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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image1.png"></p> +<br><br><br> + +<h1>ANDRÉ</h1> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais +une petite maison basse, le long d'une étroite rue +d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont +<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne +voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup, +j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais +attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement +en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge +de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement +définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement +ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais +à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne +voulais pas convenir avec moi-même.</p> + +<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>. +J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes, +une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde, +qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette, +pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre, +quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement +logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries +dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent +donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement +et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre +leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir +les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets +des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais +la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est +pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les +habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive +essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle +fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le +premier étonnement des formes du langage, d'entendre +des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement +semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! +Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui +fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède +des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si +<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les +mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses +que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites +villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même +parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde +des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs +femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai +du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p> + +<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville +où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre +les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie +vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne +peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise, +au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques +qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus +étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les +rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres +toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants +et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux +courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne +pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et +les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je +ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des +fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. +Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage, +l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens +et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus +que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>Nohant, avril 1851.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un +peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son +parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici +par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs +qui portent des sabots, et boivent leur piquette +sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; +et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins +n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p> + +<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre +parfois des caractères solidement trempés et vraiment +faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se +serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût +succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé +de venir au monde avec la force physique et l'insouciance +d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait +d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux +et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine +d'environ deux cent mille francs.</p> + +<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux +avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il +tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait +comme un véritable laird écossais, partageant son année +entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation; +car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à +lui-même son majordome, son fermier et son métayer; +même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou +de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées +par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté +en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui +soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, +et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers. +Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur, +se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, +en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup +d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin +de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé +de dégâts sur sa récolte.</p> + +<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait +bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de +côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans +en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque +bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de +hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable +sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, +son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens +bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux +et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque +peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus +belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de +la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées, +quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop +accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas +moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile +et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p> + +<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en +jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer +dans la sphère de cette existence, qui convenait si +bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient. +Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont +ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce +la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces +amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes +ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses +désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. +Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout +ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait +ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie +sans se donner la peine de le contredire.</p> + +<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, +ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et +nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition +invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette +éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et +singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive +et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra +mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions +fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber +tout à coup sous le poids du découragement. Les livres +dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas +ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère +et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues, +jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui, +contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait +l'avenir à ses yeux.</p> + +<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor +avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir. +Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le +marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère +éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné +ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par +eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il +était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée +et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance +de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime +sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris +intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois +revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les +volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit, +qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique +de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la +bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de +durée.</p> + +<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte +jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère, +une inertie triste et molle, un grand effroi de ces +récriminations et de ces leçons dures dont les hommes +peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui +le rendaient craintif et repentant devant les reproches +même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour +souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile +à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller +en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience +timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce +combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En +un mot, le plus grand charme de son naturel était son +plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y +trouvait.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser +le marquis de Morand comme les inclinations studieuses +de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle, +il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les +jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements +que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur +à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien +compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une +certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance, +et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il +était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe +qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien +signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie +paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement +sa promesse.</p> + +<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament +doux et maniable comme celui du jeune André; et +le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans +tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas +trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez +se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile +à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher +sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays +natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile +le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit +de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à +sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par +une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident +que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas +du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses +à affronter.</p> + +<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber +dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament +ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon +vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver +un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune +conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions +pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, +malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain +sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes +ses idées sur la prééminence paternelle.</p> + +<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements +de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de +grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos +dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis +avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent, +au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il +n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et +mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i> +d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère +morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais +son père.</p> + +<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions +d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement +le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager +sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison +héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique +le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme +dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers +qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres, +à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités +que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la +chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble +serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée +de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée +il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de +chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait +un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées +dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme +au retour d'une douce pensée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une +femme selon son coeur venait, depuis quelque temps, +mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il +est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans +cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le +jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en +songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances +et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre +du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir +à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il +éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de +ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en +faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p> + +<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans +gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance; +grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne +et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un +fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume +de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant +en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il +s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou +Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement +autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de +sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de +leurs affaires.</p> + +<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se +dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la +vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais +l'espérance se développait avec le désir; et le jeune +homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à +sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure +de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait +pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André +en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre.</p> + +<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon +un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez +reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez +perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des +métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être +moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour +plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait +souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du +logis.</p> + +<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une +gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre +deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique +assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté +que par les bergeronnettes et les merles d'eau; +les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité +de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au +garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude +Charmante.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p> + + + +<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses +plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes +de roman. Les chastes créations de Walter Scott, +Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent +chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et +colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs +éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient +à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement +à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait +avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur +de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement +les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait +passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans +pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant +les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et +trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour +les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se +reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie +un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de +débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types +chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre +vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer +au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en +vain d'attirer et de saisir.</p> + +<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter +partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur +futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa +beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer +sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut +fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin +pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:—Où +es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt +ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des +qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de +coup de soleil dans la journée.</p> + +<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les +Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui +sembla voir passer à quelque distance une forme réelle; +autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec +une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des +joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. +André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort +qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre. +Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la +rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours +dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut +faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits +ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes +avec des branches entrelacées et de la terre; +enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre +était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix +pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins +encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le +lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit +d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires +lui fût apparue comme une chose réelle.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p> + + + +<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la +rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté +à l'aiguille avec des points à jour très artistement +travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des +herbes, car il était taché de vert.</p> + +<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta +sur son coeur et en devint amoureux, sans songer +que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était +pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p> + +<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune +autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement, +comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant +contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p> + +<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux +et chanta deux vers d'une vieille romance:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p> +<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p> + </div> </div> + +<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de +lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle +couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille. +Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation +d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la +mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement +intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle +arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence, +et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant +près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la +prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque +fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur +une petite plage que baignait la rivière, et plantait son +bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle +la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs +reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable, +les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en +conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit +chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, +comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; +il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite. +Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus. +Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute +la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le +froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir +sa belle chercheuse de bleuets.</p> + +<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le +rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler, +et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher +ses distractions dans les villes environnantes, fut assez +inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu +les bals et les divertissements de la province.</p> + +<p>André éprouvait désormais une grande répugnance +pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de +ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il +chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions +d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le +gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure +pour un rêve.</p> + +<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher +dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et +de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions +de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que +son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, +et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina +à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que +Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte +dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui +serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes +les ministres de la fatalité.</p> + +<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea +ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs +dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un +salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y +trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte +bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment +appréciable seulement pour ceux qui ont nourri +leurs premières amours de rêveries romanesques, André +ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la +rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait +gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût +confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. +Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui +lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se +fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph +Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p> + +<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. +Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant +qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile +et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé: +grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et +une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant +plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait +pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait +dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les +délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, +il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et +franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en +tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui +pût faire rire le mélancolique André.</p> + +<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de +L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de +Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son +fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps +le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant +souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades. +Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez +de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries +trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait +pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce +qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait +qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre +compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami +plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par +son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa +conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p> + +<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André +ne pouvait être amoureux. André garda le silence. +Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt +amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph +conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville +il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces +précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à +l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes +aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son +ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de +leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée +dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé +vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en +France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes +babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons +espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne +joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et +légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de +l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit +et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque +dimanche, plus de deux cents petites commères étalent +sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de +soie noire et leur visage couleur de rose.</p> + +<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire +travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne +saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment +beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont +s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du +pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent +à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens +de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette +ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en +outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement +et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être +en France la beauté n'a plus de droits et de franchises +que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges +ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la +sincérité dominent comme une loi générale dans les divers +caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette +espèce de ligue contre l'influence féminine des autres +classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable +et fertile en bons procédés.</p> + +<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours +assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la +ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que +ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat +de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut +égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles +avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus +de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises +d'alentour.</p> + +<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une +seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour +accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi +voit-on rarement une belle artisane être farouche au point +de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait +presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas +encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où +l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion. +Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer +les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener +au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive +souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un +second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté +ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud +conjugal.</p> + +<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là +comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de +L... sont généralement pourvues chacune d'un favori +choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut +comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a +pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est +pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p> + +<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne +fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer +l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté; +leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne +les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre +à aucune précaution. Aussi les hommes mariés +ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose +de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur +despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques +on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, +avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, +impertinentes; mais désintéressées, généreuses +et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère: +elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour +montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et +blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds +sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas +mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière +et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe +pas.</p> + +<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer +le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême +était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer +de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds. +André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même +assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, +ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins +cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>; +même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i> +(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en +jouant très-proprement un quadrille de contredanse +tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p> + +<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup +dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire +silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et +ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La +beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait +à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint +pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix +douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon +dans le langage, du moins dans le silence d'une femme. +Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs +il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle +était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André +ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace +campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter +qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager +la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de +bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation +entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme +bol de vin chaud.</p> + +<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti +avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais +pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement +à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez +jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits +soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle +en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour +traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle +dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens +enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne +en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si +le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez +même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied +en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout +évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan. +Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant +le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui +un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle +une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle +soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme +vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un +peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs +donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez +dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer; +votre compliment sera deux fois mieux accueilli. +Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. +Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et +embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez +jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se +moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là +cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout +espérer.</p> + +<p>—Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p> + +<p>—Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute +de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller +te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs +qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs +épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours +à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la +taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets +auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui +ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou +bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, +on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on +sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui +font des phrases et qui portent des jabots; mais elle +aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas +nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui +pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou +casser une dent.</p> + +<p>André secoua la tête.</p> + +<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai +pas.</p> + +<p>—Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours +dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p> + +<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de +son ami Marteau.</p> + +<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes +te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de +ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières +dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi, +je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de +ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme +le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que +la moins prudente se laisse prendre par le vertige et +tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini +leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la +flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux +acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de +tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir +transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je +veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes. +Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en +journée mangent à la même table que nous. Ne va pas +faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le +département, dans les grands châteaux tout comme chez +les bourgeois.</p> + +<p>—Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage +du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p> + +<p>—Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les +filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme +(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que +des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les +envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. +Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches +et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du +monde, rien de mieux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La +grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était +assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était +une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie, +qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation, +tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui +lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et +discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine, +et partant chagrine. Elle était debout devant une grande +table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne +aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu, +la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses +coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions +de leur part.</p> + +<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les +trois filles de la maison, pressées comme une compagnie +de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même +brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière, +placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un +coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes +en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à +elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à +l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison, +penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne +prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux +visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés +sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes +filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux +de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait +toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de +sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les +animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard. +Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir +renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil +ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le +regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune +robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une +taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles +démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans +diaphanes sur un échafaudage plus splendide de +cheveux crêpés.</p> + +<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à +coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de +l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations +d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après +quelques instants de silence pendant lesquels André salua +timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le +regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se +hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la +fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant +d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation, +et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe.</p> + +<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, +moitié humble (note qu'il était important de toucher +juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait +très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre +de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André +de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil +garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa +peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette +nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il +n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au +bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois +d'avance, on peut y renoncer.</p> + +<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, +car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis +qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et +de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie, +la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; +car elle le regardait maladroitement, à la dérobée, +en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus +hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée +Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles +disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup +refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a +Louisa:</p> + +<p>—Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier +soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>, +il ne m'a pas dit trois mots.</p> + +<p>—Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une +agacerie, prends-en note.</p> + +<p>—Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait +que la petite Sophie n'accaparât l'attention des +jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien +l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne +danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: +Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? +ça ne l'amuse pas du tout.</p> + +<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien +près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez +raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui +coupa la parole en disant:</p> + +<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle +Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle +s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation? +Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais +voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire +mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche +qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il +n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez +sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p> + +<p>—Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p> + +<p>—Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, +amoureux frénétique!</p> + +<p>—Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands +yeux.</p> + +<p>—Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, +amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux +de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis +à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle +Juliette; comme....</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! +s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p> + +<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage +languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit +le calme d'un signe majestueux.</p> + +<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, +dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire +de qui M. André est amoureux.</p> + +<p>—Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit +Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p> + +<p>—Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous +quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez +pas au sort laquelle de vous...