris, après avoir éprouvé une forte
+résistance, qui lui a coûté beaucoup de monde.
+
+Les corps des ducs de Trévise, de Raguse et celui du général Compans,
+qui ont concouru à la défense de la capitale, se sont réunis entre
+Essonne et Paris, où S.M. a pris position avec toute l'armée qui arrive
+de Troyes.
+
+L'occupation de la capitale par l'ennemi est un malheur qui afflige
+profondément le coeur de S.M., mais dont il ne faut pas concevoir
+d'alarmes; la présence de l'empereur avec son armée, aux portes de
+Paris, empêchera l'ennemi de se porter à ses excès accoutumés, dans une
+ville si populeuse, qu'il ne saurait garder sans rendre sa position
+très-dangereuse.
+
+
+
+_Proclamation._
+
+L'empereur se porte bien et veille pour le salut de tous.
+
+S.M. l'impératrice et le roi de Rome sont en sûreté.
+
+Les rois frères de l'empereur, les grands dignitaires, les ministres, le
+sénat et le conseil d'état, se sont portés sur les rives de la Loire, où
+le centre du gouvernement s'établit provisoirement.
+
+Ainsi l'action du gouvernement ne sera pas paralysée; les bons citoyens,
+les vrais Français, peuvent être affligés de l'occupation de la
+capitale; mais ils n'en doivent pas concevoir de trop vives alarmes;
+qu'ils se reposent sur l'activité de l'empereur, et sur son génie, du
+soin de notre délivrance! Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces
+grandes circonstances que l'honneur national, et nos intérêts bien
+entendus, nous commandent plus que jamais de nous rallier autour de
+notre souverain! Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun sacrifice
+pour terminer enfin cette lutte terrible contre des ennemis qui, non
+contens de combattre nos armées, viennent encore frapper chaque citoyen
+dans ce qu'il a de plus cher, et ravager ce beau pays dont la gloire
+et la prospérité furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine
+jalouse.
+
+Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir et dont elle ne
+s'enorgueillira pas long-temps, le théâtre de la guerre est encore loin
+de nous; mais si quelques coureurs, attirés par l'espoir du pillage,
+osaient se répandre dans vos campagnes, ils vous trouveraient armés pour
+défendre _vos femmes, vos enfans, vos propriétés_.
+
+
+
+Blois, 3 avril 1814.
+
+_Proclamation de l'impératrice-reine et régente._
+
+Français,
+
+Les événemens de la guerre ont mis la capitale au pouvoir de l'étranger.
+
+L'empereur, accouru pour la défendre, est à la tête de ses armées si
+souvent victorieuses.
+
+Elles sont en présence de l'ennemi, sous les murs de Paris. C'est de la
+résidence que j'ai choisie, et des ministres de l'empereur, qu'émaneront
+les seuls ordres que vous puissiez reconnaître.
+
+Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre; toute direction
+qui en émane est le langage de l'étranger, ou celui qu'il convient à ses
+vues hostiles de propager.
+
+Vous serez fidèles à vos sermens, vous écouterez la voix d'une princesse
+qui fut remise à votre foi, qui fait sa gloire d'être Française, d'être
+associée aux destinées du souverain que vous avez librement choisi.
+
+Mon fils était moins sûr de vos coeurs au temps de nos prospérités.
+
+Ses droits et sa personne sont sous votre sauve-garde.
+
+MARIE-LOUISE.
+
+
+
+_Discours de Napoléon à sa garde lorsqu'il apprit l'entrée des alliés à
+Paris._
+
+«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde! l'ennemi nous
+a dérobé trois marches, il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à
+l'empereur Alexandre une paix achetée par de grands sacrifices: la
+France avec ses anciennes limites, en renonçant à ses conquêtes, et
+perdant tout ce que nous avons gagné depuis la révolution. Non-seulement
+il a refusé, il a fait plus encore; par les suggestions perfides
+d'hommes à qui j'ai accordé la vie, que j'ai comblés de bienfaits,
+il les autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la
+substituer à notre cocarde nationale.... Dans peu de jours, j'irai
+l'attaquer dans Paris. Je compte sur vous.... Ai-je raison? (Ici
+s'élevèrent des cris nombreux: _vive l'empereur_, oui, à Paris, à
+Paris).... Nous irons leur prouver que la nation française sait être
+maîtresse chez elle; que si elle l'a été souvent chez les autres, elle
+le sera toujours sur son sol, et qu'enfin elle est capable de défendre
+sa cocarde, son indépendance et l'intégrité de son territoire. Allez
+communiquer ces sentimens à vos soldats.»
+
+
+
+Fontainebleau, 4 avril 1814.
+
+_Ordre du jour._
+
+L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne, et
+principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui, et
+non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et
+l'infortune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse
+n'a pas inspiré ces sentimens à ses compagnons d'armes; il est passé aux
+alliés. L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a
+fait cette démarche; il ne peut accepter la vie ni la liberté de la
+merci d'un sujet. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement
+français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse
+maintenant; que c'est lui qui a sauvé une partie de ses membres de
+l'orage de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre
+contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les articles de la
+constitution, pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches
+à l'empereur, sans remarquer que, comme le premier corps de l'état, il a
+pris part à tous les événemens. Il est allé si loin qu'il a osé accuser
+l'empereur d'avoir changé des actes dans la publication; le monde entier
+sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices: un signe était un ordre
+pour le sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.
+L'empereur a toujours été accessible aux sages remontrances de
+ses ministres, et il attendait d'eux dans cette circonstance, une
+justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si
+l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et discours publics, alors
+l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce langage, doivent
+s'attribuer à eux-mêmes la suite funeste de leurs flatteries. Le sénat
+ne rougit pas de parler des libelles publiés contre les gouvernemens
+étrangers; il oublie qu'ils furent rédigés dans son sein. Si long-temps
+que la fortune s'est montrée fidèle à leur souverain, ces hommes sont
+restés fidèles, et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du
+pouvoir. Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a
+reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des
+raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de
+la nation; eux seuls pouvaient l'en priver: il l'a toujours considérée
+comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, c'était dans la conviction que
+lui seul était à même de la porter dignement. Son bonheur paraissait
+être sa destination: aujourd'hui, que la fortune s'est décidée contre
+lui, la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus
+long-temps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul
+obstacle à la paix, il fait ce dernier sacrifice à la France: il a, en
+conséquence, envoyé le prince de la Moskwa et les ducs de Vicence et
+de Tarente à Paris, pour entamer les négociations. L'armée peut être
+certaine que son bonheur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur
+de la France.
+
+
+
+Au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.
+
+_Acte d'abdication de l'empereur Napoléon._
+
+Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était
+le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur
+Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et
+ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun
+sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à
+l'intérêt de la France.
+
+
+
+_Dernière allocution de Napoléon à sa garde._
+
+«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je
+vous fais mes adieux: depuis vingt ans, je suis content de vous; je vous
+ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.
+
+«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie
+de l'armée a trahi ses devoirs, et la France elle-même a voulu d'autres
+destinées.
+
+«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu
+entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été
+malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.
+
+«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi; n'abandonnez
+pas notre chère patrie, trop long-temps malheureuse! Aimez-la toujours,
+aimez-la bien cette chère patrie.
+
+«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux, lorsque je saurai
+que vous l'êtes.
+
+«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai sans
+cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous avons
+fait.
+
+«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général....
+Venez, général.... (Il serre le général Petit dans ses bras.) Qu'on
+m'apporte l'aigle.... (Il la baise.) Chère aigle! que ces baisers
+retentissent dans le coeur de tous les braves!... Adieu, mes enfans!...
+Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir....»
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+1815.
+
+
+
+Au golfe Juan, le 1er mars 1815.
+
+PROCLAMATION.
+
+_Au peuple français._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État, empereur
+des Français, etc., etc., etc.
+
+«Français, la défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à
+nos ennemis, l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par
+le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes
+qui la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui
+était opposé, et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée
+ennemie qui menaçait Paris.
+
+Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry,
+de Vauchamp, de Mormans, de Montereau, de Craone, de Reims,
+d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans
+de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et
+de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières
+de l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de
+réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans
+une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point
+d'être plus puissans, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans
+ressource; elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle
+avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse
+livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces
+deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur
+bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse
+de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant
+Paris, il était sans munitions par sa séparation de ses parcs de
+réserve.
+
+Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré, mais
+mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie;
+je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était et
+devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre de
+citoyens qui voulaient m'accompagner partageassent mon sort, je crus
+leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée
+de braves nécessaires à ma garde.
+
+Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est
+illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux intérêts,
+de nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne peuvent être
+garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans
+ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui
+serait assis sur mon trône par la force des mêmes armes qui ont ravagé
+notre territoire, chercherait en vain à s'étayer des principes du droit
+féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit
+nombre d'individus ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cingt ans, les
+a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité
+intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais.
+
+Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous
+réclamez ce gouvernement de votre choix, qui seul est légitime. Vous
+accusiez mon long sommeil; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos
+les grands intérêts de la patrie.
+
+J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive
+parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que
+les individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je
+l'ignorerai toujours: cela n'influera en rien sur le souvenir que je
+conserve des services importans qu'ils ont rendus; car il est des
+événemens d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation
+humaine.
+
+Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait
+eu le droit, et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince
+imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII
+rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri V, il reconnut
+tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent
+d'Angleterre.
+
+C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée, que je fais et ferai
+toujours gloire de tout devoir.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Gap, le 6 mars 1815.
+
+_Aux habitans des départements des Hautes et Basses-Alpes._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire,
+empereur des Français, etc., etc., etc.
+
+Citoyens,
+
+J'ai été vivement touché de tous les sentimens que vous m'avez montrés;
+vos voeux seront exaucés; la cause de la nation triomphera encore! Vous
+avez raison de m'appeler votre père; je ne vis que pour l'honneur et
+le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes;
+il garantit la conservation de toutes les propriétés; l'égalité entre
+toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis vingt-cinq
+ans, et après lesquels nos pères ont tous soupiré, forment aujourd'hui
+une partie de votre existence.
+
+Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me
+rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j'ai vu en
+traversant votre pays.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Grenoble, 9 mars 1815.
+
+_Aux habitans du département de l'Isère._
+
+Citoyens,
+
+Lorsque, dans mon exil, j'appris tous les malheurs qui pesaient sur la
+nation, que tous les droits du peuple étaient méconnus, et qu'il me
+reprochait le repos dans lequel je vivais, je ne perdis pas un moment.
+Je m'embarquai sur un frêle navire; je traversai les mers au milieu des
+vaisseaux de guerre de différentes nations; je débarquai sur le sol de
+la patrie, et je n'eus en vue que d'arriver avec la rapidité de l'aigle
+dans cette bonne ville de Grenoble, dont le patriotisme et l'attachement
+à ma personne m'étaient particulièrement connus.
+
+Dauphinois, vous avez rempli mon attente.
+
+J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans abattement, les
+malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un an; le spectacle que m'a
+offert le peuple sur mon passage, m'a vivement ému. Si quelques nuages
+avaient pu arrêter la grande opinion que j'avais du peuple français, ce
+que j'ai vu m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom de grand
+peuple, dont je le saluai il y a plus de vingt ans.
+
+Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées pour me rendre dans
+ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer toute
+l'estime que m'ont inspirée vos sentimens élevés. Mon coeur est tout
+plein des émotions que vous y avez fait naître; j'en conserverai
+toujours le souvenir.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Lyon, 13 mars 1815.
+
+_Aux habitans de la ville de Lyon._
+
+Lyonnais!
+
+Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale,
+j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentimens que vous
+m'avez inspirés. Vous avez toujours été au premier rang dans mon
+affection. Sur le trône ou dans l'exil, vous m'avez toujours montré les
+mêmes sentimens. Ce caractère élevé qui vous distingue spécialement
+vous a mérité toute mon estime. Dans des momens plus tranquilles, je
+reviendrai pour m'occuper de vos besoins et de la prospérité de vos
+manufactures et de votre ville.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Lyon, 13 mars 1815.
+
+_Décret._
+
+Napoléon, etc., etc., etc.
+
+Considérant que la chambre des pairs est composée en partie de personnes
+qui ont porté les armes contre la France, et qui ont intérêt au
+rétablissement des droits féodaux, à la destruction de l'égalité entre
+les différentes classes, à l'annullation des ventes des domaines
+nationaux, et enfin à priver le peuple des droits qu'il a acquis par
+vingt-cinq ans de combats contre les ennemis de la gloire nationale;
+
+Considérant que les pouvoirs des députés au corps législatif étaient
+expirés, et que dès-lors, la chambre des communes n'a plus aucun
+caractère national; qu'une partie de cette chambre s'est rendue indigne
+de la confiance de la nation, en adhérant au rétablissement de la
+noblesse féodale, abolie par les constitutions acceptées par le peuple,
+en faisant payer par la France des dettes contractées à l'étranger pour
+tramer des coalitions et soudoyer des armées contre le peuple français;
+en donnant aux Bourbons le titre de roi légitime, ce qui était déclarer
+rebelles le peuple français et les armées, proclamer seuls bons Français
+les émigrés qui ont déchiré, pendant vingt-cinq ans, le sein de la
+patrie, et violé tous les droits du peuple en consacrant le principe que
+la nation était faite pour le trône, et non le trône pour la nation.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. La chambre des pairs est dissoute.
+
+2. La chambre des communes est dissoute; il est ordonné à chacun des
+membres convoqué, et arrivé à Paris depuis le 7 mars dernier, de
+retourner sans délai dans son domicile.
+
+3. Les collèges électoraux des départemens de l'empire seront réunis
+à Paris, dans le courant du mois de mai prochain, en _Assemblée
+extraordinaire du Champ-de-Mai,_ afin de prendre les mesures convenables
+pour corriger et modifier nos constitutions selon l'intérêt et la
+volonté de la Nation, et en même temps pour assister au couronnement
+de l'impératrice, notre très-chère et bien-aimée épouse, et à celui de
+notre cher et bien-aimé fils.
+
+4. Notre grand-maréchal, faisant fonctions de major-général de la grande
+armée, est chargé de prendre les mesures nécessaires pour la publication
+du présent décret.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 26 mars 1815.
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de ses ministres._
+
+Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. _Tout à la nation et
+tout pour la France!_ voilà ma devise.
+
+Moi et ma famille, que ce grand peuple a élevés sur le trône des
+Français, et qu'il y a maintenus malgré les vicissitudes et les tempêtes
+politiques, nous ne voulons, nous ne devons, et nous ne pouvons jamais
+réclamer d'autres titres.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse du conseil d'état._
+
+Les princes sont les premiers citoyens de l'état. Leur autorité est plus
+ou moins étendue, selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent. La
+souveraineté elle-même n'est héréditaire que parce que l'intérêt des
+peuples l'exige. Hors de ces principes, je ne connais pas de légitimité.
+
+J'ai renoncé aux idées du grand empire, dont depuis quinze ans
+je n'avais encore que posé les bases. Désormais le bonheur et la
+consolidation de l'empire français seront l'objet de toutes mes pensées.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour de cassation._
+
+Dans les premiers âges de la monarchie française, des peuplades
+guerrières s'emparèrent des Gaules. La souveraineté, sans doute, ne
+fut pas organisée dans l'intérêt des Gaulois, qui furent esclaves ou
+n'eurent aucuns droits politiques; mais elle le fut dans l'intérêt de la
+peuplade conquérante. Il n'a donc jamais été vrai de dire, dans aucune
+période de l'histoire, dans aucune nation, même en Orient, que les
+peuples existassent pour les rois; partout il a été consacré que les
+rois n'existaient que pour les peuples. Une dynastie, _créée_ dans
+les circonstances qui ont _créé_ tant de nouveaux _intérêts_, ayant
+_intérêt_ au maintien de tous les droits et de toutes les propriétés,
+peut seule être naturelle et légitime, et avoir la confiance et la
+force, ces deux premiers caractères de tout gouvernement.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour des comptes._
+
+Ce qui distingue spécialement le trône impérial, c'est qu'il est élevé
+par la nation, qu'il est par conséquent _naturel_, et qu'il garantit
+tous les intérêts: c'est là le vrai caractère de la légitimité.
+L'intérêt impérial est de consolider tout ce qui existe et tout ce qui
+a été fait en France dans vingt-cinq années de révolution; il comprend
+tous les intérêts, et surtout l'intérêt de la gloire et de la nation,
+qui n'est pas le moindre de tous.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse de la cour impériale de Paris._
+
+Tout ce qui est revenu avec les armées étrangères, tout ce qui a été
+fait sans consulter la nation est nul. Les cours de Grenoble et de Lyon,
+et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire que j'ai rencontrés, lorsque
+le succès des événemens était encore incertain, m'ont montré que ces
+principes étaient gravés dans le coeur de tous les Français.
+
+
+
+_Réponse de Napoléon à une adresse du conseil municipal de la ville de
+Paris._
+
+J'agrée les sentimens de ma bonne ville de Paris. J'ai mis du prix à
+entrer dans ces murs à l'époque anniversaire du jour où, il y a quatre
+ans, tout le peuple de cette capitale me donna des témoignages si
+touchans de l'intérêt qu'il portait aux affections qui sont le plus près
+de mon coeur. J'ai dû pour cela devancer mon armée, et venir seul me
+confier à cette garde nationale que j'ai créée, et qui a si parfaitement
+atteint le but de sa création. J'ambitionne de m'en conserver à moi-même
+le commandement. J'ai ordonné la cessation des grands travaux de
+Versailles, dans l'intention de faire tout ce que les circonstances
+permettront pour achever les établissemens commencés à Paris, qui doit
+être constamment le lieu de ma demeure et la capitale de l'empire; dans
+des temps plus tranquilles, j'achèverai Versailles, ce beau monument des
+arts, mais devenu aujourd'hui un objet accessoire. Remerciez en mon nom
+le peuple de Paris de tous les témoignages d'affection qu'il me donne.
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 25 mars 1815.
+
+_Décrets impériaux._
+
+Napoléon, empereur des Français, etc., etc., etc.
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. Les biens rendus aux émigrés par le dernier gouvernement
+depuis le 1er avril 1814, et qu'ils auraient aliénés en forme légale et
+authentique avant nos décrets du 13 du présent mois, ne sont pas compris
+dans les mesures de séquestres ordonnées par lesdits décrets, sauf aux
+agens de l'enregistrement à poursuivre, sur les tiers-acquéreurs, le
+paiement de ce qui pourra être dû sur le prix des aliénations.
+
+2. Si quelques-unes de ces aliénations, bien qu'antérieures à nos
+décrets du 13 mars présent mois, portaient le caractère de la fraude
+et de la simulation, la régie de l'enregistrement devra en poursuivre
+l'annulation devant les tribunaux ordinaires, après avoir rassemblé tous
+les documens propres à établir la fraude.
+
+3. Les ventes faites par les émigrés désignés aux articles précédens,
+depuis nos décrets du 13 mars, sont déclarées nulles, sauf aux
+acquéreurs à prouver devant nos tribunaux qu'elles ont été faites de
+bonne foi.
+
+4. Les biens que des émigrés rentrés avec la famille des Bourbons
+auraient acquis depuis le 1er avril 1814 ne seront point soumis au
+séquestre. Néanmoins, lesdit émigrés seront tenus de vendre, ou mettre
+hors de leurs mains ces biens, dans le délai de deux ans.
+
+5. Nos décrets du 13 mars, présent mois, seront exécutés dans le surplus
+de leurs dispositions non contraires aux présentes.
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 11 avril 1815.
+
+_Au général Grouchy._
+
+«Monsieur le comte Grouchy, l'ordonnance du roi en date du 6 mars, et
+la déclaration signée le 13 à Vienne par ses ministres, pouvaient
+m'autoriser à traiter le duc d'Angoulême comme cette ordonnance et cette
+déclaration voulaient qu'on traitât moi et ma famille; mais constant
+dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres
+de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon
+intention est que vous donniez les ordres pour que le duc d'Angoulême
+soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que vous veilliez à sa
+sûreté et à écarter de lui tout mauvais traitement. Vous aurez soin
+seulement de retirer les fonds qui ont été enlevés des caisses
+publiques, et de demander au duc d'Angoulême qu'il s'oblige à la
+restitution des diamans de la couronne qui sont la propriété de la
+nation. Vous lui ferez connaître en même temps les dispositions des lois
+des assemblées nationales, qui ont été renouvelées, et qui s'appliquent
+aux membres de la famille des Bourbons qui entreraient sur le territoire
+français. Vous remercierez en mon nom les gardes nationales du
+patriotisme et du zèle qu'elles ont fait éclater et de l'attachement
+qu'elles m'ont montré dans ces circonstances importantes.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, le 22 avril 1815.
+
+_Acte additionnel aux constitutions de l'empire._
+
+Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, à tous présens et à venir, salut.
+
+Depuis que nous avons été appelés, il y a quinze années, par le voeu
+de la France, au gouvernement de l'état, nous avons cherché á
+perfectionner, à diverses époques, les formes constitutionnelles,
+suivant les besoins et les désirs de la nation, et en profitant des
+leçons de l'expérience. Les constitutions de l'empire se sont ainsi
+formées d'une série d'actes qui ont été revêtus de l'acceptation
+du peuple. Nous avions alors pour but d'organiser un grand système
+fédératif européen, que nous avions adopté comme conforme à l'esprit du
+siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. Pour parvenir à le
+compléter et à lui donner toute l'étendue et toute la stabilité dont
+il était susceptible, nous avions ajourné l'établissement de plusieurs
+institutions intérieures, plus spécialement destinées à protéger la
+liberté des citoyens. Notre but n'est plus désormais que d'accroître la
+prospérité de la France par l'affermissement de la liberté publique. De
+là résulte la nécessité de plusieurs modifications importantes dans
+les constitutions, sénatus-consultes et autres actes qui régissent cet
+empire. A ces causes, voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il
+y a de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de
+notre empire conformes en tout aux voeux et aux besoins nationaux, ainsi
+qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, nous
+avons résolu de proposer au peuple une suite de dispositions tendantes
+à modifier et perfectionner ses actes constitutionnels, à entourer les
+droits des citoyens de toutes leurs garanties, à donner au système
+représentatif toute son extension, à investir les corps intermédiaires
+de la considération et du pouvoir désirables, en un mot, à combiner le
+plus haut point de liberté publique et de sûreté individuelle avec
+la force et la neutralisation nécessaire pour faire respecter par
+l'étranger l'indépendance du peuple français, et la dignité de notre
+couronne. En conséquence, les articles suivans, formant un acte
+supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis à
+l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans l'étendue
+de la France.
+
+Titre 1er--_Dispositions générales._
+
+Art 1er. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte constitutionnel
+du 23 frimaire an 8, les sénatus-consultes des 14 et 16 thermidor an 10,
+et celui du 28 floréal an 12, seront modifiés par les dispositions qui
+suivent. Toutes les autres dispositions sont confirmées et maintenues.
+
+2. Le pouvoir législatif est exercé par l'empereur et deux chambres.
+
+3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est héréditaire.
+
+4. L'empereur en nomme les membres, qui sont irrévocables, eux et leurs
+descendans mâles, d'aîné en aîné en ligne directe. Le nombre des pairs
+est illimité. L'adoption ne transmet point la dignité de pair à celui
+qui en est l'objet. Les pairs prennent séance à vingt-un ans, mais n'ont
+voix délibérative qu'à vingt-cinq.
+
+5. La chambre des pairs est présidée par l'archi-chancelier de l'empire,
+ou, dans le cas prévu par l'article 51 du sénatus-consulte du 18 floréal
+an 12, par un des membres de cette chambre désigné spécialement par
+l'empereur.
+
+6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de l'hérédité, sont
+pairs de droit. Ils siègent après le président. Ils prennent séance à
+dix-huit ans, mais n'ont voix délibérative qu'à vingt-un.
+
+7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans, est élue par le
+peuple.
+
+8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent vingt-neuf.
+Ils doivent être âgés de vingt-cinq ans au moins.
+
+9. Le président de la chambre des représentans est nommé par la chambre,
+à l'ouverture de la première session. Il reste en fonctions jusqu'au
+renouvellement de la chambre. Sa nomination est soumise à l'approbation
+de l'empereur.
+
+10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de ses membres et
+prononce sur la validité des élections contestées.
+
+11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent, pour frais
+de voyage, et durant la session, l'indemnité décrétée par l'assemblée
+constituante.
+
+12. Ils sont indéfiniment rééligibles.
+
+13. La chambre des représentans est renouvelée de droit en entier tous
+les cinq ans.
+
+14. Aucun membre de l'une ou de l'autre chambre ne peut être arrêté,
+sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière criminelle ou
+correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu d'une résolution de
+la chambre dont il fait partie.
+
+15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à partir de la
+convocation, ni quarante jours après la session.
+
+16. Les pairs sont jugés par leur chambre, en matière criminelle ou
+correctionnelle, dans les formes qui seront réglées par la loi.
+
+17. La qualité de pair et de représentant est compatible avec toutes
+fonctions publiques, hors celles de comptables. Toutefois les préfets
+et sous-préfets ne sont pas éligibles par le collège électoral du
+département ou de l'arrondissement qu'ils administrent.
+
+18. L'empereur envoie dans les chambres des ministres d'état et des
+conseillers d'état qui y siègent et prennent part aux discussions, mais
+qui n'ont voix délibérative que dans le cas où ils sont membres de la
+chambre comme pair ou élu du peuple.
+
+19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou de celle
+des représentans, ou qui siègent par mission du gouvernement, donnent
+aux chambres les éclaircissemens qui sont jugés nécessaires, quand leur
+publicité ne compromet pas l'intérêt de l'état.
+
+20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles peuvent
+néanmoins se former en comité secret; la chambre des pairs, sur la
+demande de dix membres, celle des représentans sur la demande de
+vingt-cinq. Le gouvernement peut également requérir des comités secrets
+pour des communications à faire. Dans tous les cas, les délibérations et
+les votes ne peuvent avoir lieu qu'en séance publique.
+
+21. L'empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre des
+représentans. La proclamation qui prononce la dissolution, convoque les
+collèges électoraux pour une élection nouvelle, et indique la réunion
+des représentans dans six mois au plus tard.
+
+22. Durant l'intervalle des sessions de la chambre des représentans, ou
+en cas de dissolution de cette chambre, la chambre des pairs ne peut
+s'assembler.
+
+23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres peuvent
+proposer des amendemens. Si ces amendemens ne sont pas adoptés par
+le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur la loi, telle
+qu'elle a été proposée.
+
+24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement à proposer une
+loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce qui leur paraît convenable
+d'insérer dans la loi. Cette demande peut être faite par chacune des
+deux chambres.
+
+25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux chambres, elle
+est portée à l'autre, et si elle y est approuvée, elle est portée à
+l'empereur.
+
+26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des commissions, les
+rapports des ministres sur les lois qui sont présentées et les comptes
+qui sont rendus, ne peut être lu dans l'une ou l'autre des chambres.
+
+Titre II.--_Des collèges électoraux et du mode d'élection._
+
+27. Les collèges électoraux de département et d'arrondissement sont
+maintenus, conformément au sénatus-consulte du 16 thermidor an 10, sauf
+les modifications qui suivent.
+
+28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par des élections
+annuelles, toutes les vacances dans les collèges électoraux.
+
+29. A dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs, désigné
+par l'empereur, sera président à vie et inamovible de chaque collège
+électoral de département.
+
+30. A dater de la même époque, le collège électoral de chaque
+département nommera, parmi les membres de chaque collège
+d'arrondissement, le président et deux vice-prèsidens. A cet effet,
+l'assemblée du collège de département précédera de quinze jours celle du
+collège d'arrondissement.
+
+31. Les collèges de département et d'arrondissement nommeront le nombre
+de représentans établi pour chacun par l'acte et le tableau.
+
+32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment dans
+toute l'étendue de la France. Chaque collége de département ou
+d'arrondissement qui choisira un représentant hors du département ou de
+l'arrondissement, nommera un suppléant qui sera pris nécessairement dans
+le département ou l'arrondissement.
+
+33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale auront
+une représentation spéciale. L'élection des représentans commerciaux et
+manufacturiers sera faite par le collége électoral de département,
+sur une liste d'éligibles dressée par les chambres de commerce et les
+chambres consultatives réunies suivant l'acte et le tableau.
+
+Titre III.--_De la loi de l'impôt._
+
+34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier, n'est voté
+que pour un an; les impôts indirects peuvent être votés pour plusieurs
+années.
+
+Dans le cas de la dissolution de la chambre des représentans, les
+impositions votées dans la session précédente sont continuées jusqu'à la
+nouvelle réunion de la chambre.
+
+35. Aucun impôt direct ou indirect en argent ou en nature ne peut être
+perçu, aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune inscription de créance
+au grand-livre de la dette publique ne peut être faite, aucun domaine ne
+peut être aliéné ni échangé, aucune levée d'hommes pour l'armée ne peut
+être ordonnée, aucune portion du territoire ne peut être échangée qu'en
+vertu d'une loi.
+
+36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt ou de levée d'hommes, ne peut
+être faite qu'à la chambre des représentans.
+
+37. C'est aussi à la chambre des représentans qu'est porté d'abord,
+1º budget général de l'état, contenant l'aperçu des recettes et la
+proposition des fonds assignés pour l'année à chaque département du
+ministère; 2º le compte des recettes et dépenses de l'année ou des
+années précédentes.
+
+Titre IV.--_Des ministres et de la responsabilité._
+
+38. Tous les actes du gouvernement doivent être contre-signés par un
+ministre ayant département.
+
+39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement signés par
+eux, ainsi que de l'exécution des lois.
+
+40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans, et sont
+jugés par celle des pairs.
+
+41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre ou de mer peut être
+accusé par la chambre des représentans, et jugé par la chambre des
+pairs, pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de la nation.
+
+42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour caractériser le
+délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir discrétionnaire.
+
+43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la chambre
+des représentans doit déclarer qu'il y a lieu à examiner la proposition
+d'accusation.
+
+44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport d'une
+commission de soixante membres tirés au sort. Cette commission ne fait
+son rapport que dix jours au plus tôt après sa nomination.
+
+45. Quand la chambre a déclaré qu'il a lieu à examen, elle peut appeler
+le ministre dans son sein pour lui demander des explications. Cet appel
+ne peut avoir lieu que dix jours après le rapport de la commission.
+
+46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département ne peuvent être
+appelés ni mandés par les chambres.
+
+47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y a lieu à
+examen contre un ministre, il est formé une nouvelle commission de
+soixante membres tirés au sort, comme la première, et il est fait, par
+cette commission, un nouveau rapport sur la mise en accusation. Cette
+commission ne fait son rapport que dix jours après sa nomination.
+
+48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix jours après la
+lecture et la distribution du rapport.
+
+49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans nomme cinq
+commissaires pris dans son sein, pour poursuivre l'accusation devant la
+chambre des pairs.
+
+50. L'article 75 du titre VIII de l'acte constitutionnel du 22 frimaire
+an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent être poursuivis
+qu'en vertu d'une décision du conseil-d'état, sera modifié par une loi.
+
+Titre V.--_Du pouvoir judiciaire._
+
+51. L'empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et à vie, dès
+l'instant de leur nomination, sauf la nomination des juges de paix et
+des juges de commerce, qui aura lieu comme par le passé.
+
+Les juges actuels nommés par l'empereur aux termes du sénatus-consulte
+du 12 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de conserver, recevront
+des provisions à vie avant le 1er janvier prochain.
+
+52. L'institution des jurés est maintenue.
+
+53. Les débats en matière criminelle sont publics.
+
+54. Les délits militaires seuls sont du ressort des tribunaux
+militaires.
+
+55. Tous les autres délits, même commis par les militaires, sont de la
+compétence des tribunaux civils.
+
+56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute cour
+impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le présent acte à
+la chambre des pairs, seront portés devant les tribunaux ordinaires.
+
+67. L'empereur a le droit de faire grâce, même en matière
+correctionnelle, et d'accorder des amnisties.
+
+58. Les interprétations des lois demandées par la cour de cassation,
+seront données dans la forme d'une loi.
+
+Titre VI--_Droit des citoyens._
+
+59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour la contribution aux
+impôts et charges publiques, soit pour l'admission aux emplois civils et
+militaires.
+
+60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges qui lui
+sont assignés par la loi.
+
+61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé que dans les
+cas prévus par la loi et suivant les formes prescrites.
+
+62. La liberté des cultes est garantie à tous.
+
+63. Toutes les propriétés possédées ou acquises en vertu des lois, et
+toutes les créances sur l'état, sont inviolables.
+
+64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses pensées, en les
+signant, sans aucune censure préalable, sauf la responsabilité légale,
+après la publication, par jugement par jurés, quand même il n'y aurait
+lieu qu'à l'application d'une peine correctionnelle.
+
+65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute pétition
+est individuelle. Les pétitions peuvent être adressées, soit au
+gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins, ces dernières mêmes
+doivent porter l'intitulé: à S. M. l'Empereur. Elles seront présentées
+aux chambres sous la garantie d'un membre qui recommande la pétition.
+Elles sont lues publiquement, et si la chambre les prend en
+considération, elles sont portées à l'Empereur par le président.
+
+66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être déclarée
+en état de siége que dans le cas d'invasion de la part d'une force
+étrangère, ou de troubles civils. Dans le premier cas, la déclaration
+est faite par un acte du gouvernement. Dans le second cas, elle ne peut
+l'être que par la loi. Toutefois, si, le cas arrivant, les chambres ne
+sont pas assemblées, l'acte du gouvernement déclarant l'état de siége
+doit être converti en une proposition de loi, dans les quinze premiers
+jours de la réunion des chambres.
+
+67. Le peuple français déclare en outre que, dans la délégation qu'il a
+faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas
+donner le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun
+prince de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la
+dynastie impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse
+féodale, soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit
+aucun culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune
+atteinte à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il
+interdit formellement au gouvernement, aux chambres et aux citoyens,
+toute proposition à cet égard.
+
+
+
+Paris, 30 avril 1815.
+
+_Décret._
+
+En convoquant les électeurs des collèges en assemblée du Champ-de-Mai,
+nous comptions constituer chaque assemblée électorale de département en
+bureaux séparés, composer ensuite une commission commune à toutes, et,
+dans l'espace de quelques mois, arriver au grand but, objet de nos
+pensées.
+
+Nous croyions alors en avoir le temps et le loisir, puisque notre
+intention étant de maintenir la paix avec nos voisins, nous étions
+résigné à souscrire à tous les sacrifices qui déjà avaient pesé sur la
+France.
+
+La guerre civile du midi à peine terminée, nous acquîmes la certitude
+des dispositions hostiles des puissances étrangères, et dès-lors il
+fallut prévoir la guerre, et s'y préparer.
+
+Dans ces nouvelles occurrences, nous n'avions que l'alternative
+de prolonger la dictature dont nous nous trouvons investi par les
+circonstances et par la confiance du peuple, où d'abréger les formes
+que nous nous étions proposé de suivre pour la rédaction de l'acte
+constitutionnel. L'intérêt de la France nous a prescrit d'adopter ce
+second parti. Nous avons présenté à l'acceptation du peuple un acte qui
+à la fois garantit ses libertés et ses droits, et met la monarchie à
+l'abri de tout danger de subversion. Cet acte détermine le mode de la
+formation de la loi, et dès-lors contient en lui-même le principe
+de toute amélioration qui serait conforme aux voeux de la nation,
+interdisant cependant toute discussion sur un certain nombre de points
+fondamentaux déterminés qui sont irrévocablement fixés.
+
+Nous aurions voulu aussi attendre l'acceptation du peuple avant
+d'ordonner la réunion des collèges, et de faire procéder à la nomination
+des députés; mais également maîtrisé par les circonstances, le plus
+haut intérêt de l'état nous fait la loi de nous environner, le plus
+promptement possible, des corps nationaux.
+
+A ces causes, nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. Quatre jours après la publication du présent décret au
+chef-lieu du département, les électeurs des collèges de département et
+d'arrondissement se réuniront en assemblées électorales au chef-lieu
+de chaque département et de chaque arrondissement; le préfet pour le
+département, les sous-préfets pour les arrondissemens, indiqueront le
+jour précis, l'heure et le lieu de l'assemblée, par des circulaires et
+par une proclamation qui sera répandue avec la plus grande célérité dans
+tous les cantons et communes.
+
+2. Pour cette année, à l'ouverture de l'assemblée, le plus ancien d'âge
+présidera, le plus jeune fera les fonctions de secrétaire, les trois
+plus âgés après le président seront scrutateurs. Chaque assemblée ainsi
+organisée provisoirement nommera son président; elle nommera aussi deux
+secrétaires et trois scrutateurs; ces choix se feront à la majorité
+absolue.
+
+3. On procédera ensuite aux élections des députés à la chambre des
+représentans, conformément à l'acte envoyé pour être présenté à
+l'acceptation du peuple, et inséré au Bulletin des lois, nº 19, le 22
+avril présent mois.
+
+4. Les préfets des villes, chefs-lieux d'arrondissemens commerciaux,
+convoqueront, à la réception du présent, la chambre de commerce et les
+chambres consultatives pour faire former les listes de candidats sur
+lesquelles les représentans de l'industrie commerciale et manufacturière
+doivent être élus par les collèges électoraux, appelés à les nommer,
+conformément à l'acte joint à celui énoncé en l'article précédent.
+
+5. Les députés nommés par les assemblées électorales se rendront à Paris
+pour assister à l'assemblée du Champ-de-Mai, et pouvoir composer la
+chambre des représentans, que nous nous proposons de convoquer après la
+proclamation de *de l'acceptation de l'acte constitutionnel.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 24 mai 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation des fédérés de Paris._
+
+Soldats fédérés des faubourgs St.-Antoine et St.-Marceau,
+
+Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes, les
+habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je connaissais
+l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous justifié ma
+confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des armes; je vous
+donnerai pour vous guider des officiers couverts d'honorables blessures
+et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant eux. Vos bras robustes et
+faits aux pénibles travaux, sont plus propres que tous autres au
+maniement des armes. Quant au courage, vous êtes Français; vous serez
+les éclaireurs de la garde nationale. Je serai sans inquiétude pour la
+capitale, lorsque la garde nationale et vous vous serez chargés de sa
+défense; et s'il est vrai que les étrangers persistent dans le projet
+impie d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai
+profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude.
+
+Soldats fédérés, s'il est des hommes dans les hautes classes de la
+société, qui aient déshonoré le nom français, l'amour de la patrie et
+le sentiment d'honneur national se sont conservés tout entiers dans le
+peuple des villes, les habitans des campagnes et les soldats de l'armée.
+Je suis content de vous voir. J'ai confiance en vous: _Vive la Nation!_
+
+
+
+Paris, 1er juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur au Champ-de-Mai._
+
+Messieurs les électeurs des collèges de département et d'arrondissement,
+
+Messieurs les députés de l'armée de terre et de mer au Champ-de-Mai,
+
+Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité,
+dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône,
+dans l'exil, la France a été l'objet unique et constant de mes pensées
+et de mes actions.
+
+Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple dans
+l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France
+son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits.
+
+L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt-cinq années
+de victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri de l'honneur français
+flétri, les voeux de la nation m'ont ramené sur ce trône qui m'est cher
+parce qu'il est le _palladium_ de l'indépendance, de l'honneur et des
+droits du peuple.
+
+Français, en traversant au milieu de l'allégresse publique les diverses
+provinces de l'empire pour arriver dans ma capitale, j'ai dû compter
+sur une longue paix; les nations sont liées par les traités conclus par
+leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.
+
+Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder notre
+liberté par une constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du
+peuple. J'ai convoqué le Champ-de-Mai.
+
+Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous les
+principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de
+peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître le
+royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos places
+frontières du nord, et de concilier les différens qui les divisent
+encore, en se partageant la Lorraine et l'Alsace.
+
+Il a fallu se préparer à la guerre.
+
+Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats, ma
+première sollicitude a dû être de constituer sans retard la nation. Le
+peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté.
+
+Français, lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et que
+l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à l'indépendance
+de vingt-huit millions de Français, une loi solennelle, faite dans les
+formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira les différentes
+dispositions de nos constitutions aujourd'hui éparses.
+
+Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux citoyens
+que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union, de l'énergie
+et de la persévérance, nous sortirons victorieux de cette lutte d'un
+grand peuple contre ses oppresseurs; que les générations à venir
+scruteront sévèrement notre conduite; qu'une nation a tout perdu quand
+elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai
+élevés sur le trône, ou qui me doivent la conservation de leur couronne,
+qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la
+protection du peuple français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups
+contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en
+veulent, je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se
+montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que les
+Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me donnent tant
+de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.
+
+Français, ma volonté est celle du peuple; mes droits sont les siens; mon
+honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur,
+la gloire et le bonheur de la France.
+
+
+
+Paris, 7 juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur à l'ouverture de la chambre des représentans._
+
+Messieurs de la chambre des pairs et de la chambre des représentans,
+depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont
+investi d'un pouvoir illimité, et je viens aujourd'hui remplir le
+premier désir et le besoin le plus pressant de mon coeur en ouvrant
+votre session et en commençant ainsi la monarchie constitutionnelle.
+
+Les hommes sont impuissans pour fixer les destinées des nations; ce
+n'est que par des institutions sages que leur prospérité peut être
+établie sur des bases solides. La monarchie est nécessaire à la France
+pour assurer sa liberté et son indépendance. Nos constitutions sont
+encore éparses, et un de nos premiers soins sera de les réunir et d'en
+coordonner les différentes parties en un seul corps de loi. Ce travail
+recommandera l'époque actuelle à la postérité. J'ambitionne de voir la
+France jouir de toute la liberté possible, je dis possible, parce que
+l'anarchie conduit les peuples au despotisme.
+
+Une coalition formidable d'empereurs et de rois en veut à notre
+indépendance; la frégate _la Melpomène_ a été prise, après un combat
+sanglant, par un vaisseau anglais de 74; ainsi le sang a coulé pendant
+la paix. Nos ennemis comptent sur nos dissensions intestines, et
+cherchent à en profiter; on communique aujourd'hui avec Gand comme on
+communiquait en 1789 avec Coblentz.
+
+Des mesures législatives seront nécessaires pour réprimer ces complots;
+je confie à vos lumières et à votre patriotisme les destinées de
+la France et la sûreté de ma personne. La liberté de la presse est
+inhérente à nos institutions; on n'y peut rien changer sans porter
+atteinte à la liberté civile, mais des lois sages seront nécessaires
+pour en prévenir les abus: je recommande à votre attention cet objet
+important.
+
+Mes ministres vous feront connaître successivement la situation de nos
+affaires: nos finances offriraient de plus grandes ressources sans les
+sacrifices indispensables qu'ont exigés les circonstances, et si les
+sommes portées dans le budget rentraient aux époques déterminées. Il
+est possible que le premier devoir des princes m'appelle à la tête des
+enfans de la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir. Vous,
+pairs, et vous, représentans, secondez nos efforts en entretenant la
+confiance par votre attachement au prince et à la patrie, et la cause
+sainte du peuple triomphera. Paris, 11 juin 1815.
+
+
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des pairs._
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des pairs,
+
+La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse. L'entraînement
+de la prospérité n'est pas le danger qui nous menace aujourd'hui. C'est
+sous les Fourches Caudines que les étrangers veulent nous faire passer!
+
+La justice de notre cause, l'esprit public de la nation et le courage de
+l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des succès; mais si nous
+avions des revers, c'est alors surtout que j'aimerais à voir déployer
+toute l'énergie de ce grand peuple; c'est alors que je trouverais dans
+la chambre des pairs des preuves d'attachement à la patrie et à moi.
+
+C'est dans les temps difficiles que les grandes nations, comme les
+grands hommes, déploient toute l'énergie de leur caractère, et
+deviennent un objet d'admiration pour la postérité.
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des pairs,
+je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de la chambre.
+
+
+
+Paris, 11 juin 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des représentans._
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des
+représentans,
+
+Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que vous
+m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pensée est absorbée par la
+guerre imminente, au succès de laquelle sont attachés l'indépendance et
+l'honneur de la France.
+
+Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées;
+les mouvemens des différens corps ennemis y rendent ma présence
+indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une
+commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions.
+
+La constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre
+étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique qui
+tendrait à diminuer directement ou indirectement la confiance qu'on doit
+avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour l'état; nous nous
+trouverions au milieu des écueils, sans boussole et sans direction.
+La crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple du
+Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la
+risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites, au moment
+où le bélier brisait les portes de la ville.
+
+Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les circonstances
+de l'intérieur, vous jugerez peut être utile de vous occuper des lois
+organiques destinées à faire marcher la constitution. Elles peuvent être
+l'objet de vos travaux publics sans avoir aucun inconvénient.
+
+Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre des
+représentons, les sentimens exprimés dans votre adresse me démontrent
+assez l'attachement de la chambre à ma personne, et tout le patriotisme
+dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma marche sera toujours
+droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie. Premier représentant du
+peuple, j'ai contracté l'obligation que je renouvelle, d'employer dans
+des temps plus tranquilles toutes les prérogatives de la couronne et le
+peu d'expérience que j'ai acquis, à vous seconder dans l'amélioration de
+nos institutions.
+
+
+
+Charleroy, le 15 juin, à neuf heures du soir.
+
+NOUVELLES DE L'ARMÉE EN 1815.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+L'armée a forcé la Sambre, pris Charleroy, et poussé des avant-gardes à
+moitié chemin de Charleroy à Namur, et de Charleroy à Bruxelles. Nous
+avons fait quinze cents prisonniers, et enlevé six pièces de canon.
+Quatre régimens prussiens ont été écrasés. L'empereur a perdu peu de
+monde, mais il a fait une perte qui lui est très-sensible, c'est celle
+de son aide-de-camp, le général Letort, qui a été tué sur le plateau de
+Fleurus, en commandant une charge de cavalerie.
+
+L'enthousiasme des habitans de Charleroy, et de tous les pays que nous
+traversons, ne peut se décrire.
+
+Dès le 13, l'empereur était arrivé à Beaumont. Sur toute la route,
+des arcs de triomphe étaient élevés dans toutes les villes, dans les
+moindres villages. Le 14, S. M. avait passé l'armée en revue, et porté
+son enthousiasme au comble par la proclamation suivante, datée d'Avesnes
+le même jour.
+
+Soldats,
+
+C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui
+décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après
+Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux; nous crûmes
+aux protestations et aux sermens des princes que nous laissâmes sur
+le trône. Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent
+à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont
+commencé la plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux
+et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes!
+
+Soldats, à Jéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd'hui si arrogans,
+vous étiez un contre trois, et à Montmirail un contre six. Que ceux
+d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais, vous fassent le récit
+de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont soufferts.
+
+Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la confédération
+du Rhin gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la cause de
+princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils
+savent que cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré douze
+millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un million de Saxons,
+six millions de Belges, elle devra dévorer les états du second ordre de
+l'Allemagne.
+
+Les insensés! un moment de prospérité les aveugle; l'oppression et
+l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir.
+
+S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.
+
+Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer,
+des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera à
+nous; les droits de l'homme et le bonheur de la patrie seront reconquis.
+Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre ou de
+périr.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Charleroi, le 15 juin au soir.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+Le 14, l'armée était placée de la manière suivante.
+
+Le quartier impérial à Beaumont.
+
+Le premier corps, commandé par le général d'Erlon, était à Solre, sur la
+Sambre.
+
+Le deuxième corps, commandé par le général Reille, était à
+Ham-sur-Heure.
+
+Le troisième corps, commandé par le général Vandamme, était sur la
+droite de Beaumont.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrivait à
+Philippeville.
+
+Le 15, à trois heures du matin, le général Reille attaqua l'ennemi et
+se porta sur Marchiennes-au-Pont. Il eût différens engagemens, dans
+lesquels sa cavalerie chargea un bataillon prussien et fit trois cents
+prisonniers.
+
+A une heure du matin, l'empereur était à Jamignan-sur-Heure.
+
+La division de cavalerie légère du général Daumont sabra deux bataillons
+prussiens et fit quatre cents prisonniers.
+
+Le général Pajol entra à Charleroi à midi. Les sapeurs et les marins
+de la garde étaient à l'avant-garde, pour réparer les ponts. Ils
+pénétrèrent les premiers en tirailleurs dans la ville.
+
+Le général Clari, avec le premier de hussards, se porta sur Gosselines,
+sur la route de Bruxelles, et le général Pajol sur Gilly, sur la roule
+de Namur.
+
+A trois heures après midi, le général Vandamme déboucha avec son corps
+sur Gilly.
+
+Le maréchal Grouchy arriva avec la cavalerie du général Excelmans.
+
+L'ennemi occupait la gauche de la position de Fleurus; à cinq heures
+après-midi, l'empereur ordonna l'attaque. La position fut tournée et
+enlevée. Les quatre escadrons de service de la garde, commandés par le
+général Letort, aide-de-camp de l'empereur, enfoncèrent trois carrés;
+les vingt-sixième, vingt-septième et vingt-huitième régimens prussiens
+furent mis en déroute. Nos escadrons sabrèrent quatre à cinq cents
+hommes et firent cent cinquante prisonniers.
+
+Pendant ce temps, le général Reille passait la Sambre à
+Marchiennes-au-Pont, pour se porter sur Gosselies avec les divisions du
+prince Jérôme et du général Bachelu, attaquait l'ennemi, lui faisait
+deux cent cinquante prisonniers, et le poursuivait sur la route de
+Bruxelles.
+
+Nous devînmes ainsi maîtres de toute la position de Fleurus.
+
+A huit heures du soir, l'empereur rentra à son quartier-général à
+Charleroi.
+
+Cette journée coûte à l'ennemi cinq pièces de canon et deux mille
+hommes, dont mille prisonniers. Notre perte est de dix hommes tués et de
+quatre-vingt blessés, la plupart des escadrons de service qui ont fait
+les charges, et des trois escadrons du vingtième de dragons, qui ont
+aussi chargé un carré avec la plus grande intrépidité. Notre perte,
+légère quant au nombre, a été sensible à l'empereur, par la blessure
+grave qu'a reçue le général Letort, son aide-de-camp, en chargeant à
+la tête des escadrons de service. Cet officier est de la plus grande
+distinction; il a été frappé d'une balle au bas-ventre, et le chirurgien
+fait craindre que sa blessure ne soit mortelle.
+
+Nous avons trouvé à Charleroi quelques magasins. La joie des Belges
+ne saurait se décrire. Il y a des villages qui, à la vue de leurs
+libérateurs, ont formé des danses, et partout c'est un élan qui part du
+coeur.
+
+Dans le rapport de l'état-major-général on insérera les noms des
+officiers et soldats qui se sont distingués.
+
+L'empereur a donné le commandement de la gauche au prince de la Moskowa,
+qui a eu le soir son quartier-général aux Quatre-Chemins, sur la route
+de Bruxelles.
+
+Le duc de Trévise, à qui l'empereur avait donné le commandement de la
+jeune garde, est resté à Beaumont, malade d'une sciatique qui l'a forcé
+de se mettre au lit.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrive ce soir au
+Châtelet. Le général Gérard a rendu compte que le lieutenant-général
+Bourmont, le colonel Clouet et le chef d'escadron Villoutreys ont passé
+à l'ennemi.
+
+Un lieutenant du onzième de chasseurs a également passé à l'ennemi.
+
+Le major-général a ordonné que ces déserteurs fussent sur-le-champ jugés
+conformément aux lois.
+
+Rien ne peut peindre le bon esprit et l'ardeur de l'armée. Elle regarde
+comme un événement heureux la désertion de ce petit nombre de traîtres
+qui se démasquent ainsi.
+
+
+
+Philippeville, le 19 juin 1815.
+
+_(Extrait du Moniteur.)_
+
+Le 17, à dix heures du soir, l'armée anglaise occupa Mont-Saint-Jean par
+son centre, se trouva en position en avant de la forêt de Soignes: il
+aurait fallu pouvoir disposer de trois heures pour l'attaquer, on fut
+donc obligé de remettre au lendemain.
+
+Le quartier-général de l'empereur fut établi à la ferme de Caillou près
+Planchenois. La pluie tombait par torrens.
+
+_Bataille de Mont-Saint-Jean._
+
+A neuf heures du matin, la pluie ayant un peu diminué, le premier corps
+se mit en mouvement, et se plaça, la gauche à la route de Bruxelles, et
+vis-à-vis le village de Mont-Saint-Jean, qui paraissait le centre de la
+position de l'ennemi. Le second corps appuya sa droite à la route de
+Bruxelles, et sa gauche à un petit bois à portée de canon de l'armée
+anglaise. Les cuirassiers se portèrent en réserve derrière, et la garde
+en réserve sur les hauteurs. Le sixième corps avec la cavalerie du
+général d'Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut destiné à se
+porter en arrière de notre droite, pour s'opposer à un corps prussien
+qui paraissait avoir échappé au maréchal Grouchy, et être dans
+l'intention de tomber sur notre flanc droit, intention qui nous avait
+été connue par nos rapports, et par une lettre d'un général prussien,
+que portait une ordonnance prise par nos coureurs.
+
+Les troupes étaient pleines d'ardeur. On estimait les forces de l'armée
+anglaise à quatre-vingt mille hommes; on supposait qu'un corps prussien
+qui pouvait être en mesure vers le soir, pouvait être de quinze mille
+hommes. Les forces ennemies étaient donc de plus de quatre-vingt-dix
+mille hommes, les nôtres moins nombreuses.
+
+A midi, tous les préparatifs étant terminés, le prince Jérôme,
+commandant une division du deuxième corps, et destiné à en former
+l'extrême gauche, se porta sur le bois dont l'ennemi occupait une
+partie. La canonnade s'engagea; l'ennemi soutint par trente pièces de
+canon les troupes qu'il avait envoyées pour garder le bois. Nous fîmes
+aussi de notre côté des dispositions d'artillerie. A une heure, le
+prince Jérôme fut maître de tout le bois, et toute l'armée anglaise se
+replia derrière un rideau. Le comte d'Erlon attaqua alors le village de
+Mont-Saint-Jean, et fit appuyer son attaque par quatre-vingts pièces
+de canon. Il s'engagea là une épouvantable canonnade, qui dut beaucoup
+faire souffrir l'armée anglaise. Tous les coups portaient sur le
+plateau. Une brigade de la première division du comte d'Erlon s'empara
+du village de Mont-Saint-Jean; une seconde brigade fut chargée par un
+corps de cavalerie anglaise, qui lui fit éprouver beaucoup de perte. Au
+même moment, une division de cavalerie anglaise chargea la batterie du
+comte d'Erlon par sa droite, et désorganisa plusieurs pièces; mais les
+cuirassiers du général Milbaud chargèrent cette division, dont trois
+régimens furent rompus et écharpés.
+
+Il était trois heures après midi. L'empereur fit avancer la garde pour
+la placer dans la plaine, sur le terrain qu'avait occupé le premiers
+corps au commencement de l'action, ce corps se trouvant déjà en avant.
+La division prussienne, dont on avait prévu le mouvement, s'engagea
+alors avec les tirailleurs du comte Lobau, en prolongeant son feu sur
+tout notre flanc droit. 11 était convenable, avant de rien entreprendre
+ailleurs, d'attendre l'issue qu'aurait cette attaque. A cet effet, tous
+les moyens de la réserve étaient prêts à se porter au secours du comte
+Lobau, et à écraser le corps prussien lorsqu'il se serait avancé.
+
+Cela fait, l'empereur avait le projet de mener une attaque par le
+village de Mont-Saint-Jean, dont on espérait un succès décisif; mais par
+un mouvement d'impatience, si fréquent dans nos annales militaires,
+et qui nous a été souvent si funeste, la cavalerie de réserve s'étant
+aperçue d'un mouvement rétrograde que faisaient les Anglais pour se
+mettre à l'abri de nos batteries, dont ils avaient déjà tant souffert,
+couronna les hauteurs de Mont-Saint-Jean et chargea l'infanterie. Ce
+mouvement, qui, fait à temps, et soutenu par les réserves, devait
+décider de la journée, fait isolément et avant que les affaires de la
+droite ne fussent terminées, devint funeste.
+
+N'y ayant aucun moyen de le contremander, l'ennemi montrant beaucoup
+de masses d'infanterie et de cavalerie, et les deux divisions de
+cuirassiers étant engagées, toute notre cavalerie courut au même moment
+pour soutenir ses camarades.
+
+Là, pendant trois heures, se firent de nombreuses charges gui nous
+valurent l'enfoncement de plusieurs carrés et six drapeaux de
+l'infanterie anglaise, avantage hors de proportion avec les pertes
+qu'éprouvait notre cavalerie par la mitraille et les fusillades.
+
+Il était impossible de disposer de nos réserves d'infanterie jusqu'à ce
+qu'on eût repoussé l'attaque de flanc du corps prussien. Cette attaque
+se prolongeait toujours et perpendiculairement sur notre flanc droit;
+l'empereur y envoya le général Duhesme avec la jeune garde et plusieurs
+batteries de réserve. L'ennemi fut contenu, fut repoussé, et recula: il
+avait épuisé ses forces, et l'on n'en avait plus rien à craindre. C'est
+ce moment qui était celui indiqué pour une attaque sur le centre de
+l'ennemi. Comme les cuirassiers souffraient par la mitraille, on envoya
+quatre bataillons de la moyenne garde pour protéger les cuirassiers,
+soutenir la position, et, si cela était possible, dégager et faire
+reculer dans la plaine une partie de notre cavalerie.
+
+On envoya deux autres bataillons pour se tenir en potence sur l'extrême
+gauche de la division qui avait manoeuvré sur nos flancs, afin de
+n'avoir de ce côté aucune inquiétude; le reste fut disposé en réserve,
+partie pour occuper la potence en arrière de Mont-Saint-Jean, partie sur
+le plateau en arrière du champ de bataille qui formait notre position en
+retraite.
+
+Dans cet état de choses, la bataille était gagnée; nous occupions toutes
+les positions que l'ennemi occupait au commencement de l'action; notre
+cavalerie ayant été trop tôt et mal employée, nous ne pouvions plus
+espérer de succès décisifs. Mais le maréchal Grouchy ayant appris le
+mouvement du corps prussien, marchait sur le derrière de ce corps, ce
+qui nous assurait un succès éclatant pour la journée du lendemain. Après
+huit heures de feu et de charges d'infanterie et de cavalerie, toute
+l'armée voyait avec satisfaction la bataille gagnée et le champ de
+bataille en notre pouvoir.
+
+Sur les huit heures et demie, les quatre bataillons de la moyenne garde
+qui avaient été envoyés sur le plateau au-delà de Mont-Saint-Jean pour
+soutenir les cuirassiers, étant gênés par la mitraille, marchèrent à la
+baïonnette pour enlever les batteries. Le jour finissait; une charge
+faite sur leur flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en
+désordre; les fuyards repassèrent le ravin; les régimens voisins qui
+virent quelques troupes appartenant à la garde à la débandade, crurent
+que c'était de la vieille garde et s'ébranlèrent: les cris _tout
+est perdu, la garde est repoussée_, se firent entendre; les soldats
+prétendent même que sur plusieurs points, des malveillans apostés ont
+crié _sauve qui peut!_ Quoi qu'il en soit, une terreur panique se
+répandit tout à la fois sur tout le champ de bataille; on se précipita
+dans le plus grand désordre sur la ligne de communication; les soldats,
+les canonniers, les caissons se pressaient pour y arriver; la vieille
+garde, qui était en réserve, en fut assaillie, et fut elle-même
+entraînée.
+
+Dans un instant, l'armée ne fut plus qu'une masse confuse; toutes les
+armes étaient mêlées, et il était impossible de reformer un corps.
+L'ennemi, qui s'aperçut de cette étonnante confusion, fit déboucher des
+colonnes de cavalerie; le désordre augmenta; la confusion de la nuit
+empêcha de rallier les troupes et de leur montrer leur erreur.
+
+Ainsi une bataille terminée, une journée de fausses mesures réparées,
+de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un
+moment de terreur panique. Les escadrons même de service, rangés à côté
+de l'empereur, furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux,
+et il n'y eut plus d'autre chose à faire que de suivre le torrent. Les
+parcs de réserve, les bagages qui n'avaient point repassé la Sambre, et
+tout ce qui était sur le champ de bataille sont restés au pouvoir de
+l'ennemi. Il n'y a eu même aucun moyen d'attendre les troupes de
+notre droite; on sait ce que c'est que la plus brave armée du monde,
+lorsqu'elle est mêlée et que son organisation n'existe plus.
+
+L'empereur a passé la Sambre à Charleroi le 19, à cinq heures du matin;
+Philippeville et Avesne ont été donnés pour points de réunion. Le prince
+Jérôme, le général Morand et les autres généraux y ont déjà rallié une
+partie de l'armée. Le maréchal Grouchy, avec le corps de la droite,
+opère son mouvement sur la Basse-Sambre.
+
+La perte de l'ennemi doit avoir été très-grande, à en juger par les
+drapeaux que nous lui avons pris, et par les pas rétrogrades qu'il
+avait faits. La nôtre ne pourra se calculer qu'après le ralliement des
+troupes. Avant que le désordre éclatât, nous avions déjà éprouvé des
+pertes considérables, surtout dans notre cavalerie, si funestement et
+pourtant si bravement engagée. Malgré ces pertes, cette valeureuse
+cavalerie a constamment gardé la position qu'elle avait prise aux
+Anglais, et ne l'a abandonnée que quand le tumulte et le désordre du
+champ de bataille l'y ont forcée. Au milieu de la nuit et des obstacles
+qui encombraient la route, elle n'a pu elle-même conserver son
+organisation.
+
+L'artillerie, comme à son ordinaire, s'est couverte de gloire. Les
+voitures du quartier-général étaient restées dans leur position
+ordinaire, aucun mouvement rétrograde n'ayant été jugé nécessaire. Dans
+le cours de la nuit, elles sont tombées entre les mains de l'ennemi.
+
+Telle a été l'issue de la bataille de Mont-Saint-Jean, glorieuse pour
+les armées françaises, et pourtant si funeste.
+
+
+
+Philipeville, 19 juin 1815.
+
+_Extrait d'une lettre de l'empereur à son frère Joseph._
+
+..... Tout n'est point perdu; je suppose qu'il me restera, en réunissant
+mes forces, cent cinquante mille hommes. Les fédérés et les gardes
+nationaux qui ont du coeur, me fourniront cent mille hommes; les
+bataillons de dépôt cinquante mille. J'aurai donc trois cents mille
+soldats à opposer de suite à l'ennemi; j'attellerai l'artillerie avec
+des chevaux de luxe; je lèverai cent mille conscrits; je les armerai
+avec les fusils des royalistes et des mauvaises gardes nationales;
+je ferai lever en masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la
+Lorraine, la Champagne; j'accablerai l'ennemi; mais il faut qu'on m'aide
+et qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon; j'y trouverai sans doute
+du monde. Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris
+(comme je le crains), je puis avoir dans trois jours cinquante mille
+hommes; avec cela j'occuperai l'ennemi et je donnerai le temps à Paris
+et à la France de faire leur devoir. Les Autrichiens marchent lentement;
+les Prussiens craignent les paysans et n'osent pas trop s'avancer.
+Tout peut se réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible
+échauffourée aura produit dans la chambre. Je crois que les députés se
+pénétreront que leur devoir, dans cette grande circonstance, est de
+se réunir à moi pour sauver la France. Préparez-les à me seconder
+dignement; surtout du courage et de la fermeté.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Le 20 juin 1815.
+
+_Fragment d'un discours de l'empereur dans une séance du conseil d'état,
+tenue à l'Elysée._
+
+.... Je n'ai plus d'armée, je n'ai plus que des fuyards. Je retrouverai
+des hommes, mais comment les armer? Je n'ai plus de fusils. Cependant
+avec de l'union, tout pourrait se réparer. J'espère que les députés me
+seconderont, qu'ils sentiront la responsabilité qui va peser sur eux;
+vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la majorité est bonne, est
+française. Je n'ai contre moi que Lafayette, Lanjuinais, Flaugergues et
+quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, je le sais, je les gêne. Ils
+voudraient travailler pour eux..... Je ne les laisserai pas faire. Ma
+présence ici les contiendra.....
+
+..... Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer, pour
+imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble mouvement. Si la
+nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de levée, de mesures
+extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi est en France.
+J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'un grand pouvoir, d'une dictature
+temporaire. Dans l'intérêt de la nation, je pourrais me saisir de ce
+pouvoir, mais il serait utile et plus national qu'il me fût donné par
+les chambres....
+
+.....La présence de l'ennemi sur le sol national rendra, je l'espère,
+aux députés, le sentiment de leurs devoirs. La nation ne les a pas
+envoyés pour me renverser, mais pour me soutenir. Je ne les crains
+point. Quelque chose qu'ils fassent, je serai toujours l'idole du peuple
+et de l'armée. Si je disais un mot, ils seraient tous assommés. Mais en
+ne craignant rien pour moi, je crains tout pour la France. Si nous nous
+querellons entre nous au lieu de nous entendre, nous aurons le sort
+du Bas-Empire, tout sera perdu. Le patriotisme de la nation, son
+attachement à ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources,
+notre cause n'est point désespérée.....
+
+
+
+Au palais de l'Elysée, le 22 juin 1815.
+
+_Déclaration au peuple français._
+
+Français! en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance
+nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
+volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais
+fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations
+des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées. Je
+m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils
+être sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir jamais voulu qu'à
+ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous
+le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels
+formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je
+porte à mon fils m'engage à inviter les chambres à organiser sans délai
+la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour
+rester une nation indépendante.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 22 juin 1815.
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des représentans,
+envoyée pour le féliciter sur sa seconde abdication._
+
+Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que mon
+abdication puisse faire le bonheur de la France, _mais je ne l'espère
+point_; elle laisse l'état sans chef, sans existence politique. Le temps
+perdu à renverser la monarchie aurait pu être employé à mettre la France
+en état d'écraser l'ennemi. Je recommande à la chambre de renforcer
+promptement les armées; qui veut la paix doit se préparer à la guerre.
+Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers. Craignez
+d'être déçus dans vos espérances. _C'est là qu'est le danger._ Dans
+quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France
+est heureuse.
+
+
+
+Paris, 23 juin 1815.
+
+_Discours de Napoléon aux ministres, en apprenant que la chambre des
+représentans venait de nommer une commission de gouvernement composée de
+cinq membres._
+
+Je n'ai point abdiqué en faveur d'un nouveau directoire; j'ai abdiqué en
+faveur de mon fils. Si on le proclame point, mon abdication est nulle et
+non avenue. Les chambres savent bien que le peuple, l'armée, l'opinion,
+le désirent, le veulent, mais l'étranger les retient. Ce n'est point en
+se présentant devant les alliés, l'oreille basse et le genou à terre,
+qu'elles les forceront à reconnaître l'indépendance nationale. Si elles
+avaient eu le sentiment de leur position, elles auraient proclamé
+spontanément Napoléon II. Les étrangers auraient vu alors que vous
+saviez avoir une volonté, un but, un point de ralliement; ils auraient
+vu que le 20 mars n'était point une affaire de parti, un coup de
+factieux, mais le résultat de l'attachement des Français à ma personne
+et à ma dynastie. L'unanimité nationale auraient plus agi sur eux que
+toutes vos basses et honteuses déférences.
+
+
+
+La Malmaison, le 25 juin 1815.
+
+PROCLAMATION.
+
+_Aux braves soldats de l'armée devant Paris._
+
+Soldats!
+
+Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave
+armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
+justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle, les
+éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.
+
+Soldats! je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les corps,
+et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'ennemi, que je ne
+rende justice au courage qu'il aura déployé. Vous et moi nous avons été
+calomniés. Des hommes indignes d'apprécier vos travaux ont vu, dans les
+marques d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais le
+seul objet; que vos succès futurs leur apprennent que c'était la patrie
+pardessus tout que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque
+part à votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France,
+notre mère commune.
+
+Soldats! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon
+vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
+
+Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la fin,
+tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles!
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Paris, 25 juin 1815.
+
+_Discours de l'empereur à un membre de la chambre des représentans, en
+apprenant que MM. de Lafayette, de Pontécoulant, de Laforêt, d'Argenson,
+Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier en qualité de secrétaire),
+étaient nommés par le gouvernement provisoire pour se rendre auprès des
+souverains alliés._
+
+...........Lafayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin Constant ont
+conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis du père ne
+seront jamais les amis du fils. Les chambres, d'ailleurs, n'ont point
+assez d'énergie pour avoir une volonté indépendante; elles obéissent à
+Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui jettent à la tête,
+j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête de l'armée aurait
+plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu mon fils pour
+prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché n'est point
+de bonne foi. Il jouera les chambres, et les alliés le joueront. Il se
+croit en état de tout conduire à sa guise; il se trompe: il verra qu'il
+faut une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes
+d'une nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle.... La chambre des
+pairs n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule
+mouillée. Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils; si elle
+eût tenu bon, elle aurait eu l'armée pour elle, les généraux la lui
+auraient donnée. Son ordre du jour a tout perdu. Moi seul je pourrais
+tout réparer, mais vos meneurs n'y consentiront jamais; ils aimeraient
+mieux s'engloutir dans l'abîme que de s'unir avec moi pour le fermer.
+
+
+
+La Malmaison, 27 juin 1815.
+
+En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit de
+citoyen, au droit de défendre mon pays.
+
+L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur leurs
+intentions, sur leur mauvaise foi.
+
+Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général, me
+regardant encore comme le premier soldat de la patrie.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+La Malmaison, 27 juin 1815.
+
+_Plaintes de Napoléon à ses amis, en apprenant que les membres du
+gouvernement provisoire refusaient d'acquiescer à sa demande de servir
+sa patrie en qualité de général._
+
+Ces gens-là sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
+continuer de faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient
+à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre, et ils nous
+sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
+perdront tout.... Mais pourquoi les laisserais-je régner? J'ai abdiqué
+pour sauver la France, pour sauver le trône de mon fils. Si ce trône
+doit être perdu, j'aime mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici.
+Je n'ai rien de mieux à faire pour vous tous, pour mon fils et pour moi,
+que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition électrisera
+l'armée; elle foudroiera les étrangers; ils sauront que je ne suis
+revenu sur le terrain que pour leur marcher sur le corps, ou me faire
+tuer; et ils vous accorderaient, pour se délivrer de moi, tout ce que
+vous leur demanderez. Si, au contraire, vous me laissez ici ronger mon
+épée, ils se moqueront de vous. Il faut en finir: si vos cinq empereurs
+ne veulent pas de moi pour sauver la France, je me passerai de leur
+consentement. Il me suffira de me montrer, et Paris et l'armée me
+recevront une seconde fois en libérateur....
+
+_(Le duc de Bassano lui représentant que les chambres ne seraient pas
+pour lui)_... Allons, je le vois bien, il faut toujours céder... Vous
+avez raison, je ne dois pas prendre sur moi la responsabilité d'un tel
+événement. Je dois attendre que la voix du peuple, des soldats et des
+chambres me rappelle. Mais comment Paris ne me demande-t-il pas? On ne
+s'aperçoit donc pas que les alliés ne vous tiennent aucun compte de mon
+abdication? _(Bassano repart qu'on paraît se fier à la générosité des
+souverains alliés.)_ Cet infâme Fouché vous trompe. La commission se
+laisse conduire par lui; elle aura de grands reproches à se faire. Il
+n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent quelque chose, mais ils
+sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec un traître (Fouché),
+deux niais (Quinette et Grenier) et deux chambres qui ne savent ce
+qu'elles veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles
+promesses des étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au
+pot, et vous donneront un prince de leur façon, n'est-ce pas? Vous vous
+abusez: Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer
+par les Anglais; il les craint; et l'empereur d'Autriche fera, comme en
+1814, ce que les autres voudront.
+
+
+
+Rochefort, le 13 juillet 1815.
+
+_Au prince-régent d'Angleterre._
+
+Altesse royale,
+
+En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus
+grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et
+je viens, comme Témistocle, m'asseoir aux foyers du peuple britannique.
+Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre
+altesse royale, comme le plus puissant, le plus constant et le plus
+généreux de mes ennemis.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+DIVERSES PIÈCES COMMUNIQUÉES APRÈS L'IMPRESSION.
+
+Passeriano, le 4 vendémiaire an 6.
+
+_A Barcas._
+
+Citoyen,
+
+Je suis malade et j'ai besoin de repos; je demande ma démission,
+donnes-là si tu es mon ami; deux ans dans une campagne près de Paris
+rétabliraient ma santé, et redonneraient à mon caractère la popularité
+que la continuité du pouvoir ôte nécessairement... Je suis esclave de ma
+manière de sentir et d'agir, et j'estime le coeur bien plus que la tête.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+Du camp impérial de Boulogne, le 10 fructidor an 13.
+
+_Copie d'une lettre de Napoléon à M. Dejean._
+
+Monsieur Dejean, le ministre de la guerre a dû vous faire passer
+différens ordres, pour mettre en état de faire la guerre, une armée
+d'Italie et du Rhin; vous pouvez la regarder comme certaine. «J'ai donné
+des ordres pour pourvoir aux capotes et souliers nécessaires à l'armée;
+faites-moi connaître si vous avez quelque chose de disponible à Paris.»
+J'ai besoin que vous donniez des ordres à tous les régimens de cavalerie
+de se remonter à toute force. Je ne vois pas d'inconvénient à leur
+distribuer pour cela un million. J'ai mis à votre disposition une somme
+extraordinaire de deux millions deux cent mille francs, dont un million
+pour l'achat de chevaux de train et d'artillerie, et un million deux
+cent mille francs pour les capotes et souliers. Occupez-vous du
+charrois; faites construire à Sampigny; il y a un marché pour des
+transports ici; voyez à lui donner une plus grande extension. J'imagine
+que vous avez pourvu à ce que j'aie du biscuit à Mayence et Strasbourg;
+j'en ai ici beaucoup. Il faut faire manger la partie faite depuis vingt
+mois; il restera ici plus de vingt mille bouches; la partie qui est
+faite depuis douze mois pourra être conservée. Il se peut que les
+affaires s'arrangent après quelques batailles, et que je revienne sur la
+côte. Faites hâter la fourniture de draps de l'an 14, c'est de la plus
+grande urgence.
+
+Vous allez avoir, dans toute la cinquième division militaire, depuis
+Mayence jusqu'à Schelestatt, cinq à six mille chevaux d'artillerie,
+neuf mille chevaux de dragons, huit ou neuf mille de chasseurs et de
+hussards, quatre à cinq mille de grosse cavalerie, et quinze cents de
+la garde, indépendamment de tous ceux de l'état-major. Je désire que le
+service soit fait par la même administration qu'à Boulogne, surtout pour
+le pain et la viande. Ne perdez pas un moment à faire accaparer des vins
+et des eaux-de-vie à Landau, Strasbourg et Spire. Landau sera un des
+principaux points de rassemblement.
+
+J'imagine que Vanderberghe envoie à Strasbourg les mêmes individus qu'à
+Boulogne. Les premières divisions sont parties; voyez-les pour cela. «Je
+vous ai demandé cinq cent mille rations de biscuit à Strasbourg, je
+ne verrais pas d'inconvénient à les diviser ainsi: deux cent mille à
+Strasbourg, deux cent mille à Landau, et cent mille à Spire. J'attends
+de vous deux états, dont le premier me fasse connaître le nombre
+existant des chevaux propres au service de chaque régiment de cavalerie;
+ce qui existe en caisse de leur masse, et l'état des chevaux qu'ils
+peuvent se procurer: le second état me fera connaître la situation de
+l'habillement de tous les corps de la grande armée, et le temps où ils
+auront l'habillement de l'an 14.» Le ministre de la guerre vous aura
+envoyé l'organisation de la grande armée partagée en sept corps. Pensez
+aux ambulances, et occupez-vous sans délai des détails de l'organisation
+de cette immense armée. Je vous dirai, mais pour vous seul, que je
+compte passer le Rhin le 5 vendémiaire; organisez tout en conséquence.
+Il me reste à vous ajouter que cette lettre doit être pour vous seul,
+et qu'elle ne doit être lue par personne. Dissimulez, dîtes que je fais
+seulement marcher trente mille hommes pour garantir mes frontières du
+Rhin. Avec les chefs de service auxquels on ne peut rien dissimuler,
+vous leur ferez sentir l'importance de dire la même chose que vous. Sur
+ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+Ingolstadt, le 18 avril 1809, à cinq heures du soir.
+
+_Instruction._
+
+Le capitaine Galbois retournera sur-le-champ près du maréchal Davoust;
+il passera par Vohbourg et Neustadt, et de là à Ratisbonne: aussitôt
+qu'il aura causé avec le maréchal Davoust, il reviendra me rendre
+compte.
+
+Il fera connaître au maréchal Davoust qu'il apprendra ce qui s'est passé
+dans la journée au corps du duc de Dantzick; que je n'en ai aucune
+connaissance, mais que je suppose que le corps du duc de Dantzick,
+fort de trente mille hommes, a battu la plaine jusqu'à l'Isère, et l'a
+secouru si cela a été nécessaire.
+
+Le général Demont est à Vohbourg avec sa division, huit mille hommes de
+cavalerie.
+
+La division Nansouty et la cavalerie wurtembergeoise sont en colonne sur
+la route d'ici à Vohbourg.
+
+Le général Vandamme, avec douze mille Wurtembergeois, couche ce soir à
+Ingolstadt.
+
+Le duc de Rivoli, avec le général Oudinot et quatre-vingt mille hommes,
+doivent arriver à Pfaffenhoffen.
+
+L'empereur, à une heure du matin, se décidera à se porter de sa personne
+à Neustadt, après qu'il aura reçu le rapport de la journée; il lui
+importe donc bien de connaître la situation du duc d'Auerstaedt et des
+différens corps de l'ennemi.
+
+Si cela ne détourne pas cet officier, il verra le général Wrede ou le
+duc de Dantzick, pour causer avec eux et leur donner connaissance de ces
+détails.
+
+NAPOLÉON.
+
+_P.S._ Cet officier engagera celui qui commande à Vohbourg, celui qui
+commande à Neustadt et les généraux de division bavarois, de m'envoyer
+des officiers et les rapports de ce qui se serait passé ou de ce qu'ils
+apprendraient.
+
+
+
+_Commission et pleins-pouvoirs donnés aux commandans de place en juin
+1815._
+
+NAPOLEON, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
+Français, etc., etc.
+
+La place de Vitry étant en état de siège, armée, bien approvisionnée, à
+l'abri de toute attaque, pouvant soutenir un siège, nous avons résolu
+de nommer pour commandant supérieur de cette place un officier d'une
+bravoure distinguée, dont nous aurions éprouvé le zèle et la fidélité
+dans maints combats; nous avons pris en considération les services du
+sieur Baron, adjudant-commandant de nos armées, et nous l'avons nommé et
+nommons, par ces présentes signées de notre main, commandant supérieur
+de la place de Vitry en état de siège. Nous lui enjoignons de ne plus
+sortir des remparts de ladite place, au moins au-delà d'une portée
+de fusil de ses ouvrages avancés, sous quelque prétexte que ce soit;
+d'inspecter et de visiter fréquemment les approvisionnemens de siège
+et les magasins d'artillerie, d'avoir soin qu'ils soient abondamment
+fournis et conservés à l'abri des attaques de l'ennemi et de
+l'intempérie des saisons. Nous lui enjoignons de prendre toutes les
+précautions pour accroître lesdits approvisionnemens et pour que les
+babilans aient pour six mois de vivres, faisant sortir de la ville tous
+ceux qui n'auraient pas ledit approvisionnement. Nous lui ordonnons
+de nous conserver cette place et de ne jamais la rendre sous aucun
+prétexte. Dans le cas où elle serait investie et bloquée, il doit être
+sourd a tous les bruits répandus par l'ennemi, ou aux nouvelles qu'il
+lui ferait parvenir, lors même qu'il voudrait lui persuader que l'armée
+française a été battue, que la capitale est envahie, etc. Il n'en
+résistera pas moins à ses insinuations, comme à ses attaques, et ne
+laissera point ébranler son courage. Sa règle constante doit être
+d'avoir le moins de communications que possible avec l'ennemi. Il
+aura toujours devant les yeux les conséquences inévitables d'une
+contravention à nos ordres ou d'une négligence à remplir les devoirs qui
+lui sont imposés. Il n'oubliera jamais qu'une conduite différente lui
+ferait perdre notre estime et encourir toute la sévérité des lois
+militaires, qui condamnent à mort tout commandant et son état-major,
+s'il livre la place sans avoir fixé l'impossibilité de soutenir un
+second assaut, et s'il n'a satisfait à toutes les obligations qui lui
+sont imposées par notre décret du 24 décembre 1811. Enfin, nous voulons
+et entendons qu'il coure les hasards d'un assaut, pour prolonger la
+défense et augmenter la perte de l'ennemi. Il songera qu'un Français
+doit compter sa vie pour rien, si elle doit être mise en balance avec
+son honneur, et que cette idée doit être le mobile de toutes ses
+actions; la reddition de la place ne devant être que le dernier terme
+de tous ses efforts, et le résultat d'une impossibilité absolue de
+résister, nous lui défendons d'avancer cet événement malheureux par son
+consentement, ne fût-ce que d'une heure, et sous le prétexte d'obtenir
+par là une capitulation plus honorable.
+
+Nous voulons que toutes les fois que le conseil de défense sera réuni
+pour consulter sur les opérations, il y soit fait lecture desdites
+lettres-patentes, à haute et intelligible voix.
+
+Donné au palais de l'Elysée, le neuvième jour du mois de juin de l'an de
+grâce mil huit cent quinze.
+
+NAPOLÉON.
+
+_Par l'empereur,
+
+Le ministre secrétaire-d'état._
+
+H. B. MARET.
+
+
+
+
+L'Éditeur poursuivra, suivant toute la rigueur des lois, les
+contrefacteurs et vendeurs des oeuvres qu'il publie.
+
+
+Afin de satisfaire l'impatience des nombreux souscripteurs des Oeuvres
+de Napoléon Bonaparte, nous joignons au tome troisième de la collection
+deux pièces originales qui appartiennent au tome premier, et qu'il
+faudra plus tard faire relier à la fin de ce premier volume.
+
+Les plus habiles bibliographes savaient très-bien que Bonaparte avait
+publié au commencement de la révolution les deux brochures que nous
+plaçons ici; mais on croyait impossible de se procurer ces deux écrits
+de la jeunesse d'un sous-lieutenant d'artillerie, devenu depuis le
+souverain maître de l'Europe. Le style et les idées du jeune soldat à
+la naissance de la révolution, comparés aux discours de l'empereur,
+offriront sans doute des rapprochemens intéressans; on y trouvera
+peut-être déjà quelques points de départ de cette carrière où la
+fortune, après avoir comblé un mortel de tous ses dons les plus
+brillans, semble s'être plu à les lui ravir en un instant, pour le
+frapper, à la fin de sa carrière, de ses coups les plus déchirans. Après
+beaucoup de recherches que nous avions même cru désormais infructueuses,
+nous sommes parvenus à ces découvertes importantes dans la collection
+des _oeuvres_ d'un homme aussi extraordinaire.
