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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13456-0.txt b/13456-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a07efee --- /dev/null +++ b/13456-0.txt @@ -0,0 +1,6910 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13456 *** + +This eBook was produced by Renald Levesque + + + + +La comtesse de Ségur + +LES DEUX NIGAUDS + + + +I + +PARIS! PARIS! + +M. et Mme Gargilier étaient seuls dans leur salon; leurs enfants, +Simplicie et Innocent, venaient de les quitter pour aller se coucher. +M. Gargilier avait l'air impatienté; Mme Gargilier était triste et +silencieuse. + +--Savez-vous, chère amie, dit enfin M. Gargilier, que j'ai presque envie +de donner une leçon, cruelle peut-être, mais nécessaire, à cette petite +sotte de Simplicie et à ce benêt d'Innocent? + +--Quoi? Que voulez-vous faire? répondit Mme Gargilier avec effroi. + +--Tout bonnement contenter leur désir d'aller passer l'hiver à Paris. + +--Mais vous savez, mon ami, que notre fortune ne nous permet pas cette +dépense considérable; et puis votre présence est indispensable ici pour +tous vos travaux de ferme, de plantations. + +--Aussi je compte bien rester ici avec vous. + +--Mais. comment alors les enfants pourront-ils y aller? + +--Je les enverrai avec la bonne et fidèle Prudence; Simplicie ira chez +ma soeur, Mme Bonbeck, à laquelle je vais demander de les recevoir chez +elle en lui payant la pension de Simplicie et de Prudence, car elle +n'est pas assez riche pour faire cette dépense. Quant à Innocent, je +l'enverrai dans une maison d'éducation dont on m'a parlé, qui est tenue +très sévèrement, et qui le dégoûtera des uniformes dont il a la tête +tournée. + +--Mais, mon ami, votre soeur a un caractère si violent, si emporté; elle +a des idées si bizarres, que Simplicie sera très malheureuse, auprès +d'elle. + +--C'est précisément ce que je veux; cela lui apprendra à aimer la vie +douce et tranquille qu'elle mène près de nous, et ce sera une punition +des bouderies, des pleurnicheries, des humeurs dont elle nous ennuie +depuis un mois. + +--Et le pauvre Innocent, quelle vie on lui fera mener dans cette +pension! + +--Ce sera pour le mieux. C'est lui qui pousse sa soeur à nous +contraindre de les laisser aller à Paris, et il mérite d'être puni. On +envoie dans cette pension les garçons indociles et incorrigibles: ils +lui rendront la vie dure; j'en serai bien aise. Quand il en aura assez, +il saura bien nous l'écrire et se faire rappeler. + +--Et Prudence? Elle est bien bonne, bien dévouée, mais elle n'a jamais +quitté la campagne, et je crains qu'elle ne sache pas comment s'y +prendre pour arriver à Paris. + +--Elle n'aura aucun embarras; le conducteur de la diligence la connaît, +prendra soin d'elle ainsi que des enfant; une fois en chemin de fer, ils +auront trois heures de route, et ma soeur ira les attendre à la gare +pour les emmener chez elle. + +Mme Gargilier chercha encore à détourner son mari d'un projet qui +l'effrayait pour ses enfants, mais il y persista, disant qu'il ne +pouvait plus supporter l'ennui et l'irritation que lui donnaient les +pleurs et les humeurs de Simplicie et d'Innocent Il parla le soir même à +Prudence, en lui recommandant de ne rien dire encore aux enfants. Elle +fut très contrariée d'avoir à quitter ses maîtres, mais flattée en même +temps, de la confiance qu'ils lui témoignaient. Elle détestait +Paris sans le connaître, et elle comptait bien que les enfants s'en +dégoûteraient promptement et que leur absence ne serait pas longue. + +Quelques jours après Simplicie essuyait pour la vingtième fois ses +petits yeux rouges et gonflés. Sa mère qui la regardait de temps en +temps d'un air mécontent, leva les épaules et lui dit avec froideur: + +--Voyons, Simplicie, finis tes pleurnicheries; c'est ennuyeux, à la fin. +Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas aller passer l'hiver à Paris et +que je n'irai pas. + +SIMPLICIE.--Et c'est pour cela que je pleure. Croyez-vous que ce soit +amusant pour moi, qui vais avoir douze ans, de passer l'hiver à la +campagne dans la neige et dans la boue? + +MADAME GARGILIER.--Est-ce que tu crois qu'à Paris il n'y a ni neige ni +boue? + +SIMPLICIE.--Non, certainement; ces demoiselles m'ont dit qu'on balayait +les rues tous les jours. + +MADAME GARGILIER.--Mais on a beau balayer, la neige tombe et la boue +revient comme sur les grandes routes. + +SIMPLICIE.--Çà m'est égal, je veux aller à Paris. + +MADAME GARGILIER.--Ce n'est pas moi qui t'y mènerai, ma chère amie. + +Simplicie recommence à verser des larmes amères; elle y ajoute de petits +cris aigus qui impatientent sa mère et qui attirent son père occupé à +lire dans la chambre à côté. + +M. GARGILIER, avec impatience.--Eh bien! qu'y a-t-il donc? Simplicie +pleure et crie? + +MADAME GARGILIER.--Toujours sa même chanson: «Je yeux aller à Paris. + +M. GARGILIER--Petite sotte, va! Tu fais comme ton frère dont je ne peux +plus rien obtenir. Monsieur a dans la tête d'entrer dans une pension à +Paris, et il ne travaille plus, il ne fait plus rien. + +MADAME GARGILIER.--Il serait bien attrapé d'être en pension; mal nourri, +mal couché, accablé de travail, rudoyé par les maîtres, tourmenté par +les camarades, souffrant du froid l'hiver, de la chaleur l'été; ce +serait une vie bien agréable pour Innocent, qui est paresseux, gourmand +et indocile. Ah! le voilà qui arrive avec un visage long d'une aune. + +Innocent entre sans regarder personne; il va s'asseoir près de +Simplicie; tous deux boudent et tiennent les yeux baissés vers la terre. + +MADAME GARGILIER.--Qu'as-tu, Innocent? Pourquoi boudes-tu? + +INNOCENT.--Je veux aller à Paris. + +M. GARGILIER.--Petit drôle! toute la journée le même refrain: «Je veux +aller à Paris... Ah! tu veux aller à Paris! Eh bien! mon garçon, tu iras +à Paris et tu y resteras, quand même tu y serais malheureux comme un +âne. + +--Et moi, et moi? s'écria Simplicie en s'élançant de sa chaise vers son +père. + +--Toi, nigaude?... tu mériterais bien d'y aller, pour te punir de ton +entêtement maussade. + +--Je veux y aller avec Innocent! Je ne veux pas rester seule à +m'ennuyer. + +--Sotte fille! Tu le veux, eh bien! soit; mais réfléchis bien avant +d'accepter ce que je te propose. J'écrirai à ta tante, Mme Bonbeck, pour +qu'elle te reçoive et te garde jusqu'à l'été; une fois que tu seras là, +tu y resteras malgré prières et supplications. + +--J'accepte, j'accepte, s'écria Simplicie avec joie. + +MADAME GARGILIER.--Tu n'as jamais vu ta tante, mais tu sais qu'elle +n'est pas d'un caractère aimable, qu'elle ne supporte pas la +contradiction. + +--Je sais, je sais, j'accepte, s'empressa de dire Simplicie. + +Le père regarda Innocent, et Simplicie, dont la joie était visible; il +leva encore les épaules, et quitta la chambre suivi de sa femme. + +Quand ils furent partis, les enfants restèrent un instant silencieux, +se regardant avec un sourire de triomphe; lorsqu'ils se furent assurés +qu'ils étaient seuls, qu'on ne pouvait les entendre, ils laissèrent +éclater leur joie par des battements de mains, des cris d'allégresse, +des gambades extravagantes. + +INNOCENT.--Je t'avais bien dit que nous l'emporterions à force de +tristesse et de pleurs. Je sais comment il faut prendre papa et maman. +En les ennuyant on obtient tout. + +SIMPLICIE.--Il était temps que cela finisse, tout de même; je n'y +pouvais plus tenir; c'est si ennuyeux de toujours bouder et pleurnicher! +Et puis, je voyais que cela faisait de la peine à maman: je commençais à +avoir des remords. + +INNOCENT.--Que tu es bête! Remords de quoi? Est-ce qu'il y a du mal à +vouloir connaître Paris? Tout le monde y va; il n'y a que nous dans le +pays qui n'y soyons jamais allés. + +SIMPLICIE.--C'est vrai, mais papa et maman resteront seuls tout l'hiver, +ce sera triste pour eux, + +INNOCENT.--C'est leur faute; pourquoi ne nous mènent ils pas eux-mêmes à +Paris? Tu as entendu l'autre jour Camille, Madeleine, leurs amies, leurs +cousins et cousines: tous vont partir pour Paris. + +SIMPLICIE.--On dit que ma tante n'est pas très bonne; elle ne sera pas +complaisante comme maman. + +INNOCENT.--Qu'est-ce que cela fait? Tu as douze ans; est-ce que tu as +besoin qu'on te soigne comme un petit enfant? + +SIMPLICIE.--Non, mais... + +INNOCENT.--Mais quoi? Ne va pas changer d'idée maintenant! Puisque papa +est décidé, il faut le laisser faire. + +SIMPLICIE.--Oh! je ne change pas d'idée, sois tranquille; seulement, +j'aimerais mieux que maman vint à Paris avec nous. + +Et les enfants allèrent dans leur chambre pour commencer leurs +préparatifs de départ. Simplicie n'était pas aussi heureuse qu'elle +lavait espéré; sa conscience lui reprochait d'abandonner son père et sa +mère. Innocent, de son côté, n'était plus aussi enchanté qu'il en avait +l'air; ce que sa mère avait dit de la vie de pension lui revenait à la +mémoire, et il craignait qu'il n'y eût un peu de vrai; mais il aurait +des camarades, des amis; et puis il verrait Paris, ce qui lui semblait +devoir être un bonheur sans égal. + +Ils n'osèrent pourtant plus en reparler devant leurs parents, qui n'en +parlaient pas non plus. + +--Ils auront oublié, dit un jour Simplicie. + +--Ils ont peut-être voulu nous attraper, répondit Innocent. + +--Que faire alors? + +--Attendre, et si dans deux jours on ne nous dit rien, nous +recommencerons à bouder et à pleurer. + +--Je voudrais bien qu'on nous dit quelque chose; c'est si ennuyeux de +bouder? + +Deux jours se passèrent; on ne parlait de rien aux enfants; M. Gargilier +les regardait avec un sourire moqueur; Mme Gargilier paraissait +mécontente et triste. + +Le troisième jour, en se mettant à table pour déjeuner, Innocent dit +tout bas à Simplicie: + +--Commence! il est temps. + +SUPPLICIE.--Et toi? + +INNOCENT.--Moi aussi; je boude. Ne mange pas. + +Le père et ta mère prennent des oeufs frais; les enfants ne mangent +rien; ils ont les yeux fixés sur leur assiette, la lèvre avancée, les +narines gonflées. + +LE PÈRE.--Mangez donc, enfants; vous laissez refroidir les oeufs. + +Pas de réponse. + +LE PÈRE.--Vous n'entendez pas? Je vous dis de manger. + +INNOCENT.--Je n'ai pas faim. + +SIMPLICIE.--Je n'ai pas faim. + +LE PERE.--Vous allez vous faire mal à l'estomac, grands nigauds. + +INNOCENT.--J'ai trop de chagrin pour manger. + +SIMPLICIE.--Je ne mangerai que lorsque je serai sûre aller à Paris. + +LE PÈRE.--Alors tu peux manger tout ce qu'il y a sur la table, car vous +vous mettrez en route après-demain; j'ai écrit à ta tante, qui consent +à vous recevoir. Vous partirez avec Prudence, votre bonne, et vous y +resterez tout l'hiver, le printemps et une partie de l'été: votre tante +vous renverra à l'époque des vacances de l'année prochaine. + +Simplicie et Innocent s'attendaient si peu à cette nouvelle, qu'ils +restèrent muets de surprise, la bouche ouverte, les yeux fixes, ne +sachant comment passer de la bouderie à la joie. + +--Vous viendrez nous voir à Paris? demanda enfin Simplicie. + +LE PERE.--Pas une fois! Pour quoi faire? Nous déplacer, dépenser de +l'argent pour des enfants qui ne demandent qu'à nous quitter? Nous nous +passerons de vous comme vous vous passerez de nous, mes chers amis. + +SIMPLICIE.--Mais, vous nous écrirez souvent? + +LE PERE.--Nous vous répondrons quand vous écrirez et quand cela sera +nécessaire. + +Simplicie se contenta de cette assurance, et commença à réparer le temps +perdu, en mangeant tout ce qu'il y avait sur la table. Innocent aurait +bien voulu questionner ses parents sur sa pension, sur son uniforme de +pensionnaire, mais l'air triste de sa mère et la mine sévère de son père +lui firent garder le silence; il fit comme sa soeur, il mangea. + +Quand on sortit de table, les parents se retirèrent, laissant les +enfants seuls. Au lieu de se laisser aller à une joie folle comme à +la première annonce de leur voyage, ils restaient silencieux, presque +tristes. + +--Tu n'as pas Fair d'être contente, dit Innocent à sa soeur. + +--Je suis enchantée, répondit Simplicie d'une voix lugubre, mais... + +--Mais quoi? + +--Mais... tu as toi-même l'air si sérieux, que je ne sais plus si je +dois être contente ou fâchée. + +--Je suis très gai, je t'assure, reprit tristement Innocent; C'est un +grand bonheur pour nous; nous allons bien nous amuser. + +SIMPLICIE.--Tu dis cela drôlement! Comme si tu étais inquiet ou triste. + +INNOCENT.--Puisque je te dis que je suis gai; c'est ta sotte figure qui +m'ennuie. + +SIMPLICIE.--Si tu voyais la tienne, tu bâillerais rien qu'à te regarder. + +INNOCENT.--Laisse-moi tranquille; ma figure est cent fois mieux que la +tienne. + +SIMPLICIE.--Elle est jolie, ta figure? tes petits yeux verts! un nez +coupant comme un couteau, pointu comme une aiguille; une bouche sans +lèvres, un menton finissant en pointe, des joues creuses, des cheveux +crépus, des oreilles d'âne, un long cou, des épaules... + +INNOCENT.--Ta, ta, ta... C'est par jalousie que tu parles, toi, avec +tes petits yeux noirs, ton nez gras en trompette, ta bouche à lèvres +épaisses, tes cheveux épais et huileux, tes oreilles aplaties, tes +épaules sans cou et ta grosse taille. Tu auras du succès à Paris, je te +le promets, mais pas comme tu l'entends! + +Simplicie allait riposter, quand la porte s'ouvrit, et M. Gargilier +entra avec un tailleur qui apportait à Innocent des habits neufs et +un uniforme de pensionnaire. Il fallait les essayer; ils allaient +parfaitement... pour la campagne; dans la prévision qu'il grandirait et +grossirait, M. Gargilier avait commandé la tunique très longue, très +large; les manches couvraient le bout des doigts, les pans de la tunique +couvraient les chevilles; on passait le poing entre le gilet et la +tunique boutonnée. Le pantalon battait les talons et flottait comme une +jupe autour de chaque jambe; Innocent se trouvait superbe, Simplicie +était ravie: M. Gargilier était satisfait, le tailleur était fier +d'avoir si bien réussi. Tous les habits étaient confectionnés avec la +même prévoyance et permettaient à Innocent de grandir d'un demi-mètre et +d'engraisser de cent livres. + +Simplicie fut appelée à son tour pour essayer les robes que sa bonne +lui avait faites avec d'anciennes robes de grande toilette, de Mme +Gargilier: l'une était en soie brochée grenat et orange; l'autre en +popeline à carreaux verts, bleus, rosés, violets et jaunes; les couleurs +de l'arc-en-ciel y étaient fidèlement rappelées; deux autres, moins +belles, devaient servir pour les matinées habillées: l'une en satin +marron et l'autre en velours de coton bleu; le tout était un peu passé, +un peu éraillé, mais elles avaient produit un grand effet dans leur +temps, et Simplicie, accoutumée à les regarder avec admiration, se touva +heureuse et fière du sacrifice que lui en faisait sa mère; dans sa joie, +elle oublia de la remercier et courut se montrer à son frère, qui ne +pouvait se décider à quitter son uniforme. + +Ils se promenèrent longtemps en long et en large dans le salon, se +regardant avec orgueil et comptant sur des succès extraordinaires à +Paris. + +SIMPLICIE.--Tes camarades de pension n'oseront pas te tourmenter avec +tes beaux habits. + +INNOCENT.--Je crois bien! Ce n'est pas comme dans leurs vestes +étriquées! On n'a pas ménagé l'étoffé dans les miens; on leur portera +respect, je t'en réponds. + +SIMPLICIE.--Et moi! Quand ces demoiselles me verront! Camille, +Madeleine, Elisabeth, Valentine, Henriette et les autres? Elles n'ont +rien d'aussi beau, bien certainement. + +INNOCENT.--Elles vont crever de jalousie... + +SIMPLICIE.--D'autant qu'on ne trouve plus d'étoffes pareilles, à ce que +m'a dit maman. + +INNOCENT.--Comme on nous traitera avec respect quand on nous verra si +bien habillés! + +SIMPLICIE.--Il ne faudra plus bouder, n'est-ce pas? + +INNOCENT.--Non, non; il faut au contraire être gais et aimables. + +Leur entretien fut interrompu par Prudence, qui venait chercher les +habits neufs pour les emballer; Innocent et Simplicie se déshabillèrent +avec regret et allèrent aider leur mère et leur bonne à tout préparer +pour le départ, qui devait avoir lieu le surlendemain. + + + +II + +LE DÉPART + +Ces derniers jours se passèrent lentement et tristement; M. Gargilier +regrettait presque d'avoir consenti à la leçon d'ennui et de déception +que méritaient si bien ses enfants, Mme Gargilier s'affligeait et +s'inquiétait de cette longue séparation à laquelle elle n'avait consenti +qu'à regret; les enfants eux-mêmes commençaient à entrevoir que leurs +espérances de bonheur pourraient bien ne pas se réaliser, + +L'heure du départ sonna enfin; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier +était fort ému. Simplicie ne retenait plus ses larmes et désirait +presque ne pas partir; Innocent cherchait à cacher son émotion et +plaisantait sa soeur sur les pleurs qu'elle versait. Prudence paraissait +fort mécontente. + +--Allons, Mam'selle, montez en voiture; il faut partir puisque c'est +vous qui l'avez voulu! + +--Adieu, Simplicie; adieu, mon enfant, dit la mère en embrassant sa +fille une dernière fois. + +Simplicie ne répondit qu'en embrassant tendrement sa mère; elle craignit +de n'avoir plus le courage de la quitter si elle s'abandonnait à son +attendrissement, et Simplicie voulait à toute force voir Paris. + +Elle monta en voiture; Innocent y était déjà. Prudence se plaça en face +d'eux; elle avait de l'humeur et elle la témoignait. + +PRUDENCE.--Belle campagne que nous allons faire! Je n'avais jamais +pensé. Monsieur et Mam'selle, que vous auriez assez peu de coeur pour +quitter comme ça votre papa et votre maman! + +INNOCENT.--Mais, Prudence, c'est pour aller à Paris! + +PRUDENCE.--Paris!... Paris!... Je me moque bien de votre Paris! Une sale +ville qui n'en finit pas, où on ne se rencontre pas, où on s'ennuie à +mourir, où il y a des gens mauvais et voleurs à chaque coin de rue... + +INNOCENT.--Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler. + +PRUDENCE.--Tiens! faut-il ne parler que de ceux qu'on connaît? Je ne +connais pas Notre-Seigneur, et j'en parle pourtant tout comme si je +l'avais vu. Ce n'est pas lui qui aurait tourmenté sa maman, la bonne +sainte Vierge, pour aller à Paris! + +INNOCENT.--Nôtre-Seigneur a été à Jérusalem, c'était le Paris des Juifs. + +PRUDENCE.--Laissez donc! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous +m'écorcheriez vive...; Tout de même, Mam'selle Simplicie a meilleur +coeur que vous. Monsieur Innocent; elle pleure tout au moins. + +INNOCENT.--C'est parce qu'elle est fille et que les filles sont plus +pleurnicheuses que les garçons. + +PRUDENCE.--Ma foi. Monsieur, s'il est vrai, comme on dit, que les larmes +viennent du coeur, ça prouve qu'elles ont le coeur plus tendre et +meilleur. + +Innocent leva les épaules et ne continua pas une discussion inutile. +Simplicie finit par essuyer ses larmes; elle essaya de se consoler par +la perspective de Paris. Ils arrivèrent bientôt à la petite ville d'où +partaient la diligence qui devait les mener au chemin de fer; leurs +places étaient retenues dans l'intérieur. Prudence fit charger sa malle +sur la diligence; il n'y en avait qu'une pour les trois voyageurs; +Prudence n'était pas riche en vêtements; Innocent n'avait que son petit +trousseau de pensionnaire; Simplicie possédait, en dehors de ses quatre +belles robes, deux robes de mérinos et peu d'accessoires. + +--En route, les voyageurs pour Redon! cria le conducteur. M: Gargilier, +trois places d'intérieur! + +Nos trois voyageurs prirent leurs places. + +--M. Boginski, deux places! Mme Courtemiche, deux places! Mme +Petitbeaudoit, une place! + +Les voyageurs montaient; il y avait six places, on y entassa les +personnes que l'on venait d'appeler; Mme Courtemiche avait pris deux +places pour elle et pour son chien, une grosse laide bête jaune puante +et méchante; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant écrasée, +poussa à gauche; la grosse Bête, bien établie sur la banquette, grogna +et montra les dents; Prudence la poussa plus fort; la bête se lança sur +Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur +l'échine; le chien jette des cris pitoyables, Mme Courtemiche venge son +chéri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tête à +la portière. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il avec humeur. + +MADAME COURTEMICHE.--Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place +de mon pauvre Chéri-Mignon, qu'elle l'a injurié, poussé, frappé, blessé +peut-être. + +PRUDENCE.--La diligence est pour les humains et pas pour les chiens; +est-ce que je dois accepter la société d'une méchante bête puante, parce +qu'il vous plaît de la traiter comme une créature humaine? + +LE CONDUCTEUR.--Les chiens doivent être sur l'impériale avec les +bagages; donnez-moi cette bête, que je la hisse. + +MADAME COURTEMICHE.--Non, vous n'aurez pas mon pauvre Chéri-Mignon, je +ne le lâcherai pas, quand vous devriez me hisser avec. + +--Tiens, c'est une idée, dit le conducteur en riant Voyons, Madame, +donnez-moi votre chien. + +--Jamais! dit Mme Courtemiche avec majesté. + +LE CONDUCTEUR.--Alors montez avec lui sur l'impériale. + +MADAME COURTEMICHE.--J'ai payé mes places à l'intérieur. + +LE CONDUCTEUR.--On vous rendra l'argent. + +MADAME COURTEMICHE.--Eh bien, oui, je monterai je n'abandonnerai pas +Chéri-Mignon. + +Mme Courtemiche descendit de l'intérieur, suivit le conducteur et se +prépara à grimper après lui l'échelle qu'on avait appliquée contre la +voiture. A la seconde marche, elle trébucha, lâcha son chien, qui alla +tomber en hurlant aux pieds d'un voyageur, et serait tombée elle-même +sans l'aide d'un des garçons d'écurie resté au pied de l'échelle, et du +conducteur, qui la saisit par le bras. + +--Poussez, cria le conducteur; poussez, ou je lâche. + +--Tirez, cria le garçon d'écurie; tirez ou je tombe avec mon colis. + +Le conducteur avait beau tirer, le garçon avait beau pousser, Mme +Courtemiche restait au même échelon, appelait d'une voix lamentable son +Chéri-Mignon. + +--Le voilà, votre Chéri-Mignon, dit un voyageur ennuyé de cette scène. A +vous, conducteur! ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lançant sur +l'impériale. + +Le voyageur avait mal pris son élan; le chien n'arriva pas jusqu'au +sommet de la voiture; il retomba sur le sein de sa maîtresse, que le +choc fit tomber sur le garçon d'écurie; et tous trois roulèrent sur +les bottes de paille placées là heureusement pour le chargement de la +voiture, entraînant avec eux le conducteur, qui n'avait pas pu dégager +son bras de l'étreinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc; +mais le chien, écrasé par sa maîtresse, redoublait ses hurlements, le +garçon d'écurie étouffait et appelait au secours, le conducteur ne +parvenait pas à se dégager du châle de Mme Courtemiche, des pattes du +chien et des coups de pied du garçon; les voyageurs riaient à gorge +déployée de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un +peu d'aide, quelques tapes au chien, quelques poussades à la dame et +quelques secours au garçon, chacun se releva plus ou moins en colère. + +--Madame veut-elle qu'on la hisse? dit un des voyageurs. + +--Je veux user de mes droits, répondit Mme Courtemiche, d'une voix +tonnante. + +Et, saisissant son Chéri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s'élança, +avec plus d'agilité qu'on n'aurait pu lui en supposer, à la portière de +l'intérieur restée ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place +et celle de Chéri-Mignon, et déclara qu'on ne l'en ferait plus bouger. + +Ses compagnons de l'intérieur voulaient réclamer, mais les autres +voyageurs étaient impatients de partir, le conducteur se voyait en +retard; sans écouter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit +et des deux Polonais (c'est-à-dire de Boginski et de son compagnon), il +monta sur le siège, fouetta les chevaux, et la diligence partit. + +PRUDENCE.--Vous voilà donc revenue avec votre vilaine bête. Madame, +Prenez garde toujours qu'elle ne gêne ni moi ni mes jeunes maîtres, et +qu'elle ne nous empeste pas plus que de droit. + +MADAME COURTEMICHE.--Qu'appelez-vous vilaine bête, Madame? + +PRUDENCE.--Celle que vous avez sous le bras. Madame. + +MADAME COURTEMICHE.--Bête vous-même. Madame. + +PRUDENCE.--Vilaine vous-même, Madame. + +--Mesdames, de grâce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la +charité! + +--Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent très prononcé, +donnez-nous la paix. + +PRUDENCE.--Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette +pas de la partie comme tout à l'heure. + +SECOND POLONAIS.--Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi, +faire taire. + +PRUDENCE.--Avec quoi? + +SECOND POLONAIS.--Avec le poignard qui a tué Russes à Ostrolenka. + +PREMIER POLONAIS.--Et avec le bras qui a tué Russes à Varshava. + +MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chéri-Mignon! Malheureux Polonais, +la France qui vous reçoit, la France qui vous nourrit, la France qui +vous protège! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France? + +PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer +Français. + +PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien +reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas. + +Innocent et Simplicie, placés en face de Prudence, de Mme Courtemiche +et de son chien, étaient plus effrayés qu'amusés de tout ce qui s'était +passé depuis qu'ils étaient installés dans la diligence. Le chien leur +causait une grande terreur, sa maîtresse plus encore. Ils se tenaient +blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chéri-Mignon, toujours +prêt à montrer les dents et à s'en servir; Mme Courtemiche leur lançait +des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des +assassins, des égorgeurs. + +Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant +plus à l'aise, se calma entièrement; fatiguée de ses dernières veilles +pour les préparatifs du départ, elle s'endormit; Innocent et Simplicie +fermèrent aussi les yeux; le silence régnait dans cet intérieur, si +agité une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il +fallait encore deux heures de route. + +Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait +Chéri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait +placé par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants +contre sa maîtresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche +l'avait péniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le +dénoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de +route, elle ne résista plus aux volontés de l'animal gourmand et gâté, +et, le déposant doucement près du panier, non seulement elle le laissa +faire, mais encore elle aida au vol en défaisant sans bruit le papier +qui enveloppait la viande. Chéri-Mignon fourra son nez dans le panier, +saisit un gros morceau de veau froid, et se mit à le dévorer avec un +appétit dont se réjouissait le faible coeur de sa sotte maîtresse: A +peine avait-il avalé le dernier morceau que la diligence s'arrêta et +que chacun se réveilla. Les chevaux furent bientôt attelés; la voiture +repartit. + +--Il est près de midi, dit Prudence: c'est l'heure de déjeuner; +avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie? + +--Très faim, fut la réponse des deux enfants. + +==Alors nous pouvons déjeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon +appétit, nous trouverons bien un morceau à leur offrir. + +Les yeux des Polonais brillèrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres +gens n'avaient rien mangé depuis la veille, pour ménager leur maigre +bourse et pouvoir payer le dîner au Mans. Prudence les avait pris +en amitié à cause de leurs menaces contre le chien; elle reçut avec +plaisirs les vifs remerciements des deux affamés, + +Prudence se baisse, prend le panier, le trouve léger, y jette un prompt +et méfiant regard. + +--On a fouillé dans le panier! s'écrie-t-elle. On a pris la viande! Un +morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq +livres! + +Prudence lève son visage étincelant de colère; elle parcourt de +l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais désappointés, Mme +Petitbeaudoit stupéfaite ne font naître aucun soupçon. L'air mielleux et +placide de Mme Courtemiche éveille sa méfiance: Chéri-Mignon a le museau +gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonflé outre +mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et +sur une de ses oreilles. + +--Voilà le voleur! s'écrie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mangé +notre déjeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi +entre cent chez le boucher, que j'avais fait rôtir avec tant de soin! +Messieurs les Polonais, vengez-vous! + +A peine Prudence avait-elle proféré ces derniers mots, à peine Mme +Courtemiche avait-elle eu le temps de frémir devant la vengeance qu'elle +prévoyait, que les deux Polonais. obéissant à un même sentiment, +s'étaient élancés sur le chien et l'avaient précipité sur la grande +route par la glace restée ouverte. + +La stupéfaction de Mme Courtemiche donna à la diligence lancée au galop, +le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, fût revenue de +son saisissement. Un silence solennel régnait dans l'intérieur; chacun +contemplait Mme Courtemiche et se demandait à quel excès pourrait se +porter sa colère. Son visage, devenu violet, commençait à blêmir, sa +lèvre inférieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait à +faire expier à Prudence le secours que lui avaient accordé les +Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer à Prudence elle-même; mais +l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes maîtres, dirigea +l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'élançant +sur Innocent avant que personne eût pu l'arrêter, elle lui appliqua +soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait +pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa +victime, que les Polonais avaient ouvert la portière placée au fond de +la voiture, et, profitant d'un moment d'arrêt, ils avaient saisi Mme +Courtemiche et l'avaient déposée un peu rudement sur la même grande +route où avait été lancé son Chéri-Mignon. La diligence, en s'éloignant, +leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur +la grande route, puis levée et menaçant du poing la voiture qui +disparaissait rapidement à ses regards. Prudence approuva et remercia +les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blâma et leur dit qu'il pourrait +leur en arriver des désagréments; les Polonais s'en moquèrent et +demandèrent à Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On +profita des places qui restaient libres pour se mettre à l'aise et pour +défaire tout ce que renfermait le panier. + +La prévoyance de la bonne reçut sa récompense; on trouva encore un gros +morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et +force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, été oubliés. +Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme +Petitbeaudoit à partager leur repas; mais elle avait déjeuné avant de +partir et ne voulait rien devoir à Prudence, dont le langage et les +allures ne lui convenaient guère. + +Les cinq autres convives s'acquittèrent si bien de leurs fonctions, que +le panier demeura entièrement vide; les Polonais en avaient consommé les +trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette, +tout était mangé. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveillé +et ménagé les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais; +ceux-ci étaient rassasiés et contents: ils ne bougèrent plus jusqu'à +l'arrivée à Laval, où les voyageurs descendirent pour attendre le train +qui devait les mener à Paris, + + + +III + +LE CHEMIN DE FER + +--J'espère que nous serons plus agréablement en chemin de fer que dans +cette vilaine diligence, dit Simplicie. + +C'étaient les premières paroles qu'elle prononçait depuis leur départ; +Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifiée ainsi qu'Innocent: + +--Faites enregistrer votre bagage! cria un employé, + +--Où faut-il aller? dit Prudence. + +--Par ici, Madame, dans la salle des bagages. + +--Prenez vos billets, dit un second employé. On n'enregistre pas les +bagages sans billets. + +Prudence ne savait auquel entendre, où aller, à qui s'adresser; +Simplicie à sa droite, Innocent à sa gauche gênaient ses mouvements; +elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les +uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent +obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En +quelques minutes tout fut en règle. + +Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent +entrer dans la salle d'attente des troisièmes par habitude d'économie, +ils avaient pris des troisièmes pour leurs trois protégés comme pour +eux-mêmes. + +--Comme on est mal ici! dit Innocent. + +--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie. + +--La blouse vous gêne donc, Mam'selle? s'écria un ouvrier à la face +réjouie. La blouse n'est pourtant pas méchante... quand on ne l'agace +pas. + +--Est-ce que vous préféreriez le voisinage d'une crinoline qui vous +écrase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les +jambes? ajouta une brave femme à bonnet rond, en regardant de travers +Innocent et Simplicie. + +Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva +toute droite, le poing sur la hanche. + +--Prenez garde à votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a +pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros +propriétaire d'à huit lieues d'ici, je vous en préviens, et... + +--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propriétaire. Je m'en moque +pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me méprise, moi et mon bonnet rond, +et je parlerai si je veux et comme je veux. + +--Bien, la mère! reprit l'ouvrier à face réjouie. C'est votre droit de +vous défendre; mais tout de même, je pense que Mam'selle... Simplicie, +puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voilà tout +effrayée, voyez-vous; les malicieux ça ne s'effarouche pas pour si peu. +N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'êtes pas ces habitués de troisièmes, +je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu'à +ce grand garçon qu'on dirait passé dans une filière, ni à cette brave +dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins. + +La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence, +Innocent et Simplicie. Peu d'instants après, le sifflet, la cloche +et l'appel des employés annoncèrent l'arrivée du train; les portes +s'ouvrirent; les voyageurs se précipitèrent sur le quai, et chacun +chercha une place convenable dans les wagons. + +Prudence voulut entrer dans les premières, les employés la repoussèrent; +dans les secondes, elle fut renvoyée aux troisièmes, dont l'aspect lui +parut si peu agréable qu'elle commença une lutte pour arriver du +moins aux secondes. Mais les employés, trop occupés pour continuer la +querelle, s'éloignèrent, la laissant sur le quai avec les enfants. + +--Train va partir! cria un des Polonais établis dans un wagon de +troisième. + +--Montez vite! cria le second Polonais. + +Prudence hésitait encore; le premier coup de sifflet était donné; les +deux Polonais s'élancèrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et +Simplicie, les entraînèrent dans leur wagon et refermèrent la portière. +Au même instant le train s'ébranla, et Prudence commença à se +reconnaître. Elle était entre ses deux jeunes maîtres et en face des +Polonais; le wagon était plein, il y avait trois nourrices munies de +deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais à longues +dents. + +BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez à Laval, Madame, et vous perdiez +places et malle. + +PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jésus! Où est-elle, la malle? Qu'en +ont-ils fait? + +BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais +perdue avec chemin de fer! + +Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquiéta donc +plus de sa malle et commença l'examen des voyageurs; les poupons +criaient tantôt un à un, tantôt tous ensemble. Les nourrices faisaient +boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies +restaient sur le plancher pour sécher et pour perdre leur odeur +repoussante, Simplicie était en lutte avec une nourrice qui lui déposait +un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se décourageait pas +et recommençait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier +regret d'avoir quitté la maison paternelle; ce voyage dont elle se +faisait une fête, qui devait être si gai, si charmant, avait commencé +terriblement, et continuait fort désagréablement. + +--Prudence, dit-elle enfin à l'oreille de sa bonne, prends ma place, je +t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale +enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi. + +Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place +avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle +lui dit en se posant carrément dans sa place: + +--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en +êtes chargée, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous +rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi; +vous êtes avertie; tant pis pour lui si j'ai à le pousser. Je pousse +rudement, je vous en préviens. + +LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gêne, mon enfant? Le pauvre innocent ne +sait pas seulement ce que vous lui voulez. + +PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas à lui que je m'adresse, mais à vous. Je ne +veux que la paix moi, et pas autre chose. + +--La paix armée, je crois, dit le grand Anglais avec un accent très +prononcé. + +LA NOURRICE.--Ah! vous êtes un milord, vous! Ne vous mêlez pas de nos +affaires, s'il vous plaît Quand les Anglais vous arrivent à la traverse, +ils font toujours du gâchis! + +--Quoi c'est gâchis? demanda l'Anglais. + +Un des Polonais voulut expliquer à l'Anglais dans son jargon ce qu'on +entend en français par le mot gâchis, il mêla à son explication quelques +mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de +l'Europe. + +«Moi comprends pas», dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux; +mais sa rougeur, son air mécontent prouvaient qu'il avait compris. + +Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans; +les Polonais espéraient voir récompenser leur persévérance à aider et +soutenir Prudence et ses enfants par une invitation à dîner. + +Leur espoir ne fut pas trompé. Quand le train s'arrêta et que +4es Polonais eurent fait comprendre à Prudence que les voyageurs +descendaient pour dîner, elle sortit du wagon avec Innocent et +Simplicie, escortée de ses deux gardes du corps, qui la firent placer à +table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effrayée +du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre à fable avec eux et +de les faire servir. Les Polonais se regardèrent d'un air triomphant +et prirent place, l'un à la droite, l'autre à la gauche de leurs trois +protégés et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les +enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soirée devant eux; +mais les Polonais dévoraient avec rapidité; ils connaissaient le prix du +temps en chemin de fer. + +Quand les employés crièrent: «En voiture. Messieurs! en voiture!» les +Polonais avaient bu et mangé tout ce qu'ils avaient devant eux et tout +ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commençaient leur +rôti. + +--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc, +conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarmée. + +La cloche sonna. «En voiture. Messieurs!» fut la seule réponse qu'elle +reçut. Les Polonais se chargèrent du paiement avec la bourse de +Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de +poulet, de gâteaux, de pommes, et se laissa entraîner ensuite par les +Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu, +et chacun reprit sa place, excepté le milord, qui avait changé de +compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tiré du wagon et qu'on avait +couché sur un des bancs de la salle des bagages. + + + +IV + +ARRIVÉE ET DÉSAPPOINTEMENT + +Simplicie et Innocent achevèrent leur voyage silencieusement comme ils +l'avaient commencé. Ils furent enchantés d'arriver enfin à Paris, objet +de leurs voeux. Ils s'attendaient à voir leur tante avec ses gens et une +voiture, les attendant à la gare. Personne ne vint les réclamer. Les +enfants, étaient désappointés; Prudence était effrayée. Qu'allaient-ils +devenir, au milieu de ce monde agité, de ce bruit? Heureusement, les +Polonais étaient encore à ses côtés et l'aidèrent, comme à Redon, à +sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui +eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant +où il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifiée; elle avait +oublié l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur +elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur. + +La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent à pleurer. Le +cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir +se glissait dans leur coeur. Prudence serait obligée de coucher dans un +hôtel, ils lui offriraient de la garder jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé +la tante perdue, et ils vivraient jusque-là sans rien dépenser. + +--Que faire? où aller? s'écria Prudence éperdue. + +--Malheureux voyage! s'écria Simplicie. + +--Où coucherons-nous? s'écria Innocent. + +--Ça pas difficile, dit un des Polonais. Moi connaître hôtel excellent +pour coucher et manger. + +--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison où +mes jeunes maîtres soient en sûreté, et ne nous quittez pas, ne nous +abandonnez pas. + +--Rue de la Clef, 25! s'écrièrent les Polonais en sautant dans le +fiacre. + +--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portière avec +humeur. + +Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillisée par la présence de +ses sauveurs, se mit à regarder avec une admiration croissante les +boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des +piétons. + +Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait +intacte; ils avaient vécu toute la journée aux dépens des Gargilier, et +ils étaient certains de pouvoir continuer leur protection intéressée +pendant deux ou trois jours encore. + +Innocent et Simplicie pleuraient leurs espérances trompées; ils étaient +humiliés, désolés et déjà découragés. Les exclamations de Prudence les +tirèrent pourtant de leur abattement, et ils admirèrent à leur tour, en +longeant les quais, cette longue file de lumières reflétée dans l'eau et +ces boutiques si bien éclairées. + +Enfin, ils arrivèrent rue de la Clef, 25. La maison était de pauvre +apparence; les Polonais descendirent et demandèrent les logements +nécessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs, +prix des cinq lits nécessaires pour la nuit. On descendit la malle de +dessus l'impériale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre +et infect qui, menait aux logements arrêtés, et on entra dans un +appartement composé de deux pièces; la première était sans croisées et +contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fenêtre et +trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une +chandelle pour eux et une autre pour la première pièce. + +--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille. + +--Rien, rien, répondit tristement Prudence. + +La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allumé +chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient à mi-voix: _Bozé cos +Polski_ en action de grâces de la bonne chance que le bon Dieu leur +avait envoyée. + +--Nous heureux! nous heureux! disait à mi-voix Cozrgbrlewski. + +--Pourvu cela dure, répondit de même Boginski. Si elle ne peut avoir +l'adressé qu'en écrivant à père! + +COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme ça! Est facile à arranger. Nous +aiderons à défaire paquets et chercher lettre; et si je trouve! + +BOGINSKI.--Que feras-tu? + +COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble. + +--Messieurs les Polonais, êtes-vous couchés? dit la voix lamentable de +Prudence. + +--Mon, non, Madame; toujours à votre service, répondirent-ils d'un +commun accord en s'élançant dans la chambre. + +--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans; +nous ne pouvons rien avoir. + +--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski? + +--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet? + +Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-même +dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, à force de tourner +et de fouiller, il parvint à ouvrir la malle. La première chose qu'il +aperçut fut la lettre de M, Gargilier à Mme Bonbeck, rue Godot, No 15. +Il répéta plusieurs fois en lui-même cette précieuse adresse et fit +ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de découvrir la +lettre. + +--Quoi! s'écria Prudence, la malle serait-elle vide? + +--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre! + +--Imbécile! lui dit Boginski à l'oreille. + +--Tu verras; tais-toi, répondit de même Cozrgbrlewski. + +--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous +devons! Que de services vous nous avez rendus! + +Les Polonais saluèrent d'un air satisfait et se retirèrent dans leur +chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y +retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent fermé la porte: + +BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbécile? Nous maintenant devenus +inutiles. + +COZRGBRLEWSKI.--Imbécile toi-même! Toi pas voir pourquoi? Moi courir +vite chez Bonbeck; dire à elle que neveu, nièce et bonne dame perdus, +embarrassés. Elle contente; nous ramener à elle neveu, nièce et bonne +dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi à venir voir; et nous +dîner, déjeuner, tout. Et puis moi commence à aimer les petits et la +dame; eux tristes; elle très bonne, et confiante en nous. + +--Très bien, répondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez +Bonbeck. + +Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommodée, descendit +l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant. + +Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits +sales et vieux. Simplicie pensait à celui qu'elle avait eu chez sa mère +et soupirait. Innocent faisait les mêmes réflexions et répondait par des +soupirs à ceux de sa soeur. + +--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'êtes-vous pas +contents? Ne sommes-nous pas à Paris, votre beau Paris? Jolies auberges, +vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agréable! Bonne nuit que nous allons +passer! + +--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Simplicie, laissant couler ses larmes, si +j'avais deviné tout cela, je n'aurais jamais demandé à venir à Paris. + +INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous +irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de +Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle. + +PRUDENCE.--Et où fallait-il donc que je la misse Monsieur? + +INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouvée en arrivant. + +PRUDENCE.--Cest facile à dire: dans ta poche. Ma poche est si bourrée +qu'on n'y ferait pas entier une épingle. Est-ce aussi ma faute si +ce gueux de chien et sa méchante maîtresse nous ont volé, mangé nos +provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi? + +INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que..., +que..., enfin que c'est ta faute. + +PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurniché, +ennuyé, assoté votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoyés +à Paris, et que nous, serions restés tranquillement chez nous. + +SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer +et de bouder. + +INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas réussi? Tu verras demain comme +tu seras contente!... Je suis fatigué, j'ai sommeil, ajouta-t-il en +bâillant. + +Les enfants, se couchèrent; Prudence se coucha aussi après avoir rangé +sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle; +éteinte, que des centaines, des milliers de punaises commencèrent leur +repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient +dans leurs lits; ils écrasaient les punaises par centaines; d'autres +revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait, +se recouchait, gémissait, pleurait. Innocent grognait, se fâchait, +tapait son lit à coups de poing. Prudence comprimait sa colère, +maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde +des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les +punaises se retirèrent bien repues, bien gonflées du sang de +leurs victimes, et les trois infortunés, succombant à la fatigue, +s'endormirent si profondément, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais +qu'au troisième coup de poing qui ébranlait la porte. Il faisait grand +jour; il était neuf heures. + +--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'écria Prudence à moitié endormie. + +BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend à dix. Faut +partir bientôt. + +PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous +sommes ici? + +BOGINSKI.--Mon ami est allé hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre, +a couru pour aider. + +PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez récompensés! Vite, Monsieur, +Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons. + +COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain à Paris sortir sans +estomac plein. Voilà café prêt. + +PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prêts. + +La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un +coup de brosse aux cheveux emmêlés, et la porte fut ouverte par Prudence +pour donner passage aux Polonais apportant un plateau chargé de tasses, +de café, lait, sucre, pain, beurre. + +Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski. + +--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, répondit Prudence +attendrie. + +Ils avaient tous faim et tous mangèrent copieusement; mais, entre tous, +les Polonais se distinguèrent par leur appétit vorace; le pain de six +livres, le litre de café, la cruche de lait, la motte de beurre, le +sucrier plein furent engloutis par les Polonais affamés. Lorsqu'il n'y +eut plus rien à manger, ils se levèrent, regardèrent Prudence et les +enfants, et ne purent s'empêcher de sourire en voyant leurs visages +rouges et bouffis. + +--C'est puces qui ont mangé visage? demanda Boginski en cherchant à +prendre un air de compassion. + +PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au +jour. Je ne pensais pas qu'à Paris on fût mangé de punaises. + +COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous. + +--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable. + +PRUDENCE.--A qui faut-il payer? + +BOGINSKI.--Moi vous épargner la peine. Donnez argent, et moi aller +payer. + +Prudence remercia, salua et remit à son protecteur une pièce de vingt +francs. Boginski revint bientôt, lui apportant douze francs de monnaie. + + + +V + +MADAME BONBECK + +Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais +chargèrent sur leurs épaules, et tous descendirent l'escalier noir et +tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut posée à terre; +Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas à amener +à la porte; on plaça la malle sur l'impériale; Prudence, Innocent, +Simplicie et les Polonais s'entassèrent dans le fiacre. + +«15, rue Godot!» cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures +sonnantes, il s'arrêta à l'adresse indiquée. Tous descendirent; on prit +la malle. + +--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier après avoir payé le fiacre avec +l'argent de Prudence. + +--Au cinquième, au bout du corridor, première porte à gauche, répondit +le portier sans regarder les entrants. + +Tous montèrent; au troisième étage, ils commencèrent à ralentir le pas, +à souffler à s'arrêter. + +--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie. + +--L'escalier est joli et clair! dit Innocent. + +--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du +tout comme chez nous. Cette idée de bâtir des maisons qui n'en finissent +pas; étage sur étage! Ça n'a pas de bon sens! + +--Ouf! dirent les Polonais en déposant lourdement leur charge à la porte +de Mme Bonbeck; + +Boginski, qui, était au fait des usages de Paris, tira le cordon de la +sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir, + +--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui êtes venu +hier soir pour parler à Madame? + +--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski + +--Qu'est c'est que ça, Bonbeck? répondit la bonne en fronçant le +sourcil. + +--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que +voilà, s'empressa de répondre Prudence en faisant force révérences. + +--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs, +entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent? + +--Nous amis de Madame et des enfants; nous les défendre les aider +beaucoup. + +--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacité. + +--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais +un regard de méfiance. + +--Sac à papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des +chiens! cria une voix presque masculine. + +Au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son +entrée tenant par les oreilles un superbe épagneul qui sautait sur elle +et gênait sa marche. + +C'était une femme de soixante-dix ans, sèche, vigoureuse, décidée, +taille moyenne, cheveux gris, tête nue, petits yeux gris malicieux, nez +recourbé, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de +beauté. + +--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons! +Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On +vous a annoncés hier soir; je vous attendais; je n'ai pas été vous +prendre à la gare, comme le demandait mon frère, parce que j'avais de +la musique... chez moi, mais j'ai bien pensé que vous vous tireriez +d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc, +n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drôles! Et vous +autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes +gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de cérémonies, +et pas d'air guindé! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas +n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici; +fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez, +voyez-moi ça! Voyez cet amour de chat! un peu pelé parce qu'il est vieux +comme sa maîtresse, et qu'il bataille par-ci par-là avec l'amour des +chiens. A bas! à bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A +bas, l'amour des chiens! Sac à papier! A bas! Je dis! + +L'amour des chiens, l'amour des chats n'écoutaient pas les paroles +conciliantes de leur maîtresse, ils se battaient comme des enragés; +l'amour des chiens arrachait à belles dents les poils déjà endommagés +de son ami; l'amour des chats griffait à pleines griffes le nez, les +oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre +eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les séparer. + +--Satanées bêtes! s'écria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va! + +Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants, +que chien et chat se séparèrent et se réfugièrent dans leurs coins, +hurlant et miaulant. + +Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants +consternés, de Prudence pétrifiée et des Polonais ébahis: + +--Voilà ma manière, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez +au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout, +Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine, +parce qu'elle à toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons, +ajouta-t-elle en poussant à deux mains les enfants et les Polonais, je +veux qu'on rie, moi. + +--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effarés! Je ne vous mangerai pas allez! + +COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge étroite, +moi large! + +MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garçon! Comment vous appelez-vous? + +COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi? + +COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, ça a des noms qu'une +langue française ne peut pas prononcer. + +BOGINSKI.--Langue française douée, jolie, bonne, comme dames français. + +MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous êtes le flatteur de la bande! C'est +bien mon ami; c'est l'ancienne politesse française. Et comment vous +appelez-vous? + +BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrétien, +au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi, +Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester à tournoyer comme des +toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi? + +SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante. + +MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte, +va! Tâche d'avoir une volonté, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet +de l'amour des chiens et l'amour des chats. + +Simplicie frémit et regarda sa tante avec terreur. + +MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volonté? + +INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension. + +MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbécile? Pour crever d'ennui? + +INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Léonce qui est entré au +collège Stanislas. + +MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir +dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-là +quelques coups de fouet et tes camarades à tes trousses, mais tu +courrais les champs et tu ne pâlirais pas sur ces diables de grec et de +latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent. + +INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit +que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants. + +MADAME BONBECK.--Ânes savants, tu veux dire, nigaud? + +Innocent n'osa pas répliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une +tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les +Polonais, qui lui racontèrent les aventures du voyage de Prudence et des +enfants; elle rit à se pâmer; sa gaieté gagna, les Polonais et même les +enfants. + +--Je vois que vous êtes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. Où +demeurez-vous? que faites-vous? + +BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien à faire. + +MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous? + +BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour. + +MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire +vivre avec si peu de chose? Écoutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas +comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais à nourrir, Je vous +offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon +coeur, moi. Vous m'aiderez à faire marcher mon ménage et vous aiderez +Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il? + +BOGINSKI.--Mâme Bonbeck très bonne; mon camarade et moi très contents, +très reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne +Croquemitaine. + +MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous établir chacun +chez vous. + +Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des +chiens et de l'amour des chats; ils marchèrent vers la cuisine en +traversant la salle à manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre +destinée à Innocent, à Simplicie et à Prudence, ensuite un bout du +corridor, puis la cuisine, où Croquemitaine fit connaissance avec +Prudence. + +MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amène de bons garçons qui +vont t'aider et qui nous feront rire. + +CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs? + +--Et où Madame veut-elle les mettre? + +MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les où tu voudras, couche-les +comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drôles de +noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang, +Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abréger. +Là! vous, voilà installés, les Polonais. Venez, vous autres, et toi +aussi, Prude, tu vas défaire la malle des enfants. + +Elle les mena dans leur chambre, donna une tape à l'un, tira l'oreille +de l'autre, et les quitta en riant pour étudier sur son violon un +morceau de Mozart qu'elle devait écorcher le soir avec trois ou quatre +vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou +qui soufflaient dans des flûtes. + +--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma +tante est singulière; elle me fait peur. + +INNOCENT.--Pas à moi; il ne s'agit que de lui répondre et de la faire +rire. C'est une bonne femme. + +SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oublié comme elle a battu son chien et son +chat? + +INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir +comme ils sont bons amis! + +SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle +jure! Mon Dieu! que je vais être malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas +restée avec maman et papa? + +INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est très +bonne femme. + +PRUDENCE.--Je ne sais pas où mettre nos affaires; il n'y a ni commode, +ni armoire dans la chambre. + +INNOCENT.--Tiens, voilà un grand placard avec six tablettes; mets tout +cela dedans. + +PRUDENCE.--C'est aisé à dire, mets tout cela dedans! où voulez-vous que +j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme? + +INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espère +bien les emporter bientôt à la pension. + +PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnées dans +la malle. + +INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? Ça ira tout de même. + +SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient +chiffonnées; je veux qu'on les accroche. + +PRUDENCE.--Où Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni +armoires ni portemanteaux. + +SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes. + +INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas. + +SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-même. + +Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se +jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez +silencieuse, mais petit à petit s'anima; des paroles on en vint aux +tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgré les +remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connaître la +cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique. + +«Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enragés +pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous séparer comme l'amour +des chiens et l'amour des chats?» + +La menace fit son effet. Innocent lâcha Simplicie, qu'il tenait par ses +jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa +ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins +d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire +de claques, et retourna à son violon. + +Prudence resta ébahie de voir ainsi traiter ses jeunes maîtres; Innocent +et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas. + +--Tu vois comme elle est méchante, dit Simplicie à voix basse. + +INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sèche et dure comme du +fer. + +SIMPLICIE.--J'écrirai à maman que je ne veux pas rester chez elle. + +INNOCENT.--Où iras-tu? Moi, c'est différent; J'irai à la pension des +Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a écrite au maître +de pension; nous irons la porter aujourd'hui. + +PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais +comment trouverons-nous la rue et la maison? + +INNOCENT.--Nous dirons à un des Polonais de nous y mener. + +PRUDENCE.--C'est une bonne idée, ça. Je vais vite ranger vos effets, et +nous appellerons les Polonais. + +Prudence, aidée d'Innocent et de Simplicie, parvint à tout mettre en +ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une +serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du +collège; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie +dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants +de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette +et s'apprêtaient à sortir, quand Croquemitaine vint les prévenir qu'il +était midi et, que leur tante les attendait pour déjeuner. Ils n'osèrent +pas résister à la sommation, et, laissant Prudence déjeuner de son côté +avec Croquemitaine, ils allèrent au salon. + +--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous à +table, j'ai une faim d'enragée. Mets-toi là, Simplette, à ma droite; et +toi, par ici, nigaud, en face de moi. Où sont les Polonais? Fais-les +venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais. + +Deux minutes après, les Polonais, lavés, peignés, nettoyés, entraient, +saluaient, remerciaient. + +--Aurez-vous bientôt fini vos révérences? Je n'aime pas tout ça. A +table, et mangeons. + +Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq +parts, réservant un bout pour Prudence et Croquemitaine. + +--Tiens, Croquemitaine, emporte ça et mange là-bas avec Prude, qui doit +avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi! + +Tous mangèrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini, +la tante Bonbeck versa à boire. + +--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon régime et +celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, Ça ne vous va pas, +eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai? + +COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mâme Bonbeck; mais faut prendre quoi +on donne. + +MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente +sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de +munition. + +COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mâme Bonbeck; faut prendre quoi on a. + +MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne répétez pas à chaque phrase: +Mâme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard? + +COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mâme Bon... + +MADAME BONBECK.--Encore? Sac à papier! vous m'ennuyez, savez-vous? +Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge +et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garçon, +racontez-nous quelque chose. + +BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour +j'étais beaucoup fatigué, avec camarades aussi; j'avais resté à cheval +quinze jours; j'avais pas ôté bottes; les Russes toujours près; chevaux +pas ôté brides et selles; pieds à moi grattaient beaucoup; cheval buvait +eau fraîche; moi ôté bottes et voir pieds en sang, des bêtes mille et +dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver, +layer; bêtes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines +des bêtes; moi plus content encore. Voilà Russes arrivent. Nous sauter +à cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre têtes, percer +poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout à fait content; +camarades aussi; après, pas content; moi plus de bottes, tombées là-bas. +Mais moi pas bête; descendre par terre; tirer bottes à Russe mort, laver +beaucoup, puis mettre; et c'est très bien; bottes bonnes; pas trous +comme miennes; bonnes, très bonnes; et moi toujours content et galoper à +camarades pour Ostrolenka. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que ça, Olenka? + +BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tué +vingt-cinq Russes, puis échappé bien loin et venir en bonne France et +avoir trente sous par jour. C'est bon ça. Pas mourir de faim toujours, +c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne +Mme Bonbeck, c'est excellent, ça! + +--Pauvre garçon! dit Mme Bonbeck touchée de cette dernière phrase. Coz, +allez nous chercher le plat de viande. + +Coz se précipita, disparut et revint presque immédiatement apportant un +grand plat de boeuf aux oignons. + +Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante. + +--Portez à Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger +votre part. + +Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part +que lui avait servie Mme Bonbeck. + +--Sapristi! quel appétit! s'écria-t-elle. Vous êtes tous deux de +vrais Polonais. C'est égal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire, +Boginski? + +Moi faire écritures comme maître; moi donner leçons musique. + +--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la +musique? vous jouez de quelque instrument? + +--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flûte; moi savoir +accorder et raccommoder pianos, flûtes, violons. + +--Mon ami! mon bon ami! s'écria Mme Bonbeck en se jetant au cou de +Boginski surpris et enchanté. Vous aimez la musique! c'est admirable! +Nous ferons de la musique ensemble. + +--Tout le jour, si plait à Madame, répondit Boginski; moi jamais fatigué +pour musique. + +MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de +vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc, +Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre +Coz? + +COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique. + +MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bénédiction! Vous +allez me graver des sonates écrites à la main, vieilles mais superbes, +admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne +suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous +garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent. + +INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir après dîner. + +MADAME BONBECK.--Pour aller où, nigaud? + +INNOCENT.--Pour porter à la pension la lettre de papa. + +--MADAME BONBECK.--Tu es bien pressé, mon garçon; mais je ne te retiens +pas. Va où tu voudras, restes-y si tu veux; emmène Simplette avec toi; +je garde mes Polonais, moi. + +INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions +un Polonais pour nous mener. + +MADAME BONBECK.--Sac à papier! diables de nigauds, qui ne connaissent +pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami +Boginski. + +Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apporté de la salade et du +fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant +avec elle Boginski. Peu d'instants après, on les entendit racler du +violon et souffler de la flûte. Les enfants allèrent chercher Prudence, +et descendirent, accompagnés de Cozrgbrlewski et enchantés de prendre +l'air. + + + +VI + +PREMIÈRE PROMENADE DANS PARIS + +La pension était située dans une des rues qui avoisinent le jardin du +Luxembourg; ils mirent près de deux heures pour arriver parce que les +enfants et Prudence s'arrêtaient avec admiration devant chaque boutique, +et ne pouvaient se lasser de regarder les étalages. Leurs cris de +joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de +Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud +d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tapé du +Polonais excitaient les moqueries et les quolibets. + +--Drôles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un +autre.--Des échappés de Charenton! s'écriait un troisième.--Combien +paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille +à montrer à la foire! etc., disaient des gamins en éclatant de rire. + +Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien: +Prudence commençait à comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle +crut que c'était du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois +compagnons étaient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec +inquiétude quelques gamins s'obstiner à les suivre; d'autres gamins +grossissaient leur cortège à mesure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent +ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux +huées; Prudence et les enfants s'aperçurent enfin que c'était eux qu'on +suivait, que c'était d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrêta tout +court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte: + +--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de +drôle? + +--Ha! ha! ha! répondirent les gamins. + +--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas +qu'on se moque de mes jeunes maîtres, entendez-vous? + +--Ha! ha! ha! répondirent encore les gamins. + +--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins. + +--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup. + +--Faites comme à votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur. + +Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indignée. + +--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour défendre +mes jeunes maîtres. Arrière, gamins! + +Les gamins ne reculèrent pas; mais l'air résolu de la pauvre Prudence +prenant la défense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un +d'eux s'écria: + +--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les +provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond +hurlèrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe +aux petits! + +Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les +gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le +Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait +en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se +révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le +Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours; +aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce +groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais +exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste +voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne +jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les +directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous +trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les +rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour +porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées. + +Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal +qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la +boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les +enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient +sur leur passage des réflexions peu agréables: + +--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter. + +--Une bande de voleurs, sans doute. + +--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret. + +--Les petits ont l'air de scélérats. + +--La femme a l'air féroce tout à fait. + +--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages. + +--Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un. + +--Le garçon a-t-il l'air bête! + +--Et la fille, est-elle grasse et laide! + +--Et quels oripeaux elle a sur elle! + +--L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été +assassiné. + +--Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte +bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi! + +--Il est pâle tout de même. + +--C'est qu'il a peur. + +--Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons +furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être +des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils +s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour +enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie +pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait +contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait +leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait +d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats, +qui le prenaient pour un fou. + +Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il +courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y +plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes +savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux +soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres +provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche. +Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher +leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea +prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais +son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses +remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé +le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement. +Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la +paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de +revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné. + +On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du +Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra, +sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire +étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M. +Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers, +étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des +chuchotements. + +Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la +pension? demanda Prudence de son air le plus aimable. + +--C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la +bande. Que demandez-vous? + +--Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M. +Jonathas Gargilier. + +--Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas +jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître: + +--M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison +mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le +délégué du chef et ses estimables collègues. + +Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina. + +Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je +suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire +prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune +provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me +paraissez dignes de cet honneur. + +--Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois +ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois +dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir. + +--Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous +attendre la réception définitive de votre honorable maître. + +Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et +enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée. + +Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma +la porte au nez d'Innocent ébahi. + +Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades, +recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu. + +Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça +au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde +effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et, +s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote, +démesurément longue en chantant sur l'air des _Lampions_: «Le cordon, +s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception; +il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées +menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui +était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un +groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba +à la renverse en criant comme un possédé. + +--Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui +voyaient approcher le maître d'étude. + +Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns +d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever. + +--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi +a-t-on crié? + +--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec +sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en +jouant il est tombé et nous le ramassons. + +Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son +oreille, lui dit: + +--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée. + +Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air +moqueur, et lui demanda où était sa famille. + +--Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où +étaient enfermées Prudence et Cie. + +--Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un +regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là? + +INNOCENT.