</p> + +<p>—Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p> + +<p>—Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, +dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien +que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de +chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière +va raccommoder le linge du château de Morand, +le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger +à la maison, afin certainement de ne pas manger avec +elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant: +aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y +aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; +et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière +un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce +n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là! +eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la +ville, et il les emmène dans sa voiture.</p> + +<p>—Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est +toujours vous, mademoiselle Henriette.</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des +gens aussi comme il faut!...</p> + +<p>—C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en +la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme +comme il faut, selon vos idées.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont +raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi: +libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes +chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous +font demander.</p> + +<p>—Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands +torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous +avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur +faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous +rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p> + +<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle +à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p> + +<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; +nous sommes trop mal élevées pour plaire à des +gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme +Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs!</p> + +<p>—Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied +bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se +donne de plus grands airs mal à propos.</p> + +<p>—Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; +Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez +bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p> + +<p>—Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, +reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui +voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda +André; je ne la connais pas...</p> + +<p>—C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit +Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p> + +<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule +d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des +dames les plus élégantes de la ville.</p> + +<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence +de bégueulisme.»</p> + +<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes, +et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité +avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de +la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans +de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était +le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la +coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance. +Le rouge monta au visage d'Henriette en se +voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice +de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais +goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient +pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour +à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque +madame Privat, tournant légèrement sur le talon, +parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on +faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle +se promit d'avoir sa revanche.</p> + +<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame +Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet +de noces était acheté.</p> + +<p>—Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève +y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle +lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait +encore faites.</p> + +<p>—Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent +dans son genre? reprit madame Privat.</p> + +<p>—Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! +moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs +aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et +que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles, +il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p> + +<p>—En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend +qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite +avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p> + +<p>—Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre +parler légèrement du talent de Geneviève.</p> + +<p>—Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant +le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet +de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins +qu'on vient de cueillir, absolument!</p> + +<p>—Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p> + +<p>—Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, +qui venait de rentrer.</p> + +<p>—Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit +madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs +seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les +fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien +cher et se fane bien vite.</p> + +<p>—Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? +dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un +mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de +s'enrichir.</p> + +<p>—Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit +Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas +trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres +grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler +tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller +en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille, +monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien +haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent +misérablement.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée +assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses +paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici, +comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette, +est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p> + +<p>—Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au +contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son +coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle +Henriette?</p> + +<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la +grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes +est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant +des semaines entières à tous les petits secrets des +maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre +occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que +de colporter de famille en famille les observations malignes +qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales +domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne +rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez +leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur +fera les frais de la chronique dans une troisième +maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes +se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes +et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes +sortes de ménagements et d'égards.</p> + +<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, +et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain, +d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter +au moins les injures directes, et battit en retraite.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea +le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur +un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le +proverbe ne ment pas.</p> + +<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées +sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le +nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat +lui avait honteusement marchandé une couronne de roses +qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir +de Paris et payée fort cher.</p> + +<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était +bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant +le talent de la jeune fleuriste.</p> + +<p>—Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne +dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que +vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais +personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève: +une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant +peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois +dans sa vie...</p> + +<p>—Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra +un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie +de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p> + +<p>—Des romans! appelez-vous des romans ces gros +livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout +pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous +ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p> + +<p>—Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit +des livres latins?</p> + +<p>—Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. +Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p> + +<p>—C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit +André.</p> + +<p>—Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le +disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il +faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis +que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas +oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté: +c'est elle qui sait ce que c'est!</p> + +<p>—Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; +de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est +aussi bonne camarade que la première venue.</p> + +<p>—Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade +avec vous?</p> + +<p>—C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans +ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand +elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux +et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser, +et elle chante mieux avec son gosier que vous avec +votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle +propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas +qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p> + +<p>—Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans +hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p> + +<p>—Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent +qu'on ne pense qu'à eux!</p> + +<p>—A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle +un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou +dans les boutons de ses fleurs?</p> + +<p>—Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait +épouser une femme comme elle? Un beau mari pour +elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales +et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs, +vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière +pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p> + +<p>—Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir +les femmes qui n'aiment rien.</p> + +<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en +haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle +aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs, +comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la +voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui +lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite +marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure +de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller +dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne +soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p> + +<p>—En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est +elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, +et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie +qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de +la prairie.</p> + +<p>—Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, +lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p> + +<p>—Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p> + +<p>—Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit +Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, +que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p> + +<p>—Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles +toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui +passait à la fenêtre.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, +qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner +dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à +consoler mon ami André.</p> + +<p>—Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; +adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p> + +<p>—Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage +au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme +jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué +leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du +monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, +j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, +en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait +Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept +heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me +regarde-t-il?</p> + +<p>—Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; +allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne +danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon +André commencera tout de suite à soupirer.</p> + +<p>—Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? +quelle proposition me faites-vous?</p> + +<p>—Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous +de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je +croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses +semblables!....</p> + +<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p> + +<p>—«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener +Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? +Est-ce une conduite honnête?</p> + +<p>—Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme +moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse +la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce +que vous ne répondriez pas d'elle?</p> + +<p>—Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme +de moi.</p> + +<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; +puis il reprit d'un air très-sérieux:</p> + +<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. +Quand même André, qui est le plus vertueux des +hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la +vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise +par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal +de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André +et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas +une intrigue qui les mènera loin?</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur +sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle +n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira +quelque part avec moi.</p> + +<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une +pomme.</p> + +<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; +elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur +Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour +nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous +cela pour dit.</p> + +<p>—Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui +m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes +d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de +vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p> + +<p>—J'essaierai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph +Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses +les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer +beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de +corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette, +en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la +ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la +rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur +n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié +pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter +quelque galant.</p> + +<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la +décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste +ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer +que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p> + +<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à +André, le mena faire un tour de promenade dans la ville, +et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette +arrivées.</p> + +<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé +derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, +qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui +disant:</p> + +<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, +tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand +tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet +de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens, +vois!»</p> + +<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux +jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph +faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les +faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs +sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p> + +<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces +fleurs-là?</p> + +<p>—Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton +précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne +veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne +pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait +trop luisant, la mousseline serait trop transparente; +oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est +que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en +trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc +que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse +odeur qui s'en exhalait.</p> + +<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et +il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans +ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p> + +<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: +elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une +taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite +à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était +très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus +pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et +quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme +très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de +son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette +n'était pas non plus là même que celle des grisettes de +son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car +elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans +toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin +noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de +foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible, +faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire +les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes +de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une +grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles +ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais +elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par +une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet +parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur +semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle +entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure +tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même +avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. +André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il +possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des +pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes +rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante +comme celle de ses compagnes, était ample et flottante; +mais elle dessinait une ceinture dont une fille de +dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et +blanche on devinait des épaules et des bras couleur de +rose.</p> + +<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier +la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais +Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p> + +<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien +pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès +de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en +ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter +sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma +gibecière.</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que c'est?</p> + +<p>—Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les +feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un +rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait +de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines +figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à +m'en tenir les côtes en les regardant.</p> + +<p>—Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en +souriant.</p> + +<p>—Je crois, dit timidement André, autant que mon peu +de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce +sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe +aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote> + +<p>—Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce +que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines +bêtes?</p> + +<p>—Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et +qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur +beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur +repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé +quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes +ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p> + +<p>—C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais +c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont +fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher +d'en faire autant!</p> + +<p>—D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, +répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang +de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p> + +<p>—Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p> + +<p>—Auprès du château de Morand, répondit Joseph. +Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet. +Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau +est presque toute cachée par les roseaux et les joncs; +cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent.</p> + +<p>—Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit +André.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p> + + + +<p>—Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas +où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les +bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez +pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où +vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent +jusque par-dessus la tête.</p> + +<p>—La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois +il y avait un château à la place de cet étang. Une belle +nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain, +voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les +fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place +une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans +enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p> + +<p>—Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p> + +<p>—Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que +dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit +percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres +que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p> + +<p>—Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain +que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage +comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les +marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable +du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt +que de l'y faire entrer.</p> + +<p>—C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. +Est-ce bien loin d'ici?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie +de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p> + +<p>—Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore +trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, +mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Non, monsieur; c'est trop loin.</p> + +<p>—Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval +à la patache, et...</p> + +<p>—Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! +menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p> + +<p>—Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de +Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel +plaisir!</p> + +<p>—J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p> + +<p>—Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p> + + + +<p>—C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec +nous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je +crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins +reconnaissante, monsieur.</p> + +<p>—Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit +Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux +pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y +viennent?</p> + +<p>—Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont +sous la garde de leur frère.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras +sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie, +maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe +qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers? +Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! +Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez +donc la décider.</p> + +<p>—Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes +les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p> + +<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras +sous celui de Geneviève en lui disant:</p> + +<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta, +en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis +causer qu'avec vous.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque +vous le voulez absolument.</p> + +<p>—Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p> + +<p>—Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà +comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser +des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes +pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner +sa parole d'honneur.</p> + +<p>—Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. +Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais. +Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez +auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là +sont un peu étourdies: elles s'amuseront, +elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce +temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce +vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et +sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez, +et je vous en saurai tout le gré possible.</p> + +<p>—Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, +ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma +parole d'honneur.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; +tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes +de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? +Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre +tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre +en quête d'une seconde voiture.</p> + +<p>—Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, +dit André.</p> + +<p>—A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. +Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu +ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant +préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant +aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer +aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p> + +<p>—Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p> + +<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins +de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer, +tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous +les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève: +c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, +qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la +société.</p> + +<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna +son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris +pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p> + +<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de +toucher la main d'André: c était la première fois de sa +vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement +son parti et montra une gaieté douce qu'elle +n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p> + +<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la +fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève +passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles, +il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent +qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien! +moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de +ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a +pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p> + +<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, +s'approchant de Joseph, lui dit:</p> + +<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un +mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention +à elle.</p> + +<p>—Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en +ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à +une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà +jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher, +car vous savez bien que je le pense.</p> + +<p>—Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette, +gonflée d'orgueil et de contentement.</p> + +<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit +danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant +la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer +d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il +avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et +laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il +s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure +et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de +rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas +de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle +regardait André avec assez de bienveillance; car il avait +bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. +Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser +à elle d'une manière générale, il n'en était plus +de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement. +Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle +craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à +ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie +à l'aise comme dans son élément.</p> + +<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, +et dans toutes ces positions où il plaît au hasard +de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la +vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer, +et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre +le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent +ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans +effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu +de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un +sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle +à dominer naturellement les essences inférieures; on ne +souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; +on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était +Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs +au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p> + +<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas +mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul +homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en +sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin +parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs +ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs +et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales, +répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises +et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse +de chanter une langue que les grands ne comprennent +pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles +d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue +sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle +pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien +toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent, +qui se taisent devant les hommes et qui pleurent +devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un +choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, +peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans +cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin! +Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle +pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité +douce et bienfaisante d'une autre génération, et si +elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre +siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de +morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût +et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis +que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus?</p> + +<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un +sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou +moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences +plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les +moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de +grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de +l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes +sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques +peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un +porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; +celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse +au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop +de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose +sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander +où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est +pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; +mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté +répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi +à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à +mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc +arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets.</p> + +<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au +fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres +conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent +sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de +magnifiques poëmes.</p> + +<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis +dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour +les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les +quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou +quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise +dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le +moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour +découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce +qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les +fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer, +à chercher dans l'étude de la nature un moyen de +perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée +avec elle, et chaque jour, dans le secret de son +coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant +ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre +science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de +l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois +elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais; +elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait +pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane +sur la création. Emportée par les ailes de son imagination +toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés +de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait +sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret +familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du +dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et +lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle +y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue +sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme +à l'aspect d'une soeur jumelle.</p> + +<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce +qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait, +une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans +son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les +maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même +suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient +ses compagnes; elle les fuyait, non par haine, +mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber, +mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté +et ses occupations, orpheline, riche par son travail +au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses +amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de +son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle +supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et +si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de +se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa +prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de +sa fenêtre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se +chargeant de demander le char à bancs et le cheval de +son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers +neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un +caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait +du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise +humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses +boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage, +et le marquis, se promenant d'un air sombre dans +la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, +en jetant des regards effarés sur son fils: «Des +tranchées! des tranchées épouvantables!</p> + +<p>—Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, +qui ne comprenait rien à son angoisse.</p> + +<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, +continua à marcher à grands pas.</p> + +<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé +à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements +de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p> + +<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une +voix brusque:</p> + +<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p> + +<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la +porte en disant qu'il allait le demander.</p> + +<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le +marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p> + +<p>André attendit pendant une heure le retour de son +père, espérant trouver un moment plus favorable pour +lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le +marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses +laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom +de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. +André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé +du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais +lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis +accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte +des soucis de la journée, ne songea plus qu'à +se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la +maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p> + +<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce +qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde +dorme; je tombe de sommeil.»</p> + +<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour +obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait +l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs +que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une +sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait +être à ses yeux le jour le plus important de sa vie, +et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était +manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait +partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter +ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, +s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit +frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère, +s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le +bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p> + +<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant +sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il +attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit +sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie. +Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner +autour du château et passer sous les fenêtres du marquis. +Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec +et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement +graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable, +et les larges sabots du gros cheval allaient avec +maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin. +André était tremblant comme les feuilles du peuplier +qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore +sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies +auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard +à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char +à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait +si bien l'allure de son cheval et le son de ses +roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta +le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper. +C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand +l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter +la douce chaleur de son lit.</p> + +<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa +se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait +à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva +un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de +modérer son allure.</p> + +<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de +se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en +main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait +sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une +dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux +encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure +en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la +marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de +confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se +chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver +qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé, +il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses +compagnes firent des cris perçants; tous les habitants +mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie.</p> + +<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le +petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! +disaient tous les regards étonnés.—Oui, Geneviève, +avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc? +et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?»</p> + +<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut +aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour +s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p> + +<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle +Marteau l'aînée était une bonne personne, assez +laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à +causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation, +et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié +avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait +apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait +avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait +un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc +pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette +réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui +était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec +André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect +le plus profond.</p> + +<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on +dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude +dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle +Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne +enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph +fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait +sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il +était convenable de chercher un dîner et une autre promenade +dans les environs. André tremblait en songeant +au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y +attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André +est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des +hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille. +Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa +cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant +nous pour nous faire les honneurs.»