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+ <title>André</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Andre
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+Author: George Sand
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+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+<br><br><br>
+
+<h1>ANDRÉ</h1>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais
+une petite maison basse, le long d'une étroite rue
+d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont
+<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne
+voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup,
+j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais
+attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement
+en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge
+de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement
+définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement
+ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais
+à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne
+voulais pas convenir avec moi-même.</p>
+
+<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>.
+J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes,
+une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde,
+qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette,
+pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre,
+quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement
+logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries
+dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent
+donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement
+et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre
+leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir
+les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets
+des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais
+la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est
+pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les
+habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive
+essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle
+fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le
+premier étonnement des formes du langage, d'entendre
+des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement
+semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre!
+Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui
+fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède
+des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si
+<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les
+mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses
+que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites
+villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même
+parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde
+des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs
+femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai
+du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p>
+
+<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville
+où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre
+les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie
+vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne
+peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise,
+au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques
+qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus
+étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les
+rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres
+toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants
+et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux
+courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne
+pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et
+les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je
+ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des
+fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons.
+Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage,
+l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens
+et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus
+que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>Nohant, avril 1851.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un
+peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son
+parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici
+par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs
+qui portent des sabots, et boivent leur piquette
+sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne;
+et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins
+n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre
+parfois des caractères solidement trempés et vraiment
+faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se
+serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût
+succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé
+de venir au monde avec la force physique et l'insouciance
+d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait
+d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux
+et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine
+d'environ deux cent mille francs.</p>
+
+<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux
+avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il
+tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait
+comme un véritable laird écossais, partageant son année
+entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation;
+car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à
+lui-même son majordome, son fermier et son métayer;
+même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou
+de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées
+par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté
+en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui
+soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff,
+et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers.
+Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur,
+se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand,
+en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup
+d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin
+de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé
+de dégâts sur sa récolte.</p>
+
+<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait
+bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de
+côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans
+en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque
+bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de
+hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable
+sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise,
+son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens
+bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux
+et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque
+peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus
+belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de
+la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées,
+quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop
+accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas
+moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile
+et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p>
+
+<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en
+jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer
+dans la sphère de cette existence, qui convenait si
+bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient.
+Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont
+ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce
+la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces
+amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes
+ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses
+désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables.
+Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout
+ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait
+ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie
+sans se donner la peine de le contredire.</p>
+
+<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur,
+ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et
+nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition
+invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette
+éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et
+singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive
+et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra
+mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions
+fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber
+tout à coup sous le poids du découragement. Les livres
+dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas
+ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère
+et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues,
+jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui,
+contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait
+l'avenir à ses yeux.</p>
+
+<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor
+avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir.
+Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le
+marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère
+éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné
+ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par
+eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il
+était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée
+et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance
+de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime
+sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris
+intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois
+revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les
+volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit,
+qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique
+de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la
+bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de
+durée.</p>
+
+<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte
+jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère,
+une inertie triste et molle, un grand effroi de ces
+récriminations et de ces leçons dures dont les hommes
+peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui
+le rendaient craintif et repentant devant les reproches
+même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour
+souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile
+à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller
+en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience
+timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce
+combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En
+un mot, le plus grand charme de son naturel était son
+plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y
+trouvait.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser
+le marquis de Morand comme les inclinations studieuses
+de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle,
+il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les
+jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements
+que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur
+à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien
+compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une
+certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance,
+et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il
+était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe
+qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien
+signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie
+paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement
+sa promesse.</p>
+
+<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament
+doux et maniable comme celui du jeune André; et
+le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans
+tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas
+trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez
+se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile
+à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher
+sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays
+natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile
+le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit
+de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à
+sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par
+une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident
+que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas
+du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses
+à affronter.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber
+dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament
+ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon
+vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver
+un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune
+conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions
+pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur,
+malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain
+sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes
+ses idées sur la prééminence paternelle.</p>
+
+<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements
+de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de
+grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos
+dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis
+avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent,
+au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il
+n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et
+mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i>
+d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère
+morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais
+son père.</p>
+
+<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions
+d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement
+le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager
+sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison
+héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique
+le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme
+dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers
+qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres,
+à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités
+que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la
+chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble
+serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée
+de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée
+il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de
+chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait
+un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées
+dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme
+au retour d'une douce pensée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une
+femme selon son coeur venait, depuis quelque temps,
+mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il
+est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans
+cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le
+jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en
+songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances
+et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre
+du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir
+à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il
+éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de
+ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en
+faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p>
+
+<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans
+gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance;
+grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne
+et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un
+fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume
+de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant
+en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il
+s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou
+Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement
+autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de
+sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de
+leurs affaires.</p>
+
+<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se
+dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la
+vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais
+l'espérance se développait avec le désir; et le jeune
+homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à
+sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure
+de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait
+pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André
+en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.</p>
+
+<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon
+un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez
+reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez
+perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des
+métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être
+moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour
+plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait
+souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du
+logis.</p>
+
+<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une
+gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre
+deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique
+assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté
+que par les bergeronnettes et les merles d'eau;
+les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité
+de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au
+garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude
+Charmante.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p>
+
+
+
+<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses
+plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes
+de roman. Les chastes créations de Walter Scott,
+Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent
+chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et
+colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs
+éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient
+à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement
+à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait
+avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur
+de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement
+les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait
+passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans
+pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant
+les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et
+trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour
+les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se
+reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie
+un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de
+débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types
+chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre
+vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer
+au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en
+vain d'attirer et de saisir.</p>
+
+<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter
+partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur
+futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa
+beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer
+sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut
+fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin
+pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:&mdash;Où
+es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt
+ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des
+qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de
+coup de soleil dans la journée.</p>
+
+<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les
+Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui
+sembla voir passer à quelque distance une forme réelle;
+autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec
+une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des
+joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles.
+André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort
+qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre.
+Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la
+rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours
+dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut
+faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits
+ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes
+avec des branches entrelacées et de la terre;
+enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre
+était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix
+pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins
+encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le
+lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit
+d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires
+lui fût apparue comme une chose réelle.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p>
+
+
+
+<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la
+rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté
+à l'aiguille avec des points à jour très artistement
+travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des
+herbes, car il était taché de vert.</p>
+
+<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta
+sur son coeur et en devint amoureux, sans songer
+que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était
+pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p>
+
+<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune
+autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement,
+comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant
+contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p>
+
+<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux
+et chanta deux vers d'une vieille romance:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p>
+<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de
+lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle
+couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille.
+Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation
+d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la
+mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement
+intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle
+arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence,
+et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant
+près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la
+prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque
+fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur
+une petite plage que baignait la rivière, et plantait son
+bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle
+la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs
+reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable,
+les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en
+conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit
+chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs,
+comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre;
+il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite.
+Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus.
+Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute
+la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le
+froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir
+sa belle chercheuse de bleuets.</p>
+
+<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le
+rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler,
+et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher
+ses distractions dans les villes environnantes, fut assez
+inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu
+les bals et les divertissements de la province.</p>
+
+<p>André éprouvait désormais une grande répugnance
+pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de
+ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il
+chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions
+d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le
+gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure
+pour un rêve.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher
+dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et
+de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions
+de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que
+son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première,
+et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina
+à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que
+Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte
+dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui
+serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes
+les ministres de la fatalité.</p>
+
+<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea
+ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs
+dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un
+salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y
+trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte
+bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment
+appréciable seulement pour ceux qui ont nourri
+leurs premières amours de rêveries romanesques, André
+ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la
+rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait
+gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût
+confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes.
+Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui
+lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se
+fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph
+Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p>
+
+<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village.
+Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant
+qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile
+et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé:
+grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et
+une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant
+plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait
+pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait
+dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les
+délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis,
+il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et
+franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en
+tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui
+pût faire rire le mélancolique André.</p>
+
+<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de
+L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de
+Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son
+fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps
+le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant
+souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades.
+Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez
+de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries
+trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait
+pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce
+qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait
+qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre
+compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami
+plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par
+son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa
+conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p>
+
+<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André
+ne pouvait être amoureux. André garda le silence.
+Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt
+amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph
+conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville
+il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces
+précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à
+l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes
+aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son
+ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de
+leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée
+dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé
+vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en
+France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes
+babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons
+espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne
+joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et
+légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de
+l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit
+et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque
+dimanche, plus de deux cents petites commères étalent
+sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de
+soie noire et leur visage couleur de rose.</p>
+
+<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire
+travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne
+saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment
+beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont
+s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du
+pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent
+à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens
+de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette
+ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en
+outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement
+et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être
+en France la beauté n'a plus de droits et de franchises
+que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges
+ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la
+sincérité dominent comme une loi générale dans les divers
+caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette
+espèce de ligue contre l'influence féminine des autres
+classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable
+et fertile en bons procédés.</p>
+
+<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours
+assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la
+ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que
+ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat
+de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut
+égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles
+avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus
+de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises
+d'alentour.</p>
+
+<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une
+seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour
+accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi
+voit-on rarement une belle artisane être farouche au point
+de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait
+presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas
+encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où
+l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion.
+Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer
+les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener
+au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive
+souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un
+second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté
+ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud
+conjugal.</p>
+
+<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là
+comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de
+L... sont généralement pourvues chacune d'un favori
+choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut
+comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a
+pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est
+pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p>
+
+<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne
+fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer
+l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté;
+leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne
+les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre
+à aucune précaution. Aussi les hommes mariés
+ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose
+de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur
+despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques
+on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses,
+avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes,
+impertinentes; mais désintéressées, généreuses
+et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère:
+elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour
+montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et
+blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds
+sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas
+mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière
+et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe
+pas.</p>
+
+<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer
+le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême
+était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer
+de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds.
+André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même
+assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment,
+ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins
+cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>;
+même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i>
+(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en
+jouant très-proprement un quadrille de contredanse
+tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p>
+
+<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup
+dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire
+silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et
+ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La
+beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait
+à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint
+pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix
+douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon
+dans le langage, du moins dans le silence d'une femme.
+Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs
+il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle
+était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André
+ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace
+campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter
+qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager
+la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de
+bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation
+entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme
+bol de vin chaud.</p>
+
+<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti
+avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais
+pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement
+à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez
+jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits
+soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle
+en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour
+traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle
+dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens
+enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne
+en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si
+le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez
+même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied
+en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout
+évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan.
+Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant
+le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui
+un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle
+une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle
+soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme
+vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un
+peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs
+donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez
+dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer;
+votre compliment sera deux fois mieux accueilli.
+Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser.
+Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et
+embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez
+jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se
+moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là
+cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout
+espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute
+de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller
+te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs
+qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs
+épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours
+à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la
+taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets
+auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui
+ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou
+bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu,
+on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on
+sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui
+font des phrases et qui portent des jabots; mais elle
+aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas
+nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui
+pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou
+casser une dent.</p>
+
+<p>André secoua la tête.</p>
+
+<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours
+dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p>
+
+<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de
+son ami Marteau.</p>
+
+<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes
+te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de
+ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières
+dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi,
+je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de
+ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme
+le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que
+la moins prudente se laisse prendre par le vertige et
+tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini
+leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la
+flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux
+acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de
+tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir
+transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je
+veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes.
+Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en
+journée mangent à la même table que nous. Ne va pas
+faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le
+département, dans les grands châteaux tout comme chez
+les bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage
+du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les
+filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme
+(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que
+des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les
+envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire.
+Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches
+et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du
+monde, rien de mieux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La
+grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était
+assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était
+une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie,
+qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation,
+tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui
+lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et
+discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine,
+et partant chagrine. Elle était debout devant une grande
+table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne
+aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu,
+la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses
+coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions
+de leur part.</p>
+
+<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les
+trois filles de la maison, pressées comme une compagnie
+de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même
+brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière,
+placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un
+coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes
+en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à
+elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à
+l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison,
+penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne
+prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux
+visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés
+sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes
+filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux
+de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait
+toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de
+sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les
+animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard.
+Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir
+renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil
+ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le
+regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune
+robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une
+taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles
+démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans
+diaphanes sur un échafaudage plus splendide de
+cheveux crêpés.</p>
+
+<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à
+coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de
+l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations
+d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après
+quelques instants de silence pendant lesquels André salua
+timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le
+regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se
+hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la
+fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant
+d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation,
+et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier,
+moitié humble (note qu'il était important de toucher
+juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait
+très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre
+de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André
+de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil
+garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa
+peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette
+nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il
+n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au
+bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois
+d'avance, on peut y renoncer.</p>
+
+<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette,
+car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis
+qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et
+de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie,
+la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine;
+car elle le regardait maladroitement, à la dérobée,
+en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus
+hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée
+Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles
+disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup
+refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a
+Louisa:</p>
+
+<p>&mdash;Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier
+soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>,
+il ne m'a pas dit trois mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une
+agacerie, prends-en note.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait
+que la petite Sophie n'accaparât l'attention des
+jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien
+l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne
+danse que du bout des pieds; je disais en le regardant:
+Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur?
+ça ne l'amuse pas du tout.</p>
+
+<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien
+près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez
+raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui
+coupa la parole en disant:</p>
+
+<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle
+Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle
+s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation?
+Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais
+voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire
+mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche
+qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il
+n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez
+sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase,
+amoureux frénétique!</p>
+
+<p>&mdash;Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux,
+amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux
+de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis
+à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle
+Juliette; comme....</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire!
