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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13456 ***
+
+This eBook was produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+La comtesse de Ségur
+
+LES DEUX NIGAUDS
+
+
+
+I
+
+PARIS! PARIS!
+
+M. et Mme Gargilier étaient seuls dans leur salon; leurs enfants,
+Simplicie et Innocent, venaient de les quitter pour aller se coucher.
+M. Gargilier avait l'air impatienté; Mme Gargilier était triste et
+silencieuse.
+
+--Savez-vous, chère amie, dit enfin M. Gargilier, que j'ai presque envie
+de donner une leçon, cruelle peut-être, mais nécessaire, à cette petite
+sotte de Simplicie et à ce benêt d'Innocent?
+
+--Quoi? Que voulez-vous faire? répondit Mme Gargilier avec effroi.
+
+--Tout bonnement contenter leur désir d'aller passer l'hiver à Paris.
+
+--Mais vous savez, mon ami, que notre fortune ne nous permet pas cette
+dépense considérable; et puis votre présence est indispensable ici pour
+tous vos travaux de ferme, de plantations.
+
+--Aussi je compte bien rester ici avec vous.
+
+--Mais. comment alors les enfants pourront-ils y aller?
+
+--Je les enverrai avec la bonne et fidèle Prudence; Simplicie ira chez
+ma soeur, Mme Bonbeck, à laquelle je vais demander de les recevoir chez
+elle en lui payant la pension de Simplicie et de Prudence, car elle
+n'est pas assez riche pour faire cette dépense. Quant à Innocent, je
+l'enverrai dans une maison d'éducation dont on m'a parlé, qui est tenue
+très sévèrement, et qui le dégoûtera des uniformes dont il a la tête
+tournée.
+
+--Mais, mon ami, votre soeur a un caractère si violent, si emporté; elle
+a des idées si bizarres, que Simplicie sera très malheureuse, auprès
+d'elle.
+
+--C'est précisément ce que je veux; cela lui apprendra à aimer la vie
+douce et tranquille qu'elle mène près de nous, et ce sera une punition
+des bouderies, des pleurnicheries, des humeurs dont elle nous ennuie
+depuis un mois.
+
+--Et le pauvre Innocent, quelle vie on lui fera mener dans cette
+pension!
+
+--Ce sera pour le mieux. C'est lui qui pousse sa soeur à nous
+contraindre de les laisser aller à Paris, et il mérite d'être puni. On
+envoie dans cette pension les garçons indociles et incorrigibles: ils
+lui rendront la vie dure; j'en serai bien aise. Quand il en aura assez,
+il saura bien nous l'écrire et se faire rappeler.
+
+--Et Prudence? Elle est bien bonne, bien dévouée, mais elle n'a jamais
+quitté la campagne, et je crains qu'elle ne sache pas comment s'y
+prendre pour arriver à Paris.
+
+--Elle n'aura aucun embarras; le conducteur de la diligence la connaît,
+prendra soin d'elle ainsi que des enfant; une fois en chemin de fer, ils
+auront trois heures de route, et ma soeur ira les attendre à la gare
+pour les emmener chez elle.
+
+Mme Gargilier chercha encore à détourner son mari d'un projet qui
+l'effrayait pour ses enfants, mais il y persista, disant qu'il ne
+pouvait plus supporter l'ennui et l'irritation que lui donnaient les
+pleurs et les humeurs de Simplicie et d'Innocent Il parla le soir même à
+Prudence, en lui recommandant de ne rien dire encore aux enfants. Elle
+fut très contrariée d'avoir à quitter ses maîtres, mais flattée en même
+temps, de la confiance qu'ils lui témoignaient. Elle détestait
+Paris sans le connaître, et elle comptait bien que les enfants s'en
+dégoûteraient promptement et que leur absence ne serait pas longue.
+
+Quelques jours après Simplicie essuyait pour la vingtième fois ses
+petits yeux rouges et gonflés. Sa mère qui la regardait de temps en
+temps d'un air mécontent, leva les épaules et lui dit avec froideur:
+
+--Voyons, Simplicie, finis tes pleurnicheries; c'est ennuyeux, à la fin.
+Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas aller passer l'hiver à Paris et
+que je n'irai pas.
+
+SIMPLICIE.--Et c'est pour cela que je pleure. Croyez-vous que ce soit
+amusant pour moi, qui vais avoir douze ans, de passer l'hiver à la
+campagne dans la neige et dans la boue?
+
+MADAME GARGILIER.--Est-ce que tu crois qu'à Paris il n'y a ni neige ni
+boue?
+
+SIMPLICIE.--Non, certainement; ces demoiselles m'ont dit qu'on balayait
+les rues tous les jours.
+
+MADAME GARGILIER.--Mais on a beau balayer, la neige tombe et la boue
+revient comme sur les grandes routes.
+
+SIMPLICIE.--Çà m'est égal, je veux aller à Paris.
+
+MADAME GARGILIER.--Ce n'est pas moi qui t'y mènerai, ma chère amie.
+
+Simplicie recommence à verser des larmes amères; elle y ajoute de petits
+cris aigus qui impatientent sa mère et qui attirent son père occupé à
+lire dans la chambre à côté.
+
+M. GARGILIER, avec impatience.--Eh bien! qu'y a-t-il donc? Simplicie
+pleure et crie?
+
+MADAME GARGILIER.--Toujours sa même chanson: «Je yeux aller à Paris.
+
+M. GARGILIER--Petite sotte, va! Tu fais comme ton frère dont je ne peux
+plus rien obtenir. Monsieur a dans la tête d'entrer dans une pension à
+Paris, et il ne travaille plus, il ne fait plus rien.
+
+MADAME GARGILIER.--Il serait bien attrapé d'être en pension; mal nourri,
+mal couché, accablé de travail, rudoyé par les maîtres, tourmenté par
+les camarades, souffrant du froid l'hiver, de la chaleur l'été; ce
+serait une vie bien agréable pour Innocent, qui est paresseux, gourmand
+et indocile. Ah! le voilà qui arrive avec un visage long d'une aune.
+
+Innocent entre sans regarder personne; il va s'asseoir près de
+Simplicie; tous deux boudent et tiennent les yeux baissés vers la terre.
+
+MADAME GARGILIER.--Qu'as-tu, Innocent? Pourquoi boudes-tu?
+
+INNOCENT.--Je veux aller à Paris.
+
+M. GARGILIER.--Petit drôle! toute la journée le même refrain: «Je veux
+aller à Paris... Ah! tu veux aller à Paris! Eh bien! mon garçon, tu iras
+à Paris et tu y resteras, quand même tu y serais malheureux comme un
+âne.
+
+--Et moi, et moi? s'écria Simplicie en s'élançant de sa chaise vers son
+père.
+
+--Toi, nigaude?... tu mériterais bien d'y aller, pour te punir de ton
+entêtement maussade.
+
+--Je veux y aller avec Innocent! Je ne veux pas rester seule à
+m'ennuyer.
+
+--Sotte fille! Tu le veux, eh bien! soit; mais réfléchis bien avant
+d'accepter ce que je te propose. J'écrirai à ta tante, Mme Bonbeck, pour
+qu'elle te reçoive et te garde jusqu'à l'été; une fois que tu seras là,
+tu y resteras malgré prières et supplications.
+
+--J'accepte, j'accepte, s'écria Simplicie avec joie.
+
+MADAME GARGILIER.--Tu n'as jamais vu ta tante, mais tu sais qu'elle
+n'est pas d'un caractère aimable, qu'elle ne supporte pas la
+contradiction.
+
+--Je sais, je sais, j'accepte, s'empressa de dire Simplicie.
+
+Le père regarda Innocent, et Simplicie, dont la joie était visible; il
+leva encore les épaules, et quitta la chambre suivi de sa femme.
+
+Quand ils furent partis, les enfants restèrent un instant silencieux,
+se regardant avec un sourire de triomphe; lorsqu'ils se furent assurés
+qu'ils étaient seuls, qu'on ne pouvait les entendre, ils laissèrent
+éclater leur joie par des battements de mains, des cris d'allégresse,
+des gambades extravagantes.
+
+INNOCENT.--Je t'avais bien dit que nous l'emporterions à force de
+tristesse et de pleurs. Je sais comment il faut prendre papa et maman.
+En les ennuyant on obtient tout.
+
+SIMPLICIE.--Il était temps que cela finisse, tout de même; je n'y
+pouvais plus tenir; c'est si ennuyeux de toujours bouder et pleurnicher!
+Et puis, je voyais que cela faisait de la peine à maman: je commençais à
+avoir des remords.
+
+INNOCENT.--Que tu es bête! Remords de quoi? Est-ce qu'il y a du mal à
+vouloir connaître Paris? Tout le monde y va; il n'y a que nous dans le
+pays qui n'y soyons jamais allés.
+
+SIMPLICIE.--C'est vrai, mais papa et maman resteront seuls tout l'hiver,
+ce sera triste pour eux,
+
+INNOCENT.--C'est leur faute; pourquoi ne nous mènent ils pas eux-mêmes à
+Paris? Tu as entendu l'autre jour Camille, Madeleine, leurs amies, leurs
+cousins et cousines: tous vont partir pour Paris.
+
+SIMPLICIE.--On dit que ma tante n'est pas très bonne; elle ne sera pas
+complaisante comme maman.
+
+INNOCENT.--Qu'est-ce que cela fait? Tu as douze ans; est-ce que tu as
+besoin qu'on te soigne comme un petit enfant?
+
+SIMPLICIE.--Non, mais...
+
+INNOCENT.--Mais quoi? Ne va pas changer d'idée maintenant! Puisque papa
+est décidé, il faut le laisser faire.
+
+SIMPLICIE.--Oh! je ne change pas d'idée, sois tranquille; seulement,
+j'aimerais mieux que maman vint à Paris avec nous.
+
+Et les enfants allèrent dans leur chambre pour commencer leurs
+préparatifs de départ. Simplicie n'était pas aussi heureuse qu'elle
+lavait espéré; sa conscience lui reprochait d'abandonner son père et sa
+mère. Innocent, de son côté, n'était plus aussi enchanté qu'il en avait
+l'air; ce que sa mère avait dit de la vie de pension lui revenait à la
+mémoire, et il craignait qu'il n'y eût un peu de vrai; mais il aurait
+des camarades, des amis; et puis il verrait Paris, ce qui lui semblait
+devoir être un bonheur sans égal.
+
+Ils n'osèrent pourtant plus en reparler devant leurs parents, qui n'en
+parlaient pas non plus.
+
+--Ils auront oublié, dit un jour Simplicie.
+
+--Ils ont peut-être voulu nous attraper, répondit Innocent.
+
+--Que faire alors?
+
+--Attendre, et si dans deux jours on ne nous dit rien, nous
+recommencerons à bouder et à pleurer.
+
+--Je voudrais bien qu'on nous dit quelque chose; c'est si ennuyeux de
+bouder?
+
+Deux jours se passèrent; on ne parlait de rien aux enfants; M. Gargilier
+les regardait avec un sourire moqueur; Mme Gargilier paraissait
+mécontente et triste.
+
+Le troisième jour, en se mettant à table pour déjeuner, Innocent dit
+tout bas à Simplicie:
+
+--Commence! il est temps.
+
+SUPPLICIE.--Et toi?
+
+INNOCENT.--Moi aussi; je boude. Ne mange pas.
+
+Le père et ta mère prennent des oeufs frais; les enfants ne mangent
+rien; ils ont les yeux fixés sur leur assiette, la lèvre avancée, les
+narines gonflées.
+
+LE PÈRE.--Mangez donc, enfants; vous laissez refroidir les oeufs.
+
+Pas de réponse.
+
+LE PÈRE.--Vous n'entendez pas? Je vous dis de manger.
+
+INNOCENT.--Je n'ai pas faim.
+
+SIMPLICIE.--Je n'ai pas faim.
+
+LE PERE.--Vous allez vous faire mal à l'estomac, grands nigauds.
+
+INNOCENT.--J'ai trop de chagrin pour manger.
+
+SIMPLICIE.--Je ne mangerai que lorsque je serai sûre aller à Paris.
+
+LE PÈRE.--Alors tu peux manger tout ce qu'il y a sur la table, car vous
+vous mettrez en route après-demain; j'ai écrit à ta tante, qui consent
+à vous recevoir. Vous partirez avec Prudence, votre bonne, et vous y
+resterez tout l'hiver, le printemps et une partie de l'été: votre tante
+vous renverra à l'époque des vacances de l'année prochaine.
+
+Simplicie et Innocent s'attendaient si peu à cette nouvelle, qu'ils
+restèrent muets de surprise, la bouche ouverte, les yeux fixes, ne
+sachant comment passer de la bouderie à la joie.
+
+--Vous viendrez nous voir à Paris? demanda enfin Simplicie.
+
+LE PERE.--Pas une fois! Pour quoi faire? Nous déplacer, dépenser de
+l'argent pour des enfants qui ne demandent qu'à nous quitter? Nous nous
+passerons de vous comme vous vous passerez de nous, mes chers amis.
+
+SIMPLICIE.--Mais, vous nous écrirez souvent?
+
+LE PERE.--Nous vous répondrons quand vous écrirez et quand cela sera
+nécessaire.
+
+Simplicie se contenta de cette assurance, et commença à réparer le temps
+perdu, en mangeant tout ce qu'il y avait sur la table. Innocent aurait
+bien voulu questionner ses parents sur sa pension, sur son uniforme de
+pensionnaire, mais l'air triste de sa mère et la mine sévère de son père
+lui firent garder le silence; il fit comme sa soeur, il mangea.
+
+Quand on sortit de table, les parents se retirèrent, laissant les
+enfants seuls. Au lieu de se laisser aller à une joie folle comme à
+la première annonce de leur voyage, ils restaient silencieux, presque
+tristes.
+
+--Tu n'as pas Fair d'être contente, dit Innocent à sa soeur.
+
+--Je suis enchantée, répondit Simplicie d'une voix lugubre, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais... tu as toi-même l'air si sérieux, que je ne sais plus si je
+dois être contente ou fâchée.
+
+--Je suis très gai, je t'assure, reprit tristement Innocent; C'est un
+grand bonheur pour nous; nous allons bien nous amuser.
+
+SIMPLICIE.--Tu dis cela drôlement! Comme si tu étais inquiet ou triste.
+
+INNOCENT.--Puisque je te dis que je suis gai; c'est ta sotte figure qui
+m'ennuie.
+
+SIMPLICIE.--Si tu voyais la tienne, tu bâillerais rien qu'à te regarder.
+
+INNOCENT.--Laisse-moi tranquille; ma figure est cent fois mieux que la
+tienne.
+
+SIMPLICIE.--Elle est jolie, ta figure? tes petits yeux verts! un nez
+coupant comme un couteau, pointu comme une aiguille; une bouche sans
+lèvres, un menton finissant en pointe, des joues creuses, des cheveux
+crépus, des oreilles d'âne, un long cou, des épaules...
+
+INNOCENT.--Ta, ta, ta... C'est par jalousie que tu parles, toi, avec
+tes petits yeux noirs, ton nez gras en trompette, ta bouche à lèvres
+épaisses, tes cheveux épais et huileux, tes oreilles aplaties, tes
+épaules sans cou et ta grosse taille. Tu auras du succès à Paris, je te
+le promets, mais pas comme tu l'entends!
+
+Simplicie allait riposter, quand la porte s'ouvrit, et M. Gargilier
+entra avec un tailleur qui apportait à Innocent des habits neufs et
+un uniforme de pensionnaire. Il fallait les essayer; ils allaient
+parfaitement... pour la campagne; dans la prévision qu'il grandirait et
+grossirait, M. Gargilier avait commandé la tunique très longue, très
+large; les manches couvraient le bout des doigts, les pans de la tunique
+couvraient les chevilles; on passait le poing entre le gilet et la
+tunique boutonnée. Le pantalon battait les talons et flottait comme une
+jupe autour de chaque jambe; Innocent se trouvait superbe, Simplicie
+était ravie: M. Gargilier était satisfait, le tailleur était fier
+d'avoir si bien réussi. Tous les habits étaient confectionnés avec la
+même prévoyance et permettaient à Innocent de grandir d'un demi-mètre et
+d'engraisser de cent livres.
+
+Simplicie fut appelée à son tour pour essayer les robes que sa bonne
+lui avait faites avec d'anciennes robes de grande toilette, de Mme
+Gargilier: l'une était en soie brochée grenat et orange; l'autre en
+popeline à carreaux verts, bleus, rosés, violets et jaunes; les couleurs
+de l'arc-en-ciel y étaient fidèlement rappelées; deux autres, moins
+belles, devaient servir pour les matinées habillées: l'une en satin
+marron et l'autre en velours de coton bleu; le tout était un peu passé,
+un peu éraillé, mais elles avaient produit un grand effet dans leur
+temps, et Simplicie, accoutumée à les regarder avec admiration, se touva
+heureuse et fière du sacrifice que lui en faisait sa mère; dans sa joie,
+elle oublia de la remercier et courut se montrer à son frère, qui ne
+pouvait se décider à quitter son uniforme.
+
+Ils se promenèrent longtemps en long et en large dans le salon, se
+regardant avec orgueil et comptant sur des succès extraordinaires à
+Paris.
+
+SIMPLICIE.--Tes camarades de pension n'oseront pas te tourmenter avec
+tes beaux habits.
+
+INNOCENT.--Je crois bien! Ce n'est pas comme dans leurs vestes
+étriquées! On n'a pas ménagé l'étoffé dans les miens; on leur portera
+respect, je t'en réponds.
+
+SIMPLICIE.--Et moi! Quand ces demoiselles me verront! Camille,
+Madeleine, Elisabeth, Valentine, Henriette et les autres? Elles n'ont
+rien d'aussi beau, bien certainement.
+
+INNOCENT.--Elles vont crever de jalousie...
+
+SIMPLICIE.--D'autant qu'on ne trouve plus d'étoffes pareilles, à ce que
+m'a dit maman.
+
+INNOCENT.--Comme on nous traitera avec respect quand on nous verra si
+bien habillés!
+
+SIMPLICIE.--Il ne faudra plus bouder, n'est-ce pas?
+
+INNOCENT.--Non, non; il faut au contraire être gais et aimables.
+
+Leur entretien fut interrompu par Prudence, qui venait chercher les
+habits neufs pour les emballer; Innocent et Simplicie se déshabillèrent
+avec regret et allèrent aider leur mère et leur bonne à tout préparer
+pour le départ, qui devait avoir lieu le surlendemain.
+
+
+
+II
+
+LE DÉPART
+
+Ces derniers jours se passèrent lentement et tristement; M. Gargilier
+regrettait presque d'avoir consenti à la leçon d'ennui et de déception
+que méritaient si bien ses enfants, Mme Gargilier s'affligeait et
+s'inquiétait de cette longue séparation à laquelle elle n'avait consenti
+qu'à regret; les enfants eux-mêmes commençaient à entrevoir que leurs
+espérances de bonheur pourraient bien ne pas se réaliser,
+
+L'heure du départ sonna enfin; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier
+était fort ému. Simplicie ne retenait plus ses larmes et désirait
+presque ne pas partir; Innocent cherchait à cacher son émotion et
+plaisantait sa soeur sur les pleurs qu'elle versait. Prudence paraissait
+fort mécontente.
+
+--Allons, Mam'selle, montez en voiture; il faut partir puisque c'est
+vous qui l'avez voulu!
+
+--Adieu, Simplicie; adieu, mon enfant, dit la mère en embrassant sa
+fille une dernière fois.
+
+Simplicie ne répondit qu'en embrassant tendrement sa mère; elle craignit
+de n'avoir plus le courage de la quitter si elle s'abandonnait à son
+attendrissement, et Simplicie voulait à toute force voir Paris.
+
+Elle monta en voiture; Innocent y était déjà. Prudence se plaça en face
+d'eux; elle avait de l'humeur et elle la témoignait.
+
+PRUDENCE.--Belle campagne que nous allons faire! Je n'avais jamais
+pensé. Monsieur et Mam'selle, que vous auriez assez peu de coeur pour
+quitter comme ça votre papa et votre maman!
+
+INNOCENT.--Mais, Prudence, c'est pour aller à Paris!
+
+PRUDENCE.--Paris!... Paris!... Je me moque bien de votre Paris! Une sale
+ville qui n'en finit pas, où on ne se rencontre pas, où on s'ennuie à
+mourir, où il y a des gens mauvais et voleurs à chaque coin de rue...
+
+INNOCENT.--Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler.
+
+PRUDENCE.--Tiens! faut-il ne parler que de ceux qu'on connaît? Je ne
+connais pas Notre-Seigneur, et j'en parle pourtant tout comme si je
+l'avais vu. Ce n'est pas lui qui aurait tourmenté sa maman, la bonne
+sainte Vierge, pour aller à Paris!
+
+INNOCENT.--Nôtre-Seigneur a été à Jérusalem, c'était le Paris des Juifs.
+
+PRUDENCE.--Laissez donc! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous
+m'écorcheriez vive...; Tout de même, Mam'selle Simplicie a meilleur
+coeur que vous. Monsieur Innocent; elle pleure tout au moins.
+
+INNOCENT.--C'est parce qu'elle est fille et que les filles sont plus
+pleurnicheuses que les garçons.
+
+PRUDENCE.--Ma foi. Monsieur, s'il est vrai, comme on dit, que les larmes
+viennent du coeur, ça prouve qu'elles ont le coeur plus tendre et
+meilleur.
+
+Innocent leva les épaules et ne continua pas une discussion inutile.
+Simplicie finit par essuyer ses larmes; elle essaya de se consoler par
+la perspective de Paris. Ils arrivèrent bientôt à la petite ville d'où
+partaient la diligence qui devait les mener au chemin de fer; leurs
+places étaient retenues dans l'intérieur. Prudence fit charger sa malle
+sur la diligence; il n'y en avait qu'une pour les trois voyageurs;
+Prudence n'était pas riche en vêtements; Innocent n'avait que son petit
+trousseau de pensionnaire; Simplicie possédait, en dehors de ses quatre
+belles robes, deux robes de mérinos et peu d'accessoires.
+
+--En route, les voyageurs pour Redon! cria le conducteur. M: Gargilier,
+trois places d'intérieur!
+
+Nos trois voyageurs prirent leurs places.
+
+--M. Boginski, deux places! Mme Courtemiche, deux places! Mme
+Petitbeaudoit, une place!
+
+Les voyageurs montaient; il y avait six places, on y entassa les
+personnes que l'on venait d'appeler; Mme Courtemiche avait pris deux
+places pour elle et pour son chien, une grosse laide bête jaune puante
+et méchante; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant écrasée,
+poussa à gauche; la grosse Bête, bien établie sur la banquette, grogna
+et montra les dents; Prudence la poussa plus fort; la bête se lança sur
+Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur
+l'échine; le chien jette des cris pitoyables, Mme Courtemiche venge son
+chéri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tête à
+la portière.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il avec humeur.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place
+de mon pauvre Chéri-Mignon, qu'elle l'a injurié, poussé, frappé, blessé
+peut-être.
+
+PRUDENCE.--La diligence est pour les humains et pas pour les chiens;
+est-ce que je dois accepter la société d'une méchante bête puante, parce
+qu'il vous plaît de la traiter comme une créature humaine?
+
+LE CONDUCTEUR.--Les chiens doivent être sur l'impériale avec les
+bagages; donnez-moi cette bête, que je la hisse.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Non, vous n'aurez pas mon pauvre Chéri-Mignon, je
+ne le lâcherai pas, quand vous devriez me hisser avec.
+
+--Tiens, c'est une idée, dit le conducteur en riant Voyons, Madame,
+donnez-moi votre chien.
+
+--Jamais! dit Mme Courtemiche avec majesté.
+
+LE CONDUCTEUR.--Alors montez avec lui sur l'impériale.
+
+MADAME COURTEMICHE.--J'ai payé mes places à l'intérieur.
+
+LE CONDUCTEUR.--On vous rendra l'argent.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Eh bien, oui, je monterai je n'abandonnerai pas
+Chéri-Mignon.
+
+Mme Courtemiche descendit de l'intérieur, suivit le conducteur et se
+prépara à grimper après lui l'échelle qu'on avait appliquée contre la
+voiture. A la seconde marche, elle trébucha, lâcha son chien, qui alla
+tomber en hurlant aux pieds d'un voyageur, et serait tombée elle-même
+sans l'aide d'un des garçons d'écurie resté au pied de l'échelle, et du
+conducteur, qui la saisit par le bras.
+
+--Poussez, cria le conducteur; poussez, ou je lâche.
+
+--Tirez, cria le garçon d'écurie; tirez ou je tombe avec mon colis.
+
+Le conducteur avait beau tirer, le garçon avait beau pousser, Mme
+Courtemiche restait au même échelon, appelait d'une voix lamentable son
+Chéri-Mignon.
+
+--Le voilà, votre Chéri-Mignon, dit un voyageur ennuyé de cette scène. A
+vous, conducteur! ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lançant sur
+l'impériale.
+
+Le voyageur avait mal pris son élan; le chien n'arriva pas jusqu'au
+sommet de la voiture; il retomba sur le sein de sa maîtresse, que le
+choc fit tomber sur le garçon d'écurie; et tous trois roulèrent sur
+les bottes de paille placées là heureusement pour le chargement de la
+voiture, entraînant avec eux le conducteur, qui n'avait pas pu dégager
+son bras de l'étreinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc;
+mais le chien, écrasé par sa maîtresse, redoublait ses hurlements, le
+garçon d'écurie étouffait et appelait au secours, le conducteur ne
+parvenait pas à se dégager du châle de Mme Courtemiche, des pattes du
+chien et des coups de pied du garçon; les voyageurs riaient à gorge
+déployée de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un
+peu d'aide, quelques tapes au chien, quelques poussades à la dame et
+quelques secours au garçon, chacun se releva plus ou moins en colère.
+
+--Madame veut-elle qu'on la hisse? dit un des voyageurs.
+
+--Je veux user de mes droits, répondit Mme Courtemiche, d'une voix
+tonnante.
+
+Et, saisissant son Chéri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s'élança,
+avec plus d'agilité qu'on n'aurait pu lui en supposer, à la portière de
+l'intérieur restée ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place
+et celle de Chéri-Mignon, et déclara qu'on ne l'en ferait plus bouger.
+
+Ses compagnons de l'intérieur voulaient réclamer, mais les autres
+voyageurs étaient impatients de partir, le conducteur se voyait en
+retard; sans écouter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit
+et des deux Polonais (c'est-à-dire de Boginski et de son compagnon), il
+monta sur le siège, fouetta les chevaux, et la diligence partit.
+
+PRUDENCE.--Vous voilà donc revenue avec votre vilaine bête. Madame,
+Prenez garde toujours qu'elle ne gêne ni moi ni mes jeunes maîtres, et
+qu'elle ne nous empeste pas plus que de droit.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Qu'appelez-vous vilaine bête, Madame?
+
+PRUDENCE.--Celle que vous avez sous le bras. Madame.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Bête vous-même. Madame.
+
+PRUDENCE.--Vilaine vous-même, Madame.
+
+--Mesdames, de grâce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la
+charité!
+
+--Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent très prononcé,
+donnez-nous la paix.
+
+PRUDENCE.--Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette
+pas de la partie comme tout à l'heure.
+
+SECOND POLONAIS.--Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi,
+faire taire.
+
+PRUDENCE.--Avec quoi?
+
+SECOND POLONAIS.--Avec le poignard qui a tué Russes à Ostrolenka.
+
+PREMIER POLONAIS.--Et avec le bras qui a tué Russes à Varshava.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chéri-Mignon! Malheureux Polonais,
+la France qui vous reçoit, la France qui vous nourrit, la France qui
+vous protège! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France?
+
+PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer
+Français.
+
+PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien
+reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas.
+
+Innocent et Simplicie, placés en face de Prudence, de Mme Courtemiche
+et de son chien, étaient plus effrayés qu'amusés de tout ce qui s'était
+passé depuis qu'ils étaient installés dans la diligence. Le chien leur
+causait une grande terreur, sa maîtresse plus encore. Ils se tenaient
+blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chéri-Mignon, toujours
+prêt à montrer les dents et à s'en servir; Mme Courtemiche leur lançait
+des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des
+assassins, des égorgeurs.
+
+Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant
+plus à l'aise, se calma entièrement; fatiguée de ses dernières veilles
+pour les préparatifs du départ, elle s'endormit; Innocent et Simplicie
+fermèrent aussi les yeux; le silence régnait dans cet intérieur, si
+agité une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il
+fallait encore deux heures de route.
+
+Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait
+Chéri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait
+placé par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants
+contre sa maîtresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche
+l'avait péniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le
+dénoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de
+route, elle ne résista plus aux volontés de l'animal gourmand et gâté,
+et, le déposant doucement près du panier, non seulement elle le laissa
+faire, mais encore elle aida au vol en défaisant sans bruit le papier
+qui enveloppait la viande. Chéri-Mignon fourra son nez dans le panier,
+saisit un gros morceau de veau froid, et se mit à le dévorer avec un
+appétit dont se réjouissait le faible coeur de sa sotte maîtresse: A
+peine avait-il avalé le dernier morceau que la diligence s'arrêta et
+que chacun se réveilla. Les chevaux furent bientôt attelés; la voiture
+repartit.
+
+--Il est près de midi, dit Prudence: c'est l'heure de déjeuner;
+avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie?
+
+--Très faim, fut la réponse des deux enfants.
+
+==Alors nous pouvons déjeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon
+appétit, nous trouverons bien un morceau à leur offrir.
+
+Les yeux des Polonais brillèrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres
+gens n'avaient rien mangé depuis la veille, pour ménager leur maigre
+bourse et pouvoir payer le dîner au Mans. Prudence les avait pris
+en amitié à cause de leurs menaces contre le chien; elle reçut avec
+plaisirs les vifs remerciements des deux affamés,
+
+Prudence se baisse, prend le panier, le trouve léger, y jette un prompt
+et méfiant regard.
+
+--On a fouillé dans le panier! s'écrie-t-elle. On a pris la viande! Un
+morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq
+livres!
+
+Prudence lève son visage étincelant de colère; elle parcourt de
+l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais désappointés, Mme
+Petitbeaudoit stupéfaite ne font naître aucun soupçon. L'air mielleux et
+placide de Mme Courtemiche éveille sa méfiance: Chéri-Mignon a le museau
+gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonflé outre
+mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et
+sur une de ses oreilles.
+
+--Voilà le voleur! s'écrie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mangé
+notre déjeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi
+entre cent chez le boucher, que j'avais fait rôtir avec tant de soin!
+Messieurs les Polonais, vengez-vous!
+
+A peine Prudence avait-elle proféré ces derniers mots, à peine Mme
+Courtemiche avait-elle eu le temps de frémir devant la vengeance qu'elle
+prévoyait, que les deux Polonais. obéissant à un même sentiment,
+s'étaient élancés sur le chien et l'avaient précipité sur la grande
+route par la glace restée ouverte.
+
+La stupéfaction de Mme Courtemiche donna à la diligence lancée au galop,
+le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, fût revenue de
+son saisissement. Un silence solennel régnait dans l'intérieur; chacun
+contemplait Mme Courtemiche et se demandait à quel excès pourrait se
+porter sa colère. Son visage, devenu violet, commençait à blêmir, sa
+lèvre inférieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait à
+faire expier à Prudence le secours que lui avaient accordé les
+Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer à Prudence elle-même; mais
+l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes maîtres, dirigea
+l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'élançant
+sur Innocent avant que personne eût pu l'arrêter, elle lui appliqua
+soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait
+pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa
+victime, que les Polonais avaient ouvert la portière placée au fond de
+la voiture, et, profitant d'un moment d'arrêt, ils avaient saisi Mme
+Courtemiche et l'avaient déposée un peu rudement sur la même grande
+route où avait été lancé son Chéri-Mignon. La diligence, en s'éloignant,
+leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur
+la grande route, puis levée et menaçant du poing la voiture qui
+disparaissait rapidement à ses regards. Prudence approuva et remercia
+les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blâma et leur dit qu'il pourrait
+leur en arriver des désagréments; les Polonais s'en moquèrent et
+demandèrent à Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On
+profita des places qui restaient libres pour se mettre à l'aise et pour
+défaire tout ce que renfermait le panier.
+
+La prévoyance de la bonne reçut sa récompense; on trouva encore un gros
+morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et
+force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, été oubliés.
+Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme
+Petitbeaudoit à partager leur repas; mais elle avait déjeuné avant de
+partir et ne voulait rien devoir à Prudence, dont le langage et les
+allures ne lui convenaient guère.
+
+Les cinq autres convives s'acquittèrent si bien de leurs fonctions, que
+le panier demeura entièrement vide; les Polonais en avaient consommé les
+trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette,
+tout était mangé. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveillé
+et ménagé les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais;
+ceux-ci étaient rassasiés et contents: ils ne bougèrent plus jusqu'à
+l'arrivée à Laval, où les voyageurs descendirent pour attendre le train
+qui devait les mener à Paris,
+
+
+
+III
+
+LE CHEMIN DE FER
+
+--J'espère que nous serons plus agréablement en chemin de fer que dans
+cette vilaine diligence, dit Simplicie.
+
+C'étaient les premières paroles qu'elle prononçait depuis leur départ;
+Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifiée ainsi qu'Innocent:
+
+--Faites enregistrer votre bagage! cria un employé,
+
+--Où faut-il aller? dit Prudence.
+
+--Par ici, Madame, dans la salle des bagages.
+
+--Prenez vos billets, dit un second employé. On n'enregistre pas les
+bagages sans billets.
+
+Prudence ne savait auquel entendre, où aller, à qui s'adresser;
+Simplicie à sa droite, Innocent à sa gauche gênaient ses mouvements;
+elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les
+uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent
+obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En
+quelques minutes tout fut en règle.
+
+Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent
+entrer dans la salle d'attente des troisièmes par habitude d'économie,
+ils avaient pris des troisièmes pour leurs trois protégés comme pour
+eux-mêmes.
+
+--Comme on est mal ici! dit Innocent.
+
+--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie.
+
+--La blouse vous gêne donc, Mam'selle? s'écria un ouvrier à la face
+réjouie. La blouse n'est pourtant pas méchante... quand on ne l'agace
+pas.
+
+--Est-ce que vous préféreriez le voisinage d'une crinoline qui vous
+écrase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les
+jambes? ajouta une brave femme à bonnet rond, en regardant de travers
+Innocent et Simplicie.
+
+Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva
+toute droite, le poing sur la hanche.
+
+--Prenez garde à votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a
+pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros
+propriétaire d'à huit lieues d'ici, je vous en préviens, et...
+
+--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propriétaire. Je m'en moque
+pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me méprise, moi et mon bonnet rond,
+et je parlerai si je veux et comme je veux.
+
+--Bien, la mère! reprit l'ouvrier à face réjouie. C'est votre droit de
+vous défendre; mais tout de même, je pense que Mam'selle... Simplicie,
+puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voilà tout
+effrayée, voyez-vous; les malicieux ça ne s'effarouche pas pour si peu.
+N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'êtes pas ces habitués de troisièmes,
+je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu'à
+ce grand garçon qu'on dirait passé dans une filière, ni à cette brave
+dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins.
+
+La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence,
+Innocent et Simplicie. Peu d'instants après, le sifflet, la cloche
+et l'appel des employés annoncèrent l'arrivée du train; les portes
+s'ouvrirent; les voyageurs se précipitèrent sur le quai, et chacun
+chercha une place convenable dans les wagons.
+
+Prudence voulut entrer dans les premières, les employés la repoussèrent;
+dans les secondes, elle fut renvoyée aux troisièmes, dont l'aspect lui
+parut si peu agréable qu'elle commença une lutte pour arriver du
+moins aux secondes. Mais les employés, trop occupés pour continuer la
+querelle, s'éloignèrent, la laissant sur le quai avec les enfants.
+
+--Train va partir! cria un des Polonais établis dans un wagon de
+troisième.
+
+--Montez vite! cria le second Polonais.
+
+Prudence hésitait encore; le premier coup de sifflet était donné; les
+deux Polonais s'élancèrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et
+Simplicie, les entraînèrent dans leur wagon et refermèrent la portière.
+Au même instant le train s'ébranla, et Prudence commença à se
+reconnaître. Elle était entre ses deux jeunes maîtres et en face des
+Polonais; le wagon était plein, il y avait trois nourrices munies de
+deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais à longues
+dents.
+
+BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez à Laval, Madame, et vous perdiez
+places et malle.
+
+PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jésus! Où est-elle, la malle? Qu'en
+ont-ils fait?
+
+BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais
+perdue avec chemin de fer!
+
+Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquiéta donc
+plus de sa malle et commença l'examen des voyageurs; les poupons
+criaient tantôt un à un, tantôt tous ensemble. Les nourrices faisaient
+boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies
+restaient sur le plancher pour sécher et pour perdre leur odeur
+repoussante, Simplicie était en lutte avec une nourrice qui lui déposait
+un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se décourageait pas
+et recommençait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier
+regret d'avoir quitté la maison paternelle; ce voyage dont elle se
+faisait une fête, qui devait être si gai, si charmant, avait commencé
+terriblement, et continuait fort désagréablement.
+
+--Prudence, dit-elle enfin à l'oreille de sa bonne, prends ma place, je
+t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale
+enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi.
+
+Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place
+avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle
+lui dit en se posant carrément dans sa place:
+
+--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en
+êtes chargée, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous
+rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi;
+vous êtes avertie; tant pis pour lui si j'ai à le pousser. Je pousse
+rudement, je vous en préviens.
+
+LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gêne, mon enfant? Le pauvre innocent ne
+sait pas seulement ce que vous lui voulez.
+
+PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas à lui que je m'adresse, mais à vous. Je ne
+veux que la paix moi, et pas autre chose.
+
+--La paix armée, je crois, dit le grand Anglais avec un accent très
+prononcé.
+
+LA NOURRICE.--Ah! vous êtes un milord, vous! Ne vous mêlez pas de nos
+affaires, s'il vous plaît Quand les Anglais vous arrivent à la traverse,
+ils font toujours du gâchis!
+
+--Quoi c'est gâchis? demanda l'Anglais.
+
+Un des Polonais voulut expliquer à l'Anglais dans son jargon ce qu'on
+entend en français par le mot gâchis, il mêla à son explication quelques
+mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de
+l'Europe.
+
+«Moi comprends pas», dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux;
+mais sa rougeur, son air mécontent prouvaient qu'il avait compris.
+
+Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans;
+les Polonais espéraient voir récompenser leur persévérance à aider et
+soutenir Prudence et ses enfants par une invitation à dîner.
+
+Leur espoir ne fut pas trompé. Quand le train s'arrêta et que
+4es Polonais eurent fait comprendre à Prudence que les voyageurs
+descendaient pour dîner, elle sortit du wagon avec Innocent et
+Simplicie, escortée de ses deux gardes du corps, qui la firent placer à
+table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effrayée
+du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre à fable avec eux et
+de les faire servir. Les Polonais se regardèrent d'un air triomphant
+et prirent place, l'un à la droite, l'autre à la gauche de leurs trois
+protégés et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les
+enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soirée devant eux;
+mais les Polonais dévoraient avec rapidité; ils connaissaient le prix du
+temps en chemin de fer.
+
+Quand les employés crièrent: «En voiture. Messieurs! en voiture!» les
+Polonais avaient bu et mangé tout ce qu'ils avaient devant eux et tout
+ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commençaient leur
+rôti.
+
+--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc,
+conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarmée.
+
+La cloche sonna. «En voiture. Messieurs!» fut la seule réponse qu'elle
+reçut. Les Polonais se chargèrent du paiement avec la bourse de
+Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de
+poulet, de gâteaux, de pommes, et se laissa entraîner ensuite par les
+Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu,
+et chacun reprit sa place, excepté le milord, qui avait changé de
+compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tiré du wagon et qu'on avait
+couché sur un des bancs de la salle des bagages.
+
+
+
+IV
+
+ARRIVÉE ET DÉSAPPOINTEMENT
+
+Simplicie et Innocent achevèrent leur voyage silencieusement comme ils
+l'avaient commencé. Ils furent enchantés d'arriver enfin à Paris, objet
+de leurs voeux. Ils s'attendaient à voir leur tante avec ses gens et une
+voiture, les attendant à la gare. Personne ne vint les réclamer. Les
+enfants, étaient désappointés; Prudence était effrayée. Qu'allaient-ils
+devenir, au milieu de ce monde agité, de ce bruit? Heureusement, les
+Polonais étaient encore à ses côtés et l'aidèrent, comme à Redon, à
+sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui
+eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant
+où il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifiée; elle avait
+oublié l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur
+elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur.
+
+La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent à pleurer. Le
+cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir
+se glissait dans leur coeur. Prudence serait obligée de coucher dans un
+hôtel, ils lui offriraient de la garder jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé
+la tante perdue, et ils vivraient jusque-là sans rien dépenser.
+
+--Que faire? où aller? s'écria Prudence éperdue.
+
+--Malheureux voyage! s'écria Simplicie.
+
+--Où coucherons-nous? s'écria Innocent.
+
+--Ça pas difficile, dit un des Polonais. Moi connaître hôtel excellent
+pour coucher et manger.
+
+--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison où
+mes jeunes maîtres soient en sûreté, et ne nous quittez pas, ne nous
+abandonnez pas.
+
+--Rue de la Clef, 25! s'écrièrent les Polonais en sautant dans le
+fiacre.
+
+--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portière avec
+humeur.
+
+Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillisée par la présence de
+ses sauveurs, se mit à regarder avec une admiration croissante les
+boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des
+piétons.
+
+Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait
+intacte; ils avaient vécu toute la journée aux dépens des Gargilier, et
+ils étaient certains de pouvoir continuer leur protection intéressée
+pendant deux ou trois jours encore.
+
+Innocent et Simplicie pleuraient leurs espérances trompées; ils étaient
+humiliés, désolés et déjà découragés. Les exclamations de Prudence les
+tirèrent pourtant de leur abattement, et ils admirèrent à leur tour, en
+longeant les quais, cette longue file de lumières reflétée dans l'eau et
+ces boutiques si bien éclairées.
+
+Enfin, ils arrivèrent rue de la Clef, 25. La maison était de pauvre
+apparence; les Polonais descendirent et demandèrent les logements
+nécessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs,
+prix des cinq lits nécessaires pour la nuit. On descendit la malle de
+dessus l'impériale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre
+et infect qui, menait aux logements arrêtés, et on entra dans un
+appartement composé de deux pièces; la première était sans croisées et
+contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fenêtre et
+trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une
+chandelle pour eux et une autre pour la première pièce.
+
+--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille.
+
+--Rien, rien, répondit tristement Prudence.
+
+La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allumé
+chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient à mi-voix: _Bozé cos
+Polski_ en action de grâces de la bonne chance que le bon Dieu leur
+avait envoyée.
+
+--Nous heureux! nous heureux! disait à mi-voix Cozrgbrlewski.
+
+--Pourvu cela dure, répondit de même Boginski. Si elle ne peut avoir
+l'adressé qu'en écrivant à père!
+
+COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme ça! Est facile à arranger. Nous
+aiderons à défaire paquets et chercher lettre; et si je trouve!
+
+BOGINSKI.--Que feras-tu?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble.
+
+--Messieurs les Polonais, êtes-vous couchés? dit la voix lamentable de
+Prudence.
+
+--Mon, non, Madame; toujours à votre service, répondirent-ils d'un
+commun accord en s'élançant dans la chambre.
+
+--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans;
+nous ne pouvons rien avoir.
+
+--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski?
+
+--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet?
+
+Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-même
+dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, à force de tourner
+et de fouiller, il parvint à ouvrir la malle. La première chose qu'il
+aperçut fut la lettre de M, Gargilier à Mme Bonbeck, rue Godot, No 15.
+Il répéta plusieurs fois en lui-même cette précieuse adresse et fit
+ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de découvrir la
+lettre.
+
+--Quoi! s'écria Prudence, la malle serait-elle vide?
+
+--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre!
+
+--Imbécile! lui dit Boginski à l'oreille.
+
+--Tu verras; tais-toi, répondit de même Cozrgbrlewski.
+
+--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous
+devons! Que de services vous nous avez rendus!
+
+Les Polonais saluèrent d'un air satisfait et se retirèrent dans leur
+chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y
+retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent fermé la porte:
+
+BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbécile? Nous maintenant devenus
+inutiles.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Imbécile toi-même! Toi pas voir pourquoi? Moi courir
+vite chez Bonbeck; dire à elle que neveu, nièce et bonne dame perdus,
+embarrassés. Elle contente; nous ramener à elle neveu, nièce et bonne
+dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi à venir voir; et nous
+dîner, déjeuner, tout. Et puis moi commence à aimer les petits et la
+dame; eux tristes; elle très bonne, et confiante en nous.
+
+--Très bien, répondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez
+Bonbeck.
+
+Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommodée, descendit
+l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant.
+
+Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits
+sales et vieux. Simplicie pensait à celui qu'elle avait eu chez sa mère
+et soupirait. Innocent faisait les mêmes réflexions et répondait par des
+soupirs à ceux de sa soeur.
+
+--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'êtes-vous pas
+contents? Ne sommes-nous pas à Paris, votre beau Paris? Jolies auberges,
+vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agréable! Bonne nuit que nous allons
+passer!
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Simplicie, laissant couler ses larmes, si
+j'avais deviné tout cela, je n'aurais jamais demandé à venir à Paris.
+
+INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous
+irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de
+Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle.
+
+PRUDENCE.--Et où fallait-il donc que je la misse Monsieur?
+
+INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouvée en arrivant.
+
+PRUDENCE.--Cest facile à dire: dans ta poche. Ma poche est si bourrée
+qu'on n'y ferait pas entier une épingle. Est-ce aussi ma faute si
+ce gueux de chien et sa méchante maîtresse nous ont volé, mangé nos
+provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi?
+
+INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que...,
+que..., enfin que c'est ta faute.
+
+PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurniché,
+ennuyé, assoté votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoyés
+à Paris, et que nous, serions restés tranquillement chez nous.
+
+SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer
+et de bouder.
+
+INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas réussi? Tu verras demain comme
+tu seras contente!... Je suis fatigué, j'ai sommeil, ajouta-t-il en
+bâillant.
+
+Les enfants, se couchèrent; Prudence se coucha aussi après avoir rangé
+sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle;
+éteinte, que des centaines, des milliers de punaises commencèrent leur
+repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient
+dans leurs lits; ils écrasaient les punaises par centaines; d'autres
+revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait,
+se recouchait, gémissait, pleurait. Innocent grognait, se fâchait,
+tapait son lit à coups de poing. Prudence comprimait sa colère,
+maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde
+des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les
+punaises se retirèrent bien repues, bien gonflées du sang de
+leurs victimes, et les trois infortunés, succombant à la fatigue,
+s'endormirent si profondément, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais
+qu'au troisième coup de poing qui ébranlait la porte. Il faisait grand
+jour; il était neuf heures.
+
+--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'écria Prudence à moitié endormie.
+
+BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend à dix. Faut
+partir bientôt.
+
+PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous
+sommes ici?
+
+BOGINSKI.--Mon ami est allé hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre,
+a couru pour aider.
+
+PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez récompensés! Vite, Monsieur,
+Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain à Paris sortir sans
+estomac plein. Voilà café prêt.
+
+PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prêts.
+
+La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un
+coup de brosse aux cheveux emmêlés, et la porte fut ouverte par Prudence
+pour donner passage aux Polonais apportant un plateau chargé de tasses,
+de café, lait, sucre, pain, beurre.
+
+Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski.
+
+--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, répondit Prudence
+attendrie.
+
+Ils avaient tous faim et tous mangèrent copieusement; mais, entre tous,
+les Polonais se distinguèrent par leur appétit vorace; le pain de six
+livres, le litre de café, la cruche de lait, la motte de beurre, le
+sucrier plein furent engloutis par les Polonais affamés. Lorsqu'il n'y
+eut plus rien à manger, ils se levèrent, regardèrent Prudence et les
+enfants, et ne purent s'empêcher de sourire en voyant leurs visages
+rouges et bouffis.
+
+--C'est puces qui ont mangé visage? demanda Boginski en cherchant à
+prendre un air de compassion.
+
+PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au
+jour. Je ne pensais pas qu'à Paris on fût mangé de punaises.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous.
+
+--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable.
+
+PRUDENCE.--A qui faut-il payer?
+
+BOGINSKI.--Moi vous épargner la peine. Donnez argent, et moi aller
+payer.
+
+Prudence remercia, salua et remit à son protecteur une pièce de vingt
+francs. Boginski revint bientôt, lui apportant douze francs de monnaie.
+
+
+
+V
+
+MADAME BONBECK
+
+Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais
+chargèrent sur leurs épaules, et tous descendirent l'escalier noir et
+tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut posée à terre;
+Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas à amener
+à la porte; on plaça la malle sur l'impériale; Prudence, Innocent,
+Simplicie et les Polonais s'entassèrent dans le fiacre.
+
+«15, rue Godot!» cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures
+sonnantes, il s'arrêta à l'adresse indiquée. Tous descendirent; on prit
+la malle.
+
+--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier après avoir payé le fiacre avec
+l'argent de Prudence.
+
+--Au cinquième, au bout du corridor, première porte à gauche, répondit
+le portier sans regarder les entrants.
+
+Tous montèrent; au troisième étage, ils commencèrent à ralentir le pas,
+à souffler à s'arrêter.
+
+--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie.
+
+--L'escalier est joli et clair! dit Innocent.
+
+--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du
+tout comme chez nous. Cette idée de bâtir des maisons qui n'en finissent
+pas; étage sur étage! Ça n'a pas de bon sens!
+
+--Ouf! dirent les Polonais en déposant lourdement leur charge à la porte
+de Mme Bonbeck;
+
+Boginski, qui, était au fait des usages de Paris, tira le cordon de la
+sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir,
+
+--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui êtes venu
+hier soir pour parler à Madame?
+
+--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski
+
+--Qu'est c'est que ça, Bonbeck? répondit la bonne en fronçant le
+sourcil.
+
+--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que
+voilà, s'empressa de répondre Prudence en faisant force révérences.
+
+--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs,
+entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent?
+
+--Nous amis de Madame et des enfants; nous les défendre les aider
+beaucoup.
+
+--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacité.
+
+--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais
+un regard de méfiance.
+
+--Sac à papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des
+chiens! cria une voix presque masculine.
+
+Au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son
+entrée tenant par les oreilles un superbe épagneul qui sautait sur elle
+et gênait sa marche.
+
+C'était une femme de soixante-dix ans, sèche, vigoureuse, décidée,
+taille moyenne, cheveux gris, tête nue, petits yeux gris malicieux, nez
+recourbé, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de
+beauté.
+
+--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons!
+Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On
+vous a annoncés hier soir; je vous attendais; je n'ai pas été vous
+prendre à la gare, comme le demandait mon frère, parce que j'avais de
+la musique... chez moi, mais j'ai bien pensé que vous vous tireriez
+d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc,
+n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drôles! Et vous
+autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes
+gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de cérémonies,
+et pas d'air guindé! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas
+n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici;
+fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez,
+voyez-moi ça! Voyez cet amour de chat! un peu pelé parce qu'il est vieux
+comme sa maîtresse, et qu'il bataille par-ci par-là avec l'amour des
+chiens. A bas! à bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A
+bas, l'amour des chiens! Sac à papier! A bas! Je dis!
+
+L'amour des chiens, l'amour des chats n'écoutaient pas les paroles
+conciliantes de leur maîtresse, ils se battaient comme des enragés;
+l'amour des chiens arrachait à belles dents les poils déjà endommagés
+de son ami; l'amour des chats griffait à pleines griffes le nez, les
+oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre
+eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les séparer.
+
+--Satanées bêtes! s'écria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va!
+
+Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants,
+que chien et chat se séparèrent et se réfugièrent dans leurs coins,
+hurlant et miaulant.
+
+Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants
+consternés, de Prudence pétrifiée et des Polonais ébahis:
+
+--Voilà ma manière, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez
+au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout,
+Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine,
+parce qu'elle à toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons,
+ajouta-t-elle en poussant à deux mains les enfants et les Polonais, je
+veux qu'on rie, moi.
+
+--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effarés! Je ne vous mangerai pas allez!
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge étroite,
+moi large!
+
+MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garçon! Comment vous appelez-vous?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, ça a des noms qu'une
+langue française ne peut pas prononcer.
+
+BOGINSKI.--Langue française douée, jolie, bonne, comme dames français.
+
+MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous êtes le flatteur de la bande! C'est
+bien mon ami; c'est l'ancienne politesse française. Et comment vous
+appelez-vous?
+
+BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrétien,
+au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi,
+Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester à tournoyer comme des
+toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi?
+
+SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante.
+
+MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte,
+va! Tâche d'avoir une volonté, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet
+de l'amour des chiens et l'amour des chats.
+
+Simplicie frémit et regarda sa tante avec terreur.
+
+MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volonté?
+
+INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension.
+
+MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbécile? Pour crever d'ennui?
+
+INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Léonce qui est entré au
+collège Stanislas.
+
+MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir
+dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-là
+quelques coups de fouet et tes camarades à tes trousses, mais tu
+courrais les champs et tu ne pâlirais pas sur ces diables de grec et de
+latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent.
+
+INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit
+que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants.
+
+MADAME BONBECK.--Ânes savants, tu veux dire, nigaud?
+
+Innocent n'osa pas répliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une
+tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les
+Polonais, qui lui racontèrent les aventures du voyage de Prudence et des
+enfants; elle rit à se pâmer; sa gaieté gagna, les Polonais et même les
+enfants.
+
+--Je vois que vous êtes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. Où
+demeurez-vous? que faites-vous?
+
+BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien à faire.
+
+MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous?
+
+BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour.
+
+MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire
+vivre avec si peu de chose? Écoutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas
+comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais à nourrir, Je vous
+offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon
+coeur, moi. Vous m'aiderez à faire marcher mon ménage et vous aiderez
+Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il?
+
+BOGINSKI.--Mâme Bonbeck très bonne; mon camarade et moi très contents,
+très reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne
+Croquemitaine.
+
+MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous établir chacun
+chez vous.
+
+Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des
+chiens et de l'amour des chats; ils marchèrent vers la cuisine en
+traversant la salle à manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre
+destinée à Innocent, à Simplicie et à Prudence, ensuite un bout du
+corridor, puis la cuisine, où Croquemitaine fit connaissance avec
+Prudence.
+
+MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amène de bons garçons qui
+vont t'aider et qui nous feront rire.
+
+CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs?
+
+--Et où Madame veut-elle les mettre?
+
+MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les où tu voudras, couche-les
+comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drôles de
+noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang,
+Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abréger.
+Là! vous, voilà installés, les Polonais. Venez, vous autres, et toi
+aussi, Prude, tu vas défaire la malle des enfants.
+
+Elle les mena dans leur chambre, donna une tape à l'un, tira l'oreille
+de l'autre, et les quitta en riant pour étudier sur son violon un
+morceau de Mozart qu'elle devait écorcher le soir avec trois ou quatre
+vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou
+qui soufflaient dans des flûtes.
+
+--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma
+tante est singulière; elle me fait peur.
+
+INNOCENT.--Pas à moi; il ne s'agit que de lui répondre et de la faire
+rire. C'est une bonne femme.
+
+SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oublié comme elle a battu son chien et son
+chat?
+
+INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir
+comme ils sont bons amis!
+
+SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle
+jure! Mon Dieu! que je vais être malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas
+restée avec maman et papa?
+
+INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est très
+bonne femme.
+
+PRUDENCE.--Je ne sais pas où mettre nos affaires; il n'y a ni commode,
+ni armoire dans la chambre.
+
+INNOCENT.--Tiens, voilà un grand placard avec six tablettes; mets tout
+cela dedans.
+
+PRUDENCE.--C'est aisé à dire, mets tout cela dedans! où voulez-vous que
+j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme?
+
+INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espère
+bien les emporter bientôt à la pension.
+
+PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnées dans
+la malle.
+
+INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? Ça ira tout de même.
+
+SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient
+chiffonnées; je veux qu'on les accroche.
+
+PRUDENCE.--Où Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni
+armoires ni portemanteaux.
+
+SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes.
+
+INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas.
+
+SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-même.
+
+Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se
+jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez
+silencieuse, mais petit à petit s'anima; des paroles on en vint aux
+tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgré les
+remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connaître la
+cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique.
+
+«Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enragés
+pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous séparer comme l'amour
+des chiens et l'amour des chats?»
+
+La menace fit son effet. Innocent lâcha Simplicie, qu'il tenait par ses
+jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa
+ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins
+d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire
+de claques, et retourna à son violon.
+
+Prudence resta ébahie de voir ainsi traiter ses jeunes maîtres; Innocent
+et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas.
+
+--Tu vois comme elle est méchante, dit Simplicie à voix basse.
+
+INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sèche et dure comme du
+fer.
+
+SIMPLICIE.--J'écrirai à maman que je ne veux pas rester chez elle.
+
+INNOCENT.--Où iras-tu? Moi, c'est différent; J'irai à la pension des
+Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a écrite au maître
+de pension; nous irons la porter aujourd'hui.