--C'est le délégué. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Quel délégué? Délégué de qui? + +INNOCENT.--Délégué du maître. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE--Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée +là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de +pension? + +Silence général. Personne ne bougea. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _à Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces +messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat. + +Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne +répondit pas. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard. + +Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force +excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur +longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude +salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de +pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques +minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra, +salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et +souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils +avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à +entrer en pension. + +INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez. + +LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi +n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir +le plus tôt possible. + +INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont +restés à la maison. + +LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer. + +INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce +soir, tout de suite en rentrant. + +PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent. + +INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien +m'apporter un paquet, n'est-ce pas? + +COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après +Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout. + +LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre +père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son +banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu. + +INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me +tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré +ma redingote. + +CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami; +faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres +et à vos camarades. + +Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre +chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction +visible. + + + +VII + +AGRÉMENTS DIVERS + +Prudence, étonnée de ce brusque départ, pleura un peu; Simplicie se +sentit aussi un peu émue. Le Polonais proposa de retourner à la maison. +Ils rentrèrent chez Mme Bonbeck. après une absence de quatre heures. + +--Où diable avez-vous été tout ce temps? leur dit la tante en les voyant +entrer. + +Prudence raconta les événements de la journée et l'entrée d'Innocent au +pensionnat. + +--Petit animal! s'écria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garçon! Et tout +cela pour porter une espèce d'uniforme qui n'a ni queue ni tête! Coz, +courez vite porter les effets de ce garçon, et ne soyez pas en retard +pour le dîner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous préviens. A six +heures précises, comme à l'ordinaire, nous nous mettront à la table; +tant pis pour les absents. + +Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientôt prêt; il +le chargea sur son dos, marcha d'un pas accéléré en allant, courut en +revenant, et rentra dans le salon au moment où six heures sonnaient. + +--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle être exact! C'est bien, ça! +J'aime les gens exacts s'écria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le +dos fatigué du pauvre Coz. A table, à présent! Simplette, tu mangeras, +tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis. + +--Oui, ma tante, répondit tristement Simplicie. + +--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris +donc! je n'aime pas les visages allongés, moi. + +Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait +tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que +les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté. +Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand +Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre. + +--A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie. +Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation. + +--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage! + +--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous +chercher le plat de viande et la salades. + +A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et +puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres +après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un +peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable +à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de +Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était +réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva +moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux, +discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck +était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de +la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit +précédente. + +Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa +chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise +et, se mit à pleurer amèrement. + +PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous +déjà assez de Paris? + +SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive, +je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en +sanglotant. + +PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il +en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la +pension, vous verrez ça. + +SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de +pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit +que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce +matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui +abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de +s'entendre! Cest bien amusant, en vérité! + +PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi +sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante +qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris; +d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler? + +SIMPLICIE.--Je voudrais retourner à Gargilier. + +PRUDENCE.--Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener +avant qu'il en donne l'ordre. + +SIMPLICIE.--J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux +revenir. + +PRUDENCE:--Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me +l'a ordonné. + +Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur; +sa tante couchait dans la chambre à côté. + +--Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez +la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement. + +Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent +promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la +chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent +pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence +s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de +Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante: + +«Monsieur et Madame, + +«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout +plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du +tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient +au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous +font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas +de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau +morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres; +heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la +dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de +Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont +tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très +laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises +qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de +Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à +preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la +maison des _savants_ après que les bons soldats nous ont nettoyés et +débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le +Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce +n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas +belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien +sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole +bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien +ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a +bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en +se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent +a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous +ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais +roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et +qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec +Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et +M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle +de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que +Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a +donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien +mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se +repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son +effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et +que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien +respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence, +à Rigobert, à Chariot et à Amable. + +«Votre dévouée servante pour la vie, «PRUDENCE CRÉPINET.» + +Elle finissait d'écrire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier à +Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'éveilla en demandant s'il faisait +jour. + +--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a déjà demandé deux fois si +Mam'selle était prête. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Simplicie en sautant à bas de son lit. Pourquoi +ne m'as-tu pas éveillée. Prudence? + +--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur. + +--Vite de l'eau, du savon! + +--Voilà, voilà, Mam'selle; tout est prêt. + +Simplicie se débarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart +d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prière, lorsque +la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut: + +--Quelle diable d'habitude avez-vous là, vous autres! Comme des +princesses! A peine habillées à neuf heures! Mon café qui m'attend +depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas ça, moi; j'aime qu'on soit +exact. Entends-tu, petite? + +--Pardon, ma tante; j'étais si fatiguée que j'ai dormi plus longtemps. +Je ne savais pas... je ne croyais pas... + +--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre +le café; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne +t'avalent. + +Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de +Simplicie. Les Polonais saluèrent; on se mit à table, et ils mangèrent, +comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit. + +Mme Bonbeck donna ensuite à Cozrgbrlewski de la musique à graver; elle +lui apporta les outils nécessaires et l'établit à son travail jusqu'au +second déjeuner. Boginski fut employé à ranger la musique, à accorder le +piano et à nettoyer les violons et flûtes, Simplicie s'ennuya, bâilla, +fut grondée, et se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère. + + + +VIII + +PREMIÈRE VISITE + +Après déjeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprêtait à reprendre +son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa +bonne. + +--Tes amies! Quelles amies as-tu ici? + +--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois à la campagne. + +--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran, +moi; j'aime la liberté. Boginski, nous allons faire de la musique +pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie +avec Prude, et vous prendrez garde à ne pas laisser recommencer les +sottises d'hier. + +--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute à moi; c'est robe drôle et manières +et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle +Simplette doit pas mettre robe comme hier. + +--Ah! c'est pour ça. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire +habiller comme il faut. + +Mme Bonbeck se dirigea comme une flèche vers la chambre où Simplicie +achevait de boutonner sa robe de satin marron. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle? +Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier, +par tous les polissons des rues? Ôtez-moi cela! Prude, enlève cela et +habille-la devant moi. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas défaire cette robe et en +mettre une autre tout de suite, devant moi. + +PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins +belle. + +MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippée? Ça a-t-il du bon sens! +Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent! +demain elle t'en achètera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas +que tu sortes parée comme une châsse. + +SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela. + +MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer +à moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger? + +SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe +aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies. + +MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois +non! + +SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger +puisqu'on ne me verra pas. + +MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi +moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas +dans les rues, entends-tu bien? + +SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sûr. + +MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est à rire, en +vérité. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affublée de ces vieux +oripeaux. + +Simplicie était fort choquée de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait +si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le témoigner et acheva de +s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un +fiacre. + +--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour +Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent +rien; on les mènerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles +pussent s'expliquer. + +Coz expédiait vite les commissions: il fut bientôt de retour; Simplicie +était prête, Prudence attendait: elles montèrent dans le fiacre, Coz +s'assit à côté du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier, +et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards, +la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe +demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrêta à la porte du +91. Coz descendit, ouvrit la portière et fit descendre Prudence et +Simplicie. Il les mena chez le concierge, où elles demandèrent Mlles de +Roubier. «Au premier, en face», répondit le concierge. Elles allaient +monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut après eux: + +--Hé! bourgeois dites donc, et ma course? + +COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames. + +LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris +à l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante. + +Coz commença une dispute sérieuse avec le cocher; Prudence s'en mêla +pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se +faisaient déjà entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz +fit voir qu'il connaissait très bien ce genre de langage; Prudence, +effrayée, allait de l'un à l'autre, sans avoir l'idée de terminer ce +combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les +fenêtres commençaient à se garnir de, têtes, lorsque le concierge, +jaloux de l'honneur de la maison, parvint à glisser dans F oreille de +Prudence: + +--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini. + +--Tenez, monsieur le cocher, voilà votre argent; prenez, je vous en +prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pièces +d'argent. + +Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et +s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans +avoir jeté un regard étonné sur la toilette de Simplicie et de Prudence. +Elle montèrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit, +dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre +avec Prudence. + +Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient à faire +des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie. +La toilette éclatante et ridicule de Simplicie causa un étonnement +général; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrassée +de ces marques de surprise; elle sentit pour la première fois qu'elle +était ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en +aperçut et en eut pitié. + +--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avançant vers elle et en lui +prenant la main; vous voilà donc à Paris! Depuis quand? Êtes-vous venue +avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman? + +--Non, répondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est restée à +Gargilier. + +--Vous êtes donc seule avec votre papa? reprit Marthe. + +--Non, répondit Simplicie plus bas encore, papa est resté à Gargilier. + +--Comment et pourquoi alors êtes-vous à Paris? s'écrièrent les enfants. + +Simplicie ne savait que répondre; là encore elle commençait à voir le +tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et +elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baissés, +commençant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pensée de mettre son +voyage sur le dos de sa tante. + +Ma tante ne nous connaissait pas; elle désirait nous voir. On nous a +envoyés chez elle avec ma bonne, Prudence. + +MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin +pour vous d'être séparée de votre maman et de votre papa. + +SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accepté? Il fallait dire à à votre maman que +vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoyée de force. + +SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions +envie de voir Paris. + +Les enfants la regardèrent avec surprise, et, malgré le silence qu'elles +gardèrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence même était +un blâme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que +si elles ne le lui disaient pas, c'était par politesse. + +--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies +fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes +de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles. + +Après avoir travaillé quelque temps Simplicie leur demanda: + +--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules? + +MARTHE.--Nous avons eu une maîtresse de fleurs. + +SIMPLICIE.--Où donc en avez-vous trouvé une? + +SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui +viennent donner des leçons. + +SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout à Paris. A la campagne il +n'y a rien de tout cela. + +MARGUERITE.--Oui, mais à la campagne on vit bien plus à l'aise; on est +bien plus avec ses parents. + +SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup à voir ses +parents, puisqu'elle a mieux aimé venir chez sa tante. + +CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement +ordonné de partir. + +SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aimé +rester chez vous? + +Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment répondre sans trop +mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant +la porte; il passa sa grosse tête rousse et fit signe du doigt à +Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne répondait pas à son appel, il +entra son corps à moitié, au grand ébahissement des enfants, et fit: + +--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme +Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps. + +Les enfants, surpris et un peu troublés d'abord, partirent d'un éclat de +rire qui rassura Coz. Il entra tout à fait. Les enfants, le prenant pour +un fou, se mirent à crier. Simplicie était honteuse et désolée. Coz +avançait toujours en souriant; les enfants reculèrent jusqu'au coin le +plus éloigné de la chambre en continuant à appeler leurs bonnes, deux +autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par +l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant +cet homme roux, à longs cheveux, à moustaches et à barbiche,, crut +que c'était un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses +poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la +bonne, Se jetèrent sur Coz, qui se débattait en criant: + +--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme +Bonbeck... Lâchez! lâchez!... Polonais mauvais en colère; moi tuer +beaucoup de Russes à Ostrolenka! + +Plus il parlait et plus les domestiques tenaient à s'assurer de ce fou +dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprêtaient +à l'emmener, quand Prudence, s'élançant à son secours, cria aux +domestiques: + +--Arrêtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz, +brave Polonais: il a accompagné Mlle Simplicie; il nous a protégés en +voyage; il a jeté par la fenêtre le méchant chien qui nous a mangé notre +veau, il nous a emmenés dans une auberge; il nous suit partout, il est +très bon, je vous assure. + +La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de +laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en désordre; le noeud +de sa cravate était à la nuque, ses cheveux étaient ébouriffés; il +arrangeait ses vêtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant: + +--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle +Simplicie; moi pas content; moi dire à Mme Bonbeck! + +Simplicie, rouge et humiliée, restait muette et immobile; les enfants, +que la bonne avait calmés, et qui comprenaient la méprise, cherchèrent à +leur tour à rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposèrent de +venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et +Marguerite lui firent leurs excuses de la scène, qui venait d'avoir +lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles +et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en +promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris +d'un fou rire, et toutes quatre se roulèrent sur les canapés en riant à +suffoquer. La bonne partagea leur accès de gaieté. + +--Quelle drôle de visite nous avons eue là! s'écria enfin Marguerite. + +SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie! + +MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne! + +--J'ai eu peur tout de bon! j'ai réellement cru que c'était un fou! + +MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous +rassurer! Elle restait muette comme un poisson! + +CLARA.--C'est que la pauvre fille était honteuse. Il était ridicule! + +SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engagée à venir le soir, Clara? Elle nous +ennuiera horriblement. + +CLARA.--Parce qu'elle était si embarrassée, qu'elle m'a fait pitié. +Puisqu'on l'engageait à revenir, elle a dû croire que nous la trouvions +ni ridicule ni ennuyeuse. + +SOPHIE.--Tu as bien de la charité; je ne l'aurais pas engagée, moi. + +CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la +pauvre fille était honteuse de son Polonais et de sa bonne. + +SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra à quitter ses parents pour +venir s'amuser à Paris et nous ennuyer de ses visites. + +CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents +l'ont probablement obligée à venir voir sa tante. + +SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille à Paris +malgré elle! Je ne crois pas cela, moi. + +CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas. + +SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par +bonté tu fais semblant de croire le contraire. + +MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau à +Clara, et tu ne devrais pas la taquiner là-dessus. + +SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prêcher; tes sermons me mettent +toujours en colère. + +MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien à répondre, ma +belle amie. + +SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et +que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui +abat des noix. + +MARGUERITE.--Où Mademoiselle à-t-elle entendu des corneilles parler? + +SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies. + +Marguerite allait répliquer, mais Clara et Marthe l'engagèrent à ne pas +continuer la dispute; elles en dirent autant à Sophie; une fois apaisée, +elle se mit à rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait +se jeter à son cou. Les enfants racontèrent à leurs mamans la visite +de Simplicie, et leur terreur mal fondée; Sophie compléta le récit +imparfait de ses amies en décrivant la toilette de Simplicie, en blâmant +son séjour à Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et +de Prudence. Mme de Roubier mit fin à son caquet en lui reprochant son +peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara était +un peu trop charitable. + + + +IX + +SCÈNES DÉSAGRÉABLES + +Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de +l'avoir envoyé chercher si tôt et d'avoir laissé entrer le Polonais chez +ses amies. + +PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais +pas entrer, moi. + +SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tôt? + +PRUDENCE.--Parce que M. Coz était allé chercher une voiture, et le +cocher tempêtait à la porte parce qu'on le faisait attendre. + +SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenées à ta pension +d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit. + +PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prévenu qu'on lui payait l'heure, +Mam'selle. + +SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit à celui-ci? + +PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher à l'heure, +c'est plus cher que quand on le prend à la course. + +SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ça fait? + +PRUDENCE.--Ça fait que monsieur votre papa ma bien recommandé de ménager +l'argent, et que nous en avons terriblement dépensé jusqu'à présent. + +SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dépenserons plus rien maintenant que nous +sommes chez ma tante. + +PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonné de payer la moitié +de la dépense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour +nous garder sans rien payer. + +SIMPLICIE.--C'est tout de même ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces +demoiselles se sont moquées de lui... et de moi aussi bien certainement. + +PRUDENCE.--Et que vous importe que ces péronnelles se rient de vous? +Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles? +Est-ce que ça m'amuse d'y aller? + +Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de +moi et du pauvre Coz, à l'antichambre. + +SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqués? + +PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de +votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si +j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs +ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les +boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commençait +à se mettre en colère, à été chercher une voiture pour nous tirer de là. + +SIMPLICIE.--C'est agréable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce +que Coz et toi vous dites des choses ridicules. + +PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris +parti pour vous, qui êtes ma jeune maîtresse, et je le ferai toujours, +quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz +est un bien bon garçon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse à rien, +et ne demande qu'à être bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laissât +insulter sans répondre? + +SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec +tes explications qui sont sottes comme toi. + +PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites là! non, +ce n'est pas bien! + +La pauvre Prudence se mit à pleurer; Simplicie, impatientée, lui tourna +le dos, tout en se reprochant sa dureté envers la pauvre Prudence, si +dévouée et si affectionnée. Elles arrivèrent, sans avoir dit un mot de +plus, à la porte de Mme Bonbeck au moment où cette dernière descendait +l'escalier pour sortir. Prudence donna à Coz l'argent nécessaire peut +payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait à la +rencontre de sa tante. + +MADAME BONBECK.--Eh bien! déjà de retour? Ta belle toilette n'a donc pas +produit l'effet que tu espérais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais! +Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi ça! Vous n'avez +pourtant pas eu d'escorte de gamins? + +PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me +bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute +si les domestiques sont mal élevés à Paris et s'ils se moquent de la +robe de Mam'selle et de son châle, et de M. Coz, et du cocher. Que +pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Défendre Mam'selle, qui est ma +maîtresse, et M. Coz, qui est tout de même bien complaisant et tout à +fait bon garçon. + +Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colère à mesure que Prudence +parlait. + +--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes +excuses à Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et +demande-lui pardon. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante... + +MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagriné cette bonne fille, +qui se dévoue à te servir, et je veux que tu lui fasses réparation. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante... + +MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu résistes, mauvais coeur! sans coeur! A +genoux, alors, à genoux!... + +Simplicie n'obéissait pas; son orgueil se révoltait à la pensée de +s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que +la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit +pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de +rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmènerait la pauvre Prude et +Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck +les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue. + +--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi +acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une +ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à +plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette; Coz, mon ami, tu +vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes. + +Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté +de Mme Bonbeck que de ses colères, raccompagnait avec tremblement, mais +sans résistance. + +Simplicie, suffoquée de honte et de colère d'avoir été traitée si +brutalement devant témoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se +jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence, + +«Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'être mise dans les mains de +cette méchante femme! Papa n'aurait pas dû m'envoyer chez elle! Si +j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon départ. Je n'aurais +pas écouté Innocent et je n'aurais pas demandé à venir à Paris. C'est +que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie à périr... Je suis mal +logée, l'appartement est si petit qu'on y étouffe, perché au cinquième +étage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante! +Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui +va se plaindre à ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.» + +Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à +entretenir dans son coeur des sentiments de colère et de vengeance; mais +à force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pensée de s'adresser +au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exauça en amollissant +son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit +qu'elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait +montré au contraire une patience et une bonté touchantes; qu'elle était +injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable, + +Sa colère se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa +tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne +l'avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui +demander... non pas encore de la faire revenir près d'elle, mais +seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris. + +«Je commence déjà à m'y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est +sans cesse en colère; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne +humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de +pleurer que de rire. Mais bientôt je m'amuserai beaucoup, parce que +Mlles de Roubier m'ont engagée à aller chez elles le soir, et que j'irai +faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J'espère que +nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai, tout cela, +ma chère maman, etc.» + +Pendant qu'elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une +robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus; +un chapeau marron et bleu orné d'un simple ruban et un manteau-paletot +de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que +Coz avait porté. + +--Allez me chercher Simplette, dit-elle à Prudence, + +--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant. + +SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence à me +secouer. J'aime mieux rester avec toi. + +PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est +guère patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colère! + +SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi. + +PRUDENCE.--Et où irions-nous, Mam'selle? + +SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions à +Gargilier. Décidément, je m'ennuie chez ma tante à Paris. + +PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y +sommes que depuis trois jours. + +La sonnette s'agita avec violence. + +--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'écria Prudence avec +terreur. Allez-y; elle vous battrait. + +Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se +soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin à son appel et la +trouva avec un commencement de colère. + +--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je +n'aime pas à attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un +manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit +faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle +pourra. Emporte ça, et à dîner ne m'apporte pas un air grognon; je +n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes +pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais +plus fort que la première. + +Simplicie ne répondît pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre. + +SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mêmes; elle +dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite. + +PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dépêcher; quand +je devrais veiller un peu, vous l'aurez après-demain. + +SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je +t'aiderai de mon mieux. + +PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; ça n'en +marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite à en tailler une. +Laquelle voulez-vous avoir: la première, Mam'selle? + +SIMPLICIE.--Celle à pois bleus, elle me plaît beaucoup. + +Prudence prit la pièce marron et bleu, et commença par tailler la jupe +pour donner à Simplicie une occupation facile. Leur journée s'acheva +paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oublié sa colère et le reste; +les yeux seuls de Simplicie en témoignaient. + + + +X + +INNOCENT AU COLLÈGE + +Deux jours après, Simplicie eut sa robe. Prudence avait passé presque +toute la nuit à la terminer, et le lendemain, elle eut à supporter une +bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillât à cause +de la chandelle ou de l'huile qu'on brûlait. Simplicie, qui s'était +ennuyée pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regretté ses +parents à la campagne, fut enchantée de s'habiller pour aller voir +Innocent à la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne +s'arrêta pas à toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait, +n'eut pas à faire taire des gamins ni à dissiper des attroupements. Ils +arrivèrent sans aventure à la pension et demandèrent Innocent; on les +fit entrer au parloir, et ils attendirent. + +Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent +avait passé ses premiers jours avec ses nouveaux camarades. + +Quand le maître de pension ramena Innocent dans la cour où jouaient les +élèves, il les appela tous: + +--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la +charité envers ce nouveau camarade que je vous amène; vous l'avez déjà +bousculé et maltraité. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui +nuisent à la bonne renommée de ma maison, + +--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons joué entre nous, +s'écrièrent les élèves. + +--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tiré ma redingote, +vous m'avez jeté à terre, vous avez enfermé Prudence, Simplicie et le +Polonais dans la cour. + +--Tu mens, dit un grand élève, ce n'est pas nous, qui avons fait cela. + +INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous +étiez le délégué du maître. + +LE MAÎTRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Léon. qui vous êtes rendu +coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma +maison et les personnes qui m'avaient amené un élève? + +LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi. + +INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence, +Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnaîtront bien +aussi. + +LE MAÎTRE.--Monsieur Léon, je vois à votre mine que vous êtes coupable; +et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vérité. + +LEON.--Mais, M'sieu... + +LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Je dis que c'est vous et que +vous serez privé de sortie dimanche prochain. + +LEON.--Mais, M'sieu... + +LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Vous ne sortirez pas. + +Le maître se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses +ennemis. + +--Rapporteur! capon! dit Léon en lui allongeant un coup de poing sur +l'épaule. + +--Méchant! langue de pie! dit un autre élève eu lui tirant les cheveux, + +--Mouchard! crièrent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux, +en lui assénant des coups de pied, des coups de poing. + +--Aïe, aïe! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils +me griffent! cria Innocent en se débattant. + +Le maître d'étude, habitué à ces cris et à ces combats dans cette +pension mal tenue et mal composée, n'y fit aucune attention, jusqu'à ce +que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le +groupe, se fit jour jusqu'à Innocent qu'il dégagea des mains et des +pieds de ses ennemis. Il le retira échevelé et sanglotant. + +--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lâcheté! Tomber +cinquante à la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se +défendre. Vous êtes tous au piquet, messieurs. + +--Mais M'sieu, il a rapporté; il a fait punir Léon; il mérite d'être +puni lui-même. + +--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connaît pas les usages +de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'à +la fin de la récréation. + +La résistance était inutile: les élèves s'aliénèrent contre le mur, +laissant Innocent maître du champ de bataille, il remit en ordre ses +vêtements, ses cheveux, regarda les élèves d'un air de triomphe, et se +promena de long en large derrière eux. Quand il les approchait de trop +près, il recevait un coup de pied lestement détaché; d'autres lui +tiraient la langue, lui lançaient de petits cailloux, du sable, lui +décochaient des injures et des menaces. + +--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Léon. + +--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre. + +--Je me mettrai près du maître, répondit Innocent. + +--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas. + +--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du maître d'étude, ils +m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore. + +LE MAÎTRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne +les agacez pas, ils ne vous diront rien. + +INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promène. + +LE MAÎTRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre +air moqueur et insolent? + +INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas! + +LE MAÎTRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous préviens que si vous +continuez comme vous avez commencé ils vous rompront les os, ils vous +écorcheront vif, sans que je puisse les en empêcher. + +INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller +chez ma tante. + +LE MAÎTRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous êtes ici, +vous y resterez; nous répondons de votre personne, et personne n'a le +droit de venir vous reprendre. + +INNOCENT.--J'écrirai à papa, à maman; je ne peux pas rester ici pour +avoir les os rompus et la peau arrachée. Les méchants garçons! Je les +déteste! + +LE MAÎTRE.--Détestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les +taquinez pas; c'est dans votre intérêt que je vous le dis. + +Le maître d'étude s'éloigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de +la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous +les cornes. + +Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver, +un moyen de défense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que +pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il +réfléchissait. + +--En classe. Messieurs! en classe! cria le maître d'étude. + +Les élèves quittèrent leur mur avec une vive satisfaction et se +dirigèrent deux par deux vers la classe, ils défilèrent devant Innocent, +et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinçon, une claque, +un coup de pied. Innocent, au lieu de s'éloigner, resta en place comme +un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le maître d'étude lui +assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres +nécessaires. + +Le voisin d'Innocent lui pinça les parties charnues. + +--Laisse-moi, méchant! Ne me touche pas! + +--Silence, là-bas! dit te maître d'étude. + +Quelques instants après, même agacerie, même réclamation d'Innocent. + +--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points. + +INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Taisez-vous, Monsieur... + +INNOCENT.--M'sieu, c'est lui... + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour +Gargilier. + +INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma +faute. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier. + +INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au maître; ce n'est pas juste. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Deux cents vers à copier. Monsieur Gargilier, pour +insubordination et impertinences. + +Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs. + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est +vilain de se réjouir du malheur d'un camarade. + +PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous! + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Ça vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il +soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'êtes jamais, vous +autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainéants! + +QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu... + +LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers à +copier. + +La menace fit son effet; le silence le plus absolu régna dans la salle; +on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des +plumes grinçant sur le papier, et les sanglots d'Innocent. + +LE MAÎTRE.--Aurez-vous bientôt fini vos gémissements douloureux, +Gargilier! Cest assommant, ça. Si j'entends encore un sanglot ou un +soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents. + +Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il +commença son pensum tout en pestant contre le maître, les élèves, et en +regrettant déjà de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents +désirs depuis plusieurs mois. + +--Je mènerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en +répandant quelques larmes silencieuses, De méchants camarades, des +maîtres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit à tort, et l'on +ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la +pension fût si désagréable, je n'aurait jamais demandé à y entrer. + +Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentèrent +plus et le laissèrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui +fut facile; n'ayant pas de devoir à faire de la classe précédente, il +employa les deux heures d'étude à faire son pensum. + +Quand la cloche sonna la classe, Innocent présente son cahier au maître +d'étude, qui l'examina, et le trouva bien. + +--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points. + +--Merci, Monsieur, vous êtes bien bon, répondit Innocent enchanté. + +Le maître d'étude, qui n'était pas habitué aux politesses et aux +compliments de ses élèves, parut très satisfait, et, sans en rien dire +effaça les vingt mauvais points qu'il avait marqués précédemment. + +La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le maître +fat ennuyeux, sévère, parfois injuste; les élèves furent bruyants, +indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent +était ébahi; il eut de la peine à comprendre la leçon, tant il y eut +d'interruptions, de tumulte sourd, de réclamations. Deux élèves furent +renvoyés de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et +honteux; il fut surpris de les entendre, à la récréation, rire de leur +renvoi et raconter qu'ils avaient réussi à le cacher au maître de +pension. + +--Comment avez-vous fait? demanda Innocent. + +LES ÉLÈVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en étude, nous +sommes restés au parloir à nous reposer et à nous amuser. Et quand les +camarades sont rentrés, nous nous sommes mêlés à eux comme si nous +n'avions pas quitté les rangs. + +INNOCENT.--Et si quelqu'un était entré au parloir? + +LES ÉLÈVES.--Bah! personne n'y entre à cette heure; et si même quelqu'un +était venu, nous nous serions fourrés sous la table, qui est couverte +d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus. + +INNOCENT.--Et si le professeur dit au maître qu'il vous a renvoyés? + +LES ÉLÈVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense +plus, et il ne voit pas souvent le maître. + +--Dis donc, Gargilier, s'écria un élève, est-ce que tu ne manges rien +avec ton pain? + +INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec. + +L'ÉLÈVE.--Et pourquoi n'achètes-tu pas quelque chose? + +INNOCENT.--Quoi? + +L'ÉLÈVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes, +etc. + +INNOCENT.--Où? + +L'ÉLÈVE.--Chez le portier, imbécile; il vend de tout. + +INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire. + +L'ÉLÈVE.--As-tu de l'argent? Je t'achèterai ce qu'il te faut, moi. + +INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt +sous. + +--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir. + +L'élève courut chez le portier: + +--Père Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien fraîche? + +LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez. + +L'ÉLÈVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et +deux tartes. Combien le tout? + +LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes; +les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total, +deux francs quinze centimes. + +L'élève ne prit pas la peine de vérifier le compte du portier; il ne +s'aperçut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop. + +L'ÉLÈVE.--Tenez, voici toujours un franc à compte; mettez le reste sur +le mémoire de Gargilier. + +PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crédit à l'inconnu. + +L'ÉLÈVE.--C'est le nouvel élève arrivé ce matin; son père est +immensément riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de +danger que vous perdiez avec lui. + +LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de même, Je ne serais pas fâché +d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas payé; je fais du bruit. + +L'ÉLÈVE.--Vous serez payé demain, c'est moi qui vous le dis. + +LE PORTIER.--Avec ça que vous êtes de bonne paye, vous qui n'avez jamais +un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous. + +L'ÉLÈVE.--Qu'est-ce que ça vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez +jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi. + +LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voilà que vous avez +mangé la moitié des provisions de votre protégé. Comment l'appelez-vous, +ce brave garçon? + +L'ÉLÈVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bête comme il n'y en a +pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse. + +LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de +même ne mangez pas tout. + +L'ÉLÈVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moitié; le reste est pour +lui. + +L'élève partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent +cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte. + +L'ÉLÈVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te régaler; j'en ai pris beaucoup, tu +en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze, +que j'ai payés pour toi. + +INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose! + +L'ÉLÈVE.--Tu appelles ça peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets... + +INNOCENT.--Pas déjà si beaux, et secs comme des pendus. + +L'ÉLÈVE.--Une pomme magnifique... + +INNOCENT.--Petite et ridée, tu appelles cela magnifique! + +L'ÉLÈVE.--Dix noix, une tarte excellente! + +Innocent goûta la tarte et dit, en faisant la grimace: + +--La cuisinière de maman en faisait de meilleures; ça sent le rance et +la poussière! + +L'ÉLÈVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achète toi-même et choisis à +ton idée; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi +mes vingt-trois sous. + +INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en étude; j'ai mis +mon argent dans mon pupitre. + +L'élève, satisfait de son premier succès, n'insista pas. Innocent goûta +à tout et y goûta tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le +lendemain. En rentrant à l'étude, il donna à l'élève infidèle une pièce +de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie. + +--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai à la première occasion. + +-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pièce de cinq francs: + +--Tenez père Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs. + +Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous +donnera de temps en temps une ou deux pièces de cinq francs. De cette +façon, vous êtes payé d'avance, et vous êtes bien sûr de n'y rien +perdre. + +Le portier enchanté de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire +des gains considérables, remercia l'élève qui lui valait cette bonne +pratique et témoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de +chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie. + + + +XI + +LA POUSSÉE + +Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades; les +dernières récréations s'étaient bien passées; le maître d'étude, qui les +surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves +envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulière, et +qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves +s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre +eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois +jours s'étaient passés depuis rentrée d'Innocent en pension; il +paraissait s'habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne +semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour. +Mais ce calme était, un calme trompeur; l'oubli du passé n'était +qu'apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré +par l'approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait +vainement cherché un moment d'absence ou d'inattention du maître +d'étude; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs +mouvements. Un vendredi enfin le maître d'étude fut demandé par le +chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des +élèves; le grand élève s'aperçut de l'absence, il fit un signal convenu +avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot; un +hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur +le malheureux Innocent, l'entraîna dans une encoignure, et là commença +ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se +jetèrent sur Innocent pour le presser, l'écraser contre le mur; les plus +rapprochés l'écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la +poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais +ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses +bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la +respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa +voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait +grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne +croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur +victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se +fit entendre. C'était la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord +spectatrice indifférente de la poussée, commença à s'indigner et à +s'émouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait à Innocent. +Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un infant pour délivrer leur +camarade; il ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant +un hourra formidable, s'élancèrent comme des lions, sur le groupe des +pousseurs; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les +cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent +ainsi jusqu'à Innocent, qu'ils trouvèrent haletant, sans parole, presque +sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait +Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat +contre les grands élèves, qu'ils rossèrent et culbutèrent malgré leur +force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des +grands était constatée par une fuite générale, le maître d'étude et le +maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu'ils avaient +entendus. Innocent était couché par terre; Paul aidé par trois de ses +camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet; ils lui +mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient à la +pompe; les yeux d'Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées, +ses mains raidies convulsivement; son front était pâle et crispé. + +La cour de récréation était un vaste champ de bataille; de tous côtés on +se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui étaient en bien +plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en +lançant des ruades à leurs poursuivants. + +--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'écria le +maître alarmé. Hervé, tâchez de établir l'ordre, pendant que je tâcherai +de mon côté, de savoir ce qui est arrivé. + +Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce +qu'il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état. + +Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais +je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais +coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de +Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et +Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas +les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en +disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l'absence de M. Hervé +donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et +d'une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au +delà d'une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur, +ses cris et ses supplications, ils l'ont pressé jusqu'à ce qu'il fût +hors d'état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes +précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un +danger séreux; mais nous n'y avons réussi qu'après bataille; il y a eu +du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de +perdre connaissance. Nous l'avons apporté ici pendant que les autres +continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne sayons que +faire pour lui rendre le sentiment. + +--Vite un médecin! s'écria le maître, s'adressant à un garçon de classe. +Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main +à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils +recevront leur punition. + +Le maître d'étude était parvenu à rétablir l'ordre; la grande classe, +honteuse et alarmée, l'oeil morne et la tête baissée, s'était rangée +d'un côté de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante, +s'était placée en face, la tête haute, les yeux brillants. + +--Messieurs, dit le maître s'adressant à la classe moyenne, vous vous +êtes comportés bravement, avec humanité et générosité; vous avez, comme +preuve de ma satisfaction, une levée générale de mauvais points. + +Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de: + +--Vive Monsieur le chef de la pension! + +Se tournant ensuite vers la grande classe: + +--Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et +des lâches! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l'auditoire.) +Oui, Messieurs, comme des lâches, répéta le maître avec force. Vous vous +êtes mis douze contre un; vous avez usé lâchement et cruellement d'un +moyen barbare en lui-même, et que des garçons de coeur et d'honneur +devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une +classe inférieure qui vous a battue et chassé: elle, forte du sentiment +généreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment +de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous +êtes chassés de ma maison; vous resterez consignés dans les cachots +jusqu'à ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de +réclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le maître; +je ne fais jamais grâce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous, +Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue; jusqu'à nouvel +ordre; rentrez en étude, votre récréation est finies. + +La grande classe défila en silence et se rendit à l'étude; l'absence du +maître leur permit de raisonner de l'événement dont les rendait victimes +leur'méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres +de s'être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver +de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait +un dîner d'amis et de cousins; un troisième avait une soirée de tours +merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une +loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots. +D'autres frémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et +s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces +derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la +tête cachée dans ses main frappa tout à coup du poing sur la table et +s'écria: + +--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous +méritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois +méchants garçons qui vont être chassés (et j'en suis très content), nous +n'avons que des retenues, des pensums, des réprimandes; je ne sais si +cela vous arrange, vous, mais moi, je déclare, que tout cela m'ennuie et +que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'étais, un bon élève, +un brave garçon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu +raison; c'est... + +--C'est un pestard et un lâche! je ne le regarderai de ma vie! s'écria +un élève furieux. + +--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnête garçon. Les lâches, +c'est nous, comme a dit le maître. + +--Ah ça! vas-tu fouiner, capon? + +--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et +je pense ce que je dis. + +--Imbécile! dit l'élève en levant les épaules. + +Hector ne répondit pas; il prit du papier et se mit à écrire. Les +autres, après quelques instants de discussions, de gémissements et de +regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnèrent d'être mieux, faits +que d'habitude; les leçons apprises et bien sues; le silence fut gardé +plus exactement que jamais. Le maître d'étude n'eut pas un mauvais point +à marquer. + +Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en +étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin, +qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant +quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un +ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce +temps. Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son +évanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air à pleins +poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effaré, voulut +marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu; +il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à +articuler une parole. + +Le maître et le maître d'étude Hervé firent approcher un banc, sur +lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d'eau +fraîche et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes, +le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put +parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et +fondit en larmes. + +--C'est bon cela, dit le maître, c'est une détente. Laissez-le pleurer +c'est très bon. + +Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement, +et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés; il en fit +autant au maître d'étude; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé +depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauvé et où étaient +ses ennemis. + +Paul lui expliqua ce qui s'était passé; le maître compléta le récit et +fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de +continuer à le protéger. + +--Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de +pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais +coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on +voulait te tourmenter, nous sommes là. C'est que nous avons gagné là une +fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands! + +--Nous sommes les zouaves du collège! s'écria Louis. + +--C'est ça! 3 zouaves! répondit Jacques. + +--Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l'infirmerie prendre un bain de +pieds et te coucher, dit le maître d'étude. + +--Oui Monsieur, répondit Innocent en se levant. + +Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu'à l'infirmerie +et de le recommander à l'infirmière. Le maître y consentit, et Innocent +et son escorte firent une entrée, triomphale et bruyante à l'infirmerie. +Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-là; ils racontèrent +à l'infirmière ce qui était arrivé à Innocent; le récit traîna, fut +recommencé dix fois; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à +l'étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul: +personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmière +allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas +Innocent Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le +lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu'il avait eu plus de +peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni +diète, ni purgation. On lui apporta à manger; il mourait de faim, et +il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais +l'infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée +sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir +pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques +lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux +croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec délices; +l'infirmière ne s'en aperçut qu'à la dernière bouchée: il n'y avait plus +rien, à confisquer; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se +fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle +de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien +qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le +chercher. Mais, hélas! personne ne vint! Les élèves étaient tous partis, +excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait +là: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pensé à lui. + + + +XII + +LE PARLOIR + +Après dîner. Innocent s'était retiré tristement dans un coin de la cour, +lorsqu'il entendit appeler: + +«Monsieur Gargilier, au parloir!» + +Ses yeux brillèrent, et il s'élança vers la porte qui menait au parloir. +En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de +Cozrgbrlewski. + +--Simplicie, Prudence, s'écria-t-il avec un accent de joie qui les +surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz. +Comment allez-vous vous? Comment va ma tante? + +SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te +prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir? + +INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste +d'être seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intéresse à +vous! + +SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous êtes près de cent ici. + +INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant +on est comme si on était seul. + +COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous +pas aimer être sans soeur et sans bonne femme? + +INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul. + +SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir à Paris et +en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va? + +INNOCENT.--Tu as ma tante, toi. + +SIMPLICIE.--Oui, c'est agréable, ma tante! Elle me donne des soufflets, +elle me gronde. Je la déteste. + +INNOCENT.--Tu as Prudence. + +SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma +société. + +INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime, + +SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute. + +INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure. + +SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner à Gargilier, comme je +serais contente! + +INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu? + +SIMPLICÏE.--A rien; je m'ennuie. + +INNOCENT.--Et toi. Prudence? + +PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas. +Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide à la +cuisine, je promène Mam'selle. + +INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie. + +SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien? + +INNOCENT.--Rien. + +SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait +beaucoup en pension. + +INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce +que j'ai été malade. + +PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent. + +INNOCENT.--Ils m'ont pressé, j'ai manqué étouffer je suis tombé sans +connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont délivré. + +PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui? + +Innocent, enchanté d'exciter la compassion, raconta longuement la +poussée dont il avait été victime et le renvoi des trois élèves qui +avaient excité les autres et qui avaient dirigé la presse. Simplicie +admirait plus le courage des défenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait +son frère. Quand il eut fini son récit. Prudence pleurait à chaudes +larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air féroce, serrait les +poings et répétait: + +--Si moi là, moi aurais tué tous, comme à Ostrolenka. Brigands, +scélérats, bêtes brutes! + +Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: «Voilà ce que +c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu être en pension!... et voilà +ce que tu as gagné à ton pensionnat.» + +INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces +garçons étaient si méchants! + +PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces +mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pièces. + +INNOCENT.--Le maître a chassé les trois plus méchants; les autres +n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me défendront contre les +grands. + +COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela. + +INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe. + +COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lâches! lâches! + +Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux élèves de la grande +classe entrèrent au parloir. Coz s'élança vers eux: + +--Vous, quelle classe? petit ou grand? + +--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards. + +--Ah! vous grande! vous lâches! vous presser M. Nocent? Voilà pour +grands, voilà pour lâches, voilà pour presser. + +Et chaque voilà fut accompagné d'un moulinet de bras et de jambes qui +terrassa les élèves avant qu'ils eussent pu se reconnaître. Prudence +applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait ébahi; Coz, les poings +menaçants, regardait avec un sourire satisfait les deux élèves étendus à +ses pieds, se relevant lentement et avec effroi. + +Quand ils furent debout, ils jetèrent à Coz un regard menaçant et +quittèrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait à +grands pas en long et en large dans le parloir. + +INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont être furieux contre moi. + +COZRGBRLEWSKI.--Eux lâches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits +faire peur aux grands. + +--Certainement que vous avez très mal fait. Monsieur Coz, reprit +Simplicie avec aigreur, ces jeunes élèves ont l'air très bon et vous +avez été très grossier pour eux. + +COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir +lâches, grands comme petits. + +SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui +dimanche. + +COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups, +c'est mieux. + +--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les. +épaules. + +--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit +Prudence après une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous +dînerez, et le soir Coz vous ramènera. + +INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchanté; mais il faut une +permission. + +PRUDENCE.--Et comment faire? + +INNOCENT.