+
+La lettre à M. Buttafoco, député de la Corse à l'Assemblée nationale,
+nous a été communiquée par l'imprimeur même de cette brochure, qui en
+conservait un exemplaire précieusement: nous en devons la communication
+à M. J. B, Joly, imprimeur à Dôle[4].
+
+[Note 4: Nous avons depuis eu connaissance d'un autre exemplaire de
+la lettre à M. Buttafoco, qui se trouve dans la bibliothèque d'un de
+nos jurisconsultes les plus distingués: une faute d'impression y est
+corrigée de la main même de Bonaparte.]
+
+Bonaparte était alors lieutenant d'artillerie à Auxonne. Il vint trouver
+M. Joly avec son frère Louis, auquel il enseignait les mathématiques:
+l'ouvrage fut imprimé à ses frais au nombre de cent exemplaires, et il
+les fit passer dans la Corse.
+
+Bonaparte avait aussi composé un ouvrage qui aurait pu former deux
+volumes, sur l'histoire politique, civile et militaire de la Corse. Il
+engagea M. Joly à aller le voir à Auxonne pour traiter de l'impression
+de cet ouvrage. M. Joly s'y rendit en effet. Bonaparte occupait, au
+pavillon, une chambre presque nue, ayant pour tous meubles un mauvais
+lit sans rideaux, une table placée dans l'embrasure d'une fenêtre, et
+chargée de livres et de papiers, et deux chaises: son frère couchait sur
+un mauvais matelas, dans un cabinet voisin. On fut d'accord sur le prix
+d'impression; mais il attendait d'un moment à l'autre une décision pour
+quitter Auxonne ou pour y rester. Cet ordre arriva en effet quelques
+jours après: il partit pour Toulon, et l'ouvrage ne fut pas imprimé. Il
+est douteux que l'on puisse jamais retrouver cet écrit dont il ne reste
+aucune trace. On lui avait confié le dépôt des ornemens d'église de
+l'aumônier du régiment, qui venait d'être supprimé. Il les fit voir à
+M. Joly, et ne parla des cérémonies de la religion qu'avec décence: _Si
+vous n'avez pas entendu la messe_, ajoutât-il, _je puis vous la dire._
+
+Pour constater davantage l'authenticité de cette lettre, nous citerons
+le passage suivant du Journal de Dijon, du 4 août 1821.
+
+«L'exemplaire que nous possédons nous a été donné, il y a environ
+dix-neuf ans, par une personne d'Auxonne, qui le tenait elle-même _ex
+autoris dono_.
+
+«Deux fautes d'impression, l'une à la première ligne de la page 8, et
+l'autre à la fin de la sixième ligne de la page 9, sont corrigées de la
+main de l'auteur.
+
+«Il n'y avait pas long-temps que nous étions en possession de notre
+exemplaire, lorsque dans un voyage à Dôle (Jura) nous eûmes occasion de
+visiter M. Joly (Jos.-Fr.-Xav.), imprimeur en cette ville, possesseur
+d'une bibliothèque qui atteste ses connaissances et son bon goût. Nos
+yeux se promenaient avec complaisance sur les richesses bibliographiques
+de son cabinet; ils s'arrêtèrent sur un volume fort mince, qui se
+faisait distinguer, au milieu d'une quantité de reliures de luxe, par
+la recherche qui avait été mise à la sienne: c'était la _Lettre de M.
+Buonaparte à M. Matteo-Buttafoco_. Nous apprîmes alors, de la bouche de
+M. Joly, que cette brochure était sortie de ses presses, en 1790;
+que Bonaparte, qui était alors lieutenant au régiment de la Fère,
+artillerie, en garnison à Auxonne, en avait revu lui-même les dernières
+épreuves; qu'à cet effet il se rendait à pied à Dôle, en partant
+d'Auxonne à quatre heures du matin; qu'après avoir vu les épreuves il
+prenait, chez M. Joly, un déjeuner extrêmement frugal, et se remettait
+bientôt en route pour rentrer dans sa garnison, où il arrivait avant
+midi, ayant déjà parcouru dans la matinée huit lieues de poste.»
+
+«Bonaparte entra dans le corps royal de l'artillerie en 1785. Du
+régiment de la Fère, où il fit ses premières armes, il passa dans celui
+de Grenoble, en garnison à Valence, où il était en 1791, le quatrième
+des premiers lieutenans de première classe (Voyez l'_État militaire du
+corps de l'artillerie de France pour l'année 1791_, imprimé chez
+Firmin Didot, petit in-12 de 166 pages). Nous remarquons que le nom de
+Bonaparte qui est employé trois fois dans l'_État militaire_ cité, y est
+écrit, page 60, _Buonaparté_, tandis qu'on lit, pages 94 et 139, _Buona
+parté_.»
+
+
+
+La petite brochure intitulée: _Le souper de Beaucaire_, semblait devoir
+ne pas échapper à l'oubli. Bonaparte passait, en 1793, à Beaucaire;
+il s'y trouva à souper dans une auberge le 29 juillet, avec plusieurs
+commerçans de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. Une discussion
+s'engagea sur la situation politique de la France: chacun des convives
+avait une opinion différente.
+
+Bonaparte, de retour à Avignon, profita de quelques momens de repos pour
+consigner ce dialogue dans une brochure qu'il intitula: _Le souper de
+Beaucaire_. Il fit imprimer cet opuscule chez Sabin Tournal, rédacteur
+et imprimeur du Courier d'Avignon.
+
+L'ouvrage ne fit alors aucune sensation; ce ne fut que lorsque Bonaparte
+devint général en chef, que M. Loubet, secrétaire du feu M. Tournal, qui
+en avait conservé un exemplaire, y attacha quelque prix, parce que cet
+exemplaire était signé de la main de son auteur. Il le montra alors à
+plusieurs personnes d'Avignon. M. Loubet étant mort, on s'est adressé à
+son fils par l'intermédiaire de M. M...., et on a obtenu la copie
+exacte de cet opuscule, dont il n'existe plus sans doute que ce seul
+exemplaire.
+
+
+
+GALERIE MILITAIRE
+DE NAPOLÉON BONAPARTE
+
+RECUEIL DE TOUS LES TABLEAUX ET MONUMENS
+OU SONT REPRÉSENTÉS
+LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS DE SA CARRIÈRE MILITAIRE;
+
+PAR DAVID, GÉRARD, GIRODET, GROS, GUÉRIN, LBJEUNE, LETHIERS, GAUTHEROT,
+TAUNAY, (Carle et Horace) VERNET, VINCENT, BACLER D'ALBE, BERTBON,
+BOURGEOIS, CALLET, CARTELLIER, CLODION, DEBRET, DESEVE, ESPERCIEUX,
+MEYNIER, MONGIN, PAJOU, PONCE CAMUS, RHOEN, THÉVENIN, etc., etc.
+
+(FAISANT SUITE AUX OEUVRES DE NAPOLÉON.)
+
+
+Gravés par G. NORMANT père et fils.
+C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
+
+
+L'ouvrage contient QUARANTE planches in-folio sur papier vélin superfin.
+Il paraîtra en CINQ livraisons de chacune HUIT planches.
+
+Le prix de chaque livraison est de SIX FRANCS, et de tout l'ouvrage
+TRENTE FRANCS.
+
+Il faut ajouter trente centimes pour recevoir chaque livraison franc de
+port.
+
+Lorsque la victoire, qui avait guidé nos phalanges en Italie et en
+Égypte sous la conduite de Napoléon, l'eut élevé sur les débris d'un
+gouvernement éphémère, il sembla, pendant quelque temps, vouloir suivre
+l'exemple qu'il avait donné lui-même, d'ériger des monumens à la gloire
+nationale. C'était en effet à la patrie qu'avaient été consacrés les
+chefs-d'oeuvre des arts, les plus beaux prix de nos conquêtes, par
+l'armée d'Italie, dont les triomphes avaient peuplé ce Musée, devenu le
+point de réunion des plus magnifiques productions de l'art antique et
+moderne. Ce fut alors que le ciseau de nos plus habiles statuaires, que
+le pinceau des disciples de Raphaël et de Michel-Ange s'empressèrent de
+perpétuer les nombreux exploits de nos plus grands guerriers. Quelque
+jaloux que fût Napoléon d'occuper seul les cent voix de la renommée,
+pour entretenir cette ardeur belliqueuse, il fallut que sa gloire se
+confondît avec la gloire nationale, qu'elles fussent toutes deux réunies
+dans des monumens consacrés à l'utilité publique, aux hommes éminens
+par la bravoure et le mérite, qui avaient bien servi la patrie, ou qui
+étaient morts pour elle dans les combats.
+
+Dans cette collection, nous avons placé les tableaux qui retracent la
+carrière militaire de Napoléon Bonaparte, parce qu'il y est représenté
+entouré des guerriers qui ont parcouru avec lui cette longue et
+brillante période. En réunissant ces tableaux, le lecteur suivra, avec
+les progrès de notre gloire militaire, ceux des efforts de tous les arts
+pour l'immortaliser: chaque dessin rappellera à la mémoire le souvenir
+de plusieurs événemens.
+
+En célébrant ainsi de nouveau cette suite de hauts faits, nous rendrons
+en même temps hommage au génie de nos grands artistes, aux David,
+Gérard, Girodet, Gros, Guérin, Lejeune, Taunay, Vernet, etc., etc.
+
+La galerie fondée par le prince Berthier contient huit tableaux, sujets
+de batailles, par nos premiers artistes; nous avons obtenu de les faire
+dessiner.
+
+Nous avons cru devoir aussi nous réduire à un simple trait, suffisant
+pour donner exactement le dessin des objets, et révéler toute la pensée
+de l'artiste.
+
+_Voici la liste et tordre dans lequel nous présenterons ce Recueil._
+Les gravures sont classées dans l'ordre chronologique, et forment
+une suite de tableaux historiques de la vie de Napoléon Bonaparte.
+
+
+PREMIÈRE LIVRAISON.
+
+(10 mai 1796.) Passage du pont de Lodi, peint par Taunay: salon de
+1818.--(15 novembre 1796.) Bataille d'Arcole, peint par Bacler d'Albe:
+salon de 1804.--(13 janvier 1797.) Bataille de Rivoli, peint par
+Lafitte: salon de 1804.--(14 janvier 1797.) Bataille de Rivoli, peint
+par C. Vernet: salon de 1810.--(18 avril 1797.) Préliminaires de la
+paix de Léoben, peint par Lethiers: salon de 1806,--(8 octobre 1797.)
+Établissement de la république cisalpine, peint par Lafitte: salon de
+1804.--(13 juillet 1798.) Harangue aux Pyramides, peint par Gros: salon
+de 1810.--(25 juillet 1798.) Bataille des Pyramides, peint par Vincent:
+salon de 1810.
+
+
+DEUXIÈME LIVRAISON.
+
+(21 octobre 1798.) Révolte du Kaire, peint par Girodet: salon de
+1810.--(29 octobre 1798.) Pardon accordé aux révoltés du Kaire, peint
+par Guérin: salon de 1808.--(3 mars 1799.) Les pestiférés de Jaffa,
+peint par Gros: salon de 1804.--(15 juillet 1799.) Bataille d'Aboukir,
+peint par Lejeune: salon de 1804.--(15 juillet 1799.) Bataille
+d'Aboukir, peint par Gros: salon de 1806.--(mai 1800.) Passage de
+l'armée de réserve dans le défilé d'Albarède, peint par Mongin: salon de
+1812.--(mai 1800.) Passage du Mont-Saint-Bernard, peint par Thévenin:
+salon de 1806.--(17 mai 1800.) Bonaparte au sommet du Saint-Bernard,
+peint par David: salon de 1806.
+
+
+TROISIÈME LIVRAISON.
+
+(14 juin 1800.) Bataille de Marengo, peint par Lejeune.--(15 juin 1800.)
+Mort de Dessaix, peint par Broc: salon de 1806--(12 octobre 1805.)
+Harangue de Napoléon à l'armée, peint par Gautherot: salon de
+1808.--(octobre 1805) Napoléon honorant le malheur des blessés ennemis,
+peint par Debret: salon de 1806.--(octobre 1806.) Napoléon au tombeau du
+Grand-Frédéric, peint par Ponce-Camus: salon de 1800.--(novembre 1806.)
+Napoléon recevant à Berlin les députés du sénat, peint par Berthon:
+salon de 1810.--(17 octobre 1805.) Capitulation devant Ulm (quatrième
+bas-relief de l'arc du Carrousel), par Cartelier.--(24 octobre 1805.)
+Entrée à Munich (deuxième bas-relief de l'arc du Carrousel), par
+Clodion.
+
+
+QUATRIÈME LIVRAISON.
+
+(13 novembre 1805.) Napoléon recevant les clefs de Vienne peint par
+Girodet: salon de 1808.--(13 novembre 1805.) Entrée dans Vienne
+(troisième bas-relief de l'arc du Carrousel), par Desenne.--(2 décembre
+1805.) Le matin de la bataille d'Austerlitz, peint par Carle Vernet:
+salon de 1808.--(2 décembre 1805.) Bataille d'Austerlitz, peint par
+Gérard: salon de 1810.--(2 décembre 1805.) Victoire d'Austerlitz
+(cinquième bas-relief de l'arc du Carrousel), par Espercieux: salon de
+1810.--(2 janvier 1805.) Fin de la bataille d'Austerlitz, peint par
+Meynier: salon de 1810.--(5 décembre 1805.) Entrevue des deux empereurs,
+peint par Gros: salon de 1812.--(décembre 1806.) Napoléon à Osterode,
+peint par Ponce-Camus: salon de 1810.
+
+
+CINQUIÈME LIVRAISON.
+
+(19 décembre 1806.) Entrée à Varsovie, peint par Callet.--(8
+février 1807.) Champ de bataille d'Eylau, peint par Gros: salon
+de 1808.--(juillet 1807.) Distribution des décorations de la
+légion-d'honneur, aux braves de l'armée russe, peint par Debret: salon
+de 1808.--(4 septembre 1808.) Prise de Madrid, peint par Gros: salon de
+1810.--(23 avril 1809.) Prise de Ratisbonne, peint par Thévenin.--(22
+mai 1809.) Rentrée dans l'île de Lobau, peint par Meynier: salon de
+1812.--(31 mai 1809.) Napoléon aux derniers momens du duc de Montebello,
+peint par Bourgeois: salon de 1810.--(6 juillet 1809.) Bataille de
+Wagram, peint par Gros: salon de 1810.
+
+_Ces planches sont gravés avec la perfection reconnue de_ Mr. C.
+Normant.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
+by Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLÉON ***
+
+***** This file should be named 13475-8.txt or 13475-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/4/7/13475/
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by gallica (Bibliothèque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
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+Author: Napoléon Bonaparte
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+Release Date: September 16, 2004 [EBook #13475]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLÉON ***
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+<h1>OEUVRES DE<br>
+
+NAPOLÉON BONAPARTE.</h1>
+
+<h3>TOME CINQUIÈME.</h3>
+
+<h2>C.L.F. PANCKOUCKE, Éditeur</h2>
+
+<h4>MDCCCXXI.</h4>
+<br><br><br>
+
+<h3>CAMPAGNE DE RUSSIE.</h3>
+
+<h3>LIVRE SEPTIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Gumbinnen, 20 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Premier bulletin de la grande armée</i>.</p>
+
+<p>A la fin de 1810, la Russie changea de système politique;
+l'esprit anglais reprit son influence; l'ukase sur le commerce
+en fut le premier acte.</p>
+
+<p>En février 1811, cinq divisions de l'armée russe quittèrent
+à marches forcées le Danube, et se portèrent en Pologne.
+Par ce mouvement, la Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie.</p>
+
+<p>Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une
+protestation contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets.
+La Russie annonça par là qu'elle ne voulait pas
+même garder les apparences. Tous les moyens de conciliation
+furent employés de la part de la France: tout fut
+inutile.</p>
+
+<p>A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que
+tout ceci ne pouvait finir que par la guerre; on s'y prépara.
+La garnison de Dantzick fut portée à vingt mille hommes.
+Des approvisionnemens de toute espèce, canons, fusils, poudre,
+munitions, équipage de pont, furent dirigés sur cette
+place; des sommes considérables furent mises à la disposition
+du génie, pour en accroître les fortifications.</p>
+
+<p>L'armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le
+train d'artillerie, les équipages militaires furent complétés.</p>
+
+<p>En mars 1812, un traité d'alliance fut conclu avec l'Autriche:
+le mois précédent, un traité avait été conclu avec la
+Prusse.</p>
+
+<p>En avril, le premier corps de la grande armée se porta sur
+l'Oder;</p>
+
+<p>Le deuxième corps se porta sur l'Elbe;</p>
+
+<p>Le troisième corps, sur le Bas-Oder;</p>
+
+<p>Le quatrième corps partit de Véronne, traversa le Tyrol,
+et se rendit en Silésie. La garde partit de Paris.</p>
+
+<p>Le 22 avril, l'empereur de Russie prit le commandement
+de son armée, quitta Pétersbourg, et porta son quartier-général
+à Wilna.</p>
+
+<p>Au commencement de mai, le premier corps arriva sur la
+Vistule à Elbing et à Marienbourg;</p>
+
+<p>Le deuxième corps, à Marienwerder;</p>
+
+<p>Le troisième corps, à Thorn;</p>
+
+<p>Le quatrième et le sixième corps, à Plock;</p>
+
+<p>Le cinquième corps se réunit à Varsovie;</p>
+
+<p>Le huitième corps, sur la droite de Varsovie;</p>
+
+<p>Le septième corps, à Putavy.</p>
+
+<p>L'empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin
+le 13, l'Elbe le 29, et la Vistule le 6 juin.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="droite">Wilkowisky, le 22 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Deuxième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Tout moyen de s'entendre entre les deux empires devenait
+impossible: l'esprit qui dominait le cabinet russe le précipita
+à la guerre. Le général Narbonne, aide-de-camp de l'empereur,
+fut envoyé à Wilna, et ne put y séjourner que peu de
+jours. On acquérait la preuve que la sommation arrogante et
+tout-à-fait extraordinaire qu'avait présentée le prince Kourakin,
+où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication
+que la France n'eût évacué le territoire de ses propres alliés,
+pour les livrer à la discrétion de la Russie, était le <i>sine quâ
+non</i> de ce cabinet; et il s'en vantait auprès des puissances
+étrangères.</p>
+
+<p>Le premier corps se porta sur la Prégel. Le prince d'Eckmülh
+eut son quartier-général le 11 juin à Koenigsberg.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Reggio, commandant le deuxième
+corps, eut son quartier-général à Vehlau; le maréchal duc
+d'Elchingen, commandant le troisième corps, à Soldapp; le
+prince vice-roi, à Rastembourg; le roi de Westphalie, à Varsovie;
+le prince Poniatowski, à Pulstuk; l'empereur porta
+son quartier-général, le 12, sur la Prégel, à Koenigsberg; le
+17, à Justerburg; le 19, à Gumbinnen.</p>
+
+<p>Un léger espoir de s'entendre existait encore. L'empereur
+avait donné au comte de Lauriston l'instruction de se rendre
+auprès de l'empereur Alexandre, ou de son ministre des affaires
+étrangères, et de voir s'il n'y aurait pas moyen de revenir
+sur la sommation du prince Kourakin, et de concilier
+l'honneur de la France et l'intérêt de ses alliés avec l'ouverture
+des négociations.</p>
+
+<p>Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha,
+sous différens prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa
+mission; et l'on vit pour la première fois un ambassadeur ne
+pouvoir approcher ni le souverain, ni son ministre dans des
+circonstances aussi importantes. Le secrétaire de légation
+Prévost apporta ces nouvelles à Gumbinnen, et l'empereur
+donna l'ordre de marcher pour passer le Niémen: «Les vaincus,
+dit-il, prennent le ton de vainqueurs; la fatalité les entraîne,
+que les destins s'accomplissent.» S.M. fit mettre à
+l'ordre de l'armée la proclamation suivante:</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>La seconde guerre de Pologne est commencée. La première
+s'est terminée à Friedland et à Tilsitt: à Tilsitt, la
+Russie a juré éternelle alliance à la France, et guerre à l'Angleterre.
+Elle viole aujourd'hui ses sermens! Elle ne veut
+donner aucune explication de son étrange conduite, que les
+aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos
+alliés à sa discrétion.</p>
+
+<p>La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent
+s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? ne serions-nous
+donc plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre
+le déshonneur et la guerre. Le choix ne saurait être douteux.
+Marchons donc en avant! passons le Niémen: portons la
+guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera
+glorieuse aux armées françaises, comme la première; mais la
+paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie, et
+mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie
+a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Kowno, le 26 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Troisième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie,
+porta son quartier-général à deux lieues du Niémen, sur la
+rive gauche. Ce prince a sous ses ordres immédiats les corps
+de cavalerie commandés par les généraux comtes Nansouty et
+Montbrun; l'un composé des divisions aux ordres des généraux
+comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence; l'autre
+composé des divisions aux ordres du général baron Vattier,
+et des généraux comtes Sébastiani et Defrance.</p>
+
+<p>Le maréchal prince Eckmülh, commandant le premier
+corps, porta son quartier-général au débouché de la grande
+forêt de Pilwiski.</p>
+
+<p>Le deuxième corps et la garde suivirent le mouvement du
+premier corps.</p>
+
+<p>Le troisième corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi,
+avec les quatrième et sixième corps restés en arrière, se porta
+sur Kalwary.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie se porta à Novogorod avec les cinquième,
+septième et huitième corps.</p>
+
+<p>Le premier corps d'Autriche, commandé par le prince de
+Schwartzemberg, quitta Lemberg le..., fit un mouvement
+sur sa gauche, et s'approcha de Lublin.</p>
+
+<p>L'équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé,
+arriva le 23 à deux lieues du Niémen.</p>
+
+<p>Le 23, à deux heures du matin, l'empereur arriva aux
+avant-postes près de Kowno, prit une capote et un bonnet
+polonais d'un des chevau-légers, et visita les rives du Niémen,
+accompagné seulement du général du génie Haxo.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, l'armée se mit en mouvement. A
+dix heures, le général de division comte Morand fit passer
+trois compagnies de voltigeurs, et au même moment trois
+ponts furent jetés sur le Niémen. A onze heures, trois colonnes
+débouchèrent sur les trois ponts. A une heure un quart
+le jour commençait déjà à paraître; à midi, le général baron
+Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper
+Kowno par un bataillon.</p>
+
+<p>Le 24, l'empereur se porta à Kowno.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmülh porta son quartier-général
+à Roumchicki;</p>
+
+<p>Et le roi de Naples à Eketanoui.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l'armée
+défila sur les trois ponts. Le 24 au soir, l'empereur fit jeter
+un nouveau pont sur la Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit
+passer le maréchal duc de Reggio avec le deuxième corps. Les
+chevau-légers polonais de la garde passèrent à la nage. Deux
+hommes se noyaient, lorsqu'ils furent sauvés par des nageurs
+du vingt-sixième léger. Le colonel Guéhéneuc s'étant imprudemment
+exposé pour les secourir, périssait lui-même; un
+nageur de son régiment le sauva.</p>
+
+<p>Le 25, le duc d'Elchingen se porta à Kormelou; le roi de
+Naples se porta à Jijmoroui: les troupes légères de l'ennemi
+furent chassées de tous côtés.</p>
+
+<p>Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow; le maréchal
+duc d'Elchingen arriva à Sgorouli; les divisions légères
+de cavalerie couvrirent toute la plaine jusqu'à dix
+lieues de Wilna.</p>
+
+<p>Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le
+dixième corps, dont les Prussiens font partie, a passé le Niémen
+à Tilsitt, et marche sur Rossiena, afin de balayer la
+rive droite du fleuve et de protéger la navigation.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Bellune, commandant le neuvième
+corps, ayant sous ses ordres les divisions Heudelet, Lagrange,
+Durutte, Partouneaux, occupe le pays entre l'Elbe
+et l'Oder.</p>
+
+<p>Le général de division comte Rapp, gouverneur de Dantzick,
+a sous ses ordres la division Daendels.</p>
+
+<p>Le général de division comte Hogendorp est gouverneur
+de Koenigsberg.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une
+partie de son armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki.</p>
+
+<p>Le général russe Bagawout, commandant le deuxième corps,
+et une partie de l'armée russe coupée de Wilna, n'ont trouvé
+leur salut qu'en se dirigeant sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le Niémen est navigable pour des bateaux de deux à trois
+cents tonneaux jusqu'à Kowno. Ainsi, les communications
+par eau sont assurées jusqu'à Dantzick et avec la Vistule,
+l'Oder et l'Elbe. Un immense approvisionnement en eau-de-vie,
+en farine, en biscuit, file de Dantzick et de Koenigsberg
+sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable pour
+de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu'à Wilna. Wilna,
+capitale de la Lithuanie, l'est de toute la Pologne russe. L'empereur
+de Russie est depuis plusieurs mois dans cette ville,
+avec une partie de sa cour. L'occupation de cette place par
+l'armée française sera le premier fruit de la victoire. Plusieurs
+officiers de cosaques et des officiers porteurs de dépêches
+ont été arrêtés par la cavalerie légère.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 30 juin 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quatrième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 27, l'empereur arriva aux avant-postes à deux heures
+après-midi, et mit en mouvement l'armée pour s'approcher
+de Wilna et attaquer, le 28, à la pointe du jour, l'armée
+russe, si elle voulait défendre Wilna ou en retarder la prise,
+pour sauver les immenses magasins qu'elle y avait. Une division
+russe occupait Troki, et une autre division était sur les
+hauteurs de Waka.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en
+mouvement avec l'avant-garde et la cavalerie légère du général
+comte Bruyères. Le maréchal prince d'Eckmülh l'appuya
+avec son corps. Les Russes se reployèrent partout. Après
+avoir échangé quelques coups de canon, ils repassèrent en
+toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna, et
+incendièrent d'immenses magasins, évalués à plusieurs millions
+de roubles; plus de cent cinquante mille quintaux de
+farine, un immense approvisionnement de fourrages et d'avoine,
+une masse considérable d'effets d'habillement furent
+brûlés. Une grande quantité d'armes, dont en général la Russie
+manque, et de munitions de guerre, furent détruites et
+jetées dans la Vilia.</p>
+
+<p>A midi, l'empereur entra dans Wilna. A trois heures, le
+pont sur la Vilia fut rétabli: tout les charpentiers de la ville
+s'y étaient portés avec empressement, et construisaient un
+pont en même temps que les pontonniers en construisaient un
+autre.</p>
+
+<p>La division Bruyères suivit l'ennemi sur la rive gauche.
+Dans une légère affaire d'arrière-garde, une cinquantaine
+de voitures furent enlevées aux Russes. Il y eut quelques
+hommes tués et blessés; parmi ces derniers est le capitaine
+de hussards Ségur. Les chevau-légers polonais de la garde
+firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute,
+poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques.</p>
+
+<p>Le 15, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont
+jeté près de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Jonow, et le 27
+sur Chatouï. Ce mouvement obligea le prince de Wittgenstein,
+commandant le premier corps de l'armée russe, à évacuer
+toute la Samogitie et le pays situé entre Kowno et la mer,
+et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par deux
+régimens de la garde.</p>
+
+<p>Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio
+trouva l'ennemi en bataille vis-à-vis Develtovo; La canonnade
+s'engagea: l'ennemi fut chassé de position en position, et
+repassa avec tant de précipitation le pont, qu'il ne put pas
+le brûler. Il a perdu trois cents prisonniers, parmi lesquels
+plusieurs officiers, et une centaine d'hommes tués ou blessés.
+Notre perte se monte à une cinquantaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère
+que commande le général baron Castex, et du onzième régiment
+d'infanterie légère, composé en entier de Français des
+départemens au-delà des Alpes. Les jeunes conscrits romains
+ont montré beaucoup d'intrépidité.</p>
+
+<p>L'ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir.
+Au dernier moment, les habitans avaient pillé quelques tonneaux
+de farine; on est parvenu à en recouvrer une partie.</p>
+
+<p>Le 29, le duc d'Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva
+pour passer la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur
+les chemins de Grodno et de la Volhynie, pour marcher à la
+rencontre des différens corps russes coupés et éparpillés.</p>
+
+<p>Wilna est une ville de vingt-cinq à trente mille ames,
+ayant un grand nombre de couvens, de beaux établissemens
+et des habitans pleins de patriotisme. Quatre ou cinq cents
+jeunes gens de l'Université, ayant plus de dix-huit ans, et
+appartenant aux meilleures familles, ont demandé à former
+un régiment.</p>
+
+<p>L'ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d'officiers
+d'état-major et d'estafettes tombent à chaque instant
+dans nos mains. Nous acquérons la preuve de l'exagération
+de tout ce que la Russie a publié sur l'immensité de ses
+moyens. Deux bataillons seulement par régiment sont à l'armée;
+les troisièmes bataillons, dont beaucoup d'états de situation
+ont été interceptés dans la correspondance des officiers
+des dépôts avec les régimens, ne se montent pour la plupart
+qu'à cent vingt ou deux cents hommes.</p>
+
+<p>La cour est partie de Wilna vingt-quatre heures après
+avoir appris notre passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie
+sont presque entièrement délivrées. La centralisation
+de Bagration vers le nord a fort affaibli les troupes qui devaient
+défendre la Volhynie.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski,
+le septième et le huitième corps, doit être entré le
+29 à Grodno.</p>
+
+<p>Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs
+du corps de Bagration, qui, le 20, a reçu l'ordre de se rendre
+à marche forcée de Proujanoui sur Wilna, et dont la tête
+était déjà arrivée à quatre journées de marche de cette dernière
+ville, mais que les événement ont forcée de rétrograder
+et que l'on poursuit.</p>
+
+<p>Jusqu'à cette heure, la campagne n'a pas été sanglante; il
+n'y a eu que des manoeuvres: nous avons fait en tout mille
+prisonniers; mais l'ennemi a déjà perdu la capitale et la plus
+grande partie des provinces polonaises, qui s'insurgent. Tous
+les magasins de première, de deuxième et de troisième lignes,
+résultat de deux années de soins, et évalués plus de vingt
+millions de roubles, sont consumés par les flammes ou tombés
+en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l'armée
+française est dans le lieu où était la cour depuis six semaines.</p>
+
+<p>Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque
+les deux suivantes; l'une de l'intendant de l'armée russe,
+qui fait connaître que déjà la Russie ayant perdu tous ses
+magasins de première, de deuxième et de troisième lignes,
+est réduite à en former en toute hâte de nouveaux; l'autre,
+du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu'après peu
+de jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées
+en état de guerre.</p>
+
+<p>Dans la situation présente des choses, si l'armée russe
+croyait avoir quelque chance de victoire, la défense de Wilna
+valait une bataille; et dans tous les pays, mais surtout dans
+celui où nous nous trouvons, la conservation d'une triple ligne
+de magasins aurait dû décider un général à en risquer les
+chances.</p>
+
+<p>Des manoeuvres ont donc seules mis au pouvoir de l'armée
+française une bonne partie des provinces polonaises, la capitale
+et trois lignes de magasins. Le feu a été mis aux magasins
+de Wilna avec tant de précipitation, qu'on a pu sauver
+beaucoup de choses.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Au quartier général impérial de Wilna, le 1er juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Ordre du jour sur l'organisation de la Lithuanie.</i></p>
+
+<p>Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie,
+composé de sept membres et d'un secrétaire-général. La commission
+du gouvernement provisoire de la Lithuanie sera
+chargée de l'administration des finances, des subsistances,
+de l'organisation des troupes du pays, de la formation des
+gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura auprès de
+la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie
+un commissaire impérial.</p>
+
+<p>Chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et
+Byalistock sera administré par une commission de trois membres,
+présidée par un intendant. Ces commissions administratives
+seront sous les ordres de la commission provisoire de
+gouvernement de la Lithuanie.</p>
+
+<p>L'administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet.</p>
+
+<p>Il y aura, pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints
+et un conseil municipal composé de douze membres.
+Cette administration sera chargée de la gestion des biens de la
+ville, de la surveillance des établissemens de bienfaisance et
+de la police municipale.</p>
+
+<p>Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de
+deux bataillons. Chaque bataillon sera de six compagnies. La
+force des deux bataillons sera de quatre cent cinquante
+hommes.</p>
+
+<p>Il y aura dans chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno,
+Minsk et Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel
+ayant sous ses ordres; savoir: ceux des gouvernemens
+de Wilna et de Minsk, deux chefs d'escadron; ceux des gouvernemens
+de Grodno et de Byalistock, un chef d'escadron.
+Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque
+compagnie sera composée de cent sept hommes.</p>
+
+<p>Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du
+gouvernement. La résidence des officiers et l'emplacement
+des brigades seront déterminés par la commission provisoire
+de gouvernement de la Lithuanie.</p>
+
+<p>Les officiers, sous-officiers et volontaires gendarmes, seront
+pris parmi les gentilshommes propriétaires du district:
+aucun ne pourra s'en dispenser. Il seront nommés; savoir:
+les officiers, par la commission provisoire de gouvernement
+de la Lithuanie; les sous-officiers et volontaires gendarmes,
+par les commissions administratives des gouvernemens de
+Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock.</p>
+
+<p>L'uniforme de la gendarmerie sera l'uniforme polonais.</p>
+
+<p>La gendarmerie fera le service de police; elle prêtera
+main-forte à l'autorité publique; elle arrêtera les traînards,
+maraudeurs et déserteurs, de quelque armée qu'ils soient.
+Notre ordre du jour, en date du ... juin dernier, sera publié
+dans chaque gouvernement, et il y sera, en conséquence,
+établi une commission militaire.</p>
+
+<p>Le major-général nommera un officier-général ou supérieur,
+français ou polonais, des troupes de ligne, pour commander
+chaque gouvernement. Il aura sous ses ordres les
+gardes nationales, la gendarmerie et les troupes du pays.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 6 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Cinquième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante
+au commencement des hostilités:</p>
+
+<p>Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein,
+composé des cinquième et quatrième divisions d'infanterie,
+et d'une division de cavalerie, formant en tout dix-huit cents
+hommes, artillerie et sapeurs compris, avait été long-temps
+à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena, et était le 24 juin
+à Keydanoui.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout,
+composé des quatrième et dix-septième divisions d'infanterie,
+et d'une division de cavalerie présentant la même force, occupait
+Kowno.</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff,
+composé de la première division de grenadiers, d'une division
+d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant
+vingt-quatre mille hommes, occupait New-Troki.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff,
+composé des onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie
+et d'une division de cavalerie, formant dix-huit mille hommes,
+était placé depuis New-Troki jusqu'à Lida.</p>
+
+<p>La garde impériale était à Wilna.</p>
+
+<p>Le sixième corps, commandé par le général Doctorow,
+composé de deux divisions d'infanterie et d'une division de
+cavalerie, formant dix-huit mille hommes, avait fait partie de
+l'armée du prince Bagration. Au milieu de juin, il arriva à
+Lida, venant de la Volhynie pour renforcer la première armée.
+Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et Grodno.</p>
+
+<p>Le cinquième corps, composé de la deuxième division de
+grenadiers, des douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions
+d'infanterie, et de deux divisions de cavalerie, était
+le 30 à Wolkowisk. Le prince Bagration commandait ce
+corps, qui pouvait être de quarante mille hommes.</p>
+
+<p>Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et
+une division de cavalerie, commandées par le général Markow,
+se trouvaient dans le fond de la Volhynie.</p>
+
+<p>Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche
+du duc de Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent
+le corps de Wittgenstein à se porter sur Wilkomir et sur la
+gauche, et le corps de Bagawout à gagner Dunabourg par
+Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se trouvaient ainsi
+coupés de Wilna.</p>
+
+<p>Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale
+russe, se portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui
+et Vidzoui. Le roi de Naples les poussa vivement sur
+les deux rives de la Vilia. Le dixième régiment de hussards
+polonais, tenant la tête de colonne de la division du comte
+Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques
+de la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde,
+et le chargea tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une
+douzaine de prisonniers. Les troupes polonaises, qui jusqu'à
+cette heure ont chargé, ont montré une rare détermination.
+Elles sont animées par l'enthousiasme et la passion.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui,
+et y a atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre
+au général Montbrun de la faire charger; mais les Russes
+n'ont point attendu, et se sont retirés avec une telle précipitation,
+qu'un escadron de hulans, qui revenait d'une reconnaissance
+du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos postes.
+Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement
+pris ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux.
+Les Polonais qui se trouvaient parmi ces prisonniers
+ont demandé à servir, et ont pris rang, tout montés, dans les
+troupes polonaises.</p>
+
+<p>Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à
+Swentzianoui: le maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui,
+et le maréchal duc de Reggio à Avanta.</p>
+
+<p>Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena;
+il s'est porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.</p>
+
+<p>Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie
+ont été brûlés par eux; perte énorme, non-seulement
+pour leurs finances, mais encore pour la subsistance des
+peuples.</p>
+
+<p>Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième
+corps, était encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait
+aucun mouvement. Le 28, il se réunit et se mit en marche
+pour se porter sur la Dwina par une marche de flanc. Le 30,
+son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut chargée par la cavalerie
+légère du général baron Bordesoult, et chassée de la
+ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta
+sur Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade
+de cavalerie légère, au moment où l'avant-garde de
+Doctorow y entrait. Le général Pajol le fit charger; l'ennemi
+fut sabré et culbuté dans la ville. Il a perdu soixante hommes
+tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a eu cinq
+hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par
+le neuvième régiment de lanciers polonais.</p>
+
+<p>Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda
+sur Olchanoui. Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une
+division d'infanterie, les cuirassiers de la division du comte
+Valence et le deuxième régiment de chevau-légers de la garde,
+se porta sur Ochmiana pour soutenir le général Pajol.</p>
+
+<p>Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi,
+continua de longer à droite, à marches forcées, en faisant le
+sacrifice de ses bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki,
+d'où il s'est porté sur la Dwina. Ce mouvement
+avait été prévu. Le général comte Nansouty, avec une division
+de cuirassiers, la division de cavalerie du général comte
+Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
+portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à
+Swir, lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit
+bon nombre de traînards, et l'obligea à abandonner quelques
+centaines de voitures de bagages.</p>
+
+<p>L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches
+qu'ont faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées,
+ont dû les faire beaucoup souffrir.</p>
+
+<p>Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures
+sans interruption.</p>
+
+<p>D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un
+froid très-vif. Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet
+de cette transition subite. Des convois d'artillerie ont été
+arrêtés dans les boues.</p>
+
+<p>Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les
+chevaux, a nécessairement retardé notre marche, et le corps
+de Doctorow, qui a donné successivement dans les colonnes
+du général Bordesoult, du général Pajol et du général Nansouty,
+a été près de sa destruction.</p>
+
+<p>Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus
+en arrière, marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de
+Wolkowski pour se rendre sur Minsk.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La
+division Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow
+se trouvait encore à Grodno avec ses cosaques. Chargés par
+la cavalerie légère du prince Poniatowski, les cosaques ont
+été éparpillés: on leur a tué deux cents hommes et fait
+soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une manutention
+propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques restes
+de magasins.</p>
+
+<p>Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina
+en se rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général
+de division comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il
+était le 3 à Traboui. Le maréchal prince d'Eckmülh, renforcé
+de deux divisions, était le 4 à Wichnew. Si le prince
+Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du corps de
+Bagration, ce corps se trouvera compromis.</p>
+
+<p>Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude,
+L'hetman Platow ignorait, le 30 juin, que depuis
+deux jours Wilna fût occupé par les Français. Il se dirigea
+sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea de route et se
+porta sur le midi.</p>
+
+<p>Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout
+s'organise à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande
+quantité de monde qui s'y est précipitée pendant la durée de
+l'orage. Il y avait une manutention russe pour soixante mille
+rations. On en à établi une autre pour une égale quantité de
+rations. On forme des magasins. La tête des convois arrive à
+Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
+un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de
+Dantzick.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 13 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Sixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie.
+Le 5, il a rencontré la cavalerie ennemie en position sur
+la Dziana; il l'a fait charger par la brigade de cavalerie légère,
+que commande le général baron Subervic. Les régimens
+prussiens, wurtembergeois et polonais qui font partie de
+cette brigade, ont chargé avec la plus grande intrépidité. Ils
+ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes, et
+ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés.
+Arrivé au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut
+défendre le passage. Le générai comte Montbrun fit alors
+avancer ses cinq batteries d'artillerie légère, qui, pendant
+plusieurs heures, portèrent le ravage dans les rangs ennemis.
+La perte des Russes a été considérable.</p>
+
+<p>Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui,
+d'où l'empereur de Russie était parti la veille.</p>
+
+<p>Notre avant-garde est sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui.
+Il se porta, pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la
+droite du roi de Naples. Le général de brigade Roussel, avec
+le neuvième régiment de chevau-légers polonais et le deuxième
+régiment de hussards prussiens, passa la rivière, culbuta six
+escadrons russes, en sabra un bon nombre et fit quarante-cinq
+prisonniers avec plusieurs officiers. Le général Nansouty
+se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
+le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens,
+le sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a
+accordé la décoration de la Légion-d'Honneur au général
+Roussel, aux officiers et au sous-officier ci-dessus nommés.</p>
+
+<p>Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards
+et dragons russes montés.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno
+et Vilna par Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques,
+chassé de Grodno, se présenta sur Lida, et y trouva
+les avant-postes français. Il descendit sur Ivie le 5.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui
+et Soubonicki. Le général baron Pajol était à Perckaï; le
+généra! baron Bordesoult était à Blakchtoui; le maréchal
+prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski, poussant
+des têtes de colonne partout.</p>
+
+<p>Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.</p>
+
+<p>Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet
+de Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté
+dans sa route. Il est retourné sur ses pas pour gagner
+Minsk; prévenu par le prince d'Eckmühl, il a changé de direction,
+a renoncé à se porter sur la Dwina, et se porte sur
+le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de la
+Bérésina.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il
+y a trouvé des magasins considérables en farine, en avoine,
+en effets d'habillement, etc. Bagration était déjà arrivé à
+Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il envoya l'ordre de
+brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui en a
+pas donné le temps.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général
+Reynier, à Slonim. Des magasins, des voitures de bagages,
+des pharmacies, des hommes isolés ou coupés tombent à
+chaque moment dans nos mains. Les divisions russes errent
+dans ces contrées sans directions prévues, poursuivies partout,
+perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins, détruisant
+leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.</p>
+
+<p>Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin
+de trois mille quintaux de farine, de cent mille rations de
+biscuit, etc. Il a trouvé aussi à Vileika une caisse de vingt
+mille francs en monnaie de cuivre.</p>
+
+<p>Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à
+l'armée française: depuis que la campagne est ouverte, on
+compte à peine, dans tous les corps réunis, trente hommes
+tués, une centaine de blessés et dix prisonniers, tandis que
+nous avons déjà deux mille à deux mille cinq cents prisonniers
+russes.</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin,
+a poursuivi l'ennemi dans ses différentes directions,
+et s'est emparé de plusieurs voitures de bagages. Le prince
+de Schwartzenberg se loue de l'accueil qu'il reçoit des
+habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces contrées.</p>
+
+<p>Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes
+sont sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant
+quatre millions d'hommes de population, est conquise. Les
+mouvemens de guerre ont commencé au passage de la Vistule.
+Les projets de l'empereur étaient dès-lors démasqués,
+et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
+Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage
+de ce fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina,
+car il y a plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina
+à Moscou et a Pétersbourg.</p>
+
+<p>Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent
+le projet de nous attendre et de nous livrer bataille
+avant de rentrer dans leurs anciennes provinces, après avoir
+abandonné sans combat la Pologne, comme s'ils étaient pressés
+par la justice, et qu'ils voulussent restituer un pays mal
+acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités, ni par le droit
+de conquête.</p>
+
+<p>La chaleur continue à être très-forte.</p>
+
+<p>Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche
+est arborée partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes,
+tous demandent l'indépendance de leur nation. Les paysans
+sont extrêmement jaloux du bonheur des paysans du grand-duché,
+qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la liberté est
+regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens. Les
+paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble
+pas devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent
+avec transport l'espérance que la fin de la lutte sera
+le rétablissement de leur liberté. Les paysans du grand-duché
+ont gagné à la liberté, non qu'ils soient plus riches, mais
+que les propriétaires sont obligés d'être modérés, justes
+et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront leurs
+terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
+ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le
+paysan gagne beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance
+pour le coeur de l'empereur, que d'être témoin, en traversant
+le grand-duché, des transports de joie et de reconnaissance
+qu'excite le bienfait de la liberté accordée à quatre millions
+d'hommes.</p>
+
+<p>Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être
+décrétés en Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent
+d'être offerts par la noblesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Wilna, le 16 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché
+fermé par des redoutes, et fait construire une citadelle
+sur la montagne où était l'ancien palais des Jagellons.
+On travaille à établir deux ponts de pilotis sur la Vilia. Trois
+ponts de radeaux existent déjà sur cette rivière.</p>
+
+<p>Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde,
+composée des divisions Laborde et Roguet, que commande
+le maréchal duc de Trévise, et de la vieille garde, que commande
+le maréchal duc de Dantzick, sur l'emplacement du
+camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité l'admiration
+générale.</p>
+
+<p>Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général
+de Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des
+plus belles et des plus fertiles provinces de la Pologne, le
+général de brigade baron Ricard, avec une partie de la septième
+division, pour se porter sur Poniewiez; le général
+prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
+sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une
+autre brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans
+sont arrivés à leur destination. Le général Kleist n'a pu atteindre
+qu'un hussard russe, l'ennemi ayant évacué en toute
+hâte Chawli, après avoir incendié les magasins.</p>
+
+<p>Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez.
+Il a eu le bonheur de sauver les magasins qui s'y
+trouvaient, et qui contenaient trente mille quintaux de farine.
+Il a fait cent soixante prisonniers, parmi lesquels sont
+quatre officiers. Cette petite expédition fait le plus grand honneur
+au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
+en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
+au commandant, au lieutenant de Raven, aux
+sous-officiers Werner et Pommereit, et au brigadier Grabouski,
+qui se sont distingués dans cette affaire.</p>
+
+<p>Les habitans de la province de Samogitie se distinguent
+par leur patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres
+Polonais: ils étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage;
+mais leurs destinées ont changé avec la chute de
+la Pologne. Les plus belles terres ayant été données par Catherine
+aux Soubow, les paysans, de libres qu'ils étaient, ont
+dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait l'armée
+sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
+intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille
+chevaux sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie.
+Des magasins considérables ont été conservés. La marche
+de l'armée de Kowno sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et
+sur Minsk, a obligé l'ennemi à abandonner les rives du Niémen,
+et a rendu libre cette rivière, par laquelle de nombreux
+convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment plus
+de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
+rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande
+quantité d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc.
+Les convois se succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert
+de bateaux.</p>
+
+<p>Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré
+à Wilna le 38. La première armée de l'Ouest, commandée
+par l'empereur Alexandre, est composée de neuf divisions d'infanterie
+et de quatre divisions de cavalerie. Poussée de poste
+en poste, elle occupe aujourd'hui le camp retranché de Drissa,
+où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux ducs Elchingen
+et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps,
+et les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun,
+la contient. La seconde armée, commandée par le prince Bagration,
+était encore, le premier juillet, à Kobrin, où elle
+se réunissait. Les neuvième et quinzième divisions étaient
+plus loin, sous les ordres du général Tormazow. A la première
+nouvelle du passage du Niémen, Bagration se mit en
+mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec
+les cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé
+à la hauteur d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était
+fermé. Il reconnut que l'exécution des ordres qu'il avait serait
+téméraire et entraînerait sa perte, Soubotnicki, Traboui,
+Witchnew, Volojink, étant occupés par les corps du général
+comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal prince
+d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
+mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le
+prince d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois:
+de Newij il marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk,
+où il n'aura d'autre ressource que de passer le Borysthène.
+Ainsi, les deux armées sont entièrement coupées,
+et séparées entre elles par un espace de cent lieues.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow
+sur la Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces
+de canon de siège, des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir.
+Des magasins considérables ont été incendiés une partie
+cependant a été sauvée.</p>
+
+<p>Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division
+de cavalerie légère, commandée par le général Rozniecki, sur
+Mir. Elle a rencontré l'arrière-garde ennemie à peu de distance
+de cette ville. Un engagement très-vif eut lieu. Malgré
+l'infériorité du nombre de la division polonaise, le champ lui
+est resté. Le général de cosaques Gregoriew a été tué, et
+quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a été
+de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise
+s'est battue avec la plus grande intrépidité, et son courage
+a suppléé au nombre. Nous sommes entrés le même jour
+à Mir.</p>
+
+<p>Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à
+Nesvy.</p>
+
+<p>Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.</p>
+
+<p>Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr,
+ont passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna.
+La division Deroy et la division de Wrede étaient très-belles.
+Ces troupes se sont mises en marche pour Sloubokoe.</p>
+
+<p>La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération
+générale de Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski
+son président. Ce prince, âgé de quatre-vingts ans, a été, il y
+a cinquante ans, maréchal d'une diète de Pologne. Le premier
+acte de la confédération a été de déclarer le royaume de Pologne
+rétabli.</p>
+
+<p>Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur
+à Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection
+l'acte de confédération.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin
+Wibicki, président de la députation de la confédération
+générale de Pologne.</i></p>
+
+<p>MM. les députés de la confédération de Pologne,
+J'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
+Polonais; je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais
+volé comme vous dans l'assemblée de Varsovie: l'amour de
+la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.</p>
+
+<p>Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien
+des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du
+second ou du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé
+tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire
+m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et
+à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement,
+sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler encore
+le sang de mes sujets.</p>
+
+<p>J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats
+à mes côtés, sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.</p>
+
+<p>J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les
+efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi
+pour seconder vos résolutions, je le ferai.</p>
+
+<p>Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir
+de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais,
+dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout
+sur l'unanimité des efforts de la population qui les couvre,
+que vous devez fonder vos espérances de succès.</p>
+
+<p>Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition
+en Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur
+d'Autriche l'intégrité de ses états, et que je ne saurais
+autoriser aucune manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait
+à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste
+des provinces polonaises. Que la Lithuanie, la Samogitie,
+Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie, l'Ukraine, la
+Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
+grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la
+sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à
+votre patrie, qui vous a rendus si intéressans, et vous a acquis
+tant de droits à mon estime et à ma protection, sur laquelle
+vous devez compter dans toutes les circonstances.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Glonbokoé, le 22 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
+d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille
+hommes; des cosaques de Platow, formant six mille chevaux,
+et de quatre à cinq mille hommes de cavalerie. Deux
+divisions de son corps (la neuvième et la onzième) voulaient
+le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et obligées
+de rentrer en Volhoynie.</p>
+
+<p>Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde
+de Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski
+y avait son quartier-général.</p>
+
+<p>Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général
+Rozniecki, commandant la cavalerie légère du quatrième
+corps de cavalerie, a perdu six cents hommes tués ou blessés,
+ou faits prisonniers. On n'a à regretter aucun officier supérieur.
+Le général Rozniecki assure que l'on a reconnu sur le
+champ de bataille, les corps du général de division russe
+comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général
+à Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la
+position importante de Pinsk, par un détachement, qui a pris
+quelques hommes et des magasins assez considérables. Douze
+houlans autrichiens ont chargé quarante-six cosaques, les
+ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris six.
+Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.</p>
+
+<p>Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir
+le duché de Varsovie d'une incursion, et observer les
+deux divisions ennemies rentrées en Volhynie.</p>
+
+<p>Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé
+le capitaine Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui.
+Ce détachement a pris là un parc de deux cents voitures
+du corps de Bagration, a fait prisonniers six officiers, deux
+canonniers, trois cents hommes du train, et a pris huit cents
+beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
+éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener
+ce convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés
+et les hommes.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général
+Pajol était à Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce
+qu'apprenant, Bagration a renoncé à se porter sur Bobruisk,
+et s'est jeté quinze lieues plus bas du côté de Mozier.</p>
+
+<p>Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.</p>
+
+<p>Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il
+a envoyé sur Star-Lepel, y a pris des magasins considérables,
+et deux compagnies de mineurs de huit officiers et de deux
+cents hommes.</p>
+
+<p>Le 18, ce général était à Kokanow.</p>
+
+<p>Le même jour, à deux heures du matin, le général baron
+Colbert est entré à Orcha, où il s'est emparé d'immenses
+magasins de farine, d'avoine, d'effets d'habillement. Il a
+passé de suite le Borysthène, et s'est mis à la poursuite d'un
+convoi d'artillerie.</p>
+
+<p>Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un
+officier envoyé par l'empereur pour faire évacuer les magasins
+d'Orcha, a été fort étonné de trouver la place au
+pouvoir des Français; cet officier a été pris avec ses dépêches.</p>
+
+<p>Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa
+retraite, prévenu dans ses projets, séparé et éloigné de la
+grande armée, la grande armée, commandée par l'empereur
+Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le général Sébastiani,
+suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
+cosaques et arriva à Drouïa.</p>
+
+<p>Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla
+d'assez belles baraques que l'ennemi avait fait construire,
+fit lever le plan des ouvrages, brûla des magasins et fit cent
+cinquante prisonniers. Après cette diversion sur la droite, il
+marcha sur Drouïa.</p>
+
+<p>Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché
+de Drissa, au nombre de cent à cent vingt mille hommes,
+instruit que notre cavalerie légère se gardait mal, fit jeter un
+pont, fit passer cinq mille hommes d'infanterie et cinq mille
+hommes de cavalerie, attaqua le général Sébastiani à l'improviste,
+le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver une perte
+d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers,
+parmi lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant
+du onzième de chasseurs. Le général de brigade baron
+Saint-Geniès, blessé mortellement, est resté au pouvoir de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la
+garde à pied et de la garde à cheval, et la cavalerie légère
+bavaroise, arriva à Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié
+le 17.</p>
+
+<p>Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.</p>
+
+<p>Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient
+à Ouchatsch; le vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.</p>
+
+<p>Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa,
+consistant en une douzaine de redoutes palissadées, réunies
+par un chemin couvert et de trois mille toises de développement
+dans l'enfoncement de la rivière. Ces ouvrages ont coûté
+une année de travail; nous les avons rasés.</p>
+
+<p>Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés
+ou jetés dans l'eau.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.</p>
+
+<p>Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis
+Polotsk.</p>
+
+<p>Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la
+rive droite par sa cavalerie.</p>
+
+<p>Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre
+le passage de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il
+formait à grands frais depuis trois ans, ont été détruits. Il est
+tels de ses ouvrages qui, au dire des gens du pays, ont coûté
+dans une année six mille hommes aux Russes. On ne sait sur
+quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les attaquer dans
+des camps qu'ils avaient retranchés.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch
+et sur Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula.
+Cette rivière est réunie par un canal à la Bérésina, qui se
+jette dans le Borysthène; ainsi, nous sommes maîtres de la
+communication de la Baltique à la mer Noire.</p>
+
+<p>Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses
+bagages, de jeter dans les rivières son artillerie, ses armes.
+Tout ce qui est Polonais profite de ces retraites précipitées
+pour déserter et rester dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français.
+On peut évaluer vingt mille les déserteurs polonais qu'a
+eus l'armée russe.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive
+sur la Vistule.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour
+prendre le commandement du onzième corps.</p>
+
+<p>Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert
+de superbes récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux
+et de grands couvens. Dans le seul bourg de Gloubokoé, il
+y a deux couvens qui peuvent contenir chacun douze cent
+malades.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Neuvième bulletin de la grande aimée.</i></p>
+
+<p>L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen,
+en passant par Ouchatsack.</p>
+
+<p>Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont
+de Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux
+envoyée sur Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de
+hussards russes et deux de cosaques, les a charges et leur a
+pris ou tué une douzaine d'hommes, dont un officier. Le
+chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la reconnaissance,
+se loue des capitaines Rossi et Ferreri.</p>
+
+<p>Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
+A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un
+pont sur la Dwina. L'ennemi a voulu disputer le passage; son
+artillerie a été démontée. Le colonel Lacroix, aide-de-camp
+du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une balle.</p>
+
+<p>L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures
+après midi. La division de cavalerie du général comte Bruyères
+et la division du général comte Saint-Germain ont été
+envoyées sur la route de Witepsk; elles ont couché à mi-chemin.</p>
+
+<p>Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux
+mille hommes, qui formaient la garnison de cette ville, ont
+eu la témérité de vouloir se défendre; ils ont été écharpés
+par la cavalerie légère. Le 21, trois mille cosaques ont attaqué
+les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était l'avant-garde
+du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon
+du quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère,
+et l'a repoussée au loin. Bagration parait avoir profité
+du peu d'activité avec laquelle il était poursuivi, pour se porter
+sur Bobruisk, et de là il est revenu sur Mohilow.</p>
+
+<p>Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous
+marchons sur Witepsk, où il parait que l'armée russe est
+réunie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, le 3e juillet 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté
+l'armée et se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée
+russe a quitté le camp retranché de Drissa, et s'est portée sur
+Polotsk et Witepsk. L'armée russe qui était à Drissa consistait
+en cinq corps d'armée, chacun de deux divisions et de
+quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée, celui du
+prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
+quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur
+la rive gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une
+partie de la cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à
+pointe du jour, et s'est porté sur Ostrovno.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Combat d'Ostrovno.</i></p>
+
+<p>Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions
+Bruyères et Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie
+légère, se rencontra avec l'ennemi à deux lieues en avant
+d'Ostrovno. Le combat s'engagea. Diverses charges de cavalerie
+eurent lieu. Toutes furent favorables aux Français. La
+cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples cite,
+comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
+huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie
+russe, dont partie appartenait à la garde, fut culbutée.
+Les batteries que l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent
+enlevées. L'infanterie russe, qui s'avança pour soutenir
+son artillerie, fut rompue et sabrée par notre cavalerie légère.</p>
+
+<p>Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la
+division Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze
+à vingt mille hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno.
+Les Russes furent chassés de position en position. Les
+bois furent enlevés à la baïonnette.</p>
+
+<p>Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux
+baron Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie
+légère, les quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième
+régimens de ligne, et le premier régiment Croates, se
+sont fait remarquer.</p>
+
+<p>Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute
+la journée à la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant
+les avant-postes, un éclaireur le prit pour ennemi, fit
+feu, et la balle lui fracassa le crâne. Il avait mérité de mourir
+trois heures plus tôt sur le champ de bataille de la main
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en
+tête la division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie
+légère et la brigade de cavalerie légère du baron Piré
+tournèrent par la droite. La division Broussier passa par le
+grand chemin, et fit réparer un petit pont que l'ennemi avait
+détruit. Au soleil levant, on aperçut l'arrière-garde ennemie,
+forte de dix mille hommes de cavalerie, échelonnée dans la
+plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à un bois
+garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
+prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième
+régiment, en attendant que toute sa division eût passé le défilé.
+Deux compagnies de voltigeurs avaient pris les devants,
+seules; elles longèrent la rive du fleuve, marchant sur cette
+énorme masse de cavalerie, qui fit un mouvement en avant,
+enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut perdus, et
+qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent avec
+le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure
+entière, investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de
+trois cents cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent
+à la cavalerie française le temps de déboucher.</p>
+
+<p>La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
+l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins
+d'une heure, toutes les positions de l'ennemi furent emportées,
+et il fut rejeté dans la plaine, au-delà d'une petite rivière qui
+se jette dans la Dwina sous Witepsk, L'armée prit position sur
+les bords de cette rivière, à une lieue de la ville.</p>
+
+<p>L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie
+et soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une
+bataille pour le lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir
+la livrer. L'empereur passa le reste du jour à reconnaître le
+champ de bataille et à faire ses dispositions pour le lendemain;
+mais, à la pointe du jour, l'armée russe avait battu
+en retraite dans toutes les directions, se rendant sur Smolensk.</p>
+
+<p>L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents
+voltigeurs qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de
+la cavalerie ennemie, frappé de leur belle contenance, il envoya
+demander de quel corps ils étaient. Ils répondirent:
+"<i>Du neuvième, et les trois-quarts enfans de Paris!&mdash;Dites-leur,
+dit l'empereur, que ce sont de braves gens;
+ils méritent tous la croix!</i>"</p>
+
+<p>Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces
+de canon russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt
+caissons de munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six
+mille Russes tués ou blessés. Notre perte se monte à deux
+cents hommes tués, neuf cents blessés, et une cinquantaine
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux
+Bruyères, Piré et Ornano, du colonel Radziwil, commandant
+le neuvième de lanciers polonais, officier d'une rare
+intrépidité.</p>
+
+<p>Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils
+ont perdu quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers.
+Les Russes ont eu trois généraux tués ou blessés;
+bon nombre de colonels et d'officiers supérieurs de leur armée
+sont restés sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk,
+ville de trente mille habitans. Il y a vingt couvens.
+Nous y avons trouvé quelques magasins, entre autres un magasin
+de sel évalué quinze millions.</p>
+
+<p>Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince
+d'Eckmühl était attaqué à Mohilow.</p>
+
+<p>Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur
+Novoi-Bickow. Le 23, à la pointe du jour, trois mille cosaques
+attaquèrent le troisième de chasseurs, et lui prirent cent
+hommes, au nombre desquels se trouvent le colonel et quatre
+officiers, tous blessés. La générale battit: on en vint aux
+mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
+commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à
+cinq heures du soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois
+et au pont que les Russes voulaient forcer. A cinq heures, le
+prince d'Eckmühl fit avancer trois bataillons d'élite, se mit à
+leur tête, culbuta les Russes, leur enleva leurs positions, et
+les poursuivit pendant une lieue. La perte des Russes est
+évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze cents
+prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou
+blessés. Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il
+passa le Borysthène, pour se porter sur Smolensk.</p>
+
+<p>Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans
+et honorables pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé
+que la moitié des forces que l'ennemi a présentées; le terrain
+ne comportait pas d'autres développemens.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, le 4 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Onzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des
+pertes qu'a faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de
+l'énorme désertion qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était
+polonais est resté dans le pays; de sorte que ce corps qui,
+en y comprenant les cosaques de Platow, était de cinquante
+mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente mille
+hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk,
+à la grande armée.</p>
+
+<p>La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:</p>
+
+<p>Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la
+Dwina;</p>
+
+<p>Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché
+et Ousviath;</p>
+
+<p>Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps
+de cavalerie;</p>
+
+<p>Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl,
+est à l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène,
+avec deux ponts sur ce dernier fleuve, un pont sur la Bérésina,
+et des doubles têtes de pont;</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen,
+est à Liozna;</p>
+
+<p>Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est
+à Orcha, avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;</p>
+
+<p>Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+est à Mohilow, avec deux ponts et des têtes de pont sur le
+Borysthène;</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de
+Reggio, est sur la Drissa, en avant de Polotsk, sur la route
+de Sebej;</p>
+
+<p>Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;</p>
+
+<p>Le septième corps est sur Rozanna;</p>
+
+<p>Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
+commandé par le général comte Latour-Maubourg,
+est devant Bobruisk et Mozier;</p>
+
+<p>Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est
+devant Dunabourg et Riga;</p>
+
+<p>Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se
+réunit à Tilsitt;</p>
+
+<p>Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione,
+est à Stettin.</p>
+
+<p>S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La
+chaleur est excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre
+est à vingt-six et vingt-sept degrés: les nuits même
+sont chaudes.</p>
+
+<p>Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de
+Bagration, ayant été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre,
+est rentré en Volhynie, s'est réuni à des divisions
+de recrues commandées par le général Tormazow, et a marché
+sur le septième corps; il a surpris et cerné le général de
+brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une avant-garde
+de deux bataillons et de deux escadrons du régiment
+du prince Clément. Après six heures de résistance, la plus
+grande partie de cette avant-garde a été tuée ou prise: le général
+comte Reynier n'a pu venir que deux heures après à
+son secours. Le prince Schwartzemberg s'est mis le 30 juillet
+en marche pour rejoindre le général Reynier et pousser vivement
+la guerre contre les divisions ennemies.</p>
+
+<p>Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à
+Ekan en Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents
+prisonniers et leur a tué bon nombre d'hommes. Le général
+Grawert se loue du major Stiern, qui, avec le premier régiment
+de dragons prussiens, a eu une grande part a l'affaire.
+Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé vivement
+l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de
+pont.</p>
+
+<p>Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie
+légère italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre
+bataillons de dépôt qui se rendaient à Twer, les ont rompus,
+ont fait quatre cents prisonniers et pris cent voitures chargées
+de munitions de guerre.</p>
+
+<p>Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de
+dragons de la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à
+Ousviath, a fait prisonniers un capitaine et quarante hommes,
+et s'est emparé de deux cents voitures chargées de farine.</p>
+
+<p>Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur
+Sebej. Il s'est rencontré avec le général Wittgenstein, dont le
+corps avait été renforcé de celui du prince Repnin. Un combat
+s'est engagé près du château de Jacoubovo. Le vingt-sixième
+régiment d'infanterie légère s'est couvert de gloire.
+La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout
+le corps ennemi.</p>
+
+<p>Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le
+duc de Reggio par son flanc pendant sa marche. Le maréchal
+a pris position derrière la Drissa.</p>
+
+<p>Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa,
+et de se placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc
+de Reggio a laissé passer la rivière à la moitié du corps ennemi,
+et quand il a vu environ quinze mille hommes et quatorze
+pièces de canon au-delà de la rivière, il a démasqué une batterie
+de quarante pièces de canon qui ont tiré pendant une
+demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les divisions
+Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la
+baïonnette en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans
+la rivière. Tous les canons et caissons pris, trois mille prisonniers,
+parmi lesquels beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp
+du général Wittgenstein, et trois mille cinq cents
+hommes tués ou noyés sont le résultat de cette affaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Witepsk, 7 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Douzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier
+de troupes légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux
+ont été blessés; quatre colonels ont été tués.</p>
+
+<p>Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg
+le 1er août. Il y a trouvé huit pièces de canon; tout
+le reste avait été évacué. Le duc de Tarente a dû s'y porter
+le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi travaillait à fortifier depuis
+cinq ans, où il a dépensé plusieurs millions, qui a coûté
+la vie à plus de vingt mille hommes de troupes russes pendant
+la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un coup
+de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages
+de l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à
+Drissa.</p>
+
+<p>En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné
+qu'un équipage de cent bouches à feu qu'il avait fait former
+à Magdebourg, et qu'il avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât
+sur Dantzick et fût mis en dépôt dans cette place.
+Au commencement de la campagne, on avait préparé deux
+équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre
+Riga.</p>
+
+<p>Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux
+s'organisent; les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de
+repos sont extrêmement utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs
+excessive. Nous ayons ici plus chaud que nous ne
+l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes; il paraît
+que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
+mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles
+que dans huit ou dix jours.</p>
+
+<p>S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle
+occupe à Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive
+gauche de la Dwina. Tous les matins a six heures il y a grande
+parade, où se trouvent tous les officiers de la garde. Une des
+brigades de la garde, en grande tenue, défile alternativement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, 21 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Treizième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince
+d'Eckmühl sur le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de
+l'ennemi a été considérable.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg,
+au lieu de huit qui avaient été annoncées. Il a fait
+retirer de l'eau plusieurs bâtimens chargés de plus de quarante
+mille bombes et autres projectiles. Une immense quantité
+de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi. L'ignorance
+des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans
+les ouvrages de Dunabourg et de Drissa.</p>
+
+<p>S. M. a donné le commandement de sa droite au prince
+Schwartzenberg, en mettant sous ses ordres le septième corps.
+Ce prince a marché contre le général Tormazow, l'a rencontré
+le 12, et l'a battu. Il fait le plus grand éloge des troupes
+autrichiennes et saxonnes. Le prince Schwartzenberg a montré
+dans cette circonstance autant d'activité que de talent.
+L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
+pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.</p>
+
+<p>Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps,
+occupant par des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch.
+Le roi de Naples était à Nikoulino, avec la cavalerie, occupant
+Inkovo.</p>
+
+<p>Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième
+corps, était à Liozna.</p>
+
+<p>Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier
+corps, était à Donbrowna.</p>
+
+<p>Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+était à Mohilow.</p>
+
+<p>Le quartier-général était à Witepsk.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de
+Reggio, était sur la Drissa.</p>
+
+<p>Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était
+sur Dunabourg et Riga.</p>
+
+<p>Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent
+sur Inkovo et attaquèrent la division du général comte
+Sébastiani, qui fut obligé de battre en retraite l'espace d'une
+demi-lieue pendant toute la journée, en éprouvant et faisant
+éprouver à l'ennemi des pertes à peu près égales. Une compagnie
+de voltigeurs du vingt-quatrième régiment d'infanterie
+légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui avait
+été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a été
+prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et
+blessés; l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.</p>
+
+<p>Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par
+différentes directions, avec autant de lenteur que d'hésitation,
+sur Porietch et Nadra.</p>
+
+<p>Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de
+s'emparer de Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène.
+Le roi de Naples et le maréchal duc d'Elchingen
+partirent de Liozna, et se rendirent sur le Borysthène, près de
+l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino, où, dans
+la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
+Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski
+et Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna
+le 13.</p>
+
+<p>Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie
+à Rasasna le 12.</p>
+
+<p>Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.</p>
+
+<p>Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna
+le 13.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13
+à Romanow.</p>
+
+<p>Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha
+sur Liadié; il en chassa deux régimens de cosaques, et s'y
+réunit avec le corps de cavalerie du général comte Nansouty.</p>
+
+<p>Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal
+duc d'Elchingen, arriva à Krasnoi. La vingt-septième division
+ennemie, forte de cinq mille hommes d'infanterie, soutenue
+par deux mille chevaux et douze pièces de canon, était
+en position devant cette ville. Elle fut attaquée et dépostée
+en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
+régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi
+à la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des
+charges admirables. Le général de brigade baron Bordesoult
+et le troisième régiment de chasseurs se distinguèrent. La
+prise de huit pièces d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes,
+et de quatorze caissons attelés, quinze cents prisonniers,
+un champ de bataille jonché de plus de mille cadavres
+russes, tels furent les avantages du combat de Krasnoi, où
+la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
+moitié de son monde.</p>
+
+<p>S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza.
+Le 16, au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées;
+la ville présenta à nos yeux une enceinte de murailles
+de quatre mille toises de tour, épaisses de dix pieds et
+hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours, dont plusieurs
+étaient armées de canons de gros calibre.</p>
+
+<p>Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que
+les corps ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs
+pas pour défendre Smolensk. On savait que les généraux ennemis
+avaient des ordres réitérés de leur maître de livrer la
+bataille et de sauver Smolensk. L'empereur reconnut la ville,
+et plaça son armée, qui fut en position dans la journée du
+16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant au
+Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le
+prince Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au
+centre; le vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous
+les ordres du roi de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès,
+avec le huitième corps, s'était égaré et avait fait un
+faux mouvement.</p>
+
+<p>Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta
+en observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi
+occupait Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de
+son armée se formait sur les belles positions de la rive droite
+du fleuve, vis-à-vis la ville, communiquant par trois ponts.
+Smolensk est considéré par les Russes comme ville forte et
+comme le boulevard de Moscou.</p>
+
+<p>Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi
+n'avait pas débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et
+qu'il refusait la bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et
+la belle position qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk,
+et sa gauche au cours du Borysthène, le général ennemi manquait
+de résolution, l'empereur se porta sur la droite, et ordonna
+au prince Poniatowski de faire un changement de
+front, la droite en avant, et de placer sa droite au Borysthène,
+en occupant un des faubourgs par des postes et des
+batteries pour détruire le pont et intercepter la communication
+de la ville avec la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal
+prince d'Eckmühl eut ordre de faire attaquer deux
+faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux cents toises
+de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou huit
+mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général
+comte Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant
+sa droite au corps du prince Poniatowski, et sa
+gauche à la droite de l'attaque que faisait le prince d'Eckmühl.</p>
+
+<p>A deux heures après midi, la division de cavalerie du
+comte Bruyères, ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie,
+occupa le plateau qui se rapproche le plus du pont
+en amont. Une batterie de soixante pièces d'artillerie fut établie
+sur ce plateau, et tira à mitraille sur la partie de l'armée
+ennemie restée sur la rive droite de la rivière, ce qui obligea
+bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette position.</p>
+
+<p>L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de
+canon à un couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait
+et celles qui tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl
+confia l'attaque du faubourg de droite au général
+comte Morand, et celle du faubourg de gauche au général
+comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à
+quatre heures et demie commença une vive fusillade, et à
+cinq heures, les divisions Morand et Gudin enlevèrent les
+faubourgs retranchés de l'ennemi avec une froide et rare intrépidité,
+et le poursuivirent jusque sur le chemin couvert,
+qui fut jonché de cadavres russes.</p>
+
+<p>Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position
+que l'ennemi avait hors de la ville, s'empara de cette position,
+et poursuivit l'ennemi jusque sur le glacis.</p>
+
+<p>A cinq heures, la communication de la ville avec la rive
+droite devint difficile, et ne se fit plus que par des hommes
+isolés.</p>
+
+<p>Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées
+contre les murailles, à six heures du soir, l'une par la
+division Friant, et les deux autres par les divisions Morand
+et Gudin. On déposta l'ennemi des tours qu'il occupait, par
+des obus qui y mirent le feu. Le général d'artillerie comte
+Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation de ses
+chemins couverts, par des batteries d'enfilade.</p>
+
+<p>Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi,
+aussitôt qu'il s'aperçut qu'on avait des projets sérieux
+sur la ville, fit passer deux divisions et deux régimens d'infanterie
+de la garde pour renforcer les quatre divisions qui
+étaient dans la ville. Ces forces réunies composaient la moitié
+de l'armée russe. Le combat continua toute la nuit: les trois
+batteries de brèche tirèrent avec la plus grande activité.
+Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.</p>
+
+<p>Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit
+d'août, Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre
+aux habitans de Naples une éruption du Vésuve.</p>
+
+<p>A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville,
+et repassa la rivière. A deux heures, les premiers grenadiers
+qui montèrent à l'assaut ne trouvèrent plus de résistance;
+la place était évacuée; deux cents pièces de canon et mortiers
+de gros calibre, et une des plus belles villes de la Russie
+étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute l'armée
+ennemie.</p>
+
+<p>Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler
+bataille, puisque cent mille hommes ont été engagés de part
+et d'autre, coûte aux Russes la perte de quatre mille sept
+cents hommes restés sur le champ de bataille, de deux mille
+prisonniers, la plupart blessés, et de sept a huit mille blessés.
+Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes. Notre
+perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
+mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a
+été tué; les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été
+blessés. Toutes les troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ
+de bataille a offert aux yeux de deux cent mille personnes
+qui peuvent l'attester, le spectacle d'un cadavre français sur
+sept ou huit cadavres russes. Cependant les Russes ont été,
+pendant une partie des journées du 16 et du 17, retranchés
+et protégés par la fusillade de leurs créneaux.</p>
+
+<p>Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi
+avait brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait
+la ville que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant
+travaillé avec activité. Les maisons de la ville sont remplies
+de Russes morts et mourans.</p>
+
+<p>Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe,
+deux divisions ont été entamées et défaites aux combats
+d'Ostrowno; deux l'ont été au combat de Mohilow, et six au
+combat de Smolensk. Il n'y a que deux divisions et la garde
+qui soient restées entières.</p>
+
+<p>Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont
+distingué tant de soldats au combat de Smolensk, seront
+l'objet d'un rapport particulier. Jamais l'armée française n'a
+montré plus d'intrépidité que dans cette campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, 23 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quatorzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Smolensk peut être considérée comme une des belles villes
+de la Russie. Sans les circonstances de la guerre qui y ont
+mis le feu, ce qui a consumé d'immenses magasins de marchandises
+coloniales et de denrées de toute espèce, cette
+ville eût été d'une grande ressource pour l'armée. Même dans
+l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité sous
+le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
+de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province
+de Smolensk est très-fertile et très-belle, et fournira de
+grandes ressources pour les subsistances et les fourrages.</p>
+
+<p>Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre,
+lever une milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises
+piques. Il y en avait déjà cinq mille réunis ici; c'était
+un objet de dérision et de raillerie pour l'armée russe elle-même.
+On avait fait mettre à l'ordre du jour que Smolensk
+devait être le tombeau des Français, et que si l'on avait jugé
+convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
+devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de
+la Russie entre nos mains.</p>
+
+<p>La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises
+grecques de la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce
+de ville à part.</p>
+
+<p>La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à
+vingt-six degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.</p>
+
+
+<p class="milieu"><i>Combat de Polotsk.</i></p>
+
+<p>Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant
+que le général ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze
+troisièmes bataillons de la garnison de Dunabourg, et voulant
+l'attirer à un combat en-deçà du défilé sous Polotsk, vint
+ranger les deuxième et sixième corps en bataille sous Polotsk.
+Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le 16 et le 17, et
+fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de Wrede,
+du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
+Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et
+acculer l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par
+un biscayen. Sa blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire
+transporter à Wilna; mais il ne paraît pas qu'elle doive être
+inquiétante pour les suites.</p>
+
+<p>Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement
+des deuxième et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi
+s'était retiré au-delà du défilé. Le général Verdier a été blessé.
+Le général Maison a été reconnu général de division, et l'a
+remplacé dans le commandement de sa division. Notre perte
+est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La perte des
+Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
+commandant les deuxième et sixième corps, a
+débouché sur l'ennemi, en faisant attaquer sa droite par la division
+bavaroise du comte de Wrede. Le combat s'est engagé
+sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une déroute complète
+et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
+l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont
+restés au pouvoir de l'armée française. Le général bavarois
+Deroy a été blessé.</p>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Combat de Valontina.</i></p>
+
+<p>Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal
+duc d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène,
+et suivit l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra
+le dernier échelon de l'arrière-garde ennemie; C'était
+une division de cinq à six mille hommes placés sur de belles
+hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par le quatrième
+régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième de
+ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent
+le champ de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers
+tombèrent en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui
+était placé sur les hauteurs de Valontina. La première position
+fut enlevée par le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre
+heures après-midi, la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde
+de l'ennemi qui présentait environ quinze mille
+hommes. Le duc d'Abrantès avait passé le Borysthène à deux
+lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait déboucher
+sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
+décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre
+difficile la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres
+échelons de l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits
+du succès et de la rapidité de cette première attaque, revinrent
+sur leurs pas. Quatre divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir
+leur arrière-garde, entre autres les divisions de grenadiers
+qui jusqu'à présent n'avaient pas donné; cinq à six mille
+hommes de cavalerie formaient leur droite, tandis que leur
+gauche était couverte par des bois garnis de tirailleurs. L'ennemi
+avait le plus grand intérêt à conserver cette position le
+plus long-temps possible; elle était très-belle et paraissait
+inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
+lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
+nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
+l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné
+lieu au combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes
+de notre histoire militaire.</p>
+
+<p>À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée
+pour soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on
+s'était aperçu du grand secours que l'ennemi avait envoyé à
+son arrière-garde, déboucha en colonne sur le centre de la
+position ennemie, fut soutenue par la division du général
+Ledru, et, après une heure de combat, enleva la position.
+Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été,
+dès le commencement de l'action, atteint par un boulet qui
+lui a emporté la cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte
+est sensible. Le général Gudin était un des officiers les plus
+distingués de l'armée; il était recommandable par ses qualités
+morales, autant que par sa bravoure et son intrépidité. Le
+général Gérard a pris le commandement de sa division. On
+compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou blessés;
+un général a été fait prisonnier.</p>
+
+<p>Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua
+sur le champ de bataille des récompenses à tous les
+régimens qui s'étaient distingués; et comme le cent-vingt-septième,
+qui est un nouveau régiment, s'était bien comporté,
+S. M. lui a accordé le droit d'avoir un aigle, droit que ce
+régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé jusqu'à présent
+à aucune bataille. Ces récompenses données sur le champ de
+bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
+trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire
+et imposant.</p>
+
+<p>L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite,
+que dans la journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues
+sans pouvoir trouver de cosaques, et ramassant partout des
+blessés et des traînards.</p>
+
+<p>Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts
+et deux mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste
+le champ de bataille, est triple. Nous avons fait un millier
+de prisonniers, la plupart blessés.</p>
+
+<p>Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été
+entamées aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno,
+de Krasnoi et de Smolensk, l'ont été au combat de Valontina.</p>
+
+<p>Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en
+toute hâte sur Moscou; que son armée a beaucoup souffert
+dans les précédens combats, et qu'elle éprouve en outre une
+grande désertion. Les Polonais désertent en disant: vous nous
+avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous maintenant
+d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
+russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent
+également de la proximité de leurs villages pour déserter
+et aller se reposer dans leur pays.</p>
+
+<p>La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité,
+que l'ennemi s'était persuadé que c'était la garde impériale.
+C'est d'un mot faire le plus bel éloge du septième régiment
+d'infanterie légère, douzième, vingt-unième et cent-vingt-septième
+de ligne qui composent cette division.</p>
+
+<p>Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille,
+puisque plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont
+trouvés engagés. C'est du moins une affaire d'avant-garde du
+premier ordre.</p>
+
+<p>Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route
+de Donkovtchina, a trouvé tous les villages remplis de morts
+et de blessés, et a pris trois ambulances contenant neuf cents
+blessés.</p>
+
+<p>Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents
+malades wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait
+pas évacués sur Witepsk.</p>
+
+<p>Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne
+cessent de chanter des <i>Te Deum;</i> ils convertissent tout en
+victoire; mais malgré l'ignorance et l'abrutissement de ces
+peuples, cela commence à leur paraître ridicule et par trop
+grossier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Slawkova, le 27 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Quinzième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le général de division Zayoncheick, commandant une division
+polonaise au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite
+du corps polonais à Smolensk a étonné les Russes,
+accoutumé à les mépriser; ils ont été frappés de leur constance
+et de la supériorité qu'ils ont déployée sur eux dans
+cette circonstance.</p>
+
+<p>Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi
+a perdu vingt généraux tués, blessés ou prisonniers, et une
+très-grande quantité d'officiers. Le nombre des hommes tués,
+pris ou blessés dans ces différentes affaires, peut se monter
+à vingt-cinq ou trente mille hommes.</p>
+
+<p>Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué
+aux douzième et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne,
+et septième régiment d'infanterie légère, un certain nombre
+de décorations de la légion-d'honneur pour des capitaines,
+pour des lieutenans et sous-lieutenans, et pour des sous-officiers
+et soldats. Le choix en a été fait sur-le-champ, au
+cercle devant l'empereur, et confirmé avec acclamation par
+les troupes.</p>
+
+<p>L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste
+les routes, pour retarder autant qu'elle peut la marche de
+l'armée française. Le 21, elle avait repassé le Borysthène à
+Slob-Pniwa, toujours suivie vivement par notre avant-garde.</p>
+
+<p>Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout
+entiers sur le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes
+ont mis le feu à ce faubourg, pour obtenir le simple résultat
+de retarder notre marche d'une heure. On n'a jamais fait la
+guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes traitent leur pays
+comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est beau et
+abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place
+de Dunabourg; des bois de construction, des palissades, des
+débris de blockhaus, qui étaient immenses, ont servi à faire
+des feux de joie en l'honneur du 15 août.</p>
+
+<p>Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que
+son avant-garde a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin,
+qu'il lui a fait quelques centaines de prisonniers, et l'a obligé
+à brûler ses bagages. Cependant le général Bianchi, commandant
+l'avant-garde, est parvenu à saisir luit cents chariots
+de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
+L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.</p>
+
+<p>L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement
+de Tilsitt pour se porter sur la Dwina.</p>
+
+<p>Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute
+de l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du
+18. Le brave général bavarois Deroy a été blessé sur le champ
+d'honneur, âgé de soixante-douze ans, et ayant près de
+soixante ans de service: S. M. l'a nommé comte de l'empire,
+avec une dotation de trente mille francs de revenu. Le corps
+bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S. M.