+
+PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais
+comment trouverons-nous la rue et la maison?
+
+INNOCENT.--Nous dirons à un des Polonais de nous y mener.
+
+PRUDENCE.--C'est une bonne idée, ça. Je vais vite ranger vos effets, et
+nous appellerons les Polonais.
+
+Prudence, aidée d'Innocent et de Simplicie, parvint à tout mettre en
+ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une
+serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du
+collège; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie
+dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants
+de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette
+et s'apprêtaient à sortir, quand Croquemitaine vint les prévenir qu'il
+était midi et, que leur tante les attendait pour déjeuner. Ils n'osèrent
+pas résister à la sommation, et, laissant Prudence déjeuner de son côté
+avec Croquemitaine, ils allèrent au salon.
+
+--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous à
+table, j'ai une faim d'enragée. Mets-toi là, Simplette, à ma droite; et
+toi, par ici, nigaud, en face de moi. Où sont les Polonais? Fais-les
+venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais.
+
+Deux minutes après, les Polonais, lavés, peignés, nettoyés, entraient,
+saluaient, remerciaient.
+
+--Aurez-vous bientôt fini vos révérences? Je n'aime pas tout ça. A
+table, et mangeons.
+
+Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq
+parts, réservant un bout pour Prudence et Croquemitaine.
+
+--Tiens, Croquemitaine, emporte ça et mange là-bas avec Prude, qui doit
+avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi!
+
+Tous mangèrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini,
+la tante Bonbeck versa à boire.
+
+--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon régime et
+celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, Ça ne vous va pas,
+eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mâme Bonbeck; mais faut prendre quoi
+on donne.
+
+MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente
+sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de
+munition.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mâme Bonbeck; faut prendre quoi on a.
+
+MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne répétez pas à chaque phrase:
+Mâme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mâme Bon...
+
+MADAME BONBECK.--Encore? Sac à papier! vous m'ennuyez, savez-vous?
+Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge
+et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garçon,
+racontez-nous quelque chose.
+
+BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour
+j'étais beaucoup fatigué, avec camarades aussi; j'avais resté à cheval
+quinze jours; j'avais pas ôté bottes; les Russes toujours près; chevaux
+pas ôté brides et selles; pieds à moi grattaient beaucoup; cheval buvait
+eau fraîche; moi ôté bottes et voir pieds en sang, des bêtes mille et
+dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver,
+layer; bêtes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines
+des bêtes; moi plus content encore. Voilà Russes arrivent. Nous sauter
+à cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre têtes, percer
+poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout à fait content;
+camarades aussi; après, pas content; moi plus de bottes, tombées là-bas.
+Mais moi pas bête; descendre par terre; tirer bottes à Russe mort, laver
+beaucoup, puis mettre; et c'est très bien; bottes bonnes; pas trous
+comme miennes; bonnes, très bonnes; et moi toujours content et galoper à
+camarades pour Ostrolenka.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que ça, Olenka?
+
+BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tué
+vingt-cinq Russes, puis échappé bien loin et venir en bonne France et
+avoir trente sous par jour. C'est bon ça. Pas mourir de faim toujours,
+c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne
+Mme Bonbeck, c'est excellent, ça!
+
+--Pauvre garçon! dit Mme Bonbeck touchée de cette dernière phrase. Coz,
+allez nous chercher le plat de viande.
+
+Coz se précipita, disparut et revint presque immédiatement apportant un
+grand plat de boeuf aux oignons.
+
+Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante.
+
+--Portez à Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger
+votre part.
+
+Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part
+que lui avait servie Mme Bonbeck.
+
+--Sapristi! quel appétit! s'écria-t-elle. Vous êtes tous deux de
+vrais Polonais. C'est égal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire,
+Boginski?
+
+Moi faire écritures comme maître; moi donner leçons musique.
+
+--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la
+musique? vous jouez de quelque instrument?
+
+--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flûte; moi savoir
+accorder et raccommoder pianos, flûtes, violons.
+
+--Mon ami! mon bon ami! s'écria Mme Bonbeck en se jetant au cou de
+Boginski surpris et enchanté. Vous aimez la musique! c'est admirable!
+Nous ferons de la musique ensemble.
+
+--Tout le jour, si plait à Madame, répondit Boginski; moi jamais fatigué
+pour musique.
+
+MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de
+vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc,
+Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre
+Coz?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique.
+
+MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bénédiction! Vous
+allez me graver des sonates écrites à la main, vieilles mais superbes,
+admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne
+suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous
+garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent.
+
+INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir après dîner.
+
+MADAME BONBECK.--Pour aller où, nigaud?
+
+INNOCENT.--Pour porter à la pension la lettre de papa.
+
+--MADAME BONBECK.--Tu es bien pressé, mon garçon; mais je ne te retiens
+pas. Va où tu voudras, restes-y si tu veux; emmène Simplette avec toi;
+je garde mes Polonais, moi.
+
+INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions
+un Polonais pour nous mener.
+
+MADAME BONBECK.--Sac à papier! diables de nigauds, qui ne connaissent
+pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami
+Boginski.
+
+Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apporté de la salade et du
+fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant
+avec elle Boginski. Peu d'instants après, on les entendit racler du
+violon et souffler de la flûte. Les enfants allèrent chercher Prudence,
+et descendirent, accompagnés de Cozrgbrlewski et enchantés de prendre
+l'air.
+
+
+
+VI
+
+PREMIÈRE PROMENADE DANS PARIS
+
+La pension était située dans une des rues qui avoisinent le jardin du
+Luxembourg; ils mirent près de deux heures pour arriver parce que les
+enfants et Prudence s'arrêtaient avec admiration devant chaque boutique,
+et ne pouvaient se lasser de regarder les étalages. Leurs cris de
+joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de
+Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud
+d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tapé du
+Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.
+
+--Drôles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un
+autre.--Des échappés de Charenton! s'écriait un troisième.--Combien
+paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille
+à montrer à la foire! etc., disaient des gamins en éclatant de rire.
+
+Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien:
+Prudence commençait à comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle
+crut que c'était du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois
+compagnons étaient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec
+inquiétude quelques gamins s'obstiner à les suivre; d'autres gamins
+grossissaient leur cortège à mesure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent
+ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux
+huées; Prudence et les enfants s'aperçurent enfin que c'était eux qu'on
+suivait, que c'était d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrêta tout
+court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:
+
+--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de
+drôle?
+
+--Ha! ha! ha! répondirent les gamins.
+
+--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas
+qu'on se moque de mes jeunes maîtres, entendez-vous?
+
+--Ha! ha! ha! répondirent encore les gamins.
+
+--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.
+
+--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.
+
+--Faites comme à votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.
+
+Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indignée.
+
+--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour défendre
+mes jeunes maîtres. Arrière, gamins!
+
+Les gamins ne reculèrent pas; mais l'air résolu de la pauvre Prudence
+prenant la défense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un
+d'eux s'écria:
+
+--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les
+provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond
+hurlèrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe
+aux petits!
+
+Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les
+gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le
+Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait
+en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se
+révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le
+Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours;
+aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce
+groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais
+exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste
+voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne
+jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les
+directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous
+trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les
+rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour
+porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées.
+
+Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal
+qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la
+boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les
+enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient
+sur leur passage des réflexions peu agréables:
+
+--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter.
+
+--Une bande de voleurs, sans doute.
+
+--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.
+
+--Les petits ont l'air de scélérats.
+
+--La femme a l'air féroce tout à fait.
+
+--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.
+
+--Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.
+
+--Le garçon a-t-il l'air bête!
+
+--Et la fille, est-elle grasse et laide!
+
+--Et quels oripeaux elle a sur elle!
+
+--L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été
+assassiné.
+
+--Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte
+bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!
+
+--Il est pâle tout de même.
+
+--C'est qu'il a peur.
+
+--Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons
+furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être
+des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils
+s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour
+enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie
+pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait
+contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait
+leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait
+d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats,
+qui le prenaient pour un fou.
+
+Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il
+courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y
+plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes
+savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux
+soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres
+provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche.
+Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher
+leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea
+prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais
+son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses
+remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé
+le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement.
+Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la
+paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de
+revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.
+
+On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du
+Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra,
+sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire
+étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M.
+Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers,
+étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des
+chuchotements.
+
+Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la
+pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.
+
+--C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la
+bande. Que demandez-vous?
+
+--Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M.
+Jonathas Gargilier.
+
+--Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas
+jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître:
+
+--M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison
+mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le
+délégué du chef et ses estimables collègues.
+
+Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.
+
+Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je
+suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire
+prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune
+provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me
+paraissez dignes de cet honneur.
+
+--Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois
+ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois
+dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir.
+
+--Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous
+attendre la réception définitive de votre honorable maître.
+
+Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et
+enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée.
+
+Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma
+la porte au nez d'Innocent ébahi.
+
+Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades,
+recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu.
+
+Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça
+au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde
+effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et,
+s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote,
+démesurément longue en chantant sur l'air des _Lampions_: «Le cordon,
+s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception;
+il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées
+menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui
+était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un
+groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba
+à la renverse en criant comme un possédé.
+
+--Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui
+voyaient approcher le maître d'étude.
+
+Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns
+d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi
+a-t-on crié?
+
+--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec
+sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en
+jouant il est tombé et nous le ramassons.
+
+Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son
+oreille, lui dit:
+
+--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée.
+
+Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air
+moqueur, et lui demanda où était sa famille.
+
+--Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où
+étaient enfermées Prudence et Cie.
+
+--Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un
+regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là?
+
+INNOCENT.--C'est le délégué.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Quel délégué? Délégué de qui?
+
+INNOCENT.--Délégué du maître.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE--Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée
+là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de
+pension?
+
+Silence général. Personne ne bougea.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _à Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces
+messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat.
+
+Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne
+répondit pas.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.
+
+Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force
+excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur
+longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude
+salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de
+pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques
+minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra,
+salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et
+souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils
+avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à
+entrer en pension.
+
+INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez.
+
+LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi
+n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir
+le plus tôt possible.
+
+INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont
+restés à la maison.
+
+LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.
+
+INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce
+soir, tout de suite en rentrant.
+
+PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent.
+
+INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien
+m'apporter un paquet, n'est-ce pas?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après
+Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.
+
+LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre
+père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son
+banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu.
+
+INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me
+tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré
+ma redingote.
+
+CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami;
+faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres
+et à vos camarades.
+
+Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre
+chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction
+visible.
+
+
+
+VII
+
+AGRÉMENTS DIVERS
+
+Prudence, étonnée de ce brusque départ, pleura un peu; Simplicie se
+sentit aussi un peu émue. Le Polonais proposa de retourner à la maison.
+Ils rentrèrent chez Mme Bonbeck. après une absence de quatre heures.
+
+--Où diable avez-vous été tout ce temps? leur dit la tante en les voyant
+entrer.
+
+Prudence raconta les événements de la journée et l'entrée d'Innocent au
+pensionnat.
+
+--Petit animal! s'écria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garçon! Et tout
+cela pour porter une espèce d'uniforme qui n'a ni queue ni tête! Coz,
+courez vite porter les effets de ce garçon, et ne soyez pas en retard
+pour le dîner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous préviens. A six
+heures précises, comme à l'ordinaire, nous nous mettront à la table;
+tant pis pour les absents.
+
+Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientôt prêt; il
+le chargea sur son dos, marcha d'un pas accéléré en allant, courut en
+revenant, et rentra dans le salon au moment où six heures sonnaient.
+
+--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle être exact! C'est bien, ça!
+J'aime les gens exacts s'écria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le
+dos fatigué du pauvre Coz. A table, à présent! Simplette, tu mangeras,
+tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.
+
+--Oui, ma tante, répondit tristement Simplicie.
+
+--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris
+donc! je n'aime pas les visages allongés, moi.
+
+Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait
+tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que
+les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté.
+Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand
+Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre.
+
+--A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.
+Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.
+
+--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!
+
+--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous
+chercher le plat de viande et la salades.
+
+A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et
+puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres
+après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un
+peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable
+à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de
+Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était
+réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva
+moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux,
+discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck
+était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de
+la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit
+précédente.
+
+Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa
+chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise
+et, se mit à pleurer amèrement.
+
+PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous
+déjà assez de Paris?
+
+SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive,
+je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en
+sanglotant.
+
+PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il
+en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la
+pension, vous verrez ça.
+
+SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de
+pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit
+que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce
+matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui
+abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de
+s'entendre! Cest bien amusant, en vérité!
+
+PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi
+sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante
+qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris;
+d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler?
+
+SIMPLICIE.--Je voudrais retourner à Gargilier.
+
+PRUDENCE.--Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener
+avant qu'il en donne l'ordre.
+
+SIMPLICIE.--J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux
+revenir.
+
+PRUDENCE:--Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me
+l'a ordonné.
+
+Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur;
+sa tante couchait dans la chambre à côté.
+
+--Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez
+la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement.
+
+Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent
+promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la
+chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent
+pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence
+s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de
+Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante:
+
+«Monsieur et Madame,
+
+«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout
+plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du
+tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient
+au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous
+font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas
+de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau
+morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres;
+heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la
+dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de
+Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont
+tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très
+laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises
+qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de
+Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à
+preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la
+maison des _savants_ après que les bons soldats nous ont nettoyés et
+débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le
+Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce
+n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas
+belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien
+sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole
+bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien
+ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a
+bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en
+se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent
+a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous
+ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais
+roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et
+qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec
+Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et
+M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle
+de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que
+Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a
+donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien
+mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se
+repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son
+effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et
+que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien
+respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence,
+à Rigobert, à Chariot et à Amable.
+
+«Votre dévouée servante pour la vie, «PRUDENCE CRÉPINET.»
+
+Elle finissait d'écrire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier à
+Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'éveilla en demandant s'il faisait
+jour.
+
+--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a déjà demandé deux fois si
+Mam'selle était prête.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Simplicie en sautant à bas de son lit. Pourquoi
+ne m'as-tu pas éveillée. Prudence?
+
+--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.
+
+--Vite de l'eau, du savon!
+
+--Voilà, voilà, Mam'selle; tout est prêt.
+
+Simplicie se débarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart
+d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prière, lorsque
+la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:
+
+--Quelle diable d'habitude avez-vous là, vous autres! Comme des
+princesses! A peine habillées à neuf heures! Mon café qui m'attend
+depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas ça, moi; j'aime qu'on soit
+exact. Entends-tu, petite?
+
+--Pardon, ma tante; j'étais si fatiguée que j'ai dormi plus longtemps.
+Je ne savais pas... je ne croyais pas...
+
+--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre
+le café; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne
+t'avalent.
+
+Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de
+Simplicie. Les Polonais saluèrent; on se mit à table, et ils mangèrent,
+comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.
+
+Mme Bonbeck donna ensuite à Cozrgbrlewski de la musique à graver; elle
+lui apporta les outils nécessaires et l'établit à son travail jusqu'au
+second déjeuner. Boginski fut employé à ranger la musique, à accorder le
+piano et à nettoyer les violons et flûtes, Simplicie s'ennuya, bâilla,
+fut grondée, et se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère.
+
+
+
+VIII
+
+PREMIÈRE VISITE
+
+Après déjeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprêtait à reprendre
+son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa
+bonne.
+
+--Tes amies! Quelles amies as-tu ici?
+
+--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois à la campagne.
+
+--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran,
+moi; j'aime la liberté. Boginski, nous allons faire de la musique
+pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie
+avec Prude, et vous prendrez garde à ne pas laisser recommencer les
+sottises d'hier.
+
+--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute à moi; c'est robe drôle et manières
+et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle
+Simplette doit pas mettre robe comme hier.
+
+--Ah! c'est pour ça. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire
+habiller comme il faut.
+
+Mme Bonbeck se dirigea comme une flèche vers la chambre où Simplicie
+achevait de boutonner sa robe de satin marron.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle?
+Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier,
+par tous les polissons des rues? Ôtez-moi cela! Prude, enlève cela et
+habille-la devant moi.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas défaire cette robe et en
+mettre une autre tout de suite, devant moi.
+
+PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins
+belle.
+
+MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippée? Ça a-t-il du bon sens!
+Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent!
+demain elle t'en achètera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas
+que tu sortes parée comme une châsse.
+
+SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela.
+
+MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer
+à moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger?
+
+SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe
+aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies.
+
+MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois
+non!
+
+SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger
+puisqu'on ne me verra pas.
+
+MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi
+moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas
+dans les rues, entends-tu bien?
+
+SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sûr.
+
+MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est à rire, en
+vérité. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affublée de ces vieux
+oripeaux.
+
+Simplicie était fort choquée de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait
+si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le témoigner et acheva de
+s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un
+fiacre.
+
+--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour
+Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent
+rien; on les mènerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles
+pussent s'expliquer.
+
+Coz expédiait vite les commissions: il fut bientôt de retour; Simplicie
+était prête, Prudence attendait: elles montèrent dans le fiacre, Coz
+s'assit à côté du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier,
+et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards,
+la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe
+demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrêta à la porte du
+91. Coz descendit, ouvrit la portière et fit descendre Prudence et
+Simplicie. Il les mena chez le concierge, où elles demandèrent Mlles de
+Roubier. «Au premier, en face», répondit le concierge. Elles allaient
+monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut après eux:
+
+--Hé! bourgeois dites donc, et ma course?
+
+COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames.
+
+LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris
+à l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante.
+
+Coz commença une dispute sérieuse avec le cocher; Prudence s'en mêla
+pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se
+faisaient déjà entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz
+fit voir qu'il connaissait très bien ce genre de langage; Prudence,
+effrayée, allait de l'un à l'autre, sans avoir l'idée de terminer ce
+combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les
+fenêtres commençaient à se garnir de, têtes, lorsque le concierge,
+jaloux de l'honneur de la maison, parvint à glisser dans F oreille de
+Prudence:
+
+--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.
+
+--Tenez, monsieur le cocher, voilà votre argent; prenez, je vous en
+prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pièces
+d'argent.
+
+Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et
+s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans
+avoir jeté un regard étonné sur la toilette de Simplicie et de Prudence.
+Elle montèrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit,
+dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre
+avec Prudence.
+
+Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient à faire
+des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie.
+La toilette éclatante et ridicule de Simplicie causa un étonnement
+général; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrassée
+de ces marques de surprise; elle sentit pour la première fois qu'elle
+était ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en
+aperçut et en eut pitié.
+
+--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avançant vers elle et en lui
+prenant la main; vous voilà donc à Paris! Depuis quand? Êtes-vous venue
+avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman?
+
+--Non, répondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est restée à
+Gargilier.
+
+--Vous êtes donc seule avec votre papa? reprit Marthe.
+
+--Non, répondit Simplicie plus bas encore, papa est resté à Gargilier.
+
+--Comment et pourquoi alors êtes-vous à Paris? s'écrièrent les enfants.
+
+Simplicie ne savait que répondre; là encore elle commençait à voir le
+tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et
+elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baissés,
+commençant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pensée de mettre son
+voyage sur le dos de sa tante.
+
+Ma tante ne nous connaissait pas; elle désirait nous voir. On nous a
+envoyés chez elle avec ma bonne, Prudence.
+
+MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin
+pour vous d'être séparée de votre maman et de votre papa.
+
+SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accepté? Il fallait dire à à votre maman que
+vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoyée de force.
+
+SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions
+envie de voir Paris.
+
+Les enfants la regardèrent avec surprise, et, malgré le silence qu'elles
+gardèrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence même était
+un blâme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que
+si elles ne le lui disaient pas, c'était par politesse.
+
+--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies
+fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes
+de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles.
+
+Après avoir travaillé quelque temps Simplicie leur demanda:
+
+--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules?
+
+MARTHE.--Nous avons eu une maîtresse de fleurs.
+
+SIMPLICIE.--Où donc en avez-vous trouvé une?
+
+SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui
+viennent donner des leçons.
+
+SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout à Paris. A la campagne il
+n'y a rien de tout cela.
+
+MARGUERITE.--Oui, mais à la campagne on vit bien plus à l'aise; on est
+bien plus avec ses parents.
+
+SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup à voir ses
+parents, puisqu'elle a mieux aimé venir chez sa tante.
+
+CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement
+ordonné de partir.
+
+SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aimé
+rester chez vous?
+
+Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment répondre sans trop
+mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant
+la porte; il passa sa grosse tête rousse et fit signe du doigt à
+Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne répondait pas à son appel, il
+entra son corps à moitié, au grand ébahissement des enfants, et fit:
+
+--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme
+Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps.
+
+Les enfants, surpris et un peu troublés d'abord, partirent d'un éclat de
+rire qui rassura Coz. Il entra tout à fait. Les enfants, le prenant pour
+un fou, se mirent à crier. Simplicie était honteuse et désolée. Coz
+avançait toujours en souriant; les enfants reculèrent jusqu'au coin le
+plus éloigné de la chambre en continuant à appeler leurs bonnes, deux
+autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par
+l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant
+cet homme roux, à longs cheveux, à moustaches et à barbiche,, crut
+que c'était un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses
+poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la
+bonne, Se jetèrent sur Coz, qui se débattait en criant:
+
+--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme
+Bonbeck... Lâchez! lâchez!... Polonais mauvais en colère; moi tuer
+beaucoup de Russes à Ostrolenka!
+
+Plus il parlait et plus les domestiques tenaient à s'assurer de ce fou
+dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprêtaient
+à l'emmener, quand Prudence, s'élançant à son secours, cria aux
+domestiques:
+
+--Arrêtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz,
+brave Polonais: il a accompagné Mlle Simplicie; il nous a protégés en
+voyage; il a jeté par la fenêtre le méchant chien qui nous a mangé notre
+veau, il nous a emmenés dans une auberge; il nous suit partout, il est
+très bon, je vous assure.
+
+La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de
+laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en désordre; le noeud
+de sa cravate était à la nuque, ses cheveux étaient ébouriffés; il
+arrangeait ses vêtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant:
+
+--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle
+Simplicie; moi pas content; moi dire à Mme Bonbeck!
+
+Simplicie, rouge et humiliée, restait muette et immobile; les enfants,
+que la bonne avait calmés, et qui comprenaient la méprise, cherchèrent à
+leur tour à rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposèrent de
+venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et
+Marguerite lui firent leurs excuses de la scène, qui venait d'avoir
+lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles
+et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en
+promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris
+d'un fou rire, et toutes quatre se roulèrent sur les canapés en riant à
+suffoquer. La bonne partagea leur accès de gaieté.
+
+--Quelle drôle de visite nous avons eue là! s'écria enfin Marguerite.
+
+SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie!
+
+MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne!
+
+--J'ai eu peur tout de bon! j'ai réellement cru que c'était un fou!
+
+MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous
+rassurer! Elle restait muette comme un poisson!
+
+CLARA.--C'est que la pauvre fille était honteuse. Il était ridicule!
+
+SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engagée à venir le soir, Clara? Elle nous
+ennuiera horriblement.
+
+CLARA.--Parce qu'elle était si embarrassée, qu'elle m'a fait pitié.
+Puisqu'on l'engageait à revenir, elle a dû croire que nous la trouvions
+ni ridicule ni ennuyeuse.
+
+SOPHIE.--Tu as bien de la charité; je ne l'aurais pas engagée, moi.
+
+CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la
+pauvre fille était honteuse de son Polonais et de sa bonne.
+
+SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra à quitter ses parents pour
+venir s'amuser à Paris et nous ennuyer de ses visites.
+
+CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents
+l'ont probablement obligée à venir voir sa tante.
+
+SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille à Paris
+malgré elle! Je ne crois pas cela, moi.
+
+CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.
+
+SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par
+bonté tu fais semblant de croire le contraire.
+
+MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau à
+Clara, et tu ne devrais pas la taquiner là-dessus.
+
+SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prêcher; tes sermons me mettent
+toujours en colère.
+
+MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien à répondre, ma
+belle amie.
+
+SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et
+que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui
+abat des noix.
+
+MARGUERITE.--Où Mademoiselle à-t-elle entendu des corneilles parler?
+
+SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies.
+
+Marguerite allait répliquer, mais Clara et Marthe l'engagèrent à ne pas
+continuer la dispute; elles en dirent autant à Sophie; une fois apaisée,
+elle se mit à rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait
+se jeter à son cou. Les enfants racontèrent à leurs mamans la visite
+de Simplicie, et leur terreur mal fondée; Sophie compléta le récit
+imparfait de ses amies en décrivant la toilette de Simplicie, en blâmant
+son séjour à Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et
+de Prudence. Mme de Roubier mit fin à son caquet en lui reprochant son
+peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara était
+un peu trop charitable.
+
+
+
+IX
+
+SCÈNES DÉSAGRÉABLES
+
+Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de
+l'avoir envoyé chercher si tôt et d'avoir laissé entrer le Polonais chez
+ses amies.
+
+PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais
+pas entrer, moi.
+
+SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tôt?
+
+PRUDENCE.--Parce que M. Coz était allé chercher une voiture, et le
+cocher tempêtait à la porte parce qu'on le faisait attendre.
+
+SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenées à ta pension
+d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit.
+
+PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prévenu qu'on lui payait l'heure,
+Mam'selle.
+
+SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit à celui-ci?
+
+PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher à l'heure,
+c'est plus cher que quand on le prend à la course.
+
+SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ça fait?
+
+PRUDENCE.--Ça fait que monsieur votre papa ma bien recommandé de ménager
+l'argent, et que nous en avons terriblement dépensé jusqu'à présent.
+
+SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dépenserons plus rien maintenant que nous
+sommes chez ma tante.
+
+PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonné de payer la moitié
+de la dépense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour
+nous garder sans rien payer.
+
+SIMPLICIE.--C'est tout de même ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces
+demoiselles se sont moquées de lui... et de moi aussi bien certainement.
+
+PRUDENCE.--Et que vous importe que ces péronnelles se rient de vous?
+Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles?
+Est-ce que ça m'amuse d'y aller?
+
+Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de
+moi et du pauvre Coz, à l'antichambre.
+
+SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqués?
+
+PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de
+votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si
+j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs
+ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les
+boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commençait
+à se mettre en colère, à été chercher une voiture pour nous tirer de là.
+
+SIMPLICIE.--C'est agréable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce
+que Coz et toi vous dites des choses ridicules.
+
+PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris
+parti pour vous, qui êtes ma jeune maîtresse, et je le ferai toujours,
+quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz
+est un bien bon garçon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse à rien,
+et ne demande qu'à être bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laissât
+insulter sans répondre?
+
+SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec
+tes explications qui sont sottes comme toi.
+
+PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites là! non,
+ce n'est pas bien!
+
+La pauvre Prudence se mit à pleurer; Simplicie, impatientée, lui tourna
+le dos, tout en se reprochant sa dureté envers la pauvre Prudence, si
+dévouée et si affectionnée. Elles arrivèrent, sans avoir dit un mot de
+plus, à la porte de Mme Bonbeck au moment où cette dernière descendait
+l'escalier pour sortir. Prudence donna à Coz l'argent nécessaire peut
+payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait à la
+rencontre de sa tante.
+
+MADAME BONBECK.--Eh bien! déjà de retour? Ta belle toilette n'a donc pas
+produit l'effet que tu espérais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais!
+Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi ça! Vous n'avez
+pourtant pas eu d'escorte de gamins?
+
+PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me
+bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute
+si les domestiques sont mal élevés à Paris et s'ils se moquent de la
+robe de Mam'selle et de son châle, et de M. Coz, et du cocher. Que
+pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Défendre Mam'selle, qui est ma
+maîtresse, et M. Coz, qui est tout de même bien complaisant et tout à
+fait bon garçon.
+
+Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colère à mesure que Prudence
+parlait.
+
+--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes
+excuses à Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et
+demande-lui pardon.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante...
+
+MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagriné cette bonne fille,
+qui se dévoue à te servir, et je veux que tu lui fasses réparation.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante...
+
+MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu résistes, mauvais coeur! sans coeur! A
+genoux, alors, à genoux!...
+
+Simplicie n'obéissait pas; son orgueil se révoltait à la pensée de
+s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que
+la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit
+pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de
+rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmènerait la pauvre Prude et
+Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck
+les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue.
+
+--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi
+acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une
+ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à
+plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette; Coz, mon ami, tu
+vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.
+
+Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté
+de Mme Bonbeck que de ses colères, raccompagnait avec tremblement, mais
+sans résistance.
+
+Simplicie, suffoquée de honte et de colère d'avoir été traitée si
+brutalement devant témoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se
+jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence,
+
+«Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'être mise dans les mains de
+cette méchante femme! Papa n'aurait pas dû m'envoyer chez elle! Si
+j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon départ. Je n'aurais
+pas écouté Innocent et je n'aurais pas demandé à venir à Paris. C'est
+que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie à périr... Je suis mal
+logée, l'appartement est si petit qu'on y étouffe, perché au cinquième
+étage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante!
+Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui
+va se plaindre à ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.»
+
+Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à
+entretenir dans son coeur des sentiments de colère et de vengeance; mais
+à force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pensée de s'adresser
+au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exauça en amollissant
+son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit
+qu'elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait
+montré au contraire une patience et une bonté touchantes; qu'elle était
+injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable,
+
+Sa colère se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa
+tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne
+l'avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui
+demander... non pas encore de la faire revenir près d'elle, mais
+seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris.
+
+«Je commence déjà à m'y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est
+sans cesse en colère; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne
+humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de
+pleurer que de rire. Mais bientôt je m'amuserai beaucoup, parce que
+Mlles de Roubier m'ont engagée à aller chez elles le soir, et que j'irai
+faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J'espère que
+nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai, tout cela,
+ma chère maman, etc.»
+
+Pendant qu'elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une
+robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus;
+un chapeau marron et bleu orné d'un simple ruban et un manteau-paletot
+de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que
+Coz avait porté.
+
+--Allez me chercher Simplette, dit-elle à Prudence,
+
+--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant.
+
+SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence à me
+secouer. J'aime mieux rester avec toi.
+
+PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est
+guère patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colère!
+
+SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.
+
+PRUDENCE.--Et où irions-nous, Mam'selle?
+
+SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions à
+Gargilier. Décidément, je m'ennuie chez ma tante à Paris.
+
+PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y
+sommes que depuis trois jours.
+
+La sonnette s'agita avec violence.
+
+--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'écria Prudence avec
+terreur. Allez-y; elle vous battrait.
+
+Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se
+soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin à son appel et la
+trouva avec un commencement de colère.
+
+--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je
+n'aime pas à attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un
+manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit
+faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle
+pourra. Emporte ça, et à dîner ne m'apporte pas un air grognon; je
+n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes
+pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais
+plus fort que la première.
+
+Simplicie ne répondît pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.
+
+SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mêmes; elle
+dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite.
+
+PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dépêcher; quand
+je devrais veiller un peu, vous l'aurez après-demain.
+
+SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je
+t'aiderai de mon mieux.
+
+PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; ça n'en
+marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite à en tailler une.
+Laquelle voulez-vous avoir: la première, Mam'selle?
+
+SIMPLICIE.--Celle à pois bleus, elle me plaît beaucoup.
+
+Prudence prit la pièce marron et bleu, et commença par tailler la jupe
+pour donner à Simplicie une occupation facile. Leur journée s'acheva
+paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oublié sa colère et le reste;
+les yeux seuls de Simplicie en témoignaient.
+
+
+
+X
+
+INNOCENT AU COLLÈGE
+
+Deux jours après, Simplicie eut sa robe. Prudence avait passé presque
+toute la nuit à la terminer, et le lendemain, elle eut à supporter une
+bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillât à cause
+de la chandelle ou de l'huile qu'on brûlait. Simplicie, qui s'était
+ennuyée pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regretté ses
+parents à la campagne, fut enchantée de s'habiller pour aller voir
+Innocent à la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne
+s'arrêta pas à toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait,
+n'eut pas à faire taire des gamins ni à dissiper des attroupements. Ils
+arrivèrent sans aventure à la pension et demandèrent Innocent; on les
+fit entrer au parloir, et ils attendirent.
+
+Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent
+avait passé ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.
+
+Quand le maître de pension ramena Innocent dans la cour où jouaient les
+élèves, il les appela tous:
+
+--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la
+charité envers ce nouveau camarade que je vous amène; vous l'avez déjà
+bousculé et maltraité. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui
+nuisent à la bonne renommée de ma maison,
+
+--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons joué entre nous,
+s'écrièrent les élèves.
+
+--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tiré ma redingote,
+vous m'avez jeté à terre, vous avez enfermé Prudence, Simplicie et le
+Polonais dans la cour.
+
+--Tu mens, dit un grand élève, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.
+
+INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous
+étiez le délégué du maître.
+
+LE MAÎTRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Léon. qui vous êtes rendu
+coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma
+maison et les personnes qui m'avaient amené un élève?
+
+LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.
+
+INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence,
+Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnaîtront bien
+aussi.
+
+LE MAÎTRE.--Monsieur Léon, je vois à votre mine que vous êtes coupable;
+et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vérité.
+
+LEON.--Mais, M'sieu...
+
+LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Je dis que c'est vous et que
+vous serez privé de sortie dimanche prochain.
+
+LEON.--Mais, M'sieu...
+
+LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Vous ne sortirez pas.
+
+Le maître se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses
+ennemis.
+
+--Rapporteur! capon! dit Léon en lui allongeant un coup de poing sur
+l'épaule.
+
+--Méchant! langue de pie! dit un autre élève eu lui tirant les cheveux,
+
+--Mouchard! crièrent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux,
+en lui assénant des coups de pied, des coups de poing.
+
+--Aïe, aïe! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils
+me griffent! cria Innocent en se débattant.
+
+Le maître d'étude, habitué à ces cris et à ces combats dans cette
+pension mal tenue et mal composée, n'y fit aucune attention, jusqu'à ce
+que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le
+groupe, se fit jour jusqu'à Innocent qu'il dégagea des mains et des
+pieds de ses ennemis. Il le retira échevelé et sanglotant.
+
+--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lâcheté! Tomber
+cinquante à la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se
+défendre. Vous êtes tous au piquet, messieurs.
+
+--Mais M'sieu, il a rapporté; il a fait punir Léon; il mérite d'être
+puni lui-même.
+
+--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connaît pas les usages
+de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'à
+la fin de la récréation.
+
+La résistance était inutile: les élèves s'aliénèrent contre le mur,
+laissant Innocent maître du champ de bataille, il remit en ordre ses
+vêtements, ses cheveux, regarda les élèves d'un air de triomphe, et se
+promena de long en large derrière eux. Quand il les approchait de trop
+près, il recevait un coup de pied lestement détaché; d'autres lui
+tiraient la langue, lui lançaient de petits cailloux, du sable, lui
+décochaient des injures et des menaces.
+
+--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Léon.
+
+--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.
+
+--Je me mettrai près du maître, répondit Innocent.
+
+--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.
+
+--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du maître d'étude, ils
+m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.
+
+LE MAÎTRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne
+les agacez pas, ils ne vous diront rien.
+
+INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promène.
+
+LE MAÎTRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre
+air moqueur et insolent?
+
+INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!
+
+LE MAÎTRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous préviens que si vous
+continuez comme vous avez commencé ils vous rompront les os, ils vous
+écorcheront vif, sans que je puisse les en empêcher.
+
+INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller
+chez ma tante.
+
+LE MAÎTRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous êtes ici,
+vous y resterez; nous répondons de votre personne, et personne n'a le
+droit de venir vous reprendre.
+
+INNOCENT.--J'écrirai à papa, à maman; je ne peux pas rester ici pour
+avoir les os rompus et la peau arrachée. Les méchants garçons! Je les
+déteste!
+
+LE MAÎTRE.--Détestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les
+taquinez pas; c'est dans votre intérêt que je vous le dis.
+
+Le maître d'étude s'éloigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de
+la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous
+les cornes.
+
+Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver,
+un moyen de défense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que
+pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il
+réfléchissait.
+
+--En classe. Messieurs! en classe! cria le maître d'étude.
+
+Les élèves quittèrent leur mur avec une vive satisfaction et se
+dirigèrent deux par deux vers la classe, ils défilèrent devant Innocent,
+et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinçon, une claque,
+un coup de pied. Innocent, au lieu de s'éloigner, resta en place comme
+un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le maître d'étude lui
+assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres
+nécessaires.
+
+Le voisin d'Innocent lui pinça les parties charnues.
+
+--Laisse-moi, méchant! Ne me touche pas!
+
+--Silence, là-bas! dit te maître d'étude.
+
+Quelques instants après, même agacerie, même réclamation d'Innocent.
+
+--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.
+
+INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Taisez-vous, Monsieur...
+
+INNOCENT.--M'sieu, c'est lui...
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour
+Gargilier.
+
+INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma
+faute.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier.
+
+INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au maître; ce n'est pas juste.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Deux cents vers à copier. Monsieur Gargilier, pour
+insubordination et impertinences.
+
+Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est
+vilain de se réjouir du malheur d'un camarade.
+
+PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Ça vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il
+soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'êtes jamais, vous
+autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainéants!
+
+QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu...
+
+LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers à
+copier.
+
+La menace fit son effet; le silence le plus absolu régna dans la salle;
+on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des
+plumes grinçant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.
+
+LE MAÎTRE.--Aurez-vous bientôt fini vos gémissements douloureux,
+Gargilier! Cest assommant, ça. Si j'entends encore un sanglot ou un
+soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.
+
+Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il
+commença son pensum tout en pestant contre le maître, les élèves, et en
+regrettant déjà de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents
+désirs depuis plusieurs mois.
+
+--Je mènerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en
+répandant quelques larmes silencieuses, De méchants camarades, des
+maîtres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit à tort, et l'on
+ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la
+pension fût si désagréable, je n'aurait jamais demandé à y entrer.
+
+Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentèrent
+plus et le laissèrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui
+fut facile; n'ayant pas de devoir à faire de la classe précédente, il
+employa les deux heures d'étude à faire son pensum.
+
+Quand la cloche sonna la classe, Innocent présente son cahier au maître
+d'étude, qui l'examina, et le trouva bien.
+
+--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.
+
+--Merci, Monsieur, vous êtes bien bon, répondit Innocent enchanté.
+
+Le maître d'étude, qui n'était pas habitué aux politesses et aux
+compliments de ses élèves, parut très satisfait, et, sans en rien dire
+effaça les vingt mauvais points qu'il avait marqués précédemment.
+
+La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le maître
+fat ennuyeux, sévère, parfois injuste; les élèves furent bruyants,
+indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent
+était ébahi; il eut de la peine à comprendre la leçon, tant il y eut
+d'interruptions, de tumulte sourd, de réclamations. Deux élèves furent
+renvoyés de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et
+honteux; il fut surpris de les entendre, à la récréation, rire de leur
+renvoi et raconter qu'ils avaient réussi à le cacher au maître de
+pension.
+
+--Comment avez-vous fait? demanda Innocent.
+
+LES ÉLÈVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en étude, nous
+sommes restés au parloir à nous reposer et à nous amuser. Et quand les
+camarades sont rentrés, nous nous sommes mêlés à eux comme si nous
+n'avions pas quitté les rangs.
+
+INNOCENT.--Et si quelqu'un était entré au parloir?
+
+LES ÉLÈVES.--Bah! personne n'y entre à cette heure; et si même quelqu'un
+était venu, nous nous serions fourrés sous la table, qui est couverte
+d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.
+
+INNOCENT.--Et si le professeur dit au maître qu'il vous a renvoyés?
+
+LES ÉLÈVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense
+plus, et il ne voit pas souvent le maître.
+
+--Dis donc, Gargilier, s'écria un élève, est-ce que tu ne manges rien
+avec ton pain?
+
+INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.
+
+L'ÉLÈVE.--Et pourquoi n'achètes-tu pas quelque chose?
+
+INNOCENT.--Quoi?
+
+L'ÉLÈVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes,
+etc.
+
+INNOCENT.--Où?
+
+L'ÉLÈVE.--Chez le portier, imbécile; il vend de tout.
+
+INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire.
+
+L'ÉLÈVE.--As-tu de l'argent? Je t'achèterai ce qu'il te faut, moi.
+
+INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt
+sous.
+
+--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.
+
+L'élève courut chez le portier:
+
+--Père Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien fraîche?
+
+LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.
+
+L'ÉLÈVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et
+deux tartes. Combien le tout?
+
+LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes;
+les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total,
+deux francs quinze centimes.
+
+L'élève ne prit pas la peine de vérifier le compte du portier; il ne
+s'aperçut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.
+
+L'ÉLÈVE.--Tenez, voici toujours un franc à compte; mettez le reste sur
+le mémoire de Gargilier.
+
+PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crédit à l'inconnu.
+
+L'ÉLÈVE.--C'est le nouvel élève arrivé ce matin; son père est
+immensément riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de
+danger que vous perdiez avec lui.
+
+LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de même, Je ne serais pas fâché
+d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas payé; je fais du bruit.
+
+L'ÉLÈVE.--Vous serez payé demain, c'est moi qui vous le dis.
+
+LE PORTIER.--Avec ça que vous êtes de bonne paye, vous qui n'avez jamais
+un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.
+
+L'ÉLÈVE.--Qu'est-ce que ça vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez
+jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.
+
+LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voilà que vous avez
+mangé la moitié des provisions de votre protégé. Comment l'appelez-vous,
+ce brave garçon?
+
+L'ÉLÈVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bête comme il n'y en a
+pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.
+
+LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de
+même ne mangez pas tout.
+
+L'ÉLÈVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moitié; le reste est pour
+lui.
+
+L'élève partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent
+cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.
+
+L'ÉLÈVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te régaler; j'en ai pris beaucoup, tu
+en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze,
+que j'ai payés pour toi.
+
+INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!
+
+L'ÉLÈVE.--Tu appelles ça peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets...
+
+INNOCENT.--Pas déjà si beaux, et secs comme des pendus.
+
+L'ÉLÈVE.--Une pomme magnifique...
+
+INNOCENT.--Petite et ridée, tu appelles cela magnifique!
+
+L'ÉLÈVE.--Dix noix, une tarte excellente!
+
+Innocent goûta la tarte et dit, en faisant la grimace:
+
+--La cuisinière de maman en faisait de meilleures; ça sent le rance et
+la poussière!
+
+L'ÉLÈVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achète toi-même et choisis à
+ton idée; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi
+mes vingt-trois sous.
+
+INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en étude; j'ai mis
+mon argent dans mon pupitre.
+
+L'élève, satisfait de son premier succès, n'insista pas. Innocent goûta
+à tout et y goûta tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le
+lendemain. En rentrant à l'étude, il donna à l'élève infidèle une pièce
+de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.
+
+--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai à la première occasion.
+
+-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pièce de cinq francs:
+
+--Tenez père Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.
+
+Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous
+donnera de temps en temps une ou deux pièces de cinq francs. De cette
+façon, vous êtes payé d'avance, et vous êtes bien sûr de n'y rien
+perdre.
+
+Le portier enchanté de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire
+des gains considérables, remercia l'élève qui lui valait cette bonne
+pratique et témoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de
+chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.
+
+
+
+XI
+
+LA POUSSÉE
+
+Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades; les
+dernières récréations s'étaient bien passées; le maître d'étude, qui les
+surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves
+envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulière, et
+qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves
+s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre
+eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois
+jours s'étaient passés depuis rentrée d'Innocent en pension; il
+paraissait s'habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne
+semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour.
+Mais ce calme était, un calme trompeur; l'oubli du passé n'était
+qu'apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré
+par l'approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait
+vainement cherché un moment d'absence ou d'inattention du maître
+d'étude; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs
+mouvements. Un vendredi enfin le maître d'étude fut demandé par le
+chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des
+élèves; le grand élève s'aperçut de l'absence, il fit un signal convenu
+avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot; un
+hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur
+le malheureux Innocent, l'entraîna dans une encoignure, et là commença
+ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se
+jetèrent sur Innocent pour le presser, l'écraser contre le mur; les plus
+rapprochés l'écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la
+poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais
+ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses
+bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la
+respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa
+voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait
+grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne
+croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur
+victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se
+fit entendre. C'était la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord
+spectatrice indifférente de la poussée, commença à s'indigner et à
+s'émouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait à Innocent.
+Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un infant pour délivrer leur
+camarade; il ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant
+un hourra formidable, s'élancèrent comme des lions, sur le groupe des
+pousseurs; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les
+cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent
+ainsi jusqu'à Innocent, qu'ils trouvèrent haletant, sans parole, presque
+sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait
+Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat
+contre les grands élèves, qu'ils rossèrent et culbutèrent malgré leur
+force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des
+grands était constatée par une fuite générale, le maître d'étude et le
+maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu'ils avaient
+entendus. Innocent était couché par terre; Paul aidé par trois de ses
+camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet; ils lui
+mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient à la
+pompe; les yeux d'Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées,
+ses mains raidies convulsivement; son front était pâle et crispé.
+
+La cour de récréation était un vaste champ de bataille; de tous côtés on
+se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui étaient en bien
+plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en
+lançant des ruades à leurs poursuivants.
+
+--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'écria le
+maître alarmé. Hervé, tâchez de établir l'ordre, pendant que je tâcherai
+de mon côté, de savoir ce qui est arrivé.
+
+Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce
+qu'il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état.
+
+Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais
+je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais
+coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de
+Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et
+Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas
+les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en
+disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l'absence de M. Hervé
+donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et
+d'une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au
+delà d'une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur,
+ses cris et ses supplications, ils l'ont pressé jusqu'à ce qu'il fût
+hors d'état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes
+précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un
+danger séreux; mais nous n'y avons réussi qu'après bataille; il y a eu
+du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de
+perdre connaissance. Nous l'avons apporté ici pendant que les autres
+continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne sayons que
+faire pour lui rendre le sentiment.
+
+--Vite un médecin! s'écria le maître, s'adressant à un garçon de classe.
+Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main
+à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils
+recevront leur punition.
+
+Le maître d'étude était parvenu à rétablir l'ordre; la grande classe,
+honteuse et alarmée, l'oeil morne et la tête baissée, s'était rangée
+d'un côté de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante,
+s'était placée en face, la tête haute, les yeux brillants.
+
+--Messieurs, dit le maître s'adressant à la classe moyenne, vous vous
+êtes comportés bravement, avec humanité et générosité; vous avez, comme
+preuve de ma satisfaction, une levée générale de mauvais points.
+
+Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de:
+
+--Vive Monsieur le chef de la pension!
+
+Se tournant ensuite vers la grande classe:
+
+--Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et
+des lâches! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l'auditoire.)
+Oui, Messieurs, comme des lâches, répéta le maître avec force. Vous vous
+êtes mis douze contre un; vous avez usé lâchement et cruellement d'un
+moyen barbare en lui-même, et que des garçons de coeur et d'honneur
+devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une
+classe inférieure qui vous a battue et chassé: elle, forte du sentiment
+généreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment
+de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous
+êtes chassés de ma maison; vous resterez consignés dans les cachots
+jusqu'à ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de
+réclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le maître;
+je ne fais jamais grâce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous,
+Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue; jusqu'à nouvel
+ordre; rentrez en étude, votre récréation est finies.
+
+La grande classe défila en silence et se rendit à l'étude; l'absence du
+maître leur permit de raisonner de l'événement dont les rendait victimes
+leur'méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres
+de s'être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver
+de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait
+un dîner d'amis et de cousins; un troisième avait une soirée de tours
+merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une
+loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots.
+D'autres frémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et
+s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces
+derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la
+tête cachée dans ses main frappa tout à coup du poing sur la table et
+s'écria:
+
+--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous
+méritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois
+méchants garçons qui vont être chassés (et j'en suis très content), nous
+n'avons que des retenues, des pensums, des réprimandes; je ne sais si
+cela vous arrange, vous, mais moi, je déclare, que tout cela m'ennuie et
+que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'étais, un bon élève,
+un brave garçon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu
+raison; c'est...
+
+--C'est un pestard et un lâche! je ne le regarderai de ma vie! s'écria
+un élève furieux.
+
+--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnête garçon. Les lâches,
+c'est nous, comme a dit le maître.
+
+--Ah ça! vas-tu fouiner, capon?
+
+--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et
+je pense ce que je dis.
+
+--Imbécile! dit l'élève en levant les épaules.
+
+Hector ne répondit pas; il prit du papier et se mit à écrire. Les
+autres, après quelques instants de discussions, de gémissements et de
+regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnèrent d'être mieux, faits
+que d'habitude; les leçons apprises et bien sues; le silence fut gardé
+plus exactement que jamais. Le maître d'étude n'eut pas un mauvais point
+à marquer.
+
+Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en
+étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin,
+qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant
+quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un
+ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce
+temps. Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son
+évanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air à pleins
+poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effaré, voulut
+marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu;
+il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à
+articuler une parole.
+
+Le maître et le maître d'étude Hervé firent approcher un banc, sur
+lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d'eau
+fraîche et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes,
+le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put
+parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et
+fondit en larmes.
+
+--C'est bon cela, dit le maître, c'est une détente. Laissez-le pleurer
+c'est très bon.
+
+Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement,
+et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés; il en fit
+autant au maître d'étude; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé
+depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauvé et où étaient
+ses ennemis.
+
+Paul lui expliqua ce qui s'était passé; le maître compléta le récit et
+fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de
+continuer à le protéger.
+
+--Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de
+pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais
+coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on
+voulait te tourmenter, nous sommes là. C'est que nous avons gagné là une
+fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!
+
+--Nous sommes les zouaves du collège! s'écria Louis.
+
+--C'est ça! 3 zouaves! répondit Jacques.
+
+--Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l'infirmerie prendre un bain de
+pieds et te coucher, dit le maître d'étude.
+
+--Oui Monsieur, répondit Innocent en se levant.
+
+Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu'à l'infirmerie
+et de le recommander à l'infirmière. Le maître y consentit, et Innocent
+et son escorte firent une entrée, triomphale et bruyante à l'infirmerie.
+Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-là; ils racontèrent
+à l'infirmière ce qui était arrivé à Innocent; le récit traîna, fut
+recommencé dix fois; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à
+l'étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul:
+personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmière
+allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas
+Innocent Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le
+lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu'il avait eu plus de
+peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni
+diète, ni purgation. On lui apporta à manger; il mourait de faim, et
+il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais
+l'infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée
+sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir
+pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques
+lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux
+croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec délices;
+l'infirmière ne s'en aperçut qu'à la dernière bouchée: il n'y avait plus
+rien, à confisquer; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se
+fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle
+de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien
+qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le
+chercher. Mais, hélas! personne ne vint! Les élèves étaient tous partis,
+excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait
+là: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pensé à lui.
+
+
+
+XII
+
+LE PARLOIR
+
+Après dîner. Innocent s'était retiré tristement dans un coin de la cour,
+lorsqu'il entendit appeler:
+
+«Monsieur Gargilier, au parloir!»
+
+Ses yeux brillèrent, et il s'élança vers la porte qui menait au parloir.
+En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de
+Cozrgbrlewski.
+
+--Simplicie, Prudence, s'écria-t-il avec un accent de joie qui les
+surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz.
+Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?
+
+SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te
+prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?
+
+INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste
+d'être seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intéresse à
+vous!
+
+SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous êtes près de cent ici.
+
+INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant
+on est comme si on était seul.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous
+pas aimer être sans soeur et sans bonne femme?
+
+INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul.
+
+SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir à Paris et
+en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?
+
+INNOCENT.--Tu as ma tante, toi.
+
+SIMPLICIE.--Oui, c'est agréable, ma tante! Elle me donne des soufflets,
+elle me gronde. Je la déteste.
+
+INNOCENT.--Tu as Prudence.
+
+SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma
+société.
+
+INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.
+
+INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.
+
+SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner à Gargilier, comme je
+serais contente!
+
+INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu?
+
+SIMPLICÏE.--A rien; je m'ennuie.
+
+INNOCENT.--Et toi. Prudence?
+
+PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas.
+Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide à la
+cuisine, je promène Mam'selle.
+
+INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.
+
+SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien?
+
+INNOCENT.--Rien.
+
+SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait
+beaucoup en pension.
+
+INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce
+que j'ai été malade.
+
+PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.
+
+INNOCENT.--Ils m'ont pressé, j'ai manqué étouffer je suis tombé sans
+connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont délivré.
+
+PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?
+
+Innocent, enchanté d'exciter la compassion, raconta longuement la
+poussée dont il avait été victime et le renvoi des trois élèves qui
+avaient excité les autres et qui avaient dirigé la presse. Simplicie
+admirait plus le courage des défenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait
+son frère. Quand il eut fini son récit. Prudence pleurait à chaudes
+larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air féroce, serrait les
+poings et répétait:
+
+--Si moi là, moi aurais tué tous, comme à Ostrolenka. Brigands,
+scélérats, bêtes brutes!
+
+Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: «Voilà ce que
+c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu être en pension!... et voilà
+ce que tu as gagné à ton pensionnat.»
+
+INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces
+garçons étaient si méchants!
+
+PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces
+mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pièces.
+
+INNOCENT.--Le maître a chassé les trois plus méchants; les autres
+n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me défendront contre les
+grands.
+
+COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela.
+
+INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lâches! lâches!
+
+Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux élèves de la grande
+classe entrèrent au parloir. Coz s'élança vers eux:
+
+--Vous, quelle classe? petit ou grand?
+
+--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.
+
+--Ah! vous grande! vous lâches! vous presser M. Nocent? Voilà pour
+grands, voilà pour lâches, voilà pour presser.
+
+Et chaque voilà fut accompagné d'un moulinet de bras et de jambes qui
+terrassa les élèves avant qu'ils eussent pu se reconnaître. Prudence
+applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait ébahi; Coz, les poings
+menaçants, regardait avec un sourire satisfait les deux élèves étendus à
+ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.
+
+Quand ils furent debout, ils jetèrent à Coz un regard menaçant et
+quittèrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait à
+grands pas en long et en large dans le parloir.
+
+INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont être furieux contre moi.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Eux lâches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits
+faire peur aux grands.
+
+--Certainement que vous avez très mal fait. Monsieur Coz, reprit
+Simplicie avec aigreur, ces jeunes élèves ont l'air très bon et vous
+avez été très grossier pour eux.
+
+COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir
+lâches, grands comme petits.
+
+SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui
+dimanche.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups,
+c'est mieux.
+
+--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les.
+épaules.
+
+--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit
+Prudence après une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous
+dînerez, et le soir Coz vous ramènera.
+
+INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchanté; mais il faut une
+permission.
+
+PRUDENCE.--Et comment faire?
+
+INNOCENT.--Je vais aller, la demander au maître. Attendez-moi, je vais
+revenir.
+
+Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond
+dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie répétèrent ce cri, Innocent
+était noir comme un nègre; sa tête, son visage, ses habits, ses mains
+étaient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continuèrent tous
+quatre à crier pendant que la porte, restée ouverte, laissait voir des
+têtes d'élèves qui apparaissaient et se retiraient aussitôt; les éclats
+de rire de la cour répondaient aux cris de détresse du parloir.
+Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit
+précipitamment pour aller chercher les maîtres. Ils ne tardèrent pas à
+accourir et témoignèrent leur colère en voyant cette nouvelle méchanceté
+des élèves. Les deux grands que Coz avait si bien rossés avaient pris
+conseil de leurs camarades et avaient décidé que Coz ou Innocent
+recevrait le grand baptême; ils étaient allés accrocher un pot de
+cirage à une ficelle au-dessus de la porte, de façon que la porte, en
+s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui
+sortirait la première. Ils étaient bien sûrs que ce serait Innocent
+ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se
+vengeraient ainsi de la volée de coups que Coz leur avait donnée.
+
+Les maîtres emmenèrent Innocent dans la cuisine, où on le savonna à
+l'eau chaude des pieds à la tête. Prudence avait voulu le suivre et
+donner ses soins à son jeune, maître. Simplicie et Coz étaient restés
+au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excité la
+colère des élèves en les injuriant et en les battant sans aucun motif.
+Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les
+accusations malveillantes de Simplicie.
+
+Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptême au
+cirage, et vêtu de sa plus belle redingote traînante, de son plus large
+pantalon à la mamelouk,, de sa plus longue cravate à cornes menaçantes,
+et de ses bottes vernies à grands talons. Prudence était fière de la
+toilette de son jeune maître; Innocent était si content de sortir avec
+ses plus beaux vêtements, qu'il ne songeait plus à sa teinture si
+récente. Le maître, qui pensait à l'honneur de sa maison, restait sombre
+et mécontent; il dit à Prudence et à Simplicie de ne pas s'alarmer
+du tour qu'on avait joué à Innocent, qu'il punirait sévèrement les
+coupables afin que chose pareille ne recommençât pas. Simplicie balbutia
+quelques paroles de remerciement, Prudence fit révérence sur révérence,
+Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.