--Je vais aller, la demander au maître. Attendez-moi, je vais +revenir. + +Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond +dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie répétèrent ce cri, Innocent +était noir comme un nègre; sa tête, son visage, ses habits, ses mains +étaient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continuèrent tous +quatre à crier pendant que la porte, restée ouverte, laissait voir des +têtes d'élèves qui apparaissaient et se retiraient aussitôt; les éclats +de rire de la cour répondaient aux cris de détresse du parloir. +Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit +précipitamment pour aller chercher les maîtres. Ils ne tardèrent pas à +accourir et témoignèrent leur colère en voyant cette nouvelle méchanceté +des élèves. Les deux grands que Coz avait si bien rossés avaient pris +conseil de leurs camarades et avaient décidé que Coz ou Innocent +recevrait le grand baptême; ils étaient allés accrocher un pot de +cirage à une ficelle au-dessus de la porte, de façon que la porte, en +s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui +sortirait la première. Ils étaient bien sûrs que ce serait Innocent +ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se +vengeraient ainsi de la volée de coups que Coz leur avait donnée. + +Les maîtres emmenèrent Innocent dans la cuisine, où on le savonna à +l'eau chaude des pieds à la tête. Prudence avait voulu le suivre et +donner ses soins à son jeune, maître. Simplicie et Coz étaient restés +au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excité la +colère des élèves en les injuriant et en les battant sans aucun motif. +Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les +accusations malveillantes de Simplicie. + +Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptême au +cirage, et vêtu de sa plus belle redingote traînante, de son plus large +pantalon à la mamelouk,, de sa plus longue cravate à cornes menaçantes, +et de ses bottes vernies à grands talons. Prudence était fière de la +toilette de son jeune maître; Innocent était si content de sortir avec +ses plus beaux vêtements, qu'il ne songeait plus à sa teinture si +récente. Le maître, qui pensait à l'honneur de sa maison, restait sombre +et mécontent; il dit à Prudence et à Simplicie de ne pas s'alarmer +du tour qu'on avait joué à Innocent, qu'il punirait sévèrement les +coupables afin que chose pareille ne recommençât pas. Simplicie balbutia +quelques paroles de remerciement, Prudence fit révérence sur révérence, +Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent. + +Le maître entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et +demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule réponse +de la classe, + +--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le maître, +toute la classe est consignée jusqu'à ce qu'ils se soient déclarés; pas +de récréations, pas de promenades. Le maître se retira: Les élèves se +regardèrent avec, anxiété, et tous entourèrent Grégoire et Honoré, les +deux meneurs. + +--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest +joliment aimable ce que vous faites là! Nous allons tous être enfermés +parce qu'il vous plaît de vous faire rosser et de vous venger sur ce +grand dadais de Gargilier. Ce garçon est un porte-malheur. Il nous a +donné plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions +eu dans toute l'année. + +GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu +noirci! Il n'a pas eu ce qu'il méritait je déteste ce Gargilier. + +LES ÉLÈVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui +nous a fait consigner. + +GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honoré et moi nous +avons parlé du grand baptême. + +UN ÉLÈVE.--Oui, mais nous n'avons pas attaché le pot de cirage. + +UN AUTRE ÉLÈVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas +se mettre en guerre avec vous. + +LES ÉLÈVES.--Vous allez vous déclarer, et dès ce soir, avant la +récréation; sinon, vous aurez les petites et les grandes misères, +soyez-en sûrs. + +Grégoire, et Honoré s'éloignèrent pour se consulter, pendant que +les élèves continuèrent à s'agiter et à délibérer sur les vexations +auxquelles seraient soumis les coupables. On décida que leurs pupitres +seraient bouleversés, leurs copies déchirées, leurs livres tachés +d'encre, leurs lits inondés, leurs chaussures enlevées, leurs brosses à +cheveux brûlées, leurs provisions de bouche saupoudrées de terre et de +cendre, leurs cheveux tirés, leurs oreilles, allongées, leurs habits +déchiquetés, et quelques autres inventions aussi méchantes. Quand on +rentra dans les salles d'étude, Grégoire et Honoré, qui avaient appris +par leurs camarades la décision prise contre eux, jugèrent prudent de +se déclarer, et ils prièrent le maître d'étude d'aller dire au chef de +pension qu'ils étaient les seuls coupables du tour joué à Innocent. +Le maître d'étude les engagea à y aller, eux-mêmes et leur donna une +permission de sortie de classe. + +--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'étude? leur +demanda rudement le maître en les voyant entrer. + +Les deux élèves présentèrent leur permission et balbutièrent une phrase +pour expliquer que c'étaient eux qui avaient accroché le pot de cirage à +la porte du parloir. + +--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vérité; votre +punition en sera plus légère. Au lieu de vous renvoyer de ma maison, +comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre +aveu, je me borne à vous mettre en demi-retenue de récréation pendant +trois jours, et à vous priver de la promenade au bois de Vincennes, +jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez à M. Hervé ce papier qui +lève la retenue de la classe. + +Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce +jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pénibles et +moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des +sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent à souffrir, et +que nous aurons encore occasion de signaler. + + + +XIII + +LA SORTIE + +Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit +pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de +sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon +une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski. + +--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se +jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet. + +MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon +violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as +interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la +bémol. + +INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir! + +MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me +connais à peine. + +INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai +regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension. + +MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon, +mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti? + +INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous. + +MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma +musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie +et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante +pianissimo, con amore, maestoso_! + +A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle +interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha +sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La +douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les +griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui, +bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat +le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança +sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle +lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de +poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le +chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau, +et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main, +jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le +remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant +contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski +ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste, +du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état +l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent +et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et +pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de +ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois +accompagnés du fidèle Coz. + +Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz, +qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur +dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchantée de se donner une +si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les +enfants. + +Ils marchèrent longtemps et toujours droit en avant. Ils étaient arrivés +sans le savoir aux Champs-Elysées; c'était pour eux un spectacle +magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux +divers, les Guignols et autres théâtres leur causaient une admiration +telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la +foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de +vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrêtaient, regardaient! Ils +s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle +et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur +demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se +retournèrent pour en demander à Prudence. Point de Prudence, ils étaient +seuls. + +--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent. + +--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si +vous n'avez pas de quoi les payer? + +--Nous croyions que ma bonne était avec nous. + +--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promène avec sa bonne! +Tout cela est bel et bon, mon brave garçon, mais il me faut mes six +sous, et je saurai bien vous les faire dégorger. + +Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule +les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour +les enfants. La femme les tarabustait, les menaçait de les faire arrêter +comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent +par pleurera et appeler é leur secours Coz et leur bonne. + +--Ça n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne +femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de +quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles! + +--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils +n'ont pas d'argent, ils ont des vêtements; ceux du garçon sont assez +grands pour en vêtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour +mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote. +Voyons, mon garçon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien +tranquille pendant que je vais tailler ma calotte. + +--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se +sauvant de chaise en chaise. + +--Au secours! répétait Simplicie courant après son frère. + +--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte. + +--Ils veulent me voler six sous! cria la femme. + +--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent. + +--Rendez à cette femme les six sous que vous lui avez volés, mauvais +garnements, dit le sergent de ville. + +--Nous n'avons pas volé; nous n'avons pas d'argent pour payer ses +chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue. + +Après quelques informations prises de droite et de gauche, le servent +de ville déclara à la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa +protection. + +--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants +ont sans doute leurs parents à Paris; en sachant leur adresse, vous +rentrerez toujours dans vos six sous. Où demeurez-vous, mon garçon? + +--Je loge à la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma +tante, Mme Bonbeck. + +Le sergent de ville sourit; la foule éclata de rire à nom significatif, + +--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs à la bonne femme. + +--Où demeure votre tante? demanda le sergent de ville. + +--Rue Godot, répondit Innocent + +--Quel numéro? + +--Je ne sais pas, j'ai oublié. + +--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le +sergent de ville. + +--Mous reconnaîtrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un +fiacre qui nous y mènera. + +--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmènera, mais +ne vous mènera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent. + +--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'écria Innocent éclatant en +sanglots. + +Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de +vérité, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux, +et qu'il les mènerait lui-même rue Godot. + +--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai +pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les +jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui réponds des six +sous qu'on vous doit. + +Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener +Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut +séparée violemment, et une femme éperdue, suivie par un homme à mine +étrange, s'élança dans le cercle au milieu duquel se tenaient le +sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de +chaises, fit trébucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras. + +--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes maîtres, faut-il que j'aie eu +ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous étiez +accusés de vol par une méchante créature qui... + +--Qu'est-ce à dire, méchante créature? interrompit la loueuse avec +colère. Créature vous-même, et mauvaise créature, encore!... + +--J'ai retrouvé mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du +tout, répondit Prudence avec majesté. + +--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse +d'enfants, coureuse, de promenades! + +--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modération, dit le +sergent. + +--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes maîtres! pardonnez-moi ma +distraction; Je ne sais où j'avais la tête d'avoir pu vous perdre de vue +une seule minute! Je n'ai pas cessé de courir et de vous appeler depuis +que je vous ai perdus. + +Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus à +la loueuse de chaises, ni à ses injures; elle questionnait les enfants, +écoutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule +s'attendrissait et laissa éclater un murmure de désapprobation quand la +loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda impérieusement +ses six sous. + +--Quels six sous? que voulez-vous encore? + +--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon. + +Le sergent de ville expliqua à Prudence la réclamation de la loueuse. +Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre +à la femme, en lui disant avec sévérité: + +--Les voilà, ces six sous pour lesquels vous avez insulté mes pauvres +jeunes maîtres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le +prédis. + +La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha +sans répondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une +main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour +retourner à la maison, non sans avoir remercié encore le sergent de +ville de la protection qu'il avait accordée à ses jeunes maîtres. Le +Polonais était honteux d'avoir si mal rempli son rôle. + +--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire à tante +et à camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oublié regarder +enfants, avoir regardé chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait. +Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie +rien dire du pauvre Coz. + +PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes +maîtres non plus, c'est ma faute plus que la vôtre, moi la bonne, moi +qui les ai élevés, C'est moi qui suis coupable. + +INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus +coupables que toi; nous marchions, nous nous arrêtions sans penser à toi +et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas à +ma tante; elle serait probablement, en colère. + +SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation. + +COZRGBRLEWSKI.--Et moi chassé; et n'avoir plus chambre ni dîner; garder +seulement trente sous, donnés par le gouvernement; c'est pas assez pour +tout acheter, tout payer. + +PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade +ne sauront pas un mot de l'affaire. Dépêchons-nous pour ne pas être en +retard. Mme Bonbeck n'aime pas à attendre. + + + +XIV + +POLONAIS RECONNAISSANTS + +Ils se dépêchèrent si bien qu'ils arrivèrent à la maison juste à temps +pour dîner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz +et Prudence, qui avaient longtemps couru à la recherche des enfants, +étaient rouges et suants; il allèrent chacun chez soi pour changer de +linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela +et il accourut dans la salle à manger; où Mme Bonbeck se mettait à table +avec Boginski et les enfants. + +MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous +avez! Plus rouge que vos cheveux! Où avez-vous été pour vous mettre en +cet état? + +COZ.--Moi pas rouge, Mâme Bonbeck; moi pas état, moi comme toujours. + +MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous +êtes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir +pourquoi vous êtes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir +pourquoi vous êtes rouge. + +COZ.--Moi peux pas savoir, Mâme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie, +qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises. + +SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce +qu'il a chaud probablement. + +MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud? + +SIMPLICITÉ.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait +chaud. + +MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus? + +SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas, +ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas +me dire pourquoi Coz est si rouge. + +INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a +tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue. + +MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher +ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille! + +Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il +n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate. + +--Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se +dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer +librement. + +Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira +en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck; +on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de +chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier +formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment +du malheureux Polonais. + +--Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous +manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz? + +Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina +sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme +celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la +mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit +les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela +Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la +main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la +musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne +s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à +graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant +une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint +portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut +ouvert, examiné. + +MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous +apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en +leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se +dépêtrer. + +Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que +chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois +de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à +plusieurs reprises, avec affection et respect. + +--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec émotion; et une +autre fois, quand vous manquerez du nécessaire, venez me le dire. Je ne +laisserai pas dans le besoin des créatures humaines chassées de leur +pays par un abominable Néron. + +Boginski et Coz essuyèrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de +mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgré eux; Mme +Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette: + +--Allons, allons, s'écria-t-elle avec gaieté, nous voici à même de +trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je +veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens +heureux. + +--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie à mi-voix. + +--Ni la mienne, ajouta Innocent de même en soupirant. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez là-bas, vous autres? +Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde +soit heureux. + +INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je +ne suis pas heureux parce que je vis éloigné de vous dans cette horrible +pension où je m'ennuie à mourir. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garçon? tu as voulu +faire à ta tête, et voilà. C'est bien tout de même, ce que tu dis là. +Nous arrangerons cela; j'écrirai à mon frère Gargilier; nous te tirerons +de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la +moue? + +SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus +impatientante. «Je ne sais pas, ma tante.» Pourquoi ne dis-tu pas comme +ton frère? A la bonne heure, celui-là. Il parle et parle très bien. +Tiens, j'ai une furieuse démangeaison de te donner une paire de claques. +Va-t'en. Vrai je ne réponds pas de moi; la main me démange. + +Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se +soustraire aux envies fâcheuses de sa tante et courut se jeter sur une +chaise dans sa chambre; elle réfléchit tristement à la vie qu'elle +menait à Paris: pas un plaisir, pas même de repos, et beaucoup de +contrariétés, de peines et d'ennuis. Elle commença à reconnaître le vide +que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur +tendresse; leur dévouement lui apparut sous son vrai jour; elle se +trouva ingrate et méchante; elle sentit combien elle les avait blessés, +chagrinés; elle pensa avec effroi au temps considérable qui lui restait +encore à vivre loin d'eux et près d'une tante qu'elle redoutait; Après +quelques hésitations elle se décida à écrire à sa mère et à la prier de +la laisser revenir à Gargilier. + +Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le +garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut chargé de le ramener au collège, +où il fut reçu par l'annonce d'une retenue de récréation pour n'être pas +rentré la veille. Il eut beau réclamera le maître d'étude lui répondait +toujours: «C'est le règlement! je n'y puis rien changer». Il se soumit +en pleurant et, de même que Simplicie, réfléchit avec douleur aux +douceurs de la vie de famille dont il s'était privé, et aux ennuis +pénibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il +réfléchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure +matinale du lever, à la nourriture mauvaise et insuffisante, à la +tyrannie des élèves, à la longueur des leçons, aux punitions infligées +pour la moindre négligence, et il se repentit amèrement d'avoir forcé +son père à l'envoyer dans cette maison d'éducation. + + + +XV + +LA POLICE CORRECTIONNELLE + +Quelques jours après la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table +avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle +chemise à carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effarée, +présentant d'une main tremblante un papier à sa maîtresse. Mme Bonbeck +prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa +échapper un juron et, se tournant vers les Polonais: + +--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous traîne +en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme +Courtemiche et son chien. + +--Ha! ha! ha! répondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce +n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien, +méchante bête. Coz et moi avoir jeté chien par la fenêtre, puis Mme +Courtemiche avec chien; voilà tout. + +MADAME BONBECK.--Comment, voilà tout? Mais c'est énorme! Avec une femme +furieuse qui veut plaider, vous serez condamnés à l'amende, à la prison. + +BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent; +prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre +Polonais habitués à mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer +des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec +attendrissement les mains ridées de sa bienfaitrice; qui éclata en +sanglots. + +MADAME BONBECK.-Mon pauvre garçon! hi! hi! hi! je suis désolée! hi! +hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous +interrogera. Le papier dit que c'est à une heure, hi! hi! hi! J'irai +avec vous, mon ami, je vous protégerai; et le pauvre Coz aussi; car il +est également appelé devant le juge d'instruction. + +A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra éperdue. + +--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame! +faut-il que J'aie vécu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes +maîtres! ils ne peuvent pas aller là-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est +impossible! Mes pauvres jeunes maîtres! + +MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arrivé? Parle donc, parle donc, +folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu? +Vas-tu répondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse +d'importance. + +PRUDENCE.--Voilà, Madame! Lisez! Mes jeunes maîtres et moi, appelés +devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir +battu et jeté sur la route Mme Courtemiche et Chéri-Mignon. + +MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons +tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous +autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en +dirai, ainsi qu'à sa Courtemiche. Et j'emmènerai l'amour des chiens; il +débrouillera l'affaire, avec ce Chéri-Mignon, qui me fait l'effet d'être +un vaurien, un animal fort mal élevé. + +PRUDENCE.--Pour ça oui. Madame! Mal élevé tout à fait! Grognon, +querelleur, méchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'opposé de l'Amour. + +MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour? + +PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table. + +MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle +l'amour des chiens; ce n'est pas son nom. + +PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais.., + +MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Préparons-nous pour le tribunal +de demain. Raconte-moi bien en détail ce qui est arrivé. + +PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arrivé que ce maudit +chien a mangé tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre +mille. + +MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si +tu étais chien, tu en ferais autant. + +PRUDENCE, piquée.--Ça se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais +pas l'honneur d'être chien, et chien grognon, querelleur, méchant, +voleur, je ne puis dire à Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu +cette chance-là. + +MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fâcher. Prude; tu +pourrais être pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal? + +PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme ça, j'ajouterai +qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il était grognon, +hargneux. + +MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est +que sa maîtresse ne l'avait pas lavé; s'il montrait les dents, c'est +qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il était grognon, +c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a +son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser. + +PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses à toutes les sottises de +cet animal, je n'ai plus rien à dire. + +MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arrivé; +Prude parle comme une crécelle, sans rien dire, + +BOGINSKI.--Voilà, Mâme Bonbeck. Chien mauvais; maîtresse méchante, +colère; donne claques terribles à M. Innocent. Mme Prude crier. Moi +punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier; +vouloir battre tous, crever oeil à tous. Diligence arrêter; camarade et +moi, prendre Courtemiche pousser à la porte; Courtemiche grosse, pas +passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche +tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence +repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes à Courtemiche. Voilà. + +MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une +voiture et sa route jusqu'à Paris. + +BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent. + +MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche, +il faut faire de l'argent. + +BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment? + +MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis, +je ne vous laisserai pas pourrir en prison. + +Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restèrent fort +tranquilles; Prudence continua à se désoler, à s'inquiéter pour ses +jeunes maîtres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitèrent +d'une sonate qu'elle s'acharnait à écorcher en mesures ou hors de +mesures, pour s'échapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie +resta dans sa chambre s'ennuyant, bâillant, pleurnichant et... +regrettant Gargilier. + +Le lendemain Mme Bonbeck, escortée des Polonais, de Prudence et de +Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais où se tenait +la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait +d'autres causes. + +Enfin on les introduisit dans la salle; leur entrée causa quelque +surprise, vu l'étrangeté des figures. Mme Courtemiche et Chéri-Mignon +occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur +le banc des prévenus. + +Le président du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se +font entendre. C'est Chéri-Mignon qui récuse le témoin Folo. + +L'HUISSIER.--Silence, Messieurs! + +Chéri-Mignon aboie avec fureur. + +LE PRÉSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant. + +Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche à apaiser Chéri-Mignon. + +LE PRÉSIDENT.--Mme Courtemiche et le nommé Chéri-Mignon par l'organe de +sa maîtresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nommés +Prudence Crépinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais +faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous à +reprocher aux prévenus. + +MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruauté, méchanceté, +injustice, assassinat. + +LE PRÉSIDENT.--Précisez votre accusation. + +MADAME COURTEMICHE.--Mon président, je précise en les accusant de tout +ce qu'on, peut reprocher à des êtres à face humaine, mais qui sont plus +brutes que les brutes. + +LE PRÉSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus +clairement. + +MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon +président. Ce sont des gens à périr sur l'échafaud. + +LE PRÉSIDENT.--Si vous continuez à ne vouloir rien dire de positif, on +va passer à une autre cause et renvoyer les prévenus de la plainte. + +MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon président, renvoyez en prison, à +Mazas, à Vincennes, ça m'est égal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai, +Chéri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison? + +Chéri-Mignon répondit par un aboiement formidable auquel Folo répliqua +par un grognement sourd. Chéri-Mignon, s'élança des bras de sa +maîtresse, saute aux oreilles de Folo qui le reçut avec un coup de dent. +Chéri-Mignon, exaspéré par cette défense inattendue, se jeta de nouveau +sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde. + +«Pille, Folo!» lui cria Mme Bonbeck, irritée de l'acharnement du +caniche. + +Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que +Chéri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui +donner le temps de se relever. + +Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient; +les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient +des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les +applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empêchaient la voix +du président de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les +chiens et remirent à Mme Courtemiche son favori, mordu et éreinté; Folo +alla recevoir les caresses de sa maîtresse et les félicitations de la +foule. + +LE PRÉSIDENT.--Cette scène est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la +dernière fois, expliquez-vous ou quittez l'audience. + +MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une +Cour qui laisse insulter, dévorer mon Chéri-Mignon, mon ami, mon +enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des +sans-cervelle... + +LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous +engage à vous taire. + +MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler, +moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que +c'est une honte, une humiliation pour le pays que je représente, d'être +traitée comme je le suis par un tas de gens... + +LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la +patience du tribunal. + +MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me +touchez pas... Je veux leur dire... Aïe! Aïe! Ne me tirez pas... Je veux +leur dire qu'ils sont un tas... Aïe aïe! au secours! à l'assassin! Ne me +poussez pas! Aïe!... + +Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient +appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et +son chien. Mme Bonbeck, restée triomphante s'approcha du président, à la +grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de +main: + +--Bien jugé, président! Vous êtes un brave homme, saperlotte! Folo s'est +sagement et bravement comporté; l'autre est un lâche, un chien, sans +coeur et sans éducation. Bonsoir, président; je voua salue. Messieurs, +et je vous présente deux braves Polonais... + +BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka, tuer +beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande; Mme +Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche; moi... + +--Emmenez ces gens, dit le président à l'huissier; les prévenus sont +aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie +jamais eu à juger. + +L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais +saluèrent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L'huissier +essaya de lui prendre le bras. + +--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur moï, je vous +fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice, +c'est toujours la même chose; nous la rendrions mieux nous deux. + +Avant que le président se fût décidé à relever la phrase injurieuse +de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche... suivie des +Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et +troublées. + +--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d'affaire; bravo, +mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y +allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien +de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter +dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal +digne de sa maîtresse. C'est à rire, parole d'honneur! + +Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette +affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été +plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck +régala Folo d'un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite. +Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais +comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo et de +quoi elle avait remercié, le président, pourquoi elle lui avait dit des +injures en se retirant, et par quelle action d'éclat Folo avait mérité +un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi, +et s'éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une +augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour. + + + +XVI + +UNE SOIRÉE CHEZ DES AMIES + +Quelques jours après la scène de police correctionnelle, Mme Bonbeck +dit à Simplicie de s'habiller pour aller passer la soirée chez Mme de +Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut +appeler Prudence. + +--Vite, Prudence que je m'habille. + +PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre? + +SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas à carreaux. + +PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle? + +SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pensé à la coiffure. Je n'en ai +pas. + +PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien +pommadés, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte. + +SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire à Coz d'aller +m'acheter une couronne de fleurs. + +PRUDENCE.--Oui, Mam'selle. + +Prudence courut chercher Coz, qui courut à son tour faire l'emplette +demandée par Simplicie. Un quart d'heure après il rentra tout essoufflé, +apportant une magnifique couronne de pivoines rouges. + +SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces énormes fleurs? C'est beaucoup trop gros, +trop grand. + +PRUDENCE.--Le marchand a dit à Coz qu'on les portait comme ça, que +c'était la grande mode. + +SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma +tête. Prudence. + +PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte; +ce sera magnifique. + +Prudence, ne sachant pas employer les épingles à cheveux, se mit à +coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le désir d'être belle +tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle +regarda Simplicie avec admiration. + +--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait +voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tête +de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle. + +Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs +qui surmontait sa tête déjà trop grosse et acheva de s'habiller. + +SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur. + +PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester à +l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle. + +SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est +sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre +sous à mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de +l'autre jour. + +La pauvre Prudence, un peu mortifiée et chagrine mais toujours dévouée à +ses maîtres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix +minutes, parée comme une châsse. Un grand bonnet breton, une croix à la +Jeannette un châle en foulard de coton, plissé à la bretonne, une robe +de laine rayée rouge un tablier en laine noire, des souliers à boucles, +des bas à côtes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie +l'examina des pieds à la tête, et fut contente, son amour-propre était +satisfait. + +--C'est bien, dit-elle; dis à Coz d'aller chercher une voiture. + +Peu d'instants après, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le +faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'éleva entre +Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz +à l'antichambre. Claire laissa échapper un: «Ah!» involontaire à +l'apparition de cette toilette singulière. L'exclamation de Claire fit +retourner une douzaine de cousines et d'amies qui étaient réunies dans +le salon, et chacune répéta le «Ah!» de Claire; un sourire général +succéda à ce premier moment de surprise. Simplicie avança pour dire +bonjour à ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une +révérence à chacune d'elles. A la cinquième, Sophie s'écria: + +--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en cérémonie comme à une +présentation; Claire, mène la dire bonjour à maman. + +Claire, étouffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon à côté. + +--Maman, dit-elle... + +--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner + +CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour. + +MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu! +quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu déguisé si ridiculement +cette pauvre fille? + +CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver. + +MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette! +Quelle idée bizarre! Ma pauvre Simplicie, à Paris il n'est pas d'usage +de se déguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore +loin. Ôtez tout cela, et gardez les vêtements que vous avez sous cette +robe de grand'mère qui ne vous va pas du tout. + +SIMPLICIE.--Mais, Madame... + +MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule. + +CLAIRE, _riant_.--Mais, maman... + +MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le +monde rit de votre déguisement. + +Simplicie rougit et parut agitée; elle venait de comprendre le ridicule +de sa mise. + +MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? Êtes-vous +souffrante? + +Simplicie ne répondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui +où étaient les enfants; elle les trouva riant tous aux éclats; le rire +gagna Claire, malgré ses efforts pour garder son sérieux; Marguerite +et Sophie chuchotaient et riaient à se tordre. Simplicie, honteuse, +désolée, restait debout, tête baissée, plus ridicule encore par le +contraste de ses pivoines énormes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa +mine piteuse et ses yeux larmoyants. + +CLAIRE.--On s'est moqué de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et +vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ôter ces fleurs horribles; vous +serez déjà moins drôle. + +MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret; +ce ne sera pas long. + +Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire +une pivoine. + +SIMPLICIE.--Aïe vous m'arrachez les cheveux. + +SOPHIE.--J'ai à peine tiré; je n'ai touché qu'une pivoine, une belle, +par exemple. + +Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie. + +MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc à ces pivoines? On ne peut pas les +détacher des cheveux! + +--C'est cousu! s'écria Sophie. + +--Cousu! répétèrent les enfants, en se poussant pour voir, + +SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux! + +Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputèrent la +tête de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines. + +Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien +que, peu d'instants après la couronne de pivoines put être enlevée; mais +hélas! avec un accompagnement formidable de cheveux, + +Claire poussa un cri. Simplicie leva la tête et vit les pivoines avec +une frange de ses cheveux. + +SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux! + +Et, se levant avec précipitation, elle courut à une glace, où un +spectacle déplorable s'offrit à ses regards; sa tête ressemblait à une +tête de loup: ses cheveux, coupés en brosse, se dressaient de tous +côtés; partout des mèches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait +immobile et consternée. Se retournant enfin avec colère: + +--Vous êtes des méchantes, Mesdemoiselles; c'est exprès que vous m'avez +rendue affreuse et ridicule. + +MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'êtes pas plus qu'avant, Mademoiselle; +et ridicule, vous l'êtes moins que vous ne l'étiez. + +SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abîmé mes fleurs et mes +cheveux. + +VALENTINE.--C'est par charité pour qu'on ne se moque pas de vous toute +la soirée. + +SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous où l'on se moque de moi; à Gargilier +et chez ma tante, personne ne s'en moque. + +SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin +de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons été vous chercher? + +SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invitée? + +MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous +consoler de votre aventure de l'autre jour. + +CLAIRE.--Écoutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes très fâchées +de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de +peigne, il ny paraîtra pas. + +SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez +le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera. + +CLAIRE--Où est votre bonne? + +SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me +recoiffer. + +Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se +rendre à l'appel de sa jeune maîtresse. Elle poussa un cri d'effroi en +voyant la tête hérissée de Simplicie, dépouillée de ses belles pivoines. + +SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont +fait par jalousie de mes pivoines. + +PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles +demoiselles! Pas possible! + +SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coupés. + +--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle +Simplicie! Je n'aurais jamais cru... + +CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie +que nous avons coupé si maladroitement les cheveux de votre pauvre +Simplicie; nous avons été maladroite en voulant la débarrasser de sa +couronne de pivoines, qui était ridicule. + +PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'était pourtant bien joli; je les avais +cousues bien solidement, et ça faisait bon effet sur la tête de +Mam'selle. + +Tout en parlant, Prudence défaisait les nattes de sa jeune maîtresse; +on lui avait apporté un peigne et une brosse. Quand tout fut défait, il +n'en resta pas le quart sur la tête de Simplicie; presque tout était +coupé. Simplicie pleurait, Prudence se désolait, les enfants étaient +consternés, quoique Simplicie n'inspirât pas beaucoup de compassion. + +--Que faire? s'écria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander +à maman de venir voir. + +Claire courut raconter à sa mère ce qui était arrivé. Mme de Roubier ne +fut pas fâchée de cette leçon donnée à la vanité de Simplicie; elle alla +juger par elle-même, avec ses soeurs, A et amies, de l'étendue du dégât; +elle sourit de la figure étrange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur +seul pouvait trouver un remède à l'ouvrage de ces demoiselles. Elle +sonna, dit à un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et +consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer à la Caracalla, +avec les cheveux courts et frisés partout. Le coiffeur arriva sourit, +coupa les mèches restantes, retailla les cheveux mal coupés, mit les +fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frisée comme +un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa +bonne humeur. La soirée se passa à plaisanter sans méchanceté de la +mésaventure de Simplicie, quelques pointes lancées par Marguerite et +par Sophie piquèrent légèrement Simplicie, mais elle ne les comprit +pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gâteaux, du thé des sirops +terminèrent la soirée. Quand Simplicie prit congé de Mme de Roubier, +celle-ci lui dit: + +--Ma chère enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez +habillée simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est +pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement, +de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier +soi-même, et ne pas chercher à être mieux que les autres. Je suis fâchée +que vos cheveux soient au panier au lieu d'être restés sur votre tête, +mais la faute en est à votre mauvais goût et à votre vanité. + +Simplicie rougit, ne dit rien, mais se révolta dans son coeur contre +le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondément sur une +banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une +chaise. On eut de la peine à réveiller le pauvre Coz; il courut chercher +un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au +domicile de Mme Bonbeck. Simplicie était loin de s'attendre à l'orage +qui avait grondé en son absence et qui devait éclater au retour sur sa +tête frisée à la Caracalla. + + + +XVII + +COLÈRE DE MADAME BONBECK + +Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck +attendait au salon que Boginski eût revêtu les beaux habits qu'elle lui +avait fait faire; elle-même avait fait une toilette soignée; ses cheveux +gris étaient ornés d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe était en +soie brochée d'émeraude; ses mains ridées étaient cachées par des gants +blanc en peau de daim, et ses pieds étaient chaussés de bas chinés et +de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement. +Boginski entra, bien peigné, bien cravaté, bien habillé. + +--C'est bien, mon ami, lui dit-elle après l'avoir inspecté, vous êtes +très bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prêtes et envoyez +chercher un fiacre. + +Boginski revint la mine effarée. + +Mâme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux. + +MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! Où partis? + +BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mâme Bonbeck. Trouvé personne, chambre vide. + +MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai déjà dit de ne pas toujours répéter +Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence +Je vais lui laver la tête d'importance. A-t-on jamais vu une sotte +pareille, qui laisse courir cette péronnelle avec ce Polonais roux! + +Boginski avait disparu aussitôt après avoir reçu l'ordre de chercher +Prudence; il rentra comme elle finissait de parler. + +BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide! + +MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misérable! Je lui +donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre à l'avenir! Ah! elles +croient qu'on peut se moquer de moi et me planter là comme une vieille +guenille! Elles croient quelles iront en soirée et que je resterai à +garder la maison! Et qu'allons-nous faire à présent, mon ami? Où aller +pour nous amuser?... Mais parlez-donc. Où voulez-vous que j'aille? + +BOGINSKI--Moi peut mener Mâme, B.... (Boginski s'arrête à temps) au café +Musard. Très joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement... + +MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme! + +BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entrée. + +MADAME BONBECK.--Je payerai, imbécile! Donne-moi le bras et viens. + +Mme Bonbeck, écumant de colère, saisit le bras de Boginski terrifié, +descendit l'escalier quatre à quatre, traversa, les rues, longea les +trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter +contre un homme qui avait un cigare entre les dents. + +«Doucement, la belle», dit l'homme en étendant les bras et lui barrant +le passage. + +Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui était un peu pris +de vin et qui, dans l'obscurité, croyait reconnaître sa soeur qu'il +attendait, voulut l'attirer sous le réverbère pour se montrer à elle. + +«Lâchez-moi!» cria Mme Bonbeck. + +L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit +le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le +ruisseau en s'écriant: + +«Gredin!» + +Le réverbère éclairait en ce moment le visage furibond et la personne +étrange de Mme Bonbeck. + +L'homme se recula épouvanté en criant: + +«Le diable!» + +--A ce cri, la foule ne tarda pas à s'amasser; Boginski, embarrassé de +l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller. + +--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et +ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un +tas de lâches et de gredins! + +Mme Bonbeck s'était reculée d'un pas sur le trottoir et s'était mise +en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'était +esquivé, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme. + +--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose +m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous êtes de braves gens +Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous êtes de bons enfants. + +Et Mme Bonbeck s'éloigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras, +laissant la foule ébahie et grandement amusée des allures et du langage +de la _vieille_. + +--Rentrons à la maison, mon garçon, dit Mme Bonbeck; cette scène m'a +émue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux être là quand +cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun +leur paquet. + +--Bonne Mâme, dit Boginski de son air le plus câlin, pas gronder fort +Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude; +lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mâme; lui triste, +triste, si Mâme gronder; lui souffrir pauvre Coz. + +--Bien! bien! mon ami! répondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous +êtes un brave garçon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui +dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles +veulent sortir. + +--Et vous pas dire trop fort à pauvre ami, bonne Mâme? reprit Boginski +en la regardant avec inquiétude. + +--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire, +dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience. + +Boginski jugea prudent de se taire; il se borna à serrer la main de sa +vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continuèrent leur route +silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit à +Boginski d'aller se coucher et resta seule à attendre Simplicie et +Prudence. + +Elle marchait à grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son +irritation était au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle +marcha à la rencontre de Simplicie et de Prudence. + +--Pan! pan! Aïe! aïe! Deux soufflets et deux cris furent le signal du +retour. Puis une rude poussée à Prudence stupéfaite, qui alla tomber sur +une chaise de l'antichambre. + +--Insolentes! je vous apprendrai à me jouer des tours, à courir la +prétentaine, à me laisser droguer à la maison, à débaucher mes Polonais, +à prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les maîtresses! Vous +croyez pouvoir vous moquer de moi! + +Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colère, saisit les cheveux frisés de +Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lança hors de +la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le +bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre +Simplicie. Toutes deux criaient à ameuter la maison; Boginski redoutant +pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colère +de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz +parvint enfin à se dégager de l'étreinte de son camarade et entra +dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck écumant de colère, les yeux +étincelants, les lèvres, tremblantes, le visage affreusement contracté, +les poings crispés, haletant et suffoquant. + +--Oh! Mâme Bonbeck! + +--Tais-toi! hurla-t-elle. + +--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence? + +--Tais-toi! répéta-t-elle. + +--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous +méchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre, +vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui +fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et +vous battre, punir comme si Mme Prude méchante! Pas bien, Mâme Bonbeck, +pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant, +femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout. + +A mesure que Coz parlait, la colère de Mme Bonbeck tombait; elle finit +par être honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz: + +--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi +comme une bête brute... J'étais en colère contre vous aussi, mon pauvre +Coz. + +COZ.--Moi? Moi rien fait pour fâcher! Pourquoi colère sur Coz? + +MADAME BONBECK.--Parce que vous étiez parti avec Simplette et Prude +sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et +Boginski chez Mme de Roubier. + +COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller +seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission à +vous. + +MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et +Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique..., +que je leur demande pardon, puisque ai eu tort. + +Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper à +la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne répondit. Il frappa +encore; même silence. + +--Mam'selle! Madame Prude! Mâme Bonbeck vous demander; venir au salon +tout de suite. + +Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on +continua à ne pas répondre. + +--Mam'selle et Mme Prude pas répondre, vint dire Coz, consterné, à Mme +Bonbeck, dont il redoutait la colère. + +--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'après +elle-même. Demain elles seront calmées et je leur demanderai pardon, car +je dois avouer que je les ai menées un peu rudement. Bonsoir mon ami; il +est près de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant. + +Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait +avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il +sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content +et dit, en se frottant les mains: + +--Bon ça! Mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas +trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fâcher Mâme Bonbeck; elle bonne pour +nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin. +Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous égal +les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: «Méchant, pas +bon.» + +COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme +excellent. Moi pas aimer lâche, pas aimer colère. + +BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fâche et chasse nous? + +COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa, +maman, bons; moi là-bas travailler, servir; moi pas aimer à faire +musique; moi aimer courir, travailler à terre, à chose qui fait remuer. + +BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dîner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck +très bon. Toi partir si veux moi rester. + +Coz ne répondit pas, se déshabilla et se coucha; Boginski en fit autant, +et tous deux ne tardèrent pas à ronfler. + + + +XVIII + +LA FUITE + +Le lendemain de bonne heure, Coz fut éveillé par trois légers coups +frappés à sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et +vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre. + +Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de +ce mystère, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre où était +Simplicie tout habillée, défigurée par les soufflets que lui avait +donnés sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cessé de +répandre depuis la veille. Prudence, pâle et défaite, avait passé la +nuit à la plaindre, à la consoler; elle avait enfin consenti à quitter +avec Simplicie la maison détestée de la tante Bonbeck et à chercher un +refuge chez Mme de Roubier, en qualité de voisine de campagne. Il leur +fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et +les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la +nuit, car Simplicie, terrifiée par la violence de sa tante, ne voulait +pas la revoir, et il fallait être parties avant huit heures pour +l'éviter à son réveil. + +--Mon bon Coz, dit Prudence à voix basse, vous voyez l'état dans lequel +Mme Bonbeck à mis ma pauvre jeune maîtresse; elle veut s'en aller, je +veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une +voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de +Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que +deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnées? Ayez pitié +de nous, mon bon Coz, aidez-nous à partir d'ici et ne nous abandonnez +pas. + +--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! répondit Coz attendri. Moi tout +faire, aider à tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez à +pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas +abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle. + +--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoyé à nous. Allez +vite, mon ami, chercher une voiture. + +Coz partit comme une flèche; avant de chercher la voiture, il fit à la +hâte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrêter +un fiacre et revint sans bruit prévenir Prudence que la voiture +attendait à la porte. + +--Emportons la malle à nous deux, dit Prudence. + +--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, léger pour moi. + +Et chargeant la malle sur ses robustes épaules, il descendit lentement +les cinq étages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur +d'être aperçues et arrêtées par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur +terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent établies dans le fiacre, +Coz sur le siège, la malle sur l'impériale. + +Quand ils arrivèrent chez Mme de Roubier, il était huit heures. Le +concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de +les voir décharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant +le Polonais roux qui avait eu une scène violente avec un cocher quinze +jours auparavant, hésitait à les recevoir. + +--Mme de Roubier ne reçoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la +bonté de revenir plus tard et de me débarrasser de cette malle dont je +ne sais que faire. + +PRUDENCE.--Et où voulez-vous que nous allions? Où puis-je loger en +sûreté ma jeune maîtresse, si Mme de Roubier ne la reçoit pas? + +LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis chargé de +garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je +ne peux pas faire de la cour un dépôt de malles et d'effets. + +PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite maîtresse! Moi, cela +m'est bien égal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous +laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui +connaît bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est à +une-lieue de son château. + +Le concierge était bon homme, il se trouva plus embarrassé encore, il +regardait d'un air indécis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait, +Simplicie, dont le visage gonflé et marbré de plaques rouges lui +faisait compassion, et Coz, dont l'air décidé et la figure rousse lui +inspiraient de la méfiance. + +--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en +bas. + +--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croisés, contre le mur. Prudence +lui fit signe d'y rester et entra dans l'hôtel avec Simplicie. La porte +était ouverte, elles se dirigèrent vers la chambre de Claire et de +Marthe et entrèrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait. +Mme de Roubier était chez ses filles. Toutes trois poussèrent une +exclamation de surprise. + +MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arrivé? +Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enflé et rouge? Pourquoi +venez-vous de si bonne heure? + +SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis +rentrée; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle, +elle est trop méchante, elle me rend trop malheureuse. + +MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir +ici, ne retournez-vous pas à Gargilier chez vos parents? + +Simplicie embarrassée ne répondit pas; Prudence prit la parole. + +Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de +Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colère contre Mam'selle +et son frère, qui ont tant pleuré, tant tourmenté Monsieur et Madame +pour venir à Paris, que la moutarde a monté au nez de Monsieur; il m'a +appelé et m'a dit: + +--Prudence, tu as vu naître mes enfants, tu leur es dévouée; veux-tu les +suivre à Paris? + +---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec +lui et Madame, je ne crains pas Paris. + +--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit: +tu les mèneras seule à Paris. + +--Helas! Monsieur, que je lui réponds, j'aurais trop peur qu'il +n'arrivât malheur à mes jeunes maîtres; moi qui ne connais rien dans +cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre. + +--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck; +elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitté Paris et +elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis marié, mais elle m'aime +et je suis sûr que vous y serez bien. + +--J'ai dit oui, comme c'était mon devoir de le dire; Monsieur me donna +des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me défendit de +ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient à +revenir. + +--Je veux, dit-il, leur donner une leçon; je sais qu'ils y seront +ennuyés et malheureux; mais ils le méritent par leur déraison et leur +manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mère. +Je veux qu'ils passent l'année à Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux +vacances. + +--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur +et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son +collège de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les +dimanches et fêtes. + +MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme? +Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger. + +PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journée, +et nous placer quelque part où Mam'selle soit en sûreté jusqu'à ce que +j'aie la réponse de Monsieur. + +MADAME DE ROUBIER.--Je vais tâcher de vous caser dans une chambre +quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant +à vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai +franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal élevée, trop +vaniteuse, trop égoïste et trop volontaire, pour que j'en fasse +la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de +Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais +voir à vous établir quelque part. + +Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consternée des paroles de Mme +de Roubier, et de Simplicie profondément humiliée de ces reproches si +mérités. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres, +et, après une courte attente. Prudence et Simplicie furent menées dans +un petit appartement de deux pièces précédées d'une antichambre et d'une +cuisine, habité ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait +vacant en ce moment. + +--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand +elles furent seules. + +PRUDENCE.--Écoutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais +elle que je dirais comme elle. + +SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protège, comme +papa t'a dit de le faire? + +PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est témoin que je vous +aime de tout mon coeur, pour vous protéger, je me ferais hacher en +morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais ça n'empêche pas que je +voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous êtes pas +comportée gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage +sent mauvais, ça n'empêche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir. +Parce que les gens ont des défauts, ce n'est pas une raison pour qu'on +ne les aime pas et qu'on ne se dévoue pas à eux. + +--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie piquée et humiliée; me +comparer à un fromage puant, c'est trop fort en vérité! + +PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous étiez un fromage; +j'ai seulement dit... + +SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et méchantes, et je te prie +de te taire; je ne veux plus t'écouter et je ne veux plus que tu me +parles. + +--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une +larme qui roulait le long de sa joue. + +Un domestique ne tarda pas à apporter le déjeuner de ces dames; c'était +du café au lait avec des rôties de pain et de beurre. Simplicie mangea +comme un requin malgré son chagrin et son irritation, et Prudence, +malgré son inquiétude et sa tristesse, prit sa large part du déjeuner. +Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demandé de +s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand +il aurait déjeuné Elles avalent à peine fini que Coz entra d'un air +inquiet. + +--Madame Prude, moi où demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle. +Domestique me dire: + +--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connaître +Polonais; pas aimer Polonais. + +--Madame Prude, moi pas méchant, moi bon, moi rendre service moi aimer +Madame Prude très bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester +pour aider et servir Madame Prude. + +SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez très utile. + +PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colère contre Coz et +contre nous. + +SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante, à présent que Je ne suis plus +chez elle; je ne la reverrai de ma vie, + +COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colère. Pourquoi colère? Moi pas +esclave à Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi +partir. + +PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est restée +dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans +l'antichambre; vous nous aiderez à faire notre ménage; l'argent ne me +manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gênerons personne. + +Coz, enchanté, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La +femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui +était nécessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part +de sa maîtresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme +de charge, qui était dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle +leur demandait de se mettre à leur ménage. + +--Vous trouverez tout ce qui est nécessaire pour la cuisine et votre +ménage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient +leur cuisine elles-mêmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui +fera votre affaire. + +--Merci bien. Madame, répondit Prudence, je n'ai besoin de personne; +voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans +l'antichambre, et il nous achètera ce qui nous est nécessaire. + +--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espère bien que +vous ne vous gênerez pas pour le demander soit à moi, soit à la cuisine. + +--Vous êtes bien honnête. Madame; je profiterai de votre permission si +j'en ai besoin, mais j'espère n'avoir à déranger personne. + +La femme de chambre se retira; Prudence déballa et rangea, pendant que +Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au marché +pour avoir de quoi déjeuner et dîner. Quand il apporta ses provisions. +Prudence les examina avec satisfaction, plaça le vin dans un endroit +frais; le charbon et le bois dans un réduit destiné à cet usage, les +provisions de bouche dans un garde-manger attenant à la cuisine; Coz lui +fut d'un grands secours; Simplicie finit par se dérider et par +aider aussi, non seulement à l'arrangement général, mais encore aux +préparatifs du déjeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais +Prudence s'y opposa. + +--Non, Mam'selle, les maîtres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz +et moi, nous vous servirons, et nous déjeunerons ensuite dans +l'antichambre. + +En effet; quand le déjeuner fut prêt, Simplicie se mit à table; Prudence +lui apporta une omelette, deux côtelettes et une tasse de café au lait +avec une brioche. Simplicie mangea avec appétit et trouva le service +très bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne +volonté; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa +jeune maîtresse. + +Après le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et +Coz mangeaient à leur tour, Simplicie, restée seule, sans livres, sans +occupations, réfléchit beaucoup et profita de ses réflexions; elle +commença à être touchée! du dévouement de Prudence, qui ne trouvait même +pas sa récompense dans, l'amitié et les bonnes paroles de Simplicie; +toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui témoignait la +moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme +un chien fidèle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait, +ni récompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux +là où elle donnait des preuves du plus humble dévouement et de la plus +vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent à la mémoire +de Simplicité; son orgueil, d'abord révolté, fut obligé de reconnaître +la vérité de ses accusations; elle rougit à la pensée du peu d'estime +qu'elle inspirait; elle regretta d'être reléguée seule dans un, coin de +l'hôtel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si +aimables, si bonnes, si aimées. Elle n'était pas encore changée, mais +elle commençait à reconnaître qu'il y avait à changer en elle et à +rougir de ses défauts. Elle eut le temps de réfléchir, de rougir et de +soupirer, car, après le repas, Prudence et Coz rangèrent l'appartement, +puis lavèrent et essuyèrent la vaisselle et les casseroles. + +Il était deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa à la +porte. + +--Entrez! cria Prudence. + +C'était Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des +nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne +désirait pas quelques livres. + +Prudence ouvrit la porte; Simplicie, étendue dans un fauteuil, s'y +était profondément endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui +examinèrent avec curiosité et pitié les marques des soufflets de sa +tante. + +--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colère, +demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes +deux? + +Prudence raconta à Mme de Roubier la scène qu'elles avaient subie en +rentrant de chez elle la veille au soir. + +--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire à Madame, j'ai bien vu, à +quelques paroles qui lui échappaient; qu'elle aurait voulu venir avec +Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre +départ, ni Mam'selle ni moi nous n'étions pas plus coupables que +l'enfant que vient de naître. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas +l'habitude d'être battue, a été impressionnée à croire qu'elle allait +mourir; la pauvre enfant a passé la nuit à pleurer et à trembler. +Moi-même, qui n'étais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien +pour la consoler, sinon quand je lui ai proposé de nous sauver de grand +matin. Ça l'a un peu remontée; et puis nous avons résolu de demander +refuge à Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur, +nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je +considère le temps que j'y ai passé comme un temps de galères. J'espère +bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent +qui n'est guère plus heureux dans sa pension. Le voilà bien avancé avec +son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En +voila encore une idée! + +Simplicie dormait toujours; elle rêvait, elle gémissait, se tordait +les mains; des larmes coulèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues +gonflées. Claire et Marthe eurent pitié d'elle. + +--Maman, quand elle s'éveillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce +pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gémit. + +--En rêve, mon enfant, en rêve, Il est probable qu'au réveil elle se +retrouvera dans son état accoutumé. + +--Mais nous pourrons venir la voir pour la désennuyer? + +--Oui, nous reviendrons après notre promenade; en attendant, laissez-lui +les livres que nous lui avions apportés. + +Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours +endormie. + + + +XIX + +LES ÉPREUVES D'INNOCENT + +Innocent n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé chez sa tante et +de la fuite de sa soeur. Il continuait à la pension sa vie pénible et +accidentée par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades. +Paul, Jacques et Louis le protégeaient de leur mieux mais ils n'étaient +pas de sa classe et ils ne pouvaient prévoir ni empêcher les méchancetés +de détail dont il était la victime. + +Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se +manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité +de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves +étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des +distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges; +c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à +l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se +risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement +sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et +et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude +avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces +derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et +il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait +aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne +prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il +n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un +regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour +trouver le motif de la gaieté de ses camarades. + +--Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le +coupable. Monsieur Gargilier, venez ici. + +Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la +table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre +un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le +signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever, +d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de +place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait +sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient +semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute +d'Innocent. + +--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître... Deux cents vers +à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par +terre. + +Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le +tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le +banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré +de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et +des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent +tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un +pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la +grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus +jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent +avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté, +Innocent entraînait le banc ainsi allégé. + +--Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits +drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de +Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand +aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont +vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez +imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe +jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous +défends de rire, parler, de bouger, de respirer.... + +Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de +l'étude. + +--A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts. + +--Messieurs... + +--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son +capon! + +--Messieurs... + +Une foule compacte d'écoliers lui coupa la parole en se ruant sur lui; +en une seconde il se vit entouré d'une quarantaine de furieux; les uns +lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient +de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinçait, on le +secouait. La quantité devant à la longue l'emporter sur la qualité, le +maître jugea prudent de ne pas attendre; il se débarrassa de ses ennemis +comme il put, et à grand'peine il parvint à gagner la porte, l'ouvrit, +se précipita dehors, la referma à double tour et courut prévenir le +maître de l'émeute qui venait d'éclater. Le maître n'était pas dans son +cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le maître +d'étude l'eût rejoint et l'eut amené à la porte de la classe, les petits +misérables, excités par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait +tramé ce complot et qui avaient attaché la pauvre d'Innocent pour amené +le désordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la +punition de sa prétendue trahison. + +Dès qu'ils furent enfermés, ils comprirent l'abîme dans lequel ils +s'étaient jetés, et le calme se rétablit subitement. + +Innocent était encore attaché au banc et cherchait vainement à casser la +solide ficelle qui le retenait. + +--Tire-toi de là si tu peux, mauvais capon! cria un des élèves, tu iras +nous dénoncer après. + +--Il faut l'empêcher de sortir! cria un autre. + +--Et le punir de ses caponneries, dit un troisième. + +--Jugeons-le, procédons légalement. + +--Oui, pour qu'il s'échappe pendant que nous le jugerons! + +--La porte a été fermée par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre? + +--Il sautera par la fenêtre. + +--Nous saurons bien l'en empêcher. + +--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le déclare +coupable et je le condamne à recevoir cinquante coups de règle sur les +reins. + +--Moi aussi! moi aussi! crièrent, la plupart des élèves. + +Une vingtaine des plus mauvais se jetèrent sur Innocent, qui les mains +jointes, l'air effaré, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir pitié +de lui et de ne pas lui faire de mal. + +--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit, +je vous eu prie, mes amis, ayez pitié de moi. + +--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu +vas être puni, toi aussi. + +Et sans écouter ses supplications et ses cris, ils le jetèrent par +terre, lui arrachèrent sa redingote et tombèrent sur lui armés chacun +d'une règle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grâce; +les méchants garçons, s'animant les uns les autres, le frappaient +toujours. + +Le groupe qui s'était abstenu de l'exécution commençait à murmurer et à +s'émouvoir. + +--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas écoutée. + +--Assez! répétèrent trois ou quatre voix. + +--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe +s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord +sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les +vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité +ainsi que de la malice de ses assaillants. + +Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze +qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent, +les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine +avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des +promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte +s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de +quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard +les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un +demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs; +à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient +abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs +d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait +Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en +lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de +poing qu'il avait reçu sur le nez. + +D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il +commença par appeler deux domestiques: + +--Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à +l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal +sérieux. + +--Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent +la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se +tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves. + +Puis, se tournant vers le maître d'étude: + +--Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande +retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons +les sots des méchants pour leur faire des parts différentes. + +Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves +étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou +moins coupables, car aucun n'était innocent. + +Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le +soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour +douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade +pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque +jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui +l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes; +elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter +Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent, +comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la +pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui +le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour +obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension; +il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour +lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa +conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par +l'accomplissement même de ses désirs. + +--Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu +n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre +ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté. + +--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le +bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une +seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que +j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis, +grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je +dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments. + +En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un +excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père +la lettre suivante: + +«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable; +ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire +forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos +ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant +dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter +l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à +pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me +donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison, +j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma +tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont +assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une +méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque +étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant +battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits +et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie; +j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je +n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas +pourquoi elles ne sont pas venues me voir. + +«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et +gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier, +ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je +ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse +avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez, +car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous +embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien +repentant et bien malheureux. + +«Innocent GARGILIER.» + +Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il +savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son +père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à +Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui +venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père. + +Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier: + +«Monsieur, + +«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe +par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans +l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves +dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres +chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en +proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son +intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me +délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à +son égard! + +«Héraclius DOGUIN.» + +Ces deux lettres trouvèrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour +un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu'à leur retour qu'ils apprirent +la triste position de leur fils. + + + +XX + +SIMPLICIE AU SPECTACLE + +Simplicie dormit longtemps encore après le départ de Mme de Roubier; En +s'éveillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin +de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir +lire pendant qu'elle était seule. Prudence, qui était entrée dix fois +pour voir si elle s'éveillait, ne tarda pas à entr'ouvrir la porte et à +passer la tête. + +--Vous voilà donc enfin réveillée. Mademoiselle: je me réjouissais de +vous voir si bien dormir. Voilà votre visage dégonflé et reposé: ces +demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous +dormiez; elles sont revenues après leur promenade, vous dormiez encore. +Voulez-vous que j'aille leur dire que vous êtes éveillée? + +SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier +ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle. + +PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce +n'est pas votre faute si votre tante vous a battue. + +SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des +choses si désagréables de moi et que je vois bien qu'elle a raison. + +PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme ça des choses +qu'on ne pense pas. C'était pour expliquer comme quoi elle ne voulait +pas être gênée pour les leçons de ces demoiselles. + +SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tête et dans mon +coeur qu'elle a raison. Je vois à présent comme j'étais sotte de vouloir +venir à Paris, comme c'était mal pour pauvre maman et pour papa, de +bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller à Paris. +Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas dû l'écouter et +j'aurais dû rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas à +autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais été si malheureuse +que depuis que j'ai quitté maman. Le bon Dieu nous a envoyé une quantité +de malheurs. Et puis ma tante qui est si méchante! Si j'avais su cela, +je n'aurais jamais désiré venir à Paris. Je m'y ennuie à mourir; on y +est toujours enfermé; on ne peut pas se promener et courir à son aise; +les rues sont crottées et pleines de monde; on ne connaît personne. +Je veux écrire demain à maman pour la prier de me laisser revenir à +Gargilier. Veux-tu, Prudence? + +PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi +qui m'ennuie à Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que +j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. Écrivez, +écrivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra +monter en voiture pour retourner là-bas! Je ne regretterai qu'une chose +à Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a été si utile et qui nous sert +si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer! + +SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? + +PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le +connaît seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien à faire là-bas, il ne +serait bon à rien. + +Coz avait entendu la conversation par la porte restée entr'ouverte; il +avait passé sa grosse tête rousse aux dernières paroles de Prudence, +et il était entré tout à fait pendant qu'elle donnait le détail de ses +qualités. + +--Moi bon à tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner +chevaux, bêcher terre, faucher herbe, servir dans maison, écrire +comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout +dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer maître, moi vous aimer tous. + +Prudence restait interdite; Simplicie riait. + +SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera très utile. Si maman +veut bien nous faire revenir à Gargilier, nous emmènerons certainement +Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sûre. + +COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais à vous et à frère; moi +aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer +Russes à Ostrolenka à Varshava, partout. + +Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait. + +COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dîner, dîner prêt; moi tout +préparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au +spectacle très joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants +dansent, courent sur chevaux; très joli, très joli. + +Les yeux de Simplicie brillèrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit +à Prudence d'accepter la proposition de Coz. + +PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous êtes fatiguée, vous êtes souffrante; il +faut vous coucher de bonne heure. + +SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatiguée ni souffrante, dînons +vite et allons au spectacle. + +Prudence soupira et céda. Simplicie mangea, pressa le dîner de Prudence +et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des +Champs-Elysées. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrière +elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de +voix furieuses leur fit tourner la tête. Quel fut l'effroi de Simplicie, +quand elle reconnut sa tante accompagnée de Boginski, et qui voulait à +toute force pénétrer au premier rang! + +--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme +un oeuf; toutes les places sont occupées. + +MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupées; j'ai pris deux +billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y +seraient. + +LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le +dis. + +MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se +trouveront sur mon chemin. + +Et, enjambant sur le monsieur qui défendait le passage, elle allait se +jeter sur une dame placée devant, lorsque le monsieur tira si fortement +ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette +jambe pour prêter main-forte à son voisin; Mme Bonbeck se mit à jurer +comme un templier, à vouloir se faire jour à coups de coude et à coups +de genou. Le public, impatienté, cria: «À la porte!» On s'attendait à +une bataille en règle, lorsque, à la stupéfaction générale, Mme Bonbeck +resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les +épaules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux +effarés: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz. + +--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable êtes-vous ici? + +Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses à droite, à +gauche, devant, derrière, se retira au dernier rang avec Boginski, qui +suait à grosses gouttes, et continua à appeler de sa voix la plus douce +Simplette Prude et Coz, + +Simplicie, terrifiée, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus +effrayée encore que sa jeune maîtresse, ne pouvait faire un mouvement +ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air féroce et +Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant +il était honteux de la scène qui venait de se passer. Mme Bonbeck +continuait à appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus élevé. + +--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle +importunait. + +MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre à +recevoir de personne. Je n'empêche personne de parler, et je veux parler +si cela me plaît. + +LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez +pas le droit de troubler la représentation. + +MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nièce, et je l'aurai. + +LE MONSIEUR.--Quelle nièce? Vous êtes arrivée en tête-à-tête avec cet +infortuné qui sue sang et eau, tant il est honteux. + +Mme Bonbeck se tourna vers Boginski. + +--Venez ici, près de moi, mon garçon. Pas vrai, vous n'êtes pas honteux? + +BOGINSKI.--Non, Mâme Bonbeck. + +--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi! + +MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbécile, de ne pas +répéter mon nom à chaque parole! + +--Oui, Mâme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus +troublé. + +MADAME BONBECK.--Encore? + +BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Animal! tu mériterais... + +BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck. + +--Ah! ah! ah! continuèrent les voisins; la bonne pièce! c'est plus +amusant que les chevaux. + +--Tas d'imbéciles! leur cria Mme Bonbeck. + +Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses +voisins. «Silence! criait-on de toutes parts! la représentation va +commencer!» + +Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places étaient vides; +Coz avait profité de l'épisode de Boginski pour faire partir Prudence et +Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles étaient si tremblantes, qu'il +les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car à peine +le fiacre s'était-il éloigné de dix pas, que Mme Bonbeck parut à la +porte du théâtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda +de tous côtés, fit le tour du théâtre, et ne voyant pas ce qu'elle +cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant. + +MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus. + +BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mâme, B...? + +MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de répéter à tout +propos: «Mâme Bonbeck, Mâme Bonbeck», a fait rire ces mauvais drôles; je +me suis fâchée, j'ai perdu de vue ma nièce et les autres, et ils se sont +sauvés pendant, que vous débitiez vos sottises. + +BOGINSKI--Bien sûr, Mâme B... Mâme, moi pas recommencer. + +MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois +encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens, +cette diable de Simplicie L'ai-je cherchée depuis ce matin! + +Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine +à. la suivre. Ils furent arrêtés deux fois par des patrouilles; on les +prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisième fois, un +sergent de ville, ayant la même pensée, leur barra le passage, et ne +consentit à les laisser aller qu'à la condition de les accompagner +jusqu'à l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils étaient +réellement innocents de tout vol et de tout délit. + +Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attristé de la vie à +laquelle il s'était condamné, et presque décider à faire comme son ami +Coz et à chercher un autre moyen d'être logé, nourri, habillé gratis. + +Simplicie rentrait, de son côté, désolée d'avoir manqué le spectacle +dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agitée de la crainte d'être +retrouvées et enlevées par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauvé ses +protégées des vivacités de cette excellente furie. En rentrant, elles +apprirent que Mlles de Roubier étaient encore venues voir Simplicie et +avaient témoigné leur étonnement de la savoir sortie. + +Simplicie se coucha et dormit profondément; Prudence en fit autant, Coz +mit son lit en travers de la porte d'entrée. Rassuré par cette mesure +contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas à ronfler jusqu'au +lendemain. + +Plusieurs jours se passèrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles +de Roubier; elle devenait meilleure en leur société, et sentait de plus +en plus ses ridicules et ses défauts. Elle attendait avec anxiété une +réponse à la lettre qu'elle avait adressée à sa mère le jour même +qu'Innocent écrivait à son père, et qui était conçue dans les fermer +suivants: + +«Ma chère maman, + +«Je ne suis plus chez ma tante; je me suis échappée avec Prudence et +Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tête rouges +et enflés; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma +tante m'avait déjà donné plusieurs soufflets; elle est si colère et j'ai +si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauvées chez Mme +de Roubier, qui nous a donné un petit appartement où nous vivons seules +avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'étais méchante, +vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est +pourquoi, ma chère maman, je vous demande bien pardon d'avoir été si +méchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donné +beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est méchante +comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis très triste et +très malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chère +maman, faites-moi revenir près de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais +je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chère +maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je +ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire, +ainsi il sera très utile à papa. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse +de tout mon coeur| ainsi que papa. + +«Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.» + + + +XXI + +VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT. + +SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent; +si nous allions lui faire une visite au collège? + +PRUDENCE.--Très volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre. + +Prudence alla prévenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet, +et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La +promenade était longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie +était contente de marcher et de respirer. Ils arrivèrent à la pension, +furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent. + +Quand il entra, Prudence et Simplicie poussèrent toutes deux une +exclamation de surprise. + +SIMPLICIE.--Ah! comme tu es changé! Est-ce que tu as été malade? + +PRUDENCE.--Hélas! mon pauvre Monsieur Innocent, êtes-vous pâle et +maigre! + +INNOCENT.--J'ai passé huit jours à l'infirmerie. + +SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu? + +INNOCENT.--Les élèves m'ont tant battu avec leurs règles, que j'étais +tout meurtri depuis les épaules jusqu'aux jarrets. + +--Les misérables! s'écria Prudence. + +SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laissé faire? + +INNOCENT.--Comment pouvais-je les empêcher? Ils étaient plus de vingt +après moi. + +SIMPLICIE,--Pourquoi le maître ne t'a-t-il pas secouru? + +INNOCENT.--Il avait été obligé de sortir pour chercher le chef +d'institution; toute la classe s'est révoltée; ils ont manqué +l'assommer. + +PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous défendre? Tous se sont +mis contre vous? + +INNOCENT.--Au commencement, oui; après, quand ils m'ont entendu tant +crier, plusieurs, sont venus à mon secours et ils ont chassé les +méchants garçons qui me frappaient toujours. + +PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester +dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit +maître; ils vous tueront. Il faut sortir. + +INNOCENT.--J'ai écrit à papa pour le supplier de me faire revenir à +Gargilier; j'attends sa réponse. C'est étonnant que Je ne l'aie pas +encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es changée! Tu es très +maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi +les as-tu coupés? + +Simplicie raconta à Innocent les événements qu'il ignorait et la fuite +de chez sa tante. + +--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas été beaucoup plus +heureuse que toi; j'ai aussi écrit à maman de me faire revenir; si maman +le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai +contente de me retrouver près de maman! + +Et elle se mit à pleurer. + +--Et moi donc! Serai-je heureux d'être chez nous! dit Innocent, qui +pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur +de le voir fini! + +Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amères, +la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier. + +--Pourquoi tous pleurer? s'écria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme +Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire. + +PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi, +hi, très heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien à faire. + +COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz +pas bête; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir. + +INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie à la pensée de +revenir bientôt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas? + +--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux +comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi +toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer +Coz. + +--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous +aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure. + +--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! répondit +Coz. + +--J'ai demandé à maman la permission de vous emmener, s'écria Simplicie +avec empressement. + +--Vrai, Mam'selle? Alors moi content. + +Et le visage de Coz s'éclaircit. + +Le portier attendait à la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se +prolongeait, il fit: quelques pas et présenta à Innocent une feuille de +papier pleine de chiffres. + +INNOCENT.--Que me donnez-vous là, père Frimousse. + +LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consommé. Monsieur. +Faut-il pas que je sois payé à la longue? + +INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets, +tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer. + +LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a été consommé en +votre nom, et je réclame le payement, profitant de la présence de Madame +qui tient sans doute les cordons de la bourse. + +INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous +payerai rien, par conséquent. + +Il est très fort, celui-là. Et ça ne se passera pas comme ça, mon petit +Monsieur, dit le portier, le poing sûr la hanche. Vous me payerez +jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas +me plaindre à M. Doguin, qui vous régalera d'une salade de retenues de +récréation, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai +mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous +me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne +m'ait tout payé ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit +trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins. + +--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je +payerai, dit Prudence à mi-voix. + +INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au +contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pièce de +cinq francs. + +--Seigneur! faut-il être méchant et menteur! s'écria le portier. + +Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua +rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent +et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte! + +--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai +si bien que ni toi ni tes maîtres vous n'en sortirez. Vous croyez que je +me laisserai voler sans dire gare! que des méchants provinciaux peuvent +venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparaître! Vous verrez +cela, vous verrez! + +Avant que Coz eût pu abaisser le poing qu'il avait levé sur la tête du +portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui. + +--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison +mauvaise, portier voleur, garçons méchants; pas bon, ça. Mme Prude et +moi emmener M. Nocent, c'est mieux. + +--Que dira papa? On lui écrira que je me suis sauvé; il sera en colère. + +--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colère, papa rien à dire, papa +trouver bon. Moi chercher habits, maîtres; Monsieur Nocent dire adieu et +puis partir. + +Prudence trouvait bonne l'idée de Coz et donnait ses raisons à Innocent, +quand le maître entra. + +--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier réclame l'argent que vous lui +devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger; +mais parce qu'on a eu tort d'acheter, ça ne veut pas dire qu'on ne doive +pas payer, et je m'étonne que vous refusiez un payement que la justice +vous oblige à faire. + +INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier, +et que je n'ai acheté qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai +payés et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs. + +M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette +devant Madame, qui pourrait en informer votre père, mais ce que vous +faites n'est pas honnête, et il faudra bien que vous payiez. + +--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien +que je n'irai pas rapporter de lui à son papa; je lui ai offert de payer +l'argent que réclame votre portier, mais il a refusé, m'assurant qu'il +ne devait rien. + +INNOCENT.--Voyez vous-même la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui +acheter des tartes quand j'étais malade, à l'infirmerie? Voyez, tous les +jours il y a une quantité de croquets, pommes, noix, tartes et je ne +pouvais ni bouger ni manger. + +--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose +là-dessous. Holà! père Frimousse! + +--Voilà, Monsieur, répondit le portier, accourant à l'appel et croyant +qu'il allait être payé par ordre du maître. + +M. DOGUIN.--Père Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note +des objets achetés par M. Gargilier, et je suis sûr qu'il n'a pas bougé +de l'infirmerie pendant plusieurs jours. + +LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non. + +M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marquées sur +votre note? + +LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-même que M. +Gargilier ait acheté mes friandises; c'est par procuration. + +M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetées? + +LE PORTIER.--Par M. Félix Oursinet, Monsieur. + +INNOCENT.--Je n'ai jamais chargé Oursinet d'un achat. + +LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Félix est venu me demander un +crédit pour faire affaire avec vous, et à preuve qu'il m'a donné cinq +francs pour commencer. + +INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef +d'institution de vouloir bien le faire venir. + +M. DOGUIN.--Père Frimousse, amenez-moi Oursinet. + +Le portier s'empressa d'obéir, plein d'inquiétude pour le payement de sa +note, il ne fut pas longtemps à faire comparaître devant le maître celui +qu'il soupçonnait déjà d'avoir abusé de sa bonne foi. + +--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet. + +--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur, +peut-être... Attrape, se dit-il en lui-même; tu vas avoir une bonne +danse, et moi je te secouerai jusqu'à ce que j'aie retrouvé mes +trente-cinq francs et vingt-cinq centimes. + +Ils entrèrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui +allait arriver et voulut payer d'audace. + +--Monsieur m'a demandé? dit-il d'un air patelin. + +M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour +éclaircir une affaire plus que désagréable pour| vous. + +OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le père +Frimousse qui réclamé trente-cinq francs de Gargilier. + +LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur. + +OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer? + +INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris +tout cela chez le père Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais +chargé et que c'est toi-même qui as tout mangé, si tu les as pris. + +Oursinet sourit, et ne répondit pas. + +M. DOGUIN.--Répondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte, +de Gargilier les objets portés sur la note du père Frimousse? + +OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la +probité reconnue du père Frimousse, je puis répondre très nettement, +oui. + +M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui était +pour vous, pour satisfaire votre gourmandise? + +OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour +Gargilier. + +M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dévorer comme un glouton et sans lui en +parler. + +OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui +mangeait tout. + +--Menteur! s'écria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne +t'ai seulement pas vu pendant que j'étais à l'infirmerie, et le reste du +temps je ne t'ai pas dit trois paroles. + +OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le père Frimousse ne t'oblige pas à payer +tout de suite; il sait bien que nous autres élèves nous n'avons pas +toujours trente-cinq francs sous la main... + +LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur. + +OURSINET.--Et je suis fâché qu'il t'ait réclamé cette somme devant tout +le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous, +père Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela. + +--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'écria Innocent +hors de lui. Restez, restez, père Frimousse; je prie, M. le chef +d'institution de s'informer auprès de l'infirmière et auprès de +mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des +friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas étonnés de voir +Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines à +chaque récréation. Au reste, je déclare à Monsieur le chef d'institution +que si le mensonge et la déloyauté d'Oursinet ne sont pas prouvés, je +suis prêt à tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux +pas que le pauvre père Frimousse perde à cause de moi une somme aussi +considérable. + +--Vous êtes un brave garçon. Monsieur, s'écria le portier. Si c'est M. +Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me +paye, car je m'adresserai à ses parents. + +--C'est moi qui me charge de débrouiller vôtre affaire, père Frimousse, +dit le maître; mais à l'avenir je vous défends expressément de faire +crédit, à aucun des élèves. Je vais m'occuper de l'enquête, Monsieur +Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi +tous ici. + +Le maître sortit, laissant dans l'anxiété les acteurs de la scène. +Innocent avait peur que les élèves, par haine contre lui, ne rendissent +de faux témoignages. Oursinet tremblait que les élèves, n'étant pas +prévenus, ne disent l'exacte vérité, et que sa culpabilité ne fût par +là clairement démontrée. Le père Frimousse s'inquiétait encore de ses +trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet +pouvaient refuser le paiement. Prudence se désolait de voir son jeune +maître faussement accusé. Simplicie s'ennuyait d'être retenue si +longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colère +contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pièces, et contre +le portier insolent qui osait soupçonner la véracité d'Innocent. Ses +yeux exprimaient une telle fureur, que le père Frimousse et Oursinet +s'éloignèrent par instinct jusqu'au coin le plus reculé du parloir. Le +maître ne tarda pas à rentrer. Il était'grave et sévère. + +--Monsieur Gargilier, approchez. + +Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut. + +--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc. + +Oursinet s'approche lentement la tête inclinée, les yeux à demi baissés. + +Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des éclairs. + +--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a +été démontré que Félix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dévorer +des masses de friandises, et que vous ne devez rien au père Frimousses. + +Coz se retire au fond de la chambre. + +--Monsieur Oursinet, il m'est prouvé que vous êtes un menteur, un +voleur, un lâche calomniateur; que votre présence est une humiliation +pour vos camarades et une honte pour ma maison; en conséquence, je vais +vous faire conduire au cachot et je vais faire prévenir vos parents afin +qu'ils viennent vous chercher dès ce soir. + +Coz se frotte les mains. + +--Grâce! grâce! Monsieur, s'écria Oursinet tombant à genoux. Ne +dites rien à mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils +m'enfermeront... + +--Lâche! dit le maître avec indignation, vous tremblez devant la +punition que vous avez si bien méritée, et vous n'avez pas craint de +faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre +terreur ne m'inspire aucune pitié. + +--Dégoûtant! dégoûtant! dit Coz à mi-voix. + +--Père Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui +porterez du pain et de l'eau pour son dîner. + +Le père Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgré sa +résistance, il le mena au cachot désigné, sombre réduit à peine éclairé +par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une +couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement nécessaire +pour une si triste demeure. + +--Madame, dit le maître à Prudence, j'ai écrit il y a peu de jours à M. +Gargilier pour l'engager à retirer son fils de chez moi; sa position +n'est plus tenable, les élèves l'ayant pris en grippe. Malgré la +plus grande surveillance, il est impossible d'empêcher des scènes +déplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je +crois dangereux pour lui de prolonger son séjour dans ma maison, et je +vous demande, dans son intérêt, de le retirer le plus tôt possible. La +scène d'aujourd'hui va s'ébruiter, va être interprétée méchamment pour +lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui +éclaterait un de ces jours. + +--Je l'emmènerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de +répondre Prudence, terrifiée. + +--Oh! ce n'est pas pressé à ce point, reprit le maître en souriant; il +sera temps demain; d'ici là, je ferai préparer son paquet. + +--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce +qu'aujourd'hui nous devons, aller à l'école de natation; cela m'amusera +et me fera du bien. + +--A demain donc, mon pauvre petit maître; prenez bien garde à vos +méchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, à +l'heure que vous voudrez. + +--A midi, avant la récréation, dit Innocent. + +--C'est bien; à midi nous serons ici. + +Et l'on se sépara, + + + +XXII + +LE BAIN + +A quatre heures, les élèves devaient aller au bain; la saison était un +peu avancée, mais il faisait encore très chaud, et c'était toujours une +grande joie quand on y allait: d'abord c'était du nouveau, ensuite il y +avait une grande heure d'étude de moins. Innocent avait désiré se donner +ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares +en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux élèves +répartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre +amis, de sorte qu'il se crut bien protégé. Oh se déshabilla, on revêtit +le caleçon, chacun accrocha ses vêtements au clou désigné, et on se +lança dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte +qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs élèves de +sa classe s'y trouvaient. + +--Une passade à Gargilier! dit l'un d'eux. + +--Hop! Il appuya ses mains sur la tête d'Innocent et le fit aller au +fond. + +--Une passade à Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau. + +--Une passade à Gargilier! dit un troisième. + +Innocent s'enfonçait, se débattait, revenait sur l'eau cherchait à +reprendre ça respiration, replongeait de nouveau, à la quatrième +passade, il était haletant, il étouffait; il faisait des efforts inouïs +pour pousser un cri, un seul, espérant être entendu par ses amis, +mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne +voyaient pas le danger de ces passades multipliées, ne cessaient de +le faire plonger et replonger; son air de détresse, ses mouvements +convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, à une dernière +passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant +perdu connaissance. A ce moment les grands élèves arrivaient; Paul +sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le +pauvre Innocent les yeux fermés, les mains crispées. + +--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noyé! + +Vingt élèves et les maîtres arrivèrent, près de Paul et l'aidèrent à +ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine +des noyés, où les secours en usage lui fuient prodigués: frictions, +cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'après une demi-heure des soins les +plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientôt il ouvrit les +yeux, mais les referma aussitôt. Le médecin qui présidait au sauvetage +le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il était sauvé. Le +chef de pension, qu'on avait été prévenir et qui venait d'arriver, passa +de l'inquiétude à la joie; il ne tarda pas à voir Innocent revenir tout +à fait à la vie, parler et vouloir se lever. Le maître le fit envelopper +dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce +fut encore à l'infirmerie qu'on le déposa en rentrant à la pension. +Innocent songea avec bonheur que c'était sa dernière nuit à passer dans +cette maison qu'il avait tant désiré habiter, et qui avait été pour lui +un lieu de torture et de misère. + +Il remercia Dieu de l'avoir sauvé de ce dernier danger, et, en +témoignage de sa reconnaissance, il résolut de rendre le bien pour le +mal et de ne nommer aucun des élèves qu'il avait parfaitement reconnus, +et qui avaient manqué le faire périr. Cette résolution lui coûta +beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et +le maître d'étude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et +le questionner sur accident dont il avait été victime, il répondit +vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment. + +LE MAÎTRE.--Mais de plus jeunes élèves ont dit depuis avoir vu vos +camarades vous donner des passades, et les recommencer dès que vous +reveniez sur l'eau. + +INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le +sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfoncé, j'étouffais, et +puis je me suis évanoui. + +LE MAÎTRE.--Mais vous avez dû reconnaître ceux qui vous entouraient +quand vous avez enfoncé. + +INNOCENT.--Je n'ai regardé personne; je m'amusait à nager et je ne +faisais pas attentions aux autres. + +LE MAÎTRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien +généreux à vous vis-à-vis de ces mauvais garnements. + +Innocent ne répondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donné +le courage de cette générosité. Le maître le quitta en lui serrant la +main. + +Il avait passé une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le +médecin lui permit de se lever, de déjeuner et de se préparer à quitter +la maison. Quand Prudence et Coz arrivèrent. Innocent leur raconta +l'accident de la veille; Prudence faillit tomber à la renverse de +frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante régler ses comptes +avec le maître qui lui témoigna sa satisfaction de voir emmener +Innocent. + +--J'étais désolé, dit-il, de ne pas vous l'avoir laissé emmener hier, +quand je l'ai vu encore une fois victime de la méchanceté de ses +camarades. Le voilà de nouveau hors d'affaire; gardez-le à la maison, +croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collège; il +y sera toujours le jouet des autres. + +Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta +avec son jeune maître; Coz prit sa place accoutumée sur le siège, et, +quelques minutes après, de Roubier avait un hôte de plus. + + + +XXIII + +VISITE IMPRÉVUE + +Simplicie était restée seule à la maison; elle préparait l'appartement +pour la réception de son frère, dont elle attendait le retour avec +impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier. + +«C'est Innocent, je reconnais son pas», dit Simplicie en courant +joyeusement ouvrir la porte. «C'est toi. Innocent! Ah!» + +Et Simplicie, terrifiée, repoussa la porte et alla se cacher dans le +lavoir. + +La porte ne tarda pas à se rouvrir; les mêmes pas se firent entendre +dans l'appartement, mais plus précipités; Simplicie entendait aller, +venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de +bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparaître +sa tante, accompagnée de Boginski. + +MADAME BONBECK--Où diable a-t-elle passé? Cherchez donc, Boginski. Vous +êtes là comme un bonhomme de plâtre; regardez partout, ouvrez tout. + +BOGINSKI.--Je vois rien, Mâme. + +MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est +peut-être. + +Boginski entra, aperçut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les +mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dénonçât pas, Boginski, qui +était bon garçon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa +tante la reprenait, fit un petit signe rassurant à Simplicie, eut l'air +de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une +marmite sur la tête de Simplicie, un balai devant ses jambes, il +accrocha un torchon à la marmite. + +--Rien, dit-il, personne; c'est étonnant! + +Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaçant du doigt: + +--Je crois que tu me trompes, mon garçon; laisse-moi y aller voir +moi-même. + +Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand +un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperçut +par terre Simplicie, que la peur et l'émotion veinaient de faire tomber +en faiblesse; la marmite avait dégringolé, le balai avait roulé, et +Simplicie apparut aux yeux courroucés de sa tante. + +--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte +envers sa tante? Allons, sors de là, je te pardonne; mets ton chapeau et +viens avec moi. + +--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi, +ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu'à l'arrivée de Prudence et +de Coz, qui sont allés chercher Innocent. + +Mme Bonbeck s'élança vers sa nièce pour la saisir et l'emmener de force; +mais, Boginski se plaça devant Simplicie. + +--Non; non, Mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre +enfant. Pas bien, ça, pas bien. + +--Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat! + +Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa +doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne +bougea pas d'une semelle. + +--Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Battre moi, ça fait rien, moi pas +faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a +peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser. + +--Animal! dit Mme Bonbeck en s'éloignant, je te croyais plus plat. +J'aime mieux ça: je n'aime pas les gens qui me cèdent toujours. Vous +avez raison, mon ami, il faut laisser cette péronnelle. Qu'en ferais-je, +au total? Qu'elle aille au diable! ça m'est parfaitement égal. + +Mme Bonbeck regarda Simplicie avec dédain, et, tournant les talons, elle +marcha vers la porte d'entrée. + +--Ouvrez, dit-elle à Boginski. + +Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer. + +«Passez donc, puisque vous êtes là», continua-t-elle. + +Boginski passa. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil, que Mme Bonbeck +poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers +Simplicie d'un air de triomphe: + +--Te voilà prise, ma fille; pas moyen d'échapper à la vieille tante. Ce +que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera... +Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle à Boginski, qui +frappait à la porte. Oui, oui, tambourine, mon garçon, démène-toi. Ah! +Ah! ah! je les tiens à présent! + +Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se +frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consternée, pâle comme une +morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni répondre aux cris de +Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire +moqueur; elle se plaça devant elle, les bras croisés; Simplicie recula +jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu'à ce que ses bras, qu'elle tenait +toujours croisés, touchassent à la poitrine de Simplicie. + +--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lançaient des éclairs). +Je ne suis pas en colère; je yeux seulement te faire voir que je ne me +laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empêcher de +faire ce que je veux, et que s'il me plaît de t'emmener, je t'emmènerai. + +Simplicie poussa un cri, auquel répondit un cri sauvage: elle reconnut +la voix de Coz. + +--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi! + +Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgré son âge, la poussa +dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte +qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne +dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du +perron, la tenant toujours et l'entraînant après elle, et courut à la +voiture qui l'avait amenée; elle y poussa Simplicie, y monta elle-même, +et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit, +et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son +désespoir fut terrible; son imagination lui représenta les scènes les +plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras. + +--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherchée +partout le lendemain de la scène où je t'avais battue; je ne t'ai +pas trouvée puisque tu t'étais sauvée. Boginski et moi, nous t'avons +cherchée à la pension où l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier, +où l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgré tout ce que j'ai pu +faire, j'ai été fâchée de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre +protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en +retournant à la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture +Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demandée +poliment au concierge, il m'a indiqué ta porte et c'est toi qui m'as +ouverte Maintenant, écoute-moi: je ne veux pas que tu restes à la charge +de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois +demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas +de Prude, qui te gâte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux +pas de Coz, qui a aidé à ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui +est un sot. Je te promènerai moi-même, je te ferai travailler... + +--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous! + +--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voilà +arrivées; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher. + +Mme Bonbeck, qui avait été si fine avec Boginski, le fut moins avec +Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tôt descendue de voiture, qu'elle +partit comme une flèche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck, +ébahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrêta. + +--Mon argent, s'il vous plaît, bourgeoise. + +--Je vous payerai tout à l'heure, mon ami... + +--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis +on s'arrange pour disparaître sans payer. + +--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nièce? la voilà qui tourne sur +le boulevard? + +--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas déjà l'air si joyeux +quand vous l'avez jetée dans ma voiture comme un paquet de linge sale. + +--Misérable! je te dis... + +--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue, +mais je n'écoute pas tout ça, moi. Il me faut mes deux francs pour +l'heure, et je ne vous lâche pas que vous ne me les ayez versés dans la +main que voici. + +Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui +présentait la main restée libre. + +Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il était trop tard pour +courir après Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en +prenant à tout le monde de sa mésaventure, et se promettant de faire +repentir Boginski de la part qu'il y avait prise. + + + +XXIV + +RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ + +Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et +Prudence, informés par Boginski de ce qui s'était passé, employaient +leurs efforts réunis pour briser la porte on faire sauter la serrure +afin de délivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de détresse. +Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge, +qui monta précipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef +tourna, mais le verrou était mis; comment l'ouvrir? Coz, désespéré, +donna un si vigoureux coup d'épaule que la porte tomba: toute la ferrure +s'était brisée; ils se précipitèrent dans l'appartement, personne; ils +ouvrirent la porte de la chambre à coucher personne encore; mais +la porte du perron, restée ouverte, leur apprit l'enlèvement de la +malheureuse Simplifie. + +Tous restèrent consternés, + +--Je cours, dit enfin Boginski; Mâme Bonbeck emporté pauvre Mam'selle, +moi la rapporter. + +Prudence pleurait. Innocent se désolait; Coz restait pensif, les bras +croisés, la tête baissée. + +--Mâme Prude, dit-il d'un air résolu, moi vous aider. Moi courir chez +Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout +casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici. + +PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait +plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamné et puis +chassé hors de France. + +COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle +et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider? + +PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-être nous la +ramènera-t-il. + +COZ.--Et si pas ramener? + +PRUDENCE.--Alors j'écrirai à M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma +pauvre petite maîtresse des griffes de cette femme abominable, et nous +retournerons tous à Gargilier. + +COZ.--Dieu soit béni quand être à Gargilier! + +Coz se résigna à attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent +pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait +d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait à faire pour +ravoir Simplicie. + +Boginski courait à la rue de Godot, pendant que Simplicie courait à la +rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la séparait +de Mlles de Roubier; elle s'était promenée plusieurs fois aux Tuileries, +de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les +Tuileries comme une flèche, lorsqu'elle se sentit arrêtée; un sergent +de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui +s'échappait. + +--Où courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent +diables à vos trousses. + +--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre; +elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec détresse. + +--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris. + +--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape, +je suis perdue. + +--Au contraire, la belle, vous êtes retrouvée. + +--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne. + +--Où est-elle votre bonne? Pourquoi vous êtes-vous sauvée? + +--Je ne me suis pas sauvée, c'est ma tante qui ma volée; ma bonne, est +chez Mme de Roubier. + +--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle? + +--Oui, oui, 91: c'est là où je demeure, où je veux aller. + +--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville à mi-voix elle n'a +pourtant pas mine d'appartenir à une bonne maison cette petite. + +Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque +Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le +sergent de ville la laissa échapper, et elle reprit sa course avec plus +de vitesse qu'auparavant, criant: + +--Au secours! Boginski, ramenez-moi! + +Le sergent de ville courut après elle de toute la vitesse de ses jambes, +et parvenait à la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et +demi-morte dans les bras de Boginski. + +La foule, qui s'était amassée autour d'eux pendant le premier +interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour +assister à la fin de cette scène étrange, se rassembla plus compacte, +et écouta avec, intérêt les explications de Boginski et les paroles +entrecoupées, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie. + +--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son +émotion, Mme Prude là-bas, attendre désolée. Nous croire Mam'selle +chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment +Mam'selle ici? + +--Je me suis sauvée pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai +couru, couru si vite, que j'étouffais. C'est que j'avais si peur de la +voir arriver! + +Le sergent de ville se retira et fit faire place à Simplicie et à +Boginski, qui se dirigèrent vers le pont Royal et la rue du Bac. +Boginski rentra triomphant dans le petit appartement où l'attendaient +tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut +accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa à l'étouffer; +Innocent lui témoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait. +Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la +porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prévenir Mme de Roubier +de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fêter cet agréable +évènement par un bon repas; elle leur servit à dîner un gâteau +excellent, surmonté d'une crème vanillée et entourée d'une muraille de +fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour +célébrer la rentrée en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils +invitèrent Boginski à dîner; celui-ci prit sa large part du festin, puis +il retourna chez Mme Bonbeck. + +Il ne restait qu'à préparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit +qu'il transporta dans la première pièce faisant salon. + +--Et vous, où coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence. + +--Moi coucher par terre; moi habitué, moi dormir partout. + +--Mais vous aurez froid? + +--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, très bon. + +Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus +fort que jamais. + +Trois jours se passèrent encore et l'on ne recevait aucune réponse ni de +M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquiétait de ce silence; Innocent +et Simplicie s'ennuyaient; Coz était triste: il craignait qu'on ne le +laissât à Paris; il redoublait de soins et d'activité pour se faire +accepter. Prudence l'élevait aux nues; Simplicie et Innocent ne +pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances +possibles de son engagement chez leur père. + +Le quatrième Jour de l'arrivée d'Innocent, le facteur entra: + +--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes. + +Prudence paya, ouvrit la lettre; elle était de M. Gargilier. Les enfants +étaient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre. + +--Lis tout haut, je t'en prie, s'écrièrent-ils. Prudence tut ce qui +suit: + +«Ma chère Prudence, + +«Ma femme et moi, nous avons été passer dix jours chez mon frère, et +hier, à notre retour, nous avons trouvé les lettres des enfants, la +vôtre et celle du maître de pension. Ne perdez pas un jour, pas une +heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison +où l'ont fait entrer son entêtement et ma faiblesse. Quant à Simplicie, +Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans +que nous vivons, ma soeur à Paris, moi à la campagne, il paraît que +son humeur violente a fait des progrès déplorables. J'accorde donc à +Simplicie comme à Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les +attends avec une impatience égalé à la leur. Je n'aurais jamais consenti +à la séparation qu'ils désiraient si ardemment si j'avais pu deviner les +peines et les souffrances qui en résulteraient pour eux et pour vous ma +pauvre Prudence, si dévouée, si attachée à mes enfants et à ma maison. +Je voulais partir moi-même pour les ramener, mais ma femme s'est donné +une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je +reste près d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus +tôt possible et tâchez de trouver un homme, sûr pour vous accompagner +jusqu'à Gargilier. C'est à vous de voir si la personne que Simplicie +nomme dans sa lettre mérite confiance. Adieu, ma bonne Prudence; +embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette +pas d'avoir cédé à leurs désirs, puisque la leçon a été bonne et +complète et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis. +Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte équipée, +et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalité qu'elle a bien voulu +accorder à ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne +Prudence, avec tout rattachement que vous méritez si bien. J'écris à ma +soeur pour la prévenir de ma détermination. + +«Hugues GARGILIER.» + +--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma +pauvre chère maman et mon pauvre papa! + +Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son +attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux. + +--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'êtes pas content des +bonnes nouvelles que nous donne Monsieur. + +--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi +rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz... + +--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit +que si l'homme indiqué par Mam'selle Simplicie mérite confiance, il +nous ramènera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramènerez à +Gargilier. + +--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame +Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur! + +Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, étouffait +Prudence, secouait les bras de Simplicie, écrasait les mains d'Innocent; +il était fou de joie; il demandait à partir tout de suite, de peur qu'on +ne changeât d'avis. Prudence eut quelque peine à lui faire comprendre +qu'il fallait attendre au lendemain. + +--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle. + +--Moi faire tout en une heure, répondit Coz. + +PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux à Mme de Roubier, la remercier de +ses bontés. + +COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous. + +PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mêmes et à +une heure convenable de l'après-midi. Et puis, il faut que nous menions +les enfants dire adieu à leur tante. + +--Ah! s'écrièrent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai +trop peur. + +PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger. + +SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour? + +PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous +redemande et qu'il le lui a écrit. + +SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est +heureusement notre dernière corvée à Paris. + +Prudence, aidée de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux +de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emporté de chez Mme +Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait acheté avec les trente sous qui +lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du +reste, il ne possédait que les habits dont il était vêtu. + +Après le déjeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de +Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le +changement qui s'était opéré en eux. + +--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus +aujourd'hui les reproches que je vous ai adressés il y a quinze jours; +vous vous êtes corrigée de vos défauts, et je suis sûre que lorsque +nous vous reverrons à la campagne l'année prochaine, vous serez aussi +gentille, simple et bonne et aimable que vous l'étiez peu jadis. Il +en est de même pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi +à l'améliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir à la +campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien à gagner, vous; vous êtes +aussi bonne et aussi dévouée qu'il est possible de l'être. + +--Madame est mille fois trop bonne, répondit Prudence, en faisant une +profonde révérence, et très flattée des éloges adressés par Mme de +Roubier à ses jeûnes maîtres et à elle-même. + +--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui était +entré inaperçu. + +Mme de Roubier sourit et tendit la main à ce brave garçon, dont elle +avait entendu faire un grand éloge par les domestiques. Coz, enchantée +crut bien faire de serrer la main qu'elle lui présentait, et avec une +telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et, +secouant sa main: + +--Quelle vigueur de poignet, mon brave garçon! dit-elle en riant. Un peu +plus, vous me broyiez les os. + +Prudence fit signe à Coz de s'éloigner, ce qu'il fit avec une +promptitude qui témoignait de son obéissance aux ordres de Prudence. + +Après la visite à Mme et à Mlles de Roubier, Prudence et Coz menèrent +les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvèrent fort mécontente de la +fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son +frère. Elle reçut les enfants en colère, moitié riant; elle dit à Coz +qu'il était un ingrat de l'avoir quittée. + +--Pardon Mâme Bonbeck; moi pas vouloir fâcher; mais moi aimer pauvre +Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre +Mam'selle et colère quand Mâme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de +Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en +Pologne domestique; lui, intendant. + +--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien +faire; il me met en colère dix fois par jour; je lui donne des tapes, +des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air +calme et imbécile. «Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre +si fait plaisir!» comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille +bûche! Et ne voilà-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il +se couche, il prétend qu'il a mal à la tête. Aujourd'hui je ne l'ai +seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbécile; il n'a +pas déjeuné. + +Coz alla voir et ne tarda pas à revenir, disant que son ami était +malade, qu'il avait la fièvre et mal à la tête. Mme Bonbeck s'inquiéta, +s'alarma, envoya chercher le médecin, s'établit près de son lit et le +soigna jour et nuit pendant une semaine entière. Coz était parti avec +Prudence et les enfants, le reste de la journée leur parut d'une +longueur insupportable. Le lendemain, à neuf heures, après avoir +déjeuné, Coz alla chercher une voiture, et tous y montèrent, le coeur +plein de joie, + + + +XXV + +CONCLUSION + +Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et +s'installèrent dans un wagon: aucun incident fâcheux ne contraria leur +bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gênaient +pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emporté abondance de +provisions; la joie, au lieu de leur ôter l'appétit, le développa si +bien, que le panier à ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du +chemin de ils passèrent à la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche +ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure à la +ville où les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie +manquèrent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir +un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues. + +--Bonjour, mon cousin. + +--Bonjour, ma cousine. + +En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine à trois lieues +à la ronde, vu que les parentés ne se perdent jamais et que vingt +générations ne détruisent pas le lien primitif du vingtième ancêtre. + +Germain, le cocher, ayant Coz à sa gauche sur le siège partit au grand +trot; les chevaux s'animèrent, Germain perdit la tête lâcha les guides; +les chevaux s'emportèrent, allèrent comme le vent et auraient jeté la +voiture dans un fossé de vingt pieds de profondeur, si Coz n'eût saisi +les rênes, n'eut maintenu et calmé les chevaux et ne les eût remis au +trot raisonnable de bons normands. + +Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour +crier et appeler au secours. + +--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite. + +Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessèrent de se +faire entendre. Coz se retourna, + +--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien +tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir. + +Il voulut rendre Les rênes au cocher mais celui-ci refusa + +--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent +trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre. + +--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon. + +--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me +charge pas de mener ces bêtes, qui s'emportent pour un rien. + +--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux. + +On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se +précipitèrent dans les bras de leur père, qui les attendait au bas du +perron. «Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous êtes bon +de nous avoir pardonnés, de nous avoir laissés revenir!» + +Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait +dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait +sur les derniers événements dont il ignorait les détails, et faisait +connaissance avec Coz, que Prudence lui présenta avec, un tel éloge, +qu'il comprit tout de suite combien Coz avait dû rendre de services +pour être tellement vanté par la sage Prudence. Il le questionna sur sa +position, ses moyens d'existence. + +--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si +moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M. +Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas +vouloir quitter. + +MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garçon, je n'ai pas d'ouvrage à +vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier. + +COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte, +moi cocher, moi bêcher, faucher, tout faire chez vous. + +MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire à vos talents, mon garçon: mais +vous êtes sans doute habitué à gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas +de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs. + +COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement, +nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois; +c'est assez, c'est trop. + +MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous +travaillez. + +M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva à genoux près du +canapé de leur mère, lui baisant les mains, et témoignant leur bonheur +avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la +remplissait de joie. + +Quelques jours se passèrent dans les mêmes sentiments de bonheur; la +campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils +ne comprenaient pas comment ils avaient pu désirer de quitter la vie +tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les +ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de +la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en +riaient malgré eux. Prudence ne cessait de faire l'éloge des Polonais, +surtout de Coz, et déclarait que sans lui ils eussent tous péri dix +fois. Coz travaillait comme un nègre, se mettait à tout, était partout, +faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si +excellent serviteur; il ne tarda pas à le prendre définitivement à son +service en qualité de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz +était plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait à son +bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le +facteur apporta à M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut à sa femme +et à ses enfants, moitié riant, moitié fâché: + +«Mon frère, + +«Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu +rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer +et qui gâte vos enfants. Ils ont emmené un de mes Polonais; c'est un +ingrat, je ne le regrette pas. Voilà mon imbécile de Boginski qui s'est +avisé d'être malade; il est guéri, mais il ne peut pas faire de musique; +le médecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours à la +campagne; comme je ne sais où le faire aller, je l'envoie demain chez +vous, j'ai gardé votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois. +vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez +pas de me le renvoyer dès qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon +frère. Dites à Simplette qu'elle est plus bête qu'une oie. Vous avez +bien mal élevé vos enfants; si je les avais eus, ils eussent été élevés +autrement. «Votre soeur, + +«Ambroisine BONBECK.» + +SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire à +Prudence. + +INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie. + +PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrivée va faire à +notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voilà qui passe passe tout juste. Coz! +votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie! + +--Bonheur! s'écria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire à +Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider à tout préparer pour ami. + +Coz et Prudence préparèrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre +de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la +ville. + +Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent, +tant il était changé, maigri et pâli. Il avait été fort malade; Mme +Bonbeck avait été très bonne pour lui, mais elle était si agitée, si +remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que +le médecin déclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos +en l'envoyant à la campagne; c'était lui-même qui avait demandé aller +chez M. Gargilier. + +Au bout d'un mois, il fallut répondre à Mme Bonbeck, qui menaçait de +venir elle-même chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski +et lui fit voir la lettre de sa soeur. + +--Que dois-je lui répondre, mon ami? Désirez-vous nous quitter et +retourner chez ma soeur? + +BOGINSKI.