</p> + +<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, +qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours +dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes +les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture +avec Geneviève et ses compagnes.</p> + +<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, +une sueur froide se répandait sur tous ses +membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis! +car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis +plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque +raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances +le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève, +qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure! +et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à +deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha +de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et, +l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras. +«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! +Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera +jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph +Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet +du char à bancs; je passe le premier et je prends tout +sur moi.»</p> + +<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs +respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée +triomphale dans la cour du château. Le marquis était +précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement +terrible était découvert, le marquis n'avait pas +quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa +manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il +se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre +plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide +figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine +fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant +qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, +l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria +le gai campagnard, que je suis heureux de revoir +mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le +projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont +si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je +n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter: +la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle +entend parler de vous et de votre beau château, et de +votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend +à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une, +deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence. +Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va +embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un +fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en +a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous +voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès +trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André. +C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles. +Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous +êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de +France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà +encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui +n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir +votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question +que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin +pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre +fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que +vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir +qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même +voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval +et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!... +Et, à propos, comment se porte le boeuf malade? +Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai +enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites +alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. +Ce marquis est l'homme le plus aimable du département! +Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à +monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir +le voir.»</p> + +<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de +l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient +se multiplier par enchantement à chaque période +de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment. +La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop. +Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle +Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il +prit pour une personne de la meilleure société; et, priant +poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la +salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna +sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p> + +<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, +prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison +avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il +jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le +hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce +qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât +une fleur sans sa permission.</p> + +<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique +qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père. +Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications +d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en +rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était +seule avec lui, que le reste de la société était bien loin +dans le fond du verger.</p> + +<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant +tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à +adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux +d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève. +Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi +jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après +boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable +de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit +si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte +Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée, +l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir +triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement +de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son +père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait +que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus +implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc +avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, +dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui +réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs +enlevés.</p> + +<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement +en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. +La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli +et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une +aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment +eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau +sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à +l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement +les personnes des deux sexes qui reconnaissaient +humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient +de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte +de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait +à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on +n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas +le paraître.</p> + +<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges +et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement +des natures antipathiques à la sienne, et il est +très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il +ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de +s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas, +lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs +féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes +les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien +l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse +et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre, +dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire +un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils +apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur +paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis +qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien +raisonné.</p> + +<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien +traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment +contre les manières habituelles du marquis envers +leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau, +les manières douces d'André, le maintien grave et poli de +Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. +Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée +reprenant le dessus, elles se répandirent dans le +verger en caracolant comme des cavales débridées, et, +sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites +et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à +l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève +et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph +prenait sa course de son côté pour aller embrasser +mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux +espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits +sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de +ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et, +décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de +fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite +ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son +exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et +firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer +le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher +de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât +et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts +qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après +y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique, +au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant +de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, +elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers +et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien +suspendues, que le marquis lui-même avait courbées +en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les +connaisseurs.</p> + +<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées +dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i> +en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais +il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette, +et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager +avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs +il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla +droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs +et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison +dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il +revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva +personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit +apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands +bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés +avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là +leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le +marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son +long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas +d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, +dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini +de dévaster son verger.</p> + +<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les +précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent, +assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil +ivrogne.</p> + +<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de +la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son +vin!</p> + +<p>—Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne +pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle +qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est +dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si +bien, l'aimable homme!</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main +du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se +réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser +les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans +quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand +feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de +Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. +Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil +était couché, on parla de retourner à la ville; la patache +de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il +l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit +Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge +des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite; +car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela +tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés. +Va-t'en vite.»</p> + +<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses +compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était +à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à +bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque +monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant +d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le +garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait +subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente, +Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il +chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était +désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la +ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir +tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité +apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon +monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer +est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence +demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre +s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui +pouvait prévoir...?</p> + +<p>—Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis +quand? est-il bien loin?</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, +il y a plus de deux heures! il doit être à présent +auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de +rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement +d'un événement qui devait les transporter de colère. +Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au +départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du +marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui +faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un +autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable. +Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant +sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre +un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à +pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade +de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des +bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient, +et Henriette en fureur faisait de durs reproches à +Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne +grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. +Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les +pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable +marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci, +enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet, +fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être +dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la +noce,</i> etc.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles +Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre +les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard, +faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant +laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit +pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant +ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix +de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons, +et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé +aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout +de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient +le haut de la colline. Henriette voulut raconter la +malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, +se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un +plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient +bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées +dans le verger.</p> + +<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis +est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p> + +<p>—Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous +oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop +poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un +homme, jarni Dieu!...</p> + +<p>—Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer +silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que +l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre +un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons, +Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement +la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait +la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste +à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p> + +<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant +faire les honneurs de sa voiture à André et achever la +route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait +beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa +place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir +l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques +minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André, +qui se croyait fort en train de dire les choses les plus +sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui +dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p> + +<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, +dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était +préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de +celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous +donc tous les trois à regarder les étoiles?</p> + +<p>—Je vous assure, répondit André, que je ne pensais +pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et +vous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; +je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup +et à propos de tout.</p> + +<p>—Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en +pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai +bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p> + +<p>—Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, +vous pensez à quelque chose.</p> + +<p>—Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces +lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours +penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder +sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières +à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le +monde: n'est-ce pas Justine?</p> + +<p>—Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les +regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux +pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait +penser à des milliers de choses.</p> + +<p>—Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; +vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les +étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes +idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p> + +<p>—Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant +ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre +n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p> + +<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, +attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p> + +<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève +plein d'intelligence, et en écoutant son langage +toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir +toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait +rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut +donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux +de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p> + +<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était +pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces +lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils +et de mondes?</p> + +<p>—Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de +mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout +cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore... +Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p> + +<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il +venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève; +il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là +son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il +descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la +faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses +traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir +sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité +angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle. +André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir +répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:—«Oui, +je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage +et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous +voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui +s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p> + +<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour +comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait +lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p> + +<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève +ici-bas?</p> + +<p>—Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre +vie.</p> + +<p>—Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse +être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur +qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, +qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette +vie?</p> + +<p>—Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. +Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins +et nos souhaits.</p> + +<p>—Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous +qu'il existe trois personnes au monde qui puissent +atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous +de nous trois?</p> + +<p>—Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, +dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant +je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera +toujours calme et heureuse.</p> + +<p>—Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. +Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. +Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et +des soleils?</p> + +<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa +vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer +le système de l'univers, en ayant soin de simplifier +toutes les démonstrations et de les rendre abordables à +l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé +du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait +rapidement; il y avait des instants où André, transporté, +lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres +où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de +voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève +chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé +d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait +l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, +c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses +pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau, +qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son +front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid +de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son +grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa +tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande +incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses. +Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une +terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une +grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant +il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque +paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir +d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui +gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle. +Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et +fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier. +Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer +cette noble nature et la révéler à elle-même.</p> + +<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, +et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée +de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit +le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il +remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui +lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans +son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier +son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose +qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé +souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins +nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste +encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel +blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, +et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser +l'âme de Geneviève.</p> + +<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent +lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement +Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la +revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille +romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides +de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint +un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment +et à chaque instant semblait s'élancer hors de son +sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations. +Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour +devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait +cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé +l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme, +pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses +rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait +autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du +présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée +trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité; +il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire +à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de +Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. +Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand +viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre? +un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait +déjà sa vie.</p> + +<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher +l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux +mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré +lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans +la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction +ou devenir fou.</p> + +<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un +des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait +peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles +de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il +se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il +rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; +car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner +ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir +Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec +elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé +sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le +savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à +qui que ce fût.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p> + + +<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de +prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph +ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il, +pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse +maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce +pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais +un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en +ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions +à bout. Henriette nous aidera.»</p> + +<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement +son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant +qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il +le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p> + +<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph +un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher; +tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin +d'aide.»</p> + +<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais +il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son +désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en +aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune, +il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers +qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite +rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison +de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois +grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour +et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph +en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil +couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que +<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; +mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire +que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p> + +<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et +de sourire.</p> + +<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est +possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours +heureux dans mes citations.</p> + +<p>—Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; +j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me +sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p> + + +<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier +de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à +peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la +main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait +pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour +à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses +adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu +arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans +causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre +lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique +du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être +aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait +évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et +d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées +des grisettes de tous les pays, telles que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bocage que l'aurore</p> +<p>Embellit de ses feux, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien encore:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant +le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage +comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout +palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la +porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait +pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. +Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir, +s'appuya contre le mur.</p> + +<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le +temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était +sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible +émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir +de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper +de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité +de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier +collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit +à lire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p> + </div> </div> + +<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez +le bouton, s'il vous plaît</i>.</p> + +<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et +entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée +de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins +suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée, +où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge +tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, +sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était +placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes +ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait +déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à +son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui +s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p> + +<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras +où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il +balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance +en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule. +Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs +et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un +regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune +pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien +cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève +sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt +une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur +le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre +un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande +après que j'aurai servi madame.»</p> + +<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous +ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant +à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop +bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques +boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son +regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première +fois que je vois un jeune homme venir commander +des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, +je reçois très-souvent des commandes de bouquets +pour les mariages et pour les présents de noces, et +ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles +qu'ils veulent me faire imiter.</p> + +<p>—Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame +Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p> + +<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita +un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur +sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non, +madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une +collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent +d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle +espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse +beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris +sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci, +que j'attendrai un temps plus favorable.»</p> + +<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. +La réponse d'André faisait allusion à une aventure +récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas +méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la +bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier +l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et +sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui +me procure l'honneur de votre présence?</p> + +<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez +mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle, +en m'imaginant que c'était une chose toute simple +que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne +qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que +vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez +de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p> + +<p>—J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir +jamais que de vous causer une contrariété, répondit +André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva +tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord +de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla +à son tour.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous +chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes +intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p> + +<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta +et resta debout et incertain.</p> + +<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous +ces fleurs roses si rondes et si petites?</p> + +<p>—Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; +voici des belles de nuit à odeur de vanille, de +la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de +rose.</p> + +<p>—Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je +vais les mettre dans l'eau.</p> + +<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau +fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant +ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait +la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant +il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! +Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p> + +<p>—Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, +ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville, +pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi. +En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à +trouver ce bouquet trop rouge.—Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée +d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles +calices...</p> + +<p>—Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André +avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, +si délicate!</p> + +<p>—Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; +tous les jours on me demande des choses extravagantes. +J'avais fait des millepertuis de Chine assez +jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais +l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur +de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que +devienne la vérité devant de pareilles considérations? +Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous +ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs +dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce +sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais +voir si...</p> + +<p>—Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; +montrez-moi ces trésors.</p> + +<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra +à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement +faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en +lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante.</p> + +<p>—Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant +avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses +ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait +cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y +faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement +parfaites; la nature est plus capricieuse, plus +sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, +et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. +Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles +et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui +est sur votre fenêtre.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi +j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous +ces pois de senteur?</p> + +<p>—Il n'y manque que le parfum; cependant voici un +petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines, +mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de +gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de cela?</p> + +<p>—Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en +une fleur.</p> + +<p>—En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien +sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter +avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en +prie.</p> + +<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, +beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion +de relever les fautes légères de l'artiste, car il +sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de +rendre sa présence désirable.</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut +fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous +consulter; car vous en savez plus que moi.</p> + +<p>—Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez +faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement, +à force de recherches et d'observations, vous +savez une infinité de choses que je ne saurai jamais; +mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a +appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez +avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté +parfaite.</p> + +<p>—Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p> + +<p>—Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; +avec une heure d'application par jour, vous en +saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p> + +<p>—Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela +est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne +puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants +propos.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? +dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite +et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus +étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance +que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si +bien prouvée?</p> + +<p>—L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. +Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut, +dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de +famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut +me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour +de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. +Elle peut me rendre bien malheureuse...</p> + +<p>—Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous +avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée +de votre propre dignité...</p> + +<p>—Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop +fière.</p> + +<p>—Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne +serait pas celui-là...</p> + +<p>—Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle +s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle +était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et +qu'elle craignait une réponse trop significative.</p> + +<p>—Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne +me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; +quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver? +Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne +souvent.</p> + +<p>—Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en +s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous +demander souvent des conseils.</p> + +<p>—Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai +mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez +faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai +une explication détaillée à M. Forez et le prierai +de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, +ou par telle autre personne que vous me désignerez. De +cette manière, il me sera impossible de vous compromettre, +et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale.</p> + +<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un +ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles +parlèrent plus vite que sa raison.</p> + +<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications +de vous directement: je comprendrais plus vite et je +pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance. +Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir +vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que +je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p> + +<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému +qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est +pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds +saluts et en attachant sur elle des regards pleins de +douleur et de tendresse.</p> + +<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une +chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre +avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait +et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux, +et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait +joui jusqu'alors.</p> + +<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne +toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même +comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa +de son petit châle et alla se promener derrière la ville, +dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver +en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de +ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à +peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances +nouvelles que la conversation d'André lui avait +révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues, +mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins +d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait +déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble +sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions +plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces +impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première +fois un conte de fées.