+
+Le maître entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et
+demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule réponse
+de la classe,
+
+--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le maître,
+toute la classe est consignée jusqu'à ce qu'ils se soient déclarés; pas
+de récréations, pas de promenades. Le maître se retira: Les élèves se
+regardèrent avec, anxiété, et tous entourèrent Grégoire et Honoré, les
+deux meneurs.
+
+--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest
+joliment aimable ce que vous faites là! Nous allons tous être enfermés
+parce qu'il vous plaît de vous faire rosser et de vous venger sur ce
+grand dadais de Gargilier. Ce garçon est un porte-malheur. Il nous a
+donné plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions
+eu dans toute l'année.
+
+GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu
+noirci! Il n'a pas eu ce qu'il méritait je déteste ce Gargilier.
+
+LES ÉLÈVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui
+nous a fait consigner.
+
+GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honoré et moi nous
+avons parlé du grand baptême.
+
+UN ÉLÈVE.--Oui, mais nous n'avons pas attaché le pot de cirage.
+
+UN AUTRE ÉLÈVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas
+se mettre en guerre avec vous.
+
+LES ÉLÈVES.--Vous allez vous déclarer, et dès ce soir, avant la
+récréation; sinon, vous aurez les petites et les grandes misères,
+soyez-en sûrs.
+
+Grégoire, et Honoré s'éloignèrent pour se consulter, pendant que
+les élèves continuèrent à s'agiter et à délibérer sur les vexations
+auxquelles seraient soumis les coupables. On décida que leurs pupitres
+seraient bouleversés, leurs copies déchirées, leurs livres tachés
+d'encre, leurs lits inondés, leurs chaussures enlevées, leurs brosses à
+cheveux brûlées, leurs provisions de bouche saupoudrées de terre et de
+cendre, leurs cheveux tirés, leurs oreilles, allongées, leurs habits
+déchiquetés, et quelques autres inventions aussi méchantes. Quand on
+rentra dans les salles d'étude, Grégoire et Honoré, qui avaient appris
+par leurs camarades la décision prise contre eux, jugèrent prudent de
+se déclarer, et ils prièrent le maître d'étude d'aller dire au chef de
+pension qu'ils étaient les seuls coupables du tour joué à Innocent.
+Le maître d'étude les engagea à y aller, eux-mêmes et leur donna une
+permission de sortie de classe.
+
+--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'étude? leur
+demanda rudement le maître en les voyant entrer.
+
+Les deux élèves présentèrent leur permission et balbutièrent une phrase
+pour expliquer que c'étaient eux qui avaient accroché le pot de cirage à
+la porte du parloir.
+
+--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vérité; votre
+punition en sera plus légère. Au lieu de vous renvoyer de ma maison,
+comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre
+aveu, je me borne à vous mettre en demi-retenue de récréation pendant
+trois jours, et à vous priver de la promenade au bois de Vincennes,
+jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez à M. Hervé ce papier qui
+lève la retenue de la classe.
+
+Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce
+jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pénibles et
+moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des
+sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent à souffrir, et
+que nous aurons encore occasion de signaler.
+
+
+
+XIII
+
+LA SORTIE
+
+Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit
+pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de
+sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon
+une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski.
+
+--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se
+jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet.
+
+MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon
+violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as
+interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la
+bémol.
+
+INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir!
+
+MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me
+connais à peine.
+
+INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai
+regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.
+
+MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon,
+mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti?
+
+INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous.
+
+MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma
+musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie
+et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante
+pianissimo, con amore, maestoso_!
+
+A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle
+interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha
+sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La
+douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les
+griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui,
+bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat
+le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança
+sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle
+lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de
+poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le
+chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau,
+et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main,
+jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le
+remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant
+contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski
+ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste,
+du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état
+l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent
+et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et
+pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de
+ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois
+accompagnés du fidèle Coz.
+
+Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz,
+qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur
+dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchantée de se donner une
+si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les
+enfants.
+
+Ils marchèrent longtemps et toujours droit en avant. Ils étaient arrivés
+sans le savoir aux Champs-Elysées; c'était pour eux un spectacle
+magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux
+divers, les Guignols et autres théâtres leur causaient une admiration
+telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la
+foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de
+vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrêtaient, regardaient! Ils
+s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle
+et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur
+demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se
+retournèrent pour en demander à Prudence. Point de Prudence, ils étaient
+seuls.
+
+--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.
+
+--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si
+vous n'avez pas de quoi les payer?
+
+--Nous croyions que ma bonne était avec nous.
+
+--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promène avec sa bonne!
+Tout cela est bel et bon, mon brave garçon, mais il me faut mes six
+sous, et je saurai bien vous les faire dégorger.
+
+Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule
+les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour
+les enfants. La femme les tarabustait, les menaçait de les faire arrêter
+comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent
+par pleurera et appeler é leur secours Coz et leur bonne.
+
+--Ça n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne
+femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de
+quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!
+
+--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils
+n'ont pas d'argent, ils ont des vêtements; ceux du garçon sont assez
+grands pour en vêtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour
+mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote.
+Voyons, mon garçon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien
+tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.
+
+--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se
+sauvant de chaise en chaise.
+
+--Au secours! répétait Simplicie courant après son frère.
+
+--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.
+
+--Ils veulent me voler six sous! cria la femme.
+
+--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.
+
+--Rendez à cette femme les six sous que vous lui avez volés, mauvais
+garnements, dit le sergent de ville.
+
+--Nous n'avons pas volé; nous n'avons pas d'argent pour payer ses
+chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.
+
+Après quelques informations prises de droite et de gauche, le servent
+de ville déclara à la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa
+protection.
+
+--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants
+ont sans doute leurs parents à Paris; en sachant leur adresse, vous
+rentrerez toujours dans vos six sous. Où demeurez-vous, mon garçon?
+
+--Je loge à la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma
+tante, Mme Bonbeck.
+
+Le sergent de ville sourit; la foule éclata de rire à nom significatif,
+
+--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs à la bonne femme.
+
+--Où demeure votre tante? demanda le sergent de ville.
+
+--Rue Godot, répondit Innocent
+
+--Quel numéro?
+
+--Je ne sais pas, j'ai oublié.
+
+--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le
+sergent de ville.
+
+--Mous reconnaîtrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un
+fiacre qui nous y mènera.
+
+--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmènera, mais
+ne vous mènera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'écria Innocent éclatant en
+sanglots.
+
+Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de
+vérité, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux,
+et qu'il les mènerait lui-même rue Godot.
+
+--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai
+pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les
+jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui réponds des six
+sous qu'on vous doit.
+
+Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener
+Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut
+séparée violemment, et une femme éperdue, suivie par un homme à mine
+étrange, s'élança dans le cercle au milieu duquel se tenaient le
+sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de
+chaises, fit trébucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.
+
+--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes maîtres, faut-il que j'aie eu
+ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous étiez
+accusés de vol par une méchante créature qui...
+
+--Qu'est-ce à dire, méchante créature? interrompit la loueuse avec
+colère. Créature vous-même, et mauvaise créature, encore!...
+
+--J'ai retrouvé mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du
+tout, répondit Prudence avec majesté.
+
+--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse
+d'enfants, coureuse, de promenades!
+
+--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modération, dit le
+sergent.
+
+--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes maîtres! pardonnez-moi ma
+distraction; Je ne sais où j'avais la tête d'avoir pu vous perdre de vue
+une seule minute! Je n'ai pas cessé de courir et de vous appeler depuis
+que je vous ai perdus.
+
+Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus à
+la loueuse de chaises, ni à ses injures; elle questionnait les enfants,
+écoutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule
+s'attendrissait et laissa éclater un murmure de désapprobation quand la
+loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda impérieusement
+ses six sous.
+
+--Quels six sous? que voulez-vous encore?
+
+--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.
+
+Le sergent de ville expliqua à Prudence la réclamation de la loueuse.
+Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre
+à la femme, en lui disant avec sévérité:
+
+--Les voilà, ces six sous pour lesquels vous avez insulté mes pauvres
+jeunes maîtres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le
+prédis.
+
+La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha
+sans répondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une
+main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour
+retourner à la maison, non sans avoir remercié encore le sergent de
+ville de la protection qu'il avait accordée à ses jeunes maîtres. Le
+Polonais était honteux d'avoir si mal rempli son rôle.
+
+--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire à tante
+et à camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oublié regarder
+enfants, avoir regardé chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait.
+Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie
+rien dire du pauvre Coz.
+
+PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes
+maîtres non plus, c'est ma faute plus que la vôtre, moi la bonne, moi
+qui les ai élevés, C'est moi qui suis coupable.
+
+INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus
+coupables que toi; nous marchions, nous nous arrêtions sans penser à toi
+et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas à
+ma tante; elle serait probablement, en colère.
+
+SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Et moi chassé; et n'avoir plus chambre ni dîner; garder
+seulement trente sous, donnés par le gouvernement; c'est pas assez pour
+tout acheter, tout payer.
+
+PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade
+ne sauront pas un mot de l'affaire. Dépêchons-nous pour ne pas être en
+retard. Mme Bonbeck n'aime pas à attendre.
+
+
+
+XIV
+
+POLONAIS RECONNAISSANTS
+
+Ils se dépêchèrent si bien qu'ils arrivèrent à la maison juste à temps
+pour dîner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz
+et Prudence, qui avaient longtemps couru à la recherche des enfants,
+étaient rouges et suants; il allèrent chacun chez soi pour changer de
+linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela
+et il accourut dans la salle à manger; où Mme Bonbeck se mettait à table
+avec Boginski et les enfants.
+
+MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous
+avez! Plus rouge que vos cheveux! Où avez-vous été pour vous mettre en
+cet état?
+
+COZ.--Moi pas rouge, Mâme Bonbeck; moi pas état, moi comme toujours.
+
+MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous
+êtes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir
+pourquoi vous êtes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir
+pourquoi vous êtes rouge.
+
+COZ.--Moi peux pas savoir, Mâme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie,
+qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce
+qu'il a chaud probablement.
+
+MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud?
+
+SIMPLICITÉ.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait
+chaud.
+
+MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas,
+ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas
+me dire pourquoi Coz est si rouge.
+
+INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a
+tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.
+
+MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher
+ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!
+
+Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il
+n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate.
+
+--Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se
+dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer
+librement.
+
+Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira
+en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck;
+on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de
+chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier
+formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment
+du malheureux Polonais.
+
+--Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous
+manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz?
+
+Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina
+sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme
+celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la
+mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit
+les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela
+Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la
+main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la
+musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne
+s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à
+graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant
+une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint
+portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut
+ouvert, examiné.
+
+MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous
+apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en
+leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se
+dépêtrer.
+
+Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que
+chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois
+de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à
+plusieurs reprises, avec affection et respect.
+
+--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec émotion; et une
+autre fois, quand vous manquerez du nécessaire, venez me le dire. Je ne
+laisserai pas dans le besoin des créatures humaines chassées de leur
+pays par un abominable Néron.
+
+Boginski et Coz essuyèrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de
+mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgré eux; Mme
+Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:
+
+--Allons, allons, s'écria-t-elle avec gaieté, nous voici à même de
+trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je
+veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens
+heureux.
+
+--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie à mi-voix.
+
+--Ni la mienne, ajouta Innocent de même en soupirant.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez là-bas, vous autres?
+Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde
+soit heureux.
+
+INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je
+ne suis pas heureux parce que je vis éloigné de vous dans cette horrible
+pension où je m'ennuie à mourir.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garçon? tu as voulu
+faire à ta tête, et voilà. C'est bien tout de même, ce que tu dis là.
+Nous arrangerons cela; j'écrirai à mon frère Gargilier; nous te tirerons
+de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la
+moue?
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus
+impatientante. «Je ne sais pas, ma tante.» Pourquoi ne dis-tu pas comme
+ton frère? A la bonne heure, celui-là. Il parle et parle très bien.
+Tiens, j'ai une furieuse démangeaison de te donner une paire de claques.
+Va-t'en. Vrai je ne réponds pas de moi; la main me démange.
+
+Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se
+soustraire aux envies fâcheuses de sa tante et courut se jeter sur une
+chaise dans sa chambre; elle réfléchit tristement à la vie qu'elle
+menait à Paris: pas un plaisir, pas même de repos, et beaucoup de
+contrariétés, de peines et d'ennuis. Elle commença à reconnaître le vide
+que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur
+tendresse; leur dévouement lui apparut sous son vrai jour; elle se
+trouva ingrate et méchante; elle sentit combien elle les avait blessés,
+chagrinés; elle pensa avec effroi au temps considérable qui lui restait
+encore à vivre loin d'eux et près d'une tante qu'elle redoutait; Après
+quelques hésitations elle se décida à écrire à sa mère et à la prier de
+la laisser revenir à Gargilier.
+
+Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le
+garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut chargé de le ramener au collège,
+où il fut reçu par l'annonce d'une retenue de récréation pour n'être pas
+rentré la veille. Il eut beau réclamera le maître d'étude lui répondait
+toujours: «C'est le règlement! je n'y puis rien changer». Il se soumit
+en pleurant et, de même que Simplicie, réfléchit avec douleur aux
+douceurs de la vie de famille dont il s'était privé, et aux ennuis
+pénibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il
+réfléchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure
+matinale du lever, à la nourriture mauvaise et insuffisante, à la
+tyrannie des élèves, à la longueur des leçons, aux punitions infligées
+pour la moindre négligence, et il se repentit amèrement d'avoir forcé
+son père à l'envoyer dans cette maison d'éducation.
+
+
+
+XV
+
+LA POLICE CORRECTIONNELLE
+
+Quelques jours après la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table
+avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle
+chemise à carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effarée,
+présentant d'une main tremblante un papier à sa maîtresse. Mme Bonbeck
+prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa
+échapper un juron et, se tournant vers les Polonais:
+
+--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous traîne
+en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme
+Courtemiche et son chien.
+
+--Ha! ha! ha! répondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce
+n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien,
+méchante bête. Coz et moi avoir jeté chien par la fenêtre, puis Mme
+Courtemiche avec chien; voilà tout.
+
+MADAME BONBECK.--Comment, voilà tout? Mais c'est énorme! Avec une femme
+furieuse qui veut plaider, vous serez condamnés à l'amende, à la prison.
+
+BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent;
+prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre
+Polonais habitués à mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer
+des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec
+attendrissement les mains ridées de sa bienfaitrice; qui éclata en
+sanglots.
+
+MADAME BONBECK.-Mon pauvre garçon! hi! hi! hi! je suis désolée! hi!
+hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous
+interrogera. Le papier dit que c'est à une heure, hi! hi! hi! J'irai
+avec vous, mon ami, je vous protégerai; et le pauvre Coz aussi; car il
+est également appelé devant le juge d'instruction.
+
+A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra éperdue.
+
+--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame!
+faut-il que J'aie vécu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes
+maîtres! ils ne peuvent pas aller là-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est
+impossible! Mes pauvres jeunes maîtres!
+
+MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arrivé? Parle donc, parle donc,
+folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu?
+Vas-tu répondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse
+d'importance.
+
+PRUDENCE.--Voilà, Madame! Lisez! Mes jeunes maîtres et moi, appelés
+devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir
+battu et jeté sur la route Mme Courtemiche et Chéri-Mignon.
+
+MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons
+tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous
+autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en
+dirai, ainsi qu'à sa Courtemiche. Et j'emmènerai l'amour des chiens; il
+débrouillera l'affaire, avec ce Chéri-Mignon, qui me fait l'effet d'être
+un vaurien, un animal fort mal élevé.
+
+PRUDENCE.--Pour ça oui. Madame! Mal élevé tout à fait! Grognon,
+querelleur, méchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'opposé de l'Amour.
+
+MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour?
+
+PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table.
+
+MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle
+l'amour des chiens; ce n'est pas son nom.
+
+PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais..,
+
+MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Préparons-nous pour le tribunal
+de demain. Raconte-moi bien en détail ce qui est arrivé.
+
+PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arrivé que ce maudit
+chien a mangé tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre
+mille.
+
+MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si
+tu étais chien, tu en ferais autant.
+
+PRUDENCE, piquée.--Ça se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais
+pas l'honneur d'être chien, et chien grognon, querelleur, méchant,
+voleur, je ne puis dire à Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu
+cette chance-là.
+
+MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fâcher. Prude; tu
+pourrais être pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal?
+
+PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme ça, j'ajouterai
+qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il était grognon,
+hargneux.
+
+MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est
+que sa maîtresse ne l'avait pas lavé; s'il montrait les dents, c'est
+qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il était grognon,
+c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a
+son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser.
+
+PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses à toutes les sottises de
+cet animal, je n'ai plus rien à dire.
+
+MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arrivé;
+Prude parle comme une crécelle, sans rien dire,
+
+BOGINSKI.--Voilà, Mâme Bonbeck. Chien mauvais; maîtresse méchante,
+colère; donne claques terribles à M. Innocent. Mme Prude crier. Moi
+punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier;
+vouloir battre tous, crever oeil à tous. Diligence arrêter; camarade et
+moi, prendre Courtemiche pousser à la porte; Courtemiche grosse, pas
+passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche
+tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence
+repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes à Courtemiche. Voilà.
+
+MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une
+voiture et sa route jusqu'à Paris.
+
+BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent.
+
+MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche,
+il faut faire de l'argent.
+
+BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment?
+
+MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis,
+je ne vous laisserai pas pourrir en prison.
+
+Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restèrent fort
+tranquilles; Prudence continua à se désoler, à s'inquiéter pour ses
+jeunes maîtres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitèrent
+d'une sonate qu'elle s'acharnait à écorcher en mesures ou hors de
+mesures, pour s'échapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie
+resta dans sa chambre s'ennuyant, bâillant, pleurnichant et...
+regrettant Gargilier.
+
+Le lendemain Mme Bonbeck, escortée des Polonais, de Prudence et de
+Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais où se tenait
+la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait
+d'autres causes.
+
+Enfin on les introduisit dans la salle; leur entrée causa quelque
+surprise, vu l'étrangeté des figures. Mme Courtemiche et Chéri-Mignon
+occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur
+le banc des prévenus.
+
+Le président du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se
+font entendre. C'est Chéri-Mignon qui récuse le témoin Folo.
+
+L'HUISSIER.--Silence, Messieurs!
+
+Chéri-Mignon aboie avec fureur.
+
+LE PRÉSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant.
+
+Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche à apaiser Chéri-Mignon.
+
+LE PRÉSIDENT.--Mme Courtemiche et le nommé Chéri-Mignon par l'organe de
+sa maîtresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nommés
+Prudence Crépinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais
+faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous à
+reprocher aux prévenus.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruauté, méchanceté,
+injustice, assassinat.
+
+LE PRÉSIDENT.--Précisez votre accusation.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Mon président, je précise en les accusant de tout
+ce qu'on, peut reprocher à des êtres à face humaine, mais qui sont plus
+brutes que les brutes.
+
+LE PRÉSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus
+clairement.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon
+président. Ce sont des gens à périr sur l'échafaud.
+
+LE PRÉSIDENT.--Si vous continuez à ne vouloir rien dire de positif, on
+va passer à une autre cause et renvoyer les prévenus de la plainte.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon président, renvoyez en prison, à
+Mazas, à Vincennes, ça m'est égal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai,
+Chéri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison?
+
+Chéri-Mignon répondit par un aboiement formidable auquel Folo répliqua
+par un grognement sourd. Chéri-Mignon, s'élança des bras de sa
+maîtresse, saute aux oreilles de Folo qui le reçut avec un coup de dent.
+Chéri-Mignon, exaspéré par cette défense inattendue, se jeta de nouveau
+sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.
+
+«Pille, Folo!» lui cria Mme Bonbeck, irritée de l'acharnement du
+caniche.
+
+Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que
+Chéri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui
+donner le temps de se relever.
+
+Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient;
+les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient
+des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les
+applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empêchaient la voix
+du président de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les
+chiens et remirent à Mme Courtemiche son favori, mordu et éreinté; Folo
+alla recevoir les caresses de sa maîtresse et les félicitations de la
+foule.
+
+LE PRÉSIDENT.--Cette scène est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la
+dernière fois, expliquez-vous ou quittez l'audience.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une
+Cour qui laisse insulter, dévorer mon Chéri-Mignon, mon ami, mon
+enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des
+sans-cervelle...
+
+LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous
+engage à vous taire.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler,
+moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que
+c'est une honte, une humiliation pour le pays que je représente, d'être
+traitée comme je le suis par un tas de gens...
+
+LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la
+patience du tribunal.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me
+touchez pas... Je veux leur dire... Aïe! Aïe! Ne me tirez pas... Je veux
+leur dire qu'ils sont un tas... Aïe aïe! au secours! à l'assassin! Ne me
+poussez pas! Aïe!...
+
+Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient
+appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et
+son chien. Mme Bonbeck, restée triomphante s'approcha du président, à la
+grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de
+main:
+
+--Bien jugé, président! Vous êtes un brave homme, saperlotte! Folo s'est
+sagement et bravement comporté; l'autre est un lâche, un chien, sans
+coeur et sans éducation. Bonsoir, président; je voua salue. Messieurs,
+et je vous présente deux braves Polonais...
+
+BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka, tuer
+beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande; Mme
+Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche; moi...
+
+--Emmenez ces gens, dit le président à l'huissier; les prévenus sont
+aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie
+jamais eu à juger.
+
+L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais
+saluèrent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L'huissier
+essaya de lui prendre le bras.
+
+--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur moï, je vous
+fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice,
+c'est toujours la même chose; nous la rendrions mieux nous deux.
+
+Avant que le président se fût décidé à relever la phrase injurieuse
+de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche... suivie des
+Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et
+troublées.
+
+--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d'affaire; bravo,
+mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y
+allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien
+de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter
+dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal
+digne de sa maîtresse. C'est à rire, parole d'honneur!
+
+Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette
+affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été
+plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck
+régala Folo d'un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite.
+Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais
+comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo et de
+quoi elle avait remercié, le président, pourquoi elle lui avait dit des
+injures en se retirant, et par quelle action d'éclat Folo avait mérité
+un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi,
+et s'éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une
+augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.
+
+
+
+XVI
+
+UNE SOIRÉE CHEZ DES AMIES
+
+Quelques jours après la scène de police correctionnelle, Mme Bonbeck
+dit à Simplicie de s'habiller pour aller passer la soirée chez Mme de
+Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut
+appeler Prudence.
+
+--Vite, Prudence que je m'habille.
+
+PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?
+
+SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas à carreaux.
+
+PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?
+
+SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pensé à la coiffure. Je n'en ai
+pas.
+
+PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien
+pommadés, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.
+
+SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire à Coz d'aller
+m'acheter une couronne de fleurs.
+
+PRUDENCE.--Oui, Mam'selle.
+
+Prudence courut chercher Coz, qui courut à son tour faire l'emplette
+demandée par Simplicie. Un quart d'heure après il rentra tout essoufflé,
+apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.
+
+SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces énormes fleurs? C'est beaucoup trop gros,
+trop grand.
+
+PRUDENCE.--Le marchand a dit à Coz qu'on les portait comme ça, que
+c'était la grande mode.
+
+SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma
+tête. Prudence.
+
+PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte;
+ce sera magnifique.
+
+Prudence, ne sachant pas employer les épingles à cheveux, se mit à
+coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le désir d'être belle
+tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle
+regarda Simplicie avec admiration.
+
+--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait
+voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tête
+de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.
+
+Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs
+qui surmontait sa tête déjà trop grosse et acheva de s'habiller.
+
+SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.
+
+PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester à
+l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.
+
+SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est
+sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre
+sous à mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de
+l'autre jour.
+
+La pauvre Prudence, un peu mortifiée et chagrine mais toujours dévouée à
+ses maîtres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix
+minutes, parée comme une châsse. Un grand bonnet breton, une croix à la
+Jeannette un châle en foulard de coton, plissé à la bretonne, une robe
+de laine rayée rouge un tablier en laine noire, des souliers à boucles,
+des bas à côtes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie
+l'examina des pieds à la tête, et fut contente, son amour-propre était
+satisfait.
+
+--C'est bien, dit-elle; dis à Coz d'aller chercher une voiture.
+
+Peu d'instants après, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le
+faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'éleva entre
+Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz
+à l'antichambre. Claire laissa échapper un: «Ah!» involontaire à
+l'apparition de cette toilette singulière. L'exclamation de Claire fit
+retourner une douzaine de cousines et d'amies qui étaient réunies dans
+le salon, et chacune répéta le «Ah!» de Claire; un sourire général
+succéda à ce premier moment de surprise. Simplicie avança pour dire
+bonjour à ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une
+révérence à chacune d'elles. A la cinquième, Sophie s'écria:
+
+--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en cérémonie comme à une
+présentation; Claire, mène la dire bonjour à maman.
+
+Claire, étouffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon à côté.
+
+--Maman, dit-elle...
+
+--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner
+
+CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu!
+quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu déguisé si ridiculement
+cette pauvre fille?
+
+CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette!
+Quelle idée bizarre! Ma pauvre Simplicie, à Paris il n'est pas d'usage
+de se déguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore
+loin. Ôtez tout cela, et gardez les vêtements que vous avez sous cette
+robe de grand'mère qui ne vous va pas du tout.
+
+SIMPLICIE.--Mais, Madame...
+
+MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule.
+
+CLAIRE, _riant_.--Mais, maman...
+
+MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le
+monde rit de votre déguisement.
+
+Simplicie rougit et parut agitée; elle venait de comprendre le ridicule
+de sa mise.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? Êtes-vous
+souffrante?
+
+Simplicie ne répondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui
+où étaient les enfants; elle les trouva riant tous aux éclats; le rire
+gagna Claire, malgré ses efforts pour garder son sérieux; Marguerite
+et Sophie chuchotaient et riaient à se tordre. Simplicie, honteuse,
+désolée, restait debout, tête baissée, plus ridicule encore par le
+contraste de ses pivoines énormes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa
+mine piteuse et ses yeux larmoyants.
+
+CLAIRE.--On s'est moqué de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et
+vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ôter ces fleurs horribles; vous
+serez déjà moins drôle.
+
+MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret;
+ce ne sera pas long.
+
+Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire
+une pivoine.
+
+SIMPLICIE.--Aïe vous m'arrachez les cheveux.
+
+SOPHIE.--J'ai à peine tiré; je n'ai touché qu'une pivoine, une belle,
+par exemple.
+
+Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.
+
+MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc à ces pivoines? On ne peut pas les
+détacher des cheveux!
+
+--C'est cousu! s'écria Sophie.
+
+--Cousu! répétèrent les enfants, en se poussant pour voir,
+
+SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!
+
+Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputèrent la
+tête de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.
+
+Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien
+que, peu d'instants après la couronne de pivoines put être enlevée; mais
+hélas! avec un accompagnement formidable de cheveux,
+
+Claire poussa un cri. Simplicie leva la tête et vit les pivoines avec
+une frange de ses cheveux.
+
+SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux!
+
+Et, se levant avec précipitation, elle courut à une glace, où un
+spectacle déplorable s'offrit à ses regards; sa tête ressemblait à une
+tête de loup: ses cheveux, coupés en brosse, se dressaient de tous
+côtés; partout des mèches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait
+immobile et consternée. Se retournant enfin avec colère:
+
+--Vous êtes des méchantes, Mesdemoiselles; c'est exprès que vous m'avez
+rendue affreuse et ridicule.
+
+MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'êtes pas plus qu'avant, Mademoiselle;
+et ridicule, vous l'êtes moins que vous ne l'étiez.
+
+SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abîmé mes fleurs et mes
+cheveux.
+
+VALENTINE.--C'est par charité pour qu'on ne se moque pas de vous toute
+la soirée.
+
+SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous où l'on se moque de moi; à Gargilier
+et chez ma tante, personne ne s'en moque.
+
+SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin
+de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons été vous chercher?
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invitée?
+
+MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous
+consoler de votre aventure de l'autre jour.
+
+CLAIRE.--Écoutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes très fâchées
+de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de
+peigne, il ny paraîtra pas.
+
+SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez
+le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.
+
+CLAIRE--Où est votre bonne?
+
+SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me
+recoiffer.
+
+Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se
+rendre à l'appel de sa jeune maîtresse. Elle poussa un cri d'effroi en
+voyant la tête hérissée de Simplicie, dépouillée de ses belles pivoines.
+
+SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont
+fait par jalousie de mes pivoines.
+
+PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles
+demoiselles! Pas possible!
+
+SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coupés.
+
+--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle
+Simplicie! Je n'aurais jamais cru...
+
+CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie
+que nous avons coupé si maladroitement les cheveux de votre pauvre
+Simplicie; nous avons été maladroite en voulant la débarrasser de sa
+couronne de pivoines, qui était ridicule.
+
+PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'était pourtant bien joli; je les avais
+cousues bien solidement, et ça faisait bon effet sur la tête de
+Mam'selle.
+
+Tout en parlant, Prudence défaisait les nattes de sa jeune maîtresse;
+on lui avait apporté un peigne et une brosse. Quand tout fut défait, il
+n'en resta pas le quart sur la tête de Simplicie; presque tout était
+coupé. Simplicie pleurait, Prudence se désolait, les enfants étaient
+consternés, quoique Simplicie n'inspirât pas beaucoup de compassion.
+
+--Que faire? s'écria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander
+à maman de venir voir.
+
+Claire courut raconter à sa mère ce qui était arrivé. Mme de Roubier ne
+fut pas fâchée de cette leçon donnée à la vanité de Simplicie; elle alla
+juger par elle-même, avec ses soeurs, A et amies, de l'étendue du dégât;
+elle sourit de la figure étrange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur
+seul pouvait trouver un remède à l'ouvrage de ces demoiselles. Elle
+sonna, dit à un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et
+consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer à la Caracalla,
+avec les cheveux courts et frisés partout. Le coiffeur arriva sourit,
+coupa les mèches restantes, retailla les cheveux mal coupés, mit les
+fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frisée comme
+un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa
+bonne humeur. La soirée se passa à plaisanter sans méchanceté de la
+mésaventure de Simplicie, quelques pointes lancées par Marguerite et
+par Sophie piquèrent légèrement Simplicie, mais elle ne les comprit
+pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gâteaux, du thé des sirops
+terminèrent la soirée. Quand Simplicie prit congé de Mme de Roubier,
+celle-ci lui dit:
+
+--Ma chère enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez
+habillée simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est
+pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement,
+de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier
+soi-même, et ne pas chercher à être mieux que les autres. Je suis fâchée
+que vos cheveux soient au panier au lieu d'être restés sur votre tête,
+mais la faute en est à votre mauvais goût et à votre vanité.
+
+Simplicie rougit, ne dit rien, mais se révolta dans son coeur contre
+le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondément sur une
+banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une
+chaise. On eut de la peine à réveiller le pauvre Coz; il courut chercher
+un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au
+domicile de Mme Bonbeck. Simplicie était loin de s'attendre à l'orage
+qui avait grondé en son absence et qui devait éclater au retour sur sa
+tête frisée à la Caracalla.
+
+
+
+XVII
+
+COLÈRE DE MADAME BONBECK
+
+Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck
+attendait au salon que Boginski eût revêtu les beaux habits qu'elle lui
+avait fait faire; elle-même avait fait une toilette soignée; ses cheveux
+gris étaient ornés d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe était en
+soie brochée d'émeraude; ses mains ridées étaient cachées par des gants
+blanc en peau de daim, et ses pieds étaient chaussés de bas chinés et
+de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement.
+Boginski entra, bien peigné, bien cravaté, bien habillé.
+
+--C'est bien, mon ami, lui dit-elle après l'avoir inspecté, vous êtes
+très bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prêtes et envoyez
+chercher un fiacre.
+
+Boginski revint la mine effarée.
+
+Mâme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.
+
+MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! Où partis?
+
+BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mâme Bonbeck. Trouvé personne, chambre vide.
+
+MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai déjà dit de ne pas toujours répéter
+Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence
+Je vais lui laver la tête d'importance. A-t-on jamais vu une sotte
+pareille, qui laisse courir cette péronnelle avec ce Polonais roux!
+
+Boginski avait disparu aussitôt après avoir reçu l'ordre de chercher
+Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.
+
+BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!
+
+MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misérable! Je lui
+donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre à l'avenir! Ah! elles
+croient qu'on peut se moquer de moi et me planter là comme une vieille
+guenille! Elles croient quelles iront en soirée et que je resterai à
+garder la maison! Et qu'allons-nous faire à présent, mon ami? Où aller
+pour nous amuser?... Mais parlez-donc. Où voulez-vous que j'aille?
+
+BOGINSKI--Moi peut mener Mâme, B.... (Boginski s'arrête à temps) au café
+Musard. Très joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement...
+
+MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme!
+
+BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entrée.
+
+MADAME BONBECK.--Je payerai, imbécile! Donne-moi le bras et viens.
+
+Mme Bonbeck, écumant de colère, saisit le bras de Boginski terrifié,
+descendit l'escalier quatre à quatre, traversa, les rues, longea les
+trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter
+contre un homme qui avait un cigare entre les dents.
+
+«Doucement, la belle», dit l'homme en étendant les bras et lui barrant
+le passage.
+
+Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui était un peu pris
+de vin et qui, dans l'obscurité, croyait reconnaître sa soeur qu'il
+attendait, voulut l'attirer sous le réverbère pour se montrer à elle.
+
+«Lâchez-moi!» cria Mme Bonbeck.
+
+L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit
+le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le
+ruisseau en s'écriant:
+
+«Gredin!»
+
+Le réverbère éclairait en ce moment le visage furibond et la personne
+étrange de Mme Bonbeck.
+
+L'homme se recula épouvanté en criant:
+
+«Le diable!»
+
+--A ce cri, la foule ne tarda pas à s'amasser; Boginski, embarrassé de
+l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.
+
+--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et
+ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un
+tas de lâches et de gredins!
+
+Mme Bonbeck s'était reculée d'un pas sur le trottoir et s'était mise
+en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'était
+esquivé, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.
+
+--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose
+m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous êtes de braves gens
+Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous êtes de bons enfants.
+
+Et Mme Bonbeck s'éloigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras,
+laissant la foule ébahie et grandement amusée des allures et du langage
+de la _vieille_.
+
+--Rentrons à la maison, mon garçon, dit Mme Bonbeck; cette scène m'a
+émue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux être là quand
+cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun
+leur paquet.
+
+--Bonne Mâme, dit Boginski de son air le plus câlin, pas gronder fort
+Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude;
+lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mâme; lui triste,
+triste, si Mâme gronder; lui souffrir pauvre Coz.
+
+--Bien! bien! mon ami! répondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous
+êtes un brave garçon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui
+dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles
+veulent sortir.
+
+--Et vous pas dire trop fort à pauvre ami, bonne Mâme? reprit Boginski
+en la regardant avec inquiétude.
+
+--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire,
+dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.
+
+Boginski jugea prudent de se taire; il se borna à serrer la main de sa
+vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continuèrent leur route
+silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit à
+Boginski d'aller se coucher et resta seule à attendre Simplicie et
+Prudence.
+
+Elle marchait à grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son
+irritation était au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle
+marcha à la rencontre de Simplicie et de Prudence.
+
+--Pan! pan! Aïe! aïe! Deux soufflets et deux cris furent le signal du
+retour. Puis une rude poussée à Prudence stupéfaite, qui alla tomber sur
+une chaise de l'antichambre.
+
+--Insolentes! je vous apprendrai à me jouer des tours, à courir la
+prétentaine, à me laisser droguer à la maison, à débaucher mes Polonais,
+à prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les maîtresses! Vous
+croyez pouvoir vous moquer de moi!
+
+Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colère, saisit les cheveux frisés de
+Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lança hors de
+la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le
+bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre
+Simplicie. Toutes deux criaient à ameuter la maison; Boginski redoutant
+pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colère
+de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz
+parvint enfin à se dégager de l'étreinte de son camarade et entra
+dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck écumant de colère, les yeux
+étincelants, les lèvres, tremblantes, le visage affreusement contracté,
+les poings crispés, haletant et suffoquant.
+
+--Oh! Mâme Bonbeck!
+
+--Tais-toi! hurla-t-elle.
+
+--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?
+
+--Tais-toi! répéta-t-elle.
+
+--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous
+méchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre,
+vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui
+fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et
+vous battre, punir comme si Mme Prude méchante! Pas bien, Mâme Bonbeck,
+pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant,
+femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.
+
+A mesure que Coz parlait, la colère de Mme Bonbeck tombait; elle finit
+par être honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:
+
+--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi
+comme une bête brute... J'étais en colère contre vous aussi, mon pauvre
+Coz.
+
+COZ.--Moi? Moi rien fait pour fâcher! Pourquoi colère sur Coz?
+
+MADAME BONBECK.--Parce que vous étiez parti avec Simplette et Prude
+sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et
+Boginski chez Mme de Roubier.
+
+COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller
+seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission à
+vous.
+
+MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et
+Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique...,
+que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.
+
+Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper à
+la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne répondit. Il frappa
+encore; même silence.
+
+--Mam'selle! Madame Prude! Mâme Bonbeck vous demander; venir au salon
+tout de suite.
+
+Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on
+continua à ne pas répondre.
+
+--Mam'selle et Mme Prude pas répondre, vint dire Coz, consterné, à Mme
+Bonbeck, dont il redoutait la colère.
+
+--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'après
+elle-même. Demain elles seront calmées et je leur demanderai pardon, car
+je dois avouer que je les ai menées un peu rudement. Bonsoir mon ami; il
+est près de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.
+
+Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait
+avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il
+sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content
+et dit, en se frottant les mains:
+
+--Bon ça! Mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas
+trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fâcher Mâme Bonbeck; elle bonne pour
+nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin.
+Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous égal
+les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: «Méchant, pas
+bon.»
+
+COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme
+excellent. Moi pas aimer lâche, pas aimer colère.
+
+BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fâche et chasse nous?
+
+COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa,
+maman, bons; moi là-bas travailler, servir; moi pas aimer à faire
+musique; moi aimer courir, travailler à terre, à chose qui fait remuer.
+
+BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dîner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck
+très bon. Toi partir si veux moi rester.
+
+Coz ne répondit pas, se déshabilla et se coucha; Boginski en fit autant,
+et tous deux ne tardèrent pas à ronfler.
+
+
+
+XVIII
+
+LA FUITE
+
+Le lendemain de bonne heure, Coz fut éveillé par trois légers coups
+frappés à sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et
+vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre.
+
+Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de
+ce mystère, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre où était
+Simplicie tout habillée, défigurée par les soufflets que lui avait
+donnés sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cessé de
+répandre depuis la veille. Prudence, pâle et défaite, avait passé la
+nuit à la plaindre, à la consoler; elle avait enfin consenti à quitter
+avec Simplicie la maison détestée de la tante Bonbeck et à chercher un
+refuge chez Mme de Roubier, en qualité de voisine de campagne. Il leur
+fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et
+les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la
+nuit, car Simplicie, terrifiée par la violence de sa tante, ne voulait
+pas la revoir, et il fallait être parties avant huit heures pour
+l'éviter à son réveil.
+
+--Mon bon Coz, dit Prudence à voix basse, vous voyez l'état dans lequel
+Mme Bonbeck à mis ma pauvre jeune maîtresse; elle veut s'en aller, je
+veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une
+voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de
+Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que
+deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnées? Ayez pitié
+de nous, mon bon Coz, aidez-nous à partir d'ici et ne nous abandonnez
+pas.
+
+--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! répondit Coz attendri. Moi tout
+faire, aider à tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez à
+pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas
+abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle.
+
+--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoyé à nous. Allez
+vite, mon ami, chercher une voiture.
+
+Coz partit comme une flèche; avant de chercher la voiture, il fit à la
+hâte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrêter
+un fiacre et revint sans bruit prévenir Prudence que la voiture
+attendait à la porte.
+
+--Emportons la malle à nous deux, dit Prudence.
+
+--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, léger pour moi.
+
+Et chargeant la malle sur ses robustes épaules, il descendit lentement
+les cinq étages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur
+d'être aperçues et arrêtées par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur
+terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent établies dans le fiacre,
+Coz sur le siège, la malle sur l'impériale.
+
+Quand ils arrivèrent chez Mme de Roubier, il était huit heures. Le
+concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de
+les voir décharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant
+le Polonais roux qui avait eu une scène violente avec un cocher quinze
+jours auparavant, hésitait à les recevoir.
+
+--Mme de Roubier ne reçoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la
+bonté de revenir plus tard et de me débarrasser de cette malle dont je
+ne sais que faire.
+
+PRUDENCE.--Et où voulez-vous que nous allions? Où puis-je loger en
+sûreté ma jeune maîtresse, si Mme de Roubier ne la reçoit pas?
+
+LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis chargé de
+garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je
+ne peux pas faire de la cour un dépôt de malles et d'effets.
+
+PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite maîtresse! Moi, cela
+m'est bien égal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous
+laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui
+connaît bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est à
+une-lieue de son château.
+
+Le concierge était bon homme, il se trouva plus embarrassé encore, il
+regardait d'un air indécis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait,
+Simplicie, dont le visage gonflé et marbré de plaques rouges lui
+faisait compassion, et Coz, dont l'air décidé et la figure rousse lui
+inspiraient de la méfiance.
+
+--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en
+bas.
+
+--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croisés, contre le mur. Prudence
+lui fit signe d'y rester et entra dans l'hôtel avec Simplicie. La porte
+était ouverte, elles se dirigèrent vers la chambre de Claire et de
+Marthe et entrèrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait.
+Mme de Roubier était chez ses filles. Toutes trois poussèrent une
+exclamation de surprise.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arrivé?
+Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enflé et rouge? Pourquoi
+venez-vous de si bonne heure?
+
+SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis
+rentrée; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle,
+elle est trop méchante, elle me rend trop malheureuse.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir
+ici, ne retournez-vous pas à Gargilier chez vos parents?
+
+Simplicie embarrassée ne répondit pas; Prudence prit la parole.
+
+Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de
+Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colère contre Mam'selle
+et son frère, qui ont tant pleuré, tant tourmenté Monsieur et Madame
+pour venir à Paris, que la moutarde a monté au nez de Monsieur; il m'a
+appelé et m'a dit:
+
+--Prudence, tu as vu naître mes enfants, tu leur es dévouée; veux-tu les
+suivre à Paris?
+
+---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec
+lui et Madame, je ne crains pas Paris.
+
+--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit:
+tu les mèneras seule à Paris.
+
+--Helas! Monsieur, que je lui réponds, j'aurais trop peur qu'il
+n'arrivât malheur à mes jeunes maîtres; moi qui ne connais rien dans
+cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre.
+
+--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck;
+elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitté Paris et
+elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis marié, mais elle m'aime
+et je suis sûr que vous y serez bien.
+
+--J'ai dit oui, comme c'était mon devoir de le dire; Monsieur me donna
+des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me défendit de
+ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient à
+revenir.
+
+--Je veux, dit-il, leur donner une leçon; je sais qu'ils y seront
+ennuyés et malheureux; mais ils le méritent par leur déraison et leur
+manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mère.
+Je veux qu'ils passent l'année à Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux
+vacances.
+
+--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur
+et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son
+collège de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les
+dimanches et fêtes.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme?
+Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger.
+
+PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journée,
+et nous placer quelque part où Mam'selle soit en sûreté jusqu'à ce que
+j'aie la réponse de Monsieur.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Je vais tâcher de vous caser dans une chambre
+quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant
+à vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai
+franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal élevée, trop
+vaniteuse, trop égoïste et trop volontaire, pour que j'en fasse
+la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de
+Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais
+voir à vous établir quelque part.
+
+Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consternée des paroles de Mme
+de Roubier, et de Simplicie profondément humiliée de ces reproches si
+mérités. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres,
+et, après une courte attente. Prudence et Simplicie furent menées dans
+un petit appartement de deux pièces précédées d'une antichambre et d'une
+cuisine, habité ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait
+vacant en ce moment.
+
+--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand
+elles furent seules.
+
+PRUDENCE.--Écoutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais
+elle que je dirais comme elle.
+
+SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protège, comme
+papa t'a dit de le faire?
+
+PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est témoin que je vous
+aime de tout mon coeur, pour vous protéger, je me ferais hacher en
+morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais ça n'empêche pas que je
+voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous êtes pas
+comportée gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage
+sent mauvais, ça n'empêche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir.
+Parce que les gens ont des défauts, ce n'est pas une raison pour qu'on
+ne les aime pas et qu'on ne se dévoue pas à eux.
+
+--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie piquée et humiliée; me
+comparer à un fromage puant, c'est trop fort en vérité!
+
+PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous étiez un fromage;
+j'ai seulement dit...
+
+SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et méchantes, et je te prie
+de te taire; je ne veux plus t'écouter et je ne veux plus que tu me
+parles.
+
+--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une
+larme qui roulait le long de sa joue.
+
+Un domestique ne tarda pas à apporter le déjeuner de ces dames; c'était
+du café au lait avec des rôties de pain et de beurre. Simplicie mangea
+comme un requin malgré son chagrin et son irritation, et Prudence,
+malgré son inquiétude et sa tristesse, prit sa large part du déjeuner.
+Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demandé de
+s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand
+il aurait déjeuné Elles avalent à peine fini que Coz entra d'un air
+inquiet.
+
+--Madame Prude, moi où demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle.
+Domestique me dire:
+
+--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connaître
+Polonais; pas aimer Polonais.
+
+--Madame Prude, moi pas méchant, moi bon, moi rendre service moi aimer
+Madame Prude très bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester
+pour aider et servir Madame Prude.
+
+SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez très utile.
+
+PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colère contre Coz et
+contre nous.
+
+SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante, à présent que Je ne suis plus
+chez elle; je ne la reverrai de ma vie,
+
+COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colère. Pourquoi colère? Moi pas
+esclave à Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi
+partir.
+
+PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est restée
+dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans
+l'antichambre; vous nous aiderez à faire notre ménage; l'argent ne me
+manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gênerons personne.
+
+Coz, enchanté, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La
+femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui
+était nécessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part
+de sa maîtresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme
+de charge, qui était dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle
+leur demandait de se mettre à leur ménage.
+
+--Vous trouverez tout ce qui est nécessaire pour la cuisine et votre
+ménage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient
+leur cuisine elles-mêmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui
+fera votre affaire.
+
+--Merci bien. Madame, répondit Prudence, je n'ai besoin de personne;
+voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans
+l'antichambre, et il nous achètera ce qui nous est nécessaire.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espère bien que
+vous ne vous gênerez pas pour le demander soit à moi, soit à la cuisine.
+
+--Vous êtes bien honnête. Madame; je profiterai de votre permission si
+j'en ai besoin, mais j'espère n'avoir à déranger personne.
+
+La femme de chambre se retira; Prudence déballa et rangea, pendant que
+Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au marché
+pour avoir de quoi déjeuner et dîner. Quand il apporta ses provisions.
+Prudence les examina avec satisfaction, plaça le vin dans un endroit
+frais; le charbon et le bois dans un réduit destiné à cet usage, les
+provisions de bouche dans un garde-manger attenant à la cuisine; Coz lui
+fut d'un grands secours; Simplicie finit par se dérider et par
+aider aussi, non seulement à l'arrangement général, mais encore aux
+préparatifs du déjeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais
+Prudence s'y opposa.
+
+--Non, Mam'selle, les maîtres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz
+et moi, nous vous servirons, et nous déjeunerons ensuite dans
+l'antichambre.
+
+En effet; quand le déjeuner fut prêt, Simplicie se mit à table; Prudence
+lui apporta une omelette, deux côtelettes et une tasse de café au lait
+avec une brioche. Simplicie mangea avec appétit et trouva le service
+très bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne
+volonté; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa
+jeune maîtresse.
+
+Après le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et
+Coz mangeaient à leur tour, Simplicie, restée seule, sans livres, sans
+occupations, réfléchit beaucoup et profita de ses réflexions; elle
+commença à être touchée! du dévouement de Prudence, qui ne trouvait même
+pas sa récompense dans, l'amitié et les bonnes paroles de Simplicie;
+toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui témoignait la
+moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme
+un chien fidèle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait,
+ni récompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux
+là où elle donnait des preuves du plus humble dévouement et de la plus
+vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent à la mémoire
+de Simplicité; son orgueil, d'abord révolté, fut obligé de reconnaître
+la vérité de ses accusations; elle rougit à la pensée du peu d'estime
+qu'elle inspirait; elle regretta d'être reléguée seule dans un, coin de
+l'hôtel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si
+aimables, si bonnes, si aimées. Elle n'était pas encore changée, mais
+elle commençait à reconnaître qu'il y avait à changer en elle et à
+rougir de ses défauts. Elle eut le temps de réfléchir, de rougir et de
+soupirer, car, après le repas, Prudence et Coz rangèrent l'appartement,
+puis lavèrent et essuyèrent la vaisselle et les casseroles.
+
+Il était deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa à la
+porte.
+
+--Entrez! cria Prudence.
+
+C'était Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des
+nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne
+désirait pas quelques livres.
+
+Prudence ouvrit la porte; Simplicie, étendue dans un fauteuil, s'y
+était profondément endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui
+examinèrent avec curiosité et pitié les marques des soufflets de sa
+tante.
+
+--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colère,
+demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes
+deux?
+
+Prudence raconta à Mme de Roubier la scène qu'elles avaient subie en
+rentrant de chez elle la veille au soir.
+
+--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire à Madame, j'ai bien vu, à
+quelques paroles qui lui échappaient; qu'elle aurait voulu venir avec
+Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre
+départ, ni Mam'selle ni moi nous n'étions pas plus coupables que
+l'enfant que vient de naître. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas
+l'habitude d'être battue, a été impressionnée à croire qu'elle allait
+mourir; la pauvre enfant a passé la nuit à pleurer et à trembler.
+Moi-même, qui n'étais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien
+pour la consoler, sinon quand je lui ai proposé de nous sauver de grand
+matin. Ça l'a un peu remontée; et puis nous avons résolu de demander
+refuge à Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur,
+nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je
+considère le temps que j'y ai passé comme un temps de galères. J'espère
+bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent
+qui n'est guère plus heureux dans sa pension. Le voilà bien avancé avec
+son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En
+voila encore une idée!
+
+Simplicie dormait toujours; elle rêvait, elle gémissait, se tordait
+les mains; des larmes coulèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues
+gonflées. Claire et Marthe eurent pitié d'elle.
+
+--Maman, quand elle s'éveillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce
+pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gémit.
+
+--En rêve, mon enfant, en rêve, Il est probable qu'au réveil elle se
+retrouvera dans son état accoutumé.
+
+--Mais nous pourrons venir la voir pour la désennuyer?
+
+--Oui, nous reviendrons après notre promenade; en attendant, laissez-lui
+les livres que nous lui avions apportés.
+
+Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours
+endormie.
+
+
+
+XIX
+
+LES ÉPREUVES D'INNOCENT
+
+Innocent n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé chez sa tante et
+de la fuite de sa soeur. Il continuait à la pension sa vie pénible et
+accidentée par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades.
+Paul, Jacques et Louis le protégeaient de leur mieux mais ils n'étaient
+pas de sa classe et ils ne pouvaient prévoir ni empêcher les méchancetés
+de détail dont il était la victime.
+
+Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se
+manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité
+de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves
+étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des
+distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges;
+c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à
+l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se
+risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement
+sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et
+et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude
+avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces
+derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et
+il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait
+aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne
+prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il
+n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un
+regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour
+trouver le motif de la gaieté de ses camarades.
+
+--Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le
+coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.
+
+Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la
+table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre
+un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le
+signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever,
+d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de
+place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait
+sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient
+semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute
+d'Innocent.
+
+--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître... Deux cents vers
+à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par
+terre.
+
+Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le
+tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le
+banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré
+de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et
+des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent
+tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un
+pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la
+grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus
+jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent
+avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté,
+Innocent entraînait le banc ainsi allégé.
+
+--Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits
+drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de
+Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand
+aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont
+vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez
+imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe
+jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous
+défends de rire, parler, de bouger, de respirer....
+
+Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de
+l'étude.
+
+--A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Messieurs...
+
+--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son
+capon!
+
+--Messieurs...
+
+Une foule compacte d'écoliers lui coupa la parole en se ruant sur lui;
+en une seconde il se vit entouré d'une quarantaine de furieux; les uns
+lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient
+de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinçait, on le
+secouait. La quantité devant à la longue l'emporter sur la qualité, le
+maître jugea prudent de ne pas attendre; il se débarrassa de ses ennemis
+comme il put, et à grand'peine il parvint à gagner la porte, l'ouvrit,
+se précipita dehors, la referma à double tour et courut prévenir le
+maître de l'émeute qui venait d'éclater. Le maître n'était pas dans son
+cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le maître
+d'étude l'eût rejoint et l'eut amené à la porte de la classe, les petits
+misérables, excités par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait
+tramé ce complot et qui avaient attaché la pauvre d'Innocent pour amené
+le désordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la
+punition de sa prétendue trahison.
+
+Dès qu'ils furent enfermés, ils comprirent l'abîme dans lequel ils
+s'étaient jetés, et le calme se rétablit subitement.
+
+Innocent était encore attaché au banc et cherchait vainement à casser la
+solide ficelle qui le retenait.
+
+--Tire-toi de là si tu peux, mauvais capon! cria un des élèves, tu iras
+nous dénoncer après.
+
+--Il faut l'empêcher de sortir! cria un autre.
+
+--Et le punir de ses caponneries, dit un troisième.
+
+--Jugeons-le, procédons légalement.
+
+--Oui, pour qu'il s'échappe pendant que nous le jugerons!
+
+--La porte a été fermée par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?
+
+--Il sautera par la fenêtre.
+
+--Nous saurons bien l'en empêcher.
+
+--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le déclare
+coupable et je le condamne à recevoir cinquante coups de règle sur les
+reins.
+
+--Moi aussi! moi aussi! crièrent, la plupart des élèves.
+
+Une vingtaine des plus mauvais se jetèrent sur Innocent, qui les mains
+jointes, l'air effaré, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir pitié
+de lui et de ne pas lui faire de mal.
+
+--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit,
+je vous eu prie, mes amis, ayez pitié de moi.
+
+--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu
+vas être puni, toi aussi.
+
+Et sans écouter ses supplications et ses cris, ils le jetèrent par
+terre, lui arrachèrent sa redingote et tombèrent sur lui armés chacun
+d'une règle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grâce;
+les méchants garçons, s'animant les uns les autres, le frappaient
+toujours.
+
+Le groupe qui s'était abstenu de l'exécution commençait à murmurer et à
+s'émouvoir.
+
+--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas écoutée.
+
+--Assez! répétèrent trois ou quatre voix.
+
+--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe
+s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord
+sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les
+vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité
+ainsi que de la malice de ses assaillants.
+
+Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze
+qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent,
+les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine
+avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des
+promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte
+s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de
+quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard
+les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un
+demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs;
+à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient
+abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs
+d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait
+Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en
+lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de
+poing qu'il avait reçu sur le nez.
+
+D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il
+commença par appeler deux domestiques:
+
+--Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à
+l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal
+sérieux.
+
+--Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent
+la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se
+tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves.
+
+Puis, se tournant vers le maître d'étude:
+
+--Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande
+retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons
+les sots des méchants pour leur faire des parts différentes.
+
+Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves
+étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou
+moins coupables, car aucun n'était innocent.
+
+Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le
+soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour
+douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade
+pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque
+jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui
+l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes;
+elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter
+Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent,
+comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la
+pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui
+le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour
+obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension;
+il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour
+lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa
+conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par
+l'accomplissement même de ses désirs.
+
+--Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu
+n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre
+ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté.
+
+--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le
+bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une
+seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que
+j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis,
+grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je
+dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments.
+
+En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un
+excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père
+la lettre suivante:
+
+«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable;
+ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire
+forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos
+ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant
+dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter
+l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à
+pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me
+donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison,
+j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma
+tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont
+assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une
+méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque
+étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant
+battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits
+et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie;
+j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je
+n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas
+pourquoi elles ne sont pas venues me voir.
+
+«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et
+gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier,
+ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je
+ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse
+avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez,
+car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous
+embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien
+repentant et bien malheureux.
+
+«Innocent GARGILIER.»
+
+Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il
+savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son
+père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à
+Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui
+venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père.
+
+Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier:
+
+«Monsieur,
+
+«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe
+par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans
+l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves
+dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres
+chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en
+proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son
+intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me
+délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à
+son égard!
+
+«Héraclius DOGUIN.»
+
+Ces deux lettres trouvèrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour
+un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu'à leur retour qu'ils apprirent
+la triste position de leur fils.