--Monsieur, moi désire ne jamais vous quitter; moi suis très +heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai été malade de +tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est +si terrible chez elle; toujours musique ou colère! + +MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de +rester chez moi, près de mes enfants? + +BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous +garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours +reconnaissant. J'apprendrai français bien; je parle déjà mieux; dans un +an ce sera bien tout à fait. + +MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire décidée. Vous +me convenez beaucoup; vous êtes un brave garçon, dévoué, reconnaissant, +sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant près de mon fils; vous +en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que +vous ne quitterez plus. + +La vie des habitants de Gargilier s'écoula heureuse et paisible; +Innocent devint un charmant garçon, instruit et bien élevé, grâce aux +soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agréable et +aimable personne. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13456 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les deux nigauds + +Author: Comtesse de Sgur + +Release Date: September 14, 2004 [EBook #13456] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX NIGAUDS *** + + + + +This eBook was produced by Renald Levesque + + + + +La comtesse de Sgur + +LES DEUX NIGAUDS + + + +I + +PARIS! PARIS! + +M. et Mme Gargilier taient seuls dans leur salon; leurs enfants, +Simplicie et Innocent, venaient de les quitter pour aller se coucher. +M. Gargilier avait l'air impatient; Mme Gargilier tait triste et +silencieuse. + +--Savez-vous, chre amie, dit enfin M. Gargilier, que j'ai presque envie +de donner une leon, cruelle peut-tre, mais ncessaire, cette petite +sotte de Simplicie et ce bent d'Innocent? + +--Quoi? Que voulez-vous faire? rpondit Mme Gargilier avec effroi. + +--Tout bonnement contenter leur dsir d'aller passer l'hiver Paris. + +--Mais vous savez, mon ami, que notre fortune ne nous permet pas cette +dpense considrable; et puis votre prsence est indispensable ici pour +tous vos travaux de ferme, de plantations. + +--Aussi je compte bien rester ici avec vous. + +--Mais. comment alors les enfants pourront-ils y aller? + +--Je les enverrai avec la bonne et fidle Prudence; Simplicie ira chez +ma soeur, Mme Bonbeck, laquelle je vais demander de les recevoir chez +elle en lui payant la pension de Simplicie et de Prudence, car elle +n'est pas assez riche pour faire cette dpense. Quant Innocent, je +l'enverrai dans une maison d'ducation dont on m'a parl, qui est tenue +trs svrement, et qui le dgotera des uniformes dont il a la tte +tourne. + +--Mais, mon ami, votre soeur a un caractre si violent, si emport; elle +a des ides si bizarres, que Simplicie sera trs malheureuse, auprs +d'elle. + +--C'est prcisment ce que je veux; cela lui apprendra aimer la vie +douce et tranquille qu'elle mne prs de nous, et ce sera une punition +des bouderies, des pleurnicheries, des humeurs dont elle nous ennuie +depuis un mois. + +--Et le pauvre Innocent, quelle vie on lui fera mener dans cette +pension! + +--Ce sera pour le mieux. C'est lui qui pousse sa soeur nous +contraindre de les laisser aller Paris, et il mrite d'tre puni. On +envoie dans cette pension les garons indociles et incorrigibles: ils +lui rendront la vie dure; j'en serai bien aise. Quand il en aura assez, +il saura bien nous l'crire et se faire rappeler. + +--Et Prudence? Elle est bien bonne, bien dvoue, mais elle n'a jamais +quitt la campagne, et je crains qu'elle ne sache pas comment s'y +prendre pour arriver Paris. + +--Elle n'aura aucun embarras; le conducteur de la diligence la connat, +prendra soin d'elle ainsi que des enfant; une fois en chemin de fer, ils +auront trois heures de route, et ma soeur ira les attendre la gare +pour les emmener chez elle. + +Mme Gargilier chercha encore dtourner son mari d'un projet qui +l'effrayait pour ses enfants, mais il y persista, disant qu'il ne +pouvait plus supporter l'ennui et l'irritation que lui donnaient les +pleurs et les humeurs de Simplicie et d'Innocent Il parla le soir mme +Prudence, en lui recommandant de ne rien dire encore aux enfants. Elle +fut trs contrarie d'avoir quitter ses matres, mais flatte en mme +temps, de la confiance qu'ils lui tmoignaient. Elle dtestait +Paris sans le connatre, et elle comptait bien que les enfants s'en +dgoteraient promptement et que leur absence ne serait pas longue. + +Quelques jours aprs Simplicie essuyait pour la vingtime fois ses +petits yeux rouges et gonfls. Sa mre qui la regardait de temps en +temps d'un air mcontent, leva les paules et lui dit avec froideur: + +--Voyons, Simplicie, finis tes pleurnicheries; c'est ennuyeux, la fin. +Je t'ai dj dit que je ne voulais pas aller passer l'hiver Paris et +que je n'irai pas. + +SIMPLICIE.--Et c'est pour cela que je pleure. Croyez-vous que ce soit +amusant pour moi, qui vais avoir douze ans, de passer l'hiver la +campagne dans la neige et dans la boue? + +MADAME GARGILIER.--Est-ce que tu crois qu' Paris il n'y a ni neige ni +boue? + +SIMPLICIE.--Non, certainement; ces demoiselles m'ont dit qu'on balayait +les rues tous les jours. + +MADAME GARGILIER.--Mais on a beau balayer, la neige tombe et la boue +revient comme sur les grandes routes. + +SIMPLICIE.-- m'est gal, je veux aller Paris. + +MADAME GARGILIER.--Ce n'est pas moi qui t'y mnerai, ma chre amie. + +Simplicie recommence verser des larmes amres; elle y ajoute de petits +cris aigus qui impatientent sa mre et qui attirent son pre occup +lire dans la chambre ct. + +M. GARGILIER, avec impatience.--Eh bien! qu'y a-t-il donc? Simplicie +pleure et crie? + +MADAME GARGILIER.--Toujours sa mme chanson: Je yeux aller Paris. + +M. GARGILIER--Petite sotte, va! Tu fais comme ton frre dont je ne peux +plus rien obtenir. Monsieur a dans la tte d'entrer dans une pension +Paris, et il ne travaille plus, il ne fait plus rien. + +MADAME GARGILIER.--Il serait bien attrap d'tre en pension; mal nourri, +mal couch, accabl de travail, rudoy par les matres, tourment par +les camarades, souffrant du froid l'hiver, de la chaleur l't; ce +serait une vie bien agrable pour Innocent, qui est paresseux, gourmand +et indocile. Ah! le voil qui arrive avec un visage long d'une aune. + +Innocent entre sans regarder personne; il va s'asseoir prs de +Simplicie; tous deux boudent et tiennent les yeux baisss vers la terre. + +MADAME GARGILIER.--Qu'as-tu, Innocent? Pourquoi boudes-tu? + +INNOCENT.--Je veux aller Paris. + +M. GARGILIER.--Petit drle! toute la journe le mme refrain: Je veux +aller Paris... Ah! tu veux aller Paris! Eh bien! mon garon, tu iras + Paris et tu y resteras, quand mme tu y serais malheureux comme un +ne. + +--Et moi, et moi? s'cria Simplicie en s'lanant de sa chaise vers son +pre. + +--Toi, nigaude?... tu mriterais bien d'y aller, pour te punir de ton +enttement maussade. + +--Je veux y aller avec Innocent! Je ne veux pas rester seule +m'ennuyer. + +--Sotte fille! Tu le veux, eh bien! soit; mais rflchis bien avant +d'accepter ce que je te propose. J'crirai ta tante, Mme Bonbeck, pour +qu'elle te reoive et te garde jusqu' l't; une fois que tu seras l, +tu y resteras malgr prires et supplications. + +--J'accepte, j'accepte, s'cria Simplicie avec joie. + +MADAME GARGILIER.--Tu n'as jamais vu ta tante, mais tu sais qu'elle +n'est pas d'un caractre aimable, qu'elle ne supporte pas la +contradiction. + +--Je sais, je sais, j'accepte, s'empressa de dire Simplicie. + +Le pre regarda Innocent, et Simplicie, dont la joie tait visible; il +leva encore les paules, et quitta la chambre suivi de sa femme. + +Quand ils furent partis, les enfants restrent un instant silencieux, +se regardant avec un sourire de triomphe; lorsqu'ils se furent assurs +qu'ils taient seuls, qu'on ne pouvait les entendre, ils laissrent +clater leur joie par des battements de mains, des cris d'allgresse, +des gambades extravagantes. + +INNOCENT.--Je t'avais bien dit que nous l'emporterions force de +tristesse et de pleurs. Je sais comment il faut prendre papa et maman. +En les ennuyant on obtient tout. + +SIMPLICIE.--Il tait temps que cela finisse, tout de mme; je n'y +pouvais plus tenir; c'est si ennuyeux de toujours bouder et pleurnicher! +Et puis, je voyais que cela faisait de la peine maman: je commenais +avoir des remords. + +INNOCENT.--Que tu es bte! Remords de quoi? Est-ce qu'il y a du mal +vouloir connatre Paris? Tout le monde y va; il n'y a que nous dans le +pays qui n'y soyons jamais alls. + +SIMPLICIE.--C'est vrai, mais papa et maman resteront seuls tout l'hiver, +ce sera triste pour eux, + +INNOCENT.--C'est leur faute; pourquoi ne nous mnent ils pas eux-mmes +Paris? Tu as entendu l'autre jour Camille, Madeleine, leurs amies, leurs +cousins et cousines: tous vont partir pour Paris. + +SIMPLICIE.--On dit que ma tante n'est pas trs bonne; elle ne sera pas +complaisante comme maman. + +INNOCENT.--Qu'est-ce que cela fait? Tu as douze ans; est-ce que tu as +besoin qu'on te soigne comme un petit enfant? + +SIMPLICIE.--Non, mais... + +INNOCENT.--Mais quoi? Ne va pas changer d'ide maintenant! Puisque papa +est dcid, il faut le laisser faire. + +SIMPLICIE.--Oh! je ne change pas d'ide, sois tranquille; seulement, +j'aimerais mieux que maman vint Paris avec nous. + +Et les enfants allrent dans leur chambre pour commencer leurs +prparatifs de dpart. Simplicie n'tait pas aussi heureuse qu'elle +lavait espr; sa conscience lui reprochait d'abandonner son pre et sa +mre. Innocent, de son ct, n'tait plus aussi enchant qu'il en avait +l'air; ce que sa mre avait dit de la vie de pension lui revenait la +mmoire, et il craignait qu'il n'y et un peu de vrai; mais il aurait +des camarades, des amis; et puis il verrait Paris, ce qui lui semblait +devoir tre un bonheur sans gal. + +Ils n'osrent pourtant plus en reparler devant leurs parents, qui n'en +parlaient pas non plus. + +--Ils auront oubli, dit un jour Simplicie. + +--Ils ont peut-tre voulu nous attraper, rpondit Innocent. + +--Que faire alors? + +--Attendre, et si dans deux jours on ne nous dit rien, nous +recommencerons bouder et pleurer. + +--Je voudrais bien qu'on nous dit quelque chose; c'est si ennuyeux de +bouder? + +Deux jours se passrent; on ne parlait de rien aux enfants; M. Gargilier +les regardait avec un sourire moqueur; Mme Gargilier paraissait +mcontente et triste. + +Le troisime jour, en se mettant table pour djeuner, Innocent dit +tout bas Simplicie: + +--Commence! il est temps. + +SUPPLICIE.--Et toi? + +INNOCENT.--Moi aussi; je boude. Ne mange pas. + +Le pre et ta mre prennent des oeufs frais; les enfants ne mangent +rien; ils ont les yeux fixs sur leur assiette, la lvre avance, les +narines gonfles. + +LE PRE.--Mangez donc, enfants; vous laissez refroidir les oeufs. + +Pas de rponse. + +LE PRE.--Vous n'entendez pas? Je vous dis de manger. + +INNOCENT.--Je n'ai pas faim. + +SIMPLICIE.--Je n'ai pas faim. + +LE PERE.--Vous allez vous faire mal l'estomac, grands nigauds. + +INNOCENT.--J'ai trop de chagrin pour manger. + +SIMPLICIE.--Je ne mangerai que lorsque je serai sre aller Paris. + +LE PRE.--Alors tu peux manger tout ce qu'il y a sur la table, car vous +vous mettrez en route aprs-demain; j'ai crit ta tante, qui consent + vous recevoir. Vous partirez avec Prudence, votre bonne, et vous y +resterez tout l'hiver, le printemps et une partie de l't: votre tante +vous renverra l'poque des vacances de l'anne prochaine. + +Simplicie et Innocent s'attendaient si peu cette nouvelle, qu'ils +restrent muets de surprise, la bouche ouverte, les yeux fixes, ne +sachant comment passer de la bouderie la joie. + +--Vous viendrez nous voir Paris? demanda enfin Simplicie. + +LE PERE.--Pas une fois! Pour quoi faire? Nous dplacer, dpenser de +l'argent pour des enfants qui ne demandent qu' nous quitter? Nous nous +passerons de vous comme vous vous passerez de nous, mes chers amis. + +SIMPLICIE.--Mais, vous nous crirez souvent? + +LE PERE.--Nous vous rpondrons quand vous crirez et quand cela sera +ncessaire. + +Simplicie se contenta de cette assurance, et commena rparer le temps +perdu, en mangeant tout ce qu'il y avait sur la table. Innocent aurait +bien voulu questionner ses parents sur sa pension, sur son uniforme de +pensionnaire, mais l'air triste de sa mre et la mine svre de son pre +lui firent garder le silence; il fit comme sa soeur, il mangea. + +Quand on sortit de table, les parents se retirrent, laissant les +enfants seuls. Au lieu de se laisser aller une joie folle comme +la premire annonce de leur voyage, ils restaient silencieux, presque +tristes. + +--Tu n'as pas Fair d'tre contente, dit Innocent sa soeur. + +--Je suis enchante, rpondit Simplicie d'une voix lugubre, mais... + +--Mais quoi? + +--Mais... tu as toi-mme l'air si srieux, que je ne sais plus si je +dois tre contente ou fche. + +--Je suis trs gai, je t'assure, reprit tristement Innocent; C'est un +grand bonheur pour nous; nous allons bien nous amuser. + +SIMPLICIE.--Tu dis cela drlement! Comme si tu tais inquiet ou triste. + +INNOCENT.--Puisque je te dis que je suis gai; c'est ta sotte figure qui +m'ennuie. + +SIMPLICIE.--Si tu voyais la tienne, tu billerais rien qu' te regarder. + +INNOCENT.--Laisse-moi tranquille; ma figure est cent fois mieux que la +tienne. + +SIMPLICIE.--Elle est jolie, ta figure? tes petits yeux verts! un nez +coupant comme un couteau, pointu comme une aiguille; une bouche sans +lvres, un menton finissant en pointe, des joues creuses, des cheveux +crpus, des oreilles d'ne, un long cou, des paules... + +INNOCENT.--Ta, ta, ta... C'est par jalousie que tu parles, toi, avec +tes petits yeux noirs, ton nez gras en trompette, ta bouche lvres +paisses, tes cheveux pais et huileux, tes oreilles aplaties, tes +paules sans cou et ta grosse taille. Tu auras du succs Paris, je te +le promets, mais pas comme tu l'entends! + +Simplicie allait riposter, quand la porte s'ouvrit, et M. Gargilier +entra avec un tailleur qui apportait Innocent des habits neufs et +un uniforme de pensionnaire. Il fallait les essayer; ils allaient +parfaitement... pour la campagne; dans la prvision qu'il grandirait et +grossirait, M. Gargilier avait command la tunique trs longue, trs +large; les manches couvraient le bout des doigts, les pans de la tunique +couvraient les chevilles; on passait le poing entre le gilet et la +tunique boutonne. Le pantalon battait les talons et flottait comme une +jupe autour de chaque jambe; Innocent se trouvait superbe, Simplicie +tait ravie: M. Gargilier tait satisfait, le tailleur tait fier +d'avoir si bien russi. Tous les habits taient confectionns avec la +mme prvoyance et permettaient Innocent de grandir d'un demi-mtre et +d'engraisser de cent livres. + +Simplicie fut appele son tour pour essayer les robes que sa bonne +lui avait faites avec d'anciennes robes de grande toilette, de Mme +Gargilier: l'une tait en soie broche grenat et orange; l'autre en +popeline carreaux verts, bleus, ross, violets et jaunes; les couleurs +de l'arc-en-ciel y taient fidlement rappeles; deux autres, moins +belles, devaient servir pour les matines habilles: l'une en satin +marron et l'autre en velours de coton bleu; le tout tait un peu pass, +un peu raill, mais elles avaient produit un grand effet dans leur +temps, et Simplicie, accoutume les regarder avec admiration, se touva +heureuse et fire du sacrifice que lui en faisait sa mre; dans sa joie, +elle oublia de la remercier et courut se montrer son frre, qui ne +pouvait se dcider quitter son uniforme. + +Ils se promenrent longtemps en long et en large dans le salon, se +regardant avec orgueil et comptant sur des succs extraordinaires +Paris. + +SIMPLICIE.--Tes camarades de pension n'oseront pas te tourmenter avec +tes beaux habits. + +INNOCENT.--Je crois bien! Ce n'est pas comme dans leurs vestes +triques! On n'a pas mnag l'toff dans les miens; on leur portera +respect, je t'en rponds. + +SIMPLICIE.--Et moi! Quand ces demoiselles me verront! Camille, +Madeleine, Elisabeth, Valentine, Henriette et les autres? Elles n'ont +rien d'aussi beau, bien certainement. + +INNOCENT.--Elles vont crever de jalousie... + +SIMPLICIE.--D'autant qu'on ne trouve plus d'toffes pareilles, ce que +m'a dit maman. + +INNOCENT.--Comme on nous traitera avec respect quand on nous verra si +bien habills! + +SIMPLICIE.--Il ne faudra plus bouder, n'est-ce pas? + +INNOCENT.--Non, non; il faut au contraire tre gais et aimables. + +Leur entretien fut interrompu par Prudence, qui venait chercher les +habits neufs pour les emballer; Innocent et Simplicie se dshabillrent +avec regret et allrent aider leur mre et leur bonne tout prparer +pour le dpart, qui devait avoir lieu le surlendemain. + + + +II + +LE DPART + +Ces derniers jours se passrent lentement et tristement; M. Gargilier +regrettait presque d'avoir consenti la leon d'ennui et de dception +que mritaient si bien ses enfants, Mme Gargilier s'affligeait et +s'inquitait de cette longue sparation laquelle elle n'avait consenti +qu' regret; les enfants eux-mmes commenaient entrevoir que leurs +esprances de bonheur pourraient bien ne pas se raliser, + +L'heure du dpart sonna enfin; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier +tait fort mu. Simplicie ne retenait plus ses larmes et dsirait +presque ne pas partir; Innocent cherchait cacher son motion et +plaisantait sa soeur sur les pleurs qu'elle versait. Prudence paraissait +fort mcontente. + +--Allons, Mam'selle, montez en voiture; il faut partir puisque c'est +vous qui l'avez voulu! + +--Adieu, Simplicie; adieu, mon enfant, dit la mre en embrassant sa +fille une dernire fois. + +Simplicie ne rpondit qu'en embrassant tendrement sa mre; elle craignit +de n'avoir plus le courage de la quitter si elle s'abandonnait son +attendrissement, et Simplicie voulait toute force voir Paris. + +Elle monta en voiture; Innocent y tait dj. Prudence se plaa en face +d'eux; elle avait de l'humeur et elle la tmoignait. + +PRUDENCE.--Belle campagne que nous allons faire! Je n'avais jamais +pens. Monsieur et Mam'selle, que vous auriez assez peu de coeur pour +quitter comme a votre papa et votre maman! + +INNOCENT.--Mais, Prudence, c'est pour aller Paris! + +PRUDENCE.--Paris!... Paris!... Je me moque bien de votre Paris! Une sale +ville qui n'en finit pas, o on ne se rencontre pas, o on s'ennuie +mourir, o il y a des gens mauvais et voleurs chaque coin de rue... + +INNOCENT.--Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler. + +PRUDENCE.--Tiens! faut-il ne parler que de ceux qu'on connat? Je ne +connais pas Notre-Seigneur, et j'en parle pourtant tout comme si je +l'avais vu. Ce n'est pas lui qui aurait tourment sa maman, la bonne +sainte Vierge, pour aller Paris! + +INNOCENT.--Ntre-Seigneur a t Jrusalem, c'tait le Paris des Juifs. + +PRUDENCE.--Laissez donc! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous +m'corcheriez vive...; Tout de mme, Mam'selle Simplicie a meilleur +coeur que vous. Monsieur Innocent; elle pleure tout au moins. + +INNOCENT.--C'est parce qu'elle est fille et que les filles sont plus +pleurnicheuses que les garons. + +PRUDENCE.--Ma foi. Monsieur, s'il est vrai, comme on dit, que les larmes +viennent du coeur, a prouve qu'elles ont le coeur plus tendre et +meilleur. + +Innocent leva les paules et ne continua pas une discussion inutile. +Simplicie finit par essuyer ses larmes; elle essaya de se consoler par +la perspective de Paris. Ils arrivrent bientt la petite ville d'o +partaient la diligence qui devait les mener au chemin de fer; leurs +places taient retenues dans l'intrieur. Prudence fit charger sa malle +sur la diligence; il n'y en avait qu'une pour les trois voyageurs; +Prudence n'tait pas riche en vtements; Innocent n'avait que son petit +trousseau de pensionnaire; Simplicie possdait, en dehors de ses quatre +belles robes, deux robes de mrinos et peu d'accessoires. + +--En route, les voyageurs pour Redon! cria le conducteur. M: Gargilier, +trois places d'intrieur! + +Nos trois voyageurs prirent leurs places. + +--M. Boginski, deux places! Mme Courtemiche, deux places! Mme +Petitbeaudoit, une place! + +Les voyageurs montaient; il y avait six places, on y entassa les +personnes que l'on venait d'appeler; Mme Courtemiche avait pris deux +places pour elle et pour son chien, une grosse laide bte jaune puante +et mchante; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant crase, +poussa gauche; la grosse Bte, bien tablie sur la banquette, grogna +et montra les dents; Prudence la poussa plus fort; la bte se lana sur +Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur +l'chine; le chien jette des cris pitoyables, Mme Courtemiche venge son +chri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tte +la portire. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il avec humeur. + +MADAME COURTEMICHE.--Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place +de mon pauvre Chri-Mignon, qu'elle l'a injuri, pouss, frapp, bless +peut-tre. + +PRUDENCE.--La diligence est pour les humains et pas pour les chiens; +est-ce que je dois accepter la socit d'une mchante bte puante, parce +qu'il vous plat de la traiter comme une crature humaine? + +LE CONDUCTEUR.--Les chiens doivent tre sur l'impriale avec les +bagages; donnez-moi cette bte, que je la hisse. + +MADAME COURTEMICHE.--Non, vous n'aurez pas mon pauvre Chri-Mignon, je +ne le lcherai pas, quand vous devriez me hisser avec. + +--Tiens, c'est une ide, dit le conducteur en riant Voyons, Madame, +donnez-moi votre chien. + +--Jamais! dit Mme Courtemiche avec majest. + +LE CONDUCTEUR.--Alors montez avec lui sur l'impriale. + +MADAME COURTEMICHE.--J'ai pay mes places l'intrieur. + +LE CONDUCTEUR.--On vous rendra l'argent. + +MADAME COURTEMICHE.--Eh bien, oui, je monterai je n'abandonnerai pas +Chri-Mignon. + +Mme Courtemiche descendit de l'intrieur, suivit le conducteur et se +prpara grimper aprs lui l'chelle qu'on avait applique contre la +voiture. A la seconde marche, elle trbucha, lcha son chien, qui alla +tomber en hurlant aux pieds d'un voyageur, et serait tombe elle-mme +sans l'aide d'un des garons d'curie rest au pied de l'chelle, et du +conducteur, qui la saisit par le bras. + +--Poussez, cria le conducteur; poussez, ou je lche. + +--Tirez, cria le garon d'curie; tirez ou je tombe avec mon colis. + +Le conducteur avait beau tirer, le garon avait beau pousser, Mme +Courtemiche restait au mme chelon, appelait d'une voix lamentable son +Chri-Mignon. + +--Le voil, votre Chri-Mignon, dit un voyageur ennuy de cette scne. A +vous, conducteur! ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lanant sur +l'impriale. + +Le voyageur avait mal pris son lan; le chien n'arriva pas jusqu'au +sommet de la voiture; il retomba sur le sein de sa matresse, que le +choc fit tomber sur le garon d'curie; et tous trois roulrent sur +les bottes de paille places l heureusement pour le chargement de la +voiture, entranant avec eux le conducteur, qui n'avait pas pu dgager +son bras de l'treinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc; +mais le chien, cras par sa matresse, redoublait ses hurlements, le +garon d'curie touffait et appelait au secours, le conducteur ne +parvenait pas se dgager du chle de Mme Courtemiche, des pattes du +chien et des coups de pied du garon; les voyageurs riaient gorge +dploye de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un +peu d'aide, quelques tapes au chien, quelques poussades la dame et +quelques secours au garon, chacun se releva plus ou moins en colre. + +--Madame veut-elle qu'on la hisse? dit un des voyageurs. + +--Je veux user de mes droits, rpondit Mme Courtemiche, d'une voix +tonnante. + +Et, saisissant son Chri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s'lana, +avec plus d'agilit qu'on n'aurait pu lui en supposer, la portire de +l'intrieur reste ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place +et celle de Chri-Mignon, et dclara qu'on ne l'en ferait plus bouger. + +Ses compagnons de l'intrieur voulaient rclamer, mais les autres +voyageurs taient impatients de partir, le conducteur se voyait en +retard; sans couter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit +et des deux Polonais (c'est--dire de Boginski et de son compagnon), il +monta sur le sige, fouetta les chevaux, et la diligence partit. + +PRUDENCE.--Vous voil donc revenue avec votre vilaine bte. Madame, +Prenez garde toujours qu'elle ne gne ni moi ni mes jeunes matres, et +qu'elle ne nous empeste pas plus que de droit. + +MADAME COURTEMICHE.--Qu'appelez-vous vilaine bte, Madame? + +PRUDENCE.--Celle que vous avez sous le bras. Madame. + +MADAME COURTEMICHE.--Bte vous-mme. Madame. + +PRUDENCE.--Vilaine vous-mme, Madame. + +--Mesdames, de grce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la +charit! + +--Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent trs prononc, +donnez-nous la paix. + +PRUDENCE.--Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette +pas de la partie comme tout l'heure. + +SECOND POLONAIS.--Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi, +faire taire. + +PRUDENCE.--Avec quoi? + +SECOND POLONAIS.--Avec le poignard qui a tu Russes Ostrolenka. + +PREMIER POLONAIS.--Et avec le bras qui a tu Russes Varshava. + +MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chri-Mignon! Malheureux Polonais, +la France qui vous reoit, la France qui vous nourrit, la France qui +vous protge! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France? + +PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer +Franais. + +PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien +reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas. + +Innocent et Simplicie, placs en face de Prudence, de Mme Courtemiche +et de son chien, taient plus effrays qu'amuss de tout ce qui s'tait +pass depuis qu'ils taient installs dans la diligence. Le chien leur +causait une grande terreur, sa matresse plus encore. Ils se tenaient +blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chri-Mignon, toujours +prt montrer les dents et s'en servir; Mme Courtemiche leur lanait +des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des +assassins, des gorgeurs. + +Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant +plus l'aise, se calma entirement; fatigue de ses dernires veilles +pour les prparatifs du dpart, elle s'endormit; Innocent et Simplicie +fermrent aussi les yeux; le silence rgnait dans cet intrieur, si +agit une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il +fallait encore deux heures de route. + +Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait +Chri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait +plac par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants +contre sa matresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche +l'avait pniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le +dnoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de +route, elle ne rsista plus aux volonts de l'animal gourmand et gt, +et, le dposant doucement prs du panier, non seulement elle le laissa +faire, mais encore elle aida au vol en dfaisant sans bruit le papier +qui enveloppait la viande. Chri-Mignon fourra son nez dans le panier, +saisit un gros morceau de veau froid, et se mit le dvorer avec un +apptit dont se rjouissait le faible coeur de sa sotte matresse: A +peine avait-il aval le dernier morceau que la diligence s'arrta et +que chacun se rveilla. Les chevaux furent bientt attels; la voiture +repartit. + +--Il est prs de midi, dit Prudence: c'est l'heure de djeuner; +avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie? + +--Trs faim, fut la rponse des deux enfants. + +==Alors nous pouvons djeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon +apptit, nous trouverons bien un morceau leur offrir. + +Les yeux des Polonais brillrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres +gens n'avaient rien mang depuis la veille, pour mnager leur maigre +bourse et pouvoir payer le dner au Mans. Prudence les avait pris +en amiti cause de leurs menaces contre le chien; elle reut avec +plaisirs les vifs remerciements des deux affams, + +Prudence se baisse, prend le panier, le trouve lger, y jette un prompt +et mfiant regard. + +--On a fouill dans le panier! s'crie-t-elle. On a pris la viande! Un +morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq +livres! + +Prudence lve son visage tincelant de colre; elle parcourt de +l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais dsappoints, Mme +Petitbeaudoit stupfaite ne font natre aucun soupon. L'air mielleux et +placide de Mme Courtemiche veille sa mfiance: Chri-Mignon a le museau +gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonfl outre +mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et +sur une de ses oreilles. + +--Voil le voleur! s'crie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mang +notre djeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi +entre cent chez le boucher, que j'avais fait rtir avec tant de soin! +Messieurs les Polonais, vengez-vous! + +A peine Prudence avait-elle profr ces derniers mots, peine Mme +Courtemiche avait-elle eu le temps de frmir devant la vengeance qu'elle +prvoyait, que les deux Polonais. obissant un mme sentiment, +s'taient lancs sur le chien et l'avaient prcipit sur la grande +route par la glace reste ouverte. + +La stupfaction de Mme Courtemiche donna la diligence lance au galop, +le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, ft revenue de +son saisissement. Un silence solennel rgnait dans l'intrieur; chacun +contemplait Mme Courtemiche et se demandait quel excs pourrait se +porter sa colre. Son visage, devenu violet, commenait blmir, sa +lvre infrieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait +faire expier Prudence le secours que lui avaient accord les +Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer Prudence elle-mme; mais +l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes matres, dirigea +l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'lanant +sur Innocent avant que personne et pu l'arrter, elle lui appliqua +soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait +pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa +victime, que les Polonais avaient ouvert la portire place au fond de +la voiture, et, profitant d'un moment d'arrt, ils avaient saisi Mme +Courtemiche et l'avaient dpose un peu rudement sur la mme grande +route o avait t lanc son Chri-Mignon. La diligence, en s'loignant, +leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur +la grande route, puis leve et menaant du poing la voiture qui +disparaissait rapidement ses regards. Prudence approuva et remercia +les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blma et leur dit qu'il pourrait +leur en arriver des dsagrments; les Polonais s'en moqurent et +demandrent Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On +profita des places qui restaient libres pour se mettre l'aise et pour +dfaire tout ce que renfermait le panier. + +La prvoyance de la bonne reut sa rcompense; on trouva encore un gros +morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et +force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, t oublis. +Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme +Petitbeaudoit partager leur repas; mais elle avait djeun avant de +partir et ne voulait rien devoir Prudence, dont le langage et les +allures ne lui convenaient gure. + +Les cinq autres convives s'acquittrent si bien de leurs fonctions, que +le panier demeura entirement vide; les Polonais en avaient consomm les +trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette, +tout tait mang. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveill +et mnag les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais; +ceux-ci taient rassasis et contents: ils ne bougrent plus jusqu' +l'arrive Laval, o les voyageurs descendirent pour attendre le train +qui devait les mener Paris, + + + +III + +LE CHEMIN DE FER + +--J'espre que nous serons plus agrablement en chemin de fer que dans +cette vilaine diligence, dit Simplicie. + +C'taient les premires paroles qu'elle prononait depuis leur dpart; +Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifie ainsi qu'Innocent: + +--Faites enregistrer votre bagage! cria un employ, + +--O faut-il aller? dit Prudence. + +--Par ici, Madame, dans la salle des bagages. + +--Prenez vos billets, dit un second employ. On n'enregistre pas les +bagages sans billets. + +Prudence ne savait auquel entendre, o aller, qui s'adresser; +Simplicie sa droite, Innocent sa gauche gnaient ses mouvements; +elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les +uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent +obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En +quelques minutes tout fut en rgle. + +Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent +entrer dans la salle d'attente des troisimes par habitude d'conomie, +ils avaient pris des troisimes pour leurs trois protgs comme pour +eux-mmes. + +--Comme on est mal ici! dit Innocent. + +--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie. + +--La blouse vous gne donc, Mam'selle? s'cria un ouvrier la face +rjouie. La blouse n'est pourtant pas mchante... quand on ne l'agace +pas. + +--Est-ce que vous prfreriez le voisinage d'une crinoline qui vous +crase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les +jambes? ajouta une brave femme bonnet rond, en regardant de travers +Innocent et Simplicie. + +Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva +toute droite, le poing sur la hanche. + +--Prenez garde votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a +pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros +propritaire d' huit lieues d'ici, je vous en prviens, et... + +--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propritaire. Je m'en moque +pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me mprise, moi et mon bonnet rond, +et je parlerai si je veux et comme je veux. + +--Bien, la mre! reprit l'ouvrier face rjouie. C'est votre droit de +vous dfendre; mais tout de mme, je pense que Mam'selle... Simplicie, +puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voil tout +effraye, voyez-vous; les malicieux a ne s'effarouche pas pour si peu. +N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'tes pas ces habitus de troisimes, +je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu' +ce grand garon qu'on dirait pass dans une filire, ni cette brave +dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins. + +La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence, +Innocent et Simplicie. Peu d'instants aprs, le sifflet, la cloche +et l'appel des employs annoncrent l'arrive du train; les portes +s'ouvrirent; les voyageurs se prcipitrent sur le quai, et chacun +chercha une place convenable dans les wagons. + +Prudence voulut entrer dans les premires, les employs la repoussrent; +dans les secondes, elle fut renvoye aux troisimes, dont l'aspect lui +parut si peu agrable qu'elle commena une lutte pour arriver du +moins aux secondes. Mais les employs, trop occups pour continuer la +querelle, s'loignrent, la laissant sur le quai avec les enfants. + +--Train va partir! cria un des Polonais tablis dans un wagon de +troisime. + +--Montez vite! cria le second Polonais. + +Prudence hsitait encore; le premier coup de sifflet tait donn; les +deux Polonais s'lancrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et +Simplicie, les entranrent dans leur wagon et refermrent la portire. +Au mme instant le train s'branla, et Prudence commena se +reconnatre. Elle tait entre ses deux jeunes matres et en face des +Polonais; le wagon tait plein, il y avait trois nourrices munies de +deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais longues +dents. + +BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez Laval, Madame, et vous perdiez +places et malle. + +PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jsus! O est-elle, la malle? Qu'en +ont-ils fait? + +BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais +perdue avec chemin de fer! + +Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquita donc +plus de sa malle et commena l'examen des voyageurs; les poupons +criaient tantt un un, tantt tous ensemble. Les nourrices faisaient +boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies +restaient sur le plancher pour scher et pour perdre leur odeur +repoussante, Simplicie tait en lutte avec une nourrice qui lui dposait +un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se dcourageait pas +et recommenait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier +regret d'avoir quitt la maison paternelle; ce voyage dont elle se +faisait une fte, qui devait tre si gai, si charmant, avait commenc +terriblement, et continuait fort dsagrablement. + +--Prudence, dit-elle enfin l'oreille de sa bonne, prends ma place, je +t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale +enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi. + +Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place +avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle +lui dit en se posant carrment dans sa place: + +--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en +tes charge, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous +rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi; +vous tes avertie; tant pis pour lui si j'ai le pousser. Je pousse +rudement, je vous en prviens. + +LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gne, mon enfant? Le pauvre innocent ne +sait pas seulement ce que vous lui voulez. + +PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas lui que je m'adresse, mais vous. Je ne +veux que la paix moi, et pas autre chose. + +--La paix arme, je crois, dit le grand Anglais avec un accent trs +prononc. + +LA NOURRICE.--Ah! vous tes un milord, vous! Ne vous mlez pas de nos +affaires, s'il vous plat Quand les Anglais vous arrivent la traverse, +ils font toujours du gchis! + +--Quoi c'est gchis? demanda l'Anglais. + +Un des Polonais voulut expliquer l'Anglais dans son jargon ce qu'on +entend en franais par le mot gchis, il mla son explication quelques +mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de +l'Europe. + +Moi comprends pas, dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux; +mais sa rougeur, son air mcontent prouvaient qu'il avait compris. + +Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans; +les Polonais espraient voir rcompenser leur persvrance aider et +soutenir Prudence et ses enfants par une invitation dner. + +Leur espoir ne fut pas tromp. Quand le train s'arrta et que +4es Polonais eurent fait comprendre Prudence que les voyageurs +descendaient pour dner, elle sortit du wagon avec Innocent et +Simplicie, escorte de ses deux gardes du corps, qui la firent placer +table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effraye +du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre fable avec eux et +de les faire servir. Les Polonais se regardrent d'un air triomphant +et prirent place, l'un la droite, l'autre la gauche de leurs trois +protgs et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les +enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soire devant eux; +mais les Polonais dvoraient avec rapidit; ils connaissaient le prix du +temps en chemin de fer. + +Quand les employs crirent: En voiture. Messieurs! en voiture! les +Polonais avaient bu et mang tout ce qu'ils avaient devant eux et tout +ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commenaient leur +rti. + +--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc, +conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarme. + +La cloche sonna. En voiture. Messieurs! fut la seule rponse qu'elle +reut. Les Polonais se chargrent du paiement avec la bourse de +Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de +poulet, de gteaux, de pommes, et se laissa entraner ensuite par les +Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu, +et chacun reprit sa place, except le milord, qui avait chang de +compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tir du wagon et qu'on avait +couch sur un des bancs de la salle des bagages. + + + +IV + +ARRIVE ET DSAPPOINTEMENT + +Simplicie et Innocent achevrent leur voyage silencieusement comme ils +l'avaient commenc. Ils furent enchants d'arriver enfin Paris, objet +de leurs voeux. Ils s'attendaient voir leur tante avec ses gens et une +voiture, les attendant la gare. Personne ne vint les rclamer. Les +enfants, taient dsappoints; Prudence tait effraye. Qu'allaient-ils +devenir, au milieu de ce monde agit, de ce bruit? Heureusement, les +Polonais taient encore ses cts et l'aidrent, comme Redon, +sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui +eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant +o il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifie; elle avait +oubli l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur +elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur. + +La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent pleurer. Le +cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir +se glissait dans leur coeur. Prudence serait oblige de coucher dans un +htel, ils lui offriraient de la garder jusqu' ce qu'elle et retrouv +la tante perdue, et ils vivraient jusque-l sans rien dpenser. + +--Que faire? o aller? s'cria Prudence perdue. + +--Malheureux voyage! s'cria Simplicie. + +--O coucherons-nous? s'cria Innocent. + +--a pas difficile, dit un des Polonais. Moi connatre htel excellent +pour coucher et manger. + +--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison o +mes jeunes matres soient en sret, et ne nous quittez pas, ne nous +abandonnez pas. + +--Rue de la Clef, 25! s'crirent les Polonais en sautant dans le +fiacre. + +--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portire avec +humeur. + +Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillise par la prsence de +ses sauveurs, se mit regarder avec une admiration croissante les +boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des +pitons. + +Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait +intacte; ils avaient vcu toute la journe aux dpens des Gargilier, et +ils taient certains de pouvoir continuer leur protection intresse +pendant deux ou trois jours encore. + +Innocent et Simplicie pleuraient leurs esprances trompes; ils taient +humilis, dsols et dj dcourags. Les exclamations de Prudence les +tirrent pourtant de leur abattement, et ils admirrent leur tour, en +longeant les quais, cette longue file de lumires reflte dans l'eau et +ces boutiques si bien claires. + +Enfin, ils arrivrent rue de la Clef, 25. La maison tait de pauvre +apparence; les Polonais descendirent et demandrent les logements +ncessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs, +prix des cinq lits ncessaires pour la nuit. On descendit la malle de +dessus l'impriale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre +et infect qui, menait aux logements arrts, et on entra dans un +appartement compos de deux pices; la premire tait sans croises et +contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fentre et +trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une +chandelle pour eux et une autre pour la premire pice. + +--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille. + +--Rien, rien, rpondit tristement Prudence. + +La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allum +chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient mi-voix: _Boz cos +Polski_ en action de grces de la bonne chance que le bon Dieu leur +avait envoye. + +--Nous heureux! nous heureux! disait mi-voix Cozrgbrlewski. + +--Pourvu cela dure, rpondit de mme Boginski. Si elle ne peut avoir +l'adress qu'en crivant pre! + +COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme a! Est facile arranger. Nous +aiderons dfaire paquets et chercher lettre; et si je trouve! + +BOGINSKI.--Que feras-tu? + +COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble. + +--Messieurs les Polonais, tes-vous couchs? dit la voix lamentable de +Prudence. + +--Mon, non, Madame; toujours votre service, rpondirent-ils d'un +commun accord en s'lanant dans la chambre. + +--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans; +nous ne pouvons rien avoir. + +--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski? + +--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet? + +Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-mme +dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, force de tourner +et de fouiller, il parvint ouvrir la malle. La premire chose qu'il +aperut fut la lettre de M, Gargilier Mme Bonbeck, rue Godot, No 15. +Il rpta plusieurs fois en lui-mme cette prcieuse adresse et fit +ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de dcouvrir la +lettre. + +--Quoi! s'cria Prudence, la malle serait-elle vide? + +--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre! + +--Imbcile! lui dit Boginski l'oreille. + +--Tu verras; tais-toi, rpondit de mme Cozrgbrlewski. + +--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous +devons! Que de services vous nous avez rendus! + +Les Polonais salurent d'un air satisfait et se retirrent dans leur +chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y +retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent ferm la porte: + +BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbcile? Nous maintenant devenus +inutiles. + +COZRGBRLEWSKI.--Imbcile toi-mme! Toi pas voir pourquoi? Moi courir +vite chez Bonbeck; dire elle que neveu, nice et bonne dame perdus, +embarrasss. Elle contente; nous ramener elle neveu, nice et bonne +dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi venir voir; et nous +dner, djeuner, tout. Et puis moi commence aimer les petits et la +dame; eux tristes; elle trs bonne, et confiante en nous. + +--Trs bien, rpondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez +Bonbeck. + +Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommode, descendit +l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant. + +Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits +sales et vieux. Simplicie pensait celui qu'elle avait eu chez sa mre +et soupirait. Innocent faisait les mmes rflexions et rpondait par des +soupirs ceux de sa soeur. + +--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'tes-vous pas +contents? Ne sommes-nous pas Paris, votre beau Paris? Jolies auberges, +vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agrable! Bonne nuit que nous allons +passer! + +--Mon Dieu, mon Dieu! s'cria Simplicie, laissant couler ses larmes, si +j'avais devin tout cela, je n'aurais jamais demand venir Paris. + +INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous +irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de +Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle. + +PRUDENCE.--Et o fallait-il donc que je la misse Monsieur? + +INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouve en arrivant. + +PRUDENCE.--Cest facile dire: dans ta poche. Ma poche est si bourre +qu'on n'y ferait pas entier une pingle. Est-ce aussi ma faute si +ce gueux de chien et sa mchante matresse nous ont vol, mang nos +provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi? + +INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que..., +que..., enfin que c'est ta faute. + +PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurnich, +ennuy, assot votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoys + Paris, et que nous, serions rests tranquillement chez nous. + +SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer +et de bouder. + +INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas russi? Tu verras demain comme +tu seras contente!... Je suis fatigu, j'ai sommeil, ajouta-t-il en +billant. + +Les enfants, se couchrent; Prudence se coucha aussi aprs avoir rang +sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle; +teinte, que des centaines, des milliers de punaises commencrent leur +repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient +dans leurs lits; ils crasaient les punaises par centaines; d'autres +revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait, +se recouchait, gmissait, pleurait. Innocent grognait, se fchait, +tapait son lit coups de poing. Prudence comprimait sa colre, +maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde +des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les +punaises se retirrent bien repues, bien gonfles du sang de +leurs victimes, et les trois infortuns, succombant la fatigue, +s'endormirent si profondment, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais +qu'au troisime coup de poing qui branlait la porte. Il faisait grand +jour; il tait neuf heures. + +--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'cria Prudence moiti endormie. + +BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend dix. Faut +partir bientt. + +PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous +sommes ici? + +BOGINSKI.--Mon ami est all hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre, +a couru pour aider. + +PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez rcompenss! Vite, Monsieur, +Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons. + +COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain Paris sortir sans +estomac plein. Voil caf prt. + +PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prts. + +La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un +coup de brosse aux cheveux emmls, et la porte fut ouverte par Prudence +pour donner passage aux Polonais apportant un plateau charg de tasses, +de caf, lait, sucre, pain, beurre. + +Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski. + +--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, rpondit Prudence +attendrie. + +Ils avaient tous faim et tous mangrent copieusement; mais, entre tous, +les Polonais se distingurent par leur apptit vorace; le pain de six +livres, le litre de caf, la cruche de lait, la motte de beurre, le +sucrier plein furent engloutis par les Polonais affams. Lorsqu'il n'y +eut plus rien manger, ils se levrent, regardrent Prudence et les +enfants, et ne purent s'empcher de sourire en voyant leurs visages +rouges et bouffis. + +--C'est puces qui ont mang visage? demanda Boginski en cherchant +prendre un air de compassion. + +PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au +jour. Je ne pensais pas qu' Paris on ft mang de punaises. + +COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous. + +--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable. + +PRUDENCE.--A qui faut-il payer? + +BOGINSKI.--Moi vous pargner la peine. Donnez argent, et moi aller +payer. + +Prudence remercia, salua et remit son protecteur une pice de vingt +francs. Boginski revint bientt, lui apportant douze francs de monnaie. + + + +V + +MADAME BONBECK + +Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais +chargrent sur leurs paules, et tous descendirent l'escalier noir et +tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut pose terre; +Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas amener + la porte; on plaa la malle sur l'impriale; Prudence, Innocent, +Simplicie et les Polonais s'entassrent dans le fiacre. + +15, rue Godot! cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures +sonnantes, il s'arrta l'adresse indique. Tous descendirent; on prit +la malle. + +--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier aprs avoir pay le fiacre avec +l'argent de Prudence. + +--Au cinquime, au bout du corridor, premire porte gauche, rpondit +le portier sans regarder les entrants. + +Tous montrent; au troisime tage, ils commencrent ralentir le pas, + souffler s'arrter. + +--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie. + +--L'escalier est joli et clair! dit Innocent. + +--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du +tout comme chez nous. Cette ide de btir des maisons qui n'en finissent +pas; tage sur tage! a n'a pas de bon sens! + +--Ouf! dirent les Polonais en dposant lourdement leur charge la porte +de Mme Bonbeck; + +Boginski, qui, tait au fait des usages de Paris, tira le cordon de la +sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir, + +--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui tes venu +hier soir pour parler Madame? + +--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski + +--Qu'est c'est que a, Bonbeck? rpondit la bonne en fronant le +sourcil. + +--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que +voil, s'empressa de rpondre Prudence en faisant force rvrences. + +--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs, +entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent? + +--Nous amis de Madame et des enfants; nous les dfendre les aider +beaucoup. + +--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacit. + +--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais +un regard de mfiance. + +--Sac papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des +chiens! cria une voix presque masculine. + +Au mme instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son +entre tenant par les oreilles un superbe pagneul qui sautait sur elle +et gnait sa marche. + +C'tait une femme de soixante-dix ans, sche, vigoureuse, dcide, +taille moyenne, cheveux gris, tte nue, petits yeux gris malicieux, nez +recourb, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de +beaut. + +--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons! +Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On +vous a annoncs hier soir; je vous attendais; je n'ai pas t vous +prendre la gare, comme le demandait mon frre, parce que j'avais de +la musique... chez moi, mais j'ai bien pens que vous vous tireriez +d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc, +n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drles! Et vous +autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes +gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de crmonies, +et pas d'air guind! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas +n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici; +fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez, +voyez-moi a! Voyez cet amour de chat! un peu pel parce qu'il est vieux +comme sa matresse, et qu'il bataille par-ci par-l avec l'amour des +chiens. A bas! bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A +bas, l'amour des chiens! Sac papier! A bas! Je dis! + +L'amour des chiens, l'amour des chats n'coutaient pas les paroles +conciliantes de leur matresse, ils se battaient comme des enrags; +l'amour des chiens arrachait belles dents les poils dj endommags +de son ami; l'amour des chats griffait pleines griffes le nez, les +oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre +eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les sparer. + +--Satanes btes! s'cria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va! + +Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants, +que chien et chat se sparrent et se rfugirent dans leurs coins, +hurlant et miaulant. + +Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants +consterns, de Prudence ptrifie et des Polonais bahis: + +--Voil ma manire, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez +au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout, +Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine, +parce qu'elle toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons, +ajouta-t-elle en poussant deux mains les enfants et les Polonais, je +veux qu'on rie, moi. + +--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effars! Je ne vous mangerai pas allez! + +COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge troite, +moi large! + +MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garon! Comment vous appelez-vous? + +COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi? + +COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, a a des noms qu'une +langue franaise ne peut pas prononcer. + +BOGINSKI.--Langue franaise doue, jolie, bonne, comme dames franais. + +MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous tes le flatteur de la bande! C'est +bien mon ami; c'est l'ancienne politesse franaise. Et comment vous +appelez-vous? + +BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrtien, +au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi, +Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester tournoyer comme des +toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi? + +SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante. + +MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte, +va! Tche d'avoir une volont, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet +de l'amour des chiens et l'amour des chats. + +Simplicie frmit et regarda sa tante avec terreur. + +MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volont? + +INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension. + +MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbcile? Pour crever d'ennui? + +INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Lonce qui est entr au +collge Stanislas. + +MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir +dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-l +quelques coups de fouet et tes camarades tes trousses, mais tu +courrais les champs et tu ne plirais pas sur ces diables de grec et de +latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent. + +INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit +que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants. + +MADAME BONBECK.--nes savants, tu veux dire, nigaud? + +Innocent n'osa pas rpliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une +tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les +Polonais, qui lui racontrent les aventures du voyage de Prudence et des +enfants; elle rit se pmer; sa gaiet gagna, les Polonais et mme les +enfants. + +--Je vois que vous tes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. O +demeurez-vous? que faites-vous? + +BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien faire. + +MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous? + +BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour. + +MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire +vivre avec si peu de chose? coutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas +comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais nourrir, Je vous +offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon +coeur, moi. Vous m'aiderez faire marcher mon mnage et vous aiderez +Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il? + +BOGINSKI.--Mme Bonbeck trs bonne; mon camarade et moi trs contents, +trs reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne +Croquemitaine. + +MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous tablir chacun +chez vous. + +Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des +chiens et de l'amour des chats; ils marchrent vers la cuisine en +traversant la salle manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre +destine Innocent, Simplicie et Prudence, ensuite un bout du +corridor, puis la cuisine, o Croquemitaine fit connaissance avec +Prudence. + +MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amne de bons garons qui +vont t'aider et qui nous feront rire. + +CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs? + +--Et o Madame veut-elle les mettre? + +MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les o tu voudras, couche-les +comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drles de +noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang, +Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abrger. +L! vous, voil installs, les Polonais. Venez, vous autres, et toi +aussi, Prude, tu vas dfaire la malle des enfants. + +Elle les mena dans leur chambre, donna une tape l'un, tira l'oreille +de l'autre, et les quitta en riant pour tudier sur son violon un +morceau de Mozart qu'elle devait corcher le soir avec trois ou quatre +vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou +qui soufflaient dans des fltes. + +--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma +tante est singulire; elle me fait peur. + +INNOCENT.--Pas moi; il ne s'agit que de lui rpondre et de la faire +rire. C'est une bonne femme. + +SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oubli comme elle a battu son chien et son +chat? + +INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir +comme ils sont bons amis! + +SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle +jure! Mon Dieu! que je vais tre malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas +reste avec maman et papa? + +INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est trs +bonne femme. + +PRUDENCE.--Je ne sais pas o mettre nos affaires; il n'y a ni commode, +ni armoire dans la chambre. + +INNOCENT.--Tiens, voil un grand placard avec six tablettes; mets tout +cela dedans. + +PRUDENCE.--C'est ais dire, mets tout cela dedans! o voulez-vous que +j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme? + +INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espre +bien les emporter bientt la pension. + +PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnes dans +la malle. + +INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? a ira tout de mme. + +SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient +chiffonnes; je veux qu'on les accroche. + +PRUDENCE.--O Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni +armoires ni portemanteaux. + +SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes. + +INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas. + +SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-mme. + +Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se +jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez +silencieuse, mais petit petit s'anima; des paroles on en vint aux +tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgr les +remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connatre la +cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique. + +Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enrags +pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous sparer comme l'amour +des chiens et l'amour des chats? + +La menace fit son effet. Innocent lcha Simplicie, qu'il tenait par ses +jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa +ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins +d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire +de claques, et retourna son violon. + +Prudence resta bahie de voir ainsi traiter ses jeunes matres; Innocent +et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas. + +--Tu vois comme elle est mchante, dit Simplicie voix basse. + +INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sche et dure comme du +fer. + +SIMPLICIE.--J'crirai maman que je ne veux pas rester chez elle. + +INNOCENT.--O iras-tu? Moi, c'est diffrent; J'irai la pension des +Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a crite au matre +de pension; nous irons la porter aujourd'hui. + +PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais +comment trouverons-nous la rue et la maison? + +INNOCENT.--Nous dirons un des Polonais de nous y mener. + +PRUDENCE.--C'est une bonne ide, a. Je vais vite ranger vos effets, et +nous appellerons les Polonais. + +Prudence, aide d'Innocent et de Simplicie, parvint tout mettre en +ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une +serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du +collge; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie +dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants +de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette +et s'apprtaient sortir, quand Croquemitaine vint les prvenir qu'il +tait midi et, que leur tante les attendait pour djeuner. Ils n'osrent +pas rsister la sommation, et, laissant Prudence djeuner de son ct +avec Croquemitaine, ils allrent au salon. + +--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous +table, j'ai une faim d'enrage. Mets-toi l, Simplette, ma droite; et +toi, par ici, nigaud, en face de moi. O sont les Polonais? Fais-les +venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais. + +Deux minutes aprs, les Polonais, lavs, peigns, nettoys, entraient, +saluaient, remerciaient. + +--Aurez-vous bientt fini vos rvrences? Je n'aime pas tout a. A +table, et mangeons. + +Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq +parts, rservant un bout pour Prudence et Croquemitaine. + +--Tiens, Croquemitaine, emporte a et mange l-bas avec Prude, qui doit +avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi! + +Tous mangrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini, +la tante Bonbeck versa boire. + +--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon rgime et +celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, a ne vous va pas, +eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai? + +COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mme Bonbeck; mais faut prendre quoi +on donne. + +MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente +sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de +munition. + +COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mme Bonbeck; faut prendre quoi on a. + +MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne rptez pas chaque phrase: +Mme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard? + +COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mme Bon... + +MADAME BONBECK.--Encore? Sac papier! vous m'ennuyez, savez-vous? +Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge +et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garon, +racontez-nous quelque chose. + +BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour +j'tais beaucoup fatigu, avec camarades aussi; j'avais rest cheval +quinze jours; j'avais pas t bottes; les Russes toujours prs; chevaux +pas t brides et selles; pieds moi grattaient beaucoup; cheval buvait +eau frache; moi t bottes et voir pieds en sang, des btes mille et +dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver, +layer; btes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines +des btes; moi plus content encore. Voil Russes arrivent. Nous sauter + cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre ttes, percer +poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout fait content; +camarades aussi; aprs, pas content; moi plus de bottes, tombes l-bas. +Mais moi pas bte; descendre par terre; tirer bottes Russe mort, laver +beaucoup, puis mettre; et c'est trs bien; bottes bonnes; pas trous +comme miennes; bonnes, trs bonnes; et moi toujours content et galoper +camarades pour Ostrolenka. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que a, Olenka? + +BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tu +vingt-cinq Russes, puis chapp bien loin et venir en bonne France et +avoir trente sous par jour. C'est bon a. Pas mourir de faim toujours, +c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne +Mme Bonbeck, c'est excellent, a! + +--Pauvre garon! dit Mme Bonbeck touche de cette dernire phrase. Coz, +allez nous chercher le plat de viande. + +Coz se prcipita, disparut et revint presque immdiatement apportant un +grand plat de boeuf aux oignons. + +Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante. + +--Portez Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger +votre part. + +Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part +que lui avait servie Mme Bonbeck. + +--Sapristi! quel apptit! s'cria-t-elle. Vous tes tous deux de +vrais Polonais. C'est gal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire, +Boginski? + +Moi faire critures comme matre; moi donner leons musique. + +--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la +musique? vous jouez de quelque instrument? + +--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flte; moi savoir +accorder et raccommoder pianos, fltes, violons. + +--Mon ami! mon bon ami! s'cria Mme Bonbeck en se jetant au cou de +Boginski surpris et enchant. Vous aimez la musique! c'est admirable! +Nous ferons de la musique ensemble. + +--Tout le jour, si plait Madame, rpondit Boginski; moi jamais fatigu +pour musique. + +MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de +vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc, +Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre +Coz? + +COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique. + +MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bndiction! Vous +allez me graver des sonates crites la main, vieilles mais superbes, +admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne +suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous +garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent. + +INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir aprs dner. + +MADAME BONBECK.--Pour aller o, nigaud? + +INNOCENT.--Pour porter la pension la lettre de papa. + +--MADAME BONBECK.--Tu es bien press, mon garon; mais je ne te retiens +pas. Va o tu voudras, restes-y si tu veux; emmne Simplette avec toi; +je garde mes Polonais, moi. + +INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions +un Polonais pour nous mener. + +MADAME BONBECK.--Sac papier! diables de nigauds, qui ne connaissent +pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami +Boginski. + +Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apport de la salade et du +fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant +avec elle Boginski. Peu d'instants aprs, on les entendit racler du +violon et souffler de la flte. Les enfants allrent chercher Prudence, +et descendirent, accompagns de Cozrgbrlewski et enchants de prendre +l'air. + + + +VI + +PREMIRE PROMENADE DANS PARIS + +La pension tait situe dans une des rues qui avoisinent le jardin du +Luxembourg; ils mirent prs de deux heures pour arriver parce que les +enfants et Prudence s'arrtaient avec admiration devant chaque boutique, +et ne pouvaient se lasser de regarder les talages. Leurs cris de +joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de +Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud +d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tap du +Polonais excitaient les moqueries et les quolibets. + +--Drles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un +autre.--Des chapps de Charenton! s'criait un troisime.--Combien +paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille + montrer la foire! etc., disaient des gamins en clatant de rire. + +Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien: +Prudence commenait comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle +crut que c'tait du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois +compagnons taient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec +inquitude quelques gamins s'obstiner les suivre; d'autres gamins +grossissaient leur cortge mesure qu'ils avanaient. Ils arrivrent +ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux +hues; Prudence et les enfants s'aperurent enfin que c'tait eux qu'on +suivait, que c'tait d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrta tout +court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte: + +--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de +drle? + +--Ha! ha! ha! rpondirent les gamins. + +--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas +qu'on se moque de mes jeunes matres, entendez-vous? + +--Ha! ha! ha! rpondirent encore les gamins. + +--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins. + +--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup. + +--Faites comme votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur. + +Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indigne. + +--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour dfendre +mes jeunes matres. Arrire, gamins! + +Les gamins ne reculrent pas; mais l'air rsolu de la pauvre Prudence +prenant la dfense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un +d'eux s'cria: + +--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les +provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond +hurlrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe +aux petits! + +Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entours par, les +gamins et escorts, malgr leurs supplications et leur rsistance. Le +Polonais effar courait aprs eux muet de terreur; Prudence suppliait +en vain qu'on la laisst avec ses jeunes matres; les enfants se +rvoltaient, mais les rires des gamins touffaient leurs paroles. Le +Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portt secours; +aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'loignaient de ce +groupe devenu trs considrable; enfin un soldat, auquel le Polonais +exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste +voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne +jugrent pas prudent de les attendre ils se sauvrent dans toutes les +directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous +trois se relevrent pleins de crotte et terrifis. Le Polonais les +rejoignit essouffl et ple de frayeur. Les soldats arrivrent pour +porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blesses. + +Prudence leur expliqua ce qui tait arriv, elle accepta l'offre caporal +qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la +boue dont ils taient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les +enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient +sur leur passage des rflexions peu agrables: + +--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrter. + +--Une bande de voleurs, sans doute. + +--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret. + +--Les petits ont l'air de sclrats. + +--La femme a l'air froce tout fait. + +--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages. + +--Peut-tre bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un. + +--Le garon a-t-il l'air bte! + +--Et la fille, est-elle grasse et laide! + +--Et quels oripeaux elle a sur elle! + +--L'homme a un air tout drle; on dirait que c'est lui qui a t +assassin. + +--Imbcile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte +bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi! + +--Il est ple tout de mme. + +--C'est qu'il a peur. + +--Entrs au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons +furent entours par les soldats Quand ils surent que loin d'tre +des malfaiteurs, c'taient des victimes d'une gaiet populaire, ils +s'empressrent de leur venir en aide; ils leur apportrent de l'eau pour +enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vtements. Simplicie +pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait +contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait +leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un l'autre, et parlait +d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats, +qui le prenaient pour un fou. + +Quand la boue fut enleve, que les habits furent moiti sches il +courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y +plaa prs d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes +savants Prudence avait fait force remerciements et rvrences aux +soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres +provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche. +Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher +leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea +prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais +son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses +remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers rprimand +le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mcontentement. +Simplicie aurait de grand coeur tmoign ses regrets d'avoir quitt la +paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de +revenir sur un dsir si vivement et si longuement tmoign. + +On arriva ainsi la pension. Prudence, suivie des enfants et du +Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra, +sans couter sa recommandation, dans une cour o les pensionnaire +taient en rcration. Prudence, tenant en main la lettre de M. +Gargilier, s'avana vers un groupe de jeunes gens. Les coliers, +tonns ne rpondaient ses rvrences que par des sourires et des +chuchotements. + +Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la +pension? demanda Prudence de son air le plus aimable. + +--C'est moi. Madame, qui suis son dlgu, rpondit le plus grand de la +bande. Que demandez-vous? + +--Monsieur le dlgu du chef, voici une lettre de mon matre, M. +Jonathas Gargilier. + +--Que dit cette lettre? rpondit l'colier, dont l'audace; n'allait pas +jusqu' ouvrir la lettre destine son matre: + +--M. Gargilier, mon matre, dsire placer dans votre estimable maison +mon jeune matre que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le +dlgu du chef et ses estimables collgues. + +Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina. + +Au nom de mes estimables collgues et de M. le chef de pension, dont je +suis le dlgu, dit l'lve en retenant avec peine un, clat de rire +prt lui chapper, je reois dans mon estimable maison le jeune +provincial que voil, et je vous reois tous avec lui, car tous vous me +paraissez dignes de cet honneur. + +--Monsieur est bien honnte, monsieur est trop honnte; mais je dois +ramener Mlle Simplicie, que voici, sa tante, Mme Bonbeck et je dois +dire Monsieur que je ne manque jamais mon devoir. + +--Gloire vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous +attendre la rception dfinitive de votre honorable matre. + +Et marchant devant eux, suivi de tous les coliers chuchotants et +enchants, il se dirigea vers une petite cour isole. + +Aprs avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma +la porte au nez d'Innocent bahi. + +Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades, +recevoir les honneurs dus tout nouveau venu. + +Et, entranant Innocent dans la grande cour de rcration, il le plaa +au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent danser une ronde +effrne autour de lui: Chacun son tour se dtachait du cercle et, +s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote, +dmesurment longue en chantant sur l'air des _Lampions_: Le cordon, +s'il vous Plait. Innocent ne comprenait rien cette trange rception; +il avait des inquitudes sur sa redingote, que les saccades rptes +menaaient de mettre en pices. Il voulut s'chapper; toute issue lui +tait ferme. La peur commenait la gagner; il s'lana contre un +groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba + la renverse en criant comme un possd. + +--Tais-toi, imbcile! lui dirent mi-voix les pensionnaires, qui +voyaient approcher le matre d'tude. + +Et ils se dispersrent, ne laissant prs d'Innocent que quelques-uns +d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever. + +--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi +a-t-on cri? + +--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombe; il tait venu avec +sa famille, qui est alle chercher M. le chef, d'institution, et en +jouant il est tomb et nous le ramassons. + +Innocent allait parler mais un des collgues, se baissant prs de son +oreille, lui dit: + +--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une pousse. + +Le matre d'tude regarda ses lves avec mfiance, Innocent avec un air +moqueur, et lui demanda o tait sa famille. + +--L-bas! rpondit Innocent en montrant du doigt la petite cour o +taient enfermes Prudence et Cie. + +--Comment, l-bas! s'cria le matre d'tude en jetant autour de lui un +regard menaant. Qui est-ce qui les a mens l? + +INNOCENT.