+s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p>
+
+<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage
+languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit
+le calme d'un signe majestueux.</p>
+
+<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles,
+dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire
+de qui M. André est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit
+Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous
+quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez
+pas au sort laquelle de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants,
+dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien
+que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de
+chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière
+va raccommoder le linge du château de Morand,
+le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger
+à la maison, afin certainement de ne pas manger avec
+elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant:
+aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y
+aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler;
+et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière
+un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce
+n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là!
+eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la
+ville, et il les emmène dans sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est
+toujours vous, mademoiselle Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des
+gens aussi comme il faut!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en
+la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme
+comme il faut, selon vos idées.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont
+raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi:
+libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes
+chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous
+font demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands
+torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous
+avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur
+faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous
+rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p>
+
+<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle
+à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p>
+
+<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle;
+nous sommes trop mal élevées pour plaire à des
+gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme
+Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied
+bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se
+donne de plus grands airs mal à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela;
+Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez
+bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève,
+reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui
+voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda
+André; je ne la connais pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit
+Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p>
+
+<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule
+d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des
+dames les plus élégantes de la ville.</p>
+
+<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence
+de bégueulisme.»</p>
+
+<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes,
+et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité
+avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de
+la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans
+de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était
+le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la
+coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance.
+Le rouge monta au visage d'Henriette en se
+voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice
+de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais
+goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient
+pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour
+à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque
+madame Privat, tournant légèrement sur le talon,
+parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on
+faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle
+se promit d'avoir sa revanche.</p>
+
+<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame
+Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet
+de noces était acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève
+y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle
+lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent
+dans son genre? reprit madame Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration!
+moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs
+aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et
+que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles,
+il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend
+qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite
+avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre
+parler légèrement du talent de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant
+le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet
+de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins
+qu'on vient de cueillir, absolument!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph,
+qui venait de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit
+madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs
+seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les
+fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien
+cher et se fane bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets?
+dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un
+mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de
+s'enrichir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit
+Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas
+trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres
+grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler
+tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller
+en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille,
+monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien
+haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent
+misérablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée
+assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses
+paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici,
+comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette,
+est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au
+contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son
+coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle
+Henriette?</p>
+
+<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la
+grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes
+est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant
+des semaines entières à tous les petits secrets des
+maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre
+occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que
+de colporter de famille en famille les observations malignes
+qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales
+domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne
+rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez
+leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur
+fera les frais de la chronique dans une troisième
+maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes
+se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes
+et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes
+sortes de ménagements et d'égards.</p>
+
+<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise,
+et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain,
+d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter
+au moins les injures directes, et battit en retraite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea
+le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur
+un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le
+proverbe ne ment pas.</p>
+
+<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées
+sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le
+nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat
+lui avait honteusement marchandé une couronne de roses
+qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir
+de Paris et payée fort cher.</p>
+
+<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était
+bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant
+le talent de la jeune fleuriste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne
+dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que
+vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais
+personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève:
+une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant
+peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois
+dans sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra
+un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie
+de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p>
+
+<p>&mdash;Des romans! appelez-vous des romans ces gros
+livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout
+pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous
+ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit
+des livres latins?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph.
+Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le
+disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il
+faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis
+que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas
+oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté:
+c'est elle qui sait ce que c'est!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph;
+de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est
+aussi bonne camarade que la première venue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade
+avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans
+ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand
+elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux
+et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser,
+et elle chante mieux avec son gosier que vous avec
+votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle
+propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas
+qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans
+hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent
+qu'on ne pense qu'à eux!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle
+un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou
+dans les boutons de ses fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait
+épouser une femme comme elle? Un beau mari pour
+elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales
+et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs,
+vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière
+pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir
+les femmes qui n'aiment rien.</p>
+
+<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en
+haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle
+aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs,
+comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la
+voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui
+lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite
+marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure
+de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller
+dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne
+soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est
+elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup,
+et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie
+qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de
+la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières,
+lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit
+Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles,
+que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles
+toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui
+passait à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph,
+qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner
+dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à
+consoler mon ami André.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux;
+adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage
+au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme
+jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué
+leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du
+monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici,
+j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire,
+en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait
+Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept
+heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me
+regarde-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez;
+allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne
+danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon
+André commencera tout de suite à soupirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau?
+quelle proposition me faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous
+de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je
+croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses
+semblables!....</p>
+
+<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener
+Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment?
+Est-ce une conduite honnête?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme
+moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse
+la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce
+que vous ne répondriez pas d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme
+de moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix;
+puis il reprit d'un air très-sérieux:</p>
+
+<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez.
+Quand même André, qui est le plus vertueux des
+hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la
+vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise
+par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal
+de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André
+et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas
+une intrigue qui les mènera loin?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur
+sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle
+n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira
+quelque part avec moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une
+pomme.</p>
+
+<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette;
+elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur
+Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour
+nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous
+cela pour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui
+m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes
+d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de
+vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph
+Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses
+les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer
+beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de
+corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette,
+en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la
+ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la
+rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur
+n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié
+pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter
+quelque galant.</p>
+
+<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la
+décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste
+ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer
+que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p>
+
+<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à
+André, le mena faire un tour de promenade dans la ville,
+et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette
+arrivées.</p>
+
+<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé
+derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère,
+qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui
+disant:</p>
+
+<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales,
+tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand
+tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet
+de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens,
+vois!»</p>
+
+<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux
+jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph
+faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les
+faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs
+sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces
+fleurs-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton
+précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne
+veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne
+pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait
+trop luisant, la mousseline serait trop transparente;
+oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est
+que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en
+trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc
+que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse
+odeur qui s'en exhalait.</p>
+
+<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et
+il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans
+ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p>
+
+<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes:
+elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une
+taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite
+à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était
+très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus
+pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et
+quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme
+très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de
+son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette
+n'était pas non plus là même que celle des grisettes de
+son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car
+elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans
+toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin
+noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de
+foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible,
+faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire
+les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes
+de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une
+grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles
+ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais
+elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par
+une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet
+parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur
+semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle
+entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure
+tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même
+avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour.
+André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il
+possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des
+pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes
+rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante
+comme celle de ses compagnes, était ample et flottante;
+mais elle dessinait une ceinture dont une fille de
+dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et
+blanche on devinait des épaules et des bras couleur de
+rose.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier
+la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais
+Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p>
+
+<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien
+pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès
+de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en
+ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter
+sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma
+gibecière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les
+feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un
+rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait
+de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines
+figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à
+m'en tenir les côtes en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit timidement André, autant que mon peu
+de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce
+sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe
+aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce
+que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines
+bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et
+qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur
+beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur
+repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé
+quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes
+ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais
+c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont
+fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher
+d'en faire autant!</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit,
+répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang
+de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès du château de Morand, répondit Joseph.
+Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet.
+Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau
+est presque toute cachée par les roseaux et les joncs;
+cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit
+André.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas
+où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les
+bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez
+pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où
+vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent
+jusque par-dessus la tête.</p>
+
+<p>&mdash;La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois
+il y avait un château à la place de cet étang. Une belle
+nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain,
+voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les
+fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place
+une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans
+enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que
+dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit
+percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres
+que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain
+que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage
+comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les
+marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable
+du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt
+que de l'y faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève.
+Est-ce bien loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie
+de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore
+trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller,
+mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; c'est trop loin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval
+à la patache, et...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières!
+menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de
+Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel
+plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec
+nous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je
+crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins
+reconnaissante, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit
+Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux
+pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y
+viennent?</p>
+
+<p>&mdash;Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont
+sous la garde de leur frère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras
+sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie,
+maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe
+qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers?
+Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille!
+Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez
+donc la décider.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes
+les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p>
+
+<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras
+sous celui de Geneviève en lui disant:</p>
+
+<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta,
+en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis
+causer qu'avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque
+vous le voulez absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà
+comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser
+des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes
+pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner
+sa parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève.
+Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais.
+Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez
+auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là
+sont un peu étourdies: elles s'amuseront,
+elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce
+temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce
+vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et
+sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez,
+et je vous en saurai tout le gré possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai,
+ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma
+parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau;
+tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes
+de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous?
+Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre
+tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre
+en quête d'une seconde voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers,
+dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph.
+Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu
+ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant
+préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant
+aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer
+aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p>
+
+<p>&mdash;Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p>
+
+<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins
+de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer,
+tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous
+les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève:
+c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette,
+qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la
+société.</p>
+
+<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna
+son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris
+pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p>
+
+<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de
+toucher la main d'André: c était la première fois de sa
+vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement
+son parti et montra une gaieté douce qu'elle
+n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p>
+
+<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la
+fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève
+passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles,
+il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent
+qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien!
+moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de
+ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a
+pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p>
+
+<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette,
+s'approchant de Joseph, lui dit:</p>
+
+<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un
+mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en
+ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à
+une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà
+jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher,
+car vous savez bien que je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette,
+gonflée d'orgueil et de contentement.</p>
+
+<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit
+danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant
+la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer
+d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il
+avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et
+laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il
+s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure
+et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de
+rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas
+de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle
+regardait André avec assez de bienveillance; car il avait
+bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance.
+Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser
+à elle d'une manière générale, il n'en était plus
+de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement.
+Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle
+craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à
+ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie
+à l'aise comme dans son élément.</p>
+
+<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes,
+et dans toutes ces positions où il plaît au hasard
+de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la
+vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer,
+et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre
+le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent
+ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans
+effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu
+de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un
+sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle
+à dominer naturellement les essences inférieures; on ne
+souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même;
+on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était
+Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs
+au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p>
+
+<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas
+mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul
+homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en
+sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin
+parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs
+ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs
+et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales,
+répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises
+et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse
+de chanter une langue que les grands ne comprennent
+pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles
+d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue
+sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle
+pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien
+toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent,
+qui se taisent devant les hommes et qui pleurent
+devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un
+choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux,
+peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans
+cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin!
+Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle
+pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité
+douce et bienfaisante d'une autre génération, et si
+elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre
+siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de
+morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût
+et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis
+que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?</p>
+
+<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un
+sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou
+moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences
+plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les
+moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de
+grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de
+l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes
+sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques
+peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un
+porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur;
+celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse
+au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop
+de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose
+sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander
+où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est
+pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre;
+mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté
+répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi
+à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à
+mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc
+arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.</p>
+
+<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au
+fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres
+conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent
+sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de
+magnifiques poëmes.</p>
+
+<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis
+dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour
+les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les
+quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou
+quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise
+dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le
+moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour
+découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce
+qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les
+fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer,
+à chercher dans l'étude de la nature un moyen de
+perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée
+avec elle, et chaque jour, dans le secret de son
+coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant
+ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre
+science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de
+l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois
+elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais;
+elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait
+pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane
+sur la création. Emportée par les ailes de son imagination
+toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés
+de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait
+sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret
+familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du
+dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et
+lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle
+y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue
+sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme
+à l'aspect d'une soeur jumelle.</p>
+
+<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce
+qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait,
+une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans
+son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les
+maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même
+suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient
+ses compagnes; elle les fuyait, non par haine,
+mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber,
+mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté
+et ses occupations, orpheline, riche par son travail
+au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses
+amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de
+son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle
+supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et
+si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de
+se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa
+prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de
+sa fenêtre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se
+chargeant de demander le char à bancs et le cheval de
+son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers
+neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un
+caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait
+du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise
+humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses
+boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage,
+et le marquis, se promenant d'un air sombre dans
+la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée,
+en jetant des regards effarés sur son fils: «Des
+tranchées! des tranchées épouvantables!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André,
+qui ne comprenait rien à son angoisse.</p>
+
+<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos,
+continua à marcher à grands pas.</p>
+
+<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé
+à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements
+de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p>
+
+<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une
+voix brusque:</p>
+
+<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p>
+
+<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la
+porte en disant qu'il allait le demander.</p>
+
+<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le
+marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p>
+
+<p>André attendit pendant une heure le retour de son
+père, espérant trouver un moment plus favorable pour
+lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le
+marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses
+laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom
+de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions.
+André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé
+du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais
+lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis
+accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte
+des soucis de la journée, ne songea plus qu'à
+se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la
+maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p>
+
+<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce
+qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde
+dorme; je tombe de sommeil.»</p>
+
+<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour
+obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait
+l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs
+que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une
+sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait
+être à ses yeux le jour le plus important de sa vie,
+et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était
+manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait
+partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter
+ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets,
+s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit
+frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère,
+s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le
+bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p>
+
+<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant
+sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il
+attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit
+sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie.
+Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner
+autour du château et passer sous les fenêtres du marquis.
+Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec
+et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement
+graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable,
+et les larges sabots du gros cheval allaient avec
+maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin.
+André était tremblant comme les feuilles du peuplier
+qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore
+sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies
+auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard
+à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char
+à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait
+si bien l'allure de son cheval et le son de ses
+roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta
+le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper.
+C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand
+l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter
+la douce chaleur de son lit.</p>
+
+<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa
+se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait
+à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva
+un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de
+modérer son allure.</p>
+
+<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de
+se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en
+main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait
+sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une
+dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux
+encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure
+en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la
+marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de
+confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se
+chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver
+qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé,
+il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses
+compagnes firent des cris perçants; tous les habitants
+mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.</p>
+
+<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le
+petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève!
+disaient tous les regards étonnés.&mdash;Oui, Geneviève,
+avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc?