+
+
+
+XX
+
+SIMPLICIE AU SPECTACLE
+
+Simplicie dormit longtemps encore après le départ de Mme de Roubier; En
+s'éveillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin
+de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir
+lire pendant qu'elle était seule. Prudence, qui était entrée dix fois
+pour voir si elle s'éveillait, ne tarda pas à entr'ouvrir la porte et à
+passer la tête.
+
+--Vous voilà donc enfin réveillée. Mademoiselle: je me réjouissais de
+vous voir si bien dormir. Voilà votre visage dégonflé et reposé: ces
+demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous
+dormiez; elles sont revenues après leur promenade, vous dormiez encore.
+Voulez-vous que j'aille leur dire que vous êtes éveillée?
+
+SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier
+ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.
+
+PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce
+n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.
+
+SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des
+choses si désagréables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.
+
+PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme ça des choses
+qu'on ne pense pas. C'était pour expliquer comme quoi elle ne voulait
+pas être gênée pour les leçons de ces demoiselles.
+
+SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tête et dans mon
+coeur qu'elle a raison. Je vois à présent comme j'étais sotte de vouloir
+venir à Paris, comme c'était mal pour pauvre maman et pour papa, de
+bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller à Paris.
+Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas dû l'écouter et
+j'aurais dû rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas à
+autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais été si malheureuse
+que depuis que j'ai quitté maman. Le bon Dieu nous a envoyé une quantité
+de malheurs. Et puis ma tante qui est si méchante! Si j'avais su cela,
+je n'aurais jamais désiré venir à Paris. Je m'y ennuie à mourir; on y
+est toujours enfermé; on ne peut pas se promener et courir à son aise;
+les rues sont crottées et pleines de monde; on ne connaît personne.
+Je veux écrire demain à maman pour la prier de me laisser revenir à
+Gargilier. Veux-tu, Prudence?
+
+PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi
+qui m'ennuie à Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que
+j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. Écrivez,
+écrivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra
+monter en voiture pour retourner là-bas! Je ne regretterai qu'une chose
+à Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a été si utile et qui nous sert
+si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas?
+
+PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le
+connaît seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien à faire là-bas, il ne
+serait bon à rien.
+
+Coz avait entendu la conversation par la porte restée entr'ouverte; il
+avait passé sa grosse tête rousse aux dernières paroles de Prudence,
+et il était entré tout à fait pendant qu'elle donnait le détail de ses
+qualités.
+
+--Moi bon à tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner
+chevaux, bêcher terre, faucher herbe, servir dans maison, écrire
+comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout
+dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer maître, moi vous aimer tous.
+
+Prudence restait interdite; Simplicie riait.
+
+SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera très utile. Si maman
+veut bien nous faire revenir à Gargilier, nous emmènerons certainement
+Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sûre.
+
+COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais à vous et à frère; moi
+aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer
+Russes à Ostrolenka à Varshava, partout.
+
+Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.
+
+COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dîner, dîner prêt; moi tout
+préparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au
+spectacle très joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants
+dansent, courent sur chevaux; très joli, très joli.
+
+Les yeux de Simplicie brillèrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit
+à Prudence d'accepter la proposition de Coz.
+
+PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous êtes fatiguée, vous êtes souffrante; il
+faut vous coucher de bonne heure.
+
+SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatiguée ni souffrante, dînons
+vite et allons au spectacle.
+
+Prudence soupira et céda. Simplicie mangea, pressa le dîner de Prudence
+et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des
+Champs-Elysées. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrière
+elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de
+voix furieuses leur fit tourner la tête. Quel fut l'effroi de Simplicie,
+quand elle reconnut sa tante accompagnée de Boginski, et qui voulait à
+toute force pénétrer au premier rang!
+
+--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme
+un oeuf; toutes les places sont occupées.
+
+MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupées; j'ai pris deux
+billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y
+seraient.
+
+LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le
+dis.
+
+MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se
+trouveront sur mon chemin.
+
+Et, enjambant sur le monsieur qui défendait le passage, elle allait se
+jeter sur une dame placée devant, lorsque le monsieur tira si fortement
+ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette
+jambe pour prêter main-forte à son voisin; Mme Bonbeck se mit à jurer
+comme un templier, à vouloir se faire jour à coups de coude et à coups
+de genou. Le public, impatienté, cria: «À la porte!» On s'attendait à
+une bataille en règle, lorsque, à la stupéfaction générale, Mme Bonbeck
+resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les
+épaules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux
+effarés: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.
+
+--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable êtes-vous ici?
+
+Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses à droite, à
+gauche, devant, derrière, se retira au dernier rang avec Boginski, qui
+suait à grosses gouttes, et continua à appeler de sa voix la plus douce
+Simplette Prude et Coz,
+
+Simplicie, terrifiée, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus
+effrayée encore que sa jeune maîtresse, ne pouvait faire un mouvement
+ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air féroce et
+Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant
+il était honteux de la scène qui venait de se passer. Mme Bonbeck
+continuait à appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus élevé.
+
+--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle
+importunait.
+
+MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre à
+recevoir de personne. Je n'empêche personne de parler, et je veux parler
+si cela me plaît.
+
+LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez
+pas le droit de troubler la représentation.
+
+MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nièce, et je l'aurai.
+
+LE MONSIEUR.--Quelle nièce? Vous êtes arrivée en tête-à-tête avec cet
+infortuné qui sue sang et eau, tant il est honteux.
+
+Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.
+
+--Venez ici, près de moi, mon garçon. Pas vrai, vous n'êtes pas honteux?
+
+BOGINSKI.--Non, Mâme Bonbeck.
+
+--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!
+
+MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbécile, de ne pas
+répéter mon nom à chaque parole!
+
+--Oui, Mâme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus
+troublé.
+
+MADAME BONBECK.--Encore?
+
+BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Animal! tu mériterais...
+
+BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
+
+--Ah! ah! ah! continuèrent les voisins; la bonne pièce! c'est plus
+amusant que les chevaux.
+
+--Tas d'imbéciles! leur cria Mme Bonbeck.
+
+Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses
+voisins. «Silence! criait-on de toutes parts! la représentation va
+commencer!»
+
+Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places étaient vides;
+Coz avait profité de l'épisode de Boginski pour faire partir Prudence et
+Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles étaient si tremblantes, qu'il
+les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car à peine
+le fiacre s'était-il éloigné de dix pas, que Mme Bonbeck parut à la
+porte du théâtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda
+de tous côtés, fit le tour du théâtre, et ne voyant pas ce qu'elle
+cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.
+
+MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.
+
+BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mâme, B...?
+
+MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de répéter à tout
+propos: «Mâme Bonbeck, Mâme Bonbeck», a fait rire ces mauvais drôles; je
+me suis fâchée, j'ai perdu de vue ma nièce et les autres, et ils se sont
+sauvés pendant, que vous débitiez vos sottises.
+
+BOGINSKI--Bien sûr, Mâme B... Mâme, moi pas recommencer.
+
+MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois
+encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens,
+cette diable de Simplicie L'ai-je cherchée depuis ce matin!
+
+Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine
+à. la suivre. Ils furent arrêtés deux fois par des patrouilles; on les
+prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisième fois, un
+sergent de ville, ayant la même pensée, leur barra le passage, et ne
+consentit à les laisser aller qu'à la condition de les accompagner
+jusqu'à l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils étaient
+réellement innocents de tout vol et de tout délit.
+
+Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attristé de la vie à
+laquelle il s'était condamné, et presque décider à faire comme son ami
+Coz et à chercher un autre moyen d'être logé, nourri, habillé gratis.
+
+Simplicie rentrait, de son côté, désolée d'avoir manqué le spectacle
+dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agitée de la crainte d'être
+retrouvées et enlevées par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauvé ses
+protégées des vivacités de cette excellente furie. En rentrant, elles
+apprirent que Mlles de Roubier étaient encore venues voir Simplicie et
+avaient témoigné leur étonnement de la savoir sortie.
+
+Simplicie se coucha et dormit profondément; Prudence en fit autant, Coz
+mit son lit en travers de la porte d'entrée. Rassuré par cette mesure
+contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas à ronfler jusqu'au
+lendemain.
+
+Plusieurs jours se passèrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles
+de Roubier; elle devenait meilleure en leur société, et sentait de plus
+en plus ses ridicules et ses défauts. Elle attendait avec anxiété une
+réponse à la lettre qu'elle avait adressée à sa mère le jour même
+qu'Innocent écrivait à son père, et qui était conçue dans les fermer
+suivants:
+
+«Ma chère maman,
+
+«Je ne suis plus chez ma tante; je me suis échappée avec Prudence et
+Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tête rouges
+et enflés; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma
+tante m'avait déjà donné plusieurs soufflets; elle est si colère et j'ai
+si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauvées chez Mme
+de Roubier, qui nous a donné un petit appartement où nous vivons seules
+avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'étais méchante,
+vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est
+pourquoi, ma chère maman, je vous demande bien pardon d'avoir été si
+méchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donné
+beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est méchante
+comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis très triste et
+très malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chère
+maman, faites-moi revenir près de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais
+je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chère
+maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je
+ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire,
+ainsi il sera très utile à papa. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse
+de tout mon coeur| ainsi que papa.
+
+«Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.»
+
+
+
+XXI
+
+VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.
+
+SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent;
+si nous allions lui faire une visite au collège?
+
+PRUDENCE.--Très volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.
+
+Prudence alla prévenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet,
+et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La
+promenade était longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie
+était contente de marcher et de respirer. Ils arrivèrent à la pension,
+furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.
+
+Quand il entra, Prudence et Simplicie poussèrent toutes deux une
+exclamation de surprise.
+
+SIMPLICIE.--Ah! comme tu es changé! Est-ce que tu as été malade?
+
+PRUDENCE.--Hélas! mon pauvre Monsieur Innocent, êtes-vous pâle et
+maigre!
+
+INNOCENT.--J'ai passé huit jours à l'infirmerie.
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?
+
+INNOCENT.--Les élèves m'ont tant battu avec leurs règles, que j'étais
+tout meurtri depuis les épaules jusqu'aux jarrets.
+
+--Les misérables! s'écria Prudence.
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laissé faire?
+
+INNOCENT.--Comment pouvais-je les empêcher? Ils étaient plus de vingt
+après moi.
+
+SIMPLICIE,--Pourquoi le maître ne t'a-t-il pas secouru?
+
+INNOCENT.--Il avait été obligé de sortir pour chercher le chef
+d'institution; toute la classe s'est révoltée; ils ont manqué
+l'assommer.
+
+PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous défendre? Tous se sont
+mis contre vous?
+
+INNOCENT.--Au commencement, oui; après, quand ils m'ont entendu tant
+crier, plusieurs, sont venus à mon secours et ils ont chassé les
+méchants garçons qui me frappaient toujours.
+
+PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester
+dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit
+maître; ils vous tueront. Il faut sortir.
+
+INNOCENT.--J'ai écrit à papa pour le supplier de me faire revenir à
+Gargilier; j'attends sa réponse. C'est étonnant que Je ne l'aie pas
+encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es changée! Tu es très
+maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi
+les as-tu coupés?
+
+Simplicie raconta à Innocent les événements qu'il ignorait et la fuite
+de chez sa tante.
+
+--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas été beaucoup plus
+heureuse que toi; j'ai aussi écrit à maman de me faire revenir; si maman
+le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai
+contente de me retrouver près de maman!
+
+Et elle se mit à pleurer.
+
+--Et moi donc! Serai-je heureux d'être chez nous! dit Innocent, qui
+pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur
+de le voir fini!
+
+Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amères,
+la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.
+
+--Pourquoi tous pleurer? s'écria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme
+Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.
+
+PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi,
+hi, très heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien à faire.
+
+COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz
+pas bête; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.
+
+INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie à la pensée de
+revenir bientôt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux
+comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi
+toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer
+Coz.
+
+--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous
+aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.
+
+--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! répondit
+Coz.
+
+--J'ai demandé à maman la permission de vous emmener, s'écria Simplicie
+avec empressement.
+
+--Vrai, Mam'selle? Alors moi content.
+
+Et le visage de Coz s'éclaircit.
+
+Le portier attendait à la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se
+prolongeait, il fit: quelques pas et présenta à Innocent une feuille de
+papier pleine de chiffres.
+
+INNOCENT.--Que me donnez-vous là, père Frimousse.
+
+LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consommé. Monsieur.
+Faut-il pas que je sois payé à la longue?
+
+INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets,
+tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.
+
+LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a été consommé en
+votre nom, et je réclame le payement, profitant de la présence de Madame
+qui tient sans doute les cordons de la bourse.
+
+INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous
+payerai rien, par conséquent.
+
+Il est très fort, celui-là. Et ça ne se passera pas comme ça, mon petit
+Monsieur, dit le portier, le poing sûr la hanche. Vous me payerez
+jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas
+me plaindre à M. Doguin, qui vous régalera d'une salade de retenues de
+récréation, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai
+mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous
+me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne
+m'ait tout payé ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit
+trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.
+
+--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je
+payerai, dit Prudence à mi-voix.
+
+INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au
+contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pièce de
+cinq francs.
+
+--Seigneur! faut-il être méchant et menteur! s'écria le portier.
+
+Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua
+rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent
+et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!
+
+--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai
+si bien que ni toi ni tes maîtres vous n'en sortirez. Vous croyez que je
+me laisserai voler sans dire gare! que des méchants provinciaux peuvent
+venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparaître! Vous verrez
+cela, vous verrez!
+
+Avant que Coz eût pu abaisser le poing qu'il avait levé sur la tête du
+portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.
+
+--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison
+mauvaise, portier voleur, garçons méchants; pas bon, ça. Mme Prude et
+moi emmener M. Nocent, c'est mieux.
+
+--Que dira papa? On lui écrira que je me suis sauvé; il sera en colère.
+
+--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colère, papa rien à dire, papa
+trouver bon. Moi chercher habits, maîtres; Monsieur Nocent dire adieu et
+puis partir.
+
+Prudence trouvait bonne l'idée de Coz et donnait ses raisons à Innocent,
+quand le maître entra.
+
+--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier réclame l'argent que vous lui
+devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger;
+mais parce qu'on a eu tort d'acheter, ça ne veut pas dire qu'on ne doive
+pas payer, et je m'étonne que vous refusiez un payement que la justice
+vous oblige à faire.
+
+INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier,
+et que je n'ai acheté qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai
+payés et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.
+
+M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette
+devant Madame, qui pourrait en informer votre père, mais ce que vous
+faites n'est pas honnête, et il faudra bien que vous payiez.
+
+--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien
+que je n'irai pas rapporter de lui à son papa; je lui ai offert de payer
+l'argent que réclame votre portier, mais il a refusé, m'assurant qu'il
+ne devait rien.
+
+INNOCENT.--Voyez vous-même la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui
+acheter des tartes quand j'étais malade, à l'infirmerie? Voyez, tous les
+jours il y a une quantité de croquets, pommes, noix, tartes et je ne
+pouvais ni bouger ni manger.
+
+--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose
+là-dessous. Holà! père Frimousse!
+
+--Voilà, Monsieur, répondit le portier, accourant à l'appel et croyant
+qu'il allait être payé par ordre du maître.
+
+M. DOGUIN.--Père Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note
+des objets achetés par M. Gargilier, et je suis sûr qu'il n'a pas bougé
+de l'infirmerie pendant plusieurs jours.
+
+LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non.
+
+M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marquées sur
+votre note?
+
+LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-même que M.
+Gargilier ait acheté mes friandises; c'est par procuration.
+
+M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetées?
+
+LE PORTIER.--Par M. Félix Oursinet, Monsieur.
+
+INNOCENT.--Je n'ai jamais chargé Oursinet d'un achat.
+
+LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Félix est venu me demander un
+crédit pour faire affaire avec vous, et à preuve qu'il m'a donné cinq
+francs pour commencer.
+
+INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef
+d'institution de vouloir bien le faire venir.
+
+M. DOGUIN.--Père Frimousse, amenez-moi Oursinet.
+
+Le portier s'empressa d'obéir, plein d'inquiétude pour le payement de sa
+note, il ne fut pas longtemps à faire comparaître devant le maître celui
+qu'il soupçonnait déjà d'avoir abusé de sa bonne foi.
+
+--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.
+
+--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur,
+peut-être... Attrape, se dit-il en lui-même; tu vas avoir une bonne
+danse, et moi je te secouerai jusqu'à ce que j'aie retrouvé mes
+trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.
+
+Ils entrèrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui
+allait arriver et voulut payer d'audace.
+
+--Monsieur m'a demandé? dit-il d'un air patelin.
+
+M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour
+éclaircir une affaire plus que désagréable pour| vous.
+
+OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le père
+Frimousse qui réclamé trente-cinq francs de Gargilier.
+
+LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.
+
+OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer?
+
+INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris
+tout cela chez le père Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais
+chargé et que c'est toi-même qui as tout mangé, si tu les as pris.
+
+Oursinet sourit, et ne répondit pas.
+
+M. DOGUIN.--Répondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte,
+de Gargilier les objets portés sur la note du père Frimousse?
+
+OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la
+probité reconnue du père Frimousse, je puis répondre très nettement,
+oui.
+
+M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui était
+pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?
+
+OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour
+Gargilier.
+
+M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dévorer comme un glouton et sans lui en
+parler.
+
+OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui
+mangeait tout.
+
+--Menteur! s'écria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne
+t'ai seulement pas vu pendant que j'étais à l'infirmerie, et le reste du
+temps je ne t'ai pas dit trois paroles.
+
+OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le père Frimousse ne t'oblige pas à payer
+tout de suite; il sait bien que nous autres élèves nous n'avons pas
+toujours trente-cinq francs sous la main...
+
+LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.
+
+OURSINET.--Et je suis fâché qu'il t'ait réclamé cette somme devant tout
+le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous,
+père Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.
+
+--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'écria Innocent
+hors de lui. Restez, restez, père Frimousse; je prie, M. le chef
+d'institution de s'informer auprès de l'infirmière et auprès de
+mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des
+friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas étonnés de voir
+Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines à
+chaque récréation. Au reste, je déclare à Monsieur le chef d'institution
+que si le mensonge et la déloyauté d'Oursinet ne sont pas prouvés, je
+suis prêt à tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux
+pas que le pauvre père Frimousse perde à cause de moi une somme aussi
+considérable.
+
+--Vous êtes un brave garçon. Monsieur, s'écria le portier. Si c'est M.
+Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me
+paye, car je m'adresserai à ses parents.
+
+--C'est moi qui me charge de débrouiller vôtre affaire, père Frimousse,
+dit le maître; mais à l'avenir je vous défends expressément de faire
+crédit, à aucun des élèves. Je vais m'occuper de l'enquête, Monsieur
+Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi
+tous ici.
+
+Le maître sortit, laissant dans l'anxiété les acteurs de la scène.
+Innocent avait peur que les élèves, par haine contre lui, ne rendissent
+de faux témoignages. Oursinet tremblait que les élèves, n'étant pas
+prévenus, ne disent l'exacte vérité, et que sa culpabilité ne fût par
+là clairement démontrée. Le père Frimousse s'inquiétait encore de ses
+trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet
+pouvaient refuser le paiement. Prudence se désolait de voir son jeune
+maître faussement accusé. Simplicie s'ennuyait d'être retenue si
+longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colère
+contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pièces, et contre
+le portier insolent qui osait soupçonner la véracité d'Innocent. Ses
+yeux exprimaient une telle fureur, que le père Frimousse et Oursinet
+s'éloignèrent par instinct jusqu'au coin le plus reculé du parloir. Le
+maître ne tarda pas à rentrer. Il était'grave et sévère.
+
+--Monsieur Gargilier, approchez.
+
+Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.
+
+--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.
+
+Oursinet s'approche lentement la tête inclinée, les yeux à demi baissés.
+
+Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des éclairs.
+
+--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a
+été démontré que Félix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dévorer
+des masses de friandises, et que vous ne devez rien au père Frimousses.
+
+Coz se retire au fond de la chambre.
+
+--Monsieur Oursinet, il m'est prouvé que vous êtes un menteur, un
+voleur, un lâche calomniateur; que votre présence est une humiliation
+pour vos camarades et une honte pour ma maison; en conséquence, je vais
+vous faire conduire au cachot et je vais faire prévenir vos parents afin
+qu'ils viennent vous chercher dès ce soir.
+
+Coz se frotte les mains.
+
+--Grâce! grâce! Monsieur, s'écria Oursinet tombant à genoux. Ne
+dites rien à mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils
+m'enfermeront...
+
+--Lâche! dit le maître avec indignation, vous tremblez devant la
+punition que vous avez si bien méritée, et vous n'avez pas craint de
+faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre
+terreur ne m'inspire aucune pitié.
+
+--Dégoûtant! dégoûtant! dit Coz à mi-voix.
+
+--Père Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui
+porterez du pain et de l'eau pour son dîner.
+
+Le père Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgré sa
+résistance, il le mena au cachot désigné, sombre réduit à peine éclairé
+par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une
+couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement nécessaire
+pour une si triste demeure.
+
+--Madame, dit le maître à Prudence, j'ai écrit il y a peu de jours à M.
+Gargilier pour l'engager à retirer son fils de chez moi; sa position
+n'est plus tenable, les élèves l'ayant pris en grippe. Malgré la
+plus grande surveillance, il est impossible d'empêcher des scènes
+déplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je
+crois dangereux pour lui de prolonger son séjour dans ma maison, et je
+vous demande, dans son intérêt, de le retirer le plus tôt possible. La
+scène d'aujourd'hui va s'ébruiter, va être interprétée méchamment pour
+lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui
+éclaterait un de ces jours.
+
+--Je l'emmènerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de
+répondre Prudence, terrifiée.
+
+--Oh! ce n'est pas pressé à ce point, reprit le maître en souriant; il
+sera temps demain; d'ici là, je ferai préparer son paquet.
+
+--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce
+qu'aujourd'hui nous devons, aller à l'école de natation; cela m'amusera
+et me fera du bien.
+
+--A demain donc, mon pauvre petit maître; prenez bien garde à vos
+méchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, à
+l'heure que vous voudrez.
+
+--A midi, avant la récréation, dit Innocent.
+
+--C'est bien; à midi nous serons ici.
+
+Et l'on se sépara,
+
+
+
+XXII
+
+LE BAIN
+
+A quatre heures, les élèves devaient aller au bain; la saison était un
+peu avancée, mais il faisait encore très chaud, et c'était toujours une
+grande joie quand on y allait: d'abord c'était du nouveau, ensuite il y
+avait une grande heure d'étude de moins. Innocent avait désiré se donner
+ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares
+en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux élèves
+répartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre
+amis, de sorte qu'il se crut bien protégé. Oh se déshabilla, on revêtit
+le caleçon, chacun accrocha ses vêtements au clou désigné, et on se
+lança dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte
+qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs élèves de
+sa classe s'y trouvaient.
+
+--Une passade à Gargilier! dit l'un d'eux.
+
+--Hop! Il appuya ses mains sur la tête d'Innocent et le fit aller au
+fond.
+
+--Une passade à Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.
+
+--Une passade à Gargilier! dit un troisième.
+
+Innocent s'enfonçait, se débattait, revenait sur l'eau cherchait à
+reprendre ça respiration, replongeait de nouveau, à la quatrième
+passade, il était haletant, il étouffait; il faisait des efforts inouïs
+pour pousser un cri, un seul, espérant être entendu par ses amis,
+mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne
+voyaient pas le danger de ces passades multipliées, ne cessaient de
+le faire plonger et replonger; son air de détresse, ses mouvements
+convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, à une dernière
+passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant
+perdu connaissance. A ce moment les grands élèves arrivaient; Paul
+sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le
+pauvre Innocent les yeux fermés, les mains crispées.
+
+--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noyé!
+
+Vingt élèves et les maîtres arrivèrent, près de Paul et l'aidèrent à
+ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine
+des noyés, où les secours en usage lui fuient prodigués: frictions,
+cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'après une demi-heure des soins les
+plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientôt il ouvrit les
+yeux, mais les referma aussitôt. Le médecin qui présidait au sauvetage
+le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il était sauvé. Le
+chef de pension, qu'on avait été prévenir et qui venait d'arriver, passa
+de l'inquiétude à la joie; il ne tarda pas à voir Innocent revenir tout
+à fait à la vie, parler et vouloir se lever. Le maître le fit envelopper
+dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce
+fut encore à l'infirmerie qu'on le déposa en rentrant à la pension.
+Innocent songea avec bonheur que c'était sa dernière nuit à passer dans
+cette maison qu'il avait tant désiré habiter, et qui avait été pour lui
+un lieu de torture et de misère.
+
+Il remercia Dieu de l'avoir sauvé de ce dernier danger, et, en
+témoignage de sa reconnaissance, il résolut de rendre le bien pour le
+mal et de ne nommer aucun des élèves qu'il avait parfaitement reconnus,
+et qui avaient manqué le faire périr. Cette résolution lui coûta
+beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et
+le maître d'étude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et
+le questionner sur accident dont il avait été victime, il répondit
+vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.
+
+LE MAÎTRE.--Mais de plus jeunes élèves ont dit depuis avoir vu vos
+camarades vous donner des passades, et les recommencer dès que vous
+reveniez sur l'eau.
+
+INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le
+sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfoncé, j'étouffais, et
+puis je me suis évanoui.
+
+LE MAÎTRE.--Mais vous avez dû reconnaître ceux qui vous entouraient
+quand vous avez enfoncé.
+
+INNOCENT.--Je n'ai regardé personne; je m'amusait à nager et je ne
+faisais pas attentions aux autres.
+
+LE MAÎTRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien
+généreux à vous vis-à-vis de ces mauvais garnements.
+
+Innocent ne répondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donné
+le courage de cette générosité. Le maître le quitta en lui serrant la
+main.
+
+Il avait passé une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le
+médecin lui permit de se lever, de déjeuner et de se préparer à quitter
+la maison. Quand Prudence et Coz arrivèrent. Innocent leur raconta
+l'accident de la veille; Prudence faillit tomber à la renverse de
+frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante régler ses comptes
+avec le maître qui lui témoigna sa satisfaction de voir emmener
+Innocent.
+
+--J'étais désolé, dit-il, de ne pas vous l'avoir laissé emmener hier,
+quand je l'ai vu encore une fois victime de la méchanceté de ses
+camarades. Le voilà de nouveau hors d'affaire; gardez-le à la maison,
+croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collège; il
+y sera toujours le jouet des autres.
+
+Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta
+avec son jeune maître; Coz prit sa place accoutumée sur le siège, et,
+quelques minutes après, de Roubier avait un hôte de plus.
+
+
+
+XXIII
+
+VISITE IMPRÉVUE
+
+Simplicie était restée seule à la maison; elle préparait l'appartement
+pour la réception de son frère, dont elle attendait le retour avec
+impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.
+
+«C'est Innocent, je reconnais son pas», dit Simplicie en courant
+joyeusement ouvrir la porte. «C'est toi. Innocent! Ah!»
+
+Et Simplicie, terrifiée, repoussa la porte et alla se cacher dans le
+lavoir.
+
+La porte ne tarda pas à se rouvrir; les mêmes pas se firent entendre
+dans l'appartement, mais plus précipités; Simplicie entendait aller,
+venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de
+bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparaître
+sa tante, accompagnée de Boginski.
+
+MADAME BONBECK--Où diable a-t-elle passé? Cherchez donc, Boginski. Vous
+êtes là comme un bonhomme de plâtre; regardez partout, ouvrez tout.
+
+BOGINSKI.--Je vois rien, Mâme.
+
+MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est
+peut-être.
+
+Boginski entra, aperçut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les
+mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dénonçât pas, Boginski, qui
+était bon garçon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa
+tante la reprenait, fit un petit signe rassurant à Simplicie, eut l'air
+de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une
+marmite sur la tête de Simplicie, un balai devant ses jambes, il
+accrocha un torchon à la marmite.
+
+--Rien, dit-il, personne; c'est étonnant!
+
+Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaçant du doigt:
+
+--Je crois que tu me trompes, mon garçon; laisse-moi y aller voir
+moi-même.
+
+Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand
+un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperçut
+par terre Simplicie, que la peur et l'émotion veinaient de faire tomber
+en faiblesse; la marmite avait dégringolé, le balai avait roulé, et
+Simplicie apparut aux yeux courroucés de sa tante.
+
+--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte
+envers sa tante? Allons, sors de là, je te pardonne; mets ton chapeau et
+viens avec moi.
+
+--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi,
+ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu'à l'arrivée de Prudence et
+de Coz, qui sont allés chercher Innocent.
+
+Mme Bonbeck s'élança vers sa nièce pour la saisir et l'emmener de force;
+mais, Boginski se plaça devant Simplicie.
+
+--Non; non, Mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre
+enfant. Pas bien, ça, pas bien.
+
+--Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat!
+
+Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa
+doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne
+bougea pas d'une semelle.
+
+--Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Battre moi, ça fait rien, moi pas
+faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a
+peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.
+
+--Animal! dit Mme Bonbeck en s'éloignant, je te croyais plus plat.
+J'aime mieux ça: je n'aime pas les gens qui me cèdent toujours. Vous
+avez raison, mon ami, il faut laisser cette péronnelle. Qu'en ferais-je,
+au total? Qu'elle aille au diable! ça m'est parfaitement égal.
+
+Mme Bonbeck regarda Simplicie avec dédain, et, tournant les talons, elle
+marcha vers la porte d'entrée.
+
+--Ouvrez, dit-elle à Boginski.
+
+Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.
+
+«Passez donc, puisque vous êtes là», continua-t-elle.
+
+Boginski passa. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil, que Mme Bonbeck
+poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers
+Simplicie d'un air de triomphe:
+
+--Te voilà prise, ma fille; pas moyen d'échapper à la vieille tante. Ce
+que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera...
+Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle à Boginski, qui
+frappait à la porte. Oui, oui, tambourine, mon garçon, démène-toi. Ah!
+Ah! ah! je les tiens à présent!
+
+Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se
+frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consternée, pâle comme une
+morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni répondre aux cris de
+Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire
+moqueur; elle se plaça devant elle, les bras croisés; Simplicie recula
+jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu'à ce que ses bras, qu'elle tenait
+toujours croisés, touchassent à la poitrine de Simplicie.
+
+--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lançaient des éclairs).
+Je ne suis pas en colère; je yeux seulement te faire voir que je ne me
+laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empêcher de
+faire ce que je veux, et que s'il me plaît de t'emmener, je t'emmènerai.
+
+Simplicie poussa un cri, auquel répondit un cri sauvage: elle reconnut
+la voix de Coz.
+
+--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!
+
+Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgré son âge, la poussa
+dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte
+qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne
+dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du
+perron, la tenant toujours et l'entraînant après elle, et courut à la
+voiture qui l'avait amenée; elle y poussa Simplicie, y monta elle-même,
+et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit,
+et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son
+désespoir fut terrible; son imagination lui représenta les scènes les
+plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.
+
+--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherchée
+partout le lendemain de la scène où je t'avais battue; je ne t'ai
+pas trouvée puisque tu t'étais sauvée. Boginski et moi, nous t'avons
+cherchée à la pension où l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier,
+où l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgré tout ce que j'ai pu
+faire, j'ai été fâchée de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre
+protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en
+retournant à la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture
+Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demandée
+poliment au concierge, il m'a indiqué ta porte et c'est toi qui m'as
+ouverte Maintenant, écoute-moi: je ne veux pas que tu restes à la charge
+de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois
+demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas
+de Prude, qui te gâte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux
+pas de Coz, qui a aidé à ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui
+est un sot. Je te promènerai moi-même, je te ferai travailler...
+
+--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!
+
+--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voilà
+arrivées; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.
+
+Mme Bonbeck, qui avait été si fine avec Boginski, le fut moins avec
+Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tôt descendue de voiture, qu'elle
+partit comme une flèche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck,
+ébahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrêta.
+
+--Mon argent, s'il vous plaît, bourgeoise.
+
+--Je vous payerai tout à l'heure, mon ami...
+
+--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis
+on s'arrange pour disparaître sans payer.
+
+--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nièce? la voilà qui tourne sur
+le boulevard?
+
+--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas déjà l'air si joyeux
+quand vous l'avez jetée dans ma voiture comme un paquet de linge sale.
+
+--Misérable! je te dis...
+
+--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue,
+mais je n'écoute pas tout ça, moi. Il me faut mes deux francs pour
+l'heure, et je ne vous lâche pas que vous ne me les ayez versés dans la
+main que voici.
+
+Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui
+présentait la main restée libre.
+
+Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il était trop tard pour
+courir après Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en
+prenant à tout le monde de sa mésaventure, et se promettant de faire
+repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.
+
+
+
+XXIV
+
+RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ
+
+Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et
+Prudence, informés par Boginski de ce qui s'était passé, employaient
+leurs efforts réunis pour briser la porte on faire sauter la serrure
+afin de délivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de détresse.
+Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge,
+qui monta précipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef
+tourna, mais le verrou était mis; comment l'ouvrir? Coz, désespéré,
+donna un si vigoureux coup d'épaule que la porte tomba: toute la ferrure
+s'était brisée; ils se précipitèrent dans l'appartement, personne; ils
+ouvrirent la porte de la chambre à coucher personne encore; mais
+la porte du perron, restée ouverte, leur apprit l'enlèvement de la
+malheureuse Simplifie.
+
+Tous restèrent consternés,
+
+--Je cours, dit enfin Boginski; Mâme Bonbeck emporté pauvre Mam'selle,
+moi la rapporter.
+
+Prudence pleurait. Innocent se désolait; Coz restait pensif, les bras
+croisés, la tête baissée.
+
+--Mâme Prude, dit-il d'un air résolu, moi vous aider. Moi courir chez
+Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout
+casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.
+
+PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait
+plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamné et puis
+chassé hors de France.
+
+COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle
+et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?
+
+PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-être nous la
+ramènera-t-il.
+
+COZ.--Et si pas ramener?
+
+PRUDENCE.--Alors j'écrirai à M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma
+pauvre petite maîtresse des griffes de cette femme abominable, et nous
+retournerons tous à Gargilier.
+
+COZ.--Dieu soit béni quand être à Gargilier!
+
+Coz se résigna à attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent
+pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait
+d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait à faire pour
+ravoir Simplicie.
+
+Boginski courait à la rue de Godot, pendant que Simplicie courait à la
+rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la séparait
+de Mlles de Roubier; elle s'était promenée plusieurs fois aux Tuileries,
+de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les
+Tuileries comme une flèche, lorsqu'elle se sentit arrêtée; un sergent
+de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui
+s'échappait.
+
+--Où courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent
+diables à vos trousses.
+
+--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre;
+elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec détresse.
+
+--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.
+
+--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape,
+je suis perdue.
+
+--Au contraire, la belle, vous êtes retrouvée.
+
+--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.
+
+--Où est-elle votre bonne? Pourquoi vous êtes-vous sauvée?
+
+--Je ne me suis pas sauvée, c'est ma tante qui ma volée; ma bonne, est
+chez Mme de Roubier.
+
+--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?
+
+--Oui, oui, 91: c'est là où je demeure, où je veux aller.
+
+--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville à mi-voix elle n'a
+pourtant pas mine d'appartenir à une bonne maison cette petite.
+
+Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque
+Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le
+sergent de ville la laissa échapper, et elle reprit sa course avec plus
+de vitesse qu'auparavant, criant:
+
+--Au secours! Boginski, ramenez-moi!
+
+Le sergent de ville courut après elle de toute la vitesse de ses jambes,
+et parvenait à la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et
+demi-morte dans les bras de Boginski.
+
+La foule, qui s'était amassée autour d'eux pendant le premier
+interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour
+assister à la fin de cette scène étrange, se rassembla plus compacte,
+et écouta avec, intérêt les explications de Boginski et les paroles
+entrecoupées, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.
+
+--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son
+émotion, Mme Prude là-bas, attendre désolée. Nous croire Mam'selle
+chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment
+Mam'selle ici?
+
+--Je me suis sauvée pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai
+couru, couru si vite, que j'étouffais. C'est que j'avais si peur de la
+voir arriver!
+
+Le sergent de ville se retira et fit faire place à Simplicie et à
+Boginski, qui se dirigèrent vers le pont Royal et la rue du Bac.
+Boginski rentra triomphant dans le petit appartement où l'attendaient
+tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut
+accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa à l'étouffer;
+Innocent lui témoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait.
+Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la
+porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prévenir Mme de Roubier
+de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fêter cet agréable
+évènement par un bon repas; elle leur servit à dîner un gâteau
+excellent, surmonté d'une crème vanillée et entourée d'une muraille de
+fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour
+célébrer la rentrée en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils
+invitèrent Boginski à dîner; celui-ci prit sa large part du festin, puis
+il retourna chez Mme Bonbeck.
+
+Il ne restait qu'à préparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit
+qu'il transporta dans la première pièce faisant salon.
+
+--Et vous, où coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.
+
+--Moi coucher par terre; moi habitué, moi dormir partout.
+
+--Mais vous aurez froid?
+
+--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, très bon.
+
+Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus
+fort que jamais.
+
+Trois jours se passèrent encore et l'on ne recevait aucune réponse ni de
+M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquiétait de ce silence; Innocent
+et Simplicie s'ennuyaient; Coz était triste: il craignait qu'on ne le
+laissât à Paris; il redoublait de soins et d'activité pour se faire
+accepter. Prudence l'élevait aux nues; Simplicie et Innocent ne
+pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances
+possibles de son engagement chez leur père.
+
+Le quatrième Jour de l'arrivée d'Innocent, le facteur entra:
+
+--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.
+
+Prudence paya, ouvrit la lettre; elle était de M. Gargilier. Les enfants
+étaient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.
+
+--Lis tout haut, je t'en prie, s'écrièrent-ils. Prudence tut ce qui
+suit:
+
+«Ma chère Prudence,
+
+«Ma femme et moi, nous avons été passer dix jours chez mon frère, et
+hier, à notre retour, nous avons trouvé les lettres des enfants, la
+vôtre et celle du maître de pension. Ne perdez pas un jour, pas une
+heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison
+où l'ont fait entrer son entêtement et ma faiblesse. Quant à Simplicie,
+Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans
+que nous vivons, ma soeur à Paris, moi à la campagne, il paraît que
+son humeur violente a fait des progrès déplorables. J'accorde donc à
+Simplicie comme à Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les
+attends avec une impatience égalé à la leur. Je n'aurais jamais consenti
+à la séparation qu'ils désiraient si ardemment si j'avais pu deviner les
+peines et les souffrances qui en résulteraient pour eux et pour vous ma
+pauvre Prudence, si dévouée, si attachée à mes enfants et à ma maison.
+Je voulais partir moi-même pour les ramener, mais ma femme s'est donné
+une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je
+reste près d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus
+tôt possible et tâchez de trouver un homme, sûr pour vous accompagner
+jusqu'à Gargilier. C'est à vous de voir si la personne que Simplicie
+nomme dans sa lettre mérite confiance. Adieu, ma bonne Prudence;
+embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette
+pas d'avoir cédé à leurs désirs, puisque la leçon a été bonne et
+complète et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis.
+Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte équipée,
+et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalité qu'elle a bien voulu
+accorder à ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne
+Prudence, avec tout rattachement que vous méritez si bien. J'écris à ma
+soeur pour la prévenir de ma détermination.
+
+«Hugues GARGILIER.»
+
+--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma
+pauvre chère maman et mon pauvre papa!
+
+Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son
+attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.
+
+--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'êtes pas content des
+bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.
+
+--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi
+rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz...
+
+--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit
+que si l'homme indiqué par Mam'selle Simplicie mérite confiance, il
+nous ramènera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramènerez à
+Gargilier.
+
+--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame
+Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!
+
+Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, étouffait
+Prudence, secouait les bras de Simplicie, écrasait les mains d'Innocent;
+il était fou de joie; il demandait à partir tout de suite, de peur qu'on
+ne changeât d'avis. Prudence eut quelque peine à lui faire comprendre
+qu'il fallait attendre au lendemain.
+
+--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.
+
+--Moi faire tout en une heure, répondit Coz.
+
+PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux à Mme de Roubier, la remercier de
+ses bontés.
+
+COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous.
+
+PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mêmes et à
+une heure convenable de l'après-midi. Et puis, il faut que nous menions
+les enfants dire adieu à leur tante.
+
+--Ah! s'écrièrent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai
+trop peur.
+
+PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.
+
+SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?
+
+PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous
+redemande et qu'il le lui a écrit.
+
+SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est
+heureusement notre dernière corvée à Paris.
+
+Prudence, aidée de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux
+de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emporté de chez Mme
+Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait acheté avec les trente sous qui
+lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du
+reste, il ne possédait que les habits dont il était vêtu.
+
+Après le déjeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de
+Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le
+changement qui s'était opéré en eux.
+
+--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus
+aujourd'hui les reproches que je vous ai adressés il y a quinze jours;
+vous vous êtes corrigée de vos défauts, et je suis sûre que lorsque
+nous vous reverrons à la campagne l'année prochaine, vous serez aussi
+gentille, simple et bonne et aimable que vous l'étiez peu jadis. Il
+en est de même pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi
+à l'améliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir à la
+campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien à gagner, vous; vous êtes
+aussi bonne et aussi dévouée qu'il est possible de l'être.
+
+--Madame est mille fois trop bonne, répondit Prudence, en faisant une
+profonde révérence, et très flattée des éloges adressés par Mme de
+Roubier à ses jeûnes maîtres et à elle-même.
+
+--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui était
+entré inaperçu.
+
+Mme de Roubier sourit et tendit la main à ce brave garçon, dont elle
+avait entendu faire un grand éloge par les domestiques. Coz, enchantée
+crut bien faire de serrer la main qu'elle lui présentait, et avec une
+telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et,
+secouant sa main:
+
+--Quelle vigueur de poignet, mon brave garçon! dit-elle en riant. Un peu
+plus, vous me broyiez les os.
+
+Prudence fit signe à Coz de s'éloigner, ce qu'il fit avec une
+promptitude qui témoignait de son obéissance aux ordres de Prudence.
+
+Après la visite à Mme et à Mlles de Roubier, Prudence et Coz menèrent
+les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvèrent fort mécontente de la
+fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son
+frère. Elle reçut les enfants en colère, moitié riant; elle dit à Coz
+qu'il était un ingrat de l'avoir quittée.
+
+--Pardon Mâme Bonbeck; moi pas vouloir fâcher; mais moi aimer pauvre
+Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre
+Mam'selle et colère quand Mâme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de
+Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en
+Pologne domestique; lui, intendant.
+
+--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien
+faire; il me met en colère dix fois par jour; je lui donne des tapes,
+des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air
+calme et imbécile. «Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre
+si fait plaisir!» comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille
+bûche! Et ne voilà-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il
+se couche, il prétend qu'il a mal à la tête. Aujourd'hui je ne l'ai
+seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbécile; il n'a
+pas déjeuné.
+
+Coz alla voir et ne tarda pas à revenir, disant que son ami était
+malade, qu'il avait la fièvre et mal à la tête. Mme Bonbeck s'inquiéta,
+s'alarma, envoya chercher le médecin, s'établit près de son lit et le
+soigna jour et nuit pendant une semaine entière. Coz était parti avec
+Prudence et les enfants, le reste de la journée leur parut d'une
+longueur insupportable. Le lendemain, à neuf heures, après avoir
+déjeuné, Coz alla chercher une voiture, et tous y montèrent, le coeur
+plein de joie,
+
+
+
+XXV
+
+CONCLUSION
+
+Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et
+s'installèrent dans un wagon: aucun incident fâcheux ne contraria leur
+bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gênaient
+pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emporté abondance de
+provisions; la joie, au lieu de leur ôter l'appétit, le développa si
+bien, que le panier à ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du
+chemin de ils passèrent à la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche
+ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure à la
+ville où les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie
+manquèrent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir
+un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues.
+
+--Bonjour, mon cousin.
+
+--Bonjour, ma cousine.
+
+En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine à trois lieues
+à la ronde, vu que les parentés ne se perdent jamais et que vingt
+générations ne détruisent pas le lien primitif du vingtième ancêtre.
+
+Germain, le cocher, ayant Coz à sa gauche sur le siège partit au grand
+trot; les chevaux s'animèrent, Germain perdit la tête lâcha les guides;
+les chevaux s'emportèrent, allèrent comme le vent et auraient jeté la
+voiture dans un fossé de vingt pieds de profondeur, si Coz n'eût saisi
+les rênes, n'eut maintenu et calmé les chevaux et ne les eût remis au
+trot raisonnable de bons normands.
+
+Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour
+crier et appeler au secours.
+
+--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite.
+
+Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessèrent de se
+faire entendre. Coz se retourna,
+
+--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien
+tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir.
+
+Il voulut rendre Les rênes au cocher mais celui-ci refusa
+
+--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent
+trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre.
+
+--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon.
+
+--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me
+charge pas de mener ces bêtes, qui s'emportent pour un rien.
+
+--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux.
+
+On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se
+précipitèrent dans les bras de leur père, qui les attendait au bas du
+perron. «Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous êtes bon
+de nous avoir pardonnés, de nous avoir laissés revenir!»
+
+Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait
+dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait
+sur les derniers événements dont il ignorait les détails, et faisait
+connaissance avec Coz, que Prudence lui présenta avec, un tel éloge,
+qu'il comprit tout de suite combien Coz avait dû rendre de services
+pour être tellement vanté par la sage Prudence. Il le questionna sur sa
+position, ses moyens d'existence.
+
+--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si
+moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M.
+Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas
+vouloir quitter.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garçon, je n'ai pas d'ouvrage à
+vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.
+
+COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte,
+moi cocher, moi bêcher, faucher, tout faire chez vous.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire à vos talents, mon garçon: mais
+vous êtes sans doute habitué à gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas
+de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.
+
+COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement,
+nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois;
+c'est assez, c'est trop.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous
+travaillez.
+
+M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva à genoux près du
+canapé de leur mère, lui baisant les mains, et témoignant leur bonheur
+avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la
+remplissait de joie.
+
+Quelques jours se passèrent dans les mêmes sentiments de bonheur; la
+campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils
+ne comprenaient pas comment ils avaient pu désirer de quitter la vie
+tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les
+ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de
+la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en
+riaient malgré eux. Prudence ne cessait de faire l'éloge des Polonais,
+surtout de Coz, et déclarait que sans lui ils eussent tous péri dix
+fois. Coz travaillait comme un nègre, se mettait à tout, était partout,
+faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si
+excellent serviteur; il ne tarda pas à le prendre définitivement à son
+service en qualité de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz
+était plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait à son
+bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le
+facteur apporta à M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut à sa femme
+et à ses enfants, moitié riant, moitié fâché:
+
+«Mon frère,
+
+«Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu
+rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer
+et qui gâte vos enfants. Ils ont emmené un de mes Polonais; c'est un
+ingrat, je ne le regrette pas. Voilà mon imbécile de Boginski qui s'est
+avisé d'être malade; il est guéri, mais il ne peut pas faire de musique;
+le médecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours à la
+campagne; comme je ne sais où le faire aller, je l'envoie demain chez
+vous, j'ai gardé votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois.
+vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez
+pas de me le renvoyer dès qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon
+frère. Dites à Simplette qu'elle est plus bête qu'une oie. Vous avez
+bien mal élevé vos enfants; si je les avais eus, ils eussent été élevés
+autrement. «Votre soeur,
+
+«Ambroisine BONBECK.»
+
+SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire à
+Prudence.
+
+INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie.
+
+PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrivée va faire à
+notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voilà qui passe passe tout juste. Coz!
+votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie!
+
+--Bonheur! s'écria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire à
+Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider à tout préparer pour ami.
+
+Coz et Prudence préparèrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre
+de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la
+ville.
+
+Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent,
+tant il était changé, maigri et pâli. Il avait été fort malade; Mme
+Bonbeck avait été très bonne pour lui, mais elle était si agitée, si
+remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que
+le médecin déclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos
+en l'envoyant à la campagne; c'était lui-même qui avait demandé aller
+chez M. Gargilier.
+
+Au bout d'un mois, il fallut répondre à Mme Bonbeck, qui menaçait de
+venir elle-même chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski
+et lui fit voir la lettre de sa soeur.
+
+--Que dois-je lui répondre, mon ami? Désirez-vous nous quitter et
+retourner chez ma soeur?
+
+BOGINSKI.--Monsieur, moi désire ne jamais vous quitter; moi suis très
+heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai été malade de
+tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est
+si terrible chez elle; toujours musique ou colère!
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de
+rester chez moi, près de mes enfants?
+
+BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous
+garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours
+reconnaissant. J'apprendrai français bien; je parle déjà mieux; dans un
+an ce sera bien tout à fait.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire décidée. Vous
+me convenez beaucoup; vous êtes un brave garçon, dévoué, reconnaissant,
+sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant près de mon fils; vous
+en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que
+vous ne quitterez plus.
+
+La vie des habitants de Gargilier s'écoula heureuse et paisible;
+Innocent devint un charmant garçon, instruit et bien élevé, grâce aux
+soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agréable et
+aimable personne.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13456 ***
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@@ -0,0 +1,7287 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Sgur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les deux nigauds
+
+Author: Comtesse de Sgur
+
+Release Date: September 14, 2004 [EBook #13456]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX NIGAUDS ***
+
+
+
+
+This eBook was produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+La comtesse de Sgur
+
+LES DEUX NIGAUDS
+
+
+
+I
+
+PARIS! PARIS!
+
+M. et Mme Gargilier taient seuls dans leur salon; leurs enfants,
+Simplicie et Innocent, venaient de les quitter pour aller se coucher.
+M. Gargilier avait l'air impatient; Mme Gargilier tait triste et
+silencieuse.
+
+--Savez-vous, chre amie, dit enfin M. Gargilier, que j'ai presque envie
+de donner une leon, cruelle peut-tre, mais ncessaire, cette petite
+sotte de Simplicie et ce bent d'Innocent?
+
+--Quoi? Que voulez-vous faire? rpondit Mme Gargilier avec effroi.
+
+--Tout bonnement contenter leur dsir d'aller passer l'hiver Paris.
+
+--Mais vous savez, mon ami, que notre fortune ne nous permet pas cette
+dpense considrable; et puis votre prsence est indispensable ici pour
+tous vos travaux de ferme, de plantations.
+
+--Aussi je compte bien rester ici avec vous.
+
+--Mais. comment alors les enfants pourront-ils y aller?
+
+--Je les enverrai avec la bonne et fidle Prudence; Simplicie ira chez
+ma soeur, Mme Bonbeck, laquelle je vais demander de les recevoir chez
+elle en lui payant la pension de Simplicie et de Prudence, car elle
+n'est pas assez riche pour faire cette dpense. Quant Innocent, je
+l'enverrai dans une maison d'ducation dont on m'a parl, qui est tenue
+trs svrement, et qui le dgotera des uniformes dont il a la tte
+tourne.
+
+--Mais, mon ami, votre soeur a un caractre si violent, si emport; elle
+a des ides si bizarres, que Simplicie sera trs malheureuse, auprs
+d'elle.
+
+--C'est prcisment ce que je veux; cela lui apprendra aimer la vie
+douce et tranquille qu'elle mne prs de nous, et ce sera une punition
+des bouderies, des pleurnicheries, des humeurs dont elle nous ennuie
+depuis un mois.
+
+--Et le pauvre Innocent, quelle vie on lui fera mener dans cette
+pension!
+
+--Ce sera pour le mieux. C'est lui qui pousse sa soeur nous
+contraindre de les laisser aller Paris, et il mrite d'tre puni. On
+envoie dans cette pension les garons indociles et incorrigibles: ils
+lui rendront la vie dure; j'en serai bien aise. Quand il en aura assez,
+il saura bien nous l'crire et se faire rappeler.
+
+--Et Prudence? Elle est bien bonne, bien dvoue, mais elle n'a jamais
+quitt la campagne, et je crains qu'elle ne sache pas comment s'y
+prendre pour arriver Paris.
+
+--Elle n'aura aucun embarras; le conducteur de la diligence la connat,
+prendra soin d'elle ainsi que des enfant; une fois en chemin de fer, ils
+auront trois heures de route, et ma soeur ira les attendre la gare
+pour les emmener chez elle.
+
+Mme Gargilier chercha encore dtourner son mari d'un projet qui
+l'effrayait pour ses enfants, mais il y persista, disant qu'il ne
+pouvait plus supporter l'ennui et l'irritation que lui donnaient les
+pleurs et les humeurs de Simplicie et d'Innocent Il parla le soir mme
+Prudence, en lui recommandant de ne rien dire encore aux enfants. Elle
+fut trs contrarie d'avoir quitter ses matres, mais flatte en mme
+temps, de la confiance qu'ils lui tmoignaient. Elle dtestait
+Paris sans le connatre, et elle comptait bien que les enfants s'en
+dgoteraient promptement et que leur absence ne serait pas longue.
+
+Quelques jours aprs Simplicie essuyait pour la vingtime fois ses
+petits yeux rouges et gonfls. Sa mre qui la regardait de temps en
+temps d'un air mcontent, leva les paules et lui dit avec froideur:
+
+--Voyons, Simplicie, finis tes pleurnicheries; c'est ennuyeux, la fin.
+Je t'ai dj dit que je ne voulais pas aller passer l'hiver Paris et
+que je n'irai pas.
+
+SIMPLICIE.--Et c'est pour cela que je pleure. Croyez-vous que ce soit
+amusant pour moi, qui vais avoir douze ans, de passer l'hiver la
+campagne dans la neige et dans la boue?
+
+MADAME GARGILIER.--Est-ce que tu crois qu' Paris il n'y a ni neige ni
+boue?
+
+SIMPLICIE.--Non, certainement; ces demoiselles m'ont dit qu'on balayait
+les rues tous les jours.
+
+MADAME GARGILIER.--Mais on a beau balayer, la neige tombe et la boue
+revient comme sur les grandes routes.
+
+SIMPLICIE.-- m'est gal, je veux aller Paris.
+
+MADAME GARGILIER.--Ce n'est pas moi qui t'y mnerai, ma chre amie.
+
+Simplicie recommence verser des larmes amres; elle y ajoute de petits
+cris aigus qui impatientent sa mre et qui attirent son pre occup
+lire dans la chambre ct.
+
+M. GARGILIER, avec impatience.--Eh bien! qu'y a-t-il donc? Simplicie
+pleure et crie?
+
+MADAME GARGILIER.--Toujours sa mme chanson: Je yeux aller Paris.
+
+M. GARGILIER--Petite sotte, va! Tu fais comme ton frre dont je ne peux
+plus rien obtenir. Monsieur a dans la tte d'entrer dans une pension
+Paris, et il ne travaille plus, il ne fait plus rien.
+
+MADAME GARGILIER.--Il serait bien attrap d'tre en pension; mal nourri,
+mal couch, accabl de travail, rudoy par les matres, tourment par
+les camarades, souffrant du froid l'hiver, de la chaleur l't; ce
+serait une vie bien agrable pour Innocent, qui est paresseux, gourmand
+et indocile. Ah! le voil qui arrive avec un visage long d'une aune.
+
+Innocent entre sans regarder personne; il va s'asseoir prs de
+Simplicie; tous deux boudent et tiennent les yeux baisss vers la terre.
+
+MADAME GARGILIER.--Qu'as-tu, Innocent? Pourquoi boudes-tu?
+
+INNOCENT.--Je veux aller Paris.
+
+M. GARGILIER.--Petit drle! toute la journe le mme refrain: Je veux
+aller Paris... Ah! tu veux aller Paris! Eh bien! mon garon, tu iras
+ Paris et tu y resteras, quand mme tu y serais malheureux comme un
+ne.
+
+--Et moi, et moi? s'cria Simplicie en s'lanant de sa chaise vers son
+pre.
+
+--Toi, nigaude?... tu mriterais bien d'y aller, pour te punir de ton
+enttement maussade.
+
+--Je veux y aller avec Innocent! Je ne veux pas rester seule
+m'ennuyer.
+
+--Sotte fille! Tu le veux, eh bien! soit; mais rflchis bien avant
+d'accepter ce que je te propose. J'crirai ta tante, Mme Bonbeck, pour
+qu'elle te reoive et te garde jusqu' l't; une fois que tu seras l,
+tu y resteras malgr prires et supplications.
+
+--J'accepte, j'accepte, s'cria Simplicie avec joie.
+
+MADAME GARGILIER.--Tu n'as jamais vu ta tante, mais tu sais qu'elle
+n'est pas d'un caractre aimable, qu'elle ne supporte pas la
+contradiction.
+
+--Je sais, je sais, j'accepte, s'empressa de dire Simplicie.
+
+Le pre regarda Innocent, et Simplicie, dont la joie tait visible; il
+leva encore les paules, et quitta la chambre suivi de sa femme.
+
+Quand ils furent partis, les enfants restrent un instant silencieux,
+se regardant avec un sourire de triomphe; lorsqu'ils se furent assurs
+qu'ils taient seuls, qu'on ne pouvait les entendre, ils laissrent
+clater leur joie par des battements de mains, des cris d'allgresse,
+des gambades extravagantes.