+a accordé des récompenses et des décorations à ce corps
+d'armée.</p>
+
+<p>L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son
+ordinaire, remué de la terre et construit des batteries; l'armée
+s'étant montrée en bataille, l'empereur s'y est porté;
+mais le général s'est ravisé, a battu en retraite, et a abandonné
+la ville de Doroghobouj, forte de dix mille âmes; il
+y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans cette
+ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur
+Viazma.</p>
+
+<p>Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la
+grande route; le prince d'Eckmühl sur la grande route; le
+prince Poniatowski sur la rive gauche de L'Osma.</p>
+
+<p>La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur
+l'esprit des Russes. C'est <i>Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,</i>
+la <i>clef de Moscou,</i> et mille autres dictons populaires.
+<i>Qui a Smolensk, a Moscou,</i> disent les paysans.</p>
+
+<p>La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente
+mille hommes, est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former
+la réserve.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Viazma, le 31 août 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Seizième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo,
+le 28 près de Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière
+de Viazma, et le 30 à Viazma; l'armée marchant sur
+trois colonnes, la gauche formée par le vice-roi, se dirigeant
+par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et Novoé; le
+centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
+prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde,
+marchant sur la grande route; et la droite par le prince Poniatowski,
+marchant sur la rive gauche de l'Osma, par Volosk,
+Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.</p>
+
+<p>Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma,
+vis-à-vis du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde.
+Le roi de Naples porta sa cavalerie sur la gauche de
+l'ennemi, qui montra sept à huit mille hommes de cavalerie.
+Plusieurs charges eurent lieu, toutes à notre avantage. Un bataillon
+fut enfoncé par le quatrième régiment de lanciers. Une
+centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite affaire.
+Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
+précipiter sa retraite.</p>
+
+<p>Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois
+colonnes françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi;
+elles échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi
+fut poussé partout.</p>
+
+<p>Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la
+pointe du jour.</p>
+
+<p>L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs
+quartiers de la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans;
+il y a quatre mille bourgeois, marchands et artisans;
+on y compte trente-deux églises. On a trouvé des ressources
+assez considérables en farine, en savon, en drogues, etc., et
+de grands magasins d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons
+de la ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons
+du vingt-cinquième se sont employés avec beaucoup d'activité
+à l'éteindre. On est parvenu à le dominer et à sauver les
+trois quarts de la ville. Les cosaques, avant de partir, ont
+exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux habitans
+que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner
+sous leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si
+barbare. Toute la population des villes se retire à Moscou.
+On dit qu'il y a aujourd'hui un million cinq cent mille âmes
+réunies dans cette grande ville; on craint les résultats de ces
+rassemblemens. Les habitans disent que le général Kutusow
+a été nommé général en chef de l'armée russe, et qu'il a pris
+le commandement le 28.</p>
+
+<p>Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant
+tombé malade, l'a quittée.</p>
+
+<p>Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière
+qui incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau;
+il se soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre;
+ce qui donne encore quarante jours de campagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Ghjat, le 5 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le
+1er et le 2 septembre, a Ghjat.</p>
+
+<p>Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
+à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à
+deux lieues sur la gauche, à la même hauteur; et le prince
+Poniatowski, à deux lieues sur la droite. On a échangé partout
+quelques coups de canon et des coups de sabre, et l'on
+a fait quelques centaines de prisonniers.</p>
+
+<p>La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous
+sommes sur le pendant des eaux qui descendent vers la mer
+Caspienne. La Ghjat est navigable jusqu'au Volga.</p>
+
+<p>La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population;
+il y a beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs
+clochers et quelques fabriques de toile. On s'aperçoit
+que l'agriculture a fait de grands progrès dans ce pays depuis
+quarante ans. Il ne ressemble plus en rien aux descriptions
+qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et les choux y
+sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
+en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
+d'octobre.</p>
+
+<p>Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde
+s'accorde à dire que le plus grand désordre règne dans Moscou
+et dans l'armée russe, qui est divisée d'opinions et qui
+a fait des pertes énormes dans les différens combats. Une partie
+des généraux a été changée; il paraît que l'opinion de l'armée
+n'est pas favorable aux plans du général Barclay de Tolly;
+on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.</p>
+
+<p>Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes
+fuient devant lui.</p>
+
+<p>Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les
+Prussiens ont toujours eu l'avantage.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent
+compte des combats devant Smolensk et du combat de la
+Drissa. Il paraît par ces bulletins que le rédacteur a profité
+de la leçon qu'il a reçue à Moscou, qu'il ne faut pas dire la
+vérité au peuple russe, mais le tromper par des mensonges.
+Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis au
+faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont
+établi sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj,
+à Wiazma, a Ghjat; les Français sont parvenus à l'éteindre.
+Cela se conçoit facilement. Les Français n'ont pas d'intérêt à
+mettre le feu à des villes qui leur appartiennent, et à se priver
+des ressources qu'elles leur offrent. Partout on a trouvé
+des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de toutes sortes
+d'objets utiles à l'armée.</p>
+
+<p>Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le
+comporte la guerre, la faute en est aux Russes.</p>
+
+<p>L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.</p>
+
+<p>On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en
+avant de Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.</p>
+
+<p>Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième
+de chevau-légers, a été blessé d'un coup de baïonnette à la
+tête de son régiment, au milieu d'un carré d'infanterie russe
+qu'il avait enfoncé avec une grande intrépidité.</p>
+
+<p>Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Mojaïsk, 12 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de
+la poste de Gritueva.</p>
+
+<p>Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement.
+A deux heures après midi, on découvrit l'armée russe placée,
+la droite du côté de la Moskwa, la gauche sur les hauteurs
+de la rive gauche de la Kologha. A douze cents toises en
+avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à fortifier un
+beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
+mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne
+pas différer un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna
+au roi de Naples de passer la Kologha avec la division Compans
+et la cavalerie. Le prince Poniatowski, qui était venu
+par la droite, se trouva en mesure de tourner la position. A
+quatre heures, l'attaque commença. En une heure de temps,
+la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
+chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers
+de son monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir,
+le feu cessa.</p>
+
+<p>Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les
+avant-postes ennemis: on passa la journée à se reconnaître.
+L'ennemi avait une position très-resserrée. Sa gauche était
+fort affaiblie par la perte de la position de la veille; elle était
+appuyée à un grand bois, soutenue par un beau mamelon
+couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de canon.
+Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un
+de l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village
+que l'ennemi avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie
+et d'infanterie, et y appuyer son centre. Sa droite passait
+derrière la Kologha en arrière du village de Borodino, et
+était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de redoutes
+et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il était
+facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais
+cela aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement
+forte qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer
+que les redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu
+profond, non palissadé ni fraisé. On évaluait les forces de
+l'ennemi à cent vingt ou cent trente mille hommes. Nos forces
+étaient égales; mais la supériorité de nos troupes n'était
+pas douteuse.</p>
+
+<p>Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré
+des maréchaux à la position prise l'avant-veille. A cinq heures
+et demie, le soleil se leva sans nuages; la veille il avait
+plu: «C'est le soleil d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au
+mois de septembre, il faisait aussi froid qu'en décembre
+en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On battit un
+ban, et on lut l'ordre du jour suivant:</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la
+victoire dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous
+donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt
+retour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz,
+à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la
+plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée:
+que l'on dise de vous: <i>Il était à cette grande bataille
+sous les murs de Moscou!</i></p>
+
+<p>«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre,
+à deux heures du matin.»</p>
+
+<p>L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau
+sur lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes
+du combat de l'avant-veille.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en
+mouvement pour tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait
+sa gauche. Le prince d'Eckmühl se mit en marche le
+long de la forêt, la division Compans en tête. Deux batteries
+de soixante pièces de canon chacune, battant la position de
+l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.</p>
+
+<p>A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
+droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença
+le feu. Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit
+la tête de la division Compans (quatrième du premier corps),
+qui longea le bois, tournant la tête de la position de l'ennemi.
+A six heures et demie, le général Compans est blessé.
+A sept heures, le prince d'Eckmühl a son cheval tué. L'attaque
+avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi, qui formait
+notre gauche, attaque et prend le village de Borodino
+que l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive
+gauche de la Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen
+se met en mouvement, et sous la protection de
+soixante pièces de canon que le général Foucher avait placées
+la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le centre.
+Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.</p>
+
+<p>A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées,
+ses redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons.
+L'avantage de position qu'avaient eu pendant deux heures
+les batteries ennemies nous appartient maintenant. Les
+parapets qui ont été contre nous pendant l'attaque redeviennent
+pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue, qu'il ne la
+croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise, le
+reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
+il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer
+avec toutes ses masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder.
+Trois cents pièces de canon françaises placées sur ces hauteurs
+foudroient ses masses, et ses soldats viennent mourir
+au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés les jours précédens
+avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.</p>
+
+<p>Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges.
+Le duc d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant
+d'intrépidité que de sang-froid. L'empereur ordonne une
+charge de front, la droite en avant: ce mouvement nous rend
+maîtres des trois parts du champ de bataille. Le prince Poniatowski
+se bat dans le bois avec des succès variés.</p>
+
+<p>Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte
+Morand y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin,
+attaqué de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé
+par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières
+troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale en
+fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté
+notre droite. On craint pendant un moment qu'il n'enlève le
+village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt pièces
+de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite
+les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures
+serrées sous la mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas
+reculer, et renonçant à l'espoir de la victoire. Le roi de Naples
+décide leur incertitude; il fait charger le quatrième corps
+de cavalerie qui pénètre par les brèches que la mitraille de
+nos canons a faites dans les masses serrées des Russes et les
+escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous côtés.
+Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des
+pages de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers,
+culbute tout, entre dans la redoute de gauche par
+la gorge. Dès ce moment, plus d'incertitude, la bataille est
+gagnée: il tourne contre les ennemis les vingt-une pièces de
+canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte Caulaincourt
+qui venait de se distinguer par cette belle charge, avait
+terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet:
+mort glorieuse et digne d'envie!</p>
+
+<p>Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne
+l'ennemi: la bataille est finie, la canonnade continue encore;
+il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non plus
+pour la victoire.</p>
+
+<p>La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes
+et huit à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur
+le champ de bataille; soixante pièces de canon et cinq mille
+prisonniers sont restés en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le
+triple de blessés. Notre perte totale peut être évaluée à dix
+mille hommes: celle de l'ennemi à quarante ou cinquante
+mille. Jamais on n'a vu pareil champ de bataille. Sur six cadavres,
+il y en avait un français et cinq russes. Quarante généraux
+russes ont été tués, blessés ou pris: le général Bagration
+a été blessé.</p>
+
+<p>Nous avons perdu le général de division comte Montbrun,
+tué d'un coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui
+avait été envoyé pour le remplacer, tué d'un même coup une
+heure après.</p>
+
+<p>Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion,
+Huart, ont été tués; sept ou huit généraux ont été blessés,
+la plupart légèrement. Le prince d'Eckmühl n'a eu aucun mal.
+Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré
+leur grande supériorité sur les troupes russes.</p>
+
+<p>Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa,
+donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq
+lieues de Moscou, près de la petite rivière de la Moskwa.
+Nous avons tiré soixante mille coups de canon, qui sont déjà
+remplacés par l'arrivée de huit cents voitures d'artillerie qui
+avaient dépassé Smolensk avant la bataille. Tous les bois et les
+villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici, sont couverts
+de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts ou
+amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.</p>
+
+<p>L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied,
+ni à cheval, n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme.
+La victoire n'a jamais été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans
+ses positions, n'avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait
+été plus forte que la sienne; mais il a détruit son armée
+en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le feu de
+nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
+perdu. C'est la cause de son immense perte.</p>
+
+<p>Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc
+d'Elchingen se sont fait remarquer.</p>
+
+<p>L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée.
+Des rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré
+cette journée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux évêques de France.</i></p>
+
+<p>Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la
+Dwina, du Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa,
+de Polotsk, de Smolensk, enfin, la bataille de la <i>Moskwa</i>,
+sont autant de motifs pour adresser des actions de grâces au
+Dieu des armées. Notre intention est donc qu'à la réception de
+la présente, vous vous concertiez avec qui de droit. Réunissez
+mon peuple dans les églises pour chanter des prières, conformément
+à l'usage et aux règles de l'église en pareille circonstance.
+Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 16 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Dix-neuvième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi
+l'ennemi sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod
+et de Kalouga sur Moscou.</p>
+
+<p>Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à
+Rouza; le prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général
+est parti de Mojaïsk le 12; et a été porté à Peselina; le 13,
+il était au château de Berwska; le 14, à midi, nous sommes
+entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la montagne des
+Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
+abandonnées.</p>
+
+<p>La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une
+ville extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux
+de l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu
+ruiner cette belle ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait.
+Il a armé trois mille malfaiteurs qu'il a fait sortir
+des cachots; il a appelé également six mille satellites et leur a
+fait distribuer des armes de l'arsenal.</p>
+
+<p>Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie
+par une fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre
+en batterie quelques pièces de canon, dissipa cette canaille,
+et s'empara du Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal
+soixante-mille fusils neufs et cent vingt pièces de canon sur
+leurs affûts. La plus complète anarchie régnait dans la ville;
+des forcenés ivres couraient dans les quartiers, et mettaient
+le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
+tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on
+aurait pu rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et
+Allemands avaient été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait
+eu la précaution de faire enlever les pompiers avec les pompes:
+aussi l'anarchie la plus complète a désolé cette grande
+et belle ville, et les flammes la consument. Nous y avions
+trouvé des ressources considérables de toute espèce.</p>
+
+<p>L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la
+ville, comme une espèce de citadelle entourée de hautes murailles.
+Trente mille blessés ou malades russes sont dans les
+hôpitaux, abandonnés, sans secours et sans nourriture.</p>
+
+<p>Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes
+à la bataille de la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à
+mort. On a fait le relevé des généraux russes blessés ou tués
+à la bataille: il se monte de quarante-cinq à cinquante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, le 17 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingtième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>On a chanté des <i>Te Deum</i> en Russie pour le combat de
+Polotsk; on en a chanté pour les combats de Riga, pour le
+combat d'Ostrowno, pour celui de Smolensk; partout, selon
+les relations des Russes, ils étaient vainqueurs, et l'on avait
+repoussé les Français loin du champ de bataille; c'est donc
+au bruit des <i>Te Deum</i> russes que l'armée est arrivée à Moscou.
+On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car les
+gens instruits savaient ce qui se passait.</p>
+
+<p>Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins
+étaient immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées
+de tout pour huit mois. Ce n'était que de la veille et du
+jour même de notre entrée, que le danger avait été bien connu.
+On a trouvé dans la maison de ce misérable Rostopchin,
+des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est sauvé sans
+l'achever.</p>
+
+<p>Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du
+monde n'existe plus. Dans la journée du 14, le feu a été
+mis par les Russes à la bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16,
+un vent violent s'est élevé; trois à quatre cents brigands ont
+mis le feu dans la ville en cinq cents endroits à la fois, par
+l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq sixièmes des maisons
+sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse rapidité;
+c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
+cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque
+tout a été consumé. On a préservé le Kremlin.</p>
+
+<p>Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce,
+pour sa noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas
+l'évaluer trop haut que de la porter à plusieurs milliards.</p>
+
+<p>On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous
+ont déclaré qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur
+Rostopchin, et du directeur de la police.</p>
+
+<p>Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les
+plus riches maisons de commerce de la Russie se trouvent
+ruinées: la secousse doit être considérable; les effets d'habillement,
+magasins et fournitures de l'armée russe ont été
+brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu évacuer,
+parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
+d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple.
+Lorsqu'on a tout vu dans la main des Français, on a conçu
+l'horrible projet de brûler cette première capitale, cette ville
+sainte, centre de l'empire, et l'on a réduit deux cent mille
+bons habitans à la mendicité. C'est le crime de Rostopchin,
+exécuté par des scélérats délivrés des prisons.</p>
+
+<p>Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
+cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup
+de choses. Toutes les caves sont à l'abri du feu, et les habitans,
+dans les vingt-quatre dernières heures, avaient enfoui
+beaucoup d'objets. On a lutté contre le feu; mais le gouverneur
+avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de faire briser
+toutes les pompes.</p>
+
+<p>L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain,
+des pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes,
+des salaisons, du vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin
+des provisions de toute espèce.</p>
+
+<p>L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan,
+par laquelle se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française
+est sur la route de Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a
+personne.</p>
+
+<p>La température est encore celle de l'automne: le soldat a
+trouvé et trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour
+l'hiver. Moscou en est le magasin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 20 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-unième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient
+armés d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux
+de bois; ils avaient aussi des artifices qu'ils jetaient
+sur les toits. Ce misérable Rostopchin avait fait confectionner
+ces artifices en faisant croire aux habitans qu'il voulait faire
+un ballon qu'il lancerait, plein de matières incendiaires,
+sur l'armée française. Il réunissait, sous ce prétexte, les
+artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de son
+projet.</p>
+
+<p>Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies
+ont cessé. Les trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres
+le beau palais de Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus
+le quart des maisons.</p>
+
+<p>Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville,
+il laissait soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon,
+plus de cent mille boulets et bombes, quinze cent mille
+cartouches, quatre cent milliers de poudre, quatre cent milliers
+de salpêtre et de soufre. Ce n'est que le 19 qu'on a découvert
+les quatre cent milliers de salpêtre et de soufre,
+dans un bel établissement situé à une demi-lieue de la ville;
+cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
+campagnes.</p>
+
+<p>On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles
+sont détruites. L'incendie de cette capitale retarde la Russie
+de cent ans.</p>
+
+<p>Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie
+de l'armée est casernée dans Moscou.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 27 septembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-deuxième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la
+province de Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs
+commissions, toutes composées de gens du pays.</p>
+
+<p>Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les
+jours des magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.</p>
+
+<p>L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula.
+Toula renferme la plus grande fabrique d'armes qu'ait la
+Russie. Notre avant-garde est sur la Pakra.</p>
+
+<p>L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a
+trouvé au Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des
+empereurs, et tous les drapeaux pris aux Turcs depuis cent
+ans.</p>
+
+<p>Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris.
+Il pleut un peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On
+assure que la Moskwa et les rivières du pays ne gèlent point
+avant la mi-novembre.</p>
+
+<p>La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou,
+où elle se remet de ses fatigues.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 9 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-troisième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur
+la Nara, à vingt lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur
+Kalouga. Des escarmouches ont lieu tous les jours. Le roi
+de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a toujours chassé
+l'ennemi de ses positions.</p>
+
+<p>Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent
+cinquante dragons de la garde, commandée par le major Marthod,
+est tombée dans une embuscade de cosaques, entre
+le chemin de Moscou et de Kalouga. Les dragons en ont sabré
+trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en vingt hommes
+restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
+lesquels le major, blessé grièvement.</p>
+
+<p>Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du
+vice-roi est à Troitsa, sur la route de Dmitrow.</p>
+
+<p>Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes
+guerres, et plusieurs choses curieuses trouvées dans la
+Kremlin, sont partis pour Paris. On a trouvé une madone
+enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée à Paris.</p>
+
+<p>Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis
+le feu à son château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un
+poteau:</p>
+
+<p>«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai
+vécu heureux au sein de ma famille. Les habitans de cette
+terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre
+approche, et moi je mets le feu à ma maison pour qu'elle ne
+soit pas souillée par votre présence.&mdash;Français, je vous ai
+abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier
+d'un demi-million de roubles.&mdash;Ici, vous ne trouverez que
+des cendres.» Signé comte FEDOR ROSTOPCHIN.</p>
+
+<p>Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu
+à sauver de l'incendie. Le général comte Nansouty y est
+logé.</p>
+
+<p>On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux
+et des maisons incendiées une partie des malades russes.
+Il reste encore environ quatre mille de ces malheureux. Le
+nombre de ceux qui ont péri dans l'incendie est extrêmement
+considérable.</p>
+
+<p>Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à
+Paris dans cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans
+le Nord.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement
+rétabli.</p>
+
+<p>Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures
+qu'il a reçues à la bataille de la Moskwa.</p>
+
+<p>L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs
+de cet attentat sont en horreur aux Russes. Ils regardent
+Rostopchin comme une espèce de Marat. Il a pu se consoler
+dans la société du commissaire anglais Wilson.</p>
+
+<p>L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk
+et de la bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux
+qui se sont distingués.</p>
+
+<p>On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon,
+et l'on a construit des flèches à tous les rentrans. Il forme
+une forteresse. Les fours et les magasins y sont établis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Moscou, 14 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi
+de Naples est à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi,
+qui est occupé à refaire son armée, en la complétant
+par des milices.</p>
+
+<p>Le temps est encore beau. La première neige est tombée
+hier. Dans vingt jours il faudra être en quartiers d'hiver.</p>
+
+<p>Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le
+général Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga.
+Elles sont sorties et ont attaqué le dixième corps. Elles ont
+été battues; trois mille hommes ont été faits prisonniers. On
+n'a pas encore la relation officielle de ce brillant combat, qui
+fait tant d'honneur au général d'Yorck.</p>
+
+<p>Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et
+Mohilow. Un grand nombre sont rétablis et ont rejoint leurs
+corps.</p>
+
+<p>Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
+et Moscou font bien connaître la situation de cet
+empire. Le projet d'incendier Moscou ayant été tenu secret,
+la plupart des seigneurs et des particuliers n'avaient rien
+enlevé.</p>
+
+<p>Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant
+les maisons qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que
+l'on n'est parvenu à sauver du feu que la dixième partie de la
+ville. Les neuf-dixièmes n'existent plus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">A Noilskoë, le 20 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-cinquième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont
+été évacués dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18
+sur Mojaïsk et Smolensk. Les caissons d'artillerie, les munitions
+prises, et une grande quantité de choses curieuses, et
+des trophées, ont été emballés et sont partis le 15. L'armée
+a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de se
+tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou
+le 19. Le quartier-général était le même jour à Desna.</p>
+
+<p>D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le
+même temps, on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient
+que l'empereur veut marcher sur Toula et Kalouga pour passer
+l'hiver dans ces provinces, en occupant Moscou par une
+garnison dans le Kremlin.</p>
+
+<p>Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin
+et brûler les établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera
+de cent lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers
+d'hiver dans un pays ami, et être à portée de recevoir
+tout ce qui existe dans les magasins de Dantzick, de Kowno,
+de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues de la guerre:
+ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de Pétersbourg
+de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis
+qu'il n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues;
+qu'il y a de Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis
+qu'il n'y a de Smolensk à Kiow que cent douze lieues, d'où
+l'on conclut que Moscou n'est pas une position militaire; or,
+Moscou n'a plus d'importance politique, puisque cette ville
+est brûlée et ruinée pour cent ans.</p>
+
+<p>L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la
+cavalerie: l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de
+Vinkovo, a été surprise par une horde de ces cosaques; ils
+étaient dans le camp avant qu'on pût être à cheval. Ils ont
+pris un parc du général Sébastiani de cent voitures de bagages,
+et fait une centaine de prisonniers. Le roi de Naples est
+monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et apercevant
+une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons,
+que l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée,
+rompue et taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp
+du roi, officier brave, a été tué dans cette charge, qui
+honore les carabiniers.</p>
+
+<p>Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en
+marche.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une
+garnison.</p>
+
+<p>Le temps est très-beau, comme en France en octobre,
+peut-être un peu plus chaud. Mais dans les premiers jours
+de novembre on aura des froids. Tout indique qu'il faut songer
+aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie, surtout, en a besoin.
+L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est très-bien
+portante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Borowsk, 23 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-sixième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit
+position à une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs
+redoutes pour défendre la ville; il s'y tint, espérant
+sans doute en imposer jusqu'au dernier moment. Le 14 septembre,
+ayant vu l'armée française marcher à lui, il prit son
+parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il traversa
+cette ville avec son quartier-général à neuf heures du
+matin. Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.</p>
+
+<p>Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on
+le laissât défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais
+au Kremlin, la canaille armée par le gouverneur, fit résistance
+et fut sur-le-champ dispersée. Dix mille soldats russes
+furent, le lendemain et les jours suivans, ramassés dans la
+ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât du pillage: c'étaient
+d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le nombre
+des prisonniers.</p>
+
+<p>Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde
+russe dit que l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus
+se battre, et parla beaucoup de paix. Il se porta sur la route
+de Kolomna, et notre avant-garde se plaça à cinq lieues de
+Moscou, au pont de la Moskwa. Pendant ce temps, l'armée
+russe quitta la route de Kolomna et prit celle de Kalouga
+par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la ville, à six
+lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de flammes
+et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes,
+était sombre et religieuse. La consternation était dans les
+âmes: on assure qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que
+le plus profond silence régnait dans toute l'armée comme dans
+la prière.</p>
+
+<p>On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc
+d'Istrie se porta à Desna avec un corps d'observation.</p>
+
+<p>Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite
+se porta sur ses derrières, menaçant de lui couper la
+route de Kalouga. Quoique le roi n'eût avec lui que l'avant-garde,
+l'ennemi ne se donna que le temps d'évacuer les retranchemens
+qu'il avait faits, et se porta six lieues en arrière,
+après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le prince
+Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
+l'Istia.</p>
+
+<p>Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général
+russe le 5 octobre, les communications se rétablirent entre
+nos avant-postes et ceux de l'ennemi, qui convinrent entre
+eux de ne pas s'attaquer sans se prévenir trois heures d'avance;
+mais le 18, à sept heures du matin, quatre mille cosaques
+sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon du
+général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde,
+qui n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent
+un houra sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était
+à pied à la distribution de farine. Cette cavalerie légère ne
+put se former qu'à un quart de lieue plus loin. Cependant
+l'ennemi pénétrant par cette trouée, un parc de douze pièces
+de canon et de vingt caissons du général Sébastiani fut pris
+dans un ravin, avec des voitures de bagages, au nombre de
+trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
+l'on avait portées dans le dernier bulletin.</p>
+
+<p>Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et
+deux colonnes d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles
+espéraient gagner le bois et le défilé de Voconosvo avant
+nous; mais le roi de Naples était là: il était à cheval. Il marcha,
+et enfonça la cavalerie de ligne russe dans dix ou douze
+charges différentes. Il aperçut la division de six bataillons ennemis
+commandée par le lieutenant-général Muller, la chargea
+et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le lieutenant-général
+Muller a été tué.</p>
+
+<p>Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait
+une division russe avec succès. Le général polonais Fischer
+a été tué d'un boulet.</p>
+
+<p>L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à
+la nôtre; mais il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde,
+ce qu'on ne vit presque jamais. Notre perte se monte
+à huit cents hommes tués, blessés ou pris; celle de l'ennemi
+est double. Plusieurs officiers russes ont été pris: deux de
+leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans cette
+journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la
+valeur et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la
+campagne, ce prince s'est montré digne du rang suprême où
+il est.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer
+son camp retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière,
+pour pouvoir tranquillement se porter sur les pays
+choisis pour ses quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper
+actuellement pour l'exécution de ses projets ultérieurs, avait
+ordonné, le 17, par le général Lauriston, à son avant-garde,
+de se placer derrière le défilé de Winkowo, afin que ses mouvemens
+ne pussent pas être aperçus. Depuis que Moscou
+avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
+cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le
+Kremlin avec trois mille hommes; mais le Kremlin, après
+quinze jours de travaux, ne fut pas jugé assez fort pour être
+abandonné vingt ou trente jours à ses propres forces; il aurait
+affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans donner
+un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou
+contre les mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes.
+Moscou est aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur.
+Une population de deux cent mille âmes, errant dans
+les bois voisins, mourant de faim, vient sur ses décombres
+chercher quelques débris et quelques légumes de jardins pour
+vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit pour
+un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
+aujourd'hui devenu sans importance politique.</p>
+
+<p>Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts
+avec soin, les autres évacués, l'empereur fit miner
+le Kremlin. Le duc de Trévise le fit sauter le 23, à deux
+heures du matin: l'arsenal, les casernes, les magasins, tout
+a été détruit. Cette ancienne citadelle, qui date de la fondation
+de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été!
+Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja. L'aide-de-camp
+de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
+percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et
+fait prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.</p>
+
+<p>Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe;
+il y séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à
+Fominskoi, toute l'armée ayant fait deux marches de flanc,
+et le 21 à Borowsk.</p>
+
+<p>L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner
+la Dwina, et prendre une position qui le rapproche de
+quatre-vingts lieues de Pétersbourg et de Wilna, double
+avantage, c'est-à-dire plus près de vingt marches des moyens
+et du but.</p>
+
+<p>De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou,
+il n'en restait plus que deux cents. On a dit qu'il en
+restait le quart, parce qu'on y a compris huit cents églises,
+encore une partie en est endommagée. De huit mille maisons
+de bois, il en restait à peu près cinq cents. On proposa à l'empereur
+de faire brûler le reste de la ville pour servir les Russes
+comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour de
+Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de
+campagne ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes
+de deux cents hommes chacune, et de les charger d'incendier
+tout à vingt lieues à la ronde. Cela apprendra aux
+Russes, disait-on, à faire la guerre en règle et non en Tartares.
+S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur répondre
+en leur en brûlant cent.</p>
+
+<p>L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé
+les malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires
+dont on aurait brûlé les châteaux, cent peut-être
+sont des sectateurs du Marat de la Russie; mais huit mille
+neuf cents sont de braves gens déjà trop victimes de l'intrigue
+de quelques misérables. Pour punir cent coupables, on en
+aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que l'on aurait
+mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres
+serfs innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté
+d'ordonner la destruction des citadelles et établissemens militaires,
+selon les usages de la guerre, sans rien faire perdre
+aux particuliers, déjà trop malheureux par les suites de cette
+guerre.</p>
+
+<p>Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il
+fait depuis vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du
+voyage de Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement
+riche, et qui peut se comparer aux meilleurs de la
+France et de l'Allemagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Vereia, le 27 octobre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-septième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23,
+l'armée allait suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi,
+on apprit que l'ennemi avait quitté son camp retranché,
+et se portait sur la petite ville de Maloiaroslawetz. On
+jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.</p>
+
+<p>Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons
+arriva le 23, à six heures du soir, sur la rive gauche,
+s'empara du pont, et le fit rétablir.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent
+dans la ville et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite,
+qui sont extrêmement favorables.</p>
+
+<p>Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant
+ce temps, l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre
+position derrière la ville: les divisions Delzons, Broussier
+et Pino, et la garde italienne furent successivement engagées.
+Ce combat fait le plus grand honneur au vice-roi et
+au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
+de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la
+ville fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi
+fut si précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces
+de canon dans la rivière.</p>
+
+<p>Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec
+son corps; et toute l'armée se trouva en bataille avec son
+artillerie, le 25, sur la position que l'ennemi occupait la
+veille.</p>
+
+<p>L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de
+Ghorodnia. A sept heures du matin, six mille cosaques,
+qui s'étaient glissés dans les bois, firent un houra général sur
+les derrières de la position, et enlevèrent six pièces de canon
+qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se porta au galop avec
+toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée, ramenée et
+jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle avait
+prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents
+de ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes
+de la garde ont été blessés, et trois tués. Le général de division
+comte Rapp a eu un cheval tué sous lui: l'intrépidité
+dont ce général a donné tant de preuves, se montre dans toutes
+les occasions. Au commencement de la charge, les officiers
+de cosaques appelaient la garde, qu'ils reconnaissaient, <i>muscadins
+de Paris</i>. Le major des dragons Letort s'était fait remarquer.
+A huit heures, l'ordre était rétabli.</p>
+
+<p>L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position
+de l'ennemi, et ordonna l'attaque pour le lendemain;
+mais dans la nuit l'ennemi a battu en retraite. Le prince
+d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues; l'empereur alors
+l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.</p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia.
+Le prince d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal
+duc d'Elchingen à Mojaïsk.</p>
+
+<p>Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le
+reste de l'automne: ce temps durera encore huit jours, et
+à cette époque nous serons rendus dans nos nouvelles positions.</p>
+
+<p>Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est
+distinguée; elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général
+baron Delzons, officier distingué, a été tué de trois
+balles. Notre perte est de quinze cents hommes tués ou blessés;
+celle des ennemis est de six à sept mille. On a trouvé sur
+le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi lesquels
+onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
+deux mois de service.</p>
+
+<p>L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a
+quelque consistance que par les nombreux renforts de cosaques
+récemment arrivés du Don. Des gens instruits assurent
+qu'il n'y a dans l'infanterie russe que le premier rang composé
+de soldats, et que les deuxième et troisième rangs sont remplis
+par des recrues et des milices, que, malgré la parole qu'on
+leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu
+trois généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement
+blessé.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Smolensk, le 11 novembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-huitième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à
+Viazma, et le 9 à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au
+6; mais, le 7, l'hiver a commencé, la terre s'est couverte
+de neige. Les chemins sont devenus très-glissans et très-difficiles
+pour les chevaux de trait. Nous en avons perdu beaucoup
+par le froid et les fatigues; les bivouacs de la nuit leur
+nuisent beaucoup.</p>
+
+<p>Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait
+pas vu l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les
+Arabes, rôdent sur les flancs et voltigent pour inquiéter.</p>
+
+<p>Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes
+d'infanterie russe, couverts par une nuée de cosaques, coupèrent
+la route, à une lieue de Viasma, entre le prince
+d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et le vice-roi
+firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin, la
+culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec
+bon nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de
+canon; depuis on n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement
+des cosaques.</p>
+
+<p>Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de
+trois mille chevaux de trait, et près de cent de nos caissons
+ont été détruits.</p>
+
+<p>Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions
+russes de Finlande et par un grand nombre de troupes
+de milice, a attaqua le 18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr;
+il a été repoussé par ce maréchal et par le général
+de Wrede, qui lui ont fait trois mille prisonniers, et ont
+couvert le champ de bataille de ses morts.</p>
+
+<p>Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que
+le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, marchait
+pour le renforcer, repassa la Dwina, et se porta à sa
+rencontre pour, sa jonction opérée avec lui, battre Wittgenstein
+et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr
+fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
+suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure.
+Le colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie
+légère a été blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle
+au pied. Le maréchal duc de Reggio est venu le remplacer,
+et a repris le commandement du deuxième corps.</p>
+
+<p>La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Molodetschino, le 3 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Vingt-neuvième bulletin de la grande armée.</i></p>
+
+<p>Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le
+mouvement de l'armée s'est exécuté avec le plus grand succès.
+Le froid a commencé le 9; dès ce moment, chaque nuit
+nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux, qui mouraient
+au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà
+perdu bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.</p>
+
+<p>L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite.
+Notre droite quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit
+pour pivot de ses opérations la ligne de Varsovie. L'empereur
+apprit à Smolensk, le 9, ce changement de ligne d'opérations,
+et présuma ce que ferait l'ennemi. Quelque dur
+qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si cruelle
+saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait arriver
+à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi;
+il partit le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le
+froid, qui avait commencé le 7, s'accrut subitement, et, du
+14 au 15 et au 16, le thermomètre marqua seize et dix-huit
+degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de
+verglas; les chevaux de cavalerie, d'artillerie, de train périssaient
+toutes les nuits, non par centaines, mais par milliers,
+surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de trente
+mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se
+trouva toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient
+sans attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne
+partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.</p>
+
+<p>Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14,
+presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans
+cavalerie, nous ne pouvions pas nous éclairer à un quart de
+lieue; cependant, sans artillerie, nous ne pouvions pas risquer
+une bataille et attendre de pied ferme; il fallait marcher
+pour ne pas être contraint à une bataille, que le défaut de
+munitions nous empêchait de désirer; il fallait occuper un
+certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans cavalerie
+qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
+un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse.
+Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement
+pour être au-dessus de toutes les chances du sort et
+de la fortune, parurent ébranlés, perdirent leur gaîté, leur
+bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et catastrophes;
+ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
+gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire
+dans des difficultés différentes à surmonter.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette
+affreuse calamité qui frappait l'armée française, chercha à
+en profiter. Il enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques,
+qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les
+trains et les voitures qui s'écartaient. Cette méprisable cavalerie,
+qui ne fait que du bruit, et n'est pas capable d'enfoncer
+une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur
+des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se repentir de
+toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre; il
+fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé,
+et y perdit beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
+l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il
+fut cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira
+avec cette intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi
+éloigné de lui pendant toute la journée du 18, et l'avoir
+constamment repoussé, à la nuit, il fit un mouvement
+par le flanc droit, passa le Borysthène, et déjoua tous les
+calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène à
+Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de
+monde, cessa là ses tentatives.</p>
+
+<p>L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk,
+et marchait sur Borisow. Le général Dombrowski défendit la
+tête de pont de Borisow avec trois mille hommes. Le 23, il
+fut forcé, et obligé d'évacuer cette position. L'ennemi passa
+alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la division Lambert
+faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par le
+duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de
+se porter sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de
+la Bérésina. Le 24, le duc de Reggio rencontra la division
+Lambert à quatre lieues de Borisow, l'attaqua, la battit, lui
+fit deux mille prisonniers, lui prit six pièces de canon, cinq
+cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie, et rejeta
+l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai Berkeim,
+avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une
+belle charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le
+pont, qui a plus de trois cents toises.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina;
+cette rivière est large de quarante toises; elle charriait
+assez de glaces; mais ses bords sont couverts de marais de
+trois cents toises de long, ce qui la rend un obstacle difficile
+à franchir.</p>
+
+<p>Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans
+différens débouchés où il présumait que l'armée française
+voudrait passer.</p>
+
+<p>Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir
+trompé l'ennemi par divers mouvemens faits dans la journée
+du 25, se porta sur le village de Studzianca, et fit aussitôt,
+malgré une division ennemie, et en sa présence, jeter deux
+ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa, attaqua l'ennemi,
+et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira sur
+la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du
+premier mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement.
+Toute la journée du 26 et du 27 l'armée passa.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait
+reçu ordre de suivre le mouvement du duc de Reggio, de
+faire l'arrière-garde, et de contenir l'armée russe de la Dwina
+qui le suivait. La division Partouneaux faisait l'arrière-garde
+de ce corps. Le 27 à midi, le duc de Bellune arriva avec
+deux divisions au pont de Studzianca.</p>
+
+<p>La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une
+brigade de cette division qui formait l'arrière-garde, et qui
+était chargée de brûler les ponts, partit à sept heures du
+soir; elle arriva entre dix et onze heures; elle chercha sa
+première brigade et son général de division qui étaient partis
+deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés en route.
+Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
+Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première
+brigade, partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à
+droite au lieu de prendre à gauche, et a fait deux ou trois
+lieues dans cette direction; que dans la nuit, et transie de
+froid, elle s'est ralliée aux feux de l'ennemi, qu'elle a pris
+pour ceux de l'armée française; entourée ainsi, elle aura été
+enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
+deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois
+pièces d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division
+n'était pas avec sa colonne, et avait marché isolément.</p>
+
+<p>Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune
+gardait la tête de pont sur la rive gauche; le duc
+de Reggio, et derrière lui toute l'armée, était sur la rive
+droite.</p>
+
+<p>Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de
+Volhynie communiquèrent; elles concertèrent une attaque.
+Le 28, à la pointe du jour, le duc de Reggio fit prévenir
+l'empereur qu'il était attaqué; une demi-heure après, le duc
+de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée prit les armes.
+Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio, et
+le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat
+devint vif; l'ennemi voulut déborder notre droite; le général
+Doumerc, commandant la cinquième division de cuirassiers,
+et qui faisait partie du deuxième corps resté sur la
+Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
+et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion
+de la Vistule s'engageait dans les bois pour percer le
+centre de l'ennemi, qui fut culbuté et mis en déroute. Ces
+braves cuirassiers enfoncèrent successivement six carrés d'infanterie,
+et mirent en déroute la cavalerie ennemie qui venait
+au secours de son infanterie: six mille prisonniers, deux drapeaux
+et six pièces de canon tombèrent en notre pouvoir.</p>
+
+<p>De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement
+l'ennemi, le battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le
+tint hors la portée du canon du pont. Le général Fournier fit
+une belle charge de cavalerie.</p>
+
+<p>Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a
+beaucoup souffert. Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure
+n'est pas dangereuse; c'est une balle qu'il a reçue dans
+le côté.</p>
+
+<p>Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille.
+Nous avions à choisir entre deux routes, celle de Minsk et
+celle de Wilna. La route de Minsk passe au milieu d'une
+forêt et de marais incultes, et il eût été impossible à l'armée
+de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire, passe dans
+de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en munitions,
+horriblement fatiguée de cinquante jours de marche,
+traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats,
+avait besoin d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général
+fut à Plechnitsi; le 1er décembre à Slaiki, et le
+3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les premiers convois de
+Wilna.</p>
+
+<p>Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
+bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.</p>
+
+<p>Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de
+se refaire, de remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel,
+c'est le résultat de l'exposé qui vient d'être fait. Le
+repos est son premier besoin. Le matériel et les chevaux arrivent.
+Le général Bourcier a déjà plus de vingt mille chevaux
+de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a déjà réparé
+ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
+beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont
+perdu leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux;
+quelques-uns par le fait des embuscades des cosaques. Les
+cosaques ont pris nombre d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes
+qui levaient les positions, et d'officiers blessés qui
+marchaient sans précaution, préférant courir des risques plutôt
+que de marcher posément et dans les convois.</p>
+
+<p>Les rapports des officiers-généraux commandant les corps
+feront connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués,
+et les détails de tous ces mémorables événemens.</p>
+
+<p>Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché
+au milieu de sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal
+duc d'Istrie, et l'infanterie, commandée par le duc de
+Dantzick. S. M. a été satisfaite du bon esprit que sa garde a
+montré; elle a toujours été prête à se porter partout où les
+circonstances l'auraient exigé; mais les circonstances ont
+toujours été telles que sa simple présence a suffi, et qu'elle
+n'a pas été dans le cas de donner.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer
+et tous les aides-de-camp et les officiers militaires de
+la maison de l'empereur, ont toujours accompagné sa Majesté.</p>
+
+<p>Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû
+réunir les officiers auxquels il restait un cheval, pour en former
+quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune.
+Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les
+colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé
+par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de
+Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses mouvemens.</p>
+
+<p>La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 18 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur
+à Paris.</i></p>
+
+<p>Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de
+Smorgony, le roi de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel,
+et les maréchaux ducs d'Elchingen, de Dantzick, de
+Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc d'Istrie, et leur fit connaître
+qu'il avait nommé le roi de Naples son lieutenant-général
+pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.</p>
+
+<p>S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs
+heures à M. le duc de Bassano.</p>
+
+<p>S. M. voyagea <i>incognito</i> dans un seul traîneau, avec et sous
+le nom du <i>duc de Vicence</i>. Elle visita les fortifications de
+Praga, parcourut Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue.
+Deux heures avant son départ, elle fit chercher le
+comte Potocki et le ministre des finances du grand-duché,
+qu'elle entretint long-temps.</p>
+
+<p>S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et
+descendit chez le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint
+long-temps avec le roi de Saxe, et repartit immédiatement,
+prenant la route de Leipsick et de Mayence.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 20 décembre 1812.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du
+conseil d'état, envoyées pour le féliciter sur son retour de
+Russie.</i></p>
+
+<p class="milieu"><i>Au Sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la
+gloire et la puissance de la France; mais mes premières pensées
+sont pour tout ce qui peut perpétuer la tranquillité intérieure,
+et mettre à jamais mes peuples à l'abri des déchiremens
+des factions et des horreurs de l'anarchie. C'est sur
+ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai fondé, avec la
+volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont attachées
+désormais les destinées de la patrie.</p>
+
+<p>«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des
+nations; mais des magistrats pusillanimes détruisent l'empire
+des lois, les droits du trône, et l'ordre social lui-même.</p>
+
+<p>«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au
+champ d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant
+le souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse
+encore.</p>
+
+<p>«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai
+demandé à la Providence un nombre d'années déterminé. On
+détruit dans un moment, mais on ne peut réédifier sans le
+secours du temps. Le plus grand besoin de l'état est celui de
+magistrats courageux.</p>
+
+<p>«Nos pères avaient pour cri de ralliement: <i>Le roi est
+mort, vive le roi!</i> Ce peu de mots contient les principaux
+avantages de la monarchie. Je crois avoir bien étudié l'esprit
+que mes peuples ont montré dans les différens siècles; j'ai
+réfléchi à ce qui a été fait aux différentes époques de notre
+histoire: j'y penserai encore.</p>
+
+<p>«La guerre que je soutiens contre la Russie est une
+guerre politique. Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu
+lui épargner les maux qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu
+armer la plus grande partie de sa population contre elle-même,
+en proclamant la liberté des esclaves: un grand nombre
+de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
+l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe,
+je me suis refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et
+aux plus horribles supplices bien des familles. Mon armée a
+essuyé des pertes, mais c'est par la rigueur prématurée de la
+saison.</p>
+
+<p>«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Au conseil d'état.</i></p>
+
+<p>«Conseillers d'état,</p>
+
+<p>«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve
+une bien vive satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour
+pour mon fils, c'est qu'il est convaincu, par sentiment, des
+bienfaits de la monarchie.</p>
+
+<p>«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui,
+en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur
+ses bases fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier
+les lois à la connaissance du coeur humain et aux leçons
+de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a
+éprouvés notre belle France. Ces erreurs devaient et ont effectivement
+amené le régime des hommes de sang. En effet,
+qui a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir?
+qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté
+qu'il était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le
+respect des lois, en les faisant dépendre, non des principes
+sacrés de la justice, de la nature des choses et de la justice
+civile, mais seulement de la volonté d'une assemblée composée
+d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles,
+administratives, politiques et militaires? Lorsqu'on
+est appelé à régénérer un état, ce sont des principes constamment
+opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le coeur
+humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages
+et les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes
+que le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais
+perdre de vue; il doit y joindre un courage à toute épreuve;
+et, à l'exemple des présidens Harlay et Molé, être prêt à périr
+en défendant le souverain, le trône et les lois.</p>
+
+<p>«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état
+m'a données dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au Sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses
+éclatantes les services qui nous ont été rendus, spécialement
+dans cette dernière campagne, par notre cousin le maréchal
+duc d'Elchingen.</p>
+
+<p>«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer
+le souvenir honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances
+où nos armées nous ont donné tant de preuves signalées
+de leur bravoure et de leur dévouement, et que tout
+ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire dans la postérité
+était conforme à la gloire et aux intérêts de notre couronne.</p>
+
+<p>«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous
+le titre de principauté de la Moskwa, le château de Rivoli,
+département du Pô, et les terres qui en dépendent, pour
+être possédés par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen
+et ses descendans, aux closes et conditions portées aux lettres patentes
+que nous avons ordonné à notre cousin le prince archi-chancelier
+de l'empire de faire expédier par le conseil du
+sceau des titres.</p>
+
+<p>«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
+principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire
+et ses descendans puissent soutenir dignement le nouveau
+titre que nous conférons, et ce, au moyen des dispositions
+qui nous sont compétentes.</p>
+
+<p>«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos lettres-patentes,
+que la principauté que nous avons érigée en
+faveur de notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne
+donne à lui et à ses descendans d'autres rang et prérogatives
+que ceux dont jouissent les ducs parmi lesquels ils prendront
+rang selon la date de l'érection du titre.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 14 février 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,</p>
+
+<p>«La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une
+occasion favorable aux projets des Anglais sur la péninsule.
+Ils ont fait de grands efforts. Toutes leurs espérances ont été
+déçues.... Leur armée a échoué devant la citadelle de Burgos,
+et a dû, après avoir essuyé de grandes pertes, évacuer
+le territoire de toutes les Espagnes.</p>
+
+<p>«Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises
+ont été constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno,
+de Polotsk, de Mohilow, de Smolensk, de la Moskwa, de
+Maloiaroslawetz. Nulle part les armées russes n'ont pu tenir
+devant nos aigles; <i>Moscou est tombé en notre pouvoir.</i></p>
+
+<p>«Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées, et que
+l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares
+ont tourné leurs mains parricides contre les plus belles
+provinces de ce vaste empire qu'ils avaient été appelés à défendre.
+Ils ont, en peu de semaines, malgré les larmes et le
+désespoir des infortunés Moscovites, incendié plus de quatre
+mille de leurs plus beau villages, plus de cinquante de leurs
+plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne haine, et
+sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant
+d'un désert. <i>Nous avons triomphé de tous ces obstacles!</i>
+L'incendie même de Moscou où, en quatre jours, ils ont
+anéanti le fruit des travaux et des épargnes de quarante générations,
+n'avait rien changé à l'état prospère de mes affaires.....
+Mais la rigueur excessive et prématurée de l'hiver
+a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. <i>En peu de
+nuits, j'ai vu tout changer.</i> J'ai fait de grandes pertes. Elles
+auraient brisé mon âme si, dans ces grandes circonstances,
+j'avais dû être accessible à d'autres sentimens qu'à l'intérêt,
+à la gloire et à l'avenir de mes peuples.</p>
+
+<p>«A la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre
+a été grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes.
+Elle offrait nos plus belles provinces pour récompense à la
+trahison. Elle mettait pour condition à la paix le déchirement
+de ce bel empire: c'était, sous d'autres termes, proclamer
+<i>la guerre perpétuelle</i>.</p>
+
+<p>«L'énergie de mes peuples, dans ces grandes circonstances,
+leur attachement à l'intégrité de l'empire, qu'ils m'ont montré,
+ont dissipé toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à
+un sentiment plus juste des choses.</p>
+
+<p>«Les malheurs qu'a produits la rigueur des climats ont fait
+ressortir dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de
+cet empire, fondé sur les efforts et l'amour de cinquante millions
+de citoyens, et sur les ressources territoriales des plus
+belles contrées du monde.</p>
+
+<p>«C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos
+peuples du royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et
+des départemens réunis, rivaliser avec les anciens Français,
+et sentir qu'il n'y a pour eux d'espérance, d'avenir et de bien,
+que dans la consolidation et le triomphe du grand empire.</p>
+
+<p>«Les agens de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins
+l'esprit de révolte contre les souverains. L'Angleterre
+voudrait voir le continent entier en proie à la guerre civile
+et à toutes les fureurs de l'anarchie; mais la Providence l'a
+elle-même désignée pour être la première victime de l'anarchie
+et de la guerre civile.</p>
+
+<p>«J'ai signé directement avec le pape un concordat qui
+termine tous les différens qui s'étaient malheureusement élevés
+dans l'église. La dynastie française règne et régnera en
+Espagne. Je suis satisfait de la conduite de tous mes alliés.
+Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai l'intégrité de
+leurs états. Les Russes rentreront dans leur affreux climat.</p>
+
+<p>«Je désire la paix; elle est nécessaire au monde. Quatre
+fois, depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai
+proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais
+qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur
+de mon empire. Ma politique n'est point mystérieuse;
+j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais faire.</p>
+
+<p>«Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples
+doivent se tenir prêts à toute espèce de sacrifices; car une
+mauvaise paix ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout
+serait compromis, même la prospérité de nos neveux.</p>
+
+<p>«L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la
+souveraineté de son pavillon; les voeux du monde l'accompagnent
+dans cette glorieuse lutte. Si elle la termine en obligeant
+les ennemis du continent à reconnaître le principe que le pavillon
+couvre la marchandise et l'équipage, et que les neutres
+ne doivent pas être soumis à des blocus sur le papier, le tout
+conformément aux stipulations du traité d'Utrecht, l'Amérique
+aura mérité de tous les peuples. La postérité dira que
+l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les
+a reconquis.</p>
+
+<p>«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître, dans l'exposé
+de la situation de l'empire, l'état prospère de l'agriculture,
+des manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi
+que l'accroissement toujours constant de notre population.
+Dans aucun siècle l'agriculture et les manufactures n'ont été
+en France à un plus haut degré de prospérité.</p>
+
+<p>«J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes
+les dépenses qu'exigent les circonstances; mais moyennant
+différentes mesures que vous proposera mon ministre des finances,
+je ne devrai imposer aucune nouvelle charge à mes
+peuples.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">De notre palais de l'Elysée, le 30 mars 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettres-patentes.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, roi d'Italie; protecteur de la confédération
+du Rhin, médiateur de la confédération suisse, etc., etc;</p>
+
+<p>A tous ceux qui ces présentes verront, salut.</p>
+
+<p>Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice
+et reine Marie-Louise, des marques de la haute confiance
+que nous avons en elle, nous avons résolu de l'investir, comme
+nous l'investissons par ces présentes, du droit d'assister aux
+conseils du cabinet, lorsqu'il en sera convoqué pendant la durée
+de mon règne, pour l'examen des affaires les plus importantes
+de l'état; et attendu que nous sommes dans l'intention
+d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées, pour
+délivrer le territoire de nos alliés, nous avons également résolu
+de conférer, comme nous conférons par ces présentes,
+à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine, le titre de
+régente, pour en exercer les fonctions, en conformité de nos
+intentions et de nos ordres, tels que nous les aurons fait transcrire
+sur le livre de l'état; entendant qu'il soit donné connaissance
+aux princes grands dignitaires et à nos ministres, desdits
+ordres et instructions, et qu'en aucun cas, l'impératrice
+ne puisse s'écarter de leur teneur, dans l'exercice des fonctions
+de régente.</p>
+
+<p>Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom,
+le sénat, le conseil-d'état, le conseil des ministres et le conseil
+privé, notamment pour l'examen des recours en grâce,
+sur lesquels nous l'autorisons à prononcer, après avoir entendu
+les membres dudit conseil privé. Toutefois notre intention
+n'est point que par suite de la présidence conférée à
+l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa signature,
+la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune
+loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des
+ordres et instructions mentionnées ci-dessus.</p>
+
+<p>Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire,
+de donner communication des présentes lettres-patentes
+au sénat, qui les fera transcrire sur ses registres, et à notre
+grand-juge ministre de la justice, de les faire publier au bulletin
+des lois, et de les adresser à nos cours impériales, pour
+y être lues, publiées et transcrites sur les registres d'icelles.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 3 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Message de l'empereur et roi au Sénat.</i></p>
+
+<p>Sénateurs,</p>
+
+<p>Conformément aux constitutions de l'empire, nous vous
+présentons comme candidats pour la place vacante au sénat
+par la mort du comte de Bougainville, le baron Lacuée, premier
+président de la cour impériale d'Agen, présenté par le
+collège électoral du département de Lot-et-Garonne; le baron
+d'Haubersaert, premier président de la cour impériale
+de Douai, présenté par le collège électoral du département
+du Nord; le président Berthereau, présenté par le collège
+électoral du département de la Seine.</p>
+
+<p>Nous sommes bien aise que nos cours impériales voient
+dans le choix de ces trois magistrats notre satisfaction de la
+manière dont elles remplissent nos voeux pour l'administration
+de la justice.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 5 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Message de l'empereur et roi au Sénat.</i></p>
+
+<p>Sénateurs,</p>
+
+<p>Nous avons nommé pour remplir les treize places vacantes
+au sénat:</p>
+
+<p>Le cardinal Bayane, prélat distingué par ses vertus religieuses,
+l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus
+à la patrie; il a travaillé au concordat de Fontainebleau,
+qui complète les libertés de nos églises; oeuvre commencée
+par saint Louis, continuée par Louis XIV, et achevée par
+nous; le baron Bourlier, évêque d'Evreux, le doyen de nos
+évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne
+de Paris, société qui a rendu de si importans services à l'état,
+en démêlant, au milieu des ténèbres des siècles, les vrais
+principes de notre religion, d'avec les prétentions subversives
+de l'indépendance des couronnes. Nous désirons que le clergé
+de notre empire voie dans ces choix un témoignage de la satisfaction
+que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et
+de son attachement à notre personne.</p>
+
+<p>Le comte Legrand, général de division, couvert d'honorables
+blessures, et auquel nous avons les plus grandes obligations
+pour les services qu'il nous a rendus dans les circonstances
+les plus importantes.</p>
+
+<p>Le comte Chasseloup-Laubat, le comte Gassendi, et le
+comte Saint-Marsan, conseillers en notre conseil-d'état. Nous
+désirons que notre conseil voie dans cette distinction accordée
+à trois de ses membres, le contentement que nous avons
+de ses services;</p>
+
+<p>Le comte Barbé-Marnois, premier président de notre cour
+des comptes: en peu d'années et par un travail assidu, notre
+cour des comptes a liquidé tout l'arriéré, et atteint le but
+pour lequel nous l'avions instituée.</p>
+
+<p>Le comte De Crois, l'un de nos chambellans, présenté par
+le collège électoral du département de Sambre et Meuse: les
+officiers de notre maison verront dans cette distinction accordée
+à l'un d'eux, la satisfaction que nous avons de la fidélité
+et de l'attachement qu'ils nous montrent dans toutes les
+circonstances.</p>
+
+<p>Le duc de Cadore, ministre d'état, intendant-général de
+notre maison; le duc de Frioul, notre grand-maréchal; le
+comte de Montesquiou, notre grand-chambellan; le duc de
+Vicence, notre grand-écuyer; le comte de Ségur, notre grand-maître
+des cérémonies.</p>
+
+<p>Nous voyons de l'utilité à faire siéger au sénat les grands-officiers
+de notre couronne; nous sommes bien aise de leur
+donner cette preuve de notre satisfaction.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CAMPAGNE DE SAXE.</h3>
+
+<h3>LIVRE HUITIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DARS LE NORD, AU 30
+MARS.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Dans cette campagne et dans la suivante, Napoléon,
+comme s'il eût prévu que la victoire allait l'abandonner pour
+toujours, cessa d'envoyer dans sa capitale ces bulletins guerriers,
+fidèles témoignages de ses succès sur les champs de bataille.
+Les nouvelles des armées étaient adressées à l'impératrice, et
+Publiées par extrait dans le Moniteur. Mais la rédaction n'en
+appartenait pas moins à l'empereur, et c'est à ce titre que nous
+les publions. Il sera curieux de comparer la peinture de nos revers
+tracée de la même main qui avait improvisé les brillans bulletins
+d'Austerlitz, de Iéna et de Friedland.]</blockquote>
+
+<p>La garnison de Dantzick avait éloigné l'ennemi de toutes
+les hauteurs d'Oliva, dans les premiers jours de mars.</p>
+
+<p>Les garnisons de Thorn et de Modlin étaient dans le meilleur
+état. Le corps qui bloquait Zamosc s'en était éloigné.</p>
+
+<p>Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin et Glogau n'étaient
+pas assiégées. L'ennemi se tenait hors de la portée du
+canon de ces forteresses. La garnison de Stettin avait brûlé
+tous les faubourgs et préparé tout le terrain autour de la
+place.</p>
+
+<p>La garnison de Spandau avait également brûlé tout ce qui
+pouvait gêner la défense de la place.</p>
+
+<p>Sur l'Elbe, le 17, on avait fait sauter une arche du pont
+de Dresde, et le général Durutte avait pris position sur la rive
+gauche. Les Saxons s'étaient portés autour de Torgau.</p>
+
+<p>Le vice-roi était parti de Leipsick, et avait porté, le 21,
+son quartier-général à Magdebourg.</p>
+
+<p>Le général Lapoype commandait à Wittenberg le pont et
+la place, qui étaient armés et approvisionnés pour plusieurs
+mois. On l'avait remise en bon état.</p>
+
+<p>Arrivé à Magdebourg, le vice-roi avait envoyé le 22 le
+général Lauriston sur la rive droite de l'Elbe. Le général
+Maison s'était porté à Mockern et avait poussé des postes
+sur Burg et Ziczar; il n'a trouvé que quelques pulks de troupes
+légères, qu'il a culbutés et sur lesquels il a pris ou tué
+une soixantaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le 12, le général Carra-Saint-Cyr, commandant la trente-deuxième
+division militaire, avait jugé convenable de repasser
+sur la rive gauche de l'Elbe, et de laisser Hambourg à la
+garde des autorités et des gardes nationales. Du 15 au 20,
+différentes insurrections se manifestèrent dans les départemens
+des Bouches-de-l'Elbe et de l'Ems.</p>
+
+<p>Le général Morand, qui occupait la Poméranie suédoise,
+ayant appris l'évacuation de Berlin, faisait sa retraite sur
+Hambourg. Il passa l'Elbe à Zollenpischer, et le 17, il fit sa
+jonction avec le général Carra-Saint-Cyr. Deux cents hommes
+de troupes légères ennemies ayant atteint son arrière-garde,
+il les fit charger et leur tua quelques hommes. Le général
+Morand se porta sur la rive gauche, et le général Saint-Cyr
+se dirigea sur Brème.</p>
+
+<p>Le 24, le général Saint-Cyr fit partir deux colonnes mobiles,
+pour se porter sur les batteries de Calsbourg et de
+Blexen, que des contrebandiers aidés des paysans et de quelques
+débarquemens anglais avaient enlevées. Ces colonnes
+ont mis les insurgés en déroute et repris les batteries. Les
+chefs ont été pris et fusillés. Les Anglais débarqués n'étaient
+qu'une centaine; on n'a pu leur faire que quarante prisonniers.</p>
+
+<p>Le vice-roi avait réuni toute son armée, forte de cent
+mille hommes et de trois cents pièces de canon, autour de
+Magdebourg, manoeuvrant sur les deux rives.</p>
+
+<p>Le général de brigade Montbrun, qui, avec une brigade
+de cavalerie, occupait Steindal, ayant appris que l'ennemi
+avait passé le bas Elbe dans des bateaux près de Werden,
+s'y porta le 28, chassa les troupes légères de l'ennemi, et
+entra dans Werden au galop. Le quatrième de lanciers exécuta
+une charge à fond, dans laquelle il tua une cinquantaine
+de cosaques et en prit douze. L'ennemi se hâta de regagner
+la rive droite de l'Elbe. Trois gros bateaux furent coulés bas,
+et quelques barques chavirèrent; elles pouvaient être chargées
+de soixante chevaux et d'un pareil nombre d'hommes. On a
+pu sauver dix-sept cavaliers, parmi lesquels se sont trouvés
+deux officiers, dont un aide-de-camp du général Dornberg,
+qui commandait cette colonne.</p>
+
+<p>Il paraît qu'un corps de troupes légères, d'un millier de
+chevaux, de deux mille hommes d'infanterie et de six pièces
+de canon, est parvenu à se diriger du côté de Brunswick,
+pour exciter à la révolte le Hanovre et le royaume de Westphalie.
+Le roi de Westphalie s'est mis à la poursuite de ce
+corps, et d'autres colonnes envoyées par le vice-roi arrivent
+sur ses derrières.</p>
+
+<p>Quinze cents hommes de troupes légères ennemies ont
+passé l'Elbe le 27, près de Dresde, sur des batelets. Le général
+Durutte marche sur eux. Les Saxons avaient laissé ce
+point dégarni, en se groupant autour de Torgau.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était arrivé le 26 avec son quartier-général
+et son corps d'armée à Wurtzbourg; son avant-garde
+débouchait des montagnes de la Thuringe.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse a porté le 22 mars son quartier-général
+à Hanau; ses divisions s'y réunissaient.</p>
+
+<p>Au 30 mars, l'avant-garde du corps d'observation d'Italie
+était arrivée à Augsbourg. Tout le corps traversait le Tyrol.</p>
+
+<p>Le 27, le général Vandamme arrivait de sa personne à
+Brème. Les divisions Dumonceau et Dufour avaient déjà
+dépassé Wesel.</p>
+
+<p>Indépendamment de l'armée du vice-roi, des armées du
+Mein et du corps du roi de Westphalie, il y aura dans la
+première quinzaine d'avril, près de cinquante mille hommes
+dans la trente-deuxième division militaire, afin de faire
+un exemple sévère des insurrections qui ont troublé cette division.
+Le comte de Bentink, maire de Varel, a eu l'infamie
+de se mettre à la tête des révoltés. Ses propriétés seront confisquées,
+et il aura, par sa trahison, consommé à jamais la
+ruine de sa famille.</p>
+
+<p>Pendant tout le mois de mars, il n'y a eu aucune affaire.
+Dans toutes les escarmouches, dont celle du 28 (à Werden)
+est, de beaucoup, la plus considérable, l'armée française
+a toujours eu le dessus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 5
+AVRIL.</p>
+
+<p>Les nouvelles de Dantzick étaient satisfaisantes. La nombreuse
+garnison a formé des camps en dehors. L'ennemi se
+tenait éloigné de la place, et ne paraissait pas en disposition
+de rien tenter. Deux frégates anglaises s'étaient fait voir devant
+la place.</p>
+
+<p>A Thorn, il n'y avait rien de nouveau. On y avait mis le
+temps à profit pour améliorer les fortifications.</p>
+
+<p>L'ennemi n'avait que très-peu de forces devant Modlin; le
+général Daendels en a profité pour faire une sortie, a repoussé
+le corps ennemi, et s'est emparé d'un gros convoi, où il y
+avait entre autres cinq cents boeufs.</p>
+
+<p>La garnison de Zamosc est maîtresse du pays à six lieues à
+la ronde, l'ennemi n'observant cette place qu'avec quelque
+cavalerie légère.</p>
+
+<p>Le général Frimont et le prince Poniatowski étaient toujours
+dans la même position sur la Pilica.</p>
+
+<p>Stettin, Custrin et Glogau étaient dans le même état. L'ennemi
+paraissait avoir des projets sur Glogau dont le blocus
+était resserré.</p>
+
+<p>Le corps ennemi qui, le 27 mars, a passé l'Elbe à Werden,
+et dont l'arrière-garde a été défaite le 28 par le général
+Montbrun, et jetée dans la rivière, s'était dirigé sur Luxembourg.</p>
+
+<p>Le 29, le général Morand partit de Brême, et se porta sur
+Lunebourg, où il arriva le premier avril. Les habitans, soutenus
+par quelques troupes légères de l'ennemi, voulurent
+faire résistance; les portes furent enfoncées à coups de canon,
+une trentaine de ces rebelles passés par les armes, et la ville
+fut soumise.</p>
+
+<p>Le 2, le corps ennemi qu'on supposait de trois à quatre
+mille hommes, cavalerie, infanterie et artillerie, se présenta
+devant Lunebourg. Le général Morand marcha à sa rencontre
+avec sa colonne, composée de huit cents Saxons, et de deux
+cents Français, avec une trentaine de cavaliers et quatre pièces
+de canon. La canonnade s'engagea. L'ennemi avait été
+forcé de quitter plusieurs positions, lorsque le général Morand
+fut tué par un boulet. Le commandement passa à un
+colonel saxon. Les troupes, étonnées de la perte de leur chef,
+se replièrent dans la ville; et après s'y être défendues pendant
+une demi-journée, elles capitulèrent le soir. L'ennemi
+fit ainsi prisonniers sept cents Saxons et deux cents Français.
+Une partie des prisonniers ont été repris.</p>
+
+<p>Le lendemain, le général Montbrun, commandant l'avant-garde
+du corps du prince d'Eckmühl, arriva à Lunebourg.
+L'ennemi, instruit de son approche, avait évacué la ville
+en toute hâte et repassé l'Elbe. Le prince d'Eckmühl, arrivé
+le 4, a forcé l'ennemi à retirer tous ses partis de la rive gauche
+de l'Elbe, et a fait occuper Stade.</p>
+
+<p>Le 5, le général Vandamme avait réuni à Brême les divisions
+Saint-Cyr et Dufour. Le général Dumonceau, avec sa
+division, était à Minden.</p>
+
+<p>Le vice-roi a rencontré, le 2 avril, une division prussienne
+en avant de Magdebourg sur la rive droite de l'Elbe, l'a culbutée,
+l'a poursuivie l'espace de plusieurs lieues, et lui a fait
+quelques centaines de prisonniers.</p>
+
+<p>La brigade bavaroise, qui fait partie de la division du général
+Durutte, a eu, le 29 mars, une affaire à Coldiz avec
+la cavalerie ennemie. Cette infanterie a repoussé toutes les
+charges que l'ennemi a tentées sur elle, et lui a tué plus de
+cent hommes, parmi lesquels on a reconnu un colonel et plusieurs
+officiers. La perte des Bavarois n'a été que de seize
+hommes blessés. Depuis lors le général Durutte a continué
+son mouvement sans être inquiété, pour se porter sur la Saale
+à Bernbourg.</p>
+
+<p>Un détachement de cavalerie ennemie était entré le 5 dans
+Leipsick.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était en observation à Calbe et Bernbourg
+sur la Saale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+10 AVRIL</p>
+
+<p>Le 5, la trente-cinquième division, commandée par le général
+Grenier, a eu une affaire d'avant-postes sur la rive droite
+de l'Elbe, à quatre lieues de Magdebourg. Quatre bataillons
+de cette division seulement ont été engagés. L'infanterie a
+montré son intrépidité ordinaire, et l'ennemi a été repoussé.</p>
+
+<p>Le 7, le vice-roi étant instruit que l'ennemi avait passé
+l'Elbe à Dessau, a envoyé le cinquième corps et une partie
+du onzième pour appuyer le deuxième corps, commandé par
+le duc de Bellune. Lui-même il s'est porté à Stassfurt, où
+son quartier-général était le 9, et il a réuni son armée sur la
+Saale, la gauche à l'Elbe, la droite appuyée aux montagnes
+du Hartz, et la réserve à Magdebourg.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl, qui le 8 avait son quartier-général
+à Lunebourg, se mettait en marche pour se rapprocher de
+Magdebourg.</p>
+
+<p>L'artillerie des divisions du général Vandamme arrivait à
+Brême et à Minden.</p>
+
+<p>La tête d'un corps composé de deux divisions, qui doit
+prendre position à Wesel, sous les ordres du général Lemarrois,
+commençait à arriver.</p>
+
+<p>Le 10, le général Souham avait envoyé un régiment à
+Erfurt, où on n'avait pas encore de nouvelles des troupes légères
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse prenait position sur les hauteurs d'Eisenach.</p>
+
+<p>L'armée française du Mein paraissait en mouvement dans
+différentes directions.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel était attendu à Mayence.</p>
+
+<p>Une partie de l'état-major de l'empereur y était arrivée, ce
+qui faisait présumer l'arrivée prochaine de ce souverain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+20 AVRIL.</p>
+
+<p>Dantzick, Thorn, Modlin, Zamosc, étaient dans le même
+état.</p>
+
+<p>Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, n'étaient que faiblement
+bloqués.</p>
+
+<p>Magdebourg était le point de réserve du vice-roi.</p>
+
+<p>Wittemberg et Torgau étaient en bon état. La garnison de
+Wittemberg avait repoussé l'attaque de vive force.</p>
+
+<p>Le général Vandamme était en avant de Brême; le général
+Sébastiani entre Celle et le Weser; le vice-roi dans la même
+position, la gauche sur l'Elbe, à l'embouchure de la Saale,
+et la droite au Hartz, occupant Bernbourg, sa réserve à
+Magdebourg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était à Erfurt; le duc de Raguse
+à Gotha, occupant Langen-Saltza; le duc d'Istrie à Eisenach;
+le comte Bertrand à Cobourg.</p>
+
+<p>Le général Souham était à Weymar. La ville avait été
+occupée par trois cents hussards prussiens, qui furent éparpillés
+dans la journée du 19 par un escadron du dixième de
+hussards, et un escadron badois, sous les ordres du général
+Laboissière. On leur a pris soixante hussards et quatre officiers,
+parmi lesquels se trouve un aide-de-camp du général
+Blucher.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Mayence, le 24 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>S. M. l'empereur a passé, le 22 du mois, la revue de quatre
+beaux régimens de la vieille garde; il a témoigné sa satisfaction
+du bel état des ces troupes; elles sont arrivées à
+Mayence en poste, et n'ont mis que six jours pour faire la
+route; elles étaient si peu fatiguées, qu'elles ont passé le Rhin
+sur-le-champ. Le général Curial est arrivé à Mayence avec
+les cadres des douze nouveaux régimens de la jeune garde
+qui s'organisent en cette ville. Toutes les fournitures destinées
+à l'équipement de ces troupes sont arrivées à Mayence
+par les transports accélérés.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione a été nommé gouverneur militaire
+des grands-duchés de Francfort et de Wurtzbourg. La citadelle
+de Wurtzbourg a été armée et approvisionnée.</p>
+
+<p>Les bruits qui avaient été répandus sur une prétendue défaite
+du général Sébastiani et sur la mort de ses aides-de-camp
+sont faux et controuvés; au contraire, se proposant
+d'attirer l'ennemi à lui, il ordonna au général Maurin d'évacuer
+Celle; douze cents cosaques s'y jetèrent sur-le-champ.
+Le 28, le général Maurin rentra précipitamment dans Celle,
+pêle-mêle avec l'ennemi, qui fut mis dans une déroute complète,
+et perdit une cinquantaine de tués, grand nombre de
+blessés et une centaine de prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Sébastiani se portait sur
+Ueltzen; il chassa de Gros-OEsingen un parti de six cents
+cosaques, qui se reploya sur Sprakensehl, où l'ennemi avait
+réuni quinze cents cavaliers. Le général Sébastiani les fit aussitôt
+charger et enfoncer; on leur a tué vingt-cinq hommes,
+blessé beaucoup plus, et pris une vingtaine de cosaques; les
+fuyards ont été poursuivis jusque près d'Ueltzen.</p>
+
+<p>Le général Vandamme commande à Brême; il a sous ses
+ordres les trois divisions Dufour, Saint-Cyr et Dumonceau.</p>
+
+<p>L'effervescence des esprits se calme dans la trente-deuxième
+division militaire; la quantité de forces qu'on voit arriver de
+tous côtés, les exemples sévères qu'on a faits sur les chefs des
+complots, mais surtout le peu de monde que l'ennemi a pu
+montrer sur ce point, ont comprimé la malveillance.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio est parti le 23 de Mayence pour prendre
+le commandement du douzième corps de la grande-armée.</p>
+
+<p>Au 24, la plus grande partie de l'armée avait passé les
+montagnes de la Thuringe.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe ayant jugé convenable de s'approcher le
+plus possible de Dresde, s'est porté sur Prague.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est parti le 24, à huit heures du soir,
+de Mayence.</p>
+
+<p>Le duc de Dalmatie a repris les fonctions de colonel-général
+de la garde. S. M. a envoyé à Wetzlar le duc de Trévise
+pour organiser le corps polonais du général Dombrowski,
+et en former deux régimens d'infanterie, deux régimens de
+cavalerie et deux batteries d'artillerie. S. M. a pris ce corps
+à sa solde depuis le premier janvier.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl s'est rendu dans la trente-deuxième
+division militaire, pour y exercer, vu les circonstances, les
+pouvoirs extraordinaires délégués par le sénatus-consulte du
+3 avril.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La place de Thorn a capitulé; la garnison retourne en
+Bavière; elle était composée de six cents Français et de deux
+mille sept cents Bavarois: dans ce nombre de trois mille trois
+cents hommes, douze cents étaient aux hôpitaux. Aucun préparatif
+n'annonçait encore le commencement du siége de
+Dantzick: la garnison était en bon état et maîtresse des dehors.
+Modlin et Zamosk n'étaient point sérieusement inquiétés.
+A Stettin, un combat très-vif avait eu lieu. L'ennemi,
+ayant voulu s'introduire entre Stettin et Dam, avait été culbuté
+dans les marais, et quinze cents Prussiens y avaient été
+tués ou pris.</p>
+
+<p>Une lettre reçue de Glogau faisait connaître que cette place,
+au 12 avril, était dans le meilleur état. Il n'y avait rien de
+nouveau à Custrin. Spandau était assiégé: un magasin à
+poudre y avait sauté, et l'ennemi ayant cru pouvoir profiter
+de cette circonstance pour donner l'assaut, avait été repoussé
+après avoir perdu mille hommes tués ou blessés. On n'a
+point fait de prisonniers, parce qu'on était séparé par des
+marais.</p>
+
+<p>Les Russes ont jeté des obus dans Wittenberg, et brûlé
+une partie de la ville. Ils ont voulu tenter une attaque de vive
+force qui ne leur a point réussi. Ils y ont perdu cinq à six
+cents hommes.</p>
+
+<p>La position de l'armée russe paraissait être la suivante:
+un corps de partisans, commandé par un nommé Dornberg
+qui, en 1809, était capitaine des gardes du roi de Westphalie,
+et qui le trahit lâchement, était à Hambourg et faisait
+des courses entre l'Elbe et le Weser. Le général Sébastiani
+était parti pour lui couper l'Elbe.</p>
+
+<p>Les deux corps prussiens des généraux Lecoq et Blucher
+paraissaient occuper, le premier, la rive droite de la Basse-Saale;
+le second, la rive droite de la Haute-Saale.</p>
+
+<p>Les généraux russes Wintzingerode et Wittgenstein occupaient
+Leipsick; le général Barclay de Tolly était sur la
+Vistule, observant Dantzick; le général Saken était devant
+le corps autrichien, dans la direction de Cracovie, sur la
+Pilica.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre avec la garde russe, et le général
+Kutusow ayant une vingtaine de mille hommes, paraissaient
+être sur l'Oder; ils s'étaient fait annoncer à Dresde pour le
+12 avril, ils s'y étaient fait depuis annoncer pour le 20: aucune
+de ces annonces ne s'est réalisée.</p>
+
+<p>L'ennemi paraissait vouloir se maintenir sur la Saale.</p>
+
+<p>Les Saxons étaient dans Torgau.</p>
+
+<p>Voici la position de l'armée française:</p>
+
+<p>Le vice-roi avait son quartier-général à Mansfeld, la gauche
+appuyée à l'embouchure de la Saale, occupant Calbe et
+Bernbourg, où est le duc de Bellune. Le général Lauriston,
+avec le cinquième corps, occupait Asleben, Sondersleben et
+Gerbstet. La trente-unième division était sur Eisleben, la
+trente-sixième et la trente-cinquième étaient en arrière en
+réserve. Le prince de la Moskwa avait son corps en avant de
+Weymar. Le duc de Raguse était à Gotha; le quatrième
+corps, commandé par le général Bertrand, était à Saalfeld;
+le douzième corps, sous les ordres du duc de Reggio, arrivant
+à Cobourg.</p>
+
+<p>La garde est à Erfurt, où l'empereur est arrivé le 25 à
+onze heures du soir. Le 26, S. M. a passé la revue de la
+garde, et a visité les fortifications de la ville et de la citadelle.
+Elle a fait désigner des locaux pour y établir des hôpitaux
+qui pussent contenir six mille malades ou blessés,
+ayant ordonné qu'Erfurt serait la dernière ligne d'évacuation.</p>
+
+<p>Le 27, l'empereur a passé en revue la division Bonnet,
+faisant partie du sixième corps aux ordres du duc de Raguse.</p>
+
+<p>Toute l'armée paraissait en mouvement: déjà tous les partis
+que l'ennemi avait sur la rive gauche de la Saale se sont
+déployés. Trois mille hommes de cavalerie s'étaient portés sur
+Nordhausen pour pénétrer dans le Hartz, et un autre parti
+sur Heiligenstadt pour menacer Cassel: tout cela s'est reployé
+avec précipitation, en laissant des malades, des blessés, et
+des traînards qui ont été faits prisonniers. Depuis les hauteurs
+d'Ebersdorf jusqu'à l'embouchure de la Saale, il n'y a plus
+d'ennemis sur la rive gauche.</p>
+
+<p>La jonction entre l'armée de l'Elbe et l'armée du Mein
+doit s'opérer le 27 entre Naumbourg et Mersebourg.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 28 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 28 à Naumbourg:
+le prince de la Moskwa avait passé la Saale. Le général
+Souham avait culbuté une avant-garde de deux mille
+hommes qui avait voulu s'opposer au passage de la rivière.
+Tout le corps du prince de la Moskwa était en bataille au-delà
+de Naumbourg.</p>
+
+<p>Le général Bertrand occupait Jéna et avait son corps rangé
+sur le fameux champ de bataille d'Jéna.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, avec le douzième corps, arrivait à
+Saalfeld.</p>
+
+<p>Le vice-roi débouchait par Halle et Mersebourg.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani s'était porté, le 24, sur Velzen; il
+avait culbuté un corps de quatre mille aventuriers, commandés
+par le général russe Czenicheff; il avait dispersé
+son infanterie; il avait pris une partie de ses bagages et de
+son artillerie, et le poursuivait l'épée dans les reins sur
+Lunebourg.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 avril 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 29, l'empereur avait porté son quartier général à
+Naumbourg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'était porté sur Weissenfels. Son
+avant-garde, commandée par le général Souham, arriva près
+de cette ville à deux heures après midi, et se trouva en présence
+du général russe Lanskoi, commandant une division
+de six à sept mille hommes de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie.
+Le général Souham n'avait pas de cavalerie; mais,
+sans en attendre, il marcha à l'ennemi et le culbuta de ses différentes
+positions. L'ennemi démasqua douze pièces de canon;
+le général Souham en fit mettre un pareil nombre en batterie.
+La canonnade devint vive et fit des ravages dans les rangs russes
+qui étaient à cheval et à découvert, tandis que nos pièces
+étaient soutenues par des tirailleurs placés dans des ravins
+et dans des villages. Le général de brigade Chemineau
+s'est fait remarquer. L'ennemi essaya plusieurs charges de
+cavalerie: notre infanterie le reçut en carré et par un feu de
+file qui couvrit le champ de bataille de cadavres russes et de
+chevaux. Le prince de la Moskwa dit qu'il n'a jamais vu à
+la fois plus d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie.
+Nous entrâmes dans Weissenfels; mais voyant que l'ennemi
+voulait tenir près de la ville, l'infanterie marcha à lui au pas
+de charge, les schakos au bout des fusils et aux cris de <i>vive
+l'empereur!</i> La division ennemie se mit en retraite. Notre
+perte en tués et blessés a été d'une centaine d'hommes.</p>
+
+<p>Le 27, le comte Lauriston s'était porté sur Wettin, où
+l'ennemi avait un pont. Le général Maison fit placer une batterie
+qui obligea l'ennemi à brûler le pont, et il s'empara de
+la tête de pont, que l'ennemi avait construite.</p>
+
+<p>Le 28, le comte Lauriston se porta vis-à-vis Hall, où un
+corps prussien occupait une tête de pont, culbuta l'ennemi
+et l'obligea d'évacuer cette tête de pont et de couper le pont.
+Une canonnade très-vive s'en était suivie d'une rive à l'autre.