</p> + +<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais +désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux +passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire +à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement +aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer +à elle-même; mais elle avait compris instinctivement +ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée. +Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui +avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un +sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son +trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis +une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en +effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé +émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune +homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour +moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est +vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour +le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté +un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les +prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute +la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si +c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il +m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite, +d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il +m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les +railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon +état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que +mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?.... +Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un +conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation +au plaisir d'apprendre la botanique et de causer +avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi +de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter +de ce que vous m'avez donné.»</p> + +<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir +André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et +les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la +crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en +peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion. +Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite +et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, +qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard +peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. +Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil +et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans +les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue +un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une +solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, +un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva +joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt +des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna +et vit André.</p> + +<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue +si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et +crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui +dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si +ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de +vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger +votre promenade.»</p> + +<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard +plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent +un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur, +lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise +de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève +se troubla et ne put achever, car elle mentait et +s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré, +lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda +en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit +André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre +avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec +lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes +pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de +la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin. +Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister. +Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux +sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de +fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle +l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait +tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait +par une digression sur quelque autre partie des sciences +naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans +les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André +voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter +au principe des choses, lui expliquer la forme de +la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère +sur la végétation, les diverses régions où les végétaux +peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du +Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de +Geneviève.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la +terre est donc bien grande?</p> + +<p>—Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je +vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la +géographie et la botanique en même temps.</p> + +<p>—Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et +puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter +et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié +à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du +livre de la science.</p> + +<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un +rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut +si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent +la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de +ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; +ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles +aperçues par des voyageurs, perdues pendant des +siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de +l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent +le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher +à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur +ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme +intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là +sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour +en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de +l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant +de son Eve.</p> + +<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans +une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les +saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des +sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les +mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour +d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient +des magnifiques voyages de leur imagination pour +se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs, +et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un +peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc +et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur +l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement +entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus +beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût +prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p> + +<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes +dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p> + +<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder +sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put +tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle +voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il +allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler, +heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce +cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès +d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune +professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à +son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p> + +<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs +heures avec son écolière. Elle travaillait tandis +qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber +sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour +suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait +sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps +pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille +ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait +à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur +celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses +pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses +diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée +sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers +de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement +de son esprit, une jouissance enthousiaste qui +transformait entièrement son caractère et devant laquelle +sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs +de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant +elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu +desquels elle s'était engagée.</p> + +<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de +ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés +chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies +d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui +avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville. +Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève +y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières +distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient +cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables +l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en +raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute +la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société +bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des +mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune +fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une +demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur +de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève +n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes.</p> + +<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de +vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de +condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à +son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait +encore à quel prix.</p> + +<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux +caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; +mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer, +comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de +questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur +toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place +où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; +mais le soin que prit Justine de venir se placer +auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et +l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner. +Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva +d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment +d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle. +Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui +semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise +compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent +dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher +de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier +quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant +près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence +si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter +d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter +elle-même et se retira sous prétexte d'un travail +qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle +à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un +visage composé et une espèce de toilette qui annonçait +une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite. +Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait +d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée +de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais +Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses +efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation +de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air +triste, en lui disant:</p> + +<p>«Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna +la force de sourire.</p> + +<p>—Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de +condoléance.</p> + +<p>—Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p> + +<p>—On dit qu'elles se sont conduites indignement... +Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous +te vengerons; nous savons aussi bien des choses que +nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p> + +<p>—Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te +demande vengeance contre personne et je ne me crois pas +offensée.</p> + +<p>—Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction +méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire +réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je +sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que +j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles +ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. +Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état! +Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te +serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que +tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est +que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les +unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir +un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou +trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous +aurons notre tour.</p> + +<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, +qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, +et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p> + +<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit +Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié; +le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et +tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il +faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment +as-tu fait pour la perdre si vite?</p> + +<p>—Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant +la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais +vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout +ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre +au lit. Je suis un peu malade.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te +quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va, +Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies; +tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation. +Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend +pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y +a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. +Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu +boire?</p> + +<p>—Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je +ne veux rien.</p> + +<p>—Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i> +par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc +été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? +Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p> + +<p>—Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit +de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p> + +<p>—En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te +doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on +te déchire! quelle haine on a pour toi!</p> + +<p>—De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, +au nom du ciel?</p> + +<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te +rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on +disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans +reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies +tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles +dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues +qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous +d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si +haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié; +on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être +aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le +croire; on est si content d'avoir une raison à donner! +C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes +sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que +les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes +nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous +tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce +qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il +te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera. +Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis +n'épousent pas les grisettes.—Car, après tout, disent-ils, +Geneviève la savante est une grisette comme les autres. +Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa +tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles +dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à +la journée.</p> + +<p>—Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; +je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout, +qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis +ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites +de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de +s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir +contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de +cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint +pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui; +on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre, +et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres +et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. +Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un +petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura +beau jeu avec toi!</p> + +<p>—Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal +qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; +mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez +pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais +peut-être jamais sues...</p> + +<p>—Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais +pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de +toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait +servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas +voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève! +tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai +appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire.</p> + +<p>—En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève +en souriant.</p> + +<p>—Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur +table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus +sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p> + +<p>—Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p> + +<p>—Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa +liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des +sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après +tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant +un mari?</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, +en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux +grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue, +pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p> + +<p>—Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as +eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des +suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de +quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p> + +<p>—Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, +Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu +pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu +as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu +pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi +ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu +pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te +faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et, +quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un +amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! +pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? +Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier? +Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit, +parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver +ta grande réputation de vertu et en même temps écouter +les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret +fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault. +Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui +ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a +suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui +t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son +bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous +les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la +même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas +bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su +au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette +petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte, +qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une +hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on +a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de +ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué, +il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait +à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment +cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce +fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à +madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me +fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève +ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de +danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés?»</p> + +<p>—Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais +n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser +à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites +filles?</p> + +<p>—Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre +sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que +de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais +je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une +autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p> + +<p>—Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais +me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette +Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu. +Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus +à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi, +il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce +qui s'y passe.</p> + +<p>—Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de +prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un +bon conseil...</p> + +<p>—Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en +l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire +comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit +en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur +pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait +été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de +la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain +plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire +l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce +aux yeux du public.</p> + +<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise +d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure +de son orgueil, les reproches et les consolations de la +couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les +basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant, +Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte +colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation +avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour +grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement +un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait +entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, +où les plus importants étaient les plus sots, et où +elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du +sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était +bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau +subitement éclairé du jour étincelant de la science. +Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles +aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement +ce qui se passait au-dessous d'elle.</p> + +<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots +ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable +à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison +s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable +occupée de la défense des justes et de la répression des +impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles +et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le +soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre, +que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles +blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains +étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une +influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours +eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait +jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la +nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en +cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue, +succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur, +elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses +réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, +et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, +ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût +jamais éclose dans son atelier.</p> + +<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques +et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève +posa son ouvrage et resta longtemps à contempler +les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient. +Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante. +Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. +Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate: +les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté, +l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient +brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement +la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries +vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le +sentiment de la réalité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour +calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire. +Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le +pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus +sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement +pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce +avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son +débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la +sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore +parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs +des basses classes, ils ne comprenaient absolument +rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi +d'autrui.</p> + +<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la +charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau +monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut +négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que +de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs +qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en +province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il +leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu +que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p> + +<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que +le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation +de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait +de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux. +La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le +remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, +autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations, +moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû +lui causer.</p> + +<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la +jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef +avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie; +mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint: +elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure.</p> + +<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se +consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence +qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité. +Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle, +et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva +Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de +lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie +que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta +d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour +l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des +herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée, +et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des +tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un +pouvoir infaillible.</p> + +<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison +sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la +première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration +naturelle à son sexe lui fit deviner la personne +qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la +grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de +la fleuriste.</p> + +<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, +et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu +Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures +sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se +décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé +un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter +chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait +presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé +pour la première fois à sa porte.</p> + +<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra +qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle +le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la +chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André, +dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p> + +<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p> + +<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, +bien malade.»</p> + +<p>André devint pâle comme la mort.</p> + +<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, +je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une +minute; elle ne manquera de rien.</p> + +<p>—Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; +mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? +depuis quand?... Je vais...</p> + +<p>—Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; +elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas +avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance +que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire +attention.</p> + +<p>—Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria +André.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut +que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p> + +<p>—Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p> + +<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur +sa chaise.</p> + +<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, +elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est +morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p> + +<p>—Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous +dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air +majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à +Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le +monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi +aujourd'hui.</p> + +<p>André, confondu, garda le silence.</p> + +<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous +ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez +elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous +<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer, +soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les +heures.</p> + +<p>—Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a +inventé cette fausseté?</p> + +<p>—C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit +Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. +Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je +sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures +dans la chambre de Geneviève.</p> + +<p>—Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui +la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable. +De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre +Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un +de nous?</p> + +<p>—Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis +l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p> + + +<p>—En son nom? dit André, effrayé de l'emportement +qu'il venait de montrer.</p> + +<p>—Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous +dis.</p> + +<p>—Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en +colère, car c'est un mensonge infâme.</p> + +<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p> + +<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire +que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre +enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la +ville, quand les demoiselles de la première société refusent +de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient +qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour +avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses +égaux!</p> + +<p>—Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p> + +<p>—Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde +et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu, +tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera +sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les +mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée +à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en +suis la cause!</p> + +<p>—Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p> + +<p>—Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si +le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son +repos!...</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément +ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous? +qu'y a-t-il de désespéré?</p> + +<p>—Mais que faire? dit André avec angoisse.</p> + +<p>—Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p> + +<p>—Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p> + +<p>—Êtes-vous un homme d'honneur?</p> + +<p>—Pourquoi cette question, mademoiselle?</p> + +<p>—Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez +un honnête homme, vous l'épouseriez.</p> + +<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda +Henriette d'un air effaré.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p> + + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est +celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que +Dieu vous confonde!</p> + +<p>—Ma réponse! dit André lui prenant la main avec +force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle +jamais à m'épouser?</p> + +<p>—Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si +elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans +cela serait forcée de quitter le pays!</p> + +<p>—Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria +André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle +consentirait à m'épouser!</p> + +<p>—Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se +jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en +voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon +monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p> + +<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son +père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette +renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un +air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation, +ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement.</p> + +<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge +il avait. +«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p> + +<p>—Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer +de son consentement.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, +je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le +sache.</p> + +<p>—Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant +bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits +de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de +votre mère?</p> + +<p>—Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai +droit à soixante mille francs.</p> + +<p>—Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma +bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez +être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé +votre mariage.</p> + +<p>—Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous +je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais +jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que +Geneviève ne refusera pas?</p> + +<p>—Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est +malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre +la vie!</p> + +<p>—Je crois rêver, dit André en baisant les mains +d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader; +j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait +avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec +tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme +de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! +Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me +jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous, +Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous +qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, +dites-le-moi encore!</p> + +<p>—Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une +fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si +on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place +de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre +air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi +là.</p> + +<p>—Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un +peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement +inquiet...</p> + +<p>—Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous +laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; +quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser, +elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux +que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la +rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat +de la conversation.</p> + +<p>—Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André +effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant +et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez +pas un peu.</p> + +<p>—Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: +vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien +la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres +enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la +malade.</p> + +<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André +resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble +et de joie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation +momentanée lui avait causé un assez violent accès +de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre, +et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et +un peu de faiblesse dans la mémoire.</p> + +<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses +bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible +tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, +toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie, +du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, +dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p> + +<p>—Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p> + +<p>—Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu +lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois +que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait +sauvée.</p> + +<p>—J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit +Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève +avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même. +Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une +grande nouvelle à t'annoncer.</p> + +<p>—Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, +mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour +aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie +ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton +amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p> + +<p>—Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il +s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me +défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux +entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p> + +<p>—De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa +jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; +de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la +fièvre, ma chère fille.</p> + +<p>—Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, +répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>, +tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends +la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p> + +<p>—Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette +heure-ci?</p> + +<p>—M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son +nom pendant ta maladie?</p> + +<p>—Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je +ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne +et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter? +Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez +moi le soir, il n'est pas ici.</p> + +<p>—Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur +l'honneur, Geneviève.</p> + +<p>—En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade +et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p> + +<p>—Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop +important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et +tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p> + +<p>—Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous +pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable +à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme? +Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de +si pressé à me dire.</p> + +<p>—Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en +sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p> + +<p>—Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton +mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise +en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller +et recevoir M. de Morand.</p> + +<p>—Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on +est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec +son futur mari; vas-tu faire la prude?</p> + +<p>—Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève +avec fermeté; mais je veux me lever.</p> + +<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son +atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât +ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre +manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa +et appela André.</p> + +<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges +et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise +lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la +regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette, +finit par tomber à genoux devant elle.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi +me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous +n'avez aucun tort envers moi.</p> + +<p>—Je suis le plus coupable des hommes, répondit André +en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement, +et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me +refusez la permission de réparer mes crimes.</p> + +<p>—Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec +une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que +vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de +Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est +ainsi...</p> + +<p>—N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est +notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais +dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies +dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle +m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p> + +<p>—Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je +n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas +que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction +pour vous et pour moi.</p> + +<p>—Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle +est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que +d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence +qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour, +je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus +gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu +es une méchante; tu méconnais tes amis.