+et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»</p>
+
+<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut
+aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour
+s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p>
+
+<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle
+Marteau l'aînée était une bonne personne, assez
+laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à
+causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation,
+et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié
+avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait
+apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait
+avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait
+un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc
+pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette
+réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui
+était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec
+André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect
+le plus profond.</p>
+
+<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on
+dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude
+dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle
+Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne
+enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph
+fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait
+sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il
+était convenable de chercher un dîner et une autre promenade
+dans les environs. André tremblait en songeant
+au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y
+attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André
+est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des
+hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille.
+Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa
+cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant
+nous pour nous faire les honneurs.»</p>
+
+<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles,
+qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours
+dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes
+les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture
+avec Geneviève et ses compagnes.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires,
+une sueur froide se répandait sur tous ses
+membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis!
+car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis
+plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque
+raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances
+le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève,
+qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure!
+et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à
+deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha
+de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et,
+l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras.
+«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme!
+Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera
+jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph
+Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet
+du char à bancs; je passe le premier et je prends tout
+sur moi.»</p>
+
+<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs
+respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée
+triomphale dans la cour du château. Le marquis était
+précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement
+terrible était découvert, le marquis n'avait pas
+quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa
+manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il
+se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre
+plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide
+figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine
+fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant
+qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou,
+l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria
+le gai campagnard, que je suis heureux de revoir
+mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le
+projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont
+si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je
+n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter:
+la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle
+entend parler de vous et de votre beau château, et de
+votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend
+à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une,
+deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence.
+Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va
+embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un
+fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en
+a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous
+voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès
+trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André.
+C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles.
+Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous
+êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de
+France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà
+encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui
+n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir
+votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question
+que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin
+pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre
+fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que
+vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir
+qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même
+voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval
+et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!...
+Et, à propos, comment se porte le boeuf malade?
+Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai
+enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites
+alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez.
+Ce marquis est l'homme le plus aimable du département!
+Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à
+monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir
+le voir.»</p>
+
+<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de
+l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient
+se multiplier par enchantement à chaque période
+de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment.
+La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop.
+Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle
+Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il
+prit pour une personne de la meilleure société; et, priant
+poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la
+salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna
+sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p>
+
+<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien,
+prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison
+avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il
+jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le
+hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce
+qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât
+une fleur sans sa permission.</p>
+
+<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique
+qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père.
+Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications
+d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en
+rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était
+seule avec lui, que le reste de la société était bien loin
+dans le fond du verger.</p>
+
+<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant
+tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à
+adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux
+d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève.
+Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi
+jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après
+boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable
+de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit
+si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte
+Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée,
+l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir
+triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement
+de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son
+père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait
+que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus
+implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc
+avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement,
+dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui
+réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs
+enlevés.</p>
+
+<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement
+en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir.
+La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli
+et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une
+aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment
+eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau
+sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à
+l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement
+les personnes des deux sexes qui reconnaissaient
+humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient
+de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte
+de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait
+à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on
+n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas
+le paraître.</p>
+
+<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges
+et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement
+des natures antipathiques à la sienne, et il est
+très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il
+ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de
+s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas,
+lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs
+féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes
+les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien
+l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse
+et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre,
+dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire
+un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils
+apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur
+paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis
+qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien
+raisonné.</p>
+
+<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien
+traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment
+contre les manières habituelles du marquis envers
+leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau,
+les manières douces d'André, le maintien grave et poli de
+Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner.
+Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée
+reprenant le dessus, elles se répandirent dans le
+verger en caracolant comme des cavales débridées, et,
+sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites
+et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à
+l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève
+et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph
+prenait sa course de son côté pour aller embrasser
+mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux
+espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits
+sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de
+ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et,
+décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de
+fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite
+ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son
+exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et
+firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer
+le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher
+de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât
+et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts
+qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après
+y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique,
+au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant
+de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever,
+elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers
+et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien
+suspendues, que le marquis lui-même avait courbées
+en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les
+connaisseurs.</p>
+
+<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées
+dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i>
+en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais
+il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette,
+et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager
+avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs
+il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla
+droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs
+et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison
+dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il
+revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva
+personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit
+apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands
+bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés
+avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là
+leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le
+marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son
+long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas
+d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi,
+dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini
+de dévaster son verger.</p>
+
+<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les
+précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent,
+assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil
+ivrogne.</p>
+
+<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de
+la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son
+vin!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne
+pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle
+qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est
+dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si
+bien, l'aimable homme!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main
+du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se
+réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser
+les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans
+quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand
+feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de
+Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir.
+Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil
+était couché, on parla de retourner à la ville; la patache
+de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il
+l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit
+Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge
+des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite;
+car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela
+tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés.
+Va-t'en vite.»</p>
+
+<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses
+compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était
+à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à
+bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque
+monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant
+d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le
+garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait
+subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente,
+Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il
+chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était
+désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la
+ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir
+tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité
+apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon
+monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer
+est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence
+demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre
+s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui
+pouvait prévoir...?</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis
+quand? est-il bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux,
+il y a plus de deux heures! il doit être à présent
+auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de
+rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement
+d'un événement qui devait les transporter de colère.
+Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au
+départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du
+marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui
+faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un
+autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable.
+Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant
+sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre
+un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à
+pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade
+de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des
+bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient,
+et Henriette en fureur faisait de durs reproches à
+Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne
+grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude.
+Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les
+pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable
+marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci,
+enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet,
+fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être
+dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la
+noce,</i> etc.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles
+Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre
+les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard,
+faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant
+laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit
+pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant
+ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix
+de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons,
+et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé
+aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout
+de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient
+le haut de la colline. Henriette voulut raconter la
+malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion,
+se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un
+plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient
+bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées
+dans le verger.</p>
+
+<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis
+est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous
+oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop
+poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un
+homme, jarni Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer
+silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que
+l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre
+un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons,
+Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement
+la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait
+la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste
+à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p>
+
+<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant
+faire les honneurs de sa voiture à André et achever la
+route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait
+beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa
+place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir
+l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques
+minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André,
+qui se croyait fort en train de dire les choses les plus
+sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui
+dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p>
+
+<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première,
+dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était
+préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de
+celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous
+donc tous les trois à regarder les étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, répondit André, que je ne pensais
+pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et
+vous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André;
+je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup
+et à propos de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en
+pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai
+bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles,
+vous pensez à quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces
+lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours
+penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder
+sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières
+à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le
+monde: n'est-ce pas Justine?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les
+regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux
+pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait
+penser à des milliers de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine;
+vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les
+étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes
+idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant
+ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre
+n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine,
+attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p>
+
+<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève
+plein d'intelligence, et en écoutant son langage
+toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir
+toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait
+rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut
+donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux
+de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était
+pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces
+lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils
+et de mondes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de
+mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout
+cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore...
+Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p>
+
+<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il
+venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève;
+il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là
+son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il
+descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la
+faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses
+traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir
+sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité
+angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle.
+André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir
+répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:&mdash;«Oui,
+je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage
+et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous
+voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui
+s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour
+comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait
+lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p>
+
+<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève
+ici-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse
+être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur
+qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles,
+qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette
+vie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible.
+Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins
+et nos souhaits.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous
+qu'il existe trois personnes au monde qui puissent
+atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous
+de nous trois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même,
+dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant
+je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera
+toujours calme et heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve.
+Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage.
+Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et
+des soleils?</p>
+
+<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa
+vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer
+le système de l'univers, en ayant soin de simplifier
+toutes les démonstrations et de les rendre abordables à
+l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé
+du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait
+rapidement; il y avait des instants où André, transporté,
+lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres
+où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de
+voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève
+chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé
+d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait
+l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais,
+c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses
+pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau,
+qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son
+front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid
+de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son
+grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa
+tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande
+incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses.
+Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une
+terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une
+grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant
+il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque
+paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir
+d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui
+gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle.
+Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et
+fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier.
+Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer
+cette noble nature et la révéler à elle-même.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries,
+et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée
+de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit
+le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il
+remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui
+lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans
+son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier
+son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose
+qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé
+souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins
+nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste
+encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel
+blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude,
+et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser
+l'âme de Geneviève.</p>
+
+<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent
+lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement
+Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la
+revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille
+romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides
+de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint
+un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment
+et à chaque instant semblait s'élancer hors de son
+sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations.
+Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour
+devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait
+cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé
+l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme,
+pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses
+rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait
+autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du
+présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée
+trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité;
+il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire
+à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de
+Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité.
+Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand
+viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre?
+un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait
+déjà sa vie.</p>
+
+<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher
+l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux
+mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré
+lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans
+la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction
+ou devenir fou.</p>
+
+<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un
+des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait
+peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles
+de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il
+se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il
+rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer;
+car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner
+ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir
+Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec
+elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé
+sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le
+savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à
+qui que ce fût.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p>
+
+
+<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de
+prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph
+ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il,
+pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse
+maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce
+pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais
+un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en
+ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions
+à bout. Henriette nous aidera.»</p>
+
+<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement
+son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant
+qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il
+le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p>
+
+<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph
+un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher;
+tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin
+d'aide.»</p>
+
+<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais
+il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son
+désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en
+aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune,
+il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers
+qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite
+rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison
+de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois
+grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour
+et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph
+en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil
+couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que
+<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile;
+mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire
+que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p>
+
+<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et
+de sourire.</p>
+
+<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est
+possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours
+heureux dans mes citations.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André;
+j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me
+sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier
+de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à
+peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la
+main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait
+pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour
+à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses
+adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu
+arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans
+causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre
+lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique
+du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être
+aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait
+évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et
+d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées
+des grisettes de tous les pays, telles que:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bocage que l'aurore</p>
+<p>Embellit de ses feux, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien encore:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant
+le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage
+comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout
+palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la
+porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait
+pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta.
+Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir,
+s'appuya contre le mur.</p>
+
+<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le
+temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était
+sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible
+émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir
+de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper
+de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité
+de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier
+collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit
+à lire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez
+le bouton, s'il vous plaît</i>.</p>
+
+<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et
+entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée
+de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins
+suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée,
+où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge
+tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte,
+sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était
+placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes
+ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait
+déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à
+son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui
+s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p>
+
+<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras
+où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il
+balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance
+en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule.
+Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs
+et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un
+regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune
+pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien
+cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève
+sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt
+une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur
+le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre
+un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande
+après que j'aurai servi madame.»</p>
+
+<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous
+ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant
+à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop
+bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques
+boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son
+regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en
+s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première
+fois que je vois un jeune homme venir commander
+des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève,
+je reçois très-souvent des commandes de bouquets
+pour les mariages et pour les présents de noces, et
+ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles
+qu'ils veulent me faire imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame
+Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p>
+
+<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita
+un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur
+sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non,
+madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une
+collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent
+d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle
+espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse
+beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris
+sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci,
+que j'attendrai un temps plus favorable.»</p>
+
+<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement.
+La réponse d'André faisait allusion à une aventure
+récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas
+méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la
+bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier
+l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et
+sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui
+me procure l'honneur de votre présence?</p>
+
+<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez
+mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle,
+en m'imaginant que c'était une chose toute simple
+que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne
+qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que
+vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez
+de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir
+jamais que de vous causer une contrariété, répondit
+André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva
+tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord
+de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous
+chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes
+intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p>
+
+<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta
+et resta debout et incertain.</p>
+
+<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous
+ces fleurs roses si rondes et si petites?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant;
+voici des belles de nuit à odeur de vanille, de
+la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je
+vais les mettre dans l'eau.</p>
+
+<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau
+fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant
+ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait
+la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant
+il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert!
+Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant,
+ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville,
+pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi.
+En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à
+trouver ce bouquet trop rouge.&mdash;Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée
+d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles
+calices...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André
+avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse,
+si délicate!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève;
+tous les jours on me demande des choses extravagantes.
+J'avais fait des millepertuis de Chine assez
+jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais
+l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur
+de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que
+devienne la vérité devant de pareilles considérations?
+Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous
+ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs
+dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce
+sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais
+voir si...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André;
+montrez-moi ces trésors.</p>
+
+<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra
+à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement
+faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en
+lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant
+avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses
+ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait
+cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y
+faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement
+parfaites; la nature est plus capricieuse, plus
+sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales,
+et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir.
+Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles
+et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui
+est sur votre fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi
+j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous
+ces pois de senteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y manque que le parfum; cependant voici un
+petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines,
+mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de
+gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en
+une fleur.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien
+sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter
+avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer,
+beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion
+de relever les fautes légères de l'artiste, car il
+sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de
+rendre sa présence désirable.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut
+fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous
+consulter; car vous en savez plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez
+faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement,
+à force de recherches et d'observations, vous
+savez une infinité de choses que je ne saurai jamais;
+mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a
+appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez
+avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté
+parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier;
+avec une heure d'application par jour, vous en
+saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela
+est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne
+puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants
+propos.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques?
+dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite
+et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus
+étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance
+que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si
+bien prouvée?</p>
+
+<p>&mdash;L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant.
+Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut,
+dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de
+famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut
+me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour
+de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher.
+Elle peut me rendre bien malheureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous
+avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée
+de votre propre dignité...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop
+fière.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne
+serait pas celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle
+s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle
+était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et
+qu'elle craignait une réponse trop significative.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne
+me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme;
+quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver?
+Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne
+souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en
+s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous
+demander souvent des conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai
+mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez
+faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai
+une explication détaillée à M. Forez et le prierai
+de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette,
+ou par telle autre personne que vous me désignerez. De
+cette manière, il me sera impossible de vous compromettre,
+et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.</p>
+
+<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un
+ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles
+parlèrent plus vite que sa raison.</p>
+
+<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications
+de vous directement: je comprendrais plus vite et je
+pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance.
+Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir
+vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que
+je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému
+qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est
+pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds
+saluts et en attachant sur elle des regards pleins de
+douleur et de tendresse.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une
+chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre
+avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait
+et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux,
+et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait
+joui jusqu'alors.</p>
+
+<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne
+toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même
+comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa
+de son petit châle et alla se promener derrière la ville,
+dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver
+en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de
+ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à
+peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances
+nouvelles que la conversation d'André lui avait
+révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues,
+mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins
+d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait
+déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble
+sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions
+plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces
+impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première
+fois un conte de fées.</p>
+
+<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais
+désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux
+passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire
+à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement
+aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer
+à elle-même; mais elle avait compris instinctivement
+ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée.
+Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui
+avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un
+sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son
+trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis
+une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en
+effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé
+émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune
+homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour
+moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est
+vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour
+le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté
+un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les
+prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute
+la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si
+c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il
+m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite,
+d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il
+m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les
+railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon
+état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que
+mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?....
+Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un
+conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation
+au plaisir d'apprendre la botanique et de causer
+avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi
+de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter
+de ce que vous m'avez donné.»</p>
+
+<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir
+André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et
+les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la
+crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en
+peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion.
+Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite
+et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme,
+qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard
+peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève.
+Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil
+et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans
+les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue
+un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une
+solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards,
+un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva
+joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt
+des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna
+et vit André.</p>
+
+<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue
+si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et
+crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui
+dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si
+ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de
+vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger
+votre promenade.»</p>
+
+<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard
+plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent
+un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur,
+lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise
+de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève
+se troubla et ne put achever, car elle mentait et
+s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré,
+lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda
+en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit
+André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre
+avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec
+lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes
+pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de
+la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin.
+Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister.
+Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux
+sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de
+fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle
+l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait
+tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait
+par une digression sur quelque autre partie des sciences
+naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans
+les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André
+voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter
+au principe des choses, lui expliquer la forme de
+la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère
+sur la végétation, les diverses régions où les végétaux
+peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du
+Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de
+Geneviève.</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la
+terre est donc bien grande?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je
+vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la
+géographie et la botanique en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et
+puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter
+et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié
+à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du
+livre de la science.</p>
+
+<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un
+rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut
+si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent
+la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de
+ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits;
+ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles
+aperçues par des voyageurs, perdues pendant des
+siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de
+l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent
+le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher
+à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur
+ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme
+intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là
+sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour
+en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de
+l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant
+de son Eve.</p>
+
+<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans
+une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les
+saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des
+sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les
+mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour
+d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient
+des magnifiques voyages de leur imagination pour
+se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs,
+et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un
+peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc
+et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur
+l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement
+entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus
+beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût
+prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p>
+
+<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes
+dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p>
+
+<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder
+sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put
+tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle
+voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il
+allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler,
+heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce
+cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès
+d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune
+professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à
+son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p>
+
+<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs
+heures avec son écolière. Elle travaillait tandis
+qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber
+sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour
+suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait
+sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps
+pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille
+ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait
+à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur
+celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses
+pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses
+diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée
+sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers
+de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement
+de son esprit, une jouissance enthousiaste qui
+transformait entièrement son caractère et devant laquelle
+sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs
+de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant
+elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu
+desquels elle s'était engagée.</p>
+
+<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de
+ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés
+chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies
+d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui
+avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville.
+Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève
+y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières
+distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient
+cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables
+l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en
+raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute
+la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société
+bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des
+mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune
+fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une
+demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur
+de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève
+n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.</p>
+
+<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de
+vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de
+condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à
+son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait
+encore à quel prix.</p>
+
+<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux
+caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire;
+mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer,
+comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de
+questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur
+toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place
+où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord;
+mais le soin que prit Justine de venir se placer
+auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et
+l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner.
+Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva
+d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment
+d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle.
+Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui
+semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise
+compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent
+dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher
+de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier
+quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant
+près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence
+si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter
+d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter
+elle-même et se retira sous prétexte d'un travail
+qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle
+à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un
+visage composé et une espèce de toilette qui annonçait
+une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite.
+Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait
+d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée
+de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais
+Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses
+efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation
+de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air
+triste, en lui disant:</p>
+
+<p>«Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna
+la force de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de
+condoléance.</p>
+
+<p>&mdash;Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'elles se sont conduites indignement...
+Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous
+te vengerons; nous savons aussi bien des choses que
+nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te
+demande vengeance contre personne et je ne me crois pas
+offensée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction
+méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire
+réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je
+sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que
+j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles
+ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance.
+Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état!
+Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te
+serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que
+tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est
+que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les
+unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir
+un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou
+trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous
+aurons notre tour.</p>
+
+<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations,
+qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante,
+et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit
+Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié;
+le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et
+tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il
+faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment
+as-tu fait pour la perdre si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant
+la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais
+vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout
+ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre
+au lit. Je suis un peu malade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te
+quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va,
+Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies;
+tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation.
+Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend
+pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y
+a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose.
+Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu
+boire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je
+ne veux rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i>
+par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc
+été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit?
+Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit
+de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te
+doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on
+te déchire! quelle haine on a pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi,
+au nom du ciel?</p>
+
+<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te
+rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on
+disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans
+reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies
+tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles
+dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues
+qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous
+d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si
+haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié;
+on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être
+aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le
+croire; on est si content d'avoir une raison à donner!
+C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes
+sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que
+les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes
+nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous
+tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce
+qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il
+te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera.
+Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis
+n'épousent pas les grisettes.&mdash;Car, après tout, disent-ils,
+Geneviève la savante est une grisette comme les autres.
+Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa
+tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles
+dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à
+la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève;
+je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout,
+qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis
+ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites
+de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de
+s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir
+contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de
+cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint
+pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui;
+on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre,
+et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres
+et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues.
+Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un
+petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura
+beau jeu avec toi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal
+qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi;
+mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez
+pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais
+peut-être jamais sues...</p>
+
+<p>&mdash;Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais
+pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de
+toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait
+servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas
+voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève!
+tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai
+appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur
+table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus
+sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p>
+
+<p>&mdash;Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa
+liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des
+sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après
+tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant
+un mari?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement,
+en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux
+grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue,
+pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as
+eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des
+suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de
+quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra,
+Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu
+pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu
+as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu
+pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi
+ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu
+pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te
+faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et,
+quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un
+amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement!
+pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux?
+Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier?
+Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit,
+parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver
+ta grande réputation de vertu et en même temps écouter
+les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret
+fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault.
+Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui
+ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a
+suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui
+t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son
+bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous
+les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la
+même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas
+bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su
+au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette
+petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte,
+qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une
+hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on
+a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de
+ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué,
+il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait
+à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment
+cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce
+fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à
+madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me
+fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève
+ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de
+danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais
+n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser
+à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites
+filles?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre
+sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que
+de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais
+je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une
+autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais
+me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette
+Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu.
+Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus
+à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi,
+il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce
+qui s'y passe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de
+prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un
+bon conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en
+l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire
+comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit
+en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur
+pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait
+été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de
+la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain
+plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire
+l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce
+aux yeux du public.</p>
+
+<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise
+d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure
+de son orgueil, les reproches et les consolations de la
+couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les
+basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant,
+Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte
+colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation
+avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour
+grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement
+un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait
+entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province,
+où les plus importants étaient les plus sots, et où
+elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du
+sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était
+bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau
+subitement éclairé du jour étincelant de la science.
+Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles
+aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement
+ce qui se passait au-dessous d'elle.</p>
+
+<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots
+ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable
+à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison
+s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable
+occupée de la défense des justes et de la répression des
+impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles
+et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le
+soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre,
+que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles
+blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains
+étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une
+influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours
+eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait
+jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la
+nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en
+cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue,
+succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur,
+elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses
+réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle,
+et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique,
+ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût
+jamais éclose dans son atelier.</p>
+
+<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques
+et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève
+posa son ouvrage et resta longtemps à contempler
+les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient.
+Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante.
+Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux.
+Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate:
+les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté,
+l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient
+brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement
+la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries
+vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le
+sentiment de la réalité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour
+calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire.
+Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le
+pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus
+sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement
+pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce
+avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son
+débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la
+sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore
+parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs
+des basses classes, ils ne comprenaient absolument
+rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi
+d'autrui.</p>
+
+<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la
+charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau
+monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut
+négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que
+de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs
+qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en
+province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il
+leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu
+que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p>
+
+<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que
+le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation
+de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait
+de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux.
+La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le
+remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer,
+autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations,
+moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû
+lui causer.</p>
+
+<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la
+jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef
+avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie;
+mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint:
+elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.</p>
+
+<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se
+consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence
+qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité.
+Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle,
+et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva
+Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de
+lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie
+que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta
+d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour
+l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des
+herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée,
+et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des
+tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un
+pouvoir infaillible.</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison
+sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la
+première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration
+naturelle à son sexe lui fit deviner la personne
+qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la
+grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de
+la fleuriste.</p>
+
+<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette,
+et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu
+Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures
+sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se
+décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé
+un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter
+chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait
+presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé
+pour la première fois à sa porte.</p>
+
+<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra
+qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle
+le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la
+chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André,
+dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p>
+
+<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p>
+
+<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade,
+bien malade.»</p>
+
+<p>André devint pâle comme la mort.</p>
+
+<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette,
+je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une
+minute; elle ne manquera de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu;
+mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie?
+depuis quand?... Je vais...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant;
+elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas
+avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance
+que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut
+que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p>
+
+<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur
+sa chaise.</p>
+
+<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant,
+elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est
+morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous
+dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air
+majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à
+Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le
+monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>André, confondu, garda le silence.</p>
+
+<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous
+ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez
+elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous
+<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer,
+soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a
+inventé cette fausseté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit
+Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté.
+Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je
+sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures
+dans la chambre de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui
+la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable.
+De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre
+Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un
+de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis
+l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;En son nom? dit André, effrayé de l'emportement
+qu'il venait de montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous
+dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en
+colère, car c'est un mensonge infâme.</p>
+
+<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p>
+
+<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire
+que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre
+enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la
+ville, quand les demoiselles de la première société refusent
+de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient
+qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour
+avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses
+égaux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde
+et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu,
+tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera
+sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les
+mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée
+à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en
+suis la cause!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si
+le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son
+repos!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément
+ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous?
+qu'y a-t-il de désespéré?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire? dit André avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous un homme d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez
+un honnête homme, vous l'épouseriez.</p>
+
+<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda
+Henriette d'un air effaré.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p>
+
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est
+celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que
+Dieu vous confonde!</p>
+
+<p>&mdash;Ma réponse! dit André lui prenant la main avec
+force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle
+jamais à m'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si
+elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans
+cela serait forcée de quitter le pays!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria
+André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle
+consentirait à m'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se
+jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en
+voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon
+monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p>
+
+<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son
+père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette
+renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un
+air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation,
+ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.</p>
+
+<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge
+il avait.
+«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer
+de son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient,
+je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le
+sache.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant
+bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits
+de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de
+votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai
+droit à soixante mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma
+bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez
+être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé
+votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous
+je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais
+jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que
+Geneviève ne refusera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est
+malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre
+la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois rêver, dit André en baisant les mains
+d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader;
+j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait
+avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec
+tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme
+de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances!
+Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me
+jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous,
+Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous
+qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi,
+dites-le-moi encore!</p>
+
+<p>&mdash;Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une
+fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si
+on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place
+de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre
+air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un
+peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement
+inquiet...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous
+laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin;
+quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser,
+elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux
+que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la
+rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat
+de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André
+effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant
+et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez
+pas un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée:
+vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien
+la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres
+enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la
+malade.</p>
+
+<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André
+resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble
+et de joie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation
+momentanée lui avait causé un assez violent accès
+de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre,
+et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et
+un peu de faiblesse dans la mémoire.</p>
+
+<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses
+bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible
+tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette,
+toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie,
+du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu,
+dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu
+lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois
+que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait
+sauvée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit
+Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève
+avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même.
+Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une
+grande nouvelle à t'annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon,
+mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour
+aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie
+ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton
+amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il
+s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me
+défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux
+entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa
+jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche;
+de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la
+fièvre, ma chère fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre,
+répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>,
+tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends
+la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette
+heure-ci?</p>
+
+<p>&mdash;M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son
+nom pendant ta maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je
+ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne
+et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter?
+Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez
+moi le soir, il n'est pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur
+l'honneur, Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade
+et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop
+important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et
+tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous
+pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable
+à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme?
+Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de
+si pressé à me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en
+sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p>
+
+<p>&mdash;Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton
+mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise
+en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller
+et recevoir M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on
+est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec
+son futur mari; vas-tu faire la prude?</p>
+
+<p>&mdash;Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève
+avec fermeté; mais je veux me lever.</p>
+
+<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son
+atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât
+ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre
+manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa
+et appela André.</p>
+
+<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges
+et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise
+lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la
+regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette,
+finit par tomber à genoux devant elle.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi
+me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous
+n'avez aucun tort envers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le plus coupable des hommes, répondit André
+en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement,
+et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me
+refusez la permission de réparer mes crimes.</p>
+
+<p>&mdash;Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec
+une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que
+vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de
+Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est
+notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais
+dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies
+dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle
+m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je
+n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas
+que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction
+pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle
+est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que
+d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence
+qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour,
+je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus
+gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu
+es une méchante; tu méconnais tes amis.</p>
+
+<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André.
+Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses
+discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à
+la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête
+à tête.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort
+embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait
+guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla
+tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom
+et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.</p>
+
+<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille,
+d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait
+préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres
+du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection
+véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais
+désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée
+d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux.
+Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de
+délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit
+donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait
+pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la
+disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa
+conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p>
+
+<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce
+que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans
+protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre
+votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle;
+vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau
+me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera
+pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon
+bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence.
+Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce
+n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève
+en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait
+pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait
+peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre,
+sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu
+d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je
+suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup.
+D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés
+pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à
+supporter ses dédains.</p>
+
+<p>&mdash;O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous
+ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais
+l'univers pour contenter un de vos caprices, pour
+vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève;
+avez-vous bien besoin de mon amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé
+avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble
+de si douces heures d'étude et d'épanchement, et
+vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien le contraire, André, lui répondit
+Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main
+qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à
+mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque
+chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et
+soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant,
+pour des leçons de botanique et de géographie? Je
+ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je
+m'engageais au mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du
+monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais
+puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi
+par amour.</p>
+
+<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit
+à peine..</p>
+
+<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement
+de loyauté romanesque pour un sentiment plus
+fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre
+mariage était une chose facile et avantageuse à tous
+deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir
+sans peine. Mais ce mariage sera traversé par
+mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de
+l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne
+vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et
+l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous
+en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de
+tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir.
+Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement
+que je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec
+amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon
+intention.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je
+suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous
+ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon
+amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne
+me repoussiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite
+pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour:
+vous ne m'en avez jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais
+fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je
+n'avais que vous au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après
+un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous
+tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en
+demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous
+aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et
+puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous
+ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez
+comme moi, sans pouvoir le dire.</p>
+
+<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite
+elle lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les
+premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous
+paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites,
+que je me suis presque imaginé une ou deux fois que
+vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin
+et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours
+paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer
+une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu
+vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie
+d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p>
+
+<p>&mdash;Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à
+votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous
+avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais
+donc pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant;
+comment voulez-vous que je réponde à cela? je
+vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais
+le maître autant que la leçon...</p>
+
+<p>&mdash;Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la
+science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un
+coeur bien calme...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce
+reproche-là. Que vous disais-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous aviez presque deviné mon amour dans les
+commencements; et qu'ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air
+grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez,
+c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu
+et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai
+vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées
+de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez
+mieux connue.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous
+ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que
+j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et
+que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain,
+c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez
+pas depuis combien de temps je vous aime, et combien,
+sans cet amour, je serais resté malheureux.</p>
+
+<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif
+de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui
+peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le
+jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la
+rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour
+elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p>
+
+<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une
+personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu
+lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman
+qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres
+avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans
+votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur
+d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus
+doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus
+beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est
+que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure
+pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour
+n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile.
+Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre
+ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme
+à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant,
+il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le
+jour où vous lui diriez:&mdash;J'ai compris.</p>
+
+<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où
+il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la
+pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde
+nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager
+son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p>
+
+<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je
+n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous
+de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le
+mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez,
+mon coeur essaiera de vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant,
+les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour
+recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est
+que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou
+non.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous
+adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je
+demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de
+raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur
+calme que vous craignez de perdre en aimant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant
+doucement les mains brûlantes d'André; mais je
+vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi
+qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné;
+j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel
+parti prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas
+seulement un peu de compassion?</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit
+Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p>
+
+<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque
+Henriette rentra.</p>
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la
+sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André.
+Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans
+toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est
+pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise
+langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie!
+quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as
+encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se
+conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne
+souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur
+ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis
+donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter
+quand il parle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit
+Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras
+de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois,
+Henriette?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi,
+Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer
+cela, puisque te voila bientôt marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te presse pas tant de me faire ton compliment,
+ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle;
+c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si
+nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester
+amis comme nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce
+que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce
+que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p>
+
+<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la
+rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de
+Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en
+se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien
+avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée
+que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre
+sans oser parler.»</p>
+
+<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève;
+elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les
+offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès
+d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la
+main d'André en signe d'adieu.</p>
+
+<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez?
+s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple!
+vous ne vous aimez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève
+en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en
+tremblant malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De
+beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p>
+
+<p>&mdash;Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce
+que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette
+ira le dire demain dans toute la ville!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera
+un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus
+de poids à la nouvelle de notre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien
+signer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait
+dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout
+à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Par amitié seulement, répondit Geneviève en se
+laissant embrasser.</p>
+
+<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine
+ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva
+dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu
+l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet
+instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible.
+Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard
+était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait
+pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle
+ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle
+de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur
+la terre auprès de moi?»</p>
+
+<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse,
+le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit,
+ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité
+d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées,
+à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se
+réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus
+enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle
+et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître.
+Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même.
+L'enthousiasme d'André, les palpitations de son
+coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme,
+avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.</p>
+
+<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les
+paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné,
+lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle
+désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle
+avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont
+elle craignait de n'être jamais capable.</p>
+
+<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève
+s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau;
+elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde,
+qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la
+sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le
+poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions
+en s'habillant le lendemain; et en comparant cette
+matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui
+avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de
+la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce
+et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après
+tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même
+aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il
+lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour
+me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi
+refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il
+en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit
+mieux juger que moi de l'avenir.»</p>
+
+<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant
+devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité
+et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre;
+là elle contempla de près ses joues fines et transparentes
+comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut
+qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle,
+mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou
+de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir
+vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il
+faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur
+de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il
+avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre
+lui et Joseph, et tous les autres!»</p>
+
+<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant
+de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées,
+et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était
+levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans
+la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut
+tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé
+pour l'appeler.</p>
+
+<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber
+son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que
+fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève,
+crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa
+chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier
+mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur
+d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut
+toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait
+jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours,
+comme les grisettes de L..., avait empêché André
+de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette
+nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève
+devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et
+lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en,
+lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez
+dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La
+nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais.
+Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée
+sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à
+regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse
+rose y était négligemment couchée au milieu des outils
+qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et
+Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier
+avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André
+qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans
+une sorte d'extase.</p>
+
+<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle.
+A quel jeu jouons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre.
+A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée
+avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a
+chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil
+en a coloré les feuilles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit
+Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon
+de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a
+donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler
+et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc
+cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit
+André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature
+rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle
+grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans
+l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail!
+quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc
+pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent
+un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Les demoiselles de la ville me font présent de leurs
+plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec
+de la gomme et de la teinture...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me
+le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas
+votre bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est
+en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à
+vous en la faisant.</p>
+
+<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure
+une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la
+saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand
+il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait
+ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule
+ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p>
+
+<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.
+Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne
+s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de
+sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève,
+disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève
+comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent
+en secret. Après lui avoir révélé les lois de
+l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la
+poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer
+à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation
+fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève
+saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour
+elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait
+souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel.
+Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus
+belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection,
+d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais
+cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore
+et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle
+apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait
+plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux
+bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme
+dans cette âme virginale, et reçut dans son sein
+les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p>
+
+<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux
+la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève.
+Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et,
+au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une
+exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe
+de joie ou d'approbation.</p>
+
+<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette;
+vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre
+ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose
+la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable
+d'idée avez-vous eue là!</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence
+que vous y mettez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en
+suis fort contrarié, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous
+ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez
+réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André?
+n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André
+amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue?
+est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la
+voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une
+franchise un peu brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends
+maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et
+je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une
+fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste;
+mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!...
+Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos
+galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de
+m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est
+ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité!
+Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph;
+adieu, adieu pour toujours.</p>
+
+
+<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se
+promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André.
+Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il
+passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à
+courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de
+joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit
+un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée,
+et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le
+jardin voisin.</p>
+
+<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive?
+Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de
+toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit André avec candeur. Quelle
+question me fais-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme,
+à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps
+d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu
+quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui
+faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que
+tu auras seulement le courage de lui en parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de
+cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un
+petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir
+au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins;
+mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est
+dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton
+père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres
+enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des
+enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras
+pas de quoi les élever convenablement, et que la misère
+te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira
+du coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera
+le courage de supporter toutes les privations, toutes les
+souffrances...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu
+parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apprendrai, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et Geneviève l'apprendra aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je travaillerai pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession
+tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la
+médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques?
+Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un
+sillon droit avec la charrue?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je
+n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne
+suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu
+que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Essaies-en, et tu verras.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte en essayer.</p>
+
+<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p>
+
+<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête!
+s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je
+penser que tu prendrais au sérieux la première occasion
+de plaisir offerte à ta jeunesse?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu
+croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans
+prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais
+fait!</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit
+Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni
+l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde
+le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir
+d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant,
+et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi
+que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable
+jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la
+moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y
+a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends
+rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation.
+Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois
+plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez
+pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble
+là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras,
+je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne
+de le faire.</p>
+
+<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution
+de son ami; il le quitta pour aller faire la paix
+avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André
+en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore
+tonné.»</p>
+
+<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des
+amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la
+passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour
+cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il
+fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André
+renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui
+eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore
+impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent
+de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre
+fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour
+aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride
+de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait
+à peine jour, André ne reconnut pas son père au
+premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p>
+
+<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me
+semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous
+êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter
+votre chapeau devant votre père.»</p>
+
+<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis
+lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p>
+
+<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui
+ne souffrait pas de réplique.</p>
+
+<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit
+son père jusqu'à sa chambre.</p>
+
+<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement
+sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p>
+
+<p>&mdash;A L..., répondit André timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous tous les matins?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Où passez-vous toutes les après-midi?</p>
+
+<p>&mdash;A la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph
+et de la chasse, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, monsieur le savant, vous en
+avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse.
+Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit
+sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier
+dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p>
+
+<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita,
+rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à
+double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la
+chasse.</p>
+
+<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et
+finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure
+aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer
+de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui
+donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition
+du marquis.</p>
+
+<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et
+rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le
+premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit
+fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui,
+croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa
+puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la
+tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme
+d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se
+trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un
+se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir
+désobéi.</p>
+
+<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour;
+et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L...,
+quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent
+seulement.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui
+dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il
+faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais
+j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis
+d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de
+toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p>
+
+<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à
+la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied,
+et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature
+le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent
+pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena
+dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur
+une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure
+du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père
+le mena voir tondre des moutons.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son
+inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant
+du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre.
+Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne
+prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le
+hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève,
+et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et
+de douleur.</p>
+
+<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous
+l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière
+supposition avec raison et avec désespoir. Si vous
+étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des
+nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs
+de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque
+vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner
+les tourments que j'endure! O André! quatre jours
+sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»</p>
+
+<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation
+la consigne de son père, et courut à travers champs
+jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées,
+les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne
+l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant,
+il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon
+en la serrant contre son coeur.</p>
+
+<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi
+de t'avoir fait souffrir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle;
+quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne
+vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment
+pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci?
+Je vous vois et je remercie Dieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à
+André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il
+aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni
+son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à
+Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des
+jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de
+cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis,
+soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille
+de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait
+à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt
+fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du
+château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes
+de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances
+paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua;
+il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre
+son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le
+plongea dans le découragement et l'inertie.</p>
+
+<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève
+toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour
+excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il
+éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique
+à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à
+lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin
+égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements
+et les impatiences de l'amour. Il ferma les
+yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six
+lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa
+journée.</p>
+
+<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un,
+fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche
+traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter,
+comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph
+se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix
+tremblante l'appela par son nom.</p>
+
+<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette.
+Que signifie cela?»</p>
+
+<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant
+dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard,
+voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p>
+
+<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle
+en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je
+suis Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève! Au nom du diable! comment cela se
+fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi.
+André est sérieusement malade. Il y a trois jours
+que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre
+qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette
+sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer
+de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en
+heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour
+devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi
+et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes
+son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin
+de vous...</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en
+prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce
+que tout cela?</p>
+
+<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant
+autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se
+mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents
+et jurant contre son domestique et contre lui-même à
+chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne
+de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève
+était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle
+était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph
+fut attendri.</p>
+
+<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne
+se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est
+vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en
+croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle
+avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le,
+et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous;
+le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai,
+je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle
+en posant sa petite main sur la main rude du cavalier;
+s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon
+nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p>
+
+<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent
+malgré lui.</p>
+
+<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous
+souffrirez trop. Venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du
+diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la
+métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer
+de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart
+d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne
+vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour
+le quitter et vous ramener avant le jour.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends
+Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir
+ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous,
+ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, dit Geneviève.</p>
+
+<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle
+pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses
+bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite
+il monta adroitement sans la déranger, et piquant
+des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une
+petite place, son malheur le força de passer sous un des
+six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant
+d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui
+venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications
+un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir
+d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement
+auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître
+Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné
+rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en
+croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force
+de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était
+déjà trop loin pour entendre.</p>
+
+<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait
+sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais,
+peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans
+l'espoir de s'en débarrasser.</p>
+
+<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p>
+
+<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre
+circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une
+semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec
+un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose
+aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais
+elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras
+autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un
+homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir
+si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de
+la nuit.</p>
+
+<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu
+haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p>
+
+<p>&mdash;Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit
+Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation
+d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié
+pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez
+tout seul, lui demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph,
+et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur,
+nous sommes déjà assez malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph
+au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes
+le dos de ce pauvre François; savez-vous que la
+course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie
+à pied que de surmener François.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il
+va bien doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué.
+Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que
+la rivière sera forte.</p>
+
+<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais
+quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta,
+et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour
+garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa
+d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux
+de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver
+ses petits pieds.</p>
+
+<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser;
+François commence à perdre pied, et le brave garçon
+n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux
+personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais
+déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire.
+Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite
+et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop
+sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se
+diriger tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici
+la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le
+chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la
+vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p>
+
+<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation,
+se mit à la nage et gagna un endroit moins profond
+où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles
+difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il
+avait perdu le gué.</p>
+
+<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je
+ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons
+aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Allons tout droit, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François
+s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais
+où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables
+d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle
+Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à
+écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;Retournons en arrière, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous
+faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme
+en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur;
+il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p>
+
+<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit
+distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à
+découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller.
+Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours
+chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités,
+et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même
+les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger
+de se noyer au premier mouvement que ferait son
+cheval.</p>
+
+<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti;
+il ne fait pas chaud ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph,
+avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p>
+
+<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit
+de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions
+affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe
+se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p>
+
+<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main,
+Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il
+parle de l'autre quelquefois avec André.</p>
+
+<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa
+robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture.
+François se remit courageusement à la nage, avança
+jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur
+ses pas.</p>
+
+<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit
+Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p>
+
+<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué
+et parvint glorieusement au rivage.</p>
+
+<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant
+un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la
+jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne
+put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah!
+cette petite jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que François a de fameuses jambes, répondit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève
+avec un accent si sincère et si pieux que Joseph
+se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré,
+son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser
+à sa jambe et sentit comme une espèce de remords
+de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph
+voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait,
+et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers;
+mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards
+et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le
+bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p>
+
+<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici?
+vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai
+m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je
+vous attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée
+par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque
+<i>meneur de loups!</i></p>
+
+<p>&mdash;Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au
+diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le
+métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là
+n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne
+peuvent pas les effrayer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai
+d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour
+de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p>
+
+<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph
+sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes
+du pâturage.</p>
+
+<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir
+comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait
+jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement
+pour moi, mais elle ne le ferait pas de même.
+Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p>
+
+<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au
+château de Morand.</p>
+
+<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie
+à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit
+auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez.
+Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse.
+On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la
+voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne
+pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager
+son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il
+se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il
+lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève;
+mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait
+devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être
+cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la
+tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant
+André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève,
+et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes
+arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une
+masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux
+oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres,
+et projetait des lueurs obliques et tremblantes
+sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la
+nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal
+d'une certaine impression désagréable en passant auprès
+d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se
+trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de
+ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes
+ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique
+lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses.
+Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux
+poétiques; il en rougissait au contraire et cachait
+ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil,
+ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et
+surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la
+métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i>
+apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi
+de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les
+métairies pour empoisonner les étables et faire périr les
+troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque
+soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine
+qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son
+approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui
+en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable:
+plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle
+se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents
+qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune),
+mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement
+qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace
+de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre
+à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf;
+mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est
+le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le
+triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p>
+
+<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions
+effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour
+les repousser, du moins il se sentait assez de courage et
+le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le
+danger.</p>
+
+<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu
+qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui
+fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui
+une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle
+semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper
+l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il
+vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était
+venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui
+s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles
+de la chapelle.</p>
+
+<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de
+la nef; une croix de bois marquait la place où avait été
+l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix;
+elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme
+un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph
+l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève
+dans une attitude si calme, et ne comprenant pas
+l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu
+des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut
+comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler
+cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph,
+Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna
+d'un air inquiet.</p>
+
+<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la
+vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant
+les mains:</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est
+mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle
+s'appuya en chancelant contre la croix.</p>
+
+<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut
+le sauver encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi
+bien la vérité, est-il bien mal?</p>
+
+<p>&mdash;Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du
+médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer;
+c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et
+ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais
+que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne
+pas souvent.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence,
+retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p>
+
+<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses
+mains jointes, dans une attitude de résignation si triste
+que Joseph en fut profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un
+peu de mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette
+nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier
+adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai
+pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si
+je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien
+au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera
+perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à
+vivre.</p>
+
+<p>Joseph le jura.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots
+elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait
+pleurer comme un enfant.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du
+manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée;
+puis elle pria de nouveau et marcha parmi les
+ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph
+devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle
+avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon.
+L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui
+annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p>
+
+<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui
+permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André
+était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de
+Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en
+songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire
+auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors
+elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne
+pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de
+revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint
+si forte que les minutes de son impatience se traînèrent
+comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement,
+jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir
+de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph
+n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne
+voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation,
+et franchit comme un trait les portes du château
+de Morand.</p>
+
+<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs
+étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes.
+On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à
+personne et semblait voler à travers les cours. La vieille
+cuisinière se signa en disant:</p>
+
+<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit
+qui passe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé
+que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître,
+nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière,
+tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière
+et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou
+sainte Sylvie qui vient le guérir.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme
+de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière;
+et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail
+de la grange.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières
+qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette
+main invisible qui rapproche les amants, se précipitait,
+palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en
+eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire?
+Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher
+mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard,
+je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle;
+pensez-vous que je vous en remercie?»</p>
+
+<p>Geneviève tomba à genoux.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée;
+mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu
+que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si
+vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis,
+révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou
+enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez
+de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes
+bras?</p>
+
+<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur
+le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas;
+elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait
+pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du
+curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du
+marquis.</p>
+
+<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se
+mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette
+dehors à coups de fouet!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement
+avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p>
+
+<p>Le marquis recula de surprise.</p>
+
+<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette
+vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la
+détester et d'empêcher André....</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux
+pas entendre parler à une femme comme vous le faites;
+sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre
+cela de moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le
+marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je
+ne la revoie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune
+fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à
+de nouvelles injures.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève,
+refusant avec force de se laisser emmener. Ne
+lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une
+effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a
+reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que
+je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime
+André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable
+de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que
+vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous
+craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai
+derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière
+fois... Après, vous me chasserez si vous voulez,
+mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant
+homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait?
+Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce
+que je vous demande.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux
+et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du
+marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues
+baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans
+l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule,
+et cette sublime expression que la douleur donne aux
+femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa
+que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer
+de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher
+voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste
+envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas
+André?</p>
+
+<p>&mdash;Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère
+augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération
+des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le
+pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette
+impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas
+m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.</p>
+
+<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba
+dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria
+celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête
+fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais,
+tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses
+poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva
+Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand,
+stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais
+Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille
+qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant
+entre lui et M. de Morand:</p>
+
+<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous
+raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir
+de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais
+le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter,
+fût-ce par mon père! entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette
+scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis,
+votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la
+volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille
+pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec
+le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous
+aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir
+est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder
+quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec
+cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du
+lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit
+de mort d'un chrétien.</p>
+
+<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses.
+Il était capable de chanter des chansons obscènes au
+cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main;
+mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village
+le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au
+monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa
+première communion.</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous
+sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je
+lui ferai des excuses demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis
+d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à
+demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre
+ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout
+sera fini.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin;
+votre fils éprouve réellement du soulagement à
+son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu
+de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa
+situation.</p>
+
+<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui
+avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver
+la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de
+Geneviève, une expression de joie enfantine commençait
+à se répandre sur son visage affaissé. La main de
+Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il
+eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les
+personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore
+confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril:
+«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en
+prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers
+son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée,
+moitié heureux, moitié colère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en
+criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé
+d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade.
+Remerciez Dieu avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève!... dit André en regardant alternativement
+le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui,
+Geneviève et Dieu!</p>
+
+<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent
+un religieux silence. Le médecin plaça une chaise
+derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire
+asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps
+en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude,
+et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa
+main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se
+retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se
+lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la
+cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau,
+lui adressait avec les yeux et le geste la muette
+injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André
+retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la
+crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible
+d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse
+veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas
+et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là
+comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à
+s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence
+menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de
+séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait
+rien à son journal, qui avait bien six mois de
+date, et de temps en temps tombait dans une espèce de
+demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets
+et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit:
+tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval
+loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant
+lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André
+suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et
+laissait voir sa jolie petite jambe.</p>
+
+<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort
+pour chasser le démon de la concupiscence des voies
+saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait,
+à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge
+du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de
+l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux
+de deux chats qui guettent la même souris.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la
+clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les
+feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec
+les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir
+étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes
+et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.</p>
+
+<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait
+tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété
+de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête
+auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux,
+dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre,
+reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu,
+qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les
+séparer.</p>
+
+<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé
+son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble
+une consultation à voix basse. Le médecin se leva
+sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de
+son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha
+alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée
+pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle
+écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné;
+puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph
+se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il
+s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils
+et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p>
+
+<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer
+la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait
+pu agir trop violemment dans quelques heures sur
+les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls.
+La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre
+fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En
+effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et
+sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a
+demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche
+auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu
+en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur,
+et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment
+trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie
+des causes purement morales; je vous déclare que vous
+pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez
+pas que je donne mon consentement au mariage;
+j'aimerais mieux le voir mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin;
+mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la
+violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce
+cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p>
+
+<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre
+autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait
+osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient
+de lui résister. Dans la crainte de perdre son
+fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence;
+mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève
+une haine implacable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée.
+Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et
+tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève.
+La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et
+quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant
+cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa
+destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur
+que son mariage avec André inspirait au marquis;
+elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans
+cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement;
+mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son
+amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient
+conduite auprès de son lit. La figure, les menaces
+et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le
+souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était
+bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été
+injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite
+exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain;
+elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes
+si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se
+vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux
+et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle
+épousait André malgré sa défense.</p>
+
+<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là.
+Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André;
+elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et
+distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la
+quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile,
+appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans
+le coeur de son amant la même incertitude que dans les
+événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux
+avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et
+mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait
+déjà du passé.</p>
+
+<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner
+à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient
+fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup
+d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse
+excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la
+hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités
+du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait
+sans la comprendre et la contemplait tout ravi,
+comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia
+donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur
+les dispositions du marquis et sur le caractère d'André.
+Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination
+de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna
+sur ces deux questions si importantes pour elle les plus
+cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser
+son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque,
+et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée
+en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que
+cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre
+ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait
+dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir
+à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui
+avait versé dans le coeur.</p>
+
+<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt
+singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une
+étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait
+parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce
+moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour
+la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé
+entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était
+venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle
+avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement
+au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la
+trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son
+père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p>
+
+<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti,
+la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait
+dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph
+s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument
+que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande
+consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son
+coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la
+cruauté de son père avec désespoir.</p>
+
+<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié
+de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p>
+
+<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible.
+Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée
+à jamais.</p>
+
+<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui
+mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang;
+pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p>
+
+<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p>
+
+<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il.
+André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais
+un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais
+pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon
+sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous
+que pour ma propre soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève
+en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà
+bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine.
+A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce
+à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes.
+Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès
+d'elle, et je vais la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure
+prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse
+qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour
+combien de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je
+reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André
+va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle
+et les yeux levés au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph.
+Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous
+le faire mourir de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est
+une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade,
+qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt,
+plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis
+vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des
+prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis
+peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il
+m'oubliera.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph
+d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que
+je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève,
+pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas
+fâchée contre André?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève
+avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui
+faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je
+l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui
+apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce
+malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes
+qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que
+notre mariage est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune
+indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer
+et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais,
+du moins d'après mon conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté.
+De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables
+pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles
+n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur
+et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et
+André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le
+braver de loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à
+implorer un homme comme le marquis de Morand, ni
+m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je
+n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets,
+car André ne serait ni tranquille ni heureux après
+un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la
+douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer
+à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps
+encore... André n'a contracté aucun engagement envers
+moi.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève
+se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph,
+l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait
+de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée;
+il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable
+pureté.</p>
+
+<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la
+main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni
+romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le
+savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez...
+Je n'ai donc rien à dire...»</p>
+
+<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque
+chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha
+à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et
+son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta
+sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait
+en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes
+palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa
+table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le
+fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore.
+Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau
+sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien
+la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir
+le bonheur!»</p>
+
+<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle
+vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de
+ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait
+son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger;
+et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette
+visite.</p>
+
+<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume,
+Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement
+une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma
+chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à
+préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une
+chose</i>.»</p>
+
+<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p>
+
+<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à
+peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite
+n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes
+devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les
+<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi,
+qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André
+à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise,
+tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à
+ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester
+avec lui et de me laisser Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda
+Geneviève avec un dédain glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es
+une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas
+l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler
+les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour
+toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu
+serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends
+tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse
+pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à
+ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la
+peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant,
+et mes yeux valent bien les tiens...</p>
+
+<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules
+et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua
+Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus.
+Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois
+galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de
+toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici
+demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme
+il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous
+ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de
+croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph
+Marteau... Mais sache que ce galant aura avec
+lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée
+du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu
+parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en
+soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore
+le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir
+de pis-aller.</p>
+
+<p>&mdash;Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près
+de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même,
+et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un
+air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus
+qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma
+porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne
+de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph
+Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée
+sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez,
+je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les
+murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi;
+sortez!</p>
+
+<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie,
+et sa tête frappa rudement contre le pied de sa
+chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite,
+se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux
+et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer,
+elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève
+le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et
+au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p>
+
+<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse
+soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur
+et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle
+et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit
+Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle
+crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment,
+ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais!
+Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme
+tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi.
+Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que
+pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois
+rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève
+en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que
+tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il
+est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de
+toi...</p>
+
+<p>&mdash;De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies
+pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André,
+tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors
+du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard;
+aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas
+manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de
+Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons
+de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma
+pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment
+sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux
+pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin
+tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton
+amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je
+t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance;
+que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p>
+
+<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien!
+c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il
+m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré
+toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois!
+qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà
+qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite
+promenade que vous avez faite ensemble au clair de
+la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph
+n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve
+qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il,
+Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je
+me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais;
+c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...»