+Notre perte a été de soixante-sept hommes; celle de l'ennemi
+a été bien plus considérable.</p>
+
+<p>Le vice-roi avait ordonné au maréchal duc de Tarente de
+se porter sur Mersebourg. Le 29, à quatre heures après midi,
+ce maréchal arriva devant cette ville; il y trouva deux mille
+Prussiens qui voulurent s'y défendre; ces Prussiens étaient
+du corps d'Yorck, de ceux mêmes que le maréchal commandait
+en chef et qui l'avaient abandonné sur le Niémen. Le
+maréchal entra de vive force, leur tua du monde, leur fit
+deux cents prisonniers, parmi lesquels se trouve un major,
+et s'empara de la ville et du pont.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand avait, le 29, son quartier-général à
+Dornburg, sur la Saale, occupant par une de ses divisions le
+pont d'Jéna.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse avait son quartier-général à Koesen sur
+la Saale; le duc de Reggio avait son quartier-général à Saalfeld
+sur la Saale.</p>
+
+<p>Ce combat de Weissenfels est remarquable parce que c'est
+une lutte d'infanterie et de cavalerie en égal nombre et en rase
+plaine, et que l'avantage y est resté à notre infanterie. On a
+vu de jeunes bataillons se comporter avec autant de sang-froid
+et d'impétuosité que les vieilles troupes.</p>
+
+<p>Ainsi, pour le début de cette campagne, l'ennemi est chassé
+de tout ce qu'il occupait sur la rive gauche de la Saale; nous
+sommes maîtres de tous les débouchés de cette rivière; la
+jonction entre les armées de l'Elbe et du Mein est opérée, et
+les villes importantes de Naumbourg, de Weissenfels et de
+Mersebourg ont été occupées de vive force.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Weymar, le 30 avril 1813.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi a passé ici le 28 à deux heures après
+midi. Le duc de Weymar et le prince Bernard avaient été à
+sa rencontre jusqu'aux limites du territoire. S. M. est descendue
+au palais et s'est entretenue près de deux heures avec
+la duchesse; après quoi S. M. est montée à cheval pour se
+rendre à six lieues d'ici, à Eckarsberg, où était son quartier-général.
+Les princes ayant reconduit S. M. jusque-là, ont eu
+l'honneur d'y dîner le soir avec elle à son quartier-général.</p>
+
+<p>La quantité de troupes qui passe ici est innombrable. Jamais
+on n'a vu de plus beaux trains d'artillerie ni de convois
+d'équipages militaires en meilleur état.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p class="milieu">SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU
+PREMIER MAI.</p>
+
+<p>L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels;
+le vice-roi avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison
+était entré à Halle; le duc de Raguse avait son quartier-général
+à Naumbourg; le comte Bertrand était à Stohssen; le
+duc de Reggio avait son quartier-général à Jéna.</p>
+
+<p>Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai,
+le temps était meilleur.</p>
+
+<p>Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels:
+des ouvrages de campagne avaient été commencés à Naumbourg,
+et trois ponts jetés sur la Saale.</p>
+
+<p>Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre
+Saalfeld et Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze
+hussards prussiens. Le commandant, qui était un colonel, s'avança
+en disant: <i>Français, rendez-vous!</i> Le sergent l'ajusta
+et le jeta par terre roide mort. Les autres grenadiers se pelotonnèrent,
+tuèrent sept Prussiens, et les hussards s'en allèrent
+plus vite qu'ils n'étaient venus.</p>
+
+<p>Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à
+Weissenfels; le général de division Roguet les commande.</p>
+
+<p>L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais
+temps, S. M. jouit d'une très-bonne santé.</p>
+
+<p>Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement
+de campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher,
+général-major. C'est par un maréchal-des-logis du dixième
+de hussards que ce coup de sabre a été donné. Les habitans
+de Weymar ont remarqué que le premier coup de sabre donné
+dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le prince
+Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis
+de ce même régiment.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 mai, à neuf heures du matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A. S. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures
+du matin, avec le prince de la Moskwa et le général Souham.
+La division Souham se mit en mouvement vers la belle plaine
+qui commence sur les hauteurs de Weissenfels et s'étend jusqu'à
+l'Elbe. Cette division se forma en quatre carrés de quatre
+bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises l'un de
+l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés
+se plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous
+les ordres du comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions
+Gérard et Marchand venaient d'arriver en échelons et
+formées de la même manière que la division Souham. Le
+maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la cavalerie
+de la garde.</p>
+
+<p>A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la
+Moskwa, en présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui
+couvrait la plaine, se mit en mouvement sur le défilé de Poserna.
+On s'empara de différens villages sans coup férir. L'ennemi
+occupait, sur les hauteurs du défilé, une de plus belles
+positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon, et
+présentait trois lignes de cavalerie.</p>
+
+<p>Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris
+de <i>vive l'empereur</i> long-temps prolongés sur toute la ligne.
+On s'empara de la hauteur. Les quatre carrés de la division
+Souham dépassèrent le défilé.</p>
+
+<p>Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer
+l'ennemi avec vingt pièces de canon. La canonnade devint
+vive; l'ennemi ploya partout: la division Souham se dirigea
+sur Lutzen; la division Gérard prit la direction de la route
+de Pegau. L'empereur voulant renforcer les batteries de cette
+dernière division, envoya douze pièces de la garde, sous les
+ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort fit
+merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés
+par la mitraille.</p>
+
+<p>Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg,
+avec le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, et
+le cinquième, commandé par le général Lauriston: le corps
+du général Lauriston tenait la gauche sur la grande route de
+Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où était le
+vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive
+canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement
+à droite, et l'empereur se trouva presqu'au même moment
+au village de Lutzen.</p>
+
+<p>La division Marchand, et successivement les divisions Brenier
+et Ricard passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée
+quand elles entrèrent en ligne.</p>
+
+<p>Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de
+ces belles plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie.
+C'est le général Wintzingerode qui commandait ces
+trois divisions, dont une était celle du général Lanskoi; l'ennemi
+n'a montré qu'une division d'infanterie. Devenu plus
+prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre
+et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder
+d'aucune part l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille.
+Notre perte se monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq
+blessés, dont un chef de bataillon. Cette perte pourrait
+être considérée comme extrêmement légère, en comparaison de
+celle de l'ennemi qui a eu trois colonels, trente officiers et
+quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand nombre
+de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la
+guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans
+cette journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la
+poitrine, et le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents
+pas du côté des tirailleurs pour bien reconnaître la plaine.
+Ce maréchal qu'on peut à juste titre nommer brave et juste,
+était recommandable autant par son coup-d'oeil militaire, par
+sa grande expérience de l'arme de la cavalerie, que par ses
+qualités civiles et son attachement à l'empereur. Sa mort sur
+le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si rapide
+qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui
+pussent être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée
+et la France entière partageront la douleur que S. M. a ressentie.</p>
+
+<p>Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie,
+c'est-à-dire, depuis seize ans, avait toujours, dans différens
+grades, commandé la garde de l'empereur qu'il avait suivi
+dans toutes ses campagnes et à toutes ses batailles.</p>
+
+<p>Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes
+soldats étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de
+dire <i>qu'aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le
+nombre des années</i>.</p>
+
+<p>S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général
+à Lutzen; le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt;
+le général Lauriston était à Kiebersdorf; le prince
+de la Moskwa avait son quartier-général à Kaya, et le duc
+de Raguse avait le sien à Poserna. Le général Bertrand était
+à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur Naumbourg.</p>
+
+<p>A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et
+fait une sortie si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps
+de trois mille Russes.</p>
+
+<p>La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée
+et avoir fait, dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le
+prélude d'événemens de la plus haute importance. L'empereur
+Alexandre et le roi de Prusse qui étaient arrivés à Dresde
+avec toutes leurs forces dans les derniers jours d'avril, apprenant
+que l'armée française avait débouché de la Thuringe,
+adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les plaines de
+Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;
+mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de
+l'armée française; ils persistèrent cependant dans leurs projets,
+et résolurent d'attaquer l'armée pour la déposter des
+positions qu'elle avait prises.</p>
+
+<p>La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures
+du matin, était la suivante:</p>
+
+<p>La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée
+par le vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et
+onzième corps. Le centre était commandé par le prince de
+la Moskwa, au village de Kaia. L'empereur avec la jeune et
+la vieille garde était à Lutzen.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la
+droite avec ses trois divisions. Enfin le général Bertrand,
+commandant le quatrième corps, marchait pour se rendre à
+ce défilé. L'ennemi débouchait et passait l'Elster aux ponts
+de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant l'espérance de le
+prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne pourrait
+attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le
+corps formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick,
+afin de déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer
+l'armée française, pour la journée du 3, dans une position
+toute différente de celle où les ennemis avaient compté la
+trouver et où elle était effectivement le 2, et de porter ainsi
+de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.</p>
+
+<p>À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade
+du côté de Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi
+défendait le petit village de Listenau et les ponts en avant
+de Leipsick. S. M. n'attendait que le moment où ces dernières
+positions seraient enlevées, pour mettre en mouvement toute
+son armée dans cette direction, la faire pivoter sur Leipsick,
+passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à revers;
+mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers
+Kaïa, sur plusieurs colonnes d'une noire profondeur; l'horizon
+en était obscurci. L'ennemi présentait des forces qui paraissaient
+immenses. L'empereur fit sur-le-champ ses dispositions.
+Le vice-roi reçut l'ordre de se porter sur la gauche du
+prince de la Moskwa; mais il lui fallait trois heures pour
+exécuter ce mouvement. Le prince de la Moskwa prit les armes,
+et avec ses cinq divisions soutint le combat, qui au bout
+d'une demi-heure devint terrible. S. M. se porta elle-même
+à la tête de la garde derrière le centre de l'armée, soutenant
+la droite du prince de la Moskwa. Le duc de Raguse, avec
+ses trois divisions, occupait l'extrême droite. Le général
+Bertrand eut ordre de déboucher sur les derrières de l'armée
+ennemie, au moment où la ligne se trouverait le plus fortement
+engagée. La fortune se plut à couronner du plus brillant
+succès toutes ces dispositions. L'ennemi, qui paraissait certain
+de la réussite de son entreprise, marchait pour déborder
+notre droite et gagner le chemin de Weissenfels. Le général
+Compans, général de bataille du premier mérite, à la
+tête de la première division du duc de Raguse, l'arrêta tout
+court. Les régimens de marine soutinrent plusieurs charges
+avec sang-froid, et couvrirent le champ de bataille de l'élite
+de la cavalerie ennemie. Mais les grands efforts d'infanterie,
+d'artillerie et de cavalerie, étaient sur le centre. Quatre des
+cinq divisions du prince de la Moskwa étaient déjà engagées.
+Le village de Kaia fut pris et repris plusieurs fois. Ce village
+était resté au pouvoir de l'ennemi: le comte de Lobau dirigea
+le général Ricard pour reprendre le village; il fut repris.</p>
+
+<p>La bataille embrassait une ligne de deux lieues couvertes
+de feu, de fumée et de tourbillons de poussière. Le prince de
+la Moskwa, le général Souham, le général Girard, étaient
+partout, faisaient face à tout. Blessé de plusieurs balles, le
+général Girard voulut rester sur le champ de bataille. Il déclara
+vouloir mourir en commandant et dirigeant ses troupes,
+puisque le moment était arrivé pour tous les Français qui
+avaient du coeur, de vaincre ou de mourir.</p>
+
+<p>Cependant, on commençait à apercevoir dans le lointain la
+poussière et les premiers feux du corps du général Bertrand.
+Au même moment le vice-roi entrait en ligne sur la gauche,
+et le duc de Tarente attaquait la réserve de l'ennemi, et abordait
+au village où l'ennemi appuyait sa droite. Dans ce moment,
+l'ennemi redoubla ses efforts sur le centre; le village
+de Kaïa fut emporté de nouveau; notre centre fléchit; quelques
+bataillons se débandèrent; mais cette valeureuse jeunesse,
+à la vue de l'empereur, se rallia en criant <i>vive l'empereur!</i>
+S. M. jugea que le moment de crise qui décide du
+gain ou de la perte des batailles était arrivé: il n'y avait plus
+un moment à perdre. L'empereur ordonna au duc de Trévise
+de se porter avec seize bataillons de la jeune garde au
+village de Kaia, de donner tête baissée, de culbuter l'ennemi,
+de reprendre le village et de faire main basse sur tout
+ce qui s'y trouvait. Au même moment, S. M. ordonna à son
+aide-de-camp le général Drouot, officier d'artillerie de la
+plus grande distinction, de réunir une batterie de quatre-vingts
+pièces, et de la placer en avant de la vieille garde,
+qui fut disposée en échelons comme quatre redoutes, pour
+soutenir le centre, toute notre cavalerie rangée en bataille
+derrière. Les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux partirent
+au galop avec leurs quatre-vingts bouches à feu placées
+en un même groupe. Le feu devint épouvantable. L'ennemi
+fléchit de tous côtés. Le duc de Trévise emporta sans coup
+férir le village de Kaia, culbuta l'ennemi et continua à se
+porter en avant en battant la charge. Cavalerie, infanterie,
+artillerie de l'ennemi, tout se mit en retraite.</p>
+
+<p>Le général Bonnet, commandant une division du duc de
+Raguse, reçut ordre de faire un mouvement par sa gauche
+sur Kaïa, pour appuyer les succès du centre. Il soutint plusieurs
+charges de cavalerie dans lesquelles l'ennemi éprouva
+de grandes pertes.</p>
+
+<p>Cependant le général comte Bertrand s'avançait et entrait
+en ligne. C'est en vain que la cavalerie ennemie caracola autour
+de ses carrés; sa marche n'en fut pas ralentie. Pour le
+rejoindre plus promptement, l'empereur ordonna un changement
+de direction en pivotant sur Kaïa. Toute la droite fit
+un changement de front, la droite en avant.</p>
+
+<p>L'ennemi ne fit plus que fuir; nous le poursuivîmes une
+lieue et demie. Nous arrivâmes bientôt sur la hauteur que
+l'empereur Alexandre, le roi de Prusse et la famille de Brandebourg
+occupaient pendant la bataille. Un officier prisonnier
+qui se trouvait là, nous apprit cette circonstance.</p>
+
+<p>Nous avons fait plusieurs milliers de prisonniers. Le nombre
+n'en a pu être considérable, vu l'infériorité de notre
+cavalerie et le désir que l'empereur avait montré de l'épargner.</p>
+
+<p>Au commencement de la bataille, l'empereur avait dit aux
+troupes: <i>C'est une bataille d'Égypte. Une bonne infanterie
+doit savoir se suffire.</i></p>
+
+<p>Le général Gouré, chef d'état-major du prince de la Moskwa
+a été tué, mort digne d'un si bon soldat! Notre perte
+se monte à dix mille hommes tués ou blessés; celle de l'ennemi
+peut être évaluée de vingt-cinq à trente mille hommes.
+La garde royale de Prusse a été détruite. Les gardes de
+l'empereur de Russie ont considérablement souffert; les
+deux divisions de dix régimens de cuirassiers russes ont été
+écrasées.</p>
+
+<p>S. M. ne saurait trop faire l'éloge de la bonne volonté, du
+courage et de l'intrépidité de l'armée. Nos jeunes soldats ne
+considéraient pas le danger. Ils ont dans cette circonstance
+relevé toute la noblesse du sang français.</p>
+
+<p>L'état-major-général, dans sa relation, fera connaître les
+belles actions qui ont illustré cette brillante journée, qui,
+comme un coup de tonnerre, a pulvérisé les chimériques espérances
+et tous les calculs de destruction et de démembrement
+de l'empire. Les trames ténébreuses ourdies par le cabinet de
+Saint-James pendant tout un hiver, se trouvent en un instant
+dénouées comme le noeud gordien par l'épée d'Alexandre.</p>
+
+<p>Le prince de Hesse-Hombourg a été tué. Les prisonniers
+disent que le jeune prince royal de Prusse a été blessé, que le
+prince de Mecklenbourg-Strelitz a été tué.</p>
+
+<p>L'infanterie de la vieille garde, dont six bataillons étaient
+seulement arrivés, a soutenu par sa présence l'affaire avec ce
+sang-froid qui la caractérise. Elle n'a pas tiré un seul coup
+de fusil. La moitié de l'armée n'a pas donné, car les quatre
+divisions du corps du général Lauriston n'ont fait qu'occuper
+Leipsick; les trois divisions du duc de Reggio étaient encore
+à deux journées du champ de bataille: le comte Bertrand n'a
+donné qu'avec une de ses divisions, et si légèrement, qu'elle
+n'a pas perdu cinquante hommes; ses seconde et troisième divisions
+n'ont pas donné. La seconde division de la jeune
+garde, commandée par le général Barrois, était encore à cinq
+journées; il en est de même de la moitié de la vieille garde,
+commandée par le général Decouz, qui n'était encore qu'à
+Erfurth: des batteries de réserve formant plus de cent bouches
+à feu n'avaient pas rejoint, et elles sont encore en marche
+depuis Mayence jusqu'à Erfurth: le corps du duc de
+Bellune était aussi à trois jours du champ de bataille. Le
+corps de cavalerie du général Sébastiani, avec les trois divisions
+du prince d'Eckmühl, étaient du côté du Bas-Elbe.
+L'armée alliée forte de cent cinquante à deux cent mille hommes,
+commandée par les deux souverains, ayant un grand
+nombre de princes de la maison de Prusse à sa tête, a donc
+été défaite et mise en déroute par moins de la moitié de l'armée
+française.</p>
+
+<p>Les ambulances et le champ de bataille offraient le spectacle
+le plus touchant: les jeunes soldats, a la vue de l'empereur,
+faisaient trêve à leur douleur, en criant: <i>vive l'empereur!</i>&mdash;<i>Il
+y a-vingt ans,</i> a dit l'empereur, <i>que je
+commande des armées françaises; je n'ai pas encore vu
+autant de bravoure et de dévouement.</i></p>
+
+<p>L'Europe serait enfin tranquille, si les souverains et les
+ministres qui dirigent leurs cabinets, pouvaient avoir été
+présens sur ce champ de bataille. Ils renonceraient à l'espérance
+de faire rétrograder l'étoile de la France; ils verraient
+que les conseillers qui veulent démembrer l'empire français
+et humilier l'empereur, préparent la perte de leurs souverains.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 mai, à neuf heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur, à la pointe du jour du 3, avait parcouru
+le champ de bataille. A dix heures, il s'est mis en marche
+pour suivre l'ennemi. Son quartier-général, le 3 au soir,
+était à Pegau. Le vice-roi avait son quartier-général à Wichstanden,
+à mi-chemin de Pegau à Borna. Le comte Lauriston,
+dont le corps n'avait pas pris part à la bataille, était
+parti de Leipsick, pour se porter sur Zwemkau où il était arrivé.
+Le duc de Raguse avait passé l'Elster au village de
+Lietzkowitz, et la comte Bertrand l'avait passé au village de
+Gredel. Le prince de la Moskwa était resté en position sur le
+champ de bataille. Le duc de Reggio, de Naumbourg devait
+se porter sur Zeist.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient passé par
+Pegau dans la soirée du 2, et étaient arrivés au village de
+Loberstedt à onze heures du soir; ils s'y étaient reposés quatre
+heures, et en étaient partis le 3, à trois heures du matin,
+se dirigeant sur Borna.</p>
+
+<p>L'ennemi ne revenait pas de son étonnement de se trouver
+battu dans une si grande plaine, par une armée ayant une
+si grande infériorité de cavalerie. Plusieurs colonels et officiers
+supérieurs faits prisonniers, assurent qu'au quartier-général
+ennemi, on n'avait appris la présence de l'empereur à
+l'armée, que lorsque la bataille était engagée; ils croyaient
+tous l'empereur à Erfurt.</p>
+
+<p>Comme cela arrive toujours dans de pareilles circonstances,
+les Prussiens accusent les Russes de ne pas les avoir soutenus;
+les Russes accusent les Prussiens de ne s'être pas bien
+battus. La plus grande confusion règne dans leur retraite.
+Plusieurs de ces prétendus volontaires qu'on lève en Prusse,
+ont été faits prisonniers; ils font pitié. Tous déclarent qu'ils
+ont été enrôlés de force, et sous peine de voir les biens de
+leur famille confisqués.</p>
+
+<p>Les gens du pays disent que le prince de Hesse-Hombourg
+a été tué: que plusieurs généraux russes et prussiens ont été
+tués ou blessés; le prince de Mecklenbourg-Strelitz aurait
+également été tué; mais toutes ces nouvelles ne sont encore
+que des bruits du pays.</p>
+
+<p>La joie de ces contrées d'être délivrées des cosaques ne peut
+se décrire. Les habitans parlent avec mépris de toutes les
+proclamations et de toutes les tentatives qu'on a faites pour
+les engager à s'insurger.</p>
+
+<p>L'armée russe et prussienne était composée du corps des
+généraux prussiens York, Blucher et Bulow; de ceux des
+généraux russes Wittgenstein, Wintzingerode, Miloradowitch
+et Tormazow. Les gardes russes et prussiennes y étaient.
+L'empereur de Russie, le roi de Prusse, le prince-royal de
+Prusse, tous les princes de la maison de Prusse étaient à la
+bataille.</p>
+
+<p>L'armée combinée russe et prussienne est évaluée de cent
+cinquante à deux cent mille hommes. Tous les cuirassiers
+russes y étaient, et ont beaucoup souffert.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était le 4 au soir à
+Borna;</p>
+
+<p>Celui du vice-roi à Kolditz;</p>
+
+<p>Celui du général comte Bertrand à Frohbourg;</p>
+
+<p>Celui du général comte Lauriston à Moeelbus;</p>
+
+<p>Celui du prince de la Moskwa à Leipsick;</p>
+
+<p>Celui du duc de Reggio à Zeitz.</p>
+
+<p>L'ennemi se retire sur Dresde dans le plus grand désordre
+et par toutes les routes.</p>
+
+<p>Tous les villages qu'on trouve sur la route de l'armée sont
+pleins de blessés russes et prussiens.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, major-général, a ordonné que
+l'on enterrât, le 4 au matin, à Pegau, le prince de Mecklenbourg-Strelitz
+avec tous les honneurs dus à son grade.</p>
+
+<p>A la bataille du 2, le général Dumontier, qui commande
+la division de la jeune garde, a soutenu la réputation qu'il
+avait déjà acquise dans les précédentes campagnes. Il se loue
+beaucoup de sa division.</p>
+
+<p>Le général de division Brenier a été blessé. Les généraux
+de brigade Chemineau et Grillot ont été blessés et amputés.</p>
+
+<p>Recensement fait des coups de canon tirés à la bataille, le
+nombre s'en est trouvé moins considérable qu'on avait cru
+d'abord: on n'a tiré que trente-neuf mille cinq cents coups
+de canon. A la bataille de la Moskwa on en avait tiré cinquante
+et quelques mille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 5 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Colditz, celui du
+vice-roi à Harta, celui du duc de Raguse derrière Colditz,
+celui du général Lauriston à Wurtzen, du prince de la Moskwa
+à Leipsick, du duc de Reggio à Altenbourg, et du général
+Bertrand à Rochlitz.</p>
+
+<p>Le vice-roi arriva devant Colditz le 5 à neuf heures du
+matin. Le pont était coupé, et des colonnes d'infanterie et de
+cavalerie avec de l'artillerie défendaient le passage. Le vice-roi
+se porta avec une division à un gué qui est sur la gauche,
+passa la rivière, et gagna le village de Komichau, où il fit
+placer une batterie de vingt pièces de canon: l'ennemi évacua
+alors la ville de Colditz dans le plus grand désordre, et
+en défilant sous la mitraille de nos vingt pièces.</p>
+
+<p>Le vice-roi poursuivit vivement l'ennemi; c'était le reste
+de l'armée prussienne, fort de vingt à vingt-cinq mille hommes,
+qui se dirigea, partie sur Leissnig, et partie sur
+Gersdorff.</p>
+
+<p>Arrivées à Gersdorff, les troupes prussiennes passèrent à
+travers une réserve qui occupait cette position: c'était le
+corps russe de Miloradowitch, composé de deux divisions
+formant à peu près huit mille hommes sous les armes; les régimens
+russes, n'étant que de deux bataillons de quatre compagnies
+chaque, et les compagnies n'étant que de cent cinquante
+hommes, mais n'ayant que cent hommes présens sous
+les armes, ce qui ne fait que sept à huit cents hommes par
+régiment: ces deux divisions de Miloradowitch étaient arrivées
+à la bataille au moment où elle finissait, et n'avaient pas pu
+y prendre part.</p>
+
+<p>Aussitôt que la trente-sixième division eut rejoint la trente-cinquième,
+le vice-roi donna l'ordre au duc de Tarente de
+former les deux divisions en trois colonnes, et de déposter
+l'ennemi. L'attaque fut vive: nos braves se précipitèrent sur
+les Russes, les enfoncèrent et les poussèrent sur Harta. Dans
+ce combat nous avons eu cinq à six cents blessés, et nous
+avons fait mille prisonniers: l'ennemi a perdu dans cette
+journée deux mille hommes.</p>
+
+<p>Le général Bertrand arrivé à Rochlitz, y a pris quelques
+convois de blessés, de malades et de bagages, et a fait des
+prisonniers; plus de douze cents voitures de blessés avaient
+passé par cette route.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre avaient couché à
+Rochlitz.</p>
+
+<p>Un adjudant-sous-officier du dix-septième provisoire, qui
+avait été fait prisonnier à la bataille du 2, s'est échappé et a
+raconté que l'ennemi a fait de grandes pertes et se retire dans
+le plus grand désordre; que pendant la bataille les Russes
+et les Prussiens tenaient leur drapeaux en réserve, ce qui
+fait que nous n'en avons pas pu prendre; qu'ils nous ont fait
+cent deux prisonniers, dont quatre officiers; que ces prisonniers
+étaient conduits en arrière sous la garde du détachement
+laissé aux drapeaux; que les Prussiens ont fait de
+mauvais traitemens aux prisonniers; que deux prisonniers
+ne pouvant pas marcher par extrême fatigue, ils leur ont
+passé le sabre au travers du corps; que l'étonnement des
+Prussiens et des Russes d'avoir trouvé une armée si nombreuse,
+aussi bien exercée et munie de tout, était à son
+comble; qu'il y avait de la mésintelligence entre eux, et qu'ils
+s'accusaient respectivement de leurs pertes.</p>
+
+<p>Le général comte Lauriston, de Wurtzen, s'est mis en
+marche sur la grande route de Dresde.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'est porté sur l'Elbe pour débloquer
+le général Thielmann qui commande à Torgau, prendre
+position sur ce point et débloquer Wittemberg: il paraît
+que cette dernière place a fait une belle défense et repoussa
+plusieurs attaques qui ont coûté fort cher à l'ennemi.</p>
+
+<p>Des prisonniers racontent que l'empereur Alexandre, voyant
+la bataille perdue, parcourait la ligne russe pour animer le
+soldat, en disant: «Courage, Dieu est pour nous.»</p>
+
+<p>Ils ajoutent que le général prussien Blucher est blessé, et
+qu'il y a cinq généraux de division et de brigade prussiens tués
+ou blessés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 6 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était à Waldheim;
+celui du vice-roi, à Ertzdorf; celui du général Lauriston
+était à Oschatz; celui du prince de la Moskwa, entre
+Leipsick et Torgau; celui du comte Bertrand, à Mittweyda;
+celui du duc de Reggio, à Penig.</p>
+
+<p>L'ennemi avait brûlé à Waldheim un très-beau pont en
+bois d'une seule arche; ce qui nous avait retardé de quelques
+heures. Son arrière-garde avait voulu défendre le passage,
+mais s'était déployée sur Ertzdorf: la position de ce
+dernier point est fort belle; l'ennemi a voulu la tenir. Le
+pont étant brûlé, le vice-roi fit tourner le village par la
+droite et par la gauche. L'ennemi était placé derrière des ravins.
+Une fusillade et une canonnade assez vives s'engagèrent;
+aussitôt on marcha droit à l'ennemi, et la position fut
+enlevée: l'ennemi a laissé deux cents morts sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Le général Vandamme avait, le 1er mai, son quartier-général
+à Harbourg. Nos troupes ont pris un cutter de guerre
+russe armée de vingt pièces de canon. L'ennemi a repassé
+l'Elbe avec tant de précipitation, qu'il a laissé sur la rive
+gauche une infinité de barques propres au passage et beaucoup
+de bagages. Les mouvemens de la grande armée étaient
+déjà connus, et causaient une grande consternation à Hambourg.
+Les traîtres de Hambourg voyaient que le jour de la
+vengeance était près d'arriver.</p>
+
+<p>Le général Dumonceau était à Lunebourg.</p>
+
+<p>A la bataille du 2, les officiers d'ordonnance Bérenger et
+Pretel ont été blessés, mais peu dangereusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">En notre camp impérial de Goldit, le 6 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur à la maréchale duchesse d'Istrie.</i></p>
+
+<p>«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur.
+La perte que vous faites et celle de vos enfans est grande
+sans doute, mais la mienne l'est davantage encore. Le duc
+d'Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse
+une réputation sans tache; c'est le plus bel héritage qu'il ait
+pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est acquise; ils
+hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père.
+Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation
+pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes
+sentimens pour vous. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie
+Dieu qu'il vous ait, ma chère cousine, en sa sainte et digne
+garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 9 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 7, le quartier-général de S. M. l'empereur et roi était
+à Nossen.</p>
+
+<p>Entre Nossen et Wilsdruf, le vice-roi a rencontré l'ennemi
+placé derrière un torrent et dans une belle position. Il
+l'en a déposté, lui a tué un millier d'hommes et fait cinq
+cents prisonniers.</p>
+
+<p>Un cosaque qui a été arrêté, était porteur de l'ordre de brûler
+les bagages de l'arrière-garde russe. Effectivement, huit
+cents voitures russes ont été brûlées, des bagages et vingt
+pièces de canon ont été ramassés par nous sur les routes;
+plusieurs colonnes de cosaques sont coupées: on les poursuit.</p>
+
+<p>Le 8, à midi, le vice-roi est entré à Dresde. L'ennemi,
+indépendamment du grand pont qu'il avait rétabli, avait jeté
+trois ponts sur l'Elbe. Le vice-roi ayant fait marcher des
+troupes dans la direction de ces ponts, l'ennemi y a mis le
+feu sur-le-champ; les trois têtes de pont qui les couvraient
+ont été enlevées.</p>
+
+<p>Le même jour 8, à neuf heures du matin, le comte Lauriston
+était arrivé à Meissen. Il y a trouvé trois redoutes avec
+des blockhaus que les Prussiens y avaient construites: ils
+avaient brûlé le pont.</p>
+
+<p>Toute la rive de l'Elbe est libre de l'ennemi.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivé à Dresde le 8, à une heure
+après-midi. L'empereur, en faisant le tour de la ville, s'est
+porté sur-le-champ au chantier de construction à la porte de
+Pirna, et de là au village de Prielsnitz, où S. M. a ordonné
+qu'on jetât un pont. S. M. est revenue à sept heures du soir
+de sa reconnaissance, au palais où elle est logée.</p>
+
+<p>La vieille garde a fait son entrée à Dresde à huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Le 9, à trois heures du matin, l'empereur a fait placer
+lui-même sur un des bastions qui domine la rive droite, une
+batterie qui a chassé l'ennemi de la position qu'il occupait de
+ce côté.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa marche sur Torgau.</p>
+
+<p>La relation que l'ennemi a faite de la bataille de Lutzen
+n'est qu'une série de faussetés. On assure ici que l'ordre avait
+été donné de chanter un <i>Te Deum</i>, mais que des gens du
+pays qui leur étaient affidés ont fait sentir que ce serait ridicule;
+que ce qui pouvait être bon en Russie, serait par
+trop absurde en Allemagne.</p>
+
+<p>L'empereur de Russie a quitté Dresde hier matin.</p>
+
+<p>Le fameux Stein est l'objet du mépris de tous les honnêtes
+gens. Il voulait révolter la canaille contre les propriétaires.
+On ne revenait pas de surprise de voir des souverains comme
+le roi de Prusse, et surtout comme l'empereur Alexandre,
+que la nature a doués de belles qualités, prêter l'appui de
+leurs noms à des menées aussi criminelles qu'atroces.</p>
+
+<p>Indépendamment des canons et des bagages pris à la poursuite
+de l'ennemi, nous avons fait à la bataille cinq mille
+prisonniers, et pris dix pièces de canon. L'ennemi ne nous a
+pris aucun canon; mais il a fait cent onze prisonniers.
+Le général en chef Koutouzow est mort à Bautzen, de la
+fièvre nerveuse, il y a quinze jours. Il a été remplacé dans
+le commandement en chef par le général Wittgenstein, qui a
+débuté par la perte de la bataille de Lutzen.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 10 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 9, le colonel Lasalle, directeur des équipages de pont,
+a commencé à faire établir des radeaux pour le pont qu'on
+jette au village de Prielsnitz. On y a établi également un <i>va-et-vient</i>.
+Trois cents voltigeurs ont été jetés sur la rive droite,
+sous la protection de vingt pièces de canon placées sur une
+hauteur.</p>
+
+<p>A dix heures du matin, l'ennemi s'est avancé pour culbuter
+ces tirailleurs dans l'eau. Il a pensé qu'une batterie de
+douze pièces serait suffisante pour faire taire les nôtres; la
+canonnade s'est engagée: les pièces de l'ennemi ont été démontées;
+trois bataillons qu'il avait fait avancer en tirailleurs
+ont été écrasés sous notre mitraille: l'empereur s'y est porté;
+le général Dulauloy s'est placé avec le général Devaux et
+dix-huit pièces d'artillerie légère sur la gauche du village de
+Prielsnitz, position qui prend à revers toute la plaine de la
+rive droite: le général Drouet s'est porté avec seize pièces
+sur la droite: l'ennemi a fait avancer quarante pièces de canon;
+nous en avons mis jusqu'à quatre-vingts en batterie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on traçait un boyau sur la rive droite,
+en forme de tête de pont, où nos tirailleurs s'établissaient à
+couvert. Après avoir eu douze à quinze pièces démontées, et
+quinze à dix-huit cents hommes tués ou blessés, l'ennemi
+comprit la folie de son entreprise, et à trois heures de l'après-midi
+il s'éloigna.</p>
+
+<p>On a travaillé toute la nuit au pont; mais l'Elbe a crû;
+quelques ancres ont dérivé; le pont ne sera terminé que ce
+soir.</p>
+
+<p>Aujourd'hui 10, l'empereur a fait passer dans la ville
+neuve, en profitant du pont de Dresde, la division Charpentier.
+Ce soir, ce pont se trouve rétabli; toute l'armée y
+passe pour se porter sur la rive droite. Il paraît que l'ennemi
+se retire sur l'Oder.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est à Wittemberg; le général
+Lauriston est à Torgau; le général Reynier a repris le commandement
+du septième corps, composé du contingent saxon
+et de la division Durutte.</p>
+
+<p>Les quatrième, sixième, onzième et douzième corps passeront
+sur le pont de Dresde demain à la pointe du jour. La
+garde, jeune et vieille, est autour de Dresde. La deuxième
+division de la garde, commandée par le général Barrois, arrive
+aujourd'hui à Altenbourg.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe, qui s'était dirigé sur Prague, pour être
+plus près de sa capitale, sera rendu à Dresde dans la journée
+de demain. L'empereur a envoyé une escorte de cinq cents
+hommes de sa garde, avec son aide de camp le général Flahaut
+pour le recevoir et l'accompagner.</p>
+
+<p>Deux mille hommes de cavalerie ennemie ont été coupés
+de l'Elbe, ainsi qu'un grand nombre de bagages, de patrouilles
+de troupes légères et de cosaques. Il paraît qu'ils se
+sont réfugiés en Bohême.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 11 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le vice-roi s'était porté, avec le onzième corps, à Bischoffswerda;
+le général Bertrand, avec le quatrième corps,
+à Koenigsbruck; le duc de Raguse, avec le sixième corps, à
+Reichenbach; le duc de Reggio, à Dresde; la jeune et la
+vieille garde, à Dresde.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est entré le 11 au matin à Torgau,
+et a pris position sur la rive droite, à une journée de
+cette place; le général Lauriston est arrivé le même jour à
+Torgau avec son corps, à trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, avec le deuxième corps, s'est mis en
+marche sur Wittemberg, ainsi que le corps de cavalerie du
+général Sébastiani.</p>
+
+<p>Le corps de cavalerie commandé par le général Latour-Maubourg
+a passé le 11 sur le pont de Dresde, à trois heures
+après-midi.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe a couché à Sedlitz. Toute la cavalerie
+saxonne doit rejoindre dans la journée du 13 à Dresde. Le
+général Reynier a repris le commandement du septième corps
+à Torgau: ce corps est composé de deux divisions saxonnes,
+formant douze mille hommes.</p>
+
+<p>S. M. a passé toute la journée sur le pont, à voir défiler
+ses troupes.</p>
+
+<p>Le colonel du génie Bernard, aide-de-camp de l'empereur,
+a mis une grande activité dans la réparation du pont de
+Dresde.</p>
+
+<p>Le général Rogniat, commandant en chef le génie de l'armée,
+a tracé les ouvrages qui vont couvrir la ville neuve, et
+servir de tête de pont.</p>
+
+<p>On a intercepté un courrier du comte de Stackelberg, ex-ambassadeur
+de Russie à Vienne, au comte de Nesselrode, secrétaire
+d'état, accompagnant l'empereur de Russie à Dresde.
+On a aussi intercepté plusieurs estafettes venant de Berlin et
+de Prague.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 12, à dix heures du matin, la garde impériale a pris
+les armes, et s'est mise en bataille sur le chemin de Pirna
+jusqu'au Gross-Garten. L'empereur en a passé la revue. Le
+roi de Saxe, qui avait couché la veille à Sedlitz, est arrivé à
+midi. Les deux souverains sont descendus de cheval, et se
+sont embrassés, et ensuite sont entrés à la tête de la garde,
+dans Dresde, aux acclamations d'une immense population.
+Cela formait un très-beau spectacle.</p>
+
+<p>A trois heures, l'empereur a passé la revue de la division
+de cavalerie du général Fresia, composée de trois mille chevaux,
+venant d'Italie. S. M. a été extrêmement satisfaite de
+cette cavalerie, dont la bonne tenue est due aux soins et à
+l'activité du ministre de la guerre du royaume d'Italie, Fontanelli,
+qui n'a rien épargné pour la mettre en bon état.</p>
+
+<p>L'empereur a donné ordre au vice-roi de se rendre à Milan
+pour y remplir une mission spéciale. S. M. a été extrêmement
+satisfaite de la conduite que ce prince a tenue pendant toute
+la campagne: cette conduite a acquis au vice-roi un nouveau
+titre à la confiance de l'empereur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation de l'empereur à l'armée.</i></p>
+
+<p>«Soldats,</p>
+
+<p>Je suis content de vous! vous avez rempli mon attente!
+vous avez suppléé à tout par votre bonne volonté et par votre
+bravoure. Vous avez, dans la célèbre journée du 2 mai,
+défait et mis en déroute l'armée russe et prussienne commandée
+par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous avez
+ajouté un nouveau lustre à la gloire de mes aigles; vous avez
+montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille
+de Lutzen sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz,
+d'Jéna, de Friedland et de la Moskwa! Dans la campagne
+passée, l'ennemi n'a trouvé de refuge contre nos armes qu'en
+suivant la méthode féroce des barbares ses ancêtres. Des armées
+de Tartares ont incendié ses campagnes, ses villes, la
+sainte Moscou elle-même. Aujourd'hui ils arrivaient dans
+nos contrées, précédés de tout ce que l'Allemagne, la France
+et l'Italie ont de mauvais sujets et de déserteurs, pour y prêcher
+la révolte, l'anarchie, la guerre civile, le meurtre. Ils
+se sont faits les apôtres de tous les crimes. C'est un incendie
+moral qu'ils voulaient allumer entre la Vistule et le Rhin,
+pour, selon l'usage des gouvernemens despotiques, mettre
+des déserts entre nous et eux. Les insensés! ils connaissaient
+peu l'attachement à leurs souverains, la sagesse, l'esprit d'ordre
+et le bon sens des Allemands. Ils connaissaient peu la
+puissance et la bravoure des Français!</p>
+
+<p>«Dans une seule journée, vous avez déjoué tous les complots
+parricides ... Nous rejetterons ces Tartares dans
+leurs affreux climats qu'ils ne doivent pas franchir. Qu'ils
+restent dans leurs déserts glacés, séjour d'esclavage, de barbarie
+et de corruption, où l'homme est ravalé à l'égal de la
+brute. Vous avez bien mérité de l'Europe civilisée; soldats!
+l'Italie, la France, l'Allemagne vous rendent des actions de
+grâces!</p>
+
+<p>«De notre camp impérial de Lutzen, le 3 mai 1813.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 13 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La place de Spandau a capitulé. Cet événement étonne
+tous les militaires. S. M. a ordonné que le général Bruny, le
+commandant de l'artillerie et le commandant du génie de
+la place, ainsi que les membres du conseil de défense qui
+n'auraient pas protesté, fussent arrêtés et traduits devant
+une commission de maréchaux, présidée par le prince vice-connétable.</p>
+
+<p>S. M. a également ordonné que la capitulation de Thorn
+fût l'objet d'une enquête.</p>
+
+<p>Si la garnison de Spandau a rendu sans siège une place
+forte environnée de marais, et a souscrit à une capitulation
+qui doit être l'objet d'une enquête et d'un jugement, la conduite
+qu'a tenue la garnison de Wittemberg a été bien différente.
+Le général Lapoype s'est parfaitement conduit, et a
+soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point important,
+qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une
+enceinte à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa resistance
+qu'au courage de ses défenseurs.</p>
+
+<p>Le baron de Montaran, écuyer de l'empereur, suivi d'un
+homme des écuries, s'était égaré le 6 mai, deux jours avant
+d'arriver à Dresde. Il est tombé dans une patrouille de cavalerie
+légère de trente hommes, et a été pris par l'ennemi.</p>
+
+<p>Un nouveau courrier adressé de Vienne par M. de Stackelberg
+à M. de Nesselrode à Dresde, vient d'être intercepté.
+Ce qui est singulier, c'est que les dépêches sont datées du 8
+au soir, et que pourtant elles contiennent des félicitations de
+M. Stackelberg à l'empereur Alexandre sur la victoire éclatante
+qu'il vient de remporter, et sur la retraite des Français
+au-delà de la Saale.</p>
+
+<p>La grande-duchesse Catherine a reçu à Toeplitz une lettre
+de son frère l'empereur Alexandre, qui lui apprend cette
+grande victoire du 2. La grande duchesse, comme de raison,
+a donné lecture, de cette lettre à tous les buveurs d'eau de
+Toeplitz. Cependant le lendemain elle a appris que l'empereur
+Alexandre était revenu sur Dresde, et qu'elle-même devait
+se rendre à Prague. Tout cela a paru extrêmement ridicule
+en Bohême. On y a vu le nom d'un souverain compromis sans
+aucun motif que la politique pût justifier. Tout cela ne peut
+s'expliquer que comme une habitude russe, résultant de la
+nécessité qu'il y a en Russie d'en imposer à une populace ignorante,
+et de la facilité qu'on trouve à lui faire tout accroire.
+On aurait bien dû adopter un autre usage dans un pays civilisé
+comme l'Allemagne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armée de l'Elbe a été dissoute, et les deux armées de
+l'Elbe et du Mein n'en font plus qu'une seule.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était le 13 au soir sur Wittemberg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa partait de Torgau pour se porter
+sur Lukau.</p>
+
+<p>Le comte Lauriston marchait de Torgau sur Dobrilugk.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand était à Koenigsbruck.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, avec le onzième corps, était campé
+entre Bischoffswerda et Bautzen. Il avait dans les journées du
+11 et du 12, poursuivi vivement l'armée ennemie. Le général
+Miloradowitch avec une arrière-garde de vingt mille hommes
+et quarante pièces de canon, a voulu, le 12, tenir les positions
+de Fischbach, de Capellenberg, et celle de Bischoffswerda,
+ce qui a donné lieu à trois combats successifs, dans
+lesquels nos troupes se sont conduites avec la plus grande intrépidité;
+la division Charpentier s'est distinguée à l'attaque
+de droite; l'ennemi a été tourné dans ses positions et débusqué
+sur tous les points; une de ses colonnes a été coupée.
+Nous lui avons fait cinq cents prisonniers. Il a eu plus de
+quinze cents hommes tués ou blessés. L'artillerie du onzième
+corps a tiré deux mille coups de canon dans ce combat.</p>
+
+<p>Les débris de l'armée prussienne, conduite par le roi de
+Prusse, qui avaient passé à Meissen, se sont dirigés par
+Koenigsbruck sur Bautzen pour se réunir à l'armée russe.</p>
+
+<p>Le corps du duc de Reggio a passé hier à midi le pont de
+Dresde.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la revue du corps de cavalerie et des
+beaux cuirassiers du général Latour-Maubourg.</p>
+
+<p>On dit que les Russes conseillent aux Prussiens de brûler
+Potsdam et Berlin, et de dévaster toute la Prusse. Ils commencent
+eux-mêmes à donner l'exemple; ils ont brûlé de
+gaîté de coeur la petite ville de Bischoffswerda.</p>
+
+<p>Le roi de Saxe a dîné le 13 chez l'empereur.</p>
+
+<p>La deuxième division de la jeune garde, commandée par
+le général Barrois, est attendue demain 15 à Dresde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 16 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 15, S. M. l'empereur et S. M. le roi de Saxe ont passé
+la revue de quatre régimens de cavalerie saxons (un de hussards,
+un de lanciers, et deux régimens de cuirassiers), qui
+font partie du corps du général Latour-Maubourg. Ensuite
+LL. MM. ont visité le champ de bataille et la tête de pont
+de Prielnitz.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente s'était mis en mouvement le 15, à cinq
+heures du matin, pour se porter vis-à-vis Bautzen.</p>
+
+<p>Il a rencontré au débouché du bois l'arrière-garde ennemie;
+quelques charges de cavalerie ont été essayées contre
+notre infanterie, mais sans succès. L'ennemi ayant voulu tenir
+dans cette position, la fusillade s'est engagée, et il a été
+déposté.</p>
+
+<p>Nous avons eu deux cent cinquante hommes tués ou blessés
+dans cette affaire d'arrière-garde. On estime la perte de
+l'ennemi de sept à huit cents hommes, dont deux cents prisonniers.</p>
+
+<p>La deuxième division de la jeune garde, commandée par
+le général Barrois, est arrivée hier à Dresde.</p>
+
+<p>Toute l'armée a passé l'Elbe.</p>
+
+<p>Indépendamment du grand pont de Dresde, il a été établi
+un pont de bateaux en aval, et un autre en amont de la ville.
+Trois mille ouvriers travaillent à couvrir la nouvelle ville
+par une tête de pont.</p>
+
+<p>La gazette de Berlin, du 8 mai, contenait le règlement de
+la <i>landsturm.</i> On ne peut pousser la folie plus loin; mais il
+est à prévoir que les habitans de la Prusse ont trop de sens,
+et sont trop attachés aux vrais principes de la propriété,
+pour imiter des barbares qui n'ont rien de sacré.</p>
+
+<p>A la bataille de Lutzen, un régiment composé de l'élite
+de la noblesse prussienne, et qui se faisait appeler <i>cosaques
+prussiens,</i> a été presque entièrement détruit; il n'en reste pas
+quinze hommes; ce qui a mis en deuil toutes les familles.</p>
+
+<p>Ces cosaques singeaient réellement les cosaques du Don.
+De pauvres jeunes gens délicats avaient à la main la lance,
+qu'ils soutenaient à peine, et étaient costumés comme de
+vrais cosaques.</p>
+
+<p>Que dirait Frédéric, dont les ouvrages sont pleins d'expressions
+de mépris pour ces hideuses milices, s'il voyait que
+son petit-neveu y cherche aujourd'hui des modèles d'uniforme
+et de tenue!</p>
+
+<p>Les cosaques sont mal vêtus; ils sont sur de petits chevaux
+presque sans selle et sans harnachement, parce que ce
+sont des milices irrégulières que les peuplades du Don fournissent,
+et qui s'établissent à leurs frais. Aller chercher là
+un modèle pour la noblesse de Prusse, c'est montrer à quel
+point est porté l'esprit de déraison et d'inconséquence qui
+dirige les affaires de ce royaume.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 18 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur était toujours à Dresde. Le 15, le duc de Trévise
+était parti avec le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg
+et la division d'infanterie de la jeune garde du
+général Dumoutier.</p>
+
+<p>Le 16, la division de la jeune garde commandée par le
+général Barrois partait également de Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio, le duc de Tarente, le duc de Raguse
+et le comte Bertrand étaient en ligne vis-à-vis Bautzen.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa et le général Lauriston arrivaient
+à Hoyers-Verda.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, le général Sébastiani et le général Reynier
+marchaient sur Berlin. Ce qu'on avait prévu est arrivé:
+à l'approche du danger, les Prussiens se sont moqués du
+règlement du <i>landsturm;</i> une proclamation a fait connaître
+aux habitans de Berlin qu'ils étaient couverts par le corps de
+Bulow; mais que, dans tous les cas, si les Français arrivaient,
+il ne fallait pas prendre les armes, mais les recevoir suivant
+les principes de la guerre. Il n'est aucun Allemand qui veuille
+brûler ses maisons ou qui veuille assassiner personne. Cette
+circonstance fait l'éloge du peuple allemand. Lorsque des furibonds,
+sans honneur et sans principes, prêchent le désordre
+et l'assassinat, le caractère de ce bon peuple les repousse avec
+indignation. Les Schlegel, les Kotzbue et autres folliculaires
+aussi coupables, voudraient transformer en empoisonneurs et
+en assassins les loyaux Germains; mais la postérité remarquera
+qu'ils n'ont pu entraîner un seul individu, une seule
+autorité, hors de la ligne du devoir et de la probité.</p>
+
+<p>Le comte Bubna est arrivé le 16 à Dresde. Il était porteur
+d'une lettre de l'empereur d'Autriche pour l'empereur Napoléon.
+Il est reparti le 17 pour Vienne.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon a offert la réunion d'un congrès à
+Prague, pour une paix générale. Du côté de la France, arriveraient
+à ce congrès les plénipotentiaires de la France,
+ceux des États-Unis d'Amérique, du Danemarck, du roi
+d'Espagne, et de tous les princes alliés; et du côté opposé,
+ceux de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, des insurgés
+espagnols et des autres alliés de cette masse belligérante.
+Dans ce congrès seraient posées les bases d'une longue paix.
+Mais il est douteux que l'Angleterre veuille soumettre ses principes
+égoïstes et injustes à la censure et à l'opinion de l'univers;
+car il n'est aucune puissance, si petite qu'elle soit, qui ne réclame
+au préalable les privilèges adhérens à sa souveraineté,
+et qui sont consacrés par les articles du traité d'Utrecht, sur
+la navigation maritime.</p>
+
+<p>Si l'Angleterre, par ce sentiment d'égoïsme sur lequel est
+fondée sa politique, refuse de coopérer à ce grand oeuvre
+de la paix du monde, parce qu'elle veut exclure l'univers de
+l'élément qui forme les trois quarts de notre globe, l'empereur
+n'en propose pas moins la réunion à Prague de tous les plénipotentiaires
+des puissances belligérantes, pour régler la
+paix du continent. S. M. offre même de stipuler, au moment
+où le congrès sera formé, un armistice entre les différentes
+armées, afin de faire cesser l'effusion du sang humain.</p>
+
+<p>Ces principes sont conformes aux vues de l'Autriche. Reste
+à voir actuellement ce que feront les cours d'Angleterre, de
+Russie et de Prusse.</p>
+
+<p>L'éloignement des États-Unis d'Amérique ne doit pas être
+une raison pour les exclure; le congrès pourrait toujours
+s'ouvrir, et les députés des États-Unis auraient le temps d'arriver
+avant la conclusion des affaires, peur stipuler leurs
+droits et leurs intérêts.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 22 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur Alexandre et le roi de Prusse attribuaient la
+perte de la bataille de Lutzen à des fautes que leurs généraux
+avaient commises dans la direction des forces combinées,
+et surtout aux difficultés attachées à un mouvement offensif de
+cent cinquante à cent quatre-vingt mille hommes. Ils résolurent
+de prendre la position de Bautzen et de Hochkirch, déjà célèbre
+dans l'histoire de la guerre de sept ans; d'y réunir tous les
+renforts qu'ils attendaient de la Vistule et d'autres points en
+arrière; d'ajouter à celle position tout ce que l'art pourrait
+fournir de moyens, et là, de courir les chances d'une nouvelle
+bataille, dont toutes les probabilités paraissaient être en leur
+faveur.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, commandant le onzième corps, était
+parti de Bischoffswerda, le 15, et se trouvait, le 15 au soir,
+à une portée de canon de Bautzen, où il reconnut toute l'armée
+ennemie. Il prit position.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les corps de l'armée française furent dirigés
+sur champ de Bautzen.</p>
+
+<p>L'empereur partit de Dresde le 18; il coucha à Harta, et
+le 19, il arriva, à dix heures du matin, devant Bautzen. Il
+employa toute la journée à reconnaître les positions de l'ennemi.</p>
+
+<p>On apprit que les corps russes de Barclai de Tolly, de Langeron
+et de Sass, et le corps prussien de Kleist avaient rejoint
+l'armée combinée, et que sa force pouvait être évaluée de
+cent cinquante à cent soixante mille hommes.</p>
+
+<p>Le 19 au soir, la position de l'ennemi était la suivante:
+sa gauche était appuyée à des montagnes couvertes de bois,
+et perpendiculaires au cours de la Sprée, à peu près à une
+lieue de Bautzen. Bautzen soutenait son centre. Cette ville
+avait été crénelée, retranchée et couverte par des redoutes.
+La droite de l'ennemi s'appuyait sur des mamelons fortifiés
+qui défendent les débouchés de la Sprée, du côté du village
+de Nimschütz: tout son front était couvert sur la Sprée.
+Cette position très-forte n'était qu'une première position.</p>
+
+<p>On apercevait distinctement, à trois mille toises en arrière,
+de la terre fraîchement remuée, et des travaux qui marquaient
+leur seconde position. La gauche était encore appuyée, aux
+mêmes montagnes, à deux mille toises en arrière de celles de
+la première position, et fort en avant du village de Hochkirch.
+Le centre était appuyé à trois villages retranchés, où l'on
+avait fait tant de travaux, qu'on pouvait les considérer comme
+des places fortes. Un terrain marécageux et difficile couvrait
+les trois quarts du centre. Enfin leur droite s'appuyait en arrière
+de la première position, à des villages et à des mamelons
+également retranchés.</p>
+
+<p>Le front de l'armée ennemie, soit dans la première, soit
+dans la seconde position, pouvait avoir une lieue et demie.</p>
+
+<p>D'après cette reconnaissance, il était facile de concevoir
+comment, malgré une bataille perdue comme celle de Lutzen,
+et huit jours de retraite, l'ennemi pouvait encore avoir des
+espérances dans les chances de la fortune. Selon l'expression
+d'un officier russe à qui on demandait ce qu'ils voulaient faire:
+<i>Nous ne voulons</i>, disait-il, <i>ni avancer, ni reculer.</i>&mdash;<i>Vous
+êtes maîtres du premier point</i>, répondit un officier français;
+<i>dans peu de jours, l'événement prouvera si vous êtes maîtres
+de l'autre.</i> Le quartier-général des deux souverains
+était au village de Natchen.</p>
+
+<p>Au 19, la position de l'armée française était la suivante:</p>
+
+<p>Sur la droite était le duc de Reggio, s'appuyant aux montagnes
+sur la rive gauche de la Sprée, et séparé de la gauche
+de l'ennemi par cette vallée. Le duc de Tarente était devant
+Bautzen, à cheval sur la route de Dresde. Le duc de Raguse
+était sur la gauche de Bautzen, vis-à-vis le village de Niemenschütz.
+Le général Bertrand était sur la gauche du duc
+de Raguse, appuyé à un moulin à vent et à un bois, et faisant
+mine de déboucher de Jaselitz sur la droite de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa, le général Lauriston et le général
+Reynier étaient à Hoyerswerda, sur la route de Berlin,
+hors de ligne et en arrière de notre gauche.</p>
+
+<p>L'ennemi ayant appris qu'un corps considérable arrivait
+par Hoyerswerda, se douta que les projets de l'empereur
+étaient de tourner la position par la droite, de changer le
+champ de bataille, de faire tomber tous ses retranchemens
+élevés avec tant de peine, et l'objet de tant d'espérances.
+N'étant encore instruits que de l'arrivée du général Lauriston,
+il ne supposait pas que cette colonne fût de plus de dix-huit
+à vingt mille hommes. Il détacha donc contre elle, le 19 à
+quatre heures du matin, le général York, avec douze mille
+Prussiens, et le général Barclay de Tolly, avec dix-huit
+mille Russes. Les Russes se placèrent au village de Klix, et
+les Prussiens au village de Weissig.</p>
+
+<p>Cependant le comte Bertrand avait envoyé le général Pery,
+avec la division italienne, à Koenigswartha, pour maintenir
+notre communication avec les corps détachés. Arrivé à midi,
+le général Pery fit de mauvaises dispositions; il ne fit pas
+fouiller la forêt voisine. Il plaça mal ses postes, et à quatre
+heures il fut assailli par un <i>hourra</i> qui mit du désordre dans
+quelques bataillons. Il perdit six cents hommes, parmi
+lesquels se trouve le général de brigade italien Balathier,
+blessé; deux canons et trois caissons; mais la division ayant
+pris les armes, s'appuya au bois, et fit face à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le comte de Valmy étant arrivé avec de la cavalerie, se
+mit à tête de la division italienne, et reprit le village de Koenigswartha.
+Dans ce même moment, le corps du comte Lauriston,
+qui marchait en tête du prince de la Moskwa pour
+tourner la position de l'ennemi, parti de Hoyerswerda, arriva
+sur Weissig. Le combat s'engagea, et le corps d'York aurait
+été écrasé, sans la circonstance d'un défilé à passer, qui fit
+que nos troupes ne purent arriver que successivement. Après
+trois heures de combat, le village de Weissig fut emporté,
+le corps d'York, culbuté fut rejeté sur l'autre côté de la Sprée.</p>
+
+<p>Le combat de Weissig serait seul un événement important.
+Un rapport détaillé en fera connaître les circonstances.</p>
+
+<p>Le 19, le comte Lauriston coucha donc sur la position
+de Weissig; le prince de la Moskwa à Mankersdorf, et le
+comte Reynier à une lieue en arrière. La droite de la position
+de l'ennemi se trouvait évidemment débordée.</p>
+
+<p>Le 20, à huit heures de matin l'empereur se porta sur la hauteur
+en arrière de Bautzen. Il donna ordre au duc de Reggio
+de passer la Sprée, et d'attaquer les montagnes qui appuyaient
+la gauche de l'ennemi; au duc de Tarente de jeter un pont
+sur chevalets sur la Sprée, entre Bautzen et les montagnes;
+au duc de Raguse de jeter un autre pont sur chevalets sur
+la Sprée, dans l'enfoncement que ferme cette rivière sur la
+gauche, à une demi-lieue de Bautzen; au duc de Dalmatie,
+auquel S. M. avait donné le commandement supérieur du centre,
+de passer la Sprée pour inquiéter la droite de l'ennemi;
+enfin, au prince de la Moskwa, sous les ordres duquel
+étaient le troisième corps, le comte Lauriston et le général
+Reynier, de s'approcher sur Klix, de passer la Sprée, de
+tourner la droite de l'ennemi, et de se porter sur son quartier-général
+de Wurtchen, et de là sur Weissemberg.</p>
+
+<p>A midi, la canonnade s'engagea. Le duc de Tarente n'eut
+pas besoin de jeter son pont sur chevalets: il trouva devant
+lui un pont de pierre, dont il força le passage. Le duc de
+Raguse jeta son pont; tout son corps d'armée passa sur l'autre
+rive de la Sprée. Après six heures d'une vive canonnade et
+plusieurs charges que l'ennemi fit sans succès, le général Compans
+fit occuper Bautzen; le général Bonnet fit occuper le village
+de Niedkayn, et enleva au pas de charge un plateau qui
+le rendit maître de tout le centre de la position de l'ennemi;
+le duc de Reggio s'empara des hauteurs, et à sept heures du
+soir, l'ennemi fut rejeté sur sa seconde position. Le général
+Bertrand passa un des bras de la Sprée; mais l'ennemi conserva
+les hauteurs qui appuyaient sa droite, et par ce moyen
+se maintint entre le corps du prince de la Moskwa et notre
+armée.</p>
+
+<p>L'empereur entra à huit heures du soir à Bautzen, et fut
+accueilli par les habitans et les autorités avec les sentimens
+que devaient avoir des alliés, heureux de se voir délivrés des
+Stein, des Kotzbue et des cosaques. Cette journée qu'on pourrait
+appeler, si elle était isolée, <i>la bataille de Bautzen,</i>
+n'était que le prélude de la bataille de Wurtchen.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi commençait à comprendre la possibilité
+d'être forcé dans sa position. Ses espérances n'étaient plus
+les mêmes, et il devait avoir dès ce moment le présage de sa
+défaite. Déjà toutes ses dispositions étaient changées. Le destin
+de la bataille ne devait plus se décider derrière ses retranchemens.
+Ses immenses travaux, et trois cents redoutes devenaient
+inutiles. La droite de sa position, qui était opposée
+au quatrième corps, devenait son centre, et il était obligé de
+jeter sa droite, qui formait une bonne partie de son armée,
+pour l'opposer au prince de la Moskwa, dans un lieu qu'il
+n'avait pas étudié et qu'il croyait hors de sa position.</p>
+
+<p>Le 21, à cinq heures du matin, l'empereur se porta sur
+les hauteurs, à trois quarts de lieue en avant de Bautzen.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio soutenait une vive fusillade sur les hauteurs
+que défendait la gauche de l'ennemi. Les Russes qui
+sentaient l'importance de cette position, avaient placé là une
+forte partie de leur armée, afin que leur gauche ne fût pas
+tournée. L'empereur ordonna aux ducs de Reggio et de Tarente
+d'entretenir le combat, afin d'empêcher la gauche de
+l'ennemi de se dégarnir et de lui masquer la véritable attaque
+dont le résultat ne pouvait pas se faire sentir avant midi ou
+une heure.</p>
+
+<p>A onze heures, le duc de Raguse marcha à mille toises en
+avant de sa position, et engagea une épouvantable canonnade
+devant les redoutes et tous les retranchemens ennemis.</p>
+
+<p>La garde et la réserve de l'armée, infanterie et cavalerie,
+masqués par un rideau, avaient des débouchés faciles pour
+se porter en avant par la gauche ou par la droite, selon les
+vicissitudes que présenterait la journée. L'ennemi fut tenu
+ainsi incertain sur le véritable point d'attaque.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le prince de la Moskwa culbutait l'ennemi
+au village de Klix, passait la Sprée, et menait battant
+ce qu'il avait devant lui jusqu'au village de Preilitz. A dix
+heures il enleva le village; mais les réserves de l'ennemi s'étant
+avancées pour couvrit le quartier-général, le prince de
+la Moskwa fut ramené et perdit le village de Preilitz. Le duc
+de Dalmatie commença à déboucher à une heure après-midi.
+L'ennemi qui avait compris tout le danger dont il était menacé
+par la direction qu'avait prise la bataille, sentit que le
+seul moyen de soutenir avec avantage le combat contre le
+prince de la Moskwa, était de nous empêcher de déboucher.
+Il voulut s'opposer à l'attaque du duc de Dalmatie. Le moment
+de décider la bataille se trouvait dès-lors bien indiqué.
+L'empereur, par un mouvement à gauche, se porta, en vingt
+minutes, avec la garde, les quatre divisions du général Latour-Maubourg
+et une grande quantité d'artillerie, sur le
+flanc de la droite de la position de l'ennemi, qui était devenue
+le centre de l'armée russe.</p>
+
+<p>La division Morand et la division wurtembergeoise enlevèrent
+le mamelon dont l'ennemi avait fait son point d'appui.
+Le général Devaux établit une batterie dont il dirigea le
+feu sur les masses qui voulaient reprendre la position. Les
+généraux Dulauloy et Drouot, avec soixante pièces de batterie
+de réserve, se portèrent en avant. Enfin, le duc de Trévise,
+avec les divisions Dumoutier et Barrois de la jeune garde, se
+dirigea sur l'auberge de Klein-Baschwitz, coupant le chemin
+de Wurtchen à Baugen.</p>
+
+<p>L'ennemi fut obligé de dégarnir sa droite pour parer à
+cette nouvelle attaque. Le prince de la Moskwa en profita et
+marcha en avant. Il prit le village de Preisig, et s'avança,
+ayant débordé l'armée ennemie, sur Wurtchen. Il était trois
+heures après midi, et lorsque l'armée était dans la plus grande
+incertitude du succès, et qu'un feu épouvantable se faisait entendre
+sur une ligne de trois lieues, l'empereur annonça que
+la bataille était gagnée.</p>
+
+<p>L'ennemi voyant sa droite tournée se mit en retraite, et
+bientôt sa retraite devint une fuite.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, le prince de la Moskwa et le général
+Lauriston arrivèrent à Wurtchen. Le duc de Raguse reçut
+alors l'ordre de faire un mouvement inverse de celui que
+venait de faire la garde, occupa tous les villages retranchés,
+et toutes les redoutes que l'ennemi était obligé d'évacuer, s'avança
+dans la direction d'Hochkirch, et prit ainsi en flanc
+toute la gauche de l'ennemi, qui se mit alors dans une épouvantable
+déroute. Le duc de Tarente, de son côté, poussa
+vivement cette gauche et lui fit beaucoup de mal.</p>
+
+<p>L'empereur coucha sur la route au milieu de sa garde à
+l'auberge de Klein-Baschwitz. Ainsi, l'ennemi, forcé dans
+toutes ses positions, laissa en notre pouvoir le champ de bataille
+couvert de ses morts et de ses blessés, et plusieurs milliers
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Le 22, à quatre heures du matin, l'armée française se mit
+en mouvement. L'ennemi avait fui toute la nuit par tous les
+chemins et par toutes les directions. On ne trouva ses premiers
+postes qu'au-delà de Weissemberg, et il n'opposa de
+résistance que sur les hauteurs en arrière de Reichenbach.
+L'ennemi n'avait pas encore vu notre cavalerie.</p>
+
+<p>Le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de quinze cents
+chevaux lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde,
+chargea, dans la plaine de Reichenbach, la cavalerie ennemie,
+et la culbuta. L'ennemi, croyant qu'ils étaient seuls, fit
+avancer une division de cavalerie, et plusieurs divisions s'engagèrent
+successivement. Le général Latour-Maubourg, avec
+ses quatorze mille chevaux et les cuirassiers français et saxons,
+arriva à leur secours, et plusieurs charges de cavalerie eurent
+lieu. L'ennemi, tout surpris de trouver devant lui quinze à
+seize mille hommes de cavalerie, quand il nous en croyait
+dépourvus, se retira en désordre. Les lanciers rouges de la
+garde se composent en grande partie des volontaires de Paris
+et des environs. Le général Lefèvre-Desnouettes et le général
+Colbert, leur colonel, en font le plus grand éloge.</p>
+
+<p>Dans cette affaire de cavalerie, le général Bruyères, général
+de cavalerie légère de la plus haute distinction, a eu la
+jambe emportée par un boulet.</p>
+
+<p>Le général Reynier se porta avec le corps saxon sur les hauteurs
+au-delà de la Reichenbach, et poursuivit l'ennemi jusqu'au
+village de Hotterndorf. La nuit nous prit à une lieue de
+Goerlitz. Quoique la journée eût été extrêmement longue,
+puisque nous nous trouvions à huit lieues du champ de bataille,
+et que les troupes eussent éprouvé tant de fatigues,
+l'armée française aurait couché à Goerlitz; mais l'ennemi avait
+placé un corps d'arrière-garde sur la hauteur en avant de
+cette ville, et il aurait fallu une demi-heure de jour de plus
+pour la tourner par la gauche. L'empereur ordonna donc qu'on
+prît position.</p>
+
+<p>Dans les batailles des 20 et 21, le général wurtembergeois
+Franquemont et le général Lorencez ont été blessés. Notre
+perte dans ces journées peut s'évaluer à onze ou douze mille
+hommes tués ou blessés. Le soir de la journée du 22, à sept
+heures, le grand-maréchal duc de Frioul, étant sur une petite
+éminence à causer avec le duc de Trévise et le général Kirgener,
+tous les trois pied à terre et assez éloignés du feu, un
+des derniers boulets de l'ennemi rasa de près le duc de Trévise,
+ouvrit le bas-ventre au grand-maréchal, et jeta roide
+mort le général Kirgener. Le duc de Frioul se sentit aussitôt
+frappé à mort; il expira douze heures après.</p>
+
+<p>Dès que les postes furent placés et que l'armée eut pris ses
+bivouacs, l'empereur alla voir le duc de Frioul. Il le trouva
+avec toute sa connaissance, et montrant le plus grand sang-froid.
+Le duc serra la main de l'empereur, qu'il porta sur
+ses lèvres. <i>Toute ma vie</i>, lui dit-il, <i>a été consacrée à votre
+service, et je ne la regrette que par l'utilité dont elle pouvait
+vous être encore!</i>&mdash;<i>Duroc,</i> lui dit l'empereur, <i>il est une
+autre vie! C'est là que vous irez m'attendre, et que nous
+nous retrouverons un jour!</i>&mdash;<i>Oui, sire; mais ce sera dans
+trente ans, quand vous aurez triomphé de vos ennemis, et
+réalisé toutes les espérances de notre patrie.......J'ai vécu
+en honnête homme; je ne me reproche rien. Je laisse une
+fille, V. M. lui servira de père.</i></p>
+
+<p>L'empereur serrant de la main droite le grand-maréchal,
+resta un quart-d'heure la tête appuyée sur la main gauche
+dans le plus profond silence. Le grand-maréchal rompit le
+premier ce silence. <i>Ah! sire, allez-vous-en! ce spectacle vous
+peine!</i> L'empereur, s'appuyant sur le duc de Dalmatie et sur
+le grand-écuyer, quitta le duc de Frioul sans pouvoir lui dire
+autre chose que ces mots, <i>adieu donc, mon ami!</i> S. M. rentra
+dans sa tente, et ne reçut personne pendant toute la nuit.</p>
+
+<p>Le 23, à neuf heures du matin, le général Régnier entra
+dans Goerlitz. Des ponts furent jetés sur la Neiss, et l'armée
+se porta au-delà de cette rivière.</p>
+
+<p>Au 23, au soir, le duc de Bellune était sur Botzemberg;
+le comte Lauriston avait son quartier-général à Hochkirch,
+le comte Reynier en avant de Trotskendorf sur le chemin de
+Lauban, et le comte Bertrand en arrière du même village; le
+duc de Tarente était sur Schoenberg; l'empereur était à
+Goerlitz.</p>
+
+<p>Un parlementaire, envoyé par l'ennemi, portait plusieurs
+lettres, où l'on croit qu'il est question de négocier un armistice.</p>
+
+<p>L'armée ennemie s'est retirée, par Banalau et Laubau, en
+Silésie. Toute la Saxe est délivrée de ses ennemis, et dès demain
+24, l'armée française sera en Silésie.</p>
+
+<p>L'ennemi a brûlé beaucoup de bagages, fait sauter beaucoup
+de parcs, disséminé dans les villages une grande quantité
+de blessés. Ceux qu'il a pu emmener sur des charrettes n'étaient
+pas pansés; les habitans en portent le nombre à dix-huit
+mille. Il en est resté plus de dix mille en notre pouvoir.</p>
+
+<p>La ville de Goerlitz, qui compte huit à dix mille habitans,
+a reçu les Français comme des libérateurs.</p>
+
+<p>La ville de Dresde et le ministère saxon ont mis la plus
+grande activité à approvisionner l'armée, qui jamais n'a été
+dans une plus grande abondance.</p>
+
+<p>Quoiqu'une grande quantité de munitions ait été consommée,
+les ateliers de Torgau et de Dresde, et les convois qui
+arrivent, par les soins du général Sorbier, tiennent notre
+artillerie bien approvisionnée.</p>
+
+<p>On a des nouvelles de Glogau, Custrin et Stettin. Toutes
+ces places étaient dans un bon état.</p>
+
+<p>Ce récit de la bataille de Wurtchen ne peut être considéré
+que comme une esquisse. L'état-major-général recueillera les
+rapports qui feront connaître les officiers, soldats et les corps
+qui se sont distingués.</p>
+
+<p>Dans le petit combat du 22, à Reichenbach, nous avons
+acquis la certitude que notre jeune cavalerie est, à nombre
+égal, supérieure à celle de l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous n'avons pu prendre de drapeaux; l'ennemi les retire
+toujours du champ de bataille. Nous n'avons pris que dix-neuf
+canons, l'ennemi ayant fait sauter ses parcs et ses caissons.
+D'ailleurs l'empereur tient sa cavalerie en réserve; et jusqu'à
+ce qu'elle soit assez nombreuse, il veut la ménager.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres les corps du
+général Lauriston et du général Reynier, avait forcé, le 24
+mai, le passage de la Neiss, et le 25 au matin, le passage de
+la Queiss, et était arrivé à Buntzlau. Le général Lauriston
+avait son quartier-général à mi-chemin de Buntzlau à Haynau.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était, le 25 au soir, à
+Buntzlau.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était à Wehrau, sur la Queiss.</p>
+
+<p>Le général Bertrand était entré, le 24, à Lauban, et le 25
+il avait suivi l'ennemi.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, après avoir passé la Queiss, avait eu
+un combat avec l'arrière-garde ennemie. L'ennemi, encombré
+de charrettes de blessés et de bagages, voulut tenir. Le duc
+de Tarente eut ses trois divisions engagées. Le combat fut
+vif; l'ennemi souffrit beaucoup. Le duc de Tarente avait, le
+25 au soir, son quartier-général à Stegkigt.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était à Ottendorf.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio était parti de Bautzen, marchant sur
+Berlin par la route de Luckau.</p>
+
+<p>Nos avant-postes n'étaient plus qu'à une marche de Glogau.</p>
+
+<p>C'est à Buntzlau que le général russe Koutouzow est mort,
+il y a six semaines. Nos armées n'ont trouvé dans ce pays aucune
+exaltation. Les esprits y sont comme à l'ordinaire. La
+<i>landwehr</i>, la <i>landsturm</i> n'ont existé que dans les journaux, du
+moins dans ce pays-ci; et les habitans sont bien loin d'adhérer
+au conseil des Russes, de brûler leurs maisons et de dévaster
+leur pays.</p>
+
+<p>Le général Durosnel est resté en qualité de gouverneur à
+Dresde. Il commande toutes les troupes et garnisons françaises
+en Saxe.</p>
+
+<p>Plusieurs corps français se dirigent sur Berlin, où il paraît
+que l'on déménage, et où l'on s'attend depuis quelques jours
+à voir arriver l'armée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 27 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général du comte Lauriston était à
+Haynau. Un bataillon du général Maison a été chargé inopinément,
+à cinq heures du soir, par trois mille chevaux, et a
+été obligé de se reployer sur un village. Il a perdu deux pièces
+de canon et trois caissons qui étaient sous sa garde. La division
+a pris les armes. L'ennemi a voulu charger sur le cent
+cinquante-troisième régiment; mais il a été chassé du champ
+de bataille, qu'il a laissé couvert de morts. Parmi les tués,
+se trouvent le colonel et une douzaine d'officiers des gardes-du-corps
+de Prusse, dont on a apporté les décorations.</p>
+
+<p>Le 27, le quartier-général de l'empereur était à Liegnitz,
+où se trouvaient la jeune et la vieille garde, et les corps du
+général Lauriston et du général Reynier. Le corps du prince
+de la Moskwa était à Haynau; celui du duc de Bellune manoeuvrait
+sur Glogau. Le duc de Tarente était à Goldberg. Le
+duc de Raguse et le comte Bertrand étaient sur la route de
+Goldberg à Liegnitz.</p>
+
+<p>Il paraît que toute l'armée ennemie a pris la direction de
+Jauer et de Schweidnitz.</p>
+
+<p>On ramasse bon nombre de prisonniers. Les villages sont
+pleins de blessés ennemis.</p>
+
+<p>Liegnitz est une assez jolie ville, de dix mille habitans. Les
+autorités l'avaient quittée par ordres exprès; ce qui mécontente
+fort les habitans et les paysans du cercle. Le comte Daru
+a été en conséquence chargé de former de nouvelles magistratures.</p>
+
+<p>Tous les gens de la cour et toute la noblesse qui avaient
+évacué Berlin, s'étaient retirés à Breslau; aujourd'hui ils
+évacuent Breslau, et une partie se retire en Bohême.</p>
+
+<p>Les lettres interceptées ne parlent que de la consternation
+de l'ennemi et des pertes énormes qu'il a faites à la bataille
+de Wurtchen.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 mai au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Bellune s'est porté sur Glogau. Le général Sébastiani
+a rencontré près de Sprottau un convoi ennemi, l'a
+chargé, lui a pris vingt-deux pièces de canon, quatre-vingts
+caissons et cinq cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse est arrivé le 28 au soir à Jauer, poussant
+l'arrière-garde ennemie, dont il avait tourné la position
+sur ce point. Il lui a fait trois cents prisonniers. Le duc de
+Tarente et le comte Bertrand étaient arrivés à la hauteur de
+cette ville.</p>
+
+<p>Le 28, à la pointe du jour, le prince de la Moskwa,
+avec les corps du comte Lauriston et du général Reynier,
+s'était porté sur Neumarck. Ainsi, notre avant-garde n'est
+plus qu'à sept lieues de Breslau.</p>
+
+<p>Le 29 mai, à dix heures du matin, le comte Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur de Russie, et le général Kleist,
+général de division prussien, se sont présentés aux avant-postes.
+Le duc de Vicence a été parlementer avec eux. On
+croit que cette entrevue est relative à la négociation de l'armistice.</p>
+
+<p>On a des nouvelles de nos places, qui sont toutes dans la
+meilleure situation.</p>
+
+<p>Les ouvrages qui défendaient le champ de bataille de
+Wurtchen sont très-considérables; aussi l'ennemi avait-il
+dans ses retranchemens la plus grande confiance. On peut
+s'en faire une idée, quand on saura que c'était le travail de
+dix mille ouvriers pendant trois mois; car c'est depuis le
+mois de février que les Russes travaillaient à cette position
+qu'ils considéraient comme inexpugnable.</p>
+
+<p>Il paraît que le général Wittgenstein a quitté le commandement
+de l'armée combinée: c'est le général Barclay de
+Tolly qui la commande.</p>
+
+<p>L'armée est ici dans le plus beau pays possible; la Silésie
+est un jardin continu, où l'armée se trouve dans la plus
+grande abondance de tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 mai 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Un convoi d'artillerie d'une cinquantaine de voitures,
+parti d'Augsbourg, s'est éloigné de la route de l'armée, et
+s'est dirigé d'Augsbourg sur Bayreuth; les partisans ennemis
+ont attaqué ce convoi entre Zwickau et Chemnitz, ce
+qui a occasionné la perte de deux cents hommes et de trois
+cents chevaux qui ont été pris; de sept à huit pièces de canon,
+et de plusieurs voitures qui ont été détruites; les pièces ont
+été reprises. S. M. a ordonné de faire une enquête pour savoir
+qui a pris sur soi de changer la route de l'armée. Que ce soit
+un général ou un commissaire des guerres, il doit être puni
+selon la rigueur des lois militaires, la route de l'armée ayant
+été ordonnée d'Augsbourg par Wurtzbourg et Fulde.</p>
+
+<p>Le général Poinsot, venant de Brunswick avec un régiment
+de marche de cavalerie, fort de quatre cents hommes,
+a été attaqué par sept à huit cents hommes de cavalerie ennemie
+près Halle; il a été fait prisonnier avec une centaine
+d'hommes; deux cents hommes sont revenus à Leipsick.</p>
+
+<p>Le duc de Padoue est arrivé à Leipsick, où il réunit sa
+cavalerie pour balayer toute la rive gauche de l'Elbe.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 mai au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Vicence, le comte de Schouvaloff et le général
+Kleist ont eu une conférence de dix-huit heures, au couvent
+de Watelstadt, près de Liegnitz. Ils se sont séparés hier 30,
+à cinq heures après-midi. Le résultat n'est pas encore connu.
+On est convenu, dit-on, du principe d'un armistice, mais on
+ne paraît pas d'accord sur les limites qui doivent former la
+ligne de démarcation. Le 31, à six heures du soir, les conférences
+ont recommencé du côté de Striegau.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Neumarck;
+celui du prince de la Moskwa, ayant sous ses ordres
+le général Lauriston et le général Reynier, était à Lissa.
+Le duc de Tarente et le comte Bertrand étaient entre
+Jauer et Striegau. Le duc de Raguse était entre Moys et
+Neumarkt. Le duc de Bellune était à Steinau sur l'Oder.
+Glogau était entièrement débloqué. La garnison a eu constamment
+du succès dans ses sorties. Cette place a encore
+pour sept mois de vivres.</p>
+
+<p>Le 28, le duc de Reggio ayant pris position à Hoyerswerda,
+fut attaqué par le corps du général Bulow, fort de
+quinze à dix-huit mille hommes. Le combat s'engagea; l'ennemi
+fut repoussé sur tous les points et poursuivi l'espace de
+deux lieues.</p>
+
+<p>Le 22 mai, le lieutenant-général Vandamme s'est emparé
+de Wilhelmsburg, devant Hambourg.</p>
+
+<p>Le 24, le quartier-général du prince d'Eckmülh était à
+Harbourg. Plusieurs bombes étaient tombées dans Hambourg,
+et les troupes russes paraissant évacuer cette ville, les négociations
+s'étaient ouvertes pour la reddition de cette place; les
+troupes danoises faisaient cause commune avec les troupes
+françaises.</p>
+
+<p>Il devait y avoir, le 25, une conférence avec les généraux
+danois, pour régler le plan d'opérations. M. le comte de Kaas,
+ministre de l'intérieur du roi de Danemarck, et chargé d'une
+mission auprès de l'empereur, était parti pour se rendre au
+quartier-général.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était toujours à Neumarkt;
+celui du prince de la Moskwa était à Lissa; le duc de
+Tarente et le comte Bertrand étaient entre Jauer et Striegau;
+le duc de Raguse au village d'Eisendorf; le troisième corps,
+au village de Titersdorf; le duc de Bellune entre Glogau et
+Liegnitz.</p>
+
+<p>Le comte de Bubna était arrivé à Liegnitz, et avait des conférences
+avec le duc de Bassano.</p>
+
+<p>Le général Lauriston est entré à Breslau le 1er juin, à six
+heures du matin. Une division prussienne de six à sept mille
+hommes qui couvrait cette ville en défendant le passage de la
+Lohe, a été enfoncée au village de Neukirchen.</p>
+
+<p>Le bourgmestre et quatre députés de la ville de Breslau
+ont été présentés à l'empereur, à Neumarkt, le 1er juin, à
+deux heures après-midi.</p>
+
+<p>S. M. leur a dit qu'ils pouvaient rassurer les habitans; que
+quelque chose qu'ils eussent faite pour seconder l'esprit d'anarchie
+que les Stein et les Scharnhorss voulaient exciter, elle
+pardonnait à tous.</p>
+
+<p>La ville est parfaitement tranquille, et tous les habitans y
+sont restés. Breslau offre de très-grandes ressources.</p>
+
+<p>Le duc de Vicence et les plénipotentiaires russe et prussien,
+le comte Schouvaloff et le général de Kleist, avaient échangé
+leurs pleins-pouvoirs, et avaient neutralisé le village de Peicherwitz.