--C'est le dlgu. + +LE MATRE D'TUDE.--Quel dlgu? Dlgu de qui? + +INNOCENT.--Dlgu du matre. + +LE MATRE D'TUDE--Ah a! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous joue +l? Lequel de vous a os prendre le titre de dlgu de M. le chef de +pension? + +Silence gnral. Personne ne bougea. + +LE MATRE D'TUDE, _ Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces +messieurs qui s'est dit dlgu de M. le chef du pensionnat. + +Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne +rpondit pas. + +LE MATRE D'TUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard. + +Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force +excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez tonns de leur +longue attente et du lieu o on les faisait attendre. Le matre d'tude +salua, s'excusa et proposa Prudence de la mener M. le chef de +pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir vident. Aprs quelques +minutes passes dans une salle du parloir, le matre de pension entra, +salua, se nomma, reut la lettre que lui prsentait Prudence, la lut et +souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils +avaient travers la cour de rcration et il demanda s'il tait prt +entrer en pension. + +INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prt, quand vous voudrez. + +LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voil, pourquoi +n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre pre me demande de vous recevoir +le plus tt possible. + +INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont +rests la maison. + +LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer. + +INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce +soir, tout de suite en rentrant. + +PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne envoyer, Monsieur Innocent. + +INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien +m'apporter un paquet, n'est-ce pas? + +COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus aprs +Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout. + +LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voil l'affaire arrange, mon ami. Votre +pre me donne les renseignements ncessaires sur vous, ainsi que sur son +banquier pour l'argent toucher. Et vous voil reu. + +INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de dfendre mes camarades de me +tourmenter; ils m'ont tiraill, jet par terre; ils ont presque dchir +ma redingote. + +CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations ncessaires, mon ami; +faites vos adieux votre famille. Je vais vous prsenter vos matres +et vos camarades. + +Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans tmoigner le moindre +chagrin de la sparation, et suivit le matre avec une satisfaction +visible. + + + +VII + +AGRMENTS DIVERS + +Prudence, tonne de ce brusque dpart, pleura un peu; Simplicie se +sentit aussi un peu mue. Le Polonais proposa de retourner la maison. +Ils rentrrent chez Mme Bonbeck. aprs une absence de quatre heures. + +--O diable avez-vous t tout ce temps? leur dit la tante en les voyant +entrer. + +Prudence raconta les vnements de la journe et l'entre d'Innocent au +pensionnat. + +--Petit animal! s'cria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garon! Et tout +cela pour porter une espce d'uniforme qui n'a ni queue ni tte! Coz, +courez vite porter les effets de ce garon, et ne soyez pas en retard +pour le dner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous prviens. A six +heures prcises, comme l'ordinaire, nous nous mettront la table; +tant pis pour les absents. + +Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientt prt; il +le chargea sur son dos, marcha d'un pas acclr en allant, courut en +revenant, et rentra dans le salon au moment o six heures sonnaient. + +--A la bonne heure! voil ce qui s'appelle tre exact! C'est bien, a! +J'aime les gens exacts s'cria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le +dos fatigu du pauvre Coz. A table, prsent! Simplette, tu mangeras, +tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis. + +--Oui, ma tante, rpondit tristement Simplicie. + +--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris +donc! je n'aime pas les visages allongs, moi. + +Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifi contrastait +tellement avec ce sourire forc, que Mme Bonbeck clata de rire, et que +les Polonais mme ne purent s'empcher de prendre part sa gaiet. +Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand +Croquemitaine apporta le potage, tous riaient ne pouvoir lui rpondre. + +--A la bonne heure! C'est bon, a! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie. +Mangeons, prsent; Croquemitaine nous regarde avec indignation. + +--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage! + +--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fche pas et va nous +chercher le plat de viande et la salades. + +A la soupe succda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et +puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se lchaient les lvres +aprs avoir aval tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un +peu rassure par la gaiet de sa tante, passa une soire assez agrable + couter d'abord les rcits bizarres des Polonais, les plaisanteries de +Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soire. Boginski tait +rellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flte, et trouva +moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux, +discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck +tait ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de +la peine le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit +prcdente. + +Quand Simplicie eut dit adieu sa tante et se fut retire dans sa +chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise +et, se mit pleurer amrement. + +PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous +dj assez de Paris? + +SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive, +je n'aurais jamais demand de venir Pans, rpondit Simplicie en +sanglotant. + +PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il +en sera de mme pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la +pension, vous verrez a. + +SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de +pleurer et de bouder pour qu'on nous mne Paris; c'est lui qui ma dit +que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce +matin; un monde norme qui vous empche d'avancer, une boue affreuse qui +abme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empche de +s'entendre! Cest bien amusant, en vrit! + +PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, prsent que le mal est fait, quoi +sert de se dsoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si mchante +qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris; +d'ailleurs, ne suis-je pas l, moi, pour vous consoler? + +SIMPLICIE.--Je voudrais retourner Gargilier. + +PRUDENCE.--a, c'est impossible; votre papa m'a dfendu de vous ramener +avant qu'il en donne l'ordre. + +SIMPLICIE.--J'crirai demain maman que je m'ennuie et que je veux +revenir. + +PRUDENCE:--crivez, Mam'selle: J'crirai aussi moi comme votre papa me +l'a ordonn. + +Simplicie allait rpliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur; +sa tante couchait dans la chambre ct. + +--Allez-vous bientt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez +la bougie; je n'aime pas qu'on brle mes bougies inutilement. + +Simplicie et prudence se regardrent avec frayeur et se dshabillrent +promptement. Cinq minutes aprs une obscurit complte rgnait dans la +chambre; elles firent leur prire se couchrent ttons et ne tardrent +pas s'endormir. Simplicie tait fatigue; elle dormit tard. Prudence +s'tait leve de bonne heure, avait tout prpar pour la toilette de +Simplicie et avait dj crit la lettre suivante: + +Monsieur et Madame, + +J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrive. Nous avons eu tout +plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du +tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honntes; ils vous rient +au nez, vous claboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous +font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas +de bonnes manires. En diligence, un vaurien de chien a dvor le beau +morceau de veau rti que j'avais prpar pour mes jeunes matres; +heureusement qu'un brave Polonais a jet par la fentre le chien et la +dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tu beaucoup de +Russes, parce qu'ils avaient les jambes dvores de vermine; ils ont +tout de mme t trs bons; ils nous ont mens dans une maison trs +laide, toute noire, o nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises +qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de +Monsieur n'est pas trs mchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, +preuve que Mam'selle en a peur tout fait. M. Innocent est entr la +maison des _savants_ aprs que les bons soldats nous ont nettoys et +dbarbouills; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le +Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de mme sauv; ce +n'tait pas gentil. Il nous a ramens en voiture; elles ne sont pas +belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien +sr; c'est maigre, c'est sale, a ne ressemble pas la belle carriole +bleue de Monsieur, ni son char bancs rouge et vert. Mam'selle a bien +ri dner, parce que Madame tait en colre, comme toujours, ce qui a +bien fait plaisir Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en +se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent +a des camarades qui me font l'effet d'tre des diables, et qu'ils nous +ont enferms dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais +roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gards et +qu'ils mangent comme des affams, et M. Boginski fait de la musique avec +Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et +M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; a fait une drle +de musique dont Madame est si contente que a fait rire. C'est aprs que +Mam'selle, qui dort, a pleur. J'ai dpens pas mal d'argent que m'a +donn Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je prsente bien +mes respects Monsieur et Madame; je puis dire que Mam'selle se +repent dj de son voyage et que la leon de Monsieur commence son +effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et +que Monsieur n'aura plus s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien +respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitis Florence, + Rigobert, Chariot et Amable. + +Votre dvoue servante pour la vie, PRUDENCE CRPINET. + +Elle finissait d'crire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier +Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'veilla en demandant s'il faisait +jour. + +--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a dj demand deux fois si +Mam'selle tait prte. + +--Ah! mon Dieu! s'cria Simplicie en sautant bas de son lit. Pourquoi +ne m'as-tu pas veille. Prudence? + +--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur. + +--Vite de l'eau, du savon! + +--Voil, voil, Mam'selle; tout est prt. + +Simplicie se dbarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart +d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prire, lorsque +la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut: + +--Quelle diable d'habitude avez-vous l, vous autres! Comme des +princesses! A peine habilles neuf heures! Mon caf qui m'attend +depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas a, moi; j'aime qu'on soit +exact. Entends-tu, petite? + +--Pardon, ma tante; j'tais si fatigue que j'ai dormi plus longtemps. +Je ne savais pas... je ne croyais pas... + +--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre +le caf; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne +t'avalent. + +Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de +Simplicie. Les Polonais salurent; on se mit table, et ils mangrent, +comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit. + +Mme Bonbeck donna ensuite Cozrgbrlewski de la musique graver; elle +lui apporta les outils ncessaires et l'tablit son travail jusqu'au +second djeuner. Boginski fut employ ranger la musique, accorder le +piano et nettoyer les violons et fltes, Simplicie s'ennuya, billa, +fut gronde, et se retira dans sa chambre pour crire sa mre. + + + +VIII + +PREMIRE VISITE + +Aprs djeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprtait reprendre +son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa +bonne. + +--Tes amies! Quelles amies as-tu ici? + +--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois la campagne. + +--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran, +moi; j'aime la libert. Boginski, nous allons faire de la musique +pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie +avec Prude, et vous prendrez garde ne pas laisser recommencer les +sottises d'hier. + +--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute moi; c'est robe drle et manires +et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle +Simplette doit pas mettre robe comme hier. + +--Ah! c'est pour a. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire +habiller comme il faut. + +Mme Bonbeck se dirigea comme une flche vers la chambre o Simplicie +achevait de boutonner sa robe de satin marron. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle? +Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier, +par tous les polissons des rues? tez-moi cela! Prude, enlve cela et +habille-la devant moi. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas dfaire cette robe et en +mettre une autre tout de suite, devant moi. + +PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins +belle. + +MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippe? a a-t-il du bon sens! +Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent! +demain elle t'en achtera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas +que tu sortes pare comme une chsse. + +SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela. + +MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer + moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger? + +SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe +aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies. + +MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois +non! + +SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger +puisqu'on ne me verra pas. + +MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi +moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas +dans les rues, entends-tu bien? + +SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sr. + +MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est rire, en +vrit. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affuble de ces vieux +oripeaux. + +Simplicie tait fort choque de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait +si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le tmoigner et acheva de +s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un +fiacre. + +--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour +Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent +rien; on les mnerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles +pussent s'expliquer. + +Coz expdiait vite les commissions: il fut bientt de retour; Simplicie +tait prte, Prudence attendait: elles montrent dans le fiacre, Coz +s'assit ct du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier, +et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards, +la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe +demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrta la porte du +91. Coz descendit, ouvrit la portire et fit descendre Prudence et +Simplicie. Il les mena chez le concierge, o elles demandrent Mlles de +Roubier. Au premier, en face, rpondit le concierge. Elles allaient +monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut aprs eux: + +--H! bourgeois dites donc, et ma course? + +COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames. + +LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris + l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante. + +Coz commena une dispute srieuse avec le cocher; Prudence s'en mla +pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se +faisaient dj entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz +fit voir qu'il connaissait trs bien ce genre de langage; Prudence, +effraye, allait de l'un l'autre, sans avoir l'ide de terminer ce +combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les +fentres commenaient se garnir de, ttes, lorsque le concierge, +jaloux de l'honneur de la maison, parvint glisser dans F oreille de +Prudence: + +--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini. + +--Tenez, monsieur le cocher, voil votre argent; prenez, je vous en +prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pices +d'argent. + +Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et +s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans +avoir jet un regard tonn sur la toilette de Simplicie et de Prudence. +Elle montrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit, +dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre +avec Prudence. + +Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient faire +des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie. +La toilette clatante et ridicule de Simplicie causa un tonnement +gnral; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrasse +de ces marques de surprise; elle sentit pour la premire fois qu'elle +tait ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en +aperut et en eut piti. + +--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avanant vers elle et en lui +prenant la main; vous voil donc Paris! Depuis quand? tes-vous venue +avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman? + +--Non, rpondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est reste +Gargilier. + +--Vous tes donc seule avec votre papa? reprit Marthe. + +--Non, rpondit Simplicie plus bas encore, papa est rest Gargilier. + +--Comment et pourquoi alors tes-vous Paris? s'crirent les enfants. + +Simplicie ne savait que rpondre; l encore elle commenait voir le +tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et +elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baisss, +commenant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pense de mettre son +voyage sur le dos de sa tante. + +Ma tante ne nous connaissait pas; elle dsirait nous voir. On nous a +envoys chez elle avec ma bonne, Prudence. + +MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin +pour vous d'tre spare de votre maman et de votre papa. + +SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accept? Il fallait dire votre maman que +vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoye de force. + +SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions +envie de voir Paris. + +Les enfants la regardrent avec surprise, et, malgr le silence qu'elles +gardrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence mme tait +un blme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que +si elles ne le lui disaient pas, c'tait par politesse. + +--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies +fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes +de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles. + +Aprs avoir travaill quelque temps Simplicie leur demanda: + +--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules? + +MARTHE.--Nous avons eu une matresse de fleurs. + +SIMPLICIE.--O donc en avez-vous trouv une? + +SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui +viennent donner des leons. + +SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout Paris. A la campagne il +n'y a rien de tout cela. + +MARGUERITE.--Oui, mais la campagne on vit bien plus l'aise; on est +bien plus avec ses parents. + +SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup voir ses +parents, puisqu'elle a mieux aim venir chez sa tante. + +CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement +ordonn de partir. + +SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aim +rester chez vous? + +Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment rpondre sans trop +mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant +la porte; il passa sa grosse tte rousse et fit signe du doigt +Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne rpondait pas son appel, il +entra son corps moiti, au grand bahissement des enfants, et fit: + +--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme +Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps. + +Les enfants, surpris et un peu troubls d'abord, partirent d'un clat de +rire qui rassura Coz. Il entra tout fait. Les enfants, le prenant pour +un fou, se mirent crier. Simplicie tait honteuse et dsole. Coz +avanait toujours en souriant; les enfants reculrent jusqu'au coin le +plus loign de la chambre en continuant appeler leurs bonnes, deux +autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par +l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant +cet homme roux, longs cheveux, moustaches et barbiche,, crut +que c'tait un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses +poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la +bonne, Se jetrent sur Coz, qui se dbattait en criant: + +--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme +Bonbeck... Lchez! lchez!... Polonais mauvais en colre; moi tuer +beaucoup de Russes Ostrolenka! + +Plus il parlait et plus les domestiques tenaient s'assurer de ce fou +dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprtaient + l'emmener, quand Prudence, s'lanant son secours, cria aux +domestiques: + +--Arrtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz, +brave Polonais: il a accompagn Mlle Simplicie; il nous a protgs en +voyage; il a jet par la fentre le mchant chien qui nous a mang notre +veau, il nous a emmens dans une auberge; il nous suit partout, il est +trs bon, je vous assure. + +La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de +laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en dsordre; le noeud +de sa cravate tait la nuque, ses cheveux taient bouriffs; il +arrangeait ses vtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant: + +--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle +Simplicie; moi pas content; moi dire Mme Bonbeck! + +Simplicie, rouge et humilie, restait muette et immobile; les enfants, +que la bonne avait calms, et qui comprenaient la mprise, cherchrent +leur tour rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposrent de +venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et +Marguerite lui firent leurs excuses de la scne, qui venait d'avoir +lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles +et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en +promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris +d'un fou rire, et toutes quatre se roulrent sur les canaps en riant +suffoquer. La bonne partagea leur accs de gaiet. + +--Quelle drle de visite nous avons eue l! s'cria enfin Marguerite. + +SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie! + +MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne! + +--J'ai eu peur tout de bon! j'ai rellement cru que c'tait un fou! + +MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous +rassurer! Elle restait muette comme un poisson! + +CLARA.--C'est que la pauvre fille tait honteuse. Il tait ridicule! + +SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engage venir le soir, Clara? Elle nous +ennuiera horriblement. + +CLARA.--Parce qu'elle tait si embarrasse, qu'elle m'a fait piti. +Puisqu'on l'engageait revenir, elle a d croire que nous la trouvions +ni ridicule ni ennuyeuse. + +SOPHIE.--Tu as bien de la charit; je ne l'aurais pas engage, moi. + +CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la +pauvre fille tait honteuse de son Polonais et de sa bonne. + +SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra quitter ses parents pour +venir s'amuser Paris et nous ennuyer de ses visites. + +CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents +l'ont probablement oblige venir voir sa tante. + +SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille Paris +malgr elle! Je ne crois pas cela, moi. + +CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas. + +SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par +bont tu fais semblant de croire le contraire. + +MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau +Clara, et tu ne devrais pas la taquiner l-dessus. + +SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prcher; tes sermons me mettent +toujours en colre. + +MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien rpondre, ma +belle amie. + +SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et +que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui +abat des noix. + +MARGUERITE.--O Mademoiselle -t-elle entendu des corneilles parler? + +SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies. + +Marguerite allait rpliquer, mais Clara et Marthe l'engagrent ne pas +continuer la dispute; elles en dirent autant Sophie; une fois apaise, +elle se mit rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait +se jeter son cou. Les enfants racontrent leurs mamans la visite +de Simplicie, et leur terreur mal fonde; Sophie complta le rcit +imparfait de ses amies en dcrivant la toilette de Simplicie, en blmant +son sjour Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et +de Prudence. Mme de Roubier mit fin son caquet en lui reprochant son +peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara tait +un peu trop charitable. + + + +IX + +SCNES DSAGRABLES + +Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de +l'avoir envoy chercher si tt et d'avoir laiss entrer le Polonais chez +ses amies. + +PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais +pas entrer, moi. + +SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tt? + +PRUDENCE.--Parce que M. Coz tait all chercher une voiture, et le +cocher temptait la porte parce qu'on le faisait attendre. + +SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenes ta pension +d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit. + +PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prvenu qu'on lui payait l'heure, +Mam'selle. + +SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit celui-ci? + +PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher l'heure, +c'est plus cher que quand on le prend la course. + +SIMPLICIE.--Qu'est-ce que a fait? + +PRUDENCE.--a fait que monsieur votre papa ma bien recommand de mnager +l'argent, et que nous en avons terriblement dpens jusqu' prsent. + +SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dpenserons plus rien maintenant que nous +sommes chez ma tante. + +PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonn de payer la moiti +de la dpense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour +nous garder sans rien payer. + +SIMPLICIE.--C'est tout de mme ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces +demoiselles se sont moques de lui... et de moi aussi bien certainement. + +PRUDENCE.--Et que vous importe que ces pronnelles se rient de vous? +Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles? +Est-ce que a m'amuse d'y aller? + +Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de +moi et du pauvre Coz, l'antichambre. + +SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqus? + +PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de +votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si +j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs +ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les +boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commenait + se mettre en colre, t chercher une voiture pour nous tirer de l. + +SIMPLICIE.--C'est agrable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce +que Coz et toi vous dites des choses ridicules. + +PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris +parti pour vous, qui tes ma jeune matresse, et je le ferai toujours, +quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz +est un bien bon garon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse rien, +et ne demande qu' tre bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laisst +insulter sans rpondre? + +SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec +tes explications qui sont sottes comme toi. + +PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites l! non, +ce n'est pas bien! + +La pauvre Prudence se mit pleurer; Simplicie, impatiente, lui tourna +le dos, tout en se reprochant sa duret envers la pauvre Prudence, si +dvoue et si affectionne. Elles arrivrent, sans avoir dit un mot de +plus, la porte de Mme Bonbeck au moment o cette dernire descendait +l'escalier pour sortir. Prudence donna Coz l'argent ncessaire peut +payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait la +rencontre de sa tante. + +MADAME BONBECK.--Eh bien! dj de retour? Ta belle toilette n'a donc pas +produit l'effet que tu esprais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais! +Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi a! Vous n'avez +pourtant pas eu d'escorte de gamins? + +PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me +bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute +si les domestiques sont mal levs Paris et s'ils se moquent de la +robe de Mam'selle et de son chle, et de M. Coz, et du cocher. Que +pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Dfendre Mam'selle, qui est ma +matresse, et M. Coz, qui est tout de mme bien complaisant et tout +fait bon garon. + +Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colre mesure que Prudence +parlait. + +--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes +excuses Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et +demande-lui pardon. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante... + +MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagrin cette bonne fille, +qui se dvoue te servir, et je veux que tu lui fasses rparation. + +SIMPLICIE.--Mais, ma tante... + +MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu rsistes, mauvais coeur! sans coeur! A +genoux, alors, genoux!... + +Simplicie n'obissait pas; son orgueil se rvoltait la pense de +s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que +la colre gagnait de plus en plus, lui secoua les paules, la fit +pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de +rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmnerait la pauvre Prude et +Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnatre, Mme Bonbeck +les avait saisis par le bras et entrans dans la rue. + +--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi +acheter deux robes raisonnables Simplette, qui est une sotte et une +ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon +plumes, puis une casaque pour complter sa toilette; Coz, mon ami, tu +vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes. + +Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrasse de la bont +de Mme Bonbeck que de ses colres, raccompagnait avec tremblement, mais +sans rsistance. + +Simplicie, suffoque de honte et de colre d'avoir t traite si +brutalement devant tmoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se +jeta sur son lit et se mit sangloter avec violence, + +Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'tre mise dans les mains de +cette mchante femme! Papa n'aurait pas d m'envoyer chez elle! Si +j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon dpart. Je n'aurais +pas cout Innocent et je n'aurais pas demand venir Paris. C'est +que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie prir... Je suis mal +loge, l'appartement est si petit qu'on y touffe, perch au cinquime +tage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante! +Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui +va se plaindre ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir. + +Pendant longtemps Simplicie continua former des projets sinistres, +entretenir dans son coeur des sentiments de colre et de vengeance; mais + force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pense de s'adresser +au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exaua en amollissant +son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit +qu'elle avait t dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait +montr au contraire une patience et une bont touchantes; qu'elle tait +injuste aussi pour le Polonais, qui tait complaisant et serviable, + +Sa colre se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa +tante, qui la traitait avec une rudesse laquelle ses parents ne +l'avaient pas habitue, et elle se mit crire sa mre pour lui +demander... non pas encore de la faire revenir prs d'elle, mais +seulement de ne pas la laisser trop longtemps Paris. + +Je commence dj m'y ennuyer quelquefois, crivait-elle. Ma tante est +sans cesse en colre; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne +humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de +pleurer que de rire. Mais bientt je m'amuserai beaucoup, parce que +Mlles de Roubier m'ont engage aller chez elles le soir, et que j'irai +faire des visites toutes ces demoiselles de la campagne. J'espre que +nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous crirai, tout cela, +ma chre maman, etc. + +Pendant qu'elle se consolait en crivant, Mme Bonbeck lui achetait une +robe de mrinos bleu fonc et une autre fond marron avec pois bleus; +un chapeau marron et bleu orn d'un simple ruban et un manteau-paletot +de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit dposer le paquet que +Coz avait port. + +--Allez me chercher Simplette, dit-elle Prudence, + +--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant. + +SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence me +secouer. J'aime mieux rester avec toi. + +PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est +gure patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colre! + +SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi. + +PRUDENCE.--Et o irions-nous, Mam'selle? + +SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions +Gargilier. Dcidment, je m'ennuie chez ma tante Paris. + +PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y +sommes que depuis trois jours. + +La sonnette s'agita avec violence. + +--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'cria Prudence avec +terreur. Allez-y; elle vous battrait. + +Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se +soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin son appel et la +trouva avec un commencement de colre. + +--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je +n'aime pas attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un +manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit +faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle +pourra. Emporte a, et dner ne m'apporte pas un air grognon; je +n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes +pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais +plus fort que la premire. + +Simplicie ne rpondt pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre. + +SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mmes; elle +dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite. + +PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dpcher; quand +je devrais veiller un peu, vous l'aurez aprs-demain. + +SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je +t'aiderai de mon mieux. + +PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; a n'en +marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite en tailler une. +Laquelle voulez-vous avoir: la premire, Mam'selle? + +SIMPLICIE.--Celle pois bleus, elle me plat beaucoup. + +Prudence prit la pice marron et bleu, et commena par tailler la jupe +pour donner Simplicie une occupation facile. Leur journe s'acheva +paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oubli sa colre et le reste; +les yeux seuls de Simplicie en tmoignaient. + + + +X + +INNOCENT AU COLLGE + +Deux jours aprs, Simplicie eut sa robe. Prudence avait pass presque +toute la nuit la terminer, et le lendemain, elle eut supporter une +bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillt cause +de la chandelle ou de l'huile qu'on brlait. Simplicie, qui s'tait +ennuye pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regrett ses +parents la campagne, fut enchante de s'habiller pour aller voir +Innocent la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne +s'arrta pas toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait, +n'eut pas faire taire des gamins ni dissiper des attroupements. Ils +arrivrent sans aventure la pension et demandrent Innocent; on les +fit entrer au parloir, et ils attendirent. + +Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent +avait pass ses premiers jours avec ses nouveaux camarades. + +Quand le matre de pension ramena Innocent dans la cour o jouaient les +lves, il les appela tous: + +--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la +charit envers ce nouveau camarade que je vous amne; vous l'avez dj +bouscul et maltrait. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui +nuisent la bonne renomme de ma maison, + +--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons jou entre nous, +s'crirent les lves. + +--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tir ma redingote, +vous m'avez jet terre, vous avez enferm Prudence, Simplicie et le +Polonais dans la cour. + +--Tu mens, dit un grand lve, ce n'est pas nous, qui avons fait cela. + +INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous +tiez le dlgu du matre. + +LE MATRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Lon. qui vous tes rendu +coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma +maison et les personnes qui m'avaient amen un lve? + +LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi. + +INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence, +Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnatront bien +aussi. + +LE MATRE.--Monsieur Lon, je vois votre mine que vous tes coupable; +et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vrit. + +LEON.--Mais, M'sieu... + +LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Je dis que c'est vous et que +vous serez priv de sortie dimanche prochain. + +LEON.--Mais, M'sieu... + +LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Vous ne sortirez pas. + +Le matre se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses +ennemis. + +--Rapporteur! capon! dit Lon en lui allongeant un coup de poing sur +l'paule. + +--Mchant! langue de pie! dit un autre lve eu lui tirant les cheveux, + +--Mouchard! crirent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux, +en lui assnant des coups de pied, des coups de poing. + +--Ae, ae! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils +me griffent! cria Innocent en se dbattant. + +Le matre d'tude, habitu ces cris et ces combats dans cette +pension mal tenue et mal compose, n'y fit aucune attention, jusqu' ce +que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le +groupe, se fit jour jusqu' Innocent qu'il dgagea des mains et des +pieds de ses ennemis. Il le retira chevel et sanglotant. + +--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lchet! Tomber +cinquante la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se +dfendre. Vous tes tous au piquet, messieurs. + +--Mais M'sieu, il a rapport; il a fait punir Lon; il mrite d'tre +puni lui-mme. + +--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connat pas les usages +de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu' +la fin de la rcration. + +La rsistance tait inutile: les lves s'alinrent contre le mur, +laissant Innocent matre du champ de bataille, il remit en ordre ses +vtements, ses cheveux, regarda les lves d'un air de triomphe, et se +promena de long en large derrire eux. Quand il les approchait de trop +prs, il recevait un coup de pied lestement dtach; d'autres lui +tiraient la langue, lui lanaient de petits cailloux, du sable, lui +dcochaient des injures et des menaces. + +--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Lon. + +--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre. + +--Je me mettrai prs du matre, rpondit Innocent. + +--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas. + +--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du matre d'tude, ils +m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore. + +LE MATRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne +les agacez pas, ils ne vous diront rien. + +INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promne. + +LE MATRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre +air moqueur et insolent? + +INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas! + +LE MATRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous prviens que si vous +continuez comme vous avez commenc ils vous rompront les os, ils vous +corcheront vif, sans que je puisse les en empcher. + +INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller +chez ma tante. + +LE MATRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous tes ici, +vous y resterez; nous rpondons de votre personne, et personne n'a le +droit de venir vous reprendre. + +INNOCENT.--J'crirai papa, maman; je ne peux pas rester ici pour +avoir les os rompus et la peau arrache. Les mchants garons! Je les +dteste! + +LE MATRE.--Dtestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les +taquinez pas; c'est dans votre intrt que je vous le dis. + +Le matre d'tude s'loigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de +la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous +les cornes. + +Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver, +un moyen de dfense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que +pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il +rflchissait. + +--En classe. Messieurs! en classe! cria le matre d'tude. + +Les lves quittrent leur mur avec une vive satisfaction et se +dirigrent deux par deux vers la classe, ils dfilrent devant Innocent, +et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinon, une claque, +un coup de pied. Innocent, au lieu de s'loigner, resta en place comme +un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le matre d'tude lui +assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres +ncessaires. + +Le voisin d'Innocent lui pina les parties charnues. + +--Laisse-moi, mchant! Ne me touche pas! + +--Silence, l-bas! dit te matre d'tude. + +Quelques instants aprs, mme agacerie, mme rclamation d'Innocent. + +--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points. + +INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince. + +LE MATRE D'TUDE.--Taisez-vous, Monsieur... + +INNOCENT.--M'sieu, c'est lui... + +LE MATRE D'TUDE, _crivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour +Gargilier. + +INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma +faute. + +LE MATRE D'TUDE, _crivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier. + +INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au matre; ce n'est pas juste. + +LE MATRE D'TUDE.--Deux cents vers copier. Monsieur Gargilier, pour +insubordination et impertinences. + +Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs. + +LE MATRE D'TUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est +vilain de se rjouir du malheur d'un camarade. + +PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous! + +LE MATRE D'TUDE.--a vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il +soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'tes jamais, vous +autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainants! + +QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu... + +LE MATRE D'TUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers +copier. + +La menace fit son effet; le silence le plus absolu rgna dans la salle; +on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des +plumes grinant sur le papier, et les sanglots d'Innocent. + +LE MATRE.--Aurez-vous bientt fini vos gmissements douloureux, +Gargilier! Cest assommant, a. Si j'entends encore un sanglot ou un +soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents. + +Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il +commena son pensum tout en pestant contre le matre, les lves, et en +regrettant dj de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents +dsirs depuis plusieurs mois. + +--Je mnerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en +rpandant quelques larmes silencieuses, De mchants camarades, des +matres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit tort, et l'on +ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la +pension ft si dsagrable, je n'aurait jamais demand y entrer. + +Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentrent +plus et le laissrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui +fut facile; n'ayant pas de devoir faire de la classe prcdente, il +employa les deux heures d'tude faire son pensum. + +Quand la cloche sonna la classe, Innocent prsente son cahier au matre +d'tude, qui l'examina, et le trouva bien. + +--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points. + +--Merci, Monsieur, vous tes bien bon, rpondit Innocent enchant. + +Le matre d'tude, qui n'tait pas habitu aux politesses et aux +compliments de ses lves, parut trs satisfait, et, sans en rien dire +effaa les vingt mauvais points qu'il avait marqus prcdemment. + +La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le matre +fat ennuyeux, svre, parfois injuste; les lves furent bruyants, +indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent +tait bahi; il eut de la peine comprendre la leon, tant il y eut +d'interruptions, de tumulte sourd, de rclamations. Deux lves furent +renvoys de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et +honteux; il fut surpris de les entendre, la rcration, rire de leur +renvoi et raconter qu'ils avaient russi le cacher au matre de +pension. + +--Comment avez-vous fait? demanda Innocent. + +LES LVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en tude, nous +sommes rests au parloir nous reposer et nous amuser. Et quand les +camarades sont rentrs, nous nous sommes mls eux comme si nous +n'avions pas quitt les rangs. + +INNOCENT.--Et si quelqu'un tait entr au parloir? + +LES LVES.--Bah! personne n'y entre cette heure; et si mme quelqu'un +tait venu, nous nous serions fourrs sous la table, qui est couverte +d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus. + +INNOCENT.--Et si le professeur dit au matre qu'il vous a renvoys? + +LES LVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense +plus, et il ne voit pas souvent le matre. + +--Dis donc, Gargilier, s'cria un lve, est-ce que tu ne manges rien +avec ton pain? + +INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec. + +L'LVE.--Et pourquoi n'achtes-tu pas quelque chose? + +INNOCENT.--Quoi? + +L'LVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes, +etc. + +INNOCENT.--O? + +L'LVE.--Chez le portier, imbcile; il vend de tout. + +INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire. + +L'LVE.--As-tu de l'argent? Je t'achterai ce qu'il te faut, moi. + +INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt +sous. + +--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir. + +L'lve courut chez le portier: + +--Pre Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien frache? + +LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez. + +L'LVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et +deux tartes. Combien le tout? + +LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes; +les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total, +deux francs quinze centimes. + +L'lve ne prit pas la peine de vrifier le compte du portier; il ne +s'aperut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop. + +L'LVE.--Tenez, voici toujours un franc compte; mettez le reste sur +le mmoire de Gargilier. + +PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crdit l'inconnu. + +L'LVE.--C'est le nouvel lve arriv ce matin; son pre est +immensment riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de +danger que vous perdiez avec lui. + +LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de mme, Je ne serais pas fch +d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas pay; je fais du bruit. + +L'LVE.--Vous serez pay demain, c'est moi qui vous le dis. + +LE PORTIER.--Avec a que vous tes de bonne paye, vous qui n'avez jamais +un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous. + +L'LVE.--Qu'est-ce que a vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez +jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi. + +LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voil que vous avez +mang la moiti des provisions de votre protg. Comment l'appelez-vous, +ce brave garon? + +L'LVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bte comme il n'y en a +pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse. + +LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de +mme ne mangez pas tout. + +L'LVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moiti; le reste est pour +lui. + +L'lve partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent +cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte. + +L'LVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te rgaler; j'en ai pris beaucoup, tu +en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze, +que j'ai pays pour toi. + +INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose! + +L'LVE.--Tu appelles a peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets... + +INNOCENT.--Pas dj si beaux, et secs comme des pendus. + +L'LVE.--Une pomme magnifique... + +INNOCENT.--Petite et ride, tu appelles cela magnifique! + +L'LVE.--Dix noix, une tarte excellente! + +Innocent gota la tarte et dit, en faisant la grimace: + +--La cuisinire de maman en faisait de meilleures; a sent le rance et +la poussire! + +L'LVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achte toi-mme et choisis +ton ide; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi +mes vingt-trois sous. + +INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en tude; j'ai mis +mon argent dans mon pupitre. + +L'lve, satisfait de son premier succs, n'insista pas. Innocent gota + tout et y gota tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le +lendemain. En rentrant l'tude, il donna l'lve infidle une pice +de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie. + +--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai la premire occasion. + +-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pice de cinq francs: + +--Tenez pre Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs. + +Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous +donnera de temps en temps une ou deux pices de cinq francs. De cette +faon, vous tes pay d'avance, et vous tes bien sr de n'y rien +perdre. + +Le portier enchant de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire +des gains considrables, remercia l'lve qui lui valait cette bonne +pratique et tmoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de +chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie. + + + +XI + +LA POUSSE + +Innocent croyait tre rentr en grce auprs de ses camarades; les +dernires rcrations s'taient bien passes; le matre d'tude, qui les +surveillait de prs, ne trouva rien redire la conduite des lves +envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulire, et +qui cherchait toutes les occasions de lui tre agrable. Les lves +s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre +eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois +jours s'taient passs depuis rentre d'Innocent en pension; il +paraissait s'habituer ses camarades, et eux, de leur ct, ne +semblaient avoir conserv aucun souvenir des orages du premier jour. +Mais ce calme tait, un calme trompeur; l'oubli du pass n'tait +qu'apparent. Le grand lve ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspr +par l'approche du dimanche, qui tait son jour de pnitence. Il avait +vainement cherch un moment d'absence ou d'inattention du matre +d'tude; toujours il le voyait son poste et attentif leurs +mouvements. Un vendredi enfin le matre d'tude fut demand par le +chef du pensionnat pour la vrification des bons et mauvais points des +lves; le grand lve s'aperut de l'absence, il fit un signal convenu +avec les lves de la classe suprieure qui taient dans le complot; un +hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur +le malheureux Innocent, l'entrana dans une encoignure, et l commena +ce que les collgiens appellent la presse ou une pousse. Tous se +jetrent sur Innocent pour le presser, l'craser contre le mur; les plus +rapprochs l'crasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient la +pousse. Le malheureux Innocent, effray, perdu, voulut crier, mais +ses cris furent touffs par les cris de joie et de triomphe de ses +bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la +respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa +voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait +grce, et les mchants lves poussaient, poussaient toujours, ne +croyant pas le mal aussi grand et riant des gmissements de leur +victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se +fit entendre. C'tait la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord +spectatrice indiffrente de la pousse, commena s'indigner et +s'mouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait Innocent. +Paul, Louis et Jacques se concertrent en un infant pour dlivrer leur +camarade; il ameutrent la classe, se mirent sa tte, et, poussant +un hourra formidable, s'lancrent comme des lions, sur le groupe des +pousseurs; ils les tirrent par leurs habits, par les jambes, par les +cheveux, par les oreilles, les forcrent lcher prise, arrivrent +ainsi jusqu' Innocent, qu'ils trouvrent haletant, sans parole, presque +sans regard. Pendant que Paul, aid de quelques camarades, emportait +Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat +contre les grands lves, qu'ils rossrent et culbutrent malgr leur +force. Au plus fort de la bataille, mais au moment o la dfaite des +grands tait constate par une fuite gnrale, le matre d'tude et le +matre de pension parurent, attirs par les cris tranges qu'ils avaient +entendus. Innocent tait couch par terre; Paul aid par trois de ses +camarades, lui avait dnou sa cravate, dboutonn son gilet; ils lui +mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient la +pompe; les yeux d'Innocent taient ferms, ses dents taient serres, +ses mains raidies convulsivement; son front tait ple et crisp. + +La cour de rcration tait un vaste champ de bataille; de tous cts on +se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui taient en bien +plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en +lanant des ruades leurs poursuivants. + +--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'cria le +matre alarm. Herv, tchez de tablir l'ordre, pendant que je tcherai +de mon ct, de savoir ce qui est arriv. + +Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda Paul ce +qu'il y avait et pourquoi Innocent tait dans ce dplorable tat. + +Monsieur, rpondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais +je ne dnonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais +coupable si je vous cachais la vrit. Par suite de la dnonciation de +Gargilier contre Lon Granier, celui-ci a jur avec Georges Crpu et +Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garon, qui ne connaissait pas +les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en +disant la vrit. Ils ont attendu un moment o l'absence de M. Herv +donnait le champ libre leur vengeance, ils ont press Gargilier, et +d'une manire inusite, car jamais nous ne prolongeons cette punition au +del d'une plaisanterie plus alarmante que pnible. Malgr sa terreur, +ses cris et ses supplications, ils l'ont press jusqu' ce qu'il ft +hors d'tat de se dfendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes +prcipits pour le dlivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un +danger sreux; mais nous n'y avons russi qu'aprs bataille; il y a eu +du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dgager, il tait prs de +perdre connaissance. Nous l'avons apport ici pendant que les autres +continuaient mettre la grande classe en droute, et nous ne sayons que +faire pour lui rendre le sentiment. + +--Vite un mdecin! s'cria le matre, s'adressant un garon de classe. +Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main + Paul, Louis et Jacques. Quant ces mchants garnements, ils +recevront leur punition. + +Le matre d'tude tait parvenu rtablir l'ordre; la grande classe, +honteuse et alarme, l'oeil morne et la tte baisse, s'tait range +d'un ct de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante, +s'tait place en face, la tte haute, les yeux brillants. + +--Messieurs, dit le matre s'adressant la classe moyenne, vous vous +tes comports bravement, avec humanit et gnrosit; vous avez, comme +preuve de ma satisfaction, une leve gnrale de mauvais points. + +Cette annonce fut reue avec enthousiasme par des cris de: + +--Vive Monsieur le chef de la pension! + +Se tournant ensuite vers la grande classe: + +--Messieurs, leur dit-il, vous vous tes conduits comme des barbares et +des lches! (Un frmissement de colre se fait sentir dans l'auditoire.) +Oui, Messieurs, comme des lches, rpta le matre avec force. Vous vous +tes mis douze contre un; vous avez us lchement et cruellement d'un +moyen barbare en lui-mme, et que des garons de coeur et d'honneur +devraient repousser avec indignation. Vous vous tes sauvs devant une +classe infrieure qui vous a battue et chass: elle, forte du sentiment +gnreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment +de votre propre dgradation. Messieurs Granier, Crpu et Dandin, vous +tes chasss de ma maison; vous resterez consigns dans les cachots +jusqu' ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de +rclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le matre; +je ne fais jamais grce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous, +Messieurs de la grande classe, vous tes tous en retenue; jusqu' nouvel +ordre; rentrez en tude, votre rcration est finies. + +La grande classe dfila en silence et se rendit l'tude; l'absence du +matre leur permit de raisonner de l'vnement dont les rendait victimes +leur'mchancet. Ils se disputrent, se reprochrent les uns aux autres +de s'tre entrans, se dsolrent de la retenue qui pouvait les priver +de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait +un dner d'amis et de cousins; un troisime avait une soire de tours +merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une +loterie o tous les numros taient gagnants, et de fort beaux lots. +D'autres frmissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincrement et +s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces +derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui tait rest silencieux, la +tte cache dans ses main frappa tout coup du poing sur la table et +s'cria: + +--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous +mritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois +mchants garons qui vont tre chasss (et j'en suis trs content), nous +n'avons que des retenues, des pensums, des rprimandes; je ne sais si +cela vous arrange, vous, mais moi, je dclare, que tout cela m'ennuie et +que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'tais, un bon lve, +un brave garon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dnoncs. Il a eu +raison; c'est... + +--C'est un pestard et un lche! je ne le regarderai de ma vie! s'cria +un lve furieux. + +--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnte garon. Les lches, +c'est nous, comme a dit le matre. + +--Ah a! vas-tu fouiner, capon? + +--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et +je pense ce que je dis. + +--Imbcile! dit l'lve en levant les paules. + +Hector ne rpondit pas; il prit du papier et se mit crire. Les +autres, aprs quelques instants de discussions, de gmissements et de +regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnrent d'tre mieux, faits +que d'habitude; les leons apprises et bien sues; le silence fut gard +plus exactement que jamais. Le matre d'tude n'eut pas un mauvais point + marquer. + +Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en +tude, le garon de classe courait toutes jambes chercher le mdecin, +qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant +quelques haltes, soit au caf, soit au cabaret, quand il rencontrait un +ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce +temps. Innocent se remettait petit petit de sa frayeur et de son +vanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air pleins +poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effar, voulut +marcher, et serait retomb si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu; +il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir +articuler une parole. + +Le matre et le matre d'tude Herv firent approcher un banc, sur +lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorges d'eau +frache et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes, +le front et le visage. Il revint compltement lui, et, quand il put +parler, il remercia vivement les lves qui lui donnaient des soins, et +fondit en larmes. + +--C'est bon cela, dit le matre, c'est une dtente. Laissez-le pleurer +c'est trs bon. + +Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement, +et, se tournant vers le matre, il le remercia de ses bonts; il en fit +autant au matre d'tude; puis il demanda aux lves ce qui tait arriv +depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauv et o taient +ses ennemis. + +Paul lui expliqua ce qui s'tait pass; le matre complta le rcit et +fit un grand loge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de +continuer le protger. + +--Tu peux tre tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de +pension renvoie les trois mchants qui montaient toujours les mauvais +coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on +voulait te tourmenter, nous sommes l. C'est que nous avons gagn l une +fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands! + +--Nous sommes les zouaves du collge! s'cria Louis. + +--C'est a! 3 zouaves! rpondit Jacques. + +--Mon pauvre garon, tu devrais aller l'infirmerie prendre un bain de +pieds et te coucher, dit le matre d'tude. + +--Oui Monsieur, rpondit Innocent en se levant. + +Ses amis demandrent la permission de le conduire jusqu' l'infirmerie +et de le recommander l'infirmire. Le matre y consentit, et Innocent +et son escorte firent une entre, triomphale et bruyante l'infirmerie. +Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-l; ils racontrent + l'infirmire ce qui tait arriv Innocent; le rcit trana, fut +recommenc dix fois; enfin, la classe moyenne fut oblige de se rendre +l'tude, et Innocent resta seul. Il tait dans son lit, seul, bien seul: +personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmire +allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas +Innocent Il acheva tristement la journe, dormit mal, se leva le +lendemain aprs la visite du mdecin, qui dclara qu'il avait eu plus de +peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vsicatoire, ni +dite, ni purgation. On lui apporta manger; il mourait de faim, et +il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais +l'infirmire fut inflexible. Innocent passa encore une triste journe +sans aucune occupation. Quelques lves de la moyenne vinrent le voir +pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques +lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux +croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec dlices; +l'infirmire ne s'en aperut qu' la dernire bouche: il n'y avait plus +rien, confisquer; elle gronda, menaa de se plaindre. Innocent se +fcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction relle +de la journe. Le second jour, qui tait dimanche, il allait si bien +qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le +chercher. Mais, hlas! personne ne vint! Les lves taient tous partis, +except la grande classe, condamne la retenue, et Innocent restait +l: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pens lui. + + + +XII + +LE PARLOIR + +Aprs dner. Innocent s'tait retir tristement dans un coin de la cour, +lorsqu'il entendit appeler: + +Monsieur Gargilier, au parloir! + +Ses yeux brillrent, et il s'lana vers la porte qui menait au parloir. +En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de +Cozrgbrlewski. + +--Simplicie, Prudence, s'cria-t-il avec un accent de joie qui les +surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz. +Comment allez-vous vous? Comment va ma tante? + +SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te +prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir? + +INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste +d'tre seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intresse +vous! + +SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous tes prs de cent ici. + +INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant +on est comme si on tait seul. + +COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous +pas aimer tre sans soeur et sans bonne femme? + +INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul. + +SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir Paris et +en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va? + +INNOCENT.--Tu as ma tante, toi. + +SIMPLICIE.--Oui, c'est agrable, ma tante! Elle me donne des soufflets, +elle me gronde. Je la dteste. + +INNOCENT.--Tu as Prudence. + +SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma +socit. + +INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime, + +SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute. + +INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure. + +SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner Gargilier, comme je +serais contente! + +INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu? + +SIMPLICE.--A rien; je m'ennuie. + +INNOCENT.--Et toi. Prudence? + +PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas. +Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide la +cuisine, je promne Mam'selle. + +INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie. + +SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien? + +INNOCENT.--Rien. + +SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait +beaucoup en pension. + +INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce +que j'ai t malade. + +PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent. + +INNOCENT.--Ils m'ont press, j'ai manqu touffer je suis tomb sans +connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont dlivr. + +PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui? + +Innocent, enchant d'exciter la compassion, raconta longuement la +pousse dont il avait t victime et le renvoi des trois lves qui +avaient excit les autres et qui avaient dirig la presse. Simplicie +admirait plus le courage des dfenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait +son frre. Quand il eut fini son rcit. Prudence pleurait chaudes +larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air froce, serrait les +poings et rptait: + +--Si moi l, moi aurais tu tous, comme Ostrolenka. Brigands, +sclrats, btes brutes! + +Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: Voil ce que +c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu tre en pension!... et voil +ce que tu as gagn ton pensionnat. + +INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces +garons taient si mchants! + +PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces +mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pices. + +INNOCENT.--Le matre a chass les trois plus mchants; les autres +n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me dfendront contre les +grands. + +COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela. + +INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe. + +COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lches! lches! + +Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux lves de la grande +classe entrrent au parloir. Coz s'lana vers eux: + +--Vous, quelle classe? petit ou grand? + +--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards. + +--Ah! vous grande! vous lches! vous presser M. Nocent? Voil pour +grands, voil pour lches, voil pour presser. + +Et chaque voil fut accompagn d'un moulinet de bras et de jambes qui +terrassa les lves avant qu'ils eussent pu se reconnatre. Prudence +applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait bahi; Coz, les poings +menaants, regardait avec un sourire satisfait les deux lves tendus +ses pieds, se relevant lentement et avec effroi. + +Quand ils furent debout, ils jetrent Coz un regard menaant et +quittrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait +grands pas en long et en large dans le parloir. + +INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont tre furieux contre moi. + +COZRGBRLEWSKI.--Eux lches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits +faire peur aux grands. + +--Certainement que vous avez trs mal fait. Monsieur Coz, reprit +Simplicie avec aigreur, ces jeunes lves ont l'air trs bon et vous +avez t trs grossier pour eux. + +COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir +lches, grands comme petits. + +SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui +dimanche. + +COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups, +c'est mieux. + +--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les. +paules. + +--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit +Prudence aprs une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous +dnerez, et le soir Coz vous ramnera. + +INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchant; mais il faut une +permission. + +PRUDENCE.--Et comment faire? + +INNOCENT.