+et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte
+que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui
+ferai certainement des reproches pour le beau service que
+m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion.
+En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi
+l'écritoire, Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette,
+dont les yeux étincelèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais
+rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et
+c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne
+pas la lire avant de la lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret;
+il te le dira, j'y consens.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas
+confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder
+un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en
+commençant sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant
+d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour
+avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu
+trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui
+suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée,
+tu ne la liras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit
+Geneviève écrivant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; mais enfin c'est une commission bien
+singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable
+à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant
+une lettre de toi? une lettre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une
+lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi
+d'un papier plié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens
+et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour.
+De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève,
+mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce
+billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi.
+Adieu!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle
+fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André
+aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme.
+«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées,
+la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous
+admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous
+allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents:
+parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous
+avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p>
+
+<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait
+donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien
+douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle.
+J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez
+fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter.
+Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me
+suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait
+donc aussi changer mon sort!»</p>
+
+<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre
+et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût
+vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste,
+et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret
+favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en
+vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur
+sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des
+atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans
+tacher sa joue ni plisser son front.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève,
+tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le
+pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son
+départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps
+vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant
+secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant
+au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir
+d'une espérance morte à jamais pour elle.</p>
+
+<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance
+et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention.
+En voyant la signature de Geneviève, il se troubla,
+eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut
+deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette,
+il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier
+de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans
+songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce
+vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence
+de Geneviève, que quelques feuilles de roses en
+baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les
+eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les
+froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant.
+Puis il courut seller son cheval et partit pour le château
+de Morand.</p>
+
+<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant
+brusquement dans la chambre d'André. André devint
+pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre
+à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à
+l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur,
+et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé
+et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se
+souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements
+que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une
+manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il
+se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la
+lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table.
+André lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai
+partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne
+vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir,
+et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que
+ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été
+obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put
+venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez
+les instructions que je vous ai données hier, habituez-le
+peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer
+à moi. Dites à son père que je le supplie de
+traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la
+sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette,
+elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse;
+sachez, par mon exemple, combien il est
+affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois
+de Geneviève.»
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité
+qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable
+m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce
+n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute,
+André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser
+Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser?
+as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance
+de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta
+fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre
+maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans
+l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous
+deux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève.
+Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais
+de moi-même le jour où je chercherais à en faire
+ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est
+pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort
+pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de
+monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette
+fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons
+Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras
+chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis,
+dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement
+son consentement... ensuite nous verrons
+venir.</p>
+
+<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis
+prêt.»</p>
+
+<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et
+revint.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as
+parlé de ton projet?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en
+ai jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela?
+Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme
+est mon père quand on l'irrite?</p>
+
+<p>&mdash;André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux,
+tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer
+à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je
+suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage
+dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que
+je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir
+vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé
+comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste.
+Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève
+pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade
+pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton
+père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou
+te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de
+lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une
+honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je
+vous demande respectueusement votre approbation, et
+je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon
+bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami;
+si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis
+manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes
+riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on
+parle ou qu'on écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai
+la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un
+domestique après notre départ. Va préparer le char à
+bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André,
+cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir
+clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi
+envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment
+et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier
+une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter,
+il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il
+ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation
+d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette
+de roman.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de
+temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose
+au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je
+n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je
+dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître
+singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même;
+pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut
+que je te dise tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes
+et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison
+pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle
+de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie
+de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as
+bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je
+sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme.
+Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi,
+je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais
+ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à
+présent que le jour de sa première communion.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon
+âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier
+regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait.
+Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une
+heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de
+réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour
+sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!</p>
+
+<p>&mdash;Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende
+si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air.
+C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour
+depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai
+peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon
+devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue,
+désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses
+pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je
+suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu
+peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais
+ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront
+à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque
+à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel
+il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève.
+Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman.
+C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement
+de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la
+séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et
+n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère
+était un singulier mélange de ruse et de loyauté.
+Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait
+de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le
+rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit
+André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence
+dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier
+un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme
+moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter,
+elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux,
+André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André
+sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il
+sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des
+femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de
+l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il
+sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que
+j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance.
+Ce serait mal.»</p>
+
+<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau,
+après avoir passé en un jour par les sentiments les
+plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la
+réconciliation d'André avec Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme
+à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire,
+aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement,
+si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève.
+Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son
+consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai
+tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons
+sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien?
+dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes
+que de parler à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il
+te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous
+les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir
+vigoureusement.</p>
+
+<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à
+nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit
+crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis
+impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement?
+Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre
+honteux.</p>
+
+<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,»
+répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première
+fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son
+père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa
+André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses
+veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent
+le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre
+de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le
+blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment
+de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer
+que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et
+que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien
+m'accorder votre consentement...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se
+contenant un peu, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux
+étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le
+lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis
+d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je
+vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici
+à un an?</p>
+
+<p>&mdash;Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant,
+car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste
+et insensée.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que
+les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus
+hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux
+et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser
+un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire
+bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner
+à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p>
+
+<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des
+dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions
+en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu;
+pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme
+vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort
+si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour
+vous laisser la liberté d'épouser une...»</p>
+
+<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre
+injurier Geneviève. Le marquis le retint par le
+bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations.
+Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien
+une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui
+présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude
+les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus
+simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en
+des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon
+qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand
+vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif
+et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut
+vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité
+que de se charger de vous. Je trouvai enfin
+une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous
+emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre
+araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre
+dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur
+mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre,
+une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la
+première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis
+tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient
+deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie;
+mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet
+avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins.
+Je vous gardai à la maison pendant les années où
+un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre
+les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez
+pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir
+ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était,
+ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus
+laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût
+pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour
+ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait
+ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me
+suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer
+des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez
+des convulsions!»</p>
+
+<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions
+de son père des explications fort prosaïques. Sans parler
+des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient
+pas uniquement attribués à la tendresse paternelle,
+il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume
+de passer les nuits dans la plus grande agitation
+quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux
+fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en
+tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail,
+André avait souvent fait, dans son enfance, le rude
+essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p>
+
+<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant
+ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié.
+Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant
+sa déclamation.</p>
+
+<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et,
+empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper
+les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite.
+Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de
+Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui
+tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule.
+André retrouva, comme par enchantement, le peu
+de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en
+déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la
+justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une
+résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu
+vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait
+trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre
+une lutte quelconque.</p>
+
+<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai
+entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela
+s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est
+prêt; partons.»</p>
+
+<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le
+temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un
+coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et
+André, tout tremblant, songeait à la première journée
+qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et
+qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard,
+à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche.
+Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un
+cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il
+préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et
+André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils
+aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée
+sur ses mains et le corps penché sur une table. André la
+reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour
+d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une
+mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et
+qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à
+la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait
+dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André
+sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança
+et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna
+aux caresses de son amant, tandis que Joseph,
+ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère,
+donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la
+cendre du foyer.</p>
+
+<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André
+appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté
+de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa
+silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les
+grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie
+de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour
+boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus,
+ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul
+voyageur de la patache.</p>
+
+<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être
+connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour
+avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie;
+jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il
+ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un
+dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie
+d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison
+d'événements d'une manière étrange et ridicule. André,
+toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que
+de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux
+pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille,
+approuva toutes les observations de Geneviève, et décida,
+en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret,
+tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait
+chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par
+lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès
+du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches
+légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien
+dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces
+moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance
+d'André à persuader son père; elle ignorait que
+cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait
+pas se ranimer.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles
+de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous
+les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son
+père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre
+le résultat de ces tentatives pour prendre un parti.
+Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir,
+fit faire une première sommation à son père et partit
+pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia
+de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près
+d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il
+eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier
+acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis.
+Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève;
+elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir
+pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva
+un peu de ressentiment contre son amant et ne put se
+défendre de l'exprimer.</p>
+
+<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours
+voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as
+jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me
+voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache,
+il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la
+piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords,
+c'est se condamner dès cette vie aux tourments de
+l'enfer.»</p>
+
+<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que
+d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de
+la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice,
+dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus
+que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à
+genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations
+de Geneviève.</p>
+
+<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était
+femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux
+grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur
+parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour
+appui un amant plus courageux qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal,
+tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour
+moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais
+cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me
+semble que j'en suis capable et que ma destinée était de
+faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber
+dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je
+vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche
+que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps;
+crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il
+tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait
+à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage
+surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces
+moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait,
+et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances
+continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation
+de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence
+de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière,
+qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève
+ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les
+calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une
+publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le
+nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité
+de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses
+fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais
+qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est
+deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des
+fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André
+moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie;
+mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra
+sérieusement.</p>
+
+<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable
+autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite
+de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre
+à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus
+dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette
+reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers
+sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement
+était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme
+assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon
+et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève
+de menaces ridicules. La malheureuse enfant
+perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue
+jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit;
+elle passait les nuits dans une solitude effrayante;
+son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de
+fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis
+qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses
+cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée
+de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid
+de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva
+évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina
+à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir:
+elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève
+ni André, qui était réduit au même dénûment,
+n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André
+l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité
+d'un frère?</p>
+
+<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu
+de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut;
+il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux
+épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi
+sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était
+passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait
+indifférente et presque insensible à ses caresses.
+André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments
+d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et
+rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur
+palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion
+longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le
+feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par
+un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque
+nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante
+mais chaste encore.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes
+et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la
+sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel
+amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la
+nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté
+d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux
+brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du
+moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps
+contre lui-même; il succomba, et Geneviève
+avec lui.</p>
+
+<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla
+qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes
+arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant
+son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes
+et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle
+lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et
+avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne
+pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens
+sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle
+connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe
+de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il
+était capable de se donner la mort.</p>
+
+<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de
+tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit
+qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour
+en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement;
+mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami
+précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait,
+mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses
+bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble
+sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir
+était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui
+de l'entier abandon.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse;
+alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations
+de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée
+sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau
+nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la
+mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et
+commis en secret comme une faute.</p>
+
+<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux,
+et surtout la grossesse de Geneviève, mettait
+André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève
+s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et
+d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas
+mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que
+je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a
+entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je
+suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent
+pour s'enrichir.»</p>
+
+<p>André voyait les souffrances et les privations que la
+misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les
+scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation
+de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était
+pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis
+tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander;
+il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus
+terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion
+de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre
+Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la
+peine un misérable emploi dans un collège. André était
+instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>.
+Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession,
+en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à
+une position meilleure et plus honorable. Ce métier
+de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une
+répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent
+l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible;
+il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit.
+Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques
+de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait
+le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le
+renvoya.</p>
+
+<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre,
+chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle
+André avait accepté d'abord les secours de son ami,
+avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y
+opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim
+et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait
+aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre
+une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments,
+assez de remords le déchiraient; elle essaya de le
+consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle
+en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme
+n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne
+pour aider à supporter les maux immenses que
+l'amour a fait accepter.</p>
+
+<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et
+abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus
+quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit
+sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant
+le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports
+directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci
+s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de
+lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra,
+se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque
+chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment.
+Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des
+circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête
+aux pieds pour s'en emparer.»</p>
+
+<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait
+à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en
+l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré
+dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon
+d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur
+paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie
+de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement
+les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les
+larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes,
+et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes
+journaliers.</p>
+
+<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi
+fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu
+de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit
+M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par
+ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me
+dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous
+en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas
+beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il
+savait parfaitement prendre quand il voulait.</p>
+
+<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne
+peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous
+ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut
+que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu
+à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais
+tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut
+que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je
+misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner
+une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne
+se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme
+on dit.»</p>
+
+<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le
+marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph;
+mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise
+et de mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez
+avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner
+quelque chose, quand c'est moi qui...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit
+Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi
+vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner
+un ami sans l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge,
+quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené
+mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche
+de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne
+revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous
+pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir?
+N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet
+honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez
+un peu votre conscience; elle vous dira que je
+devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la
+tendez.</p>
+
+<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un
+effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi,
+marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de
+nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce
+que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre
+char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli
+mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers
+le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie
+sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable
+et de l'insolente ironie de votre fils durant cette
+dernière explication que vous eûtes ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si
+têtu, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé
+toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux
+jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à
+vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir
+de la passion...</p>
+
+<p>&mdash;Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage?
+il me l'a dit assez clairement, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que
+cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient.
+Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement
+je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais
+le tromper, lui faire croire que nous courions après
+sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il
+se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais
+il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs
+menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se
+mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus
+une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir
+à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez
+vigoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé,
+mais que cette dernière impudence de Joseph commençait
+à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner
+une chiquenaude à une mouche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler,
+que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les
+hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous
+souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si
+violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui,
+certes, n'êtes pas une femmelette?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! moi, précisément par la même raison, je
+me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu.
+Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller
+voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse.
+Est-ce là la conduite d'un traître envers vous,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis,
+vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria
+Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au
+bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur
+imposture.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu
+employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché
+de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras
+et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les
+affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse
+guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph,
+et je te vois d'ici.</p>
+
+<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla
+d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables
+qu'il avait fait son possible pour ramener André
+au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un
+lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère
+opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.</p>
+
+<p>&mdash;Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air
+stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous
+ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en
+diable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre;
+mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle
+désobéissait de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph;
+il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une
+scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous
+doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et
+voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les
+poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment
+tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime
+avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes
+le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au
+mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable
+la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances,
+j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais
+cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre
+vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie
+d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette
+pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler
+aussitôt qu'André a été rendormi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je
+lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne
+ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après
+tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de
+bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois;
+mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que
+vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez.
+Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui
+menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée
+de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous
+saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à
+empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi.
+Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât
+du nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses que le caractère le plus ferme et
+l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher,
+dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux
+enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des
+parents!</p>
+
+<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui
+préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était
+flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement
+abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença
+à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour
+de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ.
+Il se promit de profiter de la terreur cupide du
+marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il
+s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre
+qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le
+rôti.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en
+examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas
+trop de compliments, car c'est votre bien que je vous
+rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent
+de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a
+pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en
+a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans
+plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs.
+Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver
+un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;A qui le dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour
+ces malheureux lièvres. L'un disait:&mdash;Il se ruine, il
+fait des folies; l'autre:&mdash;Il a perdu la tête; jamais lièvres
+ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux;
+ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+&mdash;Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il
+fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le
+serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me
+soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre
+sur nos guérets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en
+balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles;
+est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que
+le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me
+dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p>
+
+<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu
+sur la commune?</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter.
+Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois
+dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement;
+je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit
+être pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres
+du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se
+frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré
+sur la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture.
+Ah! par exemple, nous lâcherons quelques
+coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois,
+quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à
+leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions
+un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager,
+on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de
+Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph;
+rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en
+salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront
+malades de colère et d'indigestion.</p>
+
+<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph
+arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le
+fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente
+vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui
+savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table,
+et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé
+à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en
+feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau.
+Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial
+de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis
+l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du
+voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des
+terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de
+même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en
+lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria
+le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de
+son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela
+d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre
+complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p>
+
+
+<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait
+le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux
+agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant,
+Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé
+d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce
+de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là?
+c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera
+à couvert du soleil.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies
+cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une
+expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé
+pour la première fois dans nos terres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom
+anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler.
+La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à
+notre société départementale (dont tu sais que je suis le
+doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère.
+Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs
+en France qui sachent comme vous retourner
+une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer.
+Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui
+qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre
+pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains.
+Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu;
+il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est
+entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille
+coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché
+des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention.
+Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté
+l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une
+paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce
+poil, et cette mine!</p>
+
+<p>&mdash;-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois
+cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois
+de fourrage l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de marquis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux
+de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans
+mon petit domaine de Granières.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de
+t'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette
+terre-là auparavant?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces
+vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme,
+de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p>
+
+<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant
+un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie
+prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de
+maître!»</p>
+
+<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude:
+il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence,
+qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher
+chicane sur quoi que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se
+ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau
+d'une propriété comme la vôtre.</p>
+
+<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph
+avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment
+un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons
+touffus d'un pâturage.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre
+vierge de culture où depuis un temps immémorial les
+troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime
+pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne
+veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur
+épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi,
+je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les
+moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture.
+J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et
+l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les
+métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils
+m'obéissent.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent
+assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans
+toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais
+est-ce de la bonne terre?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais
+rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de
+paille.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds
+de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier
+blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons,
+aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mais c'est une dépense que de retourner un
+pâtural comme celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dépense qui prend trois ans du revenu
+de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour
+améliorer mon bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est
+coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera
+bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains
+habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à
+quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p>
+
+<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque
+temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin
+d'un air soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop! répondit Joseph avec une affectation de
+tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq
+minutes de marche, que son héritage maternel est peu
+de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles
+cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus
+pur et le plus soigné!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit
+Joseph; des bâtiments tout neufs!</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Le bétail superbe! reprit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée
+mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté
+cinquante francs par tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand,
+reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous
+la main: votre château est planté là; d'un côté les bois,
+de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux,
+pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies,
+pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un
+avantage, cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de
+faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est
+venu de ma femme, les choses iraient tout autrement.
+Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans
+le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais.
+Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait
+qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y
+avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée,
+pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait
+de mon grenier à son champ comme de ma chambre
+à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique
+du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle
+m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y
+prenez garde, voisin!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde
+avec les sacrées lois que nous avons?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et
+gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me
+semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui
+ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui
+vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?</p>
+
+<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout
+de bon; il le fit passer habilement par un crescendo
+d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes
+les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le
+pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire.
+Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire
+dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué
+à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de
+revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau
+dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous
+soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p>
+
+<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours
+assez pour vivre: me voilà vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours
+moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes
+bergères quand je serai content d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez
+le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap
+fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la
+main ne pèse pas les dons.</p>
+
+<p>&mdash;Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de
+dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la
+table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier
+de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois
+de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans
+compter les plats.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gaillards de voisins font pourtant diablement
+attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils
+veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de
+la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin!
+<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme
+dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon
+bidet à deux fins vous suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas
+deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre gros cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu
+pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons
+à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par
+an?</p>
+
+<p>&mdash;Qui se consomment dans la maison, sans compter
+le vin d'Issoudun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun;
+vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le
+reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous
+fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai
+pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A
+mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses
+privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans
+toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui
+appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en
+penses-tu, Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre
+vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre
+par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer
+avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je
+lui pardonne tout.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux père! je vous reconnais bien là; mais
+qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme!
+c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler
+si j'allais le lui proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là?
+dit le marquis en frappant du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé,
+je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et
+de son piaillard d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards
+de serpents! en voilà bien d'une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce
+que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grosse seulement?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André
+est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre,
+chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur
+son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa
+famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances,
+il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait
+fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est
+toute en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis que trop sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la
+femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et
+vous aurez bien raison!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans
+mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille
+de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent
+comptant, et ils vous laisseront en repos.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je
+le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce
+pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter,
+les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà
+dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs
+à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous conseille de courir les chances du
+procès.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu
+me faire damner aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là
+vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi
+s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce
+soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque
+proposition de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez
+vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de
+jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud.
+En fait de générosité et de grandeur dans les procédés,
+ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en
+remontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit
+le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement.
+Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et
+à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et
+tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il
+ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un
+abandon de son héritage maternel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un bon père, marquis, et certainement
+je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André,
+qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une
+exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera
+une pension.</p>
+
+<p>&mdash;Une pension! jour de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p>
+
+<p>&mdash;Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable!
+Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de
+donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les
+saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de
+ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p>
+
+<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut
+avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une
+espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait
+le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle
+tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus
+grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du
+marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité,
+et en lui promettant de porter sa généreuse proposition
+aux insurgés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le
+coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter
+une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent
+pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et
+contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle
+de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation
+ou par étourderie; il entendit Geneviève qui
+parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de
+vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage;
+mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi.
+J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien
+avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile.
+Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en
+remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph,
+épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p>
+
+<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en
+s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père;
+le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut
+vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous
+pas? comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens
+de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi;
+grâce à vous, je mourrai tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion
+qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de
+cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p>
+
+<p>&mdash;Il se promène tous les soirs au bord de la rivière,
+du côté des <i>Couperies.</i></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes
+si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph;
+je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p>
+
+<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux
+que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et
+son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser,
+lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer
+avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph
+fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il
+envisageait sa position et la pauvreté où se consumait
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que
+l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale,
+mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant
+qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter
+cette première proposition de ton père sans arracher de
+son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire
+au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir
+recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu
+ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr
+si je viole sa défense.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement
+mes démarches et me laisser faire.</p>
+
+<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son
+ami, trop faible pour combattre son père et trop faible
+aussi pour empêcher un autre de le combattre en son
+nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et
+le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager
+son contentement, et s'endormit fatigué de la vie,
+comme il s'endormait tous les soirs.</p>
+
+<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir
+le marquis. Une foire considérable avait appelé le
+seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne
+revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma
+dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de
+ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de
+la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint
+s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front
+avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas
+fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur
+une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée
+sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq
+ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec
+une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla,
+relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme
+il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph,
+qui attendait son retour depuis plusieurs heures,
+et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais
+cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant
+amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un
+boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé,
+terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants
+ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient;
+c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr;
+tiens, lis.</p>
+
+<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.</p>
+
+<blockquote><p>
+«MONSIEUR,</p>
+
+<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris
+avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement
+de notre amour, et que vous tendiez les bras
+à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer
+une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter
+cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien
+mon respect pour vous est sincère et désintéressé.
+Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa
+soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi
+d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer
+à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je
+vous demande.</p>
+
+<p>Votre respectueuse servante,
+GENEVIÈVE.»
+</p></blockquote>
+
+<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques,
+pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de
+réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André
+dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p>
+
+<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire
+oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient
+effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois
+ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures
+dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement
+à souper, devint tendre et paternel, et prétendit
+qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment
+Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu
+que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre
+à parler?</p>
+
+<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit,
+et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et
+agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire
+galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir,
+M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé,
+alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les
+gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au
+milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence.
+Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route.
+André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était
+absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les
+embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement
+froids. La douce figure de Geneviève, son air
+souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine
+impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put
+s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il
+n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les
+cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli.
+Le jeune couple fut installé au château assez
+convenablement, et richement en comparaison de l'état
+misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire
+beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et
+céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions.
+Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et
+découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite
+sordide du père le révoltait, la résignation indolente
+du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire
+et boire le vin du marquis.</p>
+
+<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers
+moments de satisfaction d'un côté et d'allégement
+de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé
+à ne rien craindre de la part de son fils, et André
+à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle
+qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis
+était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard.
+Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait
+croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas
+tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire,
+et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis,
+refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement
+que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût.
+Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait
+une contradiction évidente dans les manières de Joseph
+avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter
+André pour qu'il signât un désistement complet de la
+gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné
+de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se
+disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et
+ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de
+me dépouiller.»</p>
+
+<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance
+dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima,
+et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une
+grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait
+la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction
+d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses
+soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses
+paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à
+aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée
+Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p>
+
+<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire
+à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en
+aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux,
+elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle
+supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et
+l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques
+francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André
+à son secours et lui demanda aide et protection. André,
+pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p>
+
+<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle
+ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa
+délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée
+pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire
+nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en
+créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait
+vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se
+soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison
+dans toutes les fibres de son coeur.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p>
+
+
+<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de
+la vie par un renoncement volontaire et complet à toute
+espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et
+le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère.
+Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et
+de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là
+n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que
+celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle
+était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait
+avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu
+une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise
+plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement
+de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli
+pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait
+vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante
+d'André; mais à la première occasion elle avait découvert
+qu'elle s'était trompée.</p>
+
+<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non
+comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus
+jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance
+en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à
+n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta
+dans cette solitude intellectuelle; mais son corps
+s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas
+souffrir longtemps.</p>
+
+<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la
+perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait
+à cet état toutes ses indispositions et toutes ses
+tristesses.</p>
+
+<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait
+délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait
+mère.</p>
+
+<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à
+l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari.
+Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des
+maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une
+existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement
+personnel, elle décida en elle-même que le moment du
+courage et de la fermeté était venu.</p>
+
+<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son
+père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas
+d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite,
+lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension
+à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour
+quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.</p>
+
+<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que
+lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en
+occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas.
+Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle
+lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis
+espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à
+un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer
+à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui
+en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices
+possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin;
+car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à
+celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller
+son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et
+de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père
+ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile:
+le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement.
+Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable
+et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait
+écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se
+laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève
+avait supporté les premières avec résignation; elle répondit
+aux secondes par une seule parole de ce froid mépris
+qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière
+incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant
+épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots,
+leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant,
+André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne
+n'était plus violent que lui quand une forte commotion
+le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là
+il perdait absolument la tête et devenait furieux.
+A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le
+bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante
+s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur
+elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était
+ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge,
+et de l'autre le frappa à la poitrine.</p>
+
+<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement
+d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait
+contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée
+par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez
+profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton
+père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une
+voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p>
+
+<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux
+de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de
+trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève
+lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était
+couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était
+dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda
+son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce
+qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur
+n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un
+repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari;
+à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait
+pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p>
+
+<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il
+embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait
+la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes
+gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle.
+André eut, pendant trois jours, un tremblement
+nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement
+ses manières accoutumées, mit sa servante à la
+porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève;
+mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là
+dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces
+douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p>
+
+<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir
+et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena
+dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant
+est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi
+je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit
+qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir;
+vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme
+au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes
+de délivrance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève,
+et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment.
+J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec
+moi.</p>
+
+<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit
+plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil;
+mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des
+fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures
+entières à les contempler d'un air heureux, et personne
+ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là.
+Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée;
+elle demandait en grâce à être seule; alors il lui
+semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait
+doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait
+vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière
+étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous
+ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai
+vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous,
+parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand
+j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien
+souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage,
+et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a
+souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne
+rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses.
+Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore
+sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon
+tombeau, ô mes chères amies!»</p>
+
+<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage
+d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui,
+lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son
+calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te
+courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de
+cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif,
+inutile et précieux.»</p>
+
+<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter
+presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait
+riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les
+arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et
+savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André
+une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours
+calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite
+chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses
+maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de
+science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son
+imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans
+l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André
+de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler,
+que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle;
+alors elle le traitait avec une ineffable tendresse,
+et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées
+à la mémoire du passé.</p>
+
+<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir,
+et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa
+conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son
+coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p>
+
+<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de
+lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut
+apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et
+voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne,
+donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en
+espère; le moment de souffrir et de mourir est venu:
+puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!»
+Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le
+fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour
+du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne:
+Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je
+pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.»
+Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle
+était raide et froide.</p>
+
+<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta
+femme.</p>
+
+<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était
+morte.</p>
+
+<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas
+la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour.
+On les voit souvent se promener ensemble le long des
+traînes. André marche lentement et les yeux baissés,
+quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu
+doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir
+contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais
+de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères
+et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement,
+c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant,
+aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments
+où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et
+plus profonde que celle d'André.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3>
+<br><br><br>
+
+
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+
+
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+<pre>
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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