+Quarante hommes d'infanterie et vingt hommes de
+cavalerie, fournis par l'armée française, et le même nombre
+d'hommes fournis par l'armée alliée, occupaient respectivement
+les deux entrées du village. Le 2 au matin, les plénipotentiaires
+étaient en conférence pour convenir de la ligne
+qui, pendant l'armistice, doit déterminer la position des deux
+armées. En attendant, des ordres ont été donnés des deux
+quartiers-généraux afin qu'aucunes hostilités n'eussent lieu.
+Ainsi, depuis le 1er juin, à deux heures de l'après-midi, il
+n'a été commis aucune hostilité de part ni d'autre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armistice a été signé le 4, à deux heures après midi.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur part le 5, à la pointe du jour, pour se
+rendre à Liegnitz. On croit que pendant la durée de l'armistice,
+S. M. se tiendra une partie du temps à Glogau, et la
+plus grande partie à Dresde, afin d'être plus près de ses états.</p>
+
+<p>Glogau est approvisionné pour un an.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 6 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A. S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était, le 6, à Liegnitz.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était toujours à Breslau.</p>
+
+<p>Les commissaires nommés par l'empereur de Russie, pour
+l'exécution de l'armistice, étaient le comte de Schouvaloff,
+aide-de-camp de l'empereur, et M. de Koutousoff, major-général,
+aide-de-camp de l'empereur. Les commissaires nommés
+de la part de la France, sont le général de division Dumoutier,
+commandant une division de la garde, et le général
+de brigade Flahaut, aide-de-camp de l'empereur.&mdash;Ces
+commissaires se tiennent à Neumarkt.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise porte son quartier-général à Glogau,
+avec la jeune garde. La vieille garde retourne à Dresde, où
+l'on croit que S. M. va porter son quartier-général.</p>
+
+<p>Les différens corps d'armée se sont mis en marche, pour
+former des camps dans les différentes positions de Goldberg,
+de Loewenberg, de Buntzlau, de Liegnitz, de Sprottau, de
+Sagan, etc.</p>
+
+<p>Le corps polonais du prince Poniatowski, qui traverse la
+Bohême, est attendu à Zittau le 10 juin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de S. M. l'empereur était à Buntzlau.
+Tous les corps d'armée étaient en marche pour se rendre dans
+leurs cantonnemens. L'Oder était couvert de bateaux qui descendaient
+de Breslau à Glogau, chargés d'artillerie, d'outils,
+de farine et d'objets de toute espèce pris à l'ennemi.</p>
+
+<p>La ville de Hambourg a été reprise le 30 mai, de vive
+force. Le prince d'Eckmülh se loue spécialement de la conduite
+du général Vandamme. Hambourg avait été perdu,
+pendant la campagne précédente, par la pusillanimité du général
+Saint-Cyr: c'est à la vigueur qu'a déployée le générai
+Vandamme, du moment de son arrivée dans la trente-deuxième
+division militaire, qu'on doit la conservation de Brême, et
+aujourd'hui la prise de Hambourg. On y a fait plusieurs
+centaines de prisonniers. On a trouvé dans la ville deux ou
+trois cents pièces de canon, dont quatre-vingts sur les remparts.
+On avait fait des travaux pour mettre la ville en état
+de défense.</p>
+
+<p>Le Danemarck marche avec nous: le prince d'Eckmülh
+avait le projet de se porter sur Lubeck. Ainsi, la trente-deuxième
+division militaire et tout le territoire de l'empire
+sont entièrement délivrés de l'ennemi.</p>
+
+<p>Des ordres ont été donnés pour faire de Hambourg une
+place forte: elle est environnée d'un rempart bastionné, ayant
+un large fossé plein d'eau, et pouvant être couvert en partie
+par des inondations. Les travaux sont dirigés de manière que
+la communication avec Hambourg se fasse par les îles, en tout
+temps.</p>
+
+<p>L'empereur a ordonné la construction d'une autre place
+sur l'Elbe, à l'embouchure du Havel. Koenigstein, Torgau,
+Wittemberg, Magdebourg, la place du Havel et Hambourg,
+compléteront la défense de la ligne de l'Elbe.</p>
+
+<p>Les ducs de Cambridge et de Brunswick, princes de la
+maison d'Angleterre, sont arrivés à temps à Hambourg, pour
+donner plus de relief au succès des Français. Leur voyage se
+réduit à ceci: ils sont arrivés, et se sont sauvés.</p>
+
+<p>Les derniers bataillons des cinq divisions du prince d'Eckmülh,
+lesquelles sont composées de soixante-douze bataillons
+au grand complet, sont partis de Wesel.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de la campagne, l'armée française
+a délivré la Saxe, conquis la moitié de la Silésie, réoccupé
+la trente-deuxième division militaire, confondu les espérances
+de nos ennemis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 10 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur était arrivé le 10, à quatre heures du matin,
+à Dresde. La garde à cheval y était arrivée à midi. La garde
+à pied y était attendue le lendemain 11.</p>
+
+<p>S. M., arrivée au moment où on s'y attendait le moins,
+avait ainsi rendu inutiles les préparatifs faits pour sa réception.</p>
+
+<p>A midi, le roi de Saxe est venu voir l'empereur, qu'on a
+logé au faubourg, dans la belle maison Marcolini, où il y a
+un grand appartement au rez-de-chaussée et un beau parc; le
+palais du roi, qu'habitait précédemment l'empereur, n'ayant
+pas de jardin.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, l'empereur a reçu M. de Kaas,
+ministre de l'intérieur et de la justice du roi de Danemarck.</p>
+
+<p>Une brigade danoise de la division auxiliaire mise sous les
+ordres du prince d'Eckmülh, avait pris, le 2 juin, possession
+de Lubeck.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était, le 10, à Breslau; le duc
+de Trévise, à Glogau; le duc de Bellune, à Crossen; le duc
+de Reggio, sur les frontières de la Prusse, du côté de Berlin.
+L'armistice avait été publié partout. Les troupes faisaient des
+préparatifs pour asseoir leurs baraques et camper dans leurs
+positions respectives, depuis Glogau et Liegnitz, jusqu'aux
+frontières de la Bohême et à Goerlitz.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Toutes les troupes sont arrivées dans leurs cantonnemens.
+On élève des baraques et l'on forme les camps.</p>
+
+<p>L'empereur a paradé tous les jours à dix heures.</p>
+
+<p>Quelques partisans ennemis sont encore sur les derrières.
+Il y en a qui font la guerre pour leur compte, à la manière
+de Schill, et qui refusent de reconnaître l'armistice. Plusieurs
+colonnes sont en mouvement pour les détruire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le baron de Kaas, ministre de l'intérieur de Danemarck,
+et envoyé avec des lettres du roi, a été présenté à l'empereur.</p>
+
+<p>Après les affaires de Copenhague, un traité d'alliance fut
+conclu entre la France et le Danemarck: par ce traité, l'empereur
+garantissait l'intégrité du Danemarck.</p>
+
+<p>Dans le courant de 1811, la cour de Suède fit connaître
+à Paris le désir qu'elle avait de réunir la Norwège à la Suède,
+et demanda l'assistance de la France. L'on répondit que,
+quelque désir qu'eût la France de faire une chose agréable
+à la Suède, un traité d'alliance ayant été conclu avec le Danemarck,
+et garantissant l'intégrité de cette puissance, S. M.
+ne pouvait jamais donner son consentement au démembrement
+du territoire de son allié.</p>
+
+<p>Dès ce moment, la Suède s'éloigna de la France, et entra
+en négociation avec ses ennemis.</p>
+
+<p>Depuis, la guerre devint imminente entre la France et la
+Russie. La cour de Suède proposa de faire cause commune
+avec la France, mais en renouvelant sa proposition relative
+à la Norwège. C'est en vain que la Suède fit entrevoir que
+des ports de Norwège une descente en Écosse était facile; c'est
+en vain que l'on fit valoir toutes les garanties que l'ancienne
+alliance de la Suède donnerait à la France de la conduite
+qu'on tiendrait avec l'Angleterre. La conduite du cabinet des
+Tuileries fut la même: on avait les mains liées par le traité
+avec le Danemarck.</p>
+
+<p>Dès ce moment, la Suède ne garda plus de mesures; elle
+contracta une alliance avec l'Angleterre et la Russie; et la
+première stipulation de ce traité fut l'engagement commun
+de contraindre le Danemarck à céder la Norwège à la Suède.</p>
+
+<p>Les batailles de Smolensk et de la Moskwa enchaînèrent
+l'activité de la Suède; elle reçut quelques subsides, fit quelques
+préparatifs, mais ne commença aucune hostilité. Les
+événemens de l'hiver de 1812 arrivèrent, les troupes françaises
+évacuèrent Hambourg. La situation du Danemarck devint périlleuse;
+en guerre avec l'Angleterre, menacée par la Suède
+et par la Russie, la France paraissait impuissante pour le soutenir.
+Le roi de Danemarck, avec cette loyauté qui le caractérise,
+s'adressa à l'empereur pour sortir de cette situation.
+L'empereur, qui veut que sa politique ne soit jamais à charge
+à ses alliés, répondit que le Danemarck était maître de traiter
+avec l'Angleterre pour sauver l'intégrité de son territoire, et
+que son estime et son amitié pour le roi ne recevraient aucun
+refroidissement des nouvelles liaisons que la force des circonstances
+obligeait le Danemarck à contracter. Le roi témoigna
+toute sa reconnaissance de ce procédé.</p>
+
+<p>Quatre équipages de très-bons matelots avaient été fournis
+par le Danemarck, et montaient quatre vaisseaux de notre
+flotte de l'Escaut. Le roi de Danemarck ayant témoigné, sur
+ces entrefaites, le désir que ces marins lui fussent rendus,
+l'empereur les lui renvoya avec la plus scrupuleuse exactitude,
+en témoignant aux officiers et aux matelots la satisfaction
+qu'il avait de leurs bons services.</p>
+
+<p>Cependant les événemens marchaient.</p>
+
+<p>Les alliés pensaient que le rêve de Burke était réalisé.
+L'empire français, dans leur imagination, était déjà effacé du
+globe, et il faut que cette idée ait prédominé à un étrange
+point, puisqu'ils offraient au Danemarck, en indemnité de la
+Norwège, nos départemens de la trente-deuxième division
+militaire, et même toute la Hollande, afin de recomposer
+dans le Nord une puissance maritime qui fît système avec la
+Russie.</p>
+
+<p>Le roi de Danemarck, loin de se laisser surprendre à ces
+appâts trompeurs, leur dit: «Vous voulez donc me donner
+des colonies en Europe, et cela au détriment de la France?»</p>
+
+<p>Dans l'impossibilité de faire partager au roi de Danemarck
+une idée aussi folle, le prince Dolgorouki fut envoyé à Copenhague
+pour demander qu'on fit cause commune avec les
+alliés, et moyennant ce, les alliés garantissaient l'intégrité du
+Danemarck et même de la Norwège.</p>
+
+<p>L'urgence des circonstances, les dangers imminens que
+courait le Danemarck, l'éloignement des armées françaises,
+son propre salut firent fléchir la politique du Danemarck. Le roi
+consentit, moyennant la garantie de l'intégrité de ses états,
+à couvrir Hambourg, et à tenir cette ville à l'abri même des
+armées françaises, pendant toute la guerre. Il comprit tout
+ce que cette stipulation pouvait avoir de désagréable pour
+l'empereur; il y fit toutes les modifications de rédaction qu'il
+était possible d'y faire, et même ne la signa qu'en cédant
+aux instances de tous ceux dont il était entouré, qui lui représentaient
+la nécessité de sauver ses états; mais il était loin
+dépenser que c'était un piège qu'on venait là de lui tendre.
+On voulait le mettre ainsi en guerre avec la France, et après
+lui avoir fait perdre de cette façon son appui naturel dans
+cette circonstance, on voulait lui manquer de parole; et l'obliger
+de souscrire à toutes les conditions honteuses qu'on
+voudrait lui imposer.</p>
+
+<p>M. de Bernstorf se rendit à Londres; il croyait y être reçu
+avec empressement et n'avoir plus qu'à renouveler le traité
+consenti avec le prince Dolgorouki: mais quel fut son étonnement,
+lorsque le prince régent refusa de recevoir la lettre
+du roi, et que lord Castlereagh lui fit connaître qu'il ne pouvait
+y avoir de traité entre le Danemarck et l'Angleterre, si,
+au préalable, la Norwège n'était cédée à la Suède. Peu de
+jours après, le comte de Bernstorf reçut ordre de retourner
+en Danemarck.</p>
+
+<p>Au même moment, on tint le même langage au comte de
+Moltke, envoyé de Danemarck auprès de l'empereur Alexandre.
+Le prince Dolgorouki fut désavoué comme ayant dépassé
+ses pouvoirs, et pendant ce temps les Danois faisaient
+leur notification à l'armée française, et quelques hostilités
+avaient lieu!</p>
+
+<p>C'est en vain qu'on ouvrirait les annales des nations pour
+y voir une politique plus immorale. C'est au moment que le
+Danemarck se trouve ainsi engagé dans un état de guerre
+avec la France, que le traité auquel il croit se conformer est
+à la fois désavoué à Londres et en Russie, et qu'on profite de
+l'embarras où cette puissance est placée, pour lui présenter
+comme <i>ultimatum,</i> un traité qui l'engageait à reconnaître la
+cession de la Norwège!</p>
+
+<p>Dans ces circonstances difficiles le roi montra la plus grande
+confiance dans l'empereur; il déclara le traité nul. Il rappela
+ses troupes de Hambourg, Il ordonna que son armée marcherait
+avec l'armée française, et enfin il déclara qu'il se considérait
+toujours comme allié de la France, et qu'il s'en reposait
+sur la magnanimité de l'empereur.</p>
+
+<p>Le président de Kaas fut envoyé au quartier-général français
+avec des lettres du roi.</p>
+
+<p>En même temps le roi fit partir pour la Norwège le prince
+héréditaire de Danemarck, jeune prince de la plus grande
+espérance, et particulièrement aimé des Norvégiens. Il partit
+déguisé en matelot, se jeta dans une barque de pêcheur et
+arriva en Norwège le 22 mai.</p>
+
+<p>Le 30 mai les troupes françaises entrèrent à Hambourg,
+et une division danoise, qui marchait avec nos troupes, entra
+à Lubeck.</p>
+
+<p>Le baron de Kaas se trouvant à Altona, eut à essuyer une
+autre scène de perfidie égale à la première.</p>
+
+<p>Les envoyés des alliés vinrent à son logement et lui firent
+connaître que l'on renonçait à la cession de la Norwège, et
+que sous la condition que le Danemarck fit cause commune
+avec les alliés, il n'en serait plus question; qu'ils le conjuraient
+de retarder son départ. La réponse de M. de Kaas fut
+simple: «J'ai mes ordres, je dois les exécuter.» On lui dit
+que les armées françaises étaient défaites; cela ne l'ébranla
+pas davantage, et il continua sa route.</p>
+
+<p>Cependant, le 31 mai une flotte anglaise parut dans la
+rade de Copenhague; un des vaisseaux de guerre mouilla devant
+la ville, et M. Thornton se présenta. Il fit connaître que
+les alliés allaient commencer les hostilités, si, dans quarante-huit
+heures, le Danemarck ne souscrivait à un traité, dont
+les principales conditions étaient de céder la Norwège à la
+Suède, en remettant sur-le-champ en dépôt la province de
+Drontheim, et de fournir vingt-cinq mille hommes pour
+marcher avec les alliés contre la France, et conquérir les indemnités
+qui devaient être la part du Danemarck. On déclarait
+en même temps que les ouvertures faites à M. de Kaas,
+à son passage à Altona, étaient désavouées et ne pouvaient
+être considérées que comme des pourparlers militaires.
+Le roi rejeta avec indignation cette injurieuse sommation.</p>
+
+<p>Cependant le prince royal arrivé en Norvège, y avait publié
+la proclamation suivante:</p>
+
+<p>«Norwégiens!</p>
+
+<p>«Votre roi connaît et apprécié votre fidélité inébranlable
+pour lui et la dynastie des rois de Norwège et de Danemarck,
+qui, depuis des siècles, règne sur vos pères et sur vous. Son
+désir paternel est de resserrer encore davantage le lien indissoluble
+de l'amitié <i>fraternelle</i> et de l'union qui lie les peuples
+des deux royaumes. Le coeur de Frédéric VI est toujours avec
+vous, mais ses soins pour toutes les branches de l'administration
+de l'état le privent de se voir entouré de son peuple
+norwégien. C'est pour cela qu'il m'envoie près de vous,
+comme gouverneur, pour exécuter ses volontés comme s'il
+était présent; ses ordres seront mes lois. Mes efforts seront
+de gagner votre confiance. Votre estime et votre amitié seront
+ma récompense. Peut-être que des épreuves plus dures nous
+menacent ... Mais ayant confiance dans la Providence, j'irai
+sans crainte au-devant d'elles, et avec votre aide, fidèles Norwégiens;
+je vaincrai tous les obstacles. Je sais que je puis
+compter sur votre fidélité pour le roi, que vous voulez conserver
+l'ancienne indépendance de la Norwège, et que la devise
+qui nous réunit est: <i>Pour Dieu, le roi et la patrie!</i></p>
+
+<p class="droite"><i>Signé</i> CHRISTIAN-FRÉDÉRIC.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>La confiance que le roi de Danemarck a eue dans l'empereur
+se trouve entièrement justifiée, et tous les liens entre les
+deux peuples ont été rétablis et resserrés.</p>
+
+<p>L'armée française est à Hambourg: une division danoise
+en suit les mouvements, pour la soutenir. Les Anglais ne retirent
+de leur politique que honte et confusion; les voeux de
+tous les gens de bien accompagnent le prince héréditaire de
+Danemarck en Norwège. Ce qui rend critique la position de
+la Norwège, c'est le manque de subsistances; mais la Norwège
+restera danoise; l'intégrité du Danemarck est garantie par la
+France.</p>
+
+<p>Le bombardement de Copenhague, pendant qu'un ministre
+anglais était encore auprès du roi, l'incendie de cette capitale
+et de la flotte sans déclaration de guerre, sans aucune hostilité
+préalable, paraissaient devoir être la scène la plus
+odieuse de l'histoire moderne; mais la politique tortueuse
+qui porte les Anglais à demander la cession d'une province,
+heureuse depuis tant d'années sous le sceptre de la maison de
+Holstein, et la série d'intrigues dans laquelle ils descendent
+pour arriver à cet odieux résultat, seront considérées comme
+plus immorales et plus outrageantes encore que l'incendie de
+Copenhague. Ou y reconnaîtra la politique dont les maisons
+de <i>Timor</i> et de <i>Sicile</i> ont été victimes, et qui les a dépouillées
+de leurs états. Les Anglais se sont accoutumés dans l'Inde
+à n'être jamais arrêtés par aucune idée de justice. Ils suivent
+cette politique en Europe.</p>
+
+<p>Il paraît que dans tous les pourparlers que les alliés ont
+eus avec l'Angleterre, les puissances les plus ennemies de la
+France ont été soulevées par l'exagération des prétentions du
+gouvernement anglais. Les bases même de la paix de Lunéville,
+les Anglais les déclaraient inadmissibles comme trop favorables
+à la France. Les insensés! ils se trompent de latitude,
+et prennent les Français pour des Hindous!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 21 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le huitième corps commandé par le prince Poniatowski,
+qui a traversé la Bohême, est arrivé à Zittau en Lusace.
+Ce corps est fort de dix-huit mille hommes, dont six mille
+de cavalerie. Tous les ordres ont été donnés pour compléter
+son habillement, et pour lui fournir tout ce qui pourrait lui
+manquer.</p>
+
+<p>S. M. a été le 20 à Pirna et à Koenigstein.</p>
+
+<p>Le président de Kaas, envoyé par le roi de Danemarck, a
+reçu son audience de congé, et est parti de Dresde.</p>
+
+<p>Les corps francs prussiens levés à l'instar de celui de
+Schill, ont continué, depuis l'armistice, à mettre des contributions,
+et à arrêter les hommes isolés. On leur a fait signifier
+l'armistice dès le 8; mais ils ont déclaré faire la guerre pour
+leur compte; et comme ils continuaient la même conduite,
+on a fait marcher contre eux plusieurs colonnes. Le capitaine
+Lutzow, qui commandait une de ces bandes, a été tué;
+quatre cents des siens ont été tués ou pris, et le reste dispersé.
+On ne croit pas que cent de ces brigands soient parvenus à
+repasser l'Elbe. Une autre bande, commandée par un capitaine
+Colombe, est entièrement cernée, et on a l'espoir que
+sous peu de jours la rive gauche de l'Elbe sera tout-à-fait
+purgée de la présence de ces bandes, qui se portaient à toute
+espèce d'excès envers les malheureux habitans.</p>
+
+<p>L'officier envoyé à Custrin est de retour. La garnison de
+cette place est d'environ cinq mille hommes, et n'a que cent
+cinquante malades. La place est dans le meilleur état, et est
+approvisionnée pour six mois en blé, riz, légume, viandes
+fraîches, et tous les objets nécessaires.</p>
+
+<p>La garnison a toujours été maîtresse des dehors de la place
+jusqu'à mille toises. Pendant ces quatre mois, le commandant
+n'a pas cessé de travailler à augmenter les moyens de son artillerie
+et les fortifications de la place.</p>
+
+<p>Toute l'armée est campée; ce repos fait le plus grand bien
+à nos troupes. Les distributions régulières de riz contribuent
+beaucoup à entretenir la santé du soldat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 25 juin 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 24, l'empereur a dîné chez le roi de Saxe. Le soir, la
+comédie française a donné sur le théâtre de la cour une représentation
+d'une pièce de Molière, à laquelle LL. MM.
+ont assisté.</p>
+
+<p>Le roi de Westphalie est venu à Dresde, voir l'empereur.</p>
+
+<p>Le 25, l'empereur a parcouru les différens débouchés des
+forêts de Dresde, et a fait une vingtaine de lieues. S. M.,
+partie à cinq heures après midi, était de retour à dix heures
+du soir.</p>
+
+<p>Deux ponts ont été jetés sur l'Elbe, vis-à-vis la forteresse
+de Koenigstein. Le rocher de Silienstein, qui est sur la rive
+droite, à une demi-portée de canon de Koenigstein, a été occupé
+et fortifié. Des magasins et autres établissemens militaires
+sont préparés dans cette intéressante position. Un camp
+de soixante mille hommes, appuyé ainsi à la forteresse de
+Koenigstein, et pouvant manoeuvrer sur les deux rives, serait
+inattaquable par quelque force que ce fût.</p>
+
+<p>Le roi de Bavière a établi autour de Nymphenbourg, près
+de Munich, un camp de vingt-cinq mille hommes.</p>
+
+<p>L'empereur a donné au duc de Castiglione le commandement
+du corps d'observation de Bavière. Cette armée se réunit
+à Wurtzbourg. Elle est composée de six divisions d'infanterie
+et de deux de cavalerie.</p>
+
+<p>Le vice-roi réunit entre la Piave et l'Adige l'armée d'Italie,
+composée de trois corps. Le général Grenier en commande
+un.</p>
+
+<p>Le nouveau corps qui vient d'être formé à Magdebourg,
+sous le commandement du général Vandamme, compte déjà
+quarante bataillons et quatre-vingt pièces d'artillerie.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl est à Hambourg. Son corps a été renforcé
+par des troupes venant de France et de Hollande, de
+sorte que sur ce point il y plus de troupes qu'il n'y en a jamais
+eu. La division danoise qui est réunie au corps du prince
+d'Eckmühl est de quinze mille hommes.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, que commande le duc de Bellune, n'avait
+qu'une division pendant la campagne qui vient de finir;
+ce corps a été complété, et le duc de Bellune commande aujourd'hui
+les trois divisions.</p>
+
+<p>Les circonstances étaient si urgentes au commencement de
+la campagne, que les bataillons d'un même régiment se trouvaient
+disséminés dans différens corps. Tout a été régularisé,
+et chaque régiment a réuni ses bataillons. Chaque jour il arrive
+une grande quantité de bataillons de marche qui passent
+l'Elbe à Magdebourg, à Wittemberg, à Torgau, à
+Dresde. S. M. passe tous les jours la revue de ceux qui arrivent
+par Dresde.</p>
+
+<p>Les équipages militaires de l'armée ont aujourd'hui, soit
+en caissons d'ancien modèle, soit en caissons du nouveau
+modèle (dit no. 2), soit en voitures à la comtoise, de quoi
+transporter des vivres pour toute l'armée pour un mois. S. M.
+a reconnu que les voitures à la comtoise, ainsi que les caissons
+d'ancien modèle, ont des inconvéniens, et elle a prescrit
+que désormais les équipages, au fur et à mesure des remplacemens,
+fussent établis sur les modèles des caissons no. 2,
+attelés de quatre chevaux et qui portent facilement vingt
+quintaux.</p>
+
+<p>L'armée est pourvue de moulins portatifs pesant seize livres,
+et faisant chaque jour cinq quintaux de farine. On a
+distribué trois de ces moulins par bataillon.</p>
+
+<p>On travaille avec la plus grande activité à augmenter les
+fortifications de Glogau.</p>
+
+<p>On travaille également à augmenter les fortifications de
+Wittemberg. S. M. veut faire de cette ville une place régulière;
+et comme le tracé en est défectueux, elle a ordonné
+qu'on la fit couvrir par trois couronnes en suivant à peu près
+la même méthode que le sénateur Chasseloup Laubat a mise
+en pratique à Alexandrie.</p>
+
+<p>Torgau est en bon état.</p>
+
+<p>On travaille aussi avec une grande activité à fortifier Hambourg.
+Le général du génie Haxo s'y est rendu pour tracer
+la citadelle et les ouvrages à établir dans les îles pour lier
+Harbourg avec Hambourg. Les ingénieurs des ponts et chaussées
+y construisent deux ponts volans dans le même système
+que ceux d'Anvers, un pour la marée montante, l'autre pour
+la marée descendante.</p>
+
+<p>Une nouvelle place sur l'Elbe a été tracée par le général
+Haxo du côté de Verden, à l'embouchure de la Havel.</p>
+
+<p>Les forts de Cuxhaven, qui étaient en état de soutenir un
+siége, mais qu'on avait abandonnés sans raison, et que l'ennemi
+avait rasés, se rétablissent. On y travaille avec activité;
+ce ne seront plus de simples batteries fermées, mais un fort
+qui, comme le fort impérial de l'Escaut, protégera l'arsenal
+de construction et le bassin, dont l'établissement est projeté
+sur l'Elbe, depuis que l'ingénieur Beaupré, qui a employé
+deux ans à sonder ce fleuve, a reconnu qu'il avait les mêmes
+propriétés que l'Escaut, et que les plus grandes escadres pouvaient
+y être construits et réunies dans ses rades.</p>
+
+<p>La troisième division de la jeune garde, que commande le
+général Laborde, officier d'un mérite consommé, est campée
+dans les bois en avant de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.</p>
+
+<p>La quatrième division de la jeune garde, que commande
+le général Friant, débouche par Wurtzbourg. Des régimens
+de cette division ont déjà dépassé cette ville, et se portent
+sur Dresde.</p>
+
+<p>La cavalerie de la garde compte déjà plus de neuf mille
+chevaux. L'artillerie a déjà plus de deux cents pièces de canon.
+L'infanterie forme cinq divisions, dont quatre de la jeune
+garde et une de la vieille.</p>
+
+<p>Le septième corps, que commande le général Reynier,
+composé de la division Durutte, qui est une division française,
+et de deux divisions saxonnes, reçoit son complément.
+Ce corps est campé en avant de Goerlitz. Toute la cavalerie
+légère saxonne y est réunie, et va être également complétée.
+Le roi de Saxe porte aussi ses deux beaux régimens de cuirassiers
+à leur complet.</p>
+
+<p>S. M. a été extrêmement satisfaite des rois et des grands-ducs
+de la confédération. Le roi de Wurtemberg s'est particulièrement
+distingué. Il a fait, proportion gardée, des efforts
+égaux à ceux de la France, et son armée, infanterie, cavalerie
+et artillerie, a été portée au grand complet. Le prince
+Émile de Hesse-Darmstadt, qui commande le contingent de
+Hesse-Darmstadt, s'est constamment fait distinguer dans la
+campagne passée et dans celle-ci par beaucoup de sang-froid
+et beaucoup d'intrépidité. C'est un jeune prince d'espérance,
+que l'empereur, affectionne Beaucoup. Les seuls princes de
+Saxe sont en arrière pour le contingent.</p>
+
+<p>Non-seulement la citadelle d'Erfurt est en bon état et parfaitement
+approvisionnée, mais les fortifications ont été relevées;
+elles sont couvertes par des ouvrages avancés, et
+désormais Erfurt sera une place forte de première importance.</p>
+
+<p>Le congrès n'est pas encore réuni: on espère pourtant
+qu'il le sera sous quelques jours. Si on a perdu un mois, la
+faute n'en est pas a la France.</p>
+
+<p>L'Angleterre, qui n'a pas d'argent, n'a pu en fournir aux
+coalisés; mais elle vient d'imaginer un expédient nouveau.
+Un traité a été conclu entre l'Angleterre, la Russie et la
+Prusse, moyenant lequel il sera créé pour plusieurs centaines
+de millions d'un nouveau papier garanti par les trois puissances.
+C'est sur cette ressource que l'on compte pour faire
+face aux frais de la guerre.</p>
+
+<p>Dans les articles séparés, l'Angleterre garantit le tiers de
+ce papier, de sorte qu'en réalité, c'est une nouvelle dette
+ajoutée à la dette anglaise. Il reste à savoir dans quel pays
+on émettra ce nouveau papier. Lorsque cette idée lumineuse
+a été conçue, on espérait probablement que cette émission
+aurait lieu aux dépens de la confédération du Rhin et même
+de la France, notamment dans la Hollande, dans la Belgique
+et dans les départemens du Rhin. Cependant le traité n'en a
+pas moins été ratifié depuis l'armistice. La Russie fait la dépense
+de son armée avec du papier, que les habitans de la
+Prusse sont obligés de recevoir; la Prusse elle-même fait son
+service avec du papier: l'Angleterre aussi a son papier. Il
+paraît que chacun de ces papiers isolé n'a plus le crédit suffisant,
+puisque ces puissances prennent le parti d'en créer un
+en commun. C'est aux négocians et aux banquiers à nous
+faire connaître s'il faut multiplier le crédit du nouveau papier
+par le crédit des trois puissances, ou bien si ce crédit
+doit être le quotient.</p>
+
+<p>La Suède seule paraît avoir reçu de l'argent de l'Angleterre,
+à peu près cinq à six cent mille livres sterling.</p>
+
+<p>La garnison de Modlin est en bon état; les fortifications
+sont augmentées. On déchiffrait au quartier-général les rapports
+des gouverneurs de Modlin et de Zamosc. Les garnisons
+de ces deux places sont restées maîtresses du pays à une lieue
+autour d'elles, les troupes qui les bloquaient n'étant que des
+milices mal armées et mal équipées.</p>
+
+<p>L'empereur a pris à sa solde l'armée du prince Poniatowski,
+et lui a donné une nouvelle organisation. Des ateliers sont
+établis pour fournir à ses besoins. Avant vingt jours, elle
+sera équipée à neuf et remise en bon état.</p>
+
+<p>Quelque brillante que soit cette situation, et quoique S. M.
+ait réellement plus de puissance militaire que jamais, elle
+n'en désire la paix qu'avec plus d'ardeur.</p>
+
+<p>L'administration a fait acheter une grande quantité de riz,
+afin que pendant toute la grande chaleur cette denrée entre
+pour un quart dans les rations du soldat.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le comte de Metternich, ministre d'état et des conférences
+de S. M. l'empereur d'Autriche, est arrivé à Dresde, et a
+déjà eu plusieurs conférences avec le duc de Bassano.</p>
+
+<p>La Russie vient d'obtenir du roi de Prusse que le papier
+russe ait un cours forcé dans les états prussiens, et comme le
+papier prussien perd déjà soixante-dix pour cent, cette ordonnance
+ne semble pas propre à relever le crédit de la
+Prusse.</p>
+
+<p>La ville de Berlin est tourmentée de toutes les manières,
+et chaque jour les vexations s'y font sentir davantage. Cette
+capitale compare déjà sa situation à celle de plusieurs villes
+de France en 1793.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur a fait le 28 une course de huit à dix
+heures aux environs de Dresde.</p>
+
+<p>On a reçu des nouvelles de Modlin et de Zamosc. Ces places
+sont dans la meilleure situation, soit pour les vivres et
+les munitions de guerre, soit pour les fortifications.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Magdebourg, le 12 juillet 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est arrivé aujourd'hui ici à sept heures du matin.
+S. M. est aussitôt montée à cheval, et a visité les fortifications,
+qui rendent Magdebourg une des plus fortes places
+de l'Europe.</p>
+
+<p>S. M. est partie de Dresde le 10, à trois heures du matin.
+Elle a déjeuné à Torgau, a visité les fortifications de cette
+place, et y a vu la brigade de troupes saxonnes commandée
+par le général Lecocq. A six du soir, elle est arrivée à Wittemberg,
+et en a visité les fortifications.</p>
+
+<p>Le 11, à cinq heures du matin, S. M. a passé en revue
+trois divisions (les cinquième, sixième et sixième <i>bis</i>) arrivant
+de France; elle a nommé aux emplois vacans, et a accordé
+des récompenses à plusieurs officiers et soldats.</p>
+
+<p>Parti de Wittemberg à trois heures après-midi, l'empereur
+est arrivé à six heures à Dessau, où S. M. a vu la division
+du général Philippon.</p>
+
+<p>S. M. a quitté Dessau à deux heures du matin, et dès cinq
+heures elle se trouvait à Magdebourg, où sont campées les
+trois divisions du corps du général comte Vandamme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Dresde, le 15 juillet 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est parti de Magdebourg le 13, après avoir
+vu les divisions du corps du général Vandamme, et s'est
+rendu à Leipsick.</p>
+
+<p>Le 14, à cinq heures du matin, S. M. a vu le troisième
+corps de cavalerie, que commande le duc de Padoue.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, S. M. a vu sur la grande place de Leipsick
+le reste des troupes du duc de Padoue, qu'elle n'avait pas
+pu voir le matin. Elle est montée ensuite en voiture, à cinq
+heures du soir, pour Dresde, où elle est arrivée à une heure
+après minuit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Vicence, grand-écuyer, et le comte de Narbonne,
+ambassadeur de France à Vienne, ont été nommés par l'empereur
+ses ministres plénipotentiaires à Prague.</p>
+
+<p>Le comte de Narbonne était parti le 9.</p>
+
+<p>On croit que le duc de Vicence partira le 18.</p>
+
+<p>Le conseiller intime d'Anstett, plénipotentiaire de l'empereur
+de Russie, était arrivé le 12 juillet à Prague.</p>
+
+<p>Une convention avait été signée à Neumarkt pour la prolongation
+de l'armistice jusqu'à la mi-août.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">De notre camp impérial de Dresde, le 14 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au duc de Massa, grand-juge ministre
+de la justice.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Massa, notre grand-juge ministre de
+la justice,</p>
+
+<p>«Nous avons appris avec la plus grande peine la scène
+scandaleuse qui vient de se passer à Bruxelles, aux assises de
+la cour impériale. Notre bonne ville d'Anvers, après avoir
+perdu plusieurs millions par la déprédation publique et
+avouée des agens de l'octroi, a perdu son procès et a été
+condamnée aux dépens. Le jury, dans cette circonstance, n'a
+pas répondu à la confiance de la loi, et plusieurs jurés, trahissant
+leur serment, se sont livrés publiquement à la plus
+honteuse corruption. Dans cette circonstance, quoiqu'il soit
+dans nos principes et dans notre volonté que nos tribunaux
+administrent la justice avec la plus grande indépendance, cependant,
+comme ils l'administrent en notre nom et à la décharge
+de notre conscience, nous ne pouvons pas ignorer et tolérer
+un pareil scandale, ni permettre que la corruption triomphe
+et marche tête levée dans nos bonnes villes de Bruxelles
+et d'Anvers.</p>
+
+<p>«Notre intention est qu'à la réception de la présente lettre,
+vous ayez à ordonner à notre procureur impérial près la cour
+de Bruxelles de réunir les juges qui ont présidé la session des
+assises, et de dresser procès-verbal en forme d'enquête de ce
+qui est à leur connaissance, et de ce qu'ils pensent relativement
+à la scandaleuse déclaration du jury dans l'affaire dont il s'agit.
+Notre intention est que vous fassiez connaître à notre procureur
+impérial près la cour de Bruxelles, que le jugement de la
+cour rendu en conséquence de ladite déclaration du jury, doit
+être regardé comme suspendu; qu'en conséquence les prévenus
+doivent être remis sous la main de la justice, et le séquestre
+réapposé sur leurs biens. Enfin notre intention est
+qu'en vertu du paragraphe 4 de l'article 55 du titre 5 des
+constitutions de l'empire, vous nous présentiez, dans un conseil
+privé que nous autorisons à cet effet la régente, notre
+chère et bien-aimée épouse, à présider, un projet de sénatus-consulte
+pour annuler le jugement de la cour d'assises de
+Bruxelles y et envoyer cette affaire à notre cour de cassation
+qui désignera une cour impériale pardevant laquelle la procédure
+sera recommencée et jugée, les chambres réunies et
+sans jury. Nous désirons que si la corruption est active à éluder
+l'effet des lois, les corrupteurs sachent que les lois, dans
+leur sagesse, ont su pourvoir à tout. Notre intention est aussi
+que vous donniez des instructions à notre procureur impérial,
+qui sera à cet effet autorisé par un article du sénatus-consulte,
+pour qu'il poursuive ceux des jurés que la clameur publique
+accuse d'avoir cédé à la corruption dans cette affaire. Nous
+espérons que notre bonne ville d'Anvers sera consolée par
+cette juste décision souveraine, et qu'elle y verra la sollicitude
+que nous portons à nos peuples, même au milieu des
+camps et des circonstances de la guerre.</p>
+
+<p>«Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte
+garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les ennemis ont dénoncé l'armistice le 11, à midi, et ont
+fait connaître que les hostilités commenceraient le 19 après
+minuit.</p>
+
+<p>En même temps, une note de M. le comte de Metternich,
+ministre des relations extérieures d'Autriche, adressée à M. le
+comte de Narbonne, lui fait connaître que l'Autriche déclarait
+la guerre à la France.</p>
+
+<p>Le 17 au matin, les dispositions des deux armées étaient
+les suivantes:</p>
+
+<p>Les quatrième, douzième et septième corps, sous les ordres
+du duc de Reggio, étaient à Dahme.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmühl, avec son corps, auquel les Danois
+étaient réunis, campait devant Hambourg, son quartier-général
+étant à Bergedorf.</p>
+
+<p>Le troisième corps était à Liegnitz, sous les ordres du
+prince de la Moskwa.</p>
+
+<p>Le cinquième corps était à Goldberg, sous les ordres du
+général Lauriston.</p>
+
+<p>Le onzième corps était à Loewenberg, sous les ordres du
+duc de Tarente.</p>
+
+<p>Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, était à
+Bunzlau.</p>
+
+<p>Le huitième corps, aux ordres du prince Poniatowski,
+était à Zittau.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr était, avec le quatorzième corps,
+la gauche appuyée à l'Elbe, au camp de Koenigstein et à cheval
+sur la grande chaussée de Prague à Dresde, poussant des
+corps d'observation jusqu'aux débouchés de Marienberg.</p>
+
+<p>Le premier corps arrivait à Dresde, et le deuxième corps
+à Zittau.</p>
+
+<p>Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg
+avaient chacun leur garnison, et étaient armés et approvisionnés.</p>
+
+<p>L'armée ennemie était, autant qu'on en peut juger, dans
+la position suivante:</p>
+
+<p>Quatre-vingt mille Russes et Prussiens étaient entrés, dès
+le 10 au matin, en Bohême, et devaient arriver vers le 21
+sur l'Elbe. Cette armée est commandée par l'empereur Alexandre
+et le roi de Prusse, les généraux russes Barclay de Tolly,
+Wittgenstein et Miloradowitch, et le général prussien Kleist.
+Les gardes russe et prussienne en font partie; ce qui, joint
+à l'armée du prince Schwartzenberg, formait la grande armée
+et une force de deux cent mille hommes. Cette armée devait
+opérer sur la rive gauche de l'Elbe, en passant ce fleuve en
+Bohême.</p>
+
+<p>L'armée de Silésie, commandée par les généraux prussiens
+Blucher et Yorck, et par les généraux russes Sacken et Langeron,
+paraissait se réunir à Breslau; elle était forte de cent
+mille hommes.</p>
+
+<p>Plusieurs corps prussiens, suédois et des troupes d'insurrection
+couvraient Berlin, et étaient opposés à Hambourg
+et au duc de Reggio. L'on portait la force de ces armées qui
+couvraient Berlin, à cent dix mille hommes.</p>
+
+<p>Toutes les opérations de l'ennemi étaient faites dans l'idée
+que l'empereur repasserait sur la rive gauche de l'Elbe.</p>
+
+<p>La garde impériale partie de Dresde, se porta le 15 à Bautzen,
+et le 18 à Goerlitz.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur se porta à Zittau, fit marcher sur-le-champ
+les troupes du prince Poniatowski, força les débouchés de
+la Bohême, passa la grande chaîne des montagnes qui séparent
+la Bohême de la Lusace, et entra à Gobel, pendant le temps
+que le général Lefèvre-Desnouettes, avec une division d'infanterie
+et de cavalerie de la garde, s'emparait de Hambourg,
+franchissait le col des montagnes à Georgenthal, et que le
+général polonais Reminski s'emparait de Friedland et de Reichenberg.</p>
+
+<p>Cette opération avait pour but d'inquiéter les alliés sur
+Prague, et d'acquérir des notions certaines sur leurs projets.
+On apprit là ce que nos espions avaient déjà fait connaître,
+que l'élite de l'armée russe et prussienne traversait la Bohême,
+se réunissant sur la rive gauche de l'Elbe.</p>
+
+<p>Nos coureurs poussèrent jusqu'à seize lieues de Prague.</p>
+
+<p>L'empereur était de retour de Bohême à Zittau le 20 à une
+heure du matin; il laissa le duc de Bellune avec le deuxième
+corps à Zittau, pour appuyer le corps du prince Poniatowski;
+il plaça le général Vandamme, avec le premier corps, à Rumbourg,
+pour appuyer le général Lefèvre-Desnouettes, ces
+deux généraux occupant en force le col, et faisant construire
+des redoutes sur le mamelon qui domine sur le col. L'empereur
+se porta par Lauban en Silésie, où il arriva le 20 avant
+sept heures du soir.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie avait violé l'armistice, traversé
+le territoire neutre dès le 12. Ils avaient le 15 insulté tous
+nos avant-postes, et enlevé quelques vedettes.</p>
+
+<p>Le 16, un corps russe se plaça entre le Bober et le poste
+de Spiller, occupé par deux cents hommes de la division Charpentier.
+Ces braves qui se reposaient sur la foi des traités,
+coururent aux armes, passèrent sur le ventre des ennemis
+et les dispersèrent. Le chef de bataillon la Guillermie les
+commandait.</p>
+
+<p>Le 18, le duc de Tarente donna l'ordre au général Zucchi
+de prendre la petite ville de Lahn; il s'y porta avec une brigade
+italienne; il exécuta bravement son ordre, et fit perdre
+à l'ennemi plus de cinq cents hommes: le général Zucchi est
+un officier d'un mérite distingué. Les troupes italiennes ont
+attaqué, à la baïonnette, les Russes, qui étaient en nombre
+supérieur.</p>
+
+<p>Le 19, l'ennemi est venu camper à Zobten. Un corps de
+douze mille Russes a passé le Bober et a attaqué le poste de
+Siebenicken, défendu par trois compagnies légères. Le général
+Lauriston fait prendre les armes à une partie de son
+corps, part de Loewenberg, marche à l'ennemi et le culbute
+dans le Bober. La brigade du général Lafitte, de la division
+Rochambeau, s'est distinguée.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur, arrivé le 20 à Lauban, était, le
+21, à la pointe du jour, à Loewenberg, et faisait jeter des
+ponts sur le Bober. Le corps du général Lauriston passa à
+midi. Le général Maison culbuta, avec sa valeur accoutumée,
+tout ce qui voulut s'opposer à son passage, s'empara de toutes
+les positions, et mena l'ennemi battant jusqu'auprès de Goldberg.
+Le cinquième et le onzième corps l'appuyèrent. Sur la
+gauche, le prince de la Moskwa faisait attaquer le général
+Saken par le troisième corps, en avant de Bunzlau, le culbutait,
+le mettait en déroute, et lui faisait des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi se mit en retraite.</p>
+
+<p>Un combat eut lieu le 23 août devant Goldberg. Le général
+Lauriston s'y trouvait à la tête des cinquième et onzième
+corps. Il avait devant lui les Russes qui couvraient la position
+de Flensberg, et les Prussiens qui s'étendaient à droite sur
+la route de Liegnitz. Au moment où le général Gérard débouchait
+par la gauche sur <i>Nieder-au</i>, une colonne de vingt-cinq
+mille Prussiens parut sur ce point; il la fit attaquer au
+milieu des baraques de l'ancien camp; elle fut enfoncée de
+toutes parts; les Prussiens essayèrent plusieurs charges de
+cavalerie qui furent repoussées à bout-portant; ils furent chassés
+de toutes leurs positions, et laissèrent sur le champ de
+bataille près de cinq mille morts, des prisonniers, etc. A la
+droite, <i>le Flensberg</i> fut pris et repris plusieurs fois; enfin,
+le cent trente-cinquième régiment s'élança sur l'ennemi et le
+culbuta entièrement. L'ennemi a perdu sur ce point mille
+morts et quatre mille blessés.</p>
+
+<p>L'armée des alliés se retira en désordre et en toute hâte sur
+Jauer.</p>
+
+<p>L'ennemi ainsi battu en Silésie, l'empereur prit avec lui
+le prince de la Moskwa, laissa le commandement de l'armée
+de Silésie au duc de Tarente, et arriva le 25 à Stolpen. La
+garde vieille et jeune, infanterie, cavalerie et artillerie, fit
+ces quarante lieues en quatre jours.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 28 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, à huit heures du matin, l'empereur entra dans
+Dresde. La grande armée russe, prussienne et autrichienne,
+commandée par les souverains, était en présence; elle couronnait
+toutes les collines qui environnent Dresde, à la distance
+d'une petite lieue par la rive gauche. Le maréchal
+Saint-Cyr, avec le quatorzième corps et la garnison de Dresde,
+occupait le camp retranché et bordait de tirailleurs les palanques
+qui environnaient les faubourgs. Tout était calme à midi;
+mais, pour l'oeil exercé, ce calme était le précurseur de l'orage:
+une attaque paraissait imminente.</p>
+
+<p>A quatre heures après-midi, au signal de trois coups de
+canon, six colonnes ennemies, précédées chacune de cinquante
+bouches à feu, se formèrent, et peu de momens après descendirent
+dans la plaine; elles se dirigèrent sur les redoutes.
+En moins d'un quart-d'heure la canonnade devint terrible.
+Le feu d'une redoute étant éteint, les assiégeans l'avaient
+tournée et faisaient des efforts au pied de la palanque des faubourgs,
+où un bon nombre trouvèrent la mort.</p>
+
+<p>Il était près de cinq heures: une partie des réserves du
+quatorzième corps était engagée. Quelques obus tombaient
+dans la ville; le moment paraissait pressant. L'empereur ordonna
+au roi de Naples de se porter avec le corps de cavalerie
+du général Latour-Maubourg sur le flanc droit de l'ennemi,
+et au duc de Trévise de se porter sur le flanc gauche. Les
+quatre divisions de la jeune garde, commandées par les généraux
+Dumoutier, Barrois, Decouz et Roguet, débouchèrent
+alors, deux par la porte de Pirna et deux par la porte
+de Plauen. Le prince de la Moskwa déboucha à la tête de la
+division Barrois. Ces divisions culbutèrent tout devant elles;
+le feu s'éloigna sur-le-champ du centre à la circonférence,
+et bientôt fut rejeté sur les collines. Le champ de bataille
+resta couvert de morts, de canons et de débris. Le général Dumoutier
+est blessé, ainsi que les généraux Boyeldieu, Tindal
+et Combelles. L'officier d'ordonnance Béranger est blessé
+à mort; c'était un jeune homme d'espérance. Le général Gros,
+de la garde, s'est jeté le premier dans le fossé d'une redoute
+où les sapeurs ennemis travaillaient déjà à couper des palissades:
+il est blessé d'un coup de baïonnette.</p>
+
+<p>La nuit devint obscure et le feu cessa, l'ennemi ayant échoué
+dans son attaque et laissé plus de deux mille prisonniers sur
+le champ de bataille, couvert de blessés et de morts.</p>
+
+<p>Le 27, le temps était affreux; la pluie tombait par torrens.
+Le soldat avait passé la nuit dans la boue et dans l'eau. A
+neuf heures du matin, l'on vit distinctement l'ennemi prolonger
+sa gauche et couvrir les collines qui étaient séparées
+de son centre par le vallon de Plauen.</p>
+
+<p>Le roi de Naples partit avec le corps du duc de Bellune et
+les divisions de cuirassiers, et déboucha sur la route de Freyberg
+pour attaquer cette gauche. Il le fit avec le plus grand
+succès. Les six divisions qui composaient cette aile furent
+culbutées et éparpillées. La moitié, avec les drapeaux et les
+canons, fut faite prisonnière, et dans le nombre se trouvent
+plusieurs généraux.</p>
+
+<p>Au centre, une vive canonnade soutenait l'attention de
+l'ennemi, et des colonnes se montraient prêtes à l'attaquer
+sur la gauche.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, avec le général Nansouty, manoeuvrait
+dans la plaine, la gauche à la rivière et la droite aux
+collines.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr liait notre gauche au centre, qui
+était formé par le corps du duc de Raguse.</p>
+
+<p>Sur les deux heures après midi, l'ennemi se décida à la
+retraite, il avait perdu sa grande communication de Bohême
+par sa gauche et par sa droite.</p>
+
+<p>Les résultats de cette journée sont vingt-cinq à trente mille
+prisonniers, quarante drapeaux et soixante pièces de canon.</p>
+
+<p>On peut compter que l'ennemi a soixante mille hommes de
+moins. Notre perte se monte, en blessés, tués ou pris, à
+quatre mille hommes.</p>
+
+<p>La cavalerie s'est couverte de gloire. L'état-major de la
+cavalerie fera connaître les détails et ceux qui se sont distingués.</p>
+
+<p>La jeune garde a mérité les éloges de toute l'armée. La
+vieille garde a eu deux bataillons engagés; ses autres bataillons
+étaient dans la ville, disponibles en réserve. Les deux
+bataillons qui ont donné ont tout culbuté à l'arme blanche.</p>
+
+<p>La ville de Dresde a été épouvantée et a couru de grands
+dangers.</p>
+
+<p>La conduite des habitans a été ce qu'on devait attendre
+d'un peuple allié. Le roi de Saxe et sa famille sont restés à
+Dresde, et ont donné l'exemple de la confiance.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 30 août 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 28, le 29 et le 30, nous avons poursuivi nos succès.
+Les généraux Gustex, Doumerc et d'Audenarde, du corps du
+général Latour-Maubourg, ont pris plus de mille caissons
+ou voitures de munitions, et ramassé beaucoup de prisonniers.
+Les villages sont pleins de blessés ennemis; on en
+compte plus de dix mille.</p>
+
+<p>L'ennemi a perdu, suivant les rapports des prisonniers,
+huit généraux tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse a eu plusieurs affaires d'avant-garde
+qui attestent l'intrépidité de ses troupes.</p>
+
+<p>Le général Vandamme, commandant le premier corps, a
+débouché le 25 par Koenigstein, et s'est emparé, le 26, du
+camp de Pirna, de la ville et de Hohendorf. Il a intercepté
+la grande communication de Prague à Dresde. Le duc de
+Wurtemberg, avec quinze mille Russes, avait été chargé
+d'observer ce débouché. Le 28, le général Vandamme l'a
+attaqué, battu, lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris
+six pièces de canon, et l'a poussé en Bohême. Le prince de
+Reuss, général de brigade, officier de mérite, a été tué.</p>
+
+<p>Dans la journée du 29, le général Vandamme s'est placé
+sur les hauteurs de la Bohême, et s'y est établi. Il fait battre
+le pays par des coureurs et des partis, pour avoir des nouvelles
+de l'ennemi, l'inquiéter et s'emparer de ses magasins.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh était, le 24, à Schwerin. Il n'avait
+encore eu aucune affaire majeure. Les Danois s'étaient distingués
+dans plusieurs petites affaires.</p>
+
+<p>Ce début de la campagne est des plus brillans, et fait concevoir
+de grandes espérances. La qualité de notre infanterie
+est de beaucoup supérieure à celle de l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 1er septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 28 août, le roi de Naples a couché à Freyberg avec le
+duc de Bellune; le 29, à Lichtenberg; le 30, à Zetau; le
+31, à Seyda.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, avec le sixième corps, a couché le 28,
+à Dippoldiswalda, où l'ennemi a abandonné douze cents blessés;
+le 29, à Falkenhain; le 30, à Altenberg, et le 31, à
+Zinnwald.</p>
+
+<p>Le quatorzième corps, sous les ordres du maréchal Saint-Cyr,
+était le 28 à Maxen; le 29, à Reinhards-Grimma; le
+30, à Dittersdorff, et le 31, à Liebenau.</p>
+
+<p>Le premier corps, sous les ordres du général Vandamme,
+était le 28 à Hollendorff, et le 29, à Peterswalde, occupant
+les montagnes.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise était en position, le 28 et le 29, à Pirna.</p>
+
+<p>Le général Pajol, commandant la cavalerie du quatorzième
+corps, a fait des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi se retira dans la position de Dippoldiswalda et
+Altenberg. Sa gauche suivit la route de Plauen, et se replia
+par Tharandt sur Dippoldiswalda, ne pouvant faire sa retraite
+par la route de Freyberg. Sa droite ne pouvant se retirer
+par la chaussée de Pirna, ni par celle de Dohna, se retira
+sur Maxen, et de là sur Dippoldiswalda. Tout ce qui
+était en partisan et détaché de Meissen, se trouva coupé. Les
+bagages russes, prussiens, autrichiens, s'étaient entassés sur
+la chaussée de Freyberg; on y prit plusieurs milliers de voitures.</p>
+
+<p>Arrivé à Altenberg, où le chemin de Toeplitz à Dippoldiswalda
+devient impraticable, l'ennemi prit le parti de laisser
+plus de mille voitures de munitions et de bagages. Cette grande
+armée rentra en Bohême après avoir perdu partie de son artillerie
+et de ses bagages.</p>
+
+<p>Le 29, le général Vandamme passa avec huit ou dix bataillons
+le col de la grande chaîne et se porta sur Kulm: il y
+rencontra l'ennemi, fort de huit à dix mille hommes; il s'engagea:
+ne se trouvant plus assez fort, il fit descendre tout son
+corps d'armée: il eut bientôt culbuté l'ennemi. Au lieu de rentrer
+et de se replacer sur la hauteur, il resta et prit position à
+Kulm, sans garder la montagne; cette montagne commande
+la seule chaussée; elle est haute. Ce n'était que le 30 au soir
+que le maréchal Saint-Cyr et le duc de Raguse arrivaient au
+débouché de Toeplitz. Le général Vandamme ne pensa qu'au
+résultat de barrer le chemin de l'ennemi, et de tout prendre.
+A une armée qui fuit, il faut <i>faire un pont d'or, ou opposer
+une barrière d'acier:</i> il n'était pas assez fort pour former
+cette barrière d'acier.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi voyant que ce corps d'armée de dix-huit
+mille hommes, était seul en Bohème, séparé par de hautes
+montagnes, et que tout le reste était encore au pied en-deçà
+des monts, se vit perdu s'il ne le culbutait. Il conçut
+l'espoir de l'attaquer avec succès, sa position étant mauvaise.
+Les gardes russes étaient en tête de l'armée qui battait en retraite:
+on y joignit deux divisions autrichiennes fraîches; le
+reste de l'armée ennemie s'y réunit à mesure qu'elle débouchait,
+suivie par les deuxième, sixième et quatorzième corps.
+Ces troupes débordèrent le premier corps. Le général Vandamme
+fit bonne contenance, repoussa toutes les attaques,
+enfonça tout ce qui se présentait, et couvrit de morts le champ
+de bataille. Le désordre gagna l'armée ennemie, et l'on voyait
+avec admiration ce que peut un petit nombre de braves contre
+une multitude dont le moral est affaibli.</p>
+
+<p>A deux heures après-midi, la colonne prussienne du général
+Kleist, coupée dans sa retraite, déboucha par Peterswalde
+pour tâcher de pénétrer en Bohême; elle ne rencontra
+aucun ennemi, arriva sur le haut de la montagne sans résistance,
+s'y plaça, et là, vit l'affaire qui était engagée.
+L'effet de cette colonne sur les derrières de l'armée, décida
+l'affaire.</p>
+
+<p>Le général Vandamme se porta sur-le-champ contre cette
+colonne, qu'il repoussa: il fut obligé d'affaiblir sa ligne dans
+ce moment délicat. La chance tourna: il réussit cependant à
+culbuter la colonne du général Kleist, qui fut tué; les soldats
+prussiens jetaient leurs armes et se précipitaient dans les
+fossés et les bois. Dans cette bagarre, le général Vandamme a
+disparu; on le croit frappé à mort.</p>
+
+<p>Les généraux Corbineau, Dumonceau et Philippon se déterminèrent
+à profiter du moment, et à se retirer partie par
+la grande route, et partie par d'es chemins de traverse, avec
+leur division, en abandonnant tout le matériel, qui consistait
+en trente pièces de canon et trois cents voitures de toute espèce,
+mais en ramenant tous les attelages. Dans la position
+où étaient les affaires, ils ne pouvaient pas prendre un meilleur
+parti. Les tués, blessés et prisonniers doivent porter notre
+perte dans cette affaire à six mille hommes. L'on croit que
+la perte de l'ennemi ne peut être moindre que de quatre à cinq
+mille hommes.</p>
+
+<p>Le premier corps se rallia, à une lieue du champ de bataille,
+au quatorzième corps. On dresse l'état des pertes éprouvées
+dans cette catastrophe, due à une ardeur guerrière mal
+calculée.</p>
+
+<p>Le général Vandamme mérite des regrets: il était d'une
+rare intrépidité. Il est mort sur le champ d'honneur, mort
+digne d'envie pour tout brave.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 2 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 21 août, l'armée russe, prussienne et autrichienne,
+commandée par l'empereur Alexandre et le roi de Prusse,
+était entrée en Saxe, et s'était portée le 22 sur Dresde, forte
+de cent quatre-vingt à deux cent mille hommes, ayant un
+matériel immense, et pleine de l'espérance non-seulement de
+nous chasser de la rive droite de l'Elbe, mais encore de se
+porter sur le Rhin, et de nourrir la guerre entre le Rhin et
+l'Elbe. En cinq jours de temps, elle a vu ses espérances confondues:
+trente mille prisonniers, dix mille blessés tombés
+en notre pouvoir, ce qui fait quarante mille; vingt mille tués
+ou blessés, et autant de malades par l'effet de la fatigue et du
+défaut de vivres (elle a été cinq à six jours sans pain), l'ont
+affaiblie de près de quatre-vingt mille-hommes.</p>
+
+<p>Elle ne compte pas aujourd'hui cent mille hommes sous
+les armes; elle a perdu plus de cent pièces canon, des parcs
+entiers, quinze cents charrettes de munitions d'artillerie,
+qu'elle a fait sauter ou qui sont tombées en notre pouvoir;
+plus de trois mille voitures de bagages, qu'elle a brûlées ou
+que nous avons prises. On avait quarante drapeaux ou étendards.
+Parmi les prisonniers, il y a quatre mille Russes. L'ardeur
+de l'armée française et le courage de l'infanterie fixent
+l'attention.</p>
+
+<p>Le premier coup de canon tiré des batteries de la garde
+impériale dans la journée du 27 août, a blessé mortellement
+le général Moreau qui était revenu d'Amérique pour prendre
+du service en Russie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Le 6 septembre au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 2 septembre, l'empereur a passé, à Dresde, la revue
+du premier corps, et en a conféré le commandement au
+comte de Lobau. Ce corps se compose des trois divisions
+Dumonceau, Philippon et Teste. Ce corps a moins perdu
+qu'on ne l'avait cru d'abord, beaucoup d'hommes étant
+rentrés.</p>
+
+<p>Le général Vandamme n'a pas été tué; il a été fait prisonnier.
+Le général du génie Haxo, qui avait été envoyé en mission
+auprès du général Vandamme, se trouvant dans ce moment
+avec ce général, a été fait également prisonnier. L'élite
+de la garde russe a été tuée dans cette affaire.</p>
+
+<p>Le 3, l'empereur a été coucher au château de Harta, sur
+la route de Silésie; et le 4, au village de Hochkirch (au-delà
+de Bautzen). Depuis le départ de S. M. de Loevenberg, des
+événemens importans s'étaient passés en Silésie.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, à qui l'empereur avait laissé le commandement
+de l'armée de Silésie, avait fait de bonnes dispositions
+pour poursuivre les alliés, et les chasser de Jauer:
+l'ennemi était poussé de toutes ses positions; ses colonnes
+étaient en pleine retraite: le 26, le duc de Tarente avait
+pris toutes ses mesures pour le faire tourner; mais dans la
+nuit du 26 au 27, le Bober et tous les torrens qui y affluent
+débordèrent; en moins de sept à huit heures, les chemins furent
+couverts de trois à quatre pieds d'eau et tous les ponts
+emportés. Nos colonnes se trouvèrent isolées entre elles. Celle
+qui devait tourner l'ennemi ne put arriver. Les alliés s'aperçurent
+bientôt de ce changement de circonstances.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente employa les journées du 28 et du 29
+à réunir ses colonnes séparées par l'inondation. Elles parvinrent
+à regagner Bunzlau, où se trouvait le seul pont qui
+n'eût pas été emporté par les eaux du Bober. Mais une brigade
+de la division Puthod ne put pas y arriver. Au lieu de
+chercher à se jeter du côté des montagnes, le général voulut
+revenir sur Loewenberg. Là, se trouvant entouré d'ennemis
+et la rivière à dos, après s'être défendu de tous ses moyens,
+il a dû céder au nombre. Tout ce qui savait nager dans ses
+deux régimens se sauva; on en compte environ sept à huit
+cents: le reste fut pris.</p>
+
+<p>L'ennemi nous a fait dans ces différentes affaires trois à
+quatre mille prisonniers, et nous a pris deux aigles de deux
+régimens, avec les canons de la brigade.</p>
+
+<p>Après ces circonstances qui avaient fatigué l'armée, elle
+repassa successivement le Bober, la Queiss et la Neiss.
+L'empereur la trouva le 4 sur les hauteurs de Hochkirch. Il
+fit, le soir même, réattaquer l'ennemi, le fit débusquer des
+hauteurs du Wohlenberg, et le poursuivit pendant toute la
+journée du 5, l'épée dans les reins, jusqu'à Goerlitz. Le général
+Sébastiani exécuta des charges de cavalerie a Reichenbach,
+et fit des prisonniers.</p>
+
+<p>L'ennemi repassa en toute hâte la Neiss et la Queiss, et
+notre armée prit position sur les hauteurs de Goerlitz, au-delà
+de la Neiss.</p>
+
+<p>Le 6, à sept heures du soir, l'empereur était de retour à
+Dresde.</p>
+
+<p>Le conseil de guerre du troisième corps d'armée a condamné
+à la peine de mort le général de brigade Jomini, chef
+d'état-major de ce corps, qui, du quartier-général de Liegnitz,
+a déserté à l'ennemi au moment de la rupture de l'armistice.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 septembre 1813</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Reggio, avec les douzième, septième et quatrième
+corps, s'est porté le 23 août sur Berlin. Il a fait attaquer
+le village de Trebbin, défendu par l'armée ennemie,
+et l'a forcé. Il a continué son mouvement.</p>
+
+<p>Le 24 août, le septième corps n'ayant pas réussi dans le
+combat de Gross-Beeren, le duc de Reggio s'est reporté sur
+Wittemberg.</p>
+
+<p>Le 3 septembre, le prince de la Moskwa a pris le commandement
+de l'armée, et s'est porté sur Interbock. Le 5,
+il a attaqué et battu le général Tauensien; mais le 6, il a
+été attaqué en marche par l'armée ennemie, commandée par
+le général Bulow. Des charges de cavalerie sur ses derrières
+ont mis le désordre dans ses parcs. Il a dû se retirer sur Torgau.
+Il a perdu huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers,
+et douze pièces de canon. La perte de l'ennemi doit
+avoir été aussi très forte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 11 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La grande armée ennemie, battue à Dresde, s'était réfugiée
+en Bohême. Instruits que l'empereur s'était porté en Silésie,
+les alliés ont réuni un corps de quatre-vingt mille
+hommes, composé de Russes, de Prussiens et d'Autrichiens,
+et se sont portés, le 5, sur Hottendorf; le 6, sur Gieshubel,
+et le 7, sur Pirna.</p>
+
+<p>Le 9, l'armée française marcha sur Borna et Furstenwalde.
+Le quartier-général de l'empereur fut à Liebstadt.</p>
+
+<p>Le 10, le maréchal Saint-Cyr se porta du village de Furstenwalde
+sur le Geyersberg, qui domine la plaine de la Bohême.
+Le général Bonnet, avec la quarante-troisième division,
+descendit dans la plaine près de Toeplitz. L'on aperçut
+l'armée ennemie qui cherchait à se rallier après avoir rappelé
+tous ses détachemens de la Saxe. Si le débouché du
+Geyersberg avait été praticable pour l'artillerie, cette armée
+aurait été attaquée en flanc pendant sa marche; mais tous les
+efforts faits pour descendre du canon furent inutiles.</p>
+
+<p>Le général Ornano déboucha sur les hauteurs de Peterswalde,
+pendant que le général Dumonceau y arrivait par
+Hollendorff.</p>
+
+<p>Nous avons fait quelques centaines de prisonniers, dont
+plusieurs officiers. L'ennemi a constamment évité la bataille,
+et s'est retiré précipitamment dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Le 11, l'empereur est retourné à Dresde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 13 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, avec les cinquième, onzième et troisième
+corps, s'était placé sur la rive gauche de la Sprée. Le
+prince Poniatowski, avec le huitième corps, était à Stolpen.
+Toutes ces forces étaient ainsi concentrées à une journée de
+Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.</p>
+
+<p>Le comte de Lobau, avec le premier corps, était à Hollendorff,
+en avant de Peterswalde; le duc de Trévise, à
+Pirna; le maréchal Saint-Cyr, sur les hauteurs de Borna,
+occupant les débouchés de Furstenwalde et du Geyersberg;
+le duc de Bellune, à Altenberg.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa était à Torgau avec les quatrième,
+septième et douzième corps.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse et le roi de Naples, avec la cavalerie du
+général Latour-Maubourg, se portaient sur Grossen-Hayn.</p>
+
+<p>Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la Sprée.
+Celle de la Bohême était: les Russes et les Prussiens, dans
+la plaine de Toeplitz, et un corps autrichien à Marienberg.
+L'armée ennemie de Berlin était à Interbock.</p>
+
+<p>Le général français Margaron, avec un corps d'observation,
+occupait Leipsick.</p>
+
+<p>Le château de Sonnenstein, au-dessus de Pirna, avait été
+occupé, fortifié et armé.</p>
+
+<p>S. M. avait donné le commandement de Torgau au comte
+de Narbonne.</p>
+
+<p>Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été attachés,
+le premier, aux chasseurs à cheval de la garde; le
+deuxième, aux dragons; le troisième, aux grenadiers à cheval;
+et le quatrième, au premier régiment de lanciers. Ces
+régimens de la garde leur fournissaient des instructeurs, et
+toutes les fois qu'on marchait au combat, y joignaient de
+vieux soldats pour renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron
+de chaque régiment des gardes-d'honneur était toujours
+de service auprès de l'empereur, avec l'escadron que
+fournit chaque régiment de la garde; ce qui portait à huit
+le nombre des escadrons de service.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 17 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 14, l'ennemi déboucha de Toeplitz sur Nollendorf, et
+menaça de tourner la division Dumonceau, qui était sur la
+hauteur. Cette division se retira en bon ordre sur Gushabel,
+où le comte de Lobau réunit son corps. L'ennemi ayant voulu
+attaquer le camp de Gushabel, fut repoussé et perdit beaucoup
+de monde.</p>
+
+<p>Le 15, l'empereur partit de Dresde, et se porta au camp
+de Pirna. Il dirigea le général Mouton-Duvernet, commandant
+la quarante-deuxième division, par les villages de Langenhenersdorf
+et de Bera, tournant ainsi la droite de l'ennemi.
+En même temps, le comte de Lobau l'attaqua de front.
+L'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le reste de la
+journée.</p>
+
+<p>Le 16, il occupait encore les hauteurs au-delà de Peterswalde.
+A midi, on se mit à sa poursuite, et il fut délogé de
+sa position. Le général Ornano fit faire de belles charges à sa
+division de cavalerie de la garde et à la brigade de chevau-légers
+polonais du prince Poniatowski. L'ennemi fut poussé
+et jeté en Bohême dans le plus grand désordre. Il a fait sa
+retraite avec tant d'activité, qu'on n'a pu lui prendre que
+quelques prisonniers, parmi lesquels se trouve le général
+Blucher, commandant l'avant-garde, et fils du général en
+chef prussien Blucher.</p>
+
+<p>Notre perte a été peu considérable.</p>
+
+<p>Le 16, l'empereur a couché à Péterswalde, et le 17,
+S. M. était de retour à Pirna.</p>
+
+<p>Thielmann, général transfuge du service de Saxe, avec
+un corps de partisans et de transfuges, s'est porté sur la Saale.
+Un colonel autrichien s'est aussi porté en partisan sur Colditz.</p>
+
+<p>Les généraux Margaron, Lefèvre-Desnouettes et Piré se
+sont mis avec des colonnes de cavalerie et d'infanterie à la
+poursuite de ces partis, espérant en avoir bon compte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 19 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente</i></p>
+
+<p>Le 17, à deux heures après-midi, l'empereur est monté à
+cheval, et au lieu de se rendre à Pirna, est allé aux avant-postes.
+Ayant aperçu que l'ennemi avait fait une grande
+quantité d'abattis pour défendre la descente de la montagne,
+S. M. le fit attaquer par le général Duvernet, qui, avec la
+quarante-deuxième division, s'empara du village d'Abessau
+et repoussa l'ennemi dans la plaine de Toeplitz. Il était chargé
+de manoeuvrer de manière à bien reconnaître la position de
+l'ennemi, et à l'obliger de démasquer ses forces. Ce général
+réussit parfaitement à exécuter ses instructions. Il s'engagea
+une vive canonnade hors de portée, et qui fit peu de mal;
+mais une batterie autrichienne de 24 pièces ayant quitté sa
+position pour se rapprocher de la division Duvernet, le général
+Ornano l'a fait charger par les lanciers rouges de la
+garde: ils ont enlevé ces vingt-quatre pièces, et sabré tous
+les canonniers, mais on n'a pu ramener que les chevaux, deux
+pièces de canon et un avant-train.</p>
+
+<p>Le 18, le comte de Lobau était resté dans la même position,
+occupant le village d'Arbessau et tous les débouchés de
+la plaine. A quatre heures après-midi, l'ennemi envoya une
+division pour tâcher de surprendre la hauteur au village de
+Keinitz. Cette division fut repoussée l'épée dans les reins, et
+mitraillée pendant une heure.</p>
+
+<p>Le 18, à neuf heures du soir, S. M. est arrivée à Pirna,
+et le 19, le comte de Lobau a repris ses positions en avant
+de Nollendorf et au camp de Gushabel.</p>
+
+<p>La pluie tombait par torrent.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un accès
+de fièvre.</p>
+
+<p>S. M. se porte très-bien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 26 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna,
+S. M. y a fait jeter un pont, et établir une tête de pont sur
+la rive droite.</p>
+
+<p>Le 21, l'empereur est venu coucher à Dresde, et le 22, il
+s'est porté à Hartau: il a sur-le-champ fait déboucher au-delà
+de la forêt de Bischoffswerda, le onzième corps, commandé
+par le duc de Tarente, le cinquième corps, commandé
+par le général Lauriston, et le troisième corps, commandé
+par le général Souham.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée, la droite,
+commandée par Sacken, sur Kamenz, la gauche, commandée
+par Langeron, sur Neustadt aux débouchés de Bohême,
+et le centre, commandé par Yorck, sur Bischoffswerda, se
+mit sur le champ en retraite de tous côtés. Le général Gérard,
+commandant notre avant-garde, la poussa vivement,
+et lui fit quelques prisonniers. L'ennemi fut mené battant
+jusqu'à la Sprée. Le général Lauriston entra dans Neustadt.</p>
+
+<p>L'ennemi refusant ainsi la bataille, l'empereur est revenu
+le 24 à Dresde, et a ordonné au duc de Tarente de prendre
+position sur les hauteurs de Weissig.</p>
+
+<p>Le huitième corps, commandé par le prince Poniatowski,
+a repassé sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Le comte de Lobau, avec le premier corps, occupe toujours
+Gushabel.</p>
+
+<p>Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de
+Borna.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, avec le sixième corps et la cavalerie du
+général Latour-Maubourg, était au-delà de Grossenhayn. Il
+avait repoussé l'ennemi sur la rive droite au-delà de Torgau,
+pour faciliter le passage d'un convoi de vingt mille quintaux
+de farine qui remontait l'Elbe sur des bateaux, et qui est
+arrivé à Dresde.</p>
+
+<p>Le duc de Padoue est à Leipsick; le prince de la Moskwa
+entre Wittenberg et Torgau.</p>
+
+<p>Le général comte Lefèvre-Desnouettes était, avec quatre
+mille chevaux, à la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann
+est Saxon, et comblé des bienfaits du roi. Pour prix
+de tant de bienfaits, il s'est montré l'ennemi le plus irréconciliable
+de son roi et de son pays. A la tête de trois mille
+coureurs, partie Prussiens, partie cosaques et Autrichiens,
+il a pillé les haras du roi, levé partout des contributions à
+son profit, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un
+homme qui est tourmenté par le crime. Ce transfuge, décoré
+de l'uniforme de lieutenant-général russe, s'était porté à
+Naumbourg, où il n'y avait ni commandant ni garnison,
+mais où il avait surpris trois à quatre cents malades. Cependant
+le général Lefèvre-Desnouettes l'avait rencontré à Freybourg
+le 19, lui avait repris les trois ou quatre cents malades
+que ce misérable avait arrachés de leurs lits pour s'en
+faire un trophée; lui avait fait quelques centaines de prisonniers,
+pris quelques bagages, et repris quelques voitures dont
+il s'était emparé. Thielmann s'était alors réfugié sur Zeitz,
+où le colonel Munsdorff, partisan autrichien qui parcourait
+le pays, s'était réuni à lui: le général comte Lefèvre-Desnouettes
+les a attaqués le 24, à Altenbourg, les a rejetés en
+Bohême, leur a tué beaucoup de monde, entre autres un
+prince de Hohenzollernn et un colonel.</p>
+
+<p>La marche de Thielmann avait apporté quelques retards
+dans les communications d'Erfurth et de Leipsick.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs
+pour jeter un pont à Dessau.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre bilieuse;
+il garde le lit depuis plusieurs jours.</p>
+
+<p>S. M. ne s'est jamais mieux portée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 septembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a donné le commandement d'un corps de la
+jeune garde au duc de Reggio.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son corps
+pour venir prendre position sur les débouchés de la Saale.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur
+Penig.</p>
+
+<p>Le général comte Bertrand a attaqué, le 26, le corps de
+l'armée ennemie de Berlin qui couvrait le pont jeté sur Wartenbourg,
+l'a forcé, lui a fait des prisonniers, et l'a mené
+battant jusque sur la tête de pont. L'ennemi a évacué la rive
+gauche et a coupé son pont. Le général Bertrand a sur-le-champ
+fait détruire la tête de pont.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa s'est porté sur Oranienbaum,
+et le septième corps sur Dessau. Une division suédoise qui
+était à Dessau s'est empressée de repasser sur la rive droite.
+L'ennemi a été également obligé de couper son pont, et on
+a rasé sa tête de pont.</p>
+
+<p>L'ennemi a jeté des obus sur Wittenberg par la rive
+droite.</p>
+
+<p>Dans la journée du 28, l'empereur a passé la revue du
+deuxième corps de cavalerie sur les hauteurs de Weissig.</p>
+
+<p>Le mois de septembre a été très-mauvais, très-pluvieux,
+contre l'ordinaire de ce pays. On espère que le mois d'octobre
+sera meilleur.</p>
+
+<p>La fièvre bilieuse du prince de Neufchâtel a cessé: le
+prince est en convalescence.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 4 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général comte Lefèvre-Desnouettes a été attaqué le 28
+septembre, à sept heures du matin, à Altenbourg par dix
+mille hommes de cavalerie et trois mille hommes d'infanterie.
+Il a fait sa retraite devant des forces aussi supérieures; il a
+opéré de belles charges, et a fait beaucoup de mal à l'ennemi.
+Il a perdu trois cents hommes de son infanterie; il est arrivé
+sur la Saale. L'ennemi était commandé par l'hetman Platow
+et le général Thielmann. Le prince Poniatowski s'est porté
+le 2 sur Altenbourg, par Nossan, Waldheim et Colditz. Il a
+culbuté l'ennemi, lui a fait plus de quatre cents prisonniers
+et l'a chassé en Bohême.</p>
+
+<p>Le 27, le prince de la Moskwa s'est emparé de Dessau,
+qu'occupait une division, et a rejeté cette division sur sa tête
+de pont. Le lendemain, les Suédois sont arrivés pour reprendre
+la ville. Le général Guilleminot les a laissés avancer à portée
+de mitraille, a démasqué alors ses batteries, et les a repoussés
+en leur faisant beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Le 3 octobre, l'armée ennemie de Silésie s'est portée par
+Koenigsbruck et Elterswerda, sur Elster, a jeté un pont au
+coude que forme l'Elbe à Wartembourg, et a passé le fleuve.
+Le général Bertrand était placé sur l'isthme, dans une fort
+belle position, environnée de digues et de marais. Depuis neuf
+heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir, l'ennemi a
+faits sept attaques et a toujours été repoussé. Il a laissé six
+mille morts sur le champ de bataille; notre perte a été de
+cinq cents hommes tués ou blessés. Cette grande différence
+est due à la bonne position que les divisions Morand et Fontanelli
+occupaient. Le soir, le général Bertrand voyant déboucher
+de nouvelles forces, jugea devoir opérer sa retraite,
+et prit position sur la Mulde avec le prince de la Moskwa.</p>
+
+<p>Le 4 le prince de la Moskwa était sur la rive gauche de la
+Mulde à Dalitzch. Le duc de Raguse et le corps de cavalerie
+du général Latour-Maubourg étaient à Eulenbourg, le
+troisième corps était sur Torgau.</p>
+
+<p>Deux cent cinquante partisans commandés par un général-major
+russe, se sont portés sur Mulhausen, et apprenant
+que Cassel était dégarni de troupes, ils ont tenté une surprise
+sur les portes de Cassel. Ils ont été repoussés; mais le
+lendemain les troupes westphaliennes s'étant dissoutes, les
+partisans entrèrent dans Cassel, ils livrèrent au pillage tout
+ce qui leur tomba sous la main, et peu de jours après en sortirent.
+Le roi de Westphalie s'était retiré sur le Rhin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 7 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'impératrice au sénat</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>»Les principales puissances de l'Europe, révoltées des
+prétentions de l'Angleterre, avaient, l'année dernière, réuni
+leurs armées aux nôtres pour obtenir la paix du monde et le
+rétablissement des droits de tous les peuples. Aux premières
+chances de la guerre, des passions assoupies se réveillèrent.
+L'Angleterre et la Russie ont entraîné la Prusse et l'Autriche
+dans leur cause. Nos ennemis veulent détruire nos
+alliés, pour les punir de leur fidélité. Ils veulent porter la
+guerre au sein de notre belle patrie, pour se venger des
+triomphes qui ont conduit nos aigles victorieuses au milieu de
+leurs états. Je connais, mieux que personne, ce que nos
+peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient jamais vaincre.</p>
+
+<p>Avant de monter sur le trône où m'ont appelée le choix de
+mon auguste époux et la volonté de mon père, j'avais la plus
+grande opinion du courage et de l'énergie de ce grand peuple.
+Cette opinion s'est accrue tous les jours par tout ce que j'ai
+vu se passer sous mes yeux. Associée depuis quatre ans aux
+pensées les plus intimes de mon époux, je sais de quels sentimens
+il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
+sans gloire.</p>
+
+<p>«Français! votre empereur, la patrie et l'honneur vous
+appellent!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Nous insérons ce discours de Marie-Louise parce que
+personne n'ignore qu'il fut dicté par Napoléon.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 7, l'empereur est parti de Dresde. Le 8, il a couché à
+Wurzen; le 9, à Eulenbourg, et le 10, à Duben.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Silésie, qui se portait sur Wurzen,
+a sur-le-champ battu en retraite et repassé sur la rive gauche
+de la Mulde; elle a eu quelques engagemens où nous lui avons
+fait des prisonniers et pris plusieurs centaines de voitures de
+bagages.</p>
+
+<p>Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg, a passé
+l'Elbe, a marché sur Roslau, a tourné le pont de Dessau,
+s'en est emparé, s'est ensuite porté sur Aken et s'est emparé
+du pont. Le général Bertrand s'est porté sur les ponts de
+Wartenbourg et s'en est emparé. Le prince de la Moskwa
+s'est porté sur la ville de Dessau; il a rencontré une division
+prussienne; le général Delmas l'a culbutée, et lui a pris trois
+mille hommes et six pièces de canon.</p>
+
+<p>Plusieurs courriers du cabinet, entr'autres le sieur Kraft,
+avec des dépêches de haute importance, ont été pris.</p>
+
+<p>Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi, le
+projet de l'empereur était de passer l'Elbe, de manoeuvrer
+sur la rive droite, depuis Hambourg jusqu'à Dresde; de menacer
+Potsdam et Berlin, et de prendre pour centre d'opération
+Magdebourg, qui, dans ce dessein, avait été approvisionné
+en munitions de guerre et de bouche. Mais le 13,
+l'empereur apprit à Deiben que l'armée bavaroise était réunie
+à l'armée autrichienne et menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable
+défection fit prévoir la défection d'autres princes, et
+fit prendre à l'empereur le parti de retourner sur le Rhin;
+changement fâcheux, puisque tout avait été préparé pour
+opérer sur Magdebourg; mais il aurait fallu rester séparé et
+sans communication avec la France pendant un mois; ce n'avait
+pas d'inconvénient au moment où l'empereur avait arrêté ses
+projets; il n'en était plus de même lorsque l'Autriche allait
+se trouver avoir deux nouvelles armées disponibles: l'armée
+bavaroise et l'armée opposée à la Bavière. L'empereur changea
+donc avec ces circonstances imprévues, et porta son quartier-général
+à Leipsick.</p>
+
+<p>Cependant le roi de Naples, qui était resté en observation
+à Freyberg, avait reçu le 7 l'ordre de faire un changement de
+front, et de se porter sur Gernig et Frohbourg, opérant sur
+Wurzen et Vittenberg. Une division autrichienne, qui occupait
+Angustusbourg, rendant difficile ce mouvement, le roi
+reçut l'ordre de l'attaquer, la défit, lui prit plusieurs bataillons,
+et après cela opéra sa conversion à droite. Cependant la
+droite de l'armée ennemie de Bohème, composée du corps
+russe de Wittgenstein, s'était portée sur Altenbourg, à la
+nouvelle du changement de front du roi de Naples. Elle se
+porta sur Frohbourg, et ensuite par la gauche sur Borna,
+se plaçant entre le roi de Naples et Leipsick. Le roi n'hésita
+pas sur la manoeuvre qu'il devait faire; il fit volte face, marcha
+sur l'ennemi, le culbuta, lui prit neuf pièces de canon,
+un millier de prisonniers, et le jeta au-delà de l'Elster, après
+lui avoir fait éprouver une perte de quatre à cinq mille hommes.