--Je vais aller, la demander au matre. Attendez-moi, je vais +revenir. + +Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond +dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie rptrent ce cri, Innocent +tait noir comme un ngre; sa tte, son visage, ses habits, ses mains +taient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continurent tous +quatre crier pendant que la porte, reste ouverte, laissait voir des +ttes d'lves qui apparaissaient et se retiraient aussitt; les clats +de rire de la cour rpondaient aux cris de dtresse du parloir. +Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit +prcipitamment pour aller chercher les matres. Ils ne tardrent pas +accourir et tmoignrent leur colre en voyant cette nouvelle mchancet +des lves. Les deux grands que Coz avait si bien rosss avaient pris +conseil de leurs camarades et avaient dcid que Coz ou Innocent +recevrait le grand baptme; ils taient alls accrocher un pot de +cirage une ficelle au-dessus de la porte, de faon que la porte, en +s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui +sortirait la premire. Ils taient bien srs que ce serait Innocent +ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se +vengeraient ainsi de la vole de coups que Coz leur avait donne. + +Les matres emmenrent Innocent dans la cuisine, o on le savonna +l'eau chaude des pieds la tte. Prudence avait voulu le suivre et +donner ses soins son jeune, matre. Simplicie et Coz taient rests +au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excit la +colre des lves en les injuriant et en les battant sans aucun motif. +Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les +accusations malveillantes de Simplicie. + +Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptme au +cirage, et vtu de sa plus belle redingote tranante, de son plus large +pantalon la mamelouk,, de sa plus longue cravate cornes menaantes, +et de ses bottes vernies grands talons. Prudence tait fire de la +toilette de son jeune matre; Innocent tait si content de sortir avec +ses plus beaux vtements, qu'il ne songeait plus sa teinture si +rcente. Le matre, qui pensait l'honneur de sa maison, restait sombre +et mcontent; il dit Prudence et Simplicie de ne pas s'alarmer +du tour qu'on avait jou Innocent, qu'il punirait svrement les +coupables afin que chose pareille ne recomment pas. Simplicie balbutia +quelques paroles de remerciement, Prudence fit rvrence sur rvrence, +Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent. + +Le matre entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et +demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule rponse +de la classe, + +--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le matre, +toute la classe est consigne jusqu' ce qu'ils se soient dclars; pas +de rcrations, pas de promenades. Le matre se retira: Les lves se +regardrent avec, anxit, et tous entourrent Grgoire et Honor, les +deux meneurs. + +--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest +joliment aimable ce que vous faites l! Nous allons tous tre enferms +parce qu'il vous plat de vous faire rosser et de vous venger sur ce +grand dadais de Gargilier. Ce garon est un porte-malheur. Il nous a +donn plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions +eu dans toute l'anne. + +GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu +noirci! Il n'a pas eu ce qu'il mritait je dteste ce Gargilier. + +LES LVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui +nous a fait consigner. + +GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honor et moi nous +avons parl du grand baptme. + +UN LVE.--Oui, mais nous n'avons pas attach le pot de cirage. + +UN AUTRE LVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas +se mettre en guerre avec vous. + +LES LVES.--Vous allez vous dclarer, et ds ce soir, avant la +rcration; sinon, vous aurez les petites et les grandes misres, +soyez-en srs. + +Grgoire, et Honor s'loignrent pour se consulter, pendant que +les lves continurent s'agiter et dlibrer sur les vexations +auxquelles seraient soumis les coupables. On dcida que leurs pupitres +seraient bouleverss, leurs copies dchires, leurs livres tachs +d'encre, leurs lits inonds, leurs chaussures enleves, leurs brosses +cheveux brles, leurs provisions de bouche saupoudres de terre et de +cendre, leurs cheveux tirs, leurs oreilles, allonges, leurs habits +dchiquets, et quelques autres inventions aussi mchantes. Quand on +rentra dans les salles d'tude, Grgoire et Honor, qui avaient appris +par leurs camarades la dcision prise contre eux, jugrent prudent de +se dclarer, et ils prirent le matre d'tude d'aller dire au chef de +pension qu'ils taient les seuls coupables du tour jou Innocent. +Le matre d'tude les engagea y aller, eux-mmes et leur donna une +permission de sortie de classe. + +--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'tude? leur +demanda rudement le matre en les voyant entrer. + +Les deux lves prsentrent leur permission et balbutirent une phrase +pour expliquer que c'taient eux qui avaient accroch le pot de cirage +la porte du parloir. + +--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vrit; votre +punition en sera plus lgre. Au lieu de vous renvoyer de ma maison, +comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre +aveu, je me borne vous mettre en demi-retenue de rcration pendant +trois jours, et vous priver de la promenade au bois de Vincennes, +jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez M. Herv ce papier qui +lve la retenue de la classe. + +Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce +jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pnibles et +moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des +sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent souffrir, et +que nous aurons encore occasion de signaler. + + + +XIII + +LA SORTIE + +Innocent partit enchant de se retrouver avec les siens. Il n'attendit +pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre quatre l'escalier de +sa tante Et se prcipiter dans le salon, o elle jouait sur son violon +une symphonie de Beethoven, accompagne par la flte de Boginski. + +--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'cria Innocent en se +jetant son cou, sans gard pour la symphonie, le violon et l'archet. + +MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon +violon; tu as manqu briser mon meilleur archet, et tu nous as +interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la +bmol. + +INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'tais si content de vous voir! + +MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me +connais peine. + +INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai +regrette plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension. + +MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garon, +mais que tu dtestes la pension. Te voil donc sorti? + +INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journe avec vous. + +MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empcher ma +musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie +et reviens pour dner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante +pianissimo, con amore, maestoso_! + +A peine eut-elle tir quelques sons du violon, qu'une nouvelle +interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha +sans voir sur la queue du chat, demi-couch sur le ventre du chien. La +douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les +griffes de ses quatre pattes s'enfoncrent dans la peau du chien, qui, +bondissant son tour, s'lana sur le chat, puis sur Innocent: le chat +le ret coups de griffes, Innocent coup de pied. La tante s'lana +sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle +lana l'amour des chats l'autre bout de la chambre et d'un coup de +poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le +chat se blottit sous un canap, le chien se rfugia derrire un rideau, +et Mme Bonbeck revint prs de Boginski, son archet cass la main, +jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tchant de le +remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en rserve, et pestant +contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski +ne disait rien, mais cherchait la calmer en l'approuvant du geste, +du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon tat +l'archet cass. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaait, Innocent +et Simplicie demandrent Prudence de sortir pied pour se promener et +pour viter la tante jusqu'au dner. Prudence, toujours aux ordres de +ses jeunes matres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois +accompagns du fidle Coz. + +Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz, +qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur +dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchante de se donner une +si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les +enfants. + +Ils marchrent longtemps et toujours droit en avant. Ils taient arrivs +sans le savoir aux Champs-Elyses; c'tait pour eux un spectacle +magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux +divers, les Guignols et autres thtres leur causaient une admiration +telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la +foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de +vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrtaient, regardaient! Ils +s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle +et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur +demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se +retournrent pour en demander Prudence. Point de Prudence, ils taient +seuls. + +--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent. + +--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si +vous n'avez pas de quoi les payer? + +--Nous croyions que ma bonne tait avec nous. + +--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promne avec sa bonne! +Tout cela est bel et bon, mon brave garon, mais il me faut mes six +sous, et je saurai bien vous les faire dgorger. + +Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule +les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour +les enfants. La femme les tarabustait, les menaait de les faire arrter +comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent +par pleurera et appeler leur secours Coz et leur bonne. + +--a n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne +femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de +quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles! + +--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils +n'ont pas d'argent, ils ont des vtements; ceux du garon sont assez +grands pour en vtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour +mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote. +Voyons, mon garon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien +tranquille pendant que je vais tailler ma calotte. + +--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se +sauvant de chaise en chaise. + +--Au secours! rptait Simplicie courant aprs son frre. + +--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte. + +--Ils veulent me voler six sous! cria la femme. + +--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent. + +--Rendez cette femme les six sous que vous lui avez vols, mauvais +garnements, dit le sergent de ville. + +--Nous n'avons pas vol; nous n'avons pas d'argent pour payer ses +chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue. + +Aprs quelques informations prises de droite et de gauche, le servent +de ville dclara la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa +protection. + +--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants +ont sans doute leurs parents Paris; en sachant leur adresse, vous +rentrerez toujours dans vos six sous. O demeurez-vous, mon garon? + +--Je loge la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma +tante, Mme Bonbeck. + +Le sergent de ville sourit; la foule clata de rire nom significatif, + +--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs la bonne femme. + +--O demeure votre tante? demanda le sergent de ville. + +--Rue Godot, rpondit Innocent + +--Quel numro? + +--Je ne sais pas, j'ai oubli. + +--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le +sergent de ville. + +--Mous reconnatrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un +fiacre qui nous y mnera. + +--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmnera, mais +ne vous mnera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent. + +--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'cria Innocent clatant en +sanglots. + +Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de +vrit, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fcheux, +et qu'il les mnerait lui-mme rue Godot. + +--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai +pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les +jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui rponds des six +sous qu'on vous doit. + +Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener +Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut +spare violemment, et une femme perdue, suivie par un homme mine +trange, s'lana dans le cercle au milieu duquel se tenaient le +sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de +chaises, fit trbucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras. + +--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes matres, faut-il que j'aie eu +ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous tiez +accuss de vol par une mchante crature qui... + +--Qu'est-ce dire, mchante crature? interrompit la loueuse avec +colre. Crature vous-mme, et mauvaise crature, encore!... + +--J'ai retrouv mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du +tout, rpondit Prudence avec majest. + +--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse +d'enfants, coureuse, de promenades! + +--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modration, dit le +sergent. + +--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes matres! pardonnez-moi ma +distraction; Je ne sais o j'avais la tte d'avoir pu vous perdre de vue +une seule minute! Je n'ai pas cess de courir et de vous appeler depuis +que je vous ai perdus. + +Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus +la loueuse de chaises, ni ses injures; elle questionnait les enfants, +coutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule +s'attendrissait et laissa clater un murmure de dsapprobation quand la +loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda imprieusement +ses six sous. + +--Quels six sous? que voulez-vous encore? + +--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon. + +Le sergent de ville expliqua Prudence la rclamation de la loueuse. +Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre + la femme, en lui disant avec svrit: + +--Les voil, ces six sous pour lesquels vous avez insult mes pauvres +jeunes matres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le +prdis. + +La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha +sans rpondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une +main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour +retourner la maison, non sans avoir remerci encore le sergent de +ville de la protection qu'il avait accorde ses jeunes matres. Le +Polonais tait honteux d'avoir si mal rempli son rle. + +--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire tante +et camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oubli regarder +enfants, avoir regard chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait. +Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie +rien dire du pauvre Coz. + +PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes +matres non plus, c'est ma faute plus que la vtre, moi la bonne, moi +qui les ai levs, C'est moi qui suis coupable. + +INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus +coupables que toi; nous marchions, nous nous arrtions sans penser toi +et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas +ma tante; elle serait probablement, en colre. + +SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation. + +COZRGBRLEWSKI.--Et moi chass; et n'avoir plus chambre ni dner; garder +seulement trente sous, donns par le gouvernement; c'est pas assez pour +tout acheter, tout payer. + +PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade +ne sauront pas un mot de l'affaire. Dpchons-nous pour ne pas tre en +retard. Mme Bonbeck n'aime pas attendre. + + + +XIV + +POLONAIS RECONNAISSANTS + +Ils se dpchrent si bien qu'ils arrivrent la maison juste temps +pour dner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz +et Prudence, qui avaient longtemps couru la recherche des enfants, +taient rouges et suants; il allrent chacun chez soi pour changer de +linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela +et il accourut dans la salle manger; o Mme Bonbeck se mettait table +avec Boginski et les enfants. + +MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous +avez! Plus rouge que vos cheveux! O avez-vous t pour vous mettre en +cet tat? + +COZ.--Moi pas rouge, Mme Bonbeck; moi pas tat, moi comme toujours. + +MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous +tes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir +pourquoi vous tes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir +pourquoi vous tes rouge. + +COZ.--Moi peux pas savoir, Mme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie, +qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises. + +SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce +qu'il a chaud probablement. + +MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud? + +SIMPLICIT.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait +chaud. + +MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus? + +SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la mme rponse: Je ne sais pas, +ma tante. Innocent, mon garon, tu n'es pas dissimul, toi; et tu vas +me dire pourquoi Coz est si rouge. + +INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a +tellement serr sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue. + +MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbcile, veux-tu lcher +ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille! + +Coz ne rpondit pas, il tait stupfait de l'invention d'Innocent et il +n'prouvait, nullement le besoin de dnouer sa cravate. + +--Entt! coquet! s'cria Mme Bonbeck en se levant de table et se +dirigeant vers Coz, attends, mon garon, je vais te faire respirer +librement. + +Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dgager, tira +en arrire; la cravate se dnoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck; +on vit alors, la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de +chemise et qu'au bas de la cravate tait attach un morceau de papier +formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperut la premire du dnment +du malheureux Polonais. + +--Pauvre garon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous +manquiez de linge? Et vous, Boginski, tes-vous aussi pauvre que Coz? + +Boginski ne rpondit pas, rougit et baissa la tte. Mme Bonbeck examina +sa cravate et vit qu'elle avait galement un morceau de papier comme +celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la +mangea en silence. Le reste du dner fut srieux. Mme Bonbeck servit +les Polonais plus abondamment que de coutume. Aprs dner, elle appela +Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la +main quelques pices d'argent, rentra dans le salon, donna Coz de la +musique graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne +s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusrent examiner les outils +graver et la manire dont Coz s'en servait, et fut assez agite pendant +une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernire revint +portant un gros paquet, qu'elle remit Mme Bonbeck. Le paquet fut +ouvert, examin. + +MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voil pour vous +apprendre venir dner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en +leur jetant la tte deux paquets dont ils eurent quelque peine se +dptrer. + +Ils ramassrent les effets pars sur le parquet, virent avec bonheur que +chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois +de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisrent +plusieurs reprises, avec affection et respect. + +--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec motion; et une +autre fois, quand vous manquerez du ncessaire, venez me le dire. Je ne +laisserai pas dans le besoin des cratures humaines chasses de leur +pays par un abominable Nron. + +Boginski et Coz essuyrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de +mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgr eux; Mme +Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette: + +--Allons, allons, s'cria-t-elle avec gaiet, nous voici mme de +trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je +veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens +heureux. + +--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie mi-voix. + +--Ni la mienne, ajouta Innocent de mme en soupirant. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez l-bas, vous autres? +Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde +soit heureux. + +INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je +ne suis pas heureux parce que je vis loign de vous dans cette horrible +pension o je m'ennuie mourir. + +MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garon? tu as voulu +faire ta tte, et voil. C'est bien tout de mme, ce que tu dis l. +Nous arrangerons cela; j'crirai mon frre Gargilier; nous te tirerons +de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la +moue? + +SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante. + +MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus +impatientante. Je ne sais pas, ma tante. Pourquoi ne dis-tu pas comme +ton frre? A la bonne heure, celui-l. Il parle et parle trs bien. +Tiens, j'ai une furieuse dmangeaison de te donner une paire de claques. +Va-t'en. Vrai je ne rponds pas de moi; la main me dmange. + +Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se +soustraire aux envies fcheuses de sa tante et courut se jeter sur une +chaise dans sa chambre; elle rflchit tristement la vie qu'elle +menait Paris: pas un plaisir, pas mme de repos, et beaucoup de +contrarits, de peines et d'ennuis. Elle commena reconnatre le vide +que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur +tendresse; leur dvouement lui apparut sous son vrai jour; elle se +trouva ingrate et mchante; elle sentit combien elle les avait blesss, +chagrins; elle pensa avec effroi au temps considrable qui lui restait +encore vivre loin d'eux et prs d'une tante qu'elle redoutait; Aprs +quelques hsitations elle se dcida crire sa mre et la prier de +la laisser revenir Gargilier. + +Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le +garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut charg de le ramener au collge, +o il fut reu par l'annonce d'une retenue de rcration pour n'tre pas +rentr la veille. Il eut beau rclamera le matre d'tude lui rpondait +toujours: C'est le rglement! je n'y puis rien changer. Il se soumit +en pleurant et, de mme que Simplicie, rflchit avec douleur aux +douceurs de la vie de famille dont il s'tait priv, et aux ennuis +pnibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il +rflchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure +matinale du lever, la nourriture mauvaise et insuffisante, la +tyrannie des lves, la longueur des leons, aux punitions infliges +pour la moindre ngligence, et il se repentit amrement d'avoir forc +son pre l'envoyer dans cette maison d'ducation. + + + +XV + +LA POLICE CORRECTIONNELLE + +Quelques jours aprs la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table +avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle +chemise carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effare, +prsentant d'une main tremblante un papier sa matresse. Mme Bonbeck +prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa +chapper un juron et, se tournant vers les Polonais: + +--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous trane +en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme +Courtemiche et son chien. + +--Ha! ha! ha! rpondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce +n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien, +mchante bte. Coz et moi avoir jet chien par la fentre, puis Mme +Courtemiche avec chien; voil tout. + +MADAME BONBECK.--Comment, voil tout? Mais c'est norme! Avec une femme +furieuse qui veut plaider, vous serez condamns l'amende, la prison. + +BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent; +prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre +Polonais habitus mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer +des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec +attendrissement les mains rides de sa bienfaitrice; qui clata en +sanglots. + +MADAME BONBECK.-Mon pauvre garon! hi! hi! hi! je suis dsole! hi! +hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous +interrogera. Le papier dit que c'est une heure, hi! hi! hi! J'irai +avec vous, mon ami, je vous protgerai; et le pauvre Coz aussi; car il +est galement appel devant le juge d'instruction. + +A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra perdue. + +--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame! +faut-il que J'aie vcu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes +matres! ils ne peuvent pas aller l-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est +impossible! Mes pauvres jeunes matres! + +MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arriv? Parle donc, parle donc, +folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu? +Vas-tu rpondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse +d'importance. + +PRUDENCE.--Voil, Madame! Lisez! Mes jeunes matres et moi, appels +devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir +battu et jet sur la route Mme Courtemiche et Chri-Mignon. + +MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons +tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous +autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en +dirai, ainsi qu' sa Courtemiche. Et j'emmnerai l'amour des chiens; il +dbrouillera l'affaire, avec ce Chri-Mignon, qui me fait l'effet d'tre +un vaurien, un animal fort mal lev. + +PRUDENCE.--Pour a oui. Madame! Mal lev tout fait! Grognon, +querelleur, mchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'oppos de l'Amour. + +MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour? + +PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table. + +MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle +l'amour des chiens; ce n'est pas son nom. + +PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais.., + +MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Prparons-nous pour le tribunal +de demain. Raconte-moi bien en dtail ce qui est arriv. + +PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arriv que ce maudit +chien a mang tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre +mille. + +MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si +tu tais chien, tu en ferais autant. + +PRUDENCE, pique.--a se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais +pas l'honneur d'tre chien, et chien grognon, querelleur, mchant, +voleur, je ne puis dire Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu +cette chance-l. + +MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fcher. Prude; tu +pourrais tre pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal? + +PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme a, j'ajouterai +qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il tait grognon, +hargneux. + +MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est +que sa matresse ne l'avait pas lav; s'il montrait les dents, c'est +qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il tait grognon, +c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a +son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser. + +PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses toutes les sottises de +cet animal, je n'ai plus rien dire. + +MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arriv; +Prude parle comme une crcelle, sans rien dire, + +BOGINSKI.--Voil, Mme Bonbeck. Chien mauvais; matresse mchante, +colre; donne claques terribles M. Innocent. Mme Prude crier. Moi +punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier; +vouloir battre tous, crever oeil tous. Diligence arrter; camarade et +moi, prendre Courtemiche pousser la porte; Courtemiche grosse, pas +passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche +tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence +repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes Courtemiche. Voil. + +MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une +voiture et sa route jusqu' Paris. + +BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent. + +MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche, +il faut faire de l'argent. + +BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment? + +MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis, +je ne vous laisserai pas pourrir en prison. + +Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restrent fort +tranquilles; Prudence continua se dsoler, s'inquiter pour ses +jeunes matres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitrent +d'une sonate qu'elle s'acharnait corcher en mesures ou hors de +mesures, pour s'chapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie +resta dans sa chambre s'ennuyant, billant, pleurnichant et... +regrettant Gargilier. + +Le lendemain Mme Bonbeck, escorte des Polonais, de Prudence et de +Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais o se tenait +la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait +d'autres causes. + +Enfin on les introduisit dans la salle; leur entre causa quelque +surprise, vu l'tranget des figures. Mme Courtemiche et Chri-Mignon +occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur +le banc des prvenus. + +Le prsident du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se +font entendre. C'est Chri-Mignon qui rcuse le tmoin Folo. + +L'HUISSIER.--Silence, Messieurs! + +Chri-Mignon aboie avec fureur. + +LE PRSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant. + +Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche apaiser Chri-Mignon. + +LE PRSIDENT.--Mme Courtemiche et le nomm Chri-Mignon par l'organe de +sa matresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nomms +Prudence Crpinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais +faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous +reprocher aux prvenus. + +MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruaut, mchancet, +injustice, assassinat. + +LE PRSIDENT.--Prcisez votre accusation. + +MADAME COURTEMICHE.--Mon prsident, je prcise en les accusant de tout +ce qu'on, peut reprocher des tres face humaine, mais qui sont plus +brutes que les brutes. + +LE PRSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus +clairement. + +MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon +prsident. Ce sont des gens prir sur l'chafaud. + +LE PRSIDENT.--Si vous continuez ne vouloir rien dire de positif, on +va passer une autre cause et renvoyer les prvenus de la plainte. + +MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon prsident, renvoyez en prison, +Mazas, Vincennes, a m'est gal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai, +Chri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison? + +Chri-Mignon rpondit par un aboiement formidable auquel Folo rpliqua +par un grognement sourd. Chri-Mignon, s'lana des bras de sa +matresse, saute aux oreilles de Folo qui le reut avec un coup de dent. +Chri-Mignon, exaspr par cette dfense inattendue, se jeta de nouveau +sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde. + +Pille, Folo! lui cria Mme Bonbeck, irrite de l'acharnement du +caniche. + +Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que +Chri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui +donner le temps de se relever. + +Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient; +les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient +des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les +applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empchaient la voix +du prsident de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les +chiens et remirent Mme Courtemiche son favori, mordu et reint; Folo +alla recevoir les caresses de sa matresse et les flicitations de la +foule. + +LE PRSIDENT.--Cette scne est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la +dernire fois, expliquez-vous ou quittez l'audience. + +MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une +Cour qui laisse insulter, dvorer mon Chri-Mignon, mon ami, mon +enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des +sans-cervelle... + +LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous +engage vous taire. + +MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler, +moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que +c'est une honte, une humiliation pour le pays que je reprsente, d'tre +traite comme je le suis par un tas de gens... + +LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la +patience du tribunal. + +MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me +touchez pas... Je veux leur dire... Ae! Ae! Ne me tirez pas... Je veux +leur dire qu'ils sont un tas... Ae ae! au secours! l'assassin! Ne me +poussez pas! Ae!... + +Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient +appel main-forte et avaient russi faire sortir Mme Courtemiche et +son chien. Mme Bonbeck, reste triomphante s'approcha du prsident, la +grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poigne de +main: + +--Bien jug, prsident! Vous tes un brave homme, saperlotte! Folo s'est +sagement et bravement comport; l'autre est un lche, un chien, sans +coeur et sans ducation. Bonsoir, prsident; je voua salue. Messieurs, +et je vous prsente deux braves Polonais... + +BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes Ostrolenka, tuer +beaucoup. Moi prier prsident faire donner pension plus grande; Mme +Bonbeck bonne, trs bonne, mais pas riche; moi... + +--Emmenez ces gens, dit le prsident l'huissier; les prvenus sont +aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie +jamais eu juger. + +L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais +salurent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut rsister. L'huissier +essaya de lui prendre le bras. + +--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur mo, je vous +fais dvorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice, +c'est toujours la mme chose; nous la rendrions mieux nous deux. + +Avant que le prsident se ft dcid relever la phrase injurieuse +de Mme Bonbeck, celle-ci tait partie comme une flche... suivie des +Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernires effrayes et +troubles. + +--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirs d'affaire; bravo, +mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y +allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien +de rien du tout, montrer les dents mon beau et brave Folo, et sauter +dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal +digne de sa matresse. C'est rire, parole d'honneur! + +Ils rentrrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette +affaire, qui aurait pu tre fcheuse pour les Polonais si elle avait t +plaide par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck +rgala Folo d'un poulet maigre pour le rcompenser de sa belle conduite. +Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais +comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck tait si fire de Folo et de +quoi elle avait remerci, le prsident, pourquoi elle lui avait dit des +injures en se retirant, et par quelle action d'clat Folo avait mrit +un poulet. Les Polonais se couchrent satisfaits sans savoir de quoi, +et s'veillrent le lendemain en esprant, sans savoir pourquoi, une +augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour. + + + +XVI + +UNE SOIRE CHEZ DES AMIES + +Quelques jours aprs la scne de police correctionnelle, Mme Bonbeck +dit Simplicie de s'habiller pour aller passer la soire chez Mme de +Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut +appeler Prudence. + +--Vite, Prudence que je m'habille. + +PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre? + +SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas carreaux. + +PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle? + +SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pens la coiffure. Je n'en ai +pas. + +PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien +pommads, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte. + +SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire Coz d'aller +m'acheter une couronne de fleurs. + +PRUDENCE.--Oui, Mam'selle. + +Prudence courut chercher Coz, qui courut son tour faire l'emplette +demande par Simplicie. Un quart d'heure aprs il rentra tout essouffl, +apportant une magnifique couronne de pivoines rouges. + +SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces normes fleurs? C'est beaucoup trop gros, +trop grand. + +PRUDENCE.--Le marchand a dit Coz qu'on les portait comme a, que +c'tait la grande mode. + +SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma +tte. Prudence. + +PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte; +ce sera magnifique. + +Prudence, ne sachant pas employer les pingles cheveux, se mit +coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le dsir d'tre belle +tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle +regarda Simplicie avec admiration. + +--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait +voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tte +de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle. + +Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs +qui surmontait sa tte dj trop grosse et acheva de s'habiller. + +SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur. + +PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester +l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle. + +SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est +sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre +sous mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de +l'autre jour. + +La pauvre Prudence, un peu mortifie et chagrine mais toujours dvoue +ses matres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix +minutes, pare comme une chsse. Un grand bonnet breton, une croix la +Jeannette un chle en foulard de coton, pliss la bretonne, une robe +de laine raye rouge un tablier en laine noire, des souliers boucles, +des bas ctes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie +l'examina des pieds la tte, et fut contente, son amour-propre tait +satisfait. + +--C'est bien, dit-elle; dis Coz d'aller chercher une voiture. + +Peu d'instants aprs, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le +faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'leva entre +Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz + l'antichambre. Claire laissa chapper un: Ah! involontaire +l'apparition de cette toilette singulire. L'exclamation de Claire fit +retourner une douzaine de cousines et d'amies qui taient runies dans +le salon, et chacune rpta le Ah! de Claire; un sourire gnral +succda ce premier moment de surprise. Simplicie avana pour dire +bonjour ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une +rvrence chacune d'elles. A la cinquime, Sophie s'cria: + +--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en crmonie comme une +prsentation; Claire, mne la dire bonjour maman. + +Claire, touffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon ct. + +--Maman, dit-elle... + +--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner + +CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour. + +MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu! +quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu dguis si ridiculement +cette pauvre fille? + +CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver. + +MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette! +Quelle ide bizarre! Ma pauvre Simplicie, Paris il n'est pas d'usage +de se dguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore +loin. tez tout cela, et gardez les vtements que vous avez sous cette +robe de grand'mre qui ne vous va pas du tout. + +SIMPLICIE.--Mais, Madame... + +MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule. + +CLAIRE, _riant_.--Mais, maman... + +MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le +monde rit de votre dguisement. + +Simplicie rougit et parut agite; elle venait de comprendre le ridicule +de sa mise. + +MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? tes-vous +souffrante? + +Simplicie ne rpondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui +o taient les enfants; elle les trouva riant tous aux clats; le rire +gagna Claire, malgr ses efforts pour garder son srieux; Marguerite +et Sophie chuchotaient et riaient se tordre. Simplicie, honteuse, +dsole, restait debout, tte baisse, plus ridicule encore par le +contraste de ses pivoines normes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa +mine piteuse et ses yeux larmoyants. + +CLAIRE.--On s'est moqu de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et +vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ter ces fleurs horribles; vous +serez dj moins drle. + +MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret; +ce ne sera pas long. + +Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire +une pivoine. + +SIMPLICIE.--Ae vous m'arrachez les cheveux. + +SOPHIE.--J'ai peine tir; je n'ai touch qu'une pivoine, une belle, +par exemple. + +Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie. + +MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc ces pivoines? On ne peut pas les +dtacher des cheveux! + +--C'est cousu! s'cria Sophie. + +--Cousu! rptrent les enfants, en se poussant pour voir, + +SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux! + +Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputrent la +tte de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines. + +Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien +que, peu d'instants aprs la couronne de pivoines put tre enleve; mais +hlas! avec un accompagnement formidable de cheveux, + +Claire poussa un cri. Simplicie leva la tte et vit les pivoines avec +une frange de ses cheveux. + +SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux! + +Et, se levant avec prcipitation, elle courut une glace, o un +spectacle dplorable s'offrit ses regards; sa tte ressemblait une +tte de loup: ses cheveux, coups en brosse, se dressaient de tous +cts; partout des mches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait +immobile et consterne. Se retournant enfin avec colre: + +--Vous tes des mchantes, Mesdemoiselles; c'est exprs que vous m'avez +rendue affreuse et ridicule. + +MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'tes pas plus qu'avant, Mademoiselle; +et ridicule, vous l'tes moins que vous ne l'tiez. + +SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abm mes fleurs et mes +cheveux. + +VALENTINE.--C'est par charit pour qu'on ne se moque pas de vous toute +la soire. + +SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous o l'on se moque de moi; Gargilier +et chez ma tante, personne ne s'en moque. + +SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin +de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons t vous chercher? + +SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invite? + +MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous +consoler de votre aventure de l'autre jour. + +CLAIRE.--coutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes trs fches +de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de +peigne, il ny paratra pas. + +SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez +le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera. + +CLAIRE--O est votre bonne? + +SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me +recoiffer. + +Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se +rendre l'appel de sa jeune matresse. Elle poussa un cri d'effroi en +voyant la tte hrisse de Simplicie, dpouille de ses belles pivoines. + +SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont +fait par jalousie de mes pivoines. + +PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles +demoiselles! Pas possible! + +SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coups. + +--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle +Simplicie! Je n'aurais jamais cru... + +CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie +que nous avons coup si maladroitement les cheveux de votre pauvre +Simplicie; nous avons t maladroite en voulant la dbarrasser de sa +couronne de pivoines, qui tait ridicule. + +PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'tait pourtant bien joli; je les avais +cousues bien solidement, et a faisait bon effet sur la tte de +Mam'selle. + +Tout en parlant, Prudence dfaisait les nattes de sa jeune matresse; +on lui avait apport un peigne et une brosse. Quand tout fut dfait, il +n'en resta pas le quart sur la tte de Simplicie; presque tout tait +coup. Simplicie pleurait, Prudence se dsolait, les enfants taient +consterns, quoique Simplicie n'inspirt pas beaucoup de compassion. + +--Que faire? s'cria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander + maman de venir voir. + +Claire courut raconter sa mre ce qui tait arriv. Mme de Roubier ne +fut pas fche de cette leon donne la vanit de Simplicie; elle alla +juger par elle-mme, avec ses soeurs, A et amies, de l'tendue du dgt; +elle sourit de la figure trange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur +seul pouvait trouver un remde l'ouvrage de ces demoiselles. Elle +sonna, dit un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et +consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer la Caracalla, +avec les cheveux courts et friss partout. Le coiffeur arriva sourit, +coupa les mches restantes, retailla les cheveux mal coups, mit les +fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frise comme +un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa +bonne humeur. La soire se passa plaisanter sans mchancet de la +msaventure de Simplicie, quelques pointes lances par Marguerite et +par Sophie piqurent lgrement Simplicie, mais elle ne les comprit +pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gteaux, du th des sirops +terminrent la soire. Quand Simplicie prit cong de Mme de Roubier, +celle-ci lui dit: + +--Ma chre enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez +habille simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est +pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement, +de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier +soi-mme, et ne pas chercher tre mieux que les autres. Je suis fche +que vos cheveux soient au panier au lieu d'tre rests sur votre tte, +mais la faute en est votre mauvais got et votre vanit. + +Simplicie rougit, ne dit rien, mais se rvolta dans son coeur contre +le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondment sur une +banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une +chaise. On eut de la peine rveiller le pauvre Coz; il courut chercher +un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au +domicile de Mme Bonbeck. Simplicie tait loin de s'attendre l'orage +qui avait grond en son absence et qui devait clater au retour sur sa +tte frise la Caracalla. + + + +XVII + +COLRE DE MADAME BONBECK + +Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck +attendait au salon que Boginski et revtu les beaux habits qu'elle lui +avait fait faire; elle-mme avait fait une toilette soigne; ses cheveux +gris taient orns d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe tait en +soie broche d'meraude; ses mains rides taient caches par des gants +blanc en peau de daim, et ses pieds taient chausss de bas chins et +de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement. +Boginski entra, bien peign, bien cravat, bien habill. + +--C'est bien, mon ami, lui dit-elle aprs l'avoir inspect, vous tes +trs bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prtes et envoyez +chercher un fiacre. + +Boginski revint la mine effare. + +Mme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux. + +MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! O partis? + +BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mme Bonbeck. Trouv personne, chambre vide. + +MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai dj dit de ne pas toujours rpter +Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence +Je vais lui laver la tte d'importance. A-t-on jamais vu une sotte +pareille, qui laisse courir cette pronnelle avec ce Polonais roux! + +Boginski avait disparu aussitt aprs avoir reu l'ordre de chercher +Prudence; il rentra comme elle finissait de parler. + +BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide! + +MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misrable! Je lui +donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre l'avenir! Ah! elles +croient qu'on peut se moquer de moi et me planter l comme une vieille +guenille! Elles croient quelles iront en soire et que je resterai +garder la maison! Et qu'allons-nous faire prsent, mon ami? O aller +pour nous amuser?... Mais parlez-donc. O voulez-vous que j'aille? + +BOGINSKI--Moi peut mener Mme, B.... (Boginski s'arrte temps) au caf +Musard. Trs joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement... + +MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme! + +BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entre. + +MADAME BONBECK.--Je payerai, imbcile! Donne-moi le bras et viens. + +Mme Bonbeck, cumant de colre, saisit le bras de Boginski terrifi, +descendit l'escalier quatre quatre, traversa, les rues, longea les +trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter +contre un homme qui avait un cigare entre les dents. + +Doucement, la belle, dit l'homme en tendant les bras et lui barrant +le passage. + +Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui tait un peu pris +de vin et qui, dans l'obscurit, croyait reconnatre sa soeur qu'il +attendait, voulut l'attirer sous le rverbre pour se montrer elle. + +Lchez-moi! cria Mme Bonbeck. + +L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit +le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le +ruisseau en s'criant: + +Gredin! + +Le rverbre clairait en ce moment le visage furibond et la personne +trange de Mme Bonbeck. + +L'homme se recula pouvant en criant: + +Le diable! + +--A ce cri, la foule ne tarda pas s'amasser; Boginski, embarrass de +l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller. + +--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et +ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un +tas de lches et de gredins! + +Mme Bonbeck s'tait recule d'un pas sur le trottoir et s'tait mise +en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'tait +esquiv, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme. + +--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose +m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous tes de braves gens +Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous tes de bons enfants. + +Et Mme Bonbeck s'loigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras, +laissant la foule bahie et grandement amuse des allures et du langage +de la _vieille_. + +--Rentrons la maison, mon garon, dit Mme Bonbeck; cette scne m'a +mue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux tre l quand +cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun +leur paquet. + +--Bonne Mme, dit Boginski de son air le plus clin, pas gronder fort +Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude; +lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mme; lui triste, +triste, si Mme gronder; lui souffrir pauvre Coz. + +--Bien! bien! mon ami! rpondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous +tes un brave garon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui +dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles +veulent sortir. + +--Et vous pas dire trop fort pauvre ami, bonne Mme? reprit Boginski +en la regardant avec inquitude. + +--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire, +dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience. + +Boginski jugea prudent de se taire; il se borna serrer la main de sa +vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continurent leur route +silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit +Boginski d'aller se coucher et resta seule attendre Simplicie et +Prudence. + +Elle marchait grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son +irritation tait au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle +marcha la rencontre de Simplicie et de Prudence. + +--Pan! pan! Ae! ae! Deux soufflets et deux cris furent le signal du +retour. Puis une rude pousse Prudence stupfaite, qui alla tomber sur +une chaise de l'antichambre. + +--Insolentes! je vous apprendrai me jouer des tours, courir la +prtentaine, me laisser droguer la maison, dbaucher mes Polonais, + prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les matresses! Vous +croyez pouvoir vous moquer de moi! + +Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colre, saisit les cheveux friss de +Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lana hors de +la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le +bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre +Simplicie. Toutes deux criaient ameuter la maison; Boginski redoutant +pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colre +de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz +parvint enfin se dgager de l'treinte de son camarade et entra +dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck cumant de colre, les yeux +tincelants, les lvres, tremblantes, le visage affreusement contract, +les poings crisps, haletant et suffoquant. + +--Oh! Mme Bonbeck! + +--Tais-toi! hurla-t-elle. + +--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence? + +--Tais-toi! rpta-t-elle. + +--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous +mchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre, +vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui +fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et +vous battre, punir comme si Mme Prude mchante! Pas bien, Mme Bonbeck, +pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant, +femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout. + +A mesure que Coz parlait, la colre de Mme Bonbeck tombait; elle finit +par tre honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz: + +--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi +comme une bte brute... J'tais en colre contre vous aussi, mon pauvre +Coz. + +COZ.--Moi? Moi rien fait pour fcher! Pourquoi colre sur Coz? + +MADAME BONBECK.--Parce que vous tiez parti avec Simplette et Prude +sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et +Boginski chez Mme de Roubier. + +COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller +seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission +vous. + +MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et +Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique..., +que je leur demande pardon, puisque ai eu tort. + +Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper +la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne rpondit. Il frappa +encore; mme silence. + +--Mam'selle! Madame Prude! Mme Bonbeck vous demander; venir au salon +tout de suite. + +Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on +continua ne pas rpondre. + +--Mam'selle et Mme Prude pas rpondre, vint dire Coz, constern, Mme +Bonbeck, dont il redoutait la colre. + +--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'aprs +elle-mme. Demain elles seront calmes et je leur demanderai pardon, car +je dois avouer que je les ai menes un peu rudement. Bonsoir mon ami; il +est prs de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant. + +Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait +avec inquitude le rsultat des reproches hardis de son ami. Quand il +sut le retour de Mme Bonbeck et le succs vident de Coz, il fut content +et dit, en se frottant les mains: + +--Bon a! Mme Bonbeck colre, furieuse, mais pas mchant. Mais dis pas +trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fcher Mme Bonbeck; elle bonne pour +nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin. +Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous gal +les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: Mchant, pas +bon. + +COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme +excellent. Moi pas aimer lche, pas aimer colre. + +BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fche et chasse nous? + +COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa, +maman, bons; moi l-bas travailler, servir; moi pas aimer faire +musique; moi aimer courir, travailler terre, chose qui fait remuer. + +BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck +trs bon. Toi partir si veux moi rester. + +Coz ne rpondit pas, se dshabilla et se coucha; Boginski en fit autant, +et tous deux ne tardrent pas ronfler. + + + +XVIII + +LA FUITE + +Le lendemain de bonne heure, Coz fut veill par trois lgers coups +frapps sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et +vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre. + +Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de +ce mystre, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre o tait +Simplicie tout habille, dfigure par les soufflets que lui avait +donns sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cess de +rpandre depuis la veille. Prudence, ple et dfaite, avait pass la +nuit la plaindre, la consoler; elle avait enfin consenti quitter +avec Simplicie la maison dteste de la tante Bonbeck et chercher un +refuge chez Mme de Roubier, en qualit de voisine de campagne. Il leur +fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et +les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la +nuit, car Simplicie, terrifie par la violence de sa tante, ne voulait +pas la revoir, et il fallait tre parties avant huit heures pour +l'viter son rveil. + +--Mon bon Coz, dit Prudence voix basse, vous voyez l'tat dans lequel +Mme Bonbeck mis ma pauvre jeune matresse; elle veut s'en aller, je +veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une +voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de +Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que +deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnes? Ayez piti +de nous, mon bon Coz, aidez-nous partir d'ici et ne nous abandonnez +pas. + +--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! rpondit Coz attendri. Moi tout +faire, aider tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez +pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas +abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle. + +--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoy nous. Allez +vite, mon ami, chercher une voiture. + +Coz partit comme une flche; avant de chercher la voiture, il fit la +hte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrter +un fiacre et revint sans bruit prvenir Prudence que la voiture +attendait la porte. + +--Emportons la malle nous deux, dit Prudence. + +--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, lger pour moi. + +Et chargeant la malle sur ses robustes paules, il descendit lentement +les cinq tages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur +d'tre aperues et arrtes par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur +terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent tablies dans le fiacre, +Coz sur le sige, la malle sur l'impriale. + +Quand ils arrivrent chez Mme de Roubier, il tait huit heures. Le +concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de +les voir dcharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant +le Polonais roux qui avait eu une scne violente avec un cocher quinze +jours auparavant, hsitait les recevoir. + +--Mme de Roubier ne reoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la +bont de revenir plus tard et de me dbarrasser de cette malle dont je +ne sais que faire. + +PRUDENCE.--Et o voulez-vous que nous allions? O puis-je loger en +sret ma jeune matresse, si Mme de Roubier ne la reoit pas? + +LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis charg de +garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je +ne peux pas faire de la cour un dpt de malles et d'effets. + +PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite matresse! Moi, cela +m'est bien gal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous +laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui +connat bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est +une-lieue de son chteau. + +Le concierge tait bon homme, il se trouva plus embarrass encore, il +regardait d'un air indcis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait, +Simplicie, dont le visage gonfl et marbr de plaques rouges lui +faisait compassion, et Coz, dont l'air dcid et la figure rousse lui +inspiraient de la mfiance. + +--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en +bas. + +--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croiss, contre le mur. Prudence +lui fit signe d'y rester et entra dans l'htel avec Simplicie. La porte +tait ouverte, elles se dirigrent vers la chambre de Claire et de +Marthe et entrrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait. +Mme de Roubier tait chez ses filles. Toutes trois poussrent une +exclamation de surprise. + +MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arriv? +Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enfl et rouge? Pourquoi +venez-vous de si bonne heure? + +SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis +rentre; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle, +elle est trop mchante, elle me rend trop malheureuse. + +MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir +ici, ne retournez-vous pas Gargilier chez vos parents? + +Simplicie embarrasse ne rpondit pas; Prudence prit la parole. + +Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de +Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colre contre Mam'selle +et son frre, qui ont tant pleur, tant tourment Monsieur et Madame +pour venir Paris, que la moutarde a mont au nez de Monsieur; il m'a +appel et m'a dit: + +--Prudence, tu as vu natre mes enfants, tu leur es dvoue; veux-tu les +suivre Paris? + +---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec +lui et Madame, je ne crains pas Paris. + +--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit: +tu les mneras seule Paris. + +--Helas! Monsieur, que je lui rponds, j'aurais trop peur qu'il +n'arrivt malheur mes jeunes matres; moi qui ne connais rien dans +cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre. + +--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck; +elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitt Paris et +elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis mari, mais elle m'aime +et je suis sr que vous y serez bien. + +--J'ai dit oui, comme c'tait mon devoir de le dire; Monsieur me donna +des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me dfendit de +ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient +revenir. + +--Je veux, dit-il, leur donner une leon; je sais qu'ils y seront +ennuys et malheureux; mais ils le mritent par leur draison et leur +manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mre. +Je veux qu'ils passent l'anne Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux +vacances. + +--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur +et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son +collge de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les +dimanches et ftes. + +MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme? +Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger. + +PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journe, +et nous placer quelque part o Mam'selle soit en sret jusqu' ce que +j'aie la rponse de Monsieur. + +MADAME DE ROUBIER.--Je vais tcher de vous caser dans une chambre +quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant + vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai +franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal leve, trop +vaniteuse, trop goste et trop volontaire, pour que j'en fasse +la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de +Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais +voir vous tablir quelque part. + +Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consterne des paroles de Mme +de Roubier, et de Simplicie profondment humilie de ces reproches si +mrits. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres, +et, aprs une courte attente. Prudence et Simplicie furent menes dans +un petit appartement de deux pices prcdes d'une antichambre et d'une +cuisine, habit ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait +vacant en ce moment. + +--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand +elles furent seules. + +PRUDENCE.--coutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais +elle que je dirais comme elle. + +SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protge, comme +papa t'a dit de le faire? + +PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est tmoin que je vous +aime de tout mon coeur, pour vous protger, je me ferais hacher en +morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais a n'empche pas que je +voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous tes pas +comporte gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage +sent mauvais, a n'empche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir. +Parce que les gens ont des dfauts, ce n'est pas une raison pour qu'on +ne les aime pas et qu'on ne se dvoue pas eux. + +--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie pique et humilie; me +comparer un fromage puant, c'est trop fort en vrit! + +PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous tiez un fromage; +j'ai seulement dit... + +SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et mchantes, et je te prie +de te taire; je ne veux plus t'couter et je ne veux plus que tu me +parles. + +--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une +larme qui roulait le long de sa joue. + +Un domestique ne tarda pas apporter le djeuner de ces dames; c'tait +du caf au lait avec des rties de pain et de beurre. Simplicie mangea +comme un requin malgr son chagrin et son irritation, et Prudence, +malgr son inquitude et sa tristesse, prit sa large part du djeuner. +Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demand de +s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand +il aurait djeun Elles avalent peine fini que Coz entra d'un air +inquiet. + +--Madame Prude, moi o demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle. +Domestique me dire: + +--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connatre +Polonais; pas aimer Polonais. + +--Madame Prude, moi pas mchant, moi bon, moi rendre service moi aimer +Madame Prude trs bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester +pour aider et servir Madame Prude. + +SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez trs utile. + +PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colre contre Coz et +contre nous. + +SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante, prsent que Je ne suis plus +chez elle; je ne la reverrai de ma vie, + +COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colre. Pourquoi colre? Moi pas +esclave Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi +partir. + +PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est reste +dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans +l'antichambre; vous nous aiderez faire notre mnage; l'argent ne me +manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gnerons personne. + +Coz, enchant, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La +femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui +tait ncessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part +de sa matresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme +de charge, qui tait dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle +leur demandait de se mettre leur mnage. + +--Vous trouverez tout ce qui est ncessaire pour la cuisine et votre +mnage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient +leur cuisine elles-mmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui +fera votre affaire. + +--Merci bien. Madame, rpondit Prudence, je n'ai besoin de personne; +voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans +l'antichambre, et il nous achtera ce qui nous est ncessaire. + +--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espre bien que +vous ne vous gnerez pas pour le demander soit moi, soit la cuisine. + +--Vous tes bien honnte. Madame; je profiterai de votre permission si +j'en ai besoin, mais j'espre n'avoir dranger personne. + +La femme de chambre se retira; Prudence dballa et rangea, pendant que +Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au march +pour avoir de quoi djeuner et dner. Quand il apporta ses provisions. +Prudence les examina avec satisfaction, plaa le vin dans un endroit +frais; le charbon et le bois dans un rduit destin cet usage, les +provisions de bouche dans un garde-manger attenant la cuisine; Coz lui +fut d'un grands secours; Simplicie finit par se drider et par +aider aussi, non seulement l'arrangement gnral, mais encore aux +prparatifs du djeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais +Prudence s'y opposa. + +--Non, Mam'selle, les matres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz +et moi, nous vous servirons, et nous djeunerons ensuite dans +l'antichambre. + +En effet; quand le djeuner fut prt, Simplicie se mit table; Prudence +lui apporta une omelette, deux ctelettes et une tasse de caf au lait +avec une brioche. Simplicie mangea avec apptit et trouva le service +trs bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne +volont; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa +jeune matresse. + +Aprs le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et +Coz mangeaient leur tour, Simplicie, reste seule, sans livres, sans +occupations, rflchit beaucoup et profita de ses rflexions; elle +commena tre touche! du dvouement de Prudence, qui ne trouvait mme +pas sa rcompense dans, l'amiti et les bonnes paroles de Simplicie; +toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui tmoignait la +moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme +un chien fidle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait, +ni rcompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux +l o elle donnait des preuves du plus humble dvouement et de la plus +vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent la mmoire +de Simplicit; son orgueil, d'abord rvolt, fut oblig de reconnatre +la vrit de ses accusations; elle rougit la pense du peu d'estime +qu'elle inspirait; elle regretta d'tre relgue seule dans un, coin de +l'htel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si +aimables, si bonnes, si aimes. Elle n'tait pas encore change, mais +elle commenait reconnatre qu'il y avait changer en elle et +rougir de ses dfauts. Elle eut le temps de rflchir, de rougir et de +soupirer, car, aprs le repas, Prudence et Coz rangrent l'appartement, +puis lavrent et essuyrent la vaisselle et les casseroles. + +Il tait deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa la +porte. + +--Entrez! cria Prudence. + +C'tait Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des +nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne +dsirait pas quelques livres. + +Prudence ouvrit la porte; Simplicie, tendue dans un fauteuil, s'y +tait profondment endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui +examinrent avec curiosit et piti les marques des soufflets de sa +tante. + +--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colre, +demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes +deux? + +Prudence raconta Mme de Roubier la scne qu'elles avaient subie en +rentrant de chez elle la veille au soir. + +--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire Madame, j'ai bien vu, +quelques paroles qui lui chappaient; qu'elle aurait voulu venir avec +Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre +dpart, ni Mam'selle ni moi nous n'tions pas plus coupables que +l'enfant que vient de natre. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas +l'habitude d'tre battue, a t impressionne croire qu'elle allait +mourir; la pauvre enfant a pass la nuit pleurer et trembler. +Moi-mme, qui n'tais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien +pour la consoler, sinon quand je lui ai propos de nous sauver de grand +matin. a l'a un peu remonte; et puis nous avons rsolu de demander +refuge Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur, +nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je +considre le temps que j'y ai pass comme un temps de galres. J'espre +bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent +qui n'est gure plus heureux dans sa pension. Le voil bien avanc avec +son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En +voila encore une ide! + +Simplicie dormait toujours; elle rvait, elle gmissait, se tordait +les mains; des larmes coulrent de ses yeux et roulrent sur ses joues +gonfles. Claire et Marthe eurent piti d'elle. + +--Maman, quand elle s'veillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce +pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gmit. + +--En rve, mon enfant, en rve, Il est probable qu'au rveil elle se +retrouvera dans son tat accoutum. + +--Mais nous pourrons venir la voir pour la dsennuyer? + +--Oui, nous reviendrons aprs notre promenade; en attendant, laissez-lui +les livres que nous lui avions apports. + +Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours +endormie. + + + +XIX + +LES PREUVES D'INNOCENT + +Innocent n'avait aucun soupon de ce qui s'tait pass chez sa tante et +de la fuite de sa soeur. Il continuait la pension sa vie pnible et +accidente par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades. +Paul, Jacques et Louis le protgeaient de leur mieux mais ils n'taient +pas de sa classe et ils ne pouvaient prvoir ni empcher les mchancets +de dtail dont il tait la victime. + +Un jour, pendant le silence de l'tude, une lgre agitation se +manifesta sur les bancs. Une rvolte avait t prpare par la majorit +de la classe pour se venger des matres de cette pension o les lves +taient rudement traits, mal nourris, mal couchs et sans aucune des +distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collges; +c'tait Innocent qui avait t dsign pour servir de prtexte +l'meute projete On se poussait du coude, on riait sous cape, on se +risquait mme chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement +sur Innocent, dont l'air bent et les vtements dmesurment longs et +et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le matre d'tude +avait plusieurs, fois lev des yeux courroucs sur ses lves, mais ces +derniers semblaient deviner l'instant o le matre les regarderait, et +il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait +aussi, sans comprendre la cause de ce dsordre; il souriait et ne +prenait aucune prcaution pour s'en cacher, prcisment parce qu'il +n'avait aucune part au complot. Il arriva que le matre surprit un +regard d'Innocent, qui tournait la tte droite et gauche pour +trouver le motif de la gaiet de ses camarades. + +--Monsieur Gargilier, s'cria le matre, qui croyait avoir trouv le +coupable. Monsieur Gargilier, venez ici. + +Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trbucha contre la +table; il se remit en quilibre, trbucha de nouveau, se dbattit contre +un lien qui le retenait son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le +signal d'un tumulte gnral, les uns se prcipitrent pour le relever, +d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de +place et faire du bruit sous prtexte de le secourir. Le matre tapait +sur son pupitre, criait: En place, Messieurs! mais ils faisaient +semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute +d'Innocent. + +--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le matre... Deux cents vers + copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par +terre. + +Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus son secours le +tiraient par les jambes, l'aplatissaient terre, le roulaient sous le +banc sous prtexte de lui venir en aide. Enfin le matre d'tude, outr +de colre, arriva lui-mme dispersa les lves en s'aidant des pieds et +des poings, et donna une taloche Innocent toujours tendu. Innocent +tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avana d'un +pas, toujours suivi du banc la grande surprise du matre et la +grande joie des lves qui laissrent chapper des rires contenus +jusqu'alors. Le matre se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent +avait t attache au banc de la classe; les lves l'ayant quitt, +Innocent entranait le banc ainsi allg. + +--Messieurs, cria le matre irrit, vous tes un tas de mauvais petits +drles, de vrais Satans, d'affreux Mphistophls, du gibier de +Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand +aurez-vous fini vos sclratesses l'gard de ce jeune Innocent, dont +vous faites un martyr, dont vous tes les bourreaux, que vous rendrez +imbcile, idiot, force de tortures! Je consigne toute la classe +jusqu' ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous +dfends de rire, parler, de bouger, de respirer.... + +Le matre fut interrompu par des rires partis de tous les coins de +l'tude. + +--A bas le pion! bas le tyran! cria-t-on de toutes parts. + +--Messieurs... + +--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse son +capon! + +--Messieurs... + +Une foule compacte d'coliers lui coupa la parole en se ruant sur lui; +en une seconde il se vit entour d'une quarantaine de furieux; les uns +lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient +de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinait, on le +secouait. La quantit devant la longue l'emporter sur la qualit, le +matre jugea prudent de ne pas attendre; il se dbarrassa de ses ennemis +comme il put, et grand'peine il parvint gagner la porte, l'ouvrit, +se prcipita dehors, la referma double tour et courut prvenir le +matre de l'meute qui venait d'clater. Le matre n'tait pas dans son +cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le matre +d'tude l'et rejoint et l'eut amen la porte de la classe, les petits +misrables, excits par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait +tram ce complot et qui avaient attach la pauvre d'Innocent pour amen +le dsordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la +punition de sa prtendue trahison. + +Ds qu'ils furent enferms, ils comprirent l'abme dans lequel ils +s'taient jets, et le calme se rtablit subitement. + +Innocent tait encore attach au banc et cherchait vainement casser la +solide ficelle qui le retenait. + +--Tire-toi de l si tu peux, mauvais capon! cria un des lves, tu iras +nous dnoncer aprs. + +--Il faut l'empcher de sortir! cria un autre. + +--Et le punir de ses caponneries, dit un troisime. + +--Jugeons-le, procdons lgalement. + +--Oui, pour qu'il s'chappe pendant que nous le jugerons! + +--La porte a t ferme par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre? + +--Il sautera par la fentre. + +--Nous saurons bien l'en empcher. + +--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le dclare +coupable et je le condamne recevoir cinquante coups de rgle sur les +reins. + +--Moi aussi! moi aussi! crirent, la plupart des lves. + +Une vingtaine des plus mauvais se jetrent sur Innocent, qui les mains +jointes, l'air effar, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir piti +de lui et de ne pas lui faire de mal. + +--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit, +je vous eu prie, mes amis, ayez piti de moi. + +--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu +vas tre puni, toi aussi. + +Et sans couter ses supplications et ses cris, ils le jetrent par +terre, lui arrachrent sa redingote et tombrent sur lui arms chacun +d'une rgle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grce; +les mchants garons, s'animant les uns les autres, le frappaient +toujours. + +Le groupe qui s'tait abstenu de l'excution commenait murmurer et +s'mouvoir. + +--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas coute. + +--Assez! rptrent trois ou quatre voix. + +--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succs. Le groupe +s'agita, se concerta un instant, et tous, s'lanant d'un commun accord +sur les mchants camarades, dlivrrent le malheureux Innocent, dont les +vtements dchirs et les cris pitoyables tmoignaient de l'animosit +ainsi que de la malice de ses assaillants. + +Pendant que quelques lves maintenaient de vive force les dix ou douze +qui avaient t les plus acharns au supplice du pauvre Innocent, +les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; peine +avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des +promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte +s'ouvrit et M chef d'institution, accompagn du matre d'tude et de +quelques hommes attachs la maison, parut et parcourut du regard +les diffrents groupes qui, s'offraient ses yeux. Dans un coin, un +demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses dfenseurs; + un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'taient +abstenus la fin et qui n'avaient pas lutt contre les librateurs +d'Innocent. Au milieu de la salle fait un groupe nombreux qui soutenait +Innocent et qui cherchait mettre un peu d'ordre dans ses vtements en +lambeaux. Son visage tait couvert de sang par suite d'un rude coup de +poing qu'il avait reu sur le nez. + +D'un coup d'oeil le matre comprit ce qui venait de se passer. Il +commena par appeler deux domestiques: + +--Prenez cet infortun Gargilier, montez-le l'infirmera et dites +l'infirmire de voir si ces petits misrables ne lui ont pas fait un mal +srieux. + +--Prenez dans le coin, l-bas, les mauvais garnements qui se dfendent +la rgle la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se +tiennent prts porter les lettres aux parents de ces lves. + +Puis, se tournant vers le matre d'tude: + +--Pour les autres, tous coupables, mais de moindres degrs grande +retenue jusqu' nouvel ordre. Nous ferons une enqute et nous sparerons +les sots des mchants pour leur faire des parts diffrentes. + +Les ordres du matre s'excutrent sans aucune opposition; les lves +taient tous plus ou moins consterns, selon qu'ils se sentaient plus ou +moins coupables, car aucun n'tait innocent. + +Le rsultat de l'enqute fut l'expulsion de cinq lves qu'on renvoya le +soir mme leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour +douze autres lves, et la privation d'une sortie et d'une promenade +pour le reste de la classa Innocent contusionn, meurtri, resta quelque +jours l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scne qui +l'avait occasionne se rpandit promptement dans toutes les classes; +elles tmoignrent une curiosit gnrale et chacun voulut visiter +Innocent et lui tmoigner sa sympathie. Les plus charitables furent, +comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la +pension le jour de l'vnement ils inspirrent Innocent une amiti qui +le disposa la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour +obtenir de ses parents l'autorisation de venir Paris et la pension; +il un tmoigna un grand regret; ses amis profitrent de ses aveux pour +lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa +conduite avait t coupable et comme le bon Dieu le punissait par +l'accomplissement mme de ses dsirs. + +--Si tu tais rest chez toi, tu aurais toujours regrett la pension; tu +n'en aurais pas connu les dsagrments, tu aurais eu de l'humeur contre +ton pre, dont tu ne savais pas apprcier la bont. + +--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; prsent, quand j'aurai le +bonheur de retourner Gargilier, je ne demanderai mon pre qu'une +seule grce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obissant que +j'tais rvolt, aussi studieux, que j'tais paresseux. Oui, mes amis, +grce vous je sais, je vois combien j'ai t coupable et combien je +dois remercier Dieu de m'avoir envoy de si rudes chtiments. + +En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un +excellent lve; quand il fut tout fait rtabli, il crivit son pre +la lettre suivante: + +Mon pre, mon cher pre, pardonnez-moi, car j'ai t bien coupable; +ayez piti de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire +forc, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes rsistances vos +ordres et vos sages conseils, a vous sparer de moi en m'envoyant +dans cette pension dont je voulais si sottement et si mchamment porter +l'uniforme. J'ai entran Simplicie faire comme moi, bouder, +pleurer, pour vous obliger, force d'ennui et de contrarit, me +donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison, +j'y suis si maltrait, que vous auriez piti de moi si vous voyiez ma +tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les matres sont +assez bons, mais il y en a de bien durs; les lves sont d'une +mchancet que je n'aurais jamais souponne; une fois ils m'ont presque +touff; J'ai t malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant +battu avec leurs rgles, dans une rvolte, qu'ils ont dchir mes habits +et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai t oblig d'aller l'infirmerie; +j'ai encore des plaques noires partout et je puis peine m'asseoir: Je +n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas +pourquoi elles ne sont pas venues me voir. + +Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir prs de vous et +gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir Gargilier, +ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je +ne reviendrai plus dans ce Paris que je dteste! J attends votre rponse +avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez, +car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous +embrasse, mon cher papa et ma chre maman et je suis votre fils bien +repentant et bien malheureux. + +Innocent GARGILIER. + +Quand cette lettre fut crite. Innocent se sentit le coeur soulag; il +savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son +pre ne vint immdiatement le chercher. Dans cet espoir, il crivit +Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui +venait de lui arriver et la demande qu'il avait adresse son pre. + +Le chef d'institution crivait de son ct M. Gargilier: + +Monsieur, + +Je dois vous prvenir que monsieur votre fils a t pris en grippe +par ses camarades la suite d'une dnonciation qu'il a faite, dans +l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux preuves +dans lesquelles il a couru des dangers srieux et sans que les matres +chargs de la garde des lves aient pu l'empcher. Il est sans cesse en +proie des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son +intrt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai oblig de me +dlivrer le plus tt possible de l'inquitude dans laquelle je suis +son gard! + +Hraclius DOGUIN. + +Ces deux lettres trouvrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour +un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu' leur retour qu'ils apprirent +la triste position de leur fils. + + + +XX + +SIMPLICIE AU SPECTACLE + +Simplicie dormit longtemps encore aprs le dpart de Mme de Roubier; En +s'veillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin +de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir +lire pendant qu'elle tait seule. Prudence, qui tait entre dix fois +pour voir si elle s'veillait, ne tarda pas entr'ouvrir la porte et +passer la tte. + +--Vous voil donc enfin rveille. Mademoiselle: je me rjouissais de +vous voir si bien dormir. Voil votre visage dgonfl et repos: ces +demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous +dormiez; elles sont revenues aprs leur promenade, vous dormiez encore. +Voulez-vous que j'aille leur dire que vous tes veille? + +SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier +ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle. + +PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce +n'est pas votre faute si votre tante vous a battue. + +SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des +choses si dsagrables de moi et que je vois bien qu'elle a raison. + +PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme a des choses +qu'on ne pense pas. C'tait pour expliquer comme quoi elle ne voulait +pas tre gne pour les leons de ces demoiselles. + +SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tte et dans mon +coeur qu'elle a raison. Je vois prsent comme j'tais sotte de vouloir +venir Paris, comme c'tait mal pour pauvre maman et pour papa, de +bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller Paris. +Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas d l'couter et +j'aurais d rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas +autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais t si malheureuse +que depuis que j'ai quitt maman. Le bon Dieu nous a envoy une quantit +de malheurs. Et puis ma tante qui est si mchante! Si j'avais su cela, +je n'aurais jamais dsir venir Paris. Je m'y ennuie mourir; on y +est toujours enferm; on ne peut pas se promener et courir son aise; +les rues sont crottes et pleines de monde; on ne connat personne. +Je veux crire demain maman pour la prier de me laisser revenir +Gargilier. Veux-tu, Prudence? + +PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi +qui m'ennuie Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que +j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. crivez, +crivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra +monter en voiture pour retourner l-bas! Je ne regretterai qu'une chose + Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a t si utile et qui nous sert +si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer! + +SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmnerions-nous pas? + +PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le +connat seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien faire l-bas, il ne +serait bon rien. + +Coz avait entendu la conversation par la porte reste entr'ouverte; il +avait pass sa grosse tte rousse aux dernires paroles de Prudence, +et il tait entr tout fait pendant qu'elle donnait le dtail de ses +qualits. + +--Moi bon tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner +chevaux, bcher terre, faucher herbe, servir dans maison, crire +comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout +dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer matre, moi vous aimer tous. + +Prudence restait interdite; Simplicie riait. + +SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera trs utile. Si maman +veut bien nous faire revenir Gargilier, nous emmnerons certainement +Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sre. + +COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais vous et frre; moi +aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer +Russes Ostrolenka Varshava, partout. + +Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait. + +COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dner, dner prt; moi tout +prparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au +spectacle trs joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants +dansent, courent sur chevaux; trs joli, trs joli. + +Les yeux de Simplicie brillrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit + Prudence d'accepter la proposition de Coz. + +PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous tes fatigue, vous tes souffrante; il +faut vous coucher de bonne heure. + +SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatigue ni souffrante, dnons +vite et allons au spectacle. + +Prudence soupira et cda. Simplicie mangea, pressa le dner de Prudence +et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des +Champs-Elyses. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrire +elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de +voix furieuses leur fit tourner la tte. Quel fut l'effroi de Simplicie, +quand elle reconnut sa tante accompagne de Boginski, et qui voulait +toute force pntrer au premier rang! + +--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme +un oeuf; toutes les places sont occupes. + +MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupes; j'ai pris deux +billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y +seraient. + +LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le +dis. + +MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se +trouveront sur mon chemin. + +Et, enjambant sur le monsieur qui dfendait le passage, elle allait se +jeter sur une dame place devant, lorsque le monsieur tira si fortement +ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette +jambe pour prter main-forte son voisin; Mme Bonbeck se mit jurer +comme un templier, vouloir se faire jour coups de coude et coups +de genou. Le public, impatient, cria: la porte! On s'attendait +une bataille en rgle, lorsque, la stupfaction gnrale, Mme Bonbeck +resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les +paules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux +effars: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz. + +--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable tes-vous ici? + +Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses droite, +gauche, devant, derrire, se retira au dernier rang avec Boginski, qui +suait grosses gouttes, et continua appeler de sa voix la plus douce +Simplette Prude et Coz, + +Simplicie, terrifie, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus +effraye encore que sa jeune matresse, ne pouvait faire un mouvement +ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air froce et +Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant +il tait honteux de la scne qui venait de se passer. Mme Bonbeck +continuait appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus lev. + +--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle +importunait. + +MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre +recevoir de personne. Je n'empche personne de parler, et je veux parler +si cela me plat. + +LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez +pas le droit de troubler la reprsentation. + +MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nice, et je l'aurai. + +LE MONSIEUR.--Quelle nice? Vous tes arrive en tte--tte avec cet +infortun qui sue sang et eau, tant il est honteux. + +Mme Bonbeck se tourna vers Boginski. + +--Venez ici, prs de moi, mon garon. Pas vrai, vous n'tes pas honteux? + +BOGINSKI.--Non, Mme Bonbeck. + +--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi! + +MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbcile, de ne pas +rpter mon nom chaque parole! + +--Oui, Mme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus +troubl. + +MADAME BONBECK.--Encore? + +BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck. + +MADAME BONBECK.--Animal! tu mriterais... + +BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck. + +--Ah! ah! ah! continurent les voisins; la bonne pice! c'est plus +amusant que les chevaux. + +--Tas d'imbciles! leur cria Mme Bonbeck. + +Des clats de rire furent la seule rponse que lui adressrent ses +voisins. Silence! criait-on de toutes parts! la reprsentation va +commencer! + +Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places taient vides; +Coz avait profit de l'pisode de Boginski pour faire partir Prudence et +Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles taient si tremblantes, qu'il +les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car peine +le fiacre s'tait-il loign de dix pas, que Mme Bonbeck parut la +porte du thtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda +de tous cts, fit le tour du thtre, et ne voyant pas ce qu'elle +cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant. + +MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus. + +BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mme, B...? + +MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de rpter tout +propos: Mme Bonbeck, Mme Bonbeck, a fait rire ces mauvais drles; je +me suis fche, j'ai perdu de vue ma nice et les autres, et ils se sont +sauvs pendant, que vous dbitiez vos sottises. + +BOGINSKI--Bien sr, Mme B... Mme, moi pas recommencer. + +MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois +encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens, +cette diable de Simplicie L'ai-je cherche depuis ce matin! + +Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine +. la suivre. Ils furent arrts deux fois par des patrouilles; on les +prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisime fois, un +sergent de ville, ayant la mme pense, leur barra le passage, et ne +consentit les laisser aller qu' la condition de les accompagner +jusqu' l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils taient +rellement innocents de tout vol et de tout dlit. + +Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attrist de la vie +laquelle il s'tait condamn, et presque dcider faire comme son ami +Coz et chercher un autre moyen d'tre log, nourri, habill gratis. + +Simplicie rentrait, de son ct, dsole d'avoir manqu le spectacle +dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agite de la crainte d'tre +retrouves et enleves par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauv ses +protges des vivacits de cette excellente furie. En rentrant, elles +apprirent que Mlles de Roubier taient encore venues voir Simplicie et +avaient tmoign leur tonnement de la savoir sortie. + +Simplicie se coucha et dormit profondment; Prudence en fit autant, Coz +mit son lit en travers de la porte d'entre. Rassur par cette mesure +contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas ronfler jusqu'au +lendemain. + +Plusieurs jours se passrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles +de Roubier; elle devenait meilleure en leur socit, et sentait de plus +en plus ses ridicules et ses dfauts. Elle attendait avec anxit une +rponse la lettre qu'elle avait adresse sa mre le jour mme +qu'Innocent crivait son pre, et qui tait conue dans les fermer +suivants: + +Ma chre maman, + +Je ne suis plus chez ma tante; je me suis chappe avec Prudence et +Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tte rouges +et enfls; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma +tante m'avait dj donn plusieurs soufflets; elle est si colre et j'ai +si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauves chez Mme +de Roubier, qui nous a donn un petit appartement o nous vivons seules +avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'tais mchante, +vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est +pourquoi, ma chre maman, je vous demande bien pardon d'avoir t si +mchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donn +beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est mchante +comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis trs triste et +trs malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chre +maman, faites-moi revenir prs de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais +je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chre +maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je +ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire, +ainsi il sera trs utile papa. Adieu, ma chre maman, je vous embrasse +de tout mon coeur| ainsi que papa. + +Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante. + + + +XXI + +VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT. + +SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent; +si nous allions lui faire une visite au collge? + +PRUDENCE.--Trs volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre. + +Prudence alla prvenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet, +et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La +promenade tait longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie +tait contente de marcher et de respirer. Ils arrivrent la pension, +furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent. + +Quand il entra, Prudence et Simplicie poussrent toutes deux une +exclamation de surprise. + +SIMPLICIE.--Ah! comme tu es chang! Est-ce que tu as t malade? + +PRUDENCE.--Hlas! mon pauvre Monsieur Innocent, tes-vous ple et +maigre! + +INNOCENT.--J'ai pass huit jours l'infirmerie. + +SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu? + +INNOCENT.--Les lves m'ont tant battu avec leurs rgles, que j'tais +tout meurtri depuis les paules jusqu'aux jarrets. + +--Les misrables! s'cria Prudence. + +SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laiss faire? + +INNOCENT.--Comment pouvais-je les empcher? Ils taient plus de vingt +aprs moi. + +SIMPLICIE,--Pourquoi le matre ne t'a-t-il pas secouru? + +INNOCENT.--Il avait t oblig de sortir pour chercher le chef +d'institution; toute la classe s'est rvolte; ils ont manqu +l'assommer. + +PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous dfendre? Tous se sont +mis contre vous? + +INNOCENT.--Au commencement, oui; aprs, quand ils m'ont entendu tant +crier, plusieurs, sont venus mon secours et ils ont chass les +mchants garons qui me frappaient toujours. + +PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester +dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit +matre; ils vous tueront. Il faut sortir. + +INNOCENT.--J'ai crit papa pour le supplier de me faire revenir +Gargilier; j'attends sa rponse. C'est tonnant que Je ne l'aie pas +encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es change! Tu es trs +maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi +les as-tu coups? + +Simplicie raconta Innocent les vnements qu'il ignorait et la fuite +de chez sa tante. + +--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas t beaucoup plus +heureuse que toi; j'ai aussi crit maman de me faire revenir; si maman +le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai +contente de me retrouver prs de maman! + +Et elle se mit pleurer. + +--Et moi donc! Serai-je heureux d'tre chez nous! dit Innocent, qui +pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur +de le voir fini! + +Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amres, +la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier. + +--Pourquoi tous pleurer? s'cria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme +Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire. + +PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi, +hi, trs heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien faire. + +COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz +pas bte; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir. + +INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie la pense de +revenir bientt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas? + +--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux +comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi +toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer +Coz. + +--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous +aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure. + +--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! rpondit +Coz. + +--J'ai demand maman la permission de vous emmener, s'cria Simplicie +avec empressement. + +--Vrai, Mam'selle? Alors moi content. + +Et le visage de Coz s'claircit. + +Le portier attendait la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se +prolongeait, il fit: quelques pas et prsenta Innocent une feuille de +papier pleine de chiffres. + +INNOCENT.--Que me donnez-vous l, pre Frimousse. + +LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consomm. Monsieur. +Faut-il pas que je sois pay la longue? + +INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets, +tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer. + +LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a t consomm en +votre nom, et je rclame le payement, profitant de la prsence de Madame +qui tient sans doute les cordons de la bourse. + +INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous +payerai rien, par consquent. + +Il est trs fort, celui-l. Et a ne se passera pas comme a, mon petit +Monsieur, dit le portier, le poing sr la hanche. Vous me payerez +jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas +me plaindre M. Doguin, qui vous rgalera d'une salade de retenues de +rcration, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai +mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous +me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne +m'ait tout pay ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit +trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins. + +--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je +payerai, dit Prudence mi-voix. + +INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au +contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pice de +cinq francs. + +--Seigneur! faut-il tre mchant et menteur! s'cria le portier. + +Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua +rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent +et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte! + +--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai +si bien que ni toi ni tes matres vous n'en sortirez. Vous croyez que je +me laisserai voler sans dire gare! que des mchants provinciaux peuvent +venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparatre! Vous verrez +cela, vous verrez! + +Avant que Coz et pu abaisser le poing qu'il avait lev sur la tte du +portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui. + +--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison +mauvaise, portier voleur, garons mchants; pas bon, a. Mme Prude et +moi emmener M. Nocent, c'est mieux. + +--Que dira papa? On lui crira que je me suis sauv; il sera en colre. + +--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colre, papa rien dire, papa +trouver bon. Moi chercher habits, matres; Monsieur Nocent dire adieu et +puis partir. + +Prudence trouvait bonne l'ide de Coz et donnait ses raisons Innocent, +quand le matre entra. + +--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier rclame l'argent que vous lui +devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger; +mais parce qu'on a eu tort d'acheter, a ne veut pas dire qu'on ne doive +pas payer, et je m'tonne que vous refusiez un payement que la justice +vous oblige faire. + +INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier, +et que je n'ai achet qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai +pays et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs. + +M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette +devant Madame, qui pourrait en informer votre pre, mais ce que vous +faites n'est pas honnte, et il faudra bien que vous payiez. + +--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien +que je n'irai pas rapporter de lui son papa; je lui ai offert de payer +l'argent que rclame votre portier, mais il a refus, m'assurant qu'il +ne devait rien. + +INNOCENT.--Voyez vous-mme la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui +acheter des tartes quand j'tais malade, l'infirmerie? Voyez, tous les +jours il y a une quantit de croquets, pommes, noix, tartes et je ne +pouvais ni bouger ni manger. + +--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose +l-dessous. Hol! pre Frimousse! + +--Voil, Monsieur, rpondit le portier, accourant l'appel et croyant +qu'il allait tre pay par ordre du matre. + +M. DOGUIN.--Pre Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note +des objets achets par M. Gargilier, et je suis sr qu'il n'a pas boug +de l'infirmerie pendant plusieurs jours. + +LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non. + +M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marques sur +votre note? + +LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-mme que M. +Gargilier ait achet mes friandises; c'est par procuration. + +M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetes? + +LE PORTIER.--Par M. Flix Oursinet, Monsieur. + +INNOCENT.--Je n'ai jamais charg Oursinet d'un achat. + +LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Flix est venu me demander un +crdit pour faire affaire avec vous, et preuve qu'il m'a donn cinq +francs pour commencer. + +INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef +d'institution de vouloir bien le faire venir. + +M. DOGUIN.--Pre Frimousse, amenez-moi Oursinet. + +Le portier s'empressa d'obir, plein d'inquitude pour le payement de sa +note, il ne fut pas longtemps faire comparatre devant le matre celui +qu'il souponnait dj d'avoir abus de sa bonne foi. + +--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet. + +--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur, +peut-tre... Attrape, se dit-il en lui-mme; tu vas avoir une bonne +danse, et moi je te secouerai jusqu' ce que j'aie retrouv mes +trente-cinq francs et vingt-cinq centimes. + +Ils entrrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui +allait arriver et voulut payer d'audace. + +--Monsieur m'a demand? dit-il d'un air patelin. + +M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour +claircir une affaire plus que dsagrable pour| vous. + +OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le pre +Frimousse qui rclam trente-cinq francs de Gargilier. + +LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur. + +OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer? + +INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris +tout cela chez le pre Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais +charg et que c'est toi-mme qui as tout mang, si tu les as pris. + +Oursinet sourit, et ne rpondit pas. + +M. DOGUIN.--Rpondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte, +de Gargilier les objets ports sur la note du pre Frimousse? + +OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la +probit reconnue du pre Frimousse, je puis rpondre trs nettement, +oui. + +M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui tait +pour vous, pour satisfaire votre gourmandise? + +OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour +Gargilier. + +M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dvorer comme un glouton et sans lui en +parler. + +OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui +mangeait tout. + +--Menteur! s'cria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne +t'ai seulement pas vu pendant que j'tais l'infirmerie, et le reste du +temps je ne t'ai pas dit trois paroles. + +OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le pre Frimousse ne t'oblige pas payer +tout de suite; il sait bien que nous autres lves nous n'avons pas +toujours trente-cinq francs sous la main... + +LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur. + +OURSINET.--Et je suis fch qu'il t'ait rclam cette somme devant tout +le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous, +pre Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela. + +--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'cria Innocent +hors de lui. Restez, restez, pre Frimousse; je prie, M. le chef +d'institution de s'informer auprs de l'infirmire et auprs de +mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des +friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas tonns de voir +Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines +chaque rcration. Au reste, je dclare Monsieur le chef d'institution +que si le mensonge et la dloyaut d'Oursinet ne sont pas prouvs, je +suis prt tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux +pas que le pauvre pre Frimousse perde cause de moi une somme aussi +considrable. + +--Vous tes un brave garon. Monsieur, s'cria le portier. Si c'est M. +Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me +paye, car je m'adresserai ses parents. + +--C'est moi qui me charge de dbrouiller vtre affaire, pre Frimousse, +dit le matre; mais l'avenir je vous dfends expressment de faire +crdit, aucun des lves. Je vais m'occuper de l'enqute, Monsieur +Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi +tous ici. + +Le matre sortit, laissant dans l'anxit les acteurs de la scne. +Innocent avait peur que les lves, par haine contre lui, ne rendissent +de faux tmoignages. Oursinet tremblait que les lves, n'tant pas +prvenus, ne disent l'exacte vrit, et que sa culpabilit ne ft par +l clairement dmontre. Le pre Frimousse s'inquitait encore de ses +trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet +pouvaient refuser le paiement. Prudence se dsolait de voir son jeune +matre faussement accus. Simplicie s'ennuyait d'tre retenue si +longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colre +contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pices, et contre +le portier insolent qui osait souponner la vracit d'Innocent. Ses +yeux exprimaient une telle fureur, que le pre Frimousse et Oursinet +s'loignrent par instinct jusqu'au coin le plus recul du parloir. Le +matre ne tarda pas rentrer. Il tait'grave et svre. + +--Monsieur Gargilier, approchez. + +Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut. + +--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc. + +Oursinet s'approche lentement la tte incline, les yeux demi baisss. + +Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des clairs. + +--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a +t dmontr que Flix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dvorer +des masses de friandises, et que vous ne devez rien au pre Frimousses. + +Coz se retire au fond de la chambre. + +--Monsieur Oursinet, il m'est prouv que vous tes un menteur, un +voleur, un lche calomniateur; que votre prsence est une humiliation +pour vos camarades et une honte pour ma maison; en consquence, je vais +vous faire conduire au cachot et je vais faire prvenir vos parents afin +qu'ils viennent vous chercher ds ce soir. + +Coz se frotte les mains. + +--Grce! grce! Monsieur, s'cria Oursinet tombant genoux. Ne +dites rien mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils +m'enfermeront... + +--Lche! dit le matre avec indignation, vous tremblez devant la +punition que vous avez si bien mrite, et vous n'avez pas craint de +faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre +terreur ne m'inspire aucune piti. + +--Dgotant! dgotant! dit Coz mi-voix. + +--Pre Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui +porterez du pain et de l'eau pour son dner. + +Le pre Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgr sa +rsistance, il le mena au cachot dsign, sombre rduit peine clair +par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une +couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement ncessaire +pour une si triste demeure. + +--Madame, dit le matre Prudence, j'ai crit il y a peu de jours M. +Gargilier pour l'engager retirer son fils de chez moi; sa position +n'est plus tenable, les lves l'ayant pris en grippe. Malgr la +plus grande surveillance, il est impossible d'empcher des scnes +dplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je +crois dangereux pour lui de prolonger son sjour dans ma maison, et je +vous demande, dans son intrt, de le retirer le plus tt possible. La +scne d'aujourd'hui va s'bruiter, va tre interprte mchamment pour +lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui +claterait un de ces jours. + +--Je l'emmnerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de +rpondre Prudence, terrifie. + +--Oh! ce n'est pas press ce point, reprit le matre en souriant; il +sera temps demain; d'ici l, je ferai prparer son paquet. + +--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce +qu'aujourd'hui nous devons, aller l'cole de natation; cela m'amusera +et me fera du bien. + +--A demain donc, mon pauvre petit matre; prenez bien garde vos +mchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, +l'heure que vous voudrez. + +--A midi, avant la rcration, dit Innocent. + +--C'est bien; midi nous serons ici. + +Et l'on se spara, + + + +XXII + +LE BAIN + +A quatre heures, les lves devaient aller au bain; la saison tait un +peu avance, mais il faisait encore trs chaud, et c'tait toujours une +grande joie quand on y allait: d'abord c'tait du nouveau, ensuite il y +avait une grande heure d'tude de moins. Innocent avait dsir se donner +ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares +en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux lves +rpartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre +amis, de sorte qu'il se crut bien protg. Oh se dshabilla, on revtit +le caleon, chacun accrocha ses vtements au clou dsign, et on se +lana dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte +qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs lves de +sa classe s'y trouvaient. + +--Une passade Gargilier! dit l'un d'eux. + +--Hop! Il appuya ses mains sur la tte d'Innocent et le fit aller au +fond. + +--Une passade Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau. + +--Une passade Gargilier! dit un troisime. + +Innocent s'enfonait, se dbattait, revenait sur l'eau cherchait +reprendre a respiration, replongeait de nouveau, la quatrime +passade, il tait haletant, il touffait; il faisait des efforts inous +pour pousser un cri, un seul, esprant tre entendu par ses amis, +mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne +voyaient pas le danger de ces passades multiplies, ne cessaient de +le faire plonger et replonger; son air de dtresse, ses mouvements +convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, une dernire +passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant +perdu connaissance. A ce moment les grands lves arrivaient; Paul +sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le +pauvre Innocent les yeux ferms, les mains crispes. + +--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noy! + +Vingt lves et les matres arrivrent, prs de Paul et l'aidrent +ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine +des noys, o les secours en usage lui fuient prodigus: frictions, +cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'aprs une demi-heure des soins les +plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientt il ouvrit les +yeux, mais les referma aussitt. Le mdecin qui prsidait au sauvetage +le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il tait sauv. Le +chef de pension, qu'on avait t prvenir et qui venait d'arriver, passa +de l'inquitude la joie; il ne tarda pas voir Innocent revenir tout + fait la vie, parler et vouloir se lever. Le matre le fit envelopper +dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce +fut encore l'infirmerie qu'on le dposa en rentrant la pension. +Innocent songea avec bonheur que c'tait sa dernire nuit passer dans +cette maison qu'il avait tant dsir habiter, et qui avait t pour lui +un lieu de torture et de misre. + +Il remercia Dieu de l'avoir sauv de ce dernier danger, et, en +tmoignage de sa reconnaissance, il rsolut de rendre le bien pour le +mal et de ne nommer aucun des lves qu'il avait parfaitement reconnus, +et qui avaient manqu le faire prir. Cette rsolution lui cota +beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et +le matre d'tude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et +le questionner sur accident dont il avait t victime, il rpondit +vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment. + +LE MATRE.--Mais de plus jeunes lves ont dit depuis avoir vu vos +camarades vous donner des passades, et les recommencer ds que vous +reveniez sur l'eau. + +INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le +sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfonc, j'touffais, et +puis je me suis vanoui. + +LE MATRE.--Mais vous avez d reconnatre ceux qui vous entouraient +quand vous avez enfonc. + +INNOCENT.--Je n'ai regard personne; je m'amusait nager et je ne +faisais pas attentions aux autres. + +LE MATRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien +gnreux vous vis--vis de ces mauvais garnements. + +Innocent ne rpondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donn +le courage de cette gnrosit. Le matre le quitta en lui serrant la +main. + +Il avait pass une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le +mdecin lui permit de se lever, de djeuner et de se prparer quitter +la maison. Quand Prudence et Coz arrivrent. Innocent leur raconta +l'accident de la veille; Prudence faillit tomber la renverse de +frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante rgler ses comptes +avec le matre qui lui tmoigna sa satisfaction de voir emmener +Innocent. + +--J'tais dsol, dit-il, de ne pas vous l'avoir laiss emmener hier, +quand je l'ai vu encore une fois victime de la mchancet de ses +camarades. Le voil de nouveau hors d'affaire; gardez-le la maison, +croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collge; il +y sera toujours le jouet des autres. + +Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta +avec son jeune matre; Coz prit sa place accoutume sur le sige, et, +quelques minutes aprs, de Roubier avait un hte de plus. + + + +XXIII + +VISITE IMPRVUE + +Simplicie tait reste seule la maison; elle prparait l'appartement +pour la rception de son frre, dont elle attendait le retour avec +impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier. + +C'est Innocent, je reconnais son pas, dit Simplicie en courant +joyeusement ouvrir la porte. C'est toi. Innocent! Ah! + +Et Simplicie, terrifie, repoussa la porte et alla se cacher dans le +lavoir. + +La porte ne tarda pas se rouvrir; les mmes pas se firent entendre +dans l'appartement, mais plus prcipits; Simplicie entendait aller, +venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de +bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparatre +sa tante, accompagne de Boginski. + +MADAME BONBECK--O diable a-t-elle pass? Cherchez donc, Boginski. Vous +tes l comme un bonhomme de pltre; regardez partout, ouvrez tout. + +BOGINSKI.--Je vois rien, Mme. + +MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est +peut-tre. + +Boginski entra, aperut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les +mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dnont pas, Boginski, qui +tait bon garon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa +tante la reprenait, fit un petit signe rassurant Simplicie, eut l'air +de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une +marmite sur la tte de Simplicie, un balai devant ses jambes, il +accrocha un torchon la marmite. + +--Rien, dit-il, personne; c'est tonnant! + +Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaant du doigt: + +--Je crois que tu me trompes, mon garon; laisse-moi y aller voir +moi-mme. + +Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand +un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperut +par terre Simplicie, que la peur et l'motion veinaient de faire tomber +en faiblesse; la marmite avait dgringol, le balai avait roul, et +Simplicie apparut aux yeux courroucs de sa tante. + +--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte +envers sa tante? Allons, sors de l, je te pardonne; mets ton chapeau et +viens avec moi. + +--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi, +ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu' l'arrive de Prudence et +de Coz, qui sont alls chercher Innocent. + +Mme Bonbeck s'lana vers sa nice pour la saisir et l'emmener de force; +mais, Boginski se plaa devant Simplicie. + +--Non; non, Mme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre +enfant. Pas bien, a, pas bien. + +--Drle, cria Mme Bonbeck, misrable ingrat! + +Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa +doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne +bougea pas d'une semelle. + +--Pas bien, Mme Bonbeck, pas bien. Battre moi, a fait rien, moi pas +faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a +peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser. + +--Animal! dit Mme Bonbeck en s'loignant, je te croyais plus plat. +J'aime mieux a: je n'aime pas les gens qui me cdent toujours. Vous +avez raison, mon ami, il faut laisser cette pronnelle. Qu'en ferais-je, +au total? Qu'elle aille au diable! a m'est parfaitement gal. + +Mme Bonbeck regarda Simplicie avec ddain, et, tournant les talons, elle +marcha vers la porte d'entre. + +--Ouvrez, dit-elle Boginski. + +Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer. + +Passez donc, puisque vous tes l, continua-t-elle. + +Boginski passa. Il n'eut pas plus tt franchi le seuil, que Mme Bonbeck +poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers +Simplicie d'un air de triomphe: + +--Te voil prise, ma fille; pas moyen d'chapper la vieille tante. Ce +que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera... +Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle Boginski, qui +frappait la porte. Oui, oui, tambourine, mon garon, dmne-toi. Ah! +Ah! ah! je les tiens prsent! + +Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se +frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consterne, ple comme une +morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni rpondre aux cris de +Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire +moqueur; elle se plaa devant elle, les bras croiss; Simplicie recula +jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu' ce que ses bras, qu'elle tenait +toujours croiss, touchassent la poitrine de Simplicie. + +--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lanaient des clairs). +Je ne suis pas en colre; je yeux seulement te faire voir que je ne me +laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empcher de +faire ce que je veux, et que s'il me plat de t'emmener, je t'emmnerai. + +Simplicie poussa un cri, auquel rpondit un cri sauvage: elle reconnut +la voix de Coz. + +--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi! + +Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgr son ge, la poussa +dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte +qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne +dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du +perron, la tenant toujours et l'entranant aprs elle, et courut la +voiture qui l'avait amene; elle y poussa Simplicie, y monta elle-mme, +et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit, +et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son +dsespoir fut terrible; son imagination lui reprsenta les scnes les +plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras. + +--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherche +partout le lendemain de la scne o je t'avais battue; je ne t'ai +pas trouve puisque tu t'tais sauve. Boginski et moi, nous t'avons +cherche la pension o l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier, +o l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgr tout ce que j'ai pu +faire, j'ai t fche de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre +protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en +retournant la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture +Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demande +poliment au concierge, il m'a indiqu ta porte et c'est toi qui m'as +ouverte Maintenant, coute-moi: je ne veux pas que tu restes la charge +de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois +demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas +de Prude, qui te gte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux +pas de Coz, qui a aid ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui +est un sot. Je te promnerai moi-mme, je te ferai travailler... + +--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous! + +--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voil +arrives; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher. + +Mme Bonbeck, qui avait t si fine avec Boginski, le fut moins avec +Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tt descendue de voiture, qu'elle +partit comme une flche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck, +bahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrta. + +--Mon argent, s'il vous plat, bourgeoise. + +--Je vous payerai tout l'heure, mon ami... + +--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis +on s'arrange pour disparatre sans payer. + +--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nice? la voil qui tourne sur +le boulevard? + +--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas dj l'air si joyeux +quand vous l'avez jete dans ma voiture comme un paquet de linge sale. + +--Misrable! je te dis... + +--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue, +mais je n'coute pas tout a, moi. Il me faut mes deux francs pour +l'heure, et je ne vous lche pas que vous ne me les ayez verss dans la +main que voici. + +Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui +prsentait la main reste libre. + +Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il tait trop tard pour +courir aprs Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en +prenant tout le monde de sa msaventure, et se promettant de faire +repentir Boginski de la part qu'il y avait prise. + + + +XXIV + +RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ + +Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et +Prudence, informs par Boginski de ce qui s'tait pass, employaient +leurs efforts runis pour briser la porte on faire sauter la serrure +afin de dlivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de dtresse. +Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge, +qui monta prcipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef +tourna, mais le verrou tait mis; comment l'ouvrir? Coz, dsespr, +donna un si vigoureux coup d'paule que la porte tomba: toute la ferrure +s'tait brise; ils se prcipitrent dans l'appartement, personne; ils +ouvrirent la porte de la chambre coucher personne encore; mais +la porte du perron, reste ouverte, leur apprit l'enlvement de la +malheureuse Simplifie. + +Tous restrent consterns, + +--Je cours, dit enfin Boginski; Mme Bonbeck emport pauvre Mam'selle, +moi la rapporter. + +Prudence pleurait. Innocent se dsolait; Coz restait pensif, les bras +croiss, la tte baisse. + +--Mme Prude, dit-il d'un air rsolu, moi vous aider. Moi courir chez +Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout +casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici. + +PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait +plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamn et puis +chass hors de France. + +COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle +et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider? + +PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-tre nous la +ramnera-t-il. + +COZ.--Et si pas ramener? + +PRUDENCE.--Alors j'crirai M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma +pauvre petite matresse des griffes de cette femme abominable, et nous +retournerons tous Gargilier. + +COZ.--Dieu soit bni quand tre Gargilier! + +Coz se rsigna attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent +pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait +d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait faire pour +ravoir Simplicie. + +Boginski courait la rue de Godot, pendant que Simplicie courait la +rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la sparait +de Mlles de Roubier; elle s'tait promene plusieurs fois aux Tuileries, +de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les +Tuileries comme une flche, lorsqu'elle se sentit arrte; un sergent +de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui +s'chappait. + +--O courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent +diables vos trousses. + +--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre; +elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec dtresse. + +--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris. + +--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape, +je suis perdue. + +--Au contraire, la belle, vous tes retrouve. + +--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne. + +--O est-elle votre bonne? Pourquoi vous tes-vous sauve? + +--Je ne me suis pas sauve, c'est ma tante qui ma vole; ma bonne, est +chez Mme de Roubier. + +--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle? + +--Oui, oui, 91: c'est l o je demeure, o je veux aller. + +--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville mi-voix elle n'a +pourtant pas mine d'appartenir une bonne maison cette petite. + +Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque +Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le +sergent de ville la laissa chapper, et elle reprit sa course avec plus +de vitesse qu'auparavant, criant: + +--Au secours! Boginski, ramenez-moi! + +Le sergent de ville courut aprs elle de toute la vitesse de ses jambes, +et parvenait la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et +demi-morte dans les bras de Boginski. + +La foule, qui s'tait amasse autour d'eux pendant le premier +interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour +assister la fin de cette scne trange, se rassembla plus compacte, +et couta avec, intrt les explications de Boginski et les paroles +entrecoupes, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie. + +--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son +motion, Mme Prude l-bas, attendre dsole. Nous croire Mam'selle +chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment +Mam'selle ici? + +--Je me suis sauve pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai +couru, couru si vite, que j'touffais. C'est que j'avais si peur de la +voir arriver! + +Le sergent de ville se retira et fit faire place Simplicie et +Boginski, qui se dirigrent vers le pont Royal et la rue du Bac. +Boginski rentra triomphant dans le petit appartement o l'attendaient +tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut +accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa l'touffer; +Innocent lui tmoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait. +Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la +porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prvenir Mme de Roubier +de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fter cet agrable +vnement par un bon repas; elle leur servit dner un gteau +excellent, surmont d'une crme vanille et entoure d'une muraille de +fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour +clbrer la rentre en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils +invitrent Boginski dner; celui-ci prit sa large part du festin, puis +il retourna chez Mme Bonbeck. + +Il ne restait qu' prparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit +qu'il transporta dans la premire pice faisant salon. + +--Et vous, o coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence. + +--Moi coucher par terre; moi habitu, moi dormir partout. + +--Mais vous aurez froid? + +--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, trs bon. + +Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus +fort que jamais. + +Trois jours se passrent encore et l'on ne recevait aucune rponse ni de +M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquitait de ce silence; Innocent +et Simplicie s'ennuyaient; Coz tait triste: il craignait qu'on ne le +laisst Paris; il redoublait de soins et d'activit pour se faire +accepter. Prudence l'levait aux nues; Simplicie et Innocent ne +pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances +possibles de son engagement chez leur pre. + +Le quatrime Jour de l'arrive d'Innocent, le facteur entra: + +--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes. + +Prudence paya, ouvrit la lettre; elle tait de M. Gargilier. Les enfants +taient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre. + +--Lis tout haut, je t'en prie, s'crirent-ils. Prudence tut ce qui +suit: + +Ma chre Prudence, + +Ma femme et moi, nous avons t passer dix jours chez mon frre, et +hier, notre retour, nous avons trouv les lettres des enfants, la +vtre et celle du matre de pension. Ne perdez pas un jour, pas une +heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison +o l'ont fait entrer son enttement et ma faiblesse. Quant Simplicie, +Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans +que nous vivons, ma soeur Paris, moi la campagne, il parat que +son humeur violente a fait des progrs dplorables. J'accorde donc +Simplicie comme Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les +attends avec une impatience gal la leur. Je n'aurais jamais consenti + la sparation qu'ils dsiraient si ardemment si j'avais pu deviner les +peines et les souffrances qui en rsulteraient pour eux et pour vous ma +pauvre Prudence, si dvoue, si attache mes enfants et ma maison. +Je voulais partir moi-mme pour les ramener, mais ma femme s'est donn +une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je +reste prs d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus +tt possible et tchez de trouver un homme, sr pour vous accompagner +jusqu' Gargilier. C'est vous de voir si la personne que Simplicie +nomme dans sa lettre mrite confiance. Adieu, ma bonne Prudence; +embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette +pas d'avoir cd leurs dsirs, puisque la leon a t bonne et +complte et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis. +Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte quipe, +et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalit qu'elle a bien voulu +accorder ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne +Prudence, avec tout rattachement que vous mritez si bien. J'cris ma +soeur pour la prvenir de ma dtermination. + +Hugues GARGILIER. + +--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma +pauvre chre maman et mon pauvre papa! + +Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son +attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux. + +--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'tes pas content des +bonnes nouvelles que nous donne Monsieur. + +--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi +rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz... + +--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit +que si l'homme indiqu par Mam'selle Simplicie mrite confiance, il +nous ramnera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramnerez +Gargilier. + +--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame +Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur! + +Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, touffait +Prudence, secouait les bras de Simplicie, crasait les mains d'Innocent; +il tait fou de joie; il demandait partir tout de suite, de peur qu'on +ne changet d'avis. Prudence eut quelque peine lui faire comprendre +qu'il fallait attendre au lendemain. + +--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle. + +--Moi faire tout en une heure, rpondit Coz. + +PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux Mme de Roubier, la remercier de +ses bonts. + +COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous. + +PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mmes et +une heure convenable de l'aprs-midi. Et puis, il faut que nous menions +les enfants dire adieu leur tante. + +--Ah! s'crirent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai +trop peur. + +PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger. + +SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour? + +PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous +redemande et qu'il le lui a crit. + +SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est +heureusement notre dernire corve Paris. + +Prudence, aide de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux +de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emport de chez Mme +Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait achet avec les trente sous qui +lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du +reste, il ne possdait que les habits dont il tait vtu. + +Aprs le djeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de +Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le +changement qui s'tait opr en eux. + +--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus +aujourd'hui les reproches que je vous ai adresss il y a quinze jours; +vous vous tes corrige de vos dfauts, et je suis sre que lorsque +nous vous reverrons la campagne l'anne prochaine, vous serez aussi +gentille, simple et bonne et aimable que vous l'tiez peu jadis. Il +en est de mme pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi + l'amliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir la +campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien gagner, vous; vous tes +aussi bonne et aussi dvoue qu'il est possible de l'tre. + +--Madame est mille fois trop bonne, rpondit Prudence, en faisant une +profonde rvrence, et trs flatte des loges adresss par Mme de +Roubier ses jenes matres et elle-mme. + +--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui tait +entr inaperu. + +Mme de Roubier sourit et tendit la main ce brave garon, dont elle +avait entendu faire un grand loge par les domestiques. Coz, enchante +crut bien faire de serrer la main qu'elle lui prsentait, et avec une +telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et, +secouant sa main: + +--Quelle vigueur de poignet, mon brave garon! dit-elle en riant. Un peu +plus, vous me broyiez les os. + +Prudence fit signe Coz de s'loigner, ce qu'il fit avec une +promptitude qui tmoignait de son obissance aux ordres de Prudence. + +Aprs la visite Mme et Mlles de Roubier, Prudence et Coz menrent +les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvrent fort mcontente de la +fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son +frre. Elle reut les enfants en colre, moiti riant; elle dit Coz +qu'il tait un ingrat de l'avoir quitte. + +--Pardon Mme Bonbeck; moi pas vouloir fcher; mais moi aimer pauvre +Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre +Mam'selle et colre quand Mme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de +Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en +Pologne domestique; lui, intendant. + +--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien +faire; il me met en colre dix fois par jour; je lui donne des tapes, +des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air +calme et imbcile. Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre +si fait plaisir! comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille +bche! Et ne voil-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il +se couche, il prtend qu'il a mal la tte. Aujourd'hui je ne l'ai +seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbcile; il n'a +pas djeun. + +Coz alla voir et ne tarda pas revenir, disant que son ami tait +malade, qu'il avait la fivre et mal la tte. Mme Bonbeck s'inquita, +s'alarma, envoya chercher le mdecin, s'tablit prs de son lit et le +soigna jour et nuit pendant une semaine entire. Coz tait parti avec +Prudence et les enfants, le reste de la journe leur parut d'une +longueur insupportable. Le lendemain, neuf heures, aprs avoir +djeun, Coz alla chercher une voiture, et tous y montrent, le coeur +plein de joie, + + + +XXV + +CONCLUSION + +Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et +s'installrent dans un wagon: aucun incident fcheux ne contraria leur +bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gnaient +pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emport abondance de +provisions; la joie, au lieu de leur ter l'apptit, le dveloppa si +bien, que le panier ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du +chemin de ils passrent la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche +ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure la +ville o les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie +manqurent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir +un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues. + +--Bonjour, mon cousin. + +--Bonjour, ma cousine. + +En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine trois lieues + la ronde, vu que les parents ne se perdent jamais et que vingt +gnrations ne dtruisent pas le lien primitif du vingtime anctre. + +Germain, le cocher, ayant Coz sa gauche sur le sige partit au grand +trot; les chevaux s'animrent, Germain perdit la tte lcha les guides; +les chevaux s'emportrent, allrent comme le vent et auraient jet la +voiture dans un foss de vingt pieds de profondeur, si Coz n'et saisi +les rnes, n'eut maintenu et calm les chevaux et ne les et remis au +trot raisonnable de bons normands. + +Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour +crier et appeler au secours. + +--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite. + +Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessrent de se +faire entendre. Coz se retourna, + +--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien +tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir. + +Il voulut rendre Les rnes au cocher mais celui-ci refusa + +--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent +trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre. + +--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon. + +--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me +charge pas de mener ces btes, qui s'emportent pour un rien. + +--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux. + +On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se +prcipitrent dans les bras de leur pre, qui les attendait au bas du +perron. Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous tes bon +de nous avoir pardonns, de nous avoir laisss revenir! + +Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait +dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait +sur les derniers vnements dont il ignorait les dtails, et faisait +connaissance avec Coz, que Prudence lui prsenta avec, un tel loge, +qu'il comprit tout de suite combien Coz avait d rendre de services +pour tre tellement vant par la sage Prudence. Il le questionna sur sa +position, ses moyens d'existence. + +--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si +moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M. +Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas +vouloir quitter. + +MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garon, je n'ai pas d'ouvrage +vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier. + +COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte, +moi cocher, moi bcher, faucher, tout faire chez vous. + +MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire vos talents, mon garon: mais +vous tes sans doute habitu gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas +de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs. + +COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement, +nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois; +c'est assez, c'est trop. + +MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous +travaillez. + +M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva genoux prs du +canap de leur mre, lui baisant les mains, et tmoignant leur bonheur +avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la +remplissait de joie. + +Quelques jours se passrent dans les mmes sentiments de bonheur; la +campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils +ne comprenaient pas comment ils avaient pu dsirer de quitter la vie +tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les +ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de +la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en +riaient malgr eux. Prudence ne cessait de faire l'loge des Polonais, +surtout de Coz, et dclarait que sans lui ils eussent tous pri dix +fois. Coz travaillait comme un ngre, se mettait tout, tait partout, +faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si +excellent serviteur; il ne tarda pas le prendre dfinitivement son +service en qualit de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz +tait plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait son +bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le +facteur apporta M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut sa femme +et ses enfants, moiti riant, moiti fch: + +Mon frre, + +Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu +rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer +et qui gte vos enfants. Ils ont emmen un de mes Polonais; c'est un +ingrat, je ne le regrette pas. Voil mon imbcile de Boginski qui s'est +avis d'tre malade; il est guri, mais il ne peut pas faire de musique; +le mdecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours la +campagne; comme je ne sais o le faire aller, je l'envoie demain chez +vous, j'ai gard votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois. +vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez +pas de me le renvoyer ds qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon +frre. Dites Simplette qu'elle est plus bte qu'une oie. Vous avez +bien mal lev vos enfants; si je les avais eus, ils eussent t levs +autrement. Votre soeur, + +Ambroisine BONBECK. + +SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire +Prudence. + +INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie. + +PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrive va faire +notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voil qui passe passe tout juste. Coz! +votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie! + +--Bonheur! s'cria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire +Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider tout prparer pour ami. + +Coz et Prudence prparrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre +de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la +ville. + +Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent, +tant il tait chang, maigri et pli. Il avait t fort malade; Mme +Bonbeck avait t trs bonne pour lui, mais elle tait si agite, si +remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que +le mdecin dclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos +en l'envoyant la campagne; c'tait lui-mme qui avait demand aller +chez M. Gargilier. + +Au bout d'un mois, il fallut rpondre Mme Bonbeck, qui menaait de +venir elle-mme chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski +et lui fit voir la lettre de sa soeur. + +--Que dois-je lui rpondre, mon ami? Dsirez-vous nous quitter et +retourner chez ma soeur? + +BOGINSKI.--Monsieur, moi dsire ne jamais vous quitter; moi suis trs +heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai t malade de +tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est +si terrible chez elle; toujours musique ou colre! + +MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de +rester chez moi, prs de mes enfants? + +BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous +garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours +reconnaissant. J'apprendrai franais bien; je parle dj mieux; dans un +an ce sera bien tout fait. + +MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire dcide. Vous +me convenez beaucoup; vous tes un brave garon, dvou, reconnaissant, +sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant prs de mon fils; vous +en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que +vous ne quitterez plus. + +La vie des habitants de Gargilier s'coula heureuse et paisible; +Innocent devint un charmant garon, instruit et bien lev, grce aux +soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agrable et +aimable personne. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Sgur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX NIGAUDS *** + +***** This file should be named 13456-8.txt or 13456-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/5/13456/ + +This eBook was produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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