</p> + +<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. +Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses +discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à +la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête +à tête.</p> + +<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort +embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait +guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla +tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom +et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités.</p> + +<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, +d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait +préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres +du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection +véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais +désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée +d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. +Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de +délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit +donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait +pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la +disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa +conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p> + +<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce +que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans +protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre +votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle; +vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau +me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera +pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon +bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence. +Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce +n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même.</p> + +<p>—Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève +en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait +pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait +peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre, +sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu +d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je +suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. +D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés +pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à +supporter ses dédains.</p> + +<p>—O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous +ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais +l'univers pour contenter un de vos caprices, pour +vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez +pas!</p> + +<p>—Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; +avez-vous bien besoin de mon amitié?</p> + +<p>—Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé +avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble +de si douces heures d'étude et d'épanchement, et +vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p> + +<p>—Vous savez bien le contraire, André, lui répondit +Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main +qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à +mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque +chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et +soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma +femme...</p> + +<p>—C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, +pour des leçons de botanique et de géographie? Je +ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je +m'engageais au mariage...</p> + +<p>—Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du +monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais +puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi +par amour.</p> + +<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit +à peine..</p> + +<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement +de loyauté romanesque pour un sentiment plus +fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre +mariage était une chose facile et avantageuse à tous +deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir +sans peine. Mais ce mariage sera traversé par +mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de +l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne +vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et +l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous +en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de +tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour +l'autre.</p> + +<p>—Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. +Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement +que je l'aime!</p> + +<p>—Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec +amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon +intention.</p> + +<p>—Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je +suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous +ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon +amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne +me repoussiez pas.</p> + +<p>—Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite +pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour: +vous ne m'en avez jamais parlé.</p> + +<p>—Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais +fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je +n'avais que vous au monde?</p> + +<p>—Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après +un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous +tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour +vous?</p> + +<p>—Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en +demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous +aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et +puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous +ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez +comme moi, sans pouvoir le dire.</p> + +<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite +elle lui dit:</p> + +<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les +premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous +paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites, +que je me suis presque imaginé une ou deux fois que +vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin +et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours +paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer +une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu +vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie +d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p> + +<p>—Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à +votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous +avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais +donc pour rien?</p> + +<p>—Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; +comment voulez-vous que je réponde à cela? je +vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais +le maître autant que la leçon...</p> + +<p>—Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la +science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un +coeur bien calme...</p> + +<p>—Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce +reproche-là. Que vous disais-je donc?</p> + +<p>—Que vous aviez presque deviné mon amour dans les +commencements; et qu'ensuite...</p> + +<p>—Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air +grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, +c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu +et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai +vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées +de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez +mieux connue.</p> + +<p>—Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous +ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que +j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et +que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain, +c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez +pas depuis combien de temps je vous aime, et combien, +sans cet amour, je serais resté malheureux.</p> + +<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif +de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui +peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le +jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la +rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour +elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p> + +<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une +personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu +lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman +qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres +avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies.</p> + +<p>—Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans +votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur +d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus +doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus +beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est +que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure +pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour +n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile. +Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre +ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme +à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, +il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le +jour où vous lui diriez:—J'ai compris.</p> + +<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où +il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la +pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde +nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager +son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p> + +<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je +n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous +de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le +mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez, +mon coeur essaiera de vous répondre.</p> + +<p>—Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, +les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour +recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est +que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou +non.</p> + +<p>—Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous +adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je +demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p> + +<p>—Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p> + +<p>—Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de +raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur +calme que vous craignez de perdre en aimant.</p> + +<p>—Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant +doucement les mains brûlantes d'André; mais je +vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi +qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné; +j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel +parti prendre.</p> + +<p>—Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas +seulement un peu de compassion?</p> + +<p>—Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit +Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p> + +<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque +Henriette rentra.</p> + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la +sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p> + +<p>—C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. +Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans +toute la ville.</p> + +<p>—Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est +pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise +langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie! +quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as +encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se +conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne +souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur +ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis +donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter +quand il parle.</p> + +<p>—C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit +Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras +de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois, +Henriette?</p> + +<p>—Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, +Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer +cela, puisque te voila bientôt marquise.</p> + +<p>—Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, +ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle; +c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si +nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester +amis comme nous sommes.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce +que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce +que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p> + +<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la +rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de +Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en +se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien +avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée +que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre +sans oser parler.»</p> + +<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; +elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les +offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès +d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la +main d'André en signe d'adieu.</p> + +<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? +s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple! +vous ne vous aimez donc pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève +en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en +tremblant malgré lui.</p> + +<p>—Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De +beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p> + +<p>—Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce +que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette +ira le dire demain dans toute la ville!</p> + +<p>—Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera +un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus +de poids à la nouvelle de notre mariage.</p> + +<p>—Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien +signer encore.</p> + +<p>—Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait +dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout +à l'heure?</p> + +<p>—Par amitié seulement, répondit Geneviève en se +laissant embrasser.</p> + +<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine +ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva +dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu +l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet +instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible. +Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard +était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait +pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle +ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle +de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur +la terre auprès de moi?»</p> + +<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, +le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, +ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité +d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées, +à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se +réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus +enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle +et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître. +Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même. +L'enthousiasme d'André, les palpitations de son +coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme, +avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme.</p> + +<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les +paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné, +lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle +désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle +avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont +elle craignait de n'être jamais capable.</p> + +<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève +s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau; +elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde, +qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la +sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le +poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions +en s'habillant le lendemain; et en comparant cette +matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui +avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de +la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce +et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après +tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même +aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il +lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour +me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi +refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il +en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit +mieux juger que moi de l'avenir.»</p> + +<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant +devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité +et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre; +là elle contempla de près ses joues fines et transparentes +comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut +qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle, +mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou +de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir +vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il +faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur +de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il +avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre +lui et Joseph, et tous les autres!»</p> + +<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant +de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées, +et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était +levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans +la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut +tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé +pour l'appeler.</p> + +<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber +son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que +fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève, +crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa +chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier +mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur +d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut +toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait +jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours, +comme les grisettes de L..., avait empêché André +de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette +nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève +devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et +lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en, +lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez +dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La +nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. +Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée +sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à +regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse +rose y était négligemment couchée au milieu des outils +qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et +Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier +avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André +qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans +une sorte d'extase.</p> + +<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. +A quel jeu jouons-nous?</p> + +<p>—Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. +A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée +avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a +chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil +en a coloré les feuilles?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit +Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon +de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a +donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler +et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc +cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p> + +<p>—C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit +André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature +rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle +grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans +l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail! +quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc +pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent +un peu!</p> + +<p>—Les demoiselles de la ville me font présent de leurs +plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec +de la gomme et de la teinture...</p> + +<p>—Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me +le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas +votre bonnet.</p> + +<p>—Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est +en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à +vous en la faisant.</p> + +<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure +une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la +saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand +il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait +ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule +ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p> + +<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. +Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne +s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de +sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève, +disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève +comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent +en secret. Après lui avoir révélé les lois de +l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la +poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer +à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation +fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève +saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour +elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait +souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel. +Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus +belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection, +d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais +cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore +et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle +apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait +plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux +bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme +dans cette âme virginale, et reçut dans son sein +les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p> + +<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux +la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève. +Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et, +au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une +exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe +de joie ou d'approbation.</p> + +<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; +vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre +ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p> + +<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose +la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable +d'idée avez-vous eue là!</p> + +<p>—Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence +que vous y mettez.</p> + +<p>—Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en +suis fort contrarié, au contraire.</p> + +<p>—Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous +ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez +réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André? +n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André +amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue? +est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la +voir?...</p> + +<p>—Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une +franchise un peu brusque.</p> + +<p>—Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends +maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et +je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une +fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste; +mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!... +Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos +galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de +m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est +ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! +Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; +adieu, adieu pour toujours.</p> + + +<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se +promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André. +Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il +passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à +courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de +joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit +un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, +et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le +jardin voisin.</p> + +<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? +Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de +toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p> + +<p>—Certainement, répondit André avec candeur. Quelle +question me fais-tu là?</p> + +<p>—Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, +à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps +d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu +quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui +faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que +tu auras seulement le courage de lui en parler?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de +cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un +petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir +au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p> + +<p>—Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; +mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est +dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton +père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres +enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des +enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras +pas de quoi les élever convenablement, et que la misère +te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira +du coeur?</p> + +<p>—Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera +le courage de supporter toutes les privations, toutes les +souffrances...</p> + +<p>—Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu +parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p> + +<p>—Je l'apprendrai, s'il le faut.</p> + +<p>—Et Geneviève l'apprendra aussi?</p> + +<p>—Je travaillerai pour elle.</p> + +<p>—À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession +tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la +médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques? +Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un +sillon droit avec la charrue?</p> + +<p>—Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je +n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne +suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu +que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p> + +<p>—Essaies-en, et tu verras.</p> + +<p>—Je compte en essayer.</p> + +<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p> + +<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! +s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je +penser que tu prendrais au sérieux la première occasion +de plaisir offerte à ta jeunesse?</p> + +<p>—J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu +croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans +prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais +fait!</p> + +<p>—On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit +Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni +l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde +le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir +d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant, +et voilà tout.</p> + +<p>—Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi +que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable +jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la +moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p> + +<p>—Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y +a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends +rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation. +Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois +plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p> + +<p>—Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez +pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble +là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras, +je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne +de le faire.</p> + +<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution +de son ami; il le quitta pour aller faire la paix +avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André +en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore +tonné.»</p> + +<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des +amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la +passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour +cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il +fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André +renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui +eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore +impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent +de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre +fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour +aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride +de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait +à peine jour, André ne reconnut pas son père au +premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p> + +<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me +semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous +êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter +votre chapeau devant votre père.»</p> + +<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis +lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p> + +<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p> + +<p>—Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un +instant.</p> + +<p>—Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui +ne souffrait pas de réplique.</p> + +<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit +son père jusqu'à sa chambre.</p> + +<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement +sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p> + +<p>—A L..., répondit André timidement.</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p> + +<p>—Où allez-vous tous les matins?</p> + +<p>—Chez Joseph.</p> + +<p>—Où passez-vous toutes les après-midi?</p> + +<p>—A la chasse.</p> + +<p>—D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph +et de la chasse, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Avec votre permission, monsieur le savant, vous en +avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. +Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit +sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier +dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p> + +<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, +rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à +double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la +chasse.</p> + +<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et +finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure +aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer +de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui +donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition +du marquis.</p> + +<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et +rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le +premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit +fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui, +croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa +puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la +tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme +d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se +trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un +se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir +désobéi.</p> + +<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; +et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L..., +quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent +seulement.</p> + +<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui +dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il +faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais +j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p> + +<p>—Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis +d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de +toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p> + +<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à +la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, +et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature +le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent +pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena +dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur +une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure +du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père +le mena voir tondre des moutons.</p> + +<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son +inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant +du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre. +Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne +prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le +hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève, +et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et +de douleur.</p> + +<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous +l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière +supposition avec raison et avec désespoir. Si vous +étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des +nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs +de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque +vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner +les tourments que j'endure! O André! quatre jours +sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!»</p> + +<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation +la consigne de son père, et courut à travers champs +jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées, +les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne +l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant, +il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon +en la serrant contre son coeur.</p> + +<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi +de t'avoir fait souffrir?</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; +quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne +vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment +pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci? +Je vous vois et je remercie Dieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à +André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il +aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni +son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à +Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des +jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de +cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis, +soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille +de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait +à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt +fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du +château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes +de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances +paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua; +il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre +son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le +plongea dans le découragement et l'inertie.</p> + +<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève +toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour +excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il +éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique +à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à +lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin +égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements +et les impatiences de l'amour. Il ferma les +yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six +lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa +journée.</p> + +<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, +fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche +traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter, +comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph +se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix +tremblante l'appela par son nom.</p> + +<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. +Que signifie cela?»</p> + +<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant +dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, +voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p> + +<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle +en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je +suis Geneviève.</p> + +<p>—Geneviève! Au nom du diable! comment cela se +fait-il?</p> + +<p>—Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. +André est sérieusement malade. Il y a trois jours +que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre +qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette +sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer +de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en +heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour +devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi +et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes +son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin +de vous...</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p> + + +<p>—Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en +prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce +que tout cela?</p> + +<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant +autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se +mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents +et jurant contre son domestique et contre lui-même à +chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne +de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève +était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle +était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph +fut attendri.</p> + +<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p> + +<p>—Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p> + +<p>—Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne +se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est +vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en +croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle +avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le, +et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p> + +<p>—Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; +le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p> + +<p>—Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, +je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle +en posant sa petite main sur la main rude du cavalier; +s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon +nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p> + +<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent +malgré lui.</p> + +<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous +souffrirez trop. Venez avec moi.</p> + +<p>—Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p> + +<p>—Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du +diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la +métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer +de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart +d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne +vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour +le quitter et vous ramener avant le jour.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p> + + +<p>—Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends +Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir +ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous, +ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p> + +<p>—Partons, partons vite, dit Geneviève.</p> + +<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle +pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses +bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite +il monta adroitement sans la déranger, et piquant +des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une +petite place, son malheur le força de passer sous un des +six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant +d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui +venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications +un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir +d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement +auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître +Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné +rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en +croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force +de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était +déjà trop loin pour entendre.</p> + +<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait +sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais, +peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans +l'espoir de s'en débarrasser.</p> + +<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p> + +<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre +circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une +semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec +un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose +aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais +elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras +autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un +homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir +si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de +la nuit.</p> + +<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit +Joseph.</p> + +<p>—Certainement, répondit-elle.</p> + +<p>—Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu +haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p> + +<p>—Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p> + +<p>—Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit +Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation +d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié +pour lui...</p> + +<p>—Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez +tout seul, lui demanda Geneviève.</p> + +<p>—Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, +et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p> + +<p>—Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, +nous sommes déjà assez malheureux.</p> + +<p>—Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph +au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes +le dos de ce pauvre François; savez-vous que la +course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie +à pied que de surmener François.</p> + +<p>—Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il +va bien doucement.</p> + +<p>—Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. +Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que +la rivière sera forte.</p> + +<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais +quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, +et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour +garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa +d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux +de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver +ses petits pieds.</p> + +<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; +François commence à perdre pied, et le brave garçon +n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p> + +<p>—Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux +personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais +déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire. +Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite +et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop +sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se +diriger tout seul.</p> + +<p>—Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici +la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le +chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p> + +<p>—Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la +vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p> + +<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, +se mit à la nage et gagna un endroit moins profond +où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles +difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il +avait perdu le gué.