+Le 15, la position de l'armée était la suivante:</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur était à Reidnitz, à une
+demi-lieue de Leipsick.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand,
+était au village de Lindenau.</p>
+
+<p>Le sixième corps était à Libenthal.</p>
+
+<p>Le roi de Naples, avec les deuxième, huitième et cinquième
+corps, avait sa droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz.</p>
+
+<p>Les troisième et septième corps étaient en marche d'Eulenbourg
+pour flanquer le sixième corps.</p>
+
+<p>La grande armée autrichienne de Bohême avait le corps de
+Giulay vis-à-vis Lindenau; un corps à Zwenckau, et le reste
+de l'armée, la gauche appuyée à Grobern, et la droite à
+Neuendorf.</p>
+
+<p>Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde, et
+la position de Taucha sur la Partha, étaient occupés par nos
+troupes. Tout annonçait une grande bataille.</p>
+
+<p>Le résultat de nos divers mouvemens dans ces six jours,
+a été cinq mille prisonniers, plusieurs pièces de canon, et
+beaucoup de mal fait à l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est
+dans ces circonstances couvert de gloire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 16 octobre au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 15, le prince de Schwartzenberg, commandant l'armée
+ennemie, annonça à l'ordre du jour, que le lendemain 16, il
+y aurait une bataille générale et décisive.</p>
+
+<p>Effectivement le 16, à neuf heures du matin, la grande
+armée alliée déboucha sur nous. Elle opérait constamment
+pour s'étendre sur sa droite. On vit d'abord trois grosses colonnes
+se porter, l'une le long de la rivière de l'Elster, contre
+le village de Doelitz; la seconde contre le village de Wachau,
+et la troisième contre celui de Liberwolkowitz. Ces trois colonnes
+étaient précédées par deux cents pièces de canon.</p>
+
+<p>L'empereur fit aussitôt ses dispositions.</p>
+
+<p>A dix heures, la canonnade était des plus fortes, et à onze
+heures les deux armées étaient engagées aux villages de Doelitz,
+Wachau et Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués
+six à sept fois; l'ennemi fut constamment repoussé et
+couvrit les avenues de ses cadavres. Le comte Lauriston, avec
+le cinquième corps, défendait le village de gauche (Liberwolkowitz);
+le prince Poniatowski, avec ses braves Polonais,
+défendait le village de droite (Doelitz), et le duc de
+Bellune défendait Wachau.</p>
+
+<p>A midi, la sixième attaque de l'ennemi avait été repoussée,
+nous étions maîtres des trois villages, et nous avions fait
+deux mille prisonniers.</p>
+
+<p>A peu près au même moment, le duc de Tarente débouchait
+par Holzhausen, se portant sur une redoute de l'ennemi,
+que le général Charpentier enleva au pas de charge,
+en s'emparant de l'artillerie et faisant quelques prisonniers.</p>
+
+<p>Le moment parut décisif.</p>
+
+<p>L'empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur
+Wachau avec deux divisions de la jeune garde. Il ordonna
+également au duc de Trévise de se porter sur Liberwolkowitz
+avec deux autres divisions de la jeune garde, et de s'emparer
+d'un grand bois qui est sur la gauche du village. En
+même temps, il fit avancer sur le centre une batterie de cent
+cinquante pièces de canon, que dirigea le général Drouot.</p>
+
+<p>L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait.
+L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira, et le
+champ de bataille nous resta en entier.</p>
+
+<p>Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi
+avaient été engagées. Il eut recours à sa réserve. Le
+comte de Merfeld qui commandait en chef la réserve autrichienne,
+releva avec six divisions toutes les troupes sur toutes
+les attaques, et la garde impériale russe, qui formait la réserve
+de l'armée russe, les releva au centre.</p>
+
+<p>La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens
+se précipitèrent par leur gauche sur notre droite, s'emparèrent
+de Doelitz et vinrent caracoler autour des carrés du duc
+de Bellune.</p>
+
+<p>Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-Maubourg,
+et chargea la cavalerie ennemie par la gauche de
+Wachau, dans le temps que la cavalerie polonaise et les dragons
+de la garde, commandés par le général Letort, chargeaient
+par la droite. La cavalerie ennemie fut défaite; deux
+régimens entiers restèrent sur le champ de bataille. Le général
+Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens. Le
+général Latour-Maubourg prit quelques centaines d'hommes
+de la garde russe.</p>
+
+<p>L'empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial de
+la garde, pour renforcer le prince Poniatowski. Le général
+Curial se porta au village de Doelitz, l'attaqua à la baïonnette,
+le prit sans coup férir, et fit douze cents prisonniers, parmi
+lesquels s'est trouvé le général en chef Merfeld.</p>
+
+<p>Les affaires ainsi rétablis à notre droite, l'ennemi se mit
+en retraite, et le champ de bataille ne nous fut pas disputé.</p>
+
+<p>Les pièces de la réserve de la garde, que commandait le
+général Drouot, étaient avec les tirailleurs; la cavalerie ennemi
+vint les charger. Les canonniers rangèrent en carré leurs
+pièces, qu'ils avaient eu la précaution de charger à mitraille,
+et tirèrent avec tant d'agilité, qu'en un instant l'ennemi fut
+repoussé. Sur ces entrefaites, la cavalerie française s'avança
+pour soutenir ces batteries.</p>
+
+<p>Le général Maison, commandant une division du cinquième
+corps, officier de la plus grande distinction, fut blessé. Le
+général Latour-Maubourg, commandant la cavalerie, eut la
+cuisse emportée d'un boulet. Notre perte, dans cette journée,
+a été de deux mille cinq cents hommes, tant tués que blessés.
+Ce n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi à vingt-cinq
+mille hommes.</p>
+
+<p>On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comte
+Lauriston et du prince Poniatowski dans cette journée. Pour
+donner à ce dernier une preuve de sa satisfaction, l'empereur
+l'a nommé sur le champ de bataille maréchal de France, et
+a accordé un grand nombre de décorations aux régimens de
+son corps.</p>
+
+<p>Le général Bertrand était en même temps attaqué au village
+de Lindenau par les généraux Giulay, Thielmann et
+Liechtenstein. On déploya de part et d'autre une cinquantaine
+de pièces de canon. Le combat dura six heures, sans
+que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cinq heures
+du soir, le général Bertrand décida la victoire en faisant une
+charge avec sa réserve, et non-seulement il rendit vains les
+projets de l'ennemi, qui voulait s'emparer des ponts de Lindenau
+et des faubourgs de Leipsick, mais encore il le contraignit
+à évacuer son champ de bataille.</p>
+
+<p>Sur la droite de la Partha, à une lieue de Leipsick, et à
+peu près à quatre lieues du champ de bataille, où se trouvait
+l'empereur, le duc de Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances
+fatales, qui influent souvent sur les affaires les
+plus importantes, le troisième corps, qui devait soutenir le
+duc de Raguse, n'entendant rien de ce côté, à dix heures du
+matin, et entendant au contraire une effroyable canonnade
+du côté où se trouvait l'empereur, crut bien faire de s'y porter,
+et perdit ainsi sa journée on marches. Le duc de Raguse,
+livré à ses propres forces, défendit Leipsick et soutint sa position
+pendant toute la journée, mais il éprouva des pertes
+qui n'ont point été compensées par celles qu'il a fait éprouver
+à l'ennemi, quelque grandes qu'elles fussent. Des bataillons
+de canonniers de la marine se sont faiblement comportés. Les
+généraux Compans et Frederichs ont été blessés. Le soir, le
+duc de Raguse, légèrement blessé lui-même, a été obligé de
+resserrer sa position sur la Partha. Il a dû abandonner dans
+ce mouvement plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 24 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>La bataille de Wachau avait déconcerté tous les projets de
+l'ennemi; mais son armée était tellement nombreuse, qu'il
+avait encore des ressources. Il rappela en toute hâte, dans la
+nuit, les corps qu'il avait laissés sur sa ligne d'opération et
+les divisions restées sur la Saale; et il pressa la marche du
+général Benigsen, gui arrivait avec quarante mille hommes.</p>
+
+<p>Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au
+soir et pendant la nuit, l'ennemi occupa une belle position à
+deux lieues en arrière. Il fallut employer la journée du 17 à
+le reconnaître et à bien déterminer le point d'attaque. Cette
+journée était d'ailleurs nécessaire pour faire venir les parcs de
+réserve et remplacer les quatre-vingt mille coups de canon
+qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut donc
+le temps de rassembler ses troupes qu'il avait disséminées lorsqu'il
+se livrait à des projets chimériques, et de recevoir les
+renforts qu'il attendait.</p>
+
+<p>Ayant eu avis de l'arrivée de ces renforts, et ayant reconnu
+que la position de l'ennemi était très-forte, l'empereur résolut
+de l'attirer sur un autre terrain. Le 18, à deux heures du
+matin, il se rapprocha de Leipsick de deux lieues, et plaça
+son armée, la droite à Connewitz, le centre à Probstheide,
+la gauche à Staetteritz, en se plaçant de sa personne au moulin
+de Ta.
+De son côté, le prince de la Moskwa avait placé ses troupes
+vis-à-vis l'armée de Silésie, sur la Partha; le sixième corps
+à Schoenfeld, et le troisième et le septième le long de la Partha
+à Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
+Dombrowski, gardait la position et le faubourg de Leipsick,
+sur la route de Halle.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, l'empereur était au village de
+Lindenau. Il ordonna au général Bertrand de se porter sur
+Lutzen et Weissenfels, de balayer la plaine et de s'assurer
+des débouchés sur la Saale et de la communication avec Erfurt.
+Les troupes légères de l'ennemi se dispersèrent; et à
+midi, le général Bertrand était maître de Weissenfels et du
+pont sur la Saale.</p>
+
+<p>Ayant ainsi assuré ses communications, l'empereur attendit
+de pied ferme l'ennemi.</p>
+
+<p>A neuf heures, les coureurs annoncèrent qu'il marchait
+sur toute la ligne. A dix heures, la canonnade s'engagea.</p>
+
+<p>Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le
+pont de Connewitz. Le roi de Naples, avec le deuxième
+corps, était à Probstheide, et le duc de Tarente à Holzhausen.</p>
+
+<p>Tous tes efforts de l'ennemi, pendant la journée, contre
+Connewitz et Probstheide, échouèrent. Le duc de Tarente
+fut débordé à Holzhausen. L'empereur ordonna qu'il se plaçât
+au village de Staetteritz. La canonnade fut terrible. Le duc
+de Castiglione qui défendait un bois sur le centre, s'y soutint
+toute la journée.</p>
+
+<p>La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation,
+formant quatre grosses colonnes dirigées sur les quatre principaux
+points d'attaque.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio fut envoyé pour soutenir le prince Poniatowski,
+et le duc de Trévise pour garder les débouchés
+de la ville de Leipsick.</p>
+
+<p>Le succès de la bataille était dans le village de Probstheide.
+L'ennemi l'attaqua quatre fois avec des forces considérables,
+quatre fois il fut repoussé avec une grande perte.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, l'empereur fit avancer ses réserves
+d'artillerie, et reploya tout le feu de l'ennemi, qui s'éloigna
+à une lieue du champ de bataille.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'armée de Silésie attaqua le faubourg
+de Halle. Ses attaques, renouvelées un grand nombre de fois
+dans la journée, échouèrent toutes. Elle essaya, avec la plus
+grande partie de ses forces, de passer la Partha à Schoenfeld
+et à Saint-Teekla. Trois fois elle parvint, à se placer sur la
+rive gauche, et trois fois le prince de la Moskwa la chassa et
+la culbuta à la baïonnette.</p>
+
+<p>A trois heures après-midi, la victoire était pour nous de
+ce côté contre l'armée de Silésie, comme du côté où était
+l'empereur contre la grande armée. Mais en ce moment l'armée
+saxonne, infanterie, cavalerie et artillerie, et la cavalerie
+wurtembergeoise, passèrent toutes entières à l'ennemi.
+Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau, qui
+la commandait en chef, et cinq cents hommes. Cette trahison,
+non-seulement, mit le vide dans nos lignes, mais livra à l'ennemi
+le débouché important confié à l'armée saxonne, qui
+poussa l'infamie au point de tourner sur-le-champ ses quarante
+pièces de canon rentre la division Durutte. Un moment
+de désordre s'ensuivit; l'ennemi passa la Partha et marcha
+sur Reidnitz, dont il s'empara: il ne se trouvait plus qu'à
+une demi-lieue de Leipsick.</p>
+
+<p>L'empereur envoya sa garde à cheval, commandée par le
+général Nansouty, avec vingt pièces d'artillerie, afin de prendre
+en flanc les troupes qui s'avançaient le long de la Partha
+pour attaquer Leipsick. Il se porta lui-même avec une division
+de la garde, au village de Reidnitz. La promptitude de
+ces mouvemens rétablit l'ordre, le village fut repris, et l'ennemi
+poussé fort loin.</p>
+
+<p>Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir, et
+l'armée française resta victorieuse aux champs de Leipsick,
+comme elle l'avait été aux champs de Wachau.</p>
+
+<p>A la nuit, le feu de nos canons avait, sur tous les points,
+repoussé à une lieue du champ de bataille le feu de l'ennemi.</p>
+
+<p>Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts
+glorieusement. Notre perte dans cette journée peut s'évaluer
+à quatre mille tués ou blessés; celle de l'ennemi doit avoir
+été extrêmement considérable. Il ne nous a fait aucun prisonnier,
+et nous lui avons pris cinq cents hommes.</p>
+
+<p>A six heures du soir, l'empereur ordonna les dispositions
+pour la journée du lendemain. Mais à sept heures, les généraux
+Sorbier et Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée
+et de la garde, vinrent à son bivouac lui rendre compte
+des consommations de la journée: on avait tiré quatre-vingt-quinze
+mille coups de canon: ils dirent que les réserves
+étaient épuisées, qu'il ne restait pas plus de seize mille coups
+de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu
+pendant deux heures, et qu'en suite on serait sans munitions
+pour les événemens ultérieurs; que l'armée, depuis cinq
+jours, avait tiré plus de deux cent vingt mille coups de canon,
+et qu'on ne pourrait se réapprovisionner qu'à Magdebourg
+ou à Erfurt.</p>
+
+<p>Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement
+sur un de nos deux grands dépôts: l'empereur se décida pour
+Erfurt, par la même raison qui l'avait décidé à venir sur
+Leipsick, pour être à portée d'apprécier l'influence de la défection
+de la Bavière.</p>
+
+<p>L'empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les
+bagages, les parcs, l'artillerie, passassent les défilés de Lindenau;
+il donna le même ordre à la cavalerie et à différens
+corps d'armée; et il vint dans les faubourgs de Leipsick, à
+l'hôtel de Prusse, où il arriva à neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer aux
+fruits des deux victoires où elle avait; avec tant de gloire,
+battu des troupes de beaucoup supérieures en nombre et les
+armées de tout le continent.</p>
+
+<p>Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De Leipsick
+à Lindenau, il y a un défilé de deux lieues, traversé par cinq
+ou six ponts. On proposa de mettre six mille hommes et
+soixante pièces de canon dans la ville de Leipsick, qui a des
+remparts, d'occuper cette ville comme tête de défilé, et d'incendier
+ses vastes faubourgs, afin d'empêcher l'ennemi de
+s'y loger, et de donner jeu à noire artillerie placée sur les
+remparts.</p>
+
+<p>Quelque odieuse que fût la trahison de l'armée saxonne,
+l'empereur ne put se résoudre à détruire une des belles villes
+de l'Allemagne, à la livrer à tous les genres de désordre inséparables
+d'une telle défense, et cela sous les yeux du roi,
+qui, depuis Dresde, avait voulu accompagner l'empereur,
+et qui était si vivement affligé de la conduite de son armée.
+L'empereur aima mieux s'exposer à perdre quelques centaines
+de voitures que d'adopter ce parti barbare.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, tous les parcs, les bagages, toute
+l'artillerie, la cavalerie, la garde et les deux tiers de l'armée
+avaient passé le défilé.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés
+de garder les faubourgs, de les défendre assez de temps pour
+laisser tout déboucher, et d'exécuter eux-mêmes le passage
+du défilé vers onze heures.</p>
+
+<p>Le magistrat de Leipsick envoya, à six heures du matin,
+une députation au prince de Schwartzenberg, pour lui demander
+de ne pas rendre la ville le théâtre d'un combat qui
+entraînerait sa ruine.</p>
+
+<p>A neuf heures, l'empereur monta à cheval, entra dans
+Leipsick et alla voir le roi. Il a laissé ce prince maître de
+faire ce qu'il voudrait, et de ne pas quitter ses états, en
+les laissant exposés à cet esprit de sédition qu'on avait fomenté
+parmi les soldats. Un bataillon saxon avait été formé
+à Dresde, et joint à la jeune garde. L'empereur le fit ranger
+à Leipsick, devant le palais du roi, pour lui servir de garde,
+et pour le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'empereur se rendit à Lindenau,
+pour y attendre l'évacuation de Leipsick, et voir les dernières
+troupes passer les ponts avant de se mettre en marche.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la plus
+grande partie de l'armée avait évacué Leipsick, et qu'il n'y
+restait qu'une forte arrière-garde. Il attaqua vivement le duc
+de Tarente et le prince Poniatowski; il fut plusieurs fois repoussé;
+et, tout en défendant les faubourgs, notre arrière-garde
+opéra sa retraite. Mais les Saxons restés dans la ville
+tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts; ce qui obligea
+d'accélérer la retraite et mit un peu de désordre.</p>
+
+<p>L'empereur avait ordonné au génie de pratiquer des fougasses
+sous le grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau,
+afin de le faire sauter au dernier moment; de retarder ainsi
+la marche de l'ennemi, et de laisser le temps aux bagages de
+filer. Le général Dulauloy avait chargé le colonel Monfort
+de cette opération. Ce colonel, au lieu de rester sur les lieux
+pour la diriger et pour donner le signal, ordonna à un caporal
+et à quatre sapeurs de faire sauter le pont aussitôt que
+l'ennemi se présenterait. Le caporal, homme sans intelligence,
+et comprenant mal sa mission, entendant les premiers coups
+de fusil tirés des remparts de la ville, mit le feu aux fougasses,
+et fit sauter le pont: une partie de l'armée était encore
+de l'autre côté, avec un parc de quatre-vingt bouches à feu
+et de quelques centaines de voitures.</p>
+
+<p>La tête de cette partie de l'armée, qui arrivait au pont,
+le voyant sauter, crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi. Un
+cri d'épouvante se propagea de rang en rang: <i>L'ennemi est
+sur nos derrières, et les ponts sont coupés!</i>&mdash;Ces malheureux
+se débandèrent et cherchèrent à se sauver. Le duc de
+Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston moins
+heureux, se noya; le prince Poniatowski monté sur un cheval
+fougueux, s'élança dans l'eau et n'a plus reparu. L'empereur
+n'apprit ce désastre que lorsqu'il n'était plus temps d'y
+remédier; aucun remède même n'eût été possible. Le colonel
+Monfort et le caporal de sapeurs sont traduits à un conseil
+de guerre.</p>
+
+<p>On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par ce
+malheureux événement; mais on les porte, par approximation,
+à douze mille hommes, et à plusieurs centaines de voitures.
+Les désordres qu'il a portés dans l'armée ont changé
+la situation des choses: l'armée française victorieuse arrive à
+Erfurt comme y arriverait une armée battue. Il est impossible
+de peindre les regrets que l'armée a donnés au prince
+Poniatowski, au comte Lauriston et à tous les braves qui ont
+péri par la suite de ce funeste événement.</p>
+
+<p>On n'a pas de nouvelles du général Reynier; on ignore s'il
+a été pris ou tué. On se figurera facilement la profonde douleur
+de l'empereur, qui voit, par un oubli de ses prudentes
+dispositions, s'évanouir les résultats de tant de fatigues et
+de travaux.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur a couché à Markraustaed; le duc de
+Reggio était resté à Lindenau.</p>
+
+<p>Le 20, l'empereur a passé la Saale à Weissenfels.</p>
+
+<p>Le 21, l'armée a passé l'Unstrut à Frybourg; le général
+Bertrand a pris position sur les hauteurs de Coesen.</p>
+
+<p>Le 22, l'empereur a couché au village d'Ollendorf.</p>
+
+<p>Le 23, il est arrivé à Erfurt.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui avait été consterné des batailles du 16 et
+du 18, a repris, par le désastre du 19, du courage et l'ascendant
+de la victoire. L'armée française, après de si brillans
+succès, a perdu son attitude victorieuse.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé à Erfurt, en vivres, munitions, habits,
+souliers, tout ce dont l'armée pouvait avoir besoin.</p>
+
+<p>L'état-major publiera les rapports des différens chefs d'armée
+sur les officiers qui se sont distingués dans les grandes
+journées de Wachau et de Leipsick.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 octobre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Les deux régimens de cuirassiers du roi de Saxe, faisant
+partie du premier corps de cavalerie, étaient restés avec l'armée
+française. Lorsque l'empereur eut quitté Leipsick, il
+leur fit écrire par le duc de Vicence, et les renvoya à Leipsick,
+pour servir de garde au roi.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière, un bataillon
+bavarois était encore avec l'armée: S. M. a fait écrire
+au commandant de ce bataillon par le major-général.</p>
+
+<p>L'empereur est parti d'Erfurt le 25.</p>
+
+<p>Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur
+le Mein. Arrivé le 29 à Gelnhausen, on aperçut un corps
+ennemi de cinq à six mille hommes, cavalerie, infanterie et
+artillerie, qu'on sut par les prisonniers être l'avant-garde de
+l'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde fut poussée
+et obligée de se retirer. On rétablit promptement le pont
+que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les prisonniers
+que l'armée autrichienne et bavaroise, annoncée forte de
+soixante à soixante-dix mille hommes, venant de Braunau,
+était arrivée à Hanau, et prétendait barrer le chemin à l'armée
+française.</p>
+
+<p>Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant-garde ennemie furent
+poussés au-delà du village de Langensebolde; et à sept
+heures du soir, l'empereur et son quartier-général étaient
+dans ce village au château d'Issenbourg.</p>
+
+<p>Le lendemain 30, à neuf heures du matin, l'empereur monta
+à cheval. Le duc de Tarente se porta en avant avec 5,000 tirailleurs
+sous les ordres du général Charpentier. La cavalerie
+du général Sébastiani, la division de la garde, commandée
+par le général Friant, et la cavalerie de la vieille garde, suivirent;
+le reste de l'armée était en arrière d'une marche.</p>
+
+<p>L'ennemi avait placé six bataillons au village de Ruchingen,
+afin de couper toutes les routes qui pouvaient conduire
+sur le Rhin. Quelques coups de mitraille et une charge de
+cavalerie firent reculer précipitamment ces bataillons.</p>
+
+<p>Arrivés sur la lisières du bois, à deux lieues de Hanau,
+les tirailleurs ne tardèrent pas à s'engager. L'ennemi fut acculé
+dans le bois jusqu'au point de jonction de la vieille et
+de la nouvelle route. Ne pouvant rien opposer à la supériorité
+de notre infanterie, il essaya de tirer parti de son grand
+nombre; il étendit le feu sur sa droite. Une brigade de deux
+mille tirailleurs du deuxième corps, commandée par le général
+Dubreton, fut engagée pour le contenir, et le général
+Sébastiani fit exécuter avec succès, dans l'éclairci du bois,
+plusieurs charges sur les tirailleurs ennemis. Nos cinq mille
+tirailleurs continrent ainsi toute l'armée ennemie, en gagnant
+insensiblement du temps, jusqu'à trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>L'artillerie étant arrivée, l'empereur ordonna au général
+Curial de se porter au pas de charge sur l'ennemi avec deux
+bataillons de chasseurs de la vieille garde, et de le culbuter
+au-delà du débouché; au général Drouot de déboucher sur-le-champ
+avec cinquante pièces de canon; au général Nansouty,
+avec tout le corps du général Sébastiani et la cavalerie
+de la vieille garde, décharger vigoureusement l'ennemi
+dans la plaine.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions furent exécutées exactement.</p>
+
+<p>Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis.</p>
+
+<p>Au seul aspect de la vieille garde, les Autrichiens et les Bavarois
+fuirent épouvantés.</p>
+
+<p>Quinze pièces de canon, et successivement jusqu'à cinquante,
+furent placées en batterie avec l'activité et l'intrépide
+sang-froid qui distinguent le général Drouot. Le général
+Nansouty se porta sur la droite de ces batteries et fit charger
+dix mille hommes de cavalerie ennemie par le général Levêque,
+major de la vieille garde, par la division de cuirassiers
+Saint-Germain, et successivement par les grenadiers et les
+dragons de la cavalerie de la garde. Toutes ces charges eurent
+le plus heureux résultat. La cavalerie ennemie fut culbutée
+et sabrée; plusieurs carrés d'infanterie furent enfoncés;
+le régiment autrichien Jordis et les hulans du prince de
+Schwartzenberg ont été entièrement détruits. L'ennemi abandonna
+précipitamment le chemin de Francfort qu'il barrait,
+et tout le terrain qu'occupait sa gauche. Il se mit en retraite
+et bientôt après en complète déroute.</p>
+
+<p>Il était cinq heures. Les ennemis firent un effort sur leur
+droite pour dégager leur gauche et donner le temps à celle-ci
+de se reployer. Le général Friant envoya deux bataillons
+de la vieille garde à une ferme située sur le vieux chemin de
+Hanau. L'ennemi en fut promptement débusqué et sa droite fut
+obligée de plier et de se mettre en retraite. Avant six heures
+du soir, il repassa en déroute la petite rivière de la Kintzig.</p>
+
+<p>La victoire fut complète.</p>
+
+<p>L'ennemi, qui prétendait barrer tout le pays, fut obligé
+d'évacuer le chemin de Francfort et de Hanau.</p>
+
+<p>Nous avons fait six mille prisonniers et pris plusieurs drapeaux
+et plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux
+tués ou blessés. Sa perte a été d'environ dix mille hommes
+tués, blessés ou prisonniers. La nôtre n'est que de quatre à
+cinq cents hommes tués ou blessés. Nous n'avons eu d'engagés
+que cinq mille tirailleurs, quatre bataillons de la
+vieille garde, et à peu près quatre-vingts escadrons de cavalerie
+et cent vingt pièces de canon.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, le 31, l'ennemi s'est retiré, se dirigeant
+sur Aschaffenbourg. L'empereur a continué son mouvement,
+et à trois heures après-midi, S. M. était à Francfort.</p>
+
+<p>Les drapeaux pris à cette bataille et ceux qui ont été
+pris aux batailles de Wachau et de Leipsick, sont partis pour
+Paris.</p>
+
+<p>Les cuirassiers, les grenadiers à cheval, les dragons ont fait
+de brillantes charges. Deux escadrons de gardes-d'honneur
+du troisième régiment, commandés par le major Saluces, se
+sont spécialement distingués, et font présumer ce qu'on doit
+attendre de ce corps au printemps prochain, lorsqu'il sera
+parfaitement organisé et instruit.</p>
+
+<p>Le général d'artillerie de l'armée Nourrit, et le général
+Devaux, major d'artillerie de la garde, ont mérité d'être distingués;
+le général Letort, major des dragons de la garde,
+quoique blessé à la bataille de Wachau, a voulu charger à la
+tête de son régiment, et a eu son cheval tué.</p>
+
+<p>Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, avec deux divisions de la jeune garde
+et le premier corps de cavalerie, était à Gelnhaussen. Le
+duc de Reggio arrivait à Francfort.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient à Hanau.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani était sur la Nida.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Francfort, le 1er novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Extrait d'une lettre de l'empereur à l'impératrice.</i></p>
+
+<p>«Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux
+pris par mes armes aux batailles de Wachau, de Leipsick
+et de Hanau; c'est un hommage que j'aime à vous rendre. Je
+désire que vous y voyiez une marque de ma grande satisfaction
+de votre conduite pendant la régence que je vous ai
+confiée.»</p>
+
+<p>NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 30 octobre, dans le moment où se livrait la bataille de
+Hanau, le général Lefèvre-Desnouettes, à la tête de sa division
+de cavalerie et du cinquième corps de cavalerie commandé
+par le générât Milhaud, flanquait toute la droite de
+l'armée, du côté de Bruckoebel et de Nieder-Issengheim. Il
+se trouvait en présence d'un corps de cavalerie russe et alliée,
+de six à sept mille hommes: le combat s'engagea; plusieurs
+charges eurent lieu, toutes à notre avantage; et ce corps ennemi
+formé par la réunion de deux ou trois partisans, fut
+rompu et vivement poursuivi. Nous lui avons fait cent cinquante
+prisonniers montés. Notre perte est d'une soixantaine
+d'hommes blessés.</p>
+
+<p>Le lendemain de la bataille de Hanau, l'ennemi était en
+pleine retraite; l'empereur ne voulut point le poursuivre, l'armée
+se trouvant fatiguée, et S. M., bien loin d'y attacher quelque
+importance, ne pouvant voir qu'avec regret la destruction de
+quatre à cinq mille Bavarois, qui aurait été le résultat de
+cette poursuite. S. M. se contenta donc de faire poursuivre légèrement
+l'arrière-garde ennemie, et laissa le général Bertrand
+sur la rive droite de la Kintzig.</p>
+
+<p>Vers les trois heures de l'après-midi, l'ennemi sachant que
+l'armée avait filé, revint sur ses pas, espérant avoir quelque
+avantage sur le corps du général Bertrand. Les divisions Morand
+et Guilleminot lui laissèrent faite ses préparatifs pour
+le passage de la Kintzig; et quand il l'eut passée, marchèrent
+à lui à la baïonnette, et le culbutèrent dans la rivière, où la
+plus grande partie de ses gens se noyèrent. L'ennemi a perdu
+trois mille hommes dans cette circonstance.</p>
+
+<p>Le général bavarois de Wrede, commandant en chef de
+cette armée, a été mortellement blessé, et on a remarqué que
+tous les parens qu'il avait dans l'armée ont péri dans la bataille
+de Hanau, entre autres son gendre le prince d'Oettingen.</p>
+
+<p>Une division bavaroise-autrichienne est entrée le 30 octobre
+à midi à Francfort; mais à l'approche des coureurs de
+l'armée française, elle s'est retirée sur la rive gauche du Mein,
+après avoir coupé le pont.</p>
+
+<p>Le 2 novembre, l'arrière-garde française a évacué Francfort,
+et s'est portée sur la Nidda.</p>
+
+<p>Le même jour à cinq heures du matin l'empereur est entré
+à Mayence.</p>
+
+<p>On suppose, dans le public, que le général de Wrede a
+été l'auteur et l'agent principal de la défection de la Bavière.
+Ce général avait été comblé des bienfaits de l'empereur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Tarente était à Cologne, où il organise une armée
+pour la défense du Bas-Rhin.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse était à Mayence.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune était à Strasbourg.</p>
+
+<p>Le duc de Valmi était allé prendre à Metz le commandement
+de toutes les réserves.</p>
+
+<p>Le comte Bertrand, avec le quatrième corps, composé de
+quatre divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, et
+fort de quarante mille hommes, occupait la rive droite en
+avant de Cassel. Son quartier-général était à Hocheim. Depuis
+quatre jours, on travaillait à un camp retranché sur les
+hauteurs à une lieue en avant de Cassel. Plusieurs ouvrages
+étaient tracés et fort avancés.</p>
+
+<p>Tout le reste de l'armée avait passé le Rhin.</p>
+
+<p>S. M. avait signé, le 7, la réorganisation de l'armée et la
+nomination à toutes les places vacantes.</p>
+
+<p>L'avant-garde commandée par le comte Bertrand, n'avait
+pas encore vu d'infanterie ennemie, mais seulement quelques
+troupes de cavalerie légère.</p>
+
+<p>Toutes les places du Rhin s'armaient et s'approvisionnaient
+avec la plus grande activité.</p>
+
+<p>Les gardes nationales récemment levées se rendaient de tous
+côtés dans les places pour en former la garnison et laisser l'armée
+disponible.</p>
+
+<p>Le général Dulauloy avait réorganisé les deux cents bouches
+à feu de la garde. Le général Sorbier était occupé à réorganiser
+cent batteries à pied et à cheval, et à réparer la perte
+des chevaux qu'avait éprouvée l'artillerie de l'armée.</p>
+
+<p>On croyait que S. M. ne tarderait pas à se rendre à Paris.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivée le 9, à cinq heures après-midi,
+à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>S. M. avait quitté Mayence le 8, à une heure du matin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 14 novembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation du sénat.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs,</p>
+
+<p>«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.</p>
+
+<p>«Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an; toute
+l'Europe marche aujourd'hui contre nous: c'est que l'opinion
+du monde est faite par la France ou par l'Angleterre. Nous
+aurions donc tout à redouter sans l'énergie et la puissance de
+la nation.</p>
+
+<p>«La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances
+se sont présentées, elles n'étaient pas au-dessus de la
+France et de moi.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, 14 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur à S. Exc. M. Reinhard, landamman
+de la Suisse.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le landamman, j'ai lu avec plaisir la lettre que
+vous avez chargé MM. de Ruttimann et Vieland, envoyés extraordinaires
+de la confédération, de me rendre. J'ai appris,
+avec une particulière satisfaction, l'union qui a régné entre
+tous les cantons et entre toutes les classes de citoyens. La neutralité
+que la diète a proclamée à l'unanimité est à la fois conforme
+aux obligations de vos traités et à vos plus chers intérêts.
+Je connais cette neutralité, et j'ai donné les ordres nécessaires
+pour qu'elle soit respectée. Faites connaître aux
+dix-neuf cantons qu'en toute occasion ils peuvent compter sur
+le vif intérêt que je leur porte, et que je serai toujours disposé
+à leur donner des preuves de ma protection et de mon
+amitié.</p>
+
+<p>«Sur ce, je prie Dieu, monsieur le landamman, qu'il vous
+ait en sa sainte et digne garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 19 décembre 18l3.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture extraordinaire du
+corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens
+au corps-législatif,</p>
+
+<p>«D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises
+dans cette campagne. Des défections sans exemple ont rendu
+ces victoires inutiles. Tout a tourné contre nous. La France
+même serait en danger sans l'énergie et l'union des Français.
+«Dans ces grandes circonstances, ma première pensée a
+été de vous appeler près de moi. Mon coeur a besoin de la
+présence et de l'affection de mes sujets.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais été séduit par la prospérité: l'adversité me
+trouverait au-dessus de ses atteintes.</p>
+
+<p>«J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations, lorsqu'elles
+avaient tout perdu. D'une part de mes conquêtes, j'ai élevé
+des trônes pour des rois qui m'ont abandonné.</p>
+
+<p>«J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité
+et le bonheur du monde! ... Monarque et père, je
+sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des
+familles. Des négociations ont été entamées avec les puissances
+coalisées. J'ai adhéré aux bases préliminaires qu'elles ont présentées.
+J'avais donc l'espoir qu'avant l'ouverture de cette
+session, le congrès de Manheim serait réuni; mais de nouveaux
+retards, qui ne sont pas attribués à la France, ont différé
+ce moment que presse le voeu du monde.</p>
+
+<p>«J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes les pièces
+originales qui se trouvent au portefeuille de mon département
+des affaires étrangères. Vous en prendrez connaissance par
+l'intermédiaire d'une commission. Les orateurs de mon conseil
+vous feront connaître ma volonté sur cet objet.</p>
+
+<p>«Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la
+paix. Je connais et je partage tous les sentimens des Français:
+je dis des Français, parce qu'il n'en est aucun qui désirât la
+paix au prix de l'honneur.</p>
+
+<p>«C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
+sacrifices; mais ils sont commandés par ses plus nobles
+et ses plus chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par
+de nombreuses levées: les nations ne traitent avec sécurité
+qu'en déployant toutes leurs forces. Un accroissement dans
+les recettes devient indispensable. Ce que mon ministre des
+finances vous proposera, est conforme au système de finances
+que j'ai établi. Nous ferons face à tout sans emprunt qui consomme
+l'avenir, et sans papier-monnaie qui est le plus grand
+ennemi de l'ordre social.</p>
+
+<p>«Je suis satisfait des sentimens que m'ont montrés dans
+cette circonstance mes peuples d'Italie.</p>
+
+<p>«Le Danemarck et Naples sont seuls restés fidèles à mon
+alliance.</p>
+
+<p>«La république des États-Unis d'Amérique continue avec
+succès sa guerre contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>«J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons suisses.</p>
+
+<p>«Sénateurs, conseillers-d'état, députés des départemens
+au corps-législatif,</p>
+
+<p>«Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous
+de donner l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération
+aux générations futures. Qu'elles ne disent pas de
+nous: «Ils ont sacrifié les premiers intérêts du pays! ils ont
+reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en vain, pendant
+quatre siècles, à imposer à la France!»</p>
+
+<p>«Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de
+leur empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté,
+j'ai la confiance que les Français seront constamment dignes
+d'eux et de moi!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettre de l'empereur au président du corps-législatif.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif,
+nous vous adressons la présente lettre close pour vous faire
+connaître que notre intention est que vous vous rendiez demain,
+24 du courant, heure de midi, chez notre cousin le
+prince archi-chancelier de l'empire, avec la commission nommée
+hier par le corps-législatif, en exécution de notre décret
+du 20 de ce mois, laquelle est composée des sieurs Raynouard,
+Lainé, Gallois, Flaugergue et Biran; et ce, à l'effet de prendre
+connaissance des pièces relatives à la négociation, ainsi que
+de la déclaration des puissances coalisées, qui seront communiquées
+par le comte Regnaud, ministre d'état, et le comte
+d'Hauterive, conseiller d'état, attaché à l'office des relations
+extérieures, lequel sera porteur desdites pièces et déclaration.</p>
+
+<p>«Notre intention est aussi que notre dit cousin préside la
+commission.</p>
+
+<p>«La présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu qu'il
+vous ait, monsieur le duc de Massa, en sa sainte garde.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 30 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation du sénat.</i></p>
+
+<p>«Je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez.</p>
+
+<p>«Vous avez vu, par les pièces que je vous ait fait communiquer,
+ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent
+les bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis,
+et que j'ai acceptées, je les ferais sans regret; ma vie
+n'a qu'un but, le bonheur des français.</p>
+
+<p>«Cependant, le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le
+Brabant, sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille
+me déchirent l'ame! J'appelle les Français au secours des
+Français! J'appelle les Français de Paris, de la Bretagne,
+de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et
+d'autres départemens, au secours de leurs frères! Les abandonnerons-nous
+dans leur malheur? Paix et délivrance de
+notre territoire, doit être notre cri de ralliement. A l'aspect
+de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix
+sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question
+de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 31 décembre 1813.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation envoyée par le
+corps législatif</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <p>Cette députation était chargée de présenter à l'empereur le rapport fait par
+la commission nommée par le corps législatif pour examiner les actes officiels
+relatifs aux négociations entamées jusqu'alors pour la paix. On doit se rappeler
+combien ce rapport irrita l'empereur. Aussi sa réponse indique toute son indignation.
+Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux
+cette pièce importante. La voici telle quelle fut prononcée dans le corps législatif
+par M. Raynouard, membre de la commission:</p>
+
+<p>«Nous avons examiné avec une scrupuleuse attention les pièces officielles que
+l'empereur a daigné mettre sous nos yeux. Nous nous sommes regardés alors
+comme les représentans de la nation elle-même, parlant avec effusion à un père
+qui les écoute avec bonté. Pénétrés de ce sentiment si propre à élever nos ames
+et à les dégager de toute considération personnelle, nous avons osé apporter la
+vérité au pied du trône; notre auguste souverain ne saurait souffrir un autre
+langage.</p>
+
+<p>«Des troubles politiques dont les causes furent inconnues rompirent la bonne
+intelligence qui régnait entre l'empereur des Français et l'empereur de toutes les
+Russes; la guerre fut sans doute nécessaire, mais elle fut entreprise dans un
+temps où nos expéditions devenaient périlleuses. Nos armées marchèrent avec
+celles de tous les souverains du Nord contre le plus puissant de tous.
+Nos victoires furent rapides, mais nous les payâmes cher. Les horreurs
+d'un hiver inconnu dans nos climats changèrent en défaites toutes nos victoires,
+et le souffle du Nord dévora l'élite des armées françaises. Nos désastres
+parurent des crimes à nos alliés. Les plaintes publiques de la Prusse, les sourds
+murmures du cabinet autrichien, les inquiétudes des princes de la confédération,
+tout dès-lors dut faire présager à la France les malheurs qui ne tardèrent
+pas à fondre sur elle. Les armes de l'empereur de Russie avaient traversé la
+Prusse et menaçaient l'Allemagne chancelante. L'Autriche offrit sa médiation
+aux deux souverains et s'affranchit elle-même par un traité secret des craintes
+d'un envahissement. Les funestes conséquences de nos premiers désastres ne
+tardèrent pas à se manifester par des désastres nouveaux. Dantzick et Torgau
+avaient été l'asyle de nos soldats vaincus; cette ressource nous fut enlevée par la
+déclaration de la Prusse; ces places furent enveloppées, et nous fûmes privés par
+la force des choses de quarante mille hommes en état de défendre la patrie. Le
+mouvement simultané de la Prusse devint pour l'Europe le signal d'une défection
+solennelle.</p>
+
+<p>«En vain l'armistice de juillet semblait porter les puissances à un accord que
+tous les peuples désiraient. Les plaines de Lutzen et de Bautzen furent
+signalées par de nouveaux exploits; il semble dans ces mémorables journées que
+le soleil éclaira le dernier de nos triomphes. Un prince fidèle à son alliance appela
+dans le coeur de ses états l'armée française et son auguste chef; Dresde devint
+le centre des opérations militaires. Mais tandis que la cour de Saxe se distinguait
+par sa fidélité généreuse, une opinion contraire fermentait au milieu des
+Saxons et préparait l'inexcusable trahison qu'une inimitié mal placée aurait dû
+laisser prévoir.</p>
+
+<p>«La Bavière avait, depuis la retraite de Moscou, séparé sa cause de la nôtre; le
+régime de notre administration avait déplu à un peuple dès long-temps accoutumé
+à une grande indépendance dans la répartition de ses contributions et dans la
+perception des impôts. Mais il y avait loin de la froideur à l'agression; le prince
+bavarois crut devoir prendre ce dernier parti aussitôt qu'il jugea les Français hors
+d'état de résister à l'attaque générale dont nos ennemis avaient donné le signal.
+Un guerrier né parmi nous, qui avait osé préférer un trône à la dignité de citoyen
+français, voulut asseoir sa puissance par une éclatante protestation contre la
+main bienfaisante à laquelle il devait son titre. Ne scrutons point la cause d'un
+si étrange abandon, respectons sa conduite, que la politique doit tôt ou tard
+légitimer, mais déplorons des talens funestes à la patrie. Quelques journées de
+gloire furent suivies de désastres plus affreux peut-être que ceux qui avaient
+anéanti notre première armée. La France vit alors contre elle l'Europe soulevée,
+et tandis que le héros de la Suède guidait ses phalanges victorieuses au milieu
+des confédérés, la Hollande brisait les liens qui l'attachaient à nous; l'Europe
+enfin cherchait à embraser la France du feu dont elle était dévorée. Nous n'avons,
+messieurs, à vous offrir aucune image consolante dans le tableau de tant de
+malheurs. Une armée nombreuse emportée par les frimats du Nord fut remplacée
+par une armée dont les soldats ont été arrachés à la gloire, aux arts et au commerce;
+celle-ci engraissé les plaines maudites de Leipsick, et les flots de l'Elster
+ont entraîné des bataillons de nos concitoyens. Ici messieurs, nous devons l'avouer,
+l'ennemi porté par la victoire jusque sur les bords du Rhin, a offert à
+notre auguste monarque une paix qu'un héros accoutume à tant de succès a pu
+trouver bien étrange. Mais si un sentiment mâle et héroïque lui a dicté un refus
+avant que l'état déplorable de la France eût été jugé, ce refus ne peut plus être
+réitéré sans imprudence lorsque l'ennemi franchit déjà les frontières de notre
+territoire. S'il s'agissait de discuter ici des conditions flétrissantes, Sa Majesté
+n'eût daigné répondre qu'en faisant connaître à ses peuples les projets de l'étranger;
+mais on veut non pas nous humilier, mais nous renfermer dans nos
+limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse si fatale depuis vingt ans à
+tous les peuples de l'Europe.</p>
+
+<p>«De telles propositions nous paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles
+prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte. Ce n'est pas lui
+qui assigne des bornes à notre puissance, c'est le monde effrayé qui invoque le
+droit commun des nations. Les Pyrénées, les Alpes et le Rhin renferment un
+vaste territoire dont plusieurs provinces ne relevaient pas de l'empire des lis, et
+cependant la royale couronne de France était brillante de gloire et de majesté
+entre tous les diadèmes. (Ici le président interrompt l'orateur en ces termes:
+«Orateur, ce que vous dites-lá est inconstitutionnel.» M. Raynouard a répondu:
+il n'y a ici d'inconstitutionnel que votre présence, et a continué.)</p>
+
+<p>«D'ailleurs, le protectorat du Rhin cesse d'être un titre d'honneur pour une
+couronne, dès le moment que les peuples de cette confédération dédaignent
+cette protection.</p>
+
+<p>«Il est évident qu'il ne s'agit point ici d'un droit de conquête, mais d'un titre
+d'alliance utile seulement aux Germains. Une main puissante les assurait de son
+secours; ils voulent se dérober à ce bienfait comme à un fardeau insupportable,
+il est de la dignité de S. M. d'abandonner à eux-mêmes ces peuples qui courent
+se ranger sous le joug de l'Autriche. Quant au Brabant, puisque les coalisés
+proposent de s'en tenir aux bases du traité de Lunéville, il nous a paru que la
+France pouvait sacrifier sans perte des provinces difficiles à conserver, où l'esprit
+anglais domine presque exclusivement, et pour lesquelles enfin le commerce
+avec l'Angleterre est d'une necessité si indispensable que ces contrées ont été languissantes
+et appauvries tant qu'a duré notre domination. N'avous-nous pas vu
+les familles patriciennes s'exiler du sol hollandais, comme si les flêaux dévastateurs
+les avaient poursuivies, et aller porter chez l'ennemi les richesses et l'industrie
+de leur patrie? Il n'est pas besoin sans doute de courage pour faire entendre
+la vérité au coeur de notre monarque; mais dussions-nous nous exposer à tous les
+périls, nous aimerions mieux encourir sa disgrâce que de trahir sa confiance, et
+exposer notre vie même, que le salut du la nation que nous représentons.</p>
+
+<p>«Ne dissimulons rien; nos maux sont à leur comble; la patrie est menacée
+sur tous les points de ses frontières; le commerce est anéanti, l'agriculture languit,
+l'industrie expire, et il n'est point de Français qui n'ait dans sa famille ou dans
+sa fortune une plaie cruelle à guérir. Ne nous appesantissons pas sur ces faits:
+l'agriculteur, depuis cinq ans, ne jouit pas, il vit à peine, et les fruits de ses travaux servent à grossir le trésor qui se dissipe annuellement par des secours que réclament
+des armées sans cesse ruinées et affamées. La conscription est devenue
+pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a toujours été outrée
+dans l'exécution. Depuis deux ans on moissonne trois fois l'année; une guerre
+barbare et sans but engloutit périodiquement une jeunesse arrachée à l'éducation,
+à l'agriculture, au commerce, et aux arts. Les larmes des mères et les sueurs des
+peuples sont-elles donc le patrimoine des rois? Il est temps que les nations respirent;
+il est temps que les puissances cessent de s'entrechoquer et de se déchirer les
+entrailles; il est temps que les trônes s'affermissent, et que l'on cesse de reprocher
+à la France de vouloir porter dans tout le monde les torches révolutionnaires.
+Notre auguste monarque, qui partage le zèle qui nous anime, et qui brûle de
+consolider le bonheur de ses peuples, est le seul digne d'achever ce grand ouvrage.
+L'amour de l'honneur militaire et des conquêtes peut séduire un coeur
+magnanime; mais le génie d'un héros véritable qui méprise une gloire achetée
+au dépens du sang et du repos des peuples, trouve sa véritable grandeur dans la
+félicité publique qui est son ouvrage. Les monarques français se sont toujours
+glorifiés de tenir leur couronne de Dieu, du peuple et de leur épée, parce que la
+paix, la morale et la force sont, avec la liberté, le plus ferme soutien des empires.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Le corps législatif ayant ensuite de ce rapport présenté une
+adresse à l'empereur, en a reçu une réponse où on remarque
+ces passage:</p>
+
+<p>J'ai supprimé l'impression de votre adresse; elle était incendiaire.
+Les onze douzièmes du corps législatif sont composés
+de bons citoyens, je les reconnais et j'aurai des égards
+pour eux; mais une autre douzième renferme des factieux, et
+votre commission est de ce nombre (cette commission était
+composée de messieurs Lainé, Raynouard, Maine de Biran et
+Flaugergue). Le nommé Laine est un traître qui correspond
+avec le prince régent par l'intermédiaire de Desèze; je le sais,
+j'en ai la preuve; les quatre autres sont des factieux. Ce
+douzième est composé de gens qui veulent l'anarchie et qui
+sont comme les Girondins. Où une pareille conduite a-t-elle
+mené Vergneau et les autres chefs? à l'échafaud. Ce n'est pas
+dans le moment où l'on doit chasser l'ennemi de nos frontières
+que l'on doit exiger de moi un changement dans la constitution;
+il faut suivre l'exemple de l'Alsace, de la Franche-Comté
+et des Vosges. Les habitans s'adressent à moi pour
+avoir des armes et que je leur donne des partisans; aussi
+j'ai fait partir des aides-de-camp. Vous n'êtes point les représentans
+de la nation, mais les députés des départemens. Je
+vous ai rassemblés pour avoir des consolations; ce n'est pas que
+je manque de courage; mais j'espérais que le corps législatif
+m'en donnerait; au lieu de cela, il m'a trompé; au lieu du
+bien que j'attendais il a fait du mal, peu de mal cependant,
+parce qu'il n'en pouvait beaucoup faire. Vous cherchez dans
+votre adresse à séparer le souverain de la nation. Moi seul je
+suis le représentant du peuple. Et qui de vous pourrait se
+charger d'un pareil fardeau? Le trône n'est que du bois recouvert
+de velours. Si je voulais vous croire, je céderais à
+l'ennemi plus qu'il ne me demande: vous aurez la paix dans
+trois mois ou je périrai. C'est ici qu'il faut montrer de l'énergie;
+j'irai chercher les ennemis et nous les renverrons. Ce
+n'est pas au moment où Huningue est bombardé, Béfort attaqué
+qu'il faut se plaindre de la constitution de l'état et de
+l'abus du pouvoir. Le corps législatif n'est qu'une partie de
+l'état qui ne peut pas même entrer en comparaison avec le
+sénat et le conseil d'état; au reste je ne suis à la tête de cette
+nation que parce que la constitution de l'état me convient.
+Si la France exigeait une autre constitution et qu'elle ne me
+convînt pas, je lui dirais de chercher un autre souverain.</p>
+
+<p>C'est contre moi que les ennemis s'acharnent plus encore
+que contre les Français; mais pour cela seul faut-il qu'il me
+soit permis de démembrer l'état?</p>
+
+<p>Est-ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et ma fierté pour
+obtenir la paix? Oui, je suis fier parce que je suis courageux;
+je suis fier parce que j'ai fait de grandes choses pour la France.
+L'adresse était indigne de moi et du corps législatif; un jour
+je la ferai imprimer, mais ce sera pour faire honte au corps
+législatif et à la nation.</p>
+
+<p>Retournez dans vos foyers....... En supposant même
+que j'eusse des torts, vous ne deviez pas me faire des reproches
+publics; c'est en famille qu'il faut laver son linge sale. Au
+reste, la France a plus besoin de moi que je n'ai besoin de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 janvier 1814</p>
+
+<p class="milieu"><i>Lettres-patentes signées au palais des Tuileries le 23 janvier
+1814, et par lesquelles l'empereur confère à S. M.
+l'impératrice et reine Marie-Louise le titre de régente.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération
+suisse, etc.</p>
+
+<p>A tous ceux qui ces présentes verront, salut:</p>
+
+<p>Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine Marie-Louise des marques de la haute confiance que
+nous avons en elle, attendu que nous sommes dans l'intention
+d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées
+pour délivrer notre territoire de la présence de nos ennemis,
+nous avons résolu de conférer, comme nous conférons par
+ces présentes, à notre Bien-aimée épouse l'impératrice et
+reine, le titre de régente pour en exercer les fonctions en
+conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que nous
+les aurons fait transcrire sur le livre de l'état; entendant qu'il
+soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
+nos ministres desdits ordres et instructions, et qu'en aucun
+cas l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur dans l'exercice
+des fonctions de régente. Voulons que l'impératrice-régente
+préside, en notre nom, le sénat, le conseil d'état, le
+conseil des ministres et le conseil-privé, notamment pour
+l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
+à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil-privé.
+Toutefois, notre intention n'est point que, par suite
+de la présidence conférée à l'impératrice-régente, elle puisse
+autoriser par sa signature la présentation d'aucun sénatus-consulte,
+ou proclamer aucune loi de l'état, nous référant,
+à cet égard, au contenu des ordres et intentions mentionnés
+ci-dessus.</p>
+
+<p>Mandons à notre cousin le prince archichancelier de l'empire,
+de donner communication des présentes lettres-patentes
+au sénat, qui les transcrira sur ses registres, et à notre grand-juge
+ministre de la justice de les faire publier au Bulletin
+des lois, et de les adresser à nos cours impériales pour y être
+lues, publiées et transcrites sur les registres d'icelles.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 24 janvier 1814.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi devant partir incessamment pour se
+mettre à la tête de ses armées, a conféré pour le temps de son
+absence, la régence à S. M. l'impératrice-reine, par lettres-patentes
+datées d'hier 23.</p>
+
+<p>Le même jour, S. M. l'impératrice-reine a prêté serment,
+comme régente, entre les mains de l'empereur, et dans un
+conseil composé des princes français, des grands-dignitaires,
+des ministres du cabinet et des ministres d'état.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 25 janvier 1814.</p>
+
+<p>Ce matin, à sept heures, S. M. l'empereur et roi est parti
+pour se mettre à la tête de ses armées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>CAMPAGNE DE FRANCE.</h3>
+
+<h3>LIVRE NEUVIÈME.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Saint-Dizier, 28 janvier 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'ennemi était ici depuis deux jours, y commettant les
+plus affreuses vexations: il ne respectait ni l'âge ni le sexe;
+les femmes et les vieillards étaient en butte à ses violences et
+à ses outrages. La femme du sieur Canard, riche fermier, âgée
+de cinquante ans, est morte des mauvais traitemens qu'elle a
+éprouvés: son mari, plus que septuagénaire, est à la mort.
+Il serait trop douloureux de rapporter ici la liste des autres
+victimes. L'arrivée des troupes françaises entrées hier dans
+notre ville a mis un terme à nos malheurs. L'ennemi ayant
+voulu opposer quelque résistance, a été bientôt mis en déroute
+avec une perte considérable. L'entrée de S. M. l'empereur
+a donné lieu aux scènes les plus touchantes. Toute la
+population se pressait autour de lui; tous les maux paraissaient
+oubliés. Il nous rendait la sécurité pour tout ce que
+nous avons de plus cher. Un vieux colonel, M. Bouland,
+âgé de soixante-dix ans, s'est jeté à ses pieds, qu'il baignait
+de larmes de joie. Il exprimait tout à la fois la douleur qu'un
+brave soldat avait ressentie en voyant les ennemis souiller
+le sol natal, et le bonheur de les voir fuir devant les aigles
+impériales.</p>
+
+<p>Nous apprenons que le même enthousiasme qui a éclaté ici
+s'est manifesté à Bar, à l'arrivée de nos troupes. L'ennemi
+avait déjà pris la fuite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Après la prise de Saint-Dizier, l'empereur s'est porté sur
+les derrières de l'ennemi à Brienne, l'a battu le 29, et s'est
+emparé de la ville et du château après une affaire d'arrière-garde
+assez vive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Brienne, 31 janvier 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement une arrière-garde, c'est l'armée du
+général Blücher, forte de quarante mille hommes, qui était
+ici lorsqu'elle a été attaquée le 29 par notre armée. Le combat
+a été très-vif. L'ennemi a laissé la grande avenue qui
+mène au château, les rues, les places et les vergers encombrés
+de ses morts. Sa perte est au moins de quatre mille hommes,
+non compris beaucoup de prisonniers.</p>
+
+<p>Le général Blücher ne savait pas que l'empereur était à
+l'armée.</p>
+
+<p>M. de Hardenberg, neveu du chancelier de Prusse, et
+commandant le quartier-général, a été pris au bas de la
+montée du château. Le général Blücher descendait alors du
+château, à pied, avec son état-major. Il a été lui-même au
+moment d'être fait prisonnier.</p>
+
+<p>L'ennemi, pour embarrasser la poursuite des Français, a
+mis le feu aux maisons de la grande rue, qui étaient les plus
+belles de la ville. Il y a bien peu de nos citoyens qui n'aient
+éprouvé des violences personnelles pendant le court séjour
+de l'ennemi; il n'en est aucun qui n'ait été dépouillé de
+tout ce qu'il possédait.</p>
+
+<p>Notre armée a poursuivi l'ennemi jusqu'à trois lieues de
+Bar-sur-Aube. Elle est belle, nombreuse et pleine d'ardeur.
+On est occupé à rétablir les différent ponts sur l'Aube.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 3 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur est entré à Vitry le 26 janvier.</p>
+
+<p>Le général Blücher, avec l'armée de Silésie, avait passé
+la Marne et marchait sur Troyes. Le 27, l'ennemi entra à
+Brienne, et continua sa marche; mais il dut perdre du temps
+pour rétablir le pont de Lesmont sur l'Aube.</p>
+
+<p>Le 27, l'empereur fit attaquer Saint-Dizier. Le duc de
+Bellune se présenta devant cette ville; le général Duhesme
+culbuta l'arrière-garde ennemie qui y était encore, et fit quelques
+centaines de prisonniers. A huit heures du matin, l'empereur
+arriva à Saint-Dizier; il est difficile de se peindre
+l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les vexations
+de toutes espèces que commettent les ennemis, et
+surtout les cosaques, sont au-dessus de tout ce que l'on
+peut dire.</p>
+
+<p>Le 28, l'empereur se porta sur Montierender.</p>
+
+<p>Le 29, à huit heures du matin, le général Grouchy, qui
+commande la cavalerie, fit prévenir que le général Milhaud,
+avec la cinquième corps de cavalerie, était en présence, entre
+Maizières et Brienne, de l'armée ennemie commandée par le
+général Blücher, et qu'on évaluait à quarante mille Russes
+et Prussiens, les Russes commandés par le général Sacken.</p>
+
+<p>A quatre heures, la petite ville de Brienne fut attaquée.
+Le général Lefèvre-Desnouettes, commandant une division
+de cavalerie de la garde, et les généraux Grouchy et Milhaud,
+exécutèrent plusieurs belles charges, sur la droite
+de la route, et s'emparèrent de la hauteur de Perthe.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa se mit à la tête de six bataillons
+en colonne serrée, et se porta sur la ville par le chemin de
+Maizières. Le général Château, chef d'état-major du duc de
+Bellune, à la tête de deux bataillons, tourna par la droite,
+et s'introduisit dans le château de Brienne par le parc.</p>
+
+<p>Dans ce moment l'empereur dirigea une colonne sur la
+route de Bar-sur-Aube, qui paraissait être la retraite de
+l'ennemi; l'attaque fut vive et la résistance opiniâtre. L'ennemi
+ne s'attendait pas à une attaque aussi brusque, et n'avait
+eu que le temps de faire revenir ses parcs du pont de Lesmont,
+où il comptait passer l'Aube pour marcher en avant. Cette
+contre-marche l'avait fort encombré.</p>
+
+<p>La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz, de
+la jeune garde, et une brigade de la division Meusnier furent
+engagées. La grande quantité de forces de l'ennemi et la belle
+situation de Brienne lui donnaient bien des avantages, mais
+la prise du château, qu'il avait négligé de garder en force, les
+lui fit perdre.</p>
+
+<p>Vers les huit heures, voyant qu'il ne pouvait plus se maintenir,
+il mit le feu à la ville, et l'incendie se propagea avec
+rapidité, toutes les maisons étant de bois.</p>
+
+<p>Profitant de cet événement, il chercha à reprendre le château,
+que le brave chef de bataillon Henders, du cinquante-sixième
+régiment, défendit avec intrépidité. Il joncha de
+morts toutes les approches du château, et spécialement les
+escaliers du côté du parc. Ce dernier échec décida la retraite
+de l'ennemi, que favorisait l'incendie de la ville.</p>
+
+<p>Le 30, à onze heures du matin, le général Grouchy et le
+duc de Bellune le poursuivirent jusqu'au-delà du village de
+la Rothière, où ils prirent position.</p>
+
+<p>La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont
+de Lesmont-sur-Aube, l'empereur voulant se porter sur
+Troyes pour opérer sur les colonnes qui se dirigeaient par
+Bar-sur-Aube et par la route d'Auxerre sur Sens.</p>
+
+<p>Le pont de Lesmont ne put être rétabli que le premier
+février au matin. On fît filer sur-le-champ une partie des
+troupes.</p>
+
+<p>A trois heures après-midi, l'ennemi ayant été renforcé de
+toute son armée, déboucha sur la Rothière et Dienville que
+nous occupions encore. Notre arrière-garde fit bonne contenance.
+Le général Duhesme s'est fait remarquer en conservant
+la Rothière, et le général Gérard en conservant Dienville.
+Le corps autrichien du général Giulay, qui voulait passer de
+la rive gauche sur la droite et forcer le pont, a eu plusieurs
+de ses bataillons détruits. Le duc de Bellune tint toute la
+journée au hameau de la Giberie, malgré l'énorme disproportion
+de son corps avec les forces qui l'attaquaient.</p>
+
+<p>Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste
+plaine centre toute l'armée ennemie et des forces quintuples,
+est un des beaux faits d'armes de l'armée française.</p>
+
+<p>Au milieu de l'obscurité de la nuit, une batterie d'artillerie
+de la garde suivant le mouvement d'une colonne de cavalerie
+qui se portait en avant pour repousser une charge
+de l'ennemi, s'égara et fut prise. Lorsque les canonnières s'aperçurent
+de l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés,
+et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettre en batterie,
+ils se fermèrent aussitôt en escadron, attaquèrent l'ennemi
+et sauvèrent leurs chevaux et leurs attelages. Ils ont perdu
+quinze hommes tués ou faits prisonniers.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, le prince de Neufchâtel visitant les
+postes, trouva les deux armées si près l'une de l'autre, qu'il
+prit plusieurs fois les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de
+ses aides-de-camp se trouvant à dix pas d'une vedette, fut fait
+prisonnier. Le même accident est arrivé à plusieurs officiers
+russes qui portaient le mot d'ordre et qui se jetèrent dans nos
+postes croyant arriver sur les leurs.</p>
+
+<p>Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en
+avons fait deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Le 2 février, à la pointe du jour, toute l'arrière-garde de
+l'armée était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement
+des positions pour achever de passer le pont de Lesmont
+et de rejoindre le reste de l'armée.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, qui était en position sur le pont de
+Rosnay, fut attaqué par un corps autrichien qui avait passé
+derrière les bois. Il le repoussa, fit trois cents prisonniers et
+chassa l'ennemi au-delà de la petite rivière de Voire.</p>
+
+<p>Le 3 février, à midi, l'empereur est entré dans Troyes.</p>
+
+<p>Nous avons perdu au combat de Brienne le brave général
+Baste. Le général Lefêvre-Desnouettes a été blessé d'un coup
+de baïonnette. Le général Forestier a été grièvement blessé.
+Notre perte dans ces deux journées peut s'élever de deux à
+trois mille hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi est au
+moins du double.</p>
+
+<p>Une division tirée du corps d'armée ennemi qui observe
+Metz, Thionville et Luxembourg, et forte de douze bataillons,
+s'est portée sur Vitry. L'ennemi a voulu entrer dans cette
+ville que le général Montmarie et les habitans ont défendue.
+Il a jeté en vain des obus pour intimider les habitans; il a
+été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue et demie.
+Le duc de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
+division.</p>
+
+<p>Le 4 au matin, le comte de Stadion, le comte Razumowski,
+lord Castlereagh et le baron de Humboldt sont arrivés
+à Châtillon-sur-Seine où était déjà le duc de Vicence. Les
+premières visites ont été faites de part et d'autre, et le soir
+du même jour la première conférence des plénipotentiaires
+devait avoir lieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a attaqué, hier, à Champaubert, l'ennemi
+fort de douze régimens, et ayant quarante pièces de canon.</p>
+
+<p>Le général en chef Ousouwieff a été pris avec tous ses généraux,
+tous ses colonels, officiers, canons, caissons et
+bagages.</p>
+
+<p>On avait fait six mille prisonniers; le reste avait été jeté
+dans un étang, ou tué sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>L'empereur suit vivement le général Sacken, qui se trouve
+séparé d'avec le général Blücher.</p>
+
+<p>Notre perte a été extrêmement légère; nous n'avons pas
+deux cents hommes à regretter.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 11 février, au point du jour, l'empereur, parti de
+Champaubert après la journée du 10, a poussé un corps sur
+Châlons, pour contenir les colonnes ennemies qui s'étaient
+rejetées de ce côté.</p>
+
+<p>Avec le reste de son armée, il a pris la route de Montmirail.</p>
+
+<p>A une lieue au-delà, il a rencontré le corps du général
+Blücher, et, après deux heures de combat, toute l'armée
+ennemie a été culbutée.</p>
+
+<p>Jamais nos troupes n'ont montré plus d'ardeur.</p>
+
+<p>L'ennemi, enfoncé de toutes parts, est dans une déroute
+complète: infanterie, artillerie, munitions, tout est en notre
+pouvoir ou culbuté.</p>
+
+<p>Les résultats sont immenses; l'armée russe est détruite.</p>
+
+<p>L'empereur se porte à merveille, et nous n'avons perdu personne
+de marque.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 12 février l'empereur a poursuivi ses succès. Blücher
+cherchait à gagner Château-Thierry. Ses troupes ont été culbutées
+de position en position.</p>
+
+<p>Un corps entier qui était resté réuni, et qui protégeait sa
+retraite, a été enlevé.</p>
+
+<p>Cette arrière-garde était composée de quatre bataillons russes,
+trois bataillons prussiens, et de trois pièces de canon.
+Le général qui la commandait aussi été pris.</p>
+
+<p>Nos troupes sont entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans
+Château-Thierry, et suivent, sur la route de Soissons, les
+débris de cette armée, qui est dans une horrible confusion.</p>
+
+<p>Les résultats de la journée d'aujourd'hui sont trente pièces
+de canon, et une quantité innombrable de voitures de bagages.</p>
+
+<p>On comptait déjà trois mille prisonniers: il en arrive à
+chaque instant. Nous avons encore deux heures de jour.</p>
+
+<p>On compte parmi les prisonniers cinq à six généraux, qui
+sont dirigés sur Paris.</p>
+
+<p>On croit le général en chef Saken tué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 7 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 3 février, deux heures après son entrée à Troyes, S. M.
+a fait partir le duc de Trévise pour les Maisons-Blanches.
+Une division autrichienne, commandée par le prince Liechtenstein,
+s'était portée sur ce point, qui est à deux lieues
+de la ville; elle a été vivement repoussée et rejetée à deux
+lieues plus loin.</p>
+
+<p>Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie
+était à Lusigny près Vandoeuvre, à deux lieues de Troyes,
+où se trouvaient la garde russe et l'armée ennemie. L'ennemi
+voulait entrer le soir dans Troyes. Il marcha sur
+le pont de la Guillotière; il y éprouva une vive résistance.
+Sa première attaque fut repoussé. Des cavaliers prisonniers
+lui apprirent que l'empereur était à Troyes. Il jugea alors devoir
+faire d'autres dispositions. Au même moment, le duc
+de Trévise faisait attaquer le pont de Clérey, qu'occupait la
+division du général Bianchi. L'ennemi fut chassé. Le général
+de division Briche, avec ses dragons, fit une charge dans
+laquelle il prit cent soixante hommes, et en tua une centaine
+à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le lendemain 5, l'empereur se disposait à passer le pont
+de la Guillotière et à attaquer l'ennemi, lorsque S. M. apprit
+qu'il avait battu en retraite et rétrogradé d'une marche sur
+Vandoeuvre.</p>
+
+<p>Le 6, les dispositions furent faites pour menacer Bar-sur-Seine.
+Quelques attaques eurent lieu sur cette route. On prit
+à l'ennemi une trentaine d'hommes, une pièce de canon et
+un caisson.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'armée se mettait en marche pour Nogent,
+afin de tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé
+Châlons et Vitry, et qui menaçaient Paris par la Ferté-sous-Jouarre
+et Meaux.</p>
+
+<p>Le 7 au matin, le duc de Tarente avait son quartier-général
+près de Chaville, entre Épernay et Châlons.</p>
+
+<p>Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau
+de Normandie et de Bretagne, se sont mises en mouvement,
+sous le commandement du général Pajol.</p>
+
+<p>La division de l'armée d'Espagne, commandée par le général
+Leval, est arrivée à Provins; les autres suivent. Ces troupes
+sont composées de soldats qui ont fait les campagnes
+d'Autriche et de Pologne. Elles sont remplacées à l'armée
+d'Espagne par les cinq divisions de réserve.</p>
+
+<p>Aujourd'hui 7, à midi, l'empereur est arrivé à Nogent.</p>
+
+<p>Tout est en mouvement pour manoeuvrer.</p>
+
+<p>L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi
+commet partout les plus horribles vexations.</p>
+
+<p>Toutes les mesures sont prises pour qu'au premier mouvement
+rétrograde il soit enveloppé de tous côtés.</p>
+
+<p>Des millions de bras n'attendent que ce moment pour se
+lever. La terre sacrée que l'ennemi a violée, sera pour lui une
+terre de feu qui le dévorera.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 10, l'empereur avait son quartier-général à Sézanne.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente était à Meaux, ayant fait couper les
+ponts de la Ferté et de Tréport.</p>
+
+<p>Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté;
+le général Blücher à Vertus, et le général Alsuffiew à Champ-Aubert.
+L'armée de Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches
+de Paris. Cette armée, sous le commandement en chef
+du général Blücher, se composait des corps de Sacken et de
+Langeron, formant soixante régimens d'infanterie russe, et de
+l'élite de l'armée prussienne.</p>
+
+<p>Le 10, à la pointe du jour, l'empereur se porta sur les
+hauteurs de Saint-Prix, pour couper en deux l'armée du général
+Blücher. A dix heures, le duc de Raguse passa les étangs
+de Saint-Gond, et attaqua le village de Baye. Le neuvième
+corps russe, sous le commandement du général Alsuffiew, et
+fort de douze régimens, se déploya et présenta une batterie
+de vingt-quatre pièces de canon. Les divisions Lagrange et
+Ricart, avec la cavalerie du premier corps, tournèrent les positions
+de l'ennemi par sa droite. A une heure après-midi, nous
+fûmes maîtres du village de Baye.</p>
+
+<p>A deux heures, la garde impériale se déploya dans les belles
+plaines qui sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se
+reployait et exécutait sa retraite. L'empereur ordonna au général
+Girardin de prendre, avec deux escadrons de la garde
+de service, la tête du premier corps de cavalerie, et de tourner
+l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Châlons. L'ennemi,
+qui s'aperçut de ce mouvement, se mit en désordre.
+Le duc de Raguse fit enlever le village de Champ-Aubert.
+Au même instant, les cuirassiers chargèrent à la droite, et
+acculèrent les Russes à un bois et à un lac entre la route d'Épernay
+et celle de Châlons. L'ennemi avait peu de cavalerie;
+se voyant sans retraite, ses masses se mêlèrent. Artillerie,
+infanterie, cavalerie, tout s'enfuit pêle-mêle dans les bois;
+deux mille se noyèrent dans le lac. Trente pièces de canon
+et deux cents voitures furent prises. Le général en chef, les
+généraux, les colonels, plus de cent officiers et quatre cents
+hommes furent faits prisonniers.</p>
+
+<p>Ce corps de deux divisions et douze régimens devait présenter
+une force de dix-huit mille hommes: mais les maladies,
+les longues marches, les combats, l'avaient réduit à
+huit mille hommes: quinze cents à peine sont parvenus à s'échapper
+à la faveur des bois et de l'obscurité. Le général
+Blücher était resté à son quartier-général des Vertus, où il
+a été témoin des désastres de cette partie de son armée sans
+pouvoir y porter remède.</p>
+
+<p>Aucun homme de la garde n'a été engagé, à l'exception de
+deux des quatre escadrons de service, qui se sont vaillamment
+comportés. Les cuirassiers du premier corps de cavalerie ont
+montré la plus rare intrépidité.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, le général Nansouty ayant débouché
+sur la chaussée, se porta sur Montmirail avec les divisions
+de cavalerie de la garde des généraux Colbert et Laferrière,
+s'empara de la ville et de six cents cosaques qui l'occupaient.</p>
+
+<p>Le 11, à cinq heures du matin, la division de cavalerie
+du général Guyot se porta également sur Montmirail. Différentes
+divisions d'infanterie furent retardées dans leur mouvement
+par la nécessité d'attendre leur artillerie. Les chemins
+de Sézanne à Champ-Aubert sont affreux. Notre artillerie n'a
+pu s'en tirer que par la constance des canonnières et qu'au
+moyen des secours fournis avec empressement par les habitans,
+qui ont amené leurs chevaux.</p>
+
+<p>Le combat de Champ-Aubert, où une partie de l'armée
+russe a été détruite, ne nous a pas conté plus de deux cents
+hommes tués ou blessés. Le général de division comte Lagrange
+est du nombre de ces derniers; il a été légèrement
+blessé à la tête.</p>
+
+<p>L'empereur arriva le 11, à dix heures du matin, à une
+demi-lieue en avant de Montmirail. Le général Nansouty
+était en position avec la cavalerie de la garde, et contenait
+l'armée de Sacken, qui commençait à se présenter. Instruit
+du désastre d'une partie de l'armée russe, ce général avait
+quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du soir, et
+marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté
+Château-Thierry. A onze heures du matin, le 11, il commençait
+à se former, et tout présageait la bataille de Montmirail,
+dont l'issue était d'une si haute importance. Le duc
+de Raguse, avec son corps et le premier corps de cavalerie,
+avait porté son quartier-général à Étoges, sur la route de
+Châlons.</p>
+
+<p>La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix
+heures du matin. L'empereur ordonna au prince de la Moskwa
+de garnir le village de Marchais, par où l'ennemi paraissait
+vouloir déboucher. Ce village fut défendu par la brave
+division du général Ricart avec une rare constance; il fut pris
+et repris plusieurs fois dans la journée.</p>
+
+<p>A midi, l'empereur ordonna au général Nansouty de se
+porter sur la droite, coupant la route de Château-Thierry,
+et forma les seize bataillons de la première division de la
+vieille garde sous le commandement du général Friant en une
+seule colonne le long de la route, chaque colonne de bataillon
+étant éloignée de cent pas.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
+A trois heures, le duc de Trévise, avec les seize
+bataillons de la deuxième division de la vieille garde, qui
+étaient partis le matin de Sézanne, déboucha sur Montmirail.</p>
+
+<p>L'empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions;
+mais la nuit approchait. Il ordonna au général Friant
+de marcher avec quatre bataillons de la vieille garde, dont
+deux du deuxième régiment de grenadiers et deux du
+deuxième régiment de chasseurs, sur la ferme de l'Épine-aux-Bois,
+qui était la clef de la position, et de l'enlever. Le
+duc de Trévise se porta avec six bataillons de la deuxième
+division de la vieille garde sur la droite de l'attaque du général
+Friant.</p>
+
+<p>De la position de la ferme de l'Épine-aux-Bois dépendait
+le succès de la journée. L'ennemi le sentait. Il y avait placé
+quarante pièces de canon; il avait garni les haies d'un triple
+rang de tirailleurs, et formé en arrière des masses d'infanterie.</p>
+
+<p>Cependant, pour rendre cette attaque plus facile, l'empereur
+ordonna au général Nansouty de s'étendre sur la droite,
+ce qui donna à l'ennemi l'inquiétude d'être coupé et le força
+de dégarnir une partie de son centre pour soutenir sa droite.
+Au même moment, il ordonna au général Ricart de céder
+une partie du village de Marchais, ce qui porta aussi l'ennemi
+à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque,
+dans la réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la
+bataille.</p>
+
+<p>Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement,
+et que l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de
+l'apparence d'un succès qu'il croyait réel, le général Friant
+s'élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les quatre bataillons
+de la vieille garde. Ils abordèrent l'ennemi au pas de
+course, et firent sur lui l'effet de la tête de Méduse. Le prince
+de la Moskwa marchait le premier, et leur montrait le chemin
+de l'honneur. Les tirailleurs se retirèrent épouvantés sur les
+masses qui furent attaquées. L'artillerie ne put plus jouer; la
+fusillade devint alors effroyable, et le succès était balancé;
+mais au même moment, le général Guyot, à la tête du premier
+de lanciers, des vieux dragons et des vieux grenadiers
+de la garde impériale, qui défilaient sur la grande route au
+grand trot et au cris de <i>vive l'empereur</i>, passa à la droite
+de la Haute-Epine; ils se jetèrent sur les derrières des masses
+d'infanterie, les rompirent, les mirent en désordre, et tuèrent
+tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de Trévise,
+avec six bataillons de la division du général Michel, secondait
+alors l'attaque de la vieille garde, arrivait au bois,
+enlevait le village de Fontenelle, et prenait tout un parc
+ennemi.</p>
+
+<p>La division des gardes d'honneur défila après la vieille
+garde sur la grande route, et arrivée à la hauteur de l'Epine-aux-Bois,
+fit un à gauche pour enlever ce qui s'était avancé
+sur le village de Marchais. Le général Bertrand, grand-maréchal
+du palais, et le maréchal duc de Dantzick, à la tête
+de deux bataillons de la vieille garde, marchèrent en avant
+sur le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y
+trouvait fut pris ou tué.</p>
+
+<p>En moins d'un quart d'heure, un profond silence succéda
+au bruit du canon et d'une épouvantable fusillade. L'ennemi
+ne chercha plus son salut que dans la fuite: généraux, officiers,
+soldats, infanterie, cavalerie, artillerie, tout s'enfuit
+pêle-mêle.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, la nuit étant obscure, il fallut
+prendre position. L'empereur prit son quartier-général à la
+ferme de l'Épine-aux-Bois.</p>
+
+<p>Le général Michel, de la garde, a été blessé d'une balle
+au bras. Notre perte s'élève au plus à mille hommes tués ou
+blessés. Celle de l'ennemi est au moins de huit mille tués ou
+prisonniers; on lui a pris beaucoup de canons et six drapeaux.
+Cette mémorable journée, qui confond l'orgueil et la jactance
+de l'ennemi, a anéanti l'élite de l'armée russe. Le quart de
+notre armée n'a pas été engagé.</p>
+
+<p>Le lendemain 12, à neuf heures du matin, le duc de Trévise
+suivit l'ennemi sur la route de Château-Thierry. L'empereur,
+avec deux divisions de cavalerie de la garde et quelques
+bataillons, se rendit à Vieux-Maisons, et de là prit la
+route qui va droit à Château-Thierry. L'ennemi soutenait sa
+retraite avec huit bataillons qui étaient arrivés tard la veille
+et qui n'avaient pas donné. Il les appuyait de quelques escadrons
+et de trois pièces de canon. Arrivé au petit village des
+Carquerets, il parut vouloir défendre la position qui est
+derrière le ruisseau, et couvrir le chemin de Château-Thierry.</p>
+
+<p>Une compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite-Noue,
+culbuta les tirailleurs de l'ennemi, qui fut poursuivi
+jusqu'à sa dernière position. Six bataillons de la vieille garde
+à toute distance de déploiement, occupaient la plaine, à cheval
+sur la grande route.</p>
+
+<p>Le général Nansouty, avec les divisions de cavalerie des
+généraux Laferrière et Defrance, eut ordre de faire un mouvement
+à droite et de se porter entre Château-Thierry et l'arrière-garde
+ennemie. Ce mouvement fut exécuté avec autant
+d'habileté que d'intrépidité.
+La cavalerie ennemie se porta de tous les points sur sa
+gauche pour s'opposer à la cavalerie française; elle fut culbutée
+et forcée de disparaître du champ de bataille.</p>
+
+<p>Le brave général Letort, avec les dragons de la seconde
+division de la garde, après avoir repoussé la cavalerie de
+l'ennemi, s'élança sur les flancs et les derrières de huit masses
+d'infanterie qui formaient l'arrière-garde ennemie. Cette division
+brûlait d'égaler ce que les chevaux-légers, les dragons et
+les grenadiers à cheval du général Guyot avaient fait la veille.
+Elle enveloppa de tous côtés ces masses, et en fit un horrible
+carnage. Les trois pièces de canon, le général russe Freudenreich,
+qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout
+ce qui composait ses bataillons a été tué ou fait prisonnier.