+
+INNOCENT.--Je t'avais bien dit que nous l'emporterions force de
+tristesse et de pleurs. Je sais comment il faut prendre papa et maman.
+En les ennuyant on obtient tout.
+
+SIMPLICIE.--Il tait temps que cela finisse, tout de mme; je n'y
+pouvais plus tenir; c'est si ennuyeux de toujours bouder et pleurnicher!
+Et puis, je voyais que cela faisait de la peine maman: je commenais
+avoir des remords.
+
+INNOCENT.--Que tu es bte! Remords de quoi? Est-ce qu'il y a du mal
+vouloir connatre Paris? Tout le monde y va; il n'y a que nous dans le
+pays qui n'y soyons jamais alls.
+
+SIMPLICIE.--C'est vrai, mais papa et maman resteront seuls tout l'hiver,
+ce sera triste pour eux,
+
+INNOCENT.--C'est leur faute; pourquoi ne nous mnent ils pas eux-mmes
+Paris? Tu as entendu l'autre jour Camille, Madeleine, leurs amies, leurs
+cousins et cousines: tous vont partir pour Paris.
+
+SIMPLICIE.--On dit que ma tante n'est pas trs bonne; elle ne sera pas
+complaisante comme maman.
+
+INNOCENT.--Qu'est-ce que cela fait? Tu as douze ans; est-ce que tu as
+besoin qu'on te soigne comme un petit enfant?
+
+SIMPLICIE.--Non, mais...
+
+INNOCENT.--Mais quoi? Ne va pas changer d'ide maintenant! Puisque papa
+est dcid, il faut le laisser faire.
+
+SIMPLICIE.--Oh! je ne change pas d'ide, sois tranquille; seulement,
+j'aimerais mieux que maman vint Paris avec nous.
+
+Et les enfants allrent dans leur chambre pour commencer leurs
+prparatifs de dpart. Simplicie n'tait pas aussi heureuse qu'elle
+lavait espr; sa conscience lui reprochait d'abandonner son pre et sa
+mre. Innocent, de son ct, n'tait plus aussi enchant qu'il en avait
+l'air; ce que sa mre avait dit de la vie de pension lui revenait la
+mmoire, et il craignait qu'il n'y et un peu de vrai; mais il aurait
+des camarades, des amis; et puis il verrait Paris, ce qui lui semblait
+devoir tre un bonheur sans gal.
+
+Ils n'osrent pourtant plus en reparler devant leurs parents, qui n'en
+parlaient pas non plus.
+
+--Ils auront oubli, dit un jour Simplicie.
+
+--Ils ont peut-tre voulu nous attraper, rpondit Innocent.
+
+--Que faire alors?
+
+--Attendre, et si dans deux jours on ne nous dit rien, nous
+recommencerons bouder et pleurer.
+
+--Je voudrais bien qu'on nous dit quelque chose; c'est si ennuyeux de
+bouder?
+
+Deux jours se passrent; on ne parlait de rien aux enfants; M. Gargilier
+les regardait avec un sourire moqueur; Mme Gargilier paraissait
+mcontente et triste.
+
+Le troisime jour, en se mettant table pour djeuner, Innocent dit
+tout bas Simplicie:
+
+--Commence! il est temps.
+
+SUPPLICIE.--Et toi?
+
+INNOCENT.--Moi aussi; je boude. Ne mange pas.
+
+Le pre et ta mre prennent des oeufs frais; les enfants ne mangent
+rien; ils ont les yeux fixs sur leur assiette, la lvre avance, les
+narines gonfles.
+
+LE PRE.--Mangez donc, enfants; vous laissez refroidir les oeufs.
+
+Pas de rponse.
+
+LE PRE.--Vous n'entendez pas? Je vous dis de manger.
+
+INNOCENT.--Je n'ai pas faim.
+
+SIMPLICIE.--Je n'ai pas faim.
+
+LE PERE.--Vous allez vous faire mal l'estomac, grands nigauds.
+
+INNOCENT.--J'ai trop de chagrin pour manger.
+
+SIMPLICIE.--Je ne mangerai que lorsque je serai sre aller Paris.
+
+LE PRE.--Alors tu peux manger tout ce qu'il y a sur la table, car vous
+vous mettrez en route aprs-demain; j'ai crit ta tante, qui consent
+ vous recevoir. Vous partirez avec Prudence, votre bonne, et vous y
+resterez tout l'hiver, le printemps et une partie de l't: votre tante
+vous renverra l'poque des vacances de l'anne prochaine.
+
+Simplicie et Innocent s'attendaient si peu cette nouvelle, qu'ils
+restrent muets de surprise, la bouche ouverte, les yeux fixes, ne
+sachant comment passer de la bouderie la joie.
+
+--Vous viendrez nous voir Paris? demanda enfin Simplicie.
+
+LE PERE.--Pas une fois! Pour quoi faire? Nous dplacer, dpenser de
+l'argent pour des enfants qui ne demandent qu' nous quitter? Nous nous
+passerons de vous comme vous vous passerez de nous, mes chers amis.
+
+SIMPLICIE.--Mais, vous nous crirez souvent?
+
+LE PERE.--Nous vous rpondrons quand vous crirez et quand cela sera
+ncessaire.
+
+Simplicie se contenta de cette assurance, et commena rparer le temps
+perdu, en mangeant tout ce qu'il y avait sur la table. Innocent aurait
+bien voulu questionner ses parents sur sa pension, sur son uniforme de
+pensionnaire, mais l'air triste de sa mre et la mine svre de son pre
+lui firent garder le silence; il fit comme sa soeur, il mangea.
+
+Quand on sortit de table, les parents se retirrent, laissant les
+enfants seuls. Au lieu de se laisser aller une joie folle comme
+la premire annonce de leur voyage, ils restaient silencieux, presque
+tristes.
+
+--Tu n'as pas Fair d'tre contente, dit Innocent sa soeur.
+
+--Je suis enchante, rpondit Simplicie d'une voix lugubre, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais... tu as toi-mme l'air si srieux, que je ne sais plus si je
+dois tre contente ou fche.
+
+--Je suis trs gai, je t'assure, reprit tristement Innocent; C'est un
+grand bonheur pour nous; nous allons bien nous amuser.
+
+SIMPLICIE.--Tu dis cela drlement! Comme si tu tais inquiet ou triste.
+
+INNOCENT.--Puisque je te dis que je suis gai; c'est ta sotte figure qui
+m'ennuie.
+
+SIMPLICIE.--Si tu voyais la tienne, tu billerais rien qu' te regarder.
+
+INNOCENT.--Laisse-moi tranquille; ma figure est cent fois mieux que la
+tienne.
+
+SIMPLICIE.--Elle est jolie, ta figure? tes petits yeux verts! un nez
+coupant comme un couteau, pointu comme une aiguille; une bouche sans
+lvres, un menton finissant en pointe, des joues creuses, des cheveux
+crpus, des oreilles d'ne, un long cou, des paules...
+
+INNOCENT.--Ta, ta, ta... C'est par jalousie que tu parles, toi, avec
+tes petits yeux noirs, ton nez gras en trompette, ta bouche lvres
+paisses, tes cheveux pais et huileux, tes oreilles aplaties, tes
+paules sans cou et ta grosse taille. Tu auras du succs Paris, je te
+le promets, mais pas comme tu l'entends!
+
+Simplicie allait riposter, quand la porte s'ouvrit, et M. Gargilier
+entra avec un tailleur qui apportait Innocent des habits neufs et
+un uniforme de pensionnaire. Il fallait les essayer; ils allaient
+parfaitement... pour la campagne; dans la prvision qu'il grandirait et
+grossirait, M. Gargilier avait command la tunique trs longue, trs
+large; les manches couvraient le bout des doigts, les pans de la tunique
+couvraient les chevilles; on passait le poing entre le gilet et la
+tunique boutonne. Le pantalon battait les talons et flottait comme une
+jupe autour de chaque jambe; Innocent se trouvait superbe, Simplicie
+tait ravie: M. Gargilier tait satisfait, le tailleur tait fier
+d'avoir si bien russi. Tous les habits taient confectionns avec la
+mme prvoyance et permettaient Innocent de grandir d'un demi-mtre et
+d'engraisser de cent livres.
+
+Simplicie fut appele son tour pour essayer les robes que sa bonne
+lui avait faites avec d'anciennes robes de grande toilette, de Mme
+Gargilier: l'une tait en soie broche grenat et orange; l'autre en
+popeline carreaux verts, bleus, ross, violets et jaunes; les couleurs
+de l'arc-en-ciel y taient fidlement rappeles; deux autres, moins
+belles, devaient servir pour les matines habilles: l'une en satin
+marron et l'autre en velours de coton bleu; le tout tait un peu pass,
+un peu raill, mais elles avaient produit un grand effet dans leur
+temps, et Simplicie, accoutume les regarder avec admiration, se touva
+heureuse et fire du sacrifice que lui en faisait sa mre; dans sa joie,
+elle oublia de la remercier et courut se montrer son frre, qui ne
+pouvait se dcider quitter son uniforme.
+
+Ils se promenrent longtemps en long et en large dans le salon, se
+regardant avec orgueil et comptant sur des succs extraordinaires
+Paris.
+
+SIMPLICIE.--Tes camarades de pension n'oseront pas te tourmenter avec
+tes beaux habits.
+
+INNOCENT.--Je crois bien! Ce n'est pas comme dans leurs vestes
+triques! On n'a pas mnag l'toff dans les miens; on leur portera
+respect, je t'en rponds.
+
+SIMPLICIE.--Et moi! Quand ces demoiselles me verront! Camille,
+Madeleine, Elisabeth, Valentine, Henriette et les autres? Elles n'ont
+rien d'aussi beau, bien certainement.
+
+INNOCENT.--Elles vont crever de jalousie...
+
+SIMPLICIE.--D'autant qu'on ne trouve plus d'toffes pareilles, ce que
+m'a dit maman.
+
+INNOCENT.--Comme on nous traitera avec respect quand on nous verra si
+bien habills!
+
+SIMPLICIE.--Il ne faudra plus bouder, n'est-ce pas?
+
+INNOCENT.--Non, non; il faut au contraire tre gais et aimables.
+
+Leur entretien fut interrompu par Prudence, qui venait chercher les
+habits neufs pour les emballer; Innocent et Simplicie se dshabillrent
+avec regret et allrent aider leur mre et leur bonne tout prparer
+pour le dpart, qui devait avoir lieu le surlendemain.
+
+
+
+II
+
+LE DPART
+
+Ces derniers jours se passrent lentement et tristement; M. Gargilier
+regrettait presque d'avoir consenti la leon d'ennui et de dception
+que mritaient si bien ses enfants, Mme Gargilier s'affligeait et
+s'inquitait de cette longue sparation laquelle elle n'avait consenti
+qu' regret; les enfants eux-mmes commenaient entrevoir que leurs
+esprances de bonheur pourraient bien ne pas se raliser,
+
+L'heure du dpart sonna enfin; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier
+tait fort mu. Simplicie ne retenait plus ses larmes et dsirait
+presque ne pas partir; Innocent cherchait cacher son motion et
+plaisantait sa soeur sur les pleurs qu'elle versait. Prudence paraissait
+fort mcontente.
+
+--Allons, Mam'selle, montez en voiture; il faut partir puisque c'est
+vous qui l'avez voulu!
+
+--Adieu, Simplicie; adieu, mon enfant, dit la mre en embrassant sa
+fille une dernire fois.
+
+Simplicie ne rpondit qu'en embrassant tendrement sa mre; elle craignit
+de n'avoir plus le courage de la quitter si elle s'abandonnait son
+attendrissement, et Simplicie voulait toute force voir Paris.
+
+Elle monta en voiture; Innocent y tait dj. Prudence se plaa en face
+d'eux; elle avait de l'humeur et elle la tmoignait.
+
+PRUDENCE.--Belle campagne que nous allons faire! Je n'avais jamais
+pens. Monsieur et Mam'selle, que vous auriez assez peu de coeur pour
+quitter comme a votre papa et votre maman!
+
+INNOCENT.--Mais, Prudence, c'est pour aller Paris!
+
+PRUDENCE.--Paris!... Paris!... Je me moque bien de votre Paris! Une sale
+ville qui n'en finit pas, o on ne se rencontre pas, o on s'ennuie
+mourir, o il y a des gens mauvais et voleurs chaque coin de rue...
+
+INNOCENT.--Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler.
+
+PRUDENCE.--Tiens! faut-il ne parler que de ceux qu'on connat? Je ne
+connais pas Notre-Seigneur, et j'en parle pourtant tout comme si je
+l'avais vu. Ce n'est pas lui qui aurait tourment sa maman, la bonne
+sainte Vierge, pour aller Paris!
+
+INNOCENT.--Ntre-Seigneur a t Jrusalem, c'tait le Paris des Juifs.
+
+PRUDENCE.--Laissez donc! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous
+m'corcheriez vive...; Tout de mme, Mam'selle Simplicie a meilleur
+coeur que vous. Monsieur Innocent; elle pleure tout au moins.
+
+INNOCENT.--C'est parce qu'elle est fille et que les filles sont plus
+pleurnicheuses que les garons.
+
+PRUDENCE.--Ma foi. Monsieur, s'il est vrai, comme on dit, que les larmes
+viennent du coeur, a prouve qu'elles ont le coeur plus tendre et
+meilleur.
+
+Innocent leva les paules et ne continua pas une discussion inutile.
+Simplicie finit par essuyer ses larmes; elle essaya de se consoler par
+la perspective de Paris. Ils arrivrent bientt la petite ville d'o
+partaient la diligence qui devait les mener au chemin de fer; leurs
+places taient retenues dans l'intrieur. Prudence fit charger sa malle
+sur la diligence; il n'y en avait qu'une pour les trois voyageurs;
+Prudence n'tait pas riche en vtements; Innocent n'avait que son petit
+trousseau de pensionnaire; Simplicie possdait, en dehors de ses quatre
+belles robes, deux robes de mrinos et peu d'accessoires.
+
+--En route, les voyageurs pour Redon! cria le conducteur. M: Gargilier,
+trois places d'intrieur!
+
+Nos trois voyageurs prirent leurs places.
+
+--M. Boginski, deux places! Mme Courtemiche, deux places! Mme
+Petitbeaudoit, une place!
+
+Les voyageurs montaient; il y avait six places, on y entassa les
+personnes que l'on venait d'appeler; Mme Courtemiche avait pris deux
+places pour elle et pour son chien, une grosse laide bte jaune puante
+et mchante; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant crase,
+poussa gauche; la grosse Bte, bien tablie sur la banquette, grogna
+et montra les dents; Prudence la poussa plus fort; la bte se lana sur
+Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur
+l'chine; le chien jette des cris pitoyables, Mme Courtemiche venge son
+chri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tte
+la portire.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il avec humeur.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place
+de mon pauvre Chri-Mignon, qu'elle l'a injuri, pouss, frapp, bless
+peut-tre.
+
+PRUDENCE.--La diligence est pour les humains et pas pour les chiens;
+est-ce que je dois accepter la socit d'une mchante bte puante, parce
+qu'il vous plat de la traiter comme une crature humaine?
+
+LE CONDUCTEUR.--Les chiens doivent tre sur l'impriale avec les
+bagages; donnez-moi cette bte, que je la hisse.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Non, vous n'aurez pas mon pauvre Chri-Mignon, je
+ne le lcherai pas, quand vous devriez me hisser avec.
+
+--Tiens, c'est une ide, dit le conducteur en riant Voyons, Madame,
+donnez-moi votre chien.
+
+--Jamais! dit Mme Courtemiche avec majest.
+
+LE CONDUCTEUR.--Alors montez avec lui sur l'impriale.
+
+MADAME COURTEMICHE.--J'ai pay mes places l'intrieur.
+
+LE CONDUCTEUR.--On vous rendra l'argent.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Eh bien, oui, je monterai je n'abandonnerai pas
+Chri-Mignon.
+
+Mme Courtemiche descendit de l'intrieur, suivit le conducteur et se
+prpara grimper aprs lui l'chelle qu'on avait applique contre la
+voiture. A la seconde marche, elle trbucha, lcha son chien, qui alla
+tomber en hurlant aux pieds d'un voyageur, et serait tombe elle-mme
+sans l'aide d'un des garons d'curie rest au pied de l'chelle, et du
+conducteur, qui la saisit par le bras.
+
+--Poussez, cria le conducteur; poussez, ou je lche.
+
+--Tirez, cria le garon d'curie; tirez ou je tombe avec mon colis.
+
+Le conducteur avait beau tirer, le garon avait beau pousser, Mme
+Courtemiche restait au mme chelon, appelait d'une voix lamentable son
+Chri-Mignon.
+
+--Le voil, votre Chri-Mignon, dit un voyageur ennuy de cette scne. A
+vous, conducteur! ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lanant sur
+l'impriale.
+
+Le voyageur avait mal pris son lan; le chien n'arriva pas jusqu'au
+sommet de la voiture; il retomba sur le sein de sa matresse, que le
+choc fit tomber sur le garon d'curie; et tous trois roulrent sur
+les bottes de paille places l heureusement pour le chargement de la
+voiture, entranant avec eux le conducteur, qui n'avait pas pu dgager
+son bras de l'treinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc;
+mais le chien, cras par sa matresse, redoublait ses hurlements, le
+garon d'curie touffait et appelait au secours, le conducteur ne
+parvenait pas se dgager du chle de Mme Courtemiche, des pattes du
+chien et des coups de pied du garon; les voyageurs riaient gorge
+dploye de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un
+peu d'aide, quelques tapes au chien, quelques poussades la dame et
+quelques secours au garon, chacun se releva plus ou moins en colre.
+
+--Madame veut-elle qu'on la hisse? dit un des voyageurs.
+
+--Je veux user de mes droits, rpondit Mme Courtemiche, d'une voix
+tonnante.
+
+Et, saisissant son Chri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s'lana,
+avec plus d'agilit qu'on n'aurait pu lui en supposer, la portire de
+l'intrieur reste ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place
+et celle de Chri-Mignon, et dclara qu'on ne l'en ferait plus bouger.
+
+Ses compagnons de l'intrieur voulaient rclamer, mais les autres
+voyageurs taient impatients de partir, le conducteur se voyait en
+retard; sans couter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit
+et des deux Polonais (c'est--dire de Boginski et de son compagnon), il
+monta sur le sige, fouetta les chevaux, et la diligence partit.
+
+PRUDENCE.--Vous voil donc revenue avec votre vilaine bte. Madame,
+Prenez garde toujours qu'elle ne gne ni moi ni mes jeunes matres, et
+qu'elle ne nous empeste pas plus que de droit.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Qu'appelez-vous vilaine bte, Madame?
+
+PRUDENCE.--Celle que vous avez sous le bras. Madame.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Bte vous-mme. Madame.
+
+PRUDENCE.--Vilaine vous-mme, Madame.
+
+--Mesdames, de grce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la
+charit!
+
+--Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent trs prononc,
+donnez-nous la paix.
+
+PRUDENCE.--Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette
+pas de la partie comme tout l'heure.
+
+SECOND POLONAIS.--Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi,
+faire taire.
+
+PRUDENCE.--Avec quoi?
+
+SECOND POLONAIS.--Avec le poignard qui a tu Russes Ostrolenka.
+
+PREMIER POLONAIS.--Et avec le bras qui a tu Russes Varshava.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chri-Mignon! Malheureux Polonais,
+la France qui vous reoit, la France qui vous nourrit, la France qui
+vous protge! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France?
+
+PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer
+Franais.
+
+PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien
+reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas.
+
+Innocent et Simplicie, placs en face de Prudence, de Mme Courtemiche
+et de son chien, taient plus effrays qu'amuss de tout ce qui s'tait
+pass depuis qu'ils taient installs dans la diligence. Le chien leur
+causait une grande terreur, sa matresse plus encore. Ils se tenaient
+blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chri-Mignon, toujours
+prt montrer les dents et s'en servir; Mme Courtemiche leur lanait
+des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des
+assassins, des gorgeurs.
+
+Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant
+plus l'aise, se calma entirement; fatigue de ses dernires veilles
+pour les prparatifs du dpart, elle s'endormit; Innocent et Simplicie
+fermrent aussi les yeux; le silence rgnait dans cet intrieur, si
+agit une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il
+fallait encore deux heures de route.
+
+Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait
+Chri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait
+plac par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants
+contre sa matresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche
+l'avait pniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le
+dnoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de
+route, elle ne rsista plus aux volonts de l'animal gourmand et gt,
+et, le dposant doucement prs du panier, non seulement elle le laissa
+faire, mais encore elle aida au vol en dfaisant sans bruit le papier
+qui enveloppait la viande. Chri-Mignon fourra son nez dans le panier,
+saisit un gros morceau de veau froid, et se mit le dvorer avec un
+apptit dont se rjouissait le faible coeur de sa sotte matresse: A
+peine avait-il aval le dernier morceau que la diligence s'arrta et
+que chacun se rveilla. Les chevaux furent bientt attels; la voiture
+repartit.
+
+--Il est prs de midi, dit Prudence: c'est l'heure de djeuner;
+avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie?
+
+--Trs faim, fut la rponse des deux enfants.
+
+==Alors nous pouvons djeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon
+apptit, nous trouverons bien un morceau leur offrir.
+
+Les yeux des Polonais brillrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres
+gens n'avaient rien mang depuis la veille, pour mnager leur maigre
+bourse et pouvoir payer le dner au Mans. Prudence les avait pris
+en amiti cause de leurs menaces contre le chien; elle reut avec
+plaisirs les vifs remerciements des deux affams,
+
+Prudence se baisse, prend le panier, le trouve lger, y jette un prompt
+et mfiant regard.
+
+--On a fouill dans le panier! s'crie-t-elle. On a pris la viande! Un
+morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq
+livres!
+
+Prudence lve son visage tincelant de colre; elle parcourt de
+l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais dsappoints, Mme
+Petitbeaudoit stupfaite ne font natre aucun soupon. L'air mielleux et
+placide de Mme Courtemiche veille sa mfiance: Chri-Mignon a le museau
+gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonfl outre
+mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et
+sur une de ses oreilles.
+
+--Voil le voleur! s'crie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mang
+notre djeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi
+entre cent chez le boucher, que j'avais fait rtir avec tant de soin!
+Messieurs les Polonais, vengez-vous!
+
+A peine Prudence avait-elle profr ces derniers mots, peine Mme
+Courtemiche avait-elle eu le temps de frmir devant la vengeance qu'elle
+prvoyait, que les deux Polonais. obissant un mme sentiment,
+s'taient lancs sur le chien et l'avaient prcipit sur la grande
+route par la glace reste ouverte.
+
+La stupfaction de Mme Courtemiche donna la diligence lance au galop,
+le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, ft revenue de
+son saisissement. Un silence solennel rgnait dans l'intrieur; chacun
+contemplait Mme Courtemiche et se demandait quel excs pourrait se
+porter sa colre. Son visage, devenu violet, commenait blmir, sa
+lvre infrieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait
+faire expier Prudence le secours que lui avaient accord les
+Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer Prudence elle-mme; mais
+l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes matres, dirigea
+l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'lanant
+sur Innocent avant que personne et pu l'arrter, elle lui appliqua
+soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait
+pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa
+victime, que les Polonais avaient ouvert la portire place au fond de
+la voiture, et, profitant d'un moment d'arrt, ils avaient saisi Mme
+Courtemiche et l'avaient dpose un peu rudement sur la mme grande
+route o avait t lanc son Chri-Mignon. La diligence, en s'loignant,
+leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur
+la grande route, puis leve et menaant du poing la voiture qui
+disparaissait rapidement ses regards. Prudence approuva et remercia
+les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blma et leur dit qu'il pourrait
+leur en arriver des dsagrments; les Polonais s'en moqurent et
+demandrent Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On
+profita des places qui restaient libres pour se mettre l'aise et pour
+dfaire tout ce que renfermait le panier.
+
+La prvoyance de la bonne reut sa rcompense; on trouva encore un gros
+morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et
+force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, t oublis.
+Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme
+Petitbeaudoit partager leur repas; mais elle avait djeun avant de
+partir et ne voulait rien devoir Prudence, dont le langage et les
+allures ne lui convenaient gure.
+
+Les cinq autres convives s'acquittrent si bien de leurs fonctions, que
+le panier demeura entirement vide; les Polonais en avaient consomm les
+trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette,
+tout tait mang. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveill
+et mnag les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais;
+ceux-ci taient rassasis et contents: ils ne bougrent plus jusqu'
+l'arrive Laval, o les voyageurs descendirent pour attendre le train
+qui devait les mener Paris,
+
+
+
+III
+
+LE CHEMIN DE FER
+
+--J'espre que nous serons plus agrablement en chemin de fer que dans
+cette vilaine diligence, dit Simplicie.
+
+C'taient les premires paroles qu'elle prononait depuis leur dpart;
+Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifie ainsi qu'Innocent:
+
+--Faites enregistrer votre bagage! cria un employ,
+
+--O faut-il aller? dit Prudence.
+
+--Par ici, Madame, dans la salle des bagages.
+
+--Prenez vos billets, dit un second employ. On n'enregistre pas les
+bagages sans billets.
+
+Prudence ne savait auquel entendre, o aller, qui s'adresser;
+Simplicie sa droite, Innocent sa gauche gnaient ses mouvements;
+elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les
+uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent
+obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En
+quelques minutes tout fut en rgle.
+
+Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent
+entrer dans la salle d'attente des troisimes par habitude d'conomie,
+ils avaient pris des troisimes pour leurs trois protgs comme pour
+eux-mmes.
+
+--Comme on est mal ici! dit Innocent.
+
+--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie.
+
+--La blouse vous gne donc, Mam'selle? s'cria un ouvrier la face
+rjouie. La blouse n'est pourtant pas mchante... quand on ne l'agace
+pas.
+
+--Est-ce que vous prfreriez le voisinage d'une crinoline qui vous
+crase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les
+jambes? ajouta une brave femme bonnet rond, en regardant de travers
+Innocent et Simplicie.
+
+Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva
+toute droite, le poing sur la hanche.
+
+--Prenez garde votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a
+pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros
+propritaire d' huit lieues d'ici, je vous en prviens, et...
+
+--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propritaire. Je m'en moque
+pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me mprise, moi et mon bonnet rond,
+et je parlerai si je veux et comme je veux.
+
+--Bien, la mre! reprit l'ouvrier face rjouie. C'est votre droit de
+vous dfendre; mais tout de mme, je pense que Mam'selle... Simplicie,
+puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voil tout
+effraye, voyez-vous; les malicieux a ne s'effarouche pas pour si peu.
+N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'tes pas ces habitus de troisimes,
+je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu'
+ce grand garon qu'on dirait pass dans une filire, ni cette brave
+dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins.
+
+La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence,
+Innocent et Simplicie. Peu d'instants aprs, le sifflet, la cloche
+et l'appel des employs annoncrent l'arrive du train; les portes
+s'ouvrirent; les voyageurs se prcipitrent sur le quai, et chacun
+chercha une place convenable dans les wagons.
+
+Prudence voulut entrer dans les premires, les employs la repoussrent;
+dans les secondes, elle fut renvoye aux troisimes, dont l'aspect lui
+parut si peu agrable qu'elle commena une lutte pour arriver du
+moins aux secondes. Mais les employs, trop occups pour continuer la
+querelle, s'loignrent, la laissant sur le quai avec les enfants.
+
+--Train va partir! cria un des Polonais tablis dans un wagon de
+troisime.
+
+--Montez vite! cria le second Polonais.
+
+Prudence hsitait encore; le premier coup de sifflet tait donn; les
+deux Polonais s'lancrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et
+Simplicie, les entranrent dans leur wagon et refermrent la portire.
+Au mme instant le train s'branla, et Prudence commena se
+reconnatre. Elle tait entre ses deux jeunes matres et en face des
+Polonais; le wagon tait plein, il y avait trois nourrices munies de
+deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais longues
+dents.
+
+BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez Laval, Madame, et vous perdiez
+places et malle.
+
+PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jsus! O est-elle, la malle? Qu'en
+ont-ils fait?
+
+BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais
+perdue avec chemin de fer!
+
+Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquita donc
+plus de sa malle et commena l'examen des voyageurs; les poupons
+criaient tantt un un, tantt tous ensemble. Les nourrices faisaient
+boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies
+restaient sur le plancher pour scher et pour perdre leur odeur
+repoussante, Simplicie tait en lutte avec une nourrice qui lui dposait
+un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se dcourageait pas
+et recommenait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier
+regret d'avoir quitt la maison paternelle; ce voyage dont elle se
+faisait une fte, qui devait tre si gai, si charmant, avait commenc
+terriblement, et continuait fort dsagrablement.
+
+--Prudence, dit-elle enfin l'oreille de sa bonne, prends ma place, je
+t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale
+enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi.
+
+Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place
+avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle
+lui dit en se posant carrment dans sa place:
+
+--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en
+tes charge, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous
+rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi;
+vous tes avertie; tant pis pour lui si j'ai le pousser. Je pousse
+rudement, je vous en prviens.
+
+LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gne, mon enfant? Le pauvre innocent ne
+sait pas seulement ce que vous lui voulez.
+
+PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas lui que je m'adresse, mais vous. Je ne
+veux que la paix moi, et pas autre chose.
+
+--La paix arme, je crois, dit le grand Anglais avec un accent trs
+prononc.
+
+LA NOURRICE.--Ah! vous tes un milord, vous! Ne vous mlez pas de nos
+affaires, s'il vous plat Quand les Anglais vous arrivent la traverse,
+ils font toujours du gchis!
+
+--Quoi c'est gchis? demanda l'Anglais.
+
+Un des Polonais voulut expliquer l'Anglais dans son jargon ce qu'on
+entend en franais par le mot gchis, il mla son explication quelques
+mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de
+l'Europe.
+
+Moi comprends pas, dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux;
+mais sa rougeur, son air mcontent prouvaient qu'il avait compris.
+
+Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans;
+les Polonais espraient voir rcompenser leur persvrance aider et
+soutenir Prudence et ses enfants par une invitation dner.
+
+Leur espoir ne fut pas tromp. Quand le train s'arrta et que
+4es Polonais eurent fait comprendre Prudence que les voyageurs
+descendaient pour dner, elle sortit du wagon avec Innocent et
+Simplicie, escorte de ses deux gardes du corps, qui la firent placer
+table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effraye
+du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre fable avec eux et
+de les faire servir. Les Polonais se regardrent d'un air triomphant
+et prirent place, l'un la droite, l'autre la gauche de leurs trois
+protgs et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les
+enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soire devant eux;
+mais les Polonais dvoraient avec rapidit; ils connaissaient le prix du
+temps en chemin de fer.
+
+Quand les employs crirent: En voiture. Messieurs! en voiture! les
+Polonais avaient bu et mang tout ce qu'ils avaient devant eux et tout
+ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commenaient leur
+rti.
+
+--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc,
+conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarme.
+
+La cloche sonna. En voiture. Messieurs! fut la seule rponse qu'elle
+reut. Les Polonais se chargrent du paiement avec la bourse de
+Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de
+poulet, de gteaux, de pommes, et se laissa entraner ensuite par les
+Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu,
+et chacun reprit sa place, except le milord, qui avait chang de
+compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tir du wagon et qu'on avait
+couch sur un des bancs de la salle des bagages.
+
+
+
+IV
+
+ARRIVE ET DSAPPOINTEMENT
+
+Simplicie et Innocent achevrent leur voyage silencieusement comme ils
+l'avaient commenc. Ils furent enchants d'arriver enfin Paris, objet
+de leurs voeux. Ils s'attendaient voir leur tante avec ses gens et une
+voiture, les attendant la gare. Personne ne vint les rclamer. Les
+enfants, taient dsappoints; Prudence tait effraye. Qu'allaient-ils
+devenir, au milieu de ce monde agit, de ce bruit? Heureusement, les
+Polonais taient encore ses cts et l'aidrent, comme Redon,
+sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui
+eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant
+o il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifie; elle avait
+oubli l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur
+elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur.
+
+La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent pleurer. Le
+cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir
+se glissait dans leur coeur. Prudence serait oblige de coucher dans un
+htel, ils lui offriraient de la garder jusqu' ce qu'elle et retrouv
+la tante perdue, et ils vivraient jusque-l sans rien dpenser.
+
+--Que faire? o aller? s'cria Prudence perdue.
+
+--Malheureux voyage! s'cria Simplicie.
+
+--O coucherons-nous? s'cria Innocent.
+
+--a pas difficile, dit un des Polonais. Moi connatre htel excellent
+pour coucher et manger.
+
+--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison o
+mes jeunes matres soient en sret, et ne nous quittez pas, ne nous
+abandonnez pas.
+
+--Rue de la Clef, 25! s'crirent les Polonais en sautant dans le
+fiacre.
+
+--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portire avec
+humeur.
+
+Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillise par la prsence de
+ses sauveurs, se mit regarder avec une admiration croissante les
+boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des
+pitons.
+
+Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait
+intacte; ils avaient vcu toute la journe aux dpens des Gargilier, et
+ils taient certains de pouvoir continuer leur protection intresse
+pendant deux ou trois jours encore.
+
+Innocent et Simplicie pleuraient leurs esprances trompes; ils taient
+humilis, dsols et dj dcourags. Les exclamations de Prudence les
+tirrent pourtant de leur abattement, et ils admirrent leur tour, en
+longeant les quais, cette longue file de lumires reflte dans l'eau et
+ces boutiques si bien claires.
+
+Enfin, ils arrivrent rue de la Clef, 25. La maison tait de pauvre
+apparence; les Polonais descendirent et demandrent les logements
+ncessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs,
+prix des cinq lits ncessaires pour la nuit. On descendit la malle de
+dessus l'impriale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre
+et infect qui, menait aux logements arrts, et on entra dans un
+appartement compos de deux pices; la premire tait sans croises et
+contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fentre et
+trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une
+chandelle pour eux et une autre pour la premire pice.
+
+--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille.
+
+--Rien, rien, rpondit tristement Prudence.
+
+La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allum
+chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient mi-voix: _Boz cos
+Polski_ en action de grces de la bonne chance que le bon Dieu leur
+avait envoye.
+
+--Nous heureux! nous heureux! disait mi-voix Cozrgbrlewski.
+
+--Pourvu cela dure, rpondit de mme Boginski. Si elle ne peut avoir
+l'adress qu'en crivant pre!
+
+COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme a! Est facile arranger. Nous
+aiderons dfaire paquets et chercher lettre; et si je trouve!
+
+BOGINSKI.--Que feras-tu?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble.
+
+--Messieurs les Polonais, tes-vous couchs? dit la voix lamentable de
+Prudence.
+
+--Mon, non, Madame; toujours votre service, rpondirent-ils d'un
+commun accord en s'lanant dans la chambre.
+
+--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans;
+nous ne pouvons rien avoir.
+
+--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski?
+
+--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet?
+
+Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-mme
+dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, force de tourner
+et de fouiller, il parvint ouvrir la malle. La premire chose qu'il
+aperut fut la lettre de M, Gargilier Mme Bonbeck, rue Godot, No 15.
+Il rpta plusieurs fois en lui-mme cette prcieuse adresse et fit
+ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de dcouvrir la
+lettre.
+
+--Quoi! s'cria Prudence, la malle serait-elle vide?
+
+--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre!
+
+--Imbcile! lui dit Boginski l'oreille.
+
+--Tu verras; tais-toi, rpondit de mme Cozrgbrlewski.
+
+--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous
+devons! Que de services vous nous avez rendus!
+
+Les Polonais salurent d'un air satisfait et se retirrent dans leur
+chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y
+retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent ferm la porte:
+
+BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbcile? Nous maintenant devenus
+inutiles.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Imbcile toi-mme! Toi pas voir pourquoi? Moi courir
+vite chez Bonbeck; dire elle que neveu, nice et bonne dame perdus,
+embarrasss. Elle contente; nous ramener elle neveu, nice et bonne
+dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi venir voir; et nous
+dner, djeuner, tout. Et puis moi commence aimer les petits et la
+dame; eux tristes; elle trs bonne, et confiante en nous.
+
+--Trs bien, rpondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez
+Bonbeck.
+
+Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommode, descendit
+l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant.
+
+Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits
+sales et vieux. Simplicie pensait celui qu'elle avait eu chez sa mre
+et soupirait. Innocent faisait les mmes rflexions et rpondait par des
+soupirs ceux de sa soeur.
+
+--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'tes-vous pas
+contents? Ne sommes-nous pas Paris, votre beau Paris? Jolies auberges,
+vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agrable! Bonne nuit que nous allons
+passer!
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! s'cria Simplicie, laissant couler ses larmes, si
+j'avais devin tout cela, je n'aurais jamais demand venir Paris.
+
+INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous
+irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de
+Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle.
+
+PRUDENCE.--Et o fallait-il donc que je la misse Monsieur?
+
+INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouve en arrivant.
+
+PRUDENCE.--Cest facile dire: dans ta poche. Ma poche est si bourre
+qu'on n'y ferait pas entier une pingle. Est-ce aussi ma faute si
+ce gueux de chien et sa mchante matresse nous ont vol, mang nos
+provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi?
+
+INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que...,
+que..., enfin que c'est ta faute.
+
+PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurnich,
+ennuy, assot votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoys
+ Paris, et que nous, serions rests tranquillement chez nous.
+
+SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer
+et de bouder.
+
+INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas russi? Tu verras demain comme
+tu seras contente!... Je suis fatigu, j'ai sommeil, ajouta-t-il en
+billant.
+
+Les enfants, se couchrent; Prudence se coucha aussi aprs avoir rang
+sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle;
+teinte, que des centaines, des milliers de punaises commencrent leur
+repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient
+dans leurs lits; ils crasaient les punaises par centaines; d'autres
+revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait,
+se recouchait, gmissait, pleurait. Innocent grognait, se fchait,
+tapait son lit coups de poing. Prudence comprimait sa colre,
+maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde
+des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les
+punaises se retirrent bien repues, bien gonfles du sang de
+leurs victimes, et les trois infortuns, succombant la fatigue,
+s'endormirent si profondment, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais
+qu'au troisime coup de poing qui branlait la porte. Il faisait grand
+jour; il tait neuf heures.
+
+--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'cria Prudence moiti endormie.
+
+BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend dix. Faut
+partir bientt.
+
+PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous
+sommes ici?
+
+BOGINSKI.--Mon ami est all hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre,
+a couru pour aider.
+
+PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez rcompenss! Vite, Monsieur,
+Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain Paris sortir sans
+estomac plein. Voil caf prt.
+
+PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prts.
+
+La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un
+coup de brosse aux cheveux emmls, et la porte fut ouverte par Prudence
+pour donner passage aux Polonais apportant un plateau charg de tasses,
+de caf, lait, sucre, pain, beurre.
+
+Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski.
+
+--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, rpondit Prudence
+attendrie.
+
+Ils avaient tous faim et tous mangrent copieusement; mais, entre tous,
+les Polonais se distingurent par leur apptit vorace; le pain de six
+livres, le litre de caf, la cruche de lait, la motte de beurre, le
+sucrier plein furent engloutis par les Polonais affams. Lorsqu'il n'y
+eut plus rien manger, ils se levrent, regardrent Prudence et les
+enfants, et ne purent s'empcher de sourire en voyant leurs visages
+rouges et bouffis.
+
+--C'est puces qui ont mang visage? demanda Boginski en cherchant
+prendre un air de compassion.
+
+PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au
+jour. Je ne pensais pas qu' Paris on ft mang de punaises.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous.
+
+--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable.
+
+PRUDENCE.--A qui faut-il payer?
+
+BOGINSKI.--Moi vous pargner la peine. Donnez argent, et moi aller
+payer.
+
+Prudence remercia, salua et remit son protecteur une pice de vingt
+francs. Boginski revint bientt, lui apportant douze francs de monnaie.
+
+
+
+V
+
+MADAME BONBECK
+
+Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais
+chargrent sur leurs paules, et tous descendirent l'escalier noir et
+tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut pose terre;
+Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas amener
+ la porte; on plaa la malle sur l'impriale; Prudence, Innocent,
+Simplicie et les Polonais s'entassrent dans le fiacre.
+
+15, rue Godot! cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures
+sonnantes, il s'arrta l'adresse indique. Tous descendirent; on prit
+la malle.
+
+--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier aprs avoir pay le fiacre avec
+l'argent de Prudence.
+
+--Au cinquime, au bout du corridor, premire porte gauche, rpondit
+le portier sans regarder les entrants.
+
+Tous montrent; au troisime tage, ils commencrent ralentir le pas,
+ souffler s'arrter.
+
+--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie.
+
+--L'escalier est joli et clair! dit Innocent.
+
+--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du
+tout comme chez nous. Cette ide de btir des maisons qui n'en finissent
+pas; tage sur tage! a n'a pas de bon sens!
+
+--Ouf! dirent les Polonais en dposant lourdement leur charge la porte
+de Mme Bonbeck;
+
+Boginski, qui, tait au fait des usages de Paris, tira le cordon de la
+sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir,
+
+--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui tes venu
+hier soir pour parler Madame?
+
+--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski
+
+--Qu'est c'est que a, Bonbeck? rpondit la bonne en fronant le
+sourcil.
+
+--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que
+voil, s'empressa de rpondre Prudence en faisant force rvrences.
+
+--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs,
+entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent?
+
+--Nous amis de Madame et des enfants; nous les dfendre les aider
+beaucoup.
+
+--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacit.
+
+--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais
+un regard de mfiance.
+
+--Sac papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des
+chiens! cria une voix presque masculine.
+
+Au mme instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son
+entre tenant par les oreilles un superbe pagneul qui sautait sur elle
+et gnait sa marche.
+
+C'tait une femme de soixante-dix ans, sche, vigoureuse, dcide,
+taille moyenne, cheveux gris, tte nue, petits yeux gris malicieux, nez
+recourb, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de
+beaut.
+
+--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons!
+Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On
+vous a annoncs hier soir; je vous attendais; je n'ai pas t vous
+prendre la gare, comme le demandait mon frre, parce que j'avais de
+la musique... chez moi, mais j'ai bien pens que vous vous tireriez
+d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc,
+n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drles! Et vous
+autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes
+gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de crmonies,
+et pas d'air guind! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas
+n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici;
+fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez,
+voyez-moi a! Voyez cet amour de chat! un peu pel parce qu'il est vieux
+comme sa matresse, et qu'il bataille par-ci par-l avec l'amour des
+chiens. A bas! bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A
+bas, l'amour des chiens! Sac papier! A bas! Je dis!
+
+L'amour des chiens, l'amour des chats n'coutaient pas les paroles
+conciliantes de leur matresse, ils se battaient comme des enrags;
+l'amour des chiens arrachait belles dents les poils dj endommags
+de son ami; l'amour des chats griffait pleines griffes le nez, les
+oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre
+eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les sparer.
+
+--Satanes btes! s'cria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va!
+
+Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants,
+que chien et chat se sparrent et se rfugirent dans leurs coins,
+hurlant et miaulant.
+
+Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants
+consterns, de Prudence ptrifie et des Polonais bahis:
+
+--Voil ma manire, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez
+au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout,
+Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine,
+parce qu'elle toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons,
+ajouta-t-elle en poussant deux mains les enfants et les Polonais, je
+veux qu'on rie, moi.
+
+--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effars! Je ne vous mangerai pas allez!
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge troite,
+moi large!
+
+MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garon! Comment vous appelez-vous?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, a a des noms qu'une
+langue franaise ne peut pas prononcer.
+
+BOGINSKI.--Langue franaise doue, jolie, bonne, comme dames franais.
+
+MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous tes le flatteur de la bande! C'est
+bien mon ami; c'est l'ancienne politesse franaise. Et comment vous
+appelez-vous?
+
+BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrtien,
+au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi,
+Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester tournoyer comme des
+toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi?
+
+SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante.
+
+MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte,
+va! Tche d'avoir une volont, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet
+de l'amour des chiens et l'amour des chats.
+
+Simplicie frmit et regarda sa tante avec terreur.
+
+MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volont?
+
+INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension.
+
+MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbcile? Pour crever d'ennui?
+
+INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Lonce qui est entr au
+collge Stanislas.
+
+MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir
+dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-l
+quelques coups de fouet et tes camarades tes trousses, mais tu
+courrais les champs et tu ne plirais pas sur ces diables de grec et de
+latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent.
+
+INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit
+que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants.
+
+MADAME BONBECK.--nes savants, tu veux dire, nigaud?
+
+Innocent n'osa pas rpliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une
+tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les
+Polonais, qui lui racontrent les aventures du voyage de Prudence et des
+enfants; elle rit se pmer; sa gaiet gagna, les Polonais et mme les
+enfants.
+
+--Je vois que vous tes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. O
+demeurez-vous? que faites-vous?
+
+BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien faire.
+
+MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous?
+
+BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour.
+
+MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire
+vivre avec si peu de chose? coutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas
+comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais nourrir, Je vous
+offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon
+coeur, moi. Vous m'aiderez faire marcher mon mnage et vous aiderez
+Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il?
+
+BOGINSKI.--Mme Bonbeck trs bonne; mon camarade et moi trs contents,
+trs reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne
+Croquemitaine.
+
+MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous tablir chacun
+chez vous.
+
+Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des
+chiens et de l'amour des chats; ils marchrent vers la cuisine en
+traversant la salle manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre
+destine Innocent, Simplicie et Prudence, ensuite un bout du
+corridor, puis la cuisine, o Croquemitaine fit connaissance avec
+Prudence.
+
+MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amne de bons garons qui
+vont t'aider et qui nous feront rire.
+
+CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs?
+
+--Et o Madame veut-elle les mettre?
+
+MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les o tu voudras, couche-les
+comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drles de
+noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang,
+Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abrger.
+L! vous, voil installs, les Polonais. Venez, vous autres, et toi
+aussi, Prude, tu vas dfaire la malle des enfants.
+
+Elle les mena dans leur chambre, donna une tape l'un, tira l'oreille
+de l'autre, et les quitta en riant pour tudier sur son violon un
+morceau de Mozart qu'elle devait corcher le soir avec trois ou quatre
+vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou
+qui soufflaient dans des fltes.
+
+--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma
+tante est singulire; elle me fait peur.
+
+INNOCENT.--Pas moi; il ne s'agit que de lui rpondre et de la faire
+rire. C'est une bonne femme.
+
+SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oubli comme elle a battu son chien et son
+chat?
+
+INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir
+comme ils sont bons amis!
+
+SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle
+jure! Mon Dieu! que je vais tre malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas
+reste avec maman et papa?
+
+INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est trs
+bonne femme.
+
+PRUDENCE.--Je ne sais pas o mettre nos affaires; il n'y a ni commode,
+ni armoire dans la chambre.
+
+INNOCENT.--Tiens, voil un grand placard avec six tablettes; mets tout
+cela dedans.
+
+PRUDENCE.--C'est ais dire, mets tout cela dedans! o voulez-vous que
+j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme?
+
+INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espre
+bien les emporter bientt la pension.
+
+PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnes dans
+la malle.
+
+INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? a ira tout de mme.
+
+SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient
+chiffonnes; je veux qu'on les accroche.
+
+PRUDENCE.--O Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni
+armoires ni portemanteaux.
+
+SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes.
+
+INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas.
+
+SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-mme.
+
+Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se
+jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez
+silencieuse, mais petit petit s'anima; des paroles on en vint aux
+tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgr les
+remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connatre la
+cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique.
+
+Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enrags
+pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous sparer comme l'amour
+des chiens et l'amour des chats?
+
+La menace fit son effet. Innocent lcha Simplicie, qu'il tenait par ses
+jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa
+ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins
+d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire
+de claques, et retourna son violon.
+
+Prudence resta bahie de voir ainsi traiter ses jeunes matres; Innocent
+et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas.
+
+--Tu vois comme elle est mchante, dit Simplicie voix basse.
+
+INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sche et dure comme du
+fer.
+
+SIMPLICIE.--J'crirai maman que je ne veux pas rester chez elle.
+
+INNOCENT.--O iras-tu? Moi, c'est diffrent; J'irai la pension des
+Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a crite au matre
+de pension; nous irons la porter aujourd'hui.
+
+PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais
+comment trouverons-nous la rue et la maison?
+
+INNOCENT.--Nous dirons un des Polonais de nous y mener.
+
+PRUDENCE.--C'est une bonne ide, a. Je vais vite ranger vos effets, et
+nous appellerons les Polonais.
+
+Prudence, aide d'Innocent et de Simplicie, parvint tout mettre en
+ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une
+serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du
+collge; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie
+dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants
+de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette
+et s'apprtaient sortir, quand Croquemitaine vint les prvenir qu'il
+tait midi et, que leur tante les attendait pour djeuner. Ils n'osrent
+pas rsister la sommation, et, laissant Prudence djeuner de son ct
+avec Croquemitaine, ils allrent au salon.
+
+--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous
+table, j'ai une faim d'enrage. Mets-toi l, Simplette, ma droite; et
+toi, par ici, nigaud, en face de moi. O sont les Polonais? Fais-les
+venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais.
+
+Deux minutes aprs, les Polonais, lavs, peigns, nettoys, entraient,
+saluaient, remerciaient.
+
+--Aurez-vous bientt fini vos rvrences? Je n'aime pas tout a. A
+table, et mangeons.
+
+Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq
+parts, rservant un bout pour Prudence et Croquemitaine.
+
+--Tiens, Croquemitaine, emporte a et mange l-bas avec Prude, qui doit
+avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi!
+
+Tous mangrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini,
+la tante Bonbeck versa boire.
+
+--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon rgime et
+celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, a ne vous va pas,
+eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mme Bonbeck; mais faut prendre quoi
+on donne.
+
+MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente
+sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de
+munition.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mme Bonbeck; faut prendre quoi on a.
+
+MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne rptez pas chaque phrase:
+Mme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mme Bon...
+
+MADAME BONBECK.--Encore? Sac papier! vous m'ennuyez, savez-vous?
+Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge
+et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garon,
+racontez-nous quelque chose.
+
+BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour
+j'tais beaucoup fatigu, avec camarades aussi; j'avais rest cheval
+quinze jours; j'avais pas t bottes; les Russes toujours prs; chevaux
+pas t brides et selles; pieds moi grattaient beaucoup; cheval buvait
+eau frache; moi t bottes et voir pieds en sang, des btes mille et
+dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver,
+layer; btes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines
+des btes; moi plus content encore. Voil Russes arrivent. Nous sauter
+ cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre ttes, percer
+poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout fait content;
+camarades aussi; aprs, pas content; moi plus de bottes, tombes l-bas.
+Mais moi pas bte; descendre par terre; tirer bottes Russe mort, laver
+beaucoup, puis mettre; et c'est trs bien; bottes bonnes; pas trous
+comme miennes; bonnes, trs bonnes; et moi toujours content et galoper
+camarades pour Ostrolenka.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que a, Olenka?
+
+BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tu
+vingt-cinq Russes, puis chapp bien loin et venir en bonne France et
+avoir trente sous par jour. C'est bon a. Pas mourir de faim toujours,
+c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne
+Mme Bonbeck, c'est excellent, a!
+
+--Pauvre garon! dit Mme Bonbeck touche de cette dernire phrase. Coz,
+allez nous chercher le plat de viande.
+
+Coz se prcipita, disparut et revint presque immdiatement apportant un
+grand plat de boeuf aux oignons.
+
+Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante.
+
+--Portez Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger
+votre part.
+
+Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part
+que lui avait servie Mme Bonbeck.
+
+--Sapristi! quel apptit! s'cria-t-elle. Vous tes tous deux de
+vrais Polonais. C'est gal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire,
+Boginski?
+
+Moi faire critures comme matre; moi donner leons musique.
+
+--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la
+musique? vous jouez de quelque instrument?
+
+--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flte; moi savoir
+accorder et raccommoder pianos, fltes, violons.
+
+--Mon ami! mon bon ami! s'cria Mme Bonbeck en se jetant au cou de
+Boginski surpris et enchant. Vous aimez la musique! c'est admirable!
+Nous ferons de la musique ensemble.
+
+--Tout le jour, si plait Madame, rpondit Boginski; moi jamais fatigu
+pour musique.
+
+MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de
+vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc,
+Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre
+Coz?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique.
+
+MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bndiction! Vous
+allez me graver des sonates crites la main, vieilles mais superbes,
+admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne
+suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous
+garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent.
+
+INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir aprs dner.
+
+MADAME BONBECK.--Pour aller o, nigaud?
+
+INNOCENT.--Pour porter la pension la lettre de papa.
+
+--MADAME BONBECK.--Tu es bien press, mon garon; mais je ne te retiens
+pas. Va o tu voudras, restes-y si tu veux; emmne Simplette avec toi;
+je garde mes Polonais, moi.
+
+INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions
+un Polonais pour nous mener.
+
+MADAME BONBECK.--Sac papier! diables de nigauds, qui ne connaissent
+pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami
+Boginski.
+
+Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apport de la salade et du
+fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant
+avec elle Boginski. Peu d'instants aprs, on les entendit racler du
+violon et souffler de la flte. Les enfants allrent chercher Prudence,
+et descendirent, accompagns de Cozrgbrlewski et enchants de prendre
+l'air.
+
+
+
+VI
+
+PREMIRE PROMENADE DANS PARIS
+
+La pension tait situe dans une des rues qui avoisinent le jardin du
+Luxembourg; ils mirent prs de deux heures pour arriver parce que les
+enfants et Prudence s'arrtaient avec admiration devant chaque boutique,
+et ne pouvaient se lasser de regarder les talages. Leurs cris de
+joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de
+Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud
+d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tap du
+Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.
+
+--Drles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un
+autre.--Des chapps de Charenton! s'criait un troisime.--Combien
+paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille
+ montrer la foire! etc., disaient des gamins en clatant de rire.
+
+Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien:
+Prudence commenait comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle
+crut que c'tait du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois
+compagnons taient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec
+inquitude quelques gamins s'obstiner les suivre; d'autres gamins
+grossissaient leur cortge mesure qu'ils avanaient. Ils arrivrent
+ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux
+hues; Prudence et les enfants s'aperurent enfin que c'tait eux qu'on
+suivait, que c'tait d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrta tout
+court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:
+
+--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de
+drle?
+
+--Ha! ha! ha! rpondirent les gamins.
+
+--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas
+qu'on se moque de mes jeunes matres, entendez-vous?
+
+--Ha! ha! ha! rpondirent encore les gamins.
+
+--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.
+
+--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.
+
+--Faites comme votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.
+
+Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indigne.
+
+--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour dfendre
+mes jeunes matres. Arrire, gamins!
+
+Les gamins ne reculrent pas; mais l'air rsolu de la pauvre Prudence
+prenant la dfense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un
+d'eux s'cria:
+
+--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les
+provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond
+hurlrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe
+aux petits!
+
+Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entours par, les
+gamins et escorts, malgr leurs supplications et leur rsistance. Le
+Polonais effar courait aprs eux muet de terreur; Prudence suppliait
+en vain qu'on la laisst avec ses jeunes matres; les enfants se
+rvoltaient, mais les rires des gamins touffaient leurs paroles. Le
+Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portt secours;
+aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'loignaient de ce
+groupe devenu trs considrable; enfin un soldat, auquel le Polonais
+exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste
+voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne
+jugrent pas prudent de les attendre ils se sauvrent dans toutes les
+directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous
+trois se relevrent pleins de crotte et terrifis. Le Polonais les
+rejoignit essouffl et ple de frayeur. Les soldats arrivrent pour
+porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blesses.
+
+Prudence leur expliqua ce qui tait arriv, elle accepta l'offre caporal
+qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la
+boue dont ils taient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les
+enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient
+sur leur passage des rflexions peu agrables:
+
+--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrter.
+
+--Une bande de voleurs, sans doute.
+
+--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.
+
+--Les petits ont l'air de sclrats.
+
+--La femme a l'air froce tout fait.
+
+--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.
+
+--Peut-tre bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.
+
+--Le garon a-t-il l'air bte!
+
+--Et la fille, est-elle grasse et laide!
+
+--Et quels oripeaux elle a sur elle!
+
+--L'homme a un air tout drle; on dirait que c'est lui qui a t
+assassin.
+
+--Imbcile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte
+bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!
+
+--Il est ple tout de mme.
+
+--C'est qu'il a peur.
+
+--Entrs au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons
+furent entours par les soldats Quand ils surent que loin d'tre
+des malfaiteurs, c'taient des victimes d'une gaiet populaire, ils
+s'empressrent de leur venir en aide; ils leur apportrent de l'eau pour
+enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vtements. Simplicie
+pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait
+contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait
+leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un l'autre, et parlait
+d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats,
+qui le prenaient pour un fou.
+
+Quand la boue fut enleve, que les habits furent moiti sches il
+courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y
+plaa prs d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes
+savants Prudence avait fait force remerciements et rvrences aux
+soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres
+provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche.
+Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher
+leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea
+prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais
+son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses
+remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers rprimand
+le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mcontentement.