</p> + +<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je +ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons +aborder.</p> + +<p>—Allons tout droit, dit Geneviève.</p> + +<p>—Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François +s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais +où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables +d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle +Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à +écrevisses.</p> + +<p>—Retournons en arrière, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous +faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme +en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur; +il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p> + +<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit +distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à +découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller. +Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours +chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, +et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même +les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger +de se noyer au premier mouvement que ferait son +cheval.</p> + +<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; +il ne fait pas chaud ici.</p> + +<p>—Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p> + +<p>—Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, +avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p> + +<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit +de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions +affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe +se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p> + +<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, +Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il +parle de l'autre quelquefois avec André.</p> + +<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa +robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. +François se remit courageusement à la nage, avança +jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur +ses pas.</p> + +<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit +Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p> + +<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué +et parvint glorieusement au rivage.</p> + +<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant +un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la +jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne +put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah! +cette petite jambe!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune +fille.</p> + +<p>—Je dis que François a de fameuses jambes, répondit +Joseph.</p> + +<p>—Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève +avec un accent si sincère et si pieux que Joseph +se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré, +son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser +à sa jambe et sentit comme une espèce de remords +de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p> + +<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph +voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, +et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers; +mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards +et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le +bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p> + +<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? +vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p> + +<p>—Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai +m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je +vous attendrai.</p> + +<p>—Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée +par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque +<i>meneur de loups!</i></p> + +<p>—Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p> + +<p>—Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au +diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le +métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là +n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne +peuvent pas les effrayer.</p> + +<p>—Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai +d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour +de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p> + +<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph +sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes +du pâturage.</p> + +<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir +comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait +jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement +pour moi, mais elle ne le ferait pas de même. +Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p> + +<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au +château de Morand.</p> + +<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie +à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit +auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez. +Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse. +On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la +voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne +pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager +son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il +se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il +lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; +mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait +devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être +cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la +tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant +André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève, +et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes +arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une +masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux +oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres, +et projetait des lueurs obliques et tremblantes +sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la +nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal +d'une certaine impression désagréable en passant auprès +d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se +trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de +ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes +ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique +lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses. +Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux +poétiques; il en rougissait au contraire et cachait +ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, +ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et +surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la +métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i> +apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi +de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les +métairies pour empoisonner les étables et faire périr les +troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque +soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine +qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son +approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui +en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable: +plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle +se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents +qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), +mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement +qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace +de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre +à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf; +mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est +le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le +triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p> + +<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions +effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour +les repousser, du moins il se sentait assez de courage et +le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le +danger.</p> + +<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu +qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui +fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui +une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle +semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper +l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il +vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était +venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui +s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles +de la chapelle.</p> + +<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de +la nef; une croix de bois marquait la place où avait été +l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix; +elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme +un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph +l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève +dans une attitude si calme, et ne comprenant pas +l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu +des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut +comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler +cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph, +Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna +d'un air inquiet.</p> + +<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la +vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant +les mains:</p> + +<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est +mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle +s'appuya en chancelant contre la croix.</p> + +<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut +le sauver encore.</p> + +<p>—Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi +bien la vérité, est-il bien mal?</p> + +<p>—Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du +médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer; +c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et +ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais +que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne +pas souvent.</p> + +<p>—En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, +retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p> + +<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses +mains jointes, dans une attitude de résignation si triste +que Joseph en fut profondément touché.</p> + +<p>—Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un +peu de mieux.</p> + +<p>—Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette +nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier +adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai +pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si +je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien +au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera +perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à +vivre.</p> + +<p>Joseph le jura.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots +elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait +pleurer comme un enfant.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du +manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée; +puis elle pria de nouveau et marcha parmi les +ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph +devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle +avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. +L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui +annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p> + +<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui +permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André +était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de +Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en +songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire +auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors +elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne +pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de +revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint +si forte que les minutes de son impatience se traînèrent +comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, +jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir +de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p> + +<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph +n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne +voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation, +et franchit comme un trait les portes du château +de Morand.</p> + +<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs +étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes. +On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à +personne et semblait voler à travers les cours. La vieille +cuisinière se signa en disant:</p> + +<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit +qui passe.</p> + +<p>—Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé +que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, +nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière, +tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière +et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou +sainte Sylvie qui vient le guérir.</p> + +<p>—M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme +de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p> + +<p>—Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière; +et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail +de la grange.</p> + +<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières +qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette +main invisible qui rapproche les amants, se précipitait, +palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en +eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p> + +<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? +Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher +mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard, +je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle; +pensez-vous que je vous en remercie?»</p> + +<p>Geneviève tomba à genoux.</p> + +<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; +mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu +que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si +vous voulez!</p> + +<p>—Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, +révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou +enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez +de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes +bras?</p> + +<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur +le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; +elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait +pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du +curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du +marquis.</p> + +<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se +mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette +dehors à coups de fouet!</p> + +<p>—Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement +avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p> + +<p>Le marquis recula de surprise.</p> + +<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette +vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la +détester et d'empêcher André....</p> + +<p>—C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux +pas entendre parler à une femme comme vous le faites; +sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre +cela de moi.</p> + +<p>—J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le +marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je +ne la revoie jamais!</p> + +<p>—Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune +fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à +de nouvelles injures.</p> + +<p>—Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, +refusant avec force de se laisser emmener. Ne +lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une +effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a +reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que +je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime +André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable +de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que +vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous +craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai +derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière +fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, +mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant +homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait? +Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce +que je vous demande.</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux +et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du +marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues +baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans +l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, +et cette sublime expression que la douleur donne aux +femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa +que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer +de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher +voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste +envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas +André?</p> + +<p>—Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère +augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération +des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le +pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette +impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas +m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser.</p> + +<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba +dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria +celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête +fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais, +tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses +poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva +Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand, +stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais +Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille +qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant +entre lui et M. de Morand:</p> + +<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous +raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir +de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais +le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter, +fût-ce par mon père! entendez-vous?</p> + +<p>—Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette +scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis, +votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la +volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille +pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec +le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous +aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir +est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder +quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec +cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du +lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit +de mort d'un chrétien.</p> + +<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. +Il était capable de chanter des chansons obscènes au +cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main; +mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village +le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au +monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa +première communion.</p> + +<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous +sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je +lui ferai des excuses demain.</p> + +<p>—Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis +d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à +demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre +ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout +sera fini.</p> + +<p>—Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; +votre fils éprouve réellement du soulagement à +son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu +de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa +situation.</p> + +<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui +avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver +la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de +Geneviève, une expression de joie enfantine commençait +à se répandre sur son visage affaissé. La main de +Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il +eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les +personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore +confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril: +«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait.</p> + +<p>—Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en +prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers +son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée, +moitié heureux, moitié colère.</p> + +<p>—Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en +criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p> + +<p>—C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé +d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade. +Remerciez Dieu avec elle.</p> + +<p>—Geneviève!... dit André en regardant alternativement +le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui, +Geneviève et Dieu!</p> + +<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent +un religieux silence. Le médecin plaça une chaise +derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire +asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps +en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude, +et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa +main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se +retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se +lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la +cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau, +lui adressait avec les yeux et le geste la muette +injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André +retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la +crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible +d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse +veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas +et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là +comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à +s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence +menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de +séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait +rien à son journal, qui avait bien six mois de +date, et de temps en temps tombait dans une espèce de +demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets +et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: +tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval +loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant +lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André +suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et +laissait voir sa jolie petite jambe.</p> + +<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort +pour chasser le démon de la concupiscence des voies +saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, +à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge +du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de +l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux +de deux chats qui guettent la même souris.</p> + +<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la +clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les +feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec +les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir +étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes +et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste.</p> + +<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait +tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété +de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête +auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux, +dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre, +reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, +qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les +séparer.</p> + +<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé +son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble +une consultation à voix basse. Le médecin se leva +sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de +son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha +alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée +pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle +écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné; +puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph +se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il +s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils +et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p> + +<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer +la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait +pu agir trop violemment dans quelques heures sur +les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls. +La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre +fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En +effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et +sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a +demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche +auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu +en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, +et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment +trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie +des causes purement morales; je vous déclare que vous +pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p> + +<p>—Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez +pas que je donne mon consentement au mariage; +j'aimerais mieux le voir mourir.</p> + +<p>—Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; +mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la +violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce +cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p> + +<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre +autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait +osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient +de lui résister. Dans la crainte de perdre son +fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence; +mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève +une haine implacable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. +Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et +tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève. +La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et +quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant +cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa +destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur +que son mariage avec André inspirait au marquis; +elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans +cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; +mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son +amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient +conduite auprès de son lit. La figure, les menaces +et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le +souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était +bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été +injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite +exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain; +elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes +si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se +vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux +et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle +épousait André malgré sa défense.</p> + +<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. +Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André; +elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et +distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la +quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile, +appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans +le coeur de son amant la même incertitude que dans les +événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux +avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et +mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait +déjà du passé.</p> + +<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner +à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient +fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup +d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse +excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la +hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités +du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait +sans la comprendre et la contemplait tout ravi, +comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia +donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur +les dispositions du marquis et sur le caractère d'André. +Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination +de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna +sur ces deux questions si importantes pour elle les plus +cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser +son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, +et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée +en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que +cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre +ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait +dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir +à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui +avait versé dans le coeur.</p> + +<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt +singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une +étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait +parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce +moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour +la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé +entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était +venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle +avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement +au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la +trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son +père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p> + +<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, +la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait +dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph +s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument +que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande +consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son +coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la +cruauté de son père avec désespoir.</p> + +<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p> + +<p>—Et c'est tout?</p> + +<p>—Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié +de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p> + +<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. +Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée +à jamais.</p> + +<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui +mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang; +pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p> + +<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p> + +<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. +André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais +un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais +pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon +sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous +que pour ma propre soeur.</p> + +<p>—Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève +en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà +bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine. +A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce +à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes. +Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès +d'elle, et je vais la rejoindre.</p> + +<p>—Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure +prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse +qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour +combien de temps?</p> + +<p>—Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je +reviendrai.</p> + +<p>—Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André +va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p> + +<p>—Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle +et les yeux levés au ciel.</p> + +<p>—C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. +Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous +le faire mourir de chagrin?</p> + +<p>—A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est +une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade, +qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt, +plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis +vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des +prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis +peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il +m'oubliera.</p> + +<p>—Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph +d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que +je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, +pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas +fâchée contre André?</p> + +<p>—Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève +avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui +faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je +l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui +apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce +malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes +qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que +notre mariage est impossible?</p> + +<p>—Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune +indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer +et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p> + +<p>—C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, +du moins d'après mon conseil.</p> + +<p>—Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les +épaules.</p> + +<p>—Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. +De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables +pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles +n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur +et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et +André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le +braver de loin.</p> + +<p>—C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p> + +<p>—Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à +implorer un homme comme le marquis de Morand, ni +m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je +n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets, +car André ne serait ni tranquille ni heureux après +un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la +douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer +à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps +encore... André n'a contracté aucun engagement envers +moi.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève +se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph, +l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait +de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée; +il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable +pureté.</p> + +<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la +main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni +romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le +savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez... +Je n'ai donc rien à dire...»</p> + +<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque +chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha +à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et +son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta +sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait +en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes +palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa +table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le +fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore. +Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau +sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien +la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir +le bonheur!»</p> + +<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle +vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de +ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait +son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger; +et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette +visite.</p> + +<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, +Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement +une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma +chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à +préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une +chose</i>.»</p> + +<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p> + +<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p> + +<p>—Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à +peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite +n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes +devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les +<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi, +qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André +à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise, +tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à +ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester +avec lui et de me laisser Joseph.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda +Geneviève avec un dédain glacial.</p> + +<p>—Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es +une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas +l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler +les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour +toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu +serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends +tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse +pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à +ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la +peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant, +et mes yeux valent bien les tiens...</p> + +<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules +et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua +Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus. +Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois +galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de +toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici +demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme +il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous +ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de +croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph +Marteau... Mais sache que ce galant aura avec +lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée +du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu +parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en +soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore +le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir +de pis-aller.</p> + +<p>—Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près +de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même, +et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un +air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus +qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma +porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne +de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph +Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée +sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, +je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les +murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi; +sortez!</p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, +et sa tête frappa rudement contre le pied de sa +chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite, +se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux +et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer, +elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève +le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et +au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p> + +<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse +soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur +et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle +et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p> + +<p>—Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit +Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle +crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment, +ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais! +Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme +tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. +Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que +pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois +rien!...</p> + +<p>—Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève +en souriant tristement.</p> + +<p>—Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que +tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il +est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de +toi...</p> + +<p>—De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p> + +<p>—Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies +pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, +tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors +du pays?</p> + +<p>—Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; +aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas +manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de +Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons +de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p> + +<p>—Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma +pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment +sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux +pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin +tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien.</p> + +<p>—Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton +amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je +t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance; +que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p> + +<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! +c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il +m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré +toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois! +qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà +qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite +promenade que vous avez faite ensemble au clair de +la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph +n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve +qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, +Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je +me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais; +c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...» +et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte +que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre +Geneviève.</p> + +<p>—Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui +ferai certainement des reproches pour le beau service que +m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. +En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi +l'écritoire, Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p> + + +<p>—Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, +dont les yeux étincelèrent.</p> + +<p>—Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais +rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et +c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne +pas la lire avant de la lui donner.</p> + +<p>—Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p> + +<p>—Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; +il te le dira, j'y consens.</p> + +<p>—Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas +confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder +un secret?</p> + +<p>—Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en +commençant sa lettre.</p> + +<p>—Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant +d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour +avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu +trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui +suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée, +tu ne la liras pas.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit +Geneviève écrivant toujours.</p> + +<p>—Non, certes; mais enfin c'est une commission bien +singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable +à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant +une lettre de toi? une lettre!...</p> + +<p>—Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une +lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi +d'un papier plié?</p> + +<p>—Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens +et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour. +De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p> + +<p>—En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, +mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce +billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi. +Adieu!