+Le nombre de prisonniers faits dans cette brillante affaire s'élève
+à plus de deux mille hommes. Le colonel Carely, du
+dixième de hussards, s'est fait remarquer. Nous arrivâmes
+alors sur les hauteurs de Château-Thierry, d'où nous vîmes
+les restes de cette armée fuyant dans le plus grand désordre,
+et gagnant en toute hâte ses ponts. Les grandes routes leur
+étaient coupées; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite
+de la Marne. Le prince Guillaume de Prusse, qui était resté
+à Château-Thierry avec une réserve de deux mille hommes,
+s'avança à la tête des faubourgs pour protéger la fuite de cette
+masse désorganisée. Deux bataillons de la garde arrivèrent
+alors au pas de course. A leur aspect, le faubourg et la rive
+gauche furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts, et démasqua
+sur la rive droite une batterie de douze pièces de canon:
+cinq cents hommes de la réserve du prince Guillaume ont
+été pris.</p>
+
+<p>Le 12 au soir, l'empereur a pris son quartier-général au
+petit château de Nesle.</p>
+
+<p>Le 13, dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les
+ponts de Château-Thierry.</p>
+
+<p>L'ennemi ne pouvant se retirer ni sur la route d'Épernay,
+qui lui était coupée, ni sur celle qui passe par la ville de
+Soissons, que nous occupons, a pris la traverse dans la direction
+de Reims. Les habitans assurent que de toute cette
+armée il n'est pas passé à Château-Thierry dix mille hommes,
+dans le plus grand désordre. Peu de jours auparavant, ils
+l'avaient vue florissante et pleine de jactance. Le général
+d'Yorck disait que dix obusiers suffiraient pour se rendre
+maître de Paris. En allant, ces troupes ne parlaient que de
+Paris; en revenant, c'est la paix qu'elles invoquaient.</p>
+
+<p>On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent
+les cosaques; il n'est point de vexations, de cruautés, de
+crimes que ces hordes de barbares n'aient commis. Les paysans
+les poursuivent, les attaquent dans les bois comme des
+bêtes féroces, s'en saisissent et les mènent partout où il y a
+des troupes françaises. Hier, ils en ont conduit plus de trois
+cents à Vieux-Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans
+les bois pour échapper aux vainqueurs, tombent dans leurs
+mains, et augmentent à chaque instant le nombre des prisonniers.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 15 février au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 13, à trois heures après midi, le pont de Château-Thierry
+fut raccommodé. Le duc de Trévise passa la Marne,
+et se mit à la suite de l'ennemi, qui, dans un épouvantable
+désordre, paraît s'être retiré sur Soissons et sur Reims, par
+la route de traverse de la Fère en Tardenois.</p>
+
+<p>Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de
+Silésie, était constamment resté à Vertus pendant les trois
+jours qui ont anéanti son armée. Il recueillit douze cents
+hommes des débris du corps du général Alsuffiew battu à
+Champ-Aubert, qu'il réunit à une division russe du corps
+de Langeron, arrivée de Mayence et commandée par le lieutenant-général
+Ouroussoff. Il était trop faible pour entreprendre
+quelque chose; mais le 13 il fut joint par un corps prussien
+du général Kleist, composé de quatre brigades. Il se mit
+alors à la tête de ces vingt mille hommes et marcha contre
+le duc de Raguse, qui occupait toujours Étoges. Dans la nuit
+du 13 au 14, ne jugeant pas ses forces suffisantes pour se
+mesurer contre l'ennemi, le duc de Raguse se mit en retraite
+et s'appuya sur Montmirail, où il était de sa personne le 14 à
+sept heures du matin.</p>
+
+<p>L'empereur partit le même jour de Château-Thierry à
+quatre heures du matin, et arriva à huit heures à Montmirail.
+Il fit sur-le-champ attaquer l'ennemi, qui venait de
+prendre position avec le corps de ses troupes au village de
+Vauchamp. Le duc de Raguse attaqua ce village. Le général
+Grouchy, à la tête de la cavalerie, tourna la droite de l'ennemi
+par les villages et par les bois, et se porta à une lieue
+au-delà de la position de l'ennemi. Pendant que le village de
+Vauchamp était attaqué vigoureusement, défendu de même,
+pris et repris plusieurs fois, le général Grouchy arriva sur
+les derrières de l'ennemi, entoura, et sabra trois carrés, et
+accula le reste dans les bois. Au même instant, l'empereur
+fit charger par notre droite ses quatre escadrons de service,
+commandés par le chef d'escadron de la garde La Biffe. Cette
+charge fut aussi brillante qu'heureuse. Un carré de deux mille
+hommes fut enfoncé et pris. Toute la cavalerie de la garde
+arriva alors au grand trot, et l'ennemi fut poussé l'épée dans
+les reins. A deux heures, nous étions au village de Fromentières;
+l'ennemi avait perdu six mille hommes faits prisonniers,
+dix drapeaux et trois pièces de canon.</p>
+
+<p>L'empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur
+Champ-Aubert à une lieue sur les derrières de l'ennemi. En
+effet, l'ennemi continuant sa retraite, arriva sur ce point à la
+nuit. Il était entouré de tous côtés, et tout aurait été pris si
+le mauvais état des chemins avait permis à douze pièces d'artillerie
+légère de suivre la cavalerie du général Grouchy.
+Toutefois, et quoique la nuit fût obscure, trois carrés de cette
+infanterie furent enfoncés, tués ou pris, et les autres poursuivis
+vivement jusqu'à Étoges; la cavalerie s'empara aussi
+de trois pièces de canon. L'arrière-garde ennemie était faite
+par la division russe; elle fut attaquée par le premier régiment
+de marine du duc de Raguse, abordée à la baïonnette,
+rompue, et on lui fit mille prisonniers, avec le lieutenant-général
+Ouroussoff qui la commandait, et plusieurs colonels.</p>
+
+<p>Les résultats de cette brillante journée sont dix mille prisonniers,
+dix pièces de canon, dix drapeaux et un grand nombre
+d'hommes tués à l'ennemi.</p>
+
+<p>Notre perte n'excède pas trois ou quatre cents hommes
+tués ou blessés; ce qui est dû à la manière franche dont les
+troupes ont abordé l'ennemi et à la supériorité de notre cavalerie
+qui le décida, aussitôt qu'il s'en aperçut, à mettre son
+artillerie en retraite; de sorte qu'il a marché constamment
+sous la mitraille de soixante bouches à feu, et que des soixante
+pièces de canon qu'il avait, il ne nous en a opposé que deux
+ou trois.</p>
+
+<p>Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais,
+comte Bertrand, le duc de Dantzick et le prince de la Moskwa,
+ont constamment été à la tête des troupes.</p>
+
+<p>Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions
+de cavalerie Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la
+garde s'est couverte de gloire; rien n'égale son intrépidité.
+Le général Lion, de la garde, a été légèrement blessé. Le duc
+de Raguse fait une mention particulière du premier régiment
+de marine; le reste de l'infanterie, soit de la garde, soit de
+la ligne, n'a pas tiré un coup de fusil.</p>
+
+<p>Ainsi, cette armée de Silésie, composée des corps russes
+de Sacken et de Langeron, des corps prussiens d'Yorck et
+de Kleist, et forte de près de quatre-vingt mille hommes, a
+été, en quatre jours, battue, dispersée, anéantie, sans affaire
+générale, et sans occasionner aucune perte proportionnée à
+de si grands résultats.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 17 février au matin.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur, en partant de Nogent le 9, pour manoeuvrer
+sur les corps ennemis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux
+sur Paris, laissa les corps du duc de Bellune et du général
+Gérard en avant de Nogent; le septième corps du duc de
+Reggio, à Provins, chargé de la défense des ponts de Bray
+et de Montereau, et le général Pajol sur Montereau et
+Melun.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, ayant eu avis que plusieurs divisions
+de l'armée autrichienne avaient marché de Troyes dans la
+journée du 10, pour s'avancer sur Nogent, fit repasser la
+Seine à son corps de l'armée, laissant le général Bourmont avec
+douze cents hommes à Nogent pour la défense de la ville.</p>
+
+<p>L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela
+ses attaques toute la journée, et toujours en vain; il
+fut vivement repoussé, avec perte de quinze cent hommes
+tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le général Bourmont avait barricadé les rues, crénelé les
+maisons, et pris toutes ses mesures pour une vigoureuse défense.
+Ce général, qui est un officier de distinction, fut blessé
+au genou; le colonel Ravier le remplaça. L'ennemi renouvela
+l'attaque le 12, mais toujours infructueusement. Nos jeunes
+troupes se sont couvertes de gloire.</p>
+
+<p>Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de deux mille
+hommes.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, ayant appris que l'ennemi avait passé
+à Bray, jugea convenable de faire couper le pont de Nogent,
+et se porta sur Nangis. Le duc de Reggio ordonna de faire
+sauter les ponts de Montereau et de Melun, et se retira sur
+la rivière d'Yères.</p>
+
+<p>Le 16, l'empereur est arrivé sur l'Yères, et a porté son
+quartier-général à Guignes.</p>
+
+<p>Le soir de la bataille de Vauchamp (le 14), le duc de
+Raguse fit attaquer l'ennemi à huit heures sur Etoges; il lui
+a pris neuf pièces de canon, et il a achevé la destruction de
+la division russe: on a compté sur ce seul point, au champ
+de bataille, treize cents morts.</p>
+
+<p>Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp ont été beaucoup
+plus considérables qu'on ne l'a annoncé.</p>
+
+<p>L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble.
+Les atrocités commises par les cosaques surpassent tout ce
+que l'on peut imaginer. Dans leur féroce ivresse, ils ont porté
+leurs attentats sur des femmes de soixante ans et sur des jeunes
+filles de douze; ils ont ravagé et détruit les habitations. Les
+paysans, ne respirant que la vengeance, conduits par des
+vieux militaires réformés, et armés avec des fusils de l'ennemi
+ramassés sur le champ de bataille, battent les bois, et font
+main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent: on estime déjà à
+plus de deux mille hommes ceux qu'ils ont pris; ils en ont
+tué plusieurs centaines. Les Russes épouvantés se rendent à
+nos colonnes de prisonniers, pour y trouver un asile. Les
+mêmes causes produiront les mêmes effets dans tout l'empire;
+et ces armées, qui entraient, disaient-elles, sur notre territoire
+pour y porter la paix, le bonheur, les sciences et les
+arts, y trouveront leur anéantissement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>A. S. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur a fait marcher, le 18 au matin, sur les ponts
+de Bray et de Montereau.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio s'est porté sur Provins.</p>
+
+<p>S. M. étant informée que le corps du général de Wrede et
+des Wurtembergeois était en position à Montereau, s'y est
+porté avec les corps du duc de Bellune et du général Gérard,
+la garde à pied et à cheval.</p>
+
+<p>De son côté, le général Pajol marchait de Melun sur Montereau.</p>
+
+<p>L'ennemi a défendu la position.</p>
+
+<p>Il a été culbuté et si vivement, que la ville et les ponts
+sur l'Yonne et la Seine ont été enlevés de vive force; de sorte
+que ces ponts sont intacts, et nous les passons pour suivre
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous avons dans ce moment environ trois mille prisonniers
+bavarois et wurtembergeois, dont un général et cinq pièces
+de canon.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 19 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le duc de Raguse marchait sur Châlons lorsqu'il apprit
+qu'une colonne de la garde impériale russe, composée de
+deux divisions de grenadiers, se portait sur Montmirail. Il
+fit volte-face, marcha à l'ennemi, lui prit trois cents hommes,
+le repoussa sur Sézanne, d'où les mouvemens de l'empereur
+ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes.</p>
+
+<p>Le comte Grouchy, avec la division d'infanterie du général
+Leval et trois divisions du deuxième corps de cavalerie,
+passait à la Ferté-sous-Jouarre.</p>
+
+<p>Les avant postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons.</p>
+
+<p>Le 17, à la pointe du jour, l'empereur a marché de Guignes
+sur Nangis. Le combat de Nangis a été des plus brillans.</p>
+
+<p>Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec
+trois divisions qui formaient son corps d'armée.</p>
+
+<p>Le général Pahlen, commandant les troisième et quatorzième
+divisions russes et beaucoup de cavalerie, était à Mormant.</p>
+
+<p>Le général de division Gérard, officier de la plus haute
+espérance, déboucha au village de Mormant sur l'ennemi.
+Un bataillon du trente-deuxième régiment d'infanterie, toujours
+digne de son ancienne réputation, qui le fit distinguer
+il y a vingt ans par l'empereur aux batailles de Castiglione,
+entra dans le village au pas de charge. Le comte de Valmy, à
+la tête des dragons du général Treilhard venant d'Espagne,
+et qui arrivaient à l'armée, tourna le village par sa gauche.
+Le comte Milhaud, avec le cinquième corps de cavalerie, le
+tourna par sa droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses
+batteries. Dans un instant tout fut décidé. Les carrés
+formés par les divisions russes furent enfoncés. Tout fut pris,
+généraux et officiers: six mille prisonniers, dix mille fusils,
+seize pièces de canon et quarante caissons sont tombés en
+notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué d'être pris:
+il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent. Il avait annoncé au
+sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins, qu'il serait le 18
+à Paris. En retournant, il ne s'arrêta qu'un quart d'heure, et
+eut la franchise de dire à son hôte: «J'ai été bien battu;
+deux de mes divisions ont été prises; dans deux heures vous
+verrez les Français.»</p>
+
+<p>Le comte de Valmy se porta sur Provins, avec le duc de
+Reggio; le duc de Tarente sur Donnemarie.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le-Comte. Le général
+de Wrede, avec ses deux divisions bavaroises, y était
+en position. Le général Gérard les attaqua et les mit en déroute.
+Les huit ou dix mille hommes qui composaient le corps
+bavarois étaient perdus, si le général L'héritier, qui commande
+une division de dragons, avait chargé comme il le devait;
+mais ce général, qui s'est distingué dans tant d'occasions, a
+manqué celle qui s'offrait à lui. L'empereur lui en a fait témoigner
+son mécontentement. Il ne l'a pas fait traduire à un
+conseil d'enquête, certain que, comme à Hoff en Prusse et à
+Znaïm en Moravie, où il commandait le dixième régiment
+de cuirassiers, il méritera des éloges, et réparera sa faute.</p>
+
+<p>S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au
+général Treilhard et à sa division, au général Gérard et à
+son corps d'armée.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la nuit du 17 au 18 au château de
+Nangis.</p>
+
+<p>Le 18, à la pointe du jour, le général Château s'est porté
+sur Montereau. Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au
+soir. Il s'est arrêté à Salins: c'est une faute grave. L'occupation
+des ponts de Montereau aurait fait gagner à l'empereur
+un jour, et permis de prendre l'armée autrichienne en flagrant
+délit.</p>
+
+<p>Le général Château arriva devant Montereau à dix heures
+du matin; mais dès neuf heures le général Bianchi, commandant
+le premier corps autrichien, avait pris position avec
+deux divisions autrichiennes et la division wurtembergeoise,
+sur les hauteurs en avant de Montereau, couvrant les ponts
+et la ville. Le général Château l'attaqua; n'étant pas soutenu
+par les autres divisons du corps d'armée, il fut repoussé. Le
+sieur Lecouteulx, qui avait été envoyé le matin en reconnaissance,
+ayant eu son cheval tué, a été pris. C'est un intrépide
+jeune homme.</p>
+
+<p>Le général Gérard soutint le combat pendant toute la matinée.
+L'empereur s'y porta au galop. A deux heures après-midi,
+il fit attaquer le plateau. Le général Pajol, qui marchait
+par la route de Melun, arriva sur ces entrefaites, exécuta
+une belle charge, culbuta l'ennemi et le jeta dans la Seine
+et dans l'Yonne. Les braves chasseurs du septième débouchèrent
+sur les ponts, que la mitraille de plus de soixante
+pièces de canon empêcha de faire sauter, et nous obtînmes le
+double résultat de pouvoir passer les ponts au pas de charge,
+de prendre quatre mille hommes, quatre drapeaux, six pièces
+de canon, et de tuer quatre à cinq mille hommes à l'ennemi.</p>
+
+<p>Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la
+plaine. Le général Duhesme, officier d'une rare intrépidité
+et d'une longue expérience, déboucha sur le chemin de Sens;
+l'ennemi fut poussé dans toutes les directions, et notre armée
+défila sur les ponts. La vieille garde n'eut qu'à se montrer:
+l'ardeur des troupes du général Gérard et du général Pajol
+l'empêcha de participer à l'affaire.</p>
+
+<p>Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs; des
+coups de fusil tirés par les fenêtres augmentèrent les embarras
+de l'ennemi. Les Autrichiens et les Wurtembergeois jetèrent
+leurs armes. Un général wurtembergeois a été tué. Un général
+autrichien a été pris, ainsi que plusieurs colonels, parmi
+lesquels se trouve le colonel du régiment de Collorédo, pris
+avec son état-major et son drapeau.</p>
+
+<p>Dans la même journée, les généraux Charpentier et Alix
+débouchèrent de Melun, traversèrent la forêt de Fontainebleau
+et en chassèrent les cosaques et une brigade autrichienne.
+Le général Alix arriva à Moret.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente arriva devant Bray.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins
+sur Nogent.</p>
+
+<p>Le général de brigade Montbrun, qui avait été chargé avec
+dix-huit cents hommes, de défendre Moret et Fontainebleau,
+les avait abandonnés et s'était retiré sur Essonne. Cependant
+la forêt de Fontainebleau pouvait être disputée pied à pied.</p>
+
+<p>Le major-général a ordonné la suspension du général Montbrun
+et l'a envoyé devant un conseil d'enquête.</p>
+
+<p>Une perte qui a sensiblement affecté l'empereur est celle
+du général Château. Ce jeune officier, qui donnait les plus
+grandes espérances, a été blessé mortellement sur le pont de
+Montereau, où il était avec les tirailleurs. S'il meurt, et le
+rapport des chirurgiens donne peu d'espoir, il mourra du
+moins accompagné des regrets de toute l'armée, mort digne
+d'envie et bien préférable à l'existence, pour tout militaire
+qui ne la conserverait qu'en survivant à sa réputation, et en
+étouffant les sentimens que doivent lui inspirer dans ces
+grandes circonstances la défense de la patrie et l'honneur du
+nom français.</p>
+
+<p>Le palais de Fontainebleau a été conservé. La général autrichien
+Hardeck, qui est entré dans la ville, y avait placé
+des sentinelles pour le défendre des excès des cosaques, qui
+sont cependant parvenus à piller des portiers et à enlever des
+couvertures dans les écuries. Les habitans ne se plaignent
+point des Autrichiens, mais de ces Tartares, monstres qui déshonorent
+le souverain qui les emploie et les armées qui les
+protègent. Ces brigands sont couverts d'or et de bijoux. On
+a trouvé jusqu'à huit et dix montres sur ceux que les soldats
+et les paysans ont tués: ce sont de véritables voleurs de grands
+chemins.</p>
+
+<p>L'empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales
+de Brest et du Poitou. Il les a passées en revue: «Montrez,
+leur dit-il, de quoi sont capables les hommes de l'Ouest;
+ils furent de tout temps les fidèles défenseurs de leur pays,
+et les plus fermes appuis de la monarchie.»</p>
+
+<p>S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé
+sur les hauteurs de Montereau.</p>
+
+<p>Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince
+royal de Wurtemberg.</p>
+
+<p>Ainsi, l'armée de Schwartzenberg se trouve entamée par la
+défaite de Kleist, ce corps en ayant toujours fait partie, par la
+défaite de Wittgenstein, par celle du corps bavarois, de la
+division wurtembergeoise et du corps du général Bianchi.</p>
+
+<p>L'empereur a accordé aux trois divisions de la vieille garde à
+cheval cinq cents décorations de la légion-d'honneur; il en a
+accordé également à la vieille garde à pied. Il en a donné cent
+à la cavalerie du général Treilhard, et un pareil nombre à
+celle du général Milhaud.</p>
+
+<p>On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges,
+de Saint-Wladimir, de Sainte-Anne, prises sur les
+hommes qui couvrent les différens champs de bataille.</p>
+
+<p>Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau
+ne s'élève pas à plus quatre cents hommes tués ou blessés,
+ce qui, quoique invraisemblable, est pourtant l'exacte vérité.</p>
+
+<p>La ville d'Épernay ayant eu connaissance des succès de
+notre armée, a sonné le tocsin, barricadé ses rues, refusé le
+passage à une colonne de deux mille hommes et fait des prisonniers.
+Que cet exemple soit imité partout, et il est à présumer
+que bien peu d'hommes des armées ennemies repasseront
+le Rhin.</p>
+
+<p>Les villes de Guise et de Saint-Quentin ont aussi fermé
+leurs portes et déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se
+présentait devant elles des forces suffisantes et de l'infanterie.
+Elles n'ont pas fait comme Reims, qui a eu la faiblesse d'ouvrir
+ses portes à cent cinquante cosaques, et qui, pendant
+huit jours, les a complimentés et bien traités. Nos annales
+conserveront le souvenir des populations qui ont manqué à
+ce qu'elles devaient à elles-mêmes et à l'honneur. Elles exalteront,
+au contraire, celles qui, comme Lyon, Chalons-sur-Saône,
+Tournus, Sens, Saint-Jean-de-Losne, Vitry, Châlons-sur-Marne,
+ont payé leurs dettes envers la patrie, et se
+sont souvenues de ce qu'exigeait la gloire du nom français.
+La Franche-Comté, les Vosges et l'Alsace ne l'oublieront pas
+au moment du mouvement rétrograde des alliés. Le duc de
+Castiglione, qui a réuni à Lyon une armée d'élite, marche
+pour fermer la retraite aux ennemis.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 21 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le baron Marulaz, commandant à Besançon, écrit ce qui
+suit:</p>
+
+<p>Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Bréguille,
+dans la nuit; il a fait jouer sur la ville deux batteries
+d'obusiers et de canons, et il a tenté une attaque sur le fort
+de Chandonne: il a partout été repoussé, aux cris de <i>vive
+l'empereur</i>. Il a perdu plus de douze cents hommes. Quelque
+part que l'ennemi se présente, nous sommes en mesure de le
+bien recevoir.</p>
+
+<p>Tous les cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans,
+se reploient en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent,
+et prennent et tuent un grand nombre. A Nogent, ces
+Tartares, qui n'ont rien d'humain, ont incendié des granges,
+auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les habitans étant
+sortis pour venir l'éteindre, les cosaques les ont chargés et
+ont rallumé le feu. Dans un village de l'Yonne, les cosaques
+s'amusant à incendier une belle ferme, le tocsin sonna, et les
+habitans en jetèrent une trentaine dans les flammes.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre a couché le 17 à Bray; il avait fait
+marquer son quartier-général pour le jour suivant à Fontainebleau.
+L'empereur d'Autriche n'a pas quitté Troyes.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon a eu le 20 au soir son quartier-général à
+Nogent.</p>
+
+<p>Toute l'armée entière se dirige sur Troyes.</p>
+
+<p>Le général Gérard est arrivé avec son corps et la division de
+cavalerie du général Roussel, à Sens; il a son avant-garde à
+Villeneuve-l'Archevêque. L'avant-garde du duc de Reggio
+est à moitié chemin de Nogent à Troyes, à Châtres et à Mesgrigny;
+celle du duc de Tarente est à Pavillon. Le duc de Raguse
+est à Sézanne, observant les mouvemens du général Wintzingerode,
+qui, ayant quitté Soissons, s'est porté par Reims
+sur Châlons, pour se réunir au débris de général Blücher.
+Le duc de Raguse tomberait sur son flanc gauche s'il s'engageait
+de nouveau.</p>
+
+<p>Soissons est une place à l'abri d'un coup de main. Le général
+Wintzingerode, à la tête de quatre à cinq mille hommes
+de troupes légères, la somma de se rendre. Le général Rusca
+répondit comme il devait. Wintzingerode mit ses douze pièces
+de canon en batterie; malheureusement le premier coup
+tua le général Rusca. Mille hommes de gardes nationales étaient
+la seule garnison qu'il y eût dans la place; ils s'épouvantèrent,
+et l'ennemi entra à Soissons, où il commit toutes les
+horreurs imaginables. Les généraux qui se trouvaient dans la
+place, et qui devaient prendre le commandement à la mort
+du général Rusca, seront traduits à un conseil d'enquête; car
+cette ville ne devait pas être prise.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise à réoccupé Soissons le 19, et en a réorganisé
+la défense.</p>
+
+<p>Le général Vincent écrit de Château-Thierry que deux
+cent cinquante coureurs ennemis étant revenus à Fère-en-Tardenoy,
+M. d'Arbaud-Missun s'est porté contre eux, avec
+soixante chevaux du troisième régiment des gardes-d'honneur
+qu'il a réunis, et avec le secours des gardes nationaux des villages,
+il a battu ces coureurs, en a tué plusieurs, et a chassé
+le reste.</p>
+
+<p>Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin-le Bosnay,
+sur la vieille route de Nogent à Troyes. L'ennemi
+avait huit cents chevaux environ. Il l'a fait attaquer par trois
+cents hommes, qui l'ont culbuté, lui ont fait cent soixante
+prisonniers, tué une vingtaine d'hommes et pris une centaine
+de chevaux. Il a poursuivi l'ennemi et le poursuit encore l'épée
+dans les reins.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée
+considérable, composé de troupes d'élite, pour se porter en
+Franche-Comté et en Suisse.</p>
+
+<p>Le congrès de Châtillon continue toujours, mais l'ennemi
+y porte toute espèce d'entraves. Les cosaques arrêtent à chaque
+pas les courriers, et leur font faire des détours tels, que,
+quoiqu'on ne soit qu'à trente lieues de Châtillon en ligne
+droite, les courriers n'arrivent qu'après quatre à cinq jours
+de course. C'est la première fois qu'on viole ainsi le droit des
+gens. Chez les nations les moins civilisées, les courriers des
+ambassadeurs sont respectés, et aucun empêchement n'est mis
+aux communications des négociateurs avec leur gouvernement.</p>
+
+<p>Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands
+malheurs, si, l'ennemi parvenant à leurs portes, ils lui eussent
+livré leur ville sans défense. Le pillage, la dévastation et
+l'incendie auraient fini les destinées de cette belle capitale.</p>
+
+<p>Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorables
+à nos ennemis, puisqu'elle leur a permis d'évacuer
+leur artillerie et leurs bagages par tous les chemins. Sans cela,
+plus de la moitié de leurs voitures seraient tombées en notre
+pouvoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 24 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'empereur s'est rendu le 22, à deux heures après midi,
+dans la petite ville de Mery-sur-Seine.</p>
+
+<p>Le général Boyer a attaqué à Mery les débris des corps des
+généraux Blücher, Sacken et Yorck, qui avaient passé l'Aube
+pour rejoindre l'armée du prince de Schwartzenberg à Troyes.
+Le général Boyer a poussé l'ennemi au pas de charge, l'a culbuté
+et s'est emparé de la ville. L'ennemi, dans sa rage, y
+a mis le feu avec tant de rapidité, qu'il a été impossible de traverser
+l'incendie pour le poursuivre. Nous avons fait une centaine
+de prisonniers.</p>
+
+<p>Du 22 au 23, l'empereur a eu son quartier-général au petit
+bourg de Châtres.</p>
+
+<p>Le 23, le prince Wenzel-Lichtenstein est arrivé au quartier-général.
+Ce nouveau parlementaire était envoyé par le
+prince Schwartzenberg pour proposer un armistice.</p>
+
+<p>Le général Milhaud, commandant la cavalerie du cinquième
+corps, a fait prisonniers deux cents hommes à cheval,
+entre Pavillon et Troyes.</p>
+
+<p>Le général Gérard, parti de Sens et marchant par Ville-neuve-l'Archevêque,
+Villemont et Saint-Liebaut, a rencontré
+l'arrière-garde du prince Maurice de Lichtenstein, lui a
+pris six pièces de canon et six cents hommes montés, qui
+ont été entourés par la brave division de cavalerie du général
+Roussel.</p>
+
+<p>Le 23, nos troupes investissaient Troyes de tous côtés. Un
+aide-de-camp russe est venu aux avant-postes, pour demander
+le temps d'évacuer la ville, sans quoi elle serait brûlée.
+Cette considération a arrêté les mouvemens de l'empereur.</p>
+
+<p>La ville a été évacuée dans la nuit, et nous y sommes entrés
+ce matin.</p>
+
+<p>Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles
+les habitans ont été en proie pendant les dix-sept
+jours de l'occupation de l'ennemi. On se peindrait aussi difficilement
+l'enthousiasme et l'exaltation des sentimens qu'ils
+ont montrés à l'arrivée de l'empereur. Une mère qui voit ses
+enfans arrachés à la mort, des esclaves qui voient briser leurs
+fers après la captivité la plus cruelle, n'éprouvent pas une
+joie plus vive que celle que les habitans de Troyes ont manifestée.
+Leur conduite a été honorable et digne d'éloges. Le
+théâtre a été ouvert tous les soirs, mais aucun homme, aucune
+femme, même des classes inférieures, n'a voulu y paraître.</p>
+
+<p>Le sieur Gau, ancien émigré, et le sieur Viderange, ancien
+garde-du-corps, se sont prononcés en faveur de l'ennemi,
+et ont porté la croix de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant
+une commission prévôtale et condamnés à mort. Le premier
+a subi son jugement; le deuxième a été condamné par
+contumace.</p>
+
+<p>La population entière demande à marcher. «Vous aviez
+bien raison, s'écriaient les habitans, en entourant l'empereur,
+de nous dire de nous lever en masse. La mort est préférable
+aux vexations, aux mauvais traitemens, aux cruautés que
+nous avons éprouvés pendant dix-sept jours.»</p>
+
+<p>Dans tous les villages, les habitans sont en armes; ils font
+partout main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les
+hommes isolés, les prisonniers se présentent d'eux-mêmes
+aux gendarmes, qu'ils ne regardant plus comme des gardiens,
+mais comme des protecteurs.</p>
+
+<p>Le général Vincent écrit de Château-Thierry, le 22, que
+l'ennemi ayant voulu frapper des réquisitions sur les communes
+de Bazzy, Passi et Vincelle, les gardes nationaux se
+sont réunis et ont repoussé l'ennemi, après lui avoir pris et
+blessé plusieurs hommes. Le même général écrit à la même
+date, qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant approché
+de Château-Thierry, il l'a fait attaquer par un détachement
+du troisième régiment des gardes-d'honneur, commandé
+par le chef d'escadron d'Andlaw, et soutenu par les
+gardes nationales de Château-Thierry, et des communes de
+Blesmes et Cruzensi. L'ennemi a été chassé et mis en déroute;
+douze cosaques et quatorze chevaux ont été pris. Les gardes
+nationaux étaient à la recherche du reste de cette troupe, qui
+s'est sauvée dans les bois. S. M. a accordé trois décorations
+de la légion-d'honneur au détachement du troisième régiment
+des gardes-d'honneur, et un pareil nombre aux gardes nationaux.</p>
+
+<p>Le comte de Valmy s'est dirigé, aujourd'hui 24, sur Bar-sur-Seine.
+Arrivé à Saint-Paar, il a trouvé l'arrière-garde
+du général Giulay, l'a fait charger, l'a mise en déroute et
+lui a fait douze cents prisonniers. Il est probable que le comte
+de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.</p>
+
+<p>Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière, soutenu
+par le duc de Reggio; il s'est porté sur Lusigny, et a
+passé la Barce. Le général Duhesme a pris position à Montieramey,
+près Vandoeuvre.</p>
+
+<p>Le comte Flahaut, aide-de-camp de l'empereur Napoléon,
+le comte Ducca, aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, le
+comte Schouvaloff, aide-de-camp de l'empereur de Russie,
+et le général de Rauch, chef du corps du génie du roi de
+Prusse, sont réunis à Lusigny, pour traiter des conditions
+d'une suspension d'armes.</p>
+
+<p>Ainsi, dans la journée du 24, la capitale de la Champagne
+a été délivrée, et nous avons fait environ deux mille prisonniers,
+dont un bon nombre d'officiers. On a de plus trouvé
+dans les hôpitaux de la ville un millier de blessés, officiers
+et soldats, abandonnés par l'ennemi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 27 février 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26, le quartier-général était à Troyes.</p>
+
+<p>Le duc de Reggio était à Bar-sur-Aube, avec le général
+Gérard, et le second corps de cavalerie, commandé par le
+comte de Valmy.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente avait son quartier-général à Mussy-l'Evêque,
+et ses avant-postes à Châtillon; il marchait sur l'Aube
+et sur Clairvaux.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione, qui a sous ses ordres une armée de
+quarante mille hommes, dont une grande partie se compose
+de troupes d'élite, était en mouvement.</p>
+
+<p>Le général Marchand était à Chambéry, le général Dessaix
+sous les murs de Genève, et le général Meusnier était entré à
+Mâcon.</p>
+
+<p>Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir; le
+général autrichien Bubna, qui avait menacé Lyon, était en
+retraite de tous côtés; dès le 20, on évaluait sa perte, sur
+différens points, à quinze cents hommes, dont six cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est à Arcis-sur-Aube, le duc de
+Bellune à Plancy, le duc de Padoue à Nogent; on marchait
+sur les derrières des corps de Blücher, Sacken, Yorck et
+Kleist, qui avaient reçu des renforts de Soissons, et qui manoeuvraient
+sur le corps du duc de Raguse, qui se trouvait à
+la Ferté-Gaucher.</p>
+
+<p>Le général Duhesme a enlevé Bar-sur-Aube à la baïonnette,
+et en faisant des prisonniers, parmi lesquels sont plusieurs
+officiers bavarois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 5 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>S.M. l'empereur et roi avait, le 5, son quartier-général à
+Bery-le-Bac, sur l'Aisne.</p>
+
+<p>L'armée ennemie de Blücher, Sacken, Yorck, Winzingerode
+et de Bulow était en retraite; sans la trahison du commandant
+de la ville de Soissons, qui a livré ses portes, cette
+armée était perdue.</p>
+
+<p>Le général Corbineau est entré, le 5, à Reims, à quatre
+heures du matin.</p>
+
+<p>Nous avons battu l'ennemi aux combats de Lisy-sur-Ourcq
+et de May.</p>
+
+<p>Le résultat des diverses affaires, est: quatre mille prisonniers,
+six cents voitures de bagages, plusieurs pièces de canon,
+et la délivrance de la ville de Reims.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Craonne, le 7 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Il y a eu aujourd'hui ici une bataille très-glorieuse pour
+les armées françaises.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur et roi a battu les corps des généraux ennemis
+Witzingerode, Woronzoff et Langeron, réunis aux
+débris du corps du général Sacken.</p>
+
+<p>Nous avons déjà deux mille prisonniers et plusieurs pièces
+de canon.</p>
+
+<p>Notre armée est à la poursuite de l'ennemi sur la route de
+Laon.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 9 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>L'armée du général Blücher, composée des débris des corps
+des généraux Sacken, Kleist et Yorck, se retira, après les batailles
+de Montmirail et de Vauchamp, par Reims, sur Châlons.
+Elle y reçut les deux dernières divisions du corps du
+général Langeron, qui étaient encore restées devant Mayence,
+et elle y reforma ses cadres. Sa perte avait été telle, qu'elle
+fut obligée de les réduire à moitié, quoiqu'il lui fût arrivé
+plusieurs convois de recrues de ses réserves.</p>
+
+<p>L'armée dite du nord, composée de quatre divisions russes,
+sous les ordres des généraux Witzingerode, Woronzoff et
+Strogonow, et d'une division prussienne sous les ordres du
+général Bulow, remplaçait, à Châlons et à Reims, l'armée de
+Silésie.</p>
+
+<p>Celle-ci passa l'Aube à Arcis, pendant que le prince de
+Schwartzenberg bordait la droite de la Seine, et, par suite des
+combats de Nangis et de Montereau, évacuait tout le pays
+entre la Seine et l'Yonne.</p>
+
+<p>Le 22 février, le général Blücher se présenta devant Méry.
+Il avait déjà passé le pont lorsque le général de division
+Boyer marcha sur lui à la baïonnette, le culbuta et le rejeta
+de l'autre côté de la rivière; mais l'ennemi mit le feu au pont
+et à la petite ville de Méry, et l'incendie fut si violent, que
+pendant quarante-huit heures il fut impossible de passer.</p>
+
+<p>Le 24, le corps du duc de Reggio se porta sur Vandoeuvre,
+et celui du duc de Tarente sur Bar-sur-Seine.</p>
+
+<p>Il paraît que l'armée de Silésie s'était portée sur la gauche
+de l'Aube, pour se réunir à l'armée autrichienne et donner
+une bataille générale; mais l'ennemi ayant renoncé à ce projet,
+le général Blücher repassa l'Aube le 24, et se porta sur
+Sézanne.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse observa ce corps, retarda sa marche, et
+se retira devant lui sans éprouver aucune perte. Il arriva le
+25 à la Ferté-Gaucher, et fit le 26, à la Ferté-sous-Jouarre,
+sa jonction avec le duc de Trévise, qui observait la droite de
+la Marne et les corps de l'armée dite du nord qui étaient à
+Châlons et à Reims.</p>
+
+<p>Le 27, le général Sacken se porta sur Meaux, et se présenta
+au pont placé à la sortie de Meaux sur le chemin de
+Nangis, qui avait été coupé. Il fut reçu avec de la mitraille.
+Quelques-uns de ses coureurs s'avancèrent jusqu'au pont de
+Lagny.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur partit de Troyes le 27, coucha le
+même jour au village d'Herbisse, le 28 au château d'Esternay,
+et le 1er mars à Jouarre.</p>
+
+<p>L'armée de Silésie se trouvait ainsi fortement compromise;
+Elle n'eut d'autre parti à prendre que de passer la Marne. Elle
+jeta trois ponts, et se porta sur l'Ourcq.</p>
+
+<p>Le général Kleist passa l'Ourcq et se portait sur Meaux
+par Varède. Le duc de Trévise le rencontra le 28 en position
+au village de Gué-à-Trême, sur la rive gauche de la Térouenne.
+Il l'aborda franchement. Le général Christiani,
+commandant une division de vieille garde, s'est couvert de
+gloire. L'ennemi a été poussé l'épée dans les reins pendant
+plusieurs lieues. On lui a pris quelques centaines d'hommes,
+et un grand nombre est resté sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Dans le même temps, l'ennemi avait passé l'Ourcq à Lisy.
+Le duc de Raguse le rejeta sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Le mouvement de retraite de l'armée de Blücher fut prononcé.
+Tout filait sur la Ferté-Milon et Soissons.</p>
+
+<p>L'empereur partit de la Ferté-sous-Jouarre le 3; son avant-garde
+fut le même jour à Rocourt.</p>
+
+<p>Les ducs de Raguse et de Trévise poussaient l'arrière-garde
+ennemie; ils l'attaquèrent vivement le 3 à Neuilly-Saint-Front.</p>
+
+<p>L'empereur arriva de bonne heure le 4 à Fismes. On fit
+des prisonniers et l'on prit beaucoup de voitures de bagages.</p>
+
+<p>La ville de Soissons était armée de vingt pièces de canon
+et en état de se défendre. Le duc de Raguse et le duc de Trévise
+se portèrent sur cette ville pour y passer l'Aisne, tandis
+que l'empereur marchait sur Mezy. L'armée ennemie était
+dans la position la plus dangereuse; mais le général qui commandait
+à Soissons, par une lâcheté qu'on ne saurait définir,
+abandonna la place le 3, à quatre heures après midi, par une
+capitulation soi-disant honorable, en ce que l'ennemi lui permettait
+de sortir de la ville avec ses troupes et son artillerie,
+et se retira avec la garnison et son artillerie sur Villers-Cotterets.
+Au moment où l'armée ennemie se croyait perdue,
+elle apprit que le pont de Soissons lui appartenait et n'avait
+pas même été coupé. Le général qui commandait dans cette
+place et les membres du conseil de défense sont traduits à une
+commission d'enquête. Ils paraissent d'autant plus coupables,
+que pendant toutes les journées du 2 et du 3, on avait entendu
+de la ville la canonnade de notre armée qui se rapprochait
+de Soissons, et qu'un bataillon de la Vistule qui était
+dans la place, et qui ne la quitta qu'en pleurant, donnait les
+plus grands témoignages d'intrépidité.</p>
+
+<p>Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, et le
+général de cavalerie Laferrière s'étaient portés sur Reims, où
+ils entrèrent le 5 à quatre heures du matin, en tournant un
+corps ennemi de quatre bataillons qui couvrait la ville, et
+dont les troupes furent faites prisonnières. Tout ce qui se
+trouvait dans Reims fut pris.</p>
+
+<p>Le 5, l'empereur coucha à Bery-au-Bac. Le général Nansouty
+passa de vive force le pont de Bery, mit en déroute une
+division de cavalerie qui le couvrait, s'empara de ses deux
+pièces de canon, et prit trois cents cavaliers, parmi lesquels
+s'est trouvé le colonel prince Gagarin, qui commandait une
+brigade.</p>
+
+<p>L'armée ennemie s'était divisée en deux parties. Les huit
+divisions russes de Sacken et de Witzingerode avaient pris
+position sur les hauteurs de Craonne, et les corps prussiens
+sur les hauteurs de Laon.</p>
+
+<p>L'empereur vint coucher le 6 à Corbeni. Les hauteurs de
+Craonne furent attaquées et enlevées par deux bataillons de
+la garde. L'officier d'ordonnance Caraman, jeune officier
+d'espérance, à la tête d'un bataillon, tourna la droite. Le
+prince de la Moskowa marcha sur la ferme d'Urtubie. L'ennemi
+se retira, et prit position sur une hauteur, qu'on reconnut
+le 7 à la pointe du jour. C'est ce qui donna lieu à la bataille
+de Craonne.</p>
+
+<p>Cette position était très-belle, l'ennemi ayant sa droite et
+sa gauche appuyées à deux ravins, et un troisième ravin devant
+lui. Il défendait le seul passage, d'une centaine de toises
+de largeur, qui joignait sa position au plateau de Craonne.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune se porta, avec deux divisions de la jeune
+garde, à l'abbaye de Vauclerc, où l'ennemi avait mis le feu. Il
+l'en chassa, et passa le défilé que l'ennemi défendait avec
+soixante pièces de canon. Le général Drouot le franchit avec
+plusieurs batteries. Au même instant, le prince de la Moskowa
+passa le ravin de gauche et débouchait sur la droite de l'ennemi.
+Pendant une heure, la canonnade fut très-forte. Le général
+Grouchy, avec sa cavalerie, déboucha. Le général Nansouty,
+avec deux divisions de cavalerie, passa le ravin sur la
+droite de l'ennemi. Une fois le défilé franchi et l'ennemi forcé
+dans sa position, il fut poursuivi pendant quatre lieues, et
+canonné par quatre-vingts pièces de canon à mitraille; ce qui
+lui a causé une très-grande perte. Le plateau par lequel il se
+retirait ayant toujours des ravins à droite et à gauche, la cavalerie
+ne put le déborder et l'entamer.</p>
+
+<p>L'empereur porta son quartier-général à Bray.</p>
+
+<p>Le lendemain 8, nous avons poursuivi l'ennemi jusqu'au
+delà du défilé d'Urcel, et le jour même nous sommes entrés
+à Soissons, où il a laissé un équipage de pont.</p>
+
+<p>La bataille de Craonne est extrêmement glorieuse pour nos
+armes. L'ennemi y a perdu six généraux; il évalue sa perte
+de cinq à six mille hommes. La nôtre a été de huit cents
+hommes tués ou blessés.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune a été blessé d'une balle. Le général
+Grouchy, ainsi que le général Laferrière, officier de cavalerie
+d'une grande distinction, ont également été blessés en
+débouchant à la tête de leurs troupes.</p>
+
+<p>Le général Belliard a pris le commandement de la cavalerie.</p>
+
+<p>Le résultat de toutes ces opérations est une perte pour
+l'ennemi de dix à douze mille hommes, et d'une trentaine de
+pièces de canon.</p>
+
+<p>L'intention de l'empereur est de manoeuvrer avec l'armée
+sur l'Aisne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 12 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le lendemain de la bataille de Craonne (le 8), l'ennemi
+fut poursuivi par le prince de la Moskowa jusqu'au village
+d'Étouvelles. Le général Voronzoff, avec sept ou huit mille
+hommes, gardait cette position, qui était très-difficile à aborder,
+parce que la route qui y conduit chemine, pendant une
+lieue, entre deux marais impraticables.</p>
+
+<p>Le baron Gourgault, premier officier d'ordonnance de
+S. M., et officier d'un mérite distingué, partit à onze heures
+du soir de Chavignon avec deux bataillons de la vieille garde,
+tourna la position, et se porta par Challevois sur Chivi. Il
+arriva à une heure du matin sur l'ennemi, qu'il aborda à la
+baïonnette. Les Russes furent réveillés par les cris de <i>vive
+l'empereur!</i> et poursuivis jusqu'à Laon. Le prince de la Moskowa
+déboucha par le défilé.</p>
+
+<p>Le lendemain 9, à la pointe du jour, on reconnut l'ennemi,
+qui s'était réuni aux corps prussiens. La position qu'il
+occupait était telle, qu'on la jugea inattaquable. On prit position.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse, qui avait couché le 8 à Corbeni, parut
+à deux heures après midi à Veslud, culbuta l'avant-garde
+ennemie, attaqua le village d'Athies, qu'il enleva, et eut des
+succès pendant toute la journée. A six heures et demie, il
+prit position. A sept heures, l'ennemi fit un <i>houra</i> de cavalerie
+à une lieue sur les derrières, où le duc de Raguse avait
+un parc de réserve. Le duc de Raguse s'y porta vivement;
+mais l'ennemi avait eu le temps d'enlever dans ce parc quinze
+pièces de canon. Une grande partie du personnel s'est sauvée.</p>
+
+<p>Le même jour, le général Charpentier, avec sa division de
+jeune garde, enleva le village de Clacy. Le lendemain, l'ennemi
+attaqua sept fois ce village, et sept fois il fut repoussé.
+Le général Charpentier fit quatre cents prisonniers. L'ennemi
+laissa les avenues couvertes de ses morts. Le quartier-général
+de l'empereur a été, le 9 et le 10, à Chavignon.</p>
+
+<p>S. M. jugeant qu'il était impossible d'attaquer les hauteurs
+de Laon, a porté le 11 son quartier-général à Soissons. Le
+duc de Raguse a occupé le même jour Bery-au-Bac.</p>
+
+<p>Le général Corbineau se louait à Reims du bon esprit de
+ses habitans.</p>
+
+<p>Le 7, à onze heures du matin, le général Saint-Priest,
+commandant une division russe, s'est présenté devant la ville
+de Reims, et l'a sommée de se rendre. Le général Corbineau
+lui a répondu avec du canon. Le général Defrance arrivait
+alors avec sa division de gardes-d'honneur. Il fit une belle
+charge et chassa l'ennemi. Le général Saint-Priest a fait mettre
+le feu à deux grandes manufactures et à cinquante maisons
+de la ville qui se trouvent hors de son enceinte, conduite
+digne d'un transfuge; de tout temps, les transfuges furent les
+plus cruels ennemis de leur patrie.</p>
+
+<p>Soissons a beaucoup souffert; les habitans se sont conduits
+de la manière la plus honorable. Il n'est point d'éloges qu'ils
+ne donnent au régiment de la Vistule, qui formait leur garnison;
+il n'est pas d'éloges que le régiment de la Vistule ne
+fasse des habitans. S. M. a accordé à ce brave corps trente
+décorations de la légion-d'honneur.</p>
+
+<p>Le plan de campagne de l'ennemi paraît avoir été une espèce
+de <i>houra</i> général sur Paris. Négligeant toutes les places
+de Flandres, et n'observant Berg-op-Zoom et Anvers qu'avec
+des troupes inférieures en nombre de moitié aux garnisons de
+ces villes, l'ennemi a pénétré sur Avesnes. Négligeant les places
+des Ardennes, Mézières, Rocroy, Philippeville, Givet, Charlemont,
+Montmédy, Maestricht, Venloo, Juliers, il a passé
+par des chemins impraticables, pour arriver sur Avesnes et
+Rethel. Ces places communiquent ensemble, ne sont pas observées,
+et leurs garnisons inquiètent fortement les derrières
+de l'ennemi. Au même instant où le général Saint-Priest brûlait
+Reims, son frère était arrêté par les habitans et conduit prisonnier
+à Charlemont. Négligeant toutes les places de la
+Meuse, l'ennemi s'était avancé par Bar et Saint-Dizier. La
+garnison de Verdun est venue jusqu'à Saint-Mihiel. Auprès
+de Bar, un général russe resté quelques momens, avec une
+quinzaine d'hommes, après le départ de sa troupe, a été tué,
+ainsi que son escorte, par les paysans, en représailles des
+atrocités qu'il avait ordonnées. Metz pousse ses sorties jusqu'à
+Nancy. Strasbourg et les autres places de l'Alsace n'étant observées
+que par quelques partis, on y entre, on en sort librement,
+et les vivres y arrivent en abondance. Les troupes de
+la garnison de Mayence vont jusqu'à Spire. Les départemens
+s'étant empressés de compléter les cadres des bataillons qui
+sont dans toutes ces places, où on les a armés, équipés et
+exercés, on peut dire qu'il y a plusieurs armées sur les derrières
+de l'ennemi. Sa position ne peut que devenir tous les
+jours plus dangereuse. On voit, par les rapports que l'on a
+interceptés, que les régimens de cosaques dont la force était
+de deux cent cinquante hommes, en ont perdu plus de cent
+vingt, sans avoir été à aucune action, mais par la guerre que
+leur ont faite les paysans.</p>
+
+<p>Le duc de Castiglione manoeuvre sur le Rhône, dans le
+département de l'Ain et dans la Franche-Comté. Les généraux
+Dessaix et Marchand ont chassé l'ennemi de la Savoie. Quinze
+mille hommes passent les Alpes pour venir renforcer le duc
+de Castiglione.</p>
+
+<p>Le vice-roi a obtenu de grands succès a Borghetto, et a
+repoussé l'ennemi sur l'Adige.</p>
+
+<p>Le général Grenier, parti de Plaisance le 2 mars, a battu
+l'ennemi sur Parme, et l'a jeté au-delà du Taro.</p>
+
+<p>Les troupes françaises qui occupaient Rome, Civita-Vecchia,
+la Toscane, entrent en Piémont pour passer les Alpes.</p>
+
+<p>L'exaspération des populations entières s'accroît chaque
+jour dans la proportion des atrocités que commettent ces
+hordes, plus barbares encore que leurs climats, qui déshonoreraient
+l'espèce humaine, et dont l'existence militaire a
+pour mobile, au lieu de l'honneur, le pillage et tous les crimes.</p>
+
+<p>Les conférences de Lusigny, pour la suspension d'armes,
+ont échoué. On n'a pu s'arranger sur la ligne de démarcation.
+On était d'accord sur les points d'occupation au nord et à
+l'est; mais l'ennemi a voulu, non-seulement étendre sa ligne
+sur la Saône et le Rhône, mais en envelopper la Savoie. On
+a répondu à cette injuste prétention, en proposant d'adopter
+pour cette partie le <i>statu quo,</i> et de laisser le duc de Castiglione
+et le comte Bubna se régler sur la ligne de leurs avant-postes.
+Cette proposition a été rejetée. Il a donc fallu renoncer
+à une suspension d'armes de quinze jours, qui offrait plus
+d'inconvéniens que d'avantages. L'empereur n'a pas cru, d'ailleurs,
+avoir le droit de remettre de nombreuses populations
+sous le joug de fer dont elles avaient été délivrées. Il n'a pu
+consentir à abandonner nos communications avec l'Italie, que
+l'ennemi avait essayé tant de fois et vainement d'intercepter,
+lorsque nos troupes n'étaient pas encore réunies.</p>
+
+<p>Le temps a été constamment très-froid. Les bivouacs sont
+fort durs dans cette saison; mais on en a ressenti également
+les souffrances de part et d'autre. Il parait même que les maladies
+font des ravages dans l'armée ennemie, tandis qu'il y
+eu a fort peu dans la nôtre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 14 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général Saint-Priest, commandant en chef le huitième
+corps russe, était depuis plusieurs jours en position à Châlons-sur-Marne,
+ayant une avant-garde à Sillery. Ce corps,
+composé de trois divisions qui devaient former dix-huit régimens
+et trente-six bataillons, n'était réellement que de huit
+régimens ou seize bataillons, faisant cinq à six mille hommes.</p>
+
+<p>Le général Jagow, commandant la dernière colonne de la
+réserve prussienne, et ayant sous ses ordres quatre régimens
+de la landwehr de la Poméranie prussienne et des Marches,
+formant seize bataillons ou sept mille hommes qui avaient été
+employés au siége de Torgau et de Wittemberg, se réunit au
+corps du général Saint-Priest, dont les forces se trouvèrent
+être de quinze à seize mille hommes, cavalerie et artillerie
+comprises.</p>
+
+<p>Le général Saint-Priest résolut de surprendre la ville de
+Reims, où était le général Corbineau, à la tête de la garde
+nationale et de trois bataillons de levée en masse, avec cent
+hommes de cavalerie et huit pièces de canon. Le général Corbineau
+avait placé la division de cavalerie du général Defrance
+à Châlons-sur-Vesle, à deux lieues de la ville.</p>
+
+<p>Le 12, à cinq heures du matin, le général Saint-Priest se
+présenta aux différentes portes. Il fit sa principale attaque sur
+la porte de Laon, que la supériorité de son nombre lui donna
+le moyen de forcer. Le général Corbineau opéra sa retraite
+avec les trois bataillons de la levée en masse et ses cent hommes
+de cavalerie, et se replia sur Châlons-sur-Vesle. La garde
+nationale et les habitans se sont très-bien comportés dans cette
+circonstance.</p>
+
+<p>Le 13, à quatre heures du soir, l'empereur était sur les
+hauteurs du Moulin-à-Vent, à une lieue de Reims. Le duc
+de Raguse formait l'avant-garde. Le général de division Merlin
+attaqua, cerna et prit plusieurs bataillons de landwehr
+prussienne. Le général Sébastiani, commandant deux divisions
+de cavalerie, se porta sur la ville. Une centaine de
+pièces de canon furent engagées, tant d'un côté que de l'autre.
+L'ennemi couronnait les hauteurs en avant de Reims. Pendant
+qu'elles étaient attaquées, on réparait les ponts de Saint-Brice,
+pour tourner la ville. Le général Defrance fit une superbe
+charge avec les gardes d'honneur, qui se sont couverts
+de gloire, notamment le général comte de Ségur, commandant
+le troisième régiment. Ils chargèrent entre la ville et
+l'ennemi, qu'ils jetèrent dans le faubourg, et auquel ils prirent
+mille cavaliers et son artillerie.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le général comte Krasinski ayant coupé
+la route de Reims à Bery-au-Bac, l'ennemi abandonna la
+ville, en fuyant en désordre de tous côtés. Vingt-deux pièces
+de canon, cinq mille prisonniers, cent voitures d'artillerie et
+de bagages, sont les résultats de cette journée, qui ne nous
+a pas coûté cent hommes.</p>
+
+<p>La même batterie d'artillerie légère qui a frappé de mort
+le général Moreau devant Dresde, a blessé mortellement le
+général Saint-Priest, qui venait à la tête des Tartares du désert,
+ravager notre belle patrie.</p>
+
+<p>L'empereur est entré à Reims à une heure du matin, aux
+acclamations des habitans de cette grande ville, et y a placé
+son quartier-général. L'ennemi s'est retiré, partie sur Châlons,
+partie sur Rethel, partie sur Laon. Il est poursuivi dans
+toutes ces directions.</p>
+
+<p>Le dixième régiment de hussards s'est, ainsi que le troisième
+régiment des gardes-d'honneur, particulièrement distingué.</p>
+
+<p>Le général comte de Ségur a été blessé grièvement, mais
+sans danger pour sa vie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général Wittgenstein, avec son corps d'armée, était à
+Villenoxe. Il avait jeté des ponts à Pont, où il avait passé la
+Seine, et il marchait sur Provins.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente avait réuni ses troupes sur cette ville.
+Le 16, l'ennemi manoeuvrait pour déborder sa gauche. Le
+duc de Reggio engagea son artillerie, et toute la journée se
+passa en canonnade. Le mouvement de l'ennemi paraissait se
+prononcer sur Provins et sur Nangis.</p>
+
+<p>D'un autre côté, le prince Schwartzenberg, l'empereur
+Alexandre et le roi de Prusse étaient à Arcis-sur-Aube.</p>
+
+<p>Le corps du prince-royal de Wurtemberg s'était porté sur
+Villers-aux-Corneilles.</p>
+
+<p>Le général Platow, avec trois mille barbares, s'était jeté
+sur Fère-Champenoise et Sézanne.</p>
+
+<p>L'empereur d'Autriche venait d'arriver de Chaumont à
+Troyes.</p>
+
+<p>Le prince de la Moskwa est entré le 16 a Châlons-sur-Marne.</p>
+
+<p>L'empereur a couché le 17 à Épernay; le 18, à Fère-Champenoise,
+et le 19, à Plancy.</p>
+
+<p>Le général Sébastiani, à la tête de sa cavalerie, a rencontré
+à Fère-Champenoise le général Platow, l'a culbuté et l'a poursuivi
+jusqu'à l'Aube, en lui faisant des prisonniers.</p>
+
+<p>Le 19, après-midi, l'empereur a passé l'Aube à Plancy.
+A cinq heures du soir, il a passé la Seine à un gué, et a fait
+tourner Méry, qui a été occupé.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, le général Letort, avec les chasseurs
+de la garde, est arrivé au village de Châtre, coudant la route
+de Nogent à Troyes; mais l'ennemi était déjà partout en retraite.
+Cependant le général Letort a pu atteindre son parc
+de pontons, qui avait servi à faire le pont de Pont-sur-Seine;
+il s'est emparé de tous les pontons sur leurs haquets attelés,
+et d'une centaine de voitures de bagages; il a fait des prisonniers.</p>
+
+<p>Dans la journée du 17, le général de Wrede avait rétrogradé
+rapidement sur Arcis-sur-Aube. Dans la nuit du 17 au
+18, l'empereur de Russie s'était retiré sur Troyes. Le 18
+les souverains alliés ont évacué Troyes, et se sont portés en
+toute hâte sur Bar-sur-Aube.</p>
+
+<p>S. M. l'empereur est arrivé à Arcis-sur-Aube le 20 au matin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Boulevent, le 25 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S. M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur est ici. L'armée française
+occupe Chaumont, Brienne; elle est en communication
+avec Troyes, et ses patrouilles vont jusqu'à Langres. De tout
+côté, on ramène des prisonniers.</p>
+
+<p>La santé de S. M. est très-bonne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Le 29 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le 26 de ce mois, S.M. l'empereur a battu à Saint-Dizier,
+le général Witzingerode, lui a fait deux mille prisonniers,
+lui a pris des canons et beaucoup de voitures de bagages.
+Ce corps a été poursuivi très-loin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 31 mars 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A S.M. l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Le général de division Béré est entré à Chaumont le 25,
+et a ainsi coupé la ligne d'opération de l'ennemi; il a intercepté
+beaucoup de courriers et d'estafettes, et enlevé à l'ennemi
+des bagages, plusieurs pièces de canon, des magasins
+d'habillement et une grande partie des hôpitaux. Il a été parfaitement
+secondé par les habitans de la campagne, qui sont
+partout en armes et montrent la plus grande ardeur. M. le
+baron de Wissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre,
+revenant de Londres avec le comte de Pulsy, son secrétaire
+de légation; le lieutenant-général suédois Sessiole de Brand,
+ministre de Suède auprès de l'empereur de Russie, avec un
+major suédois; le conseiller de guerre prussien, Peguilhen;
+MM. de Tolstoï et de Marcof, et deux autres officiers d'ordonnance
+russes, allant tous en mission aux différens quartiers-généraux
+des alliés, ont été arrêtés par les levées en
+masse, et conduits au quartier-général. L'enlèvement de ces
+personnages, et de leurs papiers, qui ont tous été pris, est
+d'une grande importance.</p>
+
+<p>Le parc de l'armée russe et tous ses équipages étaient à
+Bar-sur-Aube. A la première nouvelle des mouvemens de
+l'armée, ils ont été évacués sur Bedfort; ce qui prive l'ennemi
+de ses munitions d'artillerie, de ses transports de vivres
+de réserve, et de beaucoup d'autres objets qui lui étaient nécessaires.</p>
+
+<p>L'armée ennemie ayant pris le parti d'opérer entre l'Aube
+et la Marne, avait laissé le général russe Witzingerode à
+Saint-Dizier, avec huit mille hommes de cavalerie et deux
+divisions d'infanterie, afin de maintenir la ligne d'opérations,
+et faciliter l'arrivée de l'artillerie, des munitions et des vivres
+dont l'ennemi a le plus grand besoin.</p>
+
+<p>La division de dragons du général Milhaud, et la cavalerie
+de la garde, commandée par le général Sébastiani, ont passé
+le gué de Valcoeur le 22 mars, ont marché sur cette cavalerie,
+et, après de belles charges, l'ont mise en déroute. Trois mille
+hommes de cavalerie russe; dont beaucoup de la garde impériale,
+ont été tués ou pris. Les dix-huit pièces de canon qu'avait
+l'ennemi, lui ont été enlevées, ainsi que ses bagages.
+L'ennemi, a laissé les bois et les prairies jonchés de ses morts.
+Tous les corps de cavalerie se sont distingués à l'envi les uns
+des autres. Le duc de Reggio a poursuivi l'ennemi jusqu'à
+Bar-sur-Ornain, où il est entré le 27. Le 29, le quartier-général
+de l'empereur était à Troyes. Deux convois de prisonniers,
+dont le nombre s'élève à plus de six mille hommes,
+suivent l'armée.</p>
+
+<p>Dans tous les villages, les habitans sont sous les armes;
+exaspérés par la violence, les crimes et les ravages de l'ennemi,
+ils lui font une guerre acharnée, qui est pour lui du plus
+grand danger.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 1er avril 1814.</p>
+
+<p>L'empereur qui avait porté son quartier-général à Troyes
+le 29, s'est dirigé à marches forcées par Sens sur la capitale.
+S. M. était le 31 à Fontainebleau; elle a appris que l'ennemi,
+arrivé vingt-quatre heures avant l'armée française, occupait
+Paris, après avoir éprouvé une forte résistance, qui lui a
+coûté beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Les corps des ducs de Trévise, de Raguse et celui du général
+Compans, qui ont concouru à la défense de la capitale,
+se sont réunis entre Essonne et Paris, où S.M. a pris position
+avec toute l'armée qui arrive de Troyes.</p>
+
+<p>L'occupation de la capitale par l'ennemi est un malheur
+qui afflige profondément le coeur de S.M., mais dont il ne
+faut pas concevoir d'alarmes; la présence de l'empereur avec
+son armée, aux portes de Paris, empêchera l'ennemi de se
+porter à ses excès accoutumés, dans une ville si populeuse,
+qu'il ne saurait garder sans rendre sa position très-dangereuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation.</i></p>
+
+<p>L'empereur se porte bien et veille pour le salut de tous.</p>
+
+<p>S.M. l'impératrice et le roi de Rome sont en sûreté.</p>
+
+<p>Les rois frères de l'empereur, les grands dignitaires, les
+ministres, le sénat et le conseil d'état, se sont portés sur les
+rives de la Loire, où le centre du gouvernement s'établit
+provisoirement.</p>
+
+<p>Ainsi l'action du gouvernement ne sera pas paralysée; les
+bons citoyens, les vrais Français, peuvent être affligés de
+l'occupation de la capitale; mais ils n'en doivent pas concevoir
+de trop vives alarmes; qu'ils se reposent sur l'activité de
+l'empereur, et sur son génie, du soin de notre délivrance!
+Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces grandes circonstances
+que l'honneur national, et nos intérêts bien entendus,
+nous commandent plus que jamais de nous rallier autour de
+notre souverain! Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun
+sacrifice pour terminer enfin cette lutte terrible contre
+des ennemis qui, non contens de combattre nos armées, viennent
+encore frapper chaque citoyen dans ce qu'il a de plus
+cher, et ravager ce beau pays dont la gloire et la prospérité
+furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine jalouse.</p>
+
+<p>Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir et
+dont elle ne s'enorgueillira pas long-temps, le théâtre de la
+guerre est encore loin de nous; mais si quelques coureurs,
+attirés par l'espoir du pillage, osaient se répandre dans vos
+campagnes, ils vous trouveraient armés pour défendre <i>vos
+femmes, vos enfans, vos propriétés</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Blois, 3 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Proclamation de l'impératrice-reine et régente.</i></p>
+
+<p>Français,</p>
+
+<p>Les événemens de la guerre ont mis la capitale au pouvoir
+de l'étranger.</p>
+
+<p>L'empereur, accouru pour la défendre, est à la tête de
+ses armées si souvent victorieuses.</p>
+
+<p>Elles sont en présence de l'ennemi, sous les murs de Paris.
+C'est de la résidence que j'ai choisie, et des ministres de l'empereur,
+qu'émaneront les seuls ordres que vous puissiez reconnaître.</p>
+
+<p>Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre; toute
+direction qui en émane est le langage de l'étranger, ou celui
+qu'il convient à ses vues hostiles de propager.</p>
+
+<p>Vous serez fidèles à vos sermens, vous écouterez la voix
+d'une princesse qui fut remise à votre foi, qui fait sa gloire
+d'être Française, d'être associée aux destinées du souverain
+que vous avez librement choisi.</p>
+
+<p>Mon fils était moins sûr de vos coeurs au temps de nos prospérités.</p>
+
+<p>Ses droits et sa personne sont sous votre sauve-garde.</p>
+
+<p class="droite">MARIE-LOUISE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Discours de Napoléon à sa garde lorsqu'il apprit l'entrée
+des alliés à Paris.</i></p>
+
+<p>«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde!
+l'ennemi nous a dérobé trois marches, il est entré dans Paris.
+J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par
+de grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites,
+en renonçant à ses conquêtes, et perdant tout ce que nous
+avons gagné depuis la révolution. Non-seulement il a refusé,
+il a fait plus encore; par les suggestions perfides d'hommes à
+qui j'ai accordé la vie, que j'ai comblés de bienfaits, il les
+autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la
+substituer à notre cocarde nationale.... Dans peu de jours,
+j'irai l'attaquer dans Paris. Je compte sur vous.... Ai-je raison?
+(Ici s'élevèrent des cris nombreux: <i>vive l'empereur</i>,
+oui, à Paris, à Paris).... Nous irons leur prouver que la nation
+française sait être maîtresse chez elle; que si elle l'a été
+souvent chez les autres, elle le sera toujours sur son sol, et
+qu'enfin elle est capable de défendre sa cocarde, son indépendance
+et l'intégrité de son territoire. Allez communiquer ces
+sentimens à vos soldats.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Fontainebleau, 4 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Ordre du jour.</i></p>
+
+<p>L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui
+témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la
+France est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale.
+Le soldat suit la fortune et l'infortune de son général, son
+honneur et sa religion. Le duc de Raguse n'a pas inspiré ces
+sentimens à ses compagnons d'armes; il est passé aux alliés.
+L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a
+fait cette démarche; il ne peut accepter la vie ni la liberté de
+la merci d'un sujet. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement
+français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir
+dont il abuse maintenant; que c'est lui qui a sauvé une
+partie de ses membres de l'orage de la révolution, tiré de
+l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de la nation. Le
+sénat se fonde sur les articles de la constitution, pour la renverser;
+il ne rougit pas de faire des reproches à l'empereur,
+sans remarquer que, comme le premier corps de l'état, il a
+pris part à tous les événemens. Il est allé si loin qu'il a osé
+accuser l'empereur d'avoir changé des actes dans la publication;
+le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices:
+un signe était un ordre pour le sénat, qui toujours
+faisait plus qu'on ne désirait de lui. L'empereur a toujours
+été accessible aux sages remontrances de ses ministres, et il attendait
+d'eux dans cette circonstance, une justification la plus
+indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si l'enthousiasme s'est
+mêlé dans les adresses et discours publics, alors l'empereur
+a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce langage, doivent
+s'attribuer à eux-mêmes la suite funeste de leurs flatteries.
+Le sénat ne rougit pas de parler des libelles publiés contre
+les gouvernemens étrangers; il oublie qu'ils furent rédigés
+dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montrée
+fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles,
+et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir.
+Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui
+a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a
+eu des raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité
+de Dieu et de la nation; eux seuls pouvaient l'en priver: il
+l'a toujours considérée comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta,
+c'était dans la conviction que lui seul était à même de
+la porter dignement. Son bonheur paraissait être sa destination:
+aujourd'hui, que la fortune s'est décidée contre lui,
+la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester
+plus long-temps sur le trône. S'il se doit considérer comme le
+seul obstacle à la paix, il fait ce dernier sacrifice à la France:
+il a, en conséquence, envoyé le prince de la Moskwa et les
+ducs de Vicence et de Tarente à Paris, pour entamer les négociations.
+L'armée peut être certaine que son bonheur ne
+sera jamais en contradiction avec le bonheur de la France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Acte d'abdication de l'empereur Napoléon.</i></p>
+
+<p>Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon
+était le seul obstacle au rétablissement de la paix en
+Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare
+qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France
+et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même
+celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Dernière allocution de Napoléon à sa garde.</i></p>
+
+<p>«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille
+garde, je vous fais mes adieux: depuis vingt ans, je suis content
+de vous; je vous ai toujours trouvés sur le chemin de
+la gloire.</p>
+
+<p>«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre
+moi; une partie de l'armée a trahi ses devoirs, et la France
+elle-même a voulu d'autres destinées.</p>
+
+<p>«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais
+pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la
+France eût été malheureuse, ce qui était contraire au but que
+je me suis proposé.</p>
+
+<p>«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi;
+n'abandonnez pas notre chère patrie, trop long-temps malheureuse!
+Aimez-la toujours, aimez-la bien cette chère patrie.</p>
+
+<p>«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux,
+lorsque je saurai que vous l'êtes.</p>
+
+<p>«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je
+suivrai sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire
+ce que nous avons fait.</p>
+
+<p>«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre
+général.... Venez, général.... (Il serre le général Petit dans
+ses bras.) Qu'on m'apporte l'aigle.... (Il la baise.) Chère
+aigle! que ces baisers retentissent dans le coeur de tous les
+braves!... Adieu, mes enfans!... Mes voeux vous accompagneront
+toujours; conservez mon souvenir....»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LIVRE DIXIÈME.</h3>
+
+<h3>1815.</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p class="droite">Au golfe Juan, le 1er mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu">PROCLAMATION.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au peuple français.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'État,
+empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>«Français, la défection du duc de Castiglione livra Lyon
+sans défense à nos ennemis, l'armée dont je lui avais confié
+le commandement était, par le nombre de ses bataillons, la
+bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à
+même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé,
+et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée
+ennemie qui menaçait Paris.</p>
+
+<p>Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry,
+de Vauchamp, de Mormans, de Montereau,
+de Craone, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier;
+l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne,
+de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne,
+et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée
+ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve,
+de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée
+dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais
+sur le point d'être plus puissans, et l'élite de l'armée
+ennemie était perdue sans ressource; elle eût trouvé son tombeau
+dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement
+saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale
+et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces
+deux généraux qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince
+et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation
+désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire
+qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions par sa séparation
+de ses parcs de réserve.</p>
+
+<p>Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut
+déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que
+l'intérêt de la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des
+mers. Ma vie vous était et devait encore vous être utile. Je ne
+permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient
+m'accompagner partageassent mon sort, je crus leur présence
+utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée
+de braves nécessaires à ma garde.</p>
+
+<p>Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans
+vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux
+intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire,
+qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national
+et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances.
+Un prince qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon
+trône par la force des mêmes armes qui ont ravagé notre territoire,
+chercherait en vain à s'étayer des principes du droit
+féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un
+petit nombre d'individus ennemis du peuple, qui, depuis
+vingt-cingt ans, les a condamnés dans toutes nos assemblées
+nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération
+extérieure seraient perdues à jamais.</p>
+
+<p>Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos
+voeux; vous réclamez ce gouvernement de votre choix, qui
+seul est légitime. Vous accusiez mon long sommeil; vous me
+reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la
+patrie.</p>
+
+<p>J'ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce;
+j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres.
+Tout ce que les individus ont fait, écrit ou dit depuis la
+prise de Paris, je l'ignorerai toujours: cela n'influera en rien
+sur le souvenir que je conserve des services importans qu'ils
+ont rendus; car il est des événemens d'une telle nature, qu'ils
+sont au-dessus de l'organisation humaine.</p>
+
+<p>Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle
+soit, qui n'ait eu le droit, et ne se soit soustraite au déshonneur
+d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément
+victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris et renversa
+le trône éphémère de Henri V, il reconnut tenir son
+trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée, que je
+fais et ferai toujours gloire de tout devoir.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Gap, le 6 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans des départements des Hautes et Basses-Alpes.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire,
+empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>J'ai été vivement touché de tous les sentimens que vous
+m'avez montrés; vos voeux seront exaucés; la cause de la
+nation triomphera encore! Vous avez raison de m'appeler
+votre père; je ne vis que pour l'honneur et le bonheur de la
+France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes; il garantit
+la conservation de toutes les propriétés; l'égalité entre
+toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis
+vingt-cinq ans, et après lesquels nos pères ont tous soupiré,
+forment aujourd'hui une partie de votre existence.</p>
+
+<p>Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je
+me rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j'ai vu
+en traversant votre pays.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Grenoble, 9 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans du département de l'Isère.</i></p>
+
+<p>Citoyens,</p>
+
+<p>Lorsque, dans mon exil, j'appris tous les malheurs qui pesaient
+sur la nation, que tous les droits du peuple étaient
+méconnus, et qu'il me reprochait le repos dans lequel je vivais,
+je ne perdis pas un moment. Je m'embarquai sur un
+frêle navire; je traversai les mers au milieu des vaisseaux de
+guerre de différentes nations; je débarquai sur le sol de la
+patrie, et je n'eus en vue que d'arriver avec la rapidité de
+l'aigle dans cette bonne ville de Grenoble, dont le patriotisme
+et l'attachement à ma personne m'étaient particulièrement
+connus.</p>
+
+<p>Dauphinois, vous avez rempli mon attente.</p>
+
+<p>J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans
+abattement, les malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un
+an; le spectacle que m'a offert le peuple sur mon passage,
+m'a vivement ému. Si quelques nuages avaient pu arrêter la
+grande opinion que j'avais du peuple français, ce que j'ai vu
+m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom de grand
+peuple, dont je le saluai il y a plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées pour me
+rendre dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de
+vous exprimer toute l'estime que m'ont inspirée vos sentimens
+élevés. Mon coeur est tout plein des émotions que vous y
+avez fait naître; j'en conserverai toujours le souvenir.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Lyon, 13 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux habitans de la ville de Lyon.</i></p>
+
+<p>Lyonnais!</p>
+
+<p>Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma
+capitale, j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentimens
+que vous m'avez inspirés. Vous avez toujours été au
+premier rang dans mon affection. Sur le trône ou dans l'exil,
+vous m'avez toujours montré les mêmes sentimens. Ce caractère
+élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité
+toute mon estime. Dans des momens plus tranquilles, je reviendrai
+pour m'occuper de vos besoins et de la prospérité de
+vos manufactures et de votre ville.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Lyon, 13 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décret.</i></p>
+
+<p>Napoléon, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Considérant que la chambre des pairs est composée en
+partie de personnes qui ont porté les armes contre la France,
+et qui ont intérêt au rétablissement des droits féodaux, à la
+destruction de l'égalité entre les différentes classes, à l'annullation
+des ventes des domaines nationaux, et enfin à priver
+le peuple des droits qu'il a acquis par vingt-cinq ans de combats
+contre les ennemis de la gloire nationale;</p>
+
+<p>Considérant que les pouvoirs des députés au corps législatif
+étaient expirés, et que dès-lors, la chambre des communes
+n'a plus aucun caractère national; qu'une partie de cette
+chambre s'est rendue indigne de la confiance de la nation, en
+adhérant au rétablissement de la noblesse féodale, abolie
+par les constitutions acceptées par le peuple, en faisant payer
+par la France des dettes contractées à l'étranger pour tramer
+des coalitions et soudoyer des armées contre le peuple français;
+en donnant aux Bourbons le titre de roi légitime, ce qui
+était déclarer rebelles le peuple français et les armées, proclamer
+seuls bons Français les émigrés qui ont déchiré, pendant
+vingt-cinq ans, le sein de la patrie, et violé tous les
+droits du peuple en consacrant le principe que la nation était
+faite pour le trône, et non le trône pour la nation.</p>
+
+<p>Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. La chambre des pairs est dissoute.</p>
+
+<p>2. La chambre des communes est dissoute; il est ordonné à
+chacun des membres convoqué, et arrivé à Paris depuis le 7
+mars dernier, de retourner sans délai dans son domicile.</p>
+
+<p>3. Les collèges électoraux des départemens de l'empire seront
+réunis à Paris, dans le courant du mois de mai prochain,
+en <i>Assemblée extraordinaire du Champ-de-Mai,</i> afin de
+prendre les mesures convenables pour corriger et modifier
+nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la Nation,
+et en même temps pour assister au couronnement de l'impératrice,
+notre très-chère et bien-aimée épouse, et à celui de
+notre cher et bien-aimé fils.</p>
+
+<p>4. Notre grand-maréchal, faisant fonctions de major-général
+de la grande armée, est chargé de prendre les mesures
+nécessaires pour la publication du présent décret.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 26 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de ses ministres.</i></p>
+
+<p>Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. <i>Tout
+à la nation et tout pour la France!</i> voilà ma devise.</p>
+
+<p>Moi et ma famille, que ce grand peuple a élevés sur le
+trône des Français, et qu'il y a maintenus malgré les vicissitudes
+et les tempêtes politiques, nous ne voulons, nous ne
+devons, et nous ne pouvons jamais réclamer d'autres titres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse du conseil d'état.</i></p>
+
+<p>Les princes sont les premiers citoyens de l'état. Leur autorité
+est plus ou moins étendue, selon l'intérêt des nations
+qu'ils gouvernent. La souveraineté elle-même n'est héréditaire
+que parce que l'intérêt des peuples l'exige. Hors de
+ces principes, je ne connais pas de légitimité.</p>
+
+<p>J'ai renoncé aux idées du grand empire, dont depuis
+quinze ans je n'avais encore que posé les bases. Désormais le
+bonheur et la consolidation de l'empire français seront l'objet
+de toutes mes pensées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour de cassation.</i></p>
+
+<p>Dans les premiers âges de la monarchie française, des peuplades
+guerrières s'emparèrent des Gaules. La souveraineté,
+sans doute, ne fut pas organisée dans l'intérêt des Gaulois,
+qui furent esclaves ou n'eurent aucuns droits politiques; mais
+elle le fut dans l'intérêt de la peuplade conquérante. Il n'a
+donc jamais été vrai de dire, dans aucune période de l'histoire,
+dans aucune nation, même en Orient, que les peuples existassent
+pour les rois; partout il a été consacré que les rois
+n'existaient que pour les peuples. Une dynastie, <i>créée</i> dans
+les circonstances qui ont <i>créé</i> tant de nouveaux <i>intérêts</i>,
+ayant <i>intérêt</i> au maintien de tous les droits et de toutes les
+propriétés, peut seule être naturelle et légitime, et avoir la
+confiance et la force, ces deux premiers caractères de tout
+gouvernement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour des comptes.</i></p>
+
+<p>Ce qui distingue spécialement le trône impérial, c'est
+qu'il est élevé par la nation, qu'il est par conséquent <i>naturel</i>,
+et qu'il garantit tous les intérêts: c'est là le vrai caractère de
+la légitimité. L'intérêt impérial est de consolider tout ce qui
+existe et tout ce qui a été fait en France dans vingt-cinq années
+de révolution; il comprend tous les intérêts, et surtout l'intérêt
+de la gloire et de la nation, qui n'est pas le moindre
+de tous.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse de la cour impériale de
+Paris.</i></p>
+
+<p>Tout ce qui est revenu avec les armées étrangères, tout ce
+qui a été fait sans consulter la nation est nul. Les cours de
+Grenoble et de Lyon, et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire
+que j'ai rencontrés, lorsque le succès des événemens
+était encore incertain, m'ont montré que ces principes étaient
+gravés dans le coeur de tous les Français.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de Napoléon à une adresse du conseil municipal
+de la ville de Paris.</i></p>
+
+<p>J'agrée les sentimens de ma bonne ville de Paris. J'ai mis
+du prix à entrer dans ces murs à l'époque anniversaire du
+jour où, il y a quatre ans, tout le peuple de cette capitale
+me donna des témoignages si touchans de l'intérêt qu'il portait
+aux affections qui sont le plus près de mon coeur. J'ai dû
+pour cela devancer mon armée, et venir seul me confier à
+cette garde nationale que j'ai créée, et qui a si parfaitement
+atteint le but de sa création. J'ambitionne de m'en conserver
+à moi-même le commandement. J'ai ordonné la cessation des
+grands travaux de Versailles, dans l'intention de faire tout ce
+que les circonstances permettront pour achever les établissemens
+commencés à Paris, qui doit être constamment le lieu
+de ma demeure et la capitale de l'empire; dans des temps
+plus tranquilles, j'achèverai Versailles, ce beau monument
+des arts, mais devenu aujourd'hui un objet accessoire. Remerciez
+en mon nom le peuple de Paris de tous les témoignages
+d'affection qu'il me donne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, le 25 mars 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décrets impériaux.</i></p>
+
+<p>Napoléon, empereur des Français, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. Les biens rendus aux émigrés par le dernier gouvernement
+depuis le 1er avril 1814, et qu'ils auraient aliénés
+en forme légale et authentique avant nos décrets du 13 du
+présent mois, ne sont pas compris dans les mesures de séquestres
+ordonnées par lesdits décrets, sauf aux agens de l'enregistrement
+à poursuivre, sur les tiers-acquéreurs, le paiement
+de ce qui pourra être dû sur le prix des aliénations.</p>
+
+<p>2. Si quelques-unes de ces aliénations, bien qu'antérieures
+à nos décrets du 13 mars présent mois, portaient le caractère
+de la fraude et de la simulation, la régie de l'enregistrement
+devra en poursuivre l'annulation devant les tribunaux ordinaires,
+après avoir rassemblé tous les documens propres à
+établir la fraude.</p>
+
+<p>3. Les ventes faites par les émigrés désignés aux articles
+précédens, depuis nos décrets du 13 mars, sont déclarées
+nulles, sauf aux acquéreurs à prouver devant nos tribunaux
+qu'elles ont été faites de bonne foi.</p>
+
+<p>4. Les biens que des émigrés rentrés avec la famille des
+Bourbons auraient acquis depuis le 1er avril 1814 ne seront
+point soumis au séquestre. Néanmoins, lesdit émigrés seront
+tenus de vendre, ou mettre hors de leurs mains ces biens,
+dans le délai de deux ans.</p>
+
+<p>5. Nos décrets du 13 mars, présent mois, seront exécutés
+dans le surplus de leurs dispositions non contraires aux présentes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Au palais des Tuileries, le 11 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au général Grouchy.</i></p>
+
+<p>«Monsieur le comte Grouchy, l'ordonnance du roi en date
+du 6 mars, et la déclaration signée le 13 à Vienne par ses ministres,
+pouvaient m'autoriser à traiter le duc d'Angoulême
+comme cette ordonnance et cette déclaration voulaient qu'on
+traitât moi et ma famille; mais constant dans les dispositions
+qui m'avaient porté à ordonner que les membres de la famille
+des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention
+est que vous donniez les ordres pour que le duc d'Angoulême
+soit conduit à Cette, où il sera embarqué, et que
+vous veilliez à sa sûreté et à écarter de lui tout mauvais traitement.