+Simplicie aurait de grand coeur tmoign ses regrets d'avoir quitt la
+paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de
+revenir sur un dsir si vivement et si longuement tmoign.
+
+On arriva ainsi la pension. Prudence, suivie des enfants et du
+Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra,
+sans couter sa recommandation, dans une cour o les pensionnaire
+taient en rcration. Prudence, tenant en main la lettre de M.
+Gargilier, s'avana vers un groupe de jeunes gens. Les coliers,
+tonns ne rpondaient ses rvrences que par des sourires et des
+chuchotements.
+
+Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la
+pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.
+
+--C'est moi. Madame, qui suis son dlgu, rpondit le plus grand de la
+bande. Que demandez-vous?
+
+--Monsieur le dlgu du chef, voici une lettre de mon matre, M.
+Jonathas Gargilier.
+
+--Que dit cette lettre? rpondit l'colier, dont l'audace; n'allait pas
+jusqu' ouvrir la lettre destine son matre:
+
+--M. Gargilier, mon matre, dsire placer dans votre estimable maison
+mon jeune matre que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le
+dlgu du chef et ses estimables collgues.
+
+Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.
+
+Au nom de mes estimables collgues et de M. le chef de pension, dont je
+suis le dlgu, dit l'lve en retenant avec peine un, clat de rire
+prt lui chapper, je reois dans mon estimable maison le jeune
+provincial que voil, et je vous reois tous avec lui, car tous vous me
+paraissez dignes de cet honneur.
+
+--Monsieur est bien honnte, monsieur est trop honnte; mais je dois
+ramener Mlle Simplicie, que voici, sa tante, Mme Bonbeck et je dois
+dire Monsieur que je ne manque jamais mon devoir.
+
+--Gloire vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous
+attendre la rception dfinitive de votre honorable matre.
+
+Et marchant devant eux, suivi de tous les coliers chuchotants et
+enchants, il se dirigea vers une petite cour isole.
+
+Aprs avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma
+la porte au nez d'Innocent bahi.
+
+Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades,
+recevoir les honneurs dus tout nouveau venu.
+
+Et, entranant Innocent dans la grande cour de rcration, il le plaa
+au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent danser une ronde
+effrne autour de lui: Chacun son tour se dtachait du cercle et,
+s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote,
+dmesurment longue en chantant sur l'air des _Lampions_: Le cordon,
+s'il vous Plait. Innocent ne comprenait rien cette trange rception;
+il avait des inquitudes sur sa redingote, que les saccades rptes
+menaaient de mettre en pices. Il voulut s'chapper; toute issue lui
+tait ferme. La peur commenait la gagner; il s'lana contre un
+groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba
+ la renverse en criant comme un possd.
+
+--Tais-toi, imbcile! lui dirent mi-voix les pensionnaires, qui
+voyaient approcher le matre d'tude.
+
+Et ils se dispersrent, ne laissant prs d'Innocent que quelques-uns
+d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi
+a-t-on cri?
+
+--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombe; il tait venu avec
+sa famille, qui est alle chercher M. le chef, d'institution, et en
+jouant il est tomb et nous le ramassons.
+
+Innocent allait parler mais un des collgues, se baissant prs de son
+oreille, lui dit:
+
+--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une pousse.
+
+Le matre d'tude regarda ses lves avec mfiance, Innocent avec un air
+moqueur, et lui demanda o tait sa famille.
+
+--L-bas! rpondit Innocent en montrant du doigt la petite cour o
+taient enfermes Prudence et Cie.
+
+--Comment, l-bas! s'cria le matre d'tude en jetant autour de lui un
+regard menaant. Qui est-ce qui les a mens l?
+
+INNOCENT.--C'est le dlgu.
+
+LE MATRE D'TUDE.--Quel dlgu? Dlgu de qui?
+
+INNOCENT.--Dlgu du matre.
+
+LE MATRE D'TUDE--Ah a! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous joue
+l? Lequel de vous a os prendre le titre de dlgu de M. le chef de
+pension?
+
+Silence gnral. Personne ne bougea.
+
+LE MATRE D'TUDE, _ Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces
+messieurs qui s'est dit dlgu de M. le chef du pensionnat.
+
+Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne
+rpondit pas.
+
+LE MATRE D'TUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.
+
+Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force
+excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez tonns de leur
+longue attente et du lieu o on les faisait attendre. Le matre d'tude
+salua, s'excusa et proposa Prudence de la mener M. le chef de
+pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir vident. Aprs quelques
+minutes passes dans une salle du parloir, le matre de pension entra,
+salua, se nomma, reut la lettre que lui prsentait Prudence, la lut et
+souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils
+avaient travers la cour de rcration et il demanda s'il tait prt
+entrer en pension.
+
+INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prt, quand vous voudrez.
+
+LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voil, pourquoi
+n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre pre me demande de vous recevoir
+le plus tt possible.
+
+INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont
+rests la maison.
+
+LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.
+
+INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce
+soir, tout de suite en rentrant.
+
+PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne envoyer, Monsieur Innocent.
+
+INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien
+m'apporter un paquet, n'est-ce pas?
+
+COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus aprs
+Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.
+
+LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voil l'affaire arrange, mon ami. Votre
+pre me donne les renseignements ncessaires sur vous, ainsi que sur son
+banquier pour l'argent toucher. Et vous voil reu.
+
+INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de dfendre mes camarades de me
+tourmenter; ils m'ont tiraill, jet par terre; ils ont presque dchir
+ma redingote.
+
+CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations ncessaires, mon ami;
+faites vos adieux votre famille. Je vais vous prsenter vos matres
+et vos camarades.
+
+Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans tmoigner le moindre
+chagrin de la sparation, et suivit le matre avec une satisfaction
+visible.
+
+
+
+VII
+
+AGRMENTS DIVERS
+
+Prudence, tonne de ce brusque dpart, pleura un peu; Simplicie se
+sentit aussi un peu mue. Le Polonais proposa de retourner la maison.
+Ils rentrrent chez Mme Bonbeck. aprs une absence de quatre heures.
+
+--O diable avez-vous t tout ce temps? leur dit la tante en les voyant
+entrer.
+
+Prudence raconta les vnements de la journe et l'entre d'Innocent au
+pensionnat.
+
+--Petit animal! s'cria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garon! Et tout
+cela pour porter une espce d'uniforme qui n'a ni queue ni tte! Coz,
+courez vite porter les effets de ce garon, et ne soyez pas en retard
+pour le dner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous prviens. A six
+heures prcises, comme l'ordinaire, nous nous mettront la table;
+tant pis pour les absents.
+
+Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientt prt; il
+le chargea sur son dos, marcha d'un pas acclr en allant, courut en
+revenant, et rentra dans le salon au moment o six heures sonnaient.
+
+--A la bonne heure! voil ce qui s'appelle tre exact! C'est bien, a!
+J'aime les gens exacts s'cria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le
+dos fatigu du pauvre Coz. A table, prsent! Simplette, tu mangeras,
+tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.
+
+--Oui, ma tante, rpondit tristement Simplicie.
+
+--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris
+donc! je n'aime pas les visages allongs, moi.
+
+Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifi contrastait
+tellement avec ce sourire forc, que Mme Bonbeck clata de rire, et que
+les Polonais mme ne purent s'empcher de prendre part sa gaiet.
+Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand
+Croquemitaine apporta le potage, tous riaient ne pouvoir lui rpondre.
+
+--A la bonne heure! C'est bon, a! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.
+Mangeons, prsent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.
+
+--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!
+
+--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fche pas et va nous
+chercher le plat de viande et la salades.
+
+A la soupe succda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et
+puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se lchaient les lvres
+aprs avoir aval tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un
+peu rassure par la gaiet de sa tante, passa une soire assez agrable
+ couter d'abord les rcits bizarres des Polonais, les plaisanteries de
+Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soire. Boginski tait
+rellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flte, et trouva
+moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux,
+discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck
+tait ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de
+la peine le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit
+prcdente.
+
+Quand Simplicie eut dit adieu sa tante et se fut retire dans sa
+chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise
+et, se mit pleurer amrement.
+
+PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous
+dj assez de Paris?
+
+SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive,
+je n'aurais jamais demand de venir Pans, rpondit Simplicie en
+sanglotant.
+
+PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il
+en sera de mme pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la
+pension, vous verrez a.
+
+SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de
+pleurer et de bouder pour qu'on nous mne Paris; c'est lui qui ma dit
+que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce
+matin; un monde norme qui vous empche d'avancer, une boue affreuse qui
+abme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empche de
+s'entendre! Cest bien amusant, en vrit!
+
+PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, prsent que le mal est fait, quoi
+sert de se dsoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si mchante
+qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris;
+d'ailleurs, ne suis-je pas l, moi, pour vous consoler?
+
+SIMPLICIE.--Je voudrais retourner Gargilier.
+
+PRUDENCE.--a, c'est impossible; votre papa m'a dfendu de vous ramener
+avant qu'il en donne l'ordre.
+
+SIMPLICIE.--J'crirai demain maman que je m'ennuie et que je veux
+revenir.
+
+PRUDENCE:--crivez, Mam'selle: J'crirai aussi moi comme votre papa me
+l'a ordonn.
+
+Simplicie allait rpliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur;
+sa tante couchait dans la chambre ct.
+
+--Allez-vous bientt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez
+la bougie; je n'aime pas qu'on brle mes bougies inutilement.
+
+Simplicie et prudence se regardrent avec frayeur et se dshabillrent
+promptement. Cinq minutes aprs une obscurit complte rgnait dans la
+chambre; elles firent leur prire se couchrent ttons et ne tardrent
+pas s'endormir. Simplicie tait fatigue; elle dormit tard. Prudence
+s'tait leve de bonne heure, avait tout prpar pour la toilette de
+Simplicie et avait dj crit la lettre suivante:
+
+Monsieur et Madame,
+
+J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrive. Nous avons eu tout
+plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du
+tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honntes; ils vous rient
+au nez, vous claboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous
+font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas
+de bonnes manires. En diligence, un vaurien de chien a dvor le beau
+morceau de veau rti que j'avais prpar pour mes jeunes matres;
+heureusement qu'un brave Polonais a jet par la fentre le chien et la
+dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tu beaucoup de
+Russes, parce qu'ils avaient les jambes dvores de vermine; ils ont
+tout de mme t trs bons; ils nous ont mens dans une maison trs
+laide, toute noire, o nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises
+qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de
+Monsieur n'est pas trs mchante; seulement, qu'elle crie beaucoup,
+preuve que Mam'selle en a peur tout fait. M. Innocent est entr la
+maison des _savants_ aprs que les bons soldats nous ont nettoys et
+dbarbouills; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le
+Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de mme sauv; ce
+n'tait pas gentil. Il nous a ramens en voiture; elles ne sont pas
+belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien
+sr; c'est maigre, c'est sale, a ne ressemble pas la belle carriole
+bleue de Monsieur, ni son char bancs rouge et vert. Mam'selle a bien
+ri dner, parce que Madame tait en colre, comme toujours, ce qui a
+bien fait plaisir Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en
+se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent
+a des camarades qui me font l'effet d'tre des diables, et qu'ils nous
+ont enferms dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais
+roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gards et
+qu'ils mangent comme des affams, et M. Boginski fait de la musique avec
+Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et
+M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; a fait une drle
+de musique dont Madame est si contente que a fait rire. C'est aprs que
+Mam'selle, qui dort, a pleur. J'ai dpens pas mal d'argent que m'a
+donn Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je prsente bien
+mes respects Monsieur et Madame; je puis dire que Mam'selle se
+repent dj de son voyage et que la leon de Monsieur commence son
+effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et
+que Monsieur n'aura plus s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien
+respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitis Florence,
+ Rigobert, Chariot et Amable.
+
+Votre dvoue servante pour la vie, PRUDENCE CRPINET.
+
+Elle finissait d'crire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier
+Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'veilla en demandant s'il faisait
+jour.
+
+--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a dj demand deux fois si
+Mam'selle tait prte.
+
+--Ah! mon Dieu! s'cria Simplicie en sautant bas de son lit. Pourquoi
+ne m'as-tu pas veille. Prudence?
+
+--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.
+
+--Vite de l'eau, du savon!
+
+--Voil, voil, Mam'selle; tout est prt.
+
+Simplicie se dbarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart
+d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prire, lorsque
+la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:
+
+--Quelle diable d'habitude avez-vous l, vous autres! Comme des
+princesses! A peine habilles neuf heures! Mon caf qui m'attend
+depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas a, moi; j'aime qu'on soit
+exact. Entends-tu, petite?
+
+--Pardon, ma tante; j'tais si fatigue que j'ai dormi plus longtemps.
+Je ne savais pas... je ne croyais pas...
+
+--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre
+le caf; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne
+t'avalent.
+
+Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de
+Simplicie. Les Polonais salurent; on se mit table, et ils mangrent,
+comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.
+
+Mme Bonbeck donna ensuite Cozrgbrlewski de la musique graver; elle
+lui apporta les outils ncessaires et l'tablit son travail jusqu'au
+second djeuner. Boginski fut employ ranger la musique, accorder le
+piano et nettoyer les violons et fltes, Simplicie s'ennuya, billa,
+fut gronde, et se retira dans sa chambre pour crire sa mre.
+
+
+
+VIII
+
+PREMIRE VISITE
+
+Aprs djeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprtait reprendre
+son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa
+bonne.
+
+--Tes amies! Quelles amies as-tu ici?
+
+--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois la campagne.
+
+--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran,
+moi; j'aime la libert. Boginski, nous allons faire de la musique
+pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie
+avec Prude, et vous prendrez garde ne pas laisser recommencer les
+sottises d'hier.
+
+--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute moi; c'est robe drle et manires
+et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle
+Simplette doit pas mettre robe comme hier.
+
+--Ah! c'est pour a. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire
+habiller comme il faut.
+
+Mme Bonbeck se dirigea comme une flche vers la chambre o Simplicie
+achevait de boutonner sa robe de satin marron.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle?
+Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier,
+par tous les polissons des rues? tez-moi cela! Prude, enlve cela et
+habille-la devant moi.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas dfaire cette robe et en
+mettre une autre tout de suite, devant moi.
+
+PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins
+belle.
+
+MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippe? a a-t-il du bon sens!
+Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent!
+demain elle t'en achtera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas
+que tu sortes pare comme une chsse.
+
+SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela.
+
+MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer
+ moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger?
+
+SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe
+aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies.
+
+MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois
+non!
+
+SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger
+puisqu'on ne me verra pas.
+
+MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi
+moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas
+dans les rues, entends-tu bien?
+
+SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sr.
+
+MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est rire, en
+vrit. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affuble de ces vieux
+oripeaux.
+
+Simplicie tait fort choque de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait
+si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le tmoigner et acheva de
+s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un
+fiacre.
+
+--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour
+Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent
+rien; on les mnerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles
+pussent s'expliquer.
+
+Coz expdiait vite les commissions: il fut bientt de retour; Simplicie
+tait prte, Prudence attendait: elles montrent dans le fiacre, Coz
+s'assit ct du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier,
+et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards,
+la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe
+demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrta la porte du
+91. Coz descendit, ouvrit la portire et fit descendre Prudence et
+Simplicie. Il les mena chez le concierge, o elles demandrent Mlles de
+Roubier. Au premier, en face, rpondit le concierge. Elles allaient
+monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut aprs eux:
+
+--H! bourgeois dites donc, et ma course?
+
+COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames.
+
+LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris
+ l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante.
+
+Coz commena une dispute srieuse avec le cocher; Prudence s'en mla
+pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se
+faisaient dj entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz
+fit voir qu'il connaissait trs bien ce genre de langage; Prudence,
+effraye, allait de l'un l'autre, sans avoir l'ide de terminer ce
+combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les
+fentres commenaient se garnir de, ttes, lorsque le concierge,
+jaloux de l'honneur de la maison, parvint glisser dans F oreille de
+Prudence:
+
+--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.
+
+--Tenez, monsieur le cocher, voil votre argent; prenez, je vous en
+prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pices
+d'argent.
+
+Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et
+s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans
+avoir jet un regard tonn sur la toilette de Simplicie et de Prudence.
+Elle montrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit,
+dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre
+avec Prudence.
+
+Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient faire
+des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie.
+La toilette clatante et ridicule de Simplicie causa un tonnement
+gnral; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrasse
+de ces marques de surprise; elle sentit pour la premire fois qu'elle
+tait ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en
+aperut et en eut piti.
+
+--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avanant vers elle et en lui
+prenant la main; vous voil donc Paris! Depuis quand? tes-vous venue
+avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman?
+
+--Non, rpondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est reste
+Gargilier.
+
+--Vous tes donc seule avec votre papa? reprit Marthe.
+
+--Non, rpondit Simplicie plus bas encore, papa est rest Gargilier.
+
+--Comment et pourquoi alors tes-vous Paris? s'crirent les enfants.
+
+Simplicie ne savait que rpondre; l encore elle commenait voir le
+tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et
+elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baisss,
+commenant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pense de mettre son
+voyage sur le dos de sa tante.
+
+Ma tante ne nous connaissait pas; elle dsirait nous voir. On nous a
+envoys chez elle avec ma bonne, Prudence.
+
+MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin
+pour vous d'tre spare de votre maman et de votre papa.
+
+SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accept? Il fallait dire votre maman que
+vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoye de force.
+
+SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions
+envie de voir Paris.
+
+Les enfants la regardrent avec surprise, et, malgr le silence qu'elles
+gardrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence mme tait
+un blme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que
+si elles ne le lui disaient pas, c'tait par politesse.
+
+--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies
+fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes
+de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles.
+
+Aprs avoir travaill quelque temps Simplicie leur demanda:
+
+--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules?
+
+MARTHE.--Nous avons eu une matresse de fleurs.
+
+SIMPLICIE.--O donc en avez-vous trouv une?
+
+SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui
+viennent donner des leons.
+
+SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout Paris. A la campagne il
+n'y a rien de tout cela.
+
+MARGUERITE.--Oui, mais la campagne on vit bien plus l'aise; on est
+bien plus avec ses parents.
+
+SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup voir ses
+parents, puisqu'elle a mieux aim venir chez sa tante.
+
+CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement
+ordonn de partir.
+
+SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aim
+rester chez vous?
+
+Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment rpondre sans trop
+mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant
+la porte; il passa sa grosse tte rousse et fit signe du doigt
+Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne rpondait pas son appel, il
+entra son corps moiti, au grand bahissement des enfants, et fit:
+
+--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme
+Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps.
+
+Les enfants, surpris et un peu troubls d'abord, partirent d'un clat de
+rire qui rassura Coz. Il entra tout fait. Les enfants, le prenant pour
+un fou, se mirent crier. Simplicie tait honteuse et dsole. Coz
+avanait toujours en souriant; les enfants reculrent jusqu'au coin le
+plus loign de la chambre en continuant appeler leurs bonnes, deux
+autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par
+l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant
+cet homme roux, longs cheveux, moustaches et barbiche,, crut
+que c'tait un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses
+poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la
+bonne, Se jetrent sur Coz, qui se dbattait en criant:
+
+--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme
+Bonbeck... Lchez! lchez!... Polonais mauvais en colre; moi tuer
+beaucoup de Russes Ostrolenka!
+
+Plus il parlait et plus les domestiques tenaient s'assurer de ce fou
+dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprtaient
+ l'emmener, quand Prudence, s'lanant son secours, cria aux
+domestiques:
+
+--Arrtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz,
+brave Polonais: il a accompagn Mlle Simplicie; il nous a protgs en
+voyage; il a jet par la fentre le mchant chien qui nous a mang notre
+veau, il nous a emmens dans une auberge; il nous suit partout, il est
+trs bon, je vous assure.
+
+La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de
+laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en dsordre; le noeud
+de sa cravate tait la nuque, ses cheveux taient bouriffs; il
+arrangeait ses vtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant:
+
+--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle
+Simplicie; moi pas content; moi dire Mme Bonbeck!
+
+Simplicie, rouge et humilie, restait muette et immobile; les enfants,
+que la bonne avait calms, et qui comprenaient la mprise, cherchrent
+leur tour rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposrent de
+venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et
+Marguerite lui firent leurs excuses de la scne, qui venait d'avoir
+lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles
+et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en
+promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris
+d'un fou rire, et toutes quatre se roulrent sur les canaps en riant
+suffoquer. La bonne partagea leur accs de gaiet.
+
+--Quelle drle de visite nous avons eue l! s'cria enfin Marguerite.
+
+SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie!
+
+MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne!
+
+--J'ai eu peur tout de bon! j'ai rellement cru que c'tait un fou!
+
+MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous
+rassurer! Elle restait muette comme un poisson!
+
+CLARA.--C'est que la pauvre fille tait honteuse. Il tait ridicule!
+
+SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engage venir le soir, Clara? Elle nous
+ennuiera horriblement.
+
+CLARA.--Parce qu'elle tait si embarrasse, qu'elle m'a fait piti.
+Puisqu'on l'engageait revenir, elle a d croire que nous la trouvions
+ni ridicule ni ennuyeuse.
+
+SOPHIE.--Tu as bien de la charit; je ne l'aurais pas engage, moi.
+
+CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la
+pauvre fille tait honteuse de son Polonais et de sa bonne.
+
+SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra quitter ses parents pour
+venir s'amuser Paris et nous ennuyer de ses visites.
+
+CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents
+l'ont probablement oblige venir voir sa tante.
+
+SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille Paris
+malgr elle! Je ne crois pas cela, moi.
+
+CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.
+
+SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par
+bont tu fais semblant de croire le contraire.
+
+MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau
+Clara, et tu ne devrais pas la taquiner l-dessus.
+
+SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prcher; tes sermons me mettent
+toujours en colre.
+
+MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien rpondre, ma
+belle amie.
+
+SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et
+que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui
+abat des noix.
+
+MARGUERITE.--O Mademoiselle -t-elle entendu des corneilles parler?
+
+SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies.
+
+Marguerite allait rpliquer, mais Clara et Marthe l'engagrent ne pas
+continuer la dispute; elles en dirent autant Sophie; une fois apaise,
+elle se mit rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait
+se jeter son cou. Les enfants racontrent leurs mamans la visite
+de Simplicie, et leur terreur mal fonde; Sophie complta le rcit
+imparfait de ses amies en dcrivant la toilette de Simplicie, en blmant
+son sjour Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et
+de Prudence. Mme de Roubier mit fin son caquet en lui reprochant son
+peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara tait
+un peu trop charitable.
+
+
+
+IX
+
+SCNES DSAGRABLES
+
+Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de
+l'avoir envoy chercher si tt et d'avoir laiss entrer le Polonais chez
+ses amies.
+
+PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais
+pas entrer, moi.
+
+SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tt?
+
+PRUDENCE.--Parce que M. Coz tait all chercher une voiture, et le
+cocher temptait la porte parce qu'on le faisait attendre.
+
+SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenes ta pension
+d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit.
+
+PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prvenu qu'on lui payait l'heure,
+Mam'selle.
+
+SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit celui-ci?
+
+PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher l'heure,
+c'est plus cher que quand on le prend la course.
+
+SIMPLICIE.--Qu'est-ce que a fait?
+
+PRUDENCE.--a fait que monsieur votre papa ma bien recommand de mnager
+l'argent, et que nous en avons terriblement dpens jusqu' prsent.
+
+SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dpenserons plus rien maintenant que nous
+sommes chez ma tante.
+
+PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonn de payer la moiti
+de la dpense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour
+nous garder sans rien payer.
+
+SIMPLICIE.--C'est tout de mme ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces
+demoiselles se sont moques de lui... et de moi aussi bien certainement.
+
+PRUDENCE.--Et que vous importe que ces pronnelles se rient de vous?
+Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles?
+Est-ce que a m'amuse d'y aller?
+
+Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de
+moi et du pauvre Coz, l'antichambre.
+
+SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqus?
+
+PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de
+votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si
+j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs
+ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les
+boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commenait
+ se mettre en colre, t chercher une voiture pour nous tirer de l.
+
+SIMPLICIE.--C'est agrable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce
+que Coz et toi vous dites des choses ridicules.
+
+PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris
+parti pour vous, qui tes ma jeune matresse, et je le ferai toujours,
+quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz
+est un bien bon garon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse rien,
+et ne demande qu' tre bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laisst
+insulter sans rpondre?
+
+SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec
+tes explications qui sont sottes comme toi.
+
+PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites l! non,
+ce n'est pas bien!
+
+La pauvre Prudence se mit pleurer; Simplicie, impatiente, lui tourna
+le dos, tout en se reprochant sa duret envers la pauvre Prudence, si
+dvoue et si affectionne. Elles arrivrent, sans avoir dit un mot de
+plus, la porte de Mme Bonbeck au moment o cette dernire descendait
+l'escalier pour sortir. Prudence donna Coz l'argent ncessaire peut
+payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait la
+rencontre de sa tante.
+
+MADAME BONBECK.--Eh bien! dj de retour? Ta belle toilette n'a donc pas
+produit l'effet que tu esprais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais!
+Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi a! Vous n'avez
+pourtant pas eu d'escorte de gamins?
+
+PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me
+bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute
+si les domestiques sont mal levs Paris et s'ils se moquent de la
+robe de Mam'selle et de son chle, et de M. Coz, et du cocher. Que
+pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Dfendre Mam'selle, qui est ma
+matresse, et M. Coz, qui est tout de mme bien complaisant et tout
+fait bon garon.
+
+Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colre mesure que Prudence
+parlait.
+
+--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes
+excuses Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et
+demande-lui pardon.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante...
+
+MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagrin cette bonne fille,
+qui se dvoue te servir, et je veux que tu lui fasses rparation.
+
+SIMPLICIE.--Mais, ma tante...
+
+MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu rsistes, mauvais coeur! sans coeur! A
+genoux, alors, genoux!...
+
+Simplicie n'obissait pas; son orgueil se rvoltait la pense de
+s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que
+la colre gagnait de plus en plus, lui secoua les paules, la fit
+pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de
+rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmnerait la pauvre Prude et
+Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnatre, Mme Bonbeck
+les avait saisis par le bras et entrans dans la rue.
+
+--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi
+acheter deux robes raisonnables Simplette, qui est une sotte et une
+ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon
+plumes, puis une casaque pour complter sa toilette; Coz, mon ami, tu
+vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.
+
+Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrasse de la bont
+de Mme Bonbeck que de ses colres, raccompagnait avec tremblement, mais
+sans rsistance.
+
+Simplicie, suffoque de honte et de colre d'avoir t traite si
+brutalement devant tmoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se
+jeta sur son lit et se mit sangloter avec violence,
+
+Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'tre mise dans les mains de
+cette mchante femme! Papa n'aurait pas d m'envoyer chez elle! Si
+j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon dpart. Je n'aurais
+pas cout Innocent et je n'aurais pas demand venir Paris. C'est
+que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie prir... Je suis mal
+loge, l'appartement est si petit qu'on y touffe, perch au cinquime
+tage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante!
+Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui
+va se plaindre ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.
+
+Pendant longtemps Simplicie continua former des projets sinistres,
+entretenir dans son coeur des sentiments de colre et de vengeance; mais
+ force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pense de s'adresser
+au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exaua en amollissant
+son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit
+qu'elle avait t dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait
+montr au contraire une patience et une bont touchantes; qu'elle tait
+injuste aussi pour le Polonais, qui tait complaisant et serviable,
+
+Sa colre se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa
+tante, qui la traitait avec une rudesse laquelle ses parents ne
+l'avaient pas habitue, et elle se mit crire sa mre pour lui
+demander... non pas encore de la faire revenir prs d'elle, mais
+seulement de ne pas la laisser trop longtemps Paris.
+
+Je commence dj m'y ennuyer quelquefois, crivait-elle. Ma tante est
+sans cesse en colre; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne
+humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de
+pleurer que de rire. Mais bientt je m'amuserai beaucoup, parce que
+Mlles de Roubier m'ont engage aller chez elles le soir, et que j'irai
+faire des visites toutes ces demoiselles de la campagne. J'espre que
+nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous crirai, tout cela,
+ma chre maman, etc.
+
+Pendant qu'elle se consolait en crivant, Mme Bonbeck lui achetait une
+robe de mrinos bleu fonc et une autre fond marron avec pois bleus;
+un chapeau marron et bleu orn d'un simple ruban et un manteau-paletot
+de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit dposer le paquet que
+Coz avait port.
+
+--Allez me chercher Simplette, dit-elle Prudence,
+
+--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant.
+
+SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence me
+secouer. J'aime mieux rester avec toi.
+
+PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est
+gure patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colre!
+
+SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.
+
+PRUDENCE.--Et o irions-nous, Mam'selle?
+
+SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions
+Gargilier. Dcidment, je m'ennuie chez ma tante Paris.
+
+PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y
+sommes que depuis trois jours.
+
+La sonnette s'agita avec violence.
+
+--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'cria Prudence avec
+terreur. Allez-y; elle vous battrait.
+
+Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se
+soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin son appel et la
+trouva avec un commencement de colre.
+
+--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je
+n'aime pas attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un
+manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit
+faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle
+pourra. Emporte a, et dner ne m'apporte pas un air grognon; je
+n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes
+pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais
+plus fort que la premire.
+
+Simplicie ne rpondt pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.
+
+SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mmes; elle
+dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite.
+
+PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dpcher; quand
+je devrais veiller un peu, vous l'aurez aprs-demain.
+
+SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je
+t'aiderai de mon mieux.
+
+PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; a n'en
+marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite en tailler une.
+Laquelle voulez-vous avoir: la premire, Mam'selle?
+
+SIMPLICIE.--Celle pois bleus, elle me plat beaucoup.
+
+Prudence prit la pice marron et bleu, et commena par tailler la jupe
+pour donner Simplicie une occupation facile. Leur journe s'acheva
+paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oubli sa colre et le reste;
+les yeux seuls de Simplicie en tmoignaient.
+
+
+
+X
+
+INNOCENT AU COLLGE
+
+Deux jours aprs, Simplicie eut sa robe. Prudence avait pass presque
+toute la nuit la terminer, et le lendemain, elle eut supporter une
+bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillt cause
+de la chandelle ou de l'huile qu'on brlait. Simplicie, qui s'tait
+ennuye pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regrett ses
+parents la campagne, fut enchante de s'habiller pour aller voir
+Innocent la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne
+s'arrta pas toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait,
+n'eut pas faire taire des gamins ni dissiper des attroupements. Ils
+arrivrent sans aventure la pension et demandrent Innocent; on les
+fit entrer au parloir, et ils attendirent.
+
+Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent
+avait pass ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.
+
+Quand le matre de pension ramena Innocent dans la cour o jouaient les
+lves, il les appela tous:
+
+--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la
+charit envers ce nouveau camarade que je vous amne; vous l'avez dj
+bouscul et maltrait. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui
+nuisent la bonne renomme de ma maison,
+
+--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons jou entre nous,
+s'crirent les lves.
+
+--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tir ma redingote,
+vous m'avez jet terre, vous avez enferm Prudence, Simplicie et le
+Polonais dans la cour.
+
+--Tu mens, dit un grand lve, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.
+
+INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous
+tiez le dlgu du matre.
+
+LE MATRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Lon. qui vous tes rendu
+coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma
+maison et les personnes qui m'avaient amen un lve?
+
+LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.
+
+INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence,
+Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnatront bien
+aussi.
+
+LE MATRE.--Monsieur Lon, je vois votre mine que vous tes coupable;
+et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vrit.
+
+LEON.--Mais, M'sieu...
+
+LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Je dis que c'est vous et que
+vous serez priv de sortie dimanche prochain.
+
+LEON.--Mais, M'sieu...
+
+LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Vous ne sortirez pas.
+
+Le matre se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses
+ennemis.
+
+--Rapporteur! capon! dit Lon en lui allongeant un coup de poing sur
+l'paule.
+
+--Mchant! langue de pie! dit un autre lve eu lui tirant les cheveux,
+
+--Mouchard! crirent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux,
+en lui assnant des coups de pied, des coups de poing.
+
+--Ae, ae! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils
+me griffent! cria Innocent en se dbattant.
+
+Le matre d'tude, habitu ces cris et ces combats dans cette
+pension mal tenue et mal compose, n'y fit aucune attention, jusqu' ce
+que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le
+groupe, se fit jour jusqu' Innocent qu'il dgagea des mains et des
+pieds de ses ennemis. Il le retira chevel et sanglotant.
+
+--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lchet! Tomber
+cinquante la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se
+dfendre. Vous tes tous au piquet, messieurs.
+
+--Mais M'sieu, il a rapport; il a fait punir Lon; il mrite d'tre
+puni lui-mme.
+
+--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connat pas les usages
+de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'
+la fin de la rcration.
+
+La rsistance tait inutile: les lves s'alinrent contre le mur,
+laissant Innocent matre du champ de bataille, il remit en ordre ses
+vtements, ses cheveux, regarda les lves d'un air de triomphe, et se
+promena de long en large derrire eux. Quand il les approchait de trop
+prs, il recevait un coup de pied lestement dtach; d'autres lui
+tiraient la langue, lui lanaient de petits cailloux, du sable, lui
+dcochaient des injures et des menaces.
+
+--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Lon.
+
+--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.
+
+--Je me mettrai prs du matre, rpondit Innocent.
+
+--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.
+
+--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du matre d'tude, ils
+m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.
+
+LE MATRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne
+les agacez pas, ils ne vous diront rien.
+
+INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promne.
+
+LE MATRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre
+air moqueur et insolent?
+
+INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!
+
+LE MATRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous prviens que si vous
+continuez comme vous avez commenc ils vous rompront les os, ils vous
+corcheront vif, sans que je puisse les en empcher.
+
+INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller
+chez ma tante.
+
+LE MATRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous tes ici,
+vous y resterez; nous rpondons de votre personne, et personne n'a le
+droit de venir vous reprendre.
+
+INNOCENT.--J'crirai papa, maman; je ne peux pas rester ici pour
+avoir les os rompus et la peau arrache. Les mchants garons! Je les
+dteste!
+
+LE MATRE.--Dtestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les
+taquinez pas; c'est dans votre intrt que je vous le dis.
+
+Le matre d'tude s'loigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de
+la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous
+les cornes.
+
+Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver,
+un moyen de dfense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que
+pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il
+rflchissait.
+
+--En classe. Messieurs! en classe! cria le matre d'tude.
+
+Les lves quittrent leur mur avec une vive satisfaction et se
+dirigrent deux par deux vers la classe, ils dfilrent devant Innocent,
+et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinon, une claque,
+un coup de pied. Innocent, au lieu de s'loigner, resta en place comme
+un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le matre d'tude lui
+assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres
+ncessaires.
+
+Le voisin d'Innocent lui pina les parties charnues.
+
+--Laisse-moi, mchant! Ne me touche pas!
+
+--Silence, l-bas! dit te matre d'tude.
+
+Quelques instants aprs, mme agacerie, mme rclamation d'Innocent.
+
+--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.
+
+INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.
+
+LE MATRE D'TUDE.--Taisez-vous, Monsieur...
+
+INNOCENT.--M'sieu, c'est lui...
+
+LE MATRE D'TUDE, _crivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour
+Gargilier.
+
+INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma
+faute.
+
+LE MATRE D'TUDE, _crivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier.
+
+INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au matre; ce n'est pas juste.
+
+LE MATRE D'TUDE.--Deux cents vers copier. Monsieur Gargilier, pour
+insubordination et impertinences.
+
+Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.
+
+LE MATRE D'TUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est
+vilain de se rjouir du malheur d'un camarade.
+
+PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!
+
+LE MATRE D'TUDE.--a vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il
+soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'tes jamais, vous
+autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainants!
+
+QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu...
+
+LE MATRE D'TUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers
+copier.
+
+La menace fit son effet; le silence le plus absolu rgna dans la salle;
+on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des
+plumes grinant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.
+
+LE MATRE.--Aurez-vous bientt fini vos gmissements douloureux,
+Gargilier! Cest assommant, a. Si j'entends encore un sanglot ou un
+soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.
+
+Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il
+commena son pensum tout en pestant contre le matre, les lves, et en
+regrettant dj de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents
+dsirs depuis plusieurs mois.
+
+--Je mnerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en
+rpandant quelques larmes silencieuses, De mchants camarades, des
+matres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit tort, et l'on
+ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la
+pension ft si dsagrable, je n'aurait jamais demand y entrer.
+
+Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentrent
+plus et le laissrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui
+fut facile; n'ayant pas de devoir faire de la classe prcdente, il
+employa les deux heures d'tude faire son pensum.
+
+Quand la cloche sonna la classe, Innocent prsente son cahier au matre
+d'tude, qui l'examina, et le trouva bien.
+
+--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.
+
+--Merci, Monsieur, vous tes bien bon, rpondit Innocent enchant.
+
+Le matre d'tude, qui n'tait pas habitu aux politesses et aux
+compliments de ses lves, parut trs satisfait, et, sans en rien dire
+effaa les vingt mauvais points qu'il avait marqus prcdemment.
+
+La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le matre
+fat ennuyeux, svre, parfois injuste; les lves furent bruyants,
+indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent
+tait bahi; il eut de la peine comprendre la leon, tant il y eut
+d'interruptions, de tumulte sourd, de rclamations. Deux lves furent
+renvoys de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et
+honteux; il fut surpris de les entendre, la rcration, rire de leur
+renvoi et raconter qu'ils avaient russi le cacher au matre de
+pension.
+
+--Comment avez-vous fait? demanda Innocent.
+
+LES LVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en tude, nous
+sommes rests au parloir nous reposer et nous amuser. Et quand les
+camarades sont rentrs, nous nous sommes mls eux comme si nous
+n'avions pas quitt les rangs.
+
+INNOCENT.--Et si quelqu'un tait entr au parloir?
+
+LES LVES.--Bah! personne n'y entre cette heure; et si mme quelqu'un
+tait venu, nous nous serions fourrs sous la table, qui est couverte
+d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.
+
+INNOCENT.--Et si le professeur dit au matre qu'il vous a renvoys?
+
+LES LVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense
+plus, et il ne voit pas souvent le matre.
+
+--Dis donc, Gargilier, s'cria un lve, est-ce que tu ne manges rien
+avec ton pain?
+
+INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.
+
+L'LVE.--Et pourquoi n'achtes-tu pas quelque chose?
+
+INNOCENT.--Quoi?
+
+L'LVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes,
+etc.
+
+INNOCENT.--O?
+
+L'LVE.--Chez le portier, imbcile; il vend de tout.
+
+INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire.
+
+L'LVE.--As-tu de l'argent? Je t'achterai ce qu'il te faut, moi.
+
+INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt
+sous.
+
+--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.
+
+L'lve courut chez le portier:
+
+--Pre Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien frache?
+
+LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.
+
+L'LVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et
+deux tartes. Combien le tout?
+
+LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes;
+les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total,
+deux francs quinze centimes.
+
+L'lve ne prit pas la peine de vrifier le compte du portier; il ne
+s'aperut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.
+
+L'LVE.--Tenez, voici toujours un franc compte; mettez le reste sur
+le mmoire de Gargilier.
+
+PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crdit l'inconnu.
+
+L'LVE.--C'est le nouvel lve arriv ce matin; son pre est
+immensment riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de
+danger que vous perdiez avec lui.
+
+LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de mme, Je ne serais pas fch
+d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas pay; je fais du bruit.
+
+L'LVE.--Vous serez pay demain, c'est moi qui vous le dis.
+
+LE PORTIER.--Avec a que vous tes de bonne paye, vous qui n'avez jamais
+un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.
+
+L'LVE.--Qu'est-ce que a vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez
+jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.
+
+LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voil que vous avez
+mang la moiti des provisions de votre protg. Comment l'appelez-vous,
+ce brave garon?
+
+L'LVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bte comme il n'y en a
+pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.
+
+LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de
+mme ne mangez pas tout.
+
+L'LVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moiti; le reste est pour
+lui.
+
+L'lve partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent
+cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.
+
+L'LVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te rgaler; j'en ai pris beaucoup, tu
+en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze,
+que j'ai pays pour toi.
+
+INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!
+
+L'LVE.--Tu appelles a peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets...
+
+INNOCENT.--Pas dj si beaux, et secs comme des pendus.
+
+L'LVE.--Une pomme magnifique...
+
+INNOCENT.--Petite et ride, tu appelles cela magnifique!
+
+L'LVE.--Dix noix, une tarte excellente!
+
+Innocent gota la tarte et dit, en faisant la grimace:
+
+--La cuisinire de maman en faisait de meilleures; a sent le rance et
+la poussire!
+
+L'LVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achte toi-mme et choisis
+ton ide; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi
+mes vingt-trois sous.
+
+INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en tude; j'ai mis
+mon argent dans mon pupitre.
+
+L'lve, satisfait de son premier succs, n'insista pas. Innocent gota
+ tout et y gota tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le
+lendemain. En rentrant l'tude, il donna l'lve infidle une pice
+de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.
+
+--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai la premire occasion.
+
+-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pice de cinq francs:
+
+--Tenez pre Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.
+
+Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous
+donnera de temps en temps une ou deux pices de cinq francs. De cette
+faon, vous tes pay d'avance, et vous tes bien sr de n'y rien
+perdre.
+
+Le portier enchant de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire
+des gains considrables, remercia l'lve qui lui valait cette bonne
+pratique et tmoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de
+chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.
+
+
+
+XI
+
+LA POUSSE
+
+Innocent croyait tre rentr en grce auprs de ses camarades; les
+dernires rcrations s'taient bien passes; le matre d'tude, qui les
+surveillait de prs, ne trouva rien redire la conduite des lves
+envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulire, et
+qui cherchait toutes les occasions de lui tre agrable. Les lves
+s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre
+eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois
+jours s'taient passs depuis rentre d'Innocent en pension; il
+paraissait s'habituer ses camarades, et eux, de leur ct, ne
+semblaient avoir conserv aucun souvenir des orages du premier jour.
+Mais ce calme tait, un calme trompeur; l'oubli du pass n'tait
+qu'apparent. Le grand lve ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspr
+par l'approche du dimanche, qui tait son jour de pnitence. Il avait
+vainement cherch un moment d'absence ou d'inattention du matre
+d'tude; toujours il le voyait son poste et attentif leurs
+mouvements. Un vendredi enfin le matre d'tude fut demand par le
+chef du pensionnat pour la vrification des bons et mauvais points des
+lves; le grand lve s'aperut de l'absence, il fit un signal convenu
+avec les lves de la classe suprieure qui taient dans le complot; un
+hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur
+le malheureux Innocent, l'entrana dans une encoignure, et l commena
+ce que les collgiens appellent la presse ou une pousse. Tous se
+jetrent sur Innocent pour le presser, l'craser contre le mur; les plus
+rapprochs l'crasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient la
+pousse. Le malheureux Innocent, effray, perdu, voulut crier, mais
+ses cris furent touffs par les cris de joie et de triomphe de ses
+bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la
+respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa
+voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait
+grce, et les mchants lves poussaient, poussaient toujours, ne
+croyant pas le mal aussi grand et riant des gmissements de leur
+victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se
+fit entendre. C'tait la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord
+spectatrice indiffrente de la pousse, commena s'indigner et
+s'mouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait Innocent.
+Paul, Louis et Jacques se concertrent en un infant pour dlivrer leur
+camarade; il ameutrent la classe, se mirent sa tte, et, poussant
+un hourra formidable, s'lancrent comme des lions, sur le groupe des
+pousseurs; ils les tirrent par leurs habits, par les jambes, par les
+cheveux, par les oreilles, les forcrent lcher prise, arrivrent
+ainsi jusqu' Innocent, qu'ils trouvrent haletant, sans parole, presque
+sans regard. Pendant que Paul, aid de quelques camarades, emportait
+Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat
+contre les grands lves, qu'ils rossrent et culbutrent malgr leur
+force. Au plus fort de la bataille, mais au moment o la dfaite des
+grands tait constate par une fuite gnrale, le matre d'tude et le
+matre de pension parurent, attirs par les cris tranges qu'ils avaient
+entendus. Innocent tait couch par terre; Paul aid par trois de ses
+camarades, lui avait dnou sa cravate, dboutonn son gilet; ils lui
+mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient la
+pompe; les yeux d'Innocent taient ferms, ses dents taient serres,
+ses mains raidies convulsivement; son front tait ple et crisp.
+
+La cour de rcration tait un vaste champ de bataille; de tous cts on
+se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui taient en bien
+plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en
+lanant des ruades leurs poursuivants.
+
+--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'cria le
+matre alarm. Herv, tchez de tablir l'ordre, pendant que je tcherai
+de mon ct, de savoir ce qui est arriv.
+
+Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda Paul ce
+qu'il y avait et pourquoi Innocent tait dans ce dplorable tat.
+
+Monsieur, rpondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais
+je ne dnonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais
+coupable si je vous cachais la vrit. Par suite de la dnonciation de
+Gargilier contre Lon Granier, celui-ci a jur avec Georges Crpu et
+Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garon, qui ne connaissait pas
+les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en
+disant la vrit. Ils ont attendu un moment o l'absence de M. Herv
+donnait le champ libre leur vengeance, ils ont press Gargilier, et
+d'une manire inusite, car jamais nous ne prolongeons cette punition au
+del d'une plaisanterie plus alarmante que pnible. Malgr sa terreur,
+ses cris et ses supplications, ils l'ont press jusqu' ce qu'il ft
+hors d'tat de se dfendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes
+prcipits pour le dlivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un
+danger sreux; mais nous n'y avons russi qu'aprs bataille; il y a eu
+du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dgager, il tait prs de
+perdre connaissance. Nous l'avons apport ici pendant que les autres
+continuaient mettre la grande classe en droute, et nous ne sayons que
+faire pour lui rendre le sentiment.
+
+--Vite un mdecin! s'cria le matre, s'adressant un garon de classe.
+Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main
+ Paul, Louis et Jacques. Quant ces mchants garnements, ils
+recevront leur punition.
+
+Le matre d'tude tait parvenu rtablir l'ordre; la grande classe,
+honteuse et alarme, l'oeil morne et la tte baisse, s'tait range
+d'un ct de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante,
+s'tait place en face, la tte haute, les yeux brillants.
+
+--Messieurs, dit le matre s'adressant la classe moyenne, vous vous
+tes comports bravement, avec humanit et gnrosit; vous avez, comme
+preuve de ma satisfaction, une leve gnrale de mauvais points.
+
+Cette annonce fut reue avec enthousiasme par des cris de:
+
+--Vive Monsieur le chef de la pension!
+
+Se tournant ensuite vers la grande classe:
+
+--Messieurs, leur dit-il, vous vous tes conduits comme des barbares et
+des lches! (Un frmissement de colre se fait sentir dans l'auditoire.)
+Oui, Messieurs, comme des lches, rpta le matre avec force. Vous vous
+tes mis douze contre un; vous avez us lchement et cruellement d'un
+moyen barbare en lui-mme, et que des garons de coeur et d'honneur
+devraient repousser avec indignation. Vous vous tes sauvs devant une
+classe infrieure qui vous a battue et chass: elle, forte du sentiment
+gnreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment
+de votre propre dgradation. Messieurs Granier, Crpu et Dandin, vous
+tes chasss de ma maison; vous resterez consigns dans les cachots
+jusqu' ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de
+rclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le matre;
+je ne fais jamais grce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous,
+Messieurs de la grande classe, vous tes tous en retenue; jusqu' nouvel
+ordre; rentrez en tude, votre rcration est finies.
+
+La grande classe dfila en silence et se rendit l'tude; l'absence du
+matre leur permit de raisonner de l'vnement dont les rendait victimes
+leur'mchancet. Ils se disputrent, se reprochrent les uns aux autres
+de s'tre entrans, se dsolrent de la retenue qui pouvait les priver
+de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait
+un dner d'amis et de cousins; un troisime avait une soire de tours
+merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une
+loterie o tous les numros taient gagnants, et de fort beaux lots.
+D'autres frmissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincrement et
+s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces
+derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui tait rest silencieux, la
+tte cache dans ses main frappa tout coup du poing sur la table et
+s'cria:
+
+--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous
+mritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois
+mchants garons qui vont tre chasss (et j'en suis trs content), nous
+n'avons que des retenues, des pensums, des rprimandes; je ne sais si
+cela vous arrange, vous, mais moi, je dclare, que tout cela m'ennuie et
+que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'tais, un bon lve,
+un brave garon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dnoncs. Il a eu
+raison; c'est...
+
+--C'est un pestard et un lche! je ne le regarderai de ma vie! s'cria
+un lve furieux.
+
+--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnte garon. Les lches,
+c'est nous, comme a dit le matre.
+
+--Ah a! vas-tu fouiner, capon?
+
+--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et
+je pense ce que je dis.
+
+--Imbcile! dit l'lve en levant les paules.
+
+Hector ne rpondit pas; il prit du papier et se mit crire. Les
+autres, aprs quelques instants de discussions, de gmissements et de
+regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnrent d'tre mieux, faits
+que d'habitude; les leons apprises et bien sues; le silence fut gard
+plus exactement que jamais. Le matre d'tude n'eut pas un mauvais point
+ marquer.
+
+Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en
+tude, le garon de classe courait toutes jambes chercher le mdecin,
+qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant
+quelques haltes, soit au caf, soit au cabaret, quand il rencontrait un
+ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce
+temps. Innocent se remettait petit petit de sa frayeur et de son
+vanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air pleins
+poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effar, voulut
+marcher, et serait retomb si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu;
+il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir
+articuler une parole.
+
+Le matre et le matre d'tude Herv firent approcher un banc, sur
+lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorges d'eau
+frache et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes,
+le front et le visage. Il revint compltement lui, et, quand il put
+parler, il remercia vivement les lves qui lui donnaient des soins, et
+fondit en larmes.
+
+--C'est bon cela, dit le matre, c'est une dtente. Laissez-le pleurer
+c'est trs bon.
+
+Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement,
+et, se tournant vers le matre, il le remercia de ses bonts; il en fit
+autant au matre d'tude; puis il demanda aux lves ce qui tait arriv
+depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauv et o taient
+ses ennemis.
+
+Paul lui expliqua ce qui s'tait pass; le matre complta le rcit et
+fit un grand loge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de
+continuer le protger.
+
+--Tu peux tre tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de
+pension renvoie les trois mchants qui montaient toujours les mauvais
+coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on
+voulait te tourmenter, nous sommes l. C'est que nous avons gagn l une
+fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!
+
+--Nous sommes les zouaves du collge! s'cria Louis.
+
+--C'est a! 3 zouaves! rpondit Jacques.
+
+--Mon pauvre garon, tu devrais aller l'infirmerie prendre un bain de
+pieds et te coucher, dit le matre d'tude.
+
+--Oui Monsieur, rpondit Innocent en se levant.
+
+Ses amis demandrent la permission de le conduire jusqu' l'infirmerie
+et de le recommander l'infirmire. Le matre y consentit, et Innocent
+et son escorte firent une entre, triomphale et bruyante l'infirmerie.
+Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-l; ils racontrent
+ l'infirmire ce qui tait arriv Innocent; le rcit trana, fut
+recommenc dix fois; enfin, la classe moyenne fut oblige de se rendre
+l'tude, et Innocent resta seul. Il tait dans son lit, seul, bien seul:
+personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmire
+allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas
+Innocent Il acheva tristement la journe, dormit mal, se leva le
+lendemain aprs la visite du mdecin, qui dclara qu'il avait eu plus de
+peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vsicatoire, ni
+dite, ni purgation. On lui apporta manger; il mourait de faim, et
+il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais
+l'infirmire fut inflexible. Innocent passa encore une triste journe
+sans aucune occupation. Quelques lves de la moyenne vinrent le voir
+pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques
+lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux
+croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec dlices;
+l'infirmire ne s'en aperut qu' la dernire bouche: il n'y avait plus
+rien, confisquer; elle gronda, menaa de se plaindre. Innocent se
+fcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction relle
+de la journe. Le second jour, qui tait dimanche, il allait si bien
+qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le
+chercher. Mais, hlas! personne ne vint! Les lves taient tous partis,
+except la grande classe, condamne la retenue, et Innocent restait
+l: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pens lui.
+
+
+
+XII
+
+LE PARLOIR
+
+Aprs dner. Innocent s'tait retir tristement dans un coin de la cour,
+lorsqu'il entendit appeler:
+
+Monsieur Gargilier, au parloir!
+
+Ses yeux brillrent, et il s'lana vers la porte qui menait au parloir.
+En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de
+Cozrgbrlewski.
+
+--Simplicie, Prudence, s'cria-t-il avec un accent de joie qui les
+surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz.
+Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?
+
+SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te
+prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?
+
+INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste
+d'tre seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intresse
+vous!
+
+SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous tes prs de cent ici.
+
+INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant
+on est comme si on tait seul.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous
+pas aimer tre sans soeur et sans bonne femme?
+
+INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul.
+
+SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir Paris et
+en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?
+
+INNOCENT.--Tu as ma tante, toi.
+
+SIMPLICIE.--Oui, c'est agrable, ma tante! Elle me donne des soufflets,
+elle me gronde. Je la dteste.
+
+INNOCENT.--Tu as Prudence.
+
+SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma
+socit.
+
+INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.
+
+INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.
+
+SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner Gargilier, comme je
+serais contente!
+
+INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu?
+
+SIMPLICE.--A rien; je m'ennuie.
+
+INNOCENT.--Et toi. Prudence?
+
+PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas.
+Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide la
+cuisine, je promne Mam'selle.
+
+INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.
+
+SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien?
+
+INNOCENT.--Rien.
+
+SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait
+beaucoup en pension.
+
+INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce
+que j'ai t malade.
+
+PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.
+
+INNOCENT.--Ils m'ont press, j'ai manqu touffer je suis tomb sans
+connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont dlivr.
+
+PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?
+
+Innocent, enchant d'exciter la compassion, raconta longuement la
+pousse dont il avait t victime et le renvoi des trois lves qui
+avaient excit les autres et qui avaient dirig la presse. Simplicie
+admirait plus le courage des dfenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait
+son frre. Quand il eut fini son rcit. Prudence pleurait chaudes
+larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air froce, serrait les
+poings et rptait:
+
+--Si moi l, moi aurais tu tous, comme Ostrolenka. Brigands,
+sclrats, btes brutes!
+
+Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: Voil ce que
+c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu tre en pension!... et voil
+ce que tu as gagn ton pensionnat.
+
+INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces
+garons taient si mchants!
+
+PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces
+mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pices.
+
+INNOCENT.--Le matre a chass les trois plus mchants; les autres
+n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me dfendront contre les
+grands.
+
+COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela.
+
+INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lches! lches!
+
+Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux lves de la grande
+classe entrrent au parloir. Coz s'lana vers eux:
+
+--Vous, quelle classe? petit ou grand?
+
+--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.
+
+--Ah! vous grande! vous lches! vous presser M. Nocent? Voil pour
+grands, voil pour lches, voil pour presser.
+
+Et chaque voil fut accompagn d'un moulinet de bras et de jambes qui
+terrassa les lves avant qu'ils eussent pu se reconnatre. Prudence
+applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait bahi; Coz, les poings
+menaants, regardait avec un sourire satisfait les deux lves tendus
+ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.
+
+Quand ils furent debout, ils jetrent Coz un regard menaant et
+quittrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait
+grands pas en long et en large dans le parloir.
+
+INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont tre furieux contre moi.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Eux lches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits
+faire peur aux grands.
+
+--Certainement que vous avez trs mal fait. Monsieur Coz, reprit
+Simplicie avec aigreur, ces jeunes lves ont l'air trs bon et vous
+avez t trs grossier pour eux.
+
+COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir
+lches, grands comme petits.
+
+SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui
+dimanche.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups,
+c'est mieux.
+
+--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les.
+paules.
+
+--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit
+Prudence aprs une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous
+dnerez, et le soir Coz vous ramnera.
+
+INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchant; mais il faut une
+permission.
+
+PRUDENCE.--Et comment faire?
+
+INNOCENT.--Je vais aller, la demander au matre. Attendez-moi, je vais
+revenir.
+
+Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond
+dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie rptrent ce cri, Innocent
+tait noir comme un ngre; sa tte, son visage, ses habits, ses mains
+taient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continurent tous
+quatre crier pendant que la porte, reste ouverte, laissait voir des
+ttes d'lves qui apparaissaient et se retiraient aussitt; les clats
+de rire de la cour rpondaient aux cris de dtresse du parloir.
+Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit
+prcipitamment pour aller chercher les matres. Ils ne tardrent pas
+accourir et tmoignrent leur colre en voyant cette nouvelle mchancet
+des lves. Les deux grands que Coz avait si bien rosss avaient pris
+conseil de leurs camarades et avaient dcid que Coz ou Innocent
+recevrait le grand baptme; ils taient alls accrocher un pot de
+cirage une ficelle au-dessus de la porte, de faon que la porte, en
+s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui
+sortirait la premire. Ils taient bien srs que ce serait Innocent
+ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se
+vengeraient ainsi de la vole de coups que Coz leur avait donne.