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p> + +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle +fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André +aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme. +«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées, +la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous +admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous +allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents: +parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous +avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p> + +<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait +donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien +douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle. +J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez +fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. +Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me +suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait +donc aussi changer mon sort!»</p> + +<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre +et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût +vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste, +et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret +favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en +vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur +sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des +atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans +tacher sa joue ni plisser son front.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, +tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le +pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son +départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps +vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant +secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant +au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir +d'une espérance morte à jamais pour elle.</p> + +<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance +et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. +En voyant la signature de Geneviève, il se troubla, +eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut +deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette, +il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier +de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans +songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce +vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence +de Geneviève, que quelques feuilles de roses en +baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les +eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les +froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant. +Puis il courut seller son cheval et partit pour le château +de Morand.</p> + +<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p> + +<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant +brusquement dans la chambre d'André. André devint +pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre +à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à +l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, +et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé +et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se +souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements +que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une +manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il +se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la +lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table. +André lut:</p> + +<blockquote><p> +«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai +partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne +vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir, +et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que +ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été +obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put +venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez +les instructions que je vous ai données hier, habituez-le +peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer +à moi. Dites à son père que je le supplie de +traiter André avec douceur, et que je suis partie pour +jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la +sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, +elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse; +sachez, par mon exemple, combien il est +affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout +sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois +de Geneviève.» +</p></blockquote> + +<p>—Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité +qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p> + +<p>—Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable +m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce +n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute, +André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser +Geneviève?</p> + +<p>—Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p> + +<p>—Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? +as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance +de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta +fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre +maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans +l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous +deux?</p> + +<p>—Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. +Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais +de moi-même le jour où je chercherais à en faire +ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p> + +<p>—Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est +pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort +pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de +monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette +fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons +Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras +chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis, +dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement +son consentement... ensuite nous verrons +venir.</p> + +<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis +prêt.»</p> + +<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et +revint.</p> + +<p>—Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as +parlé de ton projet?</p> + +<p>—Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en +ai jamais parlé.</p> + +<p>—Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? +Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p> + +<p>—Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme +est mon père quand on l'irrite?</p> + +<p>—André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, +tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer +à toi.</p> + +<p>—Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je +suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage +dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que +je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir +vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé +comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. +Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p> + +<p>—Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève +pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade +pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton +père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou +te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de +lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une +honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je +vous demande respectueusement votre approbation, et +je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon +bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami; +si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis +manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes +riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. +Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on +parle ou qu'on écrit.</p> + +<p>—Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai +la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un +domestique après notre départ. Va préparer le char à +bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p> + +<p>—Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, +cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir +clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi +envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment +et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier +une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, +il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il +ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation +d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette +de roman.</p> + +<p>—Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de +temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose +au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je +n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée +Geneviève.</p> + +<p>—Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je +dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître +singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même; +pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut +que je te dise tout.</p> + +<p>—Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes +et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p> + +<p>—Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison +pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle +de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie +de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as +bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je +sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. +Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi, +je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais +ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à +présent que le jour de sa première communion.</p> + +<p>—Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon +âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier +regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p> + +<p>—Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. +Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une +heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de +réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour +sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit!</p> + +<p>—Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende +si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. +C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour +depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai +peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon +devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, +désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses +pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je +suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu +peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais +ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront +à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque +à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel +il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève. +Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman. +C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement +de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la +séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et +n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère +était un singulier mélange de ruse et de loyauté. +Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait +de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le +rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit +André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence +dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier +un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme +moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter, +elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux, +André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André +sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il +sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des +femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de +l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il +sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que +j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance. +Ce serait mal.»</p> + +<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, +après avoir passé en un jour par les sentiments les +plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la +réconciliation d'André avec Geneviève.</p> + +<p>—Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme +à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, +aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes +ordres.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, +si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève. +Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son +consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai +tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons +sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement +avec lui.</p> + +<p>—Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? +dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes +que de parler à mon père.</p> + +<p>—Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il +te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous +les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir +vigoureusement.</p> + +<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à +nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit +crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p> + +<p>—Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis +impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement? +Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre +honteux.</p> + +<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,» +répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première +fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son +père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa +André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses +veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent +le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre +de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le +blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p> + +<p>—Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment +de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer +que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et +que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien +m'accorder votre consentement...</p> + +<p>—Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se +contenant un peu, que ferez-vous?</p> + +<p>—J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux +étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le +lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis +d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je +vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici +à un an?</p> + +<p>—Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, +car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste +et insensée.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que +les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus +hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux +et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser +un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire +bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner +à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p> + +<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des +dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions +en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu; +pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme +vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort +si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour +vous laisser la liberté d'épouser une...»</p> + +<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre +injurier Geneviève. Le marquis le retint par le +bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations. +Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien +une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui +présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude +les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus +simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en +des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon +qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand +vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif +et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut +vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité +que de se charger de vous. Je trouvai enfin +une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous +emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre +araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre +dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur +mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, +une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la +première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis +tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient +deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie; +mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet +avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins. +Je vous gardai à la maison pendant les années où +un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre +les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez +pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir +ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était, +ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus +laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût +pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour +ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait +ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me +suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer +des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez +des convulsions!»</p> + +<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions +de son père des explications fort prosaïques. Sans parler +des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient +pas uniquement attribués à la tendresse paternelle, +il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume +de passer les nuits dans la plus grande agitation +quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux +fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en +tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail, +André avait souvent fait, dans son enfance, le rude +essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p> + +<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant +ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié. +Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant +sa déclamation.</p> + +<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, +empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper +les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite. +Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de +Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui +tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. +André retrouva, comme par enchantement, le peu +de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en +déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la +justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une +résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu +vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait +trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre +une lutte quelconque.</p> + +<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai +entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela +s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est +prêt; partons.»</p> + +<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le +temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un +coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et +André, tout tremblant, songeait à la première journée +qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et +qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p> + +<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, +à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche. +Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un +cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il +préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et +André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils +aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée +sur ses mains et le corps penché sur une table. André la +reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour +d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une +mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et +qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à +la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait +dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André +sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança +et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna +aux caresses de son amant, tandis que Joseph, +ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère, +donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la +cendre du foyer.</p> + +<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André +appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté +de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa +silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les +grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie +de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour +boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, +ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul +voyageur de la patache.</p> + +<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être +connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour +avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie; +jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il +ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un +dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie +d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison +d'événements d'une manière étrange et ridicule. André, +toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que +de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux +pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, +approuva toutes les observations de Geneviève, et décida, +en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret, +tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait +chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par +lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès +du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches +légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien +dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces +moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance +d'André à persuader son père; elle ignorait que +cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait +pas se ranimer.</p> + +<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles +de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous +les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son +père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre +le résultat de ces tentatives pour prendre un parti. +Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, +fit faire une première sommation à son père et partit +pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia +de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près +d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il +eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier +acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. +Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; +elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir +pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva +un peu de ressentiment contre son amant et ne put se +défendre de l'exprimer.</p> + +<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours +voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as +jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me +voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache, +il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la +piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, +c'est se condamner dès cette vie aux tourments de +l'enfer.»</p> + +<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que +d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de +la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice, +dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus +que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à +genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations +de Geneviève.</p> + +<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était +femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux +grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur +parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour +appui un amant plus courageux qu'elle.</p> + +<p>—Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, +tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour +moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais +cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me +semble que j'en suis capable et que ma destinée était de +faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber +dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je +vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche +que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; +crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente +demain.</p> + +<p>—Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il +tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait +à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage +surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces +moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait, +et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances +continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation +de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence +de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière, +qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève +ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les +calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une +publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le +nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité +de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses +fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais +qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est +deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des +fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André +moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; +mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra +sérieusement.</p> + +<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable +autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite +de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre +à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus +dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette +reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers +sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement +était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme +assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon +et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève +de menaces ridicules. La malheureuse enfant +perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue +jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; +elle passait les nuits dans une solitude effrayante; +son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de +fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis +qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses +cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée +de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid +de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva +évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina +à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: +elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève +ni André, qui était réduit au même dénûment, +n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André +l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité +d'un frère?</p> + +<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu +de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; +il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux +épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi +sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était +passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait +indifférente et presque insensible à ses caresses. +André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments +d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et +rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur +palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion +longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le +feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par +un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque +nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante +mais chaste encore.</p> + +<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes +et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la +sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel +amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la +nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté +d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux +brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du +moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps +contre lui-même; il succomba, et Geneviève +avec lui.</p> + +<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla +qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes +arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant +son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes +et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle +lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et +avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne +pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens +sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle +connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe +de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il +était capable de se donner la mort.</p> + +<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de +tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit +qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour +en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement; +mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami +précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, +mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses +bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble +sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir +était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui +de l'entier abandon.</p> + +<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; +alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations +de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée +sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau +nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la +mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et +commis en secret comme une faute.</p> + +<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, +et surtout la grossesse de Geneviève, mettait +André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève +s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et +d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas +mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que +je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a +entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je +suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent +pour s'enrichir.»</p> + +<p>André voyait les souffrances et les privations que la +misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les +scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation +de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était +pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis +tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; +il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus +terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion +de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre +Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la +peine un misérable emploi dans un collège. André était +instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>. +Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, +en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à +une position meilleure et plus honorable. Ce métier +de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une +répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent +l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible; +il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit. +Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques +de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait +le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le +renvoya.</p> + +<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, +chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle +André avait accepté d'abord les secours de son ami, +avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y +opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim +et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait +aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre +une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments, +assez de remords le déchiraient; elle essaya de le +consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle +en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme +n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne +pour aider à supporter les maux immenses que +l'amour a fait accepter.</p> + +<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et +abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus +quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit +sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant +le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports +directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci +s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de +lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra, +se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque +chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. +Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des +circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête +aux pieds pour s'en emparer.»</p> + +<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait +à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en +l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré +dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon +d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur +paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie +de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement +les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les +larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes, +et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes +journaliers.</p> + +<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi +fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu +de rien.</p> + +<p>—Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit +M. de Morand.</p> + +<p>—Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par +ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me +dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p> + +<p>—Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous +en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas +beaucoup de peine.</p> + +<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il +savait parfaitement prendre quand il voulait.</p> + +<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne +peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous +ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut +que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu +à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais +tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut +que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je +misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner +une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne +se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme +on dit.»</p> + +<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le +marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph; +mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise +et de mécontentement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez +avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner +quelque chose, quand c'est moi qui...</p> + +<p>—Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit +Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi +vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner +un ami sans l'interroger.</p> + +<p>—Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, +quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené +mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche +de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne +revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous +pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir? +N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet +honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez +un peu votre conscience; elle vous dira que je +devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la +tendez.</p> + +<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un +effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p> + +<p>—Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, +marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de +nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce +que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre +char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli +mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers +le fils.</p> + +<p>—Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant +les épaules.</p> + +<p>—Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie +sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable +et de l'insolente ironie de votre fils durant cette +dernière explication que vous eûtes ensemble?</p> + +<p>—Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si +têtu, répondit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé +toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux +jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à +vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir +de la passion...</p> + +<p>—Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? +il me l'a dit assez clairement, je pense.</p> + +<p>—Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que +cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. +Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement +je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais +le tromper, lui faire croire que nous courions après +sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il +se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais +il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs +menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se +mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus +une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir +à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez +vigoureux...</p> + +<p>—Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, +mais que cette dernière impudence de Joseph commençait +à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner +une chiquenaude à une mouche.</p> + +<p>—Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, +que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les +hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous +souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si +violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui, +certes, n'êtes pas une femmelette?</p> + +<p>—Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p> + +<p>—Oh bien! moi, précisément par la même raison, je +me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. +Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller +voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. +Est-ce là la conduite d'un traître envers vous, +voisin?</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, +vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p> + +<p>—Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria +Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au +bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur +imposture.</p> + +<p>—Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu +employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché +de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras +et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les +affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse +guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, +et je te vois d'ici.</p> + +<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla +d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables +qu'il avait fait son possible pour ramener André +au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un +lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère +opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise.</p> + +<p>—Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air +stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous +ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en +diable!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; +mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle +désobéissait de plus belle.</p> + +<p>—Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; +il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une +scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous +doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et +voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer.</p> + +<p>—Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les +poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment +tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime +avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes +le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au +mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable +la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances, +j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais +cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p> + +<p>—Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre +vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie +d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette +pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler +aussitôt qu'André a été rendormi?</p> + +<p>—Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p> + +<p>—Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je +lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne +ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après +tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de +bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; +mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que +vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. +Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui +menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée +de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous +saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à +empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais +conseils.</p> + +<p>—Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. +Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât +du nouveau?</p> + +<p>—Il y a des choses que le caractère le plus ferme et +l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, +dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux +enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des +parents!</p> + +<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui +préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était +flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement +abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença +à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour +de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. +Il se promit de profiter de la terreur cupide du +marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il +s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre +qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le +rôti.»