+Vous aurez soin seulement de retirer les fonds qui
+ont été enlevés des caisses publiques, et de demander au duc
+d'Angoulême qu'il s'oblige à la restitution des diamans de la
+couronne qui sont la propriété de la nation. Vous lui ferez
+connaître en même temps les dispositions des lois des assemblées
+nationales, qui ont été renouvelées, et qui s'appliquent
+aux membres de la famille des Bourbons qui entreraient sur
+le territoire français. Vous remercierez en mon nom les
+gardes nationales du patriotisme et du zèle qu'elles ont fait
+éclater et de l'attachement qu'elles m'ont montré dans ces
+circonstances importantes.»</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, le 22 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Acte additionnel aux constitutions de l'empire.</i></p>
+
+<p>Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur
+des Français, à tous présens et à venir, salut.</p>
+
+<p>Depuis que nous avons été appelés, il y a quinze années,
+par le voeu de la France, au gouvernement de l'état, nous
+avons cherché á perfectionner, à diverses époques, les formes
+constitutionnelles, suivant les besoins et les désirs de la nation,
+et en profitant des leçons de l'expérience. Les constitutions
+de l'empire se sont ainsi formées d'une série d'actes
+qui ont été revêtus de l'acceptation du peuple. Nous avions
+alors pour but d'organiser un grand système fédératif européen,
+que nous avions adopté comme conforme à l'esprit du
+siècle, et favorable aux progrès de la civilisation. Pour parvenir
+à le compléter et à lui donner toute l'étendue et toute
+la stabilité dont il était susceptible, nous avions ajourné
+l'établissement de plusieurs institutions intérieures, plus
+spécialement destinées à protéger la liberté des citoyens.
+Notre but n'est plus désormais que d'accroître la prospérité
+de la France par l'affermissement de la liberté publique. De
+là résulte la nécessité de plusieurs modifications importantes
+dans les constitutions, sénatus-consultes et autres actes qui
+régissent cet empire. A ces causes, voulant, d'un côté, conserver
+du passé ce qu'il y a de bon et de salutaire, et de
+l'autre, rendre les constitutions de notre empire conformes
+en tout aux voeux et aux besoins nationaux, ainsi qu'à l'état
+de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, nous
+avons résolu de proposer au peuple une suite de dispositions
+tendantes à modifier et perfectionner ses actes constitutionnels,
+à entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties,
+à donner au système représentatif toute son extension, à investir
+les corps intermédiaires de la considération et du pouvoir
+désirables, en un mot, à combiner le plus haut point de
+liberté publique et de sûreté individuelle avec la force et la
+neutralisation nécessaire pour faire respecter par l'étranger
+l'indépendance du peuple français, et la dignité de notre couronne.
+En conséquence, les articles suivans, formant un acte
+supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis
+à l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans
+l'étendue de la France.</p>
+
+<p>Titre 1er&mdash;<i>Dispositions générales.</i></p>
+
+<p>Art 1er. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte
+constitutionnel du 23 frimaire an 8, les sénatus-consultes des
+14 et 16 thermidor an 10, et celui du 28 floréal an 12, seront
+modifiés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres
+dispositions sont confirmées et maintenues.</p>
+
+<p>2. Le pouvoir législatif est exercé par l'empereur et deux
+chambres.</p>
+
+<p>3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est
+héréditaire.</p>
+
+<p>4. L'empereur en nomme les membres, qui sont irrévocables,
+eux et leurs descendans mâles, d'aîné en aîné en ligne
+directe. Le nombre des pairs est illimité. L'adoption ne transmet
+point la dignité de pair à celui qui en est l'objet. Les
+pairs prennent séance à vingt-un ans, mais n'ont voix délibérative
+qu'à vingt-cinq.</p>
+
+<p>5. La chambre des pairs est présidée par l'archi-chancelier
+de l'empire, ou, dans le cas prévu par l'article 51 du sénatus-consulte
+du 18 floréal an 12, par un des membres de cette
+chambre désigné spécialement par l'empereur.</p>
+
+<p>6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de
+l'hérédité, sont pairs de droit. Ils siègent après le président.
+Ils prennent séance à dix-huit ans, mais n'ont voix délibérative
+qu'à vingt-un.</p>
+
+<p>7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans,
+est élue par le peuple.</p>
+
+<p>8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six
+cent vingt-neuf. Ils doivent être âgés de vingt-cinq ans au
+moins.</p>
+
+<p>9. Le président de la chambre des représentans est nommé
+par la chambre, à l'ouverture de la première session. Il reste
+en fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination
+est soumise à l'approbation de l'empereur.</p>
+
+<p>10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de
+ses membres et prononce sur la validité des élections contestées.</p>
+
+<p>11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent,
+pour frais de voyage, et durant la session, l'indemnité décrétée
+par l'assemblée constituante.</p>
+
+<p>12. Ils sont indéfiniment rééligibles.</p>
+
+<p>13. La chambre des représentans est renouvelée de droit
+en entier tous les cinq ans.</p>
+
+<p>14. Aucun membre de l'une ou de l'autre chambre ne peut
+être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière
+criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en
+vertu d'une résolution de la chambre dont il fait partie.</p>
+
+<p>15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à
+partir de la convocation, ni quarante jours après la session.</p>
+
+<p>16. Les pairs sont jugés par leur chambre, en matière
+criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront réglées
+par la loi.</p>
+
+<p>17. La qualité de pair et de représentant est compatible
+avec toutes fonctions publiques, hors celles de comptables.
+Toutefois les préfets et sous-préfets ne sont pas éligibles par
+le collège électoral du département ou de l'arrondissement
+qu'ils administrent.</p>
+
+<p>18. L'empereur envoie dans les chambres des ministres
+d'état et des conseillers d'état qui y siègent et prennent
+part aux discussions, mais qui n'ont voix délibérative que
+dans le cas où ils sont membres de la chambre comme pair ou
+élu du peuple.</p>
+
+<p>19. Les ministres qui sont membres de la chambre des
+pairs ou de celle des représentans, ou qui siègent par mission
+du gouvernement, donnent aux chambres les éclaircissemens
+qui sont jugés nécessaires, quand leur publicité ne compromet
+pas l'intérêt de l'état.</p>
+
+<p>20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles
+peuvent néanmoins se former en comité secret; la chambre
+des pairs, sur la demande de dix membres, celle des représentans
+sur la demande de vingt-cinq. Le gouvernement peut
+également requérir des comités secrets pour des communications
+à faire. Dans tous les cas, les délibérations et les votes
+ne peuvent avoir lieu qu'en séance publique.</p>
+
+<p>21. L'empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la
+chambre des représentans. La proclamation qui prononce la
+dissolution, convoque les collèges électoraux pour une élection
+nouvelle, et indique la réunion des représentans dans six
+mois au plus tard.</p>
+
+<p>22. Durant l'intervalle des sessions de la chambre des représentans,
+ou en cas de dissolution de cette chambre, la
+chambre des pairs ne peut s'assembler.</p>
+
+<p>23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres
+peuvent proposer des amendemens. Si ces amendemens ne
+sont pas adoptés par le gouvernement, les chambres sont tenues
+de voter sur la loi, telle qu'elle a été proposée.</p>
+
+<p>24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement
+à proposer une loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce
+qui leur paraît convenable d'insérer dans la loi. Cette demande
+peut être faite par chacune des deux chambres.</p>
+
+<p>25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux
+chambres, elle est portée à l'autre, et si elle y est approuvée,
+elle est portée à l'empereur.</p>
+
+<p>26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des commissions,
+les rapports des ministres sur les lois qui sont présentées
+et les comptes qui sont rendus, ne peut être lu dans
+l'une ou l'autre des chambres.</p>
+
+<p>Titre II.&mdash;<i>Des collèges électoraux et du mode d'élection.</i></p>
+
+<p>27. Les collèges électoraux de département et d'arrondissement
+sont maintenus, conformément au sénatus-consulte
+du 16 thermidor an 10, sauf les modifications qui suivent.</p>
+
+<p>28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par
+des élections annuelles, toutes les vacances dans les collèges
+électoraux.</p>
+
+<p>29. A dater de l'an 1816, un membre de la chambre des
+pairs, désigné par l'empereur, sera président à vie et inamovible
+de chaque collège électoral de département.</p>
+
+<p>30. A dater de la même époque, le collège électoral de chaque
+département nommera, parmi les membres de chaque
+collège d'arrondissement, le président et deux vice-prèsidens.
+A cet effet, l'assemblée du collège de département précédera
+de quinze jours celle du collège d'arrondissement.</p>
+
+<p>31. Les collèges de département et d'arrondissement nommeront
+le nombre de représentans établi pour chacun par l'acte et le tableau.</p>
+
+<p>32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment
+dans toute l'étendue de la France. Chaque collége de département
+ou d'arrondissement qui choisira un représentant hors
+du département ou de l'arrondissement, nommera un suppléant
+qui sera pris nécessairement dans le département ou
+l'arrondissement.</p>
+
+<p>33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale
+auront une représentation spéciale. L'élection des représentans
+commerciaux et manufacturiers sera faite par le collége
+électoral de département, sur une liste d'éligibles dressée
+par les chambres de commerce et les chambres consultatives
+réunies suivant l'acte et le tableau.</p>
+
+<p>Titre III.&mdash;<i>De la loi de l'impôt.</i></p>
+
+<p>34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier,
+n'est voté que pour un an; les impôts indirects peuvent être
+votés pour plusieurs années.</p>
+
+<p>Dans le cas de la dissolution de la chambre des représentans,
+les impositions votées dans la session précédente sont
+continuées jusqu'à la nouvelle réunion de la chambre.</p>
+
+<p>35. Aucun impôt direct ou indirect en argent ou en nature
+ne peut être perçu, aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune
+inscription de créance au grand-livre de la dette publique ne
+peut être faite, aucun domaine ne peut être aliéné ni échangé,
+aucune levée d'hommes pour l'armée ne peut être ordonnée,
+aucune portion du territoire ne peut être échangée qu'en vertu
+d'une loi.</p>
+
+<p>36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt ou de levée
+d'hommes, ne peut être faite qu'à la chambre des représentans.</p>
+
+<p>37. C'est aussi à la chambre des représentans qu'est porté
+d'abord, 1º budget général de l'état, contenant l'aperçu
+des recettes et la proposition des fonds assignés pour l'année
+à chaque département du ministère; 2º le compte des recettes
+et dépenses de l'année ou des années précédentes.</p>
+
+<p>Titre IV.&mdash;<i>Des ministres et de la responsabilité.</i></p>
+
+<p>38. Tous les actes du gouvernement doivent être contre-signés
+par un ministre ayant département.</p>
+
+<p>39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement
+signés par eux, ainsi que de l'exécution des lois.</p>
+
+<p>40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans,
+et sont jugés par celle des pairs.</p>
+
+<p>41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre ou
+de mer peut être accusé par la chambre des représentans, et
+jugé par la chambre des pairs, pour avoir compromis la sûreté
+ou l'honneur de la nation.</p>
+
+<p>42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour caractériser
+le délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir discrétionnaire.</p>
+
+<p>43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre,
+la chambre des représentans doit déclarer qu'il y a
+lieu à examiner la proposition d'accusation.</p>
+
+<p>44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport
+d'une commission de soixante membres tirés au sort. Cette
+commission ne fait son rapport que dix jours au plus tôt après
+sa nomination.</p>
+
+<p>45. Quand la chambre a déclaré qu'il a lieu à examen,
+elle peut appeler le ministre dans son sein pour lui demander
+des explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours
+après le rapport de la commission.</p>
+
+<p>46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département
+ne peuvent être appelés ni mandés par les chambres.</p>
+
+<p>47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y
+a lieu à examen contre un ministre, il est formé une nouvelle
+commission de soixante membres tirés au sort, comme la première,
+et il est fait, par cette commission, un nouveau rapport
+sur la mise en accusation. Cette commission ne fait son
+rapport que dix jours après sa nomination.</p>
+
+<p>48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix
+jours après la lecture et la distribution du rapport.</p>
+
+<p>49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans
+nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour
+poursuivre l'accusation devant la chambre des pairs.</p>
+
+<p>50. L'article 75 du titre VIII de l'acte constitutionnel du
+22 frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne
+peuvent être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil-d'état,
+sera modifié par une loi.</p>
+
+<p>Titre V.&mdash;<i>Du pouvoir judiciaire.</i></p>
+
+<p>51. L'empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles
+et à vie, dès l'instant de leur nomination, sauf la nomination
+des juges de paix et des juges de commerce, qui aura lieu
+comme par le passé.</p>
+
+<p>Les juges actuels nommés par l'empereur aux termes du
+sénatus-consulte du 12 octobre 1807, et qu'il jugera convenable
+de conserver, recevront des provisions à vie avant le
+1er janvier prochain.</p>
+
+<p>52. L'institution des jurés est maintenue.</p>
+
+<p>53. Les débats en matière criminelle sont publics.</p>
+
+<p>54. Les délits militaires seuls sont du ressort des tribunaux
+militaires.</p>
+
+<p>55. Tous les autres délits, même commis par les militaires,
+sont de la compétence des tribunaux civils.</p>
+
+<p>56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute
+cour impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le
+présent acte à la chambre des pairs, seront portés devant les
+tribunaux ordinaires.</p>
+
+<p>67. L'empereur a le droit de faire grâce, même en matière
+correctionnelle, et d'accorder des amnisties.</p>
+
+<p>58. Les interprétations des lois demandées par la cour de
+cassation, seront données dans la forme d'une loi.</p>
+
+<p>Titre VI&mdash;<i>Droit des citoyens.</i></p>
+
+<p>59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour la
+contribution aux impôts et charges publiques, soit pour l'admission
+aux emplois civils et militaires.</p>
+
+<p>60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des
+juges qui lui sont assignés par la loi.</p>
+
+<p>61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé que
+dans les cas prévus par la loi et suivant les formes prescrites.</p>
+
+<p>62. La liberté des cultes est garantie à tous.</p>
+
+<p>63. Toutes les propriétés possédées ou acquises en vertu
+des lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables.</p>
+
+<p>64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
+pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf
+la responsabilité légale, après la publication, par jugement
+par jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application
+d'une peine correctionnelle.</p>
+
+<p>65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens.
+Toute pétition est individuelle. Les pétitions peuvent être
+adressées, soit au gouvernement, soit aux deux chambres:
+néanmoins, ces dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à
+S. M. l'Empereur. Elles seront présentées aux chambres sous
+la garantie d'un membre qui recommande la pétition. Elles
+sont lues publiquement, et si la chambre les prend en considération,
+elles sont portées à l'Empereur par le président.</p>
+
+<p>66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut
+être déclarée en état de siége que dans le cas d'invasion de la
+part d'une force étrangère, ou de troubles civils. Dans le
+premier cas, la déclaration est faite par un acte du gouvernement.
+Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la
+loi. Toutefois, si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas
+assemblées, l'acte du gouvernement déclarant l'état de siége
+doit être converti en une proposition de loi, dans les quinze
+premiers jours de la réunion des chambres.</p>
+
+<p>67. Le peuple français déclare en outre que, dans la délégation
+qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu
+et n'entend pas donner le droit de proposer le rétablissement
+des Bourbons ou d'aucun prince de cette famille sur
+le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale,
+ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale, soit
+les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun
+culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune
+atteinte à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux;
+il interdit formellement au gouvernement, aux chambres et
+aux citoyens, toute proposition à cet égard.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 30 avril 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Décret.</i></p>
+
+<p>En convoquant les électeurs des collèges en assemblée du
+Champ-de-Mai, nous comptions constituer chaque assemblée
+électorale de département en bureaux séparés, composer ensuite
+une commission commune à toutes, et, dans l'espace
+de quelques mois, arriver au grand but, objet de nos pensées.</p>
+
+<p>Nous croyions alors en avoir le temps et le loisir, puisque
+notre intention étant de maintenir la paix avec nos voisins,
+nous étions résigné à souscrire à tous les sacrifices qui déjà
+avaient pesé sur la France.</p>
+
+<p>La guerre civile du midi à peine terminée, nous acquîmes
+la certitude des dispositions hostiles des puissances étrangères,
+et dès-lors il fallut prévoir la guerre, et s'y préparer.</p>
+
+<p>Dans ces nouvelles occurrences, nous n'avions que l'alternative
+de prolonger la dictature dont nous nous trouvons investi
+par les circonstances et par la confiance du peuple, où
+d'abréger les formes que nous nous étions proposé de suivre
+pour la rédaction de l'acte constitutionnel. L'intérêt de la
+France nous a prescrit d'adopter ce second parti. Nous avons
+présenté à l'acceptation du peuple un acte qui à la fois garantit
+ses libertés et ses droits, et met la monarchie à l'abri
+de tout danger de subversion. Cet acte détermine le mode de
+la formation de la loi, et dès-lors contient en lui-même le
+principe de toute amélioration qui serait conforme aux voeux
+de la nation, interdisant cependant toute discussion sur un
+certain nombre de points fondamentaux déterminés qui sont
+irrévocablement fixés.</p>
+
+<p>Nous aurions voulu aussi attendre l'acceptation du peuple
+avant d'ordonner la réunion des collèges, et de faire procéder
+à la nomination des députés; mais également maîtrisé par les
+circonstances, le plus haut intérêt de l'état nous fait la loi de
+nous environner, le plus promptement possible, des corps
+nationaux.</p>
+
+<p>A ces causes, nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p>Art. 1er. Quatre jours après la publication du présent décret
+au chef-lieu du département, les électeurs des collèges
+de département et d'arrondissement se réuniront en assemblées
+électorales au chef-lieu de chaque département et de chaque
+arrondissement; le préfet pour le département, les sous-préfets
+pour les arrondissemens, indiqueront le jour précis,
+l'heure et le lieu de l'assemblée, par des circulaires et par
+une proclamation qui sera répandue avec la plus grande célérité
+dans tous les cantons et communes.</p>
+
+<p>2. Pour cette année, à l'ouverture de l'assemblée, le plus
+ancien d'âge présidera, le plus jeune fera les fonctions de
+secrétaire, les trois plus âgés après le président seront scrutateurs.
+Chaque assemblée ainsi organisée provisoirement
+nommera son président; elle nommera aussi deux secrétaires
+et trois scrutateurs; ces choix se feront à la majorité absolue.</p>
+
+<p>3. On procédera ensuite aux élections des députés à la
+chambre des représentans, conformément à l'acte envoyé pour
+être présenté à l'acceptation du peuple, et inséré au Bulletin
+des lois, nº 19, le 22 avril présent mois.</p>
+
+<p>4. Les préfets des villes, chefs-lieux d'arrondissemens
+commerciaux, convoqueront, à la réception du présent, la
+chambre de commerce et les chambres consultatives pour faire
+former les listes de candidats sur lesquelles les représentans
+de l'industrie commerciale et manufacturière doivent être
+élus par les collèges électoraux, appelés à les nommer, conformément
+à l'acte joint à celui énoncé en l'article précédent.</p>
+
+<p>5. Les députés nommés par les assemblées électorales se
+rendront à Paris pour assister à l'assemblée du Champ-de-Mai,
+et pouvoir composer la chambre des représentans, que
+nous nous proposons de convoquer après la proclamation de
+*de l'acceptation de l'acte constitutionnel.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 24 mai 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation des fédérés de
+Paris.</i></p>
+
+<p>Soldats fédérés des faubourgs St.-Antoine et St.-Marceau,</p>
+
+<p>Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple
+des villes, les habitans des campagnes et les soldats de l'armée,
+dont je connaissais l'attachement à l'honneur national.
+Vous avez tous justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je
+vous donnerai des armes; je vous donnerai pour vous guider
+des officiers couverts d'honorables blessures et accoutumés à
+voir fuir l'ennemi devant eux. Vos bras robustes et faits aux
+pénibles travaux, sont plus propres que tous autres au maniement
+des armes. Quant au courage, vous êtes Français; vous
+serez les éclaireurs de la garde nationale. Je serai sans inquiétude
+pour la capitale, lorsque la garde nationale et vous vous
+serez chargés de sa défense; et s'il est vrai que les étrangers
+persistent dans le projet impie d'attenter à notre indépendance
+et à notre honneur, je pourrai profiter de la victoire sans être
+arrêté par aucune sollicitude.</p>
+
+<p>Soldats fédérés, s'il est des hommes dans les hautes classes
+de la société, qui aient déshonoré le nom français, l'amour de
+la patrie et le sentiment d'honneur national se sont conservés
+tout entiers dans le peuple des villes, les habitans des campagnes
+et les soldats de l'armée. Je suis content de vous voir.
+J'ai confiance en vous: <i>Vive la Nation!</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 1er juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur au Champ-de-Mai.</i></p>
+
+<p>Messieurs les électeurs des collèges de département et d'arrondissement,</p>
+
+<p>Messieurs les députés de l'armée de terre et de mer au
+Champ-de-Mai,</p>
+
+<p>Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans
+la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au
+conseil, sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique
+et constant de mes pensées et de mes actions.</p>
+
+<p>Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon
+peuple dans l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de
+conserver à la France son intégrité naturelle, ses honneurs et
+ses droits.</p>
+
+<p>L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt-cinq
+années de victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri
+de l'honneur français flétri, les voeux de la nation m'ont ramené
+sur ce trône qui m'est cher parce qu'il est le <i>palladium</i>
+de l'indépendance, de l'honneur et des droits du peuple.</p>
+
+<p>Français, en traversant au milieu de l'allégresse publique
+les diverses provinces de l'empire pour arriver dans ma capitale,
+j'ai dû compter sur une longue paix; les nations sont
+liées par les traités conclus par leurs gouvernemens, quels
+qu'ils soient.</p>
+
+<p>Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de
+fonder notre liberté par une constitution conforme à la volonté
+et à l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ-de-Mai.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu
+tous les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts
+de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent
+d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières
+toutes nos places frontières du nord, et de concilier les
+différens qui les divisent encore, en se partageant la Lorraine
+et l'Alsace.</p>
+
+<p>Il a fallu se préparer à la guerre.</p>
+
+<p>Cependant, devant courir personnellement les hasards des
+combats, ma première sollicitude a dû être de constituer sans
+retard la nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai
+présenté.</p>
+
+<p>Français, lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions,
+et que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux
+droits et à l'indépendance de vingt-huit millions de Français,
+une loi solennelle, faite dans les formes voulues par l'acte
+constitutionnel, réunira les différentes dispositions de nos
+constitutions aujourd'hui éparses.</p>
+
+<p>Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites
+aux citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec
+de l'union, de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons
+victorieux de cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs;
+que les générations à venir scruteront sévèrement
+notre conduite; qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu
+l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai
+élevés sur le trône, ou qui me doivent la conservation de leur
+couronne, qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué
+mon alliance et la protection du peuple français, dirigent aujourd'hui
+tous leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais
+que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à leur merci
+cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés.
+Mais dites aussi aux citoyens, que tant que les Français me
+conserveront les sentimens d'amour dont ils me donnent tant
+de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante.</p>
+
+<p>Français, ma volonté est celle du peuple; mes droits sont
+les siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent
+être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la
+France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 7 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à l'ouverture de la chambre des
+représentans.</i></p>
+
+<p>Messieurs de la chambre des pairs et de la chambre des
+représentans, depuis trois mois les circonstances et la confiance
+du peuple m'ont investi d'un pouvoir illimité, et je viens
+aujourd'hui remplir le premier désir et le besoin le plus pressant
+de mon coeur en ouvrant votre session et en commençant
+ainsi la monarchie constitutionnelle.</p>
+
+<p>Les hommes sont impuissans pour fixer les destinées des
+nations; ce n'est que par des institutions sages que leur prospérité
+peut être établie sur des bases solides. La monarchie
+est nécessaire à la France pour assurer sa liberté et son indépendance.
+Nos constitutions sont encore éparses, et un de
+nos premiers soins sera de les réunir et d'en coordonner les
+différentes parties en un seul corps de loi. Ce travail recommandera
+l'époque actuelle à la postérité. J'ambitionne de voir
+la France jouir de toute la liberté possible, je dis possible,
+parce que l'anarchie conduit les peuples au despotisme.</p>
+
+<p>Une coalition formidable d'empereurs et de rois en veut à
+notre indépendance; la frégate <i>la Melpomène</i> a été prise,
+après un combat sanglant, par un vaisseau anglais de 74;
+ainsi le sang a coulé pendant la paix. Nos ennemis comptent
+sur nos dissensions intestines, et cherchent à en profiter; on
+communique aujourd'hui avec Gand comme on communiquait
+en 1789 avec Coblentz.</p>
+
+<p>Des mesures législatives seront nécessaires pour réprimer
+ces complots; je confie à vos lumières et à votre patriotisme
+les destinées de la France et la sûreté de ma personne. La
+liberté de la presse est inhérente à nos institutions; on n'y
+peut rien changer sans porter atteinte à la liberté civile, mais
+des lois sages seront nécessaires pour en prévenir les abus:
+je recommande à votre attention cet objet important.</p>
+
+<p>Mes ministres vous feront connaître successivement la
+situation de nos affaires: nos finances offriraient de plus
+grandes ressources sans les sacrifices indispensables qu'ont
+exigés les circonstances, et si les sommes portées dans le
+budget rentraient aux époques déterminées. Il est possible
+que le premier devoir des princes m'appelle à la tête des enfans
+de la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir.
+Vous, pairs, et vous, représentans, secondez nos efforts en
+entretenant la confiance par votre attachement au prince et
+à la patrie, et la cause sainte du peuple triomphera.
+Paris, 11 juin 1815.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des
+pairs.</i></p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des pairs,</p>
+
+<p>La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse.
+L'entraînement de la prospérité n'est pas le danger qui nous
+menace aujourd'hui. C'est sous les Fourches Caudines que les
+étrangers veulent nous faire passer!</p>
+
+<p>La justice de notre cause, l'esprit public de la nation et le
+courage de l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des
+succès; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que
+j'aimerais à voir déployer toute l'énergie de ce grand peuple;
+c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des
+preuves d'attachement à la patrie et à moi.</p>
+
+<p>C'est dans les temps difficiles que les grandes nations,
+comme les grands hommes, déploient toute l'énergie de leur
+caractère, et deviennent un objet d'admiration pour la postérité.</p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez
+au nom de la chambre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 11 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre des
+représentans.</i></p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des représentans,</p>
+
+<p>Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans
+ceux que vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances,
+ma pensée est absorbée par la guerre imminente, au succès de
+laquelle sont attachés l'indépendance et l'honneur de la
+France.</p>
+
+<p>Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées;
+les mouvemens des différens corps ennemis y rendent
+ma présence indispensable. Pendant mon absence, je verrais
+avec plaisir qu'une commission nommée par chaque chambre
+méditât sur nos constitutions.</p>
+
+<p>La constitution est notre point de ralliement; elle doit
+être notre étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion
+publique qui tendrait à diminuer directement ou indirectement
+la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions,
+serait un malheur pour l'état; nous nous trouverions
+au milieu des écueils, sans boussole et sans direction. La
+crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple
+du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les Barbares,
+se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions
+abstraites, au moment où le bélier brisait les portes
+de la ville.</p>
+
+<p>Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les
+circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut être utile de
+vous occuper des lois organiques destinées à faire marcher la
+constitution. Elles peuvent être l'objet de vos travaux publics
+sans avoir aucun inconvénient.</p>
+
+<p>Monsieur le président et messieurs les députés de la chambre
+des représentons, les sentimens exprimés dans votre adresse
+me démontrent assez l'attachement de la chambre à ma personne,
+et tout le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes
+les affaires, ma marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi
+à sauver la patrie. Premier représentant du peuple,
+j'ai contracté l'obligation que je renouvelle, d'employer dans
+des temps plus tranquilles toutes les prérogatives de la couronne
+et le peu d'expérience que j'ai acquis, à vous seconder
+dans l'amélioration de nos institutions.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Charleroy, le 15 juin, à neuf heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu">NOUVELLES DE L'ARMÉE EN 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>L'armée a forcé la Sambre, pris Charleroy, et poussé des
+avant-gardes à moitié chemin de Charleroy à Namur, et de
+Charleroy à Bruxelles. Nous avons fait quinze cents prisonniers,
+et enlevé six pièces de canon. Quatre régimens prussiens
+ont été écrasés. L'empereur a perdu peu de monde,
+mais il a fait une perte qui lui est très-sensible, c'est celle de
+son aide-de-camp, le général Letort, qui a été tué sur le plateau
+de Fleurus, en commandant une charge de cavalerie.</p>
+
+<p>L'enthousiasme des habitans de Charleroy, et de tous les
+pays que nous traversons, ne peut se décrire.</p>
+
+<p>Dès le 13, l'empereur était arrivé à Beaumont. Sur toute
+la route, des arcs de triomphe étaient élevés dans toutes les
+villes, dans les moindres villages. Le 14, S. M. avait passé
+l'armée en revue, et porté son enthousiasme au comble par
+la proclamation suivante, datée d'Avesnes le même jour.</p>
+
+<p>Soldats,</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland,
+qui décidèrent deux fois du destin de l'Europe. Alors,
+comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes
+trop généreux; nous crûmes aux protestations et aux sermens
+des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui cependant,
+coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance
+et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la
+plus injuste des agressions; marchons à leur rencontre: eux
+et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes!</p>
+
+<p>Soldats, à Jéna, contre ces mêmes Prussiens aujourd'hui
+si arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail un
+contre six. Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des
+Anglais, vous fassent le récit de leurs pontons et des maux
+affreux qu'ils y ont soufferts.</p>
+
+<p>Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
+confédération du Rhin gémissent d'être obligés de prêter
+leurs bras à la cause de princes ennemis de la justice et des
+droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est
+insatiable. Après avoir dévoré douze millions de Polonais,
+douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions
+de Belges, elle devra dévorer les états du second ordre de
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>Les insensés! un moment de prospérité les aveugle; l'oppression
+et l'humiliation du peuple français sont hors de leur
+pouvoir.</p>
+
+<p>S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.</p>
+
+<p>Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles
+à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance,
+la victoire sera à nous; les droits de l'homme et le
+bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français
+qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Charleroi, le 15 juin au soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>Le 14, l'armée était placée de la manière suivante.</p>
+
+<p>Le quartier impérial à Beaumont.</p>
+
+<p>Le premier corps, commandé par le général d'Erlon, était
+à Solre, sur la Sambre.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le général Reille, était
+à Ham-sur-Heure.</p>
+
+<p>Le troisième corps, commandé par le général Vandamme,
+était sur la droite de Beaumont.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Gérard, arrivait
+à Philippeville.</p>
+
+<p>Le 15, à trois heures du matin, le général Reille attaqua
+l'ennemi et se porta sur Marchiennes-au-Pont. Il eût différens
+engagemens, dans lesquels sa cavalerie chargea un bataillon
+prussien et fit trois cents prisonniers.</p>
+
+<p>A une heure du matin, l'empereur était à Jamignan-sur-Heure.</p>
+
+<p>La division de cavalerie légère du général Daumont sabra
+deux bataillons prussiens et fit quatre cents prisonniers.</p>
+
+<p>Le général Pajol entra à Charleroi à midi. Les sapeurs et
+les marins de la garde étaient à l'avant-garde, pour réparer les
+ponts. Ils pénétrèrent les premiers en tirailleurs dans la ville.</p>
+
+<p>Le général Clari, avec le premier de hussards, se porta
+sur Gosselines, sur la route de Bruxelles, et le général Pajol
+sur Gilly, sur la roule de Namur.</p>
+
+<p>A trois heures après midi, le général Vandamme déboucha
+avec son corps sur Gilly.</p>
+
+<p>Le maréchal Grouchy arriva avec la cavalerie du général
+Excelmans.</p>
+
+<p>L'ennemi occupait la gauche de la position de Fleurus; à
+cinq heures après-midi, l'empereur ordonna l'attaque. La position
+fut tournée et enlevée. Les quatre escadrons de service
+de la garde, commandés par le général Letort, aide-de-camp
+de l'empereur, enfoncèrent trois carrés; les vingt-sixième,
+vingt-septième et vingt-huitième régimens prussiens furent
+mis en déroute. Nos escadrons sabrèrent quatre à cinq cents
+hommes et firent cent cinquante prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Reille passait la Sambre à
+Marchiennes-au-Pont, pour se porter sur Gosselies avec les
+divisions du prince Jérôme et du général Bachelu, attaquait
+l'ennemi, lui faisait deux cent cinquante prisonniers, et le
+poursuivait sur la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Nous devînmes ainsi maîtres de toute la position de Fleurus.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, l'empereur rentra à son quartier-général
+à Charleroi.</p>
+
+<p>Cette journée coûte à l'ennemi cinq pièces de canon et deux
+mille hommes, dont mille prisonniers. Notre perte est de dix
+hommes tués et de quatre-vingt blessés, la plupart des escadrons
+de service qui ont fait les charges, et des trois escadrons du
+vingtième de dragons, qui ont aussi chargé un carré
+avec la plus grande intrépidité. Notre perte, légère quant au
+nombre, a été sensible à l'empereur, par la blessure grave
+qu'a reçue le général Letort, son aide-de-camp, en chargeant
+à la tête des escadrons de service. Cet officier est de la
+plus grande distinction; il a été frappé d'une balle au bas-ventre,
+et le chirurgien fait craindre que sa blessure ne soit
+mortelle.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé à Charleroi quelques magasins. La joie
+des Belges ne saurait se décrire. Il y a des villages qui, à la
+vue de leurs libérateurs, ont formé des danses, et partout
+c'est un élan qui part du coeur.</p>
+
+<p>Dans le rapport de l'état-major-général on insérera les noms
+des officiers et soldats qui se sont distingués.</p>
+
+<p>L'empereur a donné le commandement de la gauche au
+prince de la Moskowa, qui a eu le soir son quartier-général
+aux Quatre-Chemins, sur la route de Bruxelles.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise, à qui l'empereur avait donné le commandement
+de la jeune garde, est resté à Beaumont, malade
+d'une sciatique qui l'a forcé de se mettre au lit.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Gérard,
+arrive ce soir au Châtelet. Le général Gérard a rendu compte
+que le lieutenant-général Bourmont, le colonel Clouet et le
+chef d'escadron Villoutreys ont passé à l'ennemi.</p>
+
+<p>Un lieutenant du onzième de chasseurs a également passé
+à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le major-général a ordonné que ces déserteurs fussent sur-le-champ
+jugés conformément aux lois.</p>
+
+<p>Rien ne peut peindre le bon esprit et l'ardeur de l'armée.
+Elle regarde comme un événement heureux la désertion de
+ce petit nombre de traîtres qui se démasquent ainsi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Philippeville, le 19 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>(Extrait du Moniteur.)</i></p>
+
+<p>Le 17, à dix heures du soir, l'armée anglaise occupa
+Mont-Saint-Jean par son centre, se trouva en position en
+avant de la forêt de Soignes: il aurait fallu pouvoir disposer
+de trois heures pour l'attaquer, on fut donc obligé de remettre
+au lendemain.</p>
+
+<p>Le quartier-général de l'empereur fut établi à la ferme de
+Caillou près Planchenois. La pluie tombait par torrens.</p>
+
+<p><i>Bataille de Mont-Saint-Jean.</i></p>
+
+<p>A neuf heures du matin, la pluie ayant un peu diminué,
+le premier corps se mit en mouvement, et se plaça, la gauche
+à la route de Bruxelles, et vis-à-vis le village de Mont-Saint-Jean,
+qui paraissait le centre de la position de l'ennemi. Le
+second corps appuya sa droite à la route de Bruxelles, et sa
+gauche à un petit bois à portée de canon de l'armée anglaise.
+Les cuirassiers se portèrent en réserve derrière, et la garde
+en réserve sur les hauteurs. Le sixième corps avec la cavalerie
+du général d'Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut
+destiné à se porter en arrière de notre droite, pour s'opposer
+à un corps prussien qui paraissait avoir échappé au maréchal
+Grouchy, et être dans l'intention de tomber sur notre flanc
+droit, intention qui nous avait été connue par nos rapports,
+et par une lettre d'un général prussien, que portait une ordonnance
+prise par nos coureurs.</p>
+
+<p>Les troupes étaient pleines d'ardeur. On estimait les forces
+de l'armée anglaise à quatre-vingt mille hommes; on supposait
+qu'un corps prussien qui pouvait être en mesure vers le
+soir, pouvait être de quinze mille hommes. Les forces ennemies
+étaient donc de plus de quatre-vingt-dix mille hommes,
+les nôtres moins nombreuses.</p>
+
+<p>A midi, tous les préparatifs étant terminés, le prince
+Jérôme, commandant une division du deuxième corps, et
+destiné à en former l'extrême gauche, se porta sur le bois dont
+l'ennemi occupait une partie. La canonnade s'engagea; l'ennemi
+soutint par trente pièces de canon les troupes qu'il avait
+envoyées pour garder le bois. Nous fîmes aussi de notre côté
+des dispositions d'artillerie. A une heure, le prince Jérôme
+fut maître de tout le bois, et toute l'armée anglaise se replia
+derrière un rideau. Le comte d'Erlon attaqua alors le village
+de Mont-Saint-Jean, et fit appuyer son attaque par quatre-vingts
+pièces de canon. Il s'engagea là une épouvantable canonnade,
+qui dut beaucoup faire souffrir l'armée anglaise.
+Tous les coups portaient sur le plateau. Une brigade de la
+première division du comte d'Erlon s'empara du village de
+Mont-Saint-Jean; une seconde brigade fut chargée par un
+corps de cavalerie anglaise, qui lui fit éprouver beaucoup de
+perte. Au même moment, une division de cavalerie anglaise
+chargea la batterie du comte d'Erlon par sa droite, et désorganisa
+plusieurs pièces; mais les cuirassiers du général Milbaud
+chargèrent cette division, dont trois régimens furent
+rompus et écharpés.</p>
+
+<p>Il était trois heures après midi. L'empereur fit avancer la
+garde pour la placer dans la plaine, sur le terrain qu'avait
+occupé le premiers corps au commencement de l'action, ce
+corps se trouvant déjà en avant. La division prussienne, dont
+on avait prévu le mouvement, s'engagea alors avec les tirailleurs
+du comte Lobau, en prolongeant son feu sur tout notre
+flanc droit. 11 était convenable, avant de rien entreprendre
+ailleurs, d'attendre l'issue qu'aurait cette attaque. A cet effet,
+tous les moyens de la réserve étaient prêts à se porter au secours
+du comte Lobau, et à écraser le corps prussien lorsqu'il
+se serait avancé.</p>
+
+<p>Cela fait, l'empereur avait le projet de mener une attaque
+par le village de Mont-Saint-Jean, dont on espérait un succès
+décisif; mais par un mouvement d'impatience, si fréquent
+dans nos annales militaires, et qui nous a été souvent si funeste,
+la cavalerie de réserve s'étant aperçue d'un mouvement
+rétrograde que faisaient les Anglais pour se mettre à l'abri de
+nos batteries, dont ils avaient déjà tant souffert, couronna les
+hauteurs de Mont-Saint-Jean et chargea l'infanterie. Ce mouvement,
+qui, fait à temps, et soutenu par les réserves, devait
+décider de la journée, fait isolément et avant que les affaires
+de la droite ne fussent terminées, devint funeste.</p>
+
+<p>N'y ayant aucun moyen de le contremander, l'ennemi montrant
+beaucoup de masses d'infanterie et de cavalerie, et les
+deux divisions de cuirassiers étant engagées, toute notre cavalerie
+courut au même moment pour soutenir ses camarades.</p>
+
+<p>Là, pendant trois heures, se firent de nombreuses charges
+gui nous valurent l'enfoncement de plusieurs carrés et six
+drapeaux de l'infanterie anglaise, avantage hors de proportion
+avec les pertes qu'éprouvait notre cavalerie par la mitraille
+et les fusillades.</p>
+
+<p>Il était impossible de disposer de nos réserves d'infanterie
+jusqu'à ce qu'on eût repoussé l'attaque de flanc du corps
+prussien. Cette attaque se prolongeait toujours et perpendiculairement
+sur notre flanc droit; l'empereur y envoya le général
+Duhesme avec la jeune garde et plusieurs batteries de
+réserve. L'ennemi fut contenu, fut repoussé, et recula: il
+avait épuisé ses forces, et l'on n'en avait plus rien à craindre.
+C'est ce moment qui était celui indiqué pour une attaque sur
+le centre de l'ennemi. Comme les cuirassiers souffraient par
+la mitraille, on envoya quatre bataillons de la moyenne garde
+pour protéger les cuirassiers, soutenir la position, et, si cela
+était possible, dégager et faire reculer dans la plaine une partie
+de notre cavalerie.</p>
+
+<p>On envoya deux autres bataillons pour se tenir en potence
+sur l'extrême gauche de la division qui avait manoeuvré sur
+nos flancs, afin de n'avoir de ce côté aucune inquiétude; le
+reste fut disposé en réserve, partie pour occuper la potence
+en arrière de Mont-Saint-Jean, partie sur le plateau en arrière
+du champ de bataille qui formait notre position en retraite.</p>
+
+<p>Dans cet état de choses, la bataille était gagnée; nous occupions
+toutes les positions que l'ennemi occupait au commencement
+de l'action; notre cavalerie ayant été trop tôt et
+mal employée, nous ne pouvions plus espérer de succès décisifs.
+Mais le maréchal Grouchy ayant appris le mouvement
+du corps prussien, marchait sur le derrière de ce corps, ce
+qui nous assurait un succès éclatant pour la journée du lendemain.
+Après huit heures de feu et de charges d'infanterie
+et de cavalerie, toute l'armée voyait avec satisfaction la bataille
+gagnée et le champ de bataille en notre pouvoir.</p>
+
+<p>Sur les huit heures et demie, les quatre bataillons de la
+moyenne garde qui avaient été envoyés sur le plateau au-delà
+de Mont-Saint-Jean pour soutenir les cuirassiers, étant
+gênés par la mitraille, marchèrent à la baïonnette pour enlever
+les batteries. Le jour finissait; une charge faite sur leur
+flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en désordre;
+les fuyards repassèrent le ravin; les régimens voisins qui virent
+quelques troupes appartenant à la garde à la débandade,
+crurent que c'était de la vieille garde et s'ébranlèrent: les
+cris <i>tout est perdu, la garde est repoussée</i>, se firent entendre;
+les soldats prétendent même que sur plusieurs points, des
+malveillans apostés ont crié <i>sauve qui peut!</i> Quoi qu'il en
+soit, une terreur panique se répandit tout à la fois sur tout
+le champ de bataille; on se précipita dans le plus grand désordre
+sur la ligne de communication; les soldats, les canonniers,
+les caissons se pressaient pour y arriver; la vieille garde,
+qui était en réserve, en fut assaillie, et fut elle-même entraînée.</p>
+
+<p>Dans un instant, l'armée ne fut plus qu'une masse confuse;
+toutes les armes étaient mêlées, et il était impossible de reformer
+un corps. L'ennemi, qui s'aperçut de cette étonnante
+confusion, fit déboucher des colonnes de cavalerie; le désordre
+augmenta; la confusion de la nuit empêcha de rallier les troupes
+et de leur montrer leur erreur.</p>
+
+<p>Ainsi une bataille terminée, une journée de fausses mesures
+réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain,
+tout fut perdu par un moment de terreur panique.
+Les escadrons même de service, rangés à côté de l'empereur,
+furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux, et
+il n'y eut plus d'autre chose à faire que de suivre le torrent.
+Les parcs de réserve, les bagages qui n'avaient point repassé
+la Sambre, et tout ce qui était sur le champ de bataille sont
+restés au pouvoir de l'ennemi. Il n'y a eu même aucun moyen
+d'attendre les troupes de notre droite; on sait ce que c'est que
+la plus brave armée du monde, lorsqu'elle est mêlée et que
+son organisation n'existe plus.</p>
+
+<p>L'empereur a passé la Sambre à Charleroi le 19, à cinq
+heures du matin; Philippeville et Avesne ont été donnés pour
+points de réunion. Le prince Jérôme, le général Morand et les
+autres généraux y ont déjà rallié une partie de l'armée. Le
+maréchal Grouchy, avec le corps de la droite, opère son mouvement
+sur la Basse-Sambre.</p>
+
+<p>La perte de l'ennemi doit avoir été très-grande, à en juger
+par les drapeaux que nous lui avons pris, et par les pas rétrogrades
+qu'il avait faits. La nôtre ne pourra se calculer
+qu'après le ralliement des troupes. Avant que le désordre
+éclatât, nous avions déjà éprouvé des pertes considérables,
+surtout dans notre cavalerie, si funestement et pourtant si
+bravement engagée. Malgré ces pertes, cette valeureuse cavalerie
+a constamment gardé la position qu'elle avait prise
+aux Anglais, et ne l'a abandonnée que quand le tumulte et le
+désordre du champ de bataille l'y ont forcée. Au milieu de
+la nuit et des obstacles qui encombraient la route, elle n'a pu
+elle-même conserver son organisation.</p>
+
+<p>L'artillerie, comme à son ordinaire, s'est couverte de gloire.
+Les voitures du quartier-général étaient restées dans leur position
+ordinaire, aucun mouvement rétrograde n'ayant été
+jugé nécessaire. Dans le cours de la nuit, elles sont tombées
+entre les mains de l'ennemi.</p>
+
+<p>Telle a été l'issue de la bataille de Mont-Saint-Jean, glorieuse
+pour les armées françaises, et pourtant si funeste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Philipeville, 19 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Extrait d'une lettre de l'empereur à son frère Joseph.</i></p>
+
+<p>..... Tout n'est point perdu; je suppose qu'il me restera,
+en réunissant mes forces, cent cinquante mille hommes. Les
+fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront
+cent mille hommes; les bataillons de dépôt cinquante
+mille. J'aurai donc trois cents mille soldats à opposer de suite
+à l'ennemi; j'attellerai l'artillerie avec des chevaux de luxe; je
+lèverai cent mille conscrits; je les armerai avec les fusils des
+royalistes et des mauvaises gardes nationales; je ferai lever en
+masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine,
+la Champagne; j'accablerai l'ennemi; mais il faut qu'on
+m'aide et qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon; j'y
+trouverai sans doute du monde. Je n'ai point entendu parler
+de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je le crains), je
+puis avoir dans trois jours cinquante mille hommes; avec cela
+j'occuperai l'ennemi et je donnerai le temps à Paris et à la
+France de faire leur devoir. Les Autrichiens marchent lentement;
+les Prussiens craignent les paysans et n'osent pas trop
+s'avancer. Tout peut se réparer encore; écrivez-moi l'effet que
+cette horrible échauffourée aura produit dans la chambre. Je
+crois que les députés se pénétreront que leur devoir, dans
+cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour sauver
+la France. Préparez-les à me seconder dignement; surtout du
+courage et de la fermeté.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Le 20 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Fragment d'un discours de l'empereur dans une séance du
+conseil d'état, tenue à l'Elysée.</i></p>
+
+<p>.... Je n'ai plus d'armée, je n'ai plus que des fuyards. Je
+retrouverai des hommes, mais comment les armer? Je n'ai
+plus de fusils. Cependant avec de l'union, tout pourrait se
+réparer. J'espère que les députés me seconderont, qu'ils sentiront
+la responsabilité qui va peser sur eux; vous avez mal
+jugé, je crois, de leur esprit; la majorité est bonne, est française.
+Je n'ai contre moi que Lafayette, Lanjuinais, Flaugergues
+et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, je le
+sais, je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux..... Je ne
+les laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.....</p>
+
+<p>..... Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer,
+pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble
+mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au
+lieu de levée, de mesures extraordinaires, on dispute, tout
+est perdu. L'ennemi est en France. J'ai besoin, pour sauver
+la patrie, d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire.
+Dans l'intérêt de la nation, je pourrais me saisir de ce pouvoir,
+mais il serait utile et plus national qu'il me fût donné
+par les chambres....</p>
+
+<p>.....La présence de l'ennemi sur le sol national rendra, je
+l'espère, aux députés, le sentiment de leurs devoirs. La nation
+ne les a pas envoyés pour me renverser, mais pour me
+soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent,
+je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais
+un mot, ils seraient tous assommés. Mais en ne craignant rien
+pour moi, je crains tout pour la France. Si nous nous querellons
+entre nous au lieu de nous entendre, nous aurons le
+sort du Bas-Empire, tout sera perdu. Le patriotisme de la
+nation, son attachement à ma personne, nous offrent encore
+d'immenses ressources, notre cause n'est point désespérée.....</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p class="droite">Au palais de l'Elysée, le 22 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Déclaration au peuple français.</i></p>
+
+<p>Français! en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance
+nationale, je comptais sur la réunion de tous les
+efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités
+nationales. J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais
+bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les
+circonstances paraissent changées. Je m'offre en sacrifice à la
+haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères
+dans leurs déclarations, et n'en avoir jamais voulu qu'à ma
+personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon
+fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les
+ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.
+L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter
+les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.
+Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation
+indépendante.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 22 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Réponse de l'empereur à une députation de la chambre
+des représentans, envoyée pour le féliciter sur sa seconde
+abdication.</i></p>
+
+<p>Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je
+désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la
+France, <i>mais je ne l'espère point</i>; elle laisse l'état sans chef,
+sans existence politique. Le temps perdu à renverser la monarchie
+aurait pu être employé à mettre la France en état
+d'écraser l'ennemi. Je recommande à la chambre de renforcer
+promptement les armées; qui veut la paix doit se préparer à
+la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des
+étrangers. Craignez d'être déçus dans vos espérances. <i>C'est
+là qu'est le danger.</i> Dans quelque position que je me trouve,
+je serai toujours bien si la France est heureuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 23 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de Napoléon aux ministres, en apprenant que la
+chambre des représentans venait de nommer une commission
+de gouvernement composée de cinq membres.</i></p>
+
+<p>Je n'ai point abdiqué en faveur d'un nouveau directoire;
+j'ai abdiqué en faveur de mon fils. Si on le proclame point,
+mon abdication est nulle et non avenue. Les chambres savent
+bien que le peuple, l'armée, l'opinion, le désirent, le veulent,
+mais l'étranger les retient. Ce n'est point en se présentant devant
+les alliés, l'oreille basse et le genou à terre, qu'elles les
+forceront à reconnaître l'indépendance nationale. Si elles
+avaient eu le sentiment de leur position, elles auraient proclamé
+spontanément Napoléon II. Les étrangers auraient vu
+alors que vous saviez avoir une volonté, un but, un point de
+ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une
+affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement
+des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité
+nationale auraient plus agi sur eux que toutes vos
+basses et honteuses déférences.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, le 25 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu">PROCLAMATION.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Aux braves soldats de l'armée devant Paris.</i></p>
+
+<p>Soldats!</p>
+
+<p>Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de
+la brave armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude
+qu'elle justifiera par les services éminens que la patrie
+attend d'elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent
+pas lui refuser.</p>
+
+<p>Soldats! je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous
+les corps, et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé
+sur l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura
+déployé. Vous et moi nous avons été calomniés. Des hommes
+indignes d'apprécier vos travaux ont vu, dans les marques
+d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais
+le seul objet; que vos succès futurs leur apprennent que c'était
+la patrie pardessus tout que vous serviez en m'obéissant;
+et que si j'ai quelque part à votre affection, je la dois à mon
+ardent amour pour la France, notre mère commune.</p>
+
+<p>Soldats! encore quelques efforts et la coalition est dissoute.
+Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.</p>
+
+<p>Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à
+la fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et
+vous serez invincibles!</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<p class="droite">Paris, 25 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Discours de l'empereur à un membre de la chambre des
+représentans, en apprenant que MM. de Lafayette, de
+Pontécoulant, de Laforêt, d'Argenson, Sébastiani et
+Benjamin Constant (ce dernier en qualité de secrétaire),
+étaient nommés par le gouvernement provisoire pour se
+rendre auprès des souverains alliés.</i></p>
+
+<p>...........Lafayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin
+Constant ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et
+les ennemis du père ne seront jamais les amis du fils. Les
+chambres, d'ailleurs, n'ont point assez d'énergie pour avoir
+une volonté indépendante; elles obéissent à Fouché. Si
+elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui jettent à la tête,
+j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête de l'armée
+aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu
+mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez
+pas. Fouché n'est point de bonne foi. Il jouera les chambres,
+et les alliés le joueront. Il se croit en état de tout conduire
+à sa guise; il se trompe: il verra qu'il faut une main autrement
+trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une
+nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle.... La chambre
+des pairs n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme
+une poule mouillée. Elle a laissé insulter Lucien et détrôner
+mon fils; si elle eût tenu bon, elle aurait eu l'armée pour
+elle, les généraux la lui auraient donnée. Son ordre du
+jour a tout perdu. Moi seul je pourrais tout réparer, mais
+vos meneurs n'y consentiront jamais; ils aimeraient mieux
+s'engloutir dans l'abîme que de s'unir avec moi pour le
+fermer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, 27 juin 1815.</p>
+
+<p>En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus
+noble droit de citoyen, au droit de défendre mon pays.</p>
+
+<p>L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de
+doutes sur leurs intentions, sur leur mauvaise foi.</p>
+
+<p>Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme
+général, me regardant encore comme le premier soldat de la
+patrie.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">La Malmaison, 27 juin 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Plaintes de Napoléon à ses amis, en apprenant que les
+membres du gouvernement provisoire refusaient d'acquiescer
+à sa demande de servir sa patrie en qualité de
+général.</i></p>
+
+<p>Ces gens-là sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir
+et de continuer de faire les souverains; ils sentent que s'ils me
+replaçaient à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon
+ombre, et ils nous sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil,
+à leur vanité. Ils perdront tout.... Mais pourquoi les laisserais-je
+régner? J'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver
+le trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime
+mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien
+de mieux à faire pour vous tous, pour mon fils et pour moi,
+que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition
+électrisera l'armée; elle foudroiera les étrangers; ils sauront
+que je ne suis revenu sur le terrain que pour leur marcher sur
+le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderaient, pour se
+délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
+contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront
+de vous. Il faut en finir: si vos cinq empereurs ne
+veulent pas de moi pour sauver la France, je me passerai de
+leur consentement. Il me suffira de me montrer, et Paris et
+l'armée me recevront une seconde fois en libérateur....</p>
+
+<p><i>(Le duc de Bassano lui représentant que les chambres
+ne seraient pas pour lui)</i>... Allons, je le vois bien, il faut
+toujours céder... Vous avez raison, je ne dois pas prendre sur
+moi la responsabilité d'un tel événement. Je dois attendre que
+la voix du peuple, des soldats et des chambres me rappelle.
+Mais comment Paris ne me demande-t-il pas? On ne s'aperçoit
+donc pas que les alliés ne vous tiennent aucun compte de
+mon abdication? <i>(Bassano repart qu'on paraît se fier à la
+générosité des souverains alliés.)</i> Cet infâme Fouché vous
+trompe. La commission se laisse conduire par lui; elle aura
+de grands reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et
+Carnot qui vaillent quelque chose, mais ils sont mal appareillés.
+Que peuvent-ils faire avec un traître (Fouché), deux
+niais (Quinette et Grenier) et deux chambres qui ne savent
+ce qu'elles veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles,
+aux belles promesses des étrangers. Vous croyez qu'ils vous
+mettront la poule au pot, et vous donneront un prince de
+leur façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez: Alexandre,
+malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les
+Anglais; il les craint; et l'empereur d'Autriche fera, comme
+en 1814, ce que les autres voudront.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Rochefort, le 13 juillet 1815.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Au prince-régent d'Angleterre.</i></p>
+
+<p>Altesse royale,</p>
+
+<p>En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié
+des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière
+politique, et je viens, comme Témistocle, m'asseoir
+aux foyers du peuple britannique. Je me mets sous la protection
+de ses lois, que je réclame de votre altesse royale, comme
+le plus puissant, le plus constant et le plus généreux de mes
+ennemis.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DIVERSES PIÈCES COMMUNIQUÉES APRÈS L'IMPRESSION.</h3>
+<br><br><br>
+
+<p class="droite">Passeriano, le 4 vendémiaire an 6.</p>
+
+<p class="milieu"><i>A Barcas.</i></p>
+
+<p>Citoyen,</p>
+
+<p>Je suis malade et j'ai besoin de repos; je demande ma démission,
+donnes-là si tu es mon ami; deux ans dans une campagne
+près de Paris rétabliraient ma santé, et redonneraient
+à mon caractère la popularité que la continuité du pouvoir
+ôte nécessairement... Je suis esclave de ma manière de sentir
+et d'agir, et j'estime le coeur bien plus que la tête.</p>
+
+<p class="droite">BONAPARTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Du camp impérial de Boulogne, le 10 fructidor an 13.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Copie d'une lettre de Napoléon à M. Dejean.</i></p>
+
+<p>Monsieur Dejean, le ministre de la guerre a dû vous faire
+passer différens ordres, pour mettre en état de faire la guerre,
+une armée d'Italie et du Rhin; vous pouvez la regarder
+comme certaine. «J'ai donné des ordres pour pourvoir aux
+capotes et souliers nécessaires à l'armée; faites-moi connaître
+si vous avez quelque chose de disponible à Paris.» J'ai besoin
+que vous donniez des ordres à tous les régimens de cavalerie
+de se remonter à toute force. Je ne vois pas d'inconvénient à
+leur distribuer pour cela un million. J'ai mis à votre disposition
+une somme extraordinaire de deux millions deux cent
+mille francs, dont un million pour l'achat de chevaux de train
+et d'artillerie, et un million deux cent mille francs pour les
+capotes et souliers. Occupez-vous du charrois; faites construire
+à Sampigny; il y a un marché pour des transports ici;
+voyez à lui donner une plus grande extension. J'imagine que
+vous avez pourvu à ce que j'aie du biscuit à Mayence et
+Strasbourg; j'en ai ici beaucoup. Il faut faire manger la partie
+faite depuis vingt mois; il restera ici plus de vingt mille
+bouches; la partie qui est faite depuis douze mois pourra être
+conservée. Il se peut que les affaires s'arrangent après quelques
+batailles, et que je revienne sur la côte. Faites hâter la
+fourniture de draps de l'an 14, c'est de la plus grande urgence.</p>
+
+<p>Vous allez avoir, dans toute la cinquième division militaire,
+depuis Mayence jusqu'à Schelestatt, cinq à six mille
+chevaux d'artillerie, neuf mille chevaux de dragons, huit ou
+neuf mille de chasseurs et de hussards, quatre à cinq mille
+de grosse cavalerie, et quinze cents de la garde, indépendamment
+de tous ceux de l'état-major. Je désire que le service
+soit fait par la même administration qu'à Boulogne, surtout
+pour le pain et la viande. Ne perdez pas un moment à faire
+accaparer des vins et des eaux-de-vie à Landau, Strasbourg
+et Spire. Landau sera un des principaux points de rassemblement.</p>
+
+<p>J'imagine que Vanderberghe envoie à Strasbourg les mêmes
+individus qu'à Boulogne. Les premières divisions sont parties;
+voyez-les pour cela. «Je vous ai demandé cinq cent mille
+rations de biscuit à Strasbourg, je ne verrais pas d'inconvénient
+à les diviser ainsi: deux cent mille à Strasbourg, deux
+cent mille à Landau, et cent mille à Spire. J'attends de vous
+deux états, dont le premier me fasse connaître le nombre
+existant des chevaux propres au service de chaque régiment
+de cavalerie; ce qui existe en caisse de leur masse, et l'état
+des chevaux qu'ils peuvent se procurer: le second état me fera
+connaître la situation de l'habillement de tous les corps de la
+grande armée, et le temps où ils auront l'habillement de
+l'an 14.» Le ministre de la guerre vous aura envoyé l'organisation
+de la grande armée partagée en sept corps. Pensez
+aux ambulances, et occupez-vous sans délai des détails de
+l'organisation de cette immense armée. Je vous dirai, mais
+pour vous seul, que je compte passer le Rhin le 5 vendémiaire;
+organisez tout en conséquence. Il me reste à vous
+ajouter que cette lettre doit être pour vous seul, et qu'elle
+ne doit être lue par personne. Dissimulez, dîtes que je fais
+seulement marcher trente mille hommes pour garantir mes
+frontières du Rhin. Avec les chefs de service auxquels on ne
+peut rien dissimuler, vous leur ferez sentir l'importance de
+dire la même chose que vous. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous
+ait en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="droite">Ingolstadt, le 18 avril 1809, à cinq heures du soir.</p>
+
+<p class="milieu"><i>Instruction.</i></p>
+
+<p>Le capitaine Galbois retournera sur-le-champ près du maréchal
+Davoust; il passera par Vohbourg et Neustadt, et de
+là à Ratisbonne: aussitôt qu'il aura causé avec le maréchal
+Davoust, il reviendra me rendre compte.</p>
+
+<p>Il fera connaître au maréchal Davoust qu'il apprendra ce
+qui s'est passé dans la journée au corps du duc de Dantzick;
+que je n'en ai aucune connaissance, mais que je suppose que
+le corps du duc de Dantzick, fort de trente mille hommes, a
+battu la plaine jusqu'à l'Isère, et l'a secouru si cela a été nécessaire.</p>
+
+<p>Le général Demont est à Vohbourg avec sa division, huit
+mille hommes de cavalerie.</p>
+
+<p>La division Nansouty et la cavalerie wurtembergeoise sont
+en colonne sur la route d'ici à Vohbourg.</p>
+
+<p>Le général Vandamme, avec douze mille Wurtembergeois,
+couche ce soir à Ingolstadt.</p>
+
+<p>Le duc de Rivoli, avec le général Oudinot et quatre-vingt
+mille hommes, doivent arriver à Pfaffenhoffen.</p>
+
+<p>L'empereur, à une heure du matin, se décidera à se porter
+de sa personne à Neustadt, après qu'il aura reçu le rapport
+de la journée; il lui importe donc bien de connaître la situation
+du duc d'Auerstaedt et des différens corps de l'ennemi.</p>
+
+<p>Si cela ne détourne pas cet officier, il verra le général
+Wrede ou le duc de Dantzick, pour causer avec eux et leur
+donner connaissance de ces détails.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<p><i>P.S.</i> Cet officier engagera celui qui commande à Vohbourg,
+celui qui commande à Neustadt et les généraux de division
+bavarois, de m'envoyer des officiers et les rapports de ce qui
+se serait passé ou de ce qu'ils apprendraient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="milieu"><i>Commission et pleins-pouvoirs donnés aux commandans de
+place en juin 1815.</i></p>
+
+<p>NAPOLEON, par la grâce de Dieu et les constitutions,
+empereur des Français, etc., etc.</p>
+
+<p>La place de Vitry étant en état de siège, armée, bien approvisionnée,
+à l'abri de toute attaque, pouvant soutenir un
+siège, nous avons résolu de nommer pour commandant supérieur
+de cette place un officier d'une bravoure distinguée,
+dont nous aurions éprouvé le zèle et la fidélité dans maints
+combats; nous avons pris en considération les services du
+sieur Baron, adjudant-commandant de nos armées, et nous
+l'avons nommé et nommons, par ces présentes signées de
+notre main, commandant supérieur de la place de Vitry en
+état de siège. Nous lui enjoignons de ne plus sortir des remparts
+de ladite place, au moins au-delà d'une portée de fusil
+de ses ouvrages avancés, sous quelque prétexte que ce soit;
+d'inspecter et de visiter fréquemment les approvisionnemens
+de siège et les magasins d'artillerie, d'avoir soin qu'ils soient
+abondamment fournis et conservés à l'abri des attaques de
+l'ennemi et de l'intempérie des saisons. Nous lui enjoignons
+de prendre toutes les précautions pour accroître lesdits approvisionnemens
+et pour que les babilans aient pour six mois
+de vivres, faisant sortir de la ville tous ceux qui n'auraient
+pas ledit approvisionnement. Nous lui ordonnons de nous
+conserver cette place et de ne jamais la rendre sous aucun
+prétexte. Dans le cas où elle serait investie et bloquée, il doit
+être sourd a tous les bruits répandus par l'ennemi, ou aux
+nouvelles qu'il lui ferait parvenir, lors même qu'il voudrait
+lui persuader que l'armée française a été battue, que la capitale
+est envahie, etc. Il n'en résistera pas moins à ses insinuations,
+comme à ses attaques, et ne laissera point ébranler son
+courage. Sa règle constante doit être d'avoir le moins de communications
+que possible avec l'ennemi. Il aura toujours devant
+les yeux les conséquences inévitables d'une contravention
+à nos ordres ou d'une négligence à remplir les devoirs
+qui lui sont imposés. Il n'oubliera jamais qu'une conduite
+différente lui ferait perdre notre estime et encourir toute la
+sévérité des lois militaires, qui condamnent à mort tout commandant
+et son état-major, s'il livre la place sans avoir fixé
+l'impossibilité de soutenir un second assaut, et s'il n'a satisfait
+à toutes les obligations qui lui sont imposées par notre décret
+du 24 décembre 1811. Enfin, nous voulons et entendons
+qu'il coure les hasards d'un assaut, pour prolonger la défense
+et augmenter la perte de l'ennemi. Il songera qu'un Français
+doit compter sa vie pour rien, si elle doit être mise en balance
+avec son honneur, et que cette idée doit être le mobile de
+toutes ses actions; la reddition de la place ne devant être que
+le dernier terme de tous ses efforts, et le résultat d'une impossibilité
+absolue de résister, nous lui défendons d'avancer
+cet événement malheureux par son consentement, ne fût-ce
+que d'une heure, et sous le prétexte d'obtenir par là une capitulation
+plus honorable.</p>
+
+<p>Nous voulons que toutes les fois que le conseil de défense
+sera réuni pour consulter sur les opérations, il y soit fait lecture
+desdites lettres-patentes, à haute et intelligible voix.</p>
+
+<p>Donné au palais de l'Elysée, le neuvième jour du mois de
+juin de l'an de grâce mil huit cent quinze.</p>
+
+<p class="droite">NAPOLÉON.</p>
+
+<p class="droite">Par l'empereur,</p>
+
+<p class="droite">Le ministre secrétaire-d'état.</p>
+
+<p class="droite">H. B. MARET.</p>
+<br><br><br>
+
+<br><br><br>
+
+<p>L'Éditeur poursuivra, suivant toute la rigueur
+des lois, les contrefacteurs et vendeurs
+des oeuvres qu'il publie.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Afin de satisfaire l'impatience des nombreux
+souscripteurs des Oeuvres de Napoléon Bonaparte,
+nous joignons au tome troisième de la collection
+deux pièces originales qui appartiennent au
+tome premier, et qu'il faudra plus tard faire relier
+à la fin de ce premier volume.</p>
+
+<p>Les plus habiles bibliographes savaient très-bien
+que Bonaparte avait publié au commencement de
+la révolution les deux brochures que nous plaçons
+ici; mais on croyait impossible de se procurer ces
+deux écrits de la jeunesse d'un sous-lieutenant
+d'artillerie, devenu depuis le souverain maître de
+l'Europe. Le style et les idées du jeune soldat à
+la naissance de la révolution, comparés aux discours
+de l'empereur, offriront sans doute des rapprochemens
+intéressans; on y trouvera peut-être
+déjà quelques points de départ de cette carrière
+où la fortune, après avoir comblé un mortel de
+tous ses dons les plus brillans, semble s'être plu à
+les lui ravir en un instant, pour le frapper, à la fin
+de sa carrière, de ses coups les plus déchirans.
+Après beaucoup de recherches que nous avions
+même cru désormais infructueuses, nous sommes
+parvenus à ces découvertes importantes dans la
+collection des <i>oeuvres</i> d'un homme aussi extraordinaire.</p>
+
+<p>La lettre à M. Buttafoco, député de la Corse à
+l'Assemblée nationale, nous a été communiquée
+par l'imprimeur même de cette brochure, qui en
+conservait un exemplaire précieusement: nous en
+devons la communication à M. J. B, Joly, imprimeur
+à Dôle<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Nous avons depuis eu connaissance d'un autre exemplaire de la
+lettre à M. Buttafoco, qui se trouve dans la bibliothèque d'un de
+nos jurisconsultes les plus distingués: une faute d'impression y est
+corrigée de la main même de Bonaparte.</blockquote>
+
+<p>Bonaparte était alors lieutenant d'artillerie à
+Auxonne. Il vint trouver M. Joly avec son frère
+Louis, auquel il enseignait les mathématiques:
+l'ouvrage fut imprimé à ses frais au nombre de
+cent exemplaires, et il les fit passer dans la Corse.</p>
+
+<p>Bonaparte avait aussi composé un ouvrage qui
+aurait pu former deux volumes, sur l'histoire
+politique, civile et militaire de la Corse. Il engagea
+M. Joly à aller le voir à Auxonne pour traiter de
+l'impression de cet ouvrage. M. Joly s'y rendit en
+effet. Bonaparte occupait, au pavillon, une chambre
+presque nue, ayant pour tous meubles un
+mauvais lit sans rideaux, une table placée dans
+l'embrasure d'une fenêtre, et chargée de livres et
+de papiers, et deux chaises: son frère couchait sur
+un mauvais matelas, dans un cabinet voisin. On
+fut d'accord sur le prix d'impression; mais il attendait
+d'un moment à l'autre une décision pour quitter
+Auxonne ou pour y rester. Cet ordre arriva en
+effet quelques jours après: il partit pour Toulon,
+et l'ouvrage ne fut pas imprimé. Il est douteux
+que l'on puisse jamais retrouver cet écrit dont
+il ne reste aucune trace. On lui avait confié le dépôt
+des ornemens d'église de l'aumônier du régiment,
+qui venait d'être supprimé. Il les fit voir à
+M. Joly, et ne parla des cérémonies de la religion
+qu'avec décence: <i>Si vous n'avez pas entendu la
+messe</i>, ajoutât-il, <i>je puis vous la dire.</i></p>
+
+<p>Pour constater davantage l'authenticité de cette
+lettre, nous citerons le passage suivant du Journal
+de Dijon, du 4 août 1821.</p>
+
+<p>«L'exemplaire que nous possédons nous a été
+donné, il y a environ dix-neuf ans, par une personne
+d'Auxonne, qui le tenait elle-même <i>ex autoris dono</i>.</p>
+
+<p>«Deux fautes d'impression, l'une à la première
+ligne de la page 8, et l'autre à la fin de la sixième
+ligne de la page 9, sont corrigées de la main de
+l'auteur.</p>
+
+<p>«Il n'y avait pas long-temps que nous étions
+en possession de notre exemplaire, lorsque dans
+un voyage à Dôle (Jura) nous eûmes occasion de
+visiter M. Joly (Jos.-Fr.-Xav.), imprimeur en
+cette ville, possesseur d'une bibliothèque qui atteste
+ses connaissances et son bon goût. Nos yeux
+se promenaient avec complaisance sur les richesses
+bibliographiques de son cabinet; ils s'arrêtèrent sur
+un volume fort mince, qui se faisait distinguer, au
+milieu d'une quantité de reliures de luxe, par la
+recherche qui avait été mise à la sienne: c'était la
+<i>Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo-Buttafoco</i>.
+Nous apprîmes alors, de la bouche de M. Joly,
+que cette brochure était sortie de ses presses,
+en 1790; que Bonaparte, qui était alors lieutenant
+au régiment de la Fère, artillerie, en garnison
+à Auxonne, en avait revu lui-même les dernières
+épreuves; qu'à cet effet il se rendait à pied à Dôle,
+en partant d'Auxonne à quatre heures du matin;
+qu'après avoir vu les épreuves il prenait, chez
+M. Joly, un déjeuner extrêmement frugal, et se
+remettait bientôt en route pour rentrer dans sa
+garnison, où il arrivait avant midi, ayant déjà
+parcouru dans la matinée huit lieues de poste.»</p>
+
+<p>«Bonaparte entra dans le corps royal de l'artillerie
+en 1785. Du régiment de la Fère, où il fit
+ses premières armes, il passa dans celui de Grenoble,
+en garnison à Valence, où il était en 1791,
+le quatrième des premiers lieutenans de première
+classe (Voyez l'<i>État militaire du corps de l'artillerie
+de France pour l'année 1791</i>, imprimé chez
+Firmin Didot, petit in-12 de 166 pages). Nous
+remarquons que le nom de Bonaparte qui est employé
+trois fois dans l'<i>État militaire</i> cité, y est
+écrit, page 60, <i>Buonaparté</i>, tandis qu'on lit,
+pages 94 et 139, <i>Buona parté</i>.»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>La petite brochure intitulée: <i>Le souper de
+Beaucaire</i>, semblait devoir ne pas échapper à
+l'oubli. Bonaparte passait, en 1793, à Beaucaire;
+il s'y trouva à souper dans une auberge le
+29 juillet, avec plusieurs commerçans de Montpellier,
+de Nîmes et de Marseille. Une discussion
+s'engagea sur la situation politique de la France:
+chacun des convives avait une opinion différente.</p>
+
+<p>Bonaparte, de retour à Avignon, profita de
+quelques momens de repos pour consigner ce dialogue
+dans une brochure qu'il intitula: <i>Le souper
+de Beaucaire</i>. Il fit imprimer cet opuscule chez
+Sabin Tournal, rédacteur et imprimeur du Courier
+d'Avignon.</p>
+
+<p>L'ouvrage ne fit alors aucune sensation; ce ne
+fut que lorsque Bonaparte devint général en chef,
+que M. Loubet, secrétaire du feu M. Tournal, qui
+en avait conservé un exemplaire, y attacha quelque
+prix, parce que cet exemplaire était signé de la
+main de son auteur. Il le montra alors à plusieurs
+personnes d'Avignon. M. Loubet étant mort,
+on s'est adressé à son fils par l'intermédiaire de
+M. M...., et on a obtenu la copie exacte de cet
+opuscule, dont il n'existe plus sans doute que ce
+seul exemplaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>GALERIE MILITAIRE</h3>
+
+<h3>DE NAPOLÉON BONAPARTE</h3>
+
+<h4>RECUEIL DE TOUS LES TABLEAUX ET MONUMENS</h4>
+
+<h4>OU SONT REPRÉSENTÉS</h4>
+
+<h4>LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS DE SA CARRIÈRE MILITAIRE;</h4>
+
+<h4>PAR DAVID, GÉRARD, GIRODET, GROS, GUÉRIN, LBJEUNE, LETHIERS,
+GAUTHEROT, TAUNAY, (Carle et Horace) VERNET, VINCENT, BACLER
+D'ALBE, BERTBON, BOURGEOIS, CALLET, CARTELLIER, CLODION,
+DEBRET, DESEVE, ESPERCIEUX, MEYNIER, MONGIN, PAJOU, PONCE
+CAMUS, RHOEN, THÉVENIN, etc., etc.</h4>
+
+<h4>(FAISANT SUITE AUX OEUVRES DE NAPOLÉON.)</h4>
+
+<p>Gravés par G. NORMANT père et fils.</p>
+
+<p>C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,</p>
+
+
+
+<p>L'ouvrage contient QUARANTE planches in-folio sur papier
+vélin superfin.</p>
+
+<p>Il paraîtra en CINQ livraisons de chacune HUIT planches.</p>
+
+<p>Le prix de chaque livraison est de SIX FRANCS, et de tout
+l'ouvrage TRENTE FRANCS.</p>
+
+<p>Il faut ajouter trente centimes pour recevoir chaque livraison
+franc de port.</p>
+
+<p>Lorsque la victoire, qui avait guidé nos phalanges en Italie
+et en Égypte sous la conduite de Napoléon, l'eut élevé sur
+les débris d'un gouvernement éphémère, il sembla, pendant
+quelque temps, vouloir suivre l'exemple qu'il avait donné lui-même,
+d'ériger des monumens à la gloire nationale. C'était
+en effet à la patrie qu'avaient été consacrés les chefs-d'oeuvre
+des arts, les plus beaux prix de nos conquêtes, par l'armée
+d'Italie, dont les triomphes avaient peuplé ce Musée, devenu
+le point de réunion des plus magnifiques productions de l'art
+antique et moderne. Ce fut alors que le ciseau de nos plus
+habiles statuaires, que le pinceau des disciples de Raphaël
+et de Michel-Ange s'empressèrent de perpétuer les nombreux
+exploits de nos plus grands guerriers. Quelque jaloux que
+fût Napoléon d'occuper seul les cent voix de la renommée,
+pour entretenir cette ardeur belliqueuse, il fallut que sa
+gloire se confondît avec la gloire nationale, qu'elles fussent
+toutes deux réunies dans des monumens consacrés à l'utilité
+publique, aux hommes éminens par la bravoure et le mérite,
+qui avaient bien servi la patrie, ou qui étaient morts pour
+elle dans les combats.</p>
+
+<p>Dans cette collection, nous avons placé les tableaux qui
+retracent la carrière militaire de Napoléon Bonaparte, parce
+qu'il y est représenté entouré des guerriers qui ont parcouru
+avec lui cette longue et brillante période. En réunissant
+ces tableaux, le lecteur suivra, avec les progrès de notre
+gloire militaire, ceux des efforts de tous les arts pour l'immortaliser:
+chaque dessin rappellera à la mémoire le souvenir
+de plusieurs événemens.</p>
+
+<p>En célébrant ainsi de nouveau cette suite de hauts faits,
+nous rendrons en même temps hommage au génie de nos
+grands artistes, aux David, Gérard, Girodet, Gros, Guérin,
+Lejeune, Taunay, Vernet, etc., etc.</p>
+
+<p>La galerie fondée par le prince Berthier contient huit tableaux,
+sujets de batailles, par nos premiers artistes; nous
+avons obtenu de les faire dessiner.</p>
+
+<p>Nous avons cru devoir aussi nous réduire à un simple trait,
+suffisant pour donner exactement le dessin des objets, et révéler
+toute la pensée de l'artiste.</p>
+
+<p><i>Voici la liste et tordre dans lequel nous présenterons ce
+Recueil.</i></p>
+
+
+
+<blockquote><p>
+Les gravures sont classées dans l'ordre chronologique, et forment une
+suite de tableaux historiques de la vie de Napoléon Bonaparte.
+</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+<p>PREMIÈRE LIVRAISON.</p>
+
+<p>(10 mai 1796.) Passage du pont de Lodi, peint par Taunay:
+salon de 1818.&mdash;(15 novembre 1796.) Bataille d'Arcole,
+peint par Bacler d'Albe: salon de 1804.&mdash;(13 janvier 1797.)
+Bataille de Rivoli, peint par Lafitte: salon de 1804.&mdash;(14 janvier
+1797.) Bataille de Rivoli, peint par C. Vernet: salon
+de 1810.&mdash;(18 avril 1797.) Préliminaires de la paix de Léoben,
+peint par Lethiers: salon de 1806,&mdash;(8 octobre 1797.) Établissement
+de la république cisalpine, peint par Lafitte: salon
+de 1804.&mdash;(13 juillet 1798.) Harangue aux Pyramides, peint
+par Gros: salon de 1810.&mdash;(25 juillet 1798.) Bataille des
+Pyramides, peint par Vincent: salon de 1810.</p>
+
+
+<p>DEUXIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(21 octobre 1798.) Révolte du Kaire, peint par Girodet:
+salon de 1810.&mdash;(29 octobre 1798.) Pardon accordé aux révoltés
+du Kaire, peint par Guérin: salon de 1808.&mdash;(3 mars
+1799.) Les pestiférés de Jaffa, peint par Gros: salon de 1804.&mdash;(15
+juillet 1799.) Bataille d'Aboukir, peint par Lejeune: salon
+de 1804.&mdash;(15 juillet 1799.) Bataille d'Aboukir, peint par
+Gros: salon de 1806.&mdash;(mai 1800.) Passage de l'armée de
+réserve dans le défilé d'Albarède, peint par Mongin: salon
+de 1812.&mdash;(mai 1800.) Passage du Mont-Saint-Bernard, peint
+par Thévenin: salon de 1806.&mdash;(17 mai 1800.) Bonaparte
+au sommet du Saint-Bernard, peint par David: salon de 1806.</p>
+
+
+<p>TROISIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(14 juin 1800.) Bataille de Marengo, peint par Lejeune.&mdash;(15
+juin 1800.) Mort de Dessaix, peint par Broc: salon
+de 1806&mdash;(12 octobre 1805.) Harangue de Napoléon à l'armée,
+peint par Gautherot: salon de 1808.&mdash;(octobre 1805) Napoléon
+honorant le malheur des blessés ennemis, peint par
+Debret: salon de 1806.&mdash;(octobre 1806.) Napoléon au tombeau
+du Grand-Frédéric, peint par Ponce-Camus: salon
+de 1800.&mdash;(novembre 1806.) Napoléon recevant à Berlin
+les députés du sénat, peint par Berthon: salon de 1810.&mdash;(17
+octobre 1805.) Capitulation devant Ulm (quatrième bas-relief
+de l'arc du Carrousel), par Cartelier.&mdash;(24 octobre
+1805.) Entrée à Munich (deuxième bas-relief de l'arc du Carrousel),
+par Clodion.</p>
+
+
+<p>QUATRIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(13 novembre 1805.) Napoléon recevant les clefs de Vienne
+peint par Girodet: salon de 1808.&mdash;(13 novembre 1805.) Entrée
+dans Vienne (troisième bas-relief de l'arc du Carrousel), par
+Desenne.&mdash;(2 décembre 1805.) Le matin de la bataille d'Austerlitz,
+peint par Carle Vernet: salon de 1808.&mdash;(2 décembre
+1805.) Bataille d'Austerlitz, peint par Gérard: salon
+de 1810.&mdash;(2 décembre 1805.) Victoire d'Austerlitz (cinquième
+bas-relief de l'arc du Carrousel), par Espercieux: salon
+de 1810.&mdash;(2 janvier 1805.) Fin de la bataille d'Austerlitz,
+peint par Meynier: salon de 1810.&mdash;(5 décembre 1805.)
+Entrevue des deux empereurs, peint par Gros: salon de
+1812.&mdash;(décembre 1806.) Napoléon à Osterode, peint par Ponce-Camus:
+salon de 1810.</p>
+
+
+<p>CINQUIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<p>(19 décembre 1806.) Entrée à Varsovie, peint par Callet.&mdash;(8
+février 1807.) Champ de bataille d'Eylau, peint par
+Gros: salon de 1808.&mdash;(juillet 1807.) Distribution des décorations
+de la légion-d'honneur, aux braves de l'armée russe,
+peint par Debret: salon de 1808.&mdash;(4 septembre 1808.) Prise
+de Madrid, peint par Gros: salon de 1810.&mdash;(23 avril 1809.)
+Prise de Ratisbonne, peint par Thévenin.&mdash;(22 mai 1809.)
+Rentrée dans l'île de Lobau, peint par Meynier: salon de 1812.&mdash;(31
+mai 1809.) Napoléon aux derniers momens du duc de
+Montebello, peint par Bourgeois: salon de 1810.&mdash;(6 juillet
+1809.) Bataille de Wagram, peint par Gros: salon de 1810.</p>
+
+<p><i>Ces planches sont gravés avec la perfection reconnue de</i>
+Mr. C. Normant.
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
+by Napoléon Bonaparte
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLÉON ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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