+
+Les matres emmenrent Innocent dans la cuisine, o on le savonna
+l'eau chaude des pieds la tte. Prudence avait voulu le suivre et
+donner ses soins son jeune, matre. Simplicie et Coz taient rests
+au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excit la
+colre des lves en les injuriant et en les battant sans aucun motif.
+Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les
+accusations malveillantes de Simplicie.
+
+Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptme au
+cirage, et vtu de sa plus belle redingote tranante, de son plus large
+pantalon la mamelouk,, de sa plus longue cravate cornes menaantes,
+et de ses bottes vernies grands talons. Prudence tait fire de la
+toilette de son jeune matre; Innocent tait si content de sortir avec
+ses plus beaux vtements, qu'il ne songeait plus sa teinture si
+rcente. Le matre, qui pensait l'honneur de sa maison, restait sombre
+et mcontent; il dit Prudence et Simplicie de ne pas s'alarmer
+du tour qu'on avait jou Innocent, qu'il punirait svrement les
+coupables afin que chose pareille ne recomment pas. Simplicie balbutia
+quelques paroles de remerciement, Prudence fit rvrence sur rvrence,
+Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.
+
+Le matre entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et
+demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule rponse
+de la classe,
+
+--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le matre,
+toute la classe est consigne jusqu' ce qu'ils se soient dclars; pas
+de rcrations, pas de promenades. Le matre se retira: Les lves se
+regardrent avec, anxit, et tous entourrent Grgoire et Honor, les
+deux meneurs.
+
+--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest
+joliment aimable ce que vous faites l! Nous allons tous tre enferms
+parce qu'il vous plat de vous faire rosser et de vous venger sur ce
+grand dadais de Gargilier. Ce garon est un porte-malheur. Il nous a
+donn plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions
+eu dans toute l'anne.
+
+GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu
+noirci! Il n'a pas eu ce qu'il mritait je dteste ce Gargilier.
+
+LES LVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui
+nous a fait consigner.
+
+GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honor et moi nous
+avons parl du grand baptme.
+
+UN LVE.--Oui, mais nous n'avons pas attach le pot de cirage.
+
+UN AUTRE LVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas
+se mettre en guerre avec vous.
+
+LES LVES.--Vous allez vous dclarer, et ds ce soir, avant la
+rcration; sinon, vous aurez les petites et les grandes misres,
+soyez-en srs.
+
+Grgoire, et Honor s'loignrent pour se consulter, pendant que
+les lves continurent s'agiter et dlibrer sur les vexations
+auxquelles seraient soumis les coupables. On dcida que leurs pupitres
+seraient bouleverss, leurs copies dchires, leurs livres tachs
+d'encre, leurs lits inonds, leurs chaussures enleves, leurs brosses
+cheveux brles, leurs provisions de bouche saupoudres de terre et de
+cendre, leurs cheveux tirs, leurs oreilles, allonges, leurs habits
+dchiquets, et quelques autres inventions aussi mchantes. Quand on
+rentra dans les salles d'tude, Grgoire et Honor, qui avaient appris
+par leurs camarades la dcision prise contre eux, jugrent prudent de
+se dclarer, et ils prirent le matre d'tude d'aller dire au chef de
+pension qu'ils taient les seuls coupables du tour jou Innocent.
+Le matre d'tude les engagea y aller, eux-mmes et leur donna une
+permission de sortie de classe.
+
+--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'tude? leur
+demanda rudement le matre en les voyant entrer.
+
+Les deux lves prsentrent leur permission et balbutirent une phrase
+pour expliquer que c'taient eux qui avaient accroch le pot de cirage
+la porte du parloir.
+
+--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vrit; votre
+punition en sera plus lgre. Au lieu de vous renvoyer de ma maison,
+comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre
+aveu, je me borne vous mettre en demi-retenue de rcration pendant
+trois jours, et vous priver de la promenade au bois de Vincennes,
+jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez M. Herv ce papier qui
+lve la retenue de la classe.
+
+Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce
+jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pnibles et
+moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des
+sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent souffrir, et
+que nous aurons encore occasion de signaler.
+
+
+
+XIII
+
+LA SORTIE
+
+Innocent partit enchant de se retrouver avec les siens. Il n'attendit
+pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre quatre l'escalier de
+sa tante Et se prcipiter dans le salon, o elle jouait sur son violon
+une symphonie de Beethoven, accompagne par la flte de Boginski.
+
+--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'cria Innocent en se
+jetant son cou, sans gard pour la symphonie, le violon et l'archet.
+
+MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon
+violon; tu as manqu briser mon meilleur archet, et tu nous as
+interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la
+bmol.
+
+INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'tais si content de vous voir!
+
+MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me
+connais peine.
+
+INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai
+regrette plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.
+
+MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garon,
+mais que tu dtestes la pension. Te voil donc sorti?
+
+INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journe avec vous.
+
+MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empcher ma
+musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie
+et reviens pour dner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante
+pianissimo, con amore, maestoso_!
+
+A peine eut-elle tir quelques sons du violon, qu'une nouvelle
+interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha
+sans voir sur la queue du chat, demi-couch sur le ventre du chien. La
+douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les
+griffes de ses quatre pattes s'enfoncrent dans la peau du chien, qui,
+bondissant son tour, s'lana sur le chat, puis sur Innocent: le chat
+le ret coups de griffes, Innocent coup de pied. La tante s'lana
+sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle
+lana l'amour des chats l'autre bout de la chambre et d'un coup de
+poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le
+chat se blottit sous un canap, le chien se rfugia derrire un rideau,
+et Mme Bonbeck revint prs de Boginski, son archet cass la main,
+jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tchant de le
+remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en rserve, et pestant
+contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski
+ne disait rien, mais cherchait la calmer en l'approuvant du geste,
+du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon tat
+l'archet cass. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaait, Innocent
+et Simplicie demandrent Prudence de sortir pied pour se promener et
+pour viter la tante jusqu'au dner. Prudence, toujours aux ordres de
+ses jeunes matres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois
+accompagns du fidle Coz.
+
+Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz,
+qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur
+dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchante de se donner une
+si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les
+enfants.
+
+Ils marchrent longtemps et toujours droit en avant. Ils taient arrivs
+sans le savoir aux Champs-Elyses; c'tait pour eux un spectacle
+magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux
+divers, les Guignols et autres thtres leur causaient une admiration
+telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la
+foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de
+vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrtaient, regardaient! Ils
+s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle
+et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur
+demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se
+retournrent pour en demander Prudence. Point de Prudence, ils taient
+seuls.
+
+--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.
+
+--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si
+vous n'avez pas de quoi les payer?
+
+--Nous croyions que ma bonne tait avec nous.
+
+--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promne avec sa bonne!
+Tout cela est bel et bon, mon brave garon, mais il me faut mes six
+sous, et je saurai bien vous les faire dgorger.
+
+Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule
+les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour
+les enfants. La femme les tarabustait, les menaait de les faire arrter
+comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent
+par pleurera et appeler leur secours Coz et leur bonne.
+
+--a n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne
+femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de
+quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!
+
+--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils
+n'ont pas d'argent, ils ont des vtements; ceux du garon sont assez
+grands pour en vtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour
+mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote.
+Voyons, mon garon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien
+tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.
+
+--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se
+sauvant de chaise en chaise.
+
+--Au secours! rptait Simplicie courant aprs son frre.
+
+--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.
+
+--Ils veulent me voler six sous! cria la femme.
+
+--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.
+
+--Rendez cette femme les six sous que vous lui avez vols, mauvais
+garnements, dit le sergent de ville.
+
+--Nous n'avons pas vol; nous n'avons pas d'argent pour payer ses
+chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.
+
+Aprs quelques informations prises de droite et de gauche, le servent
+de ville dclara la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa
+protection.
+
+--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants
+ont sans doute leurs parents Paris; en sachant leur adresse, vous
+rentrerez toujours dans vos six sous. O demeurez-vous, mon garon?
+
+--Je loge la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma
+tante, Mme Bonbeck.
+
+Le sergent de ville sourit; la foule clata de rire nom significatif,
+
+--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs la bonne femme.
+
+--O demeure votre tante? demanda le sergent de ville.
+
+--Rue Godot, rpondit Innocent
+
+--Quel numro?
+
+--Je ne sais pas, j'ai oubli.
+
+--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le
+sergent de ville.
+
+--Mous reconnatrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un
+fiacre qui nous y mnera.
+
+--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmnera, mais
+ne vous mnera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'cria Innocent clatant en
+sanglots.
+
+Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de
+vrit, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fcheux,
+et qu'il les mnerait lui-mme rue Godot.
+
+--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai
+pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les
+jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui rponds des six
+sous qu'on vous doit.
+
+Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener
+Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut
+spare violemment, et une femme perdue, suivie par un homme mine
+trange, s'lana dans le cercle au milieu duquel se tenaient le
+sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de
+chaises, fit trbucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.
+
+--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes matres, faut-il que j'aie eu
+ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous tiez
+accuss de vol par une mchante crature qui...
+
+--Qu'est-ce dire, mchante crature? interrompit la loueuse avec
+colre. Crature vous-mme, et mauvaise crature, encore!...
+
+--J'ai retrouv mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du
+tout, rpondit Prudence avec majest.
+
+--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse
+d'enfants, coureuse, de promenades!
+
+--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modration, dit le
+sergent.
+
+--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes matres! pardonnez-moi ma
+distraction; Je ne sais o j'avais la tte d'avoir pu vous perdre de vue
+une seule minute! Je n'ai pas cess de courir et de vous appeler depuis
+que je vous ai perdus.
+
+Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus
+la loueuse de chaises, ni ses injures; elle questionnait les enfants,
+coutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule
+s'attendrissait et laissa clater un murmure de dsapprobation quand la
+loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda imprieusement
+ses six sous.
+
+--Quels six sous? que voulez-vous encore?
+
+--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.
+
+Le sergent de ville expliqua Prudence la rclamation de la loueuse.
+Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre
+ la femme, en lui disant avec svrit:
+
+--Les voil, ces six sous pour lesquels vous avez insult mes pauvres
+jeunes matres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le
+prdis.
+
+La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha
+sans rpondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une
+main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour
+retourner la maison, non sans avoir remerci encore le sergent de
+ville de la protection qu'il avait accorde ses jeunes matres. Le
+Polonais tait honteux d'avoir si mal rempli son rle.
+
+--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire tante
+et camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oubli regarder
+enfants, avoir regard chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait.
+Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie
+rien dire du pauvre Coz.
+
+PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes
+matres non plus, c'est ma faute plus que la vtre, moi la bonne, moi
+qui les ai levs, C'est moi qui suis coupable.
+
+INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus
+coupables que toi; nous marchions, nous nous arrtions sans penser toi
+et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas
+ma tante; elle serait probablement, en colre.
+
+SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.
+
+COZRGBRLEWSKI.--Et moi chass; et n'avoir plus chambre ni dner; garder
+seulement trente sous, donns par le gouvernement; c'est pas assez pour
+tout acheter, tout payer.
+
+PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade
+ne sauront pas un mot de l'affaire. Dpchons-nous pour ne pas tre en
+retard. Mme Bonbeck n'aime pas attendre.
+
+
+
+XIV
+
+POLONAIS RECONNAISSANTS
+
+Ils se dpchrent si bien qu'ils arrivrent la maison juste temps
+pour dner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz
+et Prudence, qui avaient longtemps couru la recherche des enfants,
+taient rouges et suants; il allrent chacun chez soi pour changer de
+linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela
+et il accourut dans la salle manger; o Mme Bonbeck se mettait table
+avec Boginski et les enfants.
+
+MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous
+avez! Plus rouge que vos cheveux! O avez-vous t pour vous mettre en
+cet tat?
+
+COZ.--Moi pas rouge, Mme Bonbeck; moi pas tat, moi comme toujours.
+
+MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous
+tes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir
+pourquoi vous tes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir
+pourquoi vous tes rouge.
+
+COZ.--Moi peux pas savoir, Mme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie,
+qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce
+qu'il a chaud probablement.
+
+MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud?
+
+SIMPLICIT.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait
+chaud.
+
+MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la mme rponse: Je ne sais pas,
+ma tante. Innocent, mon garon, tu n'es pas dissimul, toi; et tu vas
+me dire pourquoi Coz est si rouge.
+
+INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a
+tellement serr sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.
+
+MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbcile, veux-tu lcher
+ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!
+
+Coz ne rpondit pas, il tait stupfait de l'invention d'Innocent et il
+n'prouvait, nullement le besoin de dnouer sa cravate.
+
+--Entt! coquet! s'cria Mme Bonbeck en se levant de table et se
+dirigeant vers Coz, attends, mon garon, je vais te faire respirer
+librement.
+
+Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dgager, tira
+en arrire; la cravate se dnoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck;
+on vit alors, la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de
+chemise et qu'au bas de la cravate tait attach un morceau de papier
+formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperut la premire du dnment
+du malheureux Polonais.
+
+--Pauvre garon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous
+manquiez de linge? Et vous, Boginski, tes-vous aussi pauvre que Coz?
+
+Boginski ne rpondit pas, rougit et baissa la tte. Mme Bonbeck examina
+sa cravate et vit qu'elle avait galement un morceau de papier comme
+celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la
+mangea en silence. Le reste du dner fut srieux. Mme Bonbeck servit
+les Polonais plus abondamment que de coutume. Aprs dner, elle appela
+Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la
+main quelques pices d'argent, rentra dans le salon, donna Coz de la
+musique graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne
+s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusrent examiner les outils
+graver et la manire dont Coz s'en servait, et fut assez agite pendant
+une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernire revint
+portant un gros paquet, qu'elle remit Mme Bonbeck. Le paquet fut
+ouvert, examin.
+
+MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voil pour vous
+apprendre venir dner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en
+leur jetant la tte deux paquets dont ils eurent quelque peine se
+dptrer.
+
+Ils ramassrent les effets pars sur le parquet, virent avec bonheur que
+chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois
+de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisrent
+plusieurs reprises, avec affection et respect.
+
+--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec motion; et une
+autre fois, quand vous manquerez du ncessaire, venez me le dire. Je ne
+laisserai pas dans le besoin des cratures humaines chasses de leur
+pays par un abominable Nron.
+
+Boginski et Coz essuyrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de
+mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgr eux; Mme
+Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:
+
+--Allons, allons, s'cria-t-elle avec gaiet, nous voici mme de
+trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je
+veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens
+heureux.
+
+--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie mi-voix.
+
+--Ni la mienne, ajouta Innocent de mme en soupirant.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez l-bas, vous autres?
+Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde
+soit heureux.
+
+INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je
+ne suis pas heureux parce que je vis loign de vous dans cette horrible
+pension o je m'ennuie mourir.
+
+MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garon? tu as voulu
+faire ta tte, et voil. C'est bien tout de mme, ce que tu dis l.
+Nous arrangerons cela; j'crirai mon frre Gargilier; nous te tirerons
+de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la
+moue?
+
+SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
+
+MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus
+impatientante. Je ne sais pas, ma tante. Pourquoi ne dis-tu pas comme
+ton frre? A la bonne heure, celui-l. Il parle et parle trs bien.
+Tiens, j'ai une furieuse dmangeaison de te donner une paire de claques.
+Va-t'en. Vrai je ne rponds pas de moi; la main me dmange.
+
+Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se
+soustraire aux envies fcheuses de sa tante et courut se jeter sur une
+chaise dans sa chambre; elle rflchit tristement la vie qu'elle
+menait Paris: pas un plaisir, pas mme de repos, et beaucoup de
+contrarits, de peines et d'ennuis. Elle commena reconnatre le vide
+que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur
+tendresse; leur dvouement lui apparut sous son vrai jour; elle se
+trouva ingrate et mchante; elle sentit combien elle les avait blesss,
+chagrins; elle pensa avec effroi au temps considrable qui lui restait
+encore vivre loin d'eux et prs d'une tante qu'elle redoutait; Aprs
+quelques hsitations elle se dcida crire sa mre et la prier de
+la laisser revenir Gargilier.
+
+Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le
+garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut charg de le ramener au collge,
+o il fut reu par l'annonce d'une retenue de rcration pour n'tre pas
+rentr la veille. Il eut beau rclamera le matre d'tude lui rpondait
+toujours: C'est le rglement! je n'y puis rien changer. Il se soumit
+en pleurant et, de mme que Simplicie, rflchit avec douleur aux
+douceurs de la vie de famille dont il s'tait priv, et aux ennuis
+pnibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il
+rflchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure
+matinale du lever, la nourriture mauvaise et insuffisante, la
+tyrannie des lves, la longueur des leons, aux punitions infliges
+pour la moindre ngligence, et il se repentit amrement d'avoir forc
+son pre l'envoyer dans cette maison d'ducation.
+
+
+
+XV
+
+LA POLICE CORRECTIONNELLE
+
+Quelques jours aprs la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table
+avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle
+chemise carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effare,
+prsentant d'une main tremblante un papier sa matresse. Mme Bonbeck
+prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa
+chapper un juron et, se tournant vers les Polonais:
+
+--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous trane
+en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme
+Courtemiche et son chien.
+
+--Ha! ha! ha! rpondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce
+n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien,
+mchante bte. Coz et moi avoir jet chien par la fentre, puis Mme
+Courtemiche avec chien; voil tout.
+
+MADAME BONBECK.--Comment, voil tout? Mais c'est norme! Avec une femme
+furieuse qui veut plaider, vous serez condamns l'amende, la prison.
+
+BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent;
+prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre
+Polonais habitus mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer
+des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec
+attendrissement les mains rides de sa bienfaitrice; qui clata en
+sanglots.
+
+MADAME BONBECK.-Mon pauvre garon! hi! hi! hi! je suis dsole! hi!
+hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous
+interrogera. Le papier dit que c'est une heure, hi! hi! hi! J'irai
+avec vous, mon ami, je vous protgerai; et le pauvre Coz aussi; car il
+est galement appel devant le juge d'instruction.
+
+A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra perdue.
+
+--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame!
+faut-il que J'aie vcu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes
+matres! ils ne peuvent pas aller l-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est
+impossible! Mes pauvres jeunes matres!
+
+MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arriv? Parle donc, parle donc,
+folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu?
+Vas-tu rpondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse
+d'importance.
+
+PRUDENCE.--Voil, Madame! Lisez! Mes jeunes matres et moi, appels
+devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir
+battu et jet sur la route Mme Courtemiche et Chri-Mignon.
+
+MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons
+tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous
+autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en
+dirai, ainsi qu' sa Courtemiche. Et j'emmnerai l'amour des chiens; il
+dbrouillera l'affaire, avec ce Chri-Mignon, qui me fait l'effet d'tre
+un vaurien, un animal fort mal lev.
+
+PRUDENCE.--Pour a oui. Madame! Mal lev tout fait! Grognon,
+querelleur, mchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'oppos de l'Amour.
+
+MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour?
+
+PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table.
+
+MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle
+l'amour des chiens; ce n'est pas son nom.
+
+PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais..,
+
+MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Prparons-nous pour le tribunal
+de demain. Raconte-moi bien en dtail ce qui est arriv.
+
+PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arriv que ce maudit
+chien a mang tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre
+mille.
+
+MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si
+tu tais chien, tu en ferais autant.
+
+PRUDENCE, pique.--a se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais
+pas l'honneur d'tre chien, et chien grognon, querelleur, mchant,
+voleur, je ne puis dire Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu
+cette chance-l.
+
+MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fcher. Prude; tu
+pourrais tre pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal?
+
+PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme a, j'ajouterai
+qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il tait grognon,
+hargneux.
+
+MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est
+que sa matresse ne l'avait pas lav; s'il montrait les dents, c'est
+qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il tait grognon,
+c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a
+son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser.
+
+PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses toutes les sottises de
+cet animal, je n'ai plus rien dire.
+
+MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arriv;
+Prude parle comme une crcelle, sans rien dire,
+
+BOGINSKI.--Voil, Mme Bonbeck. Chien mauvais; matresse mchante,
+colre; donne claques terribles M. Innocent. Mme Prude crier. Moi
+punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier;
+vouloir battre tous, crever oeil tous. Diligence arrter; camarade et
+moi, prendre Courtemiche pousser la porte; Courtemiche grosse, pas
+passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche
+tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence
+repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes Courtemiche. Voil.
+
+MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une
+voiture et sa route jusqu' Paris.
+
+BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent.
+
+MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche,
+il faut faire de l'argent.
+
+BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment?
+
+MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis,
+je ne vous laisserai pas pourrir en prison.
+
+Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restrent fort
+tranquilles; Prudence continua se dsoler, s'inquiter pour ses
+jeunes matres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitrent
+d'une sonate qu'elle s'acharnait corcher en mesures ou hors de
+mesures, pour s'chapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie
+resta dans sa chambre s'ennuyant, billant, pleurnichant et...
+regrettant Gargilier.
+
+Le lendemain Mme Bonbeck, escorte des Polonais, de Prudence et de
+Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais o se tenait
+la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait
+d'autres causes.
+
+Enfin on les introduisit dans la salle; leur entre causa quelque
+surprise, vu l'tranget des figures. Mme Courtemiche et Chri-Mignon
+occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur
+le banc des prvenus.
+
+Le prsident du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se
+font entendre. C'est Chri-Mignon qui rcuse le tmoin Folo.
+
+L'HUISSIER.--Silence, Messieurs!
+
+Chri-Mignon aboie avec fureur.
+
+LE PRSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant.
+
+Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche apaiser Chri-Mignon.
+
+LE PRSIDENT.--Mme Courtemiche et le nomm Chri-Mignon par l'organe de
+sa matresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nomms
+Prudence Crpinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais
+faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous
+reprocher aux prvenus.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruaut, mchancet,
+injustice, assassinat.
+
+LE PRSIDENT.--Prcisez votre accusation.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Mon prsident, je prcise en les accusant de tout
+ce qu'on, peut reprocher des tres face humaine, mais qui sont plus
+brutes que les brutes.
+
+LE PRSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus
+clairement.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon
+prsident. Ce sont des gens prir sur l'chafaud.
+
+LE PRSIDENT.--Si vous continuez ne vouloir rien dire de positif, on
+va passer une autre cause et renvoyer les prvenus de la plainte.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon prsident, renvoyez en prison,
+Mazas, Vincennes, a m'est gal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai,
+Chri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison?
+
+Chri-Mignon rpondit par un aboiement formidable auquel Folo rpliqua
+par un grognement sourd. Chri-Mignon, s'lana des bras de sa
+matresse, saute aux oreilles de Folo qui le reut avec un coup de dent.
+Chri-Mignon, exaspr par cette dfense inattendue, se jeta de nouveau
+sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.
+
+Pille, Folo! lui cria Mme Bonbeck, irrite de l'acharnement du
+caniche.
+
+Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que
+Chri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui
+donner le temps de se relever.
+
+Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient;
+les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient
+des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les
+applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empchaient la voix
+du prsident de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les
+chiens et remirent Mme Courtemiche son favori, mordu et reint; Folo
+alla recevoir les caresses de sa matresse et les flicitations de la
+foule.
+
+LE PRSIDENT.--Cette scne est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la
+dernire fois, expliquez-vous ou quittez l'audience.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une
+Cour qui laisse insulter, dvorer mon Chri-Mignon, mon ami, mon
+enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des
+sans-cervelle...
+
+LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous
+engage vous taire.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler,
+moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que
+c'est une honte, une humiliation pour le pays que je reprsente, d'tre
+traite comme je le suis par un tas de gens...
+
+LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la
+patience du tribunal.
+
+MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me
+touchez pas... Je veux leur dire... Ae! Ae! Ne me tirez pas... Je veux
+leur dire qu'ils sont un tas... Ae ae! au secours! l'assassin! Ne me
+poussez pas! Ae!...
+
+Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient
+appel main-forte et avaient russi faire sortir Mme Courtemiche et
+son chien. Mme Bonbeck, reste triomphante s'approcha du prsident, la
+grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poigne de
+main:
+
+--Bien jug, prsident! Vous tes un brave homme, saperlotte! Folo s'est
+sagement et bravement comport; l'autre est un lche, un chien, sans
+coeur et sans ducation. Bonsoir, prsident; je voua salue. Messieurs,
+et je vous prsente deux braves Polonais...
+
+BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes Ostrolenka, tuer
+beaucoup. Moi prier prsident faire donner pension plus grande; Mme
+Bonbeck bonne, trs bonne, mais pas riche; moi...
+
+--Emmenez ces gens, dit le prsident l'huissier; les prvenus sont
+aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie
+jamais eu juger.
+
+L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais
+salurent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut rsister. L'huissier
+essaya de lui prendre le bras.
+
+--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur mo, je vous
+fais dvorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice,
+c'est toujours la mme chose; nous la rendrions mieux nous deux.
+
+Avant que le prsident se ft dcid relever la phrase injurieuse
+de Mme Bonbeck, celle-ci tait partie comme une flche... suivie des
+Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernires effrayes et
+troubles.
+
+--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirs d'affaire; bravo,
+mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y
+allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien
+de rien du tout, montrer les dents mon beau et brave Folo, et sauter
+dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal
+digne de sa matresse. C'est rire, parole d'honneur!
+
+Ils rentrrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette
+affaire, qui aurait pu tre fcheuse pour les Polonais si elle avait t
+plaide par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck
+rgala Folo d'un poulet maigre pour le rcompenser de sa belle conduite.
+Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais
+comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck tait si fire de Folo et de
+quoi elle avait remerci, le prsident, pourquoi elle lui avait dit des
+injures en se retirant, et par quelle action d'clat Folo avait mrit
+un poulet. Les Polonais se couchrent satisfaits sans savoir de quoi,
+et s'veillrent le lendemain en esprant, sans savoir pourquoi, une
+augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.
+
+
+
+XVI
+
+UNE SOIRE CHEZ DES AMIES
+
+Quelques jours aprs la scne de police correctionnelle, Mme Bonbeck
+dit Simplicie de s'habiller pour aller passer la soire chez Mme de
+Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut
+appeler Prudence.
+
+--Vite, Prudence que je m'habille.
+
+PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?
+
+SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas carreaux.
+
+PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?
+
+SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pens la coiffure. Je n'en ai
+pas.
+
+PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien
+pommads, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.
+
+SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire Coz d'aller
+m'acheter une couronne de fleurs.
+
+PRUDENCE.--Oui, Mam'selle.
+
+Prudence courut chercher Coz, qui courut son tour faire l'emplette
+demande par Simplicie. Un quart d'heure aprs il rentra tout essouffl,
+apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.
+
+SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces normes fleurs? C'est beaucoup trop gros,
+trop grand.
+
+PRUDENCE.--Le marchand a dit Coz qu'on les portait comme a, que
+c'tait la grande mode.
+
+SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma
+tte. Prudence.
+
+PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte;
+ce sera magnifique.
+
+Prudence, ne sachant pas employer les pingles cheveux, se mit
+coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le dsir d'tre belle
+tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle
+regarda Simplicie avec admiration.
+
+--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait
+voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tte
+de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.
+
+Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs
+qui surmontait sa tte dj trop grosse et acheva de s'habiller.
+
+SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.
+
+PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester
+l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.
+
+SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est
+sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre
+sous mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de
+l'autre jour.
+
+La pauvre Prudence, un peu mortifie et chagrine mais toujours dvoue
+ses matres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix
+minutes, pare comme une chsse. Un grand bonnet breton, une croix la
+Jeannette un chle en foulard de coton, pliss la bretonne, une robe
+de laine raye rouge un tablier en laine noire, des souliers boucles,
+des bas ctes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie
+l'examina des pieds la tte, et fut contente, son amour-propre tait
+satisfait.
+
+--C'est bien, dit-elle; dis Coz d'aller chercher une voiture.
+
+Peu d'instants aprs, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le
+faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'leva entre
+Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz
+ l'antichambre. Claire laissa chapper un: Ah! involontaire
+l'apparition de cette toilette singulire. L'exclamation de Claire fit
+retourner une douzaine de cousines et d'amies qui taient runies dans
+le salon, et chacune rpta le Ah! de Claire; un sourire gnral
+succda ce premier moment de surprise. Simplicie avana pour dire
+bonjour ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une
+rvrence chacune d'elles. A la cinquime, Sophie s'cria:
+
+--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en crmonie comme une
+prsentation; Claire, mne la dire bonjour maman.
+
+Claire, touffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon ct.
+
+--Maman, dit-elle...
+
+--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner
+
+CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu!
+quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu dguis si ridiculement
+cette pauvre fille?
+
+CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette!
+Quelle ide bizarre! Ma pauvre Simplicie, Paris il n'est pas d'usage
+de se dguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore
+loin. tez tout cela, et gardez les vtements que vous avez sous cette
+robe de grand'mre qui ne vous va pas du tout.
+
+SIMPLICIE.--Mais, Madame...
+
+MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule.
+
+CLAIRE, _riant_.--Mais, maman...
+
+MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le
+monde rit de votre dguisement.
+
+Simplicie rougit et parut agite; elle venait de comprendre le ridicule
+de sa mise.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? tes-vous
+souffrante?
+
+Simplicie ne rpondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui
+o taient les enfants; elle les trouva riant tous aux clats; le rire
+gagna Claire, malgr ses efforts pour garder son srieux; Marguerite
+et Sophie chuchotaient et riaient se tordre. Simplicie, honteuse,
+dsole, restait debout, tte baisse, plus ridicule encore par le
+contraste de ses pivoines normes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa
+mine piteuse et ses yeux larmoyants.
+
+CLAIRE.--On s'est moqu de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et
+vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ter ces fleurs horribles; vous
+serez dj moins drle.
+
+MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret;
+ce ne sera pas long.
+
+Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire
+une pivoine.
+
+SIMPLICIE.--Ae vous m'arrachez les cheveux.
+
+SOPHIE.--J'ai peine tir; je n'ai touch qu'une pivoine, une belle,
+par exemple.
+
+Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.
+
+MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc ces pivoines? On ne peut pas les
+dtacher des cheveux!
+
+--C'est cousu! s'cria Sophie.
+
+--Cousu! rptrent les enfants, en se poussant pour voir,
+
+SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!
+
+Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputrent la
+tte de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.
+
+Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien
+que, peu d'instants aprs la couronne de pivoines put tre enleve; mais
+hlas! avec un accompagnement formidable de cheveux,
+
+Claire poussa un cri. Simplicie leva la tte et vit les pivoines avec
+une frange de ses cheveux.
+
+SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux!
+
+Et, se levant avec prcipitation, elle courut une glace, o un
+spectacle dplorable s'offrit ses regards; sa tte ressemblait une
+tte de loup: ses cheveux, coups en brosse, se dressaient de tous
+cts; partout des mches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait
+immobile et consterne. Se retournant enfin avec colre:
+
+--Vous tes des mchantes, Mesdemoiselles; c'est exprs que vous m'avez
+rendue affreuse et ridicule.
+
+MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'tes pas plus qu'avant, Mademoiselle;
+et ridicule, vous l'tes moins que vous ne l'tiez.
+
+SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abm mes fleurs et mes
+cheveux.
+
+VALENTINE.--C'est par charit pour qu'on ne se moque pas de vous toute
+la soire.
+
+SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous o l'on se moque de moi; Gargilier
+et chez ma tante, personne ne s'en moque.
+
+SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin
+de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons t vous chercher?
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invite?
+
+MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous
+consoler de votre aventure de l'autre jour.
+
+CLAIRE.--coutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes trs fches
+de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de
+peigne, il ny paratra pas.
+
+SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez
+le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.
+
+CLAIRE--O est votre bonne?
+
+SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me
+recoiffer.
+
+Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se
+rendre l'appel de sa jeune matresse. Elle poussa un cri d'effroi en
+voyant la tte hrisse de Simplicie, dpouille de ses belles pivoines.
+
+SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont
+fait par jalousie de mes pivoines.
+
+PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles
+demoiselles! Pas possible!
+
+SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coups.
+
+--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle
+Simplicie! Je n'aurais jamais cru...
+
+CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie
+que nous avons coup si maladroitement les cheveux de votre pauvre
+Simplicie; nous avons t maladroite en voulant la dbarrasser de sa
+couronne de pivoines, qui tait ridicule.
+
+PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'tait pourtant bien joli; je les avais
+cousues bien solidement, et a faisait bon effet sur la tte de
+Mam'selle.
+
+Tout en parlant, Prudence dfaisait les nattes de sa jeune matresse;
+on lui avait apport un peigne et une brosse. Quand tout fut dfait, il
+n'en resta pas le quart sur la tte de Simplicie; presque tout tait
+coup. Simplicie pleurait, Prudence se dsolait, les enfants taient
+consterns, quoique Simplicie n'inspirt pas beaucoup de compassion.
+
+--Que faire? s'cria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander
+ maman de venir voir.
+
+Claire courut raconter sa mre ce qui tait arriv. Mme de Roubier ne
+fut pas fche de cette leon donne la vanit de Simplicie; elle alla
+juger par elle-mme, avec ses soeurs, A et amies, de l'tendue du dgt;
+elle sourit de la figure trange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur
+seul pouvait trouver un remde l'ouvrage de ces demoiselles. Elle
+sonna, dit un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et
+consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer la Caracalla,
+avec les cheveux courts et friss partout. Le coiffeur arriva sourit,
+coupa les mches restantes, retailla les cheveux mal coups, mit les
+fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frise comme
+un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa
+bonne humeur. La soire se passa plaisanter sans mchancet de la
+msaventure de Simplicie, quelques pointes lances par Marguerite et
+par Sophie piqurent lgrement Simplicie, mais elle ne les comprit
+pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gteaux, du th des sirops
+terminrent la soire. Quand Simplicie prit cong de Mme de Roubier,
+celle-ci lui dit:
+
+--Ma chre enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez
+habille simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est
+pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement,
+de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier
+soi-mme, et ne pas chercher tre mieux que les autres. Je suis fche
+que vos cheveux soient au panier au lieu d'tre rests sur votre tte,
+mais la faute en est votre mauvais got et votre vanit.
+
+Simplicie rougit, ne dit rien, mais se rvolta dans son coeur contre
+le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondment sur une
+banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une
+chaise. On eut de la peine rveiller le pauvre Coz; il courut chercher
+un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au
+domicile de Mme Bonbeck. Simplicie tait loin de s'attendre l'orage
+qui avait grond en son absence et qui devait clater au retour sur sa
+tte frise la Caracalla.
+
+
+
+XVII
+
+COLRE DE MADAME BONBECK
+
+Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck
+attendait au salon que Boginski et revtu les beaux habits qu'elle lui
+avait fait faire; elle-mme avait fait une toilette soigne; ses cheveux
+gris taient orns d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe tait en
+soie broche d'meraude; ses mains rides taient caches par des gants
+blanc en peau de daim, et ses pieds taient chausss de bas chins et
+de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement.
+Boginski entra, bien peign, bien cravat, bien habill.
+
+--C'est bien, mon ami, lui dit-elle aprs l'avoir inspect, vous tes
+trs bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prtes et envoyez
+chercher un fiacre.
+
+Boginski revint la mine effare.
+
+Mme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.
+
+MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! O partis?
+
+BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mme Bonbeck. Trouv personne, chambre vide.
+
+MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai dj dit de ne pas toujours rpter
+Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence
+Je vais lui laver la tte d'importance. A-t-on jamais vu une sotte
+pareille, qui laisse courir cette pronnelle avec ce Polonais roux!
+
+Boginski avait disparu aussitt aprs avoir reu l'ordre de chercher
+Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.
+
+BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!
+
+MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misrable! Je lui
+donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre l'avenir! Ah! elles
+croient qu'on peut se moquer de moi et me planter l comme une vieille
+guenille! Elles croient quelles iront en soire et que je resterai
+garder la maison! Et qu'allons-nous faire prsent, mon ami? O aller
+pour nous amuser?... Mais parlez-donc. O voulez-vous que j'aille?
+
+BOGINSKI--Moi peut mener Mme, B.... (Boginski s'arrte temps) au caf
+Musard. Trs joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement...
+
+MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme!
+
+BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entre.
+
+MADAME BONBECK.--Je payerai, imbcile! Donne-moi le bras et viens.
+
+Mme Bonbeck, cumant de colre, saisit le bras de Boginski terrifi,
+descendit l'escalier quatre quatre, traversa, les rues, longea les
+trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter
+contre un homme qui avait un cigare entre les dents.
+
+Doucement, la belle, dit l'homme en tendant les bras et lui barrant
+le passage.
+
+Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui tait un peu pris
+de vin et qui, dans l'obscurit, croyait reconnatre sa soeur qu'il
+attendait, voulut l'attirer sous le rverbre pour se montrer elle.
+
+Lchez-moi! cria Mme Bonbeck.
+
+L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit
+le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le
+ruisseau en s'criant:
+
+Gredin!
+
+Le rverbre clairait en ce moment le visage furibond et la personne
+trange de Mme Bonbeck.
+
+L'homme se recula pouvant en criant:
+
+Le diable!
+
+--A ce cri, la foule ne tarda pas s'amasser; Boginski, embarrass de
+l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.
+
+--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et
+ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un
+tas de lches et de gredins!
+
+Mme Bonbeck s'tait recule d'un pas sur le trottoir et s'tait mise
+en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'tait
+esquiv, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.
+
+--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose
+m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous tes de braves gens
+Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous tes de bons enfants.
+
+Et Mme Bonbeck s'loigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras,
+laissant la foule bahie et grandement amuse des allures et du langage
+de la _vieille_.
+
+--Rentrons la maison, mon garon, dit Mme Bonbeck; cette scne m'a
+mue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux tre l quand
+cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun
+leur paquet.
+
+--Bonne Mme, dit Boginski de son air le plus clin, pas gronder fort
+Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude;
+lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mme; lui triste,
+triste, si Mme gronder; lui souffrir pauvre Coz.
+
+--Bien! bien! mon ami! rpondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous
+tes un brave garon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui
+dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles
+veulent sortir.
+
+--Et vous pas dire trop fort pauvre ami, bonne Mme? reprit Boginski
+en la regardant avec inquitude.
+
+--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire,
+dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.
+
+Boginski jugea prudent de se taire; il se borna serrer la main de sa
+vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continurent leur route
+silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit
+Boginski d'aller se coucher et resta seule attendre Simplicie et
+Prudence.
+
+Elle marchait grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son
+irritation tait au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle
+marcha la rencontre de Simplicie et de Prudence.
+
+--Pan! pan! Ae! ae! Deux soufflets et deux cris furent le signal du
+retour. Puis une rude pousse Prudence stupfaite, qui alla tomber sur
+une chaise de l'antichambre.
+
+--Insolentes! je vous apprendrai me jouer des tours, courir la
+prtentaine, me laisser droguer la maison, dbaucher mes Polonais,
+ prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les matresses! Vous
+croyez pouvoir vous moquer de moi!
+
+Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colre, saisit les cheveux friss de
+Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lana hors de
+la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le
+bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre
+Simplicie. Toutes deux criaient ameuter la maison; Boginski redoutant
+pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colre
+de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz
+parvint enfin se dgager de l'treinte de son camarade et entra
+dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck cumant de colre, les yeux
+tincelants, les lvres, tremblantes, le visage affreusement contract,
+les poings crisps, haletant et suffoquant.
+
+--Oh! Mme Bonbeck!
+
+--Tais-toi! hurla-t-elle.
+
+--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?
+
+--Tais-toi! rpta-t-elle.
+
+--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous
+mchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre,
+vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui
+fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et
+vous battre, punir comme si Mme Prude mchante! Pas bien, Mme Bonbeck,
+pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant,
+femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.
+
+A mesure que Coz parlait, la colre de Mme Bonbeck tombait; elle finit
+par tre honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:
+
+--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi
+comme une bte brute... J'tais en colre contre vous aussi, mon pauvre
+Coz.
+
+COZ.--Moi? Moi rien fait pour fcher! Pourquoi colre sur Coz?
+
+MADAME BONBECK.--Parce que vous tiez parti avec Simplette et Prude
+sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et
+Boginski chez Mme de Roubier.
+
+COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller
+seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission
+vous.
+
+MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et
+Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique...,
+que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.
+
+Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper
+la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne rpondit. Il frappa
+encore; mme silence.
+
+--Mam'selle! Madame Prude! Mme Bonbeck vous demander; venir au salon
+tout de suite.
+
+Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on
+continua ne pas rpondre.
+
+--Mam'selle et Mme Prude pas rpondre, vint dire Coz, constern, Mme
+Bonbeck, dont il redoutait la colre.
+
+--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'aprs
+elle-mme. Demain elles seront calmes et je leur demanderai pardon, car
+je dois avouer que je les ai menes un peu rudement. Bonsoir mon ami; il
+est prs de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.
+
+Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait
+avec inquitude le rsultat des reproches hardis de son ami. Quand il
+sut le retour de Mme Bonbeck et le succs vident de Coz, il fut content
+et dit, en se frottant les mains:
+
+--Bon a! Mme Bonbeck colre, furieuse, mais pas mchant. Mais dis pas
+trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fcher Mme Bonbeck; elle bonne pour
+nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin.
+Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous gal
+les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: Mchant, pas
+bon.
+
+COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme
+excellent. Moi pas aimer lche, pas aimer colre.
+
+BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fche et chasse nous?
+
+COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa,
+maman, bons; moi l-bas travailler, servir; moi pas aimer faire
+musique; moi aimer courir, travailler terre, chose qui fait remuer.
+
+BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck
+trs bon. Toi partir si veux moi rester.
+
+Coz ne rpondit pas, se dshabilla et se coucha; Boginski en fit autant,
+et tous deux ne tardrent pas ronfler.
+
+
+
+XVIII
+
+LA FUITE
+
+Le lendemain de bonne heure, Coz fut veill par trois lgers coups
+frapps sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et
+vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre.
+
+Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de
+ce mystre, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre o tait
+Simplicie tout habille, dfigure par les soufflets que lui avait
+donns sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cess de
+rpandre depuis la veille. Prudence, ple et dfaite, avait pass la
+nuit la plaindre, la consoler; elle avait enfin consenti quitter
+avec Simplicie la maison dteste de la tante Bonbeck et chercher un
+refuge chez Mme de Roubier, en qualit de voisine de campagne. Il leur
+fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et
+les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la
+nuit, car Simplicie, terrifie par la violence de sa tante, ne voulait
+pas la revoir, et il fallait tre parties avant huit heures pour
+l'viter son rveil.
+
+--Mon bon Coz, dit Prudence voix basse, vous voyez l'tat dans lequel
+Mme Bonbeck mis ma pauvre jeune matresse; elle veut s'en aller, je
+veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une
+voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de
+Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que
+deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnes? Ayez piti
+de nous, mon bon Coz, aidez-nous partir d'ici et ne nous abandonnez
+pas.
+
+--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! rpondit Coz attendri. Moi tout
+faire, aider tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez
+pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas
+abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle.
+
+--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoy nous. Allez
+vite, mon ami, chercher une voiture.
+
+Coz partit comme une flche; avant de chercher la voiture, il fit la
+hte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrter
+un fiacre et revint sans bruit prvenir Prudence que la voiture
+attendait la porte.
+
+--Emportons la malle nous deux, dit Prudence.
+
+--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, lger pour moi.
+
+Et chargeant la malle sur ses robustes paules, il descendit lentement
+les cinq tages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur
+d'tre aperues et arrtes par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur
+terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent tablies dans le fiacre,
+Coz sur le sige, la malle sur l'impriale.
+
+Quand ils arrivrent chez Mme de Roubier, il tait huit heures. Le
+concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de
+les voir dcharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant
+le Polonais roux qui avait eu une scne violente avec un cocher quinze
+jours auparavant, hsitait les recevoir.
+
+--Mme de Roubier ne reoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la
+bont de revenir plus tard et de me dbarrasser de cette malle dont je
+ne sais que faire.
+
+PRUDENCE.--Et o voulez-vous que nous allions? O puis-je loger en
+sret ma jeune matresse, si Mme de Roubier ne la reoit pas?
+
+LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis charg de
+garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je
+ne peux pas faire de la cour un dpt de malles et d'effets.
+
+PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite matresse! Moi, cela
+m'est bien gal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous
+laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui
+connat bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est
+une-lieue de son chteau.
+
+Le concierge tait bon homme, il se trouva plus embarrass encore, il
+regardait d'un air indcis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait,
+Simplicie, dont le visage gonfl et marbr de plaques rouges lui
+faisait compassion, et Coz, dont l'air dcid et la figure rousse lui
+inspiraient de la mfiance.
+
+--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en
+bas.
+
+--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croiss, contre le mur. Prudence
+lui fit signe d'y rester et entra dans l'htel avec Simplicie. La porte
+tait ouverte, elles se dirigrent vers la chambre de Claire et de
+Marthe et entrrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait.
+Mme de Roubier tait chez ses filles. Toutes trois poussrent une
+exclamation de surprise.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arriv?
+Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enfl et rouge? Pourquoi
+venez-vous de si bonne heure?
+
+SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis
+rentre; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle,
+elle est trop mchante, elle me rend trop malheureuse.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir
+ici, ne retournez-vous pas Gargilier chez vos parents?
+
+Simplicie embarrasse ne rpondit pas; Prudence prit la parole.
+
+Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de
+Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colre contre Mam'selle
+et son frre, qui ont tant pleur, tant tourment Monsieur et Madame
+pour venir Paris, que la moutarde a mont au nez de Monsieur; il m'a
+appel et m'a dit:
+
+--Prudence, tu as vu natre mes enfants, tu leur es dvoue; veux-tu les
+suivre Paris?
+
+---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec
+lui et Madame, je ne crains pas Paris.
+
+--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit:
+tu les mneras seule Paris.
+
+--Helas! Monsieur, que je lui rponds, j'aurais trop peur qu'il
+n'arrivt malheur mes jeunes matres; moi qui ne connais rien dans
+cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre.
+
+--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck;
+elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitt Paris et
+elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis mari, mais elle m'aime
+et je suis sr que vous y serez bien.
+
+--J'ai dit oui, comme c'tait mon devoir de le dire; Monsieur me donna
+des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me dfendit de
+ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient
+revenir.
+
+--Je veux, dit-il, leur donner une leon; je sais qu'ils y seront
+ennuys et malheureux; mais ils le mritent par leur draison et leur
+manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mre.
+Je veux qu'ils passent l'anne Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux
+vacances.
+
+--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur
+et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son
+collge de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les
+dimanches et ftes.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme?
+Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger.
+
+PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journe,
+et nous placer quelque part o Mam'selle soit en sret jusqu' ce que
+j'aie la rponse de Monsieur.
+
+MADAME DE ROUBIER.--Je vais tcher de vous caser dans une chambre
+quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant
+ vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai
+franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal leve, trop
+vaniteuse, trop goste et trop volontaire, pour que j'en fasse
+la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de
+Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais
+voir vous tablir quelque part.
+
+Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consterne des paroles de Mme
+de Roubier, et de Simplicie profondment humilie de ces reproches si
+mrits. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres,
+et, aprs une courte attente. Prudence et Simplicie furent menes dans
+un petit appartement de deux pices prcdes d'une antichambre et d'une
+cuisine, habit ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait
+vacant en ce moment.
+
+--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand
+elles furent seules.
+
+PRUDENCE.--coutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais
+elle que je dirais comme elle.
+
+SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protge, comme
+papa t'a dit de le faire?
+
+PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est tmoin que je vous
+aime de tout mon coeur, pour vous protger, je me ferais hacher en
+morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais a n'empche pas que je
+voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous tes pas
+comporte gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage
+sent mauvais, a n'empche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir.
+Parce que les gens ont des dfauts, ce n'est pas une raison pour qu'on
+ne les aime pas et qu'on ne se dvoue pas eux.
+
+--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie pique et humilie; me
+comparer un fromage puant, c'est trop fort en vrit!
+
+PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous tiez un fromage;
+j'ai seulement dit...
+
+SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et mchantes, et je te prie
+de te taire; je ne veux plus t'couter et je ne veux plus que tu me
+parles.
+
+--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une
+larme qui roulait le long de sa joue.
+
+Un domestique ne tarda pas apporter le djeuner de ces dames; c'tait
+du caf au lait avec des rties de pain et de beurre. Simplicie mangea
+comme un requin malgr son chagrin et son irritation, et Prudence,
+malgr son inquitude et sa tristesse, prit sa large part du djeuner.
+Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demand de
+s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand
+il aurait djeun Elles avalent peine fini que Coz entra d'un air
+inquiet.
+
+--Madame Prude, moi o demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle.
+Domestique me dire:
+
+--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connatre
+Polonais; pas aimer Polonais.
+
+--Madame Prude, moi pas mchant, moi bon, moi rendre service moi aimer
+Madame Prude trs bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester
+pour aider et servir Madame Prude.
+
+SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez trs utile.
+
+PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colre contre Coz et
+contre nous.
+
+SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante, prsent que Je ne suis plus
+chez elle; je ne la reverrai de ma vie,
+
+COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colre. Pourquoi colre? Moi pas
+esclave Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi
+partir.
+
+PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est reste
+dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans
+l'antichambre; vous nous aiderez faire notre mnage; l'argent ne me
+manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gnerons personne.
+
+Coz, enchant, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La
+femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui
+tait ncessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part
+de sa matresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme
+de charge, qui tait dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle
+leur demandait de se mettre leur mnage.
+
+--Vous trouverez tout ce qui est ncessaire pour la cuisine et votre
+mnage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient
+leur cuisine elles-mmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui
+fera votre affaire.
+
+--Merci bien. Madame, rpondit Prudence, je n'ai besoin de personne;
+voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans
+l'antichambre, et il nous achtera ce qui nous est ncessaire.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espre bien que
+vous ne vous gnerez pas pour le demander soit moi, soit la cuisine.
+
+--Vous tes bien honnte. Madame; je profiterai de votre permission si
+j'en ai besoin, mais j'espre n'avoir dranger personne.
+
+La femme de chambre se retira; Prudence dballa et rangea, pendant que
+Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au march
+pour avoir de quoi djeuner et dner. Quand il apporta ses provisions.
+Prudence les examina avec satisfaction, plaa le vin dans un endroit
+frais; le charbon et le bois dans un rduit destin cet usage, les
+provisions de bouche dans un garde-manger attenant la cuisine; Coz lui
+fut d'un grands secours; Simplicie finit par se drider et par
+aider aussi, non seulement l'arrangement gnral, mais encore aux
+prparatifs du djeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais
+Prudence s'y opposa.
+
+--Non, Mam'selle, les matres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz
+et moi, nous vous servirons, et nous djeunerons ensuite dans
+l'antichambre.
+
+En effet; quand le djeuner fut prt, Simplicie se mit table; Prudence
+lui apporta une omelette, deux ctelettes et une tasse de caf au lait
+avec une brioche. Simplicie mangea avec apptit et trouva le service
+trs bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne
+volont; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa
+jeune matresse.
+
+Aprs le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et
+Coz mangeaient leur tour, Simplicie, reste seule, sans livres, sans
+occupations, rflchit beaucoup et profita de ses rflexions; elle
+commena tre touche! du dvouement de Prudence, qui ne trouvait mme
+pas sa rcompense dans, l'amiti et les bonnes paroles de Simplicie;
+toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui tmoignait la
+moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme
+un chien fidle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait,
+ni rcompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux
+l o elle donnait des preuves du plus humble dvouement et de la plus
+vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent la mmoire
+de Simplicit; son orgueil, d'abord rvolt, fut oblig de reconnatre
+la vrit de ses accusations; elle rougit la pense du peu d'estime
+qu'elle inspirait; elle regretta d'tre relgue seule dans un, coin de
+l'htel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si
+aimables, si bonnes, si aimes. Elle n'tait pas encore change, mais
+elle commenait reconnatre qu'il y avait changer en elle et
+rougir de ses dfauts. Elle eut le temps de rflchir, de rougir et de
+soupirer, car, aprs le repas, Prudence et Coz rangrent l'appartement,
+puis lavrent et essuyrent la vaisselle et les casseroles.
+
+Il tait deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa la
+porte.
+
+--Entrez! cria Prudence.
+
+C'tait Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des
+nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne
+dsirait pas quelques livres.
+
+Prudence ouvrit la porte; Simplicie, tendue dans un fauteuil, s'y
+tait profondment endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui
+examinrent avec curiosit et piti les marques des soufflets de sa
+tante.
+
+--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colre,
+demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes
+deux?
+
+Prudence raconta Mme de Roubier la scne qu'elles avaient subie en
+rentrant de chez elle la veille au soir.
+
+--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire Madame, j'ai bien vu,
+quelques paroles qui lui chappaient; qu'elle aurait voulu venir avec
+Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre
+dpart, ni Mam'selle ni moi nous n'tions pas plus coupables que
+l'enfant que vient de natre. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas
+l'habitude d'tre battue, a t impressionne croire qu'elle allait
+mourir; la pauvre enfant a pass la nuit pleurer et trembler.
+Moi-mme, qui n'tais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien
+pour la consoler, sinon quand je lui ai propos de nous sauver de grand
+matin. a l'a un peu remonte; et puis nous avons rsolu de demander
+refuge Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur,
+nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je
+considre le temps que j'y ai pass comme un temps de galres. J'espre
+bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent
+qui n'est gure plus heureux dans sa pension. Le voil bien avanc avec
+son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En
+voila encore une ide!
+
+Simplicie dormait toujours; elle rvait, elle gmissait, se tordait
+les mains; des larmes coulrent de ses yeux et roulrent sur ses joues
+gonfles. Claire et Marthe eurent piti d'elle.
+
+--Maman, quand elle s'veillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce
+pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gmit.
+
+--En rve, mon enfant, en rve, Il est probable qu'au rveil elle se
+retrouvera dans son tat accoutum.
+
+--Mais nous pourrons venir la voir pour la dsennuyer?
+
+--Oui, nous reviendrons aprs notre promenade; en attendant, laissez-lui
+les livres que nous lui avions apports.
+
+Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours
+endormie.
+
+
+
+XIX
+
+LES PREUVES D'INNOCENT
+
+Innocent n'avait aucun soupon de ce qui s'tait pass chez sa tante et
+de la fuite de sa soeur. Il continuait la pension sa vie pnible et
+accidente par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades.
+Paul, Jacques et Louis le protgeaient de leur mieux mais ils n'taient
+pas de sa classe et ils ne pouvaient prvoir ni empcher les mchancets
+de dtail dont il tait la victime.
+
+Un jour, pendant le silence de l'tude, une lgre agitation se
+manifesta sur les bancs. Une rvolte avait t prpare par la majorit
+de la classe pour se venger des matres de cette pension o les lves
+taient rudement traits, mal nourris, mal couchs et sans aucune des
+distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collges;
+c'tait Innocent qui avait t dsign pour servir de prtexte
+l'meute projete On se poussait du coude, on riait sous cape, on se
+risquait mme chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement
+sur Innocent, dont l'air bent et les vtements dmesurment longs et
+et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le matre d'tude
+avait plusieurs, fois lev des yeux courroucs sur ses lves, mais ces
+derniers semblaient deviner l'instant o le matre les regarderait, et
+il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait
+aussi, sans comprendre la cause de ce dsordre; il souriait et ne
+prenait aucune prcaution pour s'en cacher, prcisment parce qu'il
+n'avait aucune part au complot. Il arriva que le matre surprit un
+regard d'Innocent, qui tournait la tte droite et gauche pour
+trouver le motif de la gaiet de ses camarades.
+
+--Monsieur Gargilier, s'cria le matre, qui croyait avoir trouv le
+coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.
+
+Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trbucha contre la
+table; il se remit en quilibre, trbucha de nouveau, se dbattit contre
+un lien qui le retenait son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le
+signal d'un tumulte gnral, les uns se prcipitrent pour le relever,
+d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de
+place et faire du bruit sous prtexte de le secourir. Le matre tapait
+sur son pupitre, criait: En place, Messieurs! mais ils faisaient
+semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute
+d'Innocent.
+
+--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le matre... Deux cents vers
+ copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par
+terre.
+
+Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus son secours le
+tiraient par les jambes, l'aplatissaient terre, le roulaient sous le
+banc sous prtexte de lui venir en aide. Enfin le matre d'tude, outr
+de colre, arriva lui-mme dispersa les lves en s'aidant des pieds et
+des poings, et donna une taloche Innocent toujours tendu. Innocent
+tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avana d'un
+pas, toujours suivi du banc la grande surprise du matre et la
+grande joie des lves qui laissrent chapper des rires contenus
+jusqu'alors. Le matre se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent
+avait t attache au banc de la classe; les lves l'ayant quitt,
+Innocent entranait le banc ainsi allg.
+
+--Messieurs, cria le matre irrit, vous tes un tas de mauvais petits
+drles, de vrais Satans, d'affreux Mphistophls, du gibier de
+Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand
+aurez-vous fini vos sclratesses l'gard de ce jeune Innocent, dont
+vous faites un martyr, dont vous tes les bourreaux, que vous rendrez
+imbcile, idiot, force de tortures! Je consigne toute la classe
+jusqu' ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous
+dfends de rire, parler, de bouger, de respirer....