</p> + +<p>—C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en +examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas +trop de compliments, car c'est votre bien que je vous +rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p> + +<p>—En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent +de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a +pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en +a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans +plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. +Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver +un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p> + +<p>—A qui le dites-vous?</p> + +<p>—Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour +ces malheureux lièvres. L'un disait:—Il se ruine, il +fait des folies; l'autre:—Il a perdu la tête; jamais lièvres +ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux; +ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +—Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il +fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le +serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me +soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre +sur nos guérets.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en +balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles; +est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que +le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me +dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p> + +<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis +triomphant.</p> + +<p>—Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu +sur la commune?</p> + +<p>—Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. +Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera +pas.</p> + +<p>—Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p> + +<p>—Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois +dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement; +je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit +être pleine.</p> + +<p>—Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres +du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se +frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré +sur la mère?</p> + +<p>—Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. +Ah! par exemple, nous lâcherons quelques +coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois, +quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à +leur tour.</p> + +<p>—Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions +un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager, +on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de +Morand.</p> + +<p>—Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; +rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en +salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront +malades de colère et d'indigestion.</p> + +<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph +arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le +fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente +vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui +savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, +et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé +à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en +feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau. +Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial +de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis +l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du +voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des +terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de +même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en +lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria +le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de +son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela +d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre +complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p> + + +<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait +le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux +agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, +Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé +d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce +de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? +c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera +à couvert du soleil.»</p> + +<p>—Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies +cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une +expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé +pour la première fois dans nos terres.</p> + +<p>—Comme cela, s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom +anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler. +La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à +notre société départementale (dont tu sais que je suis le +doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains.</p> + +<p>—Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. +Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs +en France qui sachent comme vous retourner +une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer. +Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui +qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre +pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains. +Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu; +il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est +entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille +coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p> + +<p>—Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché +des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention. +Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté +l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une +paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce +poil, et cette mine!</p> + +<p>—-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois +cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois +de fourrage l'année dernière.</p> + +<p>—Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, +voisin?</p> + +<p>—Foi de marquis?</p> + +<p>—C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux +de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans +mon petit domaine de Granières.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p> + + +<p>—Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de +t'en servir.</p> + +<p>—Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette +terre-là auparavant?</p> + +<p>—Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces +vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme, +de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p> + +<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant +un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie +prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de +maître!»</p> + +<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: +il tressaillit.</p> + +<p>—Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, +qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher +chicane sur quoi que ce soit?</p> + +<p>—Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se +ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau +d'une propriété comme la vôtre.</p> + +<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph +avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment +un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons +touffus d'un pâturage.</p> + +<p>—Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre +vierge de culture où depuis un temps immémorial les +troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime +pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne +veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur +épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi, +je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les +moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. +J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et +l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les +métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils +m'obéissent.</p> + +<p>—Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent +assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans +toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais +est-ce de la bonne terre?</p> + +<p>—Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais +rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de +paille.</p> + +<p>—Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds +de haut.</p> + +<p>—Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier +blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons, +aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p> + +<p>—Diable! mais c'est une dépense que de retourner un +pâtural comme celui-là.</p> + +<p>—C'est une dépense qui prend trois ans du revenu +de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour +améliorer mon bien.</p> + +<p>—Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est +coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera +bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains +habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à +quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p> + +<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque +temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p> + +<p>—Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin +d'un air soucieux.</p> + +<p>—Que trop! répondit Joseph avec une affectation de +tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq +minutes de marche, que son héritage maternel est peu +de chose.</p> + +<p>—Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles +cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus +pur et le plus soigné!</p> + +<p>—Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit +Joseph; des bâtiments tout neufs!</p> + +<p>—Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p> + +<p>—Le bétail superbe! reprit Joseph.</p> + +<p>—La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée +mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté +cinquante francs par tête.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, +reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous +la main: votre château est planté là; d'un côté les bois, +de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux, +pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, +pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un +avantage, cela!</p> + +<p>—Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de +faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est +venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. +Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans +le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais. +Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait +qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y +avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, +pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait +de mon grenier à son champ comme de ma chambre +à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique +du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle +m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son +portrait.</p> + +<p>—Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y +prenez garde, voisin!</p> + +<p>—Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde +avec les sacrées lois que nous avons?</p> + +<p>—Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p> + +<p>—Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et +gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me +semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui +ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui +vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur?</p> + +<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout +de bon; il le fit passer habilement par un crescendo +d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes +les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le +pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. +Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire +dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué +à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de +revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau +dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous +soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p> + +<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p> + +<p>—Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours +assez pour vivre: me voilà vieux.</p> + +<p>—Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p> + +<p>—Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours +moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes +bergères quand je serai content d'elles.</p> + +<p>—Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez +le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap +fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la +main ne pèse pas les dons.</p> + +<p>—Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de +dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la +table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier +de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois +de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans +compter les plats.</p> + +<p>—Mes gaillards de voisins font pourtant diablement +attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils +veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de +la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p> + +<p>—Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! +<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme +dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon +bidet à deux fins vous suffit.</p> + +<p>—Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas +deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p> + +<p>—Mais votre gros cheval?</p> + +<p>—Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu +pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p> + +<p>—Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons +à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par +an?</p> + +<p>—Qui se consomment dans la maison, sans compter +le vin d'Issoudun.</p> + +<p>—Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; +vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le +reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous +fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p> + +<p>—Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai +pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A +mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses +privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans +toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui +appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en +penses-tu, Joseph?</p> + +<p>—Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre +vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre +par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès +de vous.</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer +avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je +lui pardonne tout.</p> + +<p>—Généreux père! je vous reconnais bien là; mais +qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme! +c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler +si j'allais le lui proposer.</p> + +<p>—Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? +dit le marquis en frappant du pied.</p> + +<p>—Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, +je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et +de son piaillard d'enfant.</p> + +<p>—Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards +de serpents! en voilà bien d'une autre!</p> + +<p>—Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce +que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p> + +<p>—Ah! grosse seulement?</p> + +<p>—L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André +est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre, +chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur +son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa +famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, +il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p> + +<p>—Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement +Joseph.</p> + +<p>—Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait +fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est +toute en sa faveur.</p> + +<p>—Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p> + +<p>—Je n'en suis que trop sûr.</p> + +<p>—Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la +femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et +vous aurez bien raison!</p> + +<p>—Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans +mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille +de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent +comptant, et ils vous laisseront en repos.</p> + +<p>—De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je +le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce +pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, +les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà +dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs +à la maison.</p> + +<p>—Moi, je vous conseille de courir les chances du +procès.</p> + +<p>—Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu +me faire damner aujourd'hui?</p> + +<p>—Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là +vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p> + +<p>—Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi +s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce +soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque +proposition de ma part.</p> + +<p>—Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez +vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de +jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. +En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, +ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en +remontrer.</p> + +<p>—Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit +le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement. +Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et +à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et +tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il +ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un +abandon de son héritage maternel.</p> + +<p>—Vous êtes un bon père, marquis, et certainement +je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André, +qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une +exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera +une pension.</p> + +<p>—Une pension! jour de Dieu!</p> + +<p>—Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p> + +<p>—Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! +Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de +donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les +saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de +ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p> + +<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut +avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une +espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait +le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle +tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus +grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du +marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, +et en lui promettant de porter sa généreuse proposition +aux insurgés.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le +coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter +une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent +pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et +contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle +de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation +ou par étourderie; il entendit Geneviève qui +parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de +vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage; +mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi. +J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien +avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. +Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en +remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, +épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p> + +<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et +tremblante.</p> + +<p>—Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en +s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père; +le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut +vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p> + +<p>—Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous +pas? comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens +de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p> + +<p>—Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; +grâce à vous, je mourrai tranquille.</p> + +<p>—Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion +qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de +cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p> + +<p>—Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, +du côté des <i>Couperies.</i></p> + +<p>—Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p> + +<p>—Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes +si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p> + +<p>—Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; +je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p> + +<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux +que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et +son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser, +lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer +avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph +fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il +envisageait sa position et la pauvreté où se consumait +Geneviève.</p> + +<p>—Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que +l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale, +mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant +qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter +cette première proposition de ton père sans arracher de +son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire +au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est +possible.</p> + +<p>—Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir +recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu +ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr +si je viole sa défense.</p> + +<p>—Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement +mes démarches et me laisser faire.</p> + +<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son +ami, trop faible pour combattre son père et trop faible +aussi pour empêcher un autre de le combattre en son +nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et +le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager +son contentement, et s'endormit fatigué de la vie, +comme il s'endormait tous les soirs.</p> + +<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir +le marquis. Une foire considérable avait appelé le +seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne +revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma +dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de +ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de +la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint +s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front +avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas +fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur +une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée +sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq +ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec +une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla, +relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme +il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, +qui attendait son retour depuis plusieurs heures, +et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais +cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant +amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un +boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé, +terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p> + +<p>—Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p> + +<p>—Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants +ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; +c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr; +tiens, lis.</p> + +<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture.</p> + +<blockquote><p> +«MONSIEUR,</p> + +<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris +avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement +de notre amour, et que vous tendiez les bras +à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer +une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les +jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter +cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien +mon respect pour vous est sincère et désintéressé. +Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa +soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi +d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer +à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je +vous demande.</p> + +<p>Votre respectueuse servante, +GENEVIÈVE.» +</p></blockquote> + +<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, +pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de +réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André +dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p> + +<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire +oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient +effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois +ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures +dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement +à souper, devint tendre et paternel, et prétendit +qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p> + +<p>—Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment +Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu +que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre +à parler?</p> + +<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, +et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et +agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire +galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir, +M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, +alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les +gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au +milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence. +Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. +André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était +absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les +embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement +froids. La douce figure de Geneviève, son air +souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine +impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put +s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il +n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les +cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli. +Le jeune couple fut installé au château assez +convenablement, et richement en comparaison de l'état +misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire +beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et +céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. +Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et +découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite +sordide du père le révoltait, la résignation indolente +du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire +et boire le vin du marquis.</p> + +<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers +moments de satisfaction d'un côté et d'allégement +de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé +à ne rien craindre de la part de son fils, et André +à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle +qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis +était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. +Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait +croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas +tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, +et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, +refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement +que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût. +Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait +une contradiction évidente dans les manières de Joseph +avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter +André pour qu'il signât un désistement complet de la +gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné +de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se +disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et +ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de +me dépouiller.»</p> + +<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance +dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima, +et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une +grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait +la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction +d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses +soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses +paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à +aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée +Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p> + +<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire +à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en +aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux, +elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle +supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et +l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques +francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André +à son secours et lui demanda aide et protection. André, +pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p> + +<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle +ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa +délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée +pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire +nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en +créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait +vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se +soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison +dans toutes les fibres de son coeur.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p> + + +<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de +la vie par un renoncement volontaire et complet à toute +espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et +le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère. +Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et +de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là +n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que +celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle +était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait +avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu +une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise +plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement +de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli +pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait +vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante +d'André; mais à la première occasion elle avait découvert +qu'elle s'était trompée.</p> + +<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non +comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus +jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance +en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à +n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta +dans cette solitude intellectuelle; mais son corps +s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas +souffrir longtemps.</p> + +<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la +perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait +à cet état toutes ses indispositions et toutes ses +tristesses.</p> + +<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait +délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait +mère.</p> + +<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à +l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari. +Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des +maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une +existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement +personnel, elle décida en elle-même que le moment du +courage et de la fermeté était venu.</p> + +<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son +père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas +d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite, +lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension +à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour +quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique.</p> + +<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que +lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en +occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas. +Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle +lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis +espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à +un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer +à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui +en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices +possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; +car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à +celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller +son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et +de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père +ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: +le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. +Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable +et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait +écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se +laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève +avait supporté les premières avec résignation; elle répondit +aux secondes par une seule parole de ce froid mépris +qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière +incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant +épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, +leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant, +André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne +n'était plus violent que lui quand une forte commotion +le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là +il perdait absolument la tête et devenait furieux. +A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le +bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante +s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur +elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était +ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, +et de l'autre le frappa à la poitrine.</p> + +<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement +d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait +contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée +par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez +profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton +père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une +voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p> + +<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux +de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de +trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève +lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était +couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était +dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda +son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce +qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur +n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un +repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; +à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait +pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p> + +<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il +embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait +la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes +gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle. +André eut, pendant trois jours, un tremblement +nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement +ses manières accoutumées, mit sa servante à la +porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève; +mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là +dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces +douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p> + +<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir +et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena +dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant +est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi +je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit +qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; +vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme +au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes +de délivrance.</p> + +<p>—Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, +et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. +J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec +moi.</p> + +<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit +plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil; +mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des +fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures +entières à les contempler d'un air heureux, et personne +ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là. +Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; +elle demandait en grâce à être seule; alors il lui +semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait +doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait +vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière +étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous +ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai +vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous, +parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand +j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien +souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage, +et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a +souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne +rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. +Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore +sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon +tombeau, ô mes chères amies!»</p> + +<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage +d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, +lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son +calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te +courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de +cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, +inutile et précieux.»</p> + +<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter +presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait +riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les +arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et +savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André +une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours +calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite +chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses +maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de +science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son +imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans +l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André +de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler, +que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle; +alors elle le traitait avec une ineffable tendresse, +et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées +à la mémoire du passé.</p> + +<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, +et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa +conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son +coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p> + +<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de +lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut +apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et +voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, +donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en +espère; le moment de souffrir et de mourir est venu: +puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!» +Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le +fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour +du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne: +Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je +pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.» +Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle +était raide et froide.</p> + +<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta +femme.</p> + +<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était +morte.</p> + +<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas +la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. +On les voit souvent se promener ensemble le long des +traînes. André marche lentement et les yeux baissés, +quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu +doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir +contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais +de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères +et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement, +c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant, +aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments +où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et +plus profonde que celle d'André.</p> +<br><br><br> + +<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431-h.htm or 13431-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image1.png b/old/13431-h/illustrations/Image1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1b6a4e --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image1.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image10.png b/old/13431-h/illustrations/Image10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8053116 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image10.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image11.png b/old/13431-h/illustrations/Image11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b7aecf7 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image11.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image12.png b/old/13431-h/illustrations/Image12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..54f4baa --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image12.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image13.png b/old/13431-h/illustrations/Image13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3f074c --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image13.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image14.png b/old/13431-h/illustrations/Image14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9bf6f9b --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image14.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image15.png b/old/13431-h/illustrations/Image15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..705e342 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image15.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image16.png b/old/13431-h/illustrations/Image16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8355669 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image16.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image2.png b/old/13431-h/illustrations/Image2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2a3e5f4 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image2.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image3.png b/old/13431-h/illustrations/Image3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef2d6a5 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image3.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image4.png b/old/13431-h/illustrations/Image4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..374aaf4 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image4.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image5.png b/old/13431-h/illustrations/Image5.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bea5f86 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image5.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image6.png b/old/13431-h/illustrations/Image6.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e9e46cd --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image6.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image7.png b/old/13431-h/illustrations/Image7.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b0b852e --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image7.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image8.png b/old/13431-h/illustrations/Image8.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12fc714 --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image8.png diff --git a/old/13431-h/illustrations/Image9.png b/old/13431-h/illustrations/Image9.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e70541c --- /dev/null +++ b/old/13431-h/illustrations/Image9.png |