+
+Le matre fut interrompu par des rires partis de tous les coins de
+l'tude.
+
+--A bas le pion! bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Messieurs...
+
+--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse son
+capon!
+
+--Messieurs...
+
+Une foule compacte d'coliers lui coupa la parole en se ruant sur lui;
+en une seconde il se vit entour d'une quarantaine de furieux; les uns
+lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient
+de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinait, on le
+secouait. La quantit devant la longue l'emporter sur la qualit, le
+matre jugea prudent de ne pas attendre; il se dbarrassa de ses ennemis
+comme il put, et grand'peine il parvint gagner la porte, l'ouvrit,
+se prcipita dehors, la referma double tour et courut prvenir le
+matre de l'meute qui venait d'clater. Le matre n'tait pas dans son
+cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le matre
+d'tude l'et rejoint et l'eut amen la porte de la classe, les petits
+misrables, excits par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait
+tram ce complot et qui avaient attach la pauvre d'Innocent pour amen
+le dsordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la
+punition de sa prtendue trahison.
+
+Ds qu'ils furent enferms, ils comprirent l'abme dans lequel ils
+s'taient jets, et le calme se rtablit subitement.
+
+Innocent tait encore attach au banc et cherchait vainement casser la
+solide ficelle qui le retenait.
+
+--Tire-toi de l si tu peux, mauvais capon! cria un des lves, tu iras
+nous dnoncer aprs.
+
+--Il faut l'empcher de sortir! cria un autre.
+
+--Et le punir de ses caponneries, dit un troisime.
+
+--Jugeons-le, procdons lgalement.
+
+--Oui, pour qu'il s'chappe pendant que nous le jugerons!
+
+--La porte a t ferme par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?
+
+--Il sautera par la fentre.
+
+--Nous saurons bien l'en empcher.
+
+--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le dclare
+coupable et je le condamne recevoir cinquante coups de rgle sur les
+reins.
+
+--Moi aussi! moi aussi! crirent, la plupart des lves.
+
+Une vingtaine des plus mauvais se jetrent sur Innocent, qui les mains
+jointes, l'air effar, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir piti
+de lui et de ne pas lui faire de mal.
+
+--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit,
+je vous eu prie, mes amis, ayez piti de moi.
+
+--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu
+vas tre puni, toi aussi.
+
+Et sans couter ses supplications et ses cris, ils le jetrent par
+terre, lui arrachrent sa redingote et tombrent sur lui arms chacun
+d'une rgle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grce;
+les mchants garons, s'animant les uns les autres, le frappaient
+toujours.
+
+Le groupe qui s'tait abstenu de l'excution commenait murmurer et
+s'mouvoir.
+
+--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas coute.
+
+--Assez! rptrent trois ou quatre voix.
+
+--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succs. Le groupe
+s'agita, se concerta un instant, et tous, s'lanant d'un commun accord
+sur les mchants camarades, dlivrrent le malheureux Innocent, dont les
+vtements dchirs et les cris pitoyables tmoignaient de l'animosit
+ainsi que de la malice de ses assaillants.
+
+Pendant que quelques lves maintenaient de vive force les dix ou douze
+qui avaient t les plus acharns au supplice du pauvre Innocent,
+les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; peine
+avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des
+promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte
+s'ouvrit et M chef d'institution, accompagn du matre d'tude et de
+quelques hommes attachs la maison, parut et parcourut du regard
+les diffrents groupes qui, s'offraient ses yeux. Dans un coin, un
+demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses dfenseurs;
+ un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'taient
+abstenus la fin et qui n'avaient pas lutt contre les librateurs
+d'Innocent. Au milieu de la salle fait un groupe nombreux qui soutenait
+Innocent et qui cherchait mettre un peu d'ordre dans ses vtements en
+lambeaux. Son visage tait couvert de sang par suite d'un rude coup de
+poing qu'il avait reu sur le nez.
+
+D'un coup d'oeil le matre comprit ce qui venait de se passer. Il
+commena par appeler deux domestiques:
+
+--Prenez cet infortun Gargilier, montez-le l'infirmera et dites
+l'infirmire de voir si ces petits misrables ne lui ont pas fait un mal
+srieux.
+
+--Prenez dans le coin, l-bas, les mauvais garnements qui se dfendent
+la rgle la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se
+tiennent prts porter les lettres aux parents de ces lves.
+
+Puis, se tournant vers le matre d'tude:
+
+--Pour les autres, tous coupables, mais de moindres degrs grande
+retenue jusqu' nouvel ordre. Nous ferons une enqute et nous sparerons
+les sots des mchants pour leur faire des parts diffrentes.
+
+Les ordres du matre s'excutrent sans aucune opposition; les lves
+taient tous plus ou moins consterns, selon qu'ils se sentaient plus ou
+moins coupables, car aucun n'tait innocent.
+
+Le rsultat de l'enqute fut l'expulsion de cinq lves qu'on renvoya le
+soir mme leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour
+douze autres lves, et la privation d'une sortie et d'une promenade
+pour le reste de la classa Innocent contusionn, meurtri, resta quelque
+jours l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scne qui
+l'avait occasionne se rpandit promptement dans toutes les classes;
+elles tmoignrent une curiosit gnrale et chacun voulut visiter
+Innocent et lui tmoigner sa sympathie. Les plus charitables furent,
+comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la
+pension le jour de l'vnement ils inspirrent Innocent une amiti qui
+le disposa la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour
+obtenir de ses parents l'autorisation de venir Paris et la pension;
+il un tmoigna un grand regret; ses amis profitrent de ses aveux pour
+lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa
+conduite avait t coupable et comme le bon Dieu le punissait par
+l'accomplissement mme de ses dsirs.
+
+--Si tu tais rest chez toi, tu aurais toujours regrett la pension; tu
+n'en aurais pas connu les dsagrments, tu aurais eu de l'humeur contre
+ton pre, dont tu ne savais pas apprcier la bont.
+
+--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; prsent, quand j'aurai le
+bonheur de retourner Gargilier, je ne demanderai mon pre qu'une
+seule grce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obissant que
+j'tais rvolt, aussi studieux, que j'tais paresseux. Oui, mes amis,
+grce vous je sais, je vois combien j'ai t coupable et combien je
+dois remercier Dieu de m'avoir envoy de si rudes chtiments.
+
+En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un
+excellent lve; quand il fut tout fait rtabli, il crivit son pre
+la lettre suivante:
+
+Mon pre, mon cher pre, pardonnez-moi, car j'ai t bien coupable;
+ayez piti de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire
+forc, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes rsistances vos
+ordres et vos sages conseils, a vous sparer de moi en m'envoyant
+dans cette pension dont je voulais si sottement et si mchamment porter
+l'uniforme. J'ai entran Simplicie faire comme moi, bouder,
+pleurer, pour vous obliger, force d'ennui et de contrarit, me
+donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison,
+j'y suis si maltrait, que vous auriez piti de moi si vous voyiez ma
+tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les matres sont
+assez bons, mais il y en a de bien durs; les lves sont d'une
+mchancet que je n'aurais jamais souponne; une fois ils m'ont presque
+touff; J'ai t malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant
+battu avec leurs rgles, dans une rvolte, qu'ils ont dchir mes habits
+et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai t oblig d'aller l'infirmerie;
+j'ai encore des plaques noires partout et je puis peine m'asseoir: Je
+n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas
+pourquoi elles ne sont pas venues me voir.
+
+Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir prs de vous et
+gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir Gargilier,
+ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je
+ne reviendrai plus dans ce Paris que je dteste! J attends votre rponse
+avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez,
+car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous
+embrasse, mon cher papa et ma chre maman et je suis votre fils bien
+repentant et bien malheureux.
+
+Innocent GARGILIER.
+
+Quand cette lettre fut crite. Innocent se sentit le coeur soulag; il
+savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son
+pre ne vint immdiatement le chercher. Dans cet espoir, il crivit
+Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui
+venait de lui arriver et la demande qu'il avait adresse son pre.
+
+Le chef d'institution crivait de son ct M. Gargilier:
+
+Monsieur,
+
+Je dois vous prvenir que monsieur votre fils a t pris en grippe
+par ses camarades la suite d'une dnonciation qu'il a faite, dans
+l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux preuves
+dans lesquelles il a couru des dangers srieux et sans que les matres
+chargs de la garde des lves aient pu l'empcher. Il est sans cesse en
+proie des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son
+intrt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai oblig de me
+dlivrer le plus tt possible de l'inquitude dans laquelle je suis
+son gard!
+
+Hraclius DOGUIN.
+
+Ces deux lettres trouvrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour
+un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu' leur retour qu'ils apprirent
+la triste position de leur fils.
+
+
+
+XX
+
+SIMPLICIE AU SPECTACLE
+
+Simplicie dormit longtemps encore aprs le dpart de Mme de Roubier; En
+s'veillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin
+de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir
+lire pendant qu'elle tait seule. Prudence, qui tait entre dix fois
+pour voir si elle s'veillait, ne tarda pas entr'ouvrir la porte et
+passer la tte.
+
+--Vous voil donc enfin rveille. Mademoiselle: je me rjouissais de
+vous voir si bien dormir. Voil votre visage dgonfl et repos: ces
+demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous
+dormiez; elles sont revenues aprs leur promenade, vous dormiez encore.
+Voulez-vous que j'aille leur dire que vous tes veille?
+
+SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier
+ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.
+
+PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce
+n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.
+
+SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des
+choses si dsagrables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.
+
+PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme a des choses
+qu'on ne pense pas. C'tait pour expliquer comme quoi elle ne voulait
+pas tre gne pour les leons de ces demoiselles.
+
+SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tte et dans mon
+coeur qu'elle a raison. Je vois prsent comme j'tais sotte de vouloir
+venir Paris, comme c'tait mal pour pauvre maman et pour papa, de
+bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller Paris.
+Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas d l'couter et
+j'aurais d rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas
+autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais t si malheureuse
+que depuis que j'ai quitt maman. Le bon Dieu nous a envoy une quantit
+de malheurs. Et puis ma tante qui est si mchante! Si j'avais su cela,
+je n'aurais jamais dsir venir Paris. Je m'y ennuie mourir; on y
+est toujours enferm; on ne peut pas se promener et courir son aise;
+les rues sont crottes et pleines de monde; on ne connat personne.
+Je veux crire demain maman pour la prier de me laisser revenir
+Gargilier. Veux-tu, Prudence?
+
+PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi
+qui m'ennuie Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que
+j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. crivez,
+crivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra
+monter en voiture pour retourner l-bas! Je ne regretterai qu'une chose
+ Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a t si utile et qui nous sert
+si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmnerions-nous pas?
+
+PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le
+connat seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien faire l-bas, il ne
+serait bon rien.
+
+Coz avait entendu la conversation par la porte reste entr'ouverte; il
+avait pass sa grosse tte rousse aux dernires paroles de Prudence,
+et il tait entr tout fait pendant qu'elle donnait le dtail de ses
+qualits.
+
+--Moi bon tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner
+chevaux, bcher terre, faucher herbe, servir dans maison, crire
+comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout
+dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer matre, moi vous aimer tous.
+
+Prudence restait interdite; Simplicie riait.
+
+SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera trs utile. Si maman
+veut bien nous faire revenir Gargilier, nous emmnerons certainement
+Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sre.
+
+COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais vous et frre; moi
+aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer
+Russes Ostrolenka Varshava, partout.
+
+Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.
+
+COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dner, dner prt; moi tout
+prparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au
+spectacle trs joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants
+dansent, courent sur chevaux; trs joli, trs joli.
+
+Les yeux de Simplicie brillrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit
+ Prudence d'accepter la proposition de Coz.
+
+PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous tes fatigue, vous tes souffrante; il
+faut vous coucher de bonne heure.
+
+SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatigue ni souffrante, dnons
+vite et allons au spectacle.
+
+Prudence soupira et cda. Simplicie mangea, pressa le dner de Prudence
+et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des
+Champs-Elyses. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrire
+elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de
+voix furieuses leur fit tourner la tte. Quel fut l'effroi de Simplicie,
+quand elle reconnut sa tante accompagne de Boginski, et qui voulait
+toute force pntrer au premier rang!
+
+--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme
+un oeuf; toutes les places sont occupes.
+
+MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupes; j'ai pris deux
+billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y
+seraient.
+
+LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le
+dis.
+
+MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se
+trouveront sur mon chemin.
+
+Et, enjambant sur le monsieur qui dfendait le passage, elle allait se
+jeter sur une dame place devant, lorsque le monsieur tira si fortement
+ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette
+jambe pour prter main-forte son voisin; Mme Bonbeck se mit jurer
+comme un templier, vouloir se faire jour coups de coude et coups
+de genou. Le public, impatient, cria: la porte! On s'attendait
+une bataille en rgle, lorsque, la stupfaction gnrale, Mme Bonbeck
+resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les
+paules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux
+effars: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.
+
+--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable tes-vous ici?
+
+Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses droite,
+gauche, devant, derrire, se retira au dernier rang avec Boginski, qui
+suait grosses gouttes, et continua appeler de sa voix la plus douce
+Simplette Prude et Coz,
+
+Simplicie, terrifie, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus
+effraye encore que sa jeune matresse, ne pouvait faire un mouvement
+ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air froce et
+Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant
+il tait honteux de la scne qui venait de se passer. Mme Bonbeck
+continuait appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus lev.
+
+--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle
+importunait.
+
+MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre
+recevoir de personne. Je n'empche personne de parler, et je veux parler
+si cela me plat.
+
+LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez
+pas le droit de troubler la reprsentation.
+
+MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nice, et je l'aurai.
+
+LE MONSIEUR.--Quelle nice? Vous tes arrive en tte--tte avec cet
+infortun qui sue sang et eau, tant il est honteux.
+
+Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.
+
+--Venez ici, prs de moi, mon garon. Pas vrai, vous n'tes pas honteux?
+
+BOGINSKI.--Non, Mme Bonbeck.
+
+--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!
+
+MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbcile, de ne pas
+rpter mon nom chaque parole!
+
+--Oui, Mme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus
+troubl.
+
+MADAME BONBECK.--Encore?
+
+BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck.
+
+MADAME BONBECK.--Animal! tu mriterais...
+
+BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck.
+
+--Ah! ah! ah! continurent les voisins; la bonne pice! c'est plus
+amusant que les chevaux.
+
+--Tas d'imbciles! leur cria Mme Bonbeck.
+
+Des clats de rire furent la seule rponse que lui adressrent ses
+voisins. Silence! criait-on de toutes parts! la reprsentation va
+commencer!
+
+Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places taient vides;
+Coz avait profit de l'pisode de Boginski pour faire partir Prudence et
+Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles taient si tremblantes, qu'il
+les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car peine
+le fiacre s'tait-il loign de dix pas, que Mme Bonbeck parut la
+porte du thtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda
+de tous cts, fit le tour du thtre, et ne voyant pas ce qu'elle
+cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.
+
+MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.
+
+BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mme, B...?
+
+MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de rpter tout
+propos: Mme Bonbeck, Mme Bonbeck, a fait rire ces mauvais drles; je
+me suis fche, j'ai perdu de vue ma nice et les autres, et ils se sont
+sauvs pendant, que vous dbitiez vos sottises.
+
+BOGINSKI--Bien sr, Mme B... Mme, moi pas recommencer.
+
+MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois
+encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens,
+cette diable de Simplicie L'ai-je cherche depuis ce matin!
+
+Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine
+. la suivre. Ils furent arrts deux fois par des patrouilles; on les
+prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisime fois, un
+sergent de ville, ayant la mme pense, leur barra le passage, et ne
+consentit les laisser aller qu' la condition de les accompagner
+jusqu' l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils taient
+rellement innocents de tout vol et de tout dlit.
+
+Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attrist de la vie
+laquelle il s'tait condamn, et presque dcider faire comme son ami
+Coz et chercher un autre moyen d'tre log, nourri, habill gratis.
+
+Simplicie rentrait, de son ct, dsole d'avoir manqu le spectacle
+dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agite de la crainte d'tre
+retrouves et enleves par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauv ses
+protges des vivacits de cette excellente furie. En rentrant, elles
+apprirent que Mlles de Roubier taient encore venues voir Simplicie et
+avaient tmoign leur tonnement de la savoir sortie.
+
+Simplicie se coucha et dormit profondment; Prudence en fit autant, Coz
+mit son lit en travers de la porte d'entre. Rassur par cette mesure
+contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas ronfler jusqu'au
+lendemain.
+
+Plusieurs jours se passrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles
+de Roubier; elle devenait meilleure en leur socit, et sentait de plus
+en plus ses ridicules et ses dfauts. Elle attendait avec anxit une
+rponse la lettre qu'elle avait adresse sa mre le jour mme
+qu'Innocent crivait son pre, et qui tait conue dans les fermer
+suivants:
+
+Ma chre maman,
+
+Je ne suis plus chez ma tante; je me suis chappe avec Prudence et
+Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tte rouges
+et enfls; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma
+tante m'avait dj donn plusieurs soufflets; elle est si colre et j'ai
+si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauves chez Mme
+de Roubier, qui nous a donn un petit appartement o nous vivons seules
+avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'tais mchante,
+vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est
+pourquoi, ma chre maman, je vous demande bien pardon d'avoir t si
+mchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donn
+beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est mchante
+comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis trs triste et
+trs malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chre
+maman, faites-moi revenir prs de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais
+je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chre
+maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je
+ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire,
+ainsi il sera trs utile papa. Adieu, ma chre maman, je vous embrasse
+de tout mon coeur| ainsi que papa.
+
+Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.
+
+
+
+XXI
+
+VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.
+
+SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent;
+si nous allions lui faire une visite au collge?
+
+PRUDENCE.--Trs volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.
+
+Prudence alla prvenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet,
+et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La
+promenade tait longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie
+tait contente de marcher et de respirer. Ils arrivrent la pension,
+furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.
+
+Quand il entra, Prudence et Simplicie poussrent toutes deux une
+exclamation de surprise.
+
+SIMPLICIE.--Ah! comme tu es chang! Est-ce que tu as t malade?
+
+PRUDENCE.--Hlas! mon pauvre Monsieur Innocent, tes-vous ple et
+maigre!
+
+INNOCENT.--J'ai pass huit jours l'infirmerie.
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?
+
+INNOCENT.--Les lves m'ont tant battu avec leurs rgles, que j'tais
+tout meurtri depuis les paules jusqu'aux jarrets.
+
+--Les misrables! s'cria Prudence.
+
+SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laiss faire?
+
+INNOCENT.--Comment pouvais-je les empcher? Ils taient plus de vingt
+aprs moi.
+
+SIMPLICIE,--Pourquoi le matre ne t'a-t-il pas secouru?
+
+INNOCENT.--Il avait t oblig de sortir pour chercher le chef
+d'institution; toute la classe s'est rvolte; ils ont manqu
+l'assommer.
+
+PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous dfendre? Tous se sont
+mis contre vous?
+
+INNOCENT.--Au commencement, oui; aprs, quand ils m'ont entendu tant
+crier, plusieurs, sont venus mon secours et ils ont chass les
+mchants garons qui me frappaient toujours.
+
+PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester
+dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit
+matre; ils vous tueront. Il faut sortir.
+
+INNOCENT.--J'ai crit papa pour le supplier de me faire revenir
+Gargilier; j'attends sa rponse. C'est tonnant que Je ne l'aie pas
+encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es change! Tu es trs
+maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi
+les as-tu coups?
+
+Simplicie raconta Innocent les vnements qu'il ignorait et la fuite
+de chez sa tante.
+
+--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas t beaucoup plus
+heureuse que toi; j'ai aussi crit maman de me faire revenir; si maman
+le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai
+contente de me retrouver prs de maman!
+
+Et elle se mit pleurer.
+
+--Et moi donc! Serai-je heureux d'tre chez nous! dit Innocent, qui
+pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur
+de le voir fini!
+
+Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amres,
+la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.
+
+--Pourquoi tous pleurer? s'cria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme
+Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.
+
+PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi,
+hi, trs heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien faire.
+
+COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz
+pas bte; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.
+
+INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie la pense de
+revenir bientt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux
+comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi
+toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer
+Coz.
+
+--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous
+aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.
+
+--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! rpondit
+Coz.
+
+--J'ai demand maman la permission de vous emmener, s'cria Simplicie
+avec empressement.
+
+--Vrai, Mam'selle? Alors moi content.
+
+Et le visage de Coz s'claircit.
+
+Le portier attendait la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se
+prolongeait, il fit: quelques pas et prsenta Innocent une feuille de
+papier pleine de chiffres.
+
+INNOCENT.--Que me donnez-vous l, pre Frimousse.
+
+LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consomm. Monsieur.
+Faut-il pas que je sois pay la longue?
+
+INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets,
+tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.
+
+LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a t consomm en
+votre nom, et je rclame le payement, profitant de la prsence de Madame
+qui tient sans doute les cordons de la bourse.
+
+INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous
+payerai rien, par consquent.
+
+Il est trs fort, celui-l. Et a ne se passera pas comme a, mon petit
+Monsieur, dit le portier, le poing sr la hanche. Vous me payerez
+jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas
+me plaindre M. Doguin, qui vous rgalera d'une salade de retenues de
+rcration, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai
+mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous
+me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne
+m'ait tout pay ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit
+trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.
+
+--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je
+payerai, dit Prudence mi-voix.
+
+INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au
+contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pice de
+cinq francs.
+
+--Seigneur! faut-il tre mchant et menteur! s'cria le portier.
+
+Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua
+rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent
+et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!
+
+--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai
+si bien que ni toi ni tes matres vous n'en sortirez. Vous croyez que je
+me laisserai voler sans dire gare! que des mchants provinciaux peuvent
+venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparatre! Vous verrez
+cela, vous verrez!
+
+Avant que Coz et pu abaisser le poing qu'il avait lev sur la tte du
+portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.
+
+--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison
+mauvaise, portier voleur, garons mchants; pas bon, a. Mme Prude et
+moi emmener M. Nocent, c'est mieux.
+
+--Que dira papa? On lui crira que je me suis sauv; il sera en colre.
+
+--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colre, papa rien dire, papa
+trouver bon. Moi chercher habits, matres; Monsieur Nocent dire adieu et
+puis partir.
+
+Prudence trouvait bonne l'ide de Coz et donnait ses raisons Innocent,
+quand le matre entra.
+
+--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier rclame l'argent que vous lui
+devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger;
+mais parce qu'on a eu tort d'acheter, a ne veut pas dire qu'on ne doive
+pas payer, et je m'tonne que vous refusiez un payement que la justice
+vous oblige faire.
+
+INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier,
+et que je n'ai achet qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai
+pays et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.
+
+M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette
+devant Madame, qui pourrait en informer votre pre, mais ce que vous
+faites n'est pas honnte, et il faudra bien que vous payiez.
+
+--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien
+que je n'irai pas rapporter de lui son papa; je lui ai offert de payer
+l'argent que rclame votre portier, mais il a refus, m'assurant qu'il
+ne devait rien.
+
+INNOCENT.--Voyez vous-mme la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui
+acheter des tartes quand j'tais malade, l'infirmerie? Voyez, tous les
+jours il y a une quantit de croquets, pommes, noix, tartes et je ne
+pouvais ni bouger ni manger.
+
+--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose
+l-dessous. Hol! pre Frimousse!
+
+--Voil, Monsieur, rpondit le portier, accourant l'appel et croyant
+qu'il allait tre pay par ordre du matre.
+
+M. DOGUIN.--Pre Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note
+des objets achets par M. Gargilier, et je suis sr qu'il n'a pas boug
+de l'infirmerie pendant plusieurs jours.
+
+LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non.
+
+M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marques sur
+votre note?
+
+LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-mme que M.
+Gargilier ait achet mes friandises; c'est par procuration.
+
+M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetes?
+
+LE PORTIER.--Par M. Flix Oursinet, Monsieur.
+
+INNOCENT.--Je n'ai jamais charg Oursinet d'un achat.
+
+LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Flix est venu me demander un
+crdit pour faire affaire avec vous, et preuve qu'il m'a donn cinq
+francs pour commencer.
+
+INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef
+d'institution de vouloir bien le faire venir.
+
+M. DOGUIN.--Pre Frimousse, amenez-moi Oursinet.
+
+Le portier s'empressa d'obir, plein d'inquitude pour le payement de sa
+note, il ne fut pas longtemps faire comparatre devant le matre celui
+qu'il souponnait dj d'avoir abus de sa bonne foi.
+
+--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.
+
+--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur,
+peut-tre... Attrape, se dit-il en lui-mme; tu vas avoir une bonne
+danse, et moi je te secouerai jusqu' ce que j'aie retrouv mes
+trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.
+
+Ils entrrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui
+allait arriver et voulut payer d'audace.
+
+--Monsieur m'a demand? dit-il d'un air patelin.
+
+M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour
+claircir une affaire plus que dsagrable pour| vous.
+
+OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le pre
+Frimousse qui rclam trente-cinq francs de Gargilier.
+
+LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.
+
+OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer?
+
+INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris
+tout cela chez le pre Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais
+charg et que c'est toi-mme qui as tout mang, si tu les as pris.
+
+Oursinet sourit, et ne rpondit pas.
+
+M. DOGUIN.--Rpondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte,
+de Gargilier les objets ports sur la note du pre Frimousse?
+
+OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la
+probit reconnue du pre Frimousse, je puis rpondre trs nettement,
+oui.
+
+M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui tait
+pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?
+
+OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour
+Gargilier.
+
+M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dvorer comme un glouton et sans lui en
+parler.
+
+OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui
+mangeait tout.
+
+--Menteur! s'cria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne
+t'ai seulement pas vu pendant que j'tais l'infirmerie, et le reste du
+temps je ne t'ai pas dit trois paroles.
+
+OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le pre Frimousse ne t'oblige pas payer
+tout de suite; il sait bien que nous autres lves nous n'avons pas
+toujours trente-cinq francs sous la main...
+
+LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.
+
+OURSINET.--Et je suis fch qu'il t'ait rclam cette somme devant tout
+le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous,
+pre Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.
+
+--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'cria Innocent
+hors de lui. Restez, restez, pre Frimousse; je prie, M. le chef
+d'institution de s'informer auprs de l'infirmire et auprs de
+mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des
+friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas tonns de voir
+Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines
+chaque rcration. Au reste, je dclare Monsieur le chef d'institution
+que si le mensonge et la dloyaut d'Oursinet ne sont pas prouvs, je
+suis prt tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux
+pas que le pauvre pre Frimousse perde cause de moi une somme aussi
+considrable.
+
+--Vous tes un brave garon. Monsieur, s'cria le portier. Si c'est M.
+Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me
+paye, car je m'adresserai ses parents.
+
+--C'est moi qui me charge de dbrouiller vtre affaire, pre Frimousse,
+dit le matre; mais l'avenir je vous dfends expressment de faire
+crdit, aucun des lves. Je vais m'occuper de l'enqute, Monsieur
+Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi
+tous ici.
+
+Le matre sortit, laissant dans l'anxit les acteurs de la scne.
+Innocent avait peur que les lves, par haine contre lui, ne rendissent
+de faux tmoignages. Oursinet tremblait que les lves, n'tant pas
+prvenus, ne disent l'exacte vrit, et que sa culpabilit ne ft par
+l clairement dmontre. Le pre Frimousse s'inquitait encore de ses
+trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet
+pouvaient refuser le paiement. Prudence se dsolait de voir son jeune
+matre faussement accus. Simplicie s'ennuyait d'tre retenue si
+longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colre
+contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pices, et contre
+le portier insolent qui osait souponner la vracit d'Innocent. Ses
+yeux exprimaient une telle fureur, que le pre Frimousse et Oursinet
+s'loignrent par instinct jusqu'au coin le plus recul du parloir. Le
+matre ne tarda pas rentrer. Il tait'grave et svre.
+
+--Monsieur Gargilier, approchez.
+
+Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.
+
+--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.
+
+Oursinet s'approche lentement la tte incline, les yeux demi baisss.
+
+Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des clairs.
+
+--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a
+t dmontr que Flix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dvorer
+des masses de friandises, et que vous ne devez rien au pre Frimousses.
+
+Coz se retire au fond de la chambre.
+
+--Monsieur Oursinet, il m'est prouv que vous tes un menteur, un
+voleur, un lche calomniateur; que votre prsence est une humiliation
+pour vos camarades et une honte pour ma maison; en consquence, je vais
+vous faire conduire au cachot et je vais faire prvenir vos parents afin
+qu'ils viennent vous chercher ds ce soir.
+
+Coz se frotte les mains.
+
+--Grce! grce! Monsieur, s'cria Oursinet tombant genoux. Ne
+dites rien mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils
+m'enfermeront...
+
+--Lche! dit le matre avec indignation, vous tremblez devant la
+punition que vous avez si bien mrite, et vous n'avez pas craint de
+faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre
+terreur ne m'inspire aucune piti.
+
+--Dgotant! dgotant! dit Coz mi-voix.
+
+--Pre Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui
+porterez du pain et de l'eau pour son dner.
+
+Le pre Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgr sa
+rsistance, il le mena au cachot dsign, sombre rduit peine clair
+par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une
+couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement ncessaire
+pour une si triste demeure.
+
+--Madame, dit le matre Prudence, j'ai crit il y a peu de jours M.
+Gargilier pour l'engager retirer son fils de chez moi; sa position
+n'est plus tenable, les lves l'ayant pris en grippe. Malgr la
+plus grande surveillance, il est impossible d'empcher des scnes
+dplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je
+crois dangereux pour lui de prolonger son sjour dans ma maison, et je
+vous demande, dans son intrt, de le retirer le plus tt possible. La
+scne d'aujourd'hui va s'bruiter, va tre interprte mchamment pour
+lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui
+claterait un de ces jours.
+
+--Je l'emmnerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de
+rpondre Prudence, terrifie.
+
+--Oh! ce n'est pas press ce point, reprit le matre en souriant; il
+sera temps demain; d'ici l, je ferai prparer son paquet.
+
+--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce
+qu'aujourd'hui nous devons, aller l'cole de natation; cela m'amusera
+et me fera du bien.
+
+--A demain donc, mon pauvre petit matre; prenez bien garde vos
+mchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain,
+l'heure que vous voudrez.
+
+--A midi, avant la rcration, dit Innocent.
+
+--C'est bien; midi nous serons ici.
+
+Et l'on se spara,
+
+
+
+XXII
+
+LE BAIN
+
+A quatre heures, les lves devaient aller au bain; la saison tait un
+peu avance, mais il faisait encore trs chaud, et c'tait toujours une
+grande joie quand on y allait: d'abord c'tait du nouveau, ensuite il y
+avait une grande heure d'tude de moins. Innocent avait dsir se donner
+ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares
+en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux lves
+rpartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre
+amis, de sorte qu'il se crut bien protg. Oh se dshabilla, on revtit
+le caleon, chacun accrocha ses vtements au clou dsign, et on se
+lana dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte
+qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs lves de
+sa classe s'y trouvaient.
+
+--Une passade Gargilier! dit l'un d'eux.
+
+--Hop! Il appuya ses mains sur la tte d'Innocent et le fit aller au
+fond.
+
+--Une passade Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.
+
+--Une passade Gargilier! dit un troisime.
+
+Innocent s'enfonait, se dbattait, revenait sur l'eau cherchait
+reprendre a respiration, replongeait de nouveau, la quatrime
+passade, il tait haletant, il touffait; il faisait des efforts inous
+pour pousser un cri, un seul, esprant tre entendu par ses amis,
+mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne
+voyaient pas le danger de ces passades multiplies, ne cessaient de
+le faire plonger et replonger; son air de dtresse, ses mouvements
+convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, une dernire
+passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant
+perdu connaissance. A ce moment les grands lves arrivaient; Paul
+sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le
+pauvre Innocent les yeux ferms, les mains crispes.
+
+--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noy!
+
+Vingt lves et les matres arrivrent, prs de Paul et l'aidrent
+ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine
+des noys, o les secours en usage lui fuient prodigus: frictions,
+cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'aprs une demi-heure des soins les
+plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientt il ouvrit les
+yeux, mais les referma aussitt. Le mdecin qui prsidait au sauvetage
+le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il tait sauv. Le
+chef de pension, qu'on avait t prvenir et qui venait d'arriver, passa
+de l'inquitude la joie; il ne tarda pas voir Innocent revenir tout
+ fait la vie, parler et vouloir se lever. Le matre le fit envelopper
+dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce
+fut encore l'infirmerie qu'on le dposa en rentrant la pension.
+Innocent songea avec bonheur que c'tait sa dernire nuit passer dans
+cette maison qu'il avait tant dsir habiter, et qui avait t pour lui
+un lieu de torture et de misre.
+
+Il remercia Dieu de l'avoir sauv de ce dernier danger, et, en
+tmoignage de sa reconnaissance, il rsolut de rendre le bien pour le
+mal et de ne nommer aucun des lves qu'il avait parfaitement reconnus,
+et qui avaient manqu le faire prir. Cette rsolution lui cota
+beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et
+le matre d'tude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et
+le questionner sur accident dont il avait t victime, il rpondit
+vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.
+
+LE MATRE.--Mais de plus jeunes lves ont dit depuis avoir vu vos
+camarades vous donner des passades, et les recommencer ds que vous
+reveniez sur l'eau.
+
+INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le
+sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfonc, j'touffais, et
+puis je me suis vanoui.
+
+LE MATRE.--Mais vous avez d reconnatre ceux qui vous entouraient
+quand vous avez enfonc.
+
+INNOCENT.--Je n'ai regard personne; je m'amusait nager et je ne
+faisais pas attentions aux autres.
+
+LE MATRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien
+gnreux vous vis--vis de ces mauvais garnements.
+
+Innocent ne rpondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donn
+le courage de cette gnrosit. Le matre le quitta en lui serrant la
+main.
+
+Il avait pass une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le
+mdecin lui permit de se lever, de djeuner et de se prparer quitter
+la maison. Quand Prudence et Coz arrivrent. Innocent leur raconta
+l'accident de la veille; Prudence faillit tomber la renverse de
+frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante rgler ses comptes
+avec le matre qui lui tmoigna sa satisfaction de voir emmener
+Innocent.
+
+--J'tais dsol, dit-il, de ne pas vous l'avoir laiss emmener hier,
+quand je l'ai vu encore une fois victime de la mchancet de ses
+camarades. Le voil de nouveau hors d'affaire; gardez-le la maison,
+croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collge; il
+y sera toujours le jouet des autres.
+
+Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta
+avec son jeune matre; Coz prit sa place accoutume sur le sige, et,
+quelques minutes aprs, de Roubier avait un hte de plus.
+
+
+
+XXIII
+
+VISITE IMPRVUE
+
+Simplicie tait reste seule la maison; elle prparait l'appartement
+pour la rception de son frre, dont elle attendait le retour avec
+impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.
+
+C'est Innocent, je reconnais son pas, dit Simplicie en courant
+joyeusement ouvrir la porte. C'est toi. Innocent! Ah!
+
+Et Simplicie, terrifie, repoussa la porte et alla se cacher dans le
+lavoir.
+
+La porte ne tarda pas se rouvrir; les mmes pas se firent entendre
+dans l'appartement, mais plus prcipits; Simplicie entendait aller,
+venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de
+bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparatre
+sa tante, accompagne de Boginski.
+
+MADAME BONBECK--O diable a-t-elle pass? Cherchez donc, Boginski. Vous
+tes l comme un bonhomme de pltre; regardez partout, ouvrez tout.
+
+BOGINSKI.--Je vois rien, Mme.
+
+MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est
+peut-tre.
+
+Boginski entra, aperut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les
+mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dnont pas, Boginski, qui
+tait bon garon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa
+tante la reprenait, fit un petit signe rassurant Simplicie, eut l'air
+de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une
+marmite sur la tte de Simplicie, un balai devant ses jambes, il
+accrocha un torchon la marmite.
+
+--Rien, dit-il, personne; c'est tonnant!
+
+Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaant du doigt:
+
+--Je crois que tu me trompes, mon garon; laisse-moi y aller voir
+moi-mme.
+
+Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand
+un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperut
+par terre Simplicie, que la peur et l'motion veinaient de faire tomber
+en faiblesse; la marmite avait dgringol, le balai avait roul, et
+Simplicie apparut aux yeux courroucs de sa tante.
+
+--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte
+envers sa tante? Allons, sors de l, je te pardonne; mets ton chapeau et
+viens avec moi.
+
+--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi,
+ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu' l'arrive de Prudence et
+de Coz, qui sont alls chercher Innocent.
+
+Mme Bonbeck s'lana vers sa nice pour la saisir et l'emmener de force;
+mais, Boginski se plaa devant Simplicie.
+
+--Non; non, Mme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre
+enfant. Pas bien, a, pas bien.
+
+--Drle, cria Mme Bonbeck, misrable ingrat!
+
+Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa
+doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne
+bougea pas d'une semelle.
+
+--Pas bien, Mme Bonbeck, pas bien. Battre moi, a fait rien, moi pas
+faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a
+peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.
+
+--Animal! dit Mme Bonbeck en s'loignant, je te croyais plus plat.
+J'aime mieux a: je n'aime pas les gens qui me cdent toujours. Vous
+avez raison, mon ami, il faut laisser cette pronnelle. Qu'en ferais-je,
+au total? Qu'elle aille au diable! a m'est parfaitement gal.
+
+Mme Bonbeck regarda Simplicie avec ddain, et, tournant les talons, elle
+marcha vers la porte d'entre.
+
+--Ouvrez, dit-elle Boginski.
+
+Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.
+
+Passez donc, puisque vous tes l, continua-t-elle.
+
+Boginski passa. Il n'eut pas plus tt franchi le seuil, que Mme Bonbeck
+poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers
+Simplicie d'un air de triomphe:
+
+--Te voil prise, ma fille; pas moyen d'chapper la vieille tante. Ce
+que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera...
+Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle Boginski, qui
+frappait la porte. Oui, oui, tambourine, mon garon, dmne-toi. Ah!
+Ah! ah! je les tiens prsent!
+
+Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se
+frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consterne, ple comme une
+morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni rpondre aux cris de
+Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire
+moqueur; elle se plaa devant elle, les bras croiss; Simplicie recula
+jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu' ce que ses bras, qu'elle tenait
+toujours croiss, touchassent la poitrine de Simplicie.
+
+--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lanaient des clairs).
+Je ne suis pas en colre; je yeux seulement te faire voir que je ne me
+laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empcher de
+faire ce que je veux, et que s'il me plat de t'emmener, je t'emmnerai.
+
+Simplicie poussa un cri, auquel rpondit un cri sauvage: elle reconnut
+la voix de Coz.
+
+--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!
+
+Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgr son ge, la poussa
+dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte
+qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne
+dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du
+perron, la tenant toujours et l'entranant aprs elle, et courut la
+voiture qui l'avait amene; elle y poussa Simplicie, y monta elle-mme,
+et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit,
+et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son
+dsespoir fut terrible; son imagination lui reprsenta les scnes les
+plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.
+
+--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherche
+partout le lendemain de la scne o je t'avais battue; je ne t'ai
+pas trouve puisque tu t'tais sauve. Boginski et moi, nous t'avons
+cherche la pension o l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier,
+o l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgr tout ce que j'ai pu
+faire, j'ai t fche de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre
+protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en
+retournant la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture
+Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demande
+poliment au concierge, il m'a indiqu ta porte et c'est toi qui m'as
+ouverte Maintenant, coute-moi: je ne veux pas que tu restes la charge
+de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois
+demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas
+de Prude, qui te gte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux
+pas de Coz, qui a aid ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui
+est un sot. Je te promnerai moi-mme, je te ferai travailler...
+
+--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!
+
+--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voil
+arrives; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.
+
+Mme Bonbeck, qui avait t si fine avec Boginski, le fut moins avec
+Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tt descendue de voiture, qu'elle
+partit comme une flche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck,
+bahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrta.
+
+--Mon argent, s'il vous plat, bourgeoise.
+
+--Je vous payerai tout l'heure, mon ami...
+
+--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis
+on s'arrange pour disparatre sans payer.
+
+--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nice? la voil qui tourne sur
+le boulevard?
+
+--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas dj l'air si joyeux
+quand vous l'avez jete dans ma voiture comme un paquet de linge sale.
+
+--Misrable! je te dis...
+
+--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue,
+mais je n'coute pas tout a, moi. Il me faut mes deux francs pour
+l'heure, et je ne vous lche pas que vous ne me les ayez verss dans la
+main que voici.
+
+Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui
+prsentait la main reste libre.
+
+Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il tait trop tard pour
+courir aprs Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en
+prenant tout le monde de sa msaventure, et se promettant de faire
+repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.
+
+
+
+XXIV
+
+RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ
+
+Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et
+Prudence, informs par Boginski de ce qui s'tait pass, employaient
+leurs efforts runis pour briser la porte on faire sauter la serrure
+afin de dlivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de dtresse.
+Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge,
+qui monta prcipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef
+tourna, mais le verrou tait mis; comment l'ouvrir? Coz, dsespr,
+donna un si vigoureux coup d'paule que la porte tomba: toute la ferrure
+s'tait brise; ils se prcipitrent dans l'appartement, personne; ils
+ouvrirent la porte de la chambre coucher personne encore; mais
+la porte du perron, reste ouverte, leur apprit l'enlvement de la
+malheureuse Simplifie.
+
+Tous restrent consterns,
+
+--Je cours, dit enfin Boginski; Mme Bonbeck emport pauvre Mam'selle,
+moi la rapporter.
+
+Prudence pleurait. Innocent se dsolait; Coz restait pensif, les bras
+croiss, la tte baisse.
+
+--Mme Prude, dit-il d'un air rsolu, moi vous aider. Moi courir chez
+Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout
+casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.
+
+PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait
+plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamn et puis
+chass hors de France.
+
+COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle
+et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?
+
+PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-tre nous la
+ramnera-t-il.
+
+COZ.--Et si pas ramener?
+
+PRUDENCE.--Alors j'crirai M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma
+pauvre petite matresse des griffes de cette femme abominable, et nous
+retournerons tous Gargilier.
+
+COZ.--Dieu soit bni quand tre Gargilier!
+
+Coz se rsigna attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent
+pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait
+d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait faire pour
+ravoir Simplicie.
+
+Boginski courait la rue de Godot, pendant que Simplicie courait la
+rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la sparait
+de Mlles de Roubier; elle s'tait promene plusieurs fois aux Tuileries,
+de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les
+Tuileries comme une flche, lorsqu'elle se sentit arrte; un sergent
+de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui
+s'chappait.
+
+--O courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent
+diables vos trousses.
+
+--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre;
+elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec dtresse.
+
+--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.
+
+--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape,
+je suis perdue.
+
+--Au contraire, la belle, vous tes retrouve.
+
+--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.
+
+--O est-elle votre bonne? Pourquoi vous tes-vous sauve?
+
+--Je ne me suis pas sauve, c'est ma tante qui ma vole; ma bonne, est
+chez Mme de Roubier.
+
+--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?
+
+--Oui, oui, 91: c'est l o je demeure, o je veux aller.
+
+--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville mi-voix elle n'a
+pourtant pas mine d'appartenir une bonne maison cette petite.
+
+Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque
+Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le
+sergent de ville la laissa chapper, et elle reprit sa course avec plus
+de vitesse qu'auparavant, criant:
+
+--Au secours! Boginski, ramenez-moi!
+
+Le sergent de ville courut aprs elle de toute la vitesse de ses jambes,
+et parvenait la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et
+demi-morte dans les bras de Boginski.
+
+La foule, qui s'tait amasse autour d'eux pendant le premier
+interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour
+assister la fin de cette scne trange, se rassembla plus compacte,
+et couta avec, intrt les explications de Boginski et les paroles
+entrecoupes, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.
+
+--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son
+motion, Mme Prude l-bas, attendre dsole. Nous croire Mam'selle
+chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment
+Mam'selle ici?
+
+--Je me suis sauve pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai
+couru, couru si vite, que j'touffais. C'est que j'avais si peur de la
+voir arriver!
+
+Le sergent de ville se retira et fit faire place Simplicie et
+Boginski, qui se dirigrent vers le pont Royal et la rue du Bac.
+Boginski rentra triomphant dans le petit appartement o l'attendaient
+tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut
+accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa l'touffer;
+Innocent lui tmoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait.
+Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la
+porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prvenir Mme de Roubier
+de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fter cet agrable
+vnement par un bon repas; elle leur servit dner un gteau
+excellent, surmont d'une crme vanille et entoure d'une muraille de
+fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour
+clbrer la rentre en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils
+invitrent Boginski dner; celui-ci prit sa large part du festin, puis
+il retourna chez Mme Bonbeck.
+
+Il ne restait qu' prparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit
+qu'il transporta dans la premire pice faisant salon.
+
+--Et vous, o coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.
+
+--Moi coucher par terre; moi habitu, moi dormir partout.
+
+--Mais vous aurez froid?
+
+--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, trs bon.
+
+Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus
+fort que jamais.
+
+Trois jours se passrent encore et l'on ne recevait aucune rponse ni de
+M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquitait de ce silence; Innocent
+et Simplicie s'ennuyaient; Coz tait triste: il craignait qu'on ne le
+laisst Paris; il redoublait de soins et d'activit pour se faire
+accepter. Prudence l'levait aux nues; Simplicie et Innocent ne
+pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances
+possibles de son engagement chez leur pre.
+
+Le quatrime Jour de l'arrive d'Innocent, le facteur entra:
+
+--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.
+
+Prudence paya, ouvrit la lettre; elle tait de M. Gargilier. Les enfants
+taient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.
+
+--Lis tout haut, je t'en prie, s'crirent-ils. Prudence tut ce qui
+suit:
+
+Ma chre Prudence,
+
+Ma femme et moi, nous avons t passer dix jours chez mon frre, et
+hier, notre retour, nous avons trouv les lettres des enfants, la
+vtre et celle du matre de pension. Ne perdez pas un jour, pas une
+heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison
+o l'ont fait entrer son enttement et ma faiblesse. Quant Simplicie,
+Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans
+que nous vivons, ma soeur Paris, moi la campagne, il parat que
+son humeur violente a fait des progrs dplorables. J'accorde donc
+Simplicie comme Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les
+attends avec une impatience gal la leur. Je n'aurais jamais consenti
+ la sparation qu'ils dsiraient si ardemment si j'avais pu deviner les
+peines et les souffrances qui en rsulteraient pour eux et pour vous ma
+pauvre Prudence, si dvoue, si attache mes enfants et ma maison.
+Je voulais partir moi-mme pour les ramener, mais ma femme s'est donn
+une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je
+reste prs d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus
+tt possible et tchez de trouver un homme, sr pour vous accompagner
+jusqu' Gargilier. C'est vous de voir si la personne que Simplicie
+nomme dans sa lettre mrite confiance. Adieu, ma bonne Prudence;
+embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette
+pas d'avoir cd leurs dsirs, puisque la leon a t bonne et
+complte et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis.
+Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte quipe,
+et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalit qu'elle a bien voulu
+accorder ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne
+Prudence, avec tout rattachement que vous mritez si bien. J'cris ma
+soeur pour la prvenir de ma dtermination.
+
+Hugues GARGILIER.
+
+--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma
+pauvre chre maman et mon pauvre papa!
+
+Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son
+attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.
+
+--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'tes pas content des
+bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.
+
+--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi
+rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz...
+
+--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit
+que si l'homme indiqu par Mam'selle Simplicie mrite confiance, il
+nous ramnera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramnerez
+Gargilier.
+
+--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame
+Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!
+
+Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, touffait
+Prudence, secouait les bras de Simplicie, crasait les mains d'Innocent;
+il tait fou de joie; il demandait partir tout de suite, de peur qu'on
+ne changet d'avis. Prudence eut quelque peine lui faire comprendre
+qu'il fallait attendre au lendemain.
+
+--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.
+
+--Moi faire tout en une heure, rpondit Coz.
+
+PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux Mme de Roubier, la remercier de
+ses bonts.
+
+COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous.
+
+PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mmes et
+une heure convenable de l'aprs-midi. Et puis, il faut que nous menions
+les enfants dire adieu leur tante.
+
+--Ah! s'crirent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai
+trop peur.
+
+PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.
+
+SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?
+
+PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous
+redemande et qu'il le lui a crit.
+
+SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est
+heureusement notre dernire corve Paris.
+
+Prudence, aide de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux
+de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emport de chez Mme
+Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait achet avec les trente sous qui
+lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du
+reste, il ne possdait que les habits dont il tait vtu.
+
+Aprs le djeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de
+Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le
+changement qui s'tait opr en eux.
+
+--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus
+aujourd'hui les reproches que je vous ai adresss il y a quinze jours;
+vous vous tes corrige de vos dfauts, et je suis sre que lorsque
+nous vous reverrons la campagne l'anne prochaine, vous serez aussi
+gentille, simple et bonne et aimable que vous l'tiez peu jadis. Il
+en est de mme pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi
+ l'amliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir la
+campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien gagner, vous; vous tes
+aussi bonne et aussi dvoue qu'il est possible de l'tre.
+
+--Madame est mille fois trop bonne, rpondit Prudence, en faisant une
+profonde rvrence, et trs flatte des loges adresss par Mme de
+Roubier ses jenes matres et elle-mme.
+
+--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui tait
+entr inaperu.
+
+Mme de Roubier sourit et tendit la main ce brave garon, dont elle
+avait entendu faire un grand loge par les domestiques. Coz, enchante
+crut bien faire de serrer la main qu'elle lui prsentait, et avec une
+telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et,
+secouant sa main:
+
+--Quelle vigueur de poignet, mon brave garon! dit-elle en riant. Un peu
+plus, vous me broyiez les os.
+
+Prudence fit signe Coz de s'loigner, ce qu'il fit avec une
+promptitude qui tmoignait de son obissance aux ordres de Prudence.
+
+Aprs la visite Mme et Mlles de Roubier, Prudence et Coz menrent
+les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvrent fort mcontente de la
+fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son
+frre. Elle reut les enfants en colre, moiti riant; elle dit Coz
+qu'il tait un ingrat de l'avoir quitte.
+
+--Pardon Mme Bonbeck; moi pas vouloir fcher; mais moi aimer pauvre
+Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre
+Mam'selle et colre quand Mme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de
+Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en
+Pologne domestique; lui, intendant.
+
+--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien
+faire; il me met en colre dix fois par jour; je lui donne des tapes,
+des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air
+calme et imbcile. Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre
+si fait plaisir! comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille
+bche! Et ne voil-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il
+se couche, il prtend qu'il a mal la tte. Aujourd'hui je ne l'ai
+seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbcile; il n'a
+pas djeun.
+
+Coz alla voir et ne tarda pas revenir, disant que son ami tait
+malade, qu'il avait la fivre et mal la tte. Mme Bonbeck s'inquita,
+s'alarma, envoya chercher le mdecin, s'tablit prs de son lit et le
+soigna jour et nuit pendant une semaine entire. Coz tait parti avec
+Prudence et les enfants, le reste de la journe leur parut d'une
+longueur insupportable. Le lendemain, neuf heures, aprs avoir
+djeun, Coz alla chercher une voiture, et tous y montrent, le coeur
+plein de joie,
+
+
+
+XXV
+
+CONCLUSION
+
+Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et
+s'installrent dans un wagon: aucun incident fcheux ne contraria leur
+bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gnaient
+pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emport abondance de
+provisions; la joie, au lieu de leur ter l'apptit, le dveloppa si
+bien, que le panier ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du
+chemin de ils passrent la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche
+ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure la
+ville o les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie
+manqurent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir
+un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues.
+
+--Bonjour, mon cousin.
+
+--Bonjour, ma cousine.
+
+En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine trois lieues
+ la ronde, vu que les parents ne se perdent jamais et que vingt
+gnrations ne dtruisent pas le lien primitif du vingtime anctre.
+
+Germain, le cocher, ayant Coz sa gauche sur le sige partit au grand
+trot; les chevaux s'animrent, Germain perdit la tte lcha les guides;
+les chevaux s'emportrent, allrent comme le vent et auraient jet la
+voiture dans un foss de vingt pieds de profondeur, si Coz n'et saisi
+les rnes, n'eut maintenu et calm les chevaux et ne les et remis au
+trot raisonnable de bons normands.
+
+Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour
+crier et appeler au secours.
+
+--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite.
+
+Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessrent de se
+faire entendre. Coz se retourna,
+
+--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien
+tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir.
+
+Il voulut rendre Les rnes au cocher mais celui-ci refusa
+
+--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent
+trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre.
+
+--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon.
+
+--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me
+charge pas de mener ces btes, qui s'emportent pour un rien.
+
+--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux.
+
+On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se
+prcipitrent dans les bras de leur pre, qui les attendait au bas du
+perron. Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous tes bon
+de nous avoir pardonns, de nous avoir laisss revenir!
+
+Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait
+dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait
+sur les derniers vnements dont il ignorait les dtails, et faisait
+connaissance avec Coz, que Prudence lui prsenta avec, un tel loge,
+qu'il comprit tout de suite combien Coz avait d rendre de services
+pour tre tellement vant par la sage Prudence. Il le questionna sur sa
+position, ses moyens d'existence.
+
+--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si
+moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M.
+Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas
+vouloir quitter.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garon, je n'ai pas d'ouvrage
+vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.
+
+COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte,
+moi cocher, moi bcher, faucher, tout faire chez vous.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire vos talents, mon garon: mais
+vous tes sans doute habitu gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas
+de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.
+
+COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement,
+nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois;
+c'est assez, c'est trop.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous
+travaillez.
+
+M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva genoux prs du
+canap de leur mre, lui baisant les mains, et tmoignant leur bonheur
+avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la
+remplissait de joie.
+
+Quelques jours se passrent dans les mmes sentiments de bonheur; la
+campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils
+ne comprenaient pas comment ils avaient pu dsirer de quitter la vie
+tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les
+ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de
+la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en
+riaient malgr eux. Prudence ne cessait de faire l'loge des Polonais,
+surtout de Coz, et dclarait que sans lui ils eussent tous pri dix
+fois. Coz travaillait comme un ngre, se mettait tout, tait partout,
+faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si
+excellent serviteur; il ne tarda pas le prendre dfinitivement son
+service en qualit de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz
+tait plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait son
+bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le
+facteur apporta M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut sa femme
+et ses enfants, moiti riant, moiti fch:
+
+Mon frre,
+
+Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu
+rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer
+et qui gte vos enfants. Ils ont emmen un de mes Polonais; c'est un
+ingrat, je ne le regrette pas. Voil mon imbcile de Boginski qui s'est
+avis d'tre malade; il est guri, mais il ne peut pas faire de musique;
+le mdecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours la
+campagne; comme je ne sais o le faire aller, je l'envoie demain chez
+vous, j'ai gard votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois.
+vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez
+pas de me le renvoyer ds qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon
+frre. Dites Simplette qu'elle est plus bte qu'une oie. Vous avez
+bien mal lev vos enfants; si je les avais eus, ils eussent t levs
+autrement. Votre soeur,
+
+Ambroisine BONBECK.
+
+SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire
+Prudence.
+
+INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie.
+
+PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrive va faire
+notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voil qui passe passe tout juste. Coz!
+votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie!
+
+--Bonheur! s'cria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire
+Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider tout prparer pour ami.
+
+Coz et Prudence prparrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre
+de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la
+ville.
+
+Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent,
+tant il tait chang, maigri et pli. Il avait t fort malade; Mme
+Bonbeck avait t trs bonne pour lui, mais elle tait si agite, si
+remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que
+le mdecin dclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos
+en l'envoyant la campagne; c'tait lui-mme qui avait demand aller
+chez M. Gargilier.
+
+Au bout d'un mois, il fallut rpondre Mme Bonbeck, qui menaait de
+venir elle-mme chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski
+et lui fit voir la lettre de sa soeur.
+
+--Que dois-je lui rpondre, mon ami? Dsirez-vous nous quitter et
+retourner chez ma soeur?
+
+BOGINSKI.--Monsieur, moi dsire ne jamais vous quitter; moi suis trs
+heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai t malade de
+tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est
+si terrible chez elle; toujours musique ou colre!
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de
+rester chez moi, prs de mes enfants?
+
+BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous
+garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours
+reconnaissant. J'apprendrai franais bien; je parle dj mieux; dans un
+an ce sera bien tout fait.
+
+MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire dcide. Vous
+me convenez beaucoup; vous tes un brave garon, dvou, reconnaissant,
+sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant prs de mon fils; vous
+en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que
+vous ne quitterez plus.
+
+La vie des habitants de Gargilier s'coula heureuse et paisible;
+Innocent devint un charmant garon, instruit et bien lev, grce aux
+soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agrable et
+aimable personne.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Sgur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX NIGAUDS ***
+
+***** This file should be named 13456-8.txt or 13456-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/4/5/13456/
+
+This eBook was